LE CONFLIT:Phénoménologie : panorama des tendances actuelles….

     Pour répondre à la question posée par Philippe CAPELLE-DUMONT, Que devient la phénoménologie française, il faut comme lui commencer par se livrer à un (amusant) recensement de tous les « penseurs » qui s’en réclament aujourd’hui… Compte tenu du fait, pour reprendre les propos de HEIDEGGER (1963) que la phénoménologie ne constitue pas réellement une tendance et est plutôt un moment dans la réflexion philosophique de notre temps, on peut constater que « la salle des convives est singulièrement bigarrée! ». Allons-y, car ces noms constituent autant de points de vues phénoménologiques, à défaut de désigner une philosophie officielle qui porterait ce mon, même dans les Universités… Citons donc, à la suite de Bernhard WALDENFELS (Phänomenologie in Frankreich, 1983) : BRUNSCHVICG ; ALAIN ; LAVELLE ; LE SENNE ; MOUNIER ; les deux hégéliens KOJÈVE et HYPPOLITE ; les marxistes LEFÈVRE et TRAN-DUC THAO ; les philosophes des sciences ou épistémologues comme KOYRÉ et GURVITCH ; les philosophes plutôt heideggérien BEAUFFRET et BIRAULT. Autrement le caractère hautement cosmopolite de la planète phénoménologique permet d’englober ensemble les noms de Raymond ARON et de François LYOTARD, à un point tel qu’est invoquée l’impossibilité de la phénoménologie en tant que philosophie propre (Eric ALLIEZ). On a une vue plus large avec les études sous la direction de Pascal DUPONT et Laurent COURNARIE regroupées dans l’ouvrage Phénoménologie : un siècle de philosophie, Ellipses, 2002.

Retenons pour l’instant ce qu’en écrit Philippe CAPELLE-DUMONT, qui examine la situation des études phénoménologiques après celles de MERLEAU-PONTY, mort prématurément en 1961. Non sans avoir rappelé qu’en dépit des deux grandes synthèses, celle de LÉVINAS (Traité et infini, 1961) et de Michel HENRY (L’essence de la manifestation, 1963), ce sont plutôt les courants structuralistes, négateurs de la domination subjective qui s’imposent. La « demande éthique » est représentée notamment par le biais des études sur l’oeuvre de NIETZSCHE et celles de GIRARD sur la rivalité mimétique.

« Mais, pour notre auteur, « les points de résistance face à la phénoménologie heideggérienne, perceptibles dès avant la fin de la seconde guerre mondiale (voir Carnets de captivité, de Lévinas) et qui s’affirmaient pour des raisons politiques (l’engagement parano-nazi) et/ou métaphysique (l’absence d’Autrui et l’équation phénoménologie = ontologie), n’annulaient en rien son pouvoir de fascination. » Ce pouvoir de fascination, selon nous, tient en partie à la vague d’individualisation et d’individualisme ambiante dans nos sociétés, laquelle montre actuellement ses limites.

« La nouvelle période de la phénoménologie française qui s’ouvre dans les années 1970 et où les Lévinas, Ricoeur et Henry restent d’actifs interlocuteurs, ne s’éteint certes pas. Ce qui en dessine principalement le trait concerne le thème de la « fin de la métaphysique ». Surtout à partir des années 1980 et pendant près de deux décennies, ce thème a dominé les travaux phénoménologiques dans deux directions distinctes parfois tenues pour solidaires :

– d’un côté, un immense effort de relecture, souvent majestueuse, de l’histoire des idées philosophiques, essentiellement dans leurs moment médiéval (Duns Scot, Suarez…) et modernes (Descartes, Kant, Nietzsche…), mais aussi patristique (fondeurs de l’Eglise) (Augustin, Denys…) commandé par des stratégies assez différenciées de vérification (notamment dans les traductions, précisons-nous) ou de contestation de la constitution ontothéologique de la pensée occidentale ;

– de l’autre côté, la mise en relief des choix phénoménologiques du jeune Heidegger, portés par le concept effectivement central de « facticité », i.e. l’expression ontologique du « jeté là » de l’être-au-monde, constitué en vertu d’un originaire non maitrisable.

S’il y avait donc bien une question du « sujet » dans la phénoménologie post-heiddeggérienne, il a fallu comprendre qu’elle se trouvait entièrement déliée des anthropologies classiques et qu’elle se voulait conséquente avec l’historicité du Dasein. »

C’est sur cet horizon bouleversé qu’ont pu être développé les problématiques de nombreux auteurs. Ainsi Jean-Luc MARION, Jean-Louis CHRÉTIEN, Michel HENRY, Didier FRANK, Claude ROMANO, Jacques DERRIDA, Jean-Yves LACOSTE, Emmanuel HOUSSET….dessinent les contours de trois grandes questions transversales : un effet de radicalisation de la phénoménologie, un détournement théologique et l’évocation d’une vérité métaphysique.

On peut sans doute opérer d’autres regroupements des tendances de la phénoménologie française, mais celle-ci a le mérite de souligner un certain nombre de réflexions fondamentales.

– Jean-Luc MARION (Phénoménologie et métaphysique, Paris, PUF, 1984), Michel HENRY (Phénoménologie matérielle, Paris, PUF, 1990) et Paul RICOEUR (Du texte à l’action, Essais d’herméneutique, Paris, Seuil, tome II, 1986) considèrent, chacun à leur manière, que la phénoménologie est le moment actuel de la philosophie. La double référence à HUSSERL et HEIDEGGER, de même qu’une filiation SCHLEIERMACHER-DILTHEY-HEIDEGGER-GADAMER est souvent évoquée comme essentielle, surtout par RICOEUR. Cette autre généalogie de la phénoménologie a été amorcée par Hans-Georg GADAMER à la fin des années 1950 (voir Vérité et méthode, 1960). Ce dernier est en effet soucieux d’articuler une ontologie radicale et l’exigence épistémologique, souci que ne partagent pas forcément tous les auteurs de cette philosophie. En tout cas, pour Jan PATOCKA (Qu’est-ce que la phénoménologie?), il s’agit de l’orientation philosophique la plus originale du XXe siècle, celle qui a les prétentions les plus ambitieuses.

– Paul RICOEUR, suivi par d’autres auteurs, impulse une connotation théologique, pas toujours franchement affirmée, à la phénoménologie. Dénoncé par certains, dont Dominique JANICAUD (Le tournant rhéologique de la phénoménologie française, Paris, L’Eclat, 1991), ce tournant s’inscrit dans l’héritage même de HEIDEGGER, nonobstant pour Philippe CAPELLE-DUMONT, les levées de bouclier qui « constituait de la sorte l’expression symptomatique, parfois arrogante, de l’extraordinaire inculture de certains milieux universitaires français quant à la grande tradition théologique, ses disciplines, ses objets et ses déplacements internes ».

– La raison phénoménologique et métaphysique constitue l’objet de nombreuses réflexions, entre retours et dépassements, d’auteurs comme Pierre AUBESQUE (Faut-il déconstruire la métaphysique?, PUF, 2009, les conférences rassemblées dans cet ouvrage ayant eu lieu en 1997-1998), Etienne GILSON (Constantes philosophiques de l’être, Vrin, 1983, sur des textes datant de 1950-1960), Dominique DUBARLE, Jocelyn BENOIST, Jean GREISCH…

Contrairement à Jocelyn BENOIST (L’idée de phénoménologie) qui estime qu’il existe un conflit phénoménologique indénouable entre les diverses tentatives d’un retour au « monde » originaire densifié de transcendance ou celles d’un retour à l' »être ensemble » originaire densifié après-coup et celles de pensées de l’événementalité, notre auteur estime que la phénoménologie elle-même génère les divers questionnements. En tout cas, les divers auteurs qui écrivent encore de la philosophie phénoménologique contribuent à mettre à jour les questionnements les plus audacieux, eux-mêmes reflétant nombre de préoccupations contemporaines. La phénoménologie n’a pas vocation, pas plus que d’autres philosophies qui ne veulent pas se fonder sur les mêmes principes qu’elle, à se soustraire à l’exigence de la connaissance ou à s’auto-interpréter sans cesse.

 

Dans leur Histoire de la phénoménologie, Pascal DUPOND et Laurent COURNARIE écrivent que « tout phénoménologie est sans doute un essai de refondait de la phénoménologie. Non seulement (elle) assume en notre siècle « le rôle de la philosophie », en tant qu’elle en entreprend un nouveau commencement, mais l’histoire même de la phénoménologie se présente comme une répétition de son commencement. » C’est ce tout étudiant ou curieux de cette philosophie découvre ou (re)découvre en ouvrant son premier livre d’un auteur parmi ceux cités par exemple. « La phénoménologie, poursuivent-ils, n’est ni une école ni une doctrine philosophique mais une nouvelle méthode pour philosopher, riche de possibilités originales. l’histoire de la phénoménologie contient aussi bien les voies empruntées et délaissées par Husserl lui-même que les « hérésies issues de Husserl ». » Parmi ces hérésies, Jean GREISCH parcourt quatre figures, dominantes dans l’université française, et qui sont autant de refondrions : la greffe herméneutique de RICOEUR, la phénoménologie matérielle de HENRY, la phénoménologie génétique de RICHIR et la phénoménologie de la donation de MARION. Il est en tout cas difficile aujourd’hui de dire que tel ou tel auteur est « phénoménologique » ou pas ; la question se pose pour un auteur comme LÉVINAS. On pourrait dire également que le phénomène étudié, l’objet de la phénoménologie varie d’un auteur à l’autre. Maints d’entre eux, qui entendent renouveler de fond en comble notre perception de la réalité et de nous-même plongent leurs racines dans bien des traditions, parfois très anciennes.

Philippe CAPELLE-DUMONT, Après Merleau-Ponty, que devient la phénoménologie française?, dans La philosophie en France aujourd’hui, sous la direction de Yves Charles ZARKA, PUF, 2015. Sous la direction de LAURENT COURNARIE et de Pascal DUPOND, phénoménologie, UN SIÈCLE DE PHILOSOPHIE, ellipses poche, 2017.

PHILIUS

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Le conflit:Jacques Pâris de BOLLARDIÈRE (1907-1986)

     Jacques de BOLLARDIÈRE, officier général de l’armée française, combattant de la Seconde Guerre Mondiale, de la guerre d’Indochine et de la guerre d’Algérie, est un des figures de la non-violence en France.

 

Une carrière militaire brillante

Après ses études secondaires, il rejoint le Prytanée national militaire de La Flèche, et entre ensuite en 1927 à l’École spéciale militaire de Saint-Cyr, où il fait de LYAUTEY son idole. Il est issu d’une famille de militaires de longue date.

Élève indiscipliné et devant redoubler, il sort de Saint Cyr avec seulement le grade de sergent-chef (alors qu’habituellement les élèves sortent de Saint-Cyr au minimum avec le grade de sous-lieutenant), et est affecté en Corse puis en Algérie. C’est qu’il n’aime pas ces traditions militaires et surtout la glorification de la guerre, avec tout son décorum. Il est largement rétif aux devoirs de désobéissance aveugle.

Il participe à la Seconde guerre mondiale, dans la campagne de Norvège. A la débâcle, il rejoint les Force Françaises Libres et a l’honneur, avec le général De GAULLE, d’être condamné à mort par le régime de Vichy. Il s’illustre dans les campagnes de novembre 1940 au Gabon, puis en Erythrée, puis à diverses autres campagnes militaires, avant de rejoindre en octobre 1943, le BCRA où il commande la mission « Citronelle » qui doit organiser le maquis des Manises dans les Ardennes. Lorsqu’il arrive au maquis pour y introduire entre autres des armes, il constate l’existence d’une autre résistance des paysans à l’occupant, non armée mais efficace notamment sur le plan de l’aide aux réfugiés ou aux évadés.

Lorsque ce maquis subit un sanglant revers, il rejoint la brigade SAS, qui saute sur la Hollande en avril 1945 aux arrières de l’ennemi pour saboter ses communications et attaquer ses Postes de Commandement.

Jacques de BOLLARDIÈRE est à la Libération, l’un des Français les plus décorés de la Seconde Guerre mondiale. Après la guerre, il est promu lieutenant-colonel et en 1946 il est débarqué à Saïgon avec le corps expéditionnaire français en Extrême-Orient. Il rentre en France en 1948, puis commande les troupes aéroportées en Indochine de 1950 à 1953.

Lors de ce commandement, il se prend de sympathie pour le peuple vietnamien et commence à avoir de la répugnance envers cette guerre. C’est qu’il comprend les parallèles que l’on peut faire entre la lutte pour la Libération du peuple français en 1940-1945 et celle du peuple vietnamien. Déjà qu’il ne participait pas à l’esprit de revanche qui animait la haute hiérarchie de l’armée française sur sa défaite humiliante de 1940. Par ailleurs, les conditions de déploiement des troupes françaises, sans compter celles de ses transports (dans des cargos!) de France au VietNam (témoignage familial de l’auteur de l’article), pitoyables pour le moins, avaient déjà de quoi faire réfléchir…

Affecté au Centre des Hautes Études Militaires en octobre 1953, puis à l’École de guerre, où il enseigne la tactique des troupes aéroportées, il prend la tête de deux brigades en Algérie en juillet 1956. En décembre de la même année, il est promu général de brigade, alors le plus jeune général de l’armée française. Il exprime très tôt ses appréhensions vis-à-vis de la guerre en Algérie. Il a alors sous son commandement le lieutenant de réserve Jean-Jacques SERVAN-SCHREIBER (JJSS) qu’il autorise à circuler partout en Algérie et à entretenir des contacts avec des journalistes. Il met l’accent, au poste qu’il occupe, l’accent avant tout sur l’action sociale au détriment de la lutte contre les troupes rebelles. Il retrouve là l’esprit de LYAUTEY et de sa doctrine sociale du soldat.

 

Une action militante non-violente

C’est alors que en raison de la dégradation de la situation dans le secteur dont il a la charge que le général MASSU diligente une enquête qui montre à la fois l’inefficacité de la répression dans ce secteur et la mauvaise tenue des troupes. Il demande à être relevé de son commandement en raison du manque de moyens – fait général dans toute la colonie, la métropole ayant toute sa reconstruction à effectuer… – et de la structure de la hiérarchie qui le place sous les ordres de MASSU.

Ce n’est qu’à son retour en France qu’il s’exprime publiquement au sujet de la torture à l’occasion de la sortie du lire de JJSS, Lieutenant en Algérie. Auparavant seulement très connu des milieux militaires, il entre en pleine jour pour le grand public. Il faut dire que c’est sur l’insistance de ses camarades proches qu’il le fait, car il n’aime pas se produire en public.

Sa prise de position retentissante lui vaut une sanction de 60 jours d’arrêt de forteresse, en avril 1957. C’est qu’il n’est pas complètement isolé dans l’institution militaire et beaucoup d’officiers, soit par répugnance du système colonial, soit parce qu’ils partagent ses convictions chrétiennes, et les autorités craignent toute contagion. Jacques de BOLLARDIÈRE ne cache pas ses sentiments sur l’analogie entre les méthodes nazies sous l’occupation et les pratiques de la torture pendant la guerre d’Algérie. Même s’il est le seul officier supérieur à s’être exprimé ouvertement contre ces pratiques, un certain nombre d’officiers subalternes partagent ses points de vue. De plus, il n’est pas le seul officier supérieur qui s’exprime publiquement ; même s’il est alors dans la réserve, le général Pierre BILLOTTE refuse également toute forme de torture.

Cela ne met pas fin à sa carrière militaire, car, bénéficiant du soutien de Gaston DEFERRE, il est nommé adjoint du général commandant supérieur des forces armées de la zone de défense AEF-Cameroun, puis à Conblence, en Allemagne, des postes honorifiques qui l’éloigne du commandement. Il démissionne au moment du putsch des généraux (avril 1961), n’ayant pu obtenir de poste en Algérie comme il le souhaitait. Ne voulant pas être complice d’une aventure totalitaire qui a réellement ébranlé la nation, Jacques de BOLLARDIÈRE opère un tournant radical dans sa vie.

Sa rencontre en 1970 avec Jean-Marie MULLER accentue son inclination de gauche et pacifiste. Il devient un membre actif du Mouvement pour une Alternative Non-violente (MAN) avec sa femme Simone. Il participe au mouvement de défense du Larzac menacé par l’extension du camp militaire. Il participe en 1973 à la campagne contre les essais nucléaires, notamment sur son voilier, le Fri. C’est l’aventure du « commando Bollardière » en compagnie de Jean TOULAT, jean-Marie MULLER et Brice LALONDE. Il participe ensuite à différentes luttes sociales dans les années 1970.

C’est dans ces années qu’il fait publier coup sur coup trois ouvrages, Bataille d’Alger, bataille de l’homme (1972), La Bataillon de la paix (ouvrage collectif) (1974) et La Guerre et le désarmement (1976).

Président de l’association Logement et promotion sociale de 1968 à 1978, il est également membre d’associations régionalistes bretonnes et théoricien de la défense civile non-violente. Lors de sa participation aux cessions de formation organisées notamment par Le Cun du Larzac, il impressionne toujours pas ses propos et son calme; « Cette cause du Larzac est la mienne, disait-il, devant un auditoire de 50 000 personnes au Rajal du Larzac, l’un de ces nombreux rassemblements qui eurent lieu alors, Je suis opposé à l’extension du camp. D’abord parce que la décision a été prise en dehors de toute démocratie. Ensuite parce que le choix qui a été fait est mauvais. Aucun pays n’a de véritable défense nationale s’il na pas l’adhésion de la population, et surtout celle de sa jeunesse ».

Ses combats ont fait l’objet de plusieurs ouvrages et d’au moins deux films (Général de Bollardière, d’André GAZUT et Pierre STUCKI, de 1974 et Un combat singulier, documentaire de 52 minutes de Xavier VILLETARD, en 2004).

 

Jacques Pâris de BOLLARDIÈRE, Bataille d’Alger, bataille de l’homme, Éditions Desclée de Brouwer, 1972 ; Le Bataillon de la Paix (ouvrage collectif), Éditions Buchet-Chastel, 1974 ; La Guerre et le désarmement, Paris, 1976.

Roger BARBEROT, Malaventure avec le général Pâris de Bollardière, Plon, 1957. Jean TOULAT, Un Combat pour l’homme, Le général de Bollardière, Éditions du Centurion, 1987 ; Combattants de la non-violence, De Lanza del Vasto au Général de Bollardière, Cerf, 1983. Vincent ROUSSEL, Jacques de Bollardière : de l’armée à la non-violence, Desclée de Brouwer, 1997. Jessie MAGANA, Général de Bollardière, non à la torture, Actes Sud, 2009.

Le conflit:Art et philosophie : Conflits en esthétique – 19 L’héritage phénoménologique (Merleau-Ponty)

     Rudy STEINMETZ, après avoir examiné l’apport de SARTRE en esthétique, analyse celui de MERLEAU-PONTY, dont l’oeuvre présente une profonde unité.

« Celle-ci repose, nous explique t-elle, sur le fait qu’elle est animée par « une pensée qui est de part en part esthétique (Ronald BONAN, Premières leçons sur l’esthétique de Merleau-Ponty, PUF, 1997) ».

Au sens large, poursuit-elle, le mot « esthétique » renvoie à l’analyse maillot-pontienne du corps et de la perception dont il est le siège. C’est la définition étymologique qui prévaut. Le sens restreint désigne le rôle crucial qu’est amené à jouer l’art – en particulier la peinture – en tant que moyen d’expression de ce qui est vécu au plan perceptif. Bien que ces deux dimensions de l’esthétique de MERLEAU-PONTY s’inscrivent dans le prolongement l’une de l’autre, il importe d’en distinguer les moments afin de mettre en relief leurs particularités et de ressaisir le rythme propre de la démarche du philosophe.

« Tout au long de son parcours, explique notre auteur, Merleau-Ponty aura manifesté un intérêt constant pour tout ce qui touche à la sphère corporelle et au phénomène de la perception qui lui est inhérent. C’est qu’il ne voit pas seulement dans ce dernier la voie d’accès de l’homme au monde, son irrépressible ouverture sur le dehors, sa modalité intentionnelle fondamentale, mais, plus encore, son insertion dans le réel, sa « participation » à la vie des choses. Tandis que Sartre établissait son dualisme sur le constat selon lequel une béance impossible à combler existe entre le pour-soi et l’en-soi, entre le vide de la conscience et la plénitude de la réalité où elle se trouve engagées, Merleau-Ponty envisage la fusion des deux modalités de l’être sartrien comme toujours déjà accomplie en une indistinction primitive. Le contre-pied pris à l’égard de la position défendue par l’auteur de La nausée apparait clairement dans une note de travail, datant de février 1960, de l’ouvrage inachevé, Le visible et l’invisible (Gallimard, 1990). »

Le sens émerge à même la sensation, contrairement à ce que pense SARTRE, et les avancées de la psychologie de la forme (sous l’impulsion des recherches de Wolfgang KÖHLER (1887-1967) et de Kurt KOFKA (1886-1942)) confortent MERLEAU-PONTY dans cette analyse.

Il découlent trois conséquences, si l’on suit toujours Rudy STEINMETZ :

– la perception, en vertu de son caractère pré-individuel, anonyme, impersonnel, me découvre un monde auquel j’appartiens de façon immémoriale, dans la texture duquel je me fonds, un monde qui m’absorbe, m’investit jusqu’au plus intime de moi-même, un monde avec lequel je coïncide, et vis-à-vis de quoi ma conscience est toujours en retard (voir Daniel GIOVANNANGELI, Le retard de la conscience, Bruxelles, Ousia, 2001). L’expérience originaire de la perception est l’épreuve vécue et silencieuse de la fusion de mon corps avec le grand corps du monde. Dans l’épaisseur impressionnelle du flux perceptif, mon existence et l’existence des choses n’en font qu’une.

– de par son mutisme, cette belle unité ne peut qu’échapper aux mailles du langage philosophique. La rigidité des concepts les rend inadéquats à désigner ce qui met en déroute la pensée et les clivages qu’elle aime à instaurer- à commencer par celui du sujet et de l’objet. Seule la métaphore – ici, religieuse – semble apte à rendre raison de ce qui met, en toute rigueur, la raison hors jeu.

– puisque notre rapport au monde n’est pas d’abord le rapport d’un sujet connaissant à un objet connu, mais un rapport de co-naissance (Phénoménologie de la perception), dans lequel le sujet et l’objet naissent à eux-même dans une imbrication ontologique primordiale, la question se pose de savoir si et comment la philosophie peut reprendre et tenter d’élucider ce qui se passe à un niveau de profondeur où elle semble par avance exclue. Qu’elle ait « l’ambition d’égaler la réflexion à la vie irréfléchie de la conscience dessine la figure d’un paradoxe. La philosophie ne pourra l’effacer qu’au prix d’un déplacement et à condition de trouve un autre médium que celui du langage verbal pour y parvenir. Et c’est là qu’intervient l’art.

Pour MERLEAU-PONTY, l’appartenance de l’homme et du monde à une même « chair » ne constitue pas seulement l’origine de la vérité. Elle en est aussi sa beauté. Le beau et le vrai sont pour lui deux aspects – substituantes l’un à l’autre – sous lesquels se révèle l’essence de l’Être, ceci argumenté avec le risque de retomber dans une vision un peu naïve du monde, et dans la perception de certains Anciens Grecs. Mais la réflexion du philosophe français est un peu plus complexe, voire ambigüe. En effet, l’inhérence au monde se double d’une prise de distance. La distance réflexive grâce à laquelle, justement, se révèle à nous la coïncidence. Non que la réflexion l’emporte sur l’irréfléchi de la vie perceptive. Bien plutôt doit-elle tenter de s’en approcher cas, sans elle, la perception se ferait à notre insu, resterait enveloppée dans sa propre nuit. L’expérience vécue mène ainsi à une reprise symbolique qui l’éclaire, l’augmente et l’enrichit.

La fonction de l’art est précisément de rendre compte d’un « dé-voilement, « puisque aussi bien l’Être, écrit Rudy STEINMETZ, est décrit comme près créateur trouvant sa relance incessante en l’homme, tout en débordant cependant la sphère anthropologique. L’art est le lieu de l’éternel poÏétique de l’Être, le lieu de ses métamorphoses et de sa hantise, puisque cet Être n’a jamais fini de se montrer et de se retirer – comme chez Nietzsche – sous les multiples traits dont il se pare ou dont nous l’affublons. »

Parmi les différentes formes d’art, la peinture est pour MERLEAU-PONTY, qui n’en doute pas, le mieux à même d’avérer et d’accomplir cette régénération inlassable de l’Être par et en lui-même. C’est qu’on peut en déduire de la fin du premier chapitre de L’oeil et l’esprit (Gallimard, 1964, réédition en 1993) du philosophe. MERLEAU-PONTY dessine plus qu’il n’argumente d’ailleurs, deux arguments qui prIvilégie la peinture :

– la peinture use d’un matériau – pigments et textures – qui est celui-là même de la matière sensible sur quoi repose la certitude perceptive de notre inhérence au monde. les signes picturaux, bien que symboliques, ont les propriétés matérielles des choses qu’ils désignent ;

– elle suppose que le « peintre apporte son corps ». Il y va d’une offrande où le geste pictural est la restitution à la substance même du monde de ce qui est passé en nous par le truchement de la perception, un contre-don au don de la « Nature » qui est, pour elle, une façon de se continuer dans l’oeuvre de l’art.

MERLEAU-PONTY aime utiliser des métaphores à connotation religieuse, et il ne faut s’étonner d’en voir lorsqu’il évoque Cézanne, son peintre fétiche. Ce dernier  est au centre d’un bref mais dense essai que le philosophe lui consacre en 1945, année de la parution de la Phénoménologie de la perception. Il y revient plus tard assez régulièrement (Le doute de Cézanne, Sens et non sens, Paris, Gallimard, 1996 ; première publication en 1966, chez Nagel).

En outre, pour Stefan KRISTENSEN, MERLEAU-PONTY est l’auteur d’une esthétique du mouvement. La réception de l’esthétique du philosophe français est marquée par ses travaux sur la peinture, mais en lisant ses notes préparatoires de son premier cour du Collège de France intitulé « le monde sensible et le monde de l’expression » (cours au collège de France, 1952-1953), on s’aperçoit que le cinéma joue également un rôle essentiel. Cet auteur, de l’Université de Genève, estime par l’étude de ces notes, pouvoir faire le rapport de Jean-Luc GODARD à la phénoménologie et indiquer les  prémisses d’un dialogue avec l’approche deleuzienne du cinéma. Il espère mettre ainsi en évidence les fondements d’une esthétique qui puisse entrer en dialogue avec les tendances principales de la réflexion esthétique contemporaine. Il défend la thèse selon laquelle MERLEA-PONTY avait une approche cinématographiques des arts visuels en général et que si la peinture est bien le langage privilégié qui manifeste la genèse de notre rapports au monde, le cinéma est celui qui rend visible l’invisible de nos rapports avec autrui.

Rudy STEINMETZ, Merleau-Ponty : la beauté du monde, L’héritage phénoménologique, dans Esthétique et philosophie de l’art, L’atelier d’esthétique, de boeck, 2014. Stefan KRISTENSEN, Maurice Merleau-Ponty, une esthétique du mouvement, Centre Sévres, Archives de Philosophie, 2006/1, tome 69, dans http://www.cairn.info.

 

ARTUS

 

Le conflit:Histoire véridique de la conquête de la Nouvelle-Espagne, de Bernal DIAZ

      Ecrit par un Conquistadore (malchanceux), qui participe, de 1517 à 1526, à de multiples expéditions à divers endroits de l’Amérique dite latine, et à quelque 119 batailles qui culminent avec la chute de l’Empire aztèque en 1521, cette Histoire véridique, qui veut contredire diverses autres relations plus ou moins apologétiques, constitue une référence primordiale (la plus importante) aux différents auteurs qui écrivent sur cette période. Bernal DIAZ DEL CASTILLO (1496-1584) y décrit, pendant la conquête de l’Empire aztèque, la vie quotidienne des soldats ainsi que les Aztèques eux-mêmes. Sa narration est un reportage minutieux, presque anthropologique, décrivant ces populations et ces entreprises militaires. Même si la paternité de ce grand écrit est discutée (encore qu’aujourd’hui la majeure partie des auteurs ne le conteste pas), certains l’ayant attribué à CORTÈS (mais il y ferait alors preuve d’une bien grande humilité, ce qui n’est pas dans son personnage…), il demeure un témoignage de première main. Bien entendu, l’historiographie, notamment contemporaine, permet de corriger maints aspects, comme il est habituel de le faire pour tout témoignage, forcément subjectif.

Après avoir participé à ces expéditions, Bernal DIAZ entreprend, mécontent de certaines rumeurs et relations écrites sur la conquête de l’Amérique espagnole, vers 1553 à 1568, d’écrire ce fort long et très riche ouvrage (800 pages dans les éditions modernes). Il ne cesse de le retoucher ensuite avant de l’envoyer en Espagne en 1575. Il le retouche encore lorsqu’il s’établit richement au Guatemala

Ce castillan embarque à 18 ans pour Panama et cuba avant de participer à deux voyages exploratoires sur les côtes du Mexique (1517-1518). I l appartient à la poignée d’Espagnols qui, avec CORTÈS, investissent le Mexique (1519) et détruisent Mexico et l’Empire aztèque (1521). Son titre de gloire réside dans la rédaction de cette Histoire véridique… Dans ce fort volume, près de la moitié est consacrée à l’investissement et l’écrasement de l’Empire Aztèque. Dans une langue rugueuse (il n’est pas lettré), et non en latin, parfois maladroite, mais superbe d’intelligence des événements, remarquable par l’organisation du récit, DIAZ donne un document exceptionnel dont on ne trouve pas l’équivalent. Se documentant sans cesse, tenant compte de plusieurs récits, qu’il inclu souvent dans son ouvrage, il donne des explications sur la conquête du Mexique, mais pas seulement, avec un souci du détail et de compréhension de l’Autre, rare également dans les divers récits documentaires et chroniques dont beaucoup sont sollicités par la Couronne. Il n’y aucune démonisation, aucun mépris de l’adversaire chez Bernai DIAZ (au contraire d’autres…). Son livre fut longtemps sous-estimé, parce qu’il n’appartient pas à la noblesse ni à ceux qui détiennent le savoir. Pourtant, il s’agit d’un chef-d’oeuvre de la littérature militaire, comparé parfois à l’Anaphase de XÉNOPHON (BLIN et CHALIAND)

Bernal DIAZ relate également dans son livre les voyages de Francisco HERNADEZ de CORBODA de 1517 de Juan de GRIJALVA de 1518, l’expédition d’Hernando CORTÈS avant la conquête du Mexique (qu’il relate avec force détails), les tentatives de conquête du Chiapas (1523-1524), l’expédition au Honduras (1525-1526), son séjour dans ce pays (1527-1539) et également une partie de son séjour à Antigua (1540-1584).

Il existe plusieurs « versions » de son livre, entre le « Manuscrit de Guatemala » et le manuscrit envoyé en Espagne en 1575, le texte publié par Les éditions Remon (et perdu ensuite). A ces « versions » rédigées en Espagnol, s’ajoute les éditions en Français, au nombre de deux. L’une  et l’autre sont basées sur la première édition Remon. L’une est due au docteur JOURDANET (1877) et l’autre au poète français José-Maria de HEREDIA (1881). Toutes les deux comportent ce que l’on a appelé les « interpolations mercédaires ». L’édition JOUANET se signale entre autres par l’absence de certains passages, que l’on retrouve heureusement dans d’autres langues, jugés inconvenants, censurés par le traducteur.

La toute dernière édition date de 2005 (Mexico), due à José Antonio Barbon RODRIGUE, véritable somme assortie d’une étude approfondie (1000 pages) avec les critiques historiographiques les plus avancées…

 

Capitane Bernal DIAZ DEL CASTILLO, Histoire véridique de la conquête de la Nouvelle-Espagne, traduction de D. JOURDANET, Paris, 1877, disponible à Gallica.bnf.fr. Réédition chez La Découverte en deux volumes (avec une préface de Bernard GRUNBERG), 2009.

Herbert CERWIN, Bernal DIAZ, Historian of the Conquest, University of Oklahoma Press, 1963.

Arnaud BLIN et Gérard CHALIAND, Dictionnaire de stratégie, tempus, 201

Le conflit:Francisco de JEREZ (1497-1565)

    Francisco de JEREZ ou Francisco Lopez de XEREZ est un conquistadore espagnol qui a participé à la conquête de l’actuel Pérou. Il fait partie de ces chroniqueurs qui s’attache après expéditions et batailles à décrire leur expérience, avec souvent le désir d’appuyer leurs revendications de terres.

Il arrive dans le Nouveau Monde en 1514 avec l’expédition de Ferdinand II d’Aragon et il participe à l’organisation des explorations à partir de Panama et au gouvernement de cette contrée. En 1524, il rejoint Francisco PIZARRE, dont il est le secrétaire et « scribe » officiel, qu’il suit  en 1532 dans l’expédition et la conquête de l’Empire Inca. Présent avec 168 Espagnols à Cajamarca, lors de la capture de l’empereur ATAHUALPA, qui provoque l’effondrement de l’Empire Inca. il prend part à la transaction de l’otage.

Blessé (fracture d’une jambe), il est contraint de rentrer en Espagne en 1534 et, après un mariage avec une membre d’une famille aristocratique, se consacre au commerce maritime à Séville. Avec une succession d’infortunes d’ailleurs.  Il retourne en 1554 aux Indes et y est tué.

Francisco de JEREZ est, avec une demi-douzaine d’autres participants à la conquête (Diego de TRUJILLO, Francisco PIZARRO, Pedro Sancho de la HOZ, Juan Ruiz de ARCE, Cristobal de MOLINA, Cristobal de la MENA), l’auteur d’une relation de qualité rédigée et aussitôt publiée en 1534. La Couronne espagnole, soucieuse de perpétuer la gloire de ses conquêtes, encourage le mouvement historiographie de soldats et de prêtres. De plus, elle crée le poste officiel de Corniste Mayor et conçoit des questionnaires type, en vue de faciliter la recherche de toutes les particularités des Indes. C’est à l’aide d’un tel système d’information (et d’informateurs sur place) que la Couronne enta très vite la colonisation de l’actuel Mexique et de l’actuel Pérou, sur les décombres des Empires Aztèques et Inca. Les premières chroniques datent d’avant ces conquêtes, les prépare, et d’autres prolongent ensuite tout ce mouvement d’information. Plusieurs chroniqueurs relatent les mêmes faits et les mêmes contrées, souvent dans un rapport de rivalité lors des publications de leurs écrits. Ainsi, Francisco Lopez de GOMARA, chapelain de CORTÈS est le rival direct de Bernal DIAZ DEL CASTILLO. (Jacques LAFAYE)

Sa Vraie relation de la conquête du Pérou constitue selon son auteur une rectification de l’écrit de Cristobal de MENA, La conquête du Pérou. Son récit a souvent la préférence des auteurs contemporains.

 

Francisco de JEREZ, Relation vraie de la conquête de la province du Pérou et de Cuozo, Séville, 1534. La Conquête du Pérou, traduction de Henri Ternoux COMPANS, Editions A. M. Métailié, 1982. Un extrait de son livre, sur la capture d’Atahualpa à Cajamarca est disponible dans l’Anthologie mondiale de la stratégie, Robert Laffont, collection Bouquins, 1990.

Jacques LAFAYE, Chroniques du Nouveau Monde, dans Encyclopedia Universalis, 2014

Le conflit:Art et philosophie : Conflits en esthétique 20 (Adorno)

        Brigitte Van WYMEERSCH, musicologue et philosophe, chercheur qualifié auprès du FNRS, de l’Université catholique de Louvain, rappelle que Theodor ADORNO (1903-1969) est l’un des premiers penseurs à élaborer une critique de la culture et de l’art du XXe siècle. Situé dans la mouvance de l’École de Francfort le philosophe allemand, même s’il abandonne la carrière musicale dès 1930, possède une solide formation de musicien. S’il se consacre complètement à la philosophie, il garde des contacts avec le milieu musical, notamment les groupes d’avant-garde. En exil pendant la Seconde guerre mondiale aux Etats-Unis, il retourne en Allemagne et directeur de l’Institut für Sozialforschung de Francfort à la suite de Max HORKHEIMER (1895-1973), il poursuit jusqu’à sa mort une carrière de penseur, de sociologue et d’esthète.

Ses études sur l’art contemporain et la « nouvelle musique » sont indissociables de sa philosophie et de sa vision de la société. Marqué par le marxisme comme les autres auteurs de la mouvance de l’École de Francfort, il ne cesse d’avoir une attitude critique sur les dérives de la société industrielle et technocratique, avec la même vigueur qu’il dénonce les régimes totalitaires du XXe siècle. On retrouve la même attitude dans ses études à portée esthétique ou musicologique (Malher, une physionomie musicale, 1960, réédition chez Minuit en 1978 ; Écrits musicaux I et II, Gallimard, 1982 ; Fragments pour le Beethoven, Revue d’esthétique, n°8, 1985).

Il met en lumière chez tous ces auteurs la manière dont les techniques de composition, la grammaire et la texture d’une oeuvre sont imprégnées de l’idéologie du moment. De la même façon, dans son Essai sur Wagner (1952, traduit en français et publié en 1966 chez Gallimard), ADORNO démontre que la technique musicale utilisée par le compositeur allemand porte la marque des caractères autoritaire et antisémite qui aboutiront au fascisme et dont il a analyse l’origine dans La personnalité autoritaire (1950).

La lecture de l’art contemporain que livre ADORNO est également redevable de sa théorie négative de la raison. La dialectique de la raison, oeuvre écrite en collaboration avec HORKHEIMER, analyse le développement de la rationalité en Occident. Si la raison a conduit à l’émancipation de l’homme, elle a également mené à l’appropriation de la nature et à la domination de l’homme par l’homme, au capitalisme et au totalitarisme. Source de libération de l’homme, la raison genre aussi des systèmes autoritaires qu’ADORNO dénonce avec virulence. Ce caractère dialectique de la raison se retrouve dans l’oeuvre d’art qui est en soi une aporie : lieu de liberté et de critique, mais aussi de conditionnement et de manipulation.

La société post-industrielle engendre une bureaucratisation croissante et la production d’une culture de masse, qui infantilise et endort le peuple. cette « industrie culturelle » distille des oeuvres non sophistiquées, standardisées et marquées par l’émotion superficielle et un charme facile. C’est la critique de l’entertainment d’une façon générale. Si cet art semble plaisant, il mène cependant à une impasse, car il engendre de faux besoins qu’il satisfait certes, mais il n’atteint pas les vrais besoins de liberté, de créativité et d’expression de l’homme.

Or, comme le philosophe allemand le démontre dans sa Théorie esthétique (1969, oeuvre incomplète interrompue par la mort de l’auteur, publiée en Français aux éditions Klincksieck, 1974), l’art reste un espace de liberté et de créativité dans ce monde technocratique. L’oeuvre d’art a un rôle critique à jouer, et se doit d’être le lieu de l’utopie, « lieu du désir et donc ferment d’un monde libéré ». Notons que la lecture de cette oeuvre inachevée, parce que d’ailleurs elle est inachevée, est difficile, et on doit recommander les éditions qui s’entourent d’un commentaire et d’un appareil critique suffisant.

Pour que l’art libère, il faut que les artistes utilisent résolument les matériaux en constante évolution et rejettent toute tentative passéiste. Au procès de la raison correspond le progrès des matériaux engendré par un processus historique qu’il importe de suivre et non de freiner. Il est impératif de ne pas céder à la facilité d’un retour vers le passé en adoptant des structures existantes, mais d’utiliser un matériau qui se trouve à l’apogée de son développement….

C’est pourquoi ADORNO se montre un fervent partisans de l’école musicale de Vienne qui se donne comme principe de rejeter la grammaire musicale existante et utilise une syntaxe totalement nouvelle – l’atonalité – dans le souci d’une nouvelle expressivité. Dans sa Philosophie de la nouvelle musique (1949, Gallimard 1979), il défend une modernité radicale. Il considère les musiques faciles, le jazz, celle de Stravinsky, comme « faisant fausse route ». Alors que la démarche de Schönberg symbolise « le progrès ».

Sans doute ses opinions musicales sont-elles sujettes à… critique! Quand on sait ce qu’historiquement représente le jazz (continent musical en soi il est vrai), on peut se demander si cela va dans la direction qu’il regrette… ADORNO lui-même d’ailleurs est conscient que la musique nouvelle qu’il prône n’est pas facilement accessible. Elle demande un effort d’écoute que tous ne peuvent fournir, même si dans l’avenir, il croit que le public l’appréciera et affinera sa conscience critique. Mais même ceux qui progressent dans le sens qu’il espère n’ont pas tous l’oreille musicale! Il admet d’ailleurs qu’en définitive, il est nécessaire d’établir une coexistence entre un art « inexorable » et un art « de convention », ente une « musique nouvelle » et une « musique conciliante ».

La position d’ADORNO reste ambigüe. Il dénonce les pratiques culturelles de son époque, tant en étant conscient que cette culture de masse est la seule qui rende accessible à tous l’oeuvre d’art. (voir entre autres, Raymond COURT, Adorno et sa nouvelle musique, Art et modernité, Paris, Klincksieck, 1981 ; Marc JIMENEZ, Adorno, Art, idéologie et théorie de l’art, Paris, 1973 ; Marc JIMNEZ, Vers une esthétique négative, Adorno et la modernité, Le Sycomore, 1983).

 

La pensée d’ADORNO, notamment sur l’esthétique, continue de susciter maints essais. Gilles MOUTOT, par exemple, interroge l’ensemble de l’oeuvre du philosophe allemand, cherche à en dégager l’unité, ce qui n’est pas facile, sachant que précisément cette oeuvre est inachevée. Il entend par une étude à mettre à jour les traits spécifiques d’un matérialisme porté par une attention aigüe aux expériences de la non-identité, ce qui est tout un programme… Ces expériences, pour lui « se manifestent entre ces deux pôles : celui de la souffrance, exprimant  une individuation mutilé par les normes du comportement qu’impose un mode de socialisation pathogène ; celui des objets et de l’expérience esthétiques, où s’ébauchent un rapport à la différence qui, comme Adorno en formule le projet dans la Dialectique négative, cesserait de mesure celle-ci à une exigence de totalité. » Il étudie entre autres, les « Écarts de l’art, en tentant de cerner ce qu’ADORNO entend par progrès et régression en musique, par relation entre l’expérience de l’art moderne et l’expérience moderne de l’art, sans oublier ce que son oeuvre doit aux différentes discussions à l’intérieur du cercle de Francfort. D’utiles réflexions sur le cinéma, entertainment par excellence permet d’éclairer les rapports d’ADORNO à l’art. La dialectique du sérialisme, de la répétition, de l’enregistrement et de la création est ici essentielle, ceci sans oublier le rapport artiste-spectateur qui est au fait au coeur de sa conception. C’est l’occasion aussi pour Gilles MOUTOT de préciser les analyses des musiques de Stravinsky et de Schönberg qu’effectue le philosophe allemand, analyses bien plus nuancées qu’on le pense généralement. Les commentaires d’auteurs des époques suivantes l’oeuvre d’ADORNO jettent eux aussi d’autres perspectives dans le débat, renouvelant les articulations entre Matériau et signifiant.

 

 

Brigitte Van WYMEERSCH, Adorno : la culture du XXe siècle, L’esthétique dans la mouvance de l’école de Francfort, dans Esthétique et philosophie de l’art, L’atelier d’esthétique, de boeck, 2014. Gilles MOUTOT, Essai sur Adorno, Payot, 2010.

 

ARTUS

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Les clés du moyen-orient:La Légion d’Orient Par Lukas Tsiptsios

La Légion d’Orient
Article publié le 12/02/2018

Par Lukas Tsiptsios

Après la défaite de Gallipoli, les Alliés ont le projet de débarquer en Syrie pour défaire les Ottomans sur un autre front, pendant que les armées russes passent le Caucase et occupent le Pont. Tandis qu’il est question du côté britannique d’inspirer un soulèvement arabe, la France décide de créer le 15 novembre 1916 une Légion d’Orient, composée principalement de réfugiés arméniens fuyant les persécutions de l’armée ottomane. Les Alliés pourraient alors bénéficier d’un soutien de certaines populations locales en Cilicie et en Syrie. L’idée d’un tel corps provient du président du Conseil Aristide Briand et de François Georges-Picot, notamment après l’accord franco-arménien du 27 octobre 1916, négocié avec Boghos Nubar représentant un éventuel futur Etat arménien, tel qu’il était envisagé dans les accords Sykes-Picot du 16 mai 1916. Ce corps d’irréguliers que Georges-Picot estime au début à 6 000 hommes, servirait ainsi les intérêts français pour défaire les armées ottomanes dans un premier temps, mais surtout pour pouvoir occuper les zones françaises de l’Empire dépecé et s’établir durablement là où les intérêts britanniques pourraient concurrencer la France.

Le contexte d’un recrutement

Dès l’entrée de l’Empire ottoman des Jeunes-Turcs dans la Première Guerre mondiale, la situation humanitaire est catastrophique, notamment dans les provinces arabes : inondations à Bagdad, invasion de sauterelles en Syrie et Palestine, privations et réquisitions, créant ainsi une situation de famine dans certaines régions qui fragilise fortement les Ottomans, qui n’ont pas su gérer la catastrophe. Dès 1915 également, des centaines de milliers d’Arméniens forment de longues marches forcées en Syrie, et sont enfermés dans des camps qui se constituent à partir de la Cilicie. Des milliers d’Arméniens réfugiés sont alors dispersés en Syrie et beaucoup gagnent l’Egypte où ils sont pris en charge par les Alliés. C’est donc dans une région particulièrement fragile que s’établit, à la suite de la bataille de Gallipoli, le front entre l’Empire ottoman et les Britanniques. De par ce qu’elles vivent, les populations sont peu propices à se montrer loyales envers les Jeunes-Turcs, d’autant plus que ceux-ci n’hésitent pas à éliminer les élites syriennes et libanaises ou à entrer en conflit avec le Chérif Hussein de La Mecque, qui pour sa part rejoint les Alliés.

Quand il est question pour les Alliés de débarquer en Syrie, ils repensent à la formation de corps d’auxiliaires, comme aux Dardanelles avec des irréguliers grecs (qui se sont soldés par un échec). Finalement, l’idée d’un débarquement est abandonnée, et Briand donne la priorité à l’Armée française d’Orient aux Balkans, mais le projet d’un corps d’auxiliaires est maintenu. A l’origine, celui-ci ne devait comporter que des Arméniens, réfugiés à Port-Saïd, mais Briand propose de l’ouvrir également aux Syriens et aux Libanais. Ces soldats d’origine ottomane devaient être encadrés par des officiers français, qui bien souvent ne maîtrisaient pas leur langue. La Légion, fondée le 15 novembre 1916, devait constituer une menace suffisamment importante pour que les Ottomans ne dégarnissent pas la région du nord de la Syrie. Ainsi, le front en Palestine se retrouvait affaiblit et dans le même temps, la France disposait de troupes à l’avant-garde, au plus près des territoires lui ayant été attribués par les accords Sykes-Picot, là où ses intérêts étaient les plus présents avant la guerre : en Syrie et au Liban, mais aussi en Cilicie.

Le recrutement des légionnaires a ensuite connu un certain succès, notamment du fait de l’enthousiasme des autorités arméniennes. L’Arménie étant dans la zone d’influence française, la France promettait à ceux-là un Etat indépendant, avec notamment une Cilicie arménienne (là où se trouvait anciennement la Petite Arménie au Moyen Âge). Selon Boghos Nubar, les soldats de la Légion devaient « contribuer à la libération de leur sol natal (1) », et celle-ci était censée constituer les fondements d’une future armée arménienne. La très grande majorité de la Légion était composée d’Arméniens (réfugiés ou volontaires de la diaspora), mais aussi de Syriens et de Libanais appartenant à la diaspora (environ 500 soldats) : le consul de France à Sao Paulo décrivait ainsi en août 1916 le désir des populations syriennes et libanaises de participer aux campagnes contre les Ottomans.

L’activité de la Légion dans la guerre et l’après-guerre

Fortes de leurs sentiments anti-ottomans, ces troupes s’engagent dans la campagne de Palestine, dans une seule et unique bataille, après une période d’entraînement à Chypre ou en Egypte. Ce sont finalement six bataillons d’environ 800 volontaires (au total ils sont 5 600) qui se retrouvent sur le front et permettent aux Alliés, sous le commandement du général britannique Edmund Allenby, de gagner la bataille d’Arara (ou de Naplouse) le 19 septembre 1918 au nord de Jaffa, face aux forces germano-ottomanes commandées par Liman von Sanders. Allenby après la bataille remercie la Légion d’Orient et se dit « fier d’avoir eu un contingent arménien sous son commandement », ces Arméniens qui se seraient « brillamment battus et [auraient] joué un grand rôle dans la victoire (2) ». Après l’armistice de Moudros du 30 octobre 1918, la Légion est rapidement envoyée en « zone bleue », bientôt sous mandat français, les troupes arabes en Syrie et au Liban, les troupes arméniennes en Cilicie.

En Cilicie, la Légion d’Orient débarque en novembre-décembre 1918 à Mersin, et installe son quartier général à Adana, principale ville de la région. Le général Brémond, ancien militaire actif au Maroc puis au Hedjaz, est nommé gouverneur de la région, avant d’être remplacé par le général Dufieux, lui aussi auparavant en poste au Maroc et en Algérie. Les deux se disent connaisseurs du monde musulman et reflètent la volonté de pouvoir établir un contact proche avec les autorités locales ottomanes. En outre, les autorités françaises tentent, tout en gardant les fonctionnaires ottomans sur place, d’organiser le rapatriement des populations arméniennes en Egypte ou en Syrie avec la création d’un Service central français des rapatriements arméniens. De manière chaotique, ce dernier prend en charge les populations arméniennes, mais aussi assyro-chaldéennes, syriennes catholiques et parfois grecques et kurdes. Entre 100 000 et 150 000 Arméniens sont ainsi réinstallés en Cilicie, en dépit de l’insécurité.

Par la suite, la Légion d’Orient, devenue officiellement Légion arménienne en Cilicie à partir de 1919, forte de 4 124 hommes, s’engage dans la campagne de Cilicie, qui oppose la France aux forces kémalistes, organisées par la Grande Assemblée nationale de Turquie (GANT). La révolte aurait été déclenchée après l’agression de femmes de Maraş par des soldats de la Légion arménienne le 1er novembre 1919. La Cilicie était particulièrement importante pour les kémalistes, du fait du dynamisme économique d’Adana et de la situation stratégique des monts Taurus. Le mouvement nationaliste turc pouvait notamment bénéficier du soutien des populations musulmanes, soulevées dans toute l’Anatolie à la suite du débarquement des forces grecques à Smyrne en mai 1919. De plus, le repeuplement opéré par les Français inquiétait les populations musulmanes dans la région, qui risquaient de se retrouver minoritaires. Elles l’ont d’ailleurs été un temps à Adana, lors de leur reflux du fait de la pression des troupes arméniennes après le déclenchement de la guerre franco-turque. Dans le même temps, les troupes arabes de la Légion étaient notamment envoyées au Liban en vue de réprimer les contestations en zones montagneuses.

Des contestations et un échec

A mesure que les kémalistes se renforcent, la révolte des populations musulmanes en Cilicie se généralise, avec le soutien des fonctionnaires ottomans et notamment des gendarmes turcs, quand bien même le gouvernement ottoman condamne le mouvement kémaliste. Le Taurus se retrouve dès 1920 sous contrôle des bandes kémalistes. Le 11 avril 1920, la garnison française d’Ourfa est massacrée. Le gouverneur français manque de moyens pour gérer dans le même temps l’insurrection kémaliste et les revendications nationales de plus en plus fortes des communautés chrétiennes et notamment des Arméniens, qui sous l’égide du catholicos Georges V, réclament un Etat-tampon en Cilicie avec une autonomie totale. De ce fait, la Légion arménienne a ses propres buts distincts de la politique du Quai d’Orsay. Elle voyait la France comme une force libératrice, qui lui promettait un Etat et non comme une future puissance coloniale dans la région. D’où certains actes de vengeances isolés contre les populations turques qui se multiplient, notamment chez les soldats arméniens qui ont vécu la politique génocidaire des Jeunes-Turcs et qui cherchent à reprendre leurs biens et se venger s’ils sont originaires de Cilicie. Cette très forte conflictualité dans la région mettait les autorités françaises en situation de faiblesse, les Arméniens leur reprochant de ne pas tenir leurs promesses et les fonctionnaires ottomans demandant une occupation de la Cilice par des forces françaises et non des auxiliaires arméniens, ce que demande sans succès le général Hamelin au ministère de la Guerre. Cette situation oblige la France à demander un cessez-le-feu avec les kémalistes le 23 mai 1920.

La France, sans pour autant être réellement défaite militairement, notamment avec la reprise des combats et l’avancée des troupes grecques en Asie Mineure en 1920, ne met aucun moyen pour réellement garder la Cilicie. Cela s’explique par l’hostilité de la Chambre des députes vis-à-vis de la campagne en question, qui oblige le ministère des Affaires étrangères à faire marche arrière, au grand dam du gouverneur Dufieux et des populations chrétiennes. En revanche en Syrie, où elle a reçu un mandat de la SDN, les troupes arabes qui avaient été séparées des Arméniens en raison de trop nombreux conflits, sont censées se maintenir face aux diverses rebellions, notamment de Faysal et son éphémère royaume arabe de Syrie, et ainsi élargir le recrutement. Ce recrutement reste néanmoins difficile, d’autant plus que la guerre face aux Ottomans a cessé et de nombreuses mutineries avaient déjà vu le jour, dès 1917 alors même que les troupes étaient encore en camp d’entraînement à Chypre. Les autorités militaires françaises s’engagent donc dans un recrutement qui fait des troupes syriennes une organisation majoritairement chrétienne, alaouite et druze, en gardant toujours les arabes sunnites (majoritaires en Syrie) en minorité dans l’armée. La Légion était par la suite devenue un moteur d’ascension sociale pour des populations minoritaires défavorisées des campagnes. De nombreux légionnaires participent ainsi à la bataille de Khan Mayssaloun, victoire française décisive face à Faysal le 24 juillet 1920. Néanmoins, la déception face à la politique française en Syrie semble avoir été grande, de même que les conditions dans la Légion n’étaient pas celles attendues (3), ce qui a conduit de nombreuses désertions et une indiscipline chronique. De là, s’est forgée l’image de soldats levantins peu efficaces, fondamentalement indisciplinés (contrairement aux goumiers marocains) dans les stéréotypes orientalistes de l’armée française.

Avec la stabilisation de la Russie soviétique, la place de la Turquie dans les représentations de la politique extérieure française se retrouve changée. La Turquie acquiert une place d’Etat-tampon après l’expansion soviétique en Transcaucasie. Le traité de Sèvres devenu très vite caduc, le gouvernement cherche finalement à négocier avec les kémalistes, déjà à la conférence de Londres le 11 mars 1921, puis officiellement avec la signature du traité d’Ankara le 20 octobre 1921, mettant ainsi fin à la guerre franco-turque, abandonnant la Cilicie et le matériel militaire sur le territoire (utilisé ensuite face aux armées grecques). Ce faisant, le gouvernement cherche à assurer ses positions en Syrie. Entre temps, la Légion arménienne s’estimant trahie par la France, s’était mutinée et avait été dissoute. Cela s’explique aussi par le manque de cadres français et l’incompréhension de ceux présents, généralement formés dans le monde musulman, des enjeux arméniens. Progressivement, la France s’était désengagée de la Cilicie, retardant ses renforts et réduisant les troupes arméniennes, afin d’assurer ses positions syriennes, quand bien même elle avait organisé le rapatriement de centaines de milliers de civils réfugiés, qui sont alors contraints de refluer.

Notes :
(1) Dzovinar Kevonian, Réfugiés et diplomatie humanitaire : les acteurs européens et la scène proche-orientale pendant l’entre-deux-guerres, Paris, Publications de la Sorbonne, 2004, p. 58.
(2) Anthony Bruce, The Last Crusade : The Palestine Campaign in the First World War, London, John Murray Ltd, 2002.
(3) La paye était généralement de 2 francs par jour. Un sous-officier recevait 971 francs par mois s’il était blessé, tandis qu’un soldat 715 francs. Les veuves elles, recevaient 500 francs par mois.

Bibliographie :
N. E. Bou-Nacklie, “Les Troupes Speciales : Religious and Ethnic Recruitment, 1916-46”, International Journal of Middle East Studies, vol. 25, no. 4, 1993, pp. 645–660.
E. Tauber, « La Légion d’Orient et la Légion arabe », Revue française d’histoire d’outre-mer, tome 81, n°303, 2e trimestre 1994, pp. 171-180.
S. Jackson, “Global Recruitment : The Wartime Origins of French Mandate Syria”, in Ludivine Brochn Alison Carrol (Eds.), France in an Era of Global War, 1914–1945, Occupation, Politics, Empire and Entanglements, Basingstoke, Palgrave Macmillan, 2014.
D. Kevonian, Réfugiés et diplomatie humanitaire : les acteurs européens et la scène proche-orientale pendant l’entre-deux-guerres, Paris, Publications de la Sorbonne, 2004.