La notion de la faute et le degré de culpabilité dans Phèdre par Jocelyn Kaze

La notion de la faute et le degré de culpabilité dans
Phèdre.
Une étude comparative de la faute dans les différents
personnages de Phèdre dans : Euripide, Sénèque et Jean
Racine.
The notion of fault and the degree of culpability in Phaedra
A comparative study of fault in the different characters of Phaedra
in: Euripides, Seneca and Racine
Författare: Kaze Joselyne
Handledare: André Leblanc
Examinator: Mattias Aronsson
Ämne: Franska
Kurs: FR2017
Poäng: 15 hp
Betygsdatum:2015-02-05
Högskolan
Dalarna
791 88 Falun
Sweden
Tel 023-77 80 00
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Résumé
L’objectif majeur de ce mémoire est d’étudier la notion de la faute et le degré de culpabilité dans les tragédies inspirées du personnage de Phèdre. Nous allons analyser la notion de la faute et ses conséquences dans trois différentes tragédies à savoir Hippolyte d’Euripide, Phèdre de Sénèque et celle du même titre de Jean Racine. Nous allons faire une étude comparative entre les trois versions en montrant les ressemblances et les différences dans le traitement de la faute. Enfin, on va voir comment la faute commise volontairement pousse une personne à se condamner elle-même.
Mots clés : La faute, la culpabilité, le mensonge, la condamnation personnelle.
Abstract
The main aim of this thesis is to study the concept of fault and the degree of culpability in the tragedies inspired of the character Phaedra. We will analyze the concept of fault and its consequences in the three tragedies namely Hippolytus of Euripides, Phaedra of Seneca and of the same title by Jean Racine. We will make a comparative study of the three versions by showing the similarities and differences in the treatment of the fault. Finally, we will see how the fault committed intentionally pushes a person to condemn himself.
Key words: The fault, the culpability, the lies, the self-condemnation.
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Table des matières
1. Introduction ………………………………………………………………………….. 3
2. La notion de la faute ……………………………………………………………… 4
2.1.La notion de libre arbitre ……………………………………………………….. 5
2.2 Le personnage de Phèdre ………………………………………………………. 7
2.3 La faute de Phèdre ………………………………………………………………… 8
3. La culpabilité de Phèdre dans les trois versions ………………… 10
3.1 Un petit apercu sur l’oeuvre d’Euripide …………………………………… 10
3.2 La culpabilité de Phèdre selon Euripide ………………………………… 11
3.3 La culpabilité de Phèdre selon Sénèque. ………………………………… 13
3.4 La culpabilité de Phèdre selon Jean Racine. ………………………….. 15
4. L’influence du jansénisme dans le personnage de Phèdre de Racine …………………………………………………………………………………….. 16
5. Le sentiment de remords …………………………………………………….. 18
5.1 Les remords de Phèdre dans les trois oeuvres …………………………. 19
5.2 La lourdeur de la faute …………………………………………………………. 20
5.3 La condamnation personnelle et la justice de soi-même …………… 21
5.4 La part de la conscience dans la culpabilité …………………………….. 21
6.Conclusion ……………………………………………………………………………. 23
Bibliographie ………………………………………………………………………….. 24
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1. Introduction.
La faute et la culpabilité sont des termes différents mais qui vont parfois de pair. L’individu qui est auteur d’un acte fautif peut se culpabiliser lui-même et se sentir moralement victime. Il peut tenter de réparer sa faute pour apaiser son âme sous différentes formes et c’est ce qui retiendra notre attention dans les pages qui vont suivre. L’objectif de ce mémoire est de chercher à savoir non seulement comment s’exprime la culpabilité chez les personnes ayant commis des fautes mais aussi les conséquences qui peuvent en découler. Selon Yasmina Khadra : « La faute n’est qu’un tort, elle est la preuve que le mal est en nous, qu’il est organisé, aussi nécessaire que l’angoisse et la fièvre. Puisque nos soucis naissent de ce qui nous fait défaut, et nos joies ne s’évaluent qu’en fonction de nos peines » (Khadra, 2013, s.i.). Notre analyse va se fonder sur le personnage de Phèdre en tant que fautive et coupable dans trois oeuvres, à savoir Hippolyte d’Euripide, Phèdre de Sénèque ainsi que Phèdre de Jean Racine. Nous allons développer en long et en large la définition de la notion de la faute et libre arbitre avant d’étudier le personnage de Phèdre. Nous nous interrogerons et analyserons pourquoi Phèdre est jugée responsable et coupable de ses actes. Cela renvoie à l’idée de savoir où se situe le vrai fond de cette problématique. Nous verrons par la suite dans les trois oeuvres et particulièrement dans le personnage de Phèdre comment un individu fautif peut se culpabiliser et se rend justice lui-même.
La méthodologie de ce travail consistera à faire une analyse comparative du personnage de Phèdre dans les différentes oeuvres où elle apparaît. L’étude de la faute de Phèdre dans l’oeuvre de Jean Racine (1677), de Sénèque (vers le 1er siècle) et d’Euripide (428 av. JC), va nous permettre de répondre à une série d’interrogations inhérentes à ce sujet : Quelle est la faute de Phèdre dans ces tragédies et quelles en sont ses racines ? Pourquoi est-ce que certains de ces trois auteurs la qualifient de coupable tandis que d’autres l’innocentent? Dans cette étude, il convient de faire une comparaison entre les trois versions de Phèdre écrites par les trois auteurs, en faisant ressortir les similitudes et les différences dans le traitement de la notion de la faute.
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En ce qui concerne le plan de ce mémoire, nous allons essayer de comprendre et d’examiner la notion de la faute dans la première partie. Par-là, nous allons développer en profondeur le libre arbitre (volonté) ainsi que le personnage et la faute de Phèdre. Ensuite, nous verrons comment Euripide, Sénèque et Jean Racine peignent ce personnage de Phèdre en ce qui concerne la culpabilité. Dans cette partie, nous allons insister sur le personnage de Phèdre de Jean Racine. L’apport qui apparaît le plus important dans cette réflexion sera l’influence du jansénisme dans Phèdre de Jean Racine. Dans les lignes qui suivent, il est donc nécessaire de mettre en relief la lourdeur de la faute de Phèdre ainsi que ses conséquences. Cela va nous permettre de comprendre la notion de libre arbitre de Phèdre et les motifs de son comportement. Par la suite, on examinera comment le personnage de Phèdre a été accablé par des regrets et des remords jusqu’à se donner la mort, comme on le voit dans le passage suivant : « Sur mes justes remords tes pleurs ont prévalu. » (Racine, 1998 : 59).
Enfin on verra pourquoi Phèdre s’est fait justice en se suicidant. Il faut également prendre en compte que notre attention portera sur le rôle de la conscience d’une personne ayant commis une faute volontairement. Cela pourra nous faire comprendre nettement pourquoi Phèdre s’est tuée pour échapper aux remords qui hantaient son âme.
2. La notion de la faute.
Dans le dictionnaire Le Grand Robert, la faute est définie comme « manquement à la règle morale ; mauvaise action » (LeRobert, 2014, s.i). On dit qu’une personne commet une faute quand elle pose des actes contraires à ce qui est perçu comme correct par la société ou par la loi. La communauté peut punir le fautif par des sanctions morales ou par la loi. En d’autres termes, commettre une faute est en fait un acte qui cause dommage à autrui. Mais certaines personnes peuvent s’adonner au manquement aux règles à la loi et à la morale par mauvaise foi. Cela veut dire que pour ce genre de personnes, ce qui est interdit devient permis pour elles et qu’elles en assument les conséquences quelles qu’elles soient. Dans ce cas-là, c’est la punition qui suit. D’autres personnes essaient de justifier
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leurs fautes commises pour pouvoir échapper aux conséquences qui peuvent en découler. Mais cela ne les empêche pas de se juger elles-mêmes par après.
La conception de la notion de faute peut différer selon la société, les individus et le temps. Toutefois, une faute commise par un individu en violation de la loi est punie par celle-ci. Mais une faute d’ordre moral est condamnée par la société elle-même. Dans le cas qui nous occupe, nous allons analyser la faute de Phèdre et surtout la responsabilité de ses actes à travers les oeuvres ci-haut mentionnées.
2.1. La notion de libre arbitre.
Ce terme de libre arbitre a été un sujet de débat par plusieurs philosophes et théologiens pendant plusieurs siècles. Dans le dictionnaire Le Grand Robert, le libre arbitre est défini comme « la faculté de se déterminer sans autre cause que la volonté elle-même» (LeRobert, 2014 : s.i.). Chaque être humain est considéré comme une personne libre dans ses actes. Il n’a pas besoin d’une autre intervention pour faire ou ne pas faire une chose. A propos de ce type de liberté que possède un être humain, le philosophe Thomas Hobbes précise que chaque homme est le maître de ses actes. Il énonce que tout homme est capable d’agir sans aucune influence extérieure. Etant défenseur du libre arbitre, il confirme que tout mauvais acte fait volontairement mérite une punition :
[…] je le déclare, quelle que soit la cause nécessaire qui précède une action, si cette dernière est néanmoins interdite, celui qui l’accomplit volontairement peut à bon droit être puni. […] le châtiment à la préservation des autres, punissant ceux qui causent volontairement des torts et personne d’autre, forme et façonne la volonté qu’elle fut. Il devient ainsi évident que, de la nécessité d’une action volontaire, on ne peut inférer l’injustice de la loi qui interdit celle-ci, ou de magistrat qui la punit. (Hobbes, 1993 : 76-78).
Cependant, pour Hobbes, le libre arbitre est tout simplement le libre choix de l’homme de faire une action. L’homme doit lui-même peser le pour et le contre avant d’agir. Ce qui paraît tout à fait anormal chez quelques penseurs religieux
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comme Martin Luther. Pour lui, le libre arbitre n’existe pas. Il ajoute que le libre arbitre n’est qu’une sorte d’illusion que les chercheurs ont essayé d’inventer. Il nie catégoriquement la présence du libre arbitre dans la vie humaine. Par contre, il ne dit pas qu’il est contre le fait qu’un être humain possède une volonté, mais il insiste sur le fait que malgré cette volonté, chaque être humain est incapable d’agir sans l’intervention de Dieu. Dans son ouvrage intitulé Du Self arbitre, Martin Luther avance des idées qui sont contre la notion de libre arbitre en comparaison avec ce qui se trouve dans la Bible. Selon lui, l’homme est « voué au péché » dès le commencement et c’est par la grâce de Dieu qu’il obtient le salut. Il précise qu’un être humain possède un esprit mais qu’il ne peut rien faire sans l’appui divin : « L’homme est incapable de se sauver lui-même. Le salut vient de Christ, et c’est un don de Dieu. Si nous croyons que Jésus nous sauve par son sacrifice, n’est-ce point anéantir son oeuvre de grâce que d’en revendiquer une part quelconque pour nous ? » (Luther, 2001 : 47).
Il en résulte que la discussion sur le libre arbitre n’est pas un sujet simple. Beaucoup de philosophes se sont engagés dans cette discussion sur ce sujet. Jacques Bossuet, dans Le Traité du libre arbitre déclare en ce qui concerne l’existence du libre arbitre: « Plus je recherche en moi-même la raison qui me détermine, plus je sens que je n’en ai aucune autre que ma seule volonté ; je sens par-là clairement ma liberté, qui consiste uniquement dans un tel choix ». (Bossuet, 2006 : 104). L’apport qui apparaît le plus important à cette réflexion de Bossuet est que l’homme a une part à jouer pour exercer une action quelconque. Il faut également prendre en compte que ce que dit Bossuet semble aller dans le sens de ce qui est dit dans le passage de la Bible : « […] J’ai mis devant toi la vie et la mort, la bénédiction et la malédiction. Choisis la vie afin de vivre […] » (Deutéronome 30 : 19). En effet, ce passage permet de réaliser que l’homme a le libre choix d’accepter ou de refuser d’agir.
Dans le prochain chapitre, nous analyserons en détail le personnage de Phèdre dans les trois tragédies.
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2.2. Le personnage de Phèdre.
Le personnage de Phèdre est un mythe qui est utilisé par plusieurs auteurs dans leurs pièces depuis la Grèce antique jusqu’au XVIIème siècle. Mais ce qui nous intéresse pour le moment est le personnage de Phèdre dans les trois tragédies, à savoir Hippolyte d’Euripide et Phèdre de Sénèque et de Jean Racine. Il est important de connaître l’évolution du personnage de Phèdre dans ces trois tragédies. La première tragédie qui a mis en scène le personnage de Phèdre est celle d’Euripide rédigée dans les années 400 avant Jésus Christ. Euripide met au centre de son oeuvre le personnage d’Hyppolyte et l’intitule Hippolyte porte-couronne. Vers le 1er siècle de notre ère, Sénèque rédigea une tragédie sous l’inspiration de l’oeuvre d’Euripide et l’intitula « Phèdre ». Pour Sénèque, la justification du changement du titre de l’oeuvre était de placer l’intérêt dramatique sur « la passion de Phèdre » (Racine, 1998 : 12). Dans la mythologie grecque, Phèdre signifie « la rayonnante, la brillante. » (Idem).
Dans Euripide, le personnage principal de la pièce est Hippolyte et la déesse Vénus. Phèdre est donc un personnage secondaire. Dans la tragédie de Sénèque, le personnage de Phèdre est choisi à partir d’Hippolyte d’Euripide. Sénèque désigne Phèdre comme le personnage central de sa pièce pour concrétiser la responsabilité et le raisonnement d’un être humain dans la société. Le troisième auteur qui écrit sur Phèdre, sous l’inspiration des deux premiers auteurs, est Jean Racine. Au XVIIème siècle, cet auteur essaie de peindre le personnage de Phèdre avec une autre image cohérente avec le temps moderne. Pour Jean Racine, l’inspiration du titre de son oeuvre vient « du sens étymologique du nom de l’héroïne de Sénèque » (Racine, 1998 : 13). Racine ne critique pas les oeuvres de ces prédécesseurs, mais il rend sa pièce plus intéressante en rendant le personnage de Phèdre plus beau, plus poétique et plus compréhensible. Il le montre lui-même à la première page dans sa préface :
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Voici encore une tragédie dont le sujet est pris d’Euripide. Quoi que j’aie suivi une route un peu différente de celle de cet auteur pour la conduite de l’action, je n’ai pas laissé d’enrichir ma pièce de tout ce qui m’a paru le plus éclatant dans la sienne. (Racine, 1998 : 19)
Ainsi, on voit clairement que Racine témoigne lui-même avoir eu Euripide comme inspiration pour écrire son oeuvre malgré quelques différences. Il affirme aussi qu’il a essayé de rendre son oeuvre plus lisible et plus claire que celle d’Euripide. C’est pourquoi je vais essayer de faire cette étude comparative du personnage de Phèdre dans les trois versions, mais tout en insistant sur le Phèdre de Racine à cause de la modernité de son oeuvre. On ne peut pas ignorer que Racine a désigné le personnage de Phèdre comme le personnage principal de sa pièce à cause du succès de celui-ci vis-à-vis du public: « Je ne suis point étonné que ce caractère (Phèdre) ait eu un succès si heureux du temps d’Euripide, et qu’il est encore si bien réussi dans notre siècle […] » (Racine, 1998 : 19).
2.3. La faute de Phèdre.
La faute de Phèdre est controversée selon les auteurs. Certains auteurs font d’elle le portrait d’une personne fautive tandis que d’autres justifient sa faute. Il nous semble nécessaire de mentionner l’histoire de Phèdre d’une manière brève (Selon la version de Racine). Le fait qui m’a poussée à prendre la version de Racine est le contenu de cette tragédie. La tragédie de Racine est plus compréhensible que les versions de ses prédécesseurs. Phèdre est mariée à Thésée, roi d’Athènes et de Trézène. Phèdre et Thésée ont ensemble un fils nommé Acamas mais son mari a un autre fils appelé Hyppolite qui est né de son premier mariage. La séquence commence quand Phèdre apprend les rumeurs que son mari Thésée est mort. Elle se félicite d’avoir tout le temps pour elle et de pouvoir déclarer son amour à son beau-fils Hippolyte. Dans cette situation, Phèdre est complètement aveuglée et envahie par cet amour incestueux, de telle façon qu’elle ne puisse même pas supporter ni vêtements, ni coiffure (Acte I, scène III, v. 160).
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Elle est très abattue par ses sentiments et la présence d’Hippolyte dans le palais de Trézène la torture d’avantage :
Je le vis, je rougis, je pâlis à sa vue ; un trouble s’éleva dans mon âme éperdue ; Mes yeux ne voyaient plus, je ne pouvais parler ; je sentis tout mon corps et transir et brûler. (Racine, 1998 : 34)
L’état mental et physique de Phèdre inquiète sa nourrice qui à son tour s’approche d’elle pour en savoir la cause. Phèdre avoue à sa nourrice qu’elle aime Hippolyte et qu’elle est incapable de se contrôler. Phèdre décide d’offrir le trône d’Athènes à Hippolyte tout en lui avouant son amour, mais Hippolyte rejette catégoriquement cette déclaration. Suite à ce refus, Phèdre ne voit que la mort comme solution à cause de la honte. Une rumeur circule dans le palais que Thésée est de retour. La nourrice conseille à Phèdre de prendre les devants et d’accuser Hippolyte. Phèdre hésite d‘accuser Hippolyte car elle est sûre et certaine que ce ne sont que des mensonges. Pour sauver Phèdre, la nourrice calomnie Hippolyte auprès de son père. Phèdre reconnaît dans son coeur que sa nourrice ment et décide de confesser l’innocence d’Hippolyte auprès de Thésée. Mais en apprenant la nouvelle qui dit qu’Hippolyte aime Aricie, Phèdre est saisie par la jalousie et se tait. C’est ainsi que Thésée chasse son fils loin de sa présence en le maudissant de toutes sortes de malédictions :
Espérons de Neptune une prompte justice. Je vais moi-même encore aux pieds de ses autels. Le presser d’accomplir ses serments immortels. (Racine, 1998 : V.1190-1192)
L’élément le plus intéressant ici serait de localiser où se trouve réellement la faute de Phèdre dans cette situation. Normalement il est quasiment défendu d’avoir des liaisons amoureuses entre les personnes issues d’une même famille. Cela est jugé comme un acte incestueux et c’est une débauche. Phèdre est consciente de cette chose, mais elle passe outre et se plonge dans le bain de cette folle passion. Elle le dit elle-même dans le premier acte lors de sa conversation
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avec sa nourrice : « Quand tu sauras mon crime, et le sort qui m’accable, je n’en mourrai pas moins, j’en mourrai plus. » (Racine, 1998 : 32). À cause de ce qu’elle manigance dans le palais de Trézène, Phèdre est torturée dans son coeur. Elle combat contre ces sentiments troublants, mais elle ne voit pas comment s’en sortir. Elle sait bel et bien que ce n’est pas normal d’entretenir des relations sentimentales avec le fils de son mari. Le libre arbitre de Phèdre réside dans le fait de laisser ces mauvaises pensées l’envahir. Elle a le droit de repousser ces pensées qui lui viennent et de prendre la décision de les oublier. Phèdre est fautive parce qu’elle se laisse emporter par une passion horrible. Une autre faute de Phèdre est de rejeter sa faute sur sa nourrice après l’échec.
3. La culpabilité de Phèdre dans les trois versions.
La culpabilité survient quand une personne reconnaît dans son coeur qu’elle a commis une faute. Dans les tragédies d’Euripide, de Sénèque et de Racine, le sentiment de culpabilité du personnage de Phèdre varie selon l’auteur. Sachant que les trois auteurs ont écrit leurs tragédies pendant des périodes différentes, il est évident que le personnage de Phèdre n’est pas traité de la même façon en ce qui concerne la culpabilité. En guise d’exemple, Racine souligne la culpabilité de Phèdre mais en même temps, il la rend innocente. Dans les lignes qui suivent, notre analyse va continuer à prendre appui sur la culpabilité de Phèdre dans les trois différentes versions.
3.1. Un petit aperçu sur l’oeuvre d’Euripide.
Pendant la rédaction de sa pièce, Euripide a présenté son oeuvre à Athènes sous le titre d’Hippolyte. Lors de sa représentation, la société grecque ne l’a pas appréciée. Euripide a été obligé de la réécrire pour la rendre plus acceptable par les critiques de l’époque. Ces derniers ont jugé bien de diviser la pièce d’Euripide en deux versions, à savoir Hippolyte voilé et Hippolyte porte-couronne. Le titre de la
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première version a été motivé par le vers 146 : « voile mon visage ». Cette phrase a été prononcée par Hippolyte pendant l’agonie causée par la malédiction de son père. L’autre édition qu’est Hippolyte porte-couronne a été choisie suite à l’acte d’Hippolyte de déposer sa couronne à la déesse Diane pour lui rendre hommage : « ô ma souveraine, je t’offre cette couronne, tressée par mes mains dans une prairie intact » (Euripide dans Racine, 1998 : 94).
La version que nous avons aujourd’hui est la deuxième édition seulement car la première a disparu. Dans la tragédie d’Euripide que nous avons aujourd’hui, le personnage central de la pièce est Hippolyte. Il est donc évident que le personnage de Phèdre n’est pas du tout le protagoniste de l’oeuvre. Après les paroles de la Déesse Aphrodite et son prologue qui ouvrent la pièce, Hippolyte prend la parole. Donc, il est le premier être humain qui s’exprime dans la pièce. Phèdre apparait plus tard et meurt presque au milieu de la pièce.
3.2. La culpabilité de Phèdre selon Euripide.
Dans la pièce d’Euripide, le traducteur a latinisé les noms des divinités grecques. Hippolyte est le fils de Thésée et il refuse d’honorer Aphrodite (Euripide dans Racine, 1998). La pièce d’Euripide commence par un prologue dans lequel la déesse Vénus (déesse de l’amour) annonce le processus de vengeance contre Hippolyte :
[…] Je n’envie point ces plaisirs ; car à quoi bon ? Mais les outrages d’Hippolyte envers moi, je les punirai aujourd’hui même ; j’ai dès longtemps préparé ma vengeance, il m’en coûtera peu pour l’accomplir. (Euripide dans Racine, 1998 : 93)
La cause de cette colère est qu’Hippolyte refuse de rendre hommage à la déesse Vénus et au contraire il honore et donne des sacrifices à la déesse Diane (déesse vierge de la forêt). Vénus donne les détails de sa vengeance contre Hippolyte. Ainsi, elle crée des sentiments incontrôlés chez Phèdre afin qu’elle aime
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profondément son beau-fils. Cette passion devient troublante pour elle et la rend malade, mais elle préfère se taire afin que personne ne puisse détecter ses sentiments. Cependant, la nourrice devient de plus en plus inquiète à cause de la santé de sa maîtresse et elle essaie de faire tout pour en savoir la cause. Finalement, sa nourrice parvient à connaître la cause de sa maladie, mais Phèdre l’empêche de la révéler à quiconque. Puisque la nourrice éprouve une grande pitié pour sa maîtresse, elle préfère dire ce secret à Hippolyte pour la sauver. Phèdre capte la conversation entre sa nourrice et Hippolyte. Elle entend sa nourrice révéler son aveu à Hippolyte, qui le rejette. Phèdre se sent perdue et ne voit que la mort comme solution. Elle couvre de malédictions de toutes sortes sa nourrice et se pend en laissant une lettre qui calomnie Hippolyte d’avoir tenté de la violer. Hippolyte est maudit par son père à cause des calomnies de Phèdre et meurt tué par le Dieu Neptune.
Revenons alors à Phèdre d’Euripide en ce qui concerne la culpabilité. En effet, Euripide nous peint le personnage de Phèdre comme une personne mourante. Phèdre est malheureuse et désire mourir car elle ne supporte pas la vie qu’elle mène. Elle est incapable de se débarrasser de ses pensées qui la hantent tout le temps. Elle est débordée par la passion mais elle n’y peut rien du tout. C’est dans ce sens-là que la Phèdre d’Euripide n’est pas coupable. Elle est tout simplement une cible de la colère des dieux.
Par contre, Phèdre est coupable dans le sens où elle a laissé une lettre à son mari qui calomnie Hippolyte. Ces accusations mensongères poussent Thésée à maudire son fils injustement en invoquant le dieu Neptune de se venger pour lui : « Mais, ô Neptune, mon père, des trois voeux que jadis tu m’as promis d’accomplir, exauces-en un contre mon fils ! Et que ce jour ne passe sans qu’il soit puni, si les promesses que tu m’as faites sont efficaces ! » (Euripide dans Racine, 1998 : 113). Phèdre s’est pendue en laissant des traces de mensonges et de traîtrise sans aucune possibilité de revenir l’innocenter.
La culpabilité de Phèdre surgit après sa mort du fait que l’action se passe après que Phèdre s’est déjà pendue. Cette dernière meurt juste au début de la pièce. Dans le prologue, la déesse déclare seule qu’elle va se venger contre Hippolyte à cause de son arrogance. Cela montre que Phèdre n’est pas l’auteur de cet amour. C’est plutôt la déesse Aphrodite qui fait naître ces sentiments horribles dans Phèdre. Mais la faute de Phèdre réside dans le fait de calomnier son beau-fils. Une
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autre chose qui rend coupable Phèdre chez Euripide, c’est qu’elle charge sa nourrice de toutes les fautes. Donc, Phèdre accuse à tort et à raison que c’est sa nourrice qui est la cause de toute la tragédie : «Tais-toi, tu m’as donné jusqu’ici de trop funestes conseils, et tu m’as induite au mal » (Euripide dans Racine, 1998 : 109).
Enfin, la raison qui a poussé Euripide à inclure les dieux dans les personnages est l’importance de la divinité dans la mythologie grecque. Donc, Euripide voulait écrire une oeuvre qui devait intéresser la société de cette époque. Euripide avait donné le rôle principal de la pièce à Hyppolite. Mais, à mon avis, le personnage touchant chez les lecteurs est celui de Phèdre. Il crée une Phèdre victime de la colère des dieux (Vénus). Cependant, il essaie de rendre la pièce plus émouvante en nous montrant une autre face d’une Phèdre coupable qui accuse de mensonges un innocent.
3.3. La culpabilité de Phèdre selon Sénèque.
Nous allons ensuite examiner la culpabilité du personnage de Phèdre dans la tragédie de Sénèque. Il est donc nécessaire de prendre appui sur l’origine de sa pièce afin de faire une analyse sur le personnage de Phèdre en ce qui concerne la culpabilité. En effet, Sénèque a été inspiré par la tragédie Hippolyte d’Euripide. Mais comme on l’a vu auparavant, le personnage de Phèdre n’est pas un personnage fonctionnel dans l’oeuvre d’Euripide. Sénèque essaie donc de rendre Phèdre plus importante et intéressante. Il diminue la lourdeur des troubles de la passion de Phèdre en la rendant plus lucide et un peu raisonnable sur ses actes. Il y a quelques ressemblances entre la tragédie d’Euripide et celle de Sénèque comme la présence des dieux, l’amour de Phèdre envers Hippolyte, la résolution de Phèdre de se suicider. Mais Sénèque essaie de rendre la pièce plus humaine qu’Euripide car il évite les dieux dans ses personnages.
Sénèque a pu profiter de l’échec d’Euripide sur le personnage de Phèdre. Euripide a reçu beaucoup de critiques à cause du personnage de Phèdre qu’il a rendu plus faible. Par contre Sénèque a essayé de rendre la pièce un peu logique en créant l’absence de Thésée pour donner une petite justification à Phèdre
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d’extérioriser ses sentiments envers Hippolyte. Il rend Phèdre raisonnable en jetant des torts à son mari comme l’infidélité.
Au début de la pièce, Phèdre avoue son amour pour Hippolyte à sa nourrice. Elle sait nettement d’où viennent ces sentiments qui la rongent. Elle prononce elle-même qu’elle est maudite dès la naissance à cause de la malédiction familiale qui se réalise de génération en génération. Son Père Minos a refusé de sacrifier un taureau blanc à Neptune. Pour se venger de ce dernier, Neptune a manipulé la femme de Minos (Pasiphaé) émotionnellement. Suite aux manipulations de Neptune, la mère de Phèdre (Pasiphaé) s’est accouplée avec un taureau et a donné naissance au minotaure (un monstre qui possède le corps d’un homme et la tête d’un taureau). Ainsi, cette malédiction des amours anormaux a suivi cette famille jusqu’à Phèdre. Donc, Phèdre a la certitude d’être parmi ces personnes destinées à cette punition des dieux : « Je reconnais assez le destin cruel qui pèse sur notre famille : Nos amours sont horribles ; mais je ne suis pas maîtresse de moi. » (Sénèque dans Racine, 1998 : 149).
La notion du libre arbitre s’affiche nettement dans le personnage de Phèdre dans la pièce de Sénèque. Phèdre reconnait dans son for intérieur que la passion envers son beau-fils est immorale. Elle essaie de justifier cet amour horrible par l’infidélité de son mari. Elle profite aussi de l’absence de son mari pour s’approcher d’Hippolyte et lui déclarer cet amour. Cela montre que Phèdre est consciente de ce qu’elle fait. Une autre chose qui marque la culpabilité de Phèdre dans cette pièce est le fait qu’elle accuse Hyppolyte devant son père qu’il a tenté de la violer : « […] J’ai résisté aux prières du séducteur, son épée et ses menaces n’ont rien pu sur mon coeur, mais mon corps a souffert violence ; et je veux par mon trépas laver cet outrage fait à ma pudeur » (Sénèque dans Racine, 1998 : 156). Quand Thésée a vu l’épée de son fils dans les mains de Phèdre, il a cru aux mensonges de Phèdre et s’est immédiatement mis en colère. Cela a conduit Thésée à demander le secours de Poséidon afin de se venger de son fils : « Ô Neptune ! Que ce jour soit le dernier pour Hippolyte, et que ce coupable fils aille trouver les Mânes irrités conte l’auteur de ses jours. Rends-moi ce funeste service, ô mon père ! » (Idem : 157). En voyant le dieu Poséidon mettre à mort Hippolyte, Phèdre confesse l’innocence d’Hyppolyte et se tue avec l’épée d’Hippolyte qu’elle possède dans ses mains. La fin de la pièce nous montre comment Thésée regrette son acte envers son fils et tourne le dos à Phèdre en la maudissant : « Quant à cette
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coupable épouse, creusez-lui un tombeau, et que la terre pèse sur elle. » (Ibid. : 168).
3.4. La culpabilité de Phèdre selon Jean Racine.
L’oeuvre de Jean Racine est parue en janvier 1677 sous le titre de Phèdre. Racine a rédigé sa tragédie de Phèdre sous l’inspiration de celles d’Euripide et de Sénèque. Mais Racine essaie de rendre le personnage de Phèdre plus complet pour attirer les lecteurs. Il le précise lui-même dans la préface de l’oeuvre : « J’ai même pris soin de la rendre un peu moins odieuse qu’elle n’est dans les tragédies des anciens, où elle se résout d’elle-même à accuser Hippolyte » (Racine, 1998 : 19) Racine ne cesse pas de préciser qu’il a eu Euripide comme inspiration, mais en lisant la pièce de Racine, on y trouve aussi plusieurs ressemblances avec l’oeuvre de Sénèque. L’exemple typique est le rôle du personnage de Phèdre qui déclare lui-même son amour à Hyppolyte et qui est utilisé par Sénèque au premier plan. Quelques scènes de la pièce viennent directement de la pièce d’Euripide et par la suite, Sénèque et Racine les ont copiées textuellement : « C’est toi qui l’as nommé ! » (p.101 et p.33, v.264). (Idem) Mais en grande partie, il a été inspiré par Phèdre de Sénèque même s’il ne parle pas beaucoup de Sénèque. Une autre ressemblance remarquable entre les oeuvres Phèdre de Sénèque et de Racine est la confession de l’innocence d’Hippolyte par Phèdre avant de se suicider. Dans les pièces de Sénèque et de Racine, les dieux ne sont pas parmi les personnages. Par contre, les personnages dans l’oeuvre d’Euripide sont constitués par les humains et les dieux. En guise d’exemple, c’est le cas de la déesse Vénus (déesse Aphrodite dans la mythologie grecque).
Dans la préface de la pièce de Racine, l’auteur déclare que « Phèdre n’est ni tout à fait coupable, ni tout à fait innocente. » (Racine, 1998 : 19). Racine tend à nier la responsabilité de la faute de Phèdre. Mais il la rend coupable dans une autre partie de la pièce pour rendre son oeuvre plus intéressante sous tous les angles. Normalement Racine ne contrarie pas le raisonnement d’Euripide et de Sénèque, mais il veut tout simplement rendre sa pièce cohérente avec l’esprit de la période classique. Il confirme lui-même dans sa préface que le titre de son oeuvre est tiré
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d’Euripide : « Voici encore une tragédie dont le sujet est pris d’Euripide » (Racine, 1998 : 18). Racine appuie donc cette réflexion qui évoque que Phèdre est une personne destinée à mourir sur place. C’est pourquoi il dit que Phèdre n’est pas coupable. Il est probable que Racine essaie d’innocenter Phèdre, mais d’une manière péjorative. Lui aussi évoque la présence des dieux dans sa pièce, mais ils ne sont pas parmi les personnages qui constituent sa pièce. La période racinienne était une période classique pendant laquelle le christianisme était développé. Il est à noter que le christianisme était bien implanté en France depuis l’année 496. Nous pouvons donc affirmer que cela faisait bien plus de mille ans que les dieux de l’antiquité avaient disparu. C’est pour cela que Racine rend le personnage de Phèdre raisonnable dans toute sa lucidité. Dans le prochain chapitre, nous allons observer l’influence du jansénisme dans cette tragédie Phèdre de Racine.
4. L’influence du jansénisme dans le personnage de Phèdre de Racine.
Il est intéressant d’observer l’influence du jansénisme dans Phèdre de Racine. Le but de cette analyse est de savoir pourquoi Phèdre de Racine agit moins par sa volonté que par la domination des dieux. Le jansénisme est un mouvement religieux et politique inventé par l’évêque néerlandais Cornelius Jansen. Il s’est développé au XVIIème siècle et principalement en France. Selon le dictionnaire Le Grand Robert, le jansénisme : « est la doctrine de Jansénius sur la grâce et la prédestination, mouvement religieux et intellectuel animé par les partisans de cette doctrine. »(LeRobert, 2014 : s.i.) Cette doctrine était proche du protestantisme de l’époque. Le jansénisme dit que l’homme dépend complètement de Dieu. Jansen affirme que l’homme en soi ne peut rien faire pour plaire à Dieu. Cette doctrine du jansénisme s’oppose à celle des jésuites qui énonce que les hommes peuvent attirer la grâce de Dieu sur eux par des prières et des supplications. Pour les jansénistes, la grâce est accordée à un nombre de personnes bien précis et choisis par Dieu. Le jansénisme confirme que l’homme ne peut pas se sauver lui-même car Dieu accorde la grâce aux personnes choisies sans tenir compte de leurs mérites.
Jean Racine est allé à l’école du jansénisme à Port-Royal, où il a grandi avec cette éducation. Cela est devenu une source d’inspiration pour lui dans la
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rédaction de la plupart de ses tragédies. Dans la tragédie de Phèdre, l’influence du jansénisme est remarquable. Une autre interprétation de voir une inspiration janséniste dans la pièce de Racine est que Phèdre sait qu’elle est maudite dès la naissance, même si elle lutte contre la force supérieure qui la dirige. La malédiction familiale qui suit Phèdre montre comment l’homme n’a pas de choix pour son destin. L’utilisation de quelques idées jansénistes se distingue dans quelques vers de la pièce de Racine : « Vous aimez : on ne peut vaincre sa destinée : Par un charme fatal, vous fûtes entraînée. (Racine, 1998 : V. 1297-1298).
Il est incontestable que plusieurs personnes ont remarqué cette introduction du jansénisme dans la pièce de Racine. Antoine Arnauld a dit que Phèdre « est une chrétienne à qui la grâce manque » pour montrer comment elle est coupable dès le jour de sa naissance. (Arnauld dans Racine, 1976 : 49). La responsabilité de la faute de Phèdre dans l’oeuvre de Racine se trouve dans son comportement. Phèdre sait déjà que sa passion est une chose qui est née de l’interdit. Les sentiments qu’elle éprouve pour son beau-fils sont coupables. Racine montre que les sentiments horribles du personnage de Phèdre sont dominants et sont difficiles à gérer. Si on analyse sa pièce, Racine met en parallèle deux « Phèdre », à savoir une Phèdre qui est consciente de son péché originel et qui agit en connaissance de cause : « Quand tu sauras mon crime et le sort qui m’accable, je n’en mourrai pas moins, j’en mourrai plus coupable » (Racine, 1998 : 32) et une autre Phèdre qui est tout simplement victime de la colère des dieux : « Ô haine de Vénus ! Ô fatale colère ! Dans quels égarements l’amour jeta ma mère ! […] Puisque Vénus le veut, de ce sang déplorable. Je péris la dernière et la plus misérable » (Racine, 1998 : 32-33).
Le libre arbitre de Phèdre dans cette pièce est plus clair que dans les tragédies des auteurs précédents. Phèdre discerne la gravité de se laisser manipuler par les sentiments envers son beau-fils et reconnaît qu’elle ne peut rien faire pour s’en débarrasser. Elle cède à ses sentiments pour Hippolyte volontairement et finit par être envahie par le sentiment de la culpabilité. Cette pièce est janséniste dans la mesure où Racine essaie de rattacher le personnage de Phèdre à l’idée janséniste. Dans le jansénisme, Dieu accorde la grâce aux personnes dès la naissance et surtout selon son choix. Racine fait ressortir le lien entre le jansénisme et le personnage de Phèdre en mettant en scène les excuses de celle-ci à ses crimes.
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5. Le sentiment de remords.
Le terme « remords » est défini comme un sentiment qu’une personne éprouve après avoir fait une faute. Ce mot a été développé dans la théologie chrétienne à travers le concept de Syndérèse et s’est ensuite développé ailleurs. La syndérèse est définie comme « une faculté en l’homme de reconnaître de manière infaillible le bien » (Wikipédia, s. i). Selon cette théorie, l’homme a une partie de l’âme qui l’aide à connaitre le bien et le mal. Les remords sont liés à un acte négatif fait pour une autre personne et qui tourmente la conscience en fonction de la morale. Quand une personne offense quelqu’un, les remords surgissent juste après cette action, mais les remords n’apparaissent pas seulement quand on offense une autre personne, ils peuvent être le résultat d’un acte fait envers nous-mêmes. Il est à noter que les remords diffèrent des regrets. Une personne regrette d’avoir perpétré une mauvaise action. Cela veut dire qu’elle a des remords d’avoir mal agi. Mais les regrets peuvent apparaitre sans que la personne ait fait une chose négative. En guise d’exemple, une personne peut regretter de n’avoir pas agi comme elle veut suite à des empêchements quelconques. Mais pour le cas des remords, il s’agit d’une mauvaise chose faite et qui exige un règlement moral pour que l’individu puisse retrouver la paix.
Le remords pourrit la vie d’une personne du fait qu’il est impossible de se sentir à l’aise en ayant des remords dans le coeur. La faute commise revient dans la mémoire de la personne et la perturbe davantage. Cette souffrance intérieure amène la personne à chercher des solutions pour essayer d’éteindre le feu qui l’enflamme. Victor Hugo donne son avis sur le sujet : « Le crime se rachète par les remords, et non par un coup de hache ou un noeud coulant » (Hugo, 1854 : 168). La reconnaissance d’avoir perpétré une mauvaise action par rapport à notre for intérieur engendre un sentiment de remords et peut nous conduire à vivre sous les complexes des reproches. Ainsi, il faut faire tout ce qui est possible pour que notre vie ait un sens.
Néanmoins, les remords disparaissent après une action de repentance, si non ce sentiment de malaise persiste dans l’âme et pousse l’homme à chercher des solutions ici et là pour apaiser son âme. C’est à partir de ces sentiments que l’homme se condamne pour échapper à ce désarroi.
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5.1 Les remords de Phèdre dans les trois oeuvres.
Nous allons alors analyser les remords dans le personnage de Phèdre. Comme l’exprime Jean Racine : « Tes remords te suivront comme autant de furies. Tu croiras les calmer par d’autres barbaries » (Racine, Britannicus, acte V, scène VI, v .12-13). Euripide peint le personnage de Phèdre comme une personne malheureuse, affaiblie par les sentiments incontrôlés envers le fils de son mari. La Phèdre d’Euripide lutte contre le mal qui la tue lentement car elle ne peut pas avouer qu’elle aime le fils de son mari. C’est pourquoi elle garde un silence au fond de son coeur pour ne pas exposer ses sentiments honteux. Même si elle n’est pas responsable de ces sentiments, elle se voit elle-même comme l’auteur de cette faute. Elle ne veut pas qu’une personne de la cour apprenne ce secret caché dans son coeur. Lorsque sa nourrice lui arrache son aveu et le révèle à son beau-fils, elle prend la solution de se suicider pour garder son honneur. Les remords de Phèdre dans Euripide résident dans le fait que son secret a été dévoilé et elle désire se suicider pour échapper à la honte : « Non, jamais, je ne déshonorerai ma noble famille, jamais, pour sauver ma vie, je ne reparaîtrai, chargée de honte, aux yeux de Thésée » (Euripide, 1842 : 18).
Chez Sénèque, Phèdre est une personne consciente de sa faute. Elle sait que l’inceste est défendu mais elle se laisse emporter par cette passion. Elle profite de l’absence de son mari pour aborder son beau-fils et lui avouer les sentiments qu’elle a pour lui : « Je m’abaisse jusqu’aux prières, c’est un parti pris, il faut que ce jour termine ma vie ou mon tourment ; prenez pitié de mon amour » (Sénèque dans Racine, 1998 : 148). Le courage de Phèdre d’affronter Hippolyte pour lui faire part de ce qu’elle ressent pour lui prouve que sa faute était préméditée. Les remords de Phèdre dans la tragédie de Sénèque sont des conséquences d’une faute commise exprès. À la fin de la pièce, Phèdre confesse l’innocence d’Hippolyte envers son mari à cause des remords : « C’est contre moi qu’il faut tourner ta fureur, ô Neptune ; c’est contre moi qu’il faut déchaîner les monstres de la mer […] » (Sénèque, 1834 : 165).
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Donc, Phèdre a des remords à cause de la mort tragique de son beau-fils causée par les malédictions de Thésée. Phèdre accuse Hippolyte d’avoir tenté de la violer et son mari le maudit en invoquant le dieu Neptune pour le tuer. Phèdre tient dans la main l’épée d’Hippolyte qu’elle utilise comme preuve de cette violence. Mais par la suite, les remords la saisissent et elle avoue sa faute immense juste avant de se tuer par la même épée :
[…] j’enfoncerai ce glaive dans mon sein coupable […] j’ai menti : le crime affreux que j’avais moi-même commis dans mon coeur, je l’ai rejeté faussement sur Hippolyte. Tu as frappé ton fils innocent, toi, son père, et sa vertu a subi le châtiment d’un inceste dont elle ne s’était point souillée. (Idem)
Il y a des ressemblances dans le personnage de Phèdre de Sénèque avec celui de Racine en ce qui concerne le remords. Phèdre se qualifie elle-même de traitre et confesse à son mari toute la vérité avant de se suicider.
5.2 La lourdeur de la faute.
Le poids d’une faute dépend de son auteur et de l’importance que ce dernier y donne. Une personne qui commet une faute consciemment est plus touchée par le poids de cette faute. Par contre, une personne qui commet une faute inconsciemment n’aperçoit pas facilement la lourdeur de cette faute. Dans le personnage de Phèdre, la lourdeur de sa faute varie selon l’auteur. Phèdre est considérée comme une personne innocente dans la pièce d’Euripide. Elle est seulement l’objet que les dieux manipulent de temps en temps et finissent par détruire. Dans Euripide, la lourdeur de la faute de Phèdre n’est pas soulevée car elle meurt presque au début de la pièce : « […] jamais, pour sauver ma vie, je ne reparaîtrai, chargée de honte, aux yeux de Thésée » (Euripide dans Racine, 1998 : 109). L’auteur nous montre que Phèdre se suicide à cause de la honte et non par le poids de sa faute. Mais dans la pièce de Sénèque, la faute de Phèdre est très lourde. Elle calomnie Hippolyte sans avoir aucune honte de le faire : « Vos serviteurs l’ont
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vu s’enfuir éperdu, et courir d’un pas rapide » (Sénèque dans Racine, 1998 : 166). Dans la pièce de Racine, la faute de Phèdre est plus lourde du fait qu’elle confirme indirectement les mensonges de sa nourrice envers son beau-fils.
5.3 La condamnation personnelle et la justice de soi-même.
La lourdeur de la faute est manifestée par une condamnation qui lui est proportionnelle. Quand un homme commet une faute, il jette un regard introspectif et se juge lui-même sur ce qu’il vient de faire. Par-là, il se condamne personnellement ou il est condamné par les autres. Mais ce qui nous intéresse dans le présent travail est la condamnation personnelle liée à une faute commise de manière expresse. Ainsi, cette analyse nous conduira à cerner la condamnation personnelle du personnage de Phèdre dans les trois versions. Dans l’oeuvre d’Euripide, Phèdre se condamne elle-même à cause de son aveu dévoilé par sa nourrice à Hyppolyte et que ce dernier vient de rejeter. Elle se condamne en se pendant pour honorer sa famille. Dans l’oeuvre de Sénèque, Phèdre se condamne d’avoir avoué sa passion à son beau-fils qui par la suite refoule sa déclaration. Elle se condamne en se suicidant avec une épée. Dans l’oeuvre de Racine, Phèdre sent la mort dans l’âme à cause de la punition injuste d’Hippolyte et se suicide en avalant du poison. Toutes ces différentes sortes de condamnations personnelles de Phèdre nous montrent le sentiment d’un individu après avoir commis des fautes et la punition qui peut en suivre.
5.4 La part de la conscience dans la culpabilité.
De nos jours, nous sommes informés que tout homme qui respire possède une partie invisible qu’on appelle «la conscience ». Cette partie se situe dans le for intérieur de l’homme et elle est apparemment invisible. Dans le dictionnaire Larousse, le terme conscience est défini comme « Connaissance, intuitive ou réflexive immédiate, que chacun a de son existence et de celle du
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monde extérieur ». Descartes est le philosophe français considéré comme le penseur majeur de la conscience. Il définit le terme conscience comme suit : « Je pense donc je suis » (Descartes, 1637 : 73). C’est une théorie philosophique qui dit que « c’est sur le sujet pensant que se fondent désormais la connaissance, la morale et le droit. Etre sujet c’est rendre raison des choses et de soi-même, c’est s’affirmer comme être humain libre et responsable. » (Wikipédia, s.i.). Descartes souligne que l’homme ne peut pas douter de tout. L’évidence de l’existence de l’homme affirme qu’il reste un sujet qui pense et qui doit analyser ce qu’il fait.
Dans Emile, Jean-Jacques Rousseau définit la conscience comme « instinct divin, immortelle et céleste voix ; guide assuré d’un être ignorant et borné, mais intelligent et libre ; juge infaillible du bien et du mal » (Rousseau, Emile, IV). Dans la pièce d’Euripide, le personnage de Phèdre n’est pas une personne qui agit ou qui fait le mal dans toute sa conscience. Phèdre d’Euripide est une personne qui est victime de la vengeance des dieux. Phèdre est consciente que le mal l’attend et voit la passion pour son beau-fils comme un combat mortel qu’elle ne peut pas vaincre. Dans la pièce de Sénèque et Racine, Phèdre n’est pas au premier abord consciente de sa faute. Elle est aveuglée par la passion envers son beau-fils et ne peut pas s’en débarrasser. Mais par la suite, ces auteurs la peignent comme une personne consciente de la passion qui la trouble.
En effet, dans la tragédie de Racine, Phèdre se laisse emporter aveuglément par sa passion. Dans le premier acte de sa pièce, Phèdre montre l’incapacité de se détacher de cet amour incontrôlé :
Mes yeux ne voyaient plus, je ne pouvais pas parler :
Je sentis tout mon corps et transir et brûler ;
Je reconnus Vénus et ses feux redoutables
D’un sang qu’elle poursuit, tourments inévitables. (Racine, 1998 : V.275-277)
Ce passage nous montre que Phèdre souhaite désespérément le pardon des dieux pour sortir des tourments de la passion qui la hante. Elle voit que c’est une chose honteuse mais elle ne voit aucune voie de sortie de cette cage. Sa conscience est informée dès le commencement qu’elle sera punie un jour à cause de la
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malédiction de sa famille. Ainsi, elle décide de vivre avec cela tout le reste de sa vie.
6.Conclusion.
Pour conclure, nous avons vu comment Euripide, Sénèque et Racine peignent le personnage de Phèdre dans leurs tragédies. Malgré quelques différences de contenu dans ces oeuvres, la faute et la culpabilité de Phèdre reste la même. Nous avons seulement pu observer quelques différences entre les trois oeuvres, mais la culpabilité et la cause de la mort de Phèdre reste presque la même. C’est cette passion dévorante envers son beau-fils qui lui tient au coeur et qui l’amène en enfer. Nous avons vu comment Euripide peint le personnage de Phèdre conformément à la période de la Grèce mythologique tout en introduisant les dieux dans les personnages de sa pièce. Chez Sénèque et Racine, le personnage de Phèdre est plus complet. Mais Jean Racine remporte sur les deux car il rend le personnage de Phèdre plus humain et plus lucide. Il l’exprime lui-même dans sa préface : « J’ai cru que la calomnie avait quelque chose de trop bas et de trop noir pour la mettre dans la bouche d’une princesse qui a d’ailleurs les sentiments si nobles et vertueux » (Racine, 1998 : 19). Racine juge que la calomnie va mieux à la nourrice de Phèdre mais pas à Phèdre elle-même.
En ce qui concerne la culpabilité du personnage de Phèdre, les trois auteurs ne rendent pas coupable leur personnage de Phèdre de la même façon. Euripide innocente Phèdre et justifie la cause de tout ce qu’elle a fait. Mais Sénèque culpabilise Phèdre en mettant en évidence sa volonté et responsabilité de commettre ses fautes. Pour Racine, le personnage de Phèdre est responsable de ses fautes d’une part et innocente d’une autre part. L’homme a le libre choix d’accepter ou de refuser de faire une chose. Chaque personne possède la capacité de poser le pour et le contre avant de faire une chose afin d’éviter les conséquences néfastes. Les fautes commises sont presque toujours accompagnées par des punitions quelles qu’elles soient. La conscience est difficile à fuir car c’est une partie invisible, mais collée dans nos coeurs. Phèdre s’est tuée pour se faire justice et surtout elle voulait faire disparaître la voix intérieure qui l’accusait tout le temps.
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Bibliographie
Sources primaires
 Racine, J. (1998). Phèdre, suivie de Phèdre de Sénèque et d’Hyppolyte d’Euripide. Édition présentée et commentée par Annie Collognat-Barès et Emmanuel Martin, Paris.
 Racine, J. (1998). Phèdre : Tragédie. Édition présentée, annotée et commentée par Laurence Giavarini et Ève-Marie Rollinat-Levasseur. Larousse, Paris.
Sources secondaires
 Blanchot, M. (1943). « Le mythe de Phèdre », Faux Pas. Gallimard, Paris, p.80.
 Bossuet, Jacques B. (2006). Traité du libre arbitre. Texte édité et annoté par Aurélien Hupé. Manicius, Paris.
 Descartes, R. (1991). Discours de la méthode (1637). Gallimard, coll. folio : Paris.
 Euripide. (1842). Hippolyte, Tragédie d’Euripide traduit par M. Artaud. Librairie charpentier.
 Hobbes T. (1993). De la liberté et de la nécessité, trad. F. Lessay. Librairie philosophique J. Varin, Paris.
 Hugo V. 2000, Lettre aux habitants de Guernesey (1854), éd. Belin, Paris.
 Luther M. (2001) Du serf arbitre, suivi de Diatribe d’Erasme sur le libre-arbitre, trad. du latin par Georges La garrigue. Gallimard, Paris.
 OEuvres complètes de Racine (1976) : édité par R. Picard. Coll. Pléiade. Gallimard, Paris.
 Racine, J. (2003). Britannicus. Bordas, Paris.
 Rousseau, J-J. (1966). Emile ou de l’éducation (1762), livre IV. GF-Flammarion, Paris.
 Sandeau J. (1839). Marianna. Librairie de Charles Gosselin, Paris.
 Sénèque, L.A. (1834). Tragédies de L .A Sénèque. Traduction nouvelle par M.E. Greslau. Panckoucke, Paris.
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Dictionnaires
 Dictionnaire Larousse [en ligne], la conscience [Consulté le 19 décembre 2014] : http://www.larousse.fr/encyclopedie/divers/conscience/36341
 Dictionnaire Le Grand Robert [consulté le 18 décembre 2014] :
http://gr.bvdep.com.www.bibproxy.du.se/
Autres références
 La Sainte Bible [en ligne]. Nouvelle édition de Genève : Segond, L. (1979) [consulté le 19 décembre 2014] : http://www.bible-en-ligne.net/bible,05O-1,deuteronome.php
 Le jansénisme [Consulté le 22 décembre 2014] :
http://fr.wikipedia.org/wiki/Jans%C3%A9nisme
 La syndérèse [consulté le 22 décembre 2014] :
http://fr.wikipedia.org/wiki/Synd%C3%A9r%C3%A8se
 Les anges meurent de nos blessures, Yasmina Khadra [Consulté le 12 janvier 2015] : http://www.dicocitations.com/citations-mot-faute-3.php. Citation proposée le 11 septembre 2013.
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