LA SITUATION ECONOMIQUE DE LA RUSSIE : POURQUOI LA RUSSIE A-T-ELLE ECHOUE LA OU LA CHINE A REUSSI ? 2013 par BALI Alicia BRISON Marine GUIGO Emilie MARLIER Pierre-Germain SENHADJI Amina-faux et absurde:on ne compare pas un pays de 150 milllions d’habitants avec un de 1,3 milliard

BALI Alicia
BRISON Marine
GUIGO Emilie
MARLIER Pierre-Germain
SENHADJI Amina
ESSEC Mastère Spécialisé Strategy and Management of International Business
Mémoire d’INTELLIGENCE ECONOMIQUE
Sous la direction de M. Harbulot
Avril 2013
LA SITUATION ECONOMIQUE DE LA RUSSIE :
POURQUOI LA RUSSIE A-T-ELLE ECHOUE LA OU LA CHINE A REUSSI ?
AVANT-PROPOS
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AVANT-PROPOS
Ce mémoire de synthèse s’inscrit dans le cadre du cours d’Intelligence Economique dispensé à l’ESSEC Business School, par Monsieur Harbulot, Directeur de l’Ecole de Guerre Economique située à Paris. .
En préambule de ce mémoire, nous souhaiterions remercier les personnes qui nous ont apporté leur aide et aiguillé sur la compréhension du sujet et les problématiques abordées.
Nous tenons en premier lieu à remercier Monsieur Harbulot pour sa disponibilité et son écoute tout au long de l’élaboration de ce mémoire.
Nos remerciements s’adressent également à Messieurs Vercueil, Sapir et Mangot1, spécialistes de l’économie asiatique ou russe, qui ont bien voulu nous accorder de leur temps pour nous orienter dans notre démarche et nous apporter des éclairages précis sur certaines thématiques.
Enfin, nous remercions Ekaterina Syomina, étudiante russe à l’ESSEC, d’avoir répondu à nos questions.
1 Le contenu de cet article n’engage la responsabilité que de ses auteurs, il ne reflète pas nécessairement
les opinions des personnes interviewées qui n’ont en aucun cas validé nos propos, ni ne cautionnent l’intégralité de ce mémoire.
SOMMAIRE
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SOMMAIRE
PARTIE 1 – Une transition chaotique : les fondements de la Russie d’aujourd’hui ________ 6
1.1. La Russie à l’épreuve du « grand bain de lave » ____________________________________ 7
1.1.1 La thérapie de choc adoptée par la Russie : la marche forcée vers le capitalisme ____________ 7
1.1.2 Les quatre piliers de la réforme : d’une « grande économie planifiée qui ne fonctionnait pas bien
à une petite économie de marché qui fonctionne mal » _____________________________________ 9
1.1.3 La transition brutale vers le capitalisme à la Russe versus la voie moyenne et changement dans
la continuité suivie par la Chine vers l’économie de marché ________________________________ 11
1.2. La négligence des institutions _________________________________________________ 13
1.2.1 Le processus chaotique de démocratisation _________________________________________ 13
1.2.2 Un cadre institutionnel essentiel pour le devenir économique du pays ___________________ 14
1.2.3 L’évolution du système politique : une transition politique quasi-inexistante en Russie versus
une transition progressive en Chine ____________________________________________________ 14
1.3. Une société meurtrie par la transition __________________________________________ 15
1.3.1 Les conséquences sociales de la transition chaotique _________________________________ 16
1.3.2 Le développement corrélatif des sociétés russes et chinoises ___________________________ 16
PARTIE 2 – La Russie entre repli et ouverture à l’international ______________________ 19
2.1. L’URSS avant l’éclatement du bloc en 1991 : une puissance mondiale _________________ 20
2.1.1 Les relations bilatérales avec les Etats-Unis _________________________________________ 20
2.1.2. La CAEM (Conseil d’Assistance Economique Mutuelle) en réponse à l’OECE ______________ 21
2.1.3. La politique extérieure de la perestroïka ___________________________________________ 22
2.2. De 1992 à 1998: un Etat post-soviétique indécis quant à sa politique économique
internationale _________________________________________________________________ 24
2.2.1. Un Etat post-soviétique cherchant à s’ouvrir « à tout prix » : une ouverture controversée
menant à une situation économique chaotique. ___________________________________________ 24
2.2.2. Un renfermement partiel : le « protectionnisme par l’incertitude » ______________________ 25
2.2.3. Une réouverture financière par le rapprochement avec le FMI _________________________ 26
2.3. Du krach de 1998 à aujourd’hui : retour international de la Russie sous l’impulsion de
Vladimir Poutine _______________________________________________________________ 28
2.3.1. Une volonté affirmée d’ouverture à l’international ___________________________________ 28
2.3.2. L’héritage soviétique du communisme dans la stratégie extérieure de la Russie moderne ___ 34
2.3.3. Une stratégie de partenariats internationaux _______________________________________ 35
PARTIE 3 – La Russie, une mauvaise exploitation des ressources du pays ______________ 39
3.1. Une économie basée sur une économie de rente _______________________________ 39
3.1.1 Le cas du pétrole _______________________________________________________________ 40
3.1.2 Pourquoi ce modèle, et comment en sommes-nous arrivés à la situation actuelle __________ 41
3.2. Une Russie hyper dépendante, une situation dangereuse avec plus que des enjeux
économiques _________________________________________________________________ 44
3.2.1 Les menaces autour du secteur pétrolier ___________________________________________ 44
3.2.2 Le combat contre une économie unilatérale _________________________________________ 45
3.3. Désertification : comment retenir les « cerveaux du pays »?_______________________ 48
INTRODUCTION
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INTRODUCTION
Dans le cadre de ce mémoire, nous nous sommes intéressés à l’étude de la situation actuelle de la Russie et nous avons essayé de comprendre comment s’est opérée la transition de de sa forme d’état communiste vers le capitalisme à partir de la chute de l’URSS.
Afin d’apprécier les choix stratégiques de la Fédération de Russie, nous avons choisi de les mettre en parallèle avec ceux de la Chine à la même époque dont l’évolution a été spectaculaire depuis la fin de la seconde guerre mondiale. Nous avons ainsi tenté de déceler les points de convergence et de divergence dans la manière dont ces deux pays ont géré leur transition.
A ce titre, il est intéressant de noter la montée spectaculaire de la Chine du point de vue économique et au sein de la communauté internationale au moment où la Russie s’embourbait. A l’inverse, à l’époque où la Russie occupait la place d’une superpuissance mondiale tenant tête aux Etats-Unis, la Chine était un Etat économiquement appauvri par les guerres et les famines, sans poids réel à l’international.
Il conviendra donc d’étudier comment, en l’espace d’une vingtaine d’années, l’échiquier mondial s’est inversé laissant la part belle à la Chine, aujourd’hui deuxième puissance mondiale affichant un PIB de 8 250 milliards de dollars2. Cette question en soulèvera une seconde à savoir pourquoi la Russie n’a pas su garder son rang de puissance mondiale ?
Même s’il peut paraître paradoxal de comparer la transition politique, économique et sociale qu’ont menée la Chine et la Russie vers le capitalisme et l’économie de marché, cette comparaison n’est pourtant pas si inopportune dans la mesure où ces deux pays ont, au fil du temps, partagé des défis communs.
A titre d’illustration, Jean Géronimo3 a pu mettre en parallèle les similarités entre ces deux pays de la manière suivante : « La Russie a un espace géographique, mental et historique en propre tel qu’elle peut – comme la Chine – n’être qu’avec elle-même en autogestion : le vase clos, matrice de toute dictature ».4
En outre, bien que partageant un modèle idéologique commun au moment de la seconde guerre mondiale, la Chine et la Russie se sont cependant beaucoup différenciées au fil du temps, empruntant l’une et l’autre des chemins radicalement différents et laissant place à des régimes politiques, économiques et sociaux différents.
Au vu de l’ensemble de ces éléments, notre plan s’articulera donc autour de trois axes.
Dans un premier temps, nous nous intéresserons à la « thérapie de choc » suivie par la Russie et notamment à sa transition chaotique vers le capitalisme après la chute du bloc soviétique. Cette transition brutale et très rapide de la Russie sera mise en parallèle avec la
2 Source FMI, estimations 2012
3 J. GERONIMO « La pensée stratégique russe »
PARTIE 1 – Une transition chaotique : les fondements de la Russie d’aujourd’hui
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situation de la Chine à la même période, qui au contraire de la Russie, a évolué de façon lente et progressive. Ces considérations nous permettront ainsi, après comparaison, de déterminer quelles conséquences il est possible de tirer de l’évolution qu’ont suivie ces deux pays socialistes en termes de développements économiques et sociaux ainsi que de persistance politique et idéologique du modèle communiste.
Dans un second temps, nous étudierons les relations internationales de la Russie tout au long de son évolution. Nous verrons que là encore, la Chine a su jouer la carte de la modération et de la continuité alors que la Russie a longtemps été indécise sur la stratégie de sa politique internationale tâtonnant entre repli sur elle-même et ouverture à outrance. Cette partie nous amènera à une comparaison de la Chine et de la Russie en termes d’investissements étrangers et nous verrons pourquoi la Chine a su davantage attirer les capitaux étrangers que la Russie.
Enfin, nous nous intéresserons à l’exploitation par la Russie de ses ressources. Dans cette optique, il conviendra de comprendre pourquoi la Russie, ayant une si grande superficie et détenant d’abondantes ressources naturelles qui pourraient la faire vivre en autarcie si elle le souhaitait, affiche plus de 50% d’importations ? Il conviendra également de comprendre pourquoi la Russie a-t-elle plutôt choisi de baser son économie sur une économie de rente qui la rend dépendante à un nombre de secteurs limités alors qu’elle détient les ressources suffisantes pour diversifier ses activités ?
PARTIE 1 – Une transition chaotique : les fondements de la Russie d’aujourd’hui
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« Après 74 ans de collectivisme, d’égalitarisme, de patriotisme au nom de la grande puissance et de bien d’autres choses encore, voilà que notre archétype national dominant est devenu le petit-bourgeois affamé {…} il ne possède ni fortune, ni pratique du marché, ni habitude du travail bien fait, c’est vrai ; mais il aspire à la paix, à la prospérité, à l’évolution et pas à la révolution 5»
Léonid RADZIKHOVSKÏI
PARTIE 1 – Une transition chaotique : les fondements de la Russie d’aujourd’hui
Il peut paraitre paradoxal de comparer la transition politique, économique et sociale qu’ont menée la Chine et la Russie vers le capitalisme et l’économie de marché tant l’on s’est rarement interrogé sur la question. Pourtant, cette comparaison n’est pas si inopportune. Etant à l’origine deux pays socialistes pendant la seconde guerre mondiale, les réformes politiques et économiques successives ont fait migré la Russie vers le capitalisme tandis que la Chine a, quant à elle, suivi une voie moyenne caractérisée par le «socialisme de marché ». Partant donc d’un modèle idéologique a priori commun, les deux pays se sont beaucoup différenciés au fil du temps laissant place à des régimes politiques, économiques et sociaux différents. Il s’agit donc bien ici de l’évolution de deux modèles socialistes différents.
Quels sont les éléments à prendre en compte pour réaliser une telle comparaison ? En d’autres termes, sur quelle base peut-on comparer ces deux modèles ? Transition économique vers le capitalisme, tentative d’adoption de principes démocratiques, succès en termes de développement économique ? Le modèle socialiste a-t-il été éradiqué et remplacé par le modèle capitaliste ou s’agit-il d’une simple mutation du système socialiste ? Surtout, dans la volonté d’évoluer vers le capitalisme, la transition russe semble avoir été relativement brève et celle de la Chine beaucoup plus avancée mais non complètement aboutie. Il conviendra donc de réaliser
5 RADZIKHOVSKÏI Léonid, « Boris Eltsine comme miroir de l’évolution russe », Ogonek, n° 24-26, 13 juin-4 juillet 1992
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cette comparaison sur la base de divers critères mettant en lumière les points de rencontre et les divergences entre ces deux modèles.
Dans cette optique, un des points communs majeurs de ces modèles a été l’introduction d’éléments capitalistes dans l’économie du pays bien que leur mise en pratique traduise des divergences profondes. Ainsi, si la transition opérée par la Russie vers le capitalisme a été brutale et très rapide, la Chine a, de son côté, évolué de façon lente et continue. Ces considérations permettront, après comparaison, de déterminer quelles conséquences il est possible de tirer de l’évolution qu’ont suivie ces deux pays socialistes en termes de développements économiques et sociaux ainsi que de persistance politique et idéologique du modèle communiste.
Pour comprendre la comparaison entre les modèles chinois et russe, il nous faut étudier les années de transition de la Russie. La Russie, suite à l’éclatement de l’URSS, sera à l’épreuve du grand bain de lave dans une transition économique rapide. Mais ces réformes économiques brutales ne seront pas accompagnées de réformes politiques majeures et ne seront pas encadrées par des institutions politiques fortes, aussi la Russie sera confrontées à un chaos économique, politique et social sans précédent.
1.1. La Russie à l’épreuve du « grand bain de lave »
Avec l’effondrement de l’URSS en 1991, la Russie fait le constat d’une économie exsangue, ayant pris près d’une trentaine d’années de retard sur la Chine et son économie ouverte au monde. Prête à tout pour rattraper le retard accumulé sous l’ère soviétique, la Russie va entreprendre « une thérapie de choc » afin de bouleverser son économie se jetant ainsi dans un grand bain de lave avec des réformes économiques majeures. Cette transition brutale semble très loin de la voie moyenne adoptée par la Chine à la même période.
1.1.1 La thérapie de choc adoptée par la Russie : la marche forcée vers le capitalisme
La nécessité de réformer le système économique russe apparait déjà avec l’arrivée au pouvoir de Mikhaïl Gorbatchev en 1985. Dès lors, trois conceptions6 des transformations économiques et politiques s’opposent :
o Les partisans d’une évolution conservatrice et technocratique prônent le maintien du système planifié et l’amélioration de son efficacité au travers de nouvelles technologies de planification et de gestion. L’introduction d’entreprises privées sous contrôle renforcé de l’Etat est même envisagée.
o Les partisans de transformations progressives et graduelles prônent un modèle économique à deux secteurs avec la coexistence d’une économie planifiée en
6 SAPIR J., NEKIPELOV A., IVANTER V., KOUVALINE D., La transition russe, vingt ans après, édition des Syrtes, 2012, 229 pages.
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parallèle de laquelle se développeraient des relations marchandes, solutionnant ainsi le problème de l’incitation au travail.
o Les partisans des méthodes radicales de transition vers une économie de marché, affirmant que « l’on franchit un précipice en un saut, pas deux ».
Avec le démantèlement de l’URSS, ce sont les méthodes radicales qui vont être favorisées. En effet, l’économie russe est exsangue, en 1991 la production chute de 15 à 20%, le déficit budgétaire atteint 20 à 30% du PNB, les exportations chutent de 40%, etc ; et la seule solution pour un retour à une situation moins préoccupante apparait être la « thérapie de choc ». Ainsi, l’économie planifiée en vigueur en URSS depuis des décennies s’effondre, faisant place petit à petit à une économie aux méthodes occidentales. Pour J. Geronimo7, il s’agit d’une « spécificité russe comme entité socio-économique à la recherche d’une troisième voie entre le socialisme planifié et le libéralisme de marché » car pour lui « la pensée stratégique russe oscille entre un passé soviétique en pleine inertie et une nécessaire réforme ».
L’année 1992 démarre ainsi sous le signe de la libéralisation la plus importante possible ; la « thérapie de choc » est en marche vers une libéralisation et stabilisation financière de la Russie, sous l’impulsion de Boris Eltsine et Egor Gaïdar. Cette politique ultralibérale repose sur quatre piliers que sont la liberté des prix, l’ouverture à l’économie mondiale, les restrictions financières et les privatisations. Pour J. Sapir8, ce sont les bases qui ont mené vers le chaos de la Russie.
Loin d’améliorer la situation en Russie, la période est marquée par une explosion des prix, avec une hausse de 160% en 1991, atteignant jusqu’à 2500% en 1992, puis 840% en 1993 et 215% en 1994. Dans la même période, le PIB de la Russie diminue de 34,6%.9 Malgré le mécontentement de la population, les partisans de la « thérapie de choc » estiment qu’il n’y a pas d’autres voies pour établir une économie de marché dans le pays.
Pour Julien Vercueil10, l’ouverture de la Russie trop rapide à ce type d’économie a été trop importante et surtout compromettante pour l’économie russe. Pour lui, la Russie « s’est jetée dans un grand bain, mais le problème était que c’était un bain de lave ». Il considère ainsi que, au vu de l’héritage soviétique et la manière dont la l’ouverture s’est opérée, le gouvernement a précipité le pays vers la « catastrophe ». Quelles ont donc été ces mesures phares de la « thérapie de choc » et ses conséquences ?
7 GERONIMO J. La pensée stratégique russe. Guerre tiède sur l’échiquier eurasien, Editions SIGEST, 2011, 173 pages.
8 SAPIR J., Le chaos russe. Désordres économiques, conflits politiques, décomposition militaire, éditions La Découverte,
9 Courrier international : Egor Gaïdar, la thérapie de choc l’a tué.
10 VERCUEIL J., entretien
PARTIE 1 – Une transition chaotique : les fondements de la Russie d’aujourd’hui
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1.1.2 Les quatre piliers de la réforme : d’une « grande économie planifiée qui ne fonctionnait pas bien à une petite économie de marché qui fonctionne mal »11
La première réforme a été de libéraliser les prix, comme le souhaitaient la Banque Mondiale et le FMI, entrainant comme nous venons de le voir une poussée inflationniste extrêmement importante entre 1991 et 1994. Le deuxième axe de réforme a porté sur l’ouverture économique de la Russie, dans le but d’éviter l’inflation par l’entrée de la compétition d’autres pays. Nous verrons dans la deuxième partie de ce mémoire que cette ouverture s’est faite trop rapidement et que le choc brutal a entrainé une logique de « compétition destructrice 12» participant au chaos économique de la transition.
Boris Elstine s’exprime en 1992 sur le troisième axe des réformes : « Nous avons besoin de millions de petits propriétaires, pas d’un petit groupe de millionnaires ». Le troisième axe n’est donc pas des moindres puisqu’il s’agit du processus de privatisations de masse, principalement mené par Anatoli Tchoubaïs. Ce processus est la clef de voûte de la transition du pays vers une économie libérale, tranchant avec les principes communistes. La population se voit offrir des coupons leur permettant d’acheter des actions dans des entreprises privatisées ou de les revendre. La seconde étape est la mise aux enchères de participations dans certaines entreprises dans des secteurs clés comme l’énergie, afin de combler le déficit grandissant du budget fédéral. Cela s’opère comme un « immense jeu de Monopoly »13 , profitant à un petit groupe privé au pouvoir. Certains gestionnaires d’entreprises en ont tiré leur épingle du jeu en devenant propriétaires, d’autres ont négligé cet aspect et ont dû céder leur place. Les conséquences de ces privatisations sont désastreuses pour l’économie du pays entrainant fuite des capitaux, spéculation et collusion auprès des instances dirigeantes.
A. Kharchenko-Dorbec14 note que “les travaux empiriques (Stiglitz, 2001) confirment que les pays qui ont connu une privatisation très rapide, sans prêter attention aux questions d’organisation de la gouvernance et de transparence des entreprises nouvellement privatisées, ont eu une croissance significativement affaiblie. Au lieu de créer les conditions de la croissance du bien-être social, la privatisation a abouti à la dispersion des actifs et à la destruction de la richesse.” Cette troisième mesure participe donc comme les deux précédentes à la création d’un chaos économique de transition.
La dernière mesure phare de cette « thérapie de choc » concerne les restrictions budgétaires nécessaires pour diminuer le déficit budgétaire et le ralentissement de la création de monnaie. Cela a donné lieu à une sorte de séquestration budgétaire des régions et de certaines entreprises. Certains pans entiers de l’économie ont été négligés, laissant dans la misère certains pans de la société, d’autant plus que l’épargne des ménages a été détruite et consommée par l’Etat. Le déficit est de ce fait ramené de 20% du PNB en 1991 à 6% du PNB en 1992, mais les conséquences de ces réformes sont catastrophiques sur l’économie.
11 IVANTER V. in SAPIR J., NEKIPELOV A., IVANTER V. KOUVALINE D., La transition russe, vingt ans après, édition des Syrtes, 2012, 229 pages.
12 SAPIR J., Le chaos russe. Désordres économiques, conflits politiques, décomposition militaire, éditions La Découverte
13 idem
14 KHARCHENKO-DORBEC A., La transition russe : une interprétation en termes d’incertitude keynésienne, Strates, 12/2006
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Les réformes fiscales jettent également les bases d’une économie de marché. La fin des années 1990 est caractérisée, dans l’ensemble du monde, par la reprise en main des économies par les Etats grâce à une « reconstruction des capacités »15 des Etats, comme expliqué par J. Vercueil. Souffrant d’un manque crucial d’intervention de l’Etat au début des années 1990, la Russie amorce une série de réformes fiscales permettant de redonner à l’Etat les capacités financières nécessaires à sa reprise. « En Russie, les années 1990 ont été caractérisées par des modifications importantes du cadre législatif et réglementaire destinées à jeter les fondements d’une économie de marché »16.
On assiste ainsi le 1er janvier 1992 à l’adoption de la TVA, qui vient augmenter le budget de l’Etat. S’y ajoutent l’adoption d’un système déclaratif des résultats pour les entreprises, une administration modernisée de l’impôt et la formation accrue de personnel spécialisé dans le domaine fiscal suite à la création du Service fiscal d’Etat en 1991. En effet, au temps de la Russie soviétique, le « prélèvement fiscal était géré au sein de chaque ministère, notamment pour les entreprises (industrie, commerce…), encadré par deux ministères tentaculaires : ceux du Plan et de l’Economie17 », la création du Service fiscal d’Etat en 1991 marque une coupure avec le Ministère des finances et la prise d’autonomie de la fiscalité. « L’effacement des structures antérieures, voire leur disparition, a conduit à procéder à un reversement massif de fonctionnaires sur la nouvelle administration fiscale ».
La transformation de la fiscalité va donc permettre à l’Etat russe de recouvrer ses fonctions « dans un cadre de croissance recouvrée, à l’abri d’abord de la dévaluation, et ensuite favorisée par le fait que le secteur énergétique et des matières premières bénéficie de l’augmentation du prix du pétrole » selon J. Vercueil.
Par ailleurs, le système bancaire russe est trop fragile pour supporter une économie ayant besoin de ressources financières importantes. L’Etat ne prête pas attention à la restructuration du secteur financier et ne prend pas de mesures pour assainir les banques. Aussi, les problèmes structurels s’aggravent. Certaines entreprises, pour sortir de ce système imposé, vont développer des méthodes annexes comme le crédit interentreprises ou le système de troc qui nuiront également à l’économie du pays.
La Russie a voulu projeter et appliquer des « formes réputées modernes empruntées à des sociétés considérées comme plus avancées »18 au lieu de réutiliser et adapter ses formes traditionnelles. Le nouveau système doit s’appuyer sur l’ancien, la Russie n’a pas voulu admettre cet adage et a appliqué sans recul des schémas théoriques inadaptés à sa situation, la menant à une situation chaotique sur le plan économique.
15 VERCUEIL J., entretien
16 Rapport de synthèse de l’OCDE de 2011 intitulé « Etudes économiques de l’OCDE : Fédération de Russie ».
17 GIRAULT Y., L’ambition de la réforme fiscale dans les Etats en transition
18 SAPIR J., Retour sur l’URSS, Economie, société, histoire, édition L’Harmattan, collection « Pays de l’Est », 1997, 252 pages.
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Lorsque Boris Eltsine quitte le pouvoir, l’économie russe est au plus mal : la capacité de production a été divisée par deux entre 1991 et 1995, les inégalités sont croissantes dans la société entre misère et élites économiques nées de la transition, la mafia s’établit petit à petit dans le pays et le PIB a chuté de 7,5% par an en moyenne entre 1990 et 1998, alors que dans ce même temps, dans une situation similaire de transition, la Chine connait 10% de croissance par an en moyenne. Déjà un écart se creuse entre les deux pays.
1.1.3 La transition brutale vers le capitalisme à la Russe versus la voie moyenne et changement dans la continuité suivie par la Chine vers l’économie de marché
La Chine comme la Russie ont libéralisé leur économie en y introduisant des principes du capitalisme sur le modèle des économies des pays développés. Comme indiqué précédemment, il semble que le début de cette « transition » vers le capitalisme puisse être fixé pour la Russie aux réformes mises en oeuvre par Gorbatchev en 1986-1987 et la brutalité caractéristique des réformes opérées en Russie s’est surtout ressentie lors de l’effondrement du bloc soviétique en 1991. En Chine, l’introduction de ce qu’on peut appeler « la voie chinoise », beaucoup moins brutale et dans la continuité, remonte aux réformes des quatre modernisations, oeuvre de Deng Xiaoping en 1978.
C’est, en effet, à la fin des années 1970 et début des années 1980 que la nécessité d’une réforme se fait sentir en Chine comme en Russie, URSS à cette époque. La Russie avait déjà tenté de mettre en place une réforme économique mais cette dernière avait été avortée. De même, la lutte des quatre ainsi que la Révolution culturelle en Chine avait provoqué un désastre économique. Ainsi, prenant exemple sur la réussite des modèles capitalistes des pays d’occident, ces deux pays ont alors tenté d’introduire des éléments de capitalisme dans leur économie à partir des années 1980. Les années 1990 traduisent une plus profonde divergence entre les deux modèles puisque ces derniers vont prendre des orientations radicalement différentes.
En URSS, les années 1970 sont marquées par l’immobilisme brejnévien sur le plan économique. La réforme Lieberman de 1965 n’a duré que deux ans et la production industrielle est réalisée à 75 % par des entreprises de plus de 100.000 salariés et le secteur B n’en constitue que les 2/5. En 1982, Andropov puis Tchernenko en 1984 lancent la réforme Experiment pour tenter d’adopter une gestion plus autocentrée de l’entreprise, puis le programme scientifique «Complexe». En 1985, Gorbatchev instaure deux réformes d’orientation capitaliste : une gestion propre des entreprises de plus de 100.000 salariés et l’apparition du marché pour les productions agricoles individuelles et la Glasnost répond à la Pérestroïka où le marché s’étend aux petites et moyennes entreprises.
De son côté, sur le plan économique, la Chine détient à l’origine une production industrielle qui se concentre sur la sidérurgie et le bâtiment, les mesures de rénovation des entreprises ayant été abandonnées dès 1972. C’est à partir des réformes de mises en place par Deng Xiaoping en 1978-1979 que la Chine va libéraliser son économie. La production libéralisée du lopin individuel avec la suppression des « communes populaires » fait écho à trois grandes mesures économiques : une réforme de la gestion des entreprises, une ouverture de la production de celles-ci au commerce extérieur et, surtout, la création des zones économiques
PARTIE 1 – Une transition chaotique : les fondements de la Russie d’aujourd’hui
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spéciales (ZES), comme celle de Schenzhen, sur la façade pacifique. Ces zones d’expérimentation de la bande côtière chinoise seront étendues en 1984, puis en 1987 avec l’Ile de Hainan.
Ainsi, l’économie chinoise va être basée sur une ouverture à l’extérieur qui se traduit par une augmentation des exportations et des flux d’investissements directs à l’étranger. Dans le même temps, elle favorise la formation d’une dynamique régionale. Par comparaison, jusqu’en 1990, la Russie est beaucoup plus renfermée sur elle-même et n’utilise pas ces facteurs externes.
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1.2. La négligence des institutions
Une des grandes erreurs de la Russie dans la gestion de sa transition aura été d’avoir voulu instaurer à marche forcée à la fois le capitalisme comme nous l’avons vu mais aussi la démocratie. Les réformes économiques envisagées ne sont pas établies dans un cadre institutionnel solide, pourtant essentiel pour le devenir du pays. L’évolution du système politique s’est faite différemment : avec une transition politique quasi-inexistante en Russie et une transition progressive en Chine.
1.2.1 Le processus chaotique de démocratisation
Dans sa course vers l’économie de marché et le capitalisme, la Russie a voulu se tourner vers la démocratie. Un processus ayant « inspiré beaucoup d’espoirs et de craintes »19 et qui s’est avéré être chaotique, dans une société qui n’avait jamais connu la démocratie. La démocratie a du se développer en même temps que la construction nationale dans un pays qui n’avait connu qu’un Empire puis une Union. L’élection de Boris Eltsine constitue en ce sens un premier pas vers un système politique à tendance démocratique, malgré son goût personnel pour le pouvoir et la dérive autoritaire de son entourage. L’élaboration d’un système politique démocratique est laborieuse, mais la liberté de la presse semble, par exemple, revenir avec la loi sur l’abolition de la censure de la presse le 12 juin 1990. L’atmosphère de terreur établie sous l’ère soviétique semble disparaitre, mais la pression s’accroit.
La Douma, le Parlement russe se sent petit à petit oppressé et l’opposition ne peut jouer son rôle, menant petit à petit à « une décomposition progressive du système20 », caractérisée dans la tentative de dissolution de l’Assemblée en 1993. Les tensions sociales se développent, comme les conflits politiques, la corruption et surtout l’émergence d’une multitude de pôles de décisions, ce qui complexifie le maillage et le contrôle sur l’appareil politique. Le semblant de démocratie recule alors, d’autant plus quand « les gouvernants russes retrouvent les réflexes hérités de leurs prédécesseurs soviétiques »21. Par ailleurs, les incohérences politiques s’accumulent et aboutissent à une instabilité conséquente que J. Sapir caractérise de « chaos politique », face à un système politique incapable de gérer les crises politiques successives.
L’établissement de la démocratie en Russie est un processus long et complexe qui n’a toujours pas abouti dans sa forme la plus complète. Lors de la transition économique et politique, la Russie s’est donné l’apparence d’une démocratie sans en maîtriser les fondamentaux, ce qui a mené à une situation chaotique.
19 SAPIR J., Retour sur l’URSS, Economie, société, histoire, édition L’Harmattan, collection « Pays de l’Est », 1997, 252 pages.
20 SAPIR J., Le chaos russe. Désordres économiques, conflits politiques, décomposition militaire, éditions La Découverte,
21 idem
PARTIE 1 – Une transition chaotique : les fondements de la Russie d’aujourd’hui
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1.2.2 Un cadre institutionnel essentiel pour le devenir économique du pays
D’une économie centralisée et planifiée, la Russie s’est brutalement transformée en une économie décentralisée et libéralisée. L’ampleur de cette transformation aurait dû être accompagnée par la production d’institutions capables de soutenir l’ensemble des réformes. Une des erreurs majeures de la Russie a donc été de négliger ces institutions indispensables. Selon certains réformateurs, le marché ne peut fonctionner sans un cadre institutionnel solide.
Pour A. Nekipelov22, la « mise en place d’une politique macro-économique ad hoc aurait permis le bon fonctionnement d’une économie de marché ». Accompagner et contrôler les réformes via des instances publiques est un aspect qui n’a pas été pris en compte par le pouvoir en place et qui a mené à des monopoles et un renforcement de la corruption dans le pays. La Russie aurait dû investir dans l’établissement d’institutions essentielles telles qu’un système juridique capable d’encadrer la gestion des contrats et la négociation notamment entre les entreprises mais aussi des structures de régulation afin d’assurer, par exemple, un fonctionnement sain du système financier.
La négligence d’institutions fortes accompagnant les réformes lui a fait grandement défaut et explique en partie la tournure chaotique qu’ont pris ces réformes. Par ailleurs, il a été difficile pour les nouveaux gouvernements de gérer la question de la centralisation, trait caractéristique du pouvoir soviétique, condition même de sa survie. La centralisation politique a été reproduite dans la transition alors même que les institutions auraient dû être développées à plusieurs niveaux différents pour assurer un meilleur suivi des réformes.
Il faudra attendre les conséquences du défaut de 1998 pour voir des institutions politiques fleurir en Russie, le pouvoir central se mettant à reconsidérer les réformes institutionnelles et à lancer de grands projets. A noter que l’Etat a toujours exercé une pression forte sur l’ensemble des pans de l’économie et des secteurs, comme cela sera expliqué en troisième partie de ce mémoire.
1.2.3 L’évolution du système politique : une transition politique quasi-inexistante en Russie versus une transition progressive en Chine
L’évolution du système politique en Russie, comme en Chine, a eu une incidence incontestable sur la manière dont ces deux pays ont mené les réformes économiques de leurs pays. Cette évolution s’est traduite par une libéralisation de l’économie pour l’un comme pour l’autre mais a été réalisée très différemment dans la mesure où l’économie de la Russie s’est
NEKIPELOV A. in SAPIR J., NEKIPELOV A., IVANTER V. KOUVALINE D., La transition russe, vingt ans après, édition des Syrtes, 2012, 229 pages.
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basée sur quelques grands « géants » de l’industrie lourde tandis que la Chine a fait reposer son économie sur les exportations et l’investissement.
Le pouvoir politique a eu une influence non négligeable sur la prise de réformes économiques successives qui ont suivi. Dans l’un comme dans l’autre cas, l’idéologie communiste a été présente mais a été mise en pratique à des degrés différents. En d’autres termes, la mise en place de dirigeants au pouvoir a fortement orienté la prise de décisions au niveau économique.
La gestion de l’appareil politique a commencé à diverger entre les deux modèles à partir des années 1980. En URSS, la libéralisation politique influence la libéralisation de l’économie très rapidement tandis que les changements politiques sont quasi inexistants en Chine à la même époque. Puis c’est à partir de 1990 qu’est orchestrée la chute de l’URSS : après la chute du mur de Berlin en 1989 et les indépendances baltes, la tentative de putsch de 1991 puis la démission de Gorbatchev la même année sonnent le glas de l’URSS. Cette instabilité politique laisse alors la voie à la corruption et aux mafias qui deviennent puissantes en Russie et les tentatives de Tchernomyrdine restent sans effet pour la transition vers l’économie capitaliste.
De son côté, la révolution culturelle en Chine avait déjà traduit la volonté de réformes sur le plan politique au temps de Mao Zedong. Ce n’est cependant qu’un peu plus tard que l’Etat va réagir sur le plan politique pour mettre en oeuvre certaines réformes économiques. En 1992 par exemple, le Parti Communiste Chinois lors du XIVème Congrès fera preuve de flexibilité au niveau politique en reconnaissant le principe de l’entreprise, puis celui du marché en 1997 et enfin certains autres principes de type capitaliste en 2002. Jusqu’en 1997, la corruption est «utilisée» à bon escient par Deng Xiaoping qui n’hésite pas à «naviguer» entre les courants politiques allant même jusqu’à concéder certaines faveurs à ses opposants politiques. Cela étant, Deng Xiaoping détient la légitimité nécessaire à appuyer les fondements mêmes du système communiste dans la mesure où il a activement participé à la Longue Marche dans les années 1930.
Ainsi, si les turbulences politiques ont été nombreuses en URSS allant jusqu’à provoquer la chute du bloc soviétique, la transition vers l’adoption d’un nouveau système capitaliste a cependant été pratiquement inexistante là où le Parti Communiste Chinois a adopté une stratégie de transition progressive.
Le développement économique n’est pas le seul facteur à prendre en compte dans la comparaison des deux modèles. Un autre facteur, l’évolution du régime politique, peut également être pris en considération.
En Russie, un semblant de démocratie apparaît par le rétablissement officiel de la Douma (i.e. le Parlement) en 1993 et l’élection de Vladimir Poutine a, en 2000, confirmé ce semblant de démocratie du régime politique bien que beaucoup d’anciens oligarques se soient maintenus au pouvoir et que la corruption et corrélativement la mafia caractérisent une économie «souterraine » pompant pratiquement 25% du PIB russe en 2001.
En Chine, sous l’ère maoïste, la population reste très encadrée par l’Etat et est surpolitisée. Cette «dépolitisation» qui ne devient concrète qu’à partir de 1997, date du XVème Congrès du PCC. A la mort de Mao, la dictature est cependant confirmée par son successeur, Deng Xiaoping, lors du XIIIème Congrès du PCC. En témoignent d’ailleurs les violentes répressions de Tien-An-Men en 1989.
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1.3. Une société meurtrie par la transition
La transition aura des répercussions importantes dans la société russe, et ce pendant de nombreuses années. Comment se développent alors corrélativement les deux sociétés voisines que sont les sociétés russes et chinoises ?
1.3.1 Les conséquences sociales de la transition chaotique
La longue transition systémique de la Russie initiée en 1991 va appauvrir considérablement la Russie au niveau économique. La dépression engendrée va entraîner une forte désindustrialisation, un chômage de masse avec près de 12 millions de personnes touchées et de fortes inégalités sociales. Les privatisations vont, en outre, accentuer ces inégalités : 10% de la population concentre alors plus de deux tiers des revenus.
Le capitalisme développé en Russie pousse à un développement mal réparti :
Au niveau géographique, les disparités sont importantes par secteurs et régions : les grands centres s’occidentalisent et certaines régions profitent de la rente naturelle via l’exploitation des hydrocarbures et des métaux ; à côté de cela, la province retourne quasiment au soviétisme. Certaines zones du Nord et de l’Extrême-Orient sont, en effet, particulièrement sinistrées.
Au niveau de la redistribution des richesses, certains grands groupes ne participent pas à cet effort, gardant l’ensemble de leurs recettes. L’Etat n’est pas à même d’apporter des actions correctrices à cette appropriation arbitraire.
Sur le plan social, l’Etat en difficulté avec des dépenses publiques très insuffisantes n’est pas en mesure de mettre en place une politique sociale et apporter l’aide sociale nécessaire à la population qui s’enfonce d’autant plus dans la misère.
Enfin, l’Etat russe se trouve enfermé dans un cercle vicieux où, incapable de recueillir de l’impôt, il ne peut mettre en place des politiques efficaces pour le sortir de cette situation difficile.
1.3.2 Le développement corrélatif des sociétés russes et chinoises
C’est au niveau du développement des sociétés chinoises et russes que des convergences entre les deux modèles peuvent être notées même si des divergences subsistent.
Depuis 1991 en Russie, une classe moyenne est apparue mais cette dernière a subi la crise du rouble en 1998 et le système social russe ne la soutient que très peu. A ce titre, il faut donc souligner l’influence de politiques ultra-libéralistes en 1996 et 1997 en Russie sur le plan économique et donc la différence nette avec l’évolution de la Chine.
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Comme la Russie, la Chine révèle également l’émergence d’une classe moyenne dans le milieu des années 1980, classe qui s’est développée grâce à l’arrivée des premiers expatriés de la diaspora chinoise qui ont fait leur retour en Chine, notamment à Shanghai. Autrefois freinée par Mao Zedong souhaitant « amener l’industrie à la campagne », cette classe moyenne se concentre essentiellement dans les grands centres urbains. Ceci étant, il convient de noter que la population chinoise rurale constitue toujours une large partie de la population totale là où les paysans ne constituent que 4% de la population russe depuis 1952.
Le système social apparaît également plus développé en Chine et le niveau de vie chinois a fortement progressé durant la période s’étalant de 1991 à 1999. Cependant, le niveau de vie de la population chinoise dissimule d’énormes disparités notamment entre la Chine intérieure et la bande côtière développée. En effet, les provinces intérieures restent relativement isolées et y compris à l’intérieur des ZES et des provinces côtières, les disparités entre pôles urbains et milieux ruraux, déficience accrue par l’exode rural, sont notables.
V. Ivanter s’interroge : « L’URSS pouvait-elle, en appliquant des réformes, suivre le chemin de la Chine »23 ? Sa réponse est négative, les deux pays n’ont pas eu les mêmes évolutions. Il prend l’exemple de la propriété pour les paysans. Les paysans soviétiques ont reçu les mêmes droits que les autres citoyens et les prix d’achat de la production agricole des fermes coopératives ont été relevés. En parallèle, l’Etat a gardé l’entière possession de la terre, les paysans ont reçu la liberté et la possibilité d’avoir un salaire normal sans avoir le droit de propriété de la terre, contrairement à la Chine où les paysans ont eu la possibilité de travailler à leur compte. La décision d’augmenter les prix payés à la paysannerie au lieu de lui confier la responsabilité réelle d’exploiter les terres a conduit à l’effondrement politique. L’incitation à travailler est un élément clé dans la compréhension de l’évolution des deux pays et a été très peu présente en Russie.
23 IVANTER V. in SAPIR J., NEKIPELOV A., IVANTER V. KOUVALINE D., La transition russe, vingt ans après, édition des Syrtes, 2012, 229 pages.
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***
Comme nous l’avons vu dans cette première partie, l’Etat affaibli par l’effondrement de l’URSS a mal maîtrisé la transition économique menant à un déclin économique, renforcé par un vide institutionnel. J. Geronimo affirme que le « déclin économique aurait précipité le déclin international de la Russie ». Nous allons donc étudier dans une seconde partie pourquoi la Russie a oscillé entre repli et ouverture sur la scène internationale.
La transition économique et politique abordée après l’effondrement de l’URSS va poser les fondements de ce qu’est la Russie aujourd’hui et des problèmes auxquels elle est confrontée. Le niveau du PIB du pays en est le triste témoin, puisque ce n’est qu’en 2007 qu’il a retrouvé un niveau égal à son niveau de 1990. C’est finalement grâce à la crise financière qu’elle connaîtra en 1998 que la Russie sera à même de rebondir et de retrouver le chemin de la croissance, des réformes économiques et sociales soutenues par des institutions solides, qui lui permettront de retrouver un poids économique important sur la scène internationale.
PARTIE 2 – La Russie, entre repli et ouverture à l’international
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« La Russie, sentimentale, souvent autiste, capable d’autant de retrait sur elle-même que d’un expansionnisme paraissant simpliste, n’a jamais trouvé son partenaire, faute d’être connue et (reconnue)».
Jean GERONIMO
PARTIE 2 – La Russie entre repli et ouverture à l’international
Dans son Histoire, la Russie a connu plusieurs phases concernant son ouverture aux échanges internationaux. Si à l’époque soviétique, le pays était relativement fermé au reste du monde, ne participant aux échanges que de manière très réglementée, principalement à travers le Conseil d’Assistance Economique Mutuelle (CAEM), les années post-soviétiques sont marquées par des mouvements d’ouverture puis de repli alternés, au gré des orientations stratégiques de l’Etat et des effets de ces mouvements sur l’économie russe.
Tout au long de cette partie, nous nous efforcerons d’évaluer quelle a été la stratégie de la Chine à l’international quand il est intéressant de le faire et quand la comparaison le permet. Enfin, en guise de conclusion, nous nous intéresserons aux similitudes, ou au contraire, aux divergences des stratégies de la Chine et de la Russie dans le contexte international.
PARTIE 2 – La Russie, entre repli et ouverture à l’international
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2.1. L’URSS avant l’éclatement du bloc en 1991 : une puissance mondiale
« Depuis la disparition de Staline, la démystification de sa légende et surtout le schisme chinois, cette politique, naguère relativement cohérente, est devenue de plus en plus contradictoire. Partisans farouches du statu quo dans tous les domaines, prisonniers d’une légende révolutionnaire vidée de sa substance, les dirigeants soviétiques en sont réduits à la défensive dans le domaine idéologique et à l’immobilisme en matière de politique étrangère »24.
Michel Garder. 1969.
2.1.1 Les relations bilatérales avec les Etats-Unis
On ne peut pas aborder la situation internationale de la Russie sans aborder ses liens avec les Etats-Unis. En effet, « l’Américanisme », cette vision de la Russie qui la met en parallèle uniquement avec les USA a été une réalité bien trop présente pour que l’on puisse l’oublier25.
Au XXème siècle, s’exprime dans toute sa force le désir d’imitation des Etats-Unis par l’URSS. Il faut savoir qu’avant la période d’affrontement de la guerre froide, les relations commerciales et d’aide entre ces deux nations étaient très fortes de 1904 à 1945. Le fondement initial de cet américanisme est l’attirance des soviétiques, qui sont alors des travailleurs dépourvus de toutes qualifications, pour ce qui apparaît comme la technique la plus avancée (les Etats-Unis). A cette époque, les soviétiques veulent se développer le plus rapidement possible et savent que, pour cela, la question du travail qualifié est cruciale. D’autre part, « les soviétiques vont aussi théoriser les Etats-Unis comme l’économie capitaliste la plus développée et celle qu’il faut donc imiter ».
Puis vint le temps de la guerre froide où les Etats-Unis deviennent « l’ennemi principal » mais restent en même temps la référence absolue car le modèle à surpasser. Cette période de guerre froide a été très nocive pour l’URSS et son importance sur la scène internationale, malgré son appartenance à l’ONU depuis 1945.
En effet, les Etats-Unis ont oeuvré pour isoler l’URSS du reste du monde : par exemple, sous l’initiative américaine sera créée en 1949 l’Otan, organisation militaire qui verrouille l’orientation politique de l’Europe et renforce la pression stratégique du bloc occidental sur l’Empire soviétique. La guerre froide est bel et bien installée, scène où se déroulera une véritable partie d’échecs géopolitique entre deux grandes puissances nucléaires.
Dans cette même période, les Etats-Unis, voyant dans la RPC un moindre mal face au communisme soviétique, ont supporté la Chine dans sa révolution culturelle dès 1949 avec Mao Tsé Tung, puis surtout dans sa révolution économique en 1979 qui fera sortir le pays de son isolement et de son autarcie économique.
24 Michel GARDER. La Politique étrangère de l’URSS. In : Politique étrangère n°2 – 1969 – 34ème année pp. 133-159
25 Jean GERONIMO. La pensée stratégique russe. Guerre tiède sur l’échiquier eurasien.
PARTIE 2 – La Russie, entre repli et ouverture à l’international
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Alors que la Russie se voit isolée du reste du monde par l’oeuvre des Etats-Unis, la Chine, elle, bénéficie de l’aide du géant mondial pour effectuer son essor.
La période de la guerre froide aura donc fait subir au bloc soviétique un isolement du reste du monde. De plus, économiquement épuisé par ce conflit, le modèle économique soviétique montrera ses limites à partir de la décennie 70 et atteindra un seuil critique dans les années 8026.
L’année 1991, chute du bloc URSS, marque le début d’une nouvelle vague d’américanisme aux conséquences dramatiques pour la Russie. « Les conseillers et ‘experts’ auto-proclamés des institutions américaines, ou sous leur contrôle comme le FMI, vont régner en quasi-maître sur le pays jusqu’à la crise d’août 1998 ».
Ce n’est qu’à partir de cette période que la Russie se dépendra de son « amour » pour les Etats-Unis qui pour leur part ressentiront alors la perte d’une hégémonie idéologique et culturelle sur la Russie bien qu’elle ne leur a jamais appartenue.
2.1.2. La CAEM (Conseil d’Assistance Economique Mutuelle) en réponse à l’OECE
A l’époque soviétique, en réponse à la création de l’OECE (Organisation Européenne de Coopération Economique) capitaliste et au Plan Marshall, Staline créé en 1949 le CAEM (Conseil d’Assistance Economique Mutuelle), plus connu sous le nom de COMECON, qui a pour but de planifier et de spécialiser les industries nationales des pays communistes : Bulgarie, Hongrie, Pologne, Roumanie, Tchécoslovaquie, Albanie, RDA, Mongolie, Cuba, Vietnam et Yougoslavie. C’est sûrement à cette époque que la Russie s’est le plus fermée aux échanges internationaux. Dans le cadre du CAEM, les échanges entre les pays des blocs communistes s’effectuaient de manière très stricte.
Le CAEM fonctionnait de manière autarcique du fait de la non-convertibilité des monnaies, un système très spécifique de formation des prix, et des barrières commerciales. La méthode du « clearing » bilatéral était la seule méthode possible pour les échanges extérieurs des pays à économie planifiée. Le dollar ne pouvait servir que pour les échanges de produits dits « stratégiques » tels que les minerais, les combustibles, le pétrole ou le gaz.
Cela dit, les échanges avec les pays étrangers du bloc capitaliste étaient compromis du fait de la non adhésion des pays de l’URSS au plan Marshall tel qu’indiqué à l’issue de la conférence constitutive du COMECON en janvier 1949 : « les gouvernements des Etats-Unis d’Amérique, de la Grande-Bretagne et de certains pays d’Europe occidentale, boycottent les relations commerciales avec les démocraties populaires et l’URSS, parce que ces pays se refusent à se soumettre aux obligations du plan Marshall… ».
Le « clearing » multilatéral, qui a vu le jour par la suite, a instauré le système du « rouble transférable » qui permettait ainsi à l’URSS de renforcer son hégémonie sur les pays satellites de l’Europe de l’Est. Ce système permettait également à l’URSS d’avoir un plus grand poids dans les affaires intérieures grâce à des subventions, des prêts ou du transfert de main d’oeuvre.
26 Jean GERONIMO. La pensée stratégique russe. Guerre tiède sur l’échiquier eurasien.
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Au sein du CAEM, les échanges extérieurs des pays de l’Est a plus que triplé. A noter cependant que la majorité de ces échanges s’effectuaient à l’intérieur du CAEM : près de 70% des échanges des pays du CAEM avaient lieu dans le cadre de cette alliance.
Le CAEM a connu des phases alternes de crises, de coopération et de réformes. Ce n’est qu’à partir des années 60 que ses objectifs ont été clairement définis dans les termes suivants ; le CAEM devait contribuer « par la voie de l’union et de la coordination des efforts des pays membres du Conseil, au développement équilibré de l’économie nationale, à l’accélération du progrès économique et technique dans ces pays, au relèvement du niveau de l’industrialisation des pays dotés de l’industrie la moins développée, à l’accroissement continu de la productivité du travail et à l’essor constant du bien-être des peuples des pays membres du Conseil ».
Après une décennie « défensive », le CAEM finit par disparaître en 1991 pour des raisons assez évidentes : le manque de rationalité des flux économiques qui s’effectuaient au sein de cette organisation, le manque d’adhésion au projet du fait de l’intégration forcée ou des interprétations divergentes des membres sur les causes de la crise et les solutions à apporter.
Par la suite, du fait de la dépendance énergétique des pays de l’ex-bloc soviétique à la Russie et de la nécessité du règlement de la dette de l’ex-URSS, les anciens pays du bloc ont du faire en sorte de continuer à collaborer indépendamment du CAEM, sous des formes aussi diverses que le troc ou le recours à des intermédiaires occidentaux.
Le CAEM a donc certes, été une réponse « logique » si l’on peut dire au Plan Marshall, dans la mesure où il représentait une alternative permettant des échanges. Cependant, cela s’est fait dans des conditions telles que le système se « mordait la queue ». En effet, le CAEM prétend être un marché, mais il n’en est pas véritablement un puisque le mécanisme de rencontre d’offre et de demande ne s’effectue pas. Par conséquent, les prix ne sont pas non plus de véritables prix dans la mesure où ils sont fixés à l’avance et non pas par un ajustement de l’offre et de la demande.
Par ailleurs, le « rouble convertible » n’est pas une véritable monnaie puisque son cours est lui aussi fixé et qu’il ne joue donc plus son rôle de mesure de la valeur, de moyen de paiement et de réserve.
Les concepts de coûts, de valeur, de taux de change n’ont plus donc de grande signification dans un système où tout est planifié à l’avance et où on oblige les acteurs à participer souvent à des rythmes qui sont au-dessus de leurs capacités réelles, en mettant en avant l’interdépendance des pays, avant de révéler une dépendance prépondérante de l’ensemble des pays satellites à l’égard de l’URSS.
Cette absence de souplesse ne peut avoir que des conséquences économiques désastreuses.
2.1.3. La politique extérieure de la perestroïka
Il est intéressant de rapidement relever ici quels textes la perestroïka a adopté en termes d’affaires internationales.
PARTIE 2 – La Russie, entre repli et ouverture à l’international
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“En 1984, l’URSS est omniprésente sur la scène mondiale, elle domine l’Eurasie et a poussé ses pions vers tous les autres continents; ses armes stratégiques permettent de “pompéiser” n’importe quel adversaire27. Mais en même temps, l’ébranlement du bloc soviétique se met en place.”
Adoptés de l’été 1986 au printemps 1988, les textes de la perestroïka en matière de relations extérieures sont « comme les premiers tracés des futures artères du marché ». Le texte fondateur, datant du 19 août 1986, est entièrement consacré aux relations économiques extérieures et innove dans deux directions28 : il ouvre une brèche dans le monopole détenu par le ministère du Commerce extérieur et autorise des établissements de production à échanger directement avec l’étranger. Ensuite, il permet la constitution en URSS de sociétés mixtes dont le capital et le management sont apportés pour une partie par un établissement soviétique et pour l’autre par un partenaire étranger.
A cette époque, peu de temps avant la chute du bloc soviétique, celui-ci tente une ouverture internationale de son économie. En effet, la situation économique du bloc se dégrade. Lors de son discours sur la politique extérieure de l’Union des Républiques Socialistes Soviétiques (URSS) en 1989, Mikhaïl Gorbatchev annonce “quand on prend du retard sur les changements imminents, on doit inévitablement en payer les frais”29.
Toujours pendant son discours, M. Gorbatchev se félicite des coopérations internationales en cours avec un rapprochement du bloc soviétique à plusieurs pays européens (et même avec les Etats-Unis): « il aurait pu sembler difficile d’escompter un meilleur rendement de nos relations, traditionnellement amicales, avec la Finlande. Toutefois, notre visite dans ce pays et nos entretiens avec le président Mauno Koivisto ont permis d’élever réellement le degré de la confiance politique et d’élargir le cadre de notre coopération économique (…). Le bilan des négociations avec les dirigeants de l’Italie a été lui aussi important. Dans le passé, ce pays a joué plus d’une fois un rôle de pionnier dans la recherche de nouvelles formes de coopération avec nous. Cette fois-ci également, les accords et les contrats signés doivent déboucher sur des résultats positifs pour l’économie nationale soviétique, pour l’approvisionnement satisfaisant de notre marché. Les déclarations politiques adoptées avec les Finlandais et les Italiens constituent un nouvel élément de la base philosophique et conceptuelle de la coopération Est-Ouest. »30
27 Georges SOKOLOFF. Métamorphose de la Russie. 1984-2004
28 Georges SOKOLOFF. Métamorphose de la Russie. 1984-2004. p.118
29 http://perspective.usherbrooke.ca/bilan/servlet/BMDictionnaire?iddictionnaire=1642
30 Source : Bureau soviétique d’information. http://perspective.usherbrooke.ca/bilan/servlet/BMDictionnaire?iddictionnaire=1642.
PARTIE 2 – La Russie, entre repli et ouverture à l’international
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2.2. De 1992 à 1998: un Etat post-soviétique indécis quant à sa politique économique internationale
« La Chute de l’URSS a été la plus grande catastrophe géopolitique du siècle. Pour le peuple russe, cela a représenté un véritable drame ». Vladimir Poutine. 10 mai 2006.
« Un sondage du milieu des années 90 a montré que plus des quatre cinquième de la population russe considèrent que leur pays devrait redevenir une puissance inspirant le respect à son environnement mondial. 85% pensent que le respect des autres nations s’obtient par la ‘solution des problèmes économiques’ et ‘le renforcement de la démocratie’. Voilà une somptueuse approbation de la nouvelle idée de puissance promise par Gorbatchev puis Eltsine. »31
L’échec du COMECON ayant coïncidé avec la fin de l’URSS annonce une nouvelle phase dans la politique économique internationale de la Russie. Cette transition d’un pays communiste vers une économie de marché se traduira par des alternances d’ouverture et de repli du pays. L’Etat russe prouvera, tout au long des décennies suivant la chute de l’URSS, à la fois ses capacités de réactivité et son impuissance à faire face à ses engagements internationaux.
Il a aussi et surtout affirmé des choix souvent arbitraires qui ont assurément leur rôle dans la situation passée et actuelle de l’économie russe.
2.2.1. Un Etat post-soviétique cherchant à s’ouvrir « à tout prix » : une ouverture controversée menant à une situation économique chaotique.
Les années 1990 post-soviétiques sont marquées par une réouverture aux échanges internationaux.
Les partisans d’une thérapie de choc (Jeffrey Sachs, etc) pensent que la transition devait passer par une libéralisation rapide des prix et du commerce, des programmes de stabilisation de l’inflation et des privatisations massives. D’autre part, les partisans d’une ouverture « graduelle » (les institutionnalistes) prônent une transition moins brutale, plus progressive visant à libéraliser l’économie et à privatiser le secteur public à mesure que « les institutions nécessaires au bon fonctionnement du marché se développeraient ».
Les partisans de la « théorie de choc » finissent par l’emporter grâce à l’appui d’institutions internationales telles que le FMI (Fonds Monétaire International) ou la BRED.
A partir de 1991-1992, la Russie s’est donc efforcée de se connecter au reste du monde.
31 Georges SOKOLOFF. Métamorphose de la Russie. 1984-2004 p.391-392
PARTIE 2 – La Russie, entre repli et ouverture à l’international
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J. Vercueil le confirme en affirmant que « à partir de 1992, la Russie s’ouvre considérablement au reste du monde ». Il précise aussi qu’« il n’y a pas eu de droit de douane, de janvier à mars 1992 ». En effet, on ne peut nier la volonté de la Russie de s’ouvrir au monde et cette absence de droits de douane pendant trois mois en est la preuve irréfutable. C’est la première fois qu’un pays agissait ainsi.
Après la chute de l’URSS, l’idée extrêmement puissante dans le démarrage des réformes de la Russie était qu’il fallait absolument ouvrir l’économie. Cependant, les résultats de cette ouverture presque « à tout prix » ont été tout à fait catastrophiques sur le plan économique et social de la Russie, compte tenu de son héritage.
Cela, ainsi que le souligne J. Vercueil, ne signifie pas que cette approche n’était pas la bonne mais que la manière de le faire n’était pas appropriée. Le principal facteur de ce « non-succès » est la rapidité de la mise en place de cette réforme dans un cadre institutionnel non adapté.
Les résultats dramatiques issus de cette ouverture bien trop rapide et radicale ont donc obligé les autorités à changer leur stratégie, sans pour autant refermer le pays sur lui-même.
Selon V. Ivanter32, trois erreurs ont été commises après l’effondrement de l’URSS. Parmi ces trois figure la libération rapide et incontrôlée du commerce extérieur. Les deux autres, que nous avons abordées dans la première partie de ce mémoire, sont l’oubli ou la sous-estimation de l’importance des institutions pour encadrer la nouvelle économie et le processus de privatisation et enfin la destruction d’une large partie de l’épargne de la population.
2.2.2. Un renfermement partiel : le « protectionnisme par l’incertitude »
L’échec de la première ouverture brutale en 1992 a mené le gouvernement russe du 1er ministre Viktor Tchernomyrdine à un changement total de politique. A partir de 1993 jusque dans les années 1997-1998, se déroulera la seconde phase d’immersion de la Russie dans l’économie mondiale.
D’un « plongeon dans l’ouverture », on passe à un renfermement partiel et à une politique protectionniste controversée qui se matérialise par le retour de certaines formes de régulations ; on assiste notamment au retour et à l’augmentation des droits de douane. Ceux-ci passent à environ 16% en moyenne pondérée, un chiffre significatif mais pas non plus jugé « extrêmement élevé » par J. Vercueil, qui le compare à celui de pays émergents de l’époque.
Une certaine forme d’isolement de la Russie sur la scène internationale apparaît donc, mais le retour des régulations n’en est pas le seul facteur explicatif. En effet, plus que les droits de douane, le manque de structures politiques transparentes, les incertitudes en matière institutionnelles, et le manque d’encadrement dans l’application des règles sont autant de facteurs qui accentuent la mise à l’écart de la Russie en dissuadant les partenaires étrangers
32 SAPIR J., NEKIPELOV A., IVANTER V., KOUVALINE D., La transition russe, vingt ans après, édition des Syrtes, 2012, 229 pages.
PARTIE 2 – La Russie, entre repli et ouverture à l’international
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d’investir dans le pays. J. Vercueil appelle cette forme de politique, le « protectionnisme par l’incertitude ».
2.2.3. Une réouverture financière par le rapprochement avec le FMI
A partir de 1995, le gouvernement russe entame une phase de réouverture, financière et non plus commerciale, qui passe par une tentative de politique de stabilisation avec un accord avec le FMI. 7 ans après son entrée au FMI, la Russie sera le plus grand emprunteur de l’histoire avec 40 milliards de dollars.
Cet accord avec le FMI sert avant tout à stabiliser le rouble et le taux de change pour une certaine période. Cependant, cela se soldera par une dégradation générale de la situation économique. J. Vercueil évoque « des tensions qui ne peuvent se régler que par des impayés, le troc, la dollarisation, les substituts monétaires, l’ensemble débouchant sur un impayé général du pays en 1998 ».
Par ailleurs, l’ouverture financière est motivée avant tout par les déséquilibres internes de l’économie russe de l’époque, en particulier le déficit budgétaire. Vu l’absence d’acteurs ayant un poids assez important pour financer le déséquilibre budgétaire en interne, l’ouverture financière s’avérait nécessaire. Cette ouverture financière n’est donc pas forcément un choix délibéré de la Russie car son avenir en était dépendant.
De plus, l’accord avec le FMI créé une certaine forme de dépendance de la Russie à l’égard des pays étrangers car l’accord avec le FMI prévoit d’ouvrir le système financier au reste du monde et l’Etat s’endette en dollars.
Cependant, l’accord avec le FMI prévoyait des clauses exigeant le maintien du rouble à un niveau stable. Or, à l’époque, déjà, du fait de l’ouverture commerciale, l’économie russe dépendait fortement des exportations d’hydrocarbures. Tout mouvement de chute de ces exportations provoquait une baisse des réserves en devises assurant le maintien de la parité rouble.
On relève donc, à l’époque, une double dépendance : une dépendance des pays étrangers pour financer le déficit budgétaire, mais aussi pour exporter les ressources pétrolières et gazières.
On peut dire que la manière dont l’économie de la Russie s’est ouverte au reste du monde est un facteur clef du krach de 1998. Le 17 août 1998, le gouvernement russe finit même par annoncer « un défaut sur la dette intérieure, un moratoire sur les transactions bancaires en devises et une dévaluation de fait ».
L’accord avec le FMI a donc permis un retour progressif de la Russie sur la scène économique internationale, mais à quel prix ? Et à quel résultat de dépendance ?
L’ouverture financière amorcée par l’accord avec le FMI a fini par provoquer un isolement qui est qualifié par J. Vercueil d’isolement « brutal et important ». Il explique ce
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phénomène par le « comportement de l’Etat » et indique que l’isolement « durera le temps pour l ‘Etat de reconstituer les bases fiscales de sa reprise économique ».
La communauté internationale a accompagné la Russie dans sa transition via le FMI car abandonner la Russie pouvait avoir 3 conséquences potentielles : tout d’abord une instabilité interne en Russie, deuxièmement la répercussion sur l’équilibre régional et international fragile et troisièmement le danger de la force de frappe nucléaire. Il y avait une peur générale de la communauté internationale de voir la Russie s’isoler et se transformer en Cuba ou en Corée du Nord.
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2.3. Du krach de 1998 à aujourd’hui : retour international de la Russie sous l’impulsion de Vladimir Poutine
« Les intérêts nationaux de la Fédération de Russie dans la sphère internationale consistent en la garantie de la souveraineté, dans la consolidation des positions de la Russie, en tant que grande puissance et qu’un des centres influents du monde multipolaire »33
2.3.1. Une volonté affirmée d’ouverture à l’international
 2.3.1.1. OMC, OCDE et Kyoto
Choisir d’intégrer l’OMC, l’OCDE et le Protocole de Kyoto sont des exemples probants de la volonté de la Russie de s’ouvrir indéniablement au reste du monde. En effet, bien que certaines adhésions ne soient pas encore actées ou qu’elles se soient récemment effectuées, les demandes d’intégration initiales ont été émises immédiatement après la chute du bloc soviétique.
Intégration de la Russie à l’OMC (Organisation Mondiale du Commerce)
La candidature de la Russie à l’OMC date de 1993. Dès son indépendance, la Russie a affiché sa volonté de s’intégrer et d’avoir un rôle à jouer sur la scène internationale.
Cependant, le processus d’intégration de l’OMC étant lourd et nécessitant un important investissement de la part des pays postulants, il est très vite apparu que la demande de la Russie n’aboutirait pas rapidement à une décision étant donné l’étendue des problèmes économiques internes de la Russie à l’époque. La question de l’accession à l’OMC est donc devenue secondaire.
Les années 2000-2001 ont vu la reprise de ces négociations et la question de l’OMC a été à nouveau portée comme une priorité politique. 11 ans après, le 22 août 2012, la Russie entrera enfin à l’OMC, devenant ainsi son 156ème membre, soit 19 ans après sa candidature initiale. C’est la première fois qu’un pays met autant de temps à entrer à l’OMC et il est intéressant de découvrir pourquoi.
Du point de vue de J. Vercueil, les négociateurs russes ont sous-estimé la nature asymétrique de la négociation. En effet, pour qu’un pays soit accepté au sein de l’OMC, le processus est lourd : un groupe de travail, composé des membres de l’OMC, se réunit et chacun des pays est en droit de poser des questions au pays candidat qui doit revenir avec une réponse satisfaisant tous les membres du groupe de travail. Si la réponse n’est pas satisfaisante pour un seul des pays présents, la question peut être reposée et cela jusqu’à ce que la réponse satisfasse
33 Concept de sécurité nationale de la Fédération de Russie. Décret présidentiel n°24, 10 janvier 2000
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l’ensemble du groupe de travail. Selon J. Vercueil, la Russie n’avait pas assez bien intégré cet aspect asymétrique comme un élément fondamental de la négociation. En effet, au fur et à mesure que la Russie ne répondait pas aux exigences du groupe de travail, celle-ci retardait son adhésion et cela au profit d’autres pays qui intégraient l’organisation. Parmi ces pays qui ont intégré l’OMC avant la Russie, figuraient des pays de l’ex-URSS. Certains de ces pays ont intégré le groupe de travail concernant la Russie et avaient des questions qui pouvaient embarrasser la Russie. Ceci est un autre facteur additionnel dans le retard des négociations. Le groupe de travail pour l’entrée de la Russie dans l’OMC a été le groupe de travail le plus gros jamais constitué, soit 60 pays (dont l’Union Européenne qui compte pour un pays).
Cette durée des négociations peut aussi montrer que la Russie était un pays qui, à cette époque, manquait de flexibilité et rencontrait des difficultés à se plier aux règles du commerce international telles qu’elles l’étaient à ce moment-là. En effet, certains des intérêts défendus par les négociateurs russes allaient à l’encontre des intérêts du commerce international.
La première implication d’une adhésion d’un Etat à l’OMC est donc de se conformer aux règles de fonctionnement de l’organisation. Pour respecter ces règles, la Russie devra « baisser ses droits de douane à 7,8 % sur les produits, ouvrir davantage un certain nombre de secteurs (d’industries et de services) aux investisseurs étrangers et se conformer aux règles internationales en matière de règlementations antidumping »34.
Cependant, même si l’adhésion à l’OMC impose des devoirs, l’intérêt de l’intégrer est qu’elle donne aussi et surtout des droits. « Les nouveaux membres bénéficient des privilèges que leur accordent les autres pays membres et de la sécurité que leur procurent les règles commerciales », explique l’OMC. Ainsi, « la Russie a désormais accès non seulement aux pratiques commerciales des pays membres mais aussi aux dispositifs communs d’arbitrage, en particulier l’Organe de Règlement des Différends, qui permet de régler des conflits commerciaux entre deux pays membres », note J. Vercueil.
L’intérêt majeur que la Russie avait à intégrer l’OMC concernait notamment les investissements étrangers. En effet, l’OMC offrait à la Russie la possibilité d’intéresser les investisseurs en étant caution de leur engagement dans les règles du jeu du commerce mondial. Attirer des investisseurs étrangers signifiait moderniser l’économie russe et donc augmenter le niveau de vie. La Banque mondiale a calculé, sur la base des prix de 2010, que l’entrée dans l’OMC devrait rapporter à la Russie à court terme environ 49 milliards de dollars par an, soit au moins 3 % de son Produit Intérieur Brut (PIB).
Le retard de l’entrée de la Russie dans l’OMC peut être considéré comme un retard du pays dans l’économie mondiale, notamment par rapport à notre comparatif chinois. En effet, même si le temps que la Chine a mis pour intégrer l’OMC, 15 ans, est comparable à celui de la Russie, les négociations ayant commencé plus tôt, l’accession de la Chine à l’OMC s’est faite en 2001, soit 11 ans avant la Russie. Cette décennie d’écart a su faire exploser la situation économique de la Chine, par rapport à celle de la Russie, de manière fulgurante et faste du fait de l’implantation des entreprises étrangères dans le pays.
34 http://www.lemonde.fr/economie/article/2012/08/22/omc-les-enjeux-de-l-adhesion-de-la-russie_1748447_3234.html
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Même si la Russie espère connaître le même sort que la Chine en termes d’externalités positives sur son économie, il apparaît que la Russie aura du mal à faire aussi bien que le géant chinois.
En effet, cette entrée de la Russie à l’OMC a ses détracteurs qui craignent notamment que le pays peine à surmonter ses problèmes importants tels que la faible productivité, les installations industrielles obsolètes, son industrie manufacturière quasi inexistante ainsi que les barrières administratives et la corruption. Ils soutiennent que la baisse des droits de douane, de 10% à 7% d’ici 2015, permettra aux pays étrangers d’investir le marché russe de produits bon marché, signant l’arrêt de mort de nombreuses industries héritées de l’époque soviétique. Maxime Medvedkov, chargé du dossier d’adhésion à l’OMC, a reconnu que les risques de cette adhésion sont « la baisse des taxes d’importation, la limitation des formes de soutien de l’Etat à certains secteurs et par conséquent la hausse de la compétitivité des produits étrangers »35.
Selon J. Vercueil, la Russie risque de ne pas suivre la même voie que la Chine, car « les conditions sont totalement différentes ». Les exportations russes portent essentiellement sur le pétrole et le gaz, qui ne sont pas sujets à des barrières commerciales. Les coûts du travail élevés ne font pas de la Russie une terre propice à la délocalisation. La situation économique mondiale est surtout très différente de celle de 2001, date à laquelle la Chine a intégré l’OMC. « Etant donné la dégradation de la situation économique de l’Union Européenne, les effets positifs espérés par l’adhésion à l’OMC sur la diversification de l’économie russe seront limités, puisqu’une partie de ces effets dépend de l’intensité de l’activité économique de l’UE, son premier partenaire d’affaires », explique J. Vercueil.
OCDE
Les débuts du rapprochement de la Russie et de l’OCDE en termes de coopération remontent à 1992. C’est en 1996 que la Russie a officiellement demandé à en devenir membre. En 1997, les pays membres de l’OCDE ont déclaré que « l’adhésion de la Fédération de Russie à l’OCDE en tant que membre de plein droit constituait l’objectif ultime du programme de coopération »36. Le 16 mai 2007, le Conseil de l’OCDE a adopté une résolution destinée à ouvrir les discussions pour l’adhésion de la Russie. Le 30 novembre 2007, le Conseil de l’OCDE a approuvé la feuille de route pour l’adhésion de la Russie, soit 15 ans après les débuts de la coopération.
Protocole de Kyoto signé en 2005
Le protocole de Kyoto est un traité international visant à la réduction des émissions de gaz à effet de serre, dans le cadre de la Convention-cadre des nations unies sur les changements climatiques. Signé le 11 décembre 1997, lors de la troisième conférence annuelle de la Convention (COP 3) à Kyoto, au Japon, il est entré en vigueur le 16 février 2005.
35 http://www.lemonde.fr/economie/article/2012/08/22/omc-les-enjeux-de-l-adhesion-de-la-russie_1748447_3234.html
36 http://www.oecd.org/fr/russie/lafederationderussieetlocde.htm
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La Russie, émettrice de 17% des gaz à effet de serre mondiaux en 1990, a adopté le traité à l’issue d’une triple ratification, le conseil des ministres russes le 30 septembre 2004, la Douma le 22 octobre et Vladimir Poutine le 5 novembre. C’est le « Oui » de la Russie qui a débloqué le protocole de Kyoto. En effet, pour entrer en vigueur, le protocole nécessitait que les pays signataires cumulent au moins 55M des émissions de CO2 en 1990. En l’absence des Etats-Unis (émetteurs de 23% des émissions de CO2), la ratification par la Russie était indispensable.
 2.3.1.2. Quelle est la situation actuelle de la Russie face aux Investissements Directs à l’Etranger (IDE) ? Pourquoi la Russie intéresse-t-elle moins que la Chine ?
Au regard des investissements étrangers sur la scène internationale, la Chine est la deuxième destination des flux d’IDE derrière les Etats-Unis alors que la Russie n’est qu’à la neuvième place.
On peut se poser la question de savoir pourquoi la Russie intéresse moins les investisseurs étrangers que la Chine ? Quels sont les « key success factors » de cet engouement pour la Chine ? Y-a-t-il des aspects sur lesquels la Russie pourrait s’appuyer afin d’entrer dans la compétition ?
En 2011, selon le Rapport sur les investissements mondiaux 2012 de la CNUCED, les IDE de la Chine s’élevaient à 123 milliards de dollars alors que ceux de la Russie ne s’élevaient qu’à 53 milliards37. Bien que les flux d’IDE en Russie aient considérablement augmenté au début des années 2000 (multipliés par 3 entre 2002 et 2007), leur part dans le PIB (1,5%) est restée faible au regard de la croissance du pays et du potentiel de l’économie russe.
Malgré l’entrée de la Russie à l’OMC, on peut expliquer les faibles performances en termes d’IDE par le nombre de barrières encore trop important pour attirer les investisseurs étrangers, notamment les PME.
Au niveau économique, si la Russie a engagé ces dernières années des réformes dans le bon sens, la mise en place de l’aide à l’investissement n’en est qu’à ses débuts. En effet, de nombreuses barrières subsistent : les problèmes administratifs (règles comptables et législations compliquées), le climat d’investissement encore largement perçu comme instable et donc défavorable à l’étranger (corruption), les incertitudes concernant l’Etat de droit demeurent importants (violation de la propriété intellectuelle), et la fermeture aux investissement étrangers de nombreux secteurs jugés stratégiques, en particulier ceux liés aux matières premières, à l’industrie lourde et à l’aéronautique, où les participations étrangères majoritaires sont soumises à l’autorisation.
Un deuxième aspect qui peut être soulevé est d’ordre « géographique ». En effet, le territoire russe s’amenuise au fur et à mesure de la prise d’ « autonomie » de certains Etats, par exemple les revendications nationalistes Iakoutes38. Aussi, des tensions aux frontières se profilent (enclave de Kaliningrad, îles Kourile).
37 http://www.planet-expert.com
38 Courrier International Hors série. Septembre-octobre-novembre 2011. Russie. Un autoportrait. (article p.57 datant du 9 juin 2001)
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De plus, l’espace régional se concentre de plus en plus sur les zones les plus peuplées et productives au détriment des périphéries en difficulté. D’autre part, la grandeur démesurée du pays, les périphéries lointaines sont de moins en moins contrôlées par Moscou et deviennent de plus en plus autonomes.
Enfin, le délabrement des infrastructures de transport (routes, rails, etc.) et de l’outil industriel semblent être « un puissant repoussoir » pour les investisseurs étrangers. Par exemple en 2001, le gouvernement n’investissait que 16 % du PIB dans leur rénovation, alors que l’histoire de l’après-guerre en Allemagne, en France ou encore au Japon montre que ces investissements devraient plutôt être de l’ordre de 25 à 30 % pour avoir une quelconque utilité économique39.
Malgré tout, une nette amélioration se fait sentir en 2012, année où la Russie gagne 8 places dans le classement Doing Business de la Banque Mondiale, du fait de la simplification des procédures d’enregistrement des sociétés, de la facilité d’obtention des permis de construire, et de l’informatisation du mode de paiement de l’impôt.
La Chine, deuxième destination des flux d’IDE, figure en tête du classement des économies les plus attractives pour les compagnies transnationales pour 2012-2014.
Malgré des aspects négatifs pouvant freiner l’investissement étranger en Chine, que l’on retrouve aussi au sein de la Russie, tels que le manque de transparence, l’incertitude juridique, la faible protection en matière de droits de propriété intellectuelle, la corruption… ou encore d’autres points faibles propres à la Chine comme la difficulté pour les occidentaux d’appréhender l’approche des affaires au niveau culturel et des pratiques, les faiblesses du « middle management » et le turnover très important au niveau du personnel, la Chine attire toujours autant les investisseurs étrangers. Il est intéressant de voir pourquoi ? 40
Premièrement la Chine constitue un marché inexploité et un potentiel de croissance considérable. En effet, c’est le plus grand marché intérieur du monde avec 1,3 milliards de consommateurs potentiels. C’est également un marché en forte expansion (avec au minimum 8% de croissance annuelle). D’autre part, l’avantage indéniable de la Chine reste ses faibles coûts de main d’oeuvre malgré une hausse ces cinq dernières années sur certains secteurs. Enfin, avec le développement des provinces à l’ouest, la Chine offre de nouvelles opportunités, en particulier dans la province du Sichuan.
Avec 143 millions d’habitants, la Russie ne peut rivaliser avec la Chine en termes de consommateurs potentiels. La main d’oeuvre étant hautement qualifiée en Russie, il est également impossible de proposer les mêmes services aux investisseurs étrangers que ceux proposés par la Chine. Cependant, la Russie a également des atouts considérables sur lesquels elle doit absolument jouer si elle veut revenir parmi les figures qui comptent dans un système mondialisé. Parmi ses atouts, figurent en tête de classement ses importantes ressources naturelles, son potentiel d’investissement encore sous-exploité, et sa main-d’oeuvre hautement qualifiée (donc plus chère que celle de la Chine).
Pour augmenter le capital-séduction de la Russie aux investisseurs étrangers, le FMI préconise quatre réformes structurelles : la réforme du secteur financier (restructuration des
39 http://www.cairn.info/article.php?ID_ARTICLE=CPE_032_0004
40 http://www.planet-expert.com/fr/pays/chine/investissement-direct-etranger-ide
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banques, le développement du secteur privé), la restructuration industrielle (la libéralisation de l’investissement direct étranger et du commerce international), le resserrement de la gestion budgétaire, et l’amélioration de la compétitivité, de la transparence et de la responsabilité des monopoles d’infrastructure.
 2.3.1.3. Une ouverture culturelle internationale
L’organisation d’événements, culturels et sportifs, est un réel facteur de développement du pays hôte. Il lui permet principalement d’asseoir sa volonté d’ouverture internationale, d’établir les bases d’échanges internationaux et de redynamiser son économie.
L’organisation d’événements tels que les Jeux Olympiques ou la Coupe du Monde de Football entraîne de nombreux changements au sein de la société accueillante, qui de ce fait doit s’ouvrir totalement sur le monde.
Ces événements internationaux, sportifs ou culturels, sont sources d’externalités positives qui auront un effet sur le long terme. L’atout majeur, pour le pays d’accueil, est une hausse du dynamisme économique avec notamment la création d’activité économique ou encore l’attraction touristique.
Le rendement économique est un des critères majeurs analysés par les commissions d’organisation. L’analyse économique d’un événement tient compte de ses avantages (revenus marchands et externalités positives) diminués de ses coûts (dépenses et externalités négatives). Entre plusieurs projets d’accueil, les décideurs (le C.I.O. pour les Jeux Olympiques, la F.I.F.A. pour la Coupe du Monde de Football) doivent choisir celui qui affiche le bénéfice actualisé le plus élevé.
Un second atout non négligeable concerne l’aménagement du territoire (transports, infrastructures, services publics…) qui sera bénéfique pour le pays à long terme. En effet, lors de la présentation des projets, les gouvernements mettent à disposition des infrastructures qui leur vaudraient d’être élus « pays organisateur ». L’organisation de tels événements permet de débloquer des fonds afin d’aménager le territoire. Ces investissements ne verraient pas le jour sinon.
Ce point est très important pour un pays comme la Russie qui a des infrastructures vieillissantes, un manque d’investissement et un réseau de transports quasi inexistant ou inefficace. A ce propos, Julien Vercueil nous a fait savoir que la vitesse moyenne d’une charge transportée par rail est la même aujourd’hui que dans les années 60, à savoir environ 40 km/h. Aucun investissement n’a été fait à ce niveau-là depuis 50 ans.
Le troisième aspect relatif à l’organisation d’événements mondiaux est la cohésion sociale. Dans le cadre de Jeux Olympiques, être le pays accueillant est un réel privilège. Pour cela le pays hôte doit répondre aux critères requis en termes d’infrastructure, de rendement économique mais également d’un point de vue social comme le respect des droits de l’Homme ou la liberté de la presse. Si un Etat ne rentre pas totalement dans ces critères, il devra s’engager à
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ce que des changements soient effectués pour qu’il puisse accueillir les Jeux dans le respect total des libertés.
Dans le cadre d’organisation d’événements internationaux, l’ouverture sur le monde passe notamment par la couverture médiatique qui met le pays hôte au centre du monde pour un instant.
Dans ce cadre d’ouverture internationale, la Russie organisera cinq événements majeurs sur 7 ans entre 2013 et 2020: les Universidades de 2013 (Jeux universitaires mondiaux) à Kazan (Tatarstan), puis les Jeux Olympiques d’hiver de 2014 à Sotchi, suivis par les Mondiaux de natation 2015, à Kazan, certains matchs de la Worldcup 2018 et enfin l’Exposition Universelle 2020 si la candidature de Ekaterinbourg est validée41.
2.3.2. L’héritage soviétique du communisme dans la stratégie extérieure de la Russie moderne
« (…) la guerre froide nous a laissé, pour ainsi dire, des ‘obus non explosés’. Je pense aux stéréotypes idéologiques, aux doubles standards et aux autres clichés hérités de la mentalité des blocs. » Vladimir Poutine. Président de la Fédération de Russie, Conférence de Munich sur la Sécurité. 10 février 2007.
JM. Chauvier, journaliste et essayiste politique, spécialiste de l’URSS et de la Russie, décrit le monde russe comme « un monde à part ». Il décrit « la psychologie particulière d’un peuple et de dirigeants historiquement marqués par leur filiation soviétique, souvent mal saisie par une intelligentsia occidentale hautaine et donneuse de leçons ».
Le poids du passé pèse sur le présent de la Russie. Dans la mesure où « la Russie cherche à reconquérir son influence perdue contre l’ambition des leaderships émergents en Eurasie post-communiste – principalement les puissances américaine, chinoise et européenne – la Russie a été amenée à adopter une stratégie d’opposition et de défense de ses intérêts nationaux ». Les inerties soviétiques restent incroyablement présentes dans le cheminement stratégique de la nouvelle Russie. Le symbole supérieur de ces inerties est le maintien du statut politique de l’arme nucléaire42.
En effet, l’atome a eu une indéniable fonction politique dans la stratégie globale de l’ancien régime, tout comme au temps de la transition post-communiste où il représentait un des seuls liens majeurs avec le passé international prestigieux de la Russie communiste. Dans le cadre d’un équilibre bipolaire de la terreur, pendant la période de guerre froide, l’atome a permis à l’URSS d’exister sur la scène mondiale en tant que grande puissance mondiale égalitaire avec les Etats-Unis. Il se présentait comme l’élément moteur de la politique extérieure de l’empire soviétique à la fois comme levier offensif (d’extension de sa zone d’influence
41 http://www.lematin.ma/express/Apres-les-JO-et-le-Mondial_-Poutine-veut-l-Expo-2020-en-Russie/180073.html
42 Jean GERONIMO. La pensée stratégique russe. Guerre tiède sur l’échiquier eurasien.
PARTIE 2 – La Russie, entre repli et ouverture à l’international
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idéologique) et comme levier défensif (de sa protection contre l’hostilité endémique du capitalisme).
La menace permanente du système communiste par l’ennemi capitaliste américain (rappelons, ici, la tentative américaine de contenir et d’affaiblir la puissance communiste selon la ligne anti-soviétique de Zbigniew Brzezinski – politologue américain d’origine polonaise, conseiller à la sécurité nationale du Président des États-Unis Jimmy Carter, de 1977 à 1981), a structuré chez les dirigeants russes des réflexes sécuritaires surdimensionnés et quasi instinctifs.
Aujourd’hui, encore, la Russie reste une importante puissance nucléaire et les valeurs communistes sont encore présentes dans la stratégie extérieure de la Russie moderne. Cet héritage identitaire laissé par l’URSS est associé au rôle stratégique et à la fonction dissuasive de l’arme nucléaire, comme « levier » de sa puissance géopolitique et, à terme, de son influence sur les grandes instances décisionnelles internationales.
Avec l’énergie, l’atome reste aujourd’hui un des leviers essentiel sur lequel s’appuie la Russie dans sa stratégie de retour sur la scène mondiale.
Concernant l’héritage de la grandeur soviétique, retrouverait-on, aujourd’hui encore, des résidus du rêve mégalomaniaque de la nomenklatura russe de pouvoir reconstituer, par le chantage économique au gaz et l’intimidation armée, la zone d’influence de l’ex empire soviétique?43
C’est une partie que nous aborderons dans la troisième partie de ce mémoire concernant l’utilisation des ressources par l’Etat.
2.3.3. Une stratégie de partenariats internationaux
« Ievgueni Primakov (Ministre des Affaires Etrangères de 1996 à 1998) a eu le mérite de réintroduire en Russie une véritable vision de politique étrangère par l’invention d’un monde multipolaire, dans lequel la Russie contrebalancerait l’influence totalitaire des Etats-Unis, en formant un nouveau bloc politico-militaire avec des alliés tels que l’Inde, la Chine, ou même l’Iran et l’Irak ». Victor Loupan, 2000
La Russie ne cherche décidément pas à être un pays solitaire et a compris que des alliances stratégiques sur le plan de l’échiquier économique international lui étaient nécessaires pour son évolution propre mais également pour contrer l’hégémonie américaine.
Tout comme I. Primakov, V. Poutine emploie de façon récurrente le terme « multipolarité » comme un élément clef de sa politique étrangère.
Etant donné que nous nous sommes efforcés, dans ce mémoire, d’étudier l’évolution de la Russie comparativement à celle de la Chine, il est intéressant d’apprécier l’intensification de la coopération entre ces deux nations : la stratégie « russo-chinoise » ou « sino-russe ».
43 http://coboso.free-nux.org/?page_id=21
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36
« L’utilisation du rouble et du yuan au lieu du dollar dans les échanges commerciaux Russie/Chine s’inscrit dans le sillage du renforcement économique des deux pays », a déclaré Vladimir Poutine le 23 novembre 2010.
Durant la seconde moitié des années 1990 et le début des années 2000, la Chine est apparue comme un client important pour les armes russes. En effet, depuis plus de 10 ans, la Chine s’appuie largement sur la Russie pour réaliser sa modernisation militaire.
C’est également désormais vers la Chine que la Russie se tourne pour écouler ses hydrocarbures devant la stagnation de l’Europe actuellement en période critique de crise. Les russes se sont engagés à livrer 15 millions de tonnes de pétrole par an à la Chine de 2011 à 2030.
De plus, la Russie a réussi à faire entrer dans son jeu deux des principales puissances asiatiques. L’Organisation de Coopération de Sécurité, dont la Chine est membre et où l’Inde a un statut d’observateur, a joué un rôle important dans cette évolution qui fait de la Russie le fléau de la balance pour les relations Sino-Indiennes44.
La montée en puissance de la Chine dans les relations avec la Russie, mais aussi de l’ensemble de la zone Asie-Pacifique, rend d’autant plus important la veille stratégique sur l’Asie centrale qui est aujourd’hui l’une des bases de la stratégie russe. La Russie apprend petit à petit à jouer selon les règles d’un monde multipolaire.
La Russie se tourne également vers le bloc européen et le 15 février 2011, Sergueï Lavrov, Ministre des Affaires Etrangères de la Fédération de Russie, a annoncé que « toutes les conditions se trouvent réunies pour que la modernisation de la Russie devienne un projet paneuropéen, comme ce fut le cas du temps de Pierre le Grand ».
Jean-Bernard Pinatel45 a écrit l’ouvrage « Russie, Alliance vitale » qui est un véritable plaidoyer pour une alliance stratégique de la Russie avec l’Europe. Cette alliance permettrait, selon lui, aux européens et aux russes de se révolter contre le nouvel ordre mondial insidieusement imposé par la Chine et les Etats-Unis. Selon lui, cette alliance européano-russe est aussi indispensable que bénéfique à la stabilité de notre continent46.
44 Jean GERONIMO. La pensée stratégique russe. Guerre tiède sur l’échiquier eurasien.
45 Général (2S), expert reconnu des questions géopolitiques, président d’honneur de la Fédération des Professionnels de l’Intelligence Économique, docteur en études politiques, diplômé en physique nucléaire, breveté de l’École Supérieure de Guerre et ancien auditeur de l’IHEDN
46 http://www.geopolitique-geostrategie.fr/general-jean-bernard-pinatel/russie-alliance-vitale
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37
***
Pour conclure sur cette partie abordant la situation de la Russie sur l’échiquier international, on peut relever que la transition post-communiste au niveau international a suivi les secousses chaotiques de la transition économique de cette période, avec des périodes alternant repli et ouverture.
Il est intéressant de mettre l’accent sur la relation bilatérale que la Russie a eu pendant très longtemps avec les Etats-Unis, notamment pendant la guerre froide, période qui a épuisée l’URSS et qui l’a empêché de saisir les opportunités internationales et d’ouvrir son économie assez rapidement sur un monde international changeant et devenant multipolaire.
L’isolement que la Russie a pu connaître (forcé ou volontaire), à certaines périodes, ainsi que sa situation économique chaotique ont également laissé des traces dans l’inconscient collectif, notamment au niveau des investisseurs étrangers qui montrent une certaine réticence à investir dans ce pays qui effraie de par son organisation paraissant obscure et non sécurisée d’un point de vue extérieur.
Enfin, mettons en parallèle les choix politico-économiques de la Chine et de la Russie au sein de la conjoncture internationale. Il apparaît clairement que la Chine et la Russie n’ont pas suivi les mêmes chemins.
En effet, l’introduction d’éléments capitalistes, abordés dans la première partie de ce présent mémoire, dans les économies russes et chinoises par le pouvoir politique n’est pas le seul révélateur des divergences entre les deux modèles.
Sur le plan de la réaction à la conjoncture économique extérieure dans les années 1990, l’URSS a montré davantage de fragilités que la Chine.
L’URSS est longtemps restée économiquement coupée de l’économie mondiale sur le plan financier exception faite de l’inflation « importée » dans les années 1970. Cette situation sera brutalement renversée lors de l’entrée de la Russie au sein de l’économie mondiale comme l’a démontré la crise du rouble en 1998 qui a été suivie d’une forte dévaluation.
Alors que, la Chine a, pour sa part, été beaucoup plus intégrée au sein de l’économie mondiale et de façon progressive et linéaire sans changements bouleversants.
La Chine, pays sous-développé et très affaibli par les guerres et les famines, commence son émergence internationale dès 1949 par une révolution culturelle avec Mao Zedong, puis une transition politique et économique soutenue par les USA. A cette même période, la guerre froide isole l’URSS, grande puissance mondiale, du reste du monde.
Dès 1978, Deng Xiaoping donne le ton de l’ouverture économique du pays asiatique sur l’extérieur avec la création d’une législation autorisant le capitalisme, faisant sortir le pays de son isolement et de son autarcie économique.
Dans les années 90, le Renminbi (RMB) a dopé les exportations après 1994. Vers 1997, malgré la crise des pays d’Asie du sud-est, la Chine et Taiwan constituent les seuls pays d’Asie
PARTIE 2 – La Russie, entre repli et ouverture à l’international
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ayant un taux de croissance positif à cette période. En outre, la Chine apparaît bien mieux intégrée que la Russie dans le commerce agricole international (deuxième producteur de blé, premier producteur de riz) avec une forte volonté de sortir d’une économie de subsistance basée sur la seule agriculture.
De plus, les provinces à la main d’oeuvre peu chère du Hunan, du Shandong et du Guangxi et les ZES permettent à la Chine d’entrer dans la division du travail et la régionalisation au sein de la Façade d’Asie pacifique.
En 1997, la Chine est très bien placée au niveau des flux financiers internationaux car elle est, déjà, le deuxième récepteur d’IDE mondiaux.
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‘’Les facteurs écologiques et énergétiques constitueront, dans les dix ou quinze prochaines années, la principale cause des conflits politiques et militaires. La lutte pour les ressources sera portée à son paroxysme, générant une confrontation politique et économique. On ne peut exclure, sur ce terrain, la possibilité d’une confrontation militaire.’’
Général Makhmut Gareev47
PARTIE 3 – La Russie, une mauvaise exploitation des ressources du pays
Bien que possédant assez de ressources pour être auto-suffisante, la Russie reste dans une position d’hyper dépendance vis-à-vis de la rente des exportations de ses produits pétroliers (gaz naturel inclus). Nous allons expliquer ce phénomène dans cette partie ainsi que les raisons de la stagnation de son économie.
3.1. Une économie basée sur une économie de rente
Malgré une politique de diversification lancée en 2003, la Russie conserve une grosse dépendance par rapport à la rente de ses matières premières, représentant 80% de ses exportations. On pensera principalement aux dérivés de produits pétroliers, mais aussi au bois et à la sidérurgie.
47 GERONIMO J., Où va la Russie ? Moscou, à la recherche d’une identité postsoviétique
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3.1.1 Le cas du pétrole
Premier producteur et exportateur mondial de gaz naturel, troisième producteur et second exportateur de pétrole, représentant près de 70% des exportations, ils représentent la source de revenu principal de la Russie.
La transition de l’économie Russe après la chute de régime soviétique a mis la Russie dans une situation de crise financière. La réponse du gouvernement a été une restructuration de son industrie, centrée sur différents programmes de privatisation. L’une d’entre elle fut la privatisation partielle de l’entreprise Gazprom (part de l’Etat : 51%), possédant le monopole de l’industrie gazière russe, de l’extraction à la distribution. Cette privatisation a permis non seulement d’acquérir des fonds pour son développement, mais aussi d’acquérir une certaine crédibilité auprès des investisseurs.
Bien que privatisé, le géant Gazprom a sans conteste conservé un énorme soutien du gouvernement russe comme peut en témoigner la loi de 2006 (Russian Federal Law No. 147-FZ), accordant à Gazprom le droit exclusif de l’export du gaz naturel russe en Europe. Par la suite, Gazprom profitera de cette protection pour négocier des contrats d’approvisionnement sur le long terme (25 ans) avec l’Europe lui permettant d’assurer des ressources pour l’exploitation de nouveaux gisements. Le gouvernement russe, quant à lui, y retrouve une source de revenus au travers des différentes taxes d’export sur les dérivés pétroliers, négociées avec chacun des pays importateurs. On retrouve ce schéma de semi-privatisation pour favoriser l’investissement combiné à une protection étatique chez la quasi-intégralité des grands industriels russes, laissant de côté les politiques d’ouvertures à l’international ou au développement de la compétitivité. Comme le dit Jacques Sapir en commentant l’omniprésence de l’Etat aussi bien au niveau des investissements et des banques qu’au niveau de la direction des entreprises : « Même les plus libéraux des russes (…) ont compris qu’il valait mieux se poser la question de comment rationaliser l’intervention de l’Etat que (…) de la réduire (l’intervention de l’Etat). »
Suivant ce modèle, la Russie arrive à tirer profit de ses ressources. A titre indicatif, les recettes de Gazprom, seules, ont contribué à plus de 25% des recettes du gouvernement sur la période 2007-2008. En élargissant cela à l’intégralité du secteur pétrolier, ce programme ayant été accompagné par une hausse du prix des hydrocarbures (et des matières premières en général) sur la période 1999-2008, les exportations de produits pétroliers ont représenté plus de 50% des recettes de l’Etat sur cette période. Ainsi, la Russie a non seulement été capable d’éponger la crise post-transition de 1998, de créer un fond souverain russe pour les investissements futurs mais a également su tirer assez de bénéfices pour limiter les effets de la crise financière de 2009. Le fond souverain fonctionne de la manière suivante : lorsque le prix du baril de pétrole est supérieur à 91$, tout l’excédent est transféré au fond souverain.
Bien qu’ayant été une méthode très efficace pour rétablir la situation financière de la Russie, la majorité des bénéfices liés à la rente des matières premières est réinvestie dans le même secteur, l’exploitation de nouveaux gisements ayant été privilégiée à l’innovation. On remarquera d’ailleurs que l’industrie pétrolière russe est sujette à beaucoup de critiques en termes de conformité environnementale, la Russie ayant signé le protocole de Kyoto, utilise toujours des procédés vieux de 30 ans pour le raffinage.
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Nous reviendrons sur les limites de ce modèle dans la partie 3.2, traitant des dangers de la dépendance de la Russie quant à l’industrie pétrolière.
3.1.2 Pourquoi ce modèle, et comment en sommes-nous arrivés à la situation actuelle
 3.1.2.1 Le Complexe Militaro-Industriel Russe et l’époque soviétique
C’est en remontant aux révolutions d’Octobre 1917 que l’on trouve les origines de l’industrie russe, lors de la création du Complexe Militaro-Industriel (CMI), regroupant plusieurs centaines d’entreprises, se concentrant autour du développement de la sidérurgie, de l’aéronautique, du spatial et de l’armement, ce dernier ayant initialement pour but de renforcer la force de l’armée rouge. En assurant lors de la seconde guerre mondiale un approvisionnement record en termes de volume, ce fût à ce moment que l’industrie de l’armement Russe a acquis sa notoriété. Déjà à l’époque, on constate que l’URSS a préféré investir sur quelques secteurs précis, apportant des résultats rapides, au détriment de la diversification et des biens de première nécessité.
Par la suite, l’activité militaire du CMI diminue, au profit de la production en grande quantité des équipements médicaux et agricoles. C’est aussi grâce au CMI que l’URSS arrive à rivaliser avec les USA lors de la guerre froide, de par sa recherche, employant près d’un quart de la population comprenant deux tiers des scientifiques et techniciens qualifiés du pays.
A la fin des années 80, la politique de désarmement de Gorbatchev effraie les scientifiques du CMI qui commencent, pour la moitié d’entre eux, à partir du pays pour aller travailler en Corée du Sud, aux USA ou en Europe. Le CMI durera jusqu’en 1992 où il est aboli et où les projets de privatisation commencent à apparaître. Cela fait depuis quelques années que les salaires sont moins attractifs, la chute de l’URSS ayant entraîné une perte considérable de leur activité. Certaines entités du CMI restent ouvertes uniquement pour éviter un scandale social dû aux licenciements. De nouveau, on constate qu’une grande partie des « cerveaux » fuit le pays à la vue de la réduction des budgets de recherche en armement (-30%) et des nombreuses critiques de la R&D russe, notamment à propos du faible nombre de brevets déposés et de leurs lacunes en électronique.
La population russe commence aussi à tirer les leçons de sa politique économique concentrée sur le militaire et l’armement au détriment des réels besoins de la population, la défense ayant été privilégiée à la survie. Il convient ici de notamment citer Poutko qui déclara en 1994 : « Dans aucun secteur le progrès technique ne s’est développé aussi vite que dans celui des armes de destruction massive et des vecteurs chargés de les transporter. Mais est-ce vraiment un progrès? ‘Une Haute-Volta chargée de fusées’ : voilà le surnom de notre défunt pays, un pays paradoxal où la misère n’empêchait pas l’hypertrophie des budgets d’armement et où on manquait des choses les plus nécessaires, produits alimentaires et médicaments, alors que les arsenaux débordaient de chars, de sous-marins et de bombardiers ».
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La fin du CMI sera aussi accompagnée par une grande raréfaction des outils de la vie quotidienne, qui bien que représentant un poids mineur vis-à-vis de l’armement, étaient bels et bien produits dans les usines.48
Par la suite, on constatera que 90% des anciennes entreprises du CMI (encore existantes) participent encore à la fabrication d’armes, non plus pour l’armée rouge mais pour ses clients internationaux tels que l’Inde, l’Algérie ou la Chine, l’exportation étant coordonnée par l’agence Rosoboronexport crée par Vladimir Poutine en novembre 2000.
 3.1.2.2 L’arrivée de la crise de 1998
Face à la crise de 1998, il convenait de trouver une réponse rapide pour rétablir le pays. La création d’une réelle compétitivité à l’international pour l’ensemble de l’économie russe aurait pris trop de temps en plus de demander des investissements considérables et risqués aussi bien pour les capitaux russes que les capitaux étrangers. La solution la plus évidente fut donc de se concentrer sur l’exploitation des ressources du pays pour assurer une entrée d’argent à court terme et ainsi s’acquitter des dettes.
Le lancement de cette politique a été suivi par l’augmentation générale du prix des matières premières, engendrant des recettes largement supérieures à ce qui avait été prévu au départ. Le prix du baril de pétrole a été multiplié par 5 entre 2000 et 2008 si bien que, avant la crise de 2009, certains analystes comptaient la Russie comme un des pays dont l’économie allait dépasser celle des Etats-Unis et de l’Union Européenne d’ici 2030. C’est donc bien le pic pétrolier qui a permis au pays de réduire sa dette, d’augmenter le niveau de vie ainsi que de rétablir sa monnaie après une inflation énorme due à la dévaluation du rouble (84% lors de la crise 199849).
Face à la crise de la zone Euro, la Russie utilise son fond souverain. Elle continue à garder des fonds pour les années à venir : plus de 40 milliards de dollars ont été mis de côté, et cela, uniquement pour la période 2012-2013.
Pour dresser un bilan sur l’économie de rente russe, nous dirons qu’elle est extrêmement profitable, si bien qu’elle permet au pays de se protéger de la crise et de continuer à investir. Cependant, le modèle atteint ses limites de par son unilatéralité envers le secteur pétrolier et son développement concentré uniquement sur l’exploitation, au sens brut, des ressources.
Un très bon exemple des limites du modèle de l’économie de rente de la Russie est l’exportation du bois. La Russie détient plus d’un quart des réserves du bois mondial et elle en est le premier exportateur. J.SAPIR soulève le fait intéressant suivant : « Si vous achetez un meuble chez IKEA, vous avez deux chances sur trois que ce soit fait avec du bois russe (…) Comment se fait-il qu’il n’y ait pas une industrie des meubles russes ? ». Tout le problème est là, la Russie continue à vendre du bois à IKEA, qui va fabriquer les meubles à l’étranger, pour ensuite les revendre en Russie, plutôt que d’innover et de développer le reste de la chaîne de valeur.
48 Cyrille Gloaguen – Le complexe militaro-industriel russe, Entre survie, reconversion et mondialisation
49 Fabien Renou « ARGENTINE, RUSSIE, THAÎLANDE… CES CRISES ONT RUINÉ LES ÉPARGNANTS », 2008
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Offrant des profits gigantesques pour le moment, mais héritant d’une position plus que risquée à la vue de l’évolution du marché de l’énergie, nous utiliserons les propos d’Yves Zlotowski pour conclure : « A court terme, seule une baisse prononcée des prix du pétrole paraîtrait susceptible de faire dévier l’économie russe de cette trajectoire. »
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3.2. Une Russie hyper dépendante, une situation dangereuse avec plus que des enjeux économiques
Plus qu’une source de revenue, les hydrocarbures sont une véritable arme diplomatique ainsi qu’un facteur important du maintien de la paix sociale au sein du pays. Dans cette optique, il est légitime de se demander si le modèle économique actuel permet une certaine sérénité quant à l’avenir social et économique du pays.
3.2.1 Les menaces autour du secteur pétrolier
La Russie, bien qu’ayant annoncé la présence de nouveaux gisements sur ses terres, peut laisser perplexe quant à leur exploitation. En effet, nous utiliserons encore une fois les propos d’Yves Zlotowski quand il déclare que « les options sont limitées dans la mesure où la technologie et les financements sont devenus indispensables à la viabilité du secteur. Le secteur gazier fait également face à de nouveaux défis. Confrontée à des concurrences nouvelles, la part du gaz russe dans la production mondiale tend à décroître depuis 1995. Si Gazprom est protégé, à court terme, par la durée de ses contrats, la baisse des revenus gaziers est inéluctable ».
Qu’entend-il par-là ? Il entend que la Russie a de plus en plus de difficultés à exploiter les réserves, et que leurs recherches se concentrent maintenant sur des zones beaucoup plus difficiles d’accès, zones au sein desquelles les technologies d’extraction russes atteignent leurs limites. On parlera notamment des zones du cercle arctique ainsi que des forages « reculés » de Sibérie orientale. De plus, même si l’immensité des volumes extraits pour le moment a permis d’assurer les marges malgré des technologies en retard, l’arrivée de nouveaux acteurs pourrait bien faire accroître la pression sur le géant russe. Il faut aussi ajouter à cela la pression des normes environnementales mondiales déjà en vigueur (Protocole de Kyoto) ainsi que celles en cours d’élaboration (Programme des Nations Unies pour l’Environnement, G20).
La Russie semble avoir bien conscience de cette menace comme en témoigne le rachat récent de TNK-BP (mars 2013) par Rosneft, ainsi que l’alliance de Gazprom avec le géant Shell pour l’exploitation des gisements du cercle arctique.50
Si l’on regarde maintenant la concurrence au sein du secteur pétrolier, un acteur est définitivement menaçant : l’Australie. En effet, même s’il restait plutôt discret sur le secteur pétrolier jusqu’à présent, la récente découverte d’un gisement de pétrole de Schiste dans le bassin d’Arckaringa pourrait bien faire changer les choses.
Dans la même optique d’exploitation des réserves de pétrole dites « de schiste », les Etats-Unis, déjà grande puissance pétrolière, a annoncé l’exploitation future de ses gisements. Même s’ils sont les premiers à avoir annoncé leur programme, beaucoup d’autres pays ont déjà
50 http://www.rfi.fr/emission/20130409-gazprom-s-allie-shell-forer-arctique-le-petrole-schiste-russie
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lancé des recherches ayant abouti à la découverte de gisements. Parmi eux, il convient de citer l’Allemagne, la Suède, la France, le Brésil, la Chine, ainsi que l’Estonie et le Maroc.
Qu’est-ce que cela va changer ? Tout d’abord une forte augmentation de l’offre pétrolière à l’échelle mondiale, ce qui résultera sans conteste par une baisse du pouvoir de négociation des grands acteurs actuels, parmi lesquels la Russie se trouve aux premières loges ! En effet, le pétrole et les équipements impliqués (oléoducs, gazoducs) constituent un des leviers de négociation des plus puissants pour la Russie. C’est même sur eux que reposent la plupart de ses partenariats avec ses pays voisins (alliance douanière Biélorussie-Russie-Kazakhstan), ainsi qu’avec l’ensemble de l’Europe de l’Ouest.
Plus qu’un moyen de négociation, le terme de « moyen de pression » peut-être employé, chacune des entités concernées négociant les taxes de transit du pétrole sur leurs terres en l’échange d’un tarif préférentiel. Cela s’est vérifié à plusieurs reprises au cours des dernières années avec l’Ukraine, où les conflits s’enchaînent concernant l’accès au marché européen : rupture de l’approvisionnement, accusation de vol de gaz, renégociation des tarifs… De même, que va-t-il en être de l’union douanière entre la Russie la Biélorussie et le Kazakhstan lorsque les nouveaux acteurs seront présents sur le marché ? Pour la Russie, le marché chinois est pour le moment accessible via ces partenaires, mais qu’en sera-t-il lorsque les « nouveaux » arriveront avec des tarifs plus compétitifs et des volumes plus importants ? Shell a annoncé avoir mis au point un procédé d’extraction à partir du pétrole de schiste rentable avec un baril à 30$… De nouvelles alliances/rachats stratégiques apparaîtront sûrement, certes, mais le fait de se concentrer sur l’exploitation en laissant de côté l’innovation permettra-il à la Russie d’assurer sa compétitivité sur un marché de l’énergie en pleine phase de transition ? Telle est la question.
3.2.2 Le combat contre une économie unilatérale
La Russie a tout à fait conscience du grand manque de diversification de son industrie, comme en témoigne le présent Vladimir Poutine lors de son discours du 17 octobre 2011 dans lequel il indique vouloir « accélérer sensiblement la diversification et le renouvellement de l’économie nationale ». Le tout s’articulant autour de trois principes qui sont la création d’entreprises à cycle complet de production, la mise en place de productions à forte composante scientifique et la création de nouveaux emplois.
Une loi votée en 2008 définit 42 secteurs comme stratégiques, limite la participation de groupes étrangers à 50% et les soumets à une commission politique avant de leur accorder un droit d’entrée. On compte parmi ces secteurs le nucléaire, la défense, l’énergie, l’aéronautique mais aussi les médias et la télévision. On soulignera que la définition de ces secteurs est difficile et que l’on compte certains secteurs indéniablement stratégiques à l’échelle mondiale comme manquant dans cette liste, comme par exemple l’industrie logicielle.
Ainsi, si la Russie de la fin des années 1990 se caractérise par la reconstitution des capacités financières, le désendettement massif, la prise d’autonomie, le renforcement du secteur énergétique, l’augmentation des échanges internationaux, l’Etat n’en agit pas moins de manière à isoler l’économie russe ou comme dit J. Vercueil « à mettre un certain nombre de barrières aux investissements étrangers etc… ».
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Des tentatives de diversification de l’industrie russe ont été faites par le passé. On pensera notamment à Gorbatchev qui avait clairement annoncé son souhait de promouvoir l’agriculture dans le pays possédant le plus grand espace cultivable de la planète, bien qu’ayant des conditions climatiques difficiles à gérer (sécheresse, froid…). Cependant, l’histoire a joué son rôle et le goût de l’agriculture s’en est allé de la population Russe depuis l’assaut de Staline contre les paysans.
« Au moment où Gorbatchev s’apprête à prendre le pouvoir, les activités agricoles, axées principalement sur la filière céréale-viande-lait, occupent toujours des superficies gigantesques et emploient le quart de la population active.
Poussés par le pouvoir à imiter l’agrobusiness américain, kolkhozes et sovkhozes donnent hélas des résultats aussi décevants qu’ils sont eux-mêmes mal tenus. C’est la conséquence, désormais lointaine mais toujours vivace, de l’assaut mené par Staline contre les paysans dans les années 1930. » 51
Malgré quelques success story d’entreprises agroalimentaires russes s’étant soldées par un rachat par des capitaux européens, leur présence reste relativement faible sur leurs terres, spécialement sur la production.
Le potentiel de la Russie pour l’agriculture est cependant bien réel et attire de plus en plus de capitaux étrangers. La Russie se retrouve encore une fois dans une situation où ils vont faire office de fournisseur de matière première pour ensuite importer des produits provenant de leurs propres terres ! J. Sapir nous donne un exemple à ce sujet, celui des yaourts Danone qui sont faits avec du lait russe et des levures russes, mais fabriqués à l’étranger et ensuite vendus dans les supermarchés russes. La Russie aurait la capacité de subvenir aux besoins de première nécessité de sa population mais elle préfère vendre les matières premières à l’état brut, laisser les groupes étrangers contrôler le reste de la chaîne de valeur et ensuite réimporter les produits finis. Elle serait, cependant, en train de négocier avec les secteurs de l’alimentation et du bois l’implantation de sites de production en territoire russe, le tout s’intégrant dans la politique de Vladimir Poutine voulant promouvoir la création de l’emploi et la création d’entreprises à cycle complet de production.
Un autre secteur à aborder est le luxe, spécialement au niveau de l’industrie du textile luxe, très présente dans les zones urbaines comme Moscou et St Petersburg. Ces zones représentent un marché plus que profitable pour les grandes enseignes du luxe, mais un problème apparaît comme nous le témoigne J. Sapir : les prix sont 30% supérieurs au prix du pays dans lequel les marques sont établies, à cause des différents coûts d’entrée en territoire russe. Les clients visés par ces marques, représentant les classes aisées Russes, ont largement les moyens de payer le déplacement dans les pays d’origine de ces marques et c’est ce qu’ils font. Ils vont faire leurs achats en France ou en Italie, profitant ainsi d’un tarif préférentiel et privent l’économie russe de tout prélèvement de taxes sur des volumes et des sommes conséquents.
51 Georges Sokoloff « Métamorphose de la Russie »
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Enfin, même si la Russie dispose d’autres industries que l’industrie pétrolière, son hyper dépendance vis-à-vis du pétrole lui empêche d’en tirer un réel profit. Ce phénomène est appelé la Maladie Hollandaise (Dutch Disease), en référence aux évènements des Pays-Bas des années 60. Le schéma de la Maladie Hollandaise explique comment la vente en grands volumes des ressources du pays nuit à l’industrie manufacturière. Pour le cas de la Russie, comme nous l’a expliqué J. Vercueil, c’est la vente d’énormes volumes de matières premières dans une période où leur prix est en hausse. Ces ventes, qui sont en fait des exportations, vont faire entrer un gros montant en devises étrangères, ici, le dollar, chez les exportateurs qui vont ensuite voir la banque centrale russe pour récupérer des roubles. La banque centrale a donc à faire à un afflux de devises étrangères. La conséquence de tout cela va être une augmentation du taux de change de la monnaie locale face à une demande croissante, sans augmentation de productivité, ni du secteur pétrolier, ni des autres secteurs. Au final, les entreprises des autres secteurs que celui des matières premières se retrouvent face à un taux de change très élevé, qui, sans augmentation de leur productivité se traduit par une baisse de leur compétitivité.
A cela s’ajoute l’apparition de deux phénomènes négatifs sur le reste de l’économie russe. Tout d’abord, la chute de l’attractivité des autres secteurs pour les capitaux étrangers (ou phénomène de basculement de ressources). En effet, puisque les hydrocarbures représentent un investissement plus que profitable, ce secteur se retrouve privilégié par les capitaux étrangers, au détriment des secteurs moins rentables ou en cours de développement tels que le textile ou l’automobile. L’autre phénomène à étudier se situe au niveau interne, puisque la rente des hydrocarbures entraîne une hausse des salaires dans l’ensemble du pays, limitant encore une fois la compétitivité des autres secteurs si elle n’est pas accompagnée d’une hausse de productivité.
Pour conclure sur l’hyper dépendance de la Russie vis-à-vis de l’industrie pétrolière, nous dirons qu’en plus de mettre en danger pour l’avenir, son principal argument de négociation, elle met en danger le futur de l’ensemble de son économie, aussi bien au niveau de la compétitivité de ses autres industries qu’au niveau de la période « après-pétrole » pour laquelle, productivité, réactivité et innovation seront les maîtres-mots pour accéder à un marché déjà compétitif.
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3.3. Désertification : comment retenir les « cerveaux du pays »?
Le manque d’innovation au sein de la Russie n’est pas qu’un choix de la part du gouvernement, il est aussi dû à une fuite des cerveaux datant de la période de la guerre froide, et continuant à l’époque actuelle.
Ce phénomène s’explique tout d’abord par les nombreuses critiques au sujet de la gestion du budget « innovation » du gouvernement. Initialement concentrés sur l’armement, les scientifiques russes se sont vite rendu compte après l’arrivée de Gorbatchev que ce secteur ne serait plus aussi porteur qu’avant. Accompagné par une baisse des salaires engendrée par la fin de la guerre et par la chute du bloc communiste, ils préfèrent alors s’exiler vers d’autres pays à fort potentiel de recherche scientifique militaire tels qu’Israël ou les Etats-Unis. On retrouve ce même exil à l’époque actuelle, et le même type de critiques : les bénéfices tirés par l’exploitation pétrolière étant principalement réinvestis dans le même secteur, pour lesquels les autres pays possèdent déjà des technologies avancées, l’attrait pour la recherche scientifique se retrouve inéluctablement touché.
Même si l’URSS a bénéficié, dès les années 20, d’une organisation structurée par une élite scientifique, 22% des adultes actifs envisage l’émigration tant dis que plus de 50% des russes affirment que leur économie a cessé d’être dynamique, et que le retard par rapport aux grandes puissances va continuer de se creuser. Au niveau des jeunes (18-35 ans ayant reçu une éducation scientifique), ce chiffre est encore plus alarmant puisque plus de 40% d’entre eux envisage de quitter le pays, en mettant en avant le manque de perspectives professionnelles et le manque d’investissements du gouvernement pour le développement de la science.52
Enfin, le dernier point avancé par les scientifiques (et par les classes moyennes) comme étant une des causes principales de l’émigration est une sorte de dégoût face au gouvernement du pays. Beaucoup de critiques touchent les systèmes politiques et judicaires russes, la principale raison étant sans surprise, à savoir l’omniprésence de la corruption dans les institutions.
52 http://fr.euronews.com/2011/11/29/la-russie-frappee-a-nouveau-par-la-fuite-des-cerveaux/
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En conclusion sur l’exploitation des ressources de la Russie, nous dirons qu’à la veille d’un basculement sur le marché de l’énergie, les besoins en termes de capacité d’innovation et de diversification sont peut-être plus importants que l’exploitation des ressources en elle-même. La population semble avoir abandonné le combat, se rendant compte que, face à l’omniprésence du gouvernement et de la corruption combiné aux limites de l’industrie russe, ils préfèrent émigrer vers des pays où les possibilités sont plus grandes et l’avenir plus lointain.
CONCLUSION
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CONCLUSION
Comme nous avons pu le voir, la Russie et la Chine ont eu des parcours différents tant au niveau historique que politique ou social, particulièrement à l’heure de l’avènement des économies capitalistes.
Si la Chine a réussi à construire une « économie de marché » grâce à ce qui est communément appelé « la voie chinoise », une voie lente et progressive, la Russie, elle, traînant le lourd héritage de la période soviétique mais aussi de l’impérialisme des tsars, a cru bon d’accélérer les réformes suite à la chute de l’URSS, imposant subitement le capitalisme et la démocratie à un pays qui n’avait jamais connu aucune des deux voies.
L’expérience nous montre que les modèles occidentaux d’économie de marché et de démocratie ne sont pas forcément transposables à toutes les sociétés.
Il est certain que toute puissance qui se respecte sur l’échiquier mondial d’aujourd’hui doit être emprunte si ce n’est de caractéristiques occidentales d’ouverture, de libéralisation, de liberté d’entreprise et d’expression, tout du moins d’un semblant de stratégie politique permettant une intégration facile du pays dans la grande équipe des puissances.
Ce que l’on retient cependant est que la voie progressive et graduelle a fait ses preuves comparée à celle, « brutale » de la Russie postsoviétique.
Plusieurs raisons expliquent le « chaos » russe, comparé à la réussite de la « voie chinoise ». Tout d’abord, la méthode de la transition telle qu’expliquée précédemment est un élément clé de réponse à l’échec de la Russie dans son mouvement de transition. Car si J. Vercueil prône la transition vers une économie de marché en Russie, il soutient qu’elle aurait du s’effectuer de manière plus douce et réglée.
Cette marche brutale vers le capitalisme, souvent qualifiée de « thérapie de choc » est doublée d’un manque d’infrastructures et de cadre institutionnel solides permettant le relai efficace d’une voie libérale. L’effet combiné de ces deux facteurs, ainsi que la destruction d’une large partie de l’épargne de la population, aura des répercussions importantes sur la société russe. Des disparités importantes entre régions apparaissent, la pauvreté s’accroît, le chômage devient massif, la corruption sévit, pendant qu’entre temps, la Chine assiste à l’émergence d’une classe moyenne, qui se concentre de plus en plus dans les villes, avec un niveau de vie s’améliorant de jour en jour, et le développement de zones économiques spéciales.
Par ailleurs, la stratégie russe à l’international, trop hésitante et indécise, vient également expliquer l’échec de sa politique d’ouverture.
D’autant que, dans un premier temps, la Russie a souffert d’un « isolement forcé » par les politiques américaines du temps de la Guerre Froide, où les USA ont préféré supporter la Chine dans sa révolution culturelle de 1949 puis dans sa révolution économique de 1979, permettant à l’Empire du Milieu de sortir de son isolement et son autarcie économique.
Mais c’est surtout les alternances d’ouverture et de repli de la Russie postsoviétique qui prouvent l’incapacité de la Russie à honorer ses engagements internationaux et à construire une économie stable, forte et durable.
CONCLUSION
51
L’ouverture trop brutale de 1991-92 qualifiée par J. Vercueil de plongeon dans un « bain de lave » a précipité la Russie dans un chaos économique sans précédent. Le milieu des années 1990 est lui marqué par un renfermement partiel qualifié par J. Vercueil de « protectionnisme par l’incertitude ». A partir de 1995, une réouverture est amorcée par un accord avec le FMI permettant de solutionner les problèmes majeurs de la dette russe, avant de précipiter le pays dans une situation catastrophique en août 1998, avec un « défaut sur la dette intérieure ». Finalement, depuis le krach de 1998, sous l’impulsion de Vladimir Poutine, le pays se réaffirme sur la scène internationale par un mouvement d’ouverture géopolitique, économique et culturelle. Mais l’intégration tardive du pays dans des institutions internationales telles que l’OMC, surtout comparée à la Chine qui l’a intégrée 11 ans avant, explique aussi en partie pourquoi l’Empire du milieu a pu amorcer une transition économique plus rapide du fait des avantages économiques et commerciaux procurés par l’adhésion à l’OMC.
Face à la Chine, la Russie représente également un pôle d’IDE moins attractif que la Chine pour des raisons aussi diverses que le manque de transparence, la corruption, les incertitudes en matière juridique alors que la Chine offre une main d’oeuvre bon marché dans un marché en forte expansion et une demande intérieure exponentielle.
Aussi, malgré une ouverture récente et remarquée de la Russie sur la scène internationale, le pays souffre de l’héritage soviétique du communisme, marquant l’absence d’une ouverture totale permettant l’expansion du modèle libéral.
Enfin, il faut souligner que, malgré l’existence de ressources abondantes sur le vaste territoire russe, le pays pâtit d’une très mauvaise gestion de celles-ci, générant ainsi une trop grande dépendance de la rente des exportations d’hydrocarbures. Ce problème est doublé d’un phénomène de désertification des ressources humaines, la fuite de cerveaux suscitant un manque crucial d’innovation dans le pays.
De puissance mondiale à l’époque soviétique à puissance en devenir aujourd’hui ? La Russie démontre une volonté claire de s’affirmer sur l’échiquier politique international de par ses nombreuses réformes et son ouverture aux institutions internationales. Cependant, contrairement à la Chine qui a su emprunter les fondements d’une économie libérale tout en conservant les spécificités culturelles du pays, la plongée trop rapide de la Russie dans un système capitaliste, ainsi que l’héritage d’un lourd passé impérial puis communiste handicape quelque peu la Russie dans sa marche vers le capitalisme.
La Russie a donc rencontré de nombreuses difficultés là où la Chine a réussi.
Comparativement, la force de la Chine a été de mettre en place une économie efficiente reposant sur les exportations et les investissements par les entreprises étrangères fortement attirées par la bande côtière de la Chine. Les investissements sont donc très importants dans le PIB chinois alors que la consommation reste faible. Cela a permis à la Chine de mettre en place des réseaux de production régionaux centrés sur l’Asie tout autour de la Chine. La Chine a en outre accumulé des excédents dans la balance des comptes courants très importants ainsi que des réserves de change ce qui lui a permis d’être solide économiquement.
Peut-on cependant réellement conclure à une « réussite chinoise »? Cette réussite est-elle vérifiée sur tous les plans ? Rien n’est moins sûr. En effet, le modèle économique adopté par la Chine connaîtra prochainement ses limites comme l’ont souligné certains économistes. Le
CONCLUSION
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premier Ministre Wen Jibao a souligné en 2007 à cet égard que « le plus grand problème de la croissance économique chinoise est que cette croissance n’est ni stable, ni balancée, ni coordonnée et non durable ». En plus d’être largement dépendante des capitaux étrangers, la Chine connaîtra prochainement un vieillissement démographique de sa population alors même qu’elle est toujours un pays pauvre. Les populations à l’Ouest appartiennent encore, pour certaines, au Tiers-Monde, comme au Tibet, situation qui est quasi- inexistante en Russie.
Si l’on peut donc parler d’une « réussite » de la Chine, alors on peut en conclure que cette réussite est essentiellement économique et demeure son ouverture sur l’étranger au contraire de la Russie qui est restée assez isolée. En ce sens, la politique économique de la Chine semble avoir été beaucoup plus efficace que celle de la Russie. Cela étant, la transposition du modèle de l’économie de marché à l’exemple chinois tend également à connaître ses limites ce qui pose plus largement la question de la difficulté de transposition des modèles économiques occidentaux à des pays d’origine communiste.
Au-delà de cette question, il serait en outre intéressant de se poser la question suivante : le capitalisme est-il un modèle facilement transposable à des économies tout simplement non-capitalistes ? A quel point les spécificités culturelles, sociales, voire territoriales peuvent-elles entraver la marche d’un pays vers l’adoption d’un système économique libéral voire démocratique ?
ENTRETIENS
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ENTRETIENS
Entretien n°1 – Julien VERCUEIL, maître de conférences à l’INALCO, spécialiste de la Russie
Entretien n°2 – Professeur de l’ESSEC souhaitant rester anonyme
Entretien n°3 – Mickaël MANGOT, économiste dispensant des cours sur l’économie Asiatique
Entretien n°4 – Jacques SAPIR, expert en économie russe, est directeur d’études à l’EHESS et directeur du CEMI-EHESS.
Entretien n°5 – Ekaterina Syomina
Echange avec David TEURTRIE, docteur de géographie au département Russie de l’INALCO
Entretien n°1 – Julien VERCUEIL
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ENTRETIEN n°1 – JULIEN VERCUEIL
LA SITUATION ECONOMIQUE DE LA RUSSIE
Julien Vercueil est maître de Conférences à l’INALCO, Institut National des Langues et Civilisations Orientales au département Commerce International – Relations Internationales – Russie. Il a un doctorat de Sciences Économiques obtenu en 2000 avec une thèse sur le thème de la «Transition et ouverture de l’économie russe (1992-1999): contribution à une économie institutionnelle du changement», sous la direction de Jacques Sapir, Université Paris X- Nanterre. Il a également une « Habilitation à diriger des recherches (2012), « Institutions et changement économique. L’insertion internationale de la Russie contemporaine ». Il a notamment publié récemment «La Russie et l’OMC: dernière ligne droite ».
E.G: Selon vous, on vous a dit nos piliers, à savoir l’isolement et les ressources peu ou mal exploités, où diriez-vous que la situation économique de la Russie n’a pas pris le bon tournant ? Selon vous, pourquoi elle est là où elle en est aujourd’hui ?
J.Vercueil: Si vous parlez d’isolement comme un des facteurs des difficultés économiques qu’a connues la Russie dans les vingt dernières années, je dirais que vous posez le problème à l’envers, c’est à dire qu’en fait pas du tout, au contraire, ce qui s’est passé, c’est que la Russie s’est efforcée de se connecter au reste du monde à partir de 1991-92. C’est à dire que c’était au contraire à l’intérieur de l’ex-URSS un pays qui était relativement fermé au reste du monde, ouvert à des échanges qui étaient des échanges très normés, planifiés, avec l’ensemble des pays du CAEM (Conseil d’Assistance Economique Mutuelle) avec des échanges beaucoup plus ténus avec le reste du monde, mais qui existaient quand même, et l’une des très grosses nouveautés des années 90, c’est au contraire sa connexion avec le reste du monde. Donc, parler de l’isolement, je vois ce que vous avez en tête …
M.B/E.G: Mais est-ce que c’est pas une ouverture avant de se replier, parce qu’ils se sont ouverts, plus de droits de douane etc. etc.… mais après ils se sont encore repliés, plus ils étaient plus protectionnistes.
En plus, nous ce qu’on comprend, c’est qu’ils étaient repliés sur eux-mêmes après la Guerre Froide. Il y a eu aussi le rôle des Etats-Unis, qui ont fait que ils ont aidé la Chine à se lever, que du coup les US leur but c’était d’écraser au maximum l’URSS, pour pas que l’URSS se développe, je ne sais pas …
J.Vercueil : Alors, si j’ai pris le problème comme ça, c’est déjà que cette question de l’isolement, il va falloir que vous la qualifiez. C’est à dire que si vous tenez à ce facteur, pourquoi pas ? Ca peut être une approche intéressante hein, a priori, je ne vais vous dire que c’est une mauvaise idée, mais il faudra la qualifier, et regarder ce que vous entendez, distinguer différentes périodes, parce que là vous embrassez l’ensemble de la période comme un bloc, et vous avez lu, vous avez discuté avec des personnes qui connaissent bien le sujet, ils vous ont bien dit que c’était quand même une période assez hétérogène, et donc vous vous en êtes bien rendu compte.
Donc prendre l’isolement comme un facteur qui pourrait être une espèce de grand bloc d’explication, ce n’est pas bon, hein. Dire « il y a une tendance qui serait une tendance à une certaine forme de repli après une ouverture forte et essayer d’expliquer cette tendance au repli et regarder si cette tendance au repli a des effets positifs ou négatifs sur l’économie russe, ça oui, ça c’est tout à fait intéressant. Mais considérer comme un bloc que l’isolement c’est un facteur qui est structurant de l’économie russe et qui explique ses difficultés économiques, non, ça, ça ne va pas marcher.
Alors, juste sur cette question-là, quelques petites indications générales. Hum, donc, effectivement, dans un premier temps, à partir 1992, la Russie s’ouvre considérablement au reste du monde, pendant 3 mois, il n’y a pas eu de droit de douane, de janvier à mars 1992. Donc aucun pays n’a fait ça. Il y a la Kirghizie qui a fait ça une fois un petit peu, et il y a l’Estonie qui a fait ça avant de rentrer dans l’Union Européenne,
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parce que l’Union européenne en a des droits de douane, mais pas l’Estonie, bon. La Russie a donc expérimenté une forme de politique économique tout à fait nouvelle qui consistait, dans une conférence que j’ai donnée en Russie, je disais qu’elle consistait à se jeter dans un grand bain, mais le problème était que c’était un bain de lave.
Dans un premier temps, l’idée qu’il fallait absolument ouvrir tous azimuts l’économie, a été une idée extrêmement puissante dans le démarrage des réformes de la Russie à partir de 1992, mais qui a donné des résultats qui ont été tout à fait catastrophiques pour l’économie de la Russie compte tenu de son héritage et de la manière dont elle s’est ouverte au reste du monde. Est-ce que ça voulait dire qu’il ne fallait pas le faire ? Ca voulait dire qu’il ne fallait pas le faire de cette manière-là, hein ? Voilà
M.B: Ou peut-être pas aussi tôt en tout cas.
J.Vercueil : Oui pas de cette manière-là, c’est-à-dire pas aussi vite, pas dans ces conditions institutionnelles, pas en tenant compte des effets que ça pouvait avoir sur le tissu industriel, en tenant compte des effets qui étaient déjà en route liés à la perestroïka, qui avait lieu un petit peu avant, et donc essayer de se rendre compte que cette forme d’ouverture économique, ne pouvait donner que des résultats tout à fait dramatiques sur le plan économique et social, en Russie ce qui a été le cas, et face à cette déflagration économique que la Russie a connue dans les années 1992, eh bien, les autorités ont changé d’option, parce qu’elles ne pouvaient pas faire autrement.
Alors, est ce qu’elles se sont pour autant complètement repliées sur elles-mêmes ? Pas du tout. Elles ont, il y a eu une forme de retour d’un certain nombre de régulations, les droits de douane qui ont augmenté, ils ont augmenté jusqu’à 16% quand même en moyenne pondérée, ce qui est important, ce qui est moins que le Brésil aujourd’hui, hein. Il faut replacer les choses dans leur contexte, hein. Donc 16% c’était beaucoup plus important qu’initialement, mais ça n’était pas non plus extrêmement élevé si on compare à d’autres pays en développement à l’époque. Mais, ce qui surtout a isolé à cette période la Russie du reste du monde, c’est pas forcément la politique de Tchernomyrdine, le Premier Ministre qui avait succédé à Gaïdar à partir de 1992, mais c’est plutôt le fait que les incertitudes en matière de politique, en matière institutionnelle, en matière de qualité institutionnelle, en matière d’application des règles, etc. … étaient telles que les éventuels partenaires extérieurs que pouvaient avoir des entreprises russes ne pouvaient pas s’engager sans soit, risquer de perdre très gros, du fait qu’il n’y avait pas véritablement d’Etat de droit, soit, cette fois-ci jouer elles-mêmes avec les règles, et participer au chaos russe. C’est-à-dire détourner elles-mêmes les règles etc. … donc certaines l’ont fait. C’est ce qu’on peut appeler un « protectionnisme par l’incertitude », c’est-à-dire que ce n’est pas une politique de protectionnisme, mais ça donne un résultat qui est proche d’une politique de protectionnisme.
Donc ça c’est la deuxième phase de l’immersion de la Russie dans l’économie mondiale, phase qui commence à partir de 1993, et qui va disons aboutir à l’année 1997-98, c’est-à-dire que il y a des phases intermédiaires hein, à partir de 1995, il y a une tentative de politique de stabilisation, avec un accord avec le FMI qui est passé pour stabiliser le rouble. Cet accord stabilise le rouble et le taux de change pendant un certain temps, mais étrangle l’économie et notamment la circulation monétaire dans la Russie, et aboutit finalement à des tensions qui ne peuvent se régler que par les impayés, le troc, la dollarisation, les substituts monétaires, l’ensemble débouchant sur un impayé général du pays en 1998.
Donc, cette dernière partie, c’est une autre forme d’ouverture. C’est-à-dire ce n’est plus une ouverture commerciale, c’est une ouverture financière. C’est-à-dire que sous l’égide du FMI, le compte de capital dans la balance des paiements de la Russie est libéralisé, et euh ça fait partie des recommandations du FMI.
M.B: Mais de manière un petit peu forcée, ils en avaient besoin de cet argent là, donc c’est une ouverture certes mais …
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C’est une ouverture qui sert à financer des déséquilibres internes de l’économie nationale, et en particulier, le premier d’entre eux, le déséquilibre du budget, de l’Etat, hein qui n’arrive pas à être équilibré pendant toute cette période. Donc l’Etat s’endette, il n’y a pas d’acteur financier domestique en nombre suffisant, ayant une surface financière suffisante et ayant suffisamment confiance pour financer ce déficit budgétaire, et donc l’accord avec le FMI prévoit à ce moment-là d’ouvrir le système financier au reste du monde ; et cette fois-ci l’Etat s’endette en dollars. Et de ce point de vue-là, il parvient à financer à court terme sa dette, mais ensuite il faut rembourser, et s’il y a un doute sur le taux de change qui est affiché par la banque centrale du rouble et du dollar, on le voit encore en ce moment avec d’autres pays, à ce moment-là il peut y avoir des mouvements spéculatifs qui visent à tester la capacité de la Banque Centrale à faire face aux demandes en devises. Comme à l’époque, en 1998, le baril de pétrole chute, les recettes en devises de la Banque Centrale chutent elles aussi, et elle est moins en mesure de lutter contre la spéculation contre le rouble.
Et donc en fait vous voyez finalement, il y a deux aspects qui jouent : il y a l’aspect ouverture financière à ce moment-là qui est imposé par le FMI qui servait à financer le déficit budgétaire de l’époque, Plus l’ouverture commerciale où, déjà à l’époque, la Russie dépendait pour son équilibre commercial de manière trop importante de ses exportations de pétrole. Et lorsque ses exportations de pétrole chutent, elle n’a plus les recettes en devises qui lui permettent d’assurer le maintien de la parité rouble que le FMI avait demandé de maintenir à un niveau stable.
E.G : Alors nous c’est vrai que cette dépendance, on l’avait mise dans la partie « ressources », on va dire. On a vu que la Russie était très dépendante de l’extérieur, d’un secteur assez restreint, donc le gaz, le pétrole, on se demandait si ça n’était pas un frein à son économie. On sait que la Russie a des ressources gigantesques qu’elle pourrait, si elle le voulait, être autosuffisante et se débrouiller seule. Malgré ça on sait qu’il y a 50% d’importations, et surtout de produits de biens de première nécessité
J.Vercueil : D’accord, on va parler de ça après, mais c’est une vraie question ! C’est une vraie question !
Alors donc, je termine juste sur ce point, vous voyez que finalement, ce n’est pas l’isolement. Donc, là ce qu’on voit c’est que, au contraire, il y a une forme d’ouverture, d’abord ouverture commerciale, ensuite ouverture financière, mais qui n’est pas maitrisée, et qui débouche sur une crise financière majeure, hein.
Donc on peut dire au contraire que, euh, parmi les facteurs qui expliquent le krach de 1998, il y a la manière dont l’économie s’est ouverte au reste du monde, hein, pas le fait qu’elle se soit ouverte, mais la manière.
Alors, euh, ensuite il y a la deuxième décennie, hein on a une première décennie pour faire les choses rapidement, 1991-1998 à peu près puis une deuxième décennie qui va être 1999-2008, puis après on verra ce qui se passe après 2008.
Donc dans la deuxième décennie, les choses se stabilisent, d’abord, parce que pendant le défaut, la Russie a dévalué le rouble, ce qui redonne une marge de compétitivité à son industrie nationale, ce qui permet à l’industrie nationale de redémarrer. C’est important de noter juste une chose, c’est que l’industrie nationale en Russie a démarré avant la reprise des prix du pétrole. Autrement dit, il y a eu une période, assez courte hein, c’était 6 mois, pendant laquelle l’économie russe a redémarré alors que les prix du pétrole continuaient à chuter. On ne peut donc pas dire que toute la croissance de l’économie de la Russie a toujours été liée au pétrole. Il faut éviter ce genre de raccourcis, bien qu’ensuite une grosse partie soit explicable par l’industrie du pétrole. Mais il faut comprendre qu’il y a eu la dévaluation, cette dévaluation a joué un rôle important, elle a joué un rôle ambivalent. Dans un premier temps, cette dévaluation marque quand même l’incapacité d’un pays à assumer ses engagements vis-à-vis du reste du monde, donc elle le coupe des marchés des capitaux mondiaux, elle coupe ce pays de ses relations avec le foyer international. Donc elle fait vis-à-vis de ce pays ce qui pourrait arriver à la Grèce si la Grèce à un moment donné faisait
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défaut. C’est quand même un choc très dur, et d’ailleurs c’est un choc politique, puisque l’ensemble de l’exécutif ne survivra pas d’une certaine manière, à ce choc. D’abord le Premier Ministre, ensuite le président vont être remplacés, hein. En plusieurs mois, hein, mais c’est de toute façon un aveu d’échec politique.
Donc, d’une certaine manière, là, on peut parler d’isolement, comme une conséquence qui finalement est, on va le voir, est quand même temporaire, hein. C’est une conséquence d’une certaine forme d’ouverture, mais qui est quand même un isolement qui est quand même brutal et important, et qui durera quelques années. Il durera le temps pour la Russie de reconstituer les bases fiscales de sa reprise économique. Parce qu’en fait, le problème fondamental de la transformation de la Russie, c’est peut-être un problème que vous avez peut-être vu avec Jacques Sapir parce que c’est quelque chose à laquelle il tient à mon avis, c’est la question de la manière dont l’Etat se comporte dans l’économie, est ce qu’il supporte l’économie, est ce que au contraire c’est un facteur d’incertitude pour l’économie ? Et clairement dans les années 1990, l’Etat s’est complètement rétracté, il a pratiquement disparu de l’économie, et avec lui toutes les règles qui encadraient l’économie, et ça a engendré un chaos, d’où le terme de « chaos » employé par Jacques Sapir, hein. Or, la principale nouveauté du début des années 2000, c’est justement la reconstruction des capacités de l’Etat.
Et, la première des capacités de l’Etat c’est la capacité financière puisque sans ressources financières, l’Etat ne peut rien faire. Et donc, les capacités financières de l’Etat par l’intermédiaire d’une réforme fiscale, je ne vais pas rentrer dans les détails, l’Etat va transformer complètement sa fiscalité, vont être reconstituées dans un cadre de croissance recouvrée, à l’abri d’abord de la dévaluation, et ensuite favorisée par le fait que le secteur énergétique et des matières premières bénéficie de l’augmentation du prix du pétrole.
Ca c’est un aspect qui est un aspect d’effet d’aubaine, absolument pas quelque chose qui est à mettre au crédit des autorités.
Par contre, il fallait que les autorités aient mis en place les dispositifs permettant à l’Etat d’en bénéficier, pas du tout évident compte tenu de la décennie précédente.
Bon, donc l’Etat reconquiert ses capacités à exister et fonctionner, et immédiatement après, il utilise ses capacités pour reprendre en main les secteurs énergétiques. D’abord, par l’intermédiaire du secteur gazier, parce que même le principal producteur de gaz que représentait à l’époque 85-90% de la production de gaz russe GAZPROM était privé en 1999, et l’essentiel du secteur pétrolier était privé.
Donc aujourd’hui, Gazprom est détenu à 51% par l’Etat donc c’est une entreprise publique, et ROSNEF le principal producteur russe qui va bientôt racheter le 3e producteur, le rachat est fait, mais il n’est pas encore acté juridiquement, va représenter 40% de la production. Donc c’est aussi une entreprise publique.
Donc ça, ça a été obtenu par une stratégie délibérée, une politique délibérée des autorités de reprendre en main le secteur énergétique qui leur avait échappé.
Donc alors, est ce qu’on peut parler d’isolement à cette période-là ? Non, puisque en reconstituant sa capacité financière, l’Etat se désendette, il devient plus libre, il de désendette même en avance par rapport aux échéances qu’il avait négociées lui-même, et donc il rembourse par anticipation l’ensemble des dettes qu’il avait vis-à-vis de l’extérieur, et donc il retrouve la capacité à être un acteur majeur. Donc au contraire, il sort de son isolement dans les années 2000, isolement dans lequel la crise l’avait mis.
Est ce qu’on peut parler d’isolement commercial ? Non plus, puisque à partir du moment où le secteur pétrolier, le secteur gazier bénéficie de l’augmentation de l’économie du pétrole, ce secteur peut davantage faire d’efforts pour augmenter sa production, et sa production se retrouve en grande partie sur le marché mondial, donc au contraire, il y a eu une ouverture de plus en plus importante. Et quand vous
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regardez la part des exportations dans le PIB, qui est une façon de regarder si on est ouvert ou pas trop ouvert au reste du monde, on s’aperçoit que cette part en Russie augmente dans les années 2000. Donc, là aussi, on ne peut pas parler d’isolement. Mais par contre, on pourra parler d’évolution de la forme d’ouverture économique de la Russie.
Hum, voilà, et donc peut-être un dernier point, pour terminer sur cette question de l’isolement et de la relation avec le reste du monde, c’est que ce sont des mouvements, ce mouvement à la fois d’étatisation et à la fois de solidification du secteur énergétique qui prend presque la totalité de la décennie, mais qui va commencer à poser des problèmes structurels. C’est à dire conjoncturellement tout va bien, hein, on bénéficie de l’augmentation des prix du pétrole, surtout que l’augmentation des prix du pétrole n’est pas très importante entre 1999 et 2004, elle devient vraiment très rapide entre 2004 et 2008. Mais avant, ils doublent, ils triplent, au total ils ont été multipliés par plus de 10. Entre mars 1999 et juillet 2008, le prix du baril de Brent est passé de $10 à $160, multiplication par 16. Pour la Russie, c’est quand même un sacré changement, on multiplie par 16 une ressource naturelle, et les possibilités de retour que ça vous octroie.
Alors, quels sont les problèmes que ça pose ? Alors, on va peut-être revenir dessus après, parce que c’est vraiment un gros problème structurel de l’économie. Mais avant, il faut remarquer une chose, c’est que même si conjoncturellement, cette forme d’ouverture peut avoir semblé réussie parce qu’il y a eu quand même un petit peu de redistribution en interne, le taux de pauvreté a considérablement baissé en Russie.
M.B: Un petit peu de redistribution, pas une grosse part
J.Vercueil : Mais oui, il y a quand même eu un petit peu de redistribution, je vais vous expliquer pourquoi. Parce que s’il n’y avait pas du tout eu de redistribution, on serait dans une situation où les inégalités auraient par exemple explosé. Vous connaissez les indicateurs de mesure des inégalités internationaux ? Il y a des indicateurs qui s’appellent l’indicateur de Gini, qui mesure de manière homogène pour l’ensemble du monde, les différences de revenus. Donc on prend les différences de revenus, et on regarde comment entre le plus pauvre et le plus riche, et en prenant l’ensemble de la population, on peut comparer ces niveaux d’inégalités.
Eh bien, entre 1992 et aujourd’hui, en Russie, le niveau des inégalités a considérablement augmenté, mais toute cette augmentation s’est faite sur la première décennie. A partir d’un niveau qui était très élevé, et qui était celui de 1999. Depuis, ce niveau stagne, bien que les prix du pétrole aient considérablement augmenté. Et donc a priori, ça bénéficie plutôt à ceux qui ont réussi à sécuriser des positions dominantes sur le secteur énergétique. On pourrait se dire, normalement, vu l’explosion des prix du pétrole, vu la manière dont la manne pétrolière est répartie, il devrait y avoir une explosion des inégalités si les prix du pétrole sont multipliés par 16. Eh ben ç’est non. Donc il y a quand même eu de la redistribution.
Comment se fait cette redistribution ? Elle ne se fait pas de manière tout à fait directe. Il n’y a pas de grande politique de distribution, comme on peut en avoir en France, avec un très gros filet de sécurité sociale, en revanche, il y a le simple fait que l’Etat soit prospère parce qu’il bénéficie de la manne pétrolière. Ca lui permet de rendre un certain nombre de services médicaux de base etc. … gratuits à l’ensemble de la population. A partir de 2004, une politique familiale, qui a été mise en place, parce que un des problèmes de la Russie est le problème démographique et cette politique familiale a eu des effets sur les revenus des personnes, et puis, de manière indirecte aussi, ce qu’on peut dire c’est que la croissance globale de l’économie, c’est pas uniquement la croissance du secteur du pétrole, la croissance globale de l’économie a permis de réduire le chômage, donc de créer une dynamique sur les salaires, qui est une dynamique qui est modeste mais qui est suffisante pour sortir une partie de la population de la pauvreté.
Donc, on a des effets qui sont indirects, qui ne sont pas toujours liés directement à une politique de redistribution, une politique de revenus qui manquent encore en Russie, mais malgré tout, le résultat est qu’il n’y a pas d’explosion des inégalités au contraire, il y a une stabilisation de celles-ci et dans un cadre
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de croissance, donc ça veut dire la situation de la majorité des gens s’est améliorée depuis 1999. Et pourtant, la Russie a subi de plein fouet la crise de 2008-2009, hein, donc malgré ça. Euh, donc ça veut quand même dire que les fluctuations économiques internationales agissent sur la Russie, quelle ne s’est pas immunisée malgré cette décennie brillante, vis à vis du reste du monde.
Alors, en fait, quand on analyse d’un peu plus près la manière dont la crise économique, enfin financière s’est transmise à la Russie, il y a des choses qu’il faut dire sur le phénomène lui-même. La Russie a subi beaucoup plus fort que beaucoup de pays d’Europe le choc de la crise. En 2009, le PIB de la Russie s’est effondré de 8% à peu près, mais la durée de la crise a été courte, et depuis, la croissance a repris, à un rythme pas très élevé, mais qui est quand même largement supérieur à celui de l’Europe en général. Malgré tout, les perspectives de la Russie restent très favorables, hein, bon. Quoique, si vous regardez de près, le taux de croissance diminue, il était à près de 4,5%, il est à moins de 3%., ce qui est très faible pour un pays émergent. Parce qu’il y a quand même un rattrapage à effectuer.
E.G: Après, le rattrapage, la Russie, il y a un rattrapage à effectuer, mais comparé à un pays comme l’Inde, qui part de beaucoup plus loin, c’est sûr que la croissance est beaucoup plus facilement à 2 chiffres pour un pays qui part de plus loin.
J.Vercueil : Bien sûr !
Donc, bon, euh, bien sûr, la crise a touché la Russie très violemment mais de manière assez limitée dans le temps.
D’où est venu ce choc ? Ben, il est venu justement du fait que la Russie n’est pas du tout isolée du reste du monde, hein. Bon, d’abord, il y a la chute du prix du pétrole, qui a entraîné la chute des volumes vendus, qui en même temps entraîné la chute des recettes, donc les entreprises exportatrices de pétrole, baissent leur activité, elles baissent leurs commandes, et l’ensemble du secteur qui dépend de ces entreprises connaît un choc. Premier point.
Deuxième point, si le prix du pétrole baisse, l’ensemble des matières premières baisse. C’est à dire que le prix du pétrole est un prix leader sur un certain nombre de commodities, et c’est le cas par exemple d’autres secteurs comme l’acier ; Alors on peut comprendre qu’il y a un effet direct lié aux marchés financiers etc. Mais il y a même des effets indirects, c’est-à-dire que lorsque l’activité globale mondiale se contracte, c’est-à-dire qu’il y a un certain nombre d’industries qui vont souffrir davantage, en particulier l’industrie automobile, en particulier, dans certains cas la construction, et ce sont des industries qui sont très consommatrices d’acier, hein, donc nécessairement, ça va se répercuter. Or, l’acier est une des matières premières que la Russie exporte énormément.
J.Vercueil : Et qu’elles ne permettent pas aux banques russes de financer, le système bancaire russe ne finance qu’à hauteur de 9% les investissements en Russie. Alors comment est- ce qu’elles font ?
EH bien, elles demandent à des banques internationales de les financer. Mais ces banques internationales, pendant la crise financière, elles ont vu le vent couler pas très loin d’elles. Donc il a fallu qu’elles réduisent leurs engagements. Ca signifie quoi ? Ca signifie que quand une entreprise étrangère qui en plus n’est pas une entreprise locale qui vient me demander de faire du roll-over (on a fini un emprunt, on en prend un autre), ou alors on pense que vous allez nous donner en garantie un certain nombre d’actions que vous aviez pour pouvoir obtenir ce prêt. Où sont vos garanties maintenant que la bourse de Moscou a chuté de 70% ? Donc, ils sont obligés de vendre leurs actions, ça fait chuter le cours des actions, et ça alimente le processus de chute financière globale. Et c’est comme ça qu’un certain nombre d’oligarques se sont retrouvés avec une fortune divisée par 5 ou 6. Donc, c’est ce qu’on appelle le « credit crunch », c’est-à-dire tout d’un coup, un rétrécissement du volume du crédit. Mais le rétrécissement du volume du crédit c’est catastrophique pour une économie, parce que c’est toute l’activité liée ne serait-ce qu’à l’exploitation mais en plus à l’investissement, qui est touchée. Vous êtes obligés d’avoir recours au crédit pour fonctionner
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quand vous êtes une entreprise. Donc, ça veut dire que les entreprises sont obligées de stopper immédiatement.
E.G: C’est l’effet de levier.
J. Vercueil : Oui, c’est l’effet de levier à l’envers. Et ça veut dire licenciements, ça veut dire on arrête de commander à nos fournisseurs. Donc ça a eu un effet extrêmement violent pour l’économie russe, parce que c’étaient des industries clés qui se trouvaient étranglées.
M.B: Vous avez dit que ça a eu une durée quand même assez limitée.
J.Vercueil : Oui, ça a duré un an, même un peu moins d’un an. Ca, c’est, euh, à mettre au crédit du gouvernement russe, qui a tout de suite vu où était le problème et qui a dit ben nous nous allons prendre le relai des banques internationales, et nous allons continuer à prêter aux entreprises russes. Alors, ce qu’elles ont fait, c’est qu’elles sont même allées plus loin puisque elles ont fait ce qui en France, n’a pas été possible de faire. Elles ont dit, ben vous avez besoin d’argent, on vous le prête, mais on rentre dans votre capital. Donc les entreprises qui étaient privées, elles sont devenues en fait pas tout à fait privées, parce qu’il y avait une partie du capital qui était pris par l’Etat. Et l’Etat pouvait le faire, parce qu’il avait, dans les années précédentes, engrangé tellement de ressources dans des fonds, dont vous avez peut-être entendu parler, qu’on appelle des fonds de stabilisation, des fonds souverains, qui avaient été créées par les recettes fiscales venant du pétrole, que cet Etat là, l’Etat russe, désendetté, avait de l’excédents, et qu’il pouvait les placer dans ces entreprises. S’il ne l’avait pas fait, d’ailleurs, ces entreprises auraient été rachetées par des entreprises étrangères, ce qui n’arrangeait pas du tout, le gouvernement russe, hein, de voir ces entreprises aux mains d’entreprises étrangères, ce qui est quelque chose qu’il ne voulait à aucun prix. Donc il a décidé, ne serait-ce que temporairement, des participations dans ces entreprises, et ça lui a permis de maintenir à flots des entreprises qui étaient en détresse financière.
M.B: Donc à nouveau, en gros, la mainmise du pouvoir pour remonter
J.Vercueil : Voilà exactement, et aujourd’hui, l’Etat russe représente plus de 50% du PIB. A la suite de l’ensemble de ces actions. Il a fait ça aussi pour certaines banques ? Euh, les 5 premières banques russes sont des banques contrôlées par l’Etat.
Donc on est, euh, on est plus dans un processus d’expansion de l’Etat que dans un processus d’isolement. Ce n’est pas la même chose.
E.G: Non, mais on a bien compris que notre question d’isolement on ne l’avait pas bien… ou on l’avait prise trop tôt, on l’avait prise avec la Guerre Froide. C’est vrai que c’est quelque chose qu’on connaît plus la Guerre Froide que la Russie aujourd’hui, parce qu’à l’école c’est plus ce qu’on nous apprend …
J.Vercueil : Oui, il faut regarder les différentes dates.
Voilà, bon, donc, si vous voulez la crise de 2008-2009 a montré à la fois la vulnérabilité de l’économie russe, quand même, hein, vulnérabilité aux flux financiers, sa dépendance vis-à-vis des prix du pétrole qu’elle ne maîtrise absolument pas Ce sont des prix qui sont fixés en dehors complètement de ses capacités d’action. Et à la fois, elle a montré que l’Etat avait appris à réagir rapidement et à utiliser les moyens qui sont à sa disposition pour maintenir l’activité, ce qu’il a réussi à faire.
Voilà, ceci dit, on peut penser que, euh, il y a quand même des observateurs qui considèrent qu’il y a une tendance aujourd’hui de la Russie, à l’autorité, à s’isoler, en tout cas à mettre un certain nombre de barrières aux investissements étrangers etc. .. , hein. Il y a des exemples, dans des secteurs considérés comme sensibles, qui peuvent donner du crédit à cette thèse là, je ne suis pas en train de dire qu’il y a une ouverture totale, non. Le ait même que l’Etat se soit emparé de nouveaux pans de l’économie, peut-être
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frappe l’investissement international. Si ça ne rentre pas dans les objectifs de la politique du gouvernement, forcément ce ne sera pas autorisé.
Par exemple, il y a une loi qui a été votée en 2008, qui a présenté 42 secteurs comme stratégiques, et tout investissement direct étranger important, supérieur à un certain nombre de parts du capital de ces sociétés russes, doit passer par une commission politique.
M.B/E.G: D’accord. Parce que c’est vrai qu’on s’était posé cette question des IDE, et pourquoi, est ce que c’était un problème de confiance, de corruption. Et on n’avait pas cerné le poids du gouvernement sur ce sujet.
J.Vercueil : Alors, il y a un plusieurs facteurs qu’il faut essayer de passer en revue, mais il ne faut pas oublier ce facteur de politique, qui est lié à la politique en matière d’investissements directs à l’étranger, qui est une politique qui est un petit peu, disons ambivalente. C’est-à-dire que vous avez quand même des secteurs dans lesquels l’Etat n’intervient pas du tout, il accueille les investissements directs à l’étranger, ce sont de secteurs qu’ils considèrent comme pas stratégiques. D’autres secteurs sont beaucoup plus contrôlés, beaucoup plus sensibles.
Ce qui est d’ailleurs significatif, c’est que dans les 42 secteurs, qu’est-ce qu’on a ? On a évidemment le secteur de l’industrie de la défense, de l’armement. Ca, c’est la sécurité nationale. Il y a le secteur énergétique, il y a le nucléaire, civil, mais il y a les médias, la télé.
E.G: Oui mais, est ce que la télé, les médias …
J. Vercueil : Donc, là, on pourrait se dire, d’où vient cette définition de caractère stratégique ? Bon, là on est plus dans une vision politique du rôle des médias. On voit qu’il y a une espèce d’ambivalence dans la manière dont les autorités russes …
M.B: Bien sûr. Ca, c’est très clair. Et c’est quand même plus compréhensible, de l’extérieur, ça se comprend plus pourquoi la Russie veut garder la mainmise sur les médias, et le rôle qu’ils jouent. C’est sûr qu’on peut plus le comprendre, mais sur d’autres secteurs, on peut se poser la question de pourquoi pas favoriser justement les IDE qui pourraient apporter un peu un nouveau souffle…
J.Vercueil : Alors … tout à fait … alors un exemple, très significatif, qui n’est pas lié à cette loi de 2008, mais qui est lié à la politique globale du gouvernement même à la limite depuis les années 1990, parce que dans le gouvernement Potine, à partir de 1999, a continué dans cette voie, c’est l’automobile. L’industrie automobile a été très longtemps considérée comme une industrie qu’il fallait protéger. Il faut remarquer que les industriels à la tête de cette industrie automobile étaient des gens qui avaient accès au pouvoir, ils étaient proches du pouvoir, ils pouvaient faire valoir leurs intérêts. Et leurs intérêts c’était de dire, nous ne voulons pas de concurrence chez nous. Donc mettez des barrières douanières les plus hautes possibles, surveillez les IDE, etc…. Ca s’est traduit par quoi ? Par le déclin inexorable de l’industrie automobile russe. C’est-à-dire qu’en termes de qualités, en termes d’accès aux marchés, y compris le marché russe, ça n’a plus du tout été des industries compétitives, elles se sont très rapidement retrouvées déclassées dans le bas de gamme, et même dans le bas de gamme, elles se sont retrouvées concurrencées. Et, de plus en plus d’automobiles ont été importées, poussant le gouvernement à essayer de trouver des parades, en disant on va mettre des barrières très fortes sur les automobiles neuves. Mais il y avait aussi des voitures d’occasion qui étaient importées. Eh bien, on va en mettre aussi sur les voitures d’occasion. Bon, alors, il y avait des composants qui étaient importés, etc. …
Et finalement, le gouvernement a accepté que des entreprises occidentales investissent et reprennent les constructeurs nationaux. Mais ça c’est 2009
M.B: Mais, du coup, vous ne pensez pas que ça rejoint un peu notre thématique de l’isolement. Parce que nous c’est comme ça qu’on l’avait pensée cette problématique de l’isolement, de pas
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vouloir rentrer dans la compétition mondiale, de s’en protéger, mais après de dire bon on regrette, on voit que noter industrie est en déclin, on va s’ouvrir un peu …
J.Vercueil : Hum, alors, c’est que la réalité elle est complexe, et la manière dont les autorités réagissent à cette réalité peut être tout à fait contradictoire. Les gens qui sont à la tête du pouvoir peuvent être tout à fait irrationnels dans certains cas, hein. Donc, euh, de ce point de vue-là, votre thèse peut être tout à fait donner crédit à votre thèse. Euh, en disant, ben regardez-moi le secteur auto, ils ont attendu 20 ans avant de comprendre qu’il fallait intégrer un certain nombre de constructeurs automobiles occidentaux pour moderniser le signes et faire en sorte que le consommateur puisse trouver un intérêt à acheter des voitures russes. Bien, ça a pris beaucoup de temps.
Inversement, ils ne se sont jamais préoccupés du secteur des logiciels.
Il n’existait pas le secteur des logiciels, il était complètement confiné au secteur militaro-industriel et à ses applications militaires dans la période soviétique.
Et c’est une génération tout à fait neuve de jeunes étudiants des universités russes ou même étrangères, ces étudiants qui revenaient de l’étranger, qui ont créé les premières sociétés de génie logiciel en Russie dans les années 1990. Ce secteur s’est petit à petit développé, et il a littéralement explosé dans les années 2000. Et aujourd’hui, les exportations de logiciels de Russie représentent $4 milliards. Le nombre d’emplois de l’industrie du logiciel en Russie est équivalent au nombre d’emplois de l’industrie automobile.
Ils n’ont pas vu passer ça, hein ? Parce qu’il n’y avait pas de grand industriel, patron pour aller taper à la porte du Premier Ministre pour dire, Monsieur, faut penser à moi, parce que il y a des concurrents qui veulent me faire du mal.
Donc, il y a des réactions qui sont simplement explicables par un aveuglement, le fait que on reste dans des carcans de pensée qui sont un peu anciens, et on n’avance pas.
E.G : Et est-ce que ce n’est pas aussi culturel ?
J.Vercueil : Je me méfie des interprétations culturelles. On met tout et n’importe quoi derrière l’idée de culture. Euh, les chinois sont feignants, c’est culturel. Alors, non, les chinois sont les premiers …
E.G: On dit que les chinois sont feignants ?
J.Vercueil : Oui, pendant très longtemps, ça a été ça. Alors, maintenant, les russes sont feignants, c’est culturel. Non, pas du tout. Hein, on peut dire la même chose des français. Non. Je crois qu’il n’y a pas d’explications culturelles, il y a des politiques, il y a des incitations plus ou moins cohérentes les unes avec les autres, des institutions qui donnent un cadre aux gens, dans lesquels ils se disent, ben voilà comment on doit travailler, d’autres institutions qui sont tellement lâches et molles que finalement les gens ne savent pas du tout à quel repère se fier. Euh, et, en fonction de ça, l’histoire se fait. Mais, on ne peut pas dire la culture de tel ou tel … je ne suis pas en train de dire que la culture c’est rien, mais une explication culturaliste des phénomènes économiques ne me satisfait jamais.
E.G: Ce n’était pas vraiment la culture, ils sont nés comme ça, c’est inné, mais au fur et à mesure que les gouvernements ont été comme ça, les gens …
J.Vercueil : Alors, ce qu’on peut dire, c’est qu’il y a un certain nombre de comportements s’enracinent. Et ça pose problème, parce que pour arriver à modifier les comportements, il faut énormément d’efforts, il faut parfois des crises très dures, du coup, ce sont des problèmes qui sont profonds dans une certaine société. Donc, là, de ce point de vue-là, oui. Mais, je préfère parler de comportements enracinés, de comportements avec une grosse inertie, que de culture.
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Voilà pour la question de la relation avec le reste du monde, et de la question l’isolement. Il me semblait que je voulais vous dire une dernière chose. Oui ! Quelque chose de tout à fait intéressant sur cette ambivalence.
E.G: Oui, très rapidement, mais vous aurez du mal à…..
J.Vercueil : D’accord, ça vous intéresse ou pas ?
Emilie : Oui oui, on l’a mis nous dans nos points à aborder, après avec ce qu’on a eu, on voudrait avoir votre avis.
J.Vercueil : Parce que je trouve que c’est un processus assez significatif qui reflète assez la question de l’ouverture de l’économie Russie. Puisque c’est une candidature qui date de 1993, donc très très précoce. Dès que la Russie est devenue indépendante, elle a candidaté à l’OMC comme un signe qu’elle voulait s’intégrer, qu’elle voulait rapidement se…
M.B: Mais en 1993 cela faisait partie de la stratégie quand même, de faire une thérapie de choc, de…
J.Vercueil : Exactement. Voilà.
Mais très vite, alors que l’objectif en 1994 était d’arriver à une conclusion en 98, ce que en soit était très rapide hein… Très très vite. Il est apparu que les mouvements qui étaient mis en place par les autorités dans le cadre de cette mission n’aboutiraient jamais à une adhésion rapide. Euh… et d’ailleurs pour des raisons parfois objectives, de problèmes économiques internes étaient tellement importants que la question de l’accession à l’OMC est devenue secondaire. Et donc que comme c’est un processus qui est très lourd, et qui demande beaucoup d’implication c’était fatal que cela n’avance pas. Mais à partir de 2000 et 2001 cette question…
E.G: Oui, reprise des négociations
J.Vercueil :… a été de nouveau portée comme une priorité par le niveau politique. Et pour autant, elle n’a abouti que 11 ans après. Donc on voit là que … ne serait-ce que dans la durée, que quelques chose de négatif puisqu’aucun n’autre pays n’a mis autant de temps entre sa premier candidature et son accession finale. Il y a un autre pays qui est en train de battre ce record, c’est l’Algérie mais avant, il y avait la Chine justement (15 ans), la Russie en a mis 18. C’est intéressant d’essayer de comprendre pourquoi. Donc là ce que je vais un peu vous dire sur cette question-là c’est plus une approche personnelle, une thèse personnelle. C’est que les négociateurs, de la partie Russe, depuis les années 2000, ont sous-estimé la nature asymétrique de la négociation. C’est-à-dire que dans une négociation de l’adhésion à l’OMC, les choses se passent de manière très simple : vous avez en face de vous un certain nombre de pays, *grésillement* des fonctionnaires d’intérieurs. Et un secrétaire extrêmement léger et c’est en fait des émissaires de chaque pays qui eux aussi approuvent l’adhésion. Alors, c’est… On appelle ça le groupe de travail. Donc par exemple l’Union Européenne fait partie du groupe de travail parce qu’elle est intéressée par l’adhésion de la Russie. Tous les pays qui commercent de manière significative avec la Russie veulent faire partie du groupe de travail. Et ces pays posent des questions sur absolument tous les sujets possibles et imaginables. Et donc, le document final du groupe de travail il fait euh…. 600 pages, Plus de 600 pages, il fait 4000 et quelques paragraphes, voilà. Et c’est l’ensemble des questions qui ont été posées par les différents membres et les réponses qui ont été apportées par la délégation Russe. La délégation Russe apporte… Enfin le groupe de travail… Et sur euh… les euh… Les inspections phytosanitaires concernant euh les élevages de poulets… Qu’est ce que vous comptez faire ? Bon alors euh… on va se poser la question au ministère de l’agriculture etc. lequel va répondre et va dire il y a que les inspecteurs russes qui peuvent, sur le territoire russe, inspecter les installations et donner un certificat. Si le ****** Américain n’est pas d’accord il peut leur poser la question. Et à la fin, le groupe de travail ne rend son rapport que quand l’ensemble du groupe de travail n’a plus de question à poser. Donc vous voyez que 1 candidat à l’accession
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doit négocier dans une position asymétrique. Et le fait de ne pas intégrer ça comme un élément fondamental de négociation, ça conduit à une stratégie qui de mon point de vue n’est pas optimale. Une stratégie de négociation qui pourrait être rationnelle est la stratégie suivante :
Je cède beaucoup dans un premier temps en négociant des clauses d’adaptation, des clauses de transitions en leur disant «donnez-moi 10 ans donnez-moi 5 ans, donnez-moi 15… » Pour m’adapter à cette règle, mais je sais que je cède rapidement pour éviter la multiplication des demandes supplémentaires. Sinon, je me trouve un peu comme dans ce que j’ai appelé la parabole d’Achille et de la Tortue. C’est-à-dire que … Je ne sais pas si vous entendu parlé de cette parabole qui est de Zénon D’Elée, un philosophe grec. Euh… Zénon D’Elée dit « Achille court très très vite, la tortue avance très lentement, la tortue part avant Achille, mais à chaque fois qu’Achille court après la tortue, pendant qu’Achille fait un pas, la tortue fait un pas aussi. Donc bien que les pas de Achille soit plus grands que ceux de la tortue, si à chaque fois que Achille avance, la tortue avance aussi, normalement Achille n’atteint jamais la tortue. » Alors c’est un sophisme, c’est-à-dire qu’il y a un vice dans ce raisonnement. Mais on peut l’appliquer à la question du groupe de travail et de l’OMC parce que au fur et à mesure que la Russie…euh… ne répond pas aux exigences du groupe de travail, elle retarde le processus d’adhésion et pendant ce temps d’autres membres du groupe de travail peuvent intégrer l’OMC. Parmi ces membres de… Non pardon, d’autres pays peuvent intégrer l’OMC.
E.G : Donc ça fait 2 …
J.Vercueil : Et parmi ces pays, il y a des pays membres de l’EX URSS. Et Certains de ces pays peuvent avoir des questions à poser à la Russie qui peuvent embarrasser la Russie. L’Ukraine, la Géorgie. Or, c’est ce qu’il s’est passé, c’est-à-dire que, pendant que la Russie retardait les négociations, pour protéger par exemple son secteur ******* hein, ou d’autres secteurs dont on ne va pas parler. Et bien d’autres pays de l’ex URSS adhéraient à l’OMC, demandaient à être membre du groupe de travail, rentraient dans le groupe de travail, posaient des questions. Le résultat c’est que le groupe de travail a été le plus gros jamais constitué dans l’OMC, dans l’histoire des négociations de l’OMC. Plus de 60 pays.
M.B : D’accord
J.Vercueil : Quand je dis plus de 60 pays, ça compte l’UE comme un seul pays.
E.G: Oui
J.Vercueil : Or, l’UE est un des membres les plus durs, dans les négociations. Parce qu’elle a plus d’experts… c’est énorme. Donc ça a donné beaucoup beaucoup de fil à retordre aux négociateurs. Et finalement, les termes de la négociation pour la Russie, c’est des droits de douane assez faible, euh… qui correspondent à une baisse des droits de douane négocié à partir de 13% au début des années 2000 jusqu’à 7.2% aujourd’hui.
Et ça montre aussi le temps qu’ils ont mis à rejoindre l’OMC. Est-ce que ça montre aussi au final que euh… ils ont eu du mal à accepter de rentrer sur … la flexibilité, ils ont eu du mal à être flexible, à rentrer dans les règles du jeu, réellement, du commerce mondial, tel qu’il était à ce moment-là.
C’est ça, oui on peut dire qu’il était… Oui on peut dire ça comme ça c’est-à-dire que les intérêts qui étaient défendus par les négociateurs russes étaient des intérêts qui, dans un certain nombre de cas, entraient en contradiction avec les règles du commerce mondial. Et donc … à un moment il faut arbitrer. On peut pas euh… évidemment, il ne faut pas sacrifier l’ensemble de son secteur industriel juste pour un talisman qui serait l’OMC hein.. Mais il faut à un moment se dire qu’est-ce qu’on gagne à rentrer dans l’OMC et c’était d’ailleurs les questions que les Russes nous ont posées. Ils nous disaient : « Finalement, pourquoi est-ce que tu dis… on était dans les années 2002-03. Pourquoi est-ce que tu dis qu’il ne faut pas trop trainer pour rentrer dans l’OMC ? Nous on exporte du pétrole, on n’en a que faire de l’OMC ! » Mais le problème c’est que rentrer dans l’OMC c’est donner d’avantage de possibilités aux entreprises étrangères de considérer la
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Russie comme partie prenante des règles du jeu mondial, et de faire en sorte que la Russie devienne une terre d’accueil pour l’investissement étranger. C’est moderniser l’économie de la Russie, c’est augmenter la productivité en Russie. Et si on augmente la productivité en Russie, on augmente le niveau de vie. Euh… Le fait de donner trop de crédit à des thèses qui défendaient des intérêts particuliers, au sein de la Russie a à mon avis rallongé inutilement le processus.
D’accord, et ça c’est vrai que ce retard dans la rentrée de l’OMC on peut le prendre je pense comme un pilier, enfin… le retard dans l’OMC…
C’est un élément significatif, c’est un élément qui dit beaucoup de choses. Qui aussi amène à remettre des éléments dedans.
Oui, c’est un élément qui est une illustration d’un certain nombre de difficultés qu’on peut retrouver par exemple, des difficultés euh…. Compte tenu de l’Etat actuel de nos règles, en interne, comme est-ce que l’on va réussir à s’adapter aux règles internationales. Cette question-là, qui est une question fondamentale en Russie. C’est-à-dire la manière avec laquelle les règles sont appliquées. Qui sont en fait les institutions en Russie et la garantie qu’elles fonctionnent correctement.
E.G: D’accord. Juste une autre petite question. Vous, selon vous, vous diriez que la Russie a réussi à créer une société de consommation ?
J.Vercueil : Alors, il y a indiscutablement une classe noyée d’information qui est en grande partie urbaine, qui ressemble beaucoup à la classe moyenne européenne. Euh… Je crois que voilà, ça c’est des chiffres que je vais vous donner de mémoire, mais Moscou, pour le commerce de détail est devenu, enfin dans les projections faites en 2008-09 donc je pense que ça a été, euh, que ça a été confirmé depuis… avait dépassé Londres dans le marché de commerce de détail.
E.G : D’accord.
J.Vercueil : Londres qui est pourtant, qui a été pourtant la plus grosse ville en Europe du marché du commerce de détail pendant très très longtemps, hein. Donc, dans les grands centres urbains en Russie et autour, une grande partie de la population vie dans les grands centres urbains en Russie., on a incontestablement des modes de vie, des niveaux de revenus, qui sont tout à fait alignés sur ce qu’on appelle communément la classe moyenne. Et cette classe moyenne est en croissance numérique et en croissance économique. Leurs revenus augmentent, et leur nombre augmente…Euh… Mais il en va de même pour ce type d’analyse que pour toutes les analyses que l’on peut faire sur la Russie. Euh… Ce sont des phénomènes qui sont très polarisés.
M.B: C’est ça.
J.Vercueil : C’est-à-dire que ce qui caractérise beaucoup l’économie de la Russie, c’est sa polarisation. Sa polarisation, alors si vous parlez avec David Turtri il va vous parler de polarisation géographique hein, c’est un géographe. Mais on peut parler de polarisation économique en disant « prenons l’ensemble de la disposition des revenus, regardons où se trouve la classe moyenne » et vous verrez qu’elle se trouve dans des poches relativement isolées les unes des autres qui forment une sorte d’archipel… Hein, très connecté au reste du monde mais assez peu distribué euh…. Et connecté… euh… avec peu d’effet d’entrainements locaux.
E.G: Après, ça aussi c’est du à la grandeur du pays. Avec la moitié où on ne peut pas vivre forcément..
J.Vercueil : Oui oui. Tout à fait…
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E.G : Il y a la taille du pays…et les conditions climatiques sur la moitié du pays, ça c’est déjà …
J.Vercueil :Et c’est un phénomène, enfin le phénomène d’urbanisation, c’est pas un phénomène contre la Russie. Mais quand même, les effets d’entrainements, de la relative prospérité de certaines villes sur leur bassin sont faibles. Alors, ils sont faibles, non seulement parce que vous avez cette question d’immensité du territoire, mais aussi parce que de manière structurelle, la Russie manque terriblement d’infrastructures, d’infrastructures de transport. C’est-à-dire que quand vous quittez la zone de densité urbaine maximale, vous vous retrouvez très vite dans la campagne. Il n’ y a plus rien. Alors que, si vous regardez la Rhur, si vous regardez l’ile de France, si vous regardez l’Italie du nord, vous verrez en fait un réseau presque ou… sans parler du Japon ou des villes chinoises côtières…
Tout est connecté.
Vous avez un réseau ininterrompu d’activités euh… soit industrielles, soit commerciales, soit de vie, soit tertiaires etc. qui sont reliées très fortement. C’est une très très forte connectivité. Là non ! Il y a une très faible connectivité entre ces différents points.
M.B: En même temps la densité est extrêmement faible non, ça peut en partie expliquer….
J.Vercueil : Alors… C’est ça, c’est-à-dire que la densité peut-être faible, mais vous pouvez avoir des réseaux de communication entre les noeuds qui sont de bonne qualité. Je vais vous donner un exemple qui est pas un calcul que j’ai fait, c’est quelque chose qu’on m’a dit à l’université de euh….L’université du Chemin de Fer de Novosibirsk, hein, donc au milieu de la Sibérie. Dans les années 60, euh… la vitesse moyenne d’une charge transportée par rail, en URSS, était faible, elle était de 40 km/h. En 2012 la vitesse moyenne de transport d’une charge est faible, elle est de 40 km/h.
M.B: Ah oui d’accord. D’accord. Ils n’ont pas changé.
J.Vercueil : Donc la productivité d’un outil aussi important pour la Russie, parce que le rail c’est important pour la Russie. Vous avez beaucoup de moyens de communication qui sont … Le rail est beaucoup plus important que la route, en terme de fret etc. pour l’instant ; n’a pas bougé en 50-60 ans, hein… Parce qu’il n’y a pas eu assez d’investissements. Et parce que la densité exige des investissements énormes. Quand vous regardez alors… Un autre point pour vous montrer qu’un certain nombre de choses sont liées. J’ai parlé de polarisation, pour vous dire, polarisation économique sur certains secteurs. On va commencer par ça. Et bien on va voir que certaines polarisations sont liées à d’autres. C’est-à-dire que si vous regardez l’investissement national dans les transports, vous allez voir que le taux d’investissement est finalement… – ça m’avait étonné – assez élevé dans les transports. Si vous regardez le détail des statistiques, vous vous apercevez que dans les investissements de transport, il y a un chapitre qui s’appelle « Investissements dans les gazoducs ».
E.G: D’accord
J.Vercueil : Et c’est ça qui absorbe l’essentiel des investissements dans le transport.
E.G: Ok
J.Vercueil : Et donc vous voyez que même quand on regarde la question du transport, on est contraint par la polarisation sur les -*********- Donc….On revient à votre problème dont vous vouliez nous parler tout à l’heure, du problème structurel.
Alors oui, ça c’est une autre question. C’est la dépendance.
C’est ça, c’est l’idée que euh…. Comment arriver à sortir de l’hyper dépendance aux hydrocarbures. C’est un problème qui est complètement multiforme puisqu’il a une dimension par exemple financière, il a une dimension technologique, il a une dimension économique globale, et il a même une dimension politique.
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Alors on estime que la valeur ajoutée du secteur énergétique tout compris, c’est-à-dire euh…. On prend l’ensemble de la filière énergétique et on va jusqu’à la distribution finale etc. etc. On prend euh… toutes les organisations qui concourent, de la manière la plus large possible à la production d’énergie en Russie. On estime que cela représente aujourd’hui, au niveau de prix actuel, environ 20% du PIB de la Russie. Bon c’est …. C’est beaucoup, c’est beaucoup. Dedans vous avez aussi le service, vous n’avez pas que de l’industrie pétrolière hein.
M.B : Oui.
J.Vercueil : Mais ce secteur énergétique, si l’on prend l’ensemble de ce qu’il veut dire, directement, toutes les activités qui sont liées, vous avez directement… C’est 20% du PIB. Bon, mais c’est euh…. 50% du budget de l’Etat. Là…déjà, on voit que l’Etat est sur-dépendant du secteur. On dit que l’Etat dégage des excédents budgétaires. C’est plus tout à fait vrai depuis 2009 hein, depuis 2009 il y a plutôt des déficits que des excédents. C’était juste à l’équilibre en 2012. Euh…. Mais les économistes du FMI et de la Banque Mondiale s’amusent à calculer le déficit budgétaire si l’on ne prenait pas en compte les recettes directes provenant des hydrocarbures. Et ben on arrive à 11%-12% du PIB.
Donc hein, on voit ce que cela veut dire pour la puissance de l’Etat, un baril à 100$. Hein ? Pour maintenir l’équilibre du budget, compte tenu de la structure de la dépense, il faut que le baril de pétrole soit actuellement supérieur à 100$. Alors c’est le cas, mais il suffirait qu’il baisse à 60$ et cela créerait un déficit budgétaire.
Le jour où trouve autre chose que le pétrole, la Russie, on ne donne pas trop cher d’elle.
Elle aura des difficultés financières fortes et… donc ça c’est le premier problème, un problème qui est lié à la structure financière de l’Etat Russe. Alors, vous avez un deuxième problème, qui est un problème plus global qu’on appelle la Dutch Disease. Vous en avez entendu parler ? Du syndrome hollandais ?
E.G : Hum, non.
M.B : Ca me dit quelque chose ça !
J.Vercueil : Alors, j’ai pas beaucoup de temps pour vous en parler *rires*. Euh… Mais faudra que vous jetiez un coup d’oeil.
M.B: Vous avez écrit quelque chose dessus non ?
J.Vercueil : Euh… Oui oui, j’ai écrit des choses dessus.
M.B : On s’est pas attardé dessus, mais on a du le croiser.
J.Vercueil : En fait l’idée est très simple à la base. C’est que euh… Vous avez un…une augmentation du coût des matières premières, vous avez un pays qui exporte essentiellement ses matières premières. Qu’est ce qui va se passer pour ce pays-là ? Et bien il va avoir une augmentation du prix de ses exportations, et donc des recettes de ses exportations. Cette augmentation des recettes des exportations, s’il ne se passe rien d’autre, qu’est-ce que cela va entrainer ? Cela va entrainer un excédent de sa balance commerciale et de sa balance de transactions courantes. Donc un afflux de devises.
J.Vercueil : Cet afflux de devises va avoir tendance à maintenir ou à augmenter le taux de change de sa monnaie. Puisque sa monnaie est très demandée. Il y a beaucoup de rapatriement de recettes. Donc les exportateurs qui exportent cette matière première, reviennent et disent « et ben je voudrais euh des roubles et moi je vous donne des dollars » donc la banque centrale de Russie reçoit des dollars et elle a d’énormes réserves en devises. Bien. Euh… ça, cela maintient le niveau du taux de change du rouble à des niveaux très élevés, voir même ça l’augmente. Mais, si dans le même temps, il n’y a pas une augmentation forte de la productivité des autres secteurs que le secteur du pétrole qui lui n’a pas augmenté sa
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productivité… Lui tout ce qui lui est arrivé c’est que ses prix de vente ont augmenté. Il n’a même pas besoin d’augmentation de productivité lui ! Mais supposez que les autres n’augmentent pas leur productivité un instant, et ben ils seront moins compétitifs ! Puisque le taux de change a augmenté. Et du coup vous pouvez avoir simultanément un excédent de la balance commerciale et une désindustrialisation. Alors en fait, il y a d’autres phénomènes qui se combinent à celui-là, qui sont des phénomènes internes. Euh.. premier phénomène, un phénomène de basculement de ressources : Etant donné que le secteur pétrolier, le secteur des hydrocarbures devient hyper euh… profitable. Les investisseurs vont plutôt investir dans ce secteur là que dans le secteur des chaussures ou des automobiles, qui n’est pas forcément très profitable. Donc ce secteur se rentabilisera moins, sa productivité n’augmentera pas et donc il ne pourra pas faire face à l’augmentation du taux de change.
Donc vous avez un déplacement de ressources, vous avez une hausse également de…. D’autres questions qui peuvent se poser par exemple… c’est un petit le cas en Russie. L’augmentation des prix du pétrole entraine une hausse des recettes de l’Etat puisque l’Etat détient une partie des entreprises et permet à l’Etat d’augmenter de manière importante les salaires de ses fonctionnaires. Le problème c’est que ça tire vers le haut l’ensemble des salaires de l’ensemble des secteurs. Plus ou moins de manière importante, mais ça aussi ! S’il n’y a pas d’augmentation de productivité, ça limite la compétitivité.
E.G : Oui
J.Vercueil : Donc vous voyez, vous avez toute une série de phénomènes qui peuvent être liés à un boum extérieur de la croissance des prix des matières premières, qui vont se répercuter négativement sur le reste de l’économie. Et donc, cette dépendance envers l’énergie, c’est aussi un gros problème structurel parce que cela risque de désindustrialiser le pays.
E.G: D’accord, cela a des conséquences plus internes.
J.Vercueil : Oui.
E.G: Ok.
J.Vercueil : Et donc, conjoncturellement, ça va bien mais en fait, on est en train de saper les fondements de l’après pétrole. Et on rentre dans une spirale de sur-dépendance. Puisqu’on n’investit pas suffisamment dans les ressources autres que pétrolières, on est de moins en moins capable de faire face à un éventuel retournement sur ce secteur ou tout simplement le fait qu’on va arriver à un épuisement des ressources à un moment ou à un autre.
M.B: D’accord, Ok. Double sentence. Nous on l’avait vu la dépendance, mais pas aussi poussée que cette spirale…
J. Vercueil : Et puis il y a le troisième point, c’est l’aspect politique hein. C’est-à-dire que s’il n’y a pas de barrières extrêmement rigides entre la fortune personnelle des individus qui sont au pouvoir politique et le sort économique des entreprises d’Etat, vous voyez toutes… tous les dérapages auxquels cela peut conduire quand ce sont des milliards et des milliards de dollars qui sont en jeu. Hein.
E.G: Ca on l’avait vu Avec M. Sapir.
J.Vercueil : Ça c’est un énorme problème parce que vous voyez bien que cela entretient le phénomène. Si tous ceux qui sont en pouvoir de décider ont des actions dans les entreprises d’Etat.
Chacun tire sa couverture…
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… Parce qu’une entreprise comme Gazprom, ça a 51% de ses actions qui sont à l’Etat…. C’est qu’il y en a 49% qui sont à d’autres ! Et ces 49% on sait pas très bien à qui c’est. Bon, on sait très bien à qui c’est mais c’est assez opaque. Ça veut dire que l’on a intérêt à faire en sorte que l’on maximise les revenus…
******** Interruption *********
E.G: On va vous laisser, peut-être vous avez cours. C’est déjà génial de vous avoir rencontré, d’avoir des éclaircissements parce que c’est vrai qu’avec tout ce qu’on peut lire, c’est pas forcément clair pour nous qui sommes…
J.Vercueil : Alors moi ce que je voudrais c’est que vous m’envoyiez à la fin votre travail.
M.B : Biensûr !
J.Vercueil : Bon ben bon courage pour la suite.
M.B : Merci beaucoup, on ne manquera pas de vous envoyer tout ça.
Entretien n°2 – Professeur de l’ESSEC anonyme
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ENTRETIEN n°2
HOW DOES THE CHINESE SOCIETY WORK SINCE MAO?
The Entretienee who is a teacher at ESSEC BUSINESS SCHOOL preferred not to be quoted in this Entretien because it involved sensitive questions about the political system in China. Working in close relationship with China, this teacher did not want his name to be quoted to avoid any reprisal.
A.B: How the government control the Chinese society?
Anonymous: You can separate the modern Chinese history into different phases: after 1949 china became a communist regime (from 1949 until 1978 = Maoism period). It is called the Maoism and at that time China became a very typical communist regime: everything is controlled by the government, the central planning and a much closed society.
After Mao’s death (1976), Deng Xiaoping decided to “open the door” and reformed the system: He tried to liberalize the economic system; there was a liberalization of the system. There was not the so called democratic system but instead the mono party – the Chinese communist party – which still wanted to control and rule the country. Before 1978, the members of the communist party were controlling the economic system, after 1978, they release a little be freedom in the economic system. People could do their own business. In the economic system, they did not control everything. However, in the political system, they did not change a lot because there was still a mono single party leading the whole country and no real democratic elections.
A.B: Does the action of the government have a real influence over the economy?
Anonymous: This is an interesting question. In the communism system, there was the central planning; everything was planned by the government. The government was controlling how many China had to produce etc. Deng Xiaoping realized that this situation cannot going on because it was impossible to control everything economically. They decided to release the potential from people, the natural “born business men” and gradually create value for the whole country. What they did was first to make more commercial trading in several domains. Before the open door period and the reforms, even the prices were controlled by the government; the price of everything (i.e. a cup for example) was decided by the government. However, we know that the fixation of the price is a key thing in a capitalist system and here the prices were not flexible because they were decided by the government (and not by the demand and the supply in a competitive market). Secondly, they tried to give more power to the local government. They build some special economic zones in order to test some ideas (Shenzhen for example). No one knows if to convert the communism system into a capitalist one will work at that time, even Deng Xiaoping. That is why they decided to liberalize the economy. This was the purpose of the special economic zones.
A.B: Did the economic policy of exportation in the costal zone work in China? What about the inner land?
Anonymous: Yes, actually it worked very well. At the beginning, they tried with certain regions like Shenzhen which was a fishing village and which became one of the top cities in China. Those special economic zones and experimental area had the purpose to reconvert the economic system and integrate into the global business. What about the inner land? I would say that it is a wrong question because you have to know that China is like the whole Europe and we know that it takes a really long time to solve the problem. The idea for Deng Xiaoping was then solve some problem in some cities first and then gradually maybe those capabilities could be spread into the inner land afterwards. This was a successful story for all the costal line over the past ten years. They started to promote the costal line to the inner land. There is a city called shanwei where they tried to migrate all those ideas and move them into the inner land in order
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to balance the development. All the cities in the costal line became very successful. If you look now, even some cities in the inner land start to grow and have the same results as the costal line. There are still some differences between the costal line and the inner land but the Chinese government already knew it and they tried to rebalance it and encouraging the business men to shift their production line to the inner land cities. According to the results, I would say that the trends were to balance the differences between the both. There are lore and more business in the inner land and they tried to catch up the living standards.
A.B: Is the Chinese society corrupt?
Anonymous: If you have the opportunity to make business deal in China, you will have the answer. You can see it in some reports from the World Bank about corruption. In terms of bribery or corruption, China is not as regulated as other society like Europe or USA. This means that yes the Chinese society is corrupted even now. If we benchmark with the US or with Singapore, there is still a lot of corruption more than other developing countries. This is why the mission of the new leaders in China is to deal with this kind of huge issues (comprehensive bribery etc.). As an example, when we do business in China and when we propose some deals with department or organization from the Chinese government at the final round on a short list when we are only three at last, we submit a proposal and afterward we usually receive a phone call from someone from this department saying: you can get the deal but you need to pay 20% back. It is your choice to accept or not the deal. Most of the time, we refuse to do that and then we lose the deal (when the deal also involve US for example which is a highly regulated country). I encountered some situations like that. I would say that it works like this in China.
A.B. How does the government control the Chinese society (censorship, propaganda and so on)?
Anonymous: I would say that if you compared with the past ten/twenty years, you will be surprised by the freedom they gave to the people. Of course, if you compare to the situation in western countries, it is still far away from the situation in China. Before, the Chinese people could have things from the European countries for example (like English magazines, books…). People were not allowed to read and buy those things. Now, if you go to shanghai or Beijing, you can easily read the economist and the Financial Times. In some hotels if you pay extra fees, you will see CNN. Compared to the past twenty years, the government is more open than beforehand. But still, there are some red lines that you cannot cross. If you touch the red line, you will be kicking out. What kind of red line? Things related to the independence of Tibet, Taiwan… things related to the Chinese leaders. There are all taboos that you cannot touch. Beforehand, there were a lot of taboo and there are still taboo but the taboos just became concentrated in some specific areas. In the internet world in China, no matter the search engine like twitter, certain topics like sexual related topics (prostitution for instance), the government does not matter but if you make researches about the independence of Tibet, then you will be stopped. They improved themselves a lot and there is still that red line. Liu Xiaobo? He was an activist about human rights, democratic system, he supported the idea that China should become democratic and free now or at least in the future. His ideas were rejected by the central government and that is why now he is…in jail.
A.B: Do you think that this situation is going to evolve toward a society with more human rights compared to the economic growth? How a country can have such an economic growth without a social progress?
Anonymous: This is a big question and everyone in China is asking something. According to western theories and practices, because of the economic growth, in the end the middle class will ask for more rights. Beforehand, when you are hungry, you obviously focus on surviving and not to be hungry but when you become part of the middle class, you are not hungry anymore and you think about human rights (freedom of speech and so on). A lot of Chinese people think that maybe the next step is the democratic system in China. People think that since a long time ago. Maybe the middle class will ask for more freedom. Liu Xiaobo has promoted this idea. No one knows what the next step is but at least people think that it may not be sustainable. It will not be sustainable for one thousand years but it will be sustainable
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for one or two years or even ten. We all know that it is not sustainable. It is a question that we cannot answer now. The leaders of the communist party know the issue: the economic growth needs to be followed by social reforms. Some people asked for a democratic system in a very aggressive way and more rights. The party agrees with that but they want to do this slowly. How far we should go? The activists want the reforms now. That is why they have this disagreement.
A.B: How can it be possible since the communist party is the only one to decide?
Anonymous: According to western theories, it is impossible for the communist party to create himself a democratic system. The idea is that China need to be led only by one party. In the real practice, inside the party there are different groups competing each other’s. They have then a sort of democratic system inside the party. Singapore is the same, one party ruling the whole country for the past thirty years. There is an opposition party as well but the thing is that this opposition party can challenge the party involving some issues but they cannot question the fact that only one party rule the country.
A.B: Do you think that the revolutionary movements experienced by the Arabic countries (Arab spring) could affect China in the future?
Anonymous: In China, there is more and more movement to ask for more freedom. The Chinese activists are asking for more rights. Still, I did not see any activist that does not ask for rights. The communist party deals more with environmental rights or bribery than with human rights. In my opinion, Chinese people know very well the red line. First, they can maybe get something more directly linked to the daily life (non-polluted air etc. basic rights). Maybe it is because it is their strategy or maybe it is because the Chinese government controls very well. I do not know but I do not think that some movements like the Arabic spring will happen in China or sure because the Chinese government control very well the society and the media (there is no Facebook, twitter; YouTube etc.). There is QQ messenger for example. Are those communication means controlled by the government? Not by the government but if you want to operate well in China, you have to follow the rules edicted by the government and especially the rule of censorship. That is why Google kicked out because they did not want to follow the Chinese rules. In China, if you tap “the independence of Tibet”, “Liu Xiaobo” or even “Human rights” you will be blocked. Government control on key issue (legitimacy to rule the society, the mono party) but the matter dealing with bribery, pollution etc. they will let you do.
Now I think that Chinese people can still improve their rights in certain domains but not in all and especially not in the forbidden area (the famous “red line”). Chinese people become more and more aware of the whole world and in fact you cannot control all the information, you can easily find software enabling to go out of the control even if this kind of way is not allowed. If you are an educated people you can find this software to circumvent the internet control. The government knows perfectly what kind of domains they need to control. As a result, Chinese can still improve their rights but not all.
A.B: If you have to make a comparison between the economic system in Russia compared to the one existing in China, what would you say?
Anonymous: I am definitely not an expert in that question but if I had to make a comment on this question, I would say that in Russia there were using a shock wave with their reforms. They wanted immediately shift from the communist regime to capitalistic regime. They followed the IMF, the American economists…so many issue came out. They were so many things to deal with. On the contrary, China had acted more gradually with special economic zones; a flexible price for certain items but not all but gradually, they learned for those experiences and tried to spread this experience to the other cities, from the costal line to the inner line. They can control the scope and the scope changed. Russia is very famous for its way to reform the economic system called the “shock therapy” or something which shocks. In the
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end, it was a wrong idea but maybe China learned from it. Russia took many changes especially in the political system. At the time of the fall of the Berlin wall, Russia tried to change the political system and it failed. China did want to be “another Russia”. So maybe they learned from Russia’s experience.
Entretien n°3 – Mickaël MANGOT
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ENTRETIEN n°3 – Mickaël MANGOT
COMMENT EXPLIQUER L’ESSOR ECONOMIQUE CHINOIS ? Mickaël Mangot est économiste. Docteur en économie, diplômé de l’ESSEC et titulaire d’un Master en Economie Appliquée de Sciences-Po Paris, ses domaines d’intervention privilégiés sont la finance comportementale, l’économie du bonheur et l’économie générationnelle. Mickaël Mangot enseigne à l’ESSEC à Paris et Singapour (où il dispense un cours d’Asian Economies) ainsi qu’à l’Institut de Haute Finance. Il est également consultant en finance comportementale pour des entreprises en France et à l’étranger via sa société BEFI CONSULTING. .
A.B : Sur quels éléments reposent l’économie chinoise depuis les réformes de Deng Xiaoping (initiateur de réforme vers une libéralisation de l’économie et successeur de Mao) ?
M.M : Le système économique repose sur des composants qui viennent de toute l’Asie, assemblés en chine et qui vont après être exportés à l’étranger dans les pays riches. Ceci permet à la Chine d’exporter un nombre gigantesque de produits y compris des produits très technologiques, bien plus technologiques que ce qu’on attend habituellement d’un pays de ce niveau de développement.
La force de la Chine a été d’attirer les capitaux étrangers pour mettre en place des réseaux de production régionaux centrés sur l’Asie mais autour de la Chine. La chine est la dernière étape car les coûts pour l’assemblage ne sont pas chers, il y a un réservoir de main d’oeuvre gigantesque et la qualité des infrastructures est relativement bonne, en tous les cas sur la partie côtière de la Chine. Un certain nombre de qualités qui font que les entreprises étrangères/ internationales ont organisé des réseaux de production centrés autour de la chine avec un objectif d’exporter dans le monde notamment en Europe et aux Etats Unis des produits qui sont peu chers en s’appuyant sur les avantages comparatifs des pays asiatiques (composants venant de tous les pays asiatiques), la chine étant le pays de l’assemblage (peu dans les produits technologiques mais avec un gros volume).
A la base, la Chine était donc le pays qui assemblent mais qui assemblent un très gros volume. La Chine a accumulé des excédents dans la balance des comptes courants très importants années après années ce qui fait que la Chine a aussi accumulé des réserves de change ce qui lui permet aujourd’hui d’être aussi solide économiquement (une banque centrale émet de la monnaie en fonction des devises que les agents privés touchent et qu’ils vont échanger contre des devises locales). La balance des paiements est une photo de toutes les transactions économiques qui impliquent votre pays et le reste du monde : dedans on a le compte courant : exports moins imports et quand on accumule les excédents (i.e. on exporte plus qu’on importe, on accumule des devises qui vont être placées à la banque centrale ce qui lui donne une force de frappe importante).
En conclusion, il ne faut pas sous-estimer l’impact de l’exportation de biens technologiques par les sociétés étrangères qui sont principalement situées sur la bande côtière de la Chine dans l’économie chinoise.
A.B : Comment expliquer le miracle économique chinois et est-ce durable ?
M.M : La Chine explose dans les années 1990 surtout et le gros du miracle a été d’avoir réussi à capturer énormément de capitaux étrangers sur la bande côtière de la Chine pour monter des usines ce qui a eu plein d’effets positifs. Cela a notamment permis d’exporter beaucoup, ce qui a fait venir des technologies étrangères et qui a augmenté le niveau de productivité dans l’économie. C’est ce qu’on appelle un cercle vertueux : il y avait beaucoup de ressources qui ont permis d’améliorer les infrastructures et du coup de faire venir de nouveaux investisseurs qui étaient intéressés par ces infrastructures de qualité etc. Aujourd’hui, la Chine dispose d’une puissance de production phénoménale grâce aux entreprises
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internationales au départ et de plus en plus grâce aux entreprises asiatiques et maintenant grâce aux entreprises chinoises également.
En outre, le facteur démographique a aussi été très important dans le développement de l’économie chinois : une population jeune en âge de travailler.
A.B : Le miracle chinois n’est pas durable, quelles seraient les éventuelles solutions ?
M.M. : Il faudrait rebalancer l’économie, relancer la consommation pour pouvoir avoir une économie durable d’ici une dizaine d’années. Quelles sont les solutions pour une économie chinoise durable ? Il faut rebalancer l’économie en favorisant la consommation (la consommation est assez faible). Pourquoi ? Premièrement, les chinois se sont mis à épargner jusqu’à 30% de leurs revenus ce qui est énorme. Deuxièmement, l’argent ne rentre pas dans les poches des chinois : il y a eu un changement de la répartition de la valeur ajoutée entre les profits des entreprises et les salaires des travailleurs. Les entreprises ont capturé de plus en plus de profits et fait de plus en plus de grosses réserves. En conséquence, les travailleurs ont reçu beaucoup moins de PIB, ce qui ne veut pas dire que les salaires ont baissé, mais veut dire que la part des salaires dans le PIB a baissé. La consommation dans le PIB a également baissé. Il faudrait donc booster les salaires des travailleurs et trouver des remèdes pour diminuer leur taux d’épargne. Leur taux d’épargne est dû à certaines réformes prises en 1994 : la responsabilité des services sociaux des entreprises publiques qui ont été transférées aux gouvernements provinciaux qui n’avaient pas les moyens pour faire. Il y avait donc beaucoup moins de transferts publics vers les ménages qui se sont donc mis à épargner pour assurer un certain niveau de vie (éducation etc.). Il faut réussir à mettre en place des services publics de qualité au niveau provincial pour ne pas que les ménages se mettent à épargner autant. Une autre solution serait de taxer davantage le capital, mettre en place un salaire minimum pour augmenter les revenus. On pourrait également libéraliser les prix : si l’investissement est massif, c’est parce qu’il existe beaucoup d’éléments qui rendent l’investissement rentable en Chine notamment les taux d’intérêt qui sont très faibles ainsi que d’autres éléments qui restent peu chers en Chine (terrain, énergie …) car ils sont toujours fixés par l’Etat et ne reflètent pas les équilibres de marché. Si on les libéralisait, ces prix seraient plus élevés et les entreprises investiraient moins car ce serait moins rentable pour elles. Il y a vraisemblablement un rebalancement naturel vers la consommation.
Jusqu’à présent, l’essor économique chinois était principalement dû à la présence des sociétés étrangères et la politique d’exportation massive mais cette situation est appelée à changer dans les prochaines années et l’économie sera amenée à reposer sur le consommateur chinois. La Chine a connu ce succès car elle avait des moyens fiscaux qui lui permettaient de booster ses dépenses publiques mais elle ne pourra plus le faire indéfiniment.
A.B : Pourquoi la Chine intérieure n’est pas aussi développé que la Chine côtière ?
M.M : La Chine intérieure n’est pas aussi développée que la bande côtière de la Chine car tous ces réseaux de production régionaux reposent sur l’exportation et pour cela il faut avoir une infrastructure pour pouvoir exporter. Il y a un avantage géographique à la base et ensuite il y a un effet de cluster c’est-à-dire quand on a plein de gens qui arrivent à un endroit, cela a pour conséquences d’en faire venir d’autres. Il y a une prime au premier et les premiers étaient sur la cote. Il y a aussi un cercle vertueux qui se créé pour ces zones côtières ; des premières usines ont été montées ce qui a développé un tissu de producteurs et de fournisseurs, cela intéresse les autres, il y a alors plein d’argent dans la zone, du coup de meilleures infrastructures se développent et cela devient encore plus attractif pour les nouveaux investisseurs. A côté, il y a la Chine de l’intérieur, beaucoup moins développée parce que elle a bénéficié de beaucoup moins d’apports de capitaux étrangers, de beaucoup moins d’investissements et donc également de moins d’infrastructures. Les infrastructures sont donc beaucoup moins bonnes que pour la Chine côtière. Il était impossible d’y implanter les usines en vue d’exporter car les coûts de cheminement entre la partie
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intérieure et la zone côtière sont trop importants. Si des usines se développent dans la Chine intérieure, c’est pour satisfaire le consommateur local et non pour exporter. Il existe donc un gap significatif.
A.B : Quel comparatif pourrait-on faire avec la Russie ?
M.M : La Russie a, au contraire de la Chine, procédé à des privatisations massives au début des années 1990, des géants ont été constitués et le développement a été très différent de celui de la Chine ; développement de géants nationaux notamment dans le secteur des matières premières à comparer avec une industrie exportatrice en Chine. L’économie qui repose sur une industrie exportatrice est beaucoup plus favorable à long terme car elle permet d’augmenter le niveau de productivité de gens car on a accès à des ingénieurs étrangers et des technologies étrangères ce qui permet d’augmenter la productivité des entreprises que lorsque l’on dispose seulement de grosses entreprises dans le secteur minier. La Chine a donc un modèle de développement – même s’il a ses limites – plus stable.
Par ailleurs les réformes entreprises en Chine se sont faites graduellement alors que les réformes en Russie ont été assez radicales.
A.B : Quelles sont les limites du modèle développé en Chine ?
M.M : la Chine est beaucoup trop dépendante de l’extérieur, sa croissance est due à la croissance de l’investissement qui a pour but de créer des capacités de production pour vendre des exports. Quand il y a une contraction des marchés à l’export, cela contracte également l’activité du pays. Les chiffres de croissance sont donc très dépendants de la conjoncture étrangère. Le problème de la Chine est qu’elle est trop focalisée sur les exports et sur les investissements qui fournissent la machine pour les exports. Les investissements sont devenus très importants dans le PIB chinois et la consommation est faible (la consommation constitue 35% du PIB chinois, aux US c’est 70%). Ceci veut dire qu’il n’est pas possible de s’appuyer sur le matelas que constitue la consommation car elle est très volatile et l’économie va beaucoup dépendre des investissements volatiles également et des fluctuations volatiles des exports. La Chine est aussi très dépendante de ses fournisseurs car les exports chinois ont un contenu d’imports très importants. Lorsque l’on a un tremblement de terre au Japon, les composants japonais n’arrivent plus et les exports ne partent plus. La Chine est donc aussi dépendante de ses clients que de ses fournisseurs. Le troisième problème est que la Chine est tellement grosse et elle a une telle capacité de production dans certains secteurs qu’elle n’est pas loin de créer des surcapacités de production et si elle continue à investir dans ces secteurs, certaines entreprises ne vont pas y survivre. L’investissement constitue 45% du PIB chinois ce qui est énorme historiquement.
Conclusion : dépendance extrême à l’export et aux investissements + création de surcapacités.
Ce système a cependant très bien marché et permit d’accumuler beaucoup de réserves de change au niveau de la Banque Centrale, une croissance très rapide mais qui n’est pas capturée complètement par les chinois car ils ont une consommation limitée. Cela a également entrainé la création de bulles (ex : celle du logement). Le pouvoir d’achats des chinois est relativement faible lorsqu’on leur enlève le logement. En définitive, les chinois n’ont pas tellement bénéficié de la croissance économique chinoise, du moins pas assez. Pour le moment, les troubles sociaux dans ce sens se font rares. On ne peut donc pas augmenter le taux d’investissement indéfiniment.
Il y a aussi un problème de vieillissement démographique (comme en Russie d’ailleurs même si la Russie a la « chance » d’avoir une espérance de vie faible pour sa population) : l’espérance de vie y est élevée, la transition démographique par femme est très rapide et faible (1,7 enfant par femme) et il va y avoir un problème de vieillissement démographique pour un pays qui ne sera pas encore un pays développé. Quelles en sont les conséquences ? Catastrophique en terme d’économie car il y aura moins de travailleurs et une population qui va devenir dépendante. Il sera nécessaire d’avoir une population qui travaillera pour subvenir aux besoins des autres. Ceci entrainera des coûts terribles et ce n’est pas bénéfique pour la croissance du pays. Le problème est que ce sont les travailleurs qui épargnent qui financent
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l’investissement. Quand un pays a de moins en moins de population en âge de travailler, cela devient catastrophique. La Chine a bénéficié d’un dividende démographique qui va maintenant se renverser. La Chine, contrairement à Singapour, n’est pas riche et elle commence à connaitre son vieillissement démographique. Comment lutter contre ce facteur démographique ? L’immigration et la relance de la natalité seraient des alternatives mais les chinois ne peuvent envisager aucune de ces deux options car ils sont déjà 1 milliard 400 millions.
A.B : L’essor économique chinois est-il aussi dû à l’absence de droits sociaux des chinois ?
M.M : S’il existait des revendications sociales fortes, cela pourrait clairement nuire au modèle parce que ce qui intéresse les entreprises étrangères, c’est l’existence d’une main d’oeuvre importante et docile. Le temps joue cependant pour eux car plus les chinois s’enrichissent, plus leur marché intérieur devient important et plus les entreprises vont être intéressés par la Chine pour autre chose que pour produire des produits pas chers. A un moment, elles vont certainement vouloir vendre aux chinois.
A.B : Quelles sont les similarités entre le modèle chinois et le modèle de la Russie ?
M.M : Sur le plan politique etc. il y a beaucoup de similarités mais le modèle économique a été complétement différent. A partir de 1979, la Chine va diverger du modèle soviétique et c’est aussi à partir de ce moment-là qu’elle va exploser.
A.B : Le modèle chinois aurait-il pu être transposé au modèle russe ?
M.M : Le modèle chinois aurait pu être transposable à la Russie car une puissance à l’export est tout à fait transposable et c’est d’ailleurs le modèle d’un certain nombre de pays asiatiques (modèle de Singapour, de la Malaisie) : beaucoup d’investissements. Pourquoi la Russie n’a pas appliqué ce modèle ? A cause de l’idéologie communiste. La Chine a au contraire gardé la mainmise sur le pouvoir politique en libéralisant l’économie. La Russie devrait s’y mettre mais c’est un pays qui est vicié. La Chine a aussi une grosse population de travailleurs (1 milliard de chinois contre 100 millions en Russie) et qui sont plus « dociles » qu’en Russie.
La Chine bénéficie par rapport à la Russie de certaines particularités : elle est au milieu de l’Asie et elle a pu bénéficier des ressources des autres pays asiatiques (ingénieur de Singapour, de Corée etc.). Quand on monte un réseau de production régional en Asie, on est très bien loti car elle concentre plein de ressources de qualité différente, des infrastructures plutôt de qualité. C’était donc plutôt pertinent de monter ce réseau de production en Asie, plus qu’en Amérique latine ou ailleurs. L’Asie a donc été parfaite pour ça ce qui a vraiment dopé leur commerce et leur croissance.
La Chine par rapport à la Russie a bénéficié d’une évolution graduelle et d’une ouverture et libéralisation progressive (création de ZEP, zones de test). Cette évolution n’est cependant pas achevée car il reste un contrôle des capitaux et une ouverture semi-fixe. Il existe encore une politique de prix fixes.
Quelles sont les spécificités asiatiques ? Diversité, qualité des infrastructures, politique macroéconomique de qualité, une bonne gestion des taux d’intérêts, pas de déficit budgétaire important, une stabilité politique relative.
A.B : Dans quelle mesure le contrôle par le gouvernement a une influence sur l’économie ? Quid de la corruption ?
M.M. : Il existe encore beaucoup d’entreprises publiques en Chine et le gouvernement a la main sur celles-ci. Le gouvernement a été très présent dans le développement de certaines économies asiatiques et a eu un effet bénéfique. Il existe aussi des pays où le gouvernement a été beaucoup moins présent et qui ont pourtant eu un développement économique important. Les deux modèles coexistent et marchent : modèle
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de planification avec un interventionnisme Etatique efficace d’un côté et de l’autre, les pays de la libre entreprise. En Chine, le contrôle du gouvernement n’a pas eu un impact négatif.
En ce qui concerne la corruption du gouvernement, elle est très élevée. Elle peut d’ailleurs expliquer certaines différences entre régions de Chine.
Entretien n°4 – Jacques SAPIR
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ENTRETIEN n°4 – JACQUES SAPIR
LA SITUATION ECONOMIQUE DE LA RUSSIE
Jacques SAPIR, expert en économie russe, est directeur d’études à l’EHESS et directeur du CEMI-EHESS. Les recherches qu’il mène au début de sa carrière sont liées aux problèmes de la transition, avec en particulier un accent sur les problèmes monétaires et financiers, la reconversion des industries de défense et les dynamiques de développement régional. Plus récemment, ses recherches sont liées à la problématique énergétique. Il a notamment publié « Les fluctuations économiques en URSS – 1941-1985 », « Le Chaos Russe » ou encore « La transition russe, vingt ans après ».
E.G/M.B : Notre sujet globalement, c’est pourquoi la Russie a échoué, là où la Chine a réussi. C’est-à-dire, devenir une grande puissance économique, entre autres. Et ça c’est le sujet qui nous a été donné par M.Harbulot. Et voilà, il est parti de cette idée, de nous dire : Après l’éclatement de l’URSS, la Russie a connu ce qu’il a défini lui comme étant un chaos économique.
J.Sapir: Oui, c’est vrai, depuis un tout petit peu moins de 10 ans, oui c’est vrai. Non, si vous voulez, il y a deux problèmes, le premier problème c’est qu’on ne peut pas comparer la Russie et la chine.
E.G/M.B: D’accord.
J.Sapir: Pour toute une série de raison. Le fait que la Chine était en fait un pays préindustriel dans les années 80. La manière dont la transition s’est faite. En Russie, ça a été le chaos parce qu’il n’y a pas eu de direction politique. En Chine, le parti a toujours conservé une direction politique très ferme, ce qui lui a permis de faire une transition très graduelle. Troisième point, la Chine et la Russie n’ont pas du tout les mêmes spécialisations. La Russie en fait, hérite de l’URSS, une main d’oeuvre qualifié mais bien payée, par rapport à la Chine. Et donc, elle doit d’emblée chercher à remonter très vite sur les filières de qualité ou développer la rente des matières premières. En sachant que la rente des matières premières, c’est en fait une activité relativement technique, et même on peut dire plus que sophistiquée. Mais ce n’est pas une activité qui emploie beaucoup de monde.
E.G/M.B: D’accord
J.Sapir: Et compte tenu de cette période de chaos d’une dizaine d’année, c’est plutôt le secteur des matières premières qui est apparu comme la première source de rétablissement de la Russie. Aujourd’hui la Russie a certes perdu sa place de numéro 2 mondial, mais elle ne l’aurait pas gardée de toutes les manières. Et elle est redevenue une puissance régionale extrêmement importante. Euh… en fait il vaudrait mieux parler d’une contraction plutôt qu’une disparition de la Russie. Cette contraction euh… l’amène à être essentiellement une puissance régionale et non plus une puissance globale, une puissance mondiale. Mais ça correspond aussi à la taille de sa population.
E.G/M.B: D’accord. Quand vous parlez de puissance régionale, c’est euh… sur quel plan ? sur le plan énergétique ?
J.Sapir: Energétique, politique, culturel.
E.G/M.B: Politique aussi ?
J.Sapir: Ah bien sûr ! Bien sûr. La domination de la Russie dans la CEI qui est une chose évidente. Euh…. Les relations particulières que la Russie a établies avec toute une série de pays dont l’Iran. C’est une raison fondamentale du soutien de la Russie à la Syrie. La Syrie n’intéresse pas la Russie en tant que telle. L’Iran oui.
*Rires*
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J.Sapir: Bon. Et donc on voit bien que la Russie est une puissance importante au niveau d’une partie de l’interland eurasiatique. Elle n’est toujours pas une grande puissance là-bas et elle ne veut pas être une grande puissance là-bas. Elle elle a compris que c’était au-delà de ces moyens. Et elle veut tout simplement continuer de monter en puissance, en termes de puissance régionale et puissance terrienne. Il n’est pas du tout impossible, surtout si l’union européenne devait éclater dans les 10 ou 15 ans qui viennent, que la Russie redevienne une des puissances majeures du continent européen. Et vous savez, c’est ce qu’était la Russie jusqu’en 1950. La Russie n’était pas une puissance mondiale, la Russie était une puissance essentiellement eurasiatique, et plutôt européenne.
E.G/M.B: Donc elle n’a jamais été puissance mondiale ou l’a été avant… ?
J.Sapir: Elle ne l’a été que de 1955 à 1985-1990.
E.G/M.B: D’accord. Donc après-guerre et avant l’éclatement.
J.Sapir: Bien sûr.
E.G/M.B: Ok. Nous juste, c’est un sujet assez vaste parce qu’on doit comparer et Chine et Russie, on avait identifié des grands facteurs. Donc je ne sais pas si c’est les bons facteurs par rapport à cette évolution économique. Le premier c’était l’isolement de l’URSS / De la Russie, par rapport aux autres acteurs. C’est que la Chine est soutenue par les USA pendant la guerre froide. Les USA, ça les arrangeaient bien de soutenir quelqu’un qui pouvait être devant la…******
J.Sapir: Ça a été un soutien très très très limité. Et la Russie n’a jamais été isolée.
E.G/M.B: Non, vous ne pensez pas ?
J.Sapir: Elle ne l’a jamais été ! Elle a toujours trouvé des gens avec qui commercer.
E.G/M.B: D’accord, parce qu’on sait que la Chine, par sa main d’oeuvre pas chère, s’est vite ouverte à l’international.
J.Sapir: Mais attendez, elle s’est ouverte à partir de 1985 ! 1985-90, au moment où l’union soviétique se désintégrait ! Il faut faire très attention, il faut bien respecter la chronologie. Si vous regardez les années 70, c’est la Chine qui est fermée, et la Russie qui est en partie ouverte. Parce que la Russie a, enfin l’Union soviétique a des relations commerciales avec toute une série de pays.
E.G/M.B: D’accord. C’est vrai qu’on s’est plutôt centré à partir du moment… Sur la Russie, c’est-à-dire à partir du moment où le bloc URSS a éclaté.
J.Sapir: Bien sûr. Mais à ce moment-là……
E.G/M.B: Est-ce qu’il y a pas eu un inversement de tendances à ce moment-là ?
J.Sapir: Non, il faut respecter la chronologie. A ce moment-là, la Russie devient trop ouverte, de 1990 à 1998, elle est ouverte à tous les vents. Par exemple, en 1993, il n’y a plus aucun droit de douane ! Cela n’a pas duré longtemps. Mais disons de… oui…. De mai 1992 à juin 1993 il n’y a plus de droits de douane.
E.G/M.B: D’accord.
J.Sapir: Plus du tout !
E.G/M.B: D’accord. C’est due à l’instabilité…
J.Sapir: Non, c’est une décision du gouvernement.
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E.G/M.B: Ah c’était une décision du gouvernement !
J.Sapir: Oui, c’était une décision du gouvernement. Après il a compris qu’il avait fait une bêtise et il va revenir dessus. Mais voilà.
E.G/M.B: Est-ce que ça faisait partie d’une…. De la thérapie de choc entre guillemets, qui voulait impulser à ce moment-là ?
J.Sapir: Oui, tout à fait. Tout à fait.
E.G/M.B: Donc ils se sont un peu rétractés à ce moment-là après avoir pris cette décision…
J.Sapir: Oui, ils ont compris qu’ils avaient fait une bêtise, c’est clair. Euh… Si vous voulez, la Russie était beaucoup plus ouverte au début des années 1990, qu’elle ne l’est au début des années 2000. Il y’a effectivement une politique plus protectionniste qui se met en place.
E.G/M.B: Et pourquoi à ce moment-là une politique protectionniste à partir des années 2000 ? Quel est leur objectif derrière ?
J.Sapir: Reconstruire l’industrie.
E.G/M.B: Et ça du coup, ce qu’on a lu, sur ces mesures très protectionnistes, c’est que…
J.Sapir: C’est pas TRES protectionnistes, ils sont quand même rentrés à l’OMC…
E.G/M.B: Oui…
J.Sapir: C’est pas si protectionniste que çà.
E.G/M.B: Oui, mais il y a ce problème aussi c’est que la Russie attire un peu moins que la Chine les entreprises privées.
J.Sapir: Oui elle les attire moins parce qu’elle ne cherche pas à les attirer.
E.G/M.B: D’accord. Donc est-ce que l’objectif à terme de la Russie c’est que… C’est une puissance régionale, mais c’est objectif c’est quand même de redevenir…
J.Sapir: Une puissance mondiale ? Non.
E.G/M.B: Non, cela ne fait pas partie de ses objectifs… ?
J.Sapir: Non, elle pense qu’il n’y aura plus de grande puissance mondiale comme il y en a eu il y a 20 ans ou 30 ans.
E.G/M.B: Donc c’est dans c’est dans le même sens qu’elle ne veut pas forcément attirer des entreprises…
J.Sapir: Oui, ou elle ne veut attirer des entreprises étrangères que dans certains secteurs. Si vous voulez, les Russes ont défini 3 secteurs dans leur économie. Il y a un secteur sur lequel ils entendant garder complètement la main… Grosso modo, l’énergie, l’aérospatial, le nucléaire, etc. Il y a un secteur où ils appellent des entreprises étrangères mais toujours dans une négociation avec l’Etat, c’est l’automobile. Donc de fait, ils ont laissé Renault s’implanter de manière extrêmement profitable ainsi que d’autres entreprises aussi… Bon… Peugeot… Bon. Mais toujours en expliquant : Voilà, vous venez construire en Russie, il faut que votre taux d’intégration progresse rapidement vers les 75 ou les 80%. Et puis il y a un secteur sur lequel ils disent « Bon, on fait ce qu’on veut », nous on intervient pas, par exemple l’agroalimentaire.
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E.G/M.B: Donc c’est un secteur complètement… Donc pourquoi laisser ce champ complètement ouvert ? L’agroalimentaire complètement ouvert alors que eux possèdent des ressources ?
J.Sapir: Parce qu’ils estiment que, compte tenu de leurs ressources, ils vont se développer vite. Ils vont se développer… Mais ils ont besoin aussi d’un apport étranger… Et c’est le cas de Winbindan( ???) Winbindan est une grosse success story des années 2000, 2007-2008. Et en 2008 elle s’est vendue à un grand groupe… Alors je ne sais plus si c’est un groupe allemand ou un groupe finlandais. Elle s’est vendue à un grand groupe, mais bon, cela reste une entreprise Russe si vous voulez. Ils travaillent des produits russes, ils emploient des russes. Bon voilà.
E.G/M.B: Du coup, l’ouverture complète de ce secteur leur permet de travailler un peu main dans la main avec des entreprises étrangères, et de développer en même temps ce secteur là.
J.Sapir: Tout à fait. Et après, vous avez le secteur 2 dans lequel il travaille un peu plus main dans la main avec les entreprises étrangères, mais là sous le contrôle de l’Etat en fait. Qui est un contrôle implicite, mais qui est un contrôle réel.
E.G/M.B: Parce que nous, au fil des lectures et de ce qu’on a pu voir, il nous apparaissait que la Russie justement n’avait pas réussi à créer une société de consommation. Alors qu’il pourrait être un ….
J.Sapir: Si au contraire ! Vous êtes allée à Moscou ???
E.G/M.B: Non.
J.Sapir: Bien sûr que si il y a une société de consommation.
E.G/M.B: Oui, il y a une société de consommation, mais je veux dire par là qu’ils pourraient être autosuffisants puisqu’ils ont toutes les ressources…
J.Sapir: Pourquoi voudraient-ils être autosuffisants ?
E.G/M.B: La question implicite que je n’arrive pas à forcément… amener, c’est pourquoi tous les besoins, tous les biens de première nécessité sont importés.
J.Sapir: Pas tous les biens de première nécessité, c’est faux ! … Attendez, vous allez dans un supermarché à Moscou, il y a effectivement des produits importés, et il y a des produits russes !
E.G/M.B: D’accord.
J.Sapir: Faits par des firmes qui peuvent être des firmes étrangères… Mais c’est des produits russes quand même !
E.G/M.B: Pourquoi importer des pommes de terre plutôt que des…
J.Sapir: On n’importe pas de pommes de terre, c’est de la foutaise.
E.G/M.B: Ah bon ? c’est vraiment des choses qu’on a lues…
J.Sapir: Attendez, on n’importe pas de pommes de terre globalement. A un moment donné oui, en hiver on va importer des pommes de terre parce que vous avez pas de récolte de pommes de terre en hiver en Russie.
E.G/M.B: Oui bien sûr, les conditions climatiques…
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J.Sapir: Maintenant, pour tout ce qui est produits panifiables. Ils ont… comment dire, ils exportent autant qu’ils importent. C’est pas qu’ils sont autosuffisants, c’est pas que 100% de la consommation russe soit couverte par des produits russes. Mais les exportations de produits russes sont équivalentes aux importations de produits étrangers. C’est une autre manière de concevoir si vous voulez, l’autosuffisance.
E.G/M.B: D’accord. C’est un point intéressant.
J.Sapir: Si vous voulez, vous allez dans un supermarché russe. Vous voyez il y a… Vous avez des marques de produits russes et des marques de produits étrangers. Certaines de ces marques de produits russes peuvent être la propriété d’un groupe étranger.
E.G/M.B: D’accord.
J.Sapir: Mais néanmoins, ces produits seront faits en Russie. Si vous voulez. Et ben vous voyez… Oui, c’est à peu près maintenant, 50/50. En plus ça dépend terriblement des types de produits.. .Par exemple sur tous les produits laitiers, c’est massivement des produits russes. Qu’ils soient sous la marque Danone si vous voulez, oui ! Oui, Danone produit en Russie. Mais c’est… c’est fait avec du lait russe, de la levure russe. Si vous voulez c’est un produit Russe. Si vous voulez on met dessus une marque Danone ou c’est une marque de distributeur. Ça peut être autre chose.
E.G/M.B: Du coup c’est ça, pourquoi il n’y a a pas de marques… Il y a moins de marques propres, même en produits laitiers russe.
J.Sapir: Il y en a une c’était WinbinDam. Après si vous voulez elle s’est revendue. Ça c’est les problèmes, si vous voulez de gestion microéconomique. Euh…. Concrètement, le seul secteur dans lequel il y a un réel déficit important de la Russie – je parle de la consommation courante – c’est le secteur des vêtements.
E.G/M.B: D’accord.
J.Sapir: Le secteur des vêtements est aujourd’hui, pour tout ce qui est de bas de gamme… Aujourd’hui, le bas de gamme, c’est des importations chinoises. Et le haut de gamme c’est des importations, de France de Pologne, d’Italie etc. Ils ont beaucoup de mal à survivre en milieu de gamme. Ils font des efforts, c’est pour ça d’ailleurs qu’il y a le milieu des…du prêt à porter et de la mode qui est extrêmement vivant à Moscou. Mais bon… Après, vous avez quand même tout le problème du bas de gamme, c’est comme chez nous !
E.G/M.B: Oui. C’est sûr. J.Sapir: Mais c’est vrai si vous voulez que aujourd’hui, et ça c’est une chose dont se plaigne les Russes. Euh… Il est très difficile de trouver par exemple un manteau de fourrure… -Excusez-moi- Qu’on soit pour ou contre l’utilisation de la fourrure… C’est très difficile de trouver un manteau de fourrure moyenne gamme, si vous voulez, à un prix moyen. Vous allez trouver des choses qui viennent d’Italie, de France, de Pologne. Et c’est pour ça d’ailleurs que les Russes qui ont de l’argent viennent faire leurs courses en France, en Italie…
E.G/M.B: Directement… J.Sapir: Attendez, moi j’ai une ancienne étudiante, maintenant elle vit à Genève. Elle venait en France, ou elle venait en Italie pour acheter des manteaux. « Le même manteau oui, je vais le trouver à Moscou mais il sera 30% plus cher. » Alors là oui, vous voyez bien que c’est un problème.
E.G/M.B: D’accord. J.Sapir: Vous voyez bien que là, il y a un problème. Mais ce n’est pas le cas dans l’alimentaire… Bon alors après dans l’alimentaire, il y a tout le problème des normes et le fait que les Russes sont en train de réimposer leurs normes qui sont en fait plus exigeantes que nos normes à nous (France).
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E.G/M.B: Encore plus, ah oui ? J.Sapir: Oui oui, ben pourquoi ? Parce que il y a eu un petit scandale avec des lasagnes au cheval…Donc ça bon, ils commencent à rigoler « c’est vous européen qui avez ce problème là, etc. »
E.G/M.B: Alors que quand ils regardent de plus près chez eux…. J.Sapir: Parce que c’est le même distributeur ! Et là, méga scandale dans la presse Russe. Pas tellement d’ailleurs comme les britanniques, parce que manger du cheval pour les britanniques, c’est comme s’il mangeait sa belle-mère. C’est très clair… Mais c’est surtout….voilà, on ne sait pas ce qu’on mange. Il y a une chose sur l’étiquette, il y a une chose dans le produit. Ca, ça pose un très gros problème et le gouvernement en a profité pour réinstaller ces normes.
E.G/M.B: Du coup est-ce que, parce qu’en France ça bloque quand même pas mal le business toutes ces normes, ça allonge… Après, ce sont aussi les normes qui font le business. J.Sapir: Si vous voulez, il y a des produits qui ne seraient pas vendables s’ils n’étaient pas normés.
E.G/M.B: Le changement de norme fait que l’activité continue et se ré… J.Sapir: Bien sûr ! Regardez le vin. Est-ce que vous imaginez qu’il y ait une industrie viticole sans les AOC ? C’est les normes !
E.G/M.B: Bien sûr. J.Sapir: Donc d’une certaine manière, c’est la normalisation du produit qui lui ouvre un marché. Et c’est pour ça que dire les normes c’est lourd… Mais non ! Plus exactement ça dépend des secteurs mais il y a des secteurs où les normes sont tout à fait nécessaires au développement de l’activité.
E.G/M.B: Bien sûr. Autre question par rapport à nos lectures. On voit que la corruption est un fléau de la Russie. Qu’est ce qui… Est-ce que pour vous la corruption a été l’un des facteurs clefs qui fait que la Russie a décliné dans sa puissance ou non ? J.Sapir: Non. Il faut savoir que… En plus il y a deux corruptions. Il y a la corruption au niveau supérieur de l’état ; qui peut modifier des choix de la puissance publique, qui elle pose un vrai problème. Après vous avez la corruption quotidienne, qui peut être extrêmement irritante mais qui n’affecte pas, qui est en fait une source de redistribution.
E.G/M.B: Qu’est-ce que vous entendez par la corruption au quotidien ? J.Sapir: Au quotidien ? Vous circulez en voiture…
E.G/M.B: C’est les taxes et les amendes ? J.Sapir: C’est le policier qui vous siffle et qui vous dit « vous n’avez pas ceci, vous n’avez pas cela, bon… »
E.G/M.B: D’accord. J.Sapir: Voilà. Vous avez besoin d’un papier en Mairie, sur Moscou… Ben tout le monde sait qu’il faut donner 300 à 400$…
E.G/M.B: C’est une sorte de bakchich. J.Sapir: Voilà.
E.G/M.B: Et du coup, la corruption, c’est l’un des facteurs qui fait que les entreprises privées ne veulent pas s’implanter … ?
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J.Sapir: C’est pas ça. Vous voyez, cette corruption, ça coute. Ce coût vous l’intégrez dans vos marges et puis voilà.
E.G/M.B: D’accord ok. J.Sapir: C’est pas ça le problème. Le vrai problème, c’est que… Pas à Moscou mais dans les villes de province, vous pouvez être soumis à des actions prédatrices soit des entreprises, soit des administrations locales. Ça c’est pas de la corruption mais…
E.G/M.B: Ça se traduit comment ? J.Sapir: Par exemple, vous avez une entreprise qui se développe, et puis un jour, le propriétaire reçoit la visite de 2 personnes qui lui dise « Ecoute, ton entreprise nous intéresse, alors tu vas la vendre à ce monsieur »
E.G/M.B: C’est plus de la mafia ? J.Sapir: Ce n’est pas la mafia, c’est l’utilisation de méthodes mafieuses pour faire des transferts de propriété. Ce n’est pas de la mafia, la mafia elle existe. Et là on parle de quoi ? On parle des trafiquants de drogue, des trafics d’armes, de la prostitution etc. Bon, ok, c’est un secteur. Mais vous avez aussi l’utilisation de méthodes de type mafieuse pour arriver au contrôle de certaines activités. C’est essentiellement contre cela que le gouvernement essaie de lutter. Parce que c’est ça qui pose un vrai problème. Ça c’est… et ça c’est effectivement très délétère au niveau du développement économique. Après…. Même en France ça existe, je suis désolé de le dire.
E.G/M.B: A moindre échelle peut-être ? J.Sapir: Oui ça existe dans des régions qui sont très connues si vous voulez. Essentiellement tout ce qui est bâtiment dans la région PACA… Même chose sur les supermarchés. Sur les supermarchés dans la région PACA, vous avez des gens viennent expliquer ça au gérant « Tu vas prendre un contrat pour 10 000 bouteilles de Sprite etc. on va jamais te les livrer, et tu vas quand même nous filer l’argent »
E.G/M.B: Ah oui je pensais pas que c’était comme ça, c’est quand même particulier. J.Sapir: Je le sais parce que j’ai un ami qui est expert comptable et qui …
E.G/M.B: Qui voit des petites disparitions ? J.Sapir: Qui a vu des cas comme ça. Au point même où, un supermarché a des problèmes, il se fait délocaliser juridiquement. Et bien, il y a personne dans le tribunal de commerce à Evry qui accepte de le reprendre. Parce que tout le monde sait que pose problème…
E.G/M.B: D’accord. C’est vrai que c’est un peu gangréné. J.Sapir: Voilà. Il faut savoir que ça existe aussi en France. Mais cela n’existera pas dans l’industrie. On ne voit pas par exemple une petite boite qui se développe très vite, par exemple dans l’informatique, etc. On ne voit pas un gros concurrent venir en mettant le pistolet sur la tempe du patron en lui disant « Ok, je te rachète au tiers de ta valeur ».
E.G/M.B: Ça existe dans Paris ça… Pour les bars. J.Sapir: Oui, pour les bars. Ce n’est pas l’industrie.
E.G/M.B: A Paris c’est un énorme secteur aussi. J.Sapir: Bien sûr !
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E.G/M.B: Du coup, ce dont vous parlez, qui affecte pas mal le développement économique, c’est pour les entreprises Russes ou juste pour les entreprises étrangères ? J.Sapir: Pour les entreprises Russes et étrangères.
E.G/M.B: On aura pu penser que ce soit que pour les entreprises étrangères… J.Sapir: Non, non non. C’est pour cela que le gouvernement essaie de développer des système qui vont protéger ces entreprises. Mais alors le problème c’est que à partir du moment où vous leur offrez une protection, il devient extrêmement tentant pour la personne qui administre cette protection, de faire du racket…
E.G/M.B: Oui, de faire la même chose… Du coup ça déplace juste la corruption. Tout à l’heure vous disiez que la Russie ne cherchait pas forcément à attirer les entreprises privées.. ? J.Sapir: Elle cherche, mais pas dans tous les secteurs.
E.G/M.B: Et elle y arrive dans les secteurs… ? J.Sapir: Alors, elle y arrive, pour les grandes entreprises. Le problème c’est entreprises de taille moyenne. En plus, disons-le, ça marche avec les allemands, ça marche un petit peu moins bien avec les italiens, ça marche pas du tout avec les français.
E.G/M.B: Ah bon, avec les français ça ne marche pas ? Parce que pourtant les relations franco-russes… J.Sapir: Oubliez. Oubliez ça. Le font du problème c’est que les PME françaises sont extrêmement individualistes. Et ça ça fait partie de la culture de gestion en France. La culture de gestion, c’est « je suis seul maître à bord après Dieu…bla bla bla ». Ils ne conçoivent pas de s’associer, même s’ils sont concurrents par exemple, mais de s’associer pour rentrer sur un marché.
E.G/M.B: Alors que les allemands le font beaucoup. « Chasser en meute »… J.Sapir: Et les italiens aussi.
E.G/M.B: Du coup pour percer le marché, il faut absolument y aller en groupe ? J.Sapir: Absolument. Par contre, les grosses entreprises françaises y rentrent sans problème.
E.G/M.B: Et qui sont les acteurs partenaires principaux de la Russie ? Il y a un pays en particuliers ? Une zone ? J.Sapir: Non, l’essentiel c’est l’Europe. C’est toujours l’Europe.
E.G/M.B: La Chine, c’est le futur en fait ? J.Sapir: Euh… Oui mais la Chine représente 20% du commerce extérieur Russe, l’Europe doit représenter 50 à 60% et le reste du monde 20%. Les Etats-Unis représentent moins de 4%.
E.G/M.B: Ouais… D’accord. Ils ont un passé lourd. J.Sapir: Bon. Le problème justement pour la Russie va être de déplacer, comme l’Europe est en stagnation. De déplacer une partie de ce commerce extérieur vers l’Asie. D’où l’importance pour la Russie de développer de bonnes relations avec la Chine, avec Taiwan, avec le Japon, avec l’Inde, etc. Mais ça va prendre du temps.
E.G/M.B: On a une autre petite question par rapport à la crise démographique…
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J.Sapir: … Il y a d’autres facteurs qui ont joués, mais on a pris ça aussi pour une chute de la fécondité. Vous savez, on connait bien le problème, en France par exemple, fin des années 70 – début des années 80, tout le monde dit « Oh lala, chute de la fécondité, on est tombé à 1,73 etc. » Et en fait, on est passé d’un âge moyen au premier enfant qui était à l’époque autour de 21 ans à un âge moyen autour de 28 ans… Il y a eu un retard si vous voulez. E.G/M.B: Il y a eu l’augmentation des études aussi… J.Sapir: Bien sûr, bien sûr. C’est ce qui a beaucoup joué. Bon. Et une fois que la phase de ce décalage, une fois qu’elle est traversée, et ben on voit immédiatement que la fécondité remonte et est aujourd’hui autour de 2,05-2,03. Et la Russie a connu aussi, en partie ce problème, parce que… Alors, du temps soviétique, le fait d’être marié et d’avoir un enfant vous donnait le droit, un droit prioritaire sur une liste d’accès pour un nouveau logement. C’était le plus souvent la seule méthode qu’avaient les jeunes gens et les jeunes filles pour quitter l’appartement de leurs parents. Alors ça, évidemment, ça voulait dire que les jeunes femmes avaient leur premier enfant entre 19 et 20 ans et évidemment, il y avait beaucoup de divorces. Il y avait à peu près, on va dire maintenant…60% de couples qui divorcent. C’est vraiment énorme. Et justement, comme on est sorti du système soviétique, comme on est sorti de ce système, c’est aussi quelque chose qui a changé. Les jeunes femmes et les jeunes garçons n’ont plus cette incitation à faire des mômes très vite. E.G/M.B: Du coup, ça retarde également… J.Sapir : Exactement. Moi j’ai vu par exemple, j’ai une étudiante, enfin, une thésarde. Elle dirige le service des recherches d’Alpha Capita maintenant, et elle a attendu d’avoir 29 ans pour avoir son premier enfant. E.G/M.B: J’en ai 28… * Rires * J.Sapir : C’est le modèle hein…Y’a de ce point de vue là… Il y a eu de ce point de vue-là, une homogénéisation très rapide des pratiques au sein de la société Russe, avec les pratiques occidentales. E.G/M.B: Oui, la Russie n’est quand même pas la Chine, elle a été développée comme nous. J.Sapir : Oui, bien sûr. Et c’est une société qui était déjà une société urbaine. E.G/M.B: Est-ce que c’est aussi vrai, justement, vous parlez d’une société urbaine… C’est vrai pour Moscou et St Petersburg, mais est-ce que c’est vrai pour des autres régions ? J.Sapir : Est-ce que ce qui est vrai à Paris est aussi vrai si vous allez dans la Corrèze… E.G/M.B: La France est plus petite quand même…Donc c’est vrai qu’on retrouve des plus grandes villes assez rapidement. J.Sapir : Oui, mais même chose, vous avez des grandes différences entre les grandes villes comme Paris, Lyon, Marseille, Strasbourg et puis des villes qui sont un peu plus petites… Oui, vous avez exactement le même type de différences en Russie. E.G/M.B: Pareil en termes de développement économique des villes ? Est-ce que justement l’écart n’est pas plus important ? De manière générale… Parce qu’en France, bon ben même les petites sont quand même un petit peu développées. J.Sapir : Y’a un écart qui est très important mais…C’est un écart qui… Ca dépend quel critère vous utilisez. Si vous regardez…Bon, si vous regardez les comptes en banque, et vous voyez qu’il y a 85% des comptes en banque qui sont sur Moscou, en volume, pas en nombre, donc vous vous dites immédiatement, Moscou, puis le reste c’est désert. Et puis quand vous allez dans les villes de province, non ! Simplement les gens ont des comptes qui sont des comptes normaux… Parce que le problème des comptes en banque à
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Moscou, c’est que vous avez toutes les sociétés et tous les gens riches. Et ça ça déforme, ça déforme beaucoup la soudure… Maintenant faut quand même savoir que Moscou et sa région, ça fait 14 millions d’habitants, ça fait 10% de la population. E.G/M.B: Oui, parce que la Russie c’est grand, on arrive pas à… J.Sapir : Oui, c’est très concentré. E.G/M.B: Et par rapport à cette grande nation –c’est quand même énorme- par rapport au monde, vous diriez qu’il y a un manque d’unité nationale ? Il y a eu l’éclatement de l’URSS, il y a beaucoup de minorités qui revendiquent leur indépendance… J.Sapir : Non, Non. Le seul point où il y a eu une vraie revendication indépendantiste, et ça s’est réglé dans le sang, c’était le Caucase du Nord. Après, vous avez des revendications identitaires et culturelles. Ça oui. E.G/M.B: Et ça, vous diriez que c’est à l’instar de la France, c’est pareil, cela n’influe en rien ? D’accord. Si on devait résumer… Selon vous, s’il y a des facteurs qui ont fait que la Russie a décliné pendant ces 10 ans, vous diriez qu’on doit s’axer sur quoi ? J.Sapir : D’abord, la Russie déclinait avant. Le système économique soviétique était rentré en crise dès la fin des années 70. Et la perestroïka est venue après 10 ans de crise. Donc c’est un point important si vous voulez. L’union soviétique maintenait les apparences de la puissance, mais elle s’affaiblissait depuis les années 1970. Après, vous avez eu évidemment le chaos de la transition. Depuis 1999-2000, vous avez un redémarrage, vous le voyez bien. Le PIB par habitant augmente très très très rapidement, va augmenter très rapidement. Aujourd’hui, la Russie est revenue à l’état qu’elle aurait eu s’il n’y avait pas eu la transition. Vous imaginez deux courbes si voulez, il y a une courbe « Tendances à partir des chiffres que l’on avait à la fin des années 70 – début des années 80 » et vous avez la courbe réelle. La courbe réelle, elle a plongé puis elle est remontée… Ces deux courbes se sont coupées à peu près vers 2009-2010. E.G/M.B: Et selon vous, pourquoi dès les années 70 cela à… J.Sapir : J’ai écrit un livre la dessus. C’est très…C’est extrêmement compliqué. Si vous voulez, c’est essentiellement un problème d’incitation. Le fait que les incitations au travail, et donc à la productivité qui avaient fonctionnées dans les années 1930-1940-1950, même au début des années 1960, n’ont plus été efficaces par la suite. E.G/M.B: Et le rôle de l’Etat dans tout ça ? Dans ce développement économique ? J.Sapir : Avec des rôles différents, mais il est important déjà avant la révolution. Ça c’est une grande constante, vous prenez la trajectoire de la Russie dans l’histoire longue, on peut la démarrer en 1870 hein, après l’abolition de l’esclavage etc. Et toujours vous avez l’Etat qui directement ou indirectement joue un rôle absolument capital dans le développement économique. Encore aujourd’hui, l’Etat directement ou indirectement fait à peu de choses près 45% à 50% des investissements en Russie. C’est soit des investissements directement faits par l’Etat, soit des investissements qui sont faits par des entreprises d’Etat, soit des investissements qui sont faits avec de l’argent prêté par des banques d’Etat etc. Mais grosso modo, l’argent qui vient de la sphère étatique, représente à peu de chose près la moitié des investissements en Russie. C’est quand même un rôle tout à fait capital. E.G/M.B: Du coup, sans Etat, pas de développement tel qu’il est aujourd’hui ? J.Sapir : Non, non. Même les plus libéraux des Russes l’ont compris. Et ils ont compris qu’il valait mieux se poser la question comment rationaliser l’intervention de l’Etat que de se dire qu’on va la réduire.
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E.G/M.B: C’est comme ça et pas autrement, il vaut mieux optimiser et rationaliser ? Donc c’est pas du tout une tendance à la baisse ? J.Sapir : Si, il y a des tendances à la baisse. Il y a eu des privatisations. Mais ils ont vu qu’à un moment donné, ils touchaient le fond et ils n’arrivaient pas à aller plus loin. Si vous voulez, c’est ce qu’avait dit Vladimir Poutine en 2009. Il y a quelqu’un qui lui demande « Oui, mais ce que vous êtes en train de faire, ça ressemble beaucoup à du capitalisme d’Etat. » et sa réponse était « Bien sûr que non je ne veux pas faire du capitalisme d’Etat mais si on n’a pas des capitalistes privés qui investissent, qu’est-ce qu’on va faire ? il faut bien que l’Etat le fasse ! » E.G/M.B: Est-ce que c’est pas un cercle vicieux ? Parce qu’il y a un capitalisme d’Etat, il n’y a pas de capitalisme ? J.Sapir : Ce cercle vicieux est là depuis très longtemps. E.G/M.B: Et encore pour longtemps ? Donc finalement, ça se mord la queue… J.Sapir : Donc, c’est pour ça que le seul objectif crédible qu’ils peuvent avoir, c’est de rationaliser les formes de l’intervention de la république. E.G/M.B: Et concernant les perspectives d’avenir ? Il y a de nouveaux secteurs qui commencent à prendre ? Vous avez parlé des 3 types de secteurs tout à l’heure ? J.Sapir : Après oui, il y’a toujours beaucoup de choses tout ça. Mais si vous voulez, ça aussi c’est un schéma qu’on a tous dans notre tête et qui est assez faux. Vous prenez par exemple la sidérurgie. La sidérurgie, si vous allez à Tcherepovets… Alors Tcherepovets, c’est l’une des trois bases sidérurgiques de la Russie. C’est la base de Seversal. Après vous avez Novolipetsk, et vous avez Magnitogorsk. Pour chacun de ces endroits, on produit plus d’acier qu’on en produisait en France en 1980. Vous avez à Tcherepovets, il y a 5 hauts fourneaux immenses. Il y en a un qui fonctionne comme dans les années 60, mais il y en a un autre qui a été entièrement modernisé, d’ailleurs par une entreprise allemande, et où tout le fonctionnement du haut fourneau est surveillé par ordinateur. On a une salle de commandes, avec des écrans, trois ingénieurs qui se relaient en…Ils font les 3*8 hein mais bon, ils contrôlent tout. Ils contrôlent la température de la coulée avec des caméras thermiques etc. Et ils ont besoin soit de mettre de l’oxygène, soit de réduire l’oxygène. Ils commandent tout depuis là-haut. E.G/M.B: Depuis la salle, à trois… J.Sapir : Et vous vous dites, c’est pas exactement le même type de sidérurgie que la haut fourneau d’à côté. *Rires* E.G/M.B: C’est une technologie beaucoup plus avancée. J.Sapir : Autrement dit, les nouvelles technologies… E.G/M.B: Mais est-ce que c’est rentable, parce que le secteur ne marche pas du tout… J.Sapir : Bien sûr c’est très rentable. Et c’est pour ça qu’ils voulaient se développer par ailleurs, dans les aciers spéciaux et qu’ils souhaitaient racheter Arcelor. E.G/M.B: C’est vrai que la Russie est très à la pointe et à toujours été à la pointe dans tout ce qui est sidérurgie, technologie. C’est vrai que nous, de notre regard de novice, on se demandait pourquoi lors de la seconde guerre mondiale, ou l’URSS avait toute ces technologies, elle n’avait pas réussi à maintenir rien qu’avec ça…
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J.Sapir : Non, parce que, si vous voulez, c’est pas suffisant, il faut d’autres choses. Au moins, il faut comprendre que même dans les secteurs qui sont qualifiés de secteurs traditionnels, vous pouvez avoir des applications des nouvelles techniques. E.G/M.B: Oui bien sûr, et ça ils l’ont compris… J.Sapir : Ca ils l’ont compris, ils le pensent etc. Même s’il y a une fascination pour les biotechnologies, et ce genre de choses… Dans lequel il est clair que la Russie a aussi un très gros potentiel. Mais ça, il va falloir protéger des petites entreprises, qu’elles deviennent plus fortes… E.G/M.B: Les faire venir, les faire rester… J.Sapir : Même les susciter sur place. C’est un autre problème. Mais grosso modo, il faudra les protéger, qu’elles soient russes ou étrangères. E.G/M.B: Est-ce que vous pensez que le gouvernement pousse beaucoup à ça ? J.Sapir : Oui, énormement. E.G/M.B: Parce qu’on avait vu que le FMI faisait…. J.Sapir : Oui, mais c’est pas l’argent du FMI, c’est l’argent du gouvernement, et c’est tout le principe des technoparcs. Pratiquement, aujourd’hui, dès qu’il y a une grande université, vous avez un technoparc. E.G/M.B: Et est-ce qu’on peut dire… On va vu dernièrement que par rapport au tourisme, au sport, la Russie s’ouvrait énormément à l’international. J.Sapir : Oui absolument. E.G/M.B: Est-ce que la Russie mise sur une économie plus avancée du tourisme de luxe, ou … J.Sapir : Ah oui oui, ça ils ont envie de développer le tourisme. Ils ont compris qu’ils ont des zones touristiques tout à fait fantastiques ! Bon, après comment ils vont le faire… On s’est baladé, depuis 2002, on s’est baladé dans le Caucase du Nord, dans la partie Ouest du Caucase du Nord. Pas là où il y avait les problèmes de la Tchétchénie. On a vu des coins qui sont absolument superbes. Que ce soit pour le tourisme d’été ou pour le tourisme d’hiver. Bon, vous avez…C’est la raison pour laquelle les russes veulent tellement développer Sochi, autour de l’idée Sochi 2014… Bon, après, vous savez ce qu’il s’est passé au mois de janvier. Il y a eu une inspection faite par Poutine lui-même, où il s’est rendu compte que, pour certaines infrastructures, le budget a été dépassé 8 fois et ce n’était pas terminé. E.G/M.B: D’accord, ça c’est pour la Russie et pour à chaque fois qu’il y a un grand évènement…
J.Sapir : Il a piqué une gueulante, je pense que ce sera terminé à temps, là n’est pas le problème. Mais si vous voulez vous avez constamment ce type de problème. Constamment constamment constamment. E.G/M.B: Dans tous les pays, quand vous avez des gros évènements comme ça c’est toujours dépassé, mais là 8 fois c’est peut-être un peu plus qu’ailleurs.
J.Sapir : Il y a beaucoup de gens qui ont mangé dessus. E.G/M.B: Est-ce que c’est un problème de fiabilité ? Toujours pareil, on en revient aux problèmes de corruption.
J.Sapir : Et ça a mis Poutine dans une colère noire. E.G/M.B: D’accord.
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J.Sapir : Quand vous regardez à la télé, il y a de très bon moyens de savoir qu’il est fou de rage, vous voyez, il commence à faire baisser le ton. E.G/M.B: D’accord, on fera attention.
J.Sapir : C’est comme au Mexique, quand les gens explosent, ce n’est pas grave. Quand quelqu’un commence à baisser de ton etc. là il faut faire gaffe parce qu’il va sortir ou un flingue ou un couteau. E.G/M.B: Donc voilà, quand il est calme en fait, on peut être sûr qu’il est énervé. Ça se voit comme ça.
J.Sapir : Et là je pense qu’il y a un certain nombre de gens qui sont en train de numéroter leurs abatis. E.G/M.B: Ça va chauffer. Ça marche.
J.Sapir : Par ailleurs, ça peut être efficace, en 2010 il y avait des ouvriers qui n’étaient pas payés dans un gros chantier naval au nord de St Petersburg, au blastes (???) de Leningrad. Euh… Il est venu et il a piqué une gueulante, il a pris à partie les dirigeants qui étaient en fait des hommes de GDD Pasca et il leur a dit écoutez, vous avez pris… Non, attends je me rappelle de sa formule c’est « Vous avez pris ces gens en otage de votre incompétence, de votre mégalomanie et de votre esprit de lucre. » Dans l’après-midi, les arriérés de salaire ont été payés. E.G/M.B: Ah oui d’accord. C’est quand même Vladimir Poutine… Voilà.
J.Sapir : Là, on s’est dit… Oula ! Mais là le DG de Pasca, il a eu très chaud. E.G/M.B: Du coup, voilà, c’est vraiment cette gestion paternaliste de l’Etat, le chef des familles. J.Sapir : ça devrait pas être son rôle hein… E.G/M.B: Bien sûr. J.Sapir : Il le dit lui-même « Attendez, c’est pas mon boulot, et c’est parce que vous faites pas votre boulot que je suis obligé de le faire. » E.G/M.B: C’est quand même très caractéristique de la Russie. J.Sapir : Très. Très. La même chose d’ailleurs, il y avait un gros programme de logement, et en particuliers, ils prévoyaient de construire, de refaire tous les logements sur l’île de Sakhaline. Et on a eu à un moment, une réunion du conseil des ministres et Poutine commence à apostropher le ministre du logement, et il lui dit « Ecoute, ça fait quand même 2 ans que ce programme devrait avoir commencé. Le premier bulldozer n’est pas encore passé. Est-ce que tu peux m’expliquer ce qu’il se passe ? Et si tu n’as pas de bonne réponse, moi je vais te dire ce qui va se passer : Tu vas aller à Sakhaline, et tu ne rentreras que quand les travaux auront commencé. » Et le gars, le lendemain, il a pris l’avion. *Rires* E.G/M.B: On aurait fait pareil… On ne rigole pas trop quand c’est M.Vladimir Poutine en face je pense… J.Sapir : Mais en même temps, si vous voulez, on l’a vu avec des collègues, on l’a vu encore en octobre dernier ! Il nous disait, le drame de ce pays, c’est que cela ne devrait pas se passer comme ça. Normalement, on donne des instructions, et l’administration devrait les appliquer. Mais le problème, c’est que oui, bien sûr, on les applique autour de Moscou etc. Mais c’est tellement grand, qu’il y a toujours des gens qui peuvent se dire « Oh… ils disent ça à Moscou, mais le temps que ça vienne, j’ai toujours le temps de le voir venir et de me servir.» Et donc, il faut toujours aller sur place et puis les engueuler. E.G/M.B: C’est ça, donc dès qu’il y a plus de proximité…
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J.Sapir : Oui, et ça c’est le problème du pays. C’est un pays qui vous épuise si vous voulez. Euh… On dit dit 700 km c’est la porte à côté, mais vraiment hein, on dit « Oh c’est pas loin, c’est à 700 km. » Bon, moi j’ai fait, en 2 semaines, j’ai fait des visites d’usine, la porte à côté. Oui, chaque matin je prenais l’avion et je rentrais le soir. En avion. Attendez, vous faites ça pendant quinze jours, vous êtes lessivés. E.G/M.B: C’est sûr. Mais pourtant, d’un point de vue économique, cela pourrait être une force d’être aussi grand, aussi sur les fuseaux horaires ! J.Sapir : Mais c’est une force… Vous savez que la Banque Centrale de Russie ne ferme jamais. Et oui ! Quand ils terminent les opérations à Sakhaline, elles commencent à… E.G/M.B: Donc c’est une force, mais du coup, est-ce qu’ils s’en servent assez ? J.Sapir : Oui, mais vous avez aussi ce problème de l’administration. Ben par exemple, même chose sur Sakhaline, le directeur pour la région, pour le blaste de Sakhaline, le directeur des parcs nationaux était en fait le chef d’une bande de contrebandiers qui allaient tirer des animaux rares et qui les revendaient au Japon. E.G/M.B: Donc on en revient toujours à ce problème… J.Sapir : Le gars s’est fait chopé, aux dernières nouvelles, il en a pris pour 10 ans de taule. Mais bon… E.G/M.B: On va voir, pour que ça change dans les mentalités, dans les façons de faire, c’est un processus long. J.Sapir : Il est ancré que plus on est loin de Moscou, plus on peut faire ce qu’on veut. Et l’idée qu’il y ait une autre loi que la parole du chef… Il y a la loi. Vous savez, Poutine avait dit « Mon pouvoir, ce sera celui de la dictature de la loi. ». C’est ça qu’il voulait dire ! La loi doit être appliquée et ça ne doit pas dépendre de la personne qui est aux commandes. Bien. Mais il est en train de revenir à un mode beaucoup plus traditionnel de gestion tout simplement parce que ça a beaucoup de mal à passer. E.G/M.B: Moi j’avais une autre question, par rapport au… Est-ce que la Russie n’est pas trop dépendante de son coeur de secteur on va dire, avec tout ce qui est gaz, pétrole… J.Sapir : Elle est dépendante des exportations. Ça c’est vrai. Et vous regardez par exemple dans la crise euh… liée à Lehman Brothers, 2009-2010. Prenez deux pays radicalement différents : le Japon et la Russie. Ils ont exactement le même profil de crise. Parce qu’ils sont l’un et l’autre très dépendants des exportations. Oui, il y a une vraie dépendance aux exportations. Mais pas seulement de gaz et de pétrole. D’acier, de bois etc. E.G/M.B: De bois ? Pourtant elle est quand même le… Elle a un quart des réserves de bois, oui c’est pour ça qu’elle est dépendante. J.Sapir : Oui, elle les exporte. Vous savez que si vous achetez un meuble chez IKEA, vous avez quand même deux chances sur trois que ce soit fait avec du bois russe. Le plus drôle c’est que IKEA revend ses meubles en Russie, et ça, ça rend les russes furieux. Ils disent « Comment se fait-il qu’on n’ait pas une industrie des meubles russes ? » E.G/M.B: C’est ça, on se demandait…Il n’y a pas assez de diversification. J.Sapir : Voilà. Là, ils sont en train d’inciter IKEA à développer des usines en Russie etc. Cela ne vaut peut-être pas le coup de redévelopper une autre marque alors qu’IKEA existe déjà, bon, ok. E.G/M.B: Du coup, on a lu que la Russie misait beaucoup sur cette économie de rente, plutôt que de diversifier ses activités.
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J.Sapir : Oui, en même temps, c’est pas vrai si vous voulez. Ils rentent, ils marchent, ils ont besoin de cette économie de rente qui leur rapporte beaucoup d’argent. Mais ils utilisent cet argent pour la diversification. E.G/M.B: D’accord. Mais ça c’est un processus…ça date pas de plusieurs décennies, c’est quand même quelque chose d’assez nouveau. J.Sapir : Oui, ça a 7-8 ans. Le problème, c’est que comme ils ont un système bancaire qui reste encore très déstructuré, ça passe essentiellement par les banques d’Etat. Ou par les grandes entreprises-Etat. Une grande entreprise comme Gazprom ou comme Rosneft possède des entreprises qui n’ont rien à voir avec le pétrole ou le gaz. C’est une forme de redistribution sectorielle, mais qui n’est peut-être pas aussi efficiente que ce qu’elle pourrait être. E.G/M.B: Merci infiniment.
Entretien n°5 – Ekaterina SYOMINA
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ENTRETIEN n°5 – Ekaterina SYOMINA
LA RUSSIE AUJOURD’HUI
Ekaterina SYOMINA est une étudiante russe du mastère spécialisé Techniques Financières de l’ESSEC Business School.
1) Pourriez-vous affirmer que la Russie est une société de la consommation ? Si oui, pourquoi ? Si non, pourquoi ?
E.Syomina: It depends because in Russia there exists a large gap between the level of life in the urban zones and in the countryside. In the urban zones and especially in Moscow region – yes, but in less developed regions – not that much.
2) La Russie est un pays riche : il détient les 1ères réserves mondiales de gaz naturel, les 8e réserves mondiales de pétrole, est le 1er producteur mondial d’or, de métaux précieux, de diamants. Pourquoi dans ce cas les ressources du pays ne servent-elles pas à développer le pays au lieu d’enrichir une élite réduite ?
E.Syomina: Very good question…if only I knew…
I guess mainly because from the bureaucracy and twisted mentality of the governing elite who has not still fully realized the end of the soviet epoque.
3) Pensez-vous que le capitalisme est un modèle transposable à la Russie ? Si oui, pourquoi ? Si non, pourquoi ?
E.Syomina: Yes, but the transition will take time cause the generation of the people raized in URSS (as are my parents who are now about 40-50years) need time to adapt to another lifestyle. But you can see that in urban zones (Moscow) capitalism is very applicable.
4) A votre avis, comment s’explique l’existence de la corruption en Russie ?
E.Syomina: I guess it’s kind of soviet union heritage. In that time if people wanted to get some « extras » – special social priviledges, imported goods, better quality of life etc – when everybody is supposed to be equal, they needed to find special connections and paid bribes.
5) Est-il vrai que les russes ont du mal à se faire confiance entre eux, ou est-ce un mythe ? Si oui, pourquoi ? Si non, expliquez.
E.Syomina: No, on the contrary, I think on average russians are rather supportive and ready to help their compatriots without waiting to get any service in exchange.
6) 1/5e des russes envisagerait d’émigrer (surtout les jeunes éduqués et actifs). Vous sentez-vous concerné(e) par ce phénomène ? Ressentez-vous le besoin de fuir le pays ? Si oui, pourquoi ? Si non, pourquoi ? Selon vous, comment s’explique ce phénomène de la fuite des cerveaux en Russie?
E.Syomina: Yes, and I did already. Because when I left I saw more perspective for career in Europe then in Russia. But know I am reconsidering my decision because under recent European crisis the situation has reversed.
7) Pensez-vous que les russes regrettent l’époque communiste ? Si oui, pourquoi ?
E.Syomina: The old generation (people who are retired now)- yes, because they were more socially protected in that time. They lost much of their savings during 90s and the pensions, especially for doctors,
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teachers and engeneers are lower compare to that they would have had at soviet times. The yonger generation is rather dissappointed, but I do not think they regret about soviet times.
8) Pouvez-vous affirmer que la société russe est anti-américaniste ? Si oui, comment cela s’explique-t-il ?
E.Syomina: Partially. Some peoples (1950-60th generation) still have stereotypes of the cold war in their mind. But young people are tolerant I think.
9) Quelle est l’opinion de la société russe sur l’affaire des Pussy Riots ?
E.Syomina: Don’t know cause I have been living in France for 4 years, so I have some ideas from the « other side »
10) Pouvez-vous dire que la Russie est une « grande démocratie », comme l’affirme Gérard Depardieu ? Si non, pourquoi ?
E.Syomina: No, I wouldn’t call Russia « grand démocratie »… »grand autocracy » – yes. I think the personality of Putin is overimposed on the Russian society. However, may be it’s just the Russian way..Historically, you know Russia was always most prosperous when lead by a strong personality (ex. Peter the Great)
11) Quel est votre avis sur la manière dont l’Etat est dirigé depuis la chute de l’URSS ? Etes-vous d’accord avec les politiques en vigueur ? Si oui pourquoi ? Si non, pourquoi, et que remettez-vous en cause ?
E.Syomina: Me personally – no. I do not like the fact that in order to do politics you need to be from « the close circle ». But in fact, if you want to do politics or to develop your career in the government controlled structures (like Gazprom for example) you need to have strong connections in the area.
12) Mikhaïl Gorbatchev, ancien dirigeant de l’URSS, a déclaré dernièrement lors d’une interview à la la BBC que Vladimir Poutine avait mis en place les « pires mesures dans l’ère de la Russie post-soviétique ». Quel est votre avis sur la question (Poutine, le personnage, sa manière de gouverner, les mesures prises en termes de législation, les restrictions, le traitement des médias) ? Pensez-vous que le peuple russe est d’accord avec Gorbatchev ?
E.Syomina: See question 1.
13) Y a-t-il, d’après vous, des mesures prises à petite ou grande échelle, pour lutter contre la corruption en Russie ?
E.Syomina: Yes, you can see small changes as for example the last presidential elections experience shows. People were orgzanising the groups to control the abuses and to assure as much as possible a faire elections. Or the « anti-Poutine » manifestations. These are actually presented as « anti-Poutine » in Europe, but in Russia the it was seen more as the protests against the fact that there is no opposition -> no choice.
14) Y a-t-il, d’après vous, des mesures prises à petite ou grande échelle, pour lutter contre la pauvreté en Russie ?
E.Syomina: Yes, they were talking a lot about the increase in pensions but I do not know how far it goes. On the other hand in Moscow there exist a bunch of the special social priveledges and benefits for the « poors ». I am not really aware if such measures exist in other regions.
15) Que pensez-vous de la politique extérieure de la Russie ? Notamment de ses relations avec les pays limitrophes : Biélorussie, Lettonie, Ossétie du Sud, Géorgie ?
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E.Syomina: Russia is trying to impose its influence on those countires. In the Soviet time there existed numerous economic partnerships and treaties between the countries of the Union. Notably, Russia has contributed to the constraction of infrastructures in the neighbouring countries (Ex. gas pipeline in Ukraine). When URSS was over Russia naturally tried to sustain its leadership.
16) Quel est votre avis sur le traitement accordé aux minorités en Russie ?
E.Syomina: I do not think there is any. The society is still enough conservative on that subject.
17) Quelle place occupe Joseph Staline dans l’inconscient collectif russe? Est-il aimé, apprécié, décrié par la société ? Et vous, que pensez-vous de cet homme politique ?
E.Syomina: I think he is already forgotten. I guess the young generation has very approximative ideas about who he was.
18) En tant que jeune russe ayant étudié à l’étranger, quel est votre regard sur la Russie actuelle ? Etes-vous confiant(e) face à l’avenir de ce pays ? Avez-vous des doutes, des espoirs ? Comptez-vous vous y réinstaller de façon durable ? Pourquoi ?
E.Syomina: I think that Russia has a large potential and it’s coming over some kind of transaction period. There are less and less people who remember about the soviet period and more and more occidentaly oriented minded people.
Echange avec David TEUTRIE
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Teurtrie david
À : Emilie Guigo
Cc : marine.brison@essec.edu
Bonjour,
On peut se rencontrer ou en discuter par skype. Dans le cas d’une rencontre, où souhaiteriez-vous la réaliser? A l’ESSEC ou sur Paris? Par ailleurs, veuillez m’indiquer quelques dates qui vous conviendraient pour que l’on puisse convenir d’un rendez-vous.
Pour ce qui est de l’économie de la Russie, je suppose que vous avez déjà lu mon texte intitulé BRIC : les paradoxes russes (http://www.fondation-res-publica.org/BRIC-les-paradoxes-russes_a707.html). Je crois que vous devez partir des grandes données sur l’économie russe (sa dépendance aux matières premières, sa démographie…) pour ensuite vous interroger sur les faiblesses mais aussi les atouts de la Russie : secteurs de pointe « traditionnels : aéronautique militaire, espace (par exemple système glonass, seul concurrent au GPS américain…), nucléaire… mais aussi certaines réussites dans les NTIC… Pour ce qui est de la comparaison avec la Chine, elle est très délicate : la Chine sort à grande vitesse du sous-développement alors que la Russie est à bien des égards un pays déjà développé qui sort d’une période de grave crise économique… Les perspectives ne sont donc pas du tout les mêmes…
Bien cordialement,
David Teurtrie.
BIBLIOGRAPHIE
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BIBLIOGRAPHIE
OUVRAGES
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BIBLIOGRAPHIE
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DOCUMENTAIRES
● Patrick BOITET, Un oeil sur la planète – Russie : L’empire contre-attaque ?, France 2, 3 décembre 2007
RESSOURCES INTERNET
● FMI
●http://perspective.usherbrooke.ca/bilan/servlet/BMDictionnaire?iddictionnaire=1642
●Bureau soviétique d’information.
●http://www.lemonde.fr/economie/article/2012/08/22/omc-les-enjeux-de-l-adhesion-de-la-russie_1748447_3234.html ●http://www.lemonde.fr/economie/article/2012/08/22/omc-les-enjeux-de-l-adhesion-de-la-russie_1748447_3234.html
●http://www.oecd.org/fr/russie/lafederationderussieetlocde.htm
●http://www.planet-expert.com
●http://www.cairn.info/article.php?ID_ARTICLE=CPE_032_0004
●http://www.planet-expert.com/fr/pays/chine/investissement-direct-etranger-ide
●http://www.lematin.ma/express/Apres-les-JO-et-le-Mondial_-Poutine-veut-l-Expo-2020-en-Russie/180073.html
●http://coboso.free-nux.org/?page_id=21
●www.geopolitique-geostrategie.fr/general-jean-bernard-pinatel/russie-alliance-vitale
●http://www.rfi.fr/emission/20130409-gazprom-s-allie-shell-forer-arctique-le-petrole-schiste-russie
●http://fr.euronews.com/2011/11/29/la-russie-frappee-a-nouveau-par-la-fuite-des-cerveaux/

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