Capacités des pauvres et stratégies RSE-BOP par Alain Charles Martinet

CAPACITES DES PAUVRES ET STRATEGIES RSE-BOP
Alain Charles Martinet,
Professeur Emérite
martinet@univ-lyon3.fr
Marielle A. Payaud
Maître de Conférences
payaud@univ-lyon3.fr
EURISTIK – Université Jean-Moulin de Lyon
6 cours A. Thomas
BP 8242
69355 Lyon Cedex 08 – France
+ 33 4 78 78 71 58
Résumé :
La communication se consacre à la forme la plus ambitieuse de RSE, celle qui
s’adresse aux populations très pauvres « Bottom of Pyramid » (BOP). Des propositions
génériques de management stratégique sont mises en tension avec la prise en considération
des communautés locales par le truchement d’une grille d’analyse articulant la couverture des
coûts de l’homme de Perroux et le développement des capacités de Sen.
Abstract :
This paper makes a focus on « Bottom of Pyramid » (BOP) strategies. It gives a
conceptual framework and a set of guidelines for the formulation of this kind of strategies. A
deep care of poor communities involved seems possible via a grid which links two sets of
concepts: the “costs of man” (François Perroux) and “capabilities” (Amartya Sen).
Introduction :
La responsabilité sociale (RSE) est invoquée par les entreprises pour des actions ou
des comportements qui vont du dérisoire à l’important. Seuls les tenants de la conception
célèbre de Milton Friedman considèrent qu’elle ne peut être autre que de maximiser la valeur
actionnariale. La crise financière, devenue économique et sociale, a rendu moins audible et
acceptable cette position et pousse un nombre accru de dirigeants de grandes entreprises à se
dire pro-actifs en matière de RSE. Il est donc, plus que jamais nécessaire de préciser les
critères permettant de différencier les formes de RSE, selon leur ampleur, leurs impacts. Une
taxonomie récente présente ainsi les stratégies RSE-BOP, portées généralement par de grands
groupes internationalisés comme une forme avancée (MARTINET, PAYAUD, 2008). Ces
stratégies, inspirées par PRAHALAD (2004), s’adressent en effet à l’extrême pauvreté
(individus ayant un revenu ne dépassant pas 2 dollars par jour). Contrairement à des stratégies
de multinationales prédatrices qui ont cherché à transformer des populations pauvres en
« homo consumericus » ou en travailleur dépendant, il s’agit ici de construire des compromis
ambitieux entre les impératifs de viabilité économique de l’entreprise et des différents
partenaires en respectant autant que possible leurs spécificités sociales, culturelles… En l’état
actuel, les premières expériences significatives et durables permettent donc de considérer ces
stratégies comme l’une, voire la forme la plus ambitieuse de RSE susceptible d’être portée par
une entreprise à but lucratif. Dans le même temps, la notion d’entreprise sociale, pourtant
assez précisément définie par le Réseau EMES (LAVILLE, CATTANI, 2006 ; NYSSENS, 2006),
se trouve diluée par le succès de la notion beaucoup plus floue de « social business »,
d’ailleurs portée par un courant plus proche de l’entrepreneuriat et du management nordaméricain.
Il n’est donc pas impossible que certaines activités effectives de « social business »
s’avèrent finalement moins sociales que les activités relevant des stratégies RSE-BOP,
pourtant initiées par des entreprises capitalistes. L’approfondissement des critères, des
conditions, des dispositifs permettant de conclure à une contribution significative des
stratégies RSE-BOP au développement des communautés pauvres auxquelles elles prétendent
s’adresser constitue, dans tous les cas, un impératif majeur de recherche.
Le travail est de type conceptuel et emprunte ses fondements au management
stratégique, à la littérature sur la RSE, à l’économie sociale et du développement. La nature de
la communication est donc principalement théorique. Elle articule les travaux déjà anciens
mais plus que jamais pertinents de PERROUX (1960, 1964, 1981) consacrés à la couverture des
« coûts de l’homme », avec ceux de SEN (2000) sur les « capacités élémentaires », pour
formuler les conditions minimales pour qu’une stratégie RSE-BOP puisse être considérée
comme satisfaisante, du point de vue des communautés et des parties prenantes locales
concernées.
La présente communication constitue le développement du troisième volet d’un
processus de recherche pluri-annuel. Le premier volet a consisté à élaborer une taxonomie des
formes de RSE et à situer les stratégies RSE-BOP dans cette taxonomie (MARTINET, PAYAUD,
2008). Le deuxième volet a forgé un cadre théorique intégrateur pour le management
stratégique BOP (MARTINET, PAYAUD, 2009). Le troisième volet a formulé un ensemble de
propositions conceptuelles et opératoires susceptibles de rendre ce management stratégique
attentif au développement authentique des communautés locales (MARTINET, PAYAUD, 2010).
Ces deuxième et troisième volets sont synthétisés dans la deuxième partie de ce texte. Sur
cette base, nous proposons et affinons ce troisième volet en présentant un cadre dialogique et
les critères venant parfaire l’évaluation de la contribution effective de ces stratégies et les
conditions de gouvernance et de management qui la permettent.
1. Un schéma directeur et des propositions génériques pour un management
stratégique BOP
1.1. L’architecture générale
Le système de management stratégique RSE-BOP que nous avons proposé (MARTINET,
PAYAUD, 2008b ; MARTINET, PAYAUD, 2009) peut être représenté par un schéma directeur
(figure 1) composé de cinq blocs : 1) « Intention stratégique » précise la stratégie corporate
définie notamment par le choix d’une formule stratégique ; 2) « Clients et marché » explicite
le positionnement ; 3) « Système d’offre » indique la mise en cohérence des propositions de
produit ; 4) « Réseau de valeurs » identifie la constellation des partenariats et relations et 5)
« Compétences stratégiques » est une évaluation des ressources et compétences à maintenir,
acquérir, développer, etc. L’intérêt de ce schéma directeur est de ne pas dissocier les blocs,
mais de les considérer ensemble, avec leurs interdépendances.
On peut parler de meta-innovation (HAMEL, 2000) pour désigner la rupture opérée dans ce
schéma de référence. Le modèle stratégique conceptualise et articule le système qui relie a
minima l’orientation stratégique, les ressources-clés, l’interface avec les clients et le réseau de
valeur que se choisit et que construit l’entreprise. Il constitue une innovation de rupture
majeure (MARTINET, 2003) quand il démultiplie le potentiel de création de valeur en jouant
sur une nouvelle efficacité pour les clients, une singularisation forte de l’entreprise, une
cohérence accrue des ressources et des accélérateurs de performances (HAMEL, 2000). Des
modèles stratégiques bien connus comme Ikea, Microsoft, Sephora… ont possédé ces qualités
sur des durées plus ou moins longues. De tels cas illustrent le saut qu’ont su opérer ces
entreprises en reconfigurant tout à la fois leur système d’offre et le système d’usage des
clients. Mais l’effectivité et la durée des avantages concurrentiels qu’elles ont su ainsi
construire reposent largement sur les processus qui leur confèrent des avantages liés aux
ressources et compétences, ainsi que des avantages liés aux partenariats (MARTINET, 2002).
Le schéma directeur et les propositions ci-dessous mettent en évidence la combinaison
singulière qu’opère la stratégie RSE-BOP entre l’avantage concurrentiel (AC) entendu au sens
usuel, les avantages inhérents aux ressources et compétences (AR) dont certaines sont inédites
et liées aux innovations radicales requises et les avantages liés aux partenariats (AP) que
confère une insertion en profondeur et imaginative sur les territoires et au sein des populations
locales. Les fortes mises en tension qu’opère une telle stratégie, le caractère syncrétique de la
combinaison AC*AR*AP, sont susceptibles d’entrer en synergie pour enclencher des
bouclages récursifs bénéficiant à chaque élément de la composition.
Figure 1 : Schéma directeur pour un management stratégique RSE-BOP
AC = Avantages Concurrentiels
AR = Avantages liés aux ressources et compétences
AP = Avantages liés aux partenariats
1.2. Les propositions
Ces propositions sont largement étayées, au plan théorique, et illustrées empiriquement, dans
PAYAUD,MARTINET (2010). Nous les reprenons ici dans leur seule formulation synthétique.
Propositions 1 : Intention Stratégique
P.1.1. La conception RSE-BOP concerne directement la mission et les buts fondamentaux
assignés à l’entreprise ou au moins à l’une de ses entités.
P.1.2. Elle s’inscrit dans le coeur de métier de l’entreprise où elle puise le type de produits
offerts et des compétences centrales.
Propositions 2 : Formule et Stratégie Générique
P.2.1. La conception RSE-BOP peut s’inscrire dans la formule stratégique de l’entreprise
Intention Stratégique
– Ambition et buts
– Formule stratégique
– Stratégie générique Réseau de Valeur
– Fournisseurs
– Sous-, Co-traitants
– Alliances
– Co-développeurs
– Distributeurs
Compétences
Stratégiques
– Compétences centrales
– Compétences
périphériques
– Aptitudes
– Actifs, ressources
Système d’Offre
– Eventail
– Localisation
– Distribution
– Stratégie marketing
Clients et Marché
– Usage
– Segments
– Accès
Architecture et
management
stratégique
AC
AR
AP
Offres
Concurrentes
P.2.2. La conception RSE-BOP peut inviter à un changement de formule stratégique.
P.2.3. La stratégie générique est une différenciation de rupture par un très haut rapport
valeur/prix à coûts faibles.
Propositions 3 : Clients et marchés
P.3.1. La stratégie RSE-BOP répond prioritairement à des besoins fondamentaux (Maslow) :
alimentation (Danone, voir P.5.2., Unilever P.4.), logement (Cemex bloc 1, Lafarge),
transport, santé (Sanofi-Aventis, Procter & Gamble), énergie (EdF, Suez P.5.1.), accès aux
biens fondamentaux.
P.3.2. Elle s’adresse à des populations et/ou des segments de clientèle à très faible pouvoir
d’achat.
P.3.3. Elle oriente la construction de moyens novateurs permettant l’accès direct de ces
clients aux produits et/ou services de l’entreprise.
Propositions 4 : Système d’offre
P.4.1. L’offre est concentrée sur un produit et/ou service primaire.
P.4.2. La localisation est totalement ou largement intégrée ; Fournisseurs, sous-traitants,
distributeurs, clients… doivent pouvoir constituer progressivement un « éco-système
d’activités ».
P.4.3. La distribution constitue un facteur stratégique majeur. Elle doit généralement faire
l’objet d’innovations radicales, notamment dans les pays où les réseaux de transport sont
défaillants.
P.4.4. La stratégie marketing combine des prix très bas, une qualité satisfaisante, une
promotion directe empruntant les liens de l’éco-système et minimisant le budget marketing
global.
Propositions 5 : Le réseau de valeurs
P.5.1. L’« éco-système d’activités » doit présenter des relations denses et proches
(physiquement, culturellement…) entre acteurs.
P.5.2. L’encastrement des acteurs dans les réseaux locaux fait qu’ils peuvent tenir
simultanément plusieurs rôles : distributeur, consommateur, fournisseur, formateur, etc.
Propositions 6 : Compétences et Ressources Stratégiques
P.6.1. Les capacités stratégiques sont à co-construire entre l’entreprise et les populations
locales en mobilisant les pouvoirs et les relations sis sur le territoire ainsi que les
compétences (globales et locales) de l’entreprise.
P.6.2. Le financement des investissements initiaux peut justifier une ingénierie spécifique (à
vocation socialement responsable) au niveau de la tête de groupe, en collaboration ou non
avec des acteurs globaux (ONG…)
P.6.3. La conception, la construction, le fonctionnement, la maintenance des équipements
s’inscrivent dans une logique d’éco-système industriel et empruntent le plus possible les
savoirs, les techniques, les matériaux locaux renouvelables.
P.6.4. Les processus et systèmes d’approvisionnement, de production et de distribution sont
conçus et fonctionnent de façon à habiter les territoires en mobilisant le plus possible les
ressources humaines locales.
P.6.5. La conception des produits et/ou services s’appuie sur un ago-antagonisme entre
compétences globales (tête de groupe), locales (unités) et indigènes (population).
P.6.6. Les processus d’apprentissage visés sont réciproques et récursifs : enrichissement des
compétences locales et indigènes sur les compétences globales ; enrichissement de ces
dernières par les compétences locales et indigènes. Ces processus sont susceptibles à terme
d’enrichir les compétences du groupe.
Bien que ces propositions aient été spécialement élaborées pour guider des stratégies
BOP, elles autorisent, de par leur caractère générique, une certaine latitude dans leur
concrétisation. C’est d’ailleurs tout l’intérêt d’une heuristique. Dès lors, il convient de mettre
les spécificités, les besoins et les exigences de ces communautés en tension avec ces
propositions génériques pour qu’elles expriment pleinement leur contribution.
2. La pise en considération des communautés locales
2.1. Sortir de l’hétérodéfinition de la pauvreté
Le Prix Nobel de la Paix Muhammad Yunus a du faire face à nombre de préjugés
« Les pauvres ne sont pas capables de s’en sortir, ne savent pas travailler en équipe, décider
par eux-mêmes, gérer un prêt, la certitude que la meilleure forme de développement, c’est
l’aide apportée à des projets centralisés, de grande ampleur et entrepris par les
gouvernements… ». Yunus rétorque que « La pauvreté n’est pas créée par les pauvres, mais
bien par la façon dont la société est structurée, ainsi que par les politiques mises en oeuvre ».
Si l’on veut agir sur la pauvreté, on ne peut l’appréhender et la juger de manière
générale, sur un plan universel, comme si la définition traversait le temps et les espaces sans
perturbation, elle ne peut subir le traitement positiviste a-historique, a-temporel, a-contextuel.
RAHNEMA et ROBERT (2008) propose donc de la considérer dans son contexte historique et
culturel, dans ses formes culturellement incarnées. On ne peut non plus se contenter d’une
quantification, ou d’une mathématisation, réduite à un seuil de pauvreté, une durée de vie.
Nous-mêmes, avons succombé et succomberons encore à la facilité d’une communication en
résumant que BOP se préoccupait de ceux qui disposaient de « moins de 2 dollars par jour ».
D’ailleurs, les discours sont nombreux et généralement choquants, pour sensibiliser,
mobiliser, jusqu’à saturation d’émotions, et la pauvreté en ressort finalement banalisée. Ainsi,
27 millions d’enfants ne reçoivent pas les vaccinations essentielles, 6,5 millions d’enfants
meurent avant leur premier anniversaire, 973 millions de personnes souffrent de la faim dans
le monde, la moitié de la population mondiale vit avec moins de deux dollars par jour, etc.
deviennent des défis économiques que la seule économie peut résoudre.
Du coup, RAHNEMA et ROBERT (2008) constate que la pauvreté ainsi chiffrée par
l’homo oeconomicus incarne une idée de la richesse quantifiable et observable de l’extérieur
qui est l’antithèse du sens de la plénitude propre aux sociétés pauvres : « Le pauvre certifié,
objet potentiel d’intervention des pouvoirs publics, est le produit de l’internalisation d’une
hétérodéfinition – littéralement : une définition par d’autres ».
Ne voyant dans le pauvre que manque, nous ne voyons pas ce qu’il possède. Ce qu’il
possède n’est pas nécessairement chiffrable, quantifiable, reproductible et généralisable. C’est
une autre richesse. Les auteurs qui se sont intéressés à la pauvreté « de près », in situ, sont au
contraire unanimes pour révéler une force, une potentialité des démunis, une « puissance des
pauvres » (RAHNEMA et ROBERT, 2008). Bien avant eux, Perroux intitulait déjà ainsi une
section de son ouvrage L’Economie du XXe Siècle (2e éd. 1964, pp.585 sq). Encore faut-il,
pour l’entreprise, vouloir s’intégrer pleinement dans les sites choisis et, bien loin de les
exploiter, s’attacher à les habiter.
2.2. La couverture des « coûts de l’homme » et le développement des « capacités »
Comme le confirme le système propositionnel, en particulier la proposition P3, la
raison d’être même des stratégies RSE-BOP est de s’adresser à des populations très pauvres et
de contribuer, par la création d’activités à réduire, de façon durable ces situations de
dénuement personnel et collectif. L’approche de la pauvreté a clairement marqué que celle-ci
ne se réduisait pas au seul indicateur de revenu, même si celui-ci reste significatif et présente
des vertus communicationnelles non négligeables.
L’appréciation de l’authenticité des stratégies RSE-BOP, toujours suspectes de
favoriser surtout l’image de la firme initiatrice, ou de ne viser que la croissance à terme du
nombre de consommateurs sur les lieux d’implantation, impose un bouclage dialogique. Le
management stratégique, guidé par des propositions formulées, doit être mis en tension et
contrôlé par des critères de conception et d’évaluation, affinés et construits en adoptant
d’emblée le point de vue des communautés locales et/ou de leurs membres.
Deux pensées fortes, élaborées à quatre décennies d’intervalle par deux économistes
de premier plan tous deux puissamment orientés par une philosophie humaniste, François
Perroux et Amartya Sen, offrent une pertinence, une convergence et une complémentarité
remarquable pour fonder ces critères.
2.2.1. Les coûts de l’homme de François Perroux
Dès 1952, François Perroux (1903-1987), ultérieurement considéré comme
« Nobelisable », propose la notion de coûts de l’homme qui allait constituer un principe
capital et récurrent de toute sa philosophie et de sa construction théorique du développement
(PERROUX, 1981). Il n’est pas indifférent d’observer qu’il inscrit ce principe en contrepoint de
ce qu’il considère comme « l’échec de l’économie avare » en même temps que l’impasse de la
théorie néo-classique. Remarquons l’acuité, malheureusement prémonitoire, d’une note de bas
de page de « L’économie du XXème siècle » parue en 1961 :
« Bien entendu, le concept de coût de l’homme n’est qu’un outil et
nous avons à construire l’outil selon la tâche concrète que nous nous
proposons. Celle qui est visée dans cet exposé est l’élimination du
scandale de la mort et de la lente destruction de millions et de millions
d’hommes sur une planète où des groupements nationaux et des
classes sociales défendent âprement leurs propres niveaux de vie. Il
nous paraît que, tant que ce scandale n’est pas abordé « de front », la
science économique est une misérable recette d’enrichissement de
quelques-uns » (L’Economie du XXème siècle, 2ème éd, 1964, p.344).
A cette économie avare, au profit de quelques uns, servie par une théorie économique,
implicitement normative sous le masque de l’apparente objectivité de la mathématisation,
Perroux opposera sans relâche une économie du genre humain, explicitement orientée vers le
plein de développement de tout l’homme et de tous les hommes. Ce n’est pas le lieu de
retracer l’importance et l’actualité ce cette oeuvre immense (MARTINET, 2009a). Retenons,
pour notre présent objet, la clé de voûte que constitue la notion de coût de l’homme.
« Dans un ensemble humain, les coûts de l’homme se répartissent
opérationnellement en trois groupes. Ce sont : 1e Ceux qui empêchent
les êtres humains de mourir (lutte contre la mortalité dans le travail
professionnel et hors des limites de ce travail ; 2e Ceux qui permettent
à tous les êtres humains une vie physique et mentale minima (activités
de préventions hygiéniques, de soins médicaux, de secours invalidité,
vieillesse, chômage) ; 3e Ceux qui permettent à tous les êtres humains
une vie spécifiquement humaine, c’est-à-dire caractérisée par un
minimum de connaissances et un minimum de loisirs
(essentiellement : coûts d’instruction élémentaire, coût de loisir
minimum) » (L’Economie du XXème siècle, 1964, p.344).
Selon Perroux, cette émergence de coûts de l’homme dans les économies évoluées
depuis le milieu du 19e siècle, impose une réforme radicale de l’économie et du calcul
économique. Leur couverture lui semble impossible pour les pays sous-développés pris
isolément, alors qu’elle est partielle dans les pays développés via la redistribution des revenus,
le droit du travail, les services publics gratuits. Cette impossibilité pour les uns, cette
insuffisance pour les autres, appellent des solutions supranationales, des combinaisons
nouvelles d’espaces et de structures par des innovations institutionnelles et organisationnelles
massives et immédiates au-delà des nations. Rappelons ici que le propos est publié entre 1950
et 1960 !
Cette notion amène Perroux à distinguer deux sortes de pauvreté : l’une, absolue,
quand il y a malnutrition pour un effort normal, insuffisance de vêtements, de soins,
d’instruction. Les coûts de l’homme y sont loin d’être couverts. L’autre pauvreté, relative, est
plus insidieuse, qui frappe les couches les moins favorisées, dépendantes et humiliées quand
elles disposent de ressources très inférieures au standing décent, et ce tant dans les sociétés
dites riches que dans les pays pauvres. A cet égard, Perroux manifeste sa sensibilité à l’égard
de la théorie critique de l’Ecole de Francfort – de Marcuse et Horkheimer, puis Habermas,
aux analyses que livre actuellement Honneth de « La société du mépris » (HONNETH, 2006,
2007) – tout en préfigurant les travaux contemporains du philosophe Margalit sur « La société
décente » (MARGALIT, 2007) ou de Sen précisément sur « L’idée de justice » (SEN, 2009).
Critique tout aussi infatigable de l’économie collectiviste que de l’économie livrée au seul
marché non régulé, Perroux n’avait d’ailleurs pas hésité à engager le dialogue avec Marcuse
le philosophe emblématique de mai 1968, et ce dès l’année suivante (PERROUX, 1969a). A de
nombreuses reprises, il analysera d’ailleurs la pauvreté, absolue comme relative, sous l’angle
de l’aliénation : absolue, elle aliène l’être humain aux choses et aux hommes ; relative, elle
l’aliène aux riches qui sont, eux-mêmes, aliénés aux choses : capitaux et argent. La première
lui semble une sorte de sommeil, la seconde une dépendance, une hétéronomie, qui impose de
vivre faiblement, par délégation (PERROUX, 1969b, 1970).
L’économie de l’homme et de tous les hommes que construit Perroux retient la
personne en lieu et place du vulgaire, anonyme et amputé « homo oeconomicus », que Sen
analysera d’ailleurs comme un « idiot rationnel » (SEN, 1993). Inspiré explicitement par la
philosophie personnaliste de Mounier, Perroux refuse l’atome asocial, soi-disant indépendant
et constamment occupé par la maximisation de sa fonction d’utilité que retient la théorie
micro-économique standard et sur laquelle la théorie de l’agence s’appuiera pour tenter de
justifier le caractère soi-disant naturel et normal de la maximisation de la valeur actionnariale.
Comme il refuse l’individu broyé par le collectif, l’appareil étatique et la planification
centrale de l’économie communiste telle qu’incarnée par l’URSS (MARECHAL, 2005).
En somme, l’homme retenu de façon heuristique dans la conceptualisation et que les
institutions auront charge de faire advenir est une personne singulière, dotée de mémoire, de
projets, de coordonnées sociales, d’énergie de changement, autonome mais/parce que
socialisé, construisant son propre itinéraire de changement dans une myriade de conflitscoopérations
et de dialectiques du dialogue avec ses semblables pourtant inexorablement
différents. L’adoption de ce modèle de l’homme au demeurant parfaitement compatible avec
celui de Sen (BALLET et alii, 2005) nécessite absolument le recours à l’analyse
anthropologique et située – l’homo situs – dans le management stratégique RSE-BOP que
nous tentons d’élaborer.
2.2.2. Les capacités d’Amartya Sen
La pertinence de Perroux, et la généralisation de son modèle de l’homme, sont
puissamment confortées par l’oeuvre de Sen, hindou d’origine bengali, anglo-américain
d’adoption professionnelle et Prix Nobel 1998. Dans une oeuvre longtemps réservée aux
économistes professionnels et inaperçue des gestionnaires mais aujourd’hui mise à disposition
de l’honnête homme (SEN, 2003, 2006, 2009), il offre une pensée-méthode originale qui vient
enrichir et opérationnaliser les avancées conceptuelles de Perroux.
Pour Sen, comme pour Perroux d’ailleurs, la pauvreté ne s’analyse pas
convenablement via les seuls revenus. Elle est, beaucoup plus largement, une privation des
capacités1 élémentaires. Les hétérogénéités personnelles, la diversité des environnements
physiques, la variété des climats économiques, sociaux, politiques, les différences de
perspectives relationnelles… pèsent fortement, non seulement sur l’accomplissement ou la
réalisation des personnes, mais aussi sur leur liberté même d’accomplir.
En opposition avec les approches dominantes fondées sur l’utilité et les revenus,
l’approche par les capacités s’intéresse à l’éventail des possibilités d’être et d’agir, qui borne
les fonctionnements effectués mais aussi les fonctionnements possibles de chacun ici et
maintenant. Il s’agit donc de se préoccuper tout autant de la capacité de faire des choses que
chaque individu a des raisons de valoriser, que de ce qu’il réalise effectivement.
Pour Sen, les capacités entretiennent des liens très étroits avec la liberté, la justice – ou
plutôt l’injustice – et finalement la vie humaine. En effet, en se concentrant sur les possibilités
de vivre et non sur les seuls moyens d’existence – comme le fait notamment Rawls dans sa
théorie de la justice avec ses « biens premiers » (ZWARTHOED, 2009 ; SEN, 2009) – l’approche
par les capacités pose l’extension de la liberté de tout un chacun comme fin, mais aussi
moyen, du développement ou, en d’autres termes comme constitution et instrument du
développement. Importent tout autant l’élargissement des possibilités d’être et d’agir
(capacités), la profondeur et la qualité des fonctionnements envisageables et réalisés que la
liberté des processus de choix ou des façons d’y parvenir.
L’extrême pauvreté est la privation des capacités fondamentales qui interdit
d’envisager même les fonctionnements élémentaires : se nourrir, se vêtir, se loger, se soigner,
lot de beaucoup en Inde ou en Afrique sub-saharienne où l’horizon peut se borner à trouver
quotidiennement 1 euro. En ce sens, et Sen le souligne, la pauvreté est infiniment plus
importante et grave que le fait de n’avoir qu’un euro par jour. Ce qu’un jeune « beach-boy »
kenyan nous confiait en qualifiant sa condition de « bullshit African life ».
Sen considère que l’approche par les capacités est une méthode générale qui oriente
l’attention sur le repérage des libertés réelles d’un individu ou d’un groupe, sur leurs
avantages ou désavantages appréciés en termes de possibilités d’envisager et de réaliser des
fonctionnements satisfaisants. Il propose de dresser une cartographie des capacités ou des
possibilités (et des droits) d’accès à des fonctionnements spécifiquement humains.
ZWARTHOED (2009) souligne à juste titre qu’il convient de décrire les fonctionnements par
des verbes plutôt que par des noms pour mettre en évidence les relations entre l’individu et les
1 Avec Jean-Paul Maréchal (2005) et Danielle Zwarthoed (2009), nous retenons « capacité » pour traduire
« capability » alors que la plupart des traducteurs de Sen en français préfèrent le néologisme « capabilité » dont
la supériorité n’est pas évidente.
ressources : se nourrir, se loger, se vêtir, se soigner, se déplacer, s’instruire, s’informer,
participer à la vie communautaire, politique, se divertir…
Cette pensée-méthode révèle les positions épistémologiques de Sen : contrairement à
ce que prône l’approche utilitariste et la théorie économique standard ou le courant dominant
en sciences de gestion, il ne suffit pas de compter, car tout jugement social sérieux doit
intégrer une pluralité de valeurs. Perroux s’évertuait d’ailleurs à souligner qu’il y a une
infinité de façons de compter selon l’horizon, le périmètre, les dimensions, les outils que l’on
se donne pour le faire quand bien même on voudrait réduire la décision au calcul. Ce qui peut
rarement être le cas.
Le fait que les capacités puissent être incommensurables n’est pour Sen, ni original, ni
problématique. Cela indique seulement que l’on a à faire avec des choix non-triviaux qui ne
se réduisent jamais à un classement cardinal voire ordinal. Pour lui, comme pour Perroux, il
faut raisonner et débattre pour évaluer et pas seulement compter.
Bien que ni l’un, ni l’autre ne se réclame de Spinoza, il semble pertinent de rapprocher
les capacités et leur évaluation du « conatus » et de la « timesis » tels que les analyse LORDON
(2006) dans son essai d’anthropologie économique spinoziste. Le conatus est en effet cette
force à l’état potentiel que l’individu, en persévérant dans son être/devenir actualise
constamment, soucieux de son intérêt qui n’est jamais déconnectable des relations avec
d’autres individus. De même, les capacités constituent un potentiel qui s’actualise en
fonctionnements effectifs à chaque instant du cheminement de l’individu en société.
Beaucoup plus large et riche que l’intérêt économiciste et égoïste retenu par les
théories utilitaristes, ce conatus perçoit fort bien, lorsqu’il est éclairé, que le bien d’autrui peut
accroître son bien propre. Ainsi, se comprennent les longues séquences de don/contre-don,
particulièrement présentes dans les sociétés traditionnelles : celui qui s’y livre poursuit un
bénéfice en quelque sorte « générique » en entretenant ainsi des relations susceptibles d’être
activées un jour ou l’autre.
De ce fait, dans l’ordre cognitif, cette raison pratique non dénuée d’affects, évalue sans
nécessairement procéder à des mesures, compare l’incommensurable sans malaise particulier.
Cette « timesis » ou capacité d’appréciation sans compter est « cela même qui permet aux
agents de se mouvoir dans l’espace de la réciprocité sans la dévoyer immédiatement en
économicité » (LORDON, 2006, p.167).
La préférence de Sen pour l’évaluation raisonnée, intelligente et discutée plutôt que
pour le calcul simple qui ne s’applique bien qu’aux cas triviaux le conduit logiquement à
considérer comme absurdes toute liste fixe et toute pondération a priori de fonctionnements.
Leur identification ad hoc, en situation, autorise aussi à constituer les capacités d’un collectif,
par exemple dans notre cas, des communautés locales fortement intégrées et imbriquées dans
le territoire concerné. Enfin, le concept reste pertinent pour penser le développement durable.
Sen observe justement les interactions entre le social et l’environnement : l’accroissement de
l’instruction et de l’activité rémunérée des femmes dans les pays pauvres contribuent à faire
chuter leur taux de fécondité et donc la pression sur l’écologie. Il suffit d’ailleurs de parcourir
de tels pays pour saisir le lien immédiat entre la pauvreté, le déboisement, la pollution et, en
retour, l’état sanitaire des populations. Sen retient l’argument de Bouddha : l’homme étant
beaucoup plus puissant que les autres espèces a une responsabilité particulière à leur égard.
Ce qui lui permet de donner au développement l’objectif de maintenir, voire d’étendre les
libertés et les capacités des gens sans compromettre celles des générations futures.
2.3. Des constructions conceptuelles complémentaires
Une comparaison fine des conceptions du développement montrerait leurs
convergences, leurs différences, voire leurs divergences2. Pour notre projet, et dans le souci de
construire une connaissance opératoire, l’insistance sur leur complémentarité importe
davantage.
Bien qu’élaborées à quarante ans d’intervalle et donc dans des contextes économiques,
politiques et idéologiques très différents, la convergence de ces deux pensées est tellement
évidente que l’on en arrive à se demander comment Sen n’a pas lu son aîné. La conception
très ambitieuse du développement de Perroux – changement de structures mentales et sociales
en faveur du plein épanouissement de la ressource humaine – contient sans difficulté celle de
Sen : le développement comme liberté.
De façon plus opératoire, la méthode de saisie des capacités individuelles et/ou
collectives des populations considérées, au-delà de leurs fonctionnements actualisés, gagne à
être orientée par le souci d’évaluer et d’améliorer la couverture des coûts de l’homme, du plus
immédiat (se nourrir) jusqu’au plus complexe.
D’évidence, Sen reste plus proche de la tradition anglo-saxonne, centrée sur l’individu
et l’efficacité du marché, alors que Perroux incarnait en son temps l’économie généralisée où
l’échange marchand se voit sans cesse complété et régulé par la contrainte et le don.
Cependant, et à mesure que sa pensée se fortifie, Sen met aussi l’accent sur la nécessité
2 Au moment où nous rédigeons ce travail, nous découvrons la remarquable communication de Gérardin, Poirot
(2004), qui se livre à cet exercice : « Pour une économie au service de l’homme : François Perroux et Amartya
Sen, deux auteurs en quête du concept de développement », 1ères journées du GRES, Bordeaux 4, 16-17
septembre 2004.
d’institutions extérieures pour assurer les libertés politiques, produire des biens collectifs,
offrir des facilités sociales (éducation, santé…) qui accroissent les capacités des individus et
les protège comme le développe les analyses bien connues de DE SOTO (2005). Et rejoignant
Perroux, lutter contre l’incurie des dirigeants en assurant la liberté de l’information, le
dialogue social, garantir les libertés substantielles…
Il est également intéressant d’observer que Perroux qui contribua, en son temps, à la
comptabilité nationale et proposa des critères multiples pour qualifier le développement
contre l’hégémonie du taux de croissance du PIB, ressort là encore, comme l’aîné de Sen, coauteur
d’un indice de développement humain pour le PNUD et, très récemment, membre de la
commission Stiglitz installée par le président de la République française sur le même thème.
Pour notre propos, la complémentarité de Sen et Perroux porte également sur les
niveaux ou les plans qu’ils considèrent. Sen attire notre attention sur la possibilité d’identifier
les capacités d’un collectif – ici ce que nous avons appelé les communautés locales – tout en
considérant que la liberté individuelle reste l’objectif premier. Perroux quant à lui insistait sur
le plein développement de tous et de chacun entendus comme personnes singulières.
Mais c’est incontestablement Perroux, beaucoup plus attentif à ce qu’il appelait les
macro-unités – notamment les firmes transnationales – et à leurs luttes-concours avec les
états-nations (PERROUX, 1982) qui nous permet le bouclage avec le management stratégique.
Avec sa théorie des unités actives (1975), il offre un cadre englobant parfaitement compatible
avec la théorie du comportement stratégique d’Ansoff et les approches centrées sur les parties
prenantes (MARTINET, 1984, 2009a). Pour lui, l’entreprise est « en société » et pas seulement
« en marché » et la stratégie représente l’effort continué pour imaginer et contrôler son
cheminement, pour doser les luttes-coopérations, pour conserver son autonomie dans
l’interdépendance, en tentant de reconstituer et de développer son potentiel de performances
comme son acceptation par les sociétés concernées.
Dans ce type de conceptualisation, le développement durable et la RSE ressortent
comme le cadre de référence et l’enjeu central alors que l’entreprise friedmanienne, dénoncée
par Perroux comme par Ansoff, tout entière absorbée par la maximisation de la valeur
actionnariale ressort comme cas pathologique. Comme cet article le développe, les stratégies
RSE-BOP conduites par un groupe multinational passent par une intense coopération avec les
territoires d’accueil et les communautés locales concernées.
On ne peut qu’être saisi par la formulation de Perroux il y a… 29 ans :
« Réduit à l’essentiel ce schéma montre comment la grande firme
implantée dans un pays en développement déstabilise le milieu
originaire et l’extravertit ; il suggère aussi, à l’égard de ce milieu, le
contenu d’une politique d’intraversion méthodique. Elle consistera à
soumettre l’implantation à des conditions telles que la grande firme ait
intérêt à orienter quelques-unes de ses activités vers l’intérieur, ou à
relier par des investissements appropriés les activités locales à la
grande firme » (« Pour une philosophie du nouveau développement »,
1981, p.185).
Nul doute que les émergences de stratégies RSE-BOP que nous constations et, au-delà,
le cadre de management stratégique que nous proposons pour le guider et les conforter
eussent été examinés avec attention par Perroux. Dans tous les cas, il reconnaissait, sans la
nommer ainsi, l’épistémé des pauvres, explicitée plus haut et appelait à l’humilité car « nous
avons quelque chose à apprendre de ces patries ressuscitées dans les ensembles humains à
l’égard desquels nous prenions volontiers l’attitude de l’instituteur et du donneur de leçons »
(PERROUX, 1981, p.213). Et, au plan méthodologique : « [Ceux qui] considèrent les cultures
comme régulatrices des activités économiques (…) sont sur la bonne voie, mais ils doivent
renoncer aux méthodes quantitatives de leur spécialité et avouer que la connaissance des faits
culturels appelle ces essais de description et d’interprétation qualitatives3 qui sont en horreur à
une large fraction de ceux qui ont l’audace de pratiquer les « sciences humaines » en suivant
la mode du jour » (PERROUX, 1981, p.218).
En accord avec Betbèze (2010), nous considérons qu’il faut, contre le cynisme facile,
prendre la RSE-BOP au sérieux et prendre au mot ceux qui l’expérimentent et la médiatisent.
Ainsi le président de Danone : « Les évolutions de la crise actuelle (…) nous rappellent qu’on
ne peut faire l’économie d’une forme de solidarité entre acteurs. Elles nous rappellent le bon
sens : qu’aucun organisme ne se développe dans un milieu appauvri ou dans le désert. Et qu’il
est donc de l’intérêt même d’une entreprise de prendre soin de son environnement
économique et social, ce que l’on pourrait appeler, par analogie, son écosystème (…) Nous
avons déjà bâti dans plusieurs endroits du monde des structures de développement
économique local mais, au moment où l’environnement des entreprises montre combien il
peut être fragilisé rapidement, nous pensons qu’il faut systématiser cette démarche, lui donner
plus d’ampleur et de pérennité » (F. Riboud, Le Monde, 03/03/09, p.18).
3 Souligné par l’auteur.
La mise en tension que nous suggérons entre les propositions génériques de management
stratégique et la prise en considération des communautés locales via la grille Perroux-Sen,
peut être mise en oeuvre efficacement si l’on accepte la dialogique (MORIN, 1986) ou, de façon
plus centrée, la systémique ago-antagoniste développée par Bernard-Weil et expérimentée
dans de nombreux domaines, et, notamment par nous-mêmes, dans l’entreprise (BERNARDWEIL,
1988 ; 2002 ; CLAVEAU, MARTINET, TANNERY, 1998 ; MARTINET, 2009b). Car il s’agit
bien, pour l’entité concernée et ses partenaires – ici, le groupe initiateur et les communautés
locales – de déployer son agir en mettant en dialogue constamment, en « lutte-coopération »
disait Perroux, le souhaitable, le possible (logiquement) et le compossible, c’est-à-dire ce que
l’on peut articuler, composer avec la situation concrète et dans le monde actuel. On a
argumenté à plusieurs reprises que l’univers stratégique gagnait à être envisagé selon deux
ago-antagonismes fondamentaux et englobants : le possible qui désigne les capacités
théoriques auquel le réel résiste d’une part, le virtuel, création et projection auquel l’actuel
oppose ou propose des contingences dictées par le lieu et le moment. On a aussi montré que
ces ago-antagonismes pouvaient être opérationnalisés sous deux dimensions majeures : au
plan cognitif, il s’agit d’un équilibrage entre une intelligibilité aussi fine que possible des
situations (complexification) et une saisie synthétique que commande la décision
(simplification). Au plan politique, il s’agit de réguler la tension entre l’imposition autoritaire
du sens et la négociation sans fin d’un schéma consensuel qui risque de tourner à l’arène
(MARTINET, 1997 ; 2009b). On a d’ailleurs récemment pris la crise actuelle comme un
puissant révélateur de la relation inexorablement ago-antagoniste entre la stratégie et la
finance (MARTINET, 2009c).
Conclusion :
Ce travail, nous l’avons dit, s’inscrit dans un programme de recherche de long terme sur la
contribution potentielle de la grande entreprise à l’action contre la pauvreté, notamment dans
les pays les moins développés. Le postulat qui justifie l’ensemble est que les capacités
managériales et organisationnelles que nombre de groupes mondiaux ont fortement
développées ces dernières décennies, sont susceptibles, sous des conditions exigeantes et
précises, de contribuer à des actions que l’on a davantage coutume de voir assumées par des
pouvoirs publics nationaux ou internationaux, des ONG ou d’autres acteurs de l’économie
sociale ou solidaire. Pourtant, et depuis déjà une dizaine d’années, des expériences dignes
d’intérêt ont été tentées par quelques entreprises privées, associées à divers partenaires.
Certaines ont été fortement médiatisées et ont pu donner à penser que les entreprises
initiatrices ne poursuivaient que des stratégies d’image. Un tel soupçon touche d’ailleurs la
plupart des pratiques dites de responsabilité sociale ou de développement durable. Il apparaît
dès lors essentiel que la recherche en management participe à l’analyse et à l’évaluation de
ces pratiques, mais aussi contribue à leur amplification par un travail conceptuel et
instrumental à même de guider la conception et la mise en oeuvre de stratégies ambitieuses et
vraiment responsables.
C’est pourquoi le premier volet de ce programme a consisté à dresser une taxonomie des
pratiques de RSE observables, afin de situer les stratégies BOP par rapport à des formes plus
ténues. Mise à l’épreuve du corpus en stratégie, elle nous a permis ensuite d’élaborer un
cadre théorique intégrateur et spécifiquement dédié au management stratégique BOP. Les
propositions formulées constituent un système cohérent en mesure de jouer un double rôle :
une grille d’analyse pour les recherches, nécessaires, qui souhaiteraient multiplier la saisie et
l’évaluation des pratiques d’une part ; une modélisation heuristique opératoire, apte à guider
l’élaboration de projets BOP d’envergure par des acteurs désireux de s’engager dans cette
voie. En cohérence avec ces deux premiers volets, dont le rappel synthétique dans les deux
premières sections était nécessaire à l’intelligibilité de l’ensemble, le présent texte s’attache
principalement à formuler une avancée dans l’indispensable prise en considération des
besoins et des potentialités des communautés locales concernées. Nous pensons que la grille
proposée qui articule « les coûts de l’homme » de Perroux et les « capacités » de Sen est
particulièrement pertinente pour que cette prise en considération soit profonde et effective, si
l’on s’attache à la spécifier selon les contextes locaux et à la mettre en tension avec les
propositions orientant le management stratégique.
Bien évidemment, un tel programme de recherche repose sur la conviction que la recherche en
management doit composer une exigence épistémique forte, un souci éthique clair et une
intention pragmatique afin de servir honnêtement et de façon aussi fondée que possible les
projets humains (MARTINET, 2007 ; 2010). Dans la conclusion de sa leçon inaugurale au
Collège de France, l’économiste du développement Esther Duflo se montre très proche en
disant souhaiter pratiquer l’économie comme une « vraie science humaine » : rigoureuse,
impartiale et sérieuse, centrée sur l’homme dans toute sa complexité, mais humaine car
modeste, fragile, généreuse, ambitieuse et engagée (DUFLO, 2009).
Les expériences qu’elle analyse empiriquement (DUFLO, 2010), confirment notre position
méthodologique constante: la nécessité de saisies très fines sur le terrain, voire de rechercheinterventions,
afin de respecter la diversité anthropologique et de garantir un management
hautement contextualisé, à l’opposé d’un management à prétention universaliste dont on ne
connait que trop les conséquences. C’est ce à quoi s’attachera la poursuite de ce programme
de recherche en mettant les propositions heuristiques formulées comme la grille Perroux-Sen
à l’épreuve de nouveaux cas étudiés en profondeur.
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