Sacra moCouverture du Catalogue Euro 2018 Leuchtturmneta:

21-11-2017

 

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Catalogue euro 2018
14-11-2017
Le catalogue de référence pour les collectionneurs de pièces et billets en euro est le catalogue Leuchtturm, actualisé chaque année. Ces catalogues simples et bon marché sont très appréciés par les collectionneurs de monnaies et billet en euro. Il sont à la collection de monnaies en euro ce que sont les Guides Michelin à la gastronomie.

Couverture du Catalogue Euro 2018 Leuchtturm

Catalogue euro 2018 Leuchtturm

A propos du catalogue Euro de collection 2018 : inflation de pièces commémoratives et prix du catalogue en hausse

Cette année le nouveau Catalogue euro 2018 dans sa version française arbore une couverture verte sur laquelle se trouve une pièce de 50 euro au Coq de Jean Paul Gautier émise par la Monnaie de Paris.

Face à l’augmentation du nombre pièces frappées par les différents instituts monétaires de la zone euro, l’éditeur doit gonfler un peu plus chaque année son nouveau catalogue. L’édition 2017 contenait déjà pas moins de 600 pages et pesait près d’1 kilo. Cette année le guide de référence des collectionneurs d’euro comporte 650 pages…

Prix public : 12,95 au lieu de 9,95 euro

Pour conserver une certaine rentabilité à son catalogue l’éditeur a été obligé cette année d’augmenter son prix, qui passe de 9,95 à 12,95 euro. Cette hausse prix d’environ 30% ne dissuadera sûrement pas les collectionneurs d’acheteur le nouveau catalogue euro 2018 : le catalogue reste très bon marché.

Le livre qui était jusque là très populaire devrait cette année encore garder sont attrait auprès des collectionneurs d’euros.

Les monnaies et les billets en euro

Le catalogue euro 2018 présente les monnaies mais aussi les billets en euro depuis la création de la monnaie unique. Le collectionneur trouvera notamment dans le catalogue euro 2018 les données suivantes :

  • Récapitulatif de toutes les pièces de 2 euros commémoratives européennes
  • Recensement détaillé des billets en euro
  • Court rappel historique concernant l’introduction de l’euro
  • Avec des illustrations en couleurs et beaucoup de détails techniques (p.ex. année d’émission, tirage, matériaux, poids, diamètre / taille, évaluation en euros)
  • Volume : environ 650 pages

Le catalogue euro 2018 de la maison propose une présentation complète de toutes les pièces, billets et séries d’euros émis depuis l’introduction de l‘euro dans les différents pays. Le livre donne des informations détaillées relatives aux séries d’euros courants, un récapitulatif de toutes les pièces de 2 euros commémoratives ainsi que les caractéristiques des émissions communes à tous les pays de la zone euro. La nouvelle édition du catalogue paraît chaque année au 1er décembre. Toutes les monnaies connues à l’échéance rédactionnelle sont mentionnées dans le catalogue et les tirages des monnaies sont remis à jour à chaque édition. Des illustrations en couleurs facilitent la recherche des monnaies. Son actualisation régulière et son prix modique font de ce catalogue un ouvrage de référence indispensable pour tout collectionneur d’euros.

Comme chaque année le catalogue des euro de collection est commércialisé début décembre. Comme chaque année le livre est commercialié en prévente quelques semaines avant d’être disponible chez différents marchands

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LE CONFLIT : <>

8 novembre 2017

     Caroline COMBRONDE, philosophe et assistante à l’Université catholique de Louvain, décrit une série de mise en pratiques d’innovations du siècle précédent. Tant dans le domaine artistique que spéculatif, s’enclenchent au XVIe siècle des changements importants.

Un nouveau style littéraire voit le jour avec les écrits de Giorgio VASARI (1511-1574), l’historiographie de l’art. Son entreprise est précédée par quelques tentatives mais c’est surtout ses Vies des meilleurs peintres, sculpteurs et architectes édités successivement de 1550 à 1568, tant par leur qualité que par les conditions favorables à leur diffusion. Il y projette d’adapter la manière de PLINE et de XÉNOCRATE aux artistes modernes. Il ne discute que des artistes morts dont le développement et le style sont arrivés à terme, exception faite de MICHEL-ANGE. Son propos optimiste consiste à exposer dans une fresque magistrale la vie des peintres et l’évolution progressive de l’art. Il part de CIMABURE vers 1260 et termine aux environ de 1500 avec GIORGIONE, TITIEN, LÉONARD, RAPHAËL et MICHEL-ANGE. L’abondance des épisodes anecdotiques vient directement de l’Antiquité où la narration est considérée comme un art, où la réalité est adaptée, certains diraient arrangée, en fonction d’un message à faire passer. Si ces ouvrages témoignent de la manière dont à la Renaissance on « capitalise » toutes les recherches picturales antérieures, surtout à travers l’oeuvre des « modernes » qui n’en portent pas encore le nom, on prendra garde de ne pas prendre ces témoignages comme véridiques surtout quand on fait référence à des artistes ou des auteurs de l’Antiquité. Chaque période de la Renaissance a son artiste clé,illustrant des innovations majeures que sont la recherche du « naturale » et la maîtrise de la « maniera ». VASARI amorce véritablement cette nouvelle discipline qu’est l’histoire de l’art, lui donnant une postérité immédiate, et qui va se « perfectionner », devenir « scientifique » par la suite.

Sous son influence, les arts qui sur le plan théorique s’étaient déjà anoblis, vont pouvoir accéder à un nouveau statut grâce à la création des Académies. Avant la fin du XVIe siècle, peintres et sculpteurs ne pouvaient apprendre et exercer leur métier qu’au sein d’une corporation dans laquelle ils étaient dépendants d’un maître, généralement jaloux de ses compétences, de ses savoirs et de son rayonnement propre, et protégé d’ailleurs comme tel par tout l’appareil judiciaire de l’époque. Anticipant le mouvement, les humanistes florentins ont déjà édifié quelques cinq cent Académies afin de se séparer à la fois du système scolastique et du cadre corporatif. En même temps qu’ils proposent un modèle achevé pouvant servir pour la peinture et la sculpture, ils permettent à beaucoup de bénéficier d’une circulation d’informations théoriques et pratiques beaucoup plus importante en volume et en rapidité. Vers 1530, l’organisation des Académies, fonctionnant alors comme de simples réunions informelles d’érudits, change et se dote de règles, s’ordonne et s’institutionnalise. VASARI, en exposant sa cause et sa manière de voir devant par exemple Cosme de MÉDICIS, accélère ce mouvement, au moment où justement les corporations ont perdu aura et puissance. Dans son Accademia del Disegno de 1563, praticiens et maîtres partagent leurs expériences, dans une interdisciplinarité avant la lettre, beaucoup de formes d’art y étant représentés. Il s’agit de prendre en charge également un véritable enseignement, mais peu de cours sont mis réellement en place.

L’attention portée au dessin met l’Académie au coeur d’une querelle – mélange de considérations théoriques et pratiques réelles et de rivalités socio-professionnelles – dont hérite le XVIIe siècle, entre partisans du dessin, dont VASARI est le plus grand défenseur et partisans de la couleur, avec à leur tête le peintre Ludovico DOLCE (1508-1568). Ce dernier oppose à VASARI une doctrine coloriste qui distingue entre colore et colorito : la couleur est matérielle, tandis que le coloris est l’arrangement spirituel des teintes, artistiquement déposées sur la toile. DOLCE défend le lien existant entre le coloris, la chair et le plaisir de l’oeil. Le dessin, quant à lui, formule des concepts « clairs et logiques », il est l’expression sensible de l’idée conférant à l’art sa dignité intellectuelle. Le renom de l’Académie del Designo est immédiat et important au point que Philippe II d’Espagne vient la consulter à deux reprises. En 1571, à Florence, un décret libère enfin officiellement peintres et sculpteurs des corporations. La dépendance du prince et l’institutionnalisation auront rapproché l’art des autres sciences libérales et auront oeuvré pour le statut social des artistes. (Caroline COMBRONDE)

Giorgio VASARI (1511-1574), peintre, architecte et écrivain toscan, considéré comme fondateur de l’histoire de l’art, donne l’impression d’avoir vécu plusieurs vies à la fois. Il est à la fois l’interprète insurpassable d’une grande époque et l’artiste officiel type. Né à un moment bouillonnant d’idées de l’histoire , son ouvrage est durant trois siècles une référence sinon un modèle obligé, même pour ceux qui condamnent son dogmatisme et son toscanisme intempérant : les critiques vénitiens, au XVIe et au XVIIe siècles ; MALVASIA revendiquant au XVIIe siècle l’originalité des Bolonais ; G. Della VALLE, au XVIIIe, celle des Siennois. C’est à l’imitation expresse de VASARI que Carel van MANDER a composé le « Livre des peintres » pour les Flamands et les maîtres du Nord (1604). Les milieux académiques français lui ont reproché son goût excessif de l’anecdote et sa fragmentation de l’idéal entre des personnalités multiples (FÉBÉLIEN l’appelle « âne chargé de reliques »). Mais il est resté irremplaçable. Même au moment où, avec la grande édition des Vite par MILANESI, les travaux de K. FREY ou de V. KALLAB, la critique révélait dans les Vite d’innombrables erreurs et partis pris, la pensée d’un BERENSON a conservé l’armature générale de sa vision de la Renaissance, et les maîtres de l’érudition italienne, A. VENTURI, R. LONGHI, en le rectifiant et en le complétant d’abondance, ont conservé le cadre monographique et l’interprétation de l’histoire de l’art comme recherche des personnalités artistiques. (André CHASTEL)

L’académie telle qu’elle se développe à partir du Quattrocento italien, dans le grand mouvement de retour à l’Antiquité qui caractérise la Renaissance, est inspiré du modèle grec de l’akademia (le jardin où enseignait PLATON). Elle s’épanouit dans toute l’Europe à l’âge classique, pour ne décliner qu’à l’époque romantique, jusqu’à revêtir une connotation plus souvent péjorative qu’emphatique. D’ailleurs à ses débuts, le mouvement de l’académie est plutôt facteur de liberté (de nouvelles libertés… et de nouveaux privilèges accordés) et un instrument de ce que Norbert ELIAS nomme le processus de ‘civilisation des moeurs », même s’il y a encore loin de la généralisation et même de l’existence de véritables civilités… Même s’il ne concerne qu’une toute petite partie de l’ensemble de la population, il fait partie des nouveaux foyers de diffusion de la culture, prise au sens large, ne comprenant pas d’ailleurs que les arts, tels que nous les entendons aujourd’hui, mais ce que l’on appelait encore arts à l’époque, c’est-à-dire tout un ensemble de techniques et de manières de penser…

Prenons garde de concevoir ce genre de disputes comme réglée par la politesse de moeurs aimables et une civilités de débats entre érudits ne mettant en jeu que des argumentations intellectuelles. Non seulement, les habitudes des artistes et des apprentis ne sont pas exemptes de visites dans les cabarets des villes où l’on peut s’enivrer plus que de raison, mais beaucoup ont – comme dirait de fins esprits – le sang chaud. Et des querelles qui peuvent apparaitre « byzantines » à nos yeux mettent en jeu parfois l’honneur et cela doit se régler comme il se doit, c’est-à-dire souvent l’épée à la main…Dans une époque où les situations peuvent vite évoluer pour toutes sortes de raisons hétéroclites (des maladies, incendies « soudaines », des batailles qui « surgissent » là où on ne les attend pas, les édits de princes de toutes sortes qui se démangent soudain d’être appliqués…), on conçoit que les joutes intellectuelles – notamment lorsque les débats sont plus oraux qu’écrits (pas de distance entre rivaux), où les protagonistes peuvent vivre dans une certain pomiscuité (la vie privée n’est pas un concept bien établi…) – peuvent comporter une part de violences…

 

Dans le cadre des rivalités entre villes italiennes, véritables petits Etats et également dans l’atmosphère de troubleS qui entoure l’émergence de nouvelles façons de concevoir l’art, une autre Académie d’art est constituée à Rome, pour répondre à l’inquiétude du pape Grégoire XIII constatant la décadence des arts. C’est le cardinal BORREMEO et le peintre Federico ZUCCARI (vers 1542-1609) qui mettent en place une structure dont la principale activité est l’éducation des jeunes artistes. En novembre 1593, l’Accademia di San Luca est déclarée ouverte. Une grande place y est réservée chaque jour aux débats théoriques et parmi les thèmes traités se trouvent le parangonne, le dessin, le mouvement et l’expression. Conférences et cours composent l’essentiel de son activité. En centrant leurs priorités sur la représentation et la gloire pour l’Accademia del Disegno et l’éducation pour l’Accademia di San Luca, ces premiers établissements résument les deux thèmes principaux qui nourrissent au siècle suivant l’essentiel  du programme académique.

En réaction en grande partie contre cette nouvelle manière de penser l’art, nait un courant artistique allant du début du XVe siècle jusqu’en 1620. Roland Fréart de CHAMBRAY, écrivain français, emploie en 1662 le terme de maniérisme pour le désigner. A l’inverse de l’usage fait par VASARI du mot maniera – car cette bataille intellectuelle est aussi une bataille de vocabulaire – qui s’entendait comme style, le XVIIe siècle porte un jugement négatif sur ce courant et y voit une période de décadence de l’art. Ces peintres du XVIe siècle comme PONTORMO, ROSSO, BRONZIONS n’ont-ils pas travaillé d’après la manière des maîtres RAPHAËL ou MICHEL-ANGE, ne se sont-ils pas écartés de la nature? Le maniérisme se présente comme un refus de l’ordre renaissant (de la Renaissance), et impose le choix entre nature et idéal. Les thèmes privilégiés par les oeuvres se hasardent hors des limites classiques et valorisent la précarité, la force, les sujets terribles, dramatiques et duels. Les formes fantasques, coulantes, fluctuantes, serpentines brisent l’univers équilibré de l’image à présent composée de couleurs et de lumières étranges.

Giovani Paolo LOMAZZO (1538-1600) dans le Trattato dell’arte della Pittura de 1584 évoque la forme d’une flamme bondissante. Bien qu’elle ne soit pas à proprement parler maniériste, sa doctrine s’écarte néanmoins des écrits du XVe siècle. Sous l’influence du néoplatonisme, la beauté qu’il décrit est la grâce émanée de la face divine. Sa lecture de Marsile FICIN l’amène à comparer lumière incorporelle et beauté. Selon Erwin PANOFSKY, « pour cette sensibilité nouvelle en effet, le monde visible n’est que le symbole de significations invisibles et spirituelles, et l’opposition du sujet et de l’objet, dont la pensée théorique vient de prendre conscience, ne peut se résoudre que par référence à Dieu ». La métaphysique réintègre le règne artistique. L’art maniériste déjoue le système de proportions organisé par Lucia PACIOLI et Piero della FRANCESCA pour allonger les formes ou rompre l’harmonie de la représentation.

Ce poète et théoricien milanais de l’art attaché à ce vaste traité didactique sur la peinture de sept livres, participe à un effort systématique d’intellectualiser complètement le contenu de la peinture. Pour la première fois dans la littérature artistique, LOMAZZO applique des modèles magiques et astrologiques à l’explication des arts. Comme le magicien, l’artiste doit connaitre la planète qui le gouverne pour communiquer certains influx astraux à son oeuvre et faire ainsi participer le spectateur à l’istoria représentée. Mieux, il devait combiner objectivement ces influx pour atteindre la beauté parfaite et toucher l’ensemble de son public. Il reconnait le style personnel (maniera) de l’artiste comme valeur positive, mais rêve d’un éclectisme supérieur qui préserverait l’idéal de beau unique qui sous-tendait alors la théorie des grands artistes de la Renaissance (Marc LE CANNU)

Federigo ZUCCARI (1542-1609), peintre et architecte, écrit dans Idea de ‘pittori, scultori ed architetti, publié à Turin en 1607 : « Je dis que l’art de peindre – et je sais que je dis vrai – n’emprunte pas ses principes aux sciences mathématiques et qu’il n’a aucun besoin de s’adresser à elles pour apprendre les règles ou les procédés indispensables à sa pratique » ; « or les pensées de l’artiste ne doivent pas être simplement claires, mais elles doivent encore être libres ; l’esprit de l’artiste doit être affranchi, il ne doit pas être asservi, c’est-à-dire qu’il ne doit pas dépendre mécaniquement de semblables règles ». Le dessin intérieur est à l’origine de la formation de l’oeuvre et le dessin extérieur en est la réalisation.

Toujours selon PANOFSKY, il établi un lien entre Dieu et l’homme et donne la possibilité à ce dernier de créer un monde susceptible de rivaliser avec la nature. Avec LOMAZZO et ZUCCARI, la beauté maniériste devient éclat et dépend d’une forme idéale. Il ne s’agit plus d’extraire de la nature les éléments les meilleurs mais de « restaurer, contre les apparences, les principes dissimulés sous elles (…) La beauté d’une oeuvre d’art ne résulte donc plus de la synthèse pure et simple d’une multiplicité dispersée mais néanmoins donnée ; elle dépend de la vision idéale d’une « forme » qui n’existe absolument pas dans la réalité ». (voir Erwin PANOWSKI, dont s’inspire beaucoup notre auteure, La Renaissance et ses avant-courriers dans l’art d’Occident, Flammarion, 1993). (Caroline COMBRONDE).

 

André CHASTEL, Vasari ; Marc LE CANNU, Lomazzo, Encyclopedia Universalis, 2014. Caroline COMBRONDE, Le XVIe siècle et ses tournants, dans La littérature artistique à la Renaissance, dans Esthétique et philosophie de l’art, L’atelier d’esthétique, de boeck, 2014.

Le conflit:Alfred von SCHLIEFFEN (1833-1913)

      Le comte Alfred von SCHLIEFFEN, descendant d’une famille noble qui a donné à la monarchie nombre de remarquables fonctionnaire et officiers, est l’exemple type de grand homme de guerre prussien, qui porte le modèle impérial de la Prusse, puis de l’Allemagne au premier rang en Europe et dans certaines autres contrées du monde. Se gardant de se mêler de politique, sauf pour protéger l’autonomie du monde militaire notamment en cas de guerre, toute sa vie et toute sa pensée sont consacrées aux problèmes militaires. En service de 1854 à 1906, il participe à la guerre franco-prussienne de 1870 et est le concepteur du plan de mobilisation allemand en partie appliqué en 1914.

 

Alfred von SCHLIEFFEN est le grand stratège de l’armée allemande après la mort de MOLTKE (1890) dont il est le digne successeur à la tête de l’état-major. Son influence est considérable tant sur les hommes que sur les événements de la Première Guerre Mondiale. Il forme toute une flopée de généraux, HINDENBURG, ARMIN, LUDENDORFF, STEIN, SEECKT, LITZMANN entre autres et rédige entre 1899 et 1905 le plan d’invasion de la France (plan Schlieffen). Bien qu’il ne se soit jamais illustré sur le champ de bataille comme MOLTKE et bien que son plan d’invasion, qui est mis ensuite en application par le second MOLTKE (neveu du premier), se soit soldé par un échec, SCHLIEFFEN devient le héros de toute une génération d’officiers allemands, comme SEECKT et BECK,qui reprennent certains de ses principes après la Grande Guerre.

Alors qu’il est étudiant en droit lorsqu’il s’engage pour un an dans l’armée en 1853, il décide de rester militaire et entre à l’académie de guerre en 1858. Il est ensuite affecté aux services topographiques de l’armée en 1863. A l’état-major de l’armée allemande à partir de 1865, il participe à la campagne de Bohême l’année suivante et prend par à la bataille de Sadowa. Pendant la guerre franco-prussienne, il est présent au combat de Noiseville, aux sièges de Toul, Soissons et Paris, lors de plusieurs batailles. Général de brigade en 1884, de division en 1888 et sous-chef d’état-major en 1889, SCHLIEFFEN y poursuit avec vigueur l’action de MOLTKE. Il développe encore plus l’infrastructure de l’armée, en particulier son état-major et la formation de ses officiers. Blessé au cours d’une de ses séances quotidiennes d’équitation, il doit prendre sa retraite en 1906 mais profite de son nouvel emploi du temps pour rédiger de nombreux ouvrages militaires. Où il s’intéresse aux grands capitaines, HANNIBAL et FRÉDÉRIC. Il fait publier des études diverses sur la stratégie contemporaine : Le Général en chef, La Guerre moderne et Les Armées de millions d’hommes. A l’instar des grands théoriciens allemands, il consacre aussi son temps à l’étude des campagnes napoléoniennes.

Sa pensée est imprégnée des principes élaborés par ses prédécesseurs : il se méfie de tous les systèmes et adopte une approche pragmatique de la guerre où théorie et pratique ont pour but de définir ensemble l’action à entreprendre. Chaque cas est particulier et nécessite sa propre solution qu’il revient aux chefs d’établir en toute liberté. Tout comme MOLTKE, SCHLIEFFEN voudrait que le chef militaire soit entièrement libre de ses mouvements une fois la guerre déclarée. Il réussit à élaborer différents plans d’opérations, adaptés selon lui aux circonstances du moment, et il parvient à donner aux chefs d’état-major un pouvoir plus grand qu’auparavant. Cela veut dire que dans l’équilibre des pouvoirs entre la monarchie (politique) et les nobles militaires, la noblesse en tant que caste exerce un pouvoir sur la société dès le temps de paix, notamment par l’intermédiaire de son emprise sur une partie du système industriel, sur une partie du commerce, mais aussi sur une partie du système éducatif, prolongeant par là un modèle autoritaire et hiérarchique qui imprègne les coeurs et les esprits.

SCHLIEFFEN met en pratique les principes définis par MOLTKE ; ce dernier les avait établis d’après la lecture de CLAUSEWITZ qui lui-même avait construit son oeuvre sur des bases formulées à l’origine par SCHARNHORST. Il marque donc en quelque sorte le point culminant d’une tradition, née au lendemain de la défaite prussienne à Iéna (1806) face aux Français. Cette tradition provient aussi auparavant d’une longue lignée de princes et de stratèges, celle qui avec la dynastie des Hohenzollern a fait émerger la Prusse en tant qu’Empire appelé à de grandes destinées.

Prônant l’offensive à outrance, SCHLIEFFEN tente de dégager la stratégie militaire de l’emprise de la politique et de réduire au minimum le rôle du hasard, de l’imprévu et de la « friction » dans la guerre. C’est ainsi qu’il élabore le plan d’invasion de la France qui porte son nom : travail de longue haleine, entamé dès 1889 et terminé seulement en 1905, après de nombreux changements. A l’origine, ce plan est inspiré par la tactique d’HANNIBAL lors de la bataille de Cannes (216 av JC). Persuadé que les guerres futures seront de courte durée et estimant que tous les efforts doivent être concentrés contre l’adversaire le plus dangereux, SCHLIEFFEN prend la France pour cible principale. Il préconise une stratégie offensive mettant en lumière le mouvement, l’emploi des masses, la concentration, l’économie des forces, la vitesse, et dont l’objectif est l’anéantissement total des forces adverses. En tablant sur la lenteur de la mobilisation russe, SCHLIEFFEN vise à détruire les forces françaises par un mouvement circulaire, l’aile occidentale violant la neutralité belge. Le plan prévoit de prendre celles-ci en tenaille de façon à s’emparer des flancs et des arrières de l’armée adverse pour l’envelopper complètement ; de garder l’initiative en étant le premier à attaquer et, avec la concentration des troupes sur les flancs de l’ennemi, de le déstabiliser, tout en réduisant de façon dramatique sa marge de manoeuvre. La conduite des opérations repose donc sur un plan d’attaque détaillé où les différentes phases de l’action doivent se succéder sans trop d’encombre jusqu’à la bataille décisive. Tout retard dans les manoeuvres éloigne le plan de l’objectif. Pour réduire les obstacles potentiels et pour coordonner le mouvement de son armée de masse, SCHLIEFFEN compte sur les nouvelles données technologiques, notamment celles qui concernent les communications et les transports. Avec cette doctrine, il franchit une nouvelle étape vers la guerre d’anéantissement, non sans avoir réduit en un dogme tactique ce qui a été défini au départ comme un principe de stratégie, et oubliant au passage – et ses continuateurs encore plus que lui – la relation entre fin et moyen qui a été élaborée par CLAUSEWITZ, son maitre à penser. Le Plan Schlieffen, dans sa version finale, est excessivement rigide, élevant au rang de loi l’offensive à outrance et la manoeuvre par enveloppement, et ceci au mépris des réflexions pourtant étendues de l’auteur de De la Guerre, sur les vertus de la défense offensive. En même temps, il manifeste une certaine arrogance de la part de son auteur – mais cela est un trait de caractère très bien partagé par les membres de sa caste – trop confiant dans son génie personnel pour anticiper avec succès la nature du conflit qui se prépare. Le second MOLTKE, qui mit ce plan en application en 1914, fut considéré comme le grand responsable de l’échec allemand, alors que SCHLIEFFEN était élevé au rang de héros par les officiers qui sortirent vaincus de la guerre. (BLIN et CHALIAND)

 

Hajo HOLBORN, tout en saluant les capacités organisationnelles et stratégiques de SCHLIEFFEN, pointe un certain nombre d’éléments, après avoir fortement détaillé le contenu du Plan Schlieffen, qui sont autant de faiblesses, en fin de compte, du modèle militaire allemand, à la veille de la Première Guerre mondiale.

« Schlieffen, en tant que grand conseiller militaire de la couronne, aurait dû élever la voix face aux dangers que représentait la politique de Guillaume pour la sécurité allemande. Le programme naval de ce dernier et de Tirpitz poussait la Grande-Bretagne dans le camp rival, et Schlieffen n’en avertit pas le gouvernement quoiqu’il dût impossible, compte tenu de l’état des armements et des plans de guerre allemands, de négliger le caractère menaçant de la situation internationale. Le plan Schlieffen (…) se fondait sur la prévision que la défaite complète de la France inciterait la Grande-Bretagne à faire la paix. Mais ce n’était guère plus qu’un espoir car le grand état-major allemand n’envisagea jamais une invasion de l’Angleterre. En supposant que la guerre germano-russe se soit poursuivie après une défaite de la France, la Grande-Bretagne aurait pu du moins paralyser le commerce et l’industrie allemands et forcer ainsi cette transformations totale du système économique et social allemand que Schlieffen redoutait tellement. Il est encore plus surprenant que Schlieffen ne se soit pas soucier du rôle de la marine allemande dans un programme de défense nationale. Elle n’avait aucune place dans le type de guerre  qu’il avait prévu et la constitution d’une marine de cette envergure représentait donc un gaspillage d’argent et d’hommes. L’armée en eut constamment conscience car elle fut incapable de procurer suffisamment de fonds et de futurs officiers pour la formation des nouvelles divisions nécessaires à l’exécution du plan Schlieffen. Ce dernier ne s’en plaignait pourtant pas, ni ne sembla préoccupé par les aspects internationaux d’un programme naval dont la conséquence ultime serait d’amener l’armée britannique sur le continent. Il s’intéressait encore moins aux problèmes du système gouvernemental en place et notamment à la question de savoir si l’armée n’aurait pas besoin d’un contact plus étroit avec les nouvelles forces sociales pour s’assurer un maximum d’efficacité dans un état d’urgence national.

Sclieffen ne mit jamais en question autorité autocratique de Guillaume II. Même dans son propre domaine, il s’abstint d’insinuer que l’incapacité militaire évidente de l’empereur pourrait être catastrophique pour la monarchie prussienne. Guillaume II aimait remporter des victoires par des charges de cavalerie colossale qu’il conduisait lui-même, et les critiques qu’il lançait ensuite contre les actions de l’état-major trahissaient effectivement un manque de dextérité dans les affaires militaires. Ce comportement provoquait crainte et ressentiment chez les officiers que Schlieffen parait en déclarant que tout critique de l’empereur mènerait l’autorité monarchique sur laquelle reposait la force morale de l’armée prussienne. La nomination du neveu de Moltke au poste de chef d’état-major n’ébranla même pas sa foi aveugle en la monarchie, quoiqu’elle le poussât à déclarer, sous forme d’avertissement, que la gravité de la situation stratégique de l’Allemagne ne permettait aucune erreur militaire.

Sa foi aveugle en la monarchie l’empêcha de reconnaitre que les problèmes les plus graves de la guerre dépassent le domaine de la simple compétence militaire. Aucun général moderne ne peut espérer rivaliser avec Marlborough, le prince Eugène, Frédéric le Grand ou Napoléon en combinant le commandement politique et militaire. Les affaires politiques et militaires sont devenues trop complexes et leur maitrise nécessite une longue expérience professionnelle dans chaque spécialité. Pourtant, le fait que la guerre est un acte politique demeure. La plus haute forme de stratégie est le résultat d’un grand talent militaire éclairé par un jugement politique critique et constructif. Cette vérité, dont les fondateurs de l’école de stratégie prussienne avaient bien conscience, Schlieffen et ses élèves l’oublièrent. (…). »

 

Alfred SCHLIEFFEN, Gesammelte Schriften, 2 volumes, Berlin, 1910. Extrait La guerre actuelle, tiré de la Revue militaire générale, Paris, avril 1909, dans Anthologie mondiale de la stratégie, Sous la direction de Gérard CHALIAND, Robert Laffont, collection Bouquins, 1990.

Arden BUCHOLZ, Moltke, Schlieffen and German War Planning, New York, 1991. Eberhard KESSELL, Generalfeldmarschall Graf Alfred Schlieffen Briefe, Göttingen, 1958. Gerhard RITTER, The Sclieffen Plan : Critique of a Myth, Londres, 1958.

Arnaud BLIN ET Gérard CHALIAND, Dictionnaire de stratégie, tempus, 2016. Hajo HOLBORN, Moltke et Sclieffen : l’école russo-germanique, dans Les maîtres de la stratégie, Sous la direction de Edward Meade EARLE, Bibliothèque Berger-Levralt, collection Stratégies, 1980

Le conflit:Paroles de poilus,lettres et carnets du front, 1914-1918, sous la direction de Jean-Pierre GUÉNO et d’Yves LAPLUME

    Au moment des grosses commémorations officielles ronflantes, que ce soit au niveau européen ou au niveau de villages, il est bon de rappeler les paroles de tous ceux qui participèrent en première ligne à cette guerre-suicide. En 1998, à l’appel de Radio France, huit mille auditeurs et auditrices envoyèrent les témoignages écrits de ces soldats issus de multiples positions sociales.

Ce petit livre rassemble certaines d’entre elles – environ 300 documents – qui nous rappellent la réalité de cette guerre, qui est aussi d’une certaine manière à des échelles différentes la réalité de presque toutes les guerres, mais singulièrement de celle-là, qui, rompant avec les jours de la « Belle époque », a mis fin à bien des vies, des espoirs et des illusions.

Laissons introduire ce petit livre par Jean-Pierre GUÉNO, écrivain français, ancien directeur des éditions de Radio France  : « (…) Il y eut soudainement (dans les rues) des civils, des militaires de carrière, des conscrits, des réservistes, des artilleurs, des marins, des fantassins, des zouaves, des aviateurs, des sapeurs, des brancardiers, des agents de liaison, des télégraphistes, des sous-officiers (…), des cantiniers, des bleus, des rappelés, des permissionnaires… Il y eut soudainement des poilus.

Leur écriture était ronde ou pointue : elle avait la finesse de la plume ou le trait gras du crayon à encre. Ils s’appelaient Gaston, Jean, Auguste, Marcel (…). Leurs femmes et leurs mères s’appelaient Félicie, Léonine, Hortense (…)… Ils avaient le plus souvent entre 17 et 25 ans, mais ils pouvaient en avoir 30 ou 40.

Autant de voyageurs sans bagages qui durent quitter leurs familles, leurs financées, leurs enfants. Laisser là le bureau, l’établi, le tour (…). Revêtir l’uniforme mal coupé, le pantalon rouge, le képi cabossé. Endosser le barda trop lourd et chausser les godillots cloutés.

Très vite, ils comprirent que cette guerre n’avait pas de sens. De faux espoirs en faux espoirs, de dernières batailles en dernières batailles, ils finirent par ne plus pouvoir prévoir la fin de la guerre dont ils étaient les acteurs et dont l’utilité vint à ne plus leur paraître évidente.

Sur 8 millions de mobilisés entre 1914 et 1918, plus de deux millions de jeunes hommes ne revirent jamais le clocher de leur village natal. Leurs noms sont gravés dans la pierre froide des monuments de nos villes et de nos bourgs. Et quand l’église s’est tue, quand l’école est fermée, quand la gare est close, quand le silence règne dans ces bourgs qui sont devenus des hameaux, il reste ces listes de mots, ces listes de noms et de prénoms qui rappellent le souvenir d’une France dont les campagnes étaient si peuplées.

Plus de 4 millions d’hommes ne survécurent qu’après avoir subi de graves blessures, le corps cassé, coupé, marqué, mordu, la chair abîmée, quand ils n’étaient pas gravement mutilés. Les autres s’en sortirent en apparence indemnes : il leur restait le souvenir de l’horreur vécue pendant plus de 50 mois, la mémoire du sang, de l’odeur des cadavres pourrissants, de l’éclatement des obus, de la boue fétide, de la vermine, la mémoire du rictus obscène de la mort. Il leur restait la griffe systématique et récurrence du cauchemar pour le restant de leurs jours et avec elle le cri angoissé parce que sans réponse, l’appel de leur mère. Il leur restait la force des mots qui évoquaient des images dont ils n’oublieraient jamais l’horreur : Gallipoli, Verdun, Le Chemin des Dames, Arlon-Virton, le moulin de Lavaux, la Somme, Ypres, Péronne, Montmirail, Douaumont, le fort de Vaux… »

Les responsable de ce livre n’ont pas la prétention de faire oeuvre d’historiens. Leur démarche est avant tout humaniste et littéraire. « Il s’agissait simplement de faire entendre ces cris de l’âme confiée à la plume et au crayon, qui sont autant de bouteilles à la mer qui devraient inciter les générations futures au devoir de mémoire, au devoir de vigilance comme au devoir d’humanité. »

« Entre 1914 et 1918, poursuit-il, la propagande gouvernementale fut tellement intense qu’elle fit perdre tout crédit à une presse écrite trop servile et trop prompte à relayer le « bourrage de crâne ». La France fut le seul pays incriminé dans le conflit dans lequel il était strictement interdit de publier les pertes. Cette chape de silence et de mensonge porta longtemps ses fruits après la Première Guerre mondiale. Nos livres d’histoire ont trop longtemps minoré les pertes de l’une des plus grandes boucheries de l’histoire qui fit dans le monde plus de 10 millions de morts et près de 20 millions de blessés. Ils ont trop longtemps passé sous silence le véritable état d’esprit de ces poilus qui pour la plupart ne se faisaient aucune illusion sur le fondement réel du conflit, mais qui n’en accomplirent par moins leur devoir avec un courage surhumain. Ils ont trop longtemps passé sous silence l’incompétence criminelle de certains officiers supérieurs qui n’ont pourtant pas laissé une trace négative dans la mémoire collective. (…) »

Ces 300 documents sont présentés au rythme des saisons : Premier été, saison du départ et du baptême du feu, Automnes, saisons ensanglantées, saisons de la mort et du pourrissement, Printemps, saisons à contre-pied, saisons du cafard et de la nostalgie., Etés, saisons des amours à distance, saisons des aveux qui l’on n’avait jamais osé exprimer, Dernier Automne : saisons des ultimes boucheries, saison de la paix qui se déchaîne aussi brutalement que la guerre avait pu enflammer les moissons de 1914. L’ensemble des lettres reçues sont versées dans les fonds d’archives de la Grande Guerre de Péronne et dans les Fonds d’archives du ministère de la Défense.

 

A noter que Jean-Pierre GUÉNENO a publié également Paroles de poilus, paroles de paix en 2017 aux Editions rue des écoles. Il a publié encore avec Jérôme PECNARD, aux éditions Les Arènes en 2009, Paroles de l’ombre, Lettres et carnets des françaises sous l’Occupation (1939-1945).

 

Sous la direction de Jean-Pierre GUÉNO et d’Yves LAPLUME, Paroles de Poilus, Lettres et carnets du front (1914-1918), Librio, Radio France, 1998, 190 pages.

Le conflit:Simon BOLIVAR (1783-1830)

     La vie de Simon BOLIVAR se confond, pour l’essentiel, avec le combat qu’il mène pour l’émancipation des colonies américaines de l’Espagne. La séduction du personnage et l’éclat de son rôle historique expliquent la persistance, jusqu’è nos jours, d’un véritable mythe bolivien en Amérique du Sud. La Bolivie est nommée telle en référence à cet homme politique. De culture autoritaire, il ne faut pas donner à Simon BOLIVAR une dimension sociale qu’il n’a pas. Si l’on regarde la composition des armées, on serait même tenté de voir dans son entreprise la tentative de constitution d’un Empire sans préoccupations sociales. Il agit essentiellement en s’appuyant sur des vétérans des guerres napoléoniennes.

Durant ses brefs mandats politiques, il laisse des instructions de réforme des Universités, qu’il amorce sans pouvoir les poursuivre. Et aussi, c’est essentiel, des idées de Constitutions. Tenant d’un libéralisme face à l’économie dirigiste et monopolistique de la métropole espagnole, son combat politique peut être interprété comme un archétype de lutte contre toute influence étrangère, mais son anti-impérialisme se limite à une opposition contre l’Espagne, ce qui peut laisser à penser qu’il a un projet bel et bien impérial. Sur le plan des institutions, il préfère s’inspirer de la Constitution britannique…

Né à Caracas d’une riche famille créole, il fait partie d’une aristocratie souvent cultivée, sensible aux idées nouvelles venues de France, d’Angleterre et des Etats-Unis, qui supporte mal le despotisme, synonyme d’impôts et de commerce hors de leur maitrise, même éclairé, de l’administration espagnole et prétend jouer un rôle plus important dans la gestion des affaires.

Heureux en stratégie militaire, il l’est moins dans ses efforts pour organiser politiquement l’Amérique libérée. Alors qu’en 1825, il est président des trois républiques de Grande-Colombie, du Pérou et de Bolivie (nom nouveau du haut-Pérou), il n’a que son prestige personnel comme atout. La dispersion et l’hétérogénéité sociale des pays libérés, la difficulté d’imposer une conception politique d’une république césarienne (Constitution bolivienne de 1826) celle de confédérer durablement les trois Etats, ont raison de ce grand projet. Grand projet d’une alliance continentale qui échoue dès le Congrès de Panama (1826). La dictature conservatrice qu’il veut imposer rencontre trop d’oppositions et il ne réussit même pas à empêcher la désintégration de la Grande-Colombie en trois républiques souveraines en 1829-1830), Venezuela, Équateur et Colombie. (Jean-Pierre BERTHE)

 

Homme politique de tout premier plan, Simon BOLIVAR est aussi un stratège militaire particulièrement doué. Envoyé par sa famille en Europe à l’âge de seize ans, il voyage, lit beaucoup  MONTESQUIEU, LOCKE, VOLTAIRE et ROUSSEAU, rencontre un certain nombre de personnalités politiques et intellectuelles, et se passionne pour la figure de NAPOLÉON, dont il admire le génie guerrier et l’autoritarisme. C’est d’ailleurs par l’effet des campagnes napoléoniennes (en Espagne) que le mouvement d’indépendance en Amérique Latine prend naissance. Avec MIRANDA, BOLIVAR déclare l’indépendance du Vénézuela le 5 juillet 1811 et, après l’emprisonnement de son compagnon en Espace, prend la tête des opérations militaires. Il se rend à Carthage des Indes, en nouvelle-Grenade (Colombie), où il écrit son célèbre Manifeste de Carthage. Après six batailles d’une violence extrême, BOLIVAR prend le contrôle du Venezuela et pénètre victorieux dans Caracas LE 6 Août 1813. Ce triomphe est de courte durée. Les espagnols s’organisent et rassemblent leur armée de llaneros (Indiens des plaines), dont les troupes d’anciens vachers reconvertis en cavaliers sont redoutables. Emmenés par BOVES, ils reprennent Caracas tandis que BOLIVAR fuit en exil où il rédige la Lettre de la Jamaïque (6 septembre 1815), dans laquelle il dévoile sa vision grandiose de l’avenir de l’Amérique latine.

Avec l’appui de Haïti, BOLIVAR réorganise son armée. En 1819, après plusieurs tentatives avortées, il prépare un plan, très audacieux, d’invasion de la Nouvelle-Grenade. Fort de 2 500 hommes, dont de nombreux vétérans anglais et irlandais des guerres napoléoniennes, en pleine saison des pluies, ses troupes avancent péniblement sur un terrain difficile avant de traverser les Andes en un passage jugé infranchissable. Les pertes sont importantes mais l’effet de surprise l’est encore plus : BOLIVAR affronte son adversaire, le général espagnol BARREIRO, sur son flanc gauche, avant de lancer un offensive frontale. C’est le choc de la bataille de Boyaca, le 7 août, dont BOLIVAR sort vainqueur. Trois jours plus tard, il pénètre dans Bogota. Il reprend ensuite le Venezuela, puis, avec SUCRE, l’Equateur et le Pérou à la bataille d’Ayacucho (1824). En avril 1825, les derniers opposants au mouvement d’indépendance sont défaits par SUCRE dans le nord du Pérou. L’Amérique espagnole est libérée, mais m’union des Etats souverains qui avaient constitué, grâce à BOLIVAR, la Grande Colombie est minée par les dissensions. BOLIVAR n’est bientôt plus que le président de la seule Colombie (1828). Deux années plus tar, il démissionne et choisit l’exil (1830). (BLIN et CHALIAND)

Plus que pour d’autres auteurs stratèges, ce rappel est rendu obligatoire par le peu de connaissances de faits peu connus dans le monde francophone, mais archi-connus dans la sphère linguistique espagnole ou portugaise. On a peine à imaginer l’ambiance intellectuelle en Amérique Latine devant l’effervescence européenne qui met à bas l’Espagne. Les parallèles ne manquent pas dans la marche vers l’Indépendance entre l’indépendance des Etats-Unis envers l’Angleterre et l’indépendance de l’Amérique Latine, pensée aussi sur le modèle de la grande puissance du Nord, envers l’Espagne et plus loin envers le Portugal.

Militairement, les guerres menées par BOLIVAR n’impliquent pas d’effectifs élevés et l’armée expéditionnaire espagnole ne dépasse jamais le dixième des armées royalistes. BOLIVAR, bien que « chanceux » sur le terrain, n’est pas un militaire professionnel, au sens où on l’entend aujourd’hui, et encore moins un expert de la stratégie. Sa formation militaire est basique et son instruction théorique ne va pas plus loin qu’au-delà des bases de la discipline et de la hiérarchie. Il possède néanmoins plus de connaissances de stratégie militaire que sa formation ne lui apporte. Il emploi les fondamentaux de Planification et Stratégie pour élaborer ses opérations et, à l’occasion d’actions particulières, il démontre ses connaissances des classiques de l’art de la guerre, appliquant des tactiques telles l’ordre oblique de FRÉDÉRIC II de Prusse. Il s’inspire également des formations romaines décrites par TITE LIVE, et met en pratique certains principes militaires de MACHIAVEL. BOLIVAR est constamment conscient de l’économie des forces ainsi que de la nécessité d’analyse du terrain et de l’adversaire et considère la logistique comme fondamental. Dans la littérature militaire, il est avéré que BOLIVAR a lu les histoires de POLYBE, de La Guerre des Gaules de CÉSAR. Suffisamment d’indices laissent à penser de plus qu’il s’est beaucoup inspiré des textes de MAURICE DE SAXE et du COMTE DE GUIBERT. Cependant, il apparait qu’il ne prit connaissance des oeuvres de MONTECULLI qu’en 1824, et des études à propos des stratégies de NAPOLÉON qu’après ses campagnes militaires.

Simon BOLIVAR, Pages choisies, Paris, 1966 ; La lettre de la Jamaïque est disponible sur wikipedia en espagnol (wikisource).

J.L. Salcedo BASTARDO, Vision y Revision de Bolivar, Caracas, 1957. G. SAURAT, Simon Bolivar, le libertador, nouvelles éditions Grasset, 1990. Salvador DE MADARIAGA, Bolivar, Mexico, 1951 ; Bolivar, Coral Gables, 1967. V. A. BELAUNDE, Bolivar and the Political Thought of the Spanish American Revolution, Baltimore, 1938. John LYNCH, Simon Bolivar : A life, New Haven, 2006. Pierre VAYSSIÈRE, Simon Bolivar : le rêve américain, Biographie Payot, 2008. Clément THIBAUD, Républiques en armes, Les armées de Bolivar dans les guerres d’indépendance du Venezuela et de la Colombie, Presses Universitaires de Rennes, 2006. Cahier Bolivar, sous la direction de Laurence TACOU, L’Herne, 1986.

Jean-Pierre BERTHE, Simon Bolivar, dans Encyclopedia Universalis, 2014. Arnaud BLIN et Gérard CHALIAND, Dictionnaire de stratégie, tempus, 201

Lettres électro niques:conflits,géopolitique,géo-stratégie des 10 et 11/2017

 

 

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La voie de l’épée:Comment ne pas adopter une innovation militaire essentielle

La voie de l’épée

Comment ne pas adopter une innovation militaire essentielle

Posted: 16 Nov 2017 04:06 AM PST

Extrait, résumé et adapté de L’invention de la guerre moderne, (ou La chair et l’acier), Tallandier

Entre le début du XXe siècle et 1914, la France se trouve incapable de doter son armée d’une artillerie lourde moderne et puissante. C’est un ratage qui va avoir de très lourdes conséquences sur les opérations de la Grande guerre et partant sur l’avenir même du pays. Comment l’expliquer ?

Les choses étaient pourtant claires. On a bien vu les Allemands expérimenter dès 1900 des pièces lourdes dans les grandes manœuvres. On sait que, dès 1902, ils commencent à se doter d’obusiers (à tir courbe donc mais pas autant qu’un mortier) capables d’envoyer des obus de 150 mm, puis de 105 à partir de 1909, jusqu’à 7 km, là où notre 75 mm ne tire, en tir direct, que jusqu’à 4 km. On ne fait pourtant rien.

Dans les faits, l’idée de création d’une artillerie lourde de campagne existe depuis longtemps. Les propositions chez les officiers et les industriels se sont même multipliés après les retours d’expérience des guerres de l’époque, en particulier celle de Mandchourie en 1904-1905. Mais avec l’éclatement des centres de décision, les choses n’avancent guère. Afin de mieux contrôler les militaires (à qui, pour mémoire, on a retiré le droit de vote), l’autorité civile a bien séparé la gestion organique des choses qui est l’affaire de l’état-major des armées, la conduite future des armées (constituées à la mobilisation) qui est attribuée un collège de généraux réunis en attente dans un Conseil supérieur de la guerre (CSG) au rôle consultatif, et les question de doctrine et d’équipement prérogatives des directions d’armes réunies au ministère. Le tout est chapeauté par un ministre souvent éphémère. Dans ces conditions, un projet lourd et à long terme ne peut être engagé que lorsque tout le monde est d’accord et que les finances suivent.

Or, pour commencer tout le monde n’est pas d’accord. Le CSG se prononce pour la mise à l’étude d’un obusier mobile de 120 mm. L’état-major de l’armée de son côté penche pour le 155 CTR (court à tir rapide) du colonel Rimailho. En revanche, la direction de l’artillerie et sa section technique, le cours tactique de l’Ecole supérieure de guerre (ESG), le Cours pratique de tir de Mailly (l’« école d’application ») sont beaucoup plus réticents. Il est vrai aussi que dans le climat de suspicion qui règne avec l’arrivée des Radicaux au pouvoir, l’artillerie a vu ses généraux à forte personnalité remplacés par des officiers plus politiques mais souvent beaucoup moins compétents techniquement. Il leur est donc difficile de s’imposer face à tout un archipel de bureaux d’études assez autonomes de la hiérarchie mais aussi sans relation avec la grande industrie. Pour le général Herr,

aucune conception d’ensemble d’un système cohérent d’artillerie avec toute la gamme de matériels qu’il comporte ne venait orienter les esprits vers un but commun, servir de lien aux études fragmentaires entreprises çà et là, coordonner les efforts individuels […] depuis la mise au point du « 75 » aux ateliers de Puteaux (1897), rien de complet n’est sorti des études des ateliers de l’artillerie. 

L’époque, où l’illusion d’une longue paix en Europe est générale, est aussi à la réduction des budgets, «dividendes de la paix » avant l’heure. En 1901, le Parlement accorde 60 millions de francs aux armées pour l’ensemble de ses achats d’équipements, puis ces crédits, presque toujours en décalage avec ce qui est demandé par l’armée, déclinent régulièrement jusqu’à 23 millions en 1907 pour remonter ensuite jusqu’à 84 millions et connaître une poussée soudaine à 119 millions en 1913, à un an seulement de la guerre. Le développement de l’artillerie lourde de campagne allemande correspond au creux des crédits d’équipement en France mais qui restent plus soutenus en Allemagne, pays alors nettement plus riche. De plus, ces crédits échappent souvent aux chefs opérationnels et aux hommes en charge de la doctrine, même après les réformes de 1911. Ils sont en fait souvent gérés directement par le ministre en relation avec la direction du contrôle général, spécialiste des questions de technique budgétaire mais souvent coupée des réalités opérationnelles. En associant le caractère éphémère et politique des décisions d’un ministre, souvent limitées à un exercice budgétaire, et des procédures que l’on qualifierait aujourd’hui de très « technocratiques », on aboutit à une gestion à court terme particulièrement désastreuse pour les projets coûteux et complexes.

Il résulte de ce cloisonnement et de cette complexité bureaucratique une lenteur considérable dans les développements des innovations. Le colonel Alexandre raconte qu’en 1898 à Briançon, il découvre que les Italiens parviennent à tirer les pièces de gros calibre en montagne grâce à une simple ceinture (cingoli) articulée de larges plateaux de bois entourant les jantes des roues. Le gouverneur de Briançon fait fabriquer et tester une paire de ces cingolis(d’un coût situé entre 600 et 800 francs) et Alexandre adresse un rapport complet à la direction de l’artillerie. Huit ans plus tard, à Bourges, il assiste à des tirs en compagnie du président du comité d’artillerie. A l’issue, on lui montre une pièce de 155 mm avec un nouveau dispositif pour ceinturer les roues, un projet venu de Briançon et qui a été redécouvert dans les cartons après une spectaculaire manœuvre en montagne des Autrichiens, employant un dispositif similaire.

En conséquence de cette confusion et du manque de ressources, les différents courants de pensée au sein de l’artillerie se déchirent. L’artillerie lourde n’existant pas, ses premiers défenseurs sont ceux qui en sont les plus proches et ils viennent de l’artillerie « à pied », c’est-à-dire l’artillerie lourde de forteresse ou de siège, qui plus alors est la branche la moins prestigieuse de l’arme. Les hommes en pointe, ceux qui ont les mérites et les promotions, servent alors le 75 dans l’artillerie de campagne. Adeptes de la mobilité, ils arguent du ralentissement qui serait occasionné par la logistique nécessaire à ces pièces. La multiplication des calibres compliquerait également les choses. Pour le général Percin, « On finirait par avoir, comme eux [Les Allemands], du canon léger, de l’obusier léger, du canon lourd et du mortier. Or, nous avons assez d’artillerie ; nous en avons plutôt trop ». Plus sérieusement, l’observation se faisant uniquement à la vue, on estime utopique de tirer au-delà de quatre kilomètres, zone dans laquelle le 75 mmest très efficace. La solution proposée par certains d’utiliser des observateurs avancés, à pied ou en aéroplanes, qui puissent communiquer leurs observations à des batteries éloignées se heurte au scepticisme. Le centre d’aviation d’artillerie de Vincennes, dirigé par Estienne, est fermé en 1912 après deux ans d’existence et les crédits pour une dotation conséquente en matériel téléphonique ne sont votés qu’en juillet 1914.  On estime également que les obus lourds ne sont pas assez précis et puissants pour être efficaces contre les abris. Percin, encore lui, est très véhément sur le sujet, quelques mois seulement avant la guerre : « Je ne crois, ni aux effets destructeurs des gros calibres, ni à l’utilité que présenteraient ces effets si on pouvait les réaliser sur le champ de bataille. Le règlement de 1910 ne paraît pas y croire plus que moi ».

Surtout, l’artillerie lourde paraît contradictoire avec la doctrine opérationnelle qui met l’accent sur la mobilité, l’agressivité de l’infanterie et son appui direct par l’artillerie. Les doctrinaires luttent donc pour arracher les artilleurs à leur tendance naturelle « séparatiste » qui privilégie la lutte contre l’artillerie adverse, rôle premier de l’artillerie lourde, et l’autonomie dans le choix des objectifs. Ils veulent une concentration maximale des feux pour aider l’infanterie dans sa marche en avant et pour cela, ils n’hésitent pas à supprimer toutes les autres missions, ce que résume parfaitement Grandmaison :

Il est impossible d’envisager le combat de l’artillerie indépendamment de celui de l’infanterie. Il n’y a qu’un combat, où chaque arme joue son rôle en vue du but commun. Attaquer, c’est avancer. L’infanterie doit savoir qu’elle a besoin pour avancer du secours de son artillerie ; mais l’artillerie doit ne pas ignorer que sa tâche au combat se résume en ceci : aider par son feu le mouvement en avant de son infanterie. Quand elle travaille pour son compte et non pas dans le but immédiat et direct d’aider l’infanterie, son action est sans valeur.

Dans ce cas, l’artillerie lourde détourne inutilement des ressources rares et pour Percin, une dernière fois, « s’il plaisait aux Allemands d’augmenter encore le nombre des canons de leur corps d’armée, il faudrait s’en réjouir et non les imiter». Selon lui, dans une guerre de mouvement et avec l’obligation de trouver de grands champs d’observation, les batteries de 105 mm et de 150 mm allemandes, n’auraient pas le temps de choisir des emplacements convenables et constitueraient des cibles faciles pour les 75.

Après des années d’immobilisme, le Parlement relance le débat à l’occasion de la discussion du budget de 1910 et conclut qu’il est finalement urgent de faire de l’artillerie lourde. L’année suivante, devant les lenteurs de la réponse de la direction de l’artillerie, le gouvernement nomme le général Mengin comme nouveau directeur et crée une « Commission des nouveaux matériels », présidée par le général Lamothe. En octobre 1911, cette commission présente le cahier des charges pour un obusier de campagne et un canon long (tir à 12-13 kilomètres). Devant l’urgence de la situation, elle propose de faire de la construction de ces matériels l’objet d’un concours auquel l’industrie privée est admise à prendre part avec les établissements de l’Etat. En février 1912, les Ateliers d’Etat de Puteaux présentent deux matériels, et un mois plus tard, la société Schneider propose un obusier de 105 mm, construit pour la Bulgarie, et un canon long (106,7 mm, devenu ensuite 105 L) construit pour la Russie. Ces deux derniers matériels répondent au cahier des charges et la commission Lamothe demande à ce qu’ils soient testés pendant les grandes manœuvres et, pour le 105 mm, par la Commission d’études pratiques de tir d’artillerie de campagne de Mailly. Celle-ci traîne des pieds. Elle privilégie plutôt l’emploi de la « plaquette Malandrin », une rondelle rigide qui, placée sur l’ogive de l’obus de 75mm, le freine et augmente son angle de chute. Ce procédé, qui présente l’avantage d’être peu coûteux et disponible immédiatement (tout en s’avérant désastreux), séduit les parlementaires. Joffre, nouveau chef d’état-major aux pouvoirs élargis, passe outre et met en commande immédiate 200 pièces de 105 L. Les délais administratifs et le manque de souplesse de Schneider ne permettent cependant de disposer que de quelques exemplaires de 105 C et des 105 L en août 1914. Dans l’urgence, on étudie aussi la possibilité de modifier les modèles anciens de Bange utilisés dans les forteresses pour leur donner plus de mobilité et faciliter leur mise en batterie.

Avec les matériels disponibles on s’efforce néanmoins de créer des unités d’artillerie lourde de campagne, mais après le problème du matériel se pose celui du personnel.  Joffre propose de les prendre dans les batteries de côtes, moins utiles depuis l’alliance avec la Grande-Bretagne. Cetteproposition provoque pourtant une levée de boucliers chez les élus concernés, et donc chez les parlementaires, soutenus par certains généraux en retraite, anciens inspecteurs des côtes ou adjoints des ports militaires. Le problème n’est finalement résolu qu’avec l’augmentation des effectifs consécutive à  celle de la durée de service à partir de 1913. Cinq régiments sont finalement formés en avril 1914. L’ensemble comprend environ 120 canons 120L de Bange déjà anciens (portant à 9 km), 84 mortiers 120 C Bacquet produits par la société Creusot, mais à tir trop lent et peu puissant, et surtout une centaine de 155 Court à tir rapide Rimailho modernes, puissants, assez mobiles mais de portée un peu faible (6 kilomètres). En face, les Allemands ont 2 000 canons lourds qui vont faire des ravages.

A l’automne 1914, après plusieurs mois de combat, le colonel Alexandre, alors officier de liaison du GQG auprès de la Ve armée, rencontre le colonel Besse, ancien membre de la commission de tir de l’artillerie de campagne et professeur à l’ESG :

« Croyez-vous maintenant à l’artillerie  lourde ? 

– Pas encore ! »