HISTOIRE DE LA BIBLE FRANÇAISE ET FRAGMENTS RELATIFS À L’HISTOIRE GÉNÉRALE DE LA BIBLE par Daniel LORTSCH

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HISTOIRE
DE LA
BIBLE FRANÇAISE
ET FRAGMENTS RELATIFS À L’HISTOIRE GÉNÉRALE DE LA BIBLE
Daniel LORTSCH
Agent général de la Société Biblique Britannique et Étrangère
Préface de M. le pasteur Matthieu LELIÈVRE
1910 — Texte global
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Table des matières :
1 Préface
2 Avant-propos
3 Bibliographie
3.1 Pour l’histoire de la Bible en France
3.2 La Bible dans le monde, par D. Lortsch, 58, rue de Clichy, Paris, 1904.
3.3 Pour les Fragments
4 Chapitre 1 — La Vieille France, Pays de la BIBLE
4.1 Du troisième au dixième siècle
4.2 Onzième et douzième siècles
5 Chapitre 2 — L’attaque
6 Chapitre 3 — La Défense
6.1 Comment la Bible se défendit
6.2 Comment la Bible fut défendue
6.2.1 Par les colporteurs bibliques et les libraires
6.2.2 Par les imprimeurs
6.2.3 Dans une page de Rabelais
6.3 La Bible armant ses défenseurs, ou le Livre des martyrs
7 Chapitre 4 — La Bible chez les Rois
8 Chapitre 5 — La Bible chez les Grands
9 Chapitre 6 — De la fin du 12° au commencement du 14° siècle
10 Chapitre 7 — 14° siècle — La Bible de Jean de SY — La Bible de Raoul de
Presles
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11 Chapitre 8 — 15° siècle : Le Nouveau Testament de Barthélémy Buyer — La
Bible de Jean de Rely
12 Chapitre 9 — 16° siècle : La Bible de Lefèvre d’Étaples
13 Chapitre 10 — Notre vieil OSTERVALD
13.1 Le Synode de Chanforans
13.2 Le «maître d’école» et ce qu’il fit
13.3 La Bible d’Olivétan
13.3.1 Pièces liminaires
13.3.2 Le texte
13.4 Révisions de la Bible d’Olivétan jusqu’à Ostervald,
13.5 Ostervald et sa révision
13.5.1 J.-F. Ostervald
13.5.2 Ostervald et le capucin — Ostervald et Louis XIV — Ostervald et Fénelon
13.5.3 Réflexions et notes
13.5.4 Révision du texte
13.5.5 Révisions d’Ostervald
14 Chapitre 11 — Versions Protestantes Originales parues depuis la version
d’Olivétan
14.1 Seizième siècle
14.2 Dix-septième siècle
14.3 Dix-huitième siècle
14.4 Dix-neuvième et vingtième siècles
15 Chapitre 12 — Le Psautier Huguenot
16 Chapitre 13 — L’oeuvre Biblique en France au 19° siècle
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16.1 Disette de Bibles — Premiers efforts — La Société biblique britannique —
Frédéric Léo — Oberlin et Henri Oberlin — Daniel Legrand
16.2 Société biblique protestante de Paris — Société biblique française et étrangère
— Société biblique de France
16.3 Agence française de la Société biblique britannique et étrangère
16.3.1 En France
16.3.2 Dans les colonies
16.3.3 Pour nos missions françaises
16.3.4 Société nationale pour une traduction nouvelle des livres saints en langue
française
17 Chapitre 14 — Versions catholiques
18 Chapitre 15 — La Version de Sacy
18.1 Historique
18.2 Caractéristique
18.3 Pouvons-nous répandre cette version?
19 Chapitre 16 — Versions Israélites
20 Chapitre 17 — Nombre des manuscrits Bibliques, des Traductions et des
Éditions de la Bible en France
21 Chapitre 18 — Le prix de la Bible autrefois
21.1 Ce qu’elles coûtaient
21.2 Comment faire pour les lire
21.3 Depuis l’invention de l’imprimerie
21.4 Chez les protestants
22 Comparaison de quelques versions
23 Sonnets pour servir d’Introduction aux Fragments et à l’Aperçu sur le colportage
biblique
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23.1 Les copistes
23.2 Les imprimeurs
23.3 Les traducteurs
23.4 Les colporteurs
23.5 Le nerf de la guerre
24 Fragments relatifs à l’Histoire générale de la Bible (Les Textes Originaux)
24.1 Les trois plus vieilles Bibles du monde
24.1.1 Le Codex Vaticanus
24.1.2 Le Codex Sinaïticus.
24.1.3 Le Codex Alexandrinus
24.2 Comment le texte de l’Ancien Testament est venu jusqu’à nous
24.2.1 En premier lieu, ils ont fixé le texte sacré
24.2.2 En second lieu, ils ont copié le texte
24.2.3 En troisième lieu, ils ont annoté le texte
24.2.3.1 Des notes sur le contenu du texte.
24.2.3.1.1 Compte des lettres
24.2.3.1.2 Compte des expressions
24.2.3.1.3 Autre classe de notes
24.2.3.1.4 Autres comptes
24.2.3.2 Des corrections
24.2.4 Les points-voyelles
24.2.5 Système d’accents
24.3 Aperçu sur l’Histoire du Nouveau Testament
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24.3.1 Formation du Canon
24.3.2 Histoire du Texte
24.3.2.1 Les Manuscrits
24.3.2.2 Les Variantes
24.3.2.3 Le Texte imprimé — «Texte Reçu»
24.4 De l’utilité des anciennes versions Bibliques
24.5 La version des Septante (Légende et histoire)
24.6 La version d’Aquila
24.7 La version Syriaque
24.8 La Vulgate
24.8.1 Premières versions latines
24.8.2 Origine et importance de la Vulgate
24.8.3 Préjugés
24.8.4 Trop de succès
24.8.5 Une révision papale et ses suites
25 La Bible hors de France
25.1 La Bible en Angleterre
25.1.1 Aux premiers siècles
25.1.1.1 Saint Patrick, Sainte Brigide, Saint Finian, Saint Colomba
25.1.1.2 Le vacher-poète
25.1.1.3 La mort de Bède le vénérable
25.1.1.4 Alfred le grand, Aldred, Alfric, Orme
25.1.2 La Version de Wiclef
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25.1.3 La Version de Tyndale
25.1.4 Depuis la Réformation
25.2 La Bible en Allemagne : La version de Luther
25.3 La Bible en Italie
25.3.1 Au moyen âge
25.3.2 Les premières Bibles imprimées
25.3.3 La version protestante — Diodati
25.3.4 La Bible Martini
25.3.5 La Bible en Italie au dix-neuvième siècle
25.4 La Bible en Espagne
25.4.1 Jusqu’au seizième siècle
25.4.2 Le seizième siècle
25.4.2.1 La Polyglotte de Complute et la Bible de Ferrare
25.4.2.2 La Réformation et la Bible
25.4.3 Les Temps modernes
25.5 La version Turque
25.6 La Bible en Russie
25.7 La version Laponne
25.8 La Bible à Madagascar
25.9 La Bible dans l’Ouganda
25.10 La Bible au Lessouto
25.11 Versions Chinoises
25.11.1 Coup d’oeil sur la langue
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25.11.2 Les traductions
25.12 La version Japonaise
25.13 La Bible en Corée
25.13.1 Histoire
25.13.2 La langue
25.13.3 Une belle avance
25.13.4 Premiers efforts
25.13.5 La trouée
25.13.6 Progrès
25.13.7 Le témoignage des missionnaires
25.13.7.1 Le colportage biblique
25.13.7.2 Les groupes d’études bibliques
25.13.7.3 Les colporteurs coréens
25.13.7.4 Les femmes aussi
25.13.7.5 Tous à l’oeuvre
25.13.8 Un réveil
25.13.9 Résultats globaux
25.13.10 Conclusion
25.14 La Bible en Inde
26 Batailles Inconnues — ou: La Traduction de la Bible
26.1 S’assimiler les sons
26.2 Étude des formes grammaticales
26.3 Vocabulaire
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26.4 Nuances de style
26.5 Méthode et secret
26.6 Résultats
27 Influence de l’Ancien Testament sur la langue française
27.1 Mots
27.2 Expressions
27.3 Tournures hébraïques
28 Comment on fait une Bible
28.1 Privilèges royaux
28.2 Le fameux papier indien
28.3 Collaboration imprévue de la Chine et de l’Inde — 2.000 ou 3.000 kilomètres
parcourus pour imprimer une Bible. — La fameuse guinée. — En 400 langues. —
L’angle «Amen»
29 L’Église Romaine et la Bible
29.1 Les décrets et instructions
29.2 La Bible dans l’enfer
29.3 Une Lettre pastorale
29.4 La Vulgate intangible ?
30 Inexactitudes catholiques dans la traduction du Nouveau Testament
31 Inexactitudes protestantes dans la traduction du Nouveau Testament
32 Les Apocryphes
33 La Parole de Dieu répandue par les Juifs pendant le siècle qui a précédé l’ère
chrétienne
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1 Préface
Par Matth. LELIÈVRE, pasteur.
La Bible en France! Les deux mots que rapproche le titre de cet ouvrage, mettent en
face l’un de l’autre un grand livre et un grand peuple, — un peuple dont l’influence
morale dans le monde eût décuplé s’il avait consenti à devenir le peuple de la Bible, —
un livre dont l’action sur la race humaine eût été, sans doute, plus grande et plus
rapide, s’il avait eu à son service cette incomparable semeuse d’idées qu’est la France.
La France avait assurément besoin de la Bible plus que la Bible n’avait besoin de la
France; il n’en est pas moins fâcheux que la cause biblique, qui est la cause même de
Dieu, n’ait pas pu s’appuyer, dans sa croisade contre les puissances du mal, sur la
civilisation française, restée païenne à tant d’égards sous des dehors chrétiens.
Il y a pourtant une histoire de la Bible en France, et il faut remercier M. Lortsch d’en
avoir rassemblé, avec un soin pieux et un zèle de bénédictin, les fragments épars. Il
était bien l’ouvrier tout désigné pour une telle entreprise. Agent général en France de la
noble Société biblique britannique et étrangère, et appelé, à ce titre, à diriger les
travaux des colporteurs bibliques, il s’est voué, avec un enthousiasme que rien ne lasse,
à cette belle tâche : mettre l’âme française en contact avec l’Évangile. Et en y
travaillant, il s’est trouvé amené naturellement à rechercher, dans le passé, les
tentatives faites dans ce but. C’est de ces recherches qu’est sorti l’ouvrage dont nous
écrivons la préface.
L’accueil fait à ce livre avant même sa publication, par plus de douze cents
souscripteurs, suffirait à montrer qu’il y a dans notre pays un public nombreux qui
s’intéresse aux destinées de la Bible et a le pressentiment que cette histoire est une
mine singulièrement riche à explorer. Il faut remercier l’auteur d’avoir voulu
populariser des faits qui semblaient réservés aux érudits et aux spécialistes, et d’avoir
arraché à la poussière des bibliothèques tant de vénérables documents, dont l’existence
suffirait à attester que la Bible a eu un rôle important dans l’histoire de notre
civilisation et de notre langue. Il ne serait peut-être pas difficile d’établir que, pendant
le moyen âge, la France a été la plus biblique des nations de l’Europe. Il conviendrait
d’ajouter toutefois que cette culture biblique fut forcément superficielle, d’abord parce
que, avant la découverte de l’imprimerie, la Bible restait un livre plus ou moins
aristocratique et peu accessible au peuple, et ensuite parce que l’Église romaine se
défia de bonne heure du livre qu’elle faisait profession de vénérer, mais dans lequel,
par un sûr instinct, elle pressentait un ennemi. Les vieilles Bibles enchaînées dans les
bibliothèques des monastères, voilà le symbole parlant de la situation faite au livre de
Dieu pendant l’époque médiévale. Ce sont nos réformateurs qui ont prononcé la Parole
du Christ, sur ce Lazare revenu à la vie : «Déliez-le et laissez-le aller!»
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Dés lors, les destinées de la Bible sont inséparables de celles de la Réforme. Celle-ci
fut la restauration du christianisme primitif et authentique, et en même temps la mise
en lumière des Saintes Écritures. Sans s’être concertés et avec un ensemble où l’on
reconnaît l’action divine, les réformateurs se montrent au monde, un livre à la main.
Wicliffe et Tyndale en Angleterre, Luther et Mélanchthon en Allemagne, Lefèvre
d’Étaples, Olivétan et Calvin en France, sont les hommes de la Bible. La mettre à la
portée du peuple en la traduisant en langue vulgaire, l’expliquer par la prédication et
par le livre, telle est leur tâche. La Bible fut pour eux le pic qui démolit, la truelle qui
bâtit, l’épée qui combat. De la Parole écrite, on peut dire ce que dit saint Jean de la
Parole vivante : «En elle était la vie, et la vie était la lumière des hommes». Mais elle
aussi naquit pour être «un signe qui provoque la contradiction».
Nulle histoire n’est plus tragique et plus glorieuse à la fois que l’histoire de la Bible en
France depuis la Réformation; ailleurs, elle a eu des succès plus grands et a exercé une
influence plus étendue; mais nulle part elle n’a peut-être suscité autant d’amour, fait
verser autant de larmes, exigé autant de sacrifices que chez nous. Elle a été le livre
d’une minorité, toujours combattue, persécutée, méprisée. Ce caractère de la Bible
française explique les dédains dont elle a souffert de la part des distributeurs de la
renommée. Tandis que la Bible allemande et la Version anglaise «autorisée»
devenaient des monuments littéraires de premier ordre et exerçaient une vraie maîtrise
sur la langue nationale, la traduction française d’Olivétan restait, en dépit de révisions
successives, le livre d’une minorité, dont le style retardait toujours de cinquante ou de
cent ans sur la langue courante. Ce n’est que d’hier que notre Bible a renoncé à son
style réfugié, dont les particularités étaient comme les cicatrices du soldat blessé dans
maintes batailles.
Et que d’autres cicatrices, glorieuses celles-là, portent nos vieilles Bibles françaises!
Arrêtons-nous avec un respect ému devant ce vénérable in-folio du seizième siècle, qui
a réussi à parvenir jusqu’à nous, alors que tant d’autres furent brûlés sur le bûcher ou
lacérés par les mains du bourreau ou du prêtre. Cette vieille Bible huguenote, qui
s’offre à nos regards avec ses feuillets rongés par l’humidité et souillés par le contact
des doigts qui les ont tournés ; avec sa reliure disloquée et noircie par la fumée des
grandes cheminées de cuisine, quelles aventures elle raconterait si elle pouvait parler!
Pour la dissimuler aux yeux des malintentionnés et des espions, on la cachait sous un
tabouret, ou dans une cachette pratiquée dans l’épaisseur d’un mur, ou à l’intérieur du
foyer; dans les jours les plus mauvais, on l’ensevelissait sous les dalles de la maison,
ou même dans une fosse creusée dans un champ, sauf à l’exhumer quand la persécution
se calmait. Moins intéressante en apparence, mais d’un usage plus pratique, était la
Bible de petit format, ordinairement accompagnée du psautier, du catéchisme et de la
liturgie, qui pouvait plus facilement que l’in-folio traverser la frontière, dans la
pacotille du colporteur, ou, glissée dans la poche, accompagner le prédicant ou le
fidèle aux assemblées du Désert, dans les prisons et sur les bancs des galères.
On est dans l’admiration devant la forte culture biblique des huguenots du seizième et
du dix-septième siècle, même lorsque la persécution proscrivait la Bible et qu’il était
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presque impossible de se la procurer. On trouvera plus loin (chapitre III, § 3) des
preuves de ce fait, en ce qui concerne le seizième siècle, d’après le martyrologe de
Crespin. Le fait est tout aussi certain pour l’époque qui suivit la Révocation de l’Édit de
Nantes. Ceux qui résistèrent aux dragons et aux prêtres ou qui se relevèrent de leur
défaillance momentanée, étaient des hommes et des femmes qui connaissaient leur
Bible à fond et pouvaient tenir tête aux adversaires. Les lettres des galériens et des
prisonniers montrent que, chez les laïques de toutes les classes, et chez les femmes
comme chez les hommes, l’Évangile fut bien, selon le mot de Vinet, «la conscience de
la conscience». On peut même affirmer que la force de résistance fut en raison directe
de la connaissance de la Bible, et que plus la piété fut biblique et plus incorruptibles
furent les âmes. Les lettres des forçats pour la Foi, Isaac Le Fèvre, Élie Neau, Louis de
Marolles, les frères Serres ; les sermons des pasteurs du Désert, Claude Brousson,
Antoine Rocher, Paul Rabaut ; les mémoires de Blanche Gamond, l’héroïque
prisonnière de l’hôpital de Valence; les fragments des «témoignages» d’une Isabeau
Vincent, la bergère de Crest et d’autres «petits prophètes» des Cévennes ou du
Dauphiné, montrent à quel point l’âme huguenote fut saturée de la plus pure
quintessence de l’enseignement biblique.
Du fond des cachots du château d’If, le galérien Céphas Carrière écrivait : «Malgré la
vigilance de nos ennemis, nous avons la consolation d’y faire nos exercices de piété,
d’y chanter les louanges du Seigneur, d’y lire la sainte Parole, de même qu’on pourrait
faire dans une chambre parée et ornée, et nous pencher sur le sein de notre Sauveur et
y laisser couler nos larmes. Je m’estime plus heureux dans ces lieux que dans des
palais où je n’aurais pas la liberté de servir mon Dieu».
C’est aussi du château d’If qu’un autre galérien, Élie Neau, écrivait à des amis qu’il
avait pu conserver une Bible anglaise, dont la lecture faisait ses délices : «Ainsi, disaitil,
je suis plus riche que mes ennemis ne croient ; dans ma plus grande pauvreté, je suis
assuré que je suis plus riche qu’eux. Oh! s’ils savaient combien un homme est riche
lorsqu’il est pénétré des rayons de la face de son Dieu!»
Ces témoignages, auxquels on pourrait en joindre beaucoup d’autres, montrent à quelle
source nos pères puisèrent leur force et leur sérénité dans la longue affliction à laquelle
ils furent soumis. Ils furent des hommes de la Bible, au sens le plus complet de ce mot.
On pourrait même dire qu’ils le furent avec excès, surtout lorsqu’ils prirent les armes
pour la défense de leur foi et pour tirer vengeance de leurs ennemis. Vivens, Cavalier,
Roland et les Camisards, comme les Huguenots du seizième siècle, s’autorisèrent des
exemples de l’Ancien Testament pour courir sus à ceux en qui ils voyaient des
Amalécites ou des Philistins. Mais le plus souvent ils demandèrent à la Bible des
leçons de patience plutôt que de représailles et prirent pour modèle Jésus plutôt que
Josué.
Il n’est pas douteux que l’extrême rareté d’exemplaires des livres saints, pendant le
siècle qui va de la Révocation à la Révolution, n’explique en une grande mesure l’état
de tiédeur où le protestantisme français retomba, malgré la restauration, plus
ecclésiastique que religieuse, dont Antoine Court fut l’instrument. Les Bibles
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manquaient, et le protestantisme sans la Bible dans toutes les maisons et dans toutes
les mains, n’est qu’une protestation stérile et qu’une tradition impuissante.
La vraie restauration des Églises réformées de France, au sens complet et profond de
ce mot, ne date ni d’Antoine Court, ni surtout de Napoléon. Elle date de ce retour à la
piété qu’on a appelé le Réveil, et ce retour à la piété fut essentiellement un retour à la
Bible. Chez nous, comme en Angleterre et dans d’autres contrées, le Réveil a donc dû
se donner cet organe indispensable que sont les Sociétés bibliques. La Réformation du
seizième siècle a largement utilisé l’imprimerie pour multiplier les exemplaires des
Saintes Écritures ; elle a de plus connu et pratiqué le colportage biblique, et plusieurs
de ses colporteurs ont été des héros et des martyrs; mais elle n’a pas possédé ces
puissantes sociétés, qui seules ont pu mettre la Bible entre toutes les mains, en en
faisant, non plus un objet de commerce, sur lequel le libraire a son profit légitime,
mais un instrument d’évangélisation que l’on livre à prix coûtant, et même
gratuitement. Le Réveil a donc ajouté, aux moyens anciens de diffusion de la Bible, la
puissance de l’association, cette découverte du dix-neuvième siècle, et il a utilisé toutes
les ressources que la science moderne lui a fournies, tant pour la traduction et la
révision des livres saints, que pour leur multiplication et leur dissémination rapide sur
tous les points du globe.
La France a participé à ce mouvement d’évangélisation par la Bible, tant par les
immenses bienfaits qu’elle a reçus de la Société biblique britannique et étrangère, que
par la création de Sociétés françaises, qui tiennent à honneur de la considérer comme
leur mère. Cette propagande a atteint des proportions si vastes, que ce n’est peut-être
pas exagérer que de supposer que le nombre d’exemplaires de la Bible ou du Nouveau
Testament répandus en France en une seule année égale le nombre vendu dans les trois
siècles qui ont suivi la Réforme.
C’est cette histoire de la Bible en France que M. Lortsch raconte dans ce livre, où il a
réuni des faits et des documents de grande valeur. Nous sommes assuré d’être l’organe
de tous ceux qui le liront en le remerciant d’avoir doté notre littérature protestante d’un
ouvrage de premier ordre qui lui manquait.
2 Avant-propos
L’étude qui va suivre nous intéresse comme Français et comme chrétiens.
COMME FRANÇAIS, car l’histoire de la Bible en France est une des pages les plus
palpitantes et les plus glorieuses de l’histoire de notre pays. Au point de vue des
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travaux bibliques, la France, si l’on considère le passé, est au premier rang des nations.
Nulle part la Bible n’a trouvé autant de traducteurs. Nulle part elle n’a excité d’une
manière aussi continue autant d’intérêt, soit chez les petits, soit chez les grands. Nulle
part elle n’a eu des destinées aussi imprévues et aussi dramatiques. Nulle part elle n’a
été l’occasion et l’inspiration de plus d’héroïsme.
«L’histoire de la Bible dans notre pays, a dit M. Samuel Berger, est une admirable
histoire. Heureux celui qui peut en étudier quelques pages! Il y apprendra sans doute à
mieux aimer encore la Bible, la science et la patrie».
COMME CHRÉTIENS, et cela à un double point de vue.
1) D’abord au point de vue de l’histoire du christianisme, car les destinées de la Bible
et celles du christianisme sont si étroitement mêlées, qu’elles se confondent.
«L’histoire de la Bible, a dit M. Ed. Reuss, est l’une des parties les plus intéressantes de
l’histoire ecclésiastique. Ce n’est pas seulement l’histoire d’un livre qui, comme d’autres
ouvrages de l’antiquité, a pu avoir ses chances de conservation ou d’altération, de
propagation ou d’oubli. C’est en partie l’histoire de la pensée et de la vie chrétiennes
elles-mêmes, dont les diverses phases se reflètent dans les destinées qui étaient
réservées au code sacré, ou en dépendent même dans certaines circonstances».
2) Ensuite au point de vue apologétique. À notre sens, les destinées de la Bible ne
s’expliquent pas si la Bible n’est qu’un livre humain. Un livre qui, siècle après siècle,
entraîne dans son sillage tant d’intelligences et tant de volontés, qui excite tant d’amour
et tant de haines, qui accomplit tant de révolutions, un livre qui distance si
étrangement, à tous les points de vue, tous les autres livres, aurait-il une origine
humaine? Non, un livre qui se fait une telle place ici-bas ne vient pas d’ici-bas.
Le lecteur jugera par lui-même. Si notre conclusion, sur ce point, est aussi la sienne;
nous aurons atteint notre principal but.
Note relative aux citations
Cet ouvrage étant un ouvrage de vulgarisation, nous donnons les citations latines
traduites en français, et dans les citations françaises nous ne maintenons pas, sauf
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quelques exceptions, l’orthographe ancienne, qui en rendrait la lecture difficile. On
voudra bien considérer ces passages adaptés à l’orthographe moderne comme une sorte
de traduction.
Toutefois, nous conservons l’orthographe ancienne quand nous citons des extraits des
versions bibliques, pour mettre devant les yeux du lecteur la Bible telle qu’elle a été à
travers les âges.
Nous avons reproduit sans les traduire quelques morceaux en latin, car une traduction
les eût trop déparés.
3 Bibliographie
3.1 Pour l’histoire de la Bible en France
LA BIBLE EN FRANCE, OU LES TRADUCTIONS FRANÇAISES DES SAINTES
ÉCRITURES, étude historique et littéraire par Emmanuel Petavel, pasteur de l’Église
suisse de Londres. — Paris, Librairie française et étrangère, 1864. — Se trouve chez
Fischbacher.
LA BIBLE AU SEIZIÈME SIÈCLE, étude sur les origines de la critique biblique, par
S. Berger. — Nancy, imprimerie Berger-Levrault et Cie, 1879.
UNE BIBLE FRANC-COMTOISE EN L’AN 1500, par S. Berger, extrait des
Mémoires de la Société d’Émulation de Montbéliard, tome XIII, 1883.
LA BIBLE FRANÇAISE AU MOYEN AGE, étude sur les plus anciennes versions de
la Bible écrites en prose de langue d’oïl, par Samuel Berger. Imprimé par autorisation
du gouvernement à l’Imprimerie nationale, 1884. Mémoire couronné par l’Institut.
ESSAI SUR L’HISTOIRE DE LA BIBLE DANS LA FRANCE CHRÉTIENNE AU
MOYEN AGE, par M. l’abbé Ch. Trochon. — Paris, Alphonse Derenne, 1878.
DE L’HISTOIRE DE LA VULGATE EN FRANCE, par S. Berger. — Paris,
Fischbacher, 1887.
HISTOIRE DE LA VULGATE PENDANT LES PREMIERS SIÈCLES DU MOYEN
AGE, par S. Berger. Mémoire couronné par l’Institut. — Paris, Hachette, 1893.
LES BIBLES PROVENÇALES ET VAUDOISES, par S. Berger, 1889. Extrait de la
revue ROMANIA, tome XV, 3.
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COUP D’OEIL SUR L’HISTOIRE DU TEXTE DE LA BIBLE D’OLIVÉTAN (1535-
1560), par O. Douen (Revue de Théologie et de Philosophie de Lausanne, 1889, p. 178
à 320).
LES TRADUCTIONS DE LA BIBLE EN VERS FRANÇAIS AU MOYEN AGE, par
J. Bonnard. In-8. Imprimerie nationale, 1884.
HISTOIRE DU PSAUTIER DES ÉGLISES RÉFORMÉES, par Félix Bovet. — Paris,
Grassart, 1872.
CLÉMENT MAROT ET LE PSAUTIER HUGUENOT, par O. Douen. Imprimé par
autorisation du gouvernement à l’Imprimerie nationale, 1879.
LES QUATRE LIVRES DES ROIS, TRADUITS EN FRANÇAIS DU DOUZIÈME
SIÈCLE, SUIVIS D’UN FRAGMENT DES MORALITÉS SUR JOB ET D’UN
CHOIX DE SERMONS DE SAINT BERNARD, publiés par M. le Roux de Lincy
(Paris, 1841) (COLLECTION DES DOCUMENTS INÉDITS SUR L’HISTOIRE DE
FRANCE, 2e SÉRIE).
L’ANCIEN TESTAMENT ET LA LANGUE FRANÇAISE DU MOYEN AGE. Étude
sur le rôle de l’élément biblique dans l’histoire de la langue des origines à la fin du
quinzième siècle, par J. Trénel, docteur ès lettres, professeur agrégé au lycée Hoche
(depuis, au lycée Carnot). Librairie Léopold Cerf, 12, rue Sainte-Anne; 1904.
LA BIBLE ET SON HISTOIRE, livre pour la jeunesse, par L. N. R (Ellen Ranyard).
3e édition. — Toulouse, Société des livres religieux, 1875.
3.2 La Bible dans le monde, par D. Lortsch, 58, rue de Clichy, Paris, 1904.
HISTOIRE DE LA RÉFORMATION EN EUROPE AU TEMPS DE CALVIN, par J ‘-
H. Merle d’Aubigné. Tome II, livre III, chapitre 14; tome III, livre V, chapitres 3, 7, 9,
13; tome V, livre IX, chapitre 5.
JEAN CALVIN, par E. Doumergue. Vol. I.- Lausanne, Georges Bridel, 1899.
PORTRAITS ET RÉCITS HUGUENOTS, par Matthieu Lelièvre. Première série,
seizième siècle. — Toulouse, Société des publications morales et religieuses (1903).
ANNALES DE L’IMPRIMERIE DES ESTIENNE, par J. Renouard. Paris, Renouard,
1842.
LES CENSURES DES THÉOLOGIENS DE PARIS PAR LESQUELLES ILS
AVAIENT FAULSEMENT CONDAMNE LES BIBLES IMPRIMÉES PAR
17
ROBERT ESTIENE IMPRIMEUR DU ROY : AVEC LA RESPONSE D’ICELUY
ROBERT ESTIENE. M. D. LII. — Réimprimé par Jules Guillaume Fick. Genève,
1866.
ESSAIS SUR LA VIE ET LES ÉCRITS DE JACQUES LEFÈVRE D’ETAPLES, par
Graf, 1842. Article du même auteur sur JACOBUS FABER STAPULENSIS,
Zeitschrift für die historische Theologie, 1852.
LA TRADUCTION DU NOUVEAU TESTAMENT DE LEFÈVRE D’ÉTAPLES, par
Paul Quiévreux, 1894.
JEAN-FRÉDÉRIC OSTERVALD, 1663-1747, par R. Grétillat. — Neuchâtel, Attinger
frères, 1904.
CORRESPONDANCE DES RÉFORMATEURS, par A.-L. Herminjard. — Paris,
Fischbacher, tomes II à VI.
HISTOIRE DE LA SOCIÉTÉ BIBLIQUE PROTESTANTE DE PARIS (1818 à
1868), par O. Douen. — Paris, Agence de la Société biblique protestante (aujourd’hui
54, rue des Saints-Pères), 1868.
SOCIÉTÉ NATIONALE POUR UNE TRADUCTION NOUVELLE DES LIVRES
SAINTS EN LANGUE FRANÇAISE. Séance d’ouverture le 21 mars 1866, à la
Sorbonne. — Paris, E. Dentu.
NOTE SUR LA RÉVISION DE LA BIBLE D’OSTERVALD, par A. Matter —
Société biblique de France, 1882.
LA FUSION DES DEUX SOCIÉTÉS BIBLIQUES, par H. Lambert. — Paris,
Grassart (Aujourd’hui : Société biblique de France, 48, rue de Lille, Paris).
NOTICE SUR DANIEL LEGRAND, par Frédéric Monnier, auditeur au Conseil
d’État. — Le Cateau, 1859.
ENCYCLOPÉDIE DES SCIENCES RELIGIEUSES, de F. Lichtenberger. Articles:
Propagation de la Bible; Versions protestantes de la Bible; Versions modernes de la
Bible; Lefèvre d’Étaples; Olivétan; Lemaistre de Sacy, etc.
FRAGMENTS LITTÉRAIRES ET CRITIQUES RELATIFS À L’HISTOIRE DE LA
BIBLE FRANÇAISE, par Ed. Reuss (Revue de Théologie et de Philosophie
chrétienne, dite de Strasbourg) : II, 1851, p. 1 et 321; IV, 1852, p. 1; V, 1852, p. 321;
VI, 1853, p. 65; XIV, 1857, p. 1, 73 et 129; 3e série III, 1865, p. 217; IV, 1866, p. 1;
V, 1867, p. 301.
Combien il est regrettable que cette savante étude, ce qui a été écrit de plus complet,
de plus fouillé, sur le texte de la Bible française et de la Bible protestante, étude dont
18
on peut considérer les résultats comme définitifs, se trouve enfouie dans une revue qui
est une rareté bibliographique! Ces articles devraient être publiés comme livre. Aucune
publication n’honorerait davantage la science protestante française.
REALENCYKLOPAEDIE (Herzog-Hauck). III. Romanische Bibelübersetzungen.
LA TRADUCTION PROTESTANTE FRANÇAISE DU NOUVEAU TESTAMENT,
par Edmond Stapfer (Revue chrétienne, juin, avril, août 1900).
L’INTRODUCTION DE LA RÉFORME DANS LES VALLÉES VAUDOISES DU
PIÉMONT, par Emilio Comba (Bulletin historique et littéraire, 1894).
LA BIBLE ET LA VERSION DE LEMAISTRE DE SACY, par B. POZZI. -Paris,
Grassart, 1858.
LES OEUVRES DU PROTESTANTISME FRANÇAIS AU DIX-NEUVIÈME
SIÈCLE (article : Sociétés bibliques). — Fischbacher, 1893.
RAPPORTS DE LA SOCIÉTÉ BIBLIQUE BRITANNIQUE ET ÉTRANGÈRE.
HISTORY OF THE BRITISH AND FOREIGN BIBLE SOCIETY, by William
Canton, cinq volumes in-8°. — London, John Murray, 1904-1910.
HISTORICAL CATALOGUE OF PRINTED BIBLES, British and Foreign Bible
Society, 1903-1910. Compiled by T. H. DARLOW M. A. and H. F. MOULE M. A.
(*).
EXTRAIT DU CATALOGUE DE LA BIBLIOTHÈQUE DE LA SOCIÉTÉ
BIBLIQUE PROTESTANTE DE PARIS, 1900.
BIBLIOGRAPHIE DES BIBLES ET DES NOUVEAUX TESTAMENTS EN
LANGUE FRANÇAISE DES QUINZIÈME ET SEIZIÈME SIÈCLES, par W.-J. Van
Eys. — Genève, Henri Kündig, 1900.
(*) Ce catalogue, qui énumère et décrit (pour la première fois) avec une précision
impeccable les livres saints publiés en tout pays et en toute langue, est un monument
biblique unique qui a sa place marquée dans toutes les bibliothèques publiques, pour
ne parler que de celles-là. Nous remercions ses savants auteurs de nous avoir
communiqué les épreuves de la section française avant la publication de l’ouvrage.
Sans leur obligeance, un précieux élément d’information nous eût manqué pour notre
partie statistique (Voir point 17 chapitre 14 et point 20 chapitre 17 = point 2 chapitre
14 et point 5 chapitre 20 de la Partie 3 «Oeuvre Biblique au 19° siècle – Versions non
protestantes»).
19
3.3 Pour les Fragments
THE BIBLE IN THE WORLD, a monthly Record of the work of the British and
Foreign Bible Society.
LE LIVRE D’OR DE LA MISSION AU LESSOUTO (en préparation), dont la Maison
des missions nous a obligeamment communiqué le chapitre relatif à l’imprimerie de
Morija, de M. Duby.
INTRODUCTION À L’ANCIEN TESTAMENT, par Lucien Gautier. — Lausanne,
Georges Bridel, 1906.
EINLEITUNG IN DAS NEUE TESTAMENT, von Fritz Barth. — Gütersloh, 1908.
QU’EST-CE QUE LA BIBLE? par Henri Monnier. — Foyer solidariste, Saint-Blaise,
1909.
LES LIVRES APOCRYPHES DE L’ANCIEN TESTAMENT, traduction nouvelle,
avec notes et introductions. — Société biblique de Paris, 54, rue des Saints-Pères,
1909.
LES APOCRYPHES DE L’ANCIEN TESTAMENT, par L.-E. Tony André, Docteur
en théologie. — Florence, Osvaldo Paggi, 1903.
UN PONT DE L’ANCIEN AU NOUVEAU TESTAMENT, LES APOCRYPHES ET
LES PSEUDÉPIGRAPHES, par James Barrelet (Revue de Théologie et de
Philosophie). — Lausanne, Georges Bridel, 1910.
THE BIBLE SOCIETY RECORD, published monthly by the American Bible Society.
LE MESSAGER DES MESSAGERS, journal des amis de la Bible et bulletin de la
Société biblique britannique et étrangère. — Paris, 58, rue de Clichy.
THE BEST BOOK OF ALL, AND HOW IT CAME TO US, by Rev. F.-J.
HAMILTON D. D. — London, Morgan and Scott.
THE STORY OF THE BIBLE, by Eugene Stock. — London, James Nisbet, 1906.
HOW WE GOT OUR BIBLE, by J. Paterson Smyth, LL. B. B. D.-London, Samuel
Bagster.
20
CENTENARY PAMPHLETS (The Bible in Ilistory; the Eastern witness, the Western
witness. — The Bible in Uganda. — The Bible in India. — The Bible in Madagascar.
— The Bible in Russia. — The Bible in China, etc.). 1903. Bible House (épuisés).
THE CHINESE EMPIRE, A GENERAL MISSIONARY SURVEY, edited by
Marshall Broomhall, Secretary China Inland mission. — London, Morgan and Scott,
1907.
ABROAD FOR THE BIBLE SOCIETY, by J. H. Ritson, M. A. — London, Robert
Culley, 1909.
4 Chapitre 1 — La Vieille France, Pays de la BIBLE
4.1 Du troisième au dixième siècle
Le plus ancien monument de la langue française est un dictionnaire, et ce dictionnaire
est un dictionnaire biblique. Il date de 768. On l’appelle le Glossaire de Reichenau,
parce qu’il a été découvert à la bibliothèque de Reichenau (en 1863). Ce glossaire se
compose de deux colonnes parallèles, dont l’une donne les mots de la Bible latine et
l’autre les mots correspondants du français d’alors :
Minas
Manatces
menaces.
Galea
Helmo
heaume.
Tugurium
21
Cabanna
cabane.
Singulariter
Solamente
seulement.
Coementarii
Macioni
maçons.
Sindon
Linciols
linceul.
Sagma
Soma
somme.
Ainsi, le premier écrit connu de notre langue est un ouvrage destiné à faire comprendre
la Bible. Une des premières fois, sinon la première fois, que le français a servi à faire
un livre, ce fut pour rendre hommage à la Parole de Dieu. Ce trait, à lui seul, suffirait à
montrer que la place de la Bible dans l’ancienne France fut une place d’honneur.
22
La Bible a pénétré chez les Gaulois, comme partout, avec la mission. C’est au
troisième siècle que commence en Gaule l’époque féconde de la mission. C’est aussi à
ce moment que la Bible commence à s’y répandre, d’abord dans les traductions
gauloises, puis dans les traductions latines. Ces traductions de la Bible exercèrent une
influence considérable sur la piété et sur les moeurs, à en juger par leur influence sur la
langue. M. J. Trénel, professeur au lycée Carnot, à Paris, a écrit dans un savant
ouvrage sur l’Ancien Testament et la langue française (*1), que «l’Église, par la
propagation de l’Écriture sainte qu’elle traduit, a contribué plus puissamment que trois
cents ans de domination romaine au progrès de la langue latine et à la disparition
définitive des dialectes celtiques». Ainsi, c’est à la Bible que nous devons en grande
partie notre langue française, fille du latin (*2). Un livre ne transforme une langue que
parce qu’il est largement répandu au milieu de ceux qui la parlent et exerce sur eux une
influence profonde. La transformation de la langue donne l’étiage de l’action exercée
sur l’âme du peuple.
(*1) Cette citation et les citations suivantes de M. Trénel sont empruntées à
l’Introduction de cet ouvrage.
(*2) «L’Ancien Testament est un des éléments de l’alliage dont est fait le solide métal
de la langue française» (J. TRÉNEL). Voir, dans les «Fragments», l’Ancien Testament
et la langue française.
Les premières traductions furent donc, comme c’était naturel, en langage populaire, et
elles naquirent surtout du besoin des fidèles de propager leur foi. «Si le clergé, dit M.
Trénel, a encore recours au gaulois pour se faire entendre et gagner des prosélytes, de
leur côté, les nouveaux chrétiens mettent leur point d’honneur à comprendre la langue
de l’Église, et les plus éclairés d’entre eux à lire dans l’original les Saintes Écritures.
Alors naissent au quatrième siècle et se multiplient, avec une étonnante rapidité, les
versions «gauloises» de la Bible, versions dues à des traducteurs peu lettrés,
s’adressant à des lecteurs plus illettrés encore, dans une langue riche en incorrections et
en barbarismes, mais aussi en nouvelles acceptions de mots». Prosper d’Aquitaine, né
en 403, prêtre à Marseille, citait la Bible d’après une version gauloise. Il y avait déjà
plusieurs versions, les unes venues d’Afrique (comme le Codex Bobiensis), d’autres du
nord de l’Italie.
Ces traductions frayent la voie aux traductions latines, à l’Itala d’abord, puis à celle qui
devait être partout, pendant mille ans, la version ecclésiastique, la Vulgate.
«Contemporaine par sa naissance de ce grand mouvement d’expansion du
christianisme, la Vulgate va peu à peu pénétrer à la fois par le nord et le midi dans le
chaos d’un idiome en formation». D’abord, elle «se fond avec les versions plus
23
anciennes dont les évêques du sixième siècle ne la distinguent pas toujours». Saint
Eucher, archevêque de Lyon, mort en 450, cite surtout la Vulgate, mais aussi les
versions gauloises. Saint Avit, archevêque de Vienne, mort en 517, cite la Vulgate
pour l’Ancien Testament, les versions gauloises pour le Nouveau. Nous ne savons pas
de quelle version se servait saint Césaire d’Arles (470-542), mais nous savons que lui
aussi aimait la Bible et la citait (*). Ainsi, dans ces temps reculés comme aujourd’hui,
les témoins de l’Évangile s’appuyaient sur l’Écriture, et alors comme aujourd’hui,
l’empire de l’Écriture sur les âmes était tel que les nouvelles versions avaient de la
peine à se substituer aux anciennes. Pendant six siècles, il ne sera plus question de
traduction en langue vulgaire. La Vulgate suffit. Cela s’explique en partie par le fait
qu’alors tous ceux qui savaient lire, les clercs, savaient en général le latin. Le glossaire
de Reichenau montre toutefois qu’on se préoccupait de faciliter à tous l’accès de la
Vulgate.
(*) Voici en quels termes saint Césaire exhortait même les illettrés à l’étude et à la
mémorisation de l’Écriture : «Si les personnes les plus simples et les plus grossières,
non seulement des villes mais encore des villages, trouvent bien moyen de se faire lire
et d’apprendre des chansons profanes et mondaines, comment prétendent-elles, après
cela, s’excuser sur leur ignorance de ce qu’elles n’ont jamais rien appris de l’Évangile ?
Vous avez assez d’invention pour apprendre sans savoir lire ce que le démon vous
enseigne pour vous perdre, et vous n’en avez point pour apprendre de la bouche de
Jésus-Christ la vérité qui doit vous sauver».
Charlemagne fit de la Vulgate latine, au huitième siècle, la version officielle de
l’Église (*). Mais, tout d’abord, il en fit rétablir le texte dans son intégrité. Ce texte,
après quatre siècles d’usage, était, on le comprend, effroyablement corrompu.
(*) S. BERGER, Histoire de la Vulgate pendant les premiers siècles du moyen âge.
Introduction, p. xv-xviii et 185-196.
Voici un capitulaire promulgué par Charlemagne en 789 :
Qu’il y ait des écoles où l’on fasse lire les enfants. Qu’on leur fasse apprendre les
psaumes, le solfège, les cantiques, l’arithmétique, la grammaire et les livres
catholiques, dans un texte bien corrigé, car souvent, tout en désirant demander quelque
chose à Dieu comme il convient, ils le demandent mal, s’ils se servent de livres fautifs.
24
Et ne laissez pas vos enfants altérer le texte, ni quand ils lisent, ni quand ils écrivent.
Et si vous avez besoin de faire copier les Évangiles, le psautier, ou le missel, faites-les
copier par des hommes d’âge mûr, qui s’acquittent de cette tâche avec un soin parfait
(*).
(*) S. BERGER, op. cit., p. 185.
On ne sait si le travail de correction commença aussitôt. En tout cas, il commence, au
plus tard, ou il recommence, en 796.
En 781, Charlemagne avait rencontré à Parme le savant Alcuin, chef de l’école de la
cathédrale d’York, et l’avait invité à s’établir auprès de lui, à Aix-la-Chapelle, pour
l’aider à relever le clergé et la nation de leur ignorance. «Ministre intellectuel de
Charlemagne», comme a dit Guizot, jamais il ne mérita mieux ce titre que par ses
travaux bibliques. En 796, l’année où il quitta Aix-la-Chapelle pour Saint-Martin-de-
Tours, il demanda au roi l’autorisation et les moyens de faire venir d’York ses
manuscrits des livres saints. Voici les dernières lignes de sa requête, tout empreintes
d’enthousiasme et de poésie :
Et qu’on rapporte ainsi en France ces fleurs de la Grande-Bretagne pour que ce jardin
ne soit pas enfermé dans la seule ville d’York, mais que nous puissions avoir aussi à
Tours ces jets du paradis et les fruits de ses arbres (*).
(*) S. BERGER, op. cit., p. 190, xv.
«Les jets du paradis», belle désignation des Écritures!
Un des disciples d’Alcuin se rendit à York et rapporta les «fleurs», c’est-à-dire les
précieux manuscrits. Alcuin se mit au travail de révision, l’acheva en 801, et envoya
son disciple Frédegise à Aix-la-Chapelle pour présenter au roi, le jour de Noël, le texte
corrigé de la Vulgate (*).
(*) S. BERGER, Op. cit., p. 189.
25
L’impulsion que Charlemagne donna aux études bibliques fut telle que la Bible passa
des mains des clercs dans celles des laïques, surtout ceux de la cour. Alcuin était sans
cesse consulté sur des difficultés d’interprétation. On a une lettre de lui à Charlemagne
dans laquelle il dit que de puissants seigneurs, de nobles dames, des guerriers même,
lui écrivent pour lui demander l’explication de tel ou tel passage (*).
(*) Le Roux De Lincy, Les Quatre livres des Rois, p. 111
Un trait qui montre combien la Bible faisait partie de la trame de la vie, même chez les
grands (peut-être surtout chez les grands), c’est de voir les rois et les savants prendre
des noms bibliques. Charlemagne prend le nom de David, Louis le Débonnaire celui
de Josué, Alcuin celui de Moïse, Frédegise celui de Nathanaël, et plus tard Charles le
Chauve prend, comme son père, celui de David (*).
(*) S. BERGER, Op. cit., p. 189, 210, 218.
Mais Charlemagne songeait aussi au peuple. Sous son influence, le concile de Tours
(813) décida que les homélies au peuple (donc aussi le texte) seraient traduites
oralement en langue vulgaire. «Cette époque, dit M. Trénel, marque l’apogée de la
Vulgate en France. On ne lit pas d’autre livre. Tous les monastères, en particulier celui
de Saint-Martin-de-Tours, avec ses deux cents moines, ou ceux du nord avec Corbie
pour centre, se transforment en ateliers où se publient sans cesse de nouvelles éditions
de l’Écriture».
Parmi ces «ateliers» il faut aussi mentionner ceux que dirigeait un autre restaurateur
des lettres, Théodulfe (*1), originaire d’Espagne, évêque d’Orléans sous Charlemagne
et sous Louis le Débonnaire. Deux des plus belles Bibles latines du temps de
Charlemagne furent exécutées par ses soins et sont parvenues jusqu’à nous. Elles sont
admirablement enluminées. Elles se trouvent, l’une dans le trésor de la cathédrale du
Puy, l’autre à la Bibliothèque nationale (*2).
(*1) Théodulfe travaillait d’après une autre méthode qu’Alcuin. Alcuin cherchait
purement et simplement à rétablir le texte de la Vulgate dans son intégrité. Théodulfe,
lui, visait à reconstituer un texte critique. Il insérait en marge toutes les variantes qu’il
avait pu réunir. Il ne faisait pas disparaitre les leçons qu’il écartait, mais les conservait
à titre de renseignement. «Son oeuvre, dit M. S. Berger, n’était pas née viable dans un
26
empire dont l’unité était la loi. La réforme d’Alcuin. au contraire, était inspirée par
l’esprit même du règne de Charlemagne. Ceux qui ont le sens de l’histoire n’en
regretteront pas moins l’insuccès de la tentative de Théodulfe. Son oeuvre n’était pas
de son temps» (S. BERGER, op. cit. xiii, xvii). Une telle tentative, à un tel moment,
était remarquable, et il valait la peine de l’indiquer.
(*2) No 9380 des manuscrits latins.
Louis le Débonnaire, mort en 840, hérita du goût de son père pour les choses bibliques.
Il était si versé dans la science des Écritures, qu’il en savait le sens littéral, le sens
moral et le sens analogique.
L’amour de la Bible se retrouvera chez d’autres rois, comme nous le verrons.
Nommons ici Robert le Pieux, le second Capétien, qui répétait volontiers : «J’aimerais
mieux être privé de la couronne que de la lecture des livres sacrés».
4.2 Onzième et douzième siècles
Rien ne montre la place prise en France par la Bible, que Charlemagne et Alcuin lui
avaient rendue dans la pureté de sa traduction latine, comme l’influence qu’elle exerça,
dès le dixième siècle, sur la littérature du temps, toute d’inspiration religieuse. Les
citations bibliques abondent. La Chanson de Roland (fin du onzième siècle), malgré
son caractère tout profane, contient mainte allusion à l’Ancien Testament (*). Quand
Roland meurt, il s’écrie:
Ô notre vrai Père, qui jamais ne mentis,
Qui ressuscitas saint Lazare d’entre les morts,
Et défendis Daniel contre les lions,
Sauve, sauve mon âme…..
À cause des péchés que j’ai faits dans ma vie.
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L’empereur
Se prosterne et supplie le Seigneur Dieu
De vouloir bien, pour lui, arrêter le soleil…..
Pour Charlemagne, Dieu fit un grand miracle,
Car le soleil s’est arrêté immobile dans le ciel.
L’empereur prie encore
Ô vrai Père, sois aujourd’hui ma défense.
C’est toi qui as sauvé Jonas
De la baleine qui l’avait englouti,
C’est toi qui as épargné le roi de Ninive,
C’est toi qui as délivré Daniel d’un horrible supplice
Quand on l’eut jeté dans la fosse aux lions,
C’est toi qui as préservé les trois enfants dans le feu ardent.
Eh bien, que ton amour sur moi veille aujourd’hui…
(*) La Chanson de Roland, vers 2384 à 2388, 2449, 2450, 2459, 2460, 3101-3107.
Voir aussi vers 1215, 2262, 2958.
Après le douzième siècle, l’influence littéraire de la Bible s’accentue encore. Les
ménestrels récitaient la Bible rimée comme ils récitaient les chansons de geste. Le
théâtre est tout religieux; il représente les scènes bibliques. Enfin, la Bible exerçait une
influence immense sur la prédication.
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«S’il ne nous est rien parvenu, dit M. Trénel, des improvisations ardentes d’un saint
Bernard prêchant la croisade, cependant, par le peu qu’il nous reste de lui, nous
pouvons juger de la place que les Écritures tenaient dans ses discours. Plus d’une
expression biblique, prise dans la trame de son style, n’est jamais, depuis, sortie de
l’usage».
Au commencement du douzième siècle nous voyons renaître la préoccupation de
traduire la Bible en langue vulgaire. Précédemment, il y avait déjà eu quelques
tentatives de traduction. En 820, un moine de Wissembourg, Otfride, avait fait, à la
requête de plusieurs frères et d’une noble dame, Judith, une harmonie des Évangiles en
vers théotisques (*), afin de remplacer les chansons profanes qui corrompaient les
esprits. En 1070 et 1080, un chanoine de Rouen fut employé à deux traductions des
psaumes en normand, mais ces tentatives restèrent isolées et sans lendemain.
(*) Le théotisque était la langue de la tribu franque.
La première traduction qui compte, qui fasse souche, pour ainsi dire, paraît au début
du douzième siècle. Chose remarquable, c’est une traduction des psaumes, le grand
livre de la plainte humaine et de la consolation divine (*1). Cette première traduction
vient du pays d’où étaient venus les manuscrits sur lesquels Alcuin avait fait sa
révision de la Vulgate, et où plus tard l’oeuvre biblique devait recevoir sa plus
puissante impulsion. Vers 1100, des moines de Lanfranc, à Cantorbéry, traduisirent en
français normand le psautier gallican de Jérôme. Vers 1120, un sacristain de
Cantorbéry, copiste célèbre, Eadwin, copia dans un même livre, aujourd’hui à la
bibliothèque de Cambridge, les trois psautiers latins de Jérôme (*2), avec la traduction
française interlignée. L’un de ces psautiers devint le psautier dit gallican, qui fut le
psautier de la France pendant le moyen âge.
(*1) «Le psautier, dit M. S. Berger, a été pour tout le moyen âge un bien public et un
trésor commun dans lequel chacun puisait à sa guise et que chaque traducteur
s’appropriait au prix de fort petits changements.
Et M. Reuss : «Au moment où paraît la Bible de Guiars (fin du treizième siècle), on
possédait les psaumes depuis longtemps en France, et en plusieurs versions différentes.
Le psautier était, de tous les livres de la Bible, le plus populaire et le plus en usage,
soit au point de vue liturgique, soit pour l’édification domestique».
29
(*2) Le romain, le gallican, l’hébreu. Voir premier paragraphe — et note — du point
12 chapitre 9.
L’exemple des moines de Cantorbéry fut suivi, notamment par les moines de
Montebourg (*), localité de la Manche actuelle, et ailleurs.
(*) Voici le psaume premier dans le psautier dit de Montebourg, du douzième siècle,
conservé à Oxford dans la bibliothèque bodléienne : «Beneurez li huem chi ne alat el
conseil des feluns : et en la veie des peccheurs ne stout : et en la chaere de pestilence
ne sist. Mais en la lei de Nostre Seigneur la veluntet de lui : et en la sue lei purpenserat
par jurn e par nuit. Et iert ensement cume le fust qued est plantet dejuste les decurs des
ewes. chi dunrat sun frut en sun tens. Et sa fuille ne decurrat : et tutes les coses que il
unques ferat : serunt fait prospres. Nient eissi li felun nient issi : mais ensement cume
la puldre que li venz getet de la face de la terre. Empur ice ne resurdent li felun en
juise : ne li pecheur el conseil des dreituriers. Kar Nostre Sire cunuist la veie des justes
et le eire des feluns perirat».
De tous côtés, sur le territoire de la France, surgissent des traductions de livres isolés
de l’Écriture. En 1125, c’est une imitation en vers du Cantique des Cantiques; de 1130
à 1135, une Bible en vers, paraphrasée, d’une véritable valeur littéraire, de Hermann de
Valenciennes (*1); vers 1150, l’Apocalypse; en 1165, un psautier en vers (*2); vers
1170, les quatre livres des Rois (I et II Samuel, I et II Rois), les Juges, les Macchabées;
vers 1192, une Genèse, rimée, par un Champenois, Everat. Cette dernière traduction
fut faite à l’instigation de Marie de Champagne, soeur de Philippe-Auguste.
(*1) Voici, d’après lui, comment il fut amené à entreprendre cette traduction. Il s’était
brûlé à la main:
Couchai, si m’endormi, mais quand je m’esveillai,
Ma main trovai enflee si que morir cuidai.
Le mal empire, et le poète s’adresse à Notre Dame pour en être secouru.
30
La nuit de la Thiefaine (la Saint-Étienne), certes nen mentirai,
Il croit voir la Vierge lui apparaître. Elle lui promet la guérison et l’exhorte à écrire
l’histoire de toute la Bible.
De latin en romanc soit toute translatée.
Le poète accepte et immédiatement se met à l’oeuvre. Il l’exécuta dans un véritable
esprit d’humilité et d’amour :
De cest livre quest faiz des le commencement,
Sachiez que je net faz por or ne por argent,
Par amour den le faz, por amander les gens.
Et lise le romanz qui le latin nentend.
L’oeuvre est belle, mais elle a des bizarreries. Hermann consacre 120 vers à décrire le
combat d’Ésaü et de Jacob dans le sein de leur mère. Il montre Hérode faisant
massacrer 44.000 enfants à Bethléem, puis mourant dans un bain de poix et d’huile
bouillante. Il décrit la descente de Jésus-Christ aux enfers.
(*2) En voici un spécimen (Ps. 42):
Si comme li cerf desirant
Si ai jeo desire
À venir devant toi
Sire gloriux rei
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Car plein es de bunte.
Vers la fin du douzième siècle, Pierre Valdo, le célèbre fondateur des Pauvres de
Lyon, qui, pour obéir à Jésus-Christ, avait vendu tout ce qu’il avait, se donna pour
tâche de faire traduire en langue populaire, en provençal, quelques livres de l’Ancien et
du Nouveau Testament. Il ne reste de cette traduction que les Évangiles de la
quinzaine de Pâques. Cette littérature biblique se répandit dans un champ immense,
avec une rapidité inconcevable. On la retrouve à cette même époque dans les environs
de Metz, transcrite en dialecte messin. On possède, à la bibliothèque de l’Arsenal (no
2083), un fragment de cette traduction. C’est un volume écrit sans luxe, de petite
dimension, facile à cacher, «tels que devaient être, dit M. S. Berger, les livres des
bourgeois de Metz et des pauvres de Lyon». Quelles préoccupations religieuses, quelle
piété chez le peuple, atteste cette propagation en quelque sorte spontanée de la Bible!
«Il est certain, écrit M. S. Berger, que les environs de l’an 1170 ont été marqués dans
toute la contrée qui s’étendait de Lyon aux pays wallons, par un mouvement biblique
des plus remarquables» (*). Et M. Reuss s’exprime ainsi: «L’un des traits
caractéristiques du mouvement religieux commencé à Lyon vers la fin du douzième
siècle, c’était la base biblique que ses auteurs et promoteurs s’attachaient à lui donner,
et l’un de ses effets les plus remarquables était la propagation des Saintes Écritures en
langue vulgaire».
(*) Op. cit., p. 49. Voir aussi p. 37, sq.
Continuons à citer M. Reuss. «Ces mêmes faits se produisent d’une manière plus
évidente encore, et peut-être antérieurement déjà, en tous cas indépendamment de ce
qui se passait sur les bords du Rhône, dans le beau pays qui s’étend des Cévennes aux
Pyrénées et au delà de ces dernières dans tout le nord-est de l’Espagne. Le mouvement,
de ce côté-là, paraît avoir été plus général, plus énergique, plus agressif. Il s’empara
des classes supérieures de la société. Il devint une puissance, il fonda ou accepta une
théologie à lui propre, assez riche d’idées pour amener des dissidences intérieures….. Il
est de fait que la théologie dogmatique des savants parmi les Cathares (*1) comme la
piété et l’ascétisme de tous les fidèles s’édifiait également sur la lecture et l’étude des
Écritures. Cela est attesté par des témoignages nombreux et divers. Dans les
assemblées religieuses, des prédications exégétiques étaient faites par des croyants qui
n’avaient point reçu les ordres dans l’Église constituée…. Les bons hommes chargés de
la conduite d’un troupeau qui se trouvait de plus en plus affamé de la Parole de Dieu,
portaient sous le manteau une bourse de cuir avec un exemplaire du Nouveau
Testament qui ne les quittait jamais. Le volume sacré jouait un grand rôle dans les rites
liturgiques des sectaires…» (*2).
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(*1) Autre nom des Albigeois, secte qui se répandit dans le midi de la France aux
onzième et douzième siècles, et fut extirpée au commencement du treizième.
(*2) Fragments littéraires et critiques (Revue de Théologie, IV, 1852).
Après le douzième siècle, cette dissémination des Écritures parmi le peuple semble
avoir continué de plus belle. En effet, on trouve à la Bibliothèque nationale de Paris,
pour le treizième et le quatorzième siècle seulement, soixante traductions totales ou
partielles de la Bible. Un savant qui les a comptées, M. Le Roux de Lincy, s’exprime
ainsi : «Toutes proportions gardées, les traductions de la Bible sont aussi nombreuses
dans les autres bibliothèques tant de Paris que des départements. Il n’y a pas une seule
bibliothèque de province possédant des manuscrits français du moyen âge, qui n’ait
une ou plusieurs traductions de la Bible, soit en prose, soit en vers» (*).
(*) Les quatre livres des Rois traduits en français du douzième siècle, p. XLIV
M. Reuss, de son côté, s’exprime ainsi : «Parmi les peuples modernes, aucun, si l’on
excepte les Allemands proprement dits, ne peut se comparer aux Français pour la
richesse et l’antiquité de la littérature biblique. Les bibliothèques de la seule ville de
Paris contiennent plus de manuscrits bibliques français que toutes les bibliothèques
d’outre-Rhin ne paraissent en contenir d’allemands. Mais aucun peuple, en revanche,
sans en excepter les Slaves, n’a montré dans les derniers siècles autant de froideur pour
cette littérature, en dépit des renseignements inépuisables et inappréciables qu’elle
pouvait fournir sur l’histoire de la langue, du savoir et de la religion» (*).
(*) Ibid., II, 1851.
Parmi ces traductions, les unes sont en prose, les autres en vers. Celles du douzième
siècle sont pour la plupart en vers. Dans ces âges naïfs, croyants, la prose était
l’exception. Et puis, comme les Bibles étaient rares, on apprenait beaucoup par coeur le
texte sacré, et les vers aidaient la mémoire. Les unes sont littérales, les autres
commentées. Les unes sont complètes, les autres fragmentaires. Généralement faites
d’après la Vulgate, elles sont en dialectes nombreux, en langue d’oc, en langue d’oïl, en
33
normand, en picard, en roman, en wallon, en lorrain, en bourguignon, en limousin, en
poitevin, en provençal, sans parler des traductions en français. On voit que la France a
un beau passé biblique. «Dans le douzième siècle (*), dit M. S. Berger, tous les pays
de langue française, toutes les classes de la société, apportent leur contribution tout
individuelle à l’oeuvre de la traduction de la Bible». Ainsi les réformateurs, en
donnant, trois siècles après, la Bible à la France, n’ont pas innové, ils ont repris et la
vraie tradition de l’Église et la vraie tradition française.
(*) Anticipons et nommons pour le treizième siècle les trois traductions rimées
suivantes : Une Bible de Geofroi de Paris (1243), une Bible de Jean Malkaraume
(même époque — elle s’arrête à l’histoire de la rencontre entre Goliath et David), —
une Bible de Macé de la Charité (traductions paraphrastiques) ; puis une Bible de
Charleville, une traduction anonyme de la Bible entière, une traduction anonyme de
l’Ancien Testament, et des fragments : le drame d’Adam, l’histoire de Joseph, la
paraphrase de l’Exode, l’imitation de Job, un Psautier de Troyes, les Psaumes de la
pénitence, les Proverbes. Au quatorzième siècle, on trouve un Poème sur le Nouveau
Testament, cinq Poèmes sur la Passion, une histoire des trois Maries et une
Apocalypse rimées et d’autres fragments. Un de ces fragments reproduit en vers une
partie du récit des livres des Rois fondu avec celui des Chroniques. On pense qu’il a
été composé en Angleterre (Voir Romania, XVI). En voici quelques vers. C’est le récit
d’Élie enlevé au ciel :
Le flun passerent andui a sec pé
Si que nuls d’els nen ont l’orteil muillé,
E Helias parle od Heliseu, si dit
«Coe que tu vous demander senz contredit
«Averas einz ke jo m’en part de wus
«Demandez seurement, ne seiez nent dutus».
Dunc s’en alerent un petitet avant; .
Cum il alerent de ces choses parlant,
Une curre vent del ciel tout embrasé.
Chevals ardanz l’unt del ciel mené
34
E seint Helie i est dunc munté
E un esturbillun de vent l’en ad porté.
Heliseus vit et dit par mult haut cri
«Helie pere, aiez de mei merci;
Jo vei le curre e la roe de Israel
Seinz Hélie li gette son mantel
E l’espirit Helie par le dun de Dé
En Heliseu en fu del tut dublé».
Quand la locomotive nous emporte à travers les campagnes de France, nous pouvons
nous dire qu’il n’y a peut-être pas, dans l’étendue qui est sous nos yeux, une parcelle de
terrain qui, une fois ou l’autre, n’ait été en quelque sorte sanctifiée par le contact avec
la Bible. Où que nous arrêtions nos regards, il y a eu là quelqu’un qui a traduit la Bible,
ou l’a copiée, ou l’a lue, ou a travaillé à la répandre (*).
(*) «… Victor Hugo eut pour la Bible une constante et spéciale dévotion; on sait
comment les plus pittoresques des tournures bibliques, les plus énergiques et les plus
saisissantes hyperboles sont entrées dans les vers du poète et, par là, sont restées dans
notre langue.
«Ce phénomène qui, chez Victor Hugo, s’était opéré par simple affinité poétique, se
produisit en France dès les premiers temps du moyen âge à l’aurore des temps
modernes par ce seul fait que les générations qui se succédèrent ne furent composées
que d’hommes d’un seul livre…
«La Bible était partout : aux chapiteaux des églises romanes, comme aux porches des
cathédrales gothiques; aux sculptures des meubles usuels.
«Au foyer, la Bible, devenue dans toutes les familles le «livre des raisons», le
répertoire des événements mémorables; à l’église, la Bible; la Bible aux sermons et
souvent dans les préambules des ordonnances et les dispositifs des jugements. Les
testaments débutaient tous par des réminiscences des Saintes Écritures; au théâtre, la
Bible se retrouvait tout entière dans la représentation des Mystères, et la littérature
chevaleresque, lorsqu’elle apparut et se propagea, fit, à côté de son merveilleux
guerrier, une part, une part notable, au merveilleux de la Bible.
35
«Vivant avec la Bible, ce peuple en vint à parler comme elle, à penser comme elle, et
le Livre saint se trouve ainsi être une des sources les plus abondantes d’où soit sortie
notre langue…» (Petit Temps du 15 juin 1904).
5 Chapitre 2 — L’attaque
Nous sommes arrivés au treizième siècle et nous voyons de tous côtés surgir des
traductions de la Bible en langue vulgaire, et même dans les différents patois. Que
faisait donc Rome, dont on connaît l’opposition séculaire et irréductible à la diffusion
de la Bible en langue vulgaire? Chose étrange, non seulement, jusqu’alors, Rome ne
s’était pas opposée à la diffusion de la Bible, mais parfois elle l’avait encouragée. La
traduction des livres des Rois parue en 1170 avait été faite pour être lue au service
divin. En effet, dans les commentaires qui l’accompagnent on trouve des apostrophes
aux auditeurs, notamment celles-ci :
Le temple devisad, si comme vous veez que ces mustiers en la nef et al presbiterie sont
partiz (c’est-à-dire : [Salomon] divisa le temple, comme vous voyez que ces églises
sont divisées en nef et en choeur). — Fedeil Deu, entends l’estorie (Fidèles de Dieu,
entendez l’histoire) (*).
(*) LE ROUX DE LINCY, Op. cit., p. iv, cxlviii.
Vers 1230, un synode, à Reims, interdit de «traduire en Français, comme on l’avait fait
jusqu’alors, les livres de la Sainte Écriture» (*).
(*) Voir dernière note de ce chapitre.
La vérité est que Rome n’intervint que fort tard pour proscrire la diffusion de la Bible.
C’est quand la lecture de la Bible par le peuple lui apparut comme un danger pour son
autorité qu’elle opposa son veto.
36
À la fin du douzième siècle, nous l’avons dit, on lisait beaucoup la Bible dans les
environs de Metz. Ces lecteurs de la Bible étaient des Vaudois, très nombreux alors
dans cette région (*), et les Écritures qu’ils lisaient étaient celles-là mêmes qui avaient
été transcrites du provençal en messin. L’évêque de Metz, Bertram, s’émut. Il fit faire
par son clergé des représentations à ces lecteurs de la Bible, mais sans succès. Un jour,
du haut de la chaire, il reconnaît deux Vaudois qu’il a vu condamner à Montpellier. Il
ne put jamais mettre la main sur eux, car ils étaient protégés par des personnages
influents de la cité.
(*) Ils «pullulaient» dit un chroniqueur. In urbe metensi pullulante secta quae dicitur
Valdensium. (Chronicon Alberici ad a. 1200, Scriptor. rer. Gall. T. xviii, p. 763. Cité
par M. Reuss).
Impuissant à enrayer le désordre, il mit le pape au courant de ce qui se passait. Le pape
— c’était Innocent III — s’émut à son tour, et répondit, en 1199, par la lettre pastorale
suivante :
Notre vénérable frère nous a fait savoir que dans le diocèse de Metz une multitude de
laïques et de femmes, entraînés par un désir immodéré de connaître les Écritures, ont
fait traduire en français les Évangiles, les épîtres de saint Paul, les Psaumes, les
moralités sur Job, et plusieurs autres livres, dans le but coupable et insensé de se
réunir, hommes et femmes, en secrets conciliabules, dans lesquels ils ne craignent pas
de se prêcher les uns aux autres. Ils vont même jusqu’à mépriser ceux qui refusent de
se joindre à eux et les regardent comme des étrangers. Réprimandés à ce sujet par les
prêtres de la paroisse, ils leur ont résisté en face (ipsi eis in faciem restiterunt),
cherchant à prouver par des raisons tirées de l’Écriture qu’on ne devait pas défendre cet
exercice. Il a été sagement décrété dans la loi divine que toute bête qui toucherait à la
montagne sainte devait être lapidée. Ceux qui ne voudront pas obéir spontanément
apprendront à se soumettre malgré eux (*)
(*) Epistolae Innocenti III, Rom. pont., lib. II, Epit 141, T. II, p. 432. Ed. Baluze.
Le pape ne se contenta pas d’écrire. Il prit des mesures pour empêcher les «bêtes»
d’approcher de la montagne sainte. En 1211, par son ordre, Bertram prêche la croisade
contre les amis de la Bible. «Des abbés missionnaires envoyés par le pape, dit un
37
chroniqueur (*), prêchèrent, brûlèrent les Bibles françaises, et extirpèrent la secte».
Comme nous le verrons, ils ne l’extirpèrent pas du tout.
(*) Chronicon Alberici.
Quelques années plus tard, l’Église romaine intervient de nouveau, cette fois contre les
Albigeois. «Des défenses semblables à celles formulées à l’occasion du mouvement
vaudois, et en bien plus grand nombre, s’adressèrent aux Albigeois. Les synodes
provinciaux, préoccupés des progrès de la dissidence hérétique, crurent n’avoir rien de
mieux à faire, pour les arrêter, que de confisquer les livres saints, même ceux en
langue latine, comme l’arme la plus dangereuse de leurs adversaires. On ne se fait pas
d’idée de l’acharnement avec lequel l’inquisition cléricale recherchait les exemplaires
de la version populaire de la Bible, en accusant cette dernière de toutes les erreurs que
le dogmatisme officiel ou la hiérarchie compromise signalaient à tort ou à raison chez
le parti proscrit. Il ne faut donc pas s’étonner que cette version ait disparu avec tout le
reste de la littérature albigeoise et qu’aujourd’hui seulement nous soyons en mesure
d’affirmer avec une parfaite assurance qu’un premier exemplaire du Nouveau
Testament cathare est heureusement retrouvé» (*).
(*) Ed. REUSS, op. cit (IV, 1852). Ce Nouveau Testament se trouve à Lyon
(Bibliothèque municipale du palais Saint-Pierre, manuscrit 36). Il a été reproduit par
M. Clédat en 1887 (Leroux, éditeur) sous ce titre : Le Nouveau Testament provençal
de Lyon traduit au treizième siècle en langue provençale, suivi d’un rituel cathare. Ce
rituel est tout émaillé de citations de l’Écriture. «Le dialecte de ce Nouveau Testament
est du pur provençal parlé sur la rive droite du Rhône, probablement dans les
départements de l’Aude et du Tarn, et particulièrement dans la Haute-Garonne et
l’Ariège, où les Albigeois étaient le plus répandus» (COMBA, Histoire des Vaudois
d’Italie, I, 220).
Voici, dans ce manuscrit, l’Oraison dominicale (Matthieu 6, 9-13). Le texte est du
treizième siècle. Il est traduit sur la Vulgate :
«Le nostre paire qu es els cels sanctificatz sia lo teus noms auenga lo teus regnes e sia
faita la tua uolontatz sico el cel et e la terra. E dona a nos lo nostre pa qui es sobre tota
causa. E perdona a nos les nostres deutes aisico nos perdonam als nostres deutors e no
nos amenes en temtation mais deliura nos de mal».
Voici le passage Romains 8, 33, 34
38
«Quals acusara contra les elegitz de Deu? Deus, loquals justifica. Quals es que
condampne? Jhesu Xrist que moric, sobre que tot loquals resuscitec, loquals es a la
destra de Deu, loquals neis prega per nos».
En 1229, le concile de Toulouse promulgua le canon suivant (canon 14) :
Nous prohibons qu’on permette aux laïques d’avoir les livres de l’Ancien et du
Nouveau Testament, à moins que quelqu’un ne désire, par dévotion, posséder un
psautier ou un bréviaire pour le service divin, ou les heures de la bienheureuse Vierge.
Mais nous leur défendons très rigoureusement (arctissime) d’avoir en langue vulgaire
même les livres ci-dessus.
Le même concile établissait le tribunal de l’Inquisition et lui traçait par les lignes
suivantes un programme d’action:
On détruira entièrement jusqu’aux maisons, aux plus humbles abris et même aux
retraites souterraines des hommes convaincus de posséder les Écritures. On les
poursuivra jusque dans les forêts et les antres de la terre. On punira sévèrement même
quiconque leur donnera asile.
Voici deux autres décrets de conciles :
Nous avons arrêté que personne ne doit posséder les livres de l’Ancien et du Nouveau
Testament en langue romane, et si quelqu’un les possède, qu’il les livre, dans les huit
jours après la promulgation de ce décret, à l’évêque du lieu, pour qu’ils soient brûlés,
faute de quoi, qu’il soit clerc ou laïque, il sera tenu pour suspect d’hérésie jusqu’à ce
qu’il se soit lavé de tout soupçon (Concile de Tarracon, canon 2. Année 1234).
Vous veillerez entièrement, selon tout ce que vous saurez être juste et légal, à ce que
les livres théologiques ne soient pas possédés, même en latin, par des laïques, ni en
langue vulgaire par les clercs; vous veillerez à l’application des peines contre les
39
susnommés (praedictos) et à tout ce qui concerne l’extirpation de l’hérésie et
l’implantation de la foi (Concile de Béziers, canon 36. Année 1246) (*).
(*) «Ce fléau avait pris une telle extension, écrit vers 1178 l’abbé Henri de Clairveaux,
que ces gens non seulement s’étaient donné des prêtres et des pontifes, mais qu’ils
avaient aussi des évangélistes, lesquels, corrompant et annulant la vérité évangélique,
leur façonnaient de nouveaux Évangiles. Ils prêchent sur les Évangiles et les épîtres et
d’autres Saintes Écritures qu’ils corrompent en les expliquant, comme des docteurs
d’erreur incapables d’être disciples de la vérité, puisque la prédication et l’explication
des Écritures est absolument interdite aux laïques» (Actes de l’Inquisition, cités par
Limborch dans son Histoire de l’Inquisition, chap. VIII).
À la même époque, probablement peu après le concile de Toulouse, un synode, à
Reims, auquel nous avons déjà fait allusion, condamne au feu un nommé Echard,
coupable d’hérésies qu’accompagnait assurément la lecture de la Bible en langue
vulgaire (*).
(*) On connaît ce fait par un sermon que prononça, en 1231, à Paris, Philippe de
Grève, un homme terrible aux hérétiques. Le sujet de ce sermon, prononcé un jour de
Cène, est le pain, les bons pains et les mauvais pains. Les citations suivantes sont d’un
extrême intérêt, car elles montrent l’attitude des docteurs de l’Église contre l’hérésie,
aux premiers temps de la lutte, et la manière dont ils citaient l’Écriture.
«Le four du premier pain, dit le prédicateur, c’est l’étude, l’école de la Sainte Écriture.
Les boulangers de ce four sont les docteurs de la Sainte Écriture. Le four du second
pain est celui de la pénitence, dont les boulangers sont les confesseurs. Le four du
troisième pain est le très saint autel (l’Eucharistie), et les boulangers de ce four sont les
prêtres.
Mais aujourd’hui, malheur à nous! car contre ces fours le diable a bâti ses fours à lui,
dans l’Albigeois, la Romagne, le Milanais, et chez nous.
Son premier four, c’est la retraite cachée où se donne l’enseignement suspect. Les
boulangers de ce four sont les faux prédicateurs. Le pain de ce four, c’est la fausse
doctrine, la doctrine secrète. «Les eaux dérobées sont douces et le pain du mystère est
agréable» (Proverbes 9, 17). De ces boulangers était le boulanger Échard (Hyechardus)
qu’a condamné le synode de Reims. Ses imitateurs sont ceux qui prêchent en secret
comme il faisait. «Plusieurs faux prophètes s’élèveront et ils séduiront beaucoup de
gens… Si quelqu’un vous dit : Il est ici, ou: Il est là, ne le croyez pas. Si on vous dit : Il
est au désert, n’y allez pas» (Matthieu 24, 23). Il faut se défier de ceux qui recherchent
40
la solitude. C’est pour cela que le Seigneur dit dans l’Évangile : «Gardez-vous du
levain des pharisiens, qui est l’hypocrisie». Saint Bernard nous enseigne à réprimander
ces gens-là : «Les gens sans instruction sont bornés, dit-il. Il ne faut cependant pas les
négliger, ni agir avec eux sans énergie, car leurs discours gagnent de proche en proche,
comme le cancer». Voilà pourquoi le concile de Reims a ordonné de ne plus traduire,
comme on l’a fait jusqu’à présent, les Saintes Écritures dans l’idiome français.
Le second four du diable, c’est celui de la confession séductrice. Les boulangers de ce
four, ce sont ceux qui méprisent les clefs de l’Église. Quelques-uns abolissent
entièrement la confession. D’autres nient sa valeur en disant qu’elle est inutile à ceux
qui portent le signe de la Croix. D’autres ne la nient pas, mais en étendent l’efficacité,
disant que n’importe qui peut confesser.
Le troisième four du diable, c’est l’assemblée de la société pernicieuse. Les boulangers
de ce four sont les semeurs de schismes. Tel était ce Rémois, Echard. C’est de cette
assemblée qu’il est dit dans le psaume : «J’ai haï l’assemblée des méchants».
De ce triple four de la doctrine corrompue, de la confession séductrice, de l’assemblée
de la société pernicieuse, ce boulanger rémois a été transféré dans le four de la peine
temporelle, et de là dans le four de la géhenne».
Comme on l’a fait remarquer, un prédicateur ne parle pas avec cette animation de faits
anciens. Le supplice d’Echard était tout récent, probablement de 1230. Ce devait être
un effet des décisions du concile de Toulouse. Dans une autre homélie, Philippe de
Grève dit que Echard et ses compagnons étaient des Pauvres de Lyon, des Vaudois.
(Voir Le Chancelier Philippe, de Charles Langlois, dans la Revue politique et littéraire
du 23 novembre 1907).
En 1235, on brûlait des hérétiques à Châlons-sur-Marne. Robert le Bougre, grand
inquisiteur de France, et Philippe de Grève, chancelier de l’Église, assistaient à leur
supplice.
On voit que l’hérésie avait eu la vie dure en Lorraine, et que, si elle était contrainte de
s’affirmer «en secret», la croisade papale de 1211 n’avait pourtant pas réussi à
l’annihiler.
La Bible avait pris position, en Lorraine et ailleurs, et on ne devait pas la déloger.
Rome n’avait pas su prévoir. Elle arrivait trop tard. On peut lui rendre le témoignage
qu’elle essaya de se rattraper dans la suite.
Mais que ce livre lui paraissait donc redoutable! Quelle déclaration de guerre! Vous
cherchez des preuves du caractère divin de la Bible? Ne cherchez plus, en voici une,
décisive. Contre un assaut pareil, soutenu avec tant de persévérance, de puissance et de
41
cruauté, un livre humain eût-il tenu bon? Cette enclume qui résiste à tant de marteaux
formidables, qui les brise les uns après les autres, ce ne peut être que le Verbe divin.
6 Chapitre 3 — La Défense
6.1 Comment la Bible se défendit
Dans les régions où la Bible était répandue, elle se maintint. Elle continua à se rendre
indispensable, à nourrir la piété et l’esprit d’indépendance.
Chose remarquable, ce Metz, où la Bible était tellement lue à la fin du douzième
siècle, nous a légué deux des plus beaux textes bibliques que l’on possède, l’Évangile
et le psautier lorrains, dont les manuscrits ont conservé les noms de trois familles
nobles, les d’Esch, les de Barisey, les de Gournay. La famille d’Esch, en particulier,
s’est occupée de la Bible française pendant plusieurs générations. Un manuscrit de la
Bible, retrouvé à Épinal (*1), contient des notes de toute sorte, écrites de 1395 à 1462
au moins, que ces nobles Messins y jetaient pêle-mêle au hasard de la lecture. Ce
manuscrit constitue, pour ainsi dire, le livre de famille des d’Esch. Philippe d’Esch,
maitre échevin de Metz en 1461, copia dans cette Bible les psaumes de pénitence en
patois lorrain. Un Évangéliaire de 1200 (*2) porte les armes et la devise du fils de
Philippe, Jacques d’Esch, échevin de Metz en 1485 (*3). Ces détails montrent que les
traditions bibliques se continuèrent à Metz, malgré l’opposition de Bertram, et malgré
la croisade d’Innocent III en 1211.
(*1) Bulletin de la Société des anciens textes, 1876, p. 64
(*2) Bibliothèque de l’Arsenal, n° 2083.
(*3) S. BERGER, Op. cit., p. 300.
Un autre trait, qui suffirait à montrer que la Bible ne cessa pas d’être lue à Metz et d’y
faire son oeuvre, c’est que cette ville fut un des premiers berceaux de la Réforme.
Vers 1500, une vingtaine d’années avant qu’on parlât de Luther, une dame de Metz
causait un jour avec quelques amies réunies chez elle, tandis que son jeune garçon
chevauchait sur un bâton à travers la chambre. Tout à coup, les oreilles de l’enfant
furent frappées par la voix de sa mère, qui se faisait plus sérieuse, et par les choses
extraordinaires qu’elle disait : «L’Antechrist viendra bientôt avec une grande
42
puissance, et il détruira ceux qui se seront convertis à la prédication d’Élie». Ces
paroles furent plusieurs fois répétées. Elles témoignaient d’une connaissance
remarquable des Écritures. Cet enfant n’était autre que Pierre Toussain, le futur
réformateur du pays de Montbéliard, qui devait prêcher l’Évangile à Metz même, et
condamner le bûcher de Servet (*).
(*) Lettre de Toussain à Farel (mss. de Neuchâtel), citée par M. Petavel, La Bible en
France, p. 25.
Ainsi, ni les manuscrits bibliques en langue vulgaire, ni la connaissance et l’amour de
la Bible n’avaient disparu au sein de la population de Metz. La Bible s’était maintenue.
À l’autre extrémité de la France il en fut de même.
Voici quelques détails sur l’interrogatoire que fit subir l’inquisiteur Geoffroy d’Albis au
clerc Pierre de Luzenac, à Carcassonne, le 19 janvier 1308. L’accusé raconte comme
quoi deux ministres albigeois, Pierre Autier d’Ax (le chef de la secte) et son fils
Jacques, lui ont montré, au bourg de Larnat, chez Arnaud Issaure, un très beau livre,
très bien écrit de lettres bolonaises et parfaitement enluminé d’azur et de vermillon, où
se trouvaient, à ce qu’ils lui dirent, les Évangiles en roman et les épîtres de saint Paul.
«Je leur dis, ajoute Pierre de Luzenac, que la chose ne me plaisait pas, parce que cette
Bible était en roman et que j’aurais mieux aimé qu’on fit la lecture en latin». Jacques
Autier, alors, le pria de lui acheter, lorsqu’il irait à Toulouse, une Bible complète pour
le prix courant de vingt livres ou environ. Pierre Autier lui fit la même demande. «Je
leur répondis que je ne comptais pas aller à Toulouse, parce que j’y avais été mis en
prison, mais que je pensais aller à Montpellier ou à Lérida (en Catalogne) pour y
étudier, et qu’ils m’envoyassent l’argent en lieu sûr, que je leur enverrais cette Bible de
Montpellier, où on en trouve facilement» (*).
(*) Bibles provençales et vaudoises, par S. BERGER, p. 372.
Ce morceau nous parait être du plus haut intérêt; il montre qu’au quatorzième siècle,
malgré l’intervention de Rome, la Bible était un peu partout dans le midi de la France,
et qu’on pouvait se la procurer facilement soit à Toulouse, soit à Montpellier, pour un
prix relativement modique. Dans le midi comme dans le nord, la Bible, une fois
connue, se rendit indispensable. On ne put pas la déloger.
43
Bien plus, ces traductions françaises ou provençales des Écritures, non seulement ne
purent être extirpées du sol qui les avait vues naître, mais encore elles rayonnèrent
bien au delà des limites et de la Provence et de la France.
L’étude des vieux manuscrits de la Bible italienne primitive montre d’une manière
évidente qu’à la base de la Bible italienne il y a non seulement la Vulgate, mais aussi
des traductions françaises et provençales. Une traduction vénitienne trahit comme
source, sans que le doute soit possible, une version française. De plus, le texte latin luimême,
qui a servi pour la version italienne, contient plusieurs locutions très rares dans
les manuscrits bibliques, mais particulières aux leçons reçues dans le midi de la
France. La conclusion s’impose : les premiers qui travaillèrent à la traduction de la
Bible en italien sont des missionnaires vaudois venus de France.
Et il en a été de même dans l’Espagne occidentale. Une grande partie de la traduction
en catalan et de l’Ancien et du Nouveau Testament procède soit de la Vulgate, soit de
la traduction française du treizième siècle. Le plus ancien manuscrit catalan des
Évangiles dérive d’une traduction provençale.
Et M. Reuss, auquel nous empruntons ces détails, ajoute : «Qui l’aurait cru, que déjà au
moyen âge, la Bible française aurait exercé une influence aussi étendue dans quelquesuns
des pays environnants ?»
Jamais, en vérité, ne s’est mieux justifiée cette parole : La vérité est incompressible.
6.2 Comment la Bible fut défendue
6.2.1 Par les colporteurs bibliques et les libraires
«Le peuple des Albigeois et des Vaudois qui brava le martyre pour l’amour de la Bible,
dit M. Petavel dans La Bible en France, ne devait pas périr entièrement. Le sang qu’ils
répandent appelle et prépare la réaction victorieuse du seizième siècle, et ceux d’entre
eux qui survivent se réfugient dans les hautes Alpes de la France et du Piémont, qui
deviennent le boulevard de la liberté religieuse. Descendaient-ils de leurs vallées dans
la plaine, ils distribuaient la Bible sous le manteau; les poursuivait-on à main armée
dans leurs retraites, ils emportaient leurs précieux manuscrits dans des cavernes
connues d’eux seuls (*). La mission de ces peuples fut de donner asile à la Bible
jusqu’au jour où elle descendrait de ces remparts neigeux pour conquérir le monde».
44
(*) Voici l’Oraison dominicale empruntée au Nouveau Testament vaudois (Manuscrit
de Zurich, du quinzième siècle, qui, d’après M. Reuss, «a incontestablement servi aux
Vaudois des vallées du Piémont»)
«O tu lo nostre payre loqual sies en li cel lo teo nom sia santifica lo teo regne uegna la
tua volonta sia faita enayma ilh es fayta et cel sia fayta en terra donna nos encoy lo
nostre pan cottidiem. E nos perdonna li nostre pecca enayma nos perdonen a aquilh
que an pecca de nos. E non nos menar en temptacion mas deyliora nos de mal. Amen».
Texte curieux à comparer avec celui de l’Oraison dominicale dans le Nouveau
Testament cathare (Voir point 5 chapitre 2).
«Dès le 5 février 1526, écrit M. Matthieu Lelièvre (*), un arrêté du Parlement de Paris,
publié à son de trompe par les carrefours, interdisait la possession ou la vente du
Nouveau Testament traduit en français. Dès lors la Bible ne put s’imprimer qu’à
l’étranger et ne pénétra en France que comme un article de contrebande. Ceux qui l’y
introduisaient risquaient leur tête, mais cette considération ne les arrêta jamais. «Par
leur entremise, dit un historien catholique, Florimond de Roemond, en peu de temps la
France fut peuplée de Nouveaux Testaments à la française». Ces colporteurs, ou porteballes,
furent la vaillante avant-garde de l’armée évangélique, exposée aux premiers
coups et décimée par le feu».
(*) Portraits et Récits huguenots, p. 274.
«À côté des prédicateurs, écrit M. Lenient, s’organisa l’invincible armée du colportage.
Missionnaire d’un nouveau genre, le colporteur descend le cours du Rhin, en traversant
Bâle, Strasbourg. Mayence… Du côté de la France, il s’arrête d’abord à Lyon, première
étape de la Réforme; de là il rayonne sur le Charolais, la Bourgogne, la Champagne, et
jusqu’aux portes de Paris. Par la longue vallée où fument encore les cendres de
Cabrières et de Mérindol, il s’enfonce au coeur du midi, dans les gorges des Cévennes,
dans les murs de Nimes et de Montpellier. Infatigable à la marche, cheminant la balle
au dos ou trottant sur les pas de son mulet, il s’introduit dans les châteaux, les
hôtelleries et les chaumières, apôtre et marchand tout à la fois, vendant et expliquant la
Parole de Dieu, séduisant les ignorants comme les habiles par l’appât des gravures et
des livres défendus. Cette propagande clandestine eut un effet immense. Ce fut par elle
surtout que la satire protestante s’insinua dans les masses et ruina l’antique respect que
l’on portait à l’Église romaine» (*).
45
(*) La Satire en France, p. 161, 162. Pour nous, le colporteur fut plus puissant par la
Bible que par la «satire protestante». Mais cet hommage impartial rendu au colportage
biblique méritait d’être relevé.
À peine le Nouveau Testament de Lefèvre d’Étaples, le premier Nouveau Testament
traduit en français, est-il imprimé (1523), que les porte-balles font leur apparition.
Parmi eux, les Vaudois furent au premier rang, mais ils eurent beaucoup d’imitateurs
parmi les réfugiés de Genève, de Lausanne et de Neuchâtel.
Même des grands seigneurs et des hommes de culture se firent colporteurs pour
répandre la Bible. «Ils ne pensaient pas déroger, dit M. Matthieu Lelièvre, en
chargeant la balle sur leurs épaules. S’il y avait des cordonniers parmi eux, il y avait
aussi des gentilshommes. La foi et le zèle égalisaient les conditions sociales».
«Étudiants et gentilshommes, dit Calvin, se travestissent en colporteurs, et, sous
l’ombre de vendre leurs marchandises, ils vont offrir à tous fidèles les armes pour le
saint combat de la foi. Ils parcourent le royaume, vendant et expliquant les Évangiles».
Les colporteurs formaient des associations nommées «les amateurs de la très sainte
Évangile». On les trouve en France et hors de France. En 1526, l’évêque de Lausanne
faisait rapport au duc de Savoie que «dans le pays de Vaud, bourgeois et manants
déclarent tenir pour la Bible de Luther, malgré les menaces de brûler comme faux
frères et traîtres hérétiques les Évangélistes prétendus» (*).
(*) Les grands jours de l’Église rélormée, par J. Gaberel.
En 1528, l’évêque de Chambéry écrivait au pape : «Votre Sainteté saura que cette
détestable hérésie nous arrive de tous côtés par le moyen des porte-livres. Notre
diocèse en aurait été, entièrement perverti si le duc n’eût pas fait décapiter douze
seigneurs qui semaient ces Évangiles. Malgré cela, il ne manque pas de babillards qui
lisent ces livres et ne veulent les céder à aucun prix d’argent» (*1).
(*) Ibid.
S’il y eut des seigneurs pour faire du colportage biblique, il y eut une princesse pour
employer des colporteurs: nous avons nommé Marguerite de Navarre. «Ayant fui, dit
Merle d’Aubigné, loin des palais et des cités où soufflait l’esprit persécuteur de Rome
46
et du Parlement, elle s’appliquait surtout à donner un élan nouveau au mouvement
évangélique dans ces contrées du Midi. Son activité était inépuisable. Elle envoyait des
colporteurs qui s’insinuaient dans les maisons, et, sous prétexte de vendre des bijoux
aux damoiselles, leur présentaient des Nouveaux Testaments imprimés en beaux
caractères, réglés en rouge, reliés en vélin et dorés sur tranches. «La seule vue de ces
livres, dit un historien, inspirait le désir de les lire» (*).
(*) Histoire de la Réforme au temps de Calvin, t. III, p. 27.
Laissons Crespin, résumé par M. Matthieu Lelièvre, nous parler (*) de ces pionniers de
l’oeuvre biblique : «Leurs livres ne formaient souvent qu’une partie de leur pacotille,
et, comme le pasteur vaudois dont Guillaume de Félice a mis en vers la touchante
histoire, ils commençaient à offrir à leurs clients de belles étoffes et des bijoux d’or,
avant de leur présenter la «perle de grand prix». Il faut se souvenir qu’au seizième
siècle, comme au moyen âge, le commerce de détail, en dehors des villes, se faisait à
peu près exclusivement par le moyen de colporteurs ambulants, qui débitaient toutes
sortes de marchandises, y compris les livres. Les autorités ne songeaient donc pas à
gêner ces modestes commerçants et durent être assez lentes à découvrir que l’hérésie se
dissimulait parfois entre les pièces d’étoffe.
(*) Dans les livres III, IV, V, VII, de l’Histoire des Martyrs.
«Le colportage des Livres saints ne se faisait pas seulement sous forme indirecte. Il y
eut des colporteurs bibliques, analogues aux nôtres, pour qui la grande affaire c’était
l’évangélisation. Réfugiés à Genève, à Lausanne et à Neuchâtel, pour fuir la
persécution qui faisait rage en France, ils étaient troublés en pensant que, de l’autre
côté du Jura, les moissons blanchissantes réclamaient des ouvriers. Alors ils partaient,
emportant avec eux un ballot de livres, qu’ils dissimulaient de leur mieux, souvent
dans une barrique, que les passants supposaient contenir du vin ou du cidre. Ce fut de
cette manière que Denis Le Vair, qui avait évangélisé les îles de la Manche, essaya de
faire pénétrer en Normandie une charge de livres de l’Écriture. Comme il faisait
marché avec un charretier pour le transport de son tonneau, deux officiers de police,
flairant une marchandise suspecte, lui demandèrent si ce n’étaient point par hasard des
«livres d’hérésie» qu’il transportait ainsi. — Non, répondit Le Vair, ce sont des livres
de la Sainte Écriture, contenant toute «vérité». Il ne cacha pas qu’ils lui appartenaient
et l’usage qu’il voulait en faire. Traîné de prison en prison, il fut finalement condamné,
par le parlement de Rouen, à être brûlé vif, et il souffrit le martyre avec une admirable
constance.
47
«Comme beaucoup des premiers missionnaires de la Réforme française, Philibert
Hamelin avait été prêtre. Converti à l’Évangile à Saintes, il fut jeté en prison en 1546,
mais il réussit à s’enfuir à Genève. Il y établit une imprimerie, d’où sortirent plusieurs
ouvrages religieux. Mais cet imprimeur avait une âme d’apôtre. Il se reprochait d’avoir
déserté son devoir en quittant son pays, et, non content d’y envoyer des colporteurs
chargés de répandre la Bible et des livres de controverse, il prit lui-même la balle sur
son dos et s’en alla de lieu en lieu répandre la bonne semence. Pourchassé par les
autorités qui confisquaient ses livres, il rentrait à Genève pour s’y approvisionner et
repartait pour la France. Bernard Palissy, qui fut son ami, nous le montre «s’en allant,
un simple bâton à la main, tout seul, sans aucune crainte, et s’efforçant, partout où il
passait, d’inciter les hommes à avoir des ministres….».
Allant par le pays, dit Crespin, il épiait souvent l’heure où les gens des champs
prenaient leur réfection au pied d’un arbre ou à l’ombre d’une haie. Et là, feignant de se
reposer auprès d’eux, il prenait occasion, par petits moyens et faciles, de les instruire à
craindre Dieu, à le prier avant et après leur réfection, d’autant que c’était lui qui leur
donnait toutes choses pour l’amour de son Fils Jésus-Christ. Et sur cela, il demandait
aux pauvres paysans s’ils ne voulaient pas bien qu’il priât Dieu pour eux. Les uns y
prenaient grand plaisir et en étaient édifiés; les autres étonnés, oyant choses non
accoutumées; quelques-uns lui couraient sus, parce qu’il leur montrait qu’ils étaient en
voie de damnation, s’ils ne croyaient à l’Évangile. En recevant leurs malédictions et
outrages, il avait souvent cette remontrance en la bouche : «Mes amis, vous ne savez
maintenant ce que vous faites, mais un jour vous le saurez, et je prie Dieu de vous en
faire la grâce».
«Le colporteur devint le pasteur des petites communautés évangéliques fondées à
Saintes et dans la presqu’île d’Arvert, et dont faisait partie Palissy, le potier de génie. Il
y déploya un zèle admirable et fut, selon l’expression de celui-ci, «un prophète, un
ange de Dieu, envoyé pour annoncer sa parole et le jugement de condamnation, et dont
la vie était si sainte que les autres hommes étaient diables au regard de lui».
«En rentrant en France, Philibert Hamelin avait fait le sacrifice de sa vie. Arrêté au
milieu de ses travaux apostoliques, il fut conduit à Bordeaux, où, après avoir souffert
toutes sortes de mauvais traitements, il fut condamné à mort (*). Avant d’aller au
supplice, il mangea avec les autres prisonniers, qu’il édifia par sa joie et par ses paroles
pleines de foi et d’espérance. En sa qualité d’ancien prêtre, il fut conduit à l’église de
Saint-André, où on le dégrada. On le ramena ensuite devant le palais, où devait avoir
lieu son supplice. Afin d’empêcher qu’il ne fût entendu de la foule, les trompettes
sonnèrent sans cesser; toutefois, on put voir, à sa contenance, qu’il priait. Après l’avoir
étranglé, le bourreau jeta son corps sur un bûcher où il fut réduit en cendres.
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(*) Le futur martyr était déjà en prison. Un ami arrive et offre au geôlier une forte
somme d’argent pour le laisser échapper. Le geôlier est tenté. Il a l’idée de consulter…
Hamelin! et Hamelin, justifiant cette prodigieuse confiance, unique probablement dans
toutes les chroniques de toutes les prisons, lui conseille de refuser et lui dit «qu’il valait
mieux qu’il mourût par la main de l’exécuteur que de le mettre en peine pour lui».
Doumergue, Calvin, I, p, 604.
Admirable application du précepte : Faites aux autres ce que vous voulez que les
autres vous fassent!
«Au mois de juillet 1551, deux jeunes gens quittaient Genève pour se rendre dans
l’Albigeois, d’où ils étaient originaires. L’un, âgé de vingt-deux ans, se nommait Jean
Joëry et l’autre était un tout jeune garçon qui lui servait de domestique. Ils portaient un
ballot de livres protestants. Arrêtés à Mende, en Languedoc, ils furent traduits devant
la justice du lieu et condamnés à être brûlés. Ils en appelèrent au parlement de
Toulouse, devant lequel Joëry confessa sa foi avec courage, «rendant bonne raison de
tout par l’autorité de l’Écriture». Son jeune compagnon, encore peu instruit, était
parfois embarrassé par les arguties des docteurs; mais il les renvoyait alors à son
maître, et il répondit à ceux qui voulaient ébranler sa confiance en lui : «Je l’ai toujours
connu de si bonne et sainte vie que je me tiens pour assuré qu’il m’a enseigné la vérité
contenue en la Parole de Dieu».
«On les conduisit à la place Saint-Georges, où devait périr sur la roue Jean Calas, deux
cent onze ans plus tard. Le serviteur fut attaché le premier sur le bûcher, où des moines
cherchèrent encore à obtenir de lui une abjuration. Joëry s’empressa de le rejoindre sur
les fagots, et, le voyant en larmes, lui dit: «Hé quoi! mon frère, tu pleures ! Ne sais-tu
pas que nous allons voir notre bon Maître et que nous serons bientôt hors des misères
de ce monde?» Le serviteur lui répondit : «Je pleurais parce que vous n’étiez pas avec
moi. — Il n’est pas temps de pleurer, reprit Joëry, mais de chanter au Seigneur!» Et
pendant que la flamme commençait à lécher leurs membres, ils entonnèrent un
psaume. Joëry, «comme s’il se fût oublié soi-même», se levait contre le poteau tant
qu’il pouvait, et se retournait pour lui donner courage. Et ayant aperçu qu’il était passé,
il ouvrit la bouche comme pour humer la flamme et la fumée, et baissant le cou, rendit
l’esprit» (*).
(*) Matthieu Lelièvre, Messager des Messagers, novembre 1905.
49
«Étienne de La Forge, riche marchand en la rue Saint-Martin, l’ami de Farel et de
Calvin, «avait, dit Crespin, en singulière recommandation l’avancement de l’Évangile,
jusques à faire imprimer à ses dépens livres de la Sainte Écriture, lesquels il avançait et
mêlait parmi les grandes aumônes qu’il faisait, pour instruire les pauvres ignorants». Il
fut pendu, puis brûlé, au cimetière Saint-Jean, à Paris, le 13 novembre 1534.
«Macé Moreau, arrêté à Troyes et trouvé porteur d’un ballot d’exemplaires de livres
saints, fut, lui aussi, soumis à la question. Pendant les tortures qu’on lui infligeait, il dit
au juge qui essayait de lui arracher la dénonciation de ses frères : «Juge, tu me
tourmentes bien, mais tu n’y gagneras guère». Au milieu des souffrances, on l’entendit
dire : «Ah! méchante chair, que tu es rebelle ! tu seras toutefois à la fin mâtée !» Il alla
au bûcher en chantant des psaumes, et ses chants ne cessèrent que quand l’ardeur des
flammes le suffoqua.
«La question fut également impuissante à vaincre la constance d’un autre colporteur
biblique, Nicolas Nail, bien qu’au sortir du banc de torture il eût les membres broyés
(*). Amené au parvis Notre-Dame, on voulut le contraindre à s’incliner devant la statue
de la Vierge. Ne pouvant exprimer autrement son sentiment, à cause du bâillon qu’il
avait dans la bouche, il tourna le dos à l’idole. La populace, émue de rage, voulait le
mettre en pièces. Pour la satisfaire, le bourreau aggrava le supplice du bûcher en
saupoudrant de soufre le corps du martyr préalablement enduit de graisse, tellement,
dit Crespin, que le feu à grand’peine avait pris au bois, que la paille flamboyante saisit
la peau du pauvre corps, et ardait au-dessus, sans que la flamme encore pénétrât en
dedans». Le feu ayant brûlé les cordes qui retenaient le bâillon, on entendit s’élever du
milieu des flammes la voix du martyr invoquant le nom de Dieu. L’exécution eut lieu
sur la place Maubert, en 1553.
(*) On lui mit, dit Crespin, baillon de bois en la bouche, attaché par derrière avec des
cordes, et de telle sorte étreint que la bouche de grande violence lui saignait des deux
côtés, et la face par grande ouverture de la bouche était hideuse et défigurée. Et
combien que la bouche lui fût en cette sorte bouchée, il ne laissait point, par signes et
regards continuels au ciel, de donner à connaître l’espérance et la foi qu’il avait.
«L’un des plus vaillants parmi ces colporteurs fut certainement Nicolas Ballon, qui,
quoique âgé, fit plusieurs voyages de Genève en France pour y introduire des livres
saints. Arrêté à Poitiers, en 1556, il fut condamné à mort. Ayant interjeté appel, il fut
conduit à Paris où il fut oublié assez longtemps en prison. Il y passa son temps à
instruire les prisonniers et leur apprenait à prier Dieu. Sur l’ordre du roi, la sentence
des juges de Poitiers fut confirmée, et Ballon dut être ramené dans cette ville pour y
subir son supplice. En route, il réussit à fuir et à atteindre Genève. Mais son zèle était
si grand qu’il en repartit peu après avec une charge de livres. À ceux qui essayaient de
le détourner de cette résolution, qu’ils taxaient de témérité, il répondait simplement que
50
«Dieu l’avait appelé à cette vocation». Il ajoutait qu’il n’ignorait pas les périls audevant
desquels il allait, mais que Dieu lui aiderait à en venir à bout, et
«qu’intérieurement il se sentait appelé à confesser Jésus-Christ devant les iniques».
Son pressentiment ne le trompait pas; il fut arrêté à Châlons, ramené à Paris, et brûlé
aux Halles. Son jeune serviteur, qui l’aidait dans son oeuvre, fut aussi envoyé au
bûcher quelques jours après.
«Souvent on brûlait les Bibles en même temps que ceux qui les avaient distribuées.
Étienne Pouillot fut brûlé, en place Maubert, avec une charge de livres sur les épaules.
Quelques années plus tard, en 1559, deux bûchers furent allumés en face l’un de l’autre
sur cette même place. Sur l’un fut brûlé vif Marin Marie, coupable d’avoir apporté en
France une charge de Nouveaux Testaments et de Bibles, et sur l’autre bûcher furent
consumés ces livres eux-mêmes. Le même fait se passait fréquemment en Flandre. La
sentence de Jacques de Loo portait qu’il sera «brûlé tout vif et consumé en cendres, et
par avant seront tous ses livres brûlés en sa présence».
«À Avignon, qui appartenait au pape, on ne traitait pas mieux la Bible qu’à Lille,
soumise au roi d’Espagne. Des prélats s’y promenant un jour après dîner, en compagnie
de femmes de moeurs peu sévères, après leur avoir acheté, dans une boutique de la rue
au Change, des images et portraits que Crespin dit «déshonnêtes», eurent leur attention
attirée par l’étalage d’un petit marchand depuis peu établi à Avignon, qui exposait en
vente des Bibles en latin et en français. Il fallait une rare hardiesse pour mettre en
vente des Bibles dans la ville des papes. Les prélats lui exprimèrent leur étonnement :
«Qui t’a fait si hardi, lui dirent-ils, de déployer une telle marchandise en cette ville? Ne
sais-tu pas que de tels livres sont défendus?» Le libraire, sans perdre contenance, leur
répondit : «La sainte Bible n’est-elle pas aussi bonne pour le moins que ces belles
images et peintures que vous avez achetées à ces demoiselles?» Il n’eut pas sitôt dit
cette parole que l’évêque d’Aix, qui était l’un des prélats ainsi pris à partie, s’écria : «Je
renonce à ma part de paradis s’il n’est luthérien». Il ne se trompait pas en estimant que
là où se trouvaient réunies la Bible et la sévérité des moeurs, il y avait preuve évidente
de protestantisme: «Sur-le-champ, dit Crespin, le pauvre libraire fut empoigné et bien
rudement mené en prison. Car, pour faire plaisir aux prélats, une bande de ruffiens et
de brigandeaux, qui les accompagnaient, commencèrent à crier : «Au luthérien! au
luthérien! au feu ! au feu !» L’un lui baillait un coup de poing, l’autre lui arrachait la
barbe, tellement que le pauvre homme était tout plein de sang devant que d’arriver
dans la prison».
«Le lendemain, il fut amené devant les juges, en la présence des évêques, et fut
interrogé. Il dit, entre autres choses, à ses juges :
«Vous qui habitez en Avignon, êtes-vous tous seuls de la chrétienté qui ayez en
horreur le Testament du Père céleste? Et pourquoi ne voulez-vous pas permettre que
l’instrument et les lettres authentiques de l’alliance de Dieu soient partout publiés et
entendus? Voulez-vous défendre et cacher ce que Jésus-Christ a baillé puissance à ses
saints apôtres de publier en toutes langues, afin qu’en tout langage le saint Évangile fût
enseigné à toute créature? Que ne défendez-vous plutôt les livres et les peintures qui
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sont pleines de paroles déshonnêtes, et même de blasphèmes, pour inciter les hommes
aux mauvaises moeurs et à mépriser Dieu?»
«L’indomptable fidélité du libraire, qui se refusa à faire amende honorable devant les
prélats, et leur déclara en face qu’ils étaient plutôt sacrificateurs de Bacchus et de
Vénus que vrais pasteurs de l’Église de Jésus-Christ», acheva de le perdre, et il fut
envoyé ce jour même au bûcher. Et, pour bien marquer la cause de sa condamnation,
on lui attacha deux Bibles au cou, l’une par-devant et l’autre par-derrière. «Ce n’étaient
pas là, dit Crespin, de fausses enseignes; car vraiment le pauvre libraire avait la Parole
de Dieu au coeur et en la bouche, et ne cessa, par le chemin et au lieu du supplice,
d’exhorter et d’admonester le peuple de lire la sainte Écriture, tellement que plusieurs
furent émus à s’enquérir de la vérité».
«C’est ainsi que les colporteurs bibliques du seizième siècle accomplissaient leur
grande mission, et savaient parler, agir, souffrir et mourir au service du Livre où ils
avaient trouvé pour eux-mêmes le salut et la paix de l’âme» (*).
(*) Portraits et récits huguenots, par Matthieu Lelièvre, p. 274-282.
Voilà comment la Bible était défendue, ou plutôt voilà comment elle se défendait. Le
livre qui inspire à ceux qui le lisent l’invincible passion de le répandre n’est-il pas
d’avance «plus que vainqueur ?»
Si l’on demandait: «Ces travaux des colporteurs bibliques ont-ils porté des fruits?»
nous pourrions répondre par une page de Michelet :
«Le premier martyr parisien, dit-il (*), fut un jeune ouvrier d’une vie toute édifiante. Il
était paralytique, et on le prit dans son lit.
(*) La Réforme, p. 410, 411.
«Il avait été d’abord un garçon leste et ingambe, vif, farceur, véritable enfant de Paris.
Frappé par un accident, il n’en était pas moins resté un grand rieur. Assis devant la
porte de son père, qui était un cordonnier, il se moquait des passants. Un homme dont
il riait approche, et dit avec douceur : «Mon ami, si Dieu a courbé ton corps, c’est pour
redresser ton âme». Il lui donna un Évangile. Étonné, il prend, lit, relit, devient un
autre homme. Son infirmité augmentant, il resta six ans dans son lit, gagnant sa vie à
52
enseigner l’écriture ou à graver sur des armes de prix, ce qui le mettait à même de
donner aux pauvres et de les gagner à l’Évangile».
Michelet continue en citant, non de Bèze, ni Crespin, mais le récit d’un fort zélé
catholique : Le Bourgeois de Paris (publié en 1854). L’auteur trouve ces «horreurs
admirables».
«Audict an 1534, 10 novembre, furent condamnées sept personnes à faire amende
honorable en un tombereau, tenant une torche ardente, et à être brûlées vives. Le
premier desquels fut Barthélemy Milon, fils d’un cordonnier, impotent, qui avoit
lesdits placards. Et pour ce, fut brûlé tout vif au cimetière Saint-Jean» (*).
(*) Il faut lire le récit de ce martyre dans Crespin, édition de Toulouse, I, 302.
6.2.2 Par les imprimeurs
Robert Estienne : Portrait gravé peu avant sa mort.
Parmi les champions de la Bible il faut mentionner ceux qui l’imprimèrent, entre autres
Barthélemy Buyer, de Lyon, le premier qui imprima le Nouveau Testament en
français, vers 1474 ; Simon de Colines, qui imprima le Nouveau Testament de Lefèvre
; Pierre Wingle, qui imprima la Bible d’Olivétan; Étienne Dolet, brûlé vif en 1546,
dont la devise: Préservez-moi, ô Seigneur, des calomnies des hommes, raconte toute la
vie; Philibert Hamelin, dont il a déjà été question plus haut, et surtout Robert Estienne,
ce géant, dont l’historien de Thou a dit : «Robert Estienne laisse loin derrière lui les
Alde, Manuce et Froben… Non seulement la France, mais tout le monde chrétien doit
plus à Robert qu’au plus courageux des capitaines qui ont reculé ses frontières. Sa
seule industrie a fait pour l’honneur et la gloire impérissable de la France plus que tant
de hauts faits pendant la guerre ou la paix» (*).
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(*) RENOUARD, Annales de l’imprimerie des Estienne.
Robert Estienne (1503-1559) était un imprimeur doublé d’un savant de premier ordre.
Il possédait le latin, le grec et l’hébreu. Le latin, il le parlait couramment, et comme il
recevait souvent des étrangers auxquels le latin était plus familier que le français, cette
langue avait fini par être parlée couramment chez lui, par ses enfants, par sa femme, et
même par ses domestiques. On répétait volontiers que dans cette maison, de la cave au
grenier chacun parlait latin. On a dit de lui que tous les instants de sa vie furent
marqués par quelque service rendu aux lettres. Pas une année ne s’écoulait sans qu’il
mit au jour quelque bonne édition des meilleurs ouvrages en littérature ancienne. Et
son humilité devait être aussi grande que sa science, à en juger par sa devise, imprimée
sur tous ses livres : Noli altum sapere (ne cherche pas ce qui est élevé), citation de
Romains 11, 20, d’après la Vulgate.
Ce lettré, dont le savoir était immense et la réputation européenne, mettait les saintes
lettres au-dessus de toutes les autres. Voici comment il s’exprime au sujet de la Bible :
Où est-ce qu’il y a plus grande lumière qu’en l’Église de Christ, en laquelle s’administre
tous les jours non pas ce que les hommes ont songé et controuvé, mais la pure parole
de Dieu, laquelle découvre les impiétés des hommes et leurs péchés, réduit en la voie
ceux qui sont errants et vagabonds, propose le salut qui est ordonné de Dieu avant tout
temps en un seul Christ rédempteur, et nous amène et confirme en une certaine
espérance de la vie éternelle? (*).
(*) Dans les Censures des théologiens, dont il sera question plus loin.
Cette Parole de Dieu, il semble que sa passion dominante ait été de la donner dans sa
pureté, soit d’abord en latin, soit ensuite en français, et cela pour aider à la piété. Voici
comment il s’exprime dans la préface de sa Bible latine de 1540, un magnifique grand
in-folio :
Ce fut toujours notre dessein d’aider, dans la mesure de nos forces, aux études des
hommes pieux, et nous ne cesserons pas d’y aider jusqu’à ce que notre Maître nous
redemande, selon son droit, l’âme que nous avons reçue de Lui pour peu de temps.
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Il n’avait que dix-neuf ans quand il prépara l’édition du Nouveau Testament latin que
fit paraître son beau-père Simon de Colines, imprimeur du roi, en 1522, et qui est la
première édition critique des Écritures en France. Il voulait ainsi «aider les hommes
pieux» à lire la Parole de Dieu dégagée de ses surcharges humaines.
C’était alors une chose bien nouvelle, dit-il, vu la malignité de ce temps, que de trouver
des livres de la Sainte Écriture corrects (*).
(*) Dans les Censures des théologiens, dont il sera question plus loin.
Toujours désireux d’ «aider», il voulut rendre aussi facile que possible le maniement
de la Bible. Nous sommes tous les obligés de Robert Estienne, car c’est à lui que nous
devons la division en versets de la Bible. Cette division apparaît pour la première fois
dans son Nouveau Testament grec de 1551. Il l’avait faite, raconte son fils Henri,
pendant un voyage à cheval de Paris à Lyon (*). En 1552 paraissait le premier
Nouveau Testament français (avec le latin en regard) divisé en versets, et en 1553 la
première Bible française divisée en versets. Ne retrouve-t-on pas là l’homme qui
voulait «aider aux études» des hommes pieux ? Et s’il voulait y aider dans «la mesure
de ses forces», il faisait bonne mesure, puisqu’il y travaillait même à cheval.
(*) C’est probablement pour cela qu’elle offre certaines imperfections.
En outre, il imprima au commencement de la Bible un index des citations de l’Ancien
Testament dans le Nouveau (il en compte 375, citations ou allusions), et, à la fin, une
concordance qui, dans la Bible grand in-folio de 1540, ne compte pas moins de 342
colonnes. Toujours pour «aider», il ajoute en marge du texte des notes explicatives
pour lesquelles il obtenait la collaboration d’hommes compétents.
En l’an 1541, dit-il, j’imprimai le Nouveau Testament avec brèves annotations en
marge, lesquelles j’avais eues de gens bien savants.
55
En 1532, il publia en latin, pour faciliter à tous l’accès des Écritures, toujours pour
«aider», un résumé (*) de l’enseignement biblique, et, en 1540, le publia en français,
pour «être attaché aux parois», et en particulier pour être affiché dans les écoles. C’est
un bel exemple de propagande biblique. Cette somme est rédigée dans les termes
mêmes de la Bible, sans formules théologiques, ni aucune polémique. «C’est l’oeuvre,
a dit M. N. Weiss, non d’un théologien, mais d’un laïque resté tel malgré une culture
que bien peu de savants de son temps ont égalée».
(*) Voici cette Somme, qu’on trouve dans sa Bible de 1532. Nous ne croyons pas qu’on
puisse trouver ni un latin plus savoureux, ni un langage plus imprégné de style
biblique, plus pénétré d’onction, d’adoration, de respect pour la Bible, et du sentiment
tout à fois de la grandeur et de la grâce de Dieu.
«Haec docent sacra bibliorum scripta:
«Deum esse qui propter bonitatem suam cuncta creavit, a quo omnia procedunt, sine
quo nihil quidquam est, justum et misericordem, quique omnia operetur in omnibus
secundum voluntatem suam, cui non liceat dicere quare sic vel sic faciat;
«Hunc creasse Adam ad imaginem et similitudinem suam, dominumque constituisse
omnium creatorum in terra, invidiâque diaboli et Adae inobedientiâ peccatum in hunc
mundum intrasse, et per peccatum mortem ; omnesque in Adam et per Adam
peccatores esse;
«Promissum vero Christum Jesum salvatorem ipsi Adae, Abrahae, et reliquis patribus,
qui credentes liberaret a peccatis, et tyrannide diaboli, cui subjiciebantur omnes per
Adam ;
«Interim, dum expectabatur promissa salus, datam legem a Deo quâ cognoscerent
homines peccatum et se esse peccatores : quo fieret ut ardentius sitirent Christi
adventum, qui ipsos a peccatis redimeret ;
«Postremo, Christum illum promissum tandem missum a patre eo tempore quod
constituerat apud se, eo inquam tempore quo abundabat omnis iniquitas. Missum
autem non propter bona cujusquam opera (nam omnes erant peccatores) sed ut verax
abundantes gratiae suae divitias quas promiserat exhiberet ;
«Jesus igitur Christus, verus agnus et vera hostia, venit ut nos patri reconciliaret,
poenas peccatis nostris debitas in cruce persolvendo, et liberaret a servitute diaboli, in
filiosque Dei adoptaret, verâ mentis pace datâ per fidem quam dat nobis pater trahens
nos ad filium. Dei enim est donum fides illa quâ credimus Christum in hunc mundum
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venisse ut nos peccatores salvos faceret, tantaeque efficaciae est ut qui eam habent
cupiant omnia caritatis officia, Christum sequentes, omnibus praestare. Nam acceptâ
fide datur et spiritus sanctus quo signantur omnes credentes, quique est pignus
hereditatis nostrae, et testimonium reddit spiritui nostro quod simus filii Dei, ac
diffundit in viscera nostra eam caritatem quam describit Paulus Corinthiis. Propter
hanc in Christum fidem quae per caritatem operatur, justificamur : id est pater ipsius
(qui et noster effectus est per ipsum) nos pro filiis et justis habet suâ gratiâ non
imputans nobis delicta nostra;
«Venit igitur denique ut nos per ipsum justificati a peccatis et Deo patri sanctificati
sive consecrati, abnegatis operibus carnis, libere serviremus ei in justitiâ et sanctitate
omnibus diebus nostris, per bona opera (quae preparavit Deus ut ambularemus in illis)
ostendentes nos certe ad hanc gratiam vocatos : quae qui non habet, nec fidem in
Christum habet ;
Qui post interfectum spiritu oris sui hominem peccati sedebit in majestate suâ, omnes
judicaturus et redditurus unicuique propria corporis prout gessit, sive bonum sive
malum, dicturusque eis qui a dextris erunt : Venite, benedicti patris mei, possidete
paratum vobis regnum a constitutione mundi, sic autem qui a sinistris : discedite a me
in ignem aeternum qui paratus est diabolo et angelis suis. Tunc finis erit regnumque
Deo et patri tradet.
«Hoc ut cognoscamus, bonitate Dei per Spiritum ejus sanctum tradita sunt nobis haec
sacra bibliorum scripta ut cognoscamus inquam et credamus unum esse Deum et quem
misit Jesum Christum, utque credentes vitam habeamus in nomine ejus.
«Praeter hoc fundamentum, nemo aliud potest ponere, optatque Paulus eum anathema
esse qui aliud annunciaverit, etiam si fuerit angelus de coelo.
«Quoniam ex ipso et per ipsum et in ipso sunt omnia : ipsi honor et gloria in saecula
saeculorum».
Dans la Bible de 1540, on retrouve la même Somme plus développée. Nous en
reproduisons cet admirable passage sur Jésus-Christ et sur son oeuvre de salut:
«Ad eum oportet nos accedere et alacri animo ipsum sequi ut nos doceat. Est enim
magister noster, mitis et humilis corde, exemplar nostrum, a quo discere oportet
normam recte vivendi. Noster praeterea episcopus et summus pontifex, unus mediator
Dei et hominum, qui nunc ad dexteram Dei sedet, nobis advocatus factus, orans
interpellansque pro nobis, qui procul dubio impetrabit quod vel ab ipso, vel ipsius
nomine a patre petierimus, si modo petentes ita illud facturum esse crediderimus. Sic
enim promisit. Ne igitur dubitemus, si quando peccaverimus, cum poenitentiâ (ad
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quam nos initio statim suae praedicationis invitet et incitet) cumque fiduciâ accedere
ad thronum gratiae ejus, credentes quod misericordiam consecuturi sumus, Nam ideo
venit ut peccatores suâ gratiâ salvos faceret».
Pour faciliter le maniement de la Bible, il publia aussi une concordance latine et trois
harmonies des Évangiles.
Y compris le Nouveau Testament, de 1522, il ne publia pas moins, en trente-sept ans,
de 41 éditions des Écritures, dont 11 Bibles (8 latines, 2 hébraïques, 1 française) et 8
Nouveaux Testaments (4 grecs, 2 latins, 1 français-latin, 1 grec-français). Les autres
publications étaient des fragments scripturaires (Pentateuque, psautier, Évangiles,
harmonies évangéliques, livres de Salomon, etc.), dont sept accompagnant des
commentaires de Calvin. Toutes ces éditions sont de purs chefs-d’oeuvre de
typographie. Jamais on ne s’est servi de plus beaux caractères, ni d’un plus beau papier.
«Ces volumes, grands et petits, d’un si séduisant usage, dit le bibliographe des
Estienne, M. Renouard, avaient en quelque sorte ouvert à tous le livre entier des textes
sacrés» (*).
(*) Annales de l’imprimerie des Estienne. «Robert Estienne, a dit M. Doumergue,
constituait à lui tout seul la première Société biblique de France» (DOUMERGUE,
Calvin, 1, 599).
Malheureusement, à partir de la publication du Nouveau Testament de 1522 jusqu’en
1552, l’année où il alla s’établir à Genève, il n’est pas un de ces volumes qui ne lui ait
valu des persécutions plus ou moins ouvertes.
Il faut lire dans la préface d’un livre que Robert Estienne publia aussitôt réfugié à
Genève : Les Censures des théologiens par lesquelles ils avaient faussement condamné
les Bibles imprimées par Robert Estienne, imprimeur du Roi, avec la réponse d’icelui
Robert Estienne (*), il faut lire dans cette préface le récit des luttes qu’il eut à soutenir
pour la Parole de Dieu. Nous voudrions, par quelques citations de ce pamphlet
remarquable, donner une idée des péripéties de cette lutte où la comédie côtoie le
drame.
(*) «Un des morceaux les plus éloquents et les plus curieux de cette époque», dit M.
LENIENT, dans La Satire en France, p. 159.
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Dès la première page, c’est un cri à la fois de délivrance et d’indignation.
Premièrement, qu’avais-je fait, quelle était mon iniquité, quelle offense avais-je faite,
pour me persécuter jusques au feu, quand les grandes flammes furent par eux
allumées, tellement que tout était embrasé en notre ville l’an MDXXXII, sinon pour ce
que j’avais osé imprimer la Bible en grand volume, en laquelle toutes gens de bien et
de lettres connaissent ma fidélité et diligence? Et ce avais-je fait par la permission et
conseil des plus anciens de leur collège, dont le privilège du Roy rendait bon
témoignage; lequel je n’eusse jamais impétré, si je n’eusse fait apparoir qu’il plaisait
ainsi à messieurs nos maistres. Eux toutefois ayant l’occasion, me demandaient pour
me faire exécuter à mort, criant sans fin et sans mesure, à leur façon accoutumée, que
j’avais corrompu la Bible. C’était fait de moi si le Seigneur ne m’eût aidé pour montrer
de bonne heure que j’avais ce fait par leur autorité…
… Ils criaient qu’il me fallait envoyer au feu pour ce que j’imprimais des livres si
corrompus, car ils appelaient corruption tout ce qui était purifié de cette bourbe
commune, à laquelle ils étaient accoutumés.
L’an MDXL, j’imprimai derechef la Bible, en laquelle je restituai beaucoup de
passages sur l’original d’une copie ancienne, notant en la marge la vraie lecture
convenant avec les livres des Hébreux, ajoutant aussi le nom du livre écrit à la main.
Et lors derechef furent allumées nouvelles flammes; car ces prudhommes de censeurs
se dégorgèrent à outrance contre tout le livre, auquel ils ne trouvaient la moindre chose
qui fût à reprendre, ni qu’ils pussent eux-mêmes redarguer, sinon aux Sommaires,
qu’ils appellent, disans en leurs censures qu’ils sentaient leur hérésie. Je poursuis
néanmoins, et mets en avant autant qu’il m’était permis par eux, ce que le Seigneur
avait mis en mon coeur, étant toutefois intimidé, je le confesse, par leurs outrageuses
menaces. J’imprimai donc pour la seconde fois les commandements et la Somme de
l’Écriture, chacun en une feuille, de belle et grosse lettre, pour les attacher contre les
parois. Qui est-ce qui ne connait les fascheries qu’ils m’ont faites pour cela? Combien
de temps m’a il fallu absenter de ma maison ? Combien de temps ai-je suivi la cour du
Roy? Duquel à la fin j’obtins lettres pour réprimer leur forcenerie, par lesquelles il
m’était enjoint d’imprimer lesdits commandements et sommaires tant en Latin comme
en Français. Combien de fois m’ont-ils appelé en leur synagogue pour iceux, crians
contre moy qu’ils contenaient une doctrine pire que celle de Luther?
On voit combien les placards destinés à populariser l’enseignement de la Bible avaient
soulevé la Sorbonne contre leur auteur. Ils étaient pourtant bien iréniques. La
Sorbonne cherche de nouveau noise à Robert Estienne, à cause de la publication, en
1545, d’une Bible pourvue de notes. Il en appelle à du Chastel, évêque de Mâcon (qu’il
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appelle Castellan), un personnage important, puisqu’il fit l’oraison funèbre de François
1er,
Quand je vis le personnage par trop timide en une si bonne cause, je lui dis que
j’imprimerais volontiers à la fin des Bibles toutes les fautes que les théologiens
auraient trouvées, avec leur censure, que je n’en aurais point de honte, ni ne me
grèverait point, afin que par ce moyen les lecteurs fussent avertis de ne tomber par
mégarde en quelque annotation qui ne sentît Jésus-Christ.
Qui ne sentît Jésus-Christ! Sous quel beau jour nous apparaît l’âme de celui qui
écrivait ainsi!
François 1er se mêle de l’affaire. Il invite les théologiens de la Sorbonne, par
l’entremise de du Chastel, à envoyer leurs censures. Ils promettent, mais ne s’exécutent
pas : ils voudraient d’abord, les rusés, faire condamner les Bibles d’Estienne par la
Faculté de Louvain, pour n’avoir pas à donner leur opinion! Le roi intervient en
personne. «Nous vous défendons très expressément, écrit-il, que vous ayez à faire
imprimer ledit catalogue (de Louvain) mais procédiez à la correction des fautes de
ladite Bible». Nouveaux délais. François 1er, voyant «que c’étaient des gens de si dur
col qu’on ne les pouvait faire fléchir», intervient encore par lettres scellées de son
sceau. Mais il meurt sur ces entrefaites. Henri II réitère par huissier les ordres de son
père. Les Sorbonnistes essaient de rompre les chiens, ils vont à la cour accuser
Estienne. Celui-ci, prévenu, y va de son côté, ne les y trouve plus, les rejoint, se
défend, retourne à la cour, et demande à être confronté avec eux devant le conseil
secret du roi. La confrontation a lieu. Robert est là comme un nouveau Daniel dans la
fosse aux lions.
Étant contraints, ils viennent dix… Ces dix, au nom de tous, me donnent le combat à
moi seul. Après que commandement leur est fait, ils produisent leurs articles… Ayant
débattu de beaucoup de choses, avec grande risée de toute l’assistance, à cause de leurs
noises tumultueuses, pour ce qu’ils discordaient ensemble et étaient jà enflambés l’un
contre l’autre, il me fut commandé de répondre sur-le-champ. Je crois qu’en ma
défense l’objurgation dont usai sembla bien dure à ces dix ambassadeurs : toutefois, la
vérité de la chose contraignit aucuns d’entre eux de témoigner que nos annotations
étaient fort utiles. Après que nous eûmes été ouïs de part et d’autre, on nous fait retirer
en une garde-robe qui était prochaine. Là vous eussiez vu une pauvre brebis
abandonnée au milieu de dix loups, lesquels toutefois étant enclos en ce lieu ne lui
eussent osé donner un coup de dent, encore qu’ils en eussent grand appétit. Nous
sommes rappelés pour ouïr la sentence des juges. Il leur est prohibé et défendu
expressément de n’usurper plus en la matière de la foi, le droit de censurer appartenant
60
aux évêques… Les articles sont baillés aux évêques et cardinaux, commandement leur
est fait de les examiner diligemment. Quand les orateurs ouïrent ces choses, ils
murmuraient et frémissaient entre eux, que toute l’autorité qu’ils avaient leur est ôtée.
Toutefois, en murmurant ils avalent tout bellement leurs complaintes. Tous ceux qui
étaient là présents testifiaient qu’étant sortis ils pleuraient… Leur patron les tira à part
et leur dit : «Poursuivez comme vous avez fait jusqu’à présent; votre autorité ne vous
est point du tout ôtée, parachevez le reste des articles, mettez-y votre censure, et
l’apportez..». Étant de retour à Paris, ils firent faire prières solennelles à tout ce saint
ordre, comme si leur affaire se fût bien portée. Ils s’en vont à Notre-Dame, ils heullent,
ils prêchent. J’étais derrière le prêcheur, sans qu’ils en sussent rien, et espéraient bien
qu’on ne dirait plus mot du reste des articles. Cependant ils firent tant que pour un
temps la vendition des Bibles cessa…
Les évêques et cardinaux examinent les quarante-six premiers articles envoyés par la
Sorbonne, et les approuvent à cinq ou six près. Robert demande communication des
autres censures. Le roi les exige, «réitérant commandement et les menaçant sous
peines». Les Sorbonnistes «essayent tous moyens à eux possibles, ils supplient, ils
pleurent», demandent que le reste des articles soit envoyé à la chambre ardente, qui
s’occupe des hérétiques : c’était la mort, c’était le bûcher.
Quand quelqu’un (du nom duquel je me tais et pour cause) leur eut accordé ce qu’ils
demandaient, je suis destiné au sacrifice, sans que le roi en sût rien.. Je demeurai à la
cour huit mois entiers à cette poursuite (faire retenir la cause au conseil étroit). À la
fin, le Seigneur eut pitié de moi et fléchit le coeur du roi envers moi.
Le roi dessaisit la chambre ardente et exige à nouveau des théologiens leurs censures,
en leur enjoignant de laisser la décision «audit Doyen et Docteur».
Mais la Faculté ne se tient pas pour battue. Elle change ses batteries. Elle s’abouche
avec Guiancourt, le confesseur du roi, pour obtenir que Robert soit condamné comme
hérétique. «Comment qu’il serait dit qu’un homme mécanique (un artisan) ait vaincu le
collège des théologiens!» Guiancourt fait intervenir des influences, et voilà le roi
retourné. Défense de vendre les Bibles, à condition que les articles soient livrés.
Robert va rencontrer le roi à Lyon (C’est sans doute dans ce voyage qu’il divise, à
cheval, le Nouveau Testament grec en versets). «Quand je lui demandai s’il n’y avait
nul remède, il me répondit : «Nul». Je fus bien triste et lui dis adieu et au pays».
Toutefois, Robert fait encore intervenir du Chastel, qui représente au roi
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…que la nature des théologiens était telle, de poursuivre jusques à la mort ceux
auxquels ils se sont attachés et contre lesquels ils ont attiré la faveur du roi et des juges
par leurs blandissements et mensonges.
Le roi répondit «qu’il ne fallait point laisser le pays… que j’eusse bon courage et que je
poursuivisse comme de coutume à faire mon devoir, à orner et embellir son
imprimerie…». Mais pour avoir mes lettres par lesquelles je pusse testifier aux
adversaires le bon vouloir du roi envers moi, il me fallut endurer peines et fascheries
incroyables par l’espace de trois mois, tant avait puissance l’autorité ou l’importunité de
la Sorbonne… Toutefois,le Seigneur vainquit, car après que les lettres eurent été par
cinq fois corrigées, à la fin elles furent scellées par le commandement du roi. Je garde
les lettres et ne les divulgue point. Incontinent j’entends que dedans trois jours je dois
être mis en prison… Alors je produis les lettres du roi.
«Par ces présentes disons et déclarons que notre vouloir et intention est que ledit
Robert Estienne notre imprimeur, pour raison de ladite impression par lui faite des
annotations de la Bible, Indices, Psautier, et Nouveaux Testaments, et autres livres par
lui imprimés, ne soit ou puisse être à présent ni pour l’avenir travaillé, vexé ni molesté
en quelque manière, ni convenu par quelques juges que ce soit….. Avons réservé et
retenu la connaissance d’icelui à nous et à notre personne..».
Ces choses ouïes, ils devinrent plus muets que poissons…
Aussitôt Robert s’emploie à imprimer un Nouveau Testament grec, d’où nouvelles
luttes avec la Sorbonne. Du Chastel, maintenant, se prononce contre lui. «C’était en
espérance de gagner un chapeau de cardinal». Robert doit comparaître devant la
Sorbonne.
C’était certes chose bien nouvelle de voir encore entre tels maîtres Robert Estienne, de
la vie duquel on désespérait, vu qu’il avait été absent par si longtemps. On disait qu’il
fallait que je fusse retourné en leur grâce, comme les brebis rentrent en grâce avec les
loups.
Le Nouveau Testament est interdit.
Le lendemain, je m’en vais à la cour. Je présente au roi, suivant la coutume le Nouveau
Testament en la présence des cardinaux et des princes. Castellan apaise la chaleur de
son ire et raconte au roi ce que la Faculté avait ordonné… On se mit à rire d’une façon
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étrange et tous d’une voix de dire : «Quelle impudence, quelle bêtise, quelle
témérité!….». Quand ils virent qu’étant retourné de la cour je mis ce Nouveau
Testament en vente, sans nulle crainte, ils s’émerveillèrent de l’audace d’un homme
privé et imprimeur contre le décret des théologiens. Et, me voyant que j’étais retiré de
leurs mains, afin de les enaigrir par mépris, je m’accordai de leur communiquer tout ce
que j’imprimerais ci-après. Dont me tenant enfilé par cette paction ou plutôt nécessité,
ils commencèrent à n’avoir plus nulle crainte de moi. Et de moi je n’étais en rien plus
assuré d’eux, car je savais bien qu’ils étaient enflambés contre moi d’une haine
irréconciliable, et qu’ils bayaient de grand appétit après mon sang. Pourquoi j’ai été
contraint de me retirer en lieu plus sûr, d’où je pusse accomplir la promesse que j’avais
faite… Car ils pouvaient se jouer du roi à leur appétit… … Je ne pouvais fuir que tout ce
qu’imprimerais ne fût sujet à leur censure. … Par ce moyen il m’eût fallu perdre toute la
peine que jusqu’à présent je me suis efforcé d’employer en la Sainte Écriture et bonnes
lettres, et qu’ai de ferme propos délibéré y dédier jusqu’à la fin de ma vie.
Enfin en sûreté, à Genève (*), Robert Estienne s’exprime ainsi :
Toutes et quantes fois que je réduis en mémoire la guerre que j’ai eue en Sorbonne par
l’espace de vingt ans ou environ, je ne puis assez émerveiller comment une si petite et
caduque personne comme je suis a eu force pour la soutenir, et toutes les fois qu’il me
souvient de ma délivrance, cette voix par laquelle la rédemption de l’Église est
célébrée au psaume 126, résonne en mon coeur : «Quand le Seigneur a fait retourner
les captifs de Sion, nous avons été comme ceux qui songent». Semblablement ce que
saint Luc a écrit de la délivrance de saint Pierre qui était entre les mains d’Hérode, que
sortant de la prison, il suivait son ange, et ne savait point que ce qui se faisait par
l’ange fût vrai, mais croyait voir une vision. Mais finalement, étant revenu à moimême,
je dis avec Pierre : je sais maintenant pour vrai que le Seigneur a envoyé son
ange et m’a délivré de la main de cette synagogue pharisaïque et de toute l’attente du
peuple enseigné par la Sorbonne. Car quand on me voyait agité de toutes parts,
combien de fois a-t-on fait le bruit de moi par les places et par les banquets, avec
applaudissement. «C’est fait de lui, il est pris, il est enfilé par les théologiens, il ne peut
échapper. Quand bien même le roi le voudrait, il ne pourrait». Je puis bien
véritablement affirmer avec David : Si le Seigneur n’eût été pour nous, quand les
hommes se soulevaient contre nous, ils nous eussent jadis engloutis tout vifs… Le
Seigneur donc soit béni, lequel ne nous a point abandonnés en proie à leurs dents.
Notre âme est échappée comme l’oiseau du lac des pipeurs, le lac est rompu et nous
sommes échappés. Notre aide est au nom de Dieu, lequel a fait les cieux et la terre.
(*) Ce ne fut pas une petite affaire que de s’y rendre, avec sa nombreuse famille. Il
avait six fils, dont l’aîné était âgé de dix-huit ans en 1550, et trois filles. Il les envoya,
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les uns après les autres, à Genève, par des voies diverses et dans le plus grand mystère,
sans qu’ils sussent eux-mêmes, avant d’arriver, où on les conduisait. Il était veuf, et se
remaria à Genève avec une personne qui, parait-il, l’avait aidé dans son évasion.
À Genève, Robert «apporta à la Réforme le concours tout-puissant de ses presses, de
sa vaste intelligence et de ses relations dans le monde entier… Par ses presses, Genève
devint le grand arsenal de la librairie protestante» (*). Il y imprima, outre les Écritures,
les Commentaires de Calvin et son Institution chrétienne. Genève voulut l’honorer en
lui accordant le droit de bourgeoisie. Il embrassa la religion réformée en 1556. Il
mourut, en 1559, à l’âge de cinquante-six ans.
(*) LENIENT, La Satire en France, p. 159,161.
Voici le commencement de son testament, fait en septembre 1559 .
… a dit et déclaré qu’il rend grâces à Dieu de tant de biens et bénéfices qu’il lui a fait et
singulièrement de ce qu’il l’a appelé à la connaissance de son Saint Évangile et par
icelui donné à connaître le vrai moyen de son salut, qui est par Jésus-Christ, son seul
fils. Lequel il a envoyé et a souffert mort et vaincu la mort en mourant pour nous
acquérir la vie. Et lequel il supplie augmenter ses grâces en lui jusques à ce qu’il lui
plaise prendre son âme pour la mettre en son repos éternel en attendant le jour de la
résurrection générale».
Les lignes suivantes, empruntées au début de sa réponse aux Censures, montrent
combien son coeur était rempli de ces «grâces de Jésus-Christ» qu’il désirait voir
augmenter en lui. Elles révèlent une noble et belle âme.
On a semé divers propos de moi : à grand’peine s’en trouvait-il de dix l’un qui ne fît un
jugement de moi bien odieux. Cependant, toutefois, je n’ai donné mot : pour ce que
j’aimais mieux être chargé de fausse infamie pour un temps que d’émouvoir troubles en
défendant par trop soigneuse affection mon innocence.
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On nous saura gré d’avoir raconté avec quelque détail cette lutte épique, ou plutôt
d’avoir laissé Robert Estienne nous la raconter dans son admirable style. Quels coups
de pinceau! C’est une vraie tranche du seizième siècle.
Quel «signe de contradiction» que la Bible! Comme elle s’impose! D’elle aussi on
pourrait dire:
Et la garde qui veille aux barrières du Louvre
N’en défend point nos rois.
6.2.3 Dans une page de Rabelais
Comme la Bible fait invasion dans le palais des rois, elle fait invasion dans une
littérature où, peut-être moins encore qu’au Louvre, on s’attendrait à la trouver.
Rabelais, qui, d’après Calvin, avait à un moment de sa vie «goûté l’Évangile», a sur la
Bible, dans Gargantua, un passage remarquable. Son héros désire récompenser un
moine qui l’a aidé à gagner une bataille. Celui-ci demande à Gargantua de fonder une
«abbaye à son devis». L’abbaye de Thélème est créée. Rabelais la décrit
minutieusement et donne au chapitre LIV l’inscription mise sur la porte d’entrée. Cette
inscription énumère ceux qui sont admis dans l’abbaye et ceux qui ne le sont pas. Sont
exclus les hypocrites, bigots, mangeurs de populaire, usuriers. Sont admis les nobles
chevaliers, dames de haut parage, et… les amis de la Bible. Voici la strophe qui
concerne ces derniers.
Cy entrez, vous qui le sainct Évangile
En sens agile annoncez, quoi qu’on gronde.
Céans aurez un refuge et bastille
Contre l’hostile erreur, qui tant postille
Par son faux style empoisonner le monde :
Entrez : qu’on fonde ici la foy profonde,
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Puis qu’on confonde et par voix et par rolle (*)
Les ennemis de la saincte parolle.
La parole saincte
Ja ne soit extaincte.
En ce lieu très saint
Chacun en soit ceint;
Chascune ait enceincte
La parole saincte.
(*) Par écrit. Rolle, c’est rouleau, livre.
Même la plus haute marée ne couvre pas tous les rochers, mais elle les enveloppe, leur
jette ses embruns, et remplit plus d’une anfractuosité sur leurs flancs ou à leur sommet.
La Bible ne conquit pas, au siècle de la Réforme, tous ceux qu’elle atteignit. Mais
même les rocs imprenables, elle les battit de son flot puissant, et ils en gardèrent
quelque chose.
6.3 La Bible armant ses défenseurs, ou le Livre des martyrs
Nous citons encore M. Matthieu Lelièvre : [note Bibliquest : citation jusqu’à la fin de
ce point 6.3]
«La Bible fut la grande, je devrais dire l’unique éducatrice de tous nos martyrs du
seizième siècle. Ils furent les hommes du Livre. «À quelque rang de la société qu’ils
appartinssent, nobles, magistrats ou artisans, ils furent les hommes de la Bible. Le
lettré Louis de Berquin et les humbles cardeurs de Meaux trouvèrent également la
vérité et la vie dans la lecture du Nouveau Testament. De ces derniers, Crespin nous
dit que «les artisans, comme cardeurs, peigneurs et foulons, n’avaient autre exercice en
travaillant de leurs mains, que conférer de la Parole de Dieu et se consoler en icelle.
66
Spécialement les jours de dimanche et fêtes étaient employés à lire les Écritures et
s’enquérir de la volonté du Seigneur». Ne nous étonnons pas que cette communauté de
Meaux ait été le berceau de notre Réforme française et qu’elle lui ait donné son
premier martyr, Jean le Clerc, en 1525, et, vingt ans plus tard, quatorze autres martyrs,
brûlés le même jour, et qui moururent en chantant des psaumes.
Dès lors le témoignage rendu à la Bible par les martyrs est unanime.
On ne revient pas de surprise, en lisant les interrogatoires de ces hommes, pour la
plupart d’humble naissance, de les entendre défendre les doctrines évangéliques, avec
une précision, une vigueur, une habileté que pourraient leur envier des théologiens de
profession. Aux prises avec des docteurs catholiques qui avaient à leur disposition à la
fois la science et la sophistique des écoles, ils ne pouvaient l’emporter sur eux que par
la supériorité de leurs connaissances bibliques, et cette supériorité-là, ils l’eurent
incontestable et écrasante. On peut dire d’eux, avec l’Apocalypse : «Ils vainquirent par
le sang de l’Agneau et par la parole du témoignage»
Écoutez Pierre Nanilhéres, l’un des cinq escoliers de Lausanne martyrisés à Lyon : «Si
notre père charnel nous a laissé une vigne ou un champ par son testament, nous
prendrons bien la peine de le lire ou de le faire lire; et nous ne lirions pas le testament
de notre Père céleste! Si on me condamne à la mort comme hérétique, ajoutait-il, on ne
me condamne pas seul, mais la Parole «de Dieu, les apôtres et les saints docteurs».
Écoutez le témoignage d’un apprenti imprimeur, Jean Morel : «Ma foi est fondée sur la
doctrine des prophètes et des apôtres. Et encore que je ne suis pas beaucoup versé ès
saintes Lettres, si est-ce que d’icelles j’en puis apprendre ce qui est nécessaire à mon
salut, et les lieux que je trouve difficiles, je les passe jusqu’à ce qu’il plaise à Dieu me
donner le moyen de les entendre. Et ainsi je bois le lait que je trouve en la parole de
Dieu».
Écoutez le témoignage de l’illustre magistrat martyr, Anne du Bourg, déclarant aux
commissaires chargés d’instruire son procès, qu’il n’a qu’un regret, celui de «n’avoir pas
employé à étudier les Écritures saintes le temps qu’il a employé à étudier au droit civil
et aux lettres humaines, et qu’il croit qu’ès dits livres, tout notre salut est compris, et
que ce serait un grand blasphème de penser que Dieu n’eût été assez sage pour nous
faire suffisamment entendre sa volonté en ce qui regarde notre rédemption et
réconciliation».
En feuilletant l’Histoire des Martyrs, on verra presque à chaque page la confirmation
de cette parole du Psalmiste : «Ta parole rend les plus simples intelligents» (Psaume
119, 130). Voici une jeune femme, Philippe de Luns, à laquelle ses juges demandent
où elle a appris la doctrine pour laquelle elle veut mourir. Elle répond qu’ «elle a étudié
au Nouveau Testament». On la presse de questions sur l’autorité que le pape s’attribue :
elle répond qu’ «elle n’en a rien trouvé au Nouveau Testament, et qu’elle n’y a point lu
qu’autre eût autorité de commander en l’Église que Jésus-Christ». On cherche à
l’embarrasser sur d’autres points de la doctrine romaine; mais elle déclare qu’elle n’a
67
d’autre instructeur que le texte du Nouveau Testament». C’est sa forteresse imprenable,
et elle refuse d’en sortir.
Pour montrer à quel point la lecture habituelle des Saintes Écritures armait pour la lutte
les esprits les plus simples et les plus incultes, je citerai deux autres exemples de
martyrs, choisis dans la classe la plus abaissée du peuple français sous l’ancien régime,
la classe des paysans. Étienne Brun, du Dauphiné, avait été amené à la foi par la
lecture du Nouveau Testament. Dans le village de Réortier (Hautes-Alpes), où il
habitait, il n’hésitait pas à entrer en discussion avec les prêtres, et il leur fermait la
bouche par ses citations bien choisies. Comme ils lui reprochaient son ignorance du
latin, ce jeune paysan se procura une Bible latine, et acquit bientôt une connaissance
suffisante de cette langue pour pouvoir opposer aux prêtres les textes bibliques d’après
la Vulgate. À bout d’arguments, ceux-ci eurent recours à la violence, et firent jeter
Brun dans les prisons de l’évêque d’Embrun. Il répondait à ceux qui essayaient de lui
arracher un acte de faiblesse, en l’apitoyant sur la triste condition où sa mort laisserait
sa femme et ses enfants : «Moyennant que la pâture de l’âme, qui est la Parole de Dieu,
ne leur défaille point, je n’ai souci aucun du pain du corps». «Vous croyez me
condamner à la mort», dit-il aux juges qui l’envoyaient au bûcher, «vous vous trompez,
c’est à la vie que vous me condamnez».
Le cas d’un autre paysan, Pierre Chevet, vigneron à Villeparisis, est également
remarquable. Il avait tellement lu son Nouveau Testament qu’il le savait «sur le doigt»,
ainsi parle Crespin. Un moine, qui venait prêcher l’Avent dans ce village, crut avoir
facilement raison de cet hérétique et le fit appeler. Chevet vint le trouver, apportant
avec lui son Nouveau Testament, dont il sut faire si bon usage, que le prêtre ne trouva
d’autre moyen de s’en tirer qu’en le faisant arrêter. On le conduisit à la prison du
Châtelet, à Paris. Le prêtre chargé de l’interroger lui demanda s’il croyait à la messe
«Est-elle contenue au Nouveau Testament ?» demanda-t-il. Le prêtre avoua que non.
«Dans ce cas, je n’y crois pas», répliqua-t-il. Avec une bonhomie pleine de finesse, il
expliqua ainsi à ses juges la raison de sa foi au Nouveau Testament. «Quand, dit-il,
mon père et ma mère allèrent de vie à trépas, ils m’ordonnèrent exécuteur de leur
testament. J’accomplis leur volonté et fis beaucoup plus qu’ils n’avaient ordonné. Mais
devinez quand ce vint à rendre compte à mes cohéritiers, s’ils en avouèrent jamais rien,
ou s’ils en voulurent jamais rien croire? Ainsi ne croirais-je point ce qui aura été ajouté
au testament de mon Père et Sauveur».
On lui demanda d’où lui venait tant d’assurance, à lui, pauvre vigneron. Il est écrit,
répondit-il : Ils seront tous instruits de Dieu». Pourquoi ne saurais-je pas ce qui
appartient à mon salut, quand j’ai un si bon docteur, l’Esprit de Dieu?» — «Oses-tu
dire», lui demandait-on, «que tu aies l’Esprit de Dieu?» — «Je suis des enfants de
Dieu», répliqua-t-il, «et l’Esprit de Dieu m’est donné pour être l’arrhe de mon
adoption» (Cette réponse d’un simple paysan devant la cour de l’évêque de Paris nous
montre avec quelle puissance la grande doctrine du testimonium Spiritus sancti, remise
en lumière par nos réformateurs, s’était emparée de la conscience des masses). Avec
ses geôliers, comme avec ses compagnons de prison, «il ne tenait, dit Chandieu, autre
propos que de la Parole de Dieu». Son zèle fit dire de lui : «Si on l’écoutait, il
68
convertirait tout Paris». Malgré tous les coups et les mauvais traitements dont on
l’accablait en le menant place Maubert, il avait le visage rayonnant de joie, et on
l’entendit dire, comme on le dépouillait pour le lier sur le bûcher : «Que je suis
heureux! Que je suis heureux!»
Devant l’Officialité de Lyon, Denis Peloquin affirma que l’Écriture sainte est «la seule
règle de la religion chrétienne». L’inquisiteur lui fit cette objection : «Mais qui t’a dit
que c’est là l’Écriture sainte? Et comment le sais-tu, sinon que l’Église t’en assure?»
Voyant le piège qu’on lui tendait, Peloquin répondit : «Ce n’est point l’Église qui
m’assure, c’est le Saint-Esprit seul qui m’en rend certain et bien assuré en ma
conscience, en sorte que je désire de vivre et de mourir en l’obéissance d’icelle,
laquelle ne prend point son autorité de l’Église ancienne (ce serait mettre la charrue
devant les boeufs), car l’Église est fondée sur la doctrine des prophètes et apôtres de
Notre Seigneur Jésus-Christ».
Les docteurs catholiques contestaient la réalité du témoignage du Saint-Esprit en
l’attribuant à Satan. «Ce n’est pas le Saint Esprit, mais le diable, qui te tient en ses
lacs», dirent-ils à Jean Morel. Mais celui-ci leur répondit : «Jésus-Christ nous enseigne
quelles sont les oeuvres du diable, à savoir envie, paillardise, blasphème, etc. Or voici,
je sens dedans moi, quand j’ai telles choses en moi (comme je suis misérable pécheur),
que l’Esprit de Christ qui habite en moi m’en reprend et m’incite à demander pardon à
Dieu; puis après m’assure de sa miséricorde. Davantage, je sens à toute heure que je
suis poussé et incité à prier Dieu. Voudriez-vous dire que le diable nous pousse à
invoquer le nom de Dieu?» «Quand ils ouïrent parler du Saint-Esprit», ajoute Morel
dans la relation de ses interrogatoires, «et qu’ils virent que je parlais d’une plus grande
véhémence, ils se mirent à rire et à se moquer de moi et de mon Saint-Esprit, ce qui
démontre très bien leur réprobation, et que jamais ils n’ont mangé de la viande
spirituelle».
Le témoignage du Saint-Esprit n’était pas seulement pour nos martyrs la confirmation
intime de la vérité des Écritures, c’était encore et tout d’abord l’attestation intérieure de
leur salut personnel. Ces chrétiens, qui bravaient la mort avec tant de vaillance, étaient
soutenus par la certitude qu’ils avaient de leur salut. «Je dis en vérité, écrivait Jean
Trigalet, l’un des martyrs de Chambéry, que l’Esprit de Dieu, docteur intérieur de nos
consciences, nous rend un tel témoignage de notre élection, vocation et adoption, de la
rémission de nos péchés, de notre réconciliation et justification par la mort et
résurrection de notre Seigneur Jésus, qu’oncques de ma vie n’eus telle connaissance de
mon salut et assurance par les leçons et sermons que j’ai ouïs en son école, que j’en
sens en mon coeur par expérience en cette pratique et probation d’affliction et
persécution».
Voilà formulé, non plus par les théologiens de la Réforme, mais par ses martyrs, le
double fondement de la certitude chrétienne et de la vie chrétienne, la Bible et le Saint-
Esprit. Ce double témoignage a subi victorieusement l’épreuve de l’expérience; disons
mieux : l’épreuve du feu. Dans la discussion toujours ouverte sur l’autorité en matière
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de foi, nos martyrs ont le droit d’être entendus, et le témoignage qui s’élève de leurs
prisons et de leurs bûchers a bien sa valeur.
Or ils sont unanimes à nous dire ce que disait le ministre Aymon de La Voye aux
étudiants de Bordeaux accourus pour le voir mourir : «Mes frères, messieurs les
écoliers, je vous en prie, étudiez en l’Évangile; il n’y a que la Parole de Dieu qui
demeure éternellement. Apprenez à connaître la volonté de Dieu, et ne craignez pas
ceux qui n’ont puissance que sur le corps et n’ont point de puissance sur l’âme».
Écoutez encore ce qu’écrivait à ses camarades de Genève un candidat au ministère
arrêté à Chambéry, au moment où il allait commencer son apostolat en France :
«Examinez votre conscience, je vous prie, et regardez quelle ardeur et quel zèle vous
avez à la Parole du Seigneur, et vous trouverez, plus que je ne voudrais, qu’il y en a de
bien froids. Ruminez la Parole de Dieu, l’ayant ouïe, et fréquentez tellement les
prêches et l’Écriture Sainte que vous soyez présentés en offrande d’agréable odeur au
Seigneur, et soyez fortifiés en temps d’affliction…»
7 Chapitre 4 — La Bible chez les Rois
Quand on visite le musée de la Bibliothèque nationale, à Paris, on y remarque de
superbes volumes, la plupart des in-folio admirablement enluminés et illustrés, qui
sont les Évangiles de Charlemagne, les Évangiles de Louis le Débonnaire, les deux
Bibles de Charles le Chauve, les Évangiles de Lothaire, la Bible de Blanche de
Castille, la Bible de saint Louis, le psautier de saint Louis, la Bible de Jeanne
d’Évreux, fille de Louis X, la Bible de Philippe le Bel, une Bible copiée par ordre du
roi Jean le Bon, la Bible de Charles V, le psautier du duc de Berry, la Bible de Louis
XI, la Bible de Philippe le Hardi. Et maints autres rois, princes ou princesses, dont la
Bible n’est pas exposée dans ces vitrines, ont témoigné, eux aussi, comme nous le
constaterons, leur intérêt pour la Bible (*).
(*) Nous n’élevons pas au rang de saints les rois qui ont possédé la Bible et ont paru
l’apprécier. Cependant, comme cet intérêt pour la Bible ne se retrouve pas chez tous, il
a sans doute quelque valeur chez ceux qui en ont fait preuve. Est-il besoin de dire que,
à nos yeux, cet intérêt que quelques rois ont manifesté pour la Bible les honore
beaucoup plus qu’il n’honore la Bible? Ce sont les rois qui ont besoin de la Bible, et
non la Bible qui a besoin des rois. Mais, par l’écho qu’elle éveille chez les grands aussi
bien que chez les petits, la Bible nous apparaît comme le livre par excellence, comme
le livre humain entre tous. On pourra dire : Il n’est pas étonnant que la Bible ait eu sa
place dans les palais : c’était le seul livre populaire, illustré, et même, au début, le seul
livre. Chez plusieurs, évidemment, l’intérêt pour la Bible ne fut guère que d’ordre
littéraire. Mais d’où vient que ce soit précisément la Bible, et non pas Homère ou
Virgile, qui ait été ce livre si populaire?
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«Défendue par elle-même, défendue par les colporteurs bibliques, la Bible, dit M.
Petavel, trouva une autre défense sur le trône des rois». «Nos rois, dit Richard Simon,
ont toujours été curieux de lire la Bible en leur langue maternelle» (*). L’Église avait
beau interdire la lecture et la diffusion de la Bible, nul n’osa empêcher les rois de la
lire, ni, quand cela leur plut, de la faire traduire et de la répandre.
(*) Histoire critique des versions du Nouveau Testament, chap. II.
Nous avons déjà parlé de l’amour qu’eurent pour la Bible Charlemagne, Louis le
Débonnaire, Robert le Pieux, et la soeur de Philippe-Auguste, Marie de Champagne.
Saint Louis (1215-1270) fut, comme on peut le penser, un ami de la Bible. Il emportait
dans ses expéditions les livres sacrés. Sa Bible, qu’on voit à la Bibliothèque nationale
(*1), la Bible même où il cherchait des consolations pour supporter tous les malheurs
qui l’accablaient sur une terre étrangère (*2), est une petite Bible in-12, une vraie Bible
de poche, faite d’après les instructions du roi, et destinée à pouvoir accompagner
partout son possesseur. Au camp, il l’expliquait à ceux de ses officiers qui ne savaient
pas le latin (*3). C’est sous son règne que paraît la première traduction de la Bible en
français, faite par l’Université de Paris, entre 1226 et 1250.
(*1) Musée, armoire XX, no 229. Cette Bible a 646 pages. L’écriture est d’une finesse
et d’une netteté merveilleuses.
(*2) Magasin pittoresque, 1833, page 181. Il est évident que c’est cette Bible qui fut le
vade-mecum du roi, car cet exemplaire est unique et ne pouvait guère ne pas l’être.
(*3) E. PETAVEL. Op. cit., p. 31.
«Le quatorzième siècle, dit M. S. Berger, est, dans l’histoire de la Bible française, l’âge
des princes» (*1). Deux femmes figurent en tête de cette belle série. La première
personne, dans la famille royale, qui soit connue pour avoir possédé une Bible
française, est la fille de Charles Martel, roi de Hongrie, la deuxième femme de Louis X
le Hutin, la reine Clémence de Hongrie, morte en 1328 (*2).
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(*1) La Bible française au moyen âge, p. 221.
(*2) DOUET D’ARCQ, Nouveau recueil de comptes d’argenterie des rois de France,
1874, p. 64 (Cité par S. Berger).
Et la première personne dans la famille royale qui ait pris l’initiative d’une traduction
des livres saints est encore une reine, Jeanne de Bourgogne, femme de Philippe V de
Valois. Elle fit faire une traduction des Évangiles et des Épîtres par Jean de Vignay,
hospitalier de saint Jacques. On lit à la fin du manuscrit :
Ci finissent les Épitres et Évangiles, translatées de latin en français, selon l’usage de
Paris. Et les translata frère Jehan du Vignay à la requête de Madame la reine de
Bourgogne, femme jadis de Philippe de Valois, roi de France, au temps qu’il vivait. Ce
fut fait l’an de grâce 1326, au mois de mai, 13e jour entrant. Deo gratias (*).
(*) Note qui se trouve à la fin du manuscrit 22.890 de la Bibliothèque nationale (fonds
français). La comparaison avec un autre exemplaire de la même traduction montre,
d’après M. L. Delisle, que cette reine était non la veuve de Philippe VI, mais sa
première femme, morte en 1348.
«Cet amour pour la Bible, dit M. S. Berger, ne cessera pas, jusqu’à la Réforme,
d’inspirer les reines et les grandes princesses de la cour de France» (*).
(*) Op. cit., p. 229.
Le roi Jean le Bon (1350-1364) est le premier roi de France qui ait attaché de
l’importance à la Bible française. Il en fit commencer une traduction qui,
malheureusement, fut interrompue par la bataille de Poitiers (1356). Dans la suite,
pendant de longues années, une pléiade de traducteurs, d’écrivains et de peintres,
travaillèrent à cette Bible. On y travaillait encore en 1410, mais elle ne fut jamais
achevée. L’amour pour la Bible, chez le roi Jean, devait être bien profond, car, à la
bataille de Poitiers (1356), il avait avec lui sa Bible de chevet (*1). Elle fut prise par
les Anglais avec le butin. Un roi qui emporte sa Bible, et une grosse Bible, à la guerre,
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ce n’est pas banal. Cette Bible est aujourd’hui au Musée britannique (*2). C’est un
magnifique exemplaire.
(*1) Cette expression est de M. S. Berger. Op. cit., p. 292.
(*2) 19 D II. On lit sur la feuille de garde : Cest livre fust pris ové le roy de Ffraunce a
la bataille de Peyters…
Charles V (1337-1380) hérita de son père, Jean le Bon, l’amour pour la Bible. Il fit
réviser la traduction qui était en usage de son temps. Il portait toujours avec lui un
exemplaire de cette Bible, en deux volumes petit in-quarto, écrite d’une belle écriture,
avec miniatures rehaussées d’or et de vermillon. Il y faisait tous les jours sa lecture,
tête nue et à genoux, et la lisait tout entière dans l’année. Il en donna plusieurs
exemplaires à divers seigneurs et dames de la cour, la fit copier en divers dialectes,
afin, dit Christine de Pisan, que «dans toutes les provinces du royaume, chacun pût
profiter de ces saints écrits» (*). De plus, il avait en vue le bien de ses successeurs.
(*) DUMOULIN, L’Origine et les progrès de la monarchie française, p. 133.
Nonobstant que bien entendit le latin, dit Christine de Pisan, et que jà ne fût besoin
qu’on lui exposât, de si grand providence fut, pour le grand amour qu’il avait à ses
successeurs, que, au temps à venir les voulut pourvoir d’enseignements et sciences
introduisibles à toutes vertus; dont, pour cette cause, fit, par solennels maîtres
suffisants en toutes sciences et arts, translater de latin en français tous les plus notables
livres : si, la Bible, etc (*).
(*) Histoire de Charles V, par CHRISTINE DE PISAN, Ille partie, chap. XII. Cité par
M. L. Delisle dans le Cabinet des Manuscrits, I, 38.
C’est Charles V qui fonda la Bibliothèque royale. Elle atteignit sous son règne 910
volumes. Trois étages de la tour de la Fauconnerie, au Louvre, qu’on appela tour de la
librairie, lui étaient consacrés. L’amour de la Bible et le souci de l’instruction ont
toujours marché de pair.
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Ce désir de répandre la Bible et de la laisser à ses successeurs ne justifierait-il pas, à
lui seul, le surnom de Charles V, le Sage ? (*).
(*) Nous avons au moins trois Bibles faites pour Charles V, l’une quand il était encore
dauphin, et dans l’inventaire de ses livres on trouve quinze Bibles françaises et cinq
psautiers (S. BERCER, op. cit., 293).
Les successeurs de Charles V conservèrent avec soin la Bible dont il s’était servi et se
la transmirent de l’un à l’autre. Après l’Apocalypse, il reste sur la dernière page une
colonne et demie en blanc. Dans cet espace resté libre on trouve les autographes
suivants:
Cette Bible est à nous, Charles V ème de notre nom, roy de France; et est en deux
volumes, et la fismes faire et parfaire. CHARLES.
Cette Bible est au duc de Berry, et fut au roy Charles son frère. JEHEAN.
Cette Bible est à nous, Henry III de ce nom, roy de France et de Pologne. HENRI.
Cette Bible est à nous. Louis XIII.
Cette Bible est à nous. Louis XIIII.
Le nom d’Henri IV (qui la fit relier) se lit sur le plat en caractères d’or (*).
(*) Cette Bible est exposée — ouverte à la page où se trouvent les autographes des rois
— au musée de la Bibliothèque nationale, armoire X, no 7.
L’amour de Jean le Bon pour la Bible se retrouve non seulement chez Charles V, mais
chez ses autres fils, Louis d’Orléans, Jean de Berry, Philippe le Hardi.
Le duc Louis d’Orléans († 1407), chef de la maison d’Orléans-Valois, et après lui son
fils († 1464), dépensèrent beaucoup d’argent pour faire travailler à la Bible du roi Jean,
dont nous avons déjà parlé (*).
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(*) Voici le reçu de l’un des copistes qui travaillèrent à cette Bible. Il y en a d’autres
semblables :
«Sachent tuit que je, Symon Domont, maistre es arts et étudiant en théologie, confesse
avoir eu et reçu de M. S. le duc d’Orléans par les mains de Godefroy le Fèvre, la
somme de vint escuz d’or pour labourer en la translacion et exposicion d’une Bible en
françois laquelle fit commencer le roi Jehean, que Dieu absoille. En tesmoïng de ce
j’ay escript ceste cédule de ma propre main. Le 5e jour de janvier l’an 1397».
Dans l’inventaire des objets ayant appartenu au duc Jean de Berry, on relève :
Une belle Bible en français en deux volumes, 400 livres tournois (environ 6.400
francs).
Une belle Bible en latin bien historiée (c’est-à-dire illustrée), 375 livres (environ 5.625
francs).
Une belle Bible en français, 250 livres (environ 4.250 francs).
Une très belle Bible en français, très richement historiée, quatre fermoirs d’or, 300
livres (environ 4.500 francs).
Une Bible, 200 livres parisis (environ 2.000 francs).
Bible historial, laquelle mon dit Seigneur donna au mois de juin 1410 à noble et
puissant seigneur Belleville de Montagu, 100 écus (environ 1.000 francs).
Petite Bible en latin, 32 livres parisis (environ 320 francs).
Un psautier français, 80 livres parisis (environ 800 francs) (*).
(*) On voit aussi à la Bibliothèque nationale (manuscrits français, no 919), le livre des
grandes heures du duc de Berri (heures de Notre-Dame, de la Croix, du Saint-Esprit,
entremêlées de psaumes), admirablement enluminé. L’image qui revient le plus
souvent (147 fois) est celle d’un cygne d’une blancheur immaculée qui se fait une
blessure à la poitrine et dont on voit le sang couler. Sans doute image du Christ,
parfaitement pur, qui verse pour nous son sang.
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Ces heures sont précédées d’un calendrier. Au haut et au bas de chacune de ces douze
pages, il y a une image. Celle du bas représente, à gauche, un édifice, à droite deux
hommes dont le second prend au premier un manteau blanc dont celui-ci est revêtu.
L’édifice s’écroule et l’écroulement est plus prononcé à mesure que les images se
succèdent. Le premier personnage semble aider à la ruine de l’édifice et passe au
second une pierre retirée de l’édifice croulant. Le premier personnage est un prophète,
le second est un apôtre. L’édifice qui tombe, c’est l’ancienne alliance. Le prophète aide
à la ruine. La prophétie n’a-t-elle pas annoncé une alliance nouvelle qui remplacerait
l’ancienne ? Toutefois, la pierre tendue par le prophète à l’apôtre indique qu’il y a dans
l’ancienne alliance quelque chose qui ne doit pas périr, que Christ est venu non pour
abolir mais pour accomplir. Le manteau blanc que l’apôtre prend au prophète, n’est-ce
pas l’image du don prophétique qui se transmet, peut-être aussi de la robe de noces, de
la justice du royaume? Ce n’est pas tout. Ces deux personnages parlent (on lit leurs
paroles sur des banderoles qu’ils tiennent à la main). Que disent-ils? Chaque apôtre
prononce la phrase du symbole des apôtres que la légende — alors tenue pour
historique — lui attribue, et chaque prophète prononce une parole empruntée au livre
de l’Écriture qui porte son nom, une parole qui répond à la parole du symbole
prononcée par l’apôtre (Une erreur d’exécution a mis Sophonie à la place de Malachie,
Malachie à la place Michée, Michée à la place de Sophonie). Dans l’image du haut, on
voit Paul enseigner la foule, et prononcer une parole, empruntée à ses épîtres, qui
répond aux articles du symbole. Ainsi les prophètes, les douze, et Paul, louent
ensemble Dieu et confessent ensemble la foi.
Jérémie dit : Il a créé la terre par sa puissance, il a étendu les cieux (10, 12).
Pierre : Je crois en Dieu, le Père tout-puissant, créateur du ciel et de la terre.
Paul : Celui qui a créé toutes choses, c’est Dieu (Héb. 3, 4).
David : L’Éternel m’a dit : tu es mon fils (Ps. 2, 7).
André : Je crois en Jésus-Christ, son Fils unique, notre Seigneur,
Il a été déclaré Fils de Dieu avec puissance (Rom. 1, 4).
Ésaïe : Voici, la vierge sera enceinte (7, 14).
Jacques le Majeur : qui a été conçu du Saint-Esprit et qui est né de la Vierge Marie.
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Dieu a envoyé son Fils, né d’une femme (Gal. 4, 4).
Zacharie : Ils verront celui qu’ils ont percé (12, 10).
Saint-Jean : Il a souffert sous Ponce-Pilate, il a été crucifié.
Il a été crucifié à cause de sa faiblesse (2 Cor. 13, 4 )
Osée : Ô mort, je serai ta mort! Ô enfer, je serai ta destruction! (13, 14. Vulgate).
Thomas : Il est mort, il a été enseveli, il est descendu aux enfers.
Il est ressuscité pour notre justification (Rom. 4, 25).
Amos : Qui effectuerait son ascension au ciel? (9, 2).
Jacques le Mineur : Il est remonté au ciel, il s’est assis à la droite de Dieu, le Père toutpuissant.
Il est monté au-dessus de tous les cieux, afin de remplir toutes choses (Éph. 4, 7).
Sophonie : Je m’approcherai de vous pour le jugement (Mal. 3, 5).
Philippe : De là il viendra pour juger les vivants et les morts.
Il doit juger les vivants et les morts (2 Tim. 4, 1).
Joël : Je répandrai mon Esprit sur toute chair (2, 28).
Barthélemy : Je crois au Saint-Esprit.
… Le Saint-Esprit qui nous a été donné (Rom. 5, 5)
Michée : Ils invoqueront tous le nom de l’Éternel (Soph. 3, 9).
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Matthieu : Je crois la Sainte Église universelle, la communion des Saints,
Il est la tête du de l’Église corps (Col. 1, 18).
Malachie : Tu jetteras au fond de la mer tous leurs péchés (Michée 7, 19).
Simon : la rémission des péchés,
Nous avons la rédemption par son sang, la rémission des péchés (Éph. 1, 7).
Ézéchiel : Je vous ferai sortir de vos sépulcres, ô mon peuple (37, 12).
Thaddée : la résurrection de la chair,
Nous ressusciterons tous (I Cor. 15, 31. Vulgate).
Daniel : Ils se réveilleront, les uns pour la vie éternelle (12, 2).
Matthias : et la vie éternelle.
L’espérance de la vie éternelle promise par le Dieu qui ne ment point (Tite 1, 2).
Il y avait donc, dans la nuit du moyen âge, des hommes qui aimaient et qui
connaissaient leur Bible. Ce livre, achevé en 1409, est d’une exécution admirable, soit
pour le texte, soit pour les images. Sa valeur artistique est immense. Dans l’inventaire
des objets du duc de Berri, il est estimé à 4.000 livres tournois (au moins 60.000
francs).
Dans le Livre des petites heures du duc de Berry, achevé en 1402, on retrouve un
calendrier accompagné des mêmes images que le calendrier des grandes heures, avec
les mêmes erreurs d’exécution pour les prophètes, et d’autres dans les passages de Paul.
Cet exemplaire, moins grand et moins enluminé que l’autre, a cependant plus de valeur
encore, à cause des images que l’on trouve entremêlées avec les prières, et qui
représentent les scènes de la vie de Jésus-Christ (Manuscrits français, n° 18014).
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Philippe le Hardi, duc de Bourgogne, paya 600 écus d’or (6.000 francs), ainsi que le
portent les registres de la Chambre des comptes de Dijon, une Bible moralisée (c’est-àdire
dont le texte est entremêlé de moralités, commentaires traitant un peu de tout).
Elle a plus de 5.000 gravures. Cette Bible est un des plus beaux trésors de notre
Bibliothèque nationale (*).
(*) On la voit au musée de la Bibliothèque nationale, armoire X, no 34.
L’intérêt de Philippe le Hardi pour la Bible se maintint chez ses descendants, car la
bibliothèque des ducs de Bourgogne comptait, à la mort de Philippe le Bon, arrièrepetit-
fils de Philippe le Hardi, 23 Bibles françaises, 5 Bibles latines, 4 Bibles
moralisées.
Dans un inventaire des biens des ducs de Bourgogne, on lit : 250 écus d’or pour une
Bible en latin et une autre Bible.
Puisque ces princes prodiguaient tant d’argent pour la Bible — et cela dans un temps
où l’argent avait dix ou vingt fois plus de valeur qu’aujourd’hui, — assurément ils
devaient l’aimer. Et quoi de plus touchant que cet amour du roi Jean le Bon pour la
Bible qui revit dans ses quatre fils, et se perpétue dans la branche aînée pendant deux
générations, dans la branche cadette pendant quatre générations?
Dans l’histoire de Charles VII apparaît un incident curieux. Il s’agit d’une Bible qui
vint plus tard en la possession des ducs de Bourgogne, et à propos de laquelle on lit
dans l’inventaire des livres de ceux-ci :
Et au regard d’une Bible neufve, translatée en français, historiée en lettres de forme et
à grans lettres et nombre d’or, le roi étant au chastel de Blois logié, au mois de mars
1427, envoya quérir ladite Bible devers Maistre Pierre Sauvaige faignant de y vouloir
lire et passer le temps, par ung sien sommelier de corps, nommé Waste, laquelle Bible
le roi n’a voulu depuis rendre, ne faire rendre, pour poursuite qui en ait été faite par
ledit seigneur de Mortemar, maistre Pierre Sauvage et autres jusqu’à présent…..
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Ainsi ce roi empruntait une Bible et ne voulait pas la rendre! Pourquoi? Était-ce pour
s’édifier? N’était-ce pas plutôt parce que la reliure et les enluminures du livre saint le
tentaient? Même alors, il y aurait dans cet incident une preuve du prix que l’on
attachait à la Bible en haut lieu, car on ne relie richement que les livres dont on
reconnaît la valeur. Ajoutons, pour l’honneur du roi, que cette Bible, comme l’indique
une note en marge, finit par être restituée.
Le roi Charles VIII (1470-1498), à son tour, fit faire une révision de la traduction de la
Bible et la fit imprimer tout entière en français, «afin, dit Lefèvre d’Étaples, qu’il pût
en avoir pâture spirituelle, et pareillement ceux qui étaient sous son royaume».
C’est vers 1487 que Charles VIII prit cette initiative. Il avait donc environ dix-sept ans
(*). Cet ordre donné par un roi adolescent n’est-il pas un événement remarquable dans
les annales de l’histoire biblique? Cette Bible parut vers 1496.
(*) Cette date est indiquée par Lefèvre d’Étaples, qui, dans la préface de son Nouveau
Testament de 1523, s’exprime ainsi… «auquel désir (de la vraie et vivifiante doctrine)
passés trente-six ans ou environ, fut incité le très noble roi Charles, huitième du nom, à
la requête duquel la Sainte Bible fut entièrement mise en langue vulgaire…»
À la même époque, et aussi par le vouloir et le commandement du Roi», le psautier fut
imprimé chez Pierre le Rouge, libraire du roi.
Voici comment s’exprimait le traducteur dans sa préface:
Considérant que dès la votre première enfance, comme plein de bonne doctrine et
abreuvé du fleuve de sapience, avez aimé et sur toute rien (chose) parfaitement désiré
venir à la connaissance des choses, à voir livres d’histoires et nobles faits; mêmement
encore dont trop plus êtes à louer, les difficultés et nobles trésors de la Sainte Écriture,
comme dévot imitateur de vos aïeux et ancêtres les glorieux et saints rois de France,
Monseigneur saint Charles et saint Louis, qui, par fervent désir, ont aimé recueillir des
jardins de l’Écriture sainte les fleurs délicieuses et bons mots pour en faire sceptre de
perpétuelle mémoire et diadème de perfection.
Trente-six ans plus tard, c’est de nouveau une princesse, Marguerite de Navarre, soeur
de François 1er, qui intervient en faveur de la Bible, et le roi lui-même suit son
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exemple. Dans l’épître qui précède la seconde partie de son Nouveau Testament, paru
par fragments en 1523, Lefèvre d’Étaples dit que c’est à l’invitation des «nobles coeurs
et chrétiens désirs des plus hautes et puissantes dames et princesses du royaume
(Louise de Savoie, mère du roi, et Marguerite de Navarre, soeur du roi), qui l’ont fait
imprimer pour leur édification et consolation et de ceux du royaume», qu’est due la
publication de son Nouveau Testament. Les quatre Évangiles parurent en juin. La
Sorbonne voulut s’opposer à la publication du reste du Nouveau Testament, mais
François 1er, sous l’influence de sa soeur, résista à la Sorbonne, et en janvier 1524 le
Nouveau Testament parut en entier, imprimé chez Simon de Colines, imprimeur du
roi, beau-père de Robert Estienne. Son succès fut très grand. Il fallut le réimprimer
deux fois en deux mois. L’évêque Briçonnet, à Meaux, le distribuait à ses frais,
«n’épargnant ni or ni argent pour donner livres à ceux qui désiraient d’y entendre» (*).
La Sorbonne s’exaspéra. Profitant de la captivité du roi en Espagne, les juges
inquisiteurs condamnèrent le Nouveau Testament de Lefèvre au feu, puis se firent
autoriser par le Parlement à faire comparaître Lefèvre lui-même. Celui-ci s’attendait à
être brûlé à son tour. Du fond de sa captivité, sur les instances de Marguerite qui l’avait
rejoint à Madrid et l’avait soigné, malade, François 1er intervint une seconde fois et
enjoignit qu’on ne passât pas outre jusqu’à son retour en France. Il «trouvait mauvais,
écrivait-il, qu’on osât susciter des chagrins à un homme en si bonne odeur de piété et
de savoir dans l’Europe entière». Le Parlement, d’ailleurs, ne tint pas compte de l’ordre
du roi, et le procès continua. Mais Lefèvre avait fui. Il était à Strasbourg, sain et sauf.
(*) Crespin, livre troisième; Jacques PAVANES.
«L’Église sévit avec d’autant plus de rage contre les livres dont elle n’a pu atteindre
l’auteur. Le lundi 5 février 1526, un mois avant le retour de François 1er, le son de la
trompe se faisait entendre dans tous les carrefours de Paris et, plus tard, de ceux de
Sens, d’Orléans, d’Auxerre, de Meaux, de Tours, de Bourges, d’Angers, de Poitiers, de
Troyes, de Lyon, de Mâcon, etc., en tous bailliages, sénéchaussées, prévôtés, vicomtés
et terres du royaume. La trompe ayant cessé, le héraut criait par ordre du Parlement :
«Défense à toutes personnes d’exposer, ni translater de latin en français les Épîtres de
saint Paul, l’Apocalypse, ni autres livres. Que désormais nuls imprimeurs n’ayent plus
à imprimer aucuns livres de Luther. Que nul ne parle des ordonnances de l’Église, ni
des images, sinon ainsi que la sainte Église l’a ordonné. Que tous livres de la sainte
Bible, translatés en français, soient vidés désormais de ceux qui les possédaient, et
apportés dans huit jours aux greffes de la cour. Et que tous prélats, curés, et vicaires
défendent à leurs paroissiens d’avoir le moindre doute sur la foi catholique».
Traductions, impressions, explications, le doute même, étaient prohibés (*).
(*) PETAVEL, Op. cit., p. 71. La citation est du Journal d’un Bourgeois de Paris
81
Jamais, dans aucun pays, les deux partis en présence n’avaient proclamé avec plus de
netteté leurs devises contraires. «Vive la Bible!» crient les évangéliques, les Lefèvre,
les Farel, les Robert Estienne… «La Bible en prison!» crie le Parlement. «La Bible au
feu!» crie la Sorbonne. Tel est le duel (*).
(*) Calvin, par DOUMERGUE, I, p. 105.
Au procès de Briçonnet, en 1525, le président Liset requiert, à cause «des erreurs et
scandales venus à occasion des translations en vulgaire divulgation», en attendant que
le roi en ait ordonné, tous lesdits livres en français être mis en une chambre à part
fermant à double clef, dont l’évêque de Meaux en aura une et l’autre sera portée en la
cour de céans, et que la cour ordonne à tous ceux du diocèse de Meaux, sur telles
peines que ladite cour avisera, apporter lesdits livres en lieu que sera avisé…» (*).
(*) Calvin, par DOUMERGUE, I, p. 105.
En 1533 et en 1534, la Sorbonne, poussée par son aveugle fureur contre la Bible,
voulut faire supprimer l’imprimerie elle-même. Sous son influence, en 1534, François
1er défendit «d’imprimer aucune chose sous peine de la hart». Toutes les boutiques des
libraires devaient être fermées. Le Parlement refusa d’enregistrer cet ordre (*).
(*) RENOUARD, Annales de l’imprimerie des Estienne, p. 293.
Lorsque François 1er fut de retour, en 1527, il rappela Lefèvre et le nomma à Blois,
tout ensemble conservateur de la bibliothèque et précepteur de ses deux filles et de son
fils. Mais, en 1530, ce roi versatile, excité par les prêtres, menace du feu Lefèvre, ainsi
que Gérard Roussel, s’ils ne ramènent pas sa soeur à la foi catholique (*).
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(*) Non solum tacet rex, sed et minatur ignem doctissimis Gerardo Rufo et Jacobo
Fabri et aliis, nisi dissuaserint sorori quod persuaserunt (Lettre d’OEcolampade à
Zavingle, 4 mai 1530).
Marguerite de Navarre demande et obtient un congé pour Lefèvre, et lui offre un asile
à Nérac. Lefèvre ne quitta plus la cour de Marguerite. Il y mourut, et Marguerite le fit
enterrer à l’Église de Nérac, sous un marbre préparé pour sa propre sépulture.
Cette intervention de Marguerite de Navarre ne fut pas sans héroïsme. Pour avoir pris
la défense du Nouveau Testament, elle avait été publiquement menacée d’être
enfermée dans un sac et jetée à la Seine (*).
(*) PETAVEL, Op. cit. p. 34.
François 1er, qui avait protégé Lefèvre d’Étaples, protégea aussi Robert Estienne, le
célèbre imprimeur de la Bible. «Il ne cessa, dit une pièce du temps, de le protéger
contre les envieux et les malveillants, et ne cessa de le protéger avec bienveillance de
toutes sortes de manières». C’est aux frais de François 1er que furent imprimées les
deux belles éditions de la Bible hébraïque de 1539-1541 et de 1545. Henri II
également protégea Robert Estienne (*). Voici comment Robert Estienne lui-même,
réfugié à Genève, parle de cette protection royale : «Ce m’était chose fort honorable
que le roi m’ayant bien daigné constituer son imprimeur, m’a toujours tenu sous sa
protection à l’encontre de tous mes envieux et malveillants et n’a cessé de me secourir
bénignement et en toutes sortes».
(*) Voir point 6.2.2.
Henri IV ne fit pas faire de traduction de la Bible, mais le P. Besse, en 1608, lui dédia
sa révision de la Bible de Louvain.
En 1643, nous voyons de nouveau un roi, Louis XIII, prendre l’initiative d’une
traduction de la Bible (*) et en charger, comme son ancêtre Charles V, un laïque, un
avocat au Parlement de Paris, Jacques Corbin. La traduction fut faite sur la Vulgate, et
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en un style dur et barbare, dit le P. Simon. La Sorbonne ne voulut pas donner son
approbation. Les docteurs de Poitiers furent plus accommodants, et donnèrent la leur.
(*) La Sainte Bible, lisons-nous sur le titre de la Bible traduite par Corbin, revue et
corrigée par le très exprès commandement du roi.
Il n’est pas jusqu’à Louis XIV qui ne concourût, à sa manière, à l’oeuvre biblique. Il fit
imprimer à ses frais vingt mille exemplaires du Nouveau Testament de Sacy, pour les
répandre parmi les huguenots, en vue de leur conversion (*).
(*) Fénelon, dans sa mission auprès des hérétiques en Saintonge (1686), proposait,
comme un des moyens à employer pour les ramener à l’Église, de leur distribuer des
Nouveaux Testaments «avec profusion», car «si on leur ôte leurs livres sans leur en
donner, ils diront que les ministres leur avaient bien dit que nous ne voulions pas
laisser lire la Bible, de peur qu’on ne vit la condamnation de nos superstitions et de nos
idolàtries» (Cité par M. Jules Lemaître, dans sa troisième leçon sur Fénelon).
Ces rois, amis de la Bible, qui ta lisent, la traduisent, l’impriment, la répandent, la
défendent, n’est-ce pas un spectacle extraordinaire? Tous, certes, n’eurent pas la piété
de Louis IX ou de Charles V. Leur attitude n’en est que plus remarquable. La
prophétie: des rois seront tes nourriciers, faite à Israël, s’est réalisée aussi pour le livre
qui nous vient d’Israël.
Que la Bible ait parfois accompli chez ses augustes possesseurs une véritable oeuvre
spirituelle, cela ressort de l’étude d’un manuscrit des sept psaumes pénitentiaux que fit
copier pour son usage personnel le roi Charles III de Navarre, dit le Noble. Ce titre, le
Noble, est bien justifié par la touchante prière du roi pour ses amis, et même pour ses
ennemis, que l’on trouve en tête de ce psautier.
Ô Sire, doux Dieu, aie merci de moi… Je ne te réclame pas de peu de chose, Sire… Que
tu veuilles regarder en pitié les âmes du roi Charles le Quint (Charles V), du duc
Philippe de Bourgogne… Que tous rois, princes chrétiens, et par espetial ceux du sang
royal de France et de tous leurs parents et affins veuillez avoir en ta sainte garde, c’est
à savoir le roi Charles de France (Charles VI)… le roi Charles de Navarre, par lequel
commandement et volonté cette présente oeuvre est faite, laquelle au profit de son âme
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soit, le duc Jean de Berry, le duc Jean de Bourgogne, le duc Louis de Bourbon, leurs
enfants, leurs frères, et tous ceux de leur lignage (*).
(*) Les VII Pseaumes en françoys, allégorisées, Ashburnam-Place, Fonds Barrois, 203.
«Voici donc un ouvrage écrit entre 1404 et 1410, dit M. S. Berger (*), aux frais du roi
de Navarre et d’après ses volontés, et dans lequel il a ordonné d’insérer une prière en
faveur de ceux qui, pendant la vie de son père, avaient été les objets de sa haine la plus
cruelle» (Charles V de France et Philippe de Bourgogne avaient fait au père de Charles
III de Navarre une guerre sans merci). Qu’un homme, surtout un roi, prie pour ses
ennemis, et y soit amené par la lecture de la Bible, c’est un fait assez rare pour mériter
d’être signalé. Il fait bon voir l’épée de l’Esprit besogner jusque sur le trône.
(*) Op. cit., page 296.
Napoléon 1er fit toujours une place à la bible parmi ses livres. «Il était grand liseur et
préoccupé de réalité plus que de forme. La forme littéraire était pour lui une
«monture». «Elle ne lui dit rien sans la pierre précieuse, et l’offusque même lorsqu’elle
attire l’oeil plus que la pierre précieuse qu’elle est destinée à enchâsser». Il avait trois
bibliothèques, une à Trianon, une à la Malmaison, une aux Tuileries, qui avaient été
constituées d’après ses indications très précises. Il en avait écarté les ouvrages de
philosophie et de morale religieuse, mais il n’en avait pas écarté la Bible (*), au
contraire. Au Trianon se trouvait la Bible de Sacy en douze volumes; à la Malmaison,
la même Bible sur vélin; aux Tuileries, l’Histoire de Jésus-Christ de Ligny.
(*) La Bible l’avait toujours intéressé, à en juger par le trait suivant. C’est M. le pasteur
F. Chaponnière, de Genève, qui nous l’a raconté, en nous indiquant les diverses
personnes par lesquelles le récit avait été transmis. Un des professeurs de théologie de
M. Chaponnière y faisait allusion dans un de ses cours comme à un fait connu.
Passant par Genève, en novembre 1797, lorsqu’il se rendait au congrès de Rastadt,
Bonaparte visita la bibliothèque de la ville. Les honneurs lui en furent faits par le
bibliothécaire, le pasteur Jean-Amé-Martin Gourjas, le même qui devait prendre la tête
de la délégation des Églises réformées de France au sacre de Napoléon. On exhiba un
manuscrit biblique, dont l’antiquité fut aussitôt discutée. «Il faudrait savoir, dit
Bonaparte, s’il contient le passage des trois témoins». Puis, s’apercevant de
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l’ébahissement que causait aux assistants cette compétence d’un militaire en fait de
critique biblique, il reprit: «Messieurs, je sais beaucoup plus de choses qu’on ne le
pense généralement». «Je n’ai aucun doute, nous écrit M. Chaponnière, sur
l’authenticité du mot».
Très amateur de livres, Napoléon avait pour ses guerres une bibliothèque de
campagne. Elle était logée dans des caisses d’acajou recouvertes de cuir et garnies de
drap vert. Les livres y étaient placés comme sur les rayons d’une bibliothèque. Un
catalogue indiquait pour chaque ouvrage le numéro de la caisse. Ayant remarqué qu’il
manquait dans cette bibliothèque plusieurs ouvrages importants, et ayant appris qu’on
n’avait pu les y placer à cause de la grandeur du format, il conçut à diverses reprises le
projet, qui ne fut jamais exécuté, de faire imprimer pour son usage une bibliothèque
dont il traça lui-même le plan. D’abord il voulut la porter à mille volumes dont
quarante de religion, et parmi ceux-ci «le premier devait être l’Ancien et le Nouveau
Testament, en prenant les meilleures traductions». Plus tard il voulut la porter à 3.000
volumes, dans lesquels, disait-il, «il faudrait faire rentrer Strabon, les cartes anciennes
de Deauville, la Bible, quelque histoire de l’Église» (*).
(*) Tous ces détails ont été fournis par Barbier, fils du bibliothécaire de Napoléon. On
les trouve dans des articles de M.Mouravit, sur Napoléon bibliophile, parus dans la
Revue Iconobibliographique de 1903 à 1905.
Ce projet, en ce qui concerne la Bible, fut-il réalisé? La bibliothèque de campagne de
Napoléon 1er contint-elle le saint volume ? On peut répondre oui, et cela d’après un
document très précis, contenu dans le portefeuille du baron Fain, premier secrétaire du
cabinet de l’Empereur. Ce portefeuille, trouvé à Charleroi le 18 juillet 1815, le jour
même de la bataille de Waterloo, par un officier belge, contenait la description de la
bibliothèque de huit cents volumes que l’empereur avait fait placer dans ses bagages.
Or, le volume inscrit en tête de ce catalogue est une Bible in-18 en huit volumes,
vraisemblablement la Bible de Corbin, de 1643 (*). Le second était un exemplaire
d’Homère.
(*) Détails empruntés à la brochure Portefeuille de Buonaparte (La Haye, 1815). Voir
dans la Famille du 5 août 1900 l’article de M. J. Cart sur la Bibliothèque de campagne
de l’empereur Napoléon 1er.
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La Bible accompagna Napoléon à l’île d’Elbe. On a retrouvé une Bible italienne qu’il
lut et annota pendant son séjour dans cette île. Et la Bible l’accompagna aussi à Sainte-
Hélène, où d’après Madame de Montholon, il lut l’Ancien Testament, tout l’Évangile,
et les Actes des apôtres. Il professait une grande admiration pour saint Paul. Le général
de Montholon écrivait le 19 août 1819 : «La lecture à la mode, à Longwood, est
l’Évangile, Bossuet, Massillon, Fléchier, Bourdaloue».
Ce qui prouverait, à défaut de ces témoignages, que Napoléon avait apporté la Bible à
Sainte-Hélène, c’est que, avant de mourir, il fit choisir dans sa bibliothèque d’exil une
série de 399 volumes à l’intention du roi de Rome, et dans la quatrième caisse se
trouvait une Bible de Sacy en huit volumes in-18 (*).
(*) Napoléon bibliophile (Revue Iconobibliographique).
On sait de bonne source que des chrétiens tinrent à lui faire parvenir la Parole de Dieu
dans son exil, et que ce don ne fut pas sans résultat.
Dans l’automne de 1819, le vieil abbé Bonavita, en chemin pour rejoindre Napoléon à
Sainte-Hélène, s’arrêtait quelques jours à Londres. Un ami, qui avait fait sa
connaissance en Belgique, l’y accompagnait, et l’aidait à faire quelques achats. Cet ami
faisait partie de la Société biblique britannique et étrangère. Par son entremise, le
comité de la Société confia à l’abbé, pour être offert en son nom au prisonnier de
Sainte-Hélène, un magnifique exemplaire du Nouveau Testament, relié en maroquin
vert. L’abbé se chargea de la commission et assura son ami que l’empereur apprécierait
hautement ce livre et le lirait assidûment.
Cependant un réveil religieux, résultat de la diffusion de la Bible, s’était produit vers le
même moment à Sainte-Hélène. Non seulement les habitants de l’île, mais plusieurs
soldats de la garnison assistaient régulièrement à des réunions de prière et
d’édification. Parmi ces derniers se trouvaient quelques-uns des soldats chargés de
garder Napoléon à Longwood. Chrétiens dévoués, pleins de foi en l’efficacité de la
prière, ils priaient ardemment en faveur de leur prisonnier, demandant à Dieu de bénir
pour le salut de son âme son humiliation et ses souffrances. Aussi, avec quelle émotion
apprirent-ils, après la mort de l’empereur, que la grâce qu’ils avaient demandée pour lui
paraissait lui avoir été accordée, que Napoléon avait lu le Nouveau Testament, qu’il
n’en parlait qu’avec respect, et que dans ses souffrances, le nom du Sauveur revenait
fréquemment sur ses lèvres (*).
(*) W. CANTON, History of the British and Foreign Bible Society, page 33. Citation
des Monthly Extracts de la Société, 1841, pages 205-206.
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On lira avec intérêt la fin de l’article de M. Cart, déjà cité :
«À la date des 7 et 8 juin, Napoléon eut avec ses compagnons d’exil un long entretien
sur la religion. Il affirma avec une grande véhémence que tout proclamait l’existence
de Dieu. Avec un accent de regret, il reconnaissait ce qui lui manquait en fait de piété :
«Quelle serait donc ma jouissance, disait-il, si le charme d’un avenir futur se présentait
à moi pour couronner la fin de ma vie?»
«Cet entretien se termina d’une façon significative; l’empereur fit chercher l’Évangile,
et, le prenant au commencement, il ne s’arrêta qu’après le discours de Jésus sur la
Montagne. Il se disait ravi, extasié de la pureté, du sublime, de la beauté d’une telle
morale, et tous ses compagnons d’infortune l’étaient pareillement. Quelques jours plus
tard, exprimant l’idée qu’il pourrait arriver à une foi plus positive, il disait : «Dieu le
veuille! Je n’y résiste assurément pas, et je ne demande pas mieux; je conçois que ce
doit être un grand et vrai bonheur!»
«Voici ce qui nous parait plus significatif encore. Un jour, vers la fin de sa vie,
l’empereur, s’entretenant avec le général Bertrand, s’efforçait de lui démontrer la
divinité de Jésus-Christ; une fois admise, disait-il, cette divinité donnait à la doctrine
chrétienne la précision et la clarté de l’algèbre. «L’Évangile possède une vertu secrète,
je ne sais quoi d’efficace, une chaleur qui agit sur l’entendement et qui charme le
coeur… L’Évangile n’est pas un livre, c’est un être vivant, avec une action, avec une
puissance qui envahit tout ce qui s’oppose à son extension. Le voici sur cette table, ce
livre par excellence (et ici l’empereur le toucha avec respect), je ne me lasse pas de le
lire et toujours avec le même plaisir». — «Le Christ parle, et désormais les générations
lui appartiennent par des liens plus étroits, plus intimes que ceux du sang, par une
union plus sacrée, plus impérieuse que quelque union que ce soit. Il allume la flamme
d’un amour qui fait mourir l’amour de soi, qui prévaut sur tout autre amour. À ce
miracle de sa volonté, comment ne pas reconnaître le Verbe créateur du monde?» —
«Tous ceux qui croient sincèrement en lui ressentent cet amour admirable, surnaturel,
supérieur; phénomène inexplicable, impossible à la raison et aux forces de l’homme.
Moi, Napoléon, c’est ce que j’admire davantage, parce que j’y ai pensé souvent. Et c’est
ce qui me prouve absolument la divinité du Christ!»
«L’empereur avait cessé de parler. Le général Bertrand gardait un silence qui pouvait
passer pour un aveu tacite d’incrédulité, ou, tout au moins, de doute. Alors, Napoléon
lui adressa cette brusque apostrophe : «Vous ne comprenez pas que Jésus-Christ est
Dieu? Eh bien! j’ai eu tort de vous faire général».
«Le 5 mai 1821 devait être le jour de la mort du grand exilé. Quelques jours
auparavant, le 21 avril, il avait fait appeler son aumônier : «Je suis né, lui dit-il, dans la
religion catholique; je veux remplir les devoirs qu’elle impose et recevoir les secours
qu’elle administre!»
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«Cet acte de l’empereur mourant pourrait-il être interprété comme un désaveu de
convictions ou de vues plus élevées, plus spirituelles? En aucune façon! En tenant
compte de l’éducation reçue et des habitudes de toute une vie, nous n’en persistons pas
moins à espérer que ce grand génie n’a pas passé dans l’éternité sans avoir été mis icibas
en un contact plus individuel et plus intime avec Celui dont il proclamait si
hautement la divinité et dont il parlait en termes si magnifiques. Le poète se serait
trompé en supposant que Napoléon, agonisant sur le rocher de Sainte-Hélène, aurait
hésité à prononcer le nom du Dieu qui pardonne. Il a fait mieux encore, il lui a rendu
un admirable hommage».
8 Chapitre 5 — La Bible chez les Grands
Ce n’est pas seulement chez les rois que nous trouvons la Bible. Pendant le
quatorzième et le quinzième siècle, il n’est presque pas un château de grande maison,
en France ou dans les pays voisins, où n’ait figuré quelque Bible manuscrite enrichie
de miniatures de toute beauté. Toutes ces Bibles portent la signature des nobles qui les
ont possédées.
Une Bible porte la signature de Charles d’Albret, connétable de France, mort à
Azincourt (1415). Sur une autre on trouve les noms d’un grand nombre de princes de la
famille d’Albret, jusqu’à Henri IV. Sur une autre on lit le nom du duc de Berri (†
1416), fils du roi Jean le Bon, et le nom du duc de Nemours († 1477). Une autre Bible
appartint successivement à Jean Harpedenne, au maréchal de Vieilleville, à un
d’Epinay, à un de Villeroy, à des Habert de Montmort, au dernier duc de Bouillon (18°
siècle), à Philippe de la Tour d’Auvergne. Parmi les grands seigneurs qui ont laissé sur
leurs Bibles leur signature, ou, plus rarement, leurs armes, on peut citer encore Béraud
III de Clermont († 1426), Tanneguy du Chatel († 1449), Guillaume de La Beaume,
seigneur d’Illeins, chevalier de la Toison d’or, gouverneur de la Bresse et des deux
Bourgognes (seconde moitié du 15° siècle), Philippe sans terre, duc de Savoie (†
1497), Jean, duc de Bourbon († 1488), Pierre, duc de Bourbon, († 1503), Charles de
Croy († 1527), qui fut le parrain de Charles-Quint, Philippe de Clèves († 1528), les
Luxembourg, les Laval, les Lévis, les Villars, les Crèvecoeur, et, dans la petite
noblesse, un «honorable homme, Pierre de Costellin, chevalier» (14° siècle), qui donna
la Bible à sa mère. Une place d’honneur appartient dans cette énumération aux nobles
et aux bourgeois de Metz. Nous avons dit plus haut que l’Évangéliaire et le psautier
lorrains nous ont conservé les noms des familles d’Esch, de Barisey et de Gournay, et
que le manuscrit où les d’Esch ont inscrit des notes de toute nature constitue en
quelque sorte leur livre de famille.
Ce dernier trait n’est pas isolé. Depuis le 16° siècle, parmi les protestants, beaucoup de
parents, comme chacun sait, inscrivent dans leur Bible les événements de l’histoire de
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la famille. Mais en cela les protestants n’ont pas innové. Plus d’une fois, en effet, au
moyen âge, on voit la Bible utilisée comme livre de famille. N’est-ce pas là un des
traits les plus intéressants de l’histoire de la Bible en France?
«C’est une étude attrayante, dit M. S. Berger, que celle de tous ces blasons et de ces
devises qui, pour celui qui sait les lire, attestent que le propriétaire d’une Bible a tenu à
ce que les emblèmes de ses parents fussent joints sur les pages de sa Bible à celui de sa
femme et au sien : peut-être plus d’une Bible ainsi ornée est-elle une Bible de mariage
donnée par le mari à sa compagne.
«Telle est peut-être la grande Bible anglo-normande de notre Bibliothèque nationale
(*), où l’on voit à côté des armes du baron de Welles, très grand seigneur anglais du
14° siècle, et de sa femme Maud, fille de lord Ros, celles de leurs parents à l’un et à
l’autre. Telles sont également les Bibles des Crèvecoeur, des Lévis et des Derval. À la
fin du moyen âge, nous voyons la famille de Pompadour marquer sur les pages
blanches de la Bible, à partir de 1490 et jusqu’en 1582, toutes les naissances qui la
réjouissent. Les noms des enfants y figurent toujours accompagnés de ceux de leurs
parrains.
(*) Fonds français, n° 1
«Mais on peut remonter beaucoup plus haut. En 1341, une châtelaine bretonne,
Marguerite d’Auvajour, femme de Hervé de Léon, inscrit sur sa Bible la naissance d’un
fils. C’est un véritable acte de naissance, plus détaillé que nos actes modernes. Il se
termine par ces mots, qui sont une prière : «Qu’il vive aussi longtemps que
Mathusalem, qu’il soit sage comme Salomon, robuste comme Samson, sauvé comme
saint Pierre! Amen. Amen». Cette mère, évidemment, connaissait et aimait la Bible»
(*).
(*) S. BERGER, la Bible française au moyen âge, p. 303, 304 (chapitre: Propriétaires,
auquel sont empruntés les éléments du présent chapitre de cet ouvrage).
Mais, comme Bible de famille manuscrite, aucune n’est plus intéressante et plus belle
qu’une Bible franc-comtoise qui date environ de l’an 1500. Elle est en deux
magnifiques in-folio de 55 cm x 42 cm. Les feuilles sont d’un beau parchemin. Le
texte est en trois colonnes par page. En tête du volume I, il y a les armes de Simon de
Rye, en tête du volume II, les mêmes armes, avec celles des de La Baume. En
feuilletant la Bible, on remarque souvent, au bas des pages, de gracieuses banderoles,
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avec les noms des deux époux en belles majuscules gothiques : Simon de Rye, Jehanne
de La Baume. Parfois il s’y ajoute: Jhesus Maria, et parfois la devise: À Dieu te fie, il
faut morir. De temps en temps il y a dans les marges, à droite ou à gauche, de belles
enluminures, au milieu desquelles on remarque les initiales S et J, unies par des lacs
d’amour. Quel admirable monument d’une vie conjugale, d’une vie de famille idéale!
Mariés en 1497 au château de Marbos en Bresse, Simon de Rye et Jeanne de LaBaume
moururent, elle en 1517 et lui en 1518. Mais dans ces vingt ans ils eurent dix-huit
enfants! On le sait d’après l’épitaphe de la mère, ainsi conçue :
Elle connut douze fois les douleurs de l’enfantement, et six fois donna le jour à des
jumeaux, et répandit dans tout le monde, avec ses dix-huit enfants, un nombre infini de
petits-enfants.
Simon et Jeanne reposent tous deux, depuis bientôt quatre siècles, dans le choeur de
l’Église des cordeliers à Dôle.
Jeanne de La Baume était d’une famille où la Bible était en honneur. Son père était ce
Guillaume de La Baume, gouverneur de la Bresse et des deux Bourgognes, que nous
avons mentionné plus haut comme possesseur d’une Bible. Qui sait si ce n’est pas elle
qui eut l’idée de faire copier, en vue de l’éducation de ses nombreux enfants, la Bible
dont nous parlons? En tous cas, l’étude attentive de cette Bible ne permet guère de
douter qu’elle ait été destinée à être un instrument d’éducation.
Ainsi, on trouve la zoologie enfantine du moyen âge exposée sous forme d’un
commentaire des derniers chapitres de Job. On lit à propos de Job 40, 10, ce passage
naïf :
Unicorne, que par un autre nom se nomme rhinocéros, est une bête à quatre pieds et ait
une seule corne au front, et quelque chose qu’il en attent (atteint), ou il le balance à
terre, ou il le tresparce (transperce) et est ennemi des éliphants, car il le perce au ventre
et le fait acheoir (choir) et est de si grant force que ne peut être pris par nul art de
veneurs. Ceux qui ont écrit des natures des bêtes dient que quand on le veut prendre,
on fait orner une pucelle et s’en vient aux lieux où il est accoutumé de converser et
estent son giron (ses genoux) et quand le unicorne le sent, il s’en vient et met jus (bas)
toute sa cruauté, et met son chef sur le giron de la vierge, et puis s’endort et ainsi le
prend-on.
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On trouve aussi dans cette Bible, après la litanie qui suit le psautier, un catéchisme.
C’est le seul exemple d’un catéchisme imprimé avec la Bible, et ce catéchisme ne se
retrouve pas ailleurs. La première partie développe trois points : «La loi écrite contient
trois choses, les commandements, sacrements et promesses». Puis vient la morale, qui
débute ainsi:
Les Douze abusion du siècle. La première est le sage sans oeuvre, le vieillard sans
religion, le jeune homme sans obéissance, le riche sans aumône, la femme sans
chasteté, seigneur sans vertu, chrétien contentieux, le pauvre orgueilleux, roi félon,
évêque négligent, peuple sans discipline et peuple sans lois : par ceux est suffoquée
justice.
Citons, de la litanie, cette belle prière :
Sire Dieu, piteux et oyable, nous requérons suppliant ta débonnaireté que tu par les
mérites et intercessions de la benoite Vierge Marie… il te plaise de donner
débonnaireté à nous ici et en tous lieux ton saint ange, garde et défense, charité
mutuelle à ceux qui sont en désaccord, aux féalx (fidèles) vraie foi, et aux féalx
trépassés vie et repos perdurable, tu qui règnes avec Dieu le Père et le Fils et le Saint-
Esprit aux siècles des siècles. Amen.
Toute cette Bible est enrichie de commentaires qui ne se lisent pas ailleurs et sont
souvent excellents.
Voici le curieux commentaire sur Psaume 102, 7. Je suis comme le pélican du désert,
comme la chevotte au haut de la maison.
Notez que ici est la voix de Jésus-Christ. Le pélican est un oysel qui habite aux lieux
déserts où nul homme n’habite, lequel comme les physiciens disait occit ses poussins
après ce que ils sont nés. Mais au tiers jours il se sert de son bec ou costel et aussi par
son sang les ressuscite et nourrit. Semblablement Jésus-Christ pour la réparation de
l’humain lignage prit chair et habitait au désert de ce monde. Semblablement pour la
réparation il fut fait comme une chevotte (chouette) c’est-à-dire qu’il aima la mort. La
chevotte est un oiseau qui aime la nuit et vole toujours la nuit et non mie de jour et
habite en haut des maisons. Pourquoi Jésus-Christ dit mêmement : J’habite en haut de
la maison, c’est-à-dire entre les pharisiens… et suis fait comme la chevotte, c’est-à-dire
92
haineux à tous, car on dit que quand cet oiseau chante par la nuit que il signifie la mort
d’aucun et pour ce il est haineux à tous. Pareillement Jésus-Christ fut en la haine des
Juifs et tenaient toutes ses paroles pour excommuniées et malédictes.
Ce morceau, d’une exégèse fantastique (dont ni le moyen âge ni les catholiques n’ont
eu le monopole), est intéressant parce que nous y voyons le commentateur inconnu
donner la place centrale à Jésus-Christ et à sa mort sanglante. Puissions-nous, avec
notre sens historique plus développé, lire la Bible avec la même préoccupation d’y
entendre la voix de Jésus-Christ!
Cette Bible est ornée d’images soignées qui attestent la piété naïve du temps. Tous les
détails du volume montrent qu’il a été fait con amore. C’est une des plus belles et des
plus curieuses Bibles qui existent. Elle nous apparaît comme un monument magnifique
et touchant de l’amour que, dans tous les siècles, la Parole de Dieu a inspiré aux
fidèles, et de la place qu’elle s’est faite dans leur vie et à leur foyer (*)
(*) Ces deux volumes se trouvent à la Bibliothèque nationale, aux manuscrits (fonds
français), sous les n° 15370 et 15371. Nul ami de la Bible ne peut les feuilleter sans
émotion. — Voir, pour plus de détails: Une Bible franc-comtoise en l’an 1500, de S.
BERGER.
9 Chapitre 6 — De la fin du 12° au commencement du 14° siècle
L’ «HISTORIA SCHOLASTICA» — L’ «AURORA» — LA BIBLE DE
L’UNIVERSITÉ — LA BIBLE DE GUIART DESMOULINS
Après avoir vu la Bible attaquée par Rome, défendue par elle-même, par les
colporteurs, par les rois, par les grands, revenons aux versions bibliques pour suivre le
progrès de la traduction de la Bible en France. Nous reprenons à la fin du douzième
siècle. C’est alors que parait (en latin) la première Bible historiale, si l’on peut appeler
cela une Bible.
93
Nous ne saurions mieux faire que de reproduire une partie de l’étude de M. Ed. Reuss
sur les Bibles au moyen âge.
«La méthode adoptée plus généralement, pour ne pas dire exclusivement, depuis le
seizième siècle, celle des traductions littérales, qui n’ajoutent rien au texte primitif, ni
n’en retranchent rien non plus, cette méthode était bien rarement suivie dans les
travaux bibliques en langue vulgaire pendant la période qui nous occupe. Ce n’est
guère que dans des essais partiels que nous la voyons observée. Les habitudes
ecclésiastiques, scolastiques, pédagogiques, de ces temps-là, n’en demandaient pas
davantage, d’autant plus que les savants eux-mêmes et le clergé, qui se servaient du
texte latin, n’en faisaient qu’un usage restreint…
«À défaut de traductions littérales, le moyen âge en avait d’autres plus goûtées et plus
répandues, nous voulons parler des Bibles historiées (*), glosées et versifiées. Nous
disons Bibles, quoiqu’il fût plus commode de ne pas employer ce terme qui nous
rappelle de suite la collection complète des Écritures, tandis qu’il ne s’agit, dans la
plupart des cas, que de l’une ou de l’autre partie du recueil sacré.
(*) On dit plutôt historiales. Une Bible historiée est une Bible illustrée. Une Bible
historiale est une Bible en histoires, c’est-à-dire les histoires de la Bible.
«Les Bibles historiées forment la partie la plus intéressante de l’histoire biblique du
moyen âge, au point de vue de la science, des moeurs et de l’enseignement. Le nom
même que nous donnons à cette espèce d’ouvrages fait voir qu’il est ici moins question
de traductions proprement dites que de narrations dont le sujet est tiré de la Bible, et
nous comprenons qu’en thèse générale les parties directement didactiques du texte en
seront exclues….. Dans les livres historiques proprement dits aussi, il y a des parties
qui sont passées sous silence, par exemple les lois comprises dans le Pentateuque…..
Nous nous servons également d’ouvrages de ce genre. Mais les Bibles historiées du
moyen âge se distinguent essentiellement des nôtres en ce que, pour le fond même de
leurs récits, elles ne s’attachent pas fidèlement au texte de l’Écriture; elles aiment, au
contraire, à enrichir et à orner ce dernier par l’addition de tous les trésors de la
tradition….. Il y a plus : la Bible devant être le répertoire de toute la science historique
que l’on possédait, on y insérait, à l’endroit convenable, ce qu’on savait de l’histoire
profane des vieux temps, bien entendu avec tout aussi peu de discernement pour le vrai
et le faux que dans la partie sacrée…..
«Je passe aux Bibles glosées. L’axiome posé par notre théologie protestante du
seizième siècle, que la Bible est partout parfaitement intelligible à tout le monde, était
inconnu aux théologiens du moyen âge, qui croyaient, au contraire, qu’elle avait besoin
d’explications pour être mise à la portée du grand nombre. Ces explications pouvaient
paraître d’autant plus nécessaires que les traductions littérales même étaient dans le cas
94
d’employer un grand nombre de termes étrangers à l’usage de la vie commune….. Ces
termes, ainsi que beaucoup de faits et de rites, devaient, dans le commencement, être
interprétés, soit par d’autres plus connus, soit par des notices qui les mettaient à la
portée des moins instruits. C’est là l’origine d’un bon nombre de petites gloses insérées
dans les textes des plus anciennes versions en langue vulgaire….. Mais on ne se bornait
pas à ces explications de petite dimension. Le moyen âge aimait surtout les gloses plus
étendues, la plupart destinées à révéler le sens profond et mystique des livres saints.
Les anciens Pères avaient amassé un trésor inépuisable dans ce genre d’interprétation,
et les siècles de la décadence se contentaient généralement d’extraits plus ou moins
riches de leurs travaux. Dès avant l’époque de Charlemagne, les savants qui voulaient
ainsi travailler à l’édification des clercs s’imposaient modestement la loi de glaner dans
les livres de leurs prédécesseurs plutôt que de chercher à produire du nouveau, et
plusieurs collections de gloses ainsi compilées eurent une grande réputation jusqu’à
l’époque de la Renaissance. Nous ne saurions nous étonner que ces gloses, qui, pour
bien des lecteurs, formaient presque la chose essentielle dans la Bible, furent souvent
comprises dans le travail des traducteurs. Elles se mettaient en marge, s’il y avait là
assez de place pour elles; plus souvent on les insérait dans le texte même sans aucune
distinction, l’autorité dont jouissaient les Pères justifiant suffisamment un pareil
honneur…
«Dans plusieurs ouvrages bibliques français, les deux méthodes que nous venons de
caractériser sont combinées et en partie même suivies conjointement avec celle d’une
pure et simple traduction littérale.
«Quant aux Bibles versifiées….. la littérature biblique en langue vulgaire a
généralement commencé par des essais poétiques. L’histoire sainte tant de l’Ancien
Testament que de l’Évangile a fourni ample matière à de pieux prêtres dès le septième
siècle …..» (*)
(*) Fragments littéraires et critiques, IV, 1852.
La première Bible historiale fut l’oeuvre d’un nommé Pierre, ecclésiastique de Troyes,
en Champagne, qui devint en 1164, sous le règne de Louis VII, professeur de théologie
et chancelier universitaire à Paris. C’était un des premiers érudits de son époque. On
l’avait surnommé Comestor (*), le Mangeur, à cause de sa mémoire prodigieuse, qu’il
appliquait surtout aux choses de la Bible. Il se retira en 1169 dans l’abbaye de Saint-
Victor, et y composa son grand ouvrage, Historia scholastica, une sorte d’encyclopédie
biblique.
(*) Voici son épitaphe, composée par lui-même :
95
Petrus eram quem petra tegit, dictusque comestor
Nunc comedor. Vivus docui nec cesso docere
Mortuus, ut dicat qui me videt incineratum :
Quod sumus iste fuit, erimus quandoque quod hic est.
«Dans sa dédicace, dit M. Reuss, l’auteur dit en peu de mots qu’il entreprend d’écrire
l’histoire sainte à la demande de ses amis et collègues, qui, fatigués des recherches à
faire dans les Bibles complètes et glosées, telles qu’on les avait alors, réclamaient un
livre substantiel, sûr et facile à manier. Cédant à leurs instances, il s’est mis à l’oeuvre
en se faisant un devoir de ne pas s’écarter de la tradition des Pères, malgré les attraits
de la nouveauté; en d’autres termes, il avoue n’avoir voulu être qu’un simple
compilateur. C’est ainsi qu’il conduit le ruisseau de l’histoire depuis la cosmographie
de Moïse jusqu’à l’ascension du Sauveur, en réservant l’océan des mystères (c’est-à-dire
l’interprétation allégorique, ou, comme nous dirions aujourd’hui, le côté théologique
des choses) à de plus doctes que lui. Il annonce encore que son ruisseau fera, chemin
faisant, quelques petites rigoles ou flaques d’eau à côté de la route, par l’addition
incidente du synchronisme de l’histoire païenne» (*).
(*) Op. cit., VI, 1857.
Comestor prend donc toute la partie narrative, élaguant le reste, et l’agrémente de
toutes sortes de digressions. Il parle de tout. Il insère l’histoire ancienne dans l’Ancien
Testament et l’histoire contemporaine dans le Nouveau. Il cite Josèphe qui assure avoir
vu de ses yeux la statue de la femme de Lot; il décrit le boeuf Apis; à propos de la
création de l’homme, il réfute Platon ; à l’occasion de Samson, il parle d’Hercule et de
l’enlèvement des Sabines.
Les écrivains et les philosophes n’y sont pas oubliés à côté des rois, et les batailles et
révolutions y laissent encore de la place pour les éclipses et les aérolithes. Il donne
l’étymologie de chaque mot. Voici un passage sur le soleil et la lune.
96
Et est li solaus (sol quasi solus lucens) apelés solaus aussi com seus (seul) luisans, car
il luist seus. Et li lune (luna quasi luminum una) est appelée lune aussi com des
lumières une. Li solaus et la lune, sont apelé grant luminaire pour le grandeur qu’ils ont
es corps et en lumière, et en regart des étoiles. Car ils sont si grant c’on dist que li
solaus est VIII fois plus grant que li terre. Et si dist on que lune est plus grande que li
terre. Par le lune et les estoiles vaut Dieu enluminer le nuit, qu’elle ne fust trop laide, et
pour chou que chie (ceux) qui vont par nuit, si com maronnier (marinier) et autre
erreur de nuit, eussent aucune (quelque) clarté.
Voici, dans la Bible de Comestor, un des passages les plus importants de l’Écriture,
l’Oraison dominicale. Cette citation donnera une idée de la méthode suivie. La
traduction est de M. Reuss.
Dans ce sermon, le Seigneur inséra l’Oraison dominicale qui a huit parties. La
première est une captation de bienveillance. Elle est suivie de sept demandes adressées
à Dieu le Père, que nous prions de nous donner notre pain supersubstantiel, c’est-à-dire
le Fils. Car Christ aussi nous a enseigné de prier Dieu en son nom. Les trois premières
demandes regardent la vie future. Ainsi que ton nom soit sanctifié, c’est-à-dire affermi
en nous. Dans cette vie, le nom du Père est pour ainsi dire mobile chez les enfants. Car
Judas aussi fut une fois enfant de Dieu, et une fois il ne le fut pas. C’est pour éloigner
cette possibilité que l’apôtre a dit: J’ai peur de n’être moi-même pas trouvé à l’épreuve.
C’est dans la patrie que se montrent les enfants, et Dieu sera invariablement leur père.
Que ton règne vienne, c’est-à-dire pour te voir, de manière que ce soit un règne dans le
règne. Que ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel, cela veut dire : de même
que l’Église céleste ne peut rien vouloir que ce qu’elle sait être ta volonté, de même
celle qui combat encore sur la terre doit y être soumise. Les quatre qui suivent
regardent l’état militant (militiam) de la présente vie. Donne-nous aujourd’hui notre
pain supersubstantiel, c’est-à-dire au-dessus de toutes les substances, et qui est notre
pain sur l’autel. Ou bien ce sont deux mots dans ce sens. Donne-nous aujourd’hui dans
le temps présent notre pain, savoir Christ qui est le propre des fidèles et cela pardessus
le pain ou en dehors du pain substantiel, c’est-à-dire nécessaire pour notre
entretien, comme il y avait : donne-nous les deux pains, celui de l’âme et celui du
corps. Luc a mis quotidien, ce qui est expliqué simplement de la nourriture. Le grec a
epiousion, l’hébreu, sogolla, c’est-à-dire principal ou excellent ou particulier. Peut-être
que Luc en voyant que Matthieu avait sogolla qui veut dire particulier a-t-il dit
quotidien. Puis le traducteur grec de Matthieu, voyant qu’il avait dit sogolla, ce qui
veut dire excellent, mit epiousion. Les trois suivantes sont claires. Amen. En hébreu on
met à la fin un de ces trois mots, amen, sela, salem, qui signifient vraiment, toujours,
paix.
97
C’était, on le voit, comme le crépuscule de la critique biblique. Cet ouvrage, paru vers
1180, eut une vogue extraordinaire. «Pierre Comestor, dit M. S. Berger, avait au plus
haut degré le sens populaire et le sens de l’histoire. Il avait su choisir heureusement ses
extraits, mais surtout il avait saisi avec beaucoup de finesse le lien qui unit la Bible à
l’histoire profane comme à l’histoire de l’Église» (*1). Le succès de l’Historia
scholastica fut tel qu’on n’appelait plus son auteur que le Maître, le maître en histoires.
Délayée, tronquée, la Bible conservait encore sa puissance unique de rayonnement.
Après l’invention de l’imprimerie, cet ouvrage fut un des premiers imprimés à cause
des bénéfices que l’on escomptait, et qui ne manquèrent pas. Il fut édité à Reutlingen, à
Augsbourg, à Strasbourg, à Haguenau, à Cologne, plusieurs fois à Paris et à Lyon, et
même à Venise en 1728 (*2)
(*1) Op. cit., p. 187.
(*2) Les manuscrits de l’Historia scholastica sont presque sans nombre, tant en
province qu’à Paris. Mentionnons entre autres à la Bibliothèque nationale, au fonds
latin, le manuscrit 16.943, qui est daté de 1183 (un des plus anciens, sinon le plus
ancien), et les manuscrits 5.096-5121, 5.502-5.505, du 13° siècle.
Le texte ci-dessus est un fac-similé, reproduit d’après une planche de la Paléographie
de M. Prou (Picard, éditeur, 82, rue Bonaparte, Paris), d’un fragment du chapitre 118
de l’Historia scholastica de Pierre Comestor, emprunté au manuscrit de 1183 (voir
page précédente, note 2). En voici la transcription et la traduction.
TRANSCRIPTION
[1] -puli, donec clarificatus est Jesus. Quod gloriose [2] susceptus Dominus flevit
super civitatem. [3] Et cum appropinquaret Jesus ad des- [4] -censum montis oliveti,
multi des- [5] -cendentium cum eo substernebant [6] vestimenta sua in via, alii
cedebant rames de [7] arboribus et sternebant in via. Turba autem [8] multa que
venerat ad diem festum et pueri [9] et plebecula Hierosolomorum tollentes ramos oli-
[10] -varum processerunt ei obviam. Et qui precede- [11] -bant et qui sequebantur,
clamabant Osanna [12] filio David. Et est Osanna ebreum verbum composi- [13] -tum
ex corrupto et integro. Osi enim sonat [14] salva vel salvifica ; anna est interjectio
98
obsecran- [15] -tis sicut pape ammirantis; que quia in la- [16] -tino eloquio non
habetur, pro ea posuit Hieronimus [17] noster «obsecro». Est Osanna quasi osi anna,
salva [18] obsecro, et est una dictio, ut diximus, vel due [19] per elirim (*) prolate.
Filio est una dictio et construetur…..
(*) Faute de copiste, pour elipsim.
TRADUCTION
Les disciples….. jusqu’à ce que Jésus fût glorifié.
De ce que le Seigneur, glorieusement engendré, pleura sur la ville.
Comme Jésus s’approchait de la descente du mont des Oliviers, beaucoup de ceux qui
descendaient avec lui étendaient leurs habits sur la route. D’autres coupaient des
branches d’arbres et les étendaient sur la route. Mais une foule nombreuse était venue
pour le jour de la fête, et les enfants et le menu peuple de Jérusalem portant des
rameaux d’oliviers marchaient devant lui. Et ceux qui marchaient devant, et ceux qui
suivaient, criaient : Osanna au fils de David. Et Osanna est un mot hébreu composé
d’un fragment et d’un entier. Osi, en effet, veut dire sauve ou conserve; anna est
l’interjection de l’adjuration comme papae celle de l’étonnement; pour cette
[interjection et] parce qu’elle n’existe pas dans la langue latine, Jérome a employé notre
«obsecro». Osanna est comme Osi anna, sauve, je t’adjure, et c’est une seule
expression, comme nous avons dit, ou deux [expressions] produites par ellipse. Filio
est une seule expression et est construite…..
À côté de Comestor, il faut citer Pierre de Riga, chanoine de l’abbaye de Saint-Denis à
Reims, mort en 1209, auteur d’un poème biblique latin de quinze mille vers. Il l’appela
Aurora, soit parce que son oeuvre, où il cherchait à éclairer le sens historique par le
sens allégorique, devait dissiper les ombres et les obscurités du texte, soit parce que,
n’ayant pu arriver qu’avec beaucoup de peine à la fin de son travail, il disait à son
oeuvre, en quittant ce monde, ce que l’ange disait à Jacob : Aurora est, dimitte me
(Laisse-moi aller, car l’aurore se lève). Quel labeur! et quelle joie dans la perspective
99
du repos ! Son ouvrage fut complété par Gilles, de Paris, qui fut précepteur de Louis
VIII.
Moins connue aujourd’hui que l’Histoire scolastique, cette oeuvre a eu, durant le
moyen âge, une vogue presque aussi grande. Plus d’un demi siècle après avoir paru,
elle était encore entre les mains de tous les écoliers. Ce qui le prouve, c’est que Roger
Bacon (1210-1294) s’exprimait ainsi au sujet de cette popularité, qu’il déplorait :
«Il serait bien préférable de faire réciter aux enfants et de leur faire écrire en prose,
non pas toute la Bible, mais les Évangiles, les épîtres et les livres de Salomon» (*). Le
rôle exagéré que jouait l’allégorie dans cet ouvrage suffirait à justifier l’opinion de
Bacon.
(*) Abbé TROCHON, Essai sur l’Histoire de la Bible, p. 60 et 61. L’Aurora se trouve à
la Bibliothèque nationale, fonds latin, n° 10321, 16244, 16703, etc.
Entre 1226 et 1250, sous le règne de saint Louis, paraît la première traduction
proprement dite de la Bible en français, la Bible de l’Université de Paris (*), traduite
par plusieurs auteurs restés anonymes. Voici un spécimen de son style :
(*) Manuscrit 899 (fonds français) de la Bibliothèque nationale. Cette copie date de
l’an environ 1250. Elle est incomplète. Les n° 6 et 7 du même fonds sont une copie
complète, mais postérieure. Les citations qui suivent sont empruntées au manuscrit
899.
Genèse 22. Après que ces choses furent fetes, Dex essaia Abraham et il dist :
Abraham! Abraham! II respondi : Ge suis ci. Pren, fist Dex, Ysaac ton fill que tu
aimes, et va en la terre de promission, si me le sacrefie sus une des montaingnes que je
te monstrerrai. Abraham se leva de nuiz, si appareilla son asne et mena o lui II vaslez
et Ysaac son fils. Et quant il ot copez les fuz a fere le sacrifice, il ala au leu que Dex li
avoit comande. Quand vint au tierz jour, il leva les eulz, si vit le leu de loing. Il dist à
ses serjanz : Attendez ci o l’asne, et ge et li enfes irons bon erre trusque ça devant, et
quant nos aurons aore nos retornerons à vos. Il porta les fuz del sacrefice, et les mist
sur Ysaac son fill, et il portoit en ses mains le feu et le glaive. Et si comme ils alloient
ensemble, Ysaac dit à son pere : Beau père! Il respondi : Fill, que veulx tu? Vez cï, ditil,
le feu et les busches. Ou est ce que nos devons sacrefier? Abraham dist : Filz, Dex
porverra bien le sacrefice.
100
Luc 15. Uns hom avoit II filz. Li plus juenes dist à son pere : Pere, done moi ma
porcion del chatel qui m’afiert. Et li peres divisa sa substance, et dona à celui sa part.
Et dedenz brief tens, toutes choses assenblees ensemble, li plus juenes filz ala fors del
païs en loingtienne region, et despendi iluec sa substance en vivant luxurieusement o
les foles femmes. Et apres ce qu’il ot tout folement despendu, il fu famine en cele
region. Lors comença il a avoir sofrete. Et il ala et s’acovenança a I citoiens de cele
region, et il l’envoia en sa vile por pestre les porceaus. Et il covoitoit a emplir son
ventre de ce que li porcel menjoient et nus hom li donoit. Et il, reperant a soi meismes,
dist : O, tant de serjanz ont habondamment del pain en la meson de mon pere, et ge
peris ici de faim! Ge m’en partirai d’ici, et irai a mon pere, et li dirai . Pere, ge ai pechié
devant Deu et devant toi, ge ne suis pas dignes que ge soie apelez tes filz, mes fai moi
come a un de tes serjanz mercenneres (Serjanz mercenneres est serjanz qui est
acovenancie a servir desi a terme nomme por le loier qu’il en doit recevoir). Et cil se
leva et vint a son pere. Quand il estoit encore loing, son pere le vit, et fu meuz de
misericorde (ce est a dire il ot pitie de lui ot fut meuz de cuer a fere li misericerde) et il
acorut et li chaï sor le col, et le besa. Lors li dist li filz : Pere, je ai peschié devant Deu
et devant toi, ne ge ne sui ja mie dignes d’estre apelez tes filz. Lors dist li peres a ses
serviteurs : Aportez tost avant la plus chiere vesteure, et le vestez, et li metez anel en
sa main, et chaucement en ses piez et amenez le veel engressie et l’ociez, et menjons et
fesons feste. Car icist mien filz avoit este mort, et il est revescuz, et il estoit perduz, et
or est retrovez. Et tuit comencierent a mengier.
La traduction est inégale et témoigne parfois d’un certain sans gêne. Le traducteur fait
des aveux naïfs :
Exode 10, 4. Ge amenrai demain par toute la contrée mes bestes qui sont appelées
locustes en latin, et ge ne sais pas le françois.
Cette Bible jouit auprès de la noblesse d’une faveur si considérable qu’elle eut, comme
les chansons de geste les plus en honneur, des rajeunissements successifs.
C’est dans cette Bible qu’apparaît pour la première fois la division en chapitres, due à
Étienne Langton de Cantorbéry (mort en 1228), qui enseigna à Paris et fut chanoine de
Notre-Dame.
101
À la fin du treizième siècle, en 1289, sous le règne de Philippe le Bel, paraît une
nouvelle traduction française de la Bible, celle de Guiart des Moulins, chanoine de
Saint-Pierre-d’Aire, en Artois (aujourd’hui dans le Pas-de-Calais). Il entreprit ce travail
sur les instances d’un ami, «pour faire entendre aux personnes laïques les histoires des
Écritures anciennes et occuper les clercs à sainte étude au sortir des offices». C’est une
Bible historiale et glosée.
Voici quelques lignes de sa préface :
Pour ce que le diable qui chaque jour empêche, détourne et souille les coeurs des
hommes par oisiveté et par mille lacs qu’il a tendus pour nous prendre… ne cesse de
guetter comment il nous puisse mener à pécher, pour nos âmes entraîner en son puant
enfer avec lui, il est de notre devoir à nous clercs et prêtres de la sainte Église qui
devons être lumière du monde, que nous, après nos heures et nos oraisons, nous nous
exercions à quelque bonne oeuvre faire… Si devons sur toute chose fuir l’oisiveté et
nous exercer toujours à faire quelque bonne oeuvre qui à Dieu plaise et au diable soit
contraire et ennuyeuse.
L’ouvrage commence par un prologue sur le triple sens de l’Écriture, où l’Écriture est
l’objet d’une belle comparaison.
En palais de roi et d’empereur appartient qu’il y ait trois mansions, un auditoire où il
fait ses jugements et donne à chacun son droit, une chambre en laquelle il repose, une
salle en laquelle il donne ses mangers. En cette manière, l’empereur qui commande au
vent et à la mer, a le monde pour auditoire, où toutes choses sont faites à son
commandement et à sa volonté. De quoi il est écrit : Coelum et terram implebo, et
selon ce il est appelé sire.
Là est notre Seigneur. L’âme du juste il a pour chambre. Car il se délecte à reposer en
lui et être avec les fils des hommes. Et selon ce il est appelé époux, ou l’âme de chacun
juste épouse.
La sainte Écriture a il pour salle en laquelle il abreuve et enivre les siens et les rend
sobres. De quoi il est écrit : In domo domini ambulabimus. Nous allons ensemble et
d’un accord en la maison de notre Seigneur. C’est en la sainte Écriture.
Puis il continue (nous résumons) : cette salle a trois parties, fondement, paroi,
couverture. Ainsi dans l’Écriture l’histoire est le fondement ; la paroi, c’est l’allégorie;
la couverture, c’est la tropologie, qui fait entendre clairement ce que l’allégorie dit
102
obscurément, qui montre ce que nous devons faire par l’exemple de ce qui devant est
fait au fondement.
Ceci est bien recherché, mais il est intéressant de voir l’auteur aboutir ainsi à
l’application morale.
La traduction de Guiart tient le milieu entre la Bible de Comestor et celle de
l’Université de Paris. Elle est plus sobre que celle du maître des histoires, quoique
Guiart conserve le passage sur le soleil et la lune. La partie biblique est augmentée, les
additions profanes sont diminuées.
Guiart ajouta à l’oeuvre de Comestor un Job abrégé et les Proverbes. Il ne traduisit pas
le psautier, parce qu’il l’était déjà. Voici un spécimen de sa traduction
Exode 20 : Je sui Nostre Sires tes Dieux, qui te menay hors de le terre d’Egypte et de la
maison de servage. N’aies mie aultres dieux que mi… Ne fai nules ydoles…, et si ne fai
nulle sanlanche du chiel la deseure ne de la tere cha desous ne des coses qui sont es
ewes, et ne les aeure mie.
Je sui Nostre Sires tes Dieux, fors et jalous, et visitans les pechies des peres sour les
fieux tressi en le tierche et quarte generation de cheux qui me heent, et faisans
misericorde a cheux qui m’aiment et guardent mes commandemens… Tu ne prendras
mie le non de ten Dieu en vain… car Nostre Sires ne laissera mie sans vengier celui qui
juerra le non de Nostre Seigneur sen Dieu pour nient. Souviegne toi de saintefier et
guarder le jour de samedi. Tu ouverras vi jours en la semaine, et le vii ème jour du
sabbat Nostre Seigneur ten Dieu ne feras tu nule oevre, ne tes fieux, ne ta fille, ne tes
sergans, ne t’auchiele, ne tes chevaux, ne sus estraignes qui soit en ta maison…
Luc 15 : De rechief uns hom eut II fieux, et li plus joues dist au pere : Done me me
partie de men avoir. Et li peres partit tantost à ses enfans. Et en pau de jour aprez,
assanla li plus jones tout sen avoir, si s’en ala hors du païs molt loïng, et despendi tout
sen avoir en mauvaise vie et orde et en luxure. Quant il eut tout despendu, une grant
famine vint el païs le u il habitoit, si commencha a avoir disette. Dont se lieva il pour
servir a ung bourgois du païs, et il le mena en une sieue villette garder et paistre ses
porcheaus, et li chetis par grant famine convoitoit a emplir son ventre de le viande que
li porchiel mangoient, mais nulz ne l’en donnoit. Dont revint il a lui meisme, si dist :
Ha las, com grant plente de sergans il a en le maison men pere, qui habondent en grant
plente de pain, et je peris chi de faim! Je m’en irai a men pere et lui dirai : Peres, j’ai
pechiet ou chiel et par devant ti, je ne suis mie dignes d’estre appellés tes fieux, fai me
en te maison aussi com ung de tes sergans. Dont s’en a la il a son pere, et ainsi qu’il
103
estoit encore auques loing, ses peres le vit venir, si le connut, si en eut grant pitié et
courut a lui et chaï sour sen col et le baisa. Dont lui dist ses fieux : Peres, j’ai pechiet
on chiel et par devant ti, je ne sui mie dignes d’estre appelés tes fieux. Dont dist li
peres a ses sergans : Apportez tost avant une nueve robe, si le vestes et lui mettés ung
anel ou doit et auchementé en ses piés, et amenés ung veel encrassiet et l’ochies, si le
mangeons a joie. Car mes fieux qui estoit mors est ravesquis, il estoit peris, ore est
trouves. Lors alerent il mangier a grant feste.
Voici, relevés par Al. Reuss dans l’exemplaire de la Bible de Guiart qui se trouve à la
bibliothèque de Strasbourg, deux exemples des gloses du moyen âge. Tous les
exemplaires ne contiennent pas les mêmes gloses
Genèse 3, 18 : À cele eure meismes que adam pecha. Ce fu a eure de midi. A cele eure
meismes fu notre sires penduz en la croix pour reacinbre (racheter) le pechie & leure
que adam fut mis hors de paradis ce fut a nonne. A cele heure souffrir ih’ucrist mort
por ouvrir nos paradis qui nos estoit clos de adam.
Genèse 3, 19: La t’re fu maudite & non pas leue : por ce que home mania du fruit de la
t’re seur deffans, mes il ne but pas de leue & por ce que par eue ce est le baptesme par
quoi li pechiez deuoiz estre lauez qui fu fet du fruit de la t’re, & ainsi les bestes de la
t’re on plus de maudicous que celes des eues, por ce que il vivent de la t’re qui fu
maudite & de ce avint il que ih ‘ucrist apres sa resurrection mania du poisson & ne
mania pas des bestes de la t’re.
Cette dernière glose est d’Alcuin.
Moins de dix-huit ans après son apparition, la Bible de Guiart fut complétée d’après la
Bible de l’Université de Paris. Chose curieuse, ce manuscrit (*) complété a été écrit par
un prisonnier. Il porte cette suscription
En l’an 1312, cet ouvrage a été transcrit par Robert de la Marche, clerc, dans une
prison de Paris, dont veuille le délivrer le Dieu qui rend justice aux bons! Amen, Te
Deum laudamus.
104
(*) II est au Musée britannique. I A XX.
Ainsi, au quatorzième siècle, on employait à copier la Bible un clerc détenu. En marge
du manuscrit on trouve des notes d’une écriture différente de celle du copiste : c’étaient
les commandes de miniatures. Voici celle qui précède le livre de Daniel. Elle trahit les
conceptions naïves et enfantines de l’époque : «Un saint en une fosse o deux lions et
qui gratte les testes aus lions».
Patronnée à ses débuts par les souverains de France, cette Bible eut, à la fin du
treizième siècle, un crédit sans égal. «C’est en sa compagnie, dit M. S. Berger, que la
Bible du treizième siècle, celle de l’Université, a fait sa fortune». «On peut placer ce
livre, dit un autre savant, M. Berger de Xivrey, parmi ceux qui ont obtenu le plus de
succès, puisqu’il fut la lecture de tout le monde en France pendant quatre siècles» (*1).
On s’en servait à Genève quand les Réformateurs y arrivèrent (*2)
(*1) Étude sur le texte et le style du Nouveau Testament, p. 52.
(*2) Les numéros 152, 155, 160, de la Bibliothèque nationale, et le numéro 532 de la
Bibliothèque Mazarine, ainsi que le n° 19 D III de la Bibliothèque du Musée
britannique, sont des exemplaires de la Bible de Guiart Desmoulins. Le roi
d’Angleterre Édouard IV posséda un exemplaire de cette Bible en quatre volumes, dont
un est perdu et dont les trois autres sont au Musée britannique (18 D IX et X, et 15 D
I).
Mentionnons encore, au treizième siècle (*1), une traduction, ou plutôt une paraphrase
du psautier en français, vers 1210, par Pierre, évêque de Paris (*2)
(*1) Abbé TROCHON, op. Cit., p. 76-80.
(*2) Bibliothèque Nationale, manuscrits français, 1761.
À la fin du siècle, un autre psautier, traduction littérale, sans gloses (*)
105
(*) Ibid., 2431.
À la fin du siècle, la traduction des épîtres et des évangiles qu’on lit à l’office divin,
faite pour Philippe le Hardi, qui n’entendait pas le latin, par son confesseur, le frère
Laurent, un dominicain.
Un résumé, en latin, des récits bibliques, intitulé Virtutum vitiorumque exempla ex
universo divinae scripture promptuario desumta, oeuvre de Nicolas de Hanapes, qui
mourut patriarche de Jérusalem en 1291. Cet ouvrage, qui comptait cent trente-quatre
chapitres, fut extrêmement populaire. Après l’invention de l’imprimerie, il fut imprimé
sous le nom curieux de Biblia pauperum (Bible des pauvres), sans doute parce que ces
récits, très résumés, étaient vite lus et facilement compris, et parce que les éditeurs,
pour en rendre l’usage plus commode, les avaient rangés par ordre alphabétique.
Nous dirons un mot, en terminant ce chapitre, des travaux dont le texte biblique fut
l’objet au treizième siècle (*)
(*) Abbé Trochon, op. cit., p. 66, sg.
Vers 1226, l’Université de Paris fit réviser le texte de la Vulgate, et les Dominicains
firent, à leur tour, réviser le texte des Bibles de leur Ordre en 1236 et en 1248. Le
travail se fit sous la direction de Hugues de Saint-Cher. Les Franciscains se livrèrent à
des travaux semblables sous la direction du grand Roger Bacon. Ce dernier insistait sur
la nécessité de l’étude de l’hébreu et du grec, et jugeait sévèrement les papes qui ne
s’étaient pas préoccupés, comme le pape Damase, de faire faire, dans l’intérêt des
fidèles, de nouvelles traductions des Écritures. Ces travaux de révision du texte
biblique donnèrent naissance aux Correctoria Bibliae, commentaires critiques sur les
variantes, les divisions, les particularités grammaticales du texte. Les Franciscains
avaient leur Correctorium, les Dominicains avaient le leur (*). Il y avait le
Correctorium de Sens.
(*) Bibliothèque Nationale, manuscrits latins, 15554.
106
C’est aussi au treizième siècle que paraissent les premières concordances bibliques. On
les doit à Hugues de Saint-Cher. C’est lui qui se proposa, le premier, de rassembler
tous les textes où un même mot est employé, et de les disposer dans un ordre
alphabétique. Cinq cents frères prêcheurs l’aidèrent dans ce travail.
En 1250, Hugues de Saint Cher donna une nouvelle édition de son travail, où les textes
n’étaient plus seulement indiqués, mais reproduits en entier (*).
(*) C’est la Concordantia anglicana, ainsi nommée parce qu’elle fut principalement
l’oeuvre des Dominicains anglais, qui résidaient alors à Paris.
Ce savant composa un commentaire, les Postilles (*) sur toute l’Écriture sainte, qui, de
1498 à 1669, fut imprimé onze fois.
(*) Sans doute du latin post illa, parce que les commentateurs commençaient par ces
mots leurs diverses gloses.
10 Chapitre 7 — 14° siècle — La Bible de Jean de SY — La Bible de Raoul
de Presles
Au quatorzième siècle, la Bible a été traduite plusieurs fois en langage picard, comme
l’attestent divers fragments de manuscrits.
Dans la première moitié de ce siècle parait une traduction de la Bible en anglonormand
(*).
(*) N° 1 des manuscrits français de la Bibliothèque nationale.
Puis vient la traduction de Jean de Sy, faite sous les auspices de Jean le Bon, et
qu’interrompit la bataille de Poitiers. C’est grand dommage, car, dit M. Berger, «ce que
nous en avons est si remarquable que le moyen âge n’en aurait pas produit qui lui fût
107
comparable, si elle eût été achevée» (*1). Le fragment qui nous en reste est de 1355
(*2). Il ne comprend que le Pentateuque, sauf les sept premiers chapitres de la Genèse.
Voici deux fragments de cette traduction :
(*1) Op. cit., p. 238.
(*2) No 15397 des manuscrits français de la Bibliothèque nationale.
Genèse 22, 1-10 : Lesquels choses puis que elles sont faites (c’est ces aliances), Diex
tempta Abraham et dist a lui : Abraham, Abraham ! Et il repondi : Je sui. Et il li dist :
Oste ton enfant un né, que tu aimes, Ysaac, et va en terre de vision et la l’offre en
sacrifice sus une des montaingnes que je te arai monstrée. Doncques Abraham, soy
levant de nuit, encella son asne menant avec soi II varlés et Ysaac son fil. Et comme il
eust trenchie des busches pour le sacrefice, il ala ou lieu ou Dieu li avait commande.
Mais au tiers jour, eslevez ses iez, il vit loing I lieu et dist a ces enfans : Attendes ci
avec l’asne, je et li enfens jusques la hastans, puis que nous aurons la aoure (adoré),
nous retournerons a vous; et porta les busches du sacrefice, il les mist sur Ysaac son
fil, mais il portoit en ses mains le feu et l’espee. Et comme eulx II allassent ensemble,
Ysaac dist à son père : Pere mi, et il, respondens, dit Fil, que vueus tu ? Et il dist :
Vesci feu et busches, et ou est la victime du sacrefice? Abraham li dist : Diex porverra
a soy la victime du sacrefice, mi fil. Donc ils aloient ensamble, et vindrent au lieu que
Diex li avoit monstre, ouquel il edefia I autel et composa et ordena les busches dessus,
et comme il eust lie ensamble Ysaac, il le mist sus le moie desbusches et estandi la
main et prit le glaive a ce qu’il immolast son fil…
Nombres 16, 20-34 : Et nostre Sire dit à Moyse commande à tout le pueple quil soit
separes des tabernacle Chore Dathan et Abyron. Et Moyse se leva et sen ala a Dathan
et Abyron et mile guens le plus mellars disrael et dist a la tourbe : ales vous en des
tabernacles des hommes sans pitié, et ne vueilles touchier les choses qui appartiennent
a eulx que vous ne soies envelopes en leurs pechïes, et comme ils sen fussent ales de
leur tabernacles par le circuil Dathan et Abyron issus hors estoient alentree de leur
pavillons avec leur femmes et leur enfans et toute leur frequence c’est leur famille : Et
Moyse dist en ce vous sares que notre sire mait envoie que je feisse toutes ces choses
que regardes, et que je ne les ai pas de propre cuer pronuncees. Se il seront mors de
mort acoustumees des hommes, et plaie les ara visite de laquele et les autres suelent
etre visites nostre sire ve mara pas envoie. Mais si nostre Sire ara fait nouvelle chose
que la terre ouvrans se bouche les englotisse et toutes les choses qui a euls
appartiennent et vivens seront descendus en enfer. vous sares qu’il aront blasme notre
Seigneur. Donc tantost comme il cessa a parler la terre est derrompue dessous leur
piez, et ouvrans la bouche devora iceuls avec leur tabernacles et toute la substance
108
d’iceuls, et descendirent vivens en enfer couverts de terre et périrent du milieu de la
multitude, mais toute Israel qui est par environ senfoui pour la clameur des perissans…
À la fin du quatorzième siècle, en 1377, parait une nouvelle traduction. Trois traits en
font une Bible unique. Elle fut faite sur l’initiative d’un roi, Charles V. Elle fut faite par
un laïque, Raoul de Presles, avocat au Parlement de Paris. Et ce qui attira l’attention du
roi sur cet avocat et le désigna à son choix, ce fut un traité composé par lui contre le
pouvoir temporel des papes! Ce traité, écrit en latin, plut tellement au roi qu’il pria
Raoul de Presles de le traduire en français (*). Lorsqu’il lui demanda d’entreprendre la
traduction de la Bible, Raoul de Presles hésita longtemps avant de se décider. Voici un
extrait de sa préface, vraiment exquise. On verra comment il s’excuse d’avoir osé, lui
laïque, entreprendre une telle oeuvre.
(*) E. PETAVEL, Op. cit., p. 44.
Mon très souverain et très redoubté Seigneur, quand vous me commandâtes à
translater la Bible en français, je mis en délibération lequel serait plus fort à moi ou du
faire ou du refuser. Car je considérais la grandeur de l’oeuvre et mon petit engin, d’une
part, et, d’autre part je considérais qu’il n’était rien que je vous pusse ni dusse refuser.
Je considérais de rechef mon âge et l’adverse fortune de ma maladie… Mais tandis que
je débatais ceste question en moi-même, je me recordai que j’avais lu en un livre que
nature humaine est comme le fer, lequel, si on ne le met en oeuvre, il s’use, et si l’on
n’en use point, il s’enrouille et se gate. Et toutefois se dégate il moins quand l’on en use
que quand l’on le laisse gésir. Et pour cette cause l’entrepris et aimai mieux à moi user
en exercitant que moi consumer en ociosité… Et ne tiens nul à arrogance ce que je l’ai
entrepris; car votre commandement m’en excusera en tout et pour tout. Après je
supplie à tous… qu’ils veuillent supporter mes deffautes, et ce qu’ils y trouveront de
bien, ils le veuillent attribuer à Notre Seigneur duquel tout bien vient.
Voici quelques extraits de la traduction de Raoul de Presles:
1 Samuel 3 : Samuel doncques admenistroit a Nostre Seigneur devant Hely, et la
parolle de Nostre Seigneur estoit precieuse, ne n’estoit point, en ce temps, de vision
manifeste. Or advint que ung jour que Hely se gisoit en son lit, et sa veue estoit
troublée, ne povoit voir la lumière de Nostre Seigneur avant qu’elle feust estainte. Et
Samuel se dormoit ou temple de Nostre Seigneur ou estoit l’arche, et Nostre Seigneur
109
l’appela… Lors entendi Hely que Nostre Seigneur appelloit l’enfant, si ly dit : Va, dist
il, et te dor, et se l’en t’appelle plus, tu diras : Sire, parle, car ton sergent te oit.
Matthieu 5, 1-12 : Et quant Ihesuscrit vit les tourbes, il monta en une montaigne, et
quant il se fut assis, en ouvrant sa bouche, que par avant l’avait ouverte en la loy par la
bouche des Prophetes, selon ce que dit monseigneur saint Augustin sur ce pas, et les
ensoignoit en disant : Ceulx qui sont poures d’esprit sont beneures, car le royaume des
cieulx est à eulx. Ceulx qui sont debonnaires sont eureux, car ceulx cy possideront la
terre. Ceux qui pleurent pour leurs pechies par vraie contriccion sont beneures, pource
qu’ils seront confortes.
Ceulx qui desirent justice, aussi comme ceulx qui ont faim et soif desirent a menger,
sont beneures, pource qu’ils seront saoules. Ceulx qui sont misericors seront beneures,
pource qu’ils oront misericorde. Ceulx qui ont le cuer net seront beneures, pource qu’ils
verront Dieu. Ceux qui sont paisibles sont beneures, pource qu’ils seront appellez filz
de Dieu. Ceulx qui souffrent persecucion pour justice sont beneures pource que le
royaume des cieulx est leur. Vous seres bieneures quant les gens vous maudiront et
diront tout mal contre vous en menttant, pour moy. Esleesses vous et vous esjouissez
en ce jour, pource que vostre loyer est grand es cieulx. Car ainsi persecuterent ilz les
Prophetes qui furent devant vous.
Voici l’Oraison dominicale:
Vous prieres donc par ceste maniere : Nostre Pere qui es es cieulx, ton nom soit
sainctifie. Ton royaume adviengne. Ta voulente soit faitte aussi en la terre comme ou
ciel. Donne nous aujourd’uy nostre pain supersustanciel, qui seurmonte toute vie
corporelle et donne vie pardurable. Et nous laisse noz debtes, si comme nous les
laissons à nos debteurs. Et ne nous maine pas en temptacion, mais nous delivre de mal.
Ainsi soit il (*).
(*) Il y a plusieurs exemplaires de la Bible de Raoul de Presles à la Bibliothèque
nationale. En particulier les n- 153, 158, 20065 et 20066 (deux superbes volumes de
près d’un demi-mètre de hauteur, le plus bel exemplaire de cette Bible), 22885 et
22886 (Fonds français).
110
Chose remarquable, l’oeuvre biblique accomplie en France au quatorzième siècle fut
invoquée en Angleterre comme une raison de laisser libre cours à la Bible. En 1390,
un bill présenté au Parlement proposait d’interdire la Bible de Wiclef. Le duc de
Lancaster combattit ce bill en termes énergiques, et dans son discours invoqua
l’exemple de la France : «Nous ne voulons pas, dit-il, devenir la lie des nations, car
nous voyons d’autres peuples posséder la loi de Dieu dans leur propre langue» (*).
(*) Introd. de Horne, t. V, p. 82. Cité par E. Petavel, Op. cit., p. 51.
11 Chapitre 8 — 15° siècle : Le Nouveau Testament de Barthélémy Buyer
— La Bible de Jean de Rely
Vers le milieu du quinzième siècle, Gutenberg invente l’imprimerie. En 1456, le
premier livre imprimé sort de presse, et ce livre c’est la Bible, la Bible latine (*1). En
1469 se fonde la première imprimerie qu’on ait vue à Paris. Sept ans après, en 1476,
paraît la première Bible imprimée (*2) en France. C’était une Bible latine. Il fallut
encore attendre environ vingt ans pour voir paraître, sur l’initiative de Charles VIII, la
première Bible imprimée en français. Mais vers 1476, un simple particulier, un
provincial, devance le roi, et imprime le Nouveau Testament à Lyon. Ce particulier
était Barthélemy Buyer. En 1472, il attira chez lui un imprimeur liégeois, Guillaume le
Roy, et fit les frais de ses premiers travaux. Désireux, nouveau Valdo dans la ville de
Valdo, de répandre l’Écriture en langue vulgaire, il publia le Nouveau Testament avec
la collaboration de deux religieux augustins, le frère Julien Macho et le docteur Pierre
Farget (*3), qui, d’après M. Reuss, reproduisirent une traduction antérieure.
(*1) On en voit deux exemplaires, de véritables chefs-d’oeuvre, sous le nom de Bible
Mazarine, au musée de la Bibliothèque nationale de Paris, armoire XXIX, 58, 59. C’est
la Bible connue sous le nom de Bible de quarante-deux lignes. Un peu plus tard,
Gutenberg, avec l’aide de Pfister, imprima la Bible de trente-six lignes.
(*2) Par Gering, Crantz et Friburger, au Soleil d’Or, rue Saint-Jacques (Bibliothèque
nationale, musée, armoire XXVIII, n° 248).
(*3) La Bibliothèque nationale possède trois exemplaires de ce Nouveau Testament
(A. 538, 538 bis, 539). Ce sont des volumes petit in-4, admirablement imprimés, sur
fort beau papier.
111
Voici, dans ce Nouveau Testament, l’Oraison dominicale
Nostre pere qui es au ciel ton nom soit sanctifie ton regne adviengne ta voulente soit
faicte en terre si comme elle est au ciel sire donnes nous au iour duy nostre pain de
chascun iour et nous pardonnes noz peches ainsi comme pardonnons à ceulx qui nous
meffont et ne nous maine mie en temptacion cest a dire ne souffre mye que nous
soions temptes mais deliure nous de mal Amen Amen vault autant a dire comme ce
soit fait Ailleurs ou il est escript en leuvangile Amen amen dito vobis Lors amen est a
dire je vos dy vraiyement.
Exode 36, 37, 38, dans la Bible de Gutenberg, dite de trente-six lignes (Voir note 1 au
début de ce chapitre).
Voici l’histoire de Zachée (Luc 19, 1-10).
Jhus issant alors par iherico et un homme q’avoit nom zachée et estoit prince des
publicans et estoit riche crut veoir ihesus et il ne pouvoit pour la turbe car il estoit de
petite stature lors corut il devant et monta en ung arbre qui est appelé sigamor q’1 le
peut veoir. Et quand ihesus vint la il regarda en hault et lui dit zachée descens en bas
legierement car il me couvient auiourdhui demourer en ta maison. Et incontinent il
descendit et le receut a grant joie en la maison. Et quand tous virent ce ilz
murmurerent disans quil estoit alle a homme pécheur. Et zachée estant devant nostre
Seigneur lui dit Sire vesci la moitie de mes biens q ie donne aux pouvres et se iay
voullu auscune chose a aultruie ie rends à quatre doubles. ihesus lui dit salud est fait
hui en ceste maison pource que le filz d’abraham y est descendu. Le filz de l’homme
vint saulver ce qui estoit peri.
Un peu plus tard, peut-être en 1477, Guillaume le Roy, toujours patronné par
Barthélemy Buyer, imprima à Lyon, sous la surveillance de Julien Macho et de Pierre
Farget, la Bible historiale dans un texte modifié, c’est-à-dire un abrégé paraphrastique
de l’Ancien et du Nouveau Testament, attribué à Guillaume Lemenand (*1). Peu après,
112
peut-être la même année, le même volume était réimprimé (*2). En une douzaine
d’années, Barthélemy Buyer ne publia pas moins de sept éditions des Écritures (*3).
(*) Dans le catalogue général des Incunables de M. Pellechet (no 2555), qui indique ce
volume comme le no 133 de la bibliothèque de Poitiers.
(*2) Sous ce titre curieux:
Cy commence l’exposition et la vraye déclaration de la bible tant du viel que du nouel
testament principalement suz toutes les ystoires principales dudit viel et nouel
testament. Nouellement faite par ung très excellent clerc lequel par sa science fut pape.
Et après la translacion a este veu et corret de poent en poent par vénérable docteur
maist iulien de l’ordre des augustins de lion sur le rosne (Bibliothèque nationale A,
272). Est-ce ce Lemenand «qui par sa science fut pape» ? Tous les livres saints publiés
par Barthélemy Buyer l’ont été évidemment dans cette version-là.
(*3) Deux Nouveaux Testaments, deux Bibles, trois Anciens Testaments (Catalogue
général des Incunables, déjà cité. Nos 2555-59, 2563-64)
Ainsi l’impression de la Bible (soit de la Bible latine du Soleil d’or ci-dessus
mentionnée, soit du Nouveau Testament de Barthélemy Buyer, soit de l’Exposition
imprimée par Guillaume le Roy) se confond avec les premières origines de
l’imprimerie en France (*).
(*) Le premier livre imprimé en France, en 1470, fut Gasparini Bergamensis epistolae
(Lettres de Gasparino Barzizi de Bergame), à cause de son élégante latinité; le second,
Gasparini Orthographia, traité de l’orthographe latine ; le troisième, un Salluste ; le
quatrième, les Orationes de Bessarion, ecclésiastique qui prêchait l’union contre les
Turcs ; le cinquième, la Rhétorique de Fichet ; le sixième, la Rhétorique de Cicéron.
Tous ces ouvrages furent imprimés par Michel Friburger et ses ouvriers, Ulrich Gering
et Martin Crantz. Ils avaient été appelés à Paris par Heynlin et par G. Fichet, docteur
de la Sorbonne, qui les installa à la Sorbonne même. En 1475, ils se transportèrent à la
rue Saint-Jacques et appelèrent leur imprimerie le Soleil d’or. Leur chef-d’oeuvre fut la
Bible latine de 1476.
Vers 1496 parait, chez Antoine Vérard (*1), la première Bible complète imprimée en
français, par les soins de Jean de Rely, confesseur du roi, archidiacre de Notre-Dame,
et ensuite évêque d’Angers. Lefèvre d’Étaples a qualifié Jean de Rely de «grand
113
annonciateur de la parole de Dieu». Cette Bible fut préparée à la requête du roi Charles
VIII, encore adolescent (il était né en 1480). Elle reproduit à peu de chose près le texte
de la Bible historiale alors en usage. Il n’y a guère que l’orthographe qui diffère (*2).
Ses éditeurs appelèrent cette Bible «la grant Bible» pour la distinguer d’une Bible
moins complète, qui ne contenait que les parties historiques de l’Ancien Testament et
qu’on appelait «la Bible des simples gens».
(*1) Antoine Vérard publia en 1486 des Heures royales où on lit ce qui suit :
Jesus soit en ma teste et mon entendement
Jesus soit en mes yeulx et mon regardement
Jesus soit en ma bouche et en mon parlement
Jesus soit en mon cueur et en mon pensement
Jesus soit en ma vie et en mon trespassement
Amen.
Qui du tout son cueur met en Dieu
Il a son cueur et si a Dieu
Et qui le met en autre lieu
Il pert son cueur et si pert Dieu.
(CLAUDIN, Histoire de l’Imprimerie en France au quinzième et au seizième siècle).
(*2) La bibliothèque de Genève possède l’édition de 1521.
Voici quelques lignes de la préface du premier volume :
114
Pauvres pécheurs, aveuglés de bien faire, qui vivez en ce monde et avez les coeurs
mondains et molz à mal faire, considérez que Dieu ne veut pas la mort des pécheurs,
mais qu’ils vivent et se convertissent. Pour ce, ayez les yeux ouverts, que le diable ne
vous prenne en ses lacs. Vous prêtres et gens d’Église, qui êtes oiseux après votre
service, connaissez-vous pas que le diable assault les humains de tentations quand il
les trouve oiseux? Par quoi est-il nécessaire de le fuir sur toutes choses et faire bonnes
oeuvres agréables à Dieu et déplaisantes au diable d’enfer. Et pour ce que oisiveté est
ennemie de l’âme, il est nécessaire à toutes gens oiseux, par manière de passe-temps,
lire quelque belle histoire ou autre livre de science divine.
… Et a été la translation faite non pas pour les clercs, mais pour les laïcs et simples
religieux… aussi pour autres bonnes personnes qui vivent selon la loi de Jésus-Christ,
lesquels, par le moyen de ce livre pourront nourrir leurs âmes de divine histoire, et
enseigner plusieurs gens simples et ignorants.
Dans ces lignes, dit M. Petavel, «le fond des idées est de Guiars, mais la forme est plus
nette et plus incisive». La préface du second volume est entièrement originale. Elle est
si belle, par le parfum de sa piété naïve et par le charme de son vieux langage qu’il
vaut la peine de la reproduire tout entière. Nul ne regrettera de l’avoir lue jusqu’au
bout. On remarquera toutefois qu’elle préconise le salut par les oeuvres.
Pour inciter tous bons chrétiens à parvenir au chemin de la gloire éternelle, il est requis
voir et ouïr la parole de Notre Seigneur Jésus-Christ. Et ne suffit pas encore la voir ou
ouïr, mais la faut entendre et mettre en effet et retenir de bon coeur; parquoi ceux qui
facilement ne le peuvent comprendre en oyant dire, il leur est requis le voir; c’est
assavoir le lire et ruminer, tellement qu’on y puisse prendre viande et pâture à l’âme.
Ceux qui ne le peuvent voir ni lire, par faute qu’ils n’ont point été endoctrinés ès
lectures en leur jeunesse, il leur est nécessité de le ouïr, et, en ce faisant, ils mettront
oisiveté hors de leurs entendements, et prendront substantacions divines, pour efforcer
leurs corps et leurs âmes en bonnes vertus. Vous donc, humains, qui vivez sous la
garde et puissance du Roi éternel, venez; et qui voulez, après mort, vivre au royaume
des cieux, vous pouvez voir, en ce second volume et ouïr choses divines et anciennes,
pour émouvoir vos coeurs qui sont endurcis ès choses mondaines et diaboliques, et
pouvez trouver le chemin du royaume devant dit, auquel royaume toute nature
humaine se doit appliquer et avoir désir d’y entrer, considérant que le Roi qui, à
présent, y est en corps et en âme, nous a créé; ayans toujours la face et le regard vers
Lui et vers son royaume. Outre plus, il nous a donné exemple comment nous devons
aller en son dit royaume, pour les biens et plaisirs qui y sont. Pour ce, qui y veut aller,
il faut entrer en la grâce du Roi éternel, par vaillance, c’est-à-dire par bien faire; car le
115
Roi est doux et miséricordieux. Il nous vaut mieux occuper en divine Écriture qu’il ne
fait ès romans parlant d’amours et de batailles, qui sont pleins de menteries. Vous
trouverez ici les faits de Salomon, tous fondés en bonne doctrine; puis les prophéties
de divines paroles et le Livre des Macchabées, où sont contenues plusieurs batailles et
destructions de villes et de pays, pour les péchés des peuples. Après, sont les Épîtres et
Évangiles, contenant plusieurs belles doctrines, avec la Passion de Notre Seigneur
Jésus-Christ; et après ce, est finalement l’Apocalypse où sont moult belles visions que
vit saint Jean l’évangéliste, en exil en l’Isle. Vous ne pouvez donc pas être excusés de
l’ignorance de notre foi, car vous avez des livres plusieurs, qui vous montrent la
manière de bien vivre en ce monde, qui est le vrai chemin et droite sente pour aller au
royaume devant dit; c’est à dire, assavoir, en la gloire de Paradis, à laquelle nous mène,
par sa grâce et miséricorde, la sainte Trinité, qui est Père et Fils et Saint-Esprit en une
même essence. Amen.
L’intention du traducteur, et du roi qui l’inspirait, de donner par cette traduction la
Bible au peuple chrétien pour enseigner les simples et les ignorants, mérite d’être
soulignée.
Voici une partie de la traduction de Luc 15 :
Ung homme estoit qui avoit deux fils. Le plus jeune dist à son pere : Pere, donne moy
ma portion du chasteau qui m’affiert. Et le père divisa sa substance et donna à chascun
sa part. Et dedens brief temps, toutes choses assemblees ensemble, le plus jeune filz
alla hors du pays en loingtaine region, et despendit illec toute sa substance en vivant
luxurieusement avec les femmes… Et lui retournant à soy mesmes, dist : … Je me
partiray d’ici et iray à mon pere et lui diray : Pere, j’ay peché devant Dieu et devant
toy, ne je ne suis mie digne d’estre appele ton filz, mais faitz moi comme ung de tes
servans moissonniers. Et il se leva et vint à son pere. Quand il estoit encore loin, son
pere le vit, et fut meu de miséricorde, et luy court et lui cheut sur le col et le baisa…
Lors dist le pere a ses servans : Apportez tost la plus chere vesture, et le vestez… il
estoit perdu et il est retoruve.
Cette Bible atteignait en 1545, à Paris, en tout cas sa dixième et peut-être sa seizième
édition.
En même temps que la Bible de Jean de Rely, parurent à part, aussi sur le désir du roi,
les psaumes (*). Le traducteur et commentateur fait preuve de hardiesse en se
demandant si tous les psaumes sont de David, et en répondant par la négative. Il estime
que le psaume I a été composé par Esdras, en manière de prologue.
116
(*) PETAVEL, Op. cit., 54.
La Bible de Jean de Rely, touchante par son inspiration, donnait malheureusement la
parole de Dieu fortement mélangée de superfétations et d’altérations humaines. Non
seulement elle avait gardé plusieurs des additions de Pierre Comestor, mais encore les
contresens y abondaient tellement que des parties entières, notamment les épîtres de
Paul, étaient inintelligibles. «L’épître aux Romains, dit M. Petavel, cette clef des
Écritures, comme l’appelle Chrysostome, était couverte d’une rouille si épaisse que
l’usage en était rendu très difficile, sinon impossible».
Il y avait pis encore : «Qu’on se figure, dit M. Nisard (*1), que trente ans avant
l’apparition du livre de Calvin (l’Institution), il n’y avait en France pour toute Bible
qu’une sorte d’interprétation grossière où la glose était mêlée au texte, et faisait
accorder la parole sacrée avec tous les abus de l’Église romaine. Au temps même de
François 1er, on lisait dans le Nouveau Testament : evertit domum (il renverse la
maison) pour everrit domum (il balaie); hereticum de vita (à mort l’hérétique) pour
hereticum devita (évite l’hérétique) (*2).
(*1) Histoire de la Littérature française, I, 307.
(*2) Luc 15, 8 ; Tite 3, 10.
Il est vrai que c’était la Vulgate d’alors qui était responsable de ces erreurs. Mais la
Bible de Jean de Rely donnait des cornes à Moïse, ce qui, dit Olivétan, excitait les
railleries des docteurs juifs. Suivant elle, «la poudre du veau d’or que Moïse fit mêler à
l’eau bue par les Israélites s’était arrêtée sur les barbes de ceux qui avaient adoré
l’image, ce qui fut la marque à laquelle on les reconnut». Et lorsque nos premiers
parents furent chassés du Paradis «lors leur fist notre Seigneur cottes de piaux de
bestes mortes pour leur montrer qu’ils étaient mortels, et les en vestit en disant par
manière de dérision et de moquerie : «Voici Adam qui est fait comme l’un de nous»
(*).
(*) PETAVEL, op, cit., 64.
117
«D’autre part, dit M. Petavel, on est surpris de rencontrer dans ces Bibles d’avant la
Réforme des annotations telles que celles-ci, qui semblent être quelques lambeaux des
écrits de saint Augustin :
Ce que l’Esprit et l’Épouse disent : Venez, cela signifie que la Trinité et la Sainte
Église nous sermonnent à entendre cette Écriture et à la mettre en oeuvre, et ceux qui
l’entendent sermonnent les autres, et ce qui est dit : Qui a soif vienne, signifie que celui
qui désire la gloire du ciel par vraie foi la doit mettre en pratique, et ne se fier pas en
ses mérites, mais en grâce».
«Ici la glose n’a d’autre tort que d’occuper la place du texte qui, dans l’Apocalypse, est
aux trois quarts supprimé» (*).
(*) Ibid., p. 63.
Les âmes droites, avides de vérité et de salut, surent, sans aucun doute, trouver dans
cette version le message divin, comme l’abeille laisse dans la fleur le poison et y aspire
le suc dont elle fera le miel.
Une réforme était nécessaire. Le premier qui s’y employa fut Lefèvre d’Étaples.
12 Chapitre 9 — 16° siècle : La Bible de Lefèvre d’Étaples
Les docteurs de la Sorbonne sentaient que leur règne finirait avec l’élimination de
l’alliage humain apporté au texte des Écritures. Aussi leur colère fut grande lorsque, en
1512, Lefèvre d’Étaples (*1), détrônant la Vulgate, fit paraître une traduction latine des
épîtres de Paul, avec un commentaire. «Alors, dit M. Douen, les coeurs altérés de foi et
de vérité purent saluer l’aurore de la Réformation». Le premier ouvrage biblique de
Lefèvre avait été, en 1509, une édition d’un quintuple texte du psautier, accompagné
d’un commentaire (*2).
118
(*1) Voir ce qui a déjà été dit de Lefèvre, point 7 chapitre 4.
(*2) Psalterium quincuplex. Voici ces cinq textes : Romanum, première correction du
psautier de la Vetus Itala par Jérôme, introduite au quatrième siècle dans le diocèse de
Rome par le pape Damase. C’est encore le texte en usage dans les Églises du rite
romain. La Vulgate n’a pas réussi à le remplacer. Gallicum, version adoptée dans les
églises de France (Vulgate). Hebraïcum, version revue par Jérôme sur l’hébreu. Vetus,
psautier de la Vetus Itala. Conciliatum, psautier gallican corrigé par Lefèvre d’après les
autres.
Chaque psaume est accompagné d’un commentaire et d’une concordance très bien
faite, très suggestive, où pour chaque phrase sont indiqués les passages correspondants
du Nouveau ou de l’Ancien Testament, le tout en latin. Dans le commentaire sur le
Psaume 6, on lit : Donne-moi ton salut éternel, non que j’en sois digne, non que je l’aie
mérité, mais à cause de ta seule compassion, et de ta seule grâce. C’est déjà
l’affirmation de la doctrine de la justification par la foi.
Voici un exemple de ces parallèles ou concordance (Concordia). Nous prenons le
psaume 23. Lefèvre indique successivement les passages suivants (C’est nous qui
indiquons les versets (postérieurs à Lefèvre) et les passages correspondants du psaume
23, qui ne sont pas juxtaposés avec les parallèles dans le commentaire, ceux-ci étant
indiqués après).
1. Jean 10, 9 : Si quelqu’un entre par moi, il sera sauvé, il entrera et sortira et trouvera
des pâturages
…L’Éternel est mon berger, je ne manquerai de rien.
2. Apocalypse 7, 17 : L’agneau qui est au milieu du trône les paîtra, et les conduira aux
sources des eaux de la vie
… me dirige près des eaux paisibles.
3. Jérémie 3, 14 : Je vous introduirai dans Sion et je vous donnerai des bergers selon
mon coeur
119
… Il restaure mon âme et me conduit dans les sentiers de la justice, à cause de son
nom.
4. Luc 10 : Je vous ai donné puissance sur
les serpents et sur les scorpions
4. Matthieu 28, 20 : Je suis avec vous
tous les jours jusqu’à la fin du monde
…Quand je marche dans la vallée de l’ombre de la mort, je ne crains aucun mal, car tu
es avec moi.
5. Les apôtres se retirèrent joyeux d’avoir
été jugés dignes de subir des outrages
pour le nom de Jésus
… Ta houlette et ton bâton me rassurent.
6. Psaume 111, 5 : Il a donné de la nourriture à ceux qui le craignent
… Tu dresses devant moi une table.
7. 1 Pierre 2, 9 : Vous êtes la race élue, un sacerdoce royal, une nation sainte, un
peuple acquis…
… En face de mes adversaires.
7. 1 Cor. 9, 26 : Chaque fois que vous mangez ce pain et que vous buvez cette coupe,
vous annoncez la mort du Seigneur
…Et ma coupe déborde.
8. Psaume 89 : Je lui conserverai toujours ma bonté, et mon alliance lui sera fidèle
120
… Le bonheur et la grâce m’accompagneront tous les jours de ma vie.
9. Psaume 27 : Je demande à l’Éternel une chose… je voudrais habiter toute ma vie
dans la maison de l’Éternel
… Et j’habiterai dans la maison de l’Éternel jusqu’à la fin de mes jours.
On voit combien ces rapprochements bibliques sont intéressants, quelle connaissance
et quel amour de l’Écriture ils dénotent. On pourrait encore aujourd’hui consulter avec
édification et profit le travail de Lefèvre.
Ce psautier est le n° 499. A de la Bibliothèque nationale.
Lefèvre d’Étaples, d’après les Icones de Théodore de Bèze.
SEIZIÈME SIÈCLE 93
Cliché prêté par la Société biblique Ce Paris. Nouveau Testament de Lefèvre d’Étaples.
Anvers, 1525. Format du volume : 167 X 110 millimètres.
121
Cliché prété par la Société biblique de Paris.
Évangiles de Lefèvre d’Étaples. Paris, 1524. Format du volume : 164 x 106
millimètres.
Lefèvre d’Étaples, né en 1435, à la fois philosophe, mathématicien et versé dans les
langues anciennes, commença par être professeur au collège du cardinal Lemoine, à
Paris. Ses succès comme professeur, l’immense étendue de ses connaissances acquises
dans de lointains voyages, attiraient sur lui et sur ses nombreux ouvrages l’attention de
l’Europe savante et du roi Louis XII. Sa réputation balança, si même elle n’éclipsa un
moment, celle d’Érasme. Peu épris du vain éclat de la gloire mondaine, aspirant à la
solitude, Lefèvre donna sa démission de professeur en 1507, et accepta l’asile que lui
offrait son disciple Briçonnet dans l’abbaye de Saint-Germain-des-Prés. C’est là que,
méditant les Saintes Écritures, il ne tarda guère à y découvrir les grandes vérités qui
allaient renouveler le monde, et y prépara la traduction et le commentaire sur les
épîtres de saint Paul dont nous avons parlé. Ce commentaire fut condamné à la
Sorbonne, et mis à l’index à Rome. La lecture en fut interdite sous les peines les plus
rigoureuses. Persécuté, dénoncé à la haine populaire comme un précurseur de
l’Antechrist, à la suite de ses dissertations sur Marie-Madeleine, où il montrait que
Marie-Madeleine n’est pas la pécheresse de Luc vii, Lefèvre se réfugia auprès de
Briçonnet, nommé évêque de Meaux en 1517, qui le reçut et le logea dans son palais
épiscopal jusqu’en 1525. Il part alors pour Strasbourg. En 1521, il publie ses
commentaires sur les quatre Évangiles. En 1523 paraît sa traduction en français du
Nouveau Testament, faite sur la Vulgate, mais où sont introduites dans le texte, et
indiquées dans une table à la fin du volume, cinquante neuf modifications faites
d’après le grec, par exemple amendez-vous pour faites pénitence. Ceci était, pour
l’époque, d’une hardiesse inouïe. La voie était ouverte aux traductions faites sur
l’original (*).
(*) Ce Nouveau Testament est le no 6414 A, de la Bibliothèque nationale.
Dans les neuf mois qui suivirent son apparition, ce Nouveau Testament fut réimprimé
quatre fois en entier.
Voici quelques lignes empruntées aux épîtres exhortatoires qui accompagnent soit les
Évangiles, soit les épîtres. On y trouvera un véritable exposé du but et de la méthode
évangéliques en fait de traduction, on y trouvera surtout de ces paroles tout
122
enflammées d’un amour intense pour l’Écriture, dont il semble que nous ayons perdu le
secret. On sent que Lefèvre a étudié l’Écriture en adorant. C’est nous qui soulignons:
… Maintenant le temps est venu que notre Seigneur Jésus-Christ, seul salut, vérité et
vie, veut que son Évangile soit purement annoncé par tout le monde, afin qu’on ne se
dévoie plus par autre doctrine des hommes qui cuident être quelque chose… Et afin
que un chacun… soit disposé à recevoir cette présente grâce, laquelle Dieu, par sa seule
bonté, pitié et clémence, nous présente en ce temps par le doux et amoureux regard de
Jésus-Christ notre seul Sauveur, vous sont ordonnées en langue vulgaire, par la grâce
d’icelui, les Évangiles… afin que les simples membres de Jésus-Christ puissent être
aussi certains de la vérité évangélique comme ceux qui l’ont en latin.
… Ne voyons-nous point que quand il est jour et que le soleil luit clairement, qu’on ne
voit nulles étoiles? Comment donc au jour de Jésus-Christ qui est le vrai soleil, peuton
voir autre lumière que la lumière de sa foi laquelle est baillée en la Sainte Évangile.
Si on a foi et fiance en autre qu’en Jésus-Christ touchant la vie éternelle, nous sommes
encore en la nuit.
Sachons que les hommes et leurs doctrines ne sont rien sinon d’autant qu’elles sont
corroborées et confirmées de la Parole de Dieu. Mais Jésus-Christ est tout. Il est tout
homme et toute divinité, et tout homme n’est rien sinon en lui, et nulle parole d’homme
n’est rien sinon en parole de lui (*).
(*) Épitre exhortatoire précédant les Évangiles et les Actes.
Et si aucuns disent qu’il vaut mieux lire les Évangiles… en ajoutant, diminuant ou
exposant, et qui par ainsi sont plus élégants, se peut répondre qu’on n’a pas voulu
aucunement user de paraphrase, crainte de bailler autre sens que le Saint-Esprit avait
suggéré aux évangélistes; pour cette cause user de paraphrase en translatant la Parole
de Dieu est chose périlleuse. Et sachez que ce que plusieurs estiment élégance
humaine est inélégance et parole fardée devant Dieu.
Qui est-ce donc celui qui n’estimera être chose due et convenante à salut d’avoir ce
Nouveau Testament en langue vulgaire? Qui est chose plus nécessaire à vie, non point
de ce monde, mais à vie éternelle? Et qui est-ce qui défendra aux enfants d’avoir, voir
et lire le Testament de leur père?
123
Suit une caractéristique des divers auteurs des épîtres. Voici ce que Lefèvre dit de saint
Jean:
Et que dirai-je de Jean? II est couché au lit d’amour divine et de charité qui est le sein
de Jésus-Christ, sur lequel aussi s’inclina en terre si profond qu’il ne pense que à
amour. Il ne parle que amour, il ne soupire que amour.
Car qui a charité, il a tout. Il a foi en pleine lumière, luisante plus clair en l’esprit élu de
Dieu enflambé par amour que ne fait le soleil à midi au plus clair et plus chaud jour de
l’été. Il a fiance si parfaite en Dieu que ni ciel ni terre ni chose qui soit au ciel ni en
terre ne lui est rien sinon celui seul qui est sa fiance qui lui est tout… Dieu donc nous
donne reposer au sein de Jésus-Christ afin que nous puissions être enivrés du vin des
anges et de tous les saints et saintes du paradis et de ce monde, ce qui est charité de
Jésus-Christ. Duquel on obtient l’intelligence en s’humiliant devant Dieu par humble
prière, et plus par soupirs et désirs lesquels Dieu donne aux humbles, et ne sait-on dont
ils viennent sinon qu’on sait bien qu’ils ne viennent point d’un coeur de glace comme le
nôtre. Plaise au doux Jésus l’échauffer en lui qui est le vrai feu venu en terre pour se
donner à tous… En iceux (soupirs) peut-on obtenir plus de grâce, d’intelligence et de
connaissance de Dieu et ses saintes Écritures qu’en lisant les commentaires et écritures
des hommes sur icelles. Car l’onction de Christ, comme dit saint Jean, enseigne de
toutes choses.
… donne-moi de cette eau vive, laquelle se répand aussi et se dérive au résidu du
Nouveau Testament, c’est assavoir aux épîtres de Paul, aux épîtres catholiques…, aux
Actes, à l’Apocalypse, comme à quatre roues de doctrine divine du triomphant chariot
du roi des rois, qui est notre Seigneur JésusChrist, lequel chariot mène au Dieu des
dieux en Sion, qui est le père de notre sire Seigneur Jésus-Christ en la gloire céleste
(*)…
(*) Epître exhortatoire précédant la seconde partie du Nouveau Testament.
Qu’y a-t-il de plus beau que le passage suivant de la préface du commentaire latin sur
les Évangiles? Le clairon de l’Évangile a-t-il jamais fait entendre des accents plus nets
et plus entraînants?
Le temps viendra bientôt où Christ sera prêché purement et sans mélange de traditions
humaines, ce qui ne se fait pas maintenant … O Évangile! fontaine de l’eau qui jaillit
en vie éternelle, quand régneras-tu dans toute ta pureté? quand Christ sera-t-il tout en
124
tous? Quand la seule étude, la seule consolation, le seul désir de tous sera-t-il de
connaître l’Évangile, de le faire avancer partout? Tous seront fermement persuadés,
comme nos ancètres, que cette Église primitive, teinte du sang des martyrs, avait
compris que ne rien savoir excepté l’Évangile, c’est tout savoir.
Dans son commentaire sur 1 Corinthiens 9, Lefèvre dit tout cela d’un mot, qui est une
prière
Ô Christ, lumière véritable, reluis, et chasse ces ténèbres, afin qu’ils puissent voir la
lumière de tes paroles et être sauvés.
Il vaut la peine de citer aussi les lignes de la préface du psautier de 1523 (ou 1525)
Nous avons mis cedit saint livre en langue vulgaire afin que ceux et celles qui parlent
et entendent ce langage puissent prier plus dévotement et par meilleure affection et
qu’ils entendent aucunement ce qu’ils prient comme ils font en plusieurs nations.
Et ces lignes de la préface du psautier de 1526 :
Si quelque autre passage en ces psaumes semble difficile ou étrange, et que les simples
par eux ne puissent entendre : sans ôter de leur coeur de la Parole de Dieu qui est
parole de vie, qu’ils demandent l’intelligence aux amateurs de ladite Parole, et non pas
tant lesdits amateurs que la grâce et l’esprit de Dieu satisfera à leur désir et demande,
tant en ce saint livre des psaumes qu’es Évangiles ou en autre écriture sainte.
… et s’il vous semble que vous ne puissiez profiter à leur répondre (aux maldisans)
taisez-vous alors et bénissez Dieu en vos coeurs et sa sainte Parole, et priez Dieu pour
eux que son saint plaisir soit de les enluminer. Mais s’il vous semble que puissiez
profiter : admonestez les doucement comme la Parole de Dieu vous donnera et la
charité. Disons ce que saint Paul disait : «Je n’ai certes point honte de l’Évangile, car
elle est la puissance de Dieu à tout homme qui la croit».
125
En 1528, Lefèvre achevait à Blois, où il était précepteur du troisième fils de François
1er, la traduction de l’Ancien Testament, qui paraissait la même année (sauf les
psaumes, déjà publiés) à Anvers, avec un privilège de Charles-Quint, et avec
l’approbation de Nicolas Coppain et d’autres docteurs de Louvain. Il avait fallu
l’imprimer hors de France, car, depuis 1525, ni Simon de Colines, l’imprimeur
ordinaire de Lefèvre, ni aucun autre imprimeur n’osait plus imprimer la Bible en
français.
L’Ancien Testament fut réédité en 1530, et la Bible entière parut la même année. Cette
édition est plus indépendante que la première vis-à-vis de la Vulgate. Ainsi Genèse 3,
15, on y lit Cette semence (au lieu du latin ipsa, la femme) brisera ta tête. Une nouvelle
édition, plus indépendante encore vis-à-vis de la Vulgate (édition qu’utilisèrent
beaucoup les éditeurs de la Bible anglaise de 1537), parut en 1534. Cette édition fut
révisée et pourvue de notes marginales par Lefèvre lui-même, pendant sa retraite à
Nérac. Une quatrième édition parut en 1541, après la mort de Lefèvre.
De 1509 à 1541 il parut trente-six éditions des Écritures traduites par Lefèvre : une des
épîtres de Paul, en latin; une du Pentateuque; six du psautier; vingt-trois du Nouveau
Testament; deux de l’Ancien; trois de la Bible entière. D’autres éditions parurent
depuis (*).
(*) Les Nouveaux Testaments publiés à Anvers après 1641 d’après Van Eys (nos 36,
37, 38, 40, par exemple) ne peuvent être que des éditions du Nouveau Testament de
Lefèvre d’Étaples.
Si la traduction de Lefèvre suit la Vulgate, néanmoins, comme dit M. Petavel, «elle
était purgée de ces gloses innombrables qui, comme des plantes parasites, avaient
envahi le champ des Écritures».
Il ne fut pas donné à Lefèvre, comme à Luther, de faire une version définitive de la
Bible dans sa langue. «Mais l’idée généreuse et pleine de piété vivante de Lefèvre a
traversé les siècles. Nous lui devons notre tribut de reconnaissance. Il fut le premier en
France à rejeter dans un esprit sincèrement religieux les interprétations exégétiques
fantastiques et arbitraires du moyen âge, et à se pénétrer du vrai sens de l’Écriture.
Sans être un réformateur dans le sens vrai du mot (il ne s’est jamais séparé de l’Église
romaine), il a compris par où péchait l’Église de son temps rivée à ses traditions, et il a
essayé, par la traduction de la Bible en français, de briser les barrières qui séparaient le
peuple du christianisme et de l’Évangile» (*).
126
(*) Lefèvre d’Étaples et la traduction française de la Bible, par A. LAUNE (Revue de
l’Histoire des religions, XXXII).
Pourtant il fallait davantage au peuple de Dieu. Lefèvre, malgré le progrès immense
qu’il accomplit, fut un réformateur timide et usa de trop de ménagements vis-à-vis de
la Vulgate (Au seizième siècle, Thomas James, savant anglais, a relevé dans la Vulgate
quatre mille erreurs). Lefèvre n’avait été que courageux, il ne fut pas héroïque. À la fin
de sa vie, un soir, à table chez Marguerite de Navarre, dont il était l’hôte, il avait l’air
tout défait et versait même des larmes. La reine lui demande la cause de son
abattement. «Hélas! Madame, répondit-il, comment pourrais-je avoir de la joie…, étant
le plus grand homme pécheur qui soit sur terre… ? Comment pourrais-je subsister
devant le tribunal de Dieu, moi qui ayant enseigné en toute pureté l’Évangile de son
Fils à tant de personnes qui ont souffert la mort pour cela, l’ai cependant toujours
évitée, dans un âge même où, bien loin de la devoir craindre, je la devais plutôt
désirer?» La reine lui fit entendre que, quelque grand pécheur qu’on se trouvât, il ne
fallait jamais désespérer de la miséricorde et de la bonté de Dieu. «Il ne me reste donc
plus, dit-il, après avoir fait mon testament, que de m’en aller à Dieu, car je sens qu’il
m’appelle». Après le repas, il se coucha, fortement angoissé. «C’était terrible, dit un
témoin, de voir un vieillard si pieux en proie à une telle angoisse et à une telle crainte
du jugement de Dieu. Il criait, disant que certainement il périrait éternellement parce
qu’il n’avait pas ouvertement confessé la vérité de Dieu». Un ami, Gérard Roussel,
réussit à le calmer, en l’exhortant à mettre toute sa confiance en Christ, et c’est dans ces
sentiments que, pleurant toujours, il rendit son âme à Dieu (*1). Il avait cent un ans
(*2).
(*1) BONNET, Récits du seizième siècle, p. 18-20. HERMINARD, III, 400.
Encyclopédie, article sur Lefèvre d’Étaples, de DOUEN.
(*2) Cela ressort de divers témoignages probants (Voir DOUMERGUE, Calvin, I,
539). Le grand âge qu’avait déjà Lefèvre au moment où ses convictions évangéliques
se formèrent par l’étude des Écritures explique en grande partie qu’il ne se soit pas
décidé pour la Réforme avec plus de vigueur, et ne peut que rehausser le courage,
sinon l’héroïsme, dont il fit preuve. Quand il partit de Meaux pour Strasbourg, il n’avait
pas moins de quatre-vingt-dix ans!
Mais, malgré ses lacunes, la version de Lefèvre creusa un sillon profond. Son rôle dans
la Réforme fut considérable. Par elle, Lefèvre fut le père spirituel d’un grand nombre
de martyrs, et son action au sein du catholicisme fut très étendue. Ce qui le prouve,
c’est que, parue en 1530 avec un privilège de Charles-Quint et l’approbation des
docteurs de Louvain, elle était, dès 1546, sur la demande de Philippe II et du duc
127
d’Albe, classée dans l’appendice des livres défendus par le concile de Trente (*1).
Aussi tous les exemplaires de cette Bible furent-ils détruits avec la dernière rigueur.
Ceux qui subsistent sont très rares (*2). Mais la version de Lefèvre ne périt pas pour
cela. Son succès demeura tel que les théologiens catholiques, ne pouvant empêcher
qu’on la lût, la publièrent en la révisant. C’eût été de mauvaise politique, dans un pays
singulièrement influencé par la Réforme, d’interdire purement et simplement la lecture
de la Bible. Mieux valait laisser au peuple une Bible, sinon reconnue, au moins tolérée
par l’Église, et lui ôter par là la tentation ou la nécessité de recourir à des traductions
hérétiques.
(*1) II faut avouer que l’édition illustrée de 1534 contenait une provocation au moins
inutile. Dans les deux récits de la tentation, celui de Matthieu et celui de Luc, une
gravure représente le tentateur sous les traits et sous le costume d’un moine qui tient
son chapelet à la main. Le caractère irénique de Lefèvre, l’âge qu’il avait alors,
permettent de penser que cette caricature est imputable non à lui, mais à son éditeur.
(*2) Un exemplaire de l’édition de 1534 se trouve à la Bibliothèque de la Société de
l’histoire du protestantisme français. On la trouve aussi à la Bibliothèque mazarine (D.
657) et à la Bibliothèque Sainte-Geneviève (A. 171). La Bibliothèque de la Faculté de
théologie de l’Église libre, à Lausanne, possède un exemplaire de l’édition de 1530.
Ainsi la Bible de Lefèvre d’Étaples rendit des services incalculables. L’Église, qui, au
dix-septième ou au dix-huitième siècle, ne la remplaça pas, lorsqu’elle eut vieilli,
n’aurait certainement pas pris, au seizième siècle, l’initiative d’une version originale
populaire, et elle eût encore moins permis aux fidèles l’usage d’une version protestante.
Ce qui le prouve, c’est l’opposition qu’elle fit à diverses traductions indépendantes
(Benoît, 1566; Corbin, 1643; Marolles, 1649). Grâce à Lefèvre, des milliers et des
milliers purent lire la Parole de Dieu, qui, sans lui, en eussent été privés.
13 Chapitre 10 — Notre vieil OSTERVALD
13.1 Le Synode de Chanforans
Le 12 septembre 1532 se réunissait à Chanforans, dans le val d’Angrogne, au Piémont,
un synode général des Églises vaudoises. Les Vaudois, «ces chrétiens, dit Merle
d’Aubigné, qui appartenaient à la Réformation sans avoir jamais été réformés»,
avaient compris, à la suite d’un voyage d’enquête de deux de leurs barbes, que les
réformateurs professaient sur divers points, soit de doctrine, soit de pratique
ecclésiastique, des vues plus strictes qu’eux-mêmes. Ils avaient résolu de convoquer à
Chanforans un synode de toutes leurs églises, et d’inviter les réformateurs à exposer
128
leur point de vue. Deux barbes arrivèrent, en juillet 1532, à Grandson, où plusieurs
ministres, parmi lesquels Farel, étaient en conférence. Ils les invitèrent à se rendre à
Chanforans pour aider le synode de leurs lumières. L’invitation fut acceptée avec joie.
Farel et Saunier se rendirent au val d’Angrogne, accompagnés, pensent quelques-uns,
d’un troisième personnage dont nous parlerons tout à l’heure. Devant cette immense
assemblée (*) qui comptait, outre des représentants des contrées voisines, des délégués
venus de la Bourgogne, de la Lorraine, de la Calabre, de la Bohême, et où l’on voyait
siéger, à côté des pasteurs et des paysans, les seigneurs de Rive-Noble, de Mirandole,
de Solaro, Farel plaida pour la stricte doctrine et la stricte pratique de l’Évangile, et le
synode se rangea à son avis. «Dominée par les foudres de Farel, dit M. Comba, la
discussion fut rapide comme le feu roulant qui précède une victoire décisive». Une
déclaration nettement évangélique fut adoptée.
(*) En un site ombragé, sur le versant de la montagne, entouré comme un amphithéâtre
de pentes rapides et de pics lointains, le barbe Martin Gonin, le pasteur d’Angrogne,
avait préparé des bancs rustiques, où devaient prendre place les membres de cette
assemblée chrétienne (MERLE D’AUBIGNÉ, Réformation au temps de Calvin, III,
340).
Les barbes montrèrent à Farel et à Saunier les exemplaires manuscrits de l’Ancien et
du Nouveau Testament en langue vulgaire, qu’ils conservaient précieusement. Les
deux réformateurs représentèrent à l’assemblée de Chanforans que ces exemplaires, en
petit nombre, ne pouvaient servir qu’à peu de gens, et qu’une traduction ou une
révision des livres saints sur l’original, une «Bible repurgée», s’imposait pour l’honneur
de Dieu, pour le bien des chrétiens de langue française, en même temps que comme la
meilleure arme contre l’erreur. Les barbes, qui venaient de visiter la France,
racontèrent de leur côté qu’ils avaient trouvé les fidèles de ce pays mal pourvus de la
parole de vie.
La proposition de Farel et de Saunier fut votée avec enthousiasme (*).
(*) Ceci est le résumé de l’Apologie du translateur, que l’on trouvera plus loin.
«La Bible des Vaudois, dit M. Petavel, fut pour les Églises de France, nouvellement
fiancées à Jésus-Christ, comme le présent de noces donné par un frère aîné, le peuple
des Vallées, à ses soeurs cadettes».
129
«La réunion du val d’Angrogne, dit le même auteur, rencontre momentanée des
Réformés d’avant la Réforme avec les enfants de la Renaissance littéraire et biblique,
fut pour Rome comme le rapprochement de deux nuages chargés d’électricité. Il en
sortit des foudres divines qui, en fondant sur la cité pontificale, purifièrent
l’atmosphère morale du seizième siècle» (*).
(*) Op. cit. p. 86.
Déjà, plusieurs années auparavant, dans l’hiver de 1525 à 1526, plusieurs disciples de
Lefèvre : Farel, Gérard, Roussel, Michel d’Arande, Simon Robert et Vadasta, avaient
entrepris une traduction de la Bible d’après l’original. Gérard Roussel avait traduit le
Pentateuque. Puis, l’entreprise avait été interrompue (*).
(*) O. DOUEN, article Olivétan, dans l’Encyclopédie des sciences religieuses.
13.2 Le «maître d’école» et ce qu’il fit
L’homme qui devait exécuter la décision prise à Chanforans, fut Pierre Robert
Olivétan.
Aucun nom ne devrait être plus populaire parmi les protestants que celui de l’homme
modeste, consciencieux et savant, qui, traduisant le premier les Écritures en français
sur l’original, donna à nos ancêtres la Parole de Dieu «repurgée», ainsi qu’il s’exprime
lui-même. Si quelqu’un mérite le titre de Père de l’Église, c’est Olivétan. Et, chose
étrange, son nom même est resté inconnu jusqu’à nos jours. On ne savait si Olivetanus
(c’est ainsi qu’il est désigné dans les lettres de Calvin) était la traduction d’un nom
français ou un surnom. On sait maintenant, par une lettre récemment découverte dans
les archives de la ville de Neuchâtel, et qui nous reproduisons plus bas, que son nom
était Louis Olivier (*).
(*) On ne sait pourquoi il échangea son prénom de Louis contre ceux de Pierre-Robert.
130
Boniface Wolfhard, dans une lettre de 1529 à Farel, s’exprime ainsi sur le compte
d’Olivétan –
Ce jeune homme, qui aime d’un amour ardent les saintes lettres, et chez lequel on
trouve une piété et une intégrité (innocentia) extrêmes, se dérobe pour le moment à la
charge de prédicateur, comme étant au-dessus de ses forces, soit qu’il use en cela de
modestie, soit qu’il ait une parole peu facile.
Ce dernier trait doit être exact, car Farel écrivait à Bucer, en 1529:
Guillaume du Moulin nous a dit que, pour la parole, il n’est pas fort (voce parum
valere).
Mais cela ne l’empêchait pas d’inspirer à tous une vive sympathie. Andronicus, en
effet, écrivait à Bucer, en 1533 :
Olivétan, qui n’est pas tant ton Olivétan que notre Olivétan à tous (non tam tuus quant
omnium) a été envoyé au Piémont, dans une moisson du Seigneur, la plus dangereuse
de toutes.
C’est Olivétan qui, le premier, initia son cousin Jean Calvin à l’Évangile. Il lui fit
«goûter quelque chose de la pure religion», dit Théodore de Bèze. Il lui conseilla de
lire l’Écriture. «Calvin, ayant suivi ce conseil, commença à se distraire des
superstitions papales».
«Quand Olivétan, a dit M. Doumergue, n’aurait fait qu’initier Calvin à la Réforme, il
mériterait un souvenir et une reconnaissance impérissables» (*).
(*) Doumergue, Calvin, I, 119.
131
On sait peu sur Olivétan, mais le peu qu’on sait, d’après ces témoignages, est bien
propre à le faire aimer. Nous verrons plus loin que ce maître d’école était un savant de
premier ordre.
En 1528, la persécution l’oblige à s’expatrier. Il quitte Noyon, sa ville natale, et se
réfugie à Strasbourg. Là, avec Bucer et Capiton pour maîtres, il étudie le grec et
l’hébreu.
En 1531, on le trouve à Neuchâtel, maître d’école, comme naguère Farel à Aigle. Il
avait été appelé à ces fonctions par les autorités de la ville. Voici la lettre qu’il leur
écrit au commencement de l’hiver. C’est le seul autographe qu’on ait de lui. L’écriture
en est lisible, fine, distinguée (*).
(*) Documents inédits sur la Réformation dans le pays de Neuchâtel, par Arthur
PIAGET.
À mes très honorés et prudens Seigneurs, messieurs le Baudret, les quatre ministraulx,
conseil et commun, etc.
Messieurs,
Entendu vostre bon et honneste vouloir et mandement, ainsi que sçavés suys ci venu
par devers vous à votre instance pour enseigner et endoctriner vos enfans, comme par
raison et commandement de Dieu appartiendra. Dont par la grâce d’iceluy, espérons
mectre telle peine et diligence que ce sera à sa digne gloire, et de vous aultres,
Messieurs, et generallement aussi de toute la conté de Neuchâtel, me submectant
toujours à votre bon conseil et ordonnance.
Mais pour autant que ja longtemps avec grandz frais et despenz, suy chés honneste et
bon bourgeois Henry Bonvespre, ne sachant sur qui seront faictz lesdits despens,
attendu que telz ma pauvreté ne pourrait porter, et, davantage désirant sçavoir par quel
moien et condition me voulés icy avoir, veu aussy que je suys pour le présent de toute
chose destitué et que l’yver approche, auquel temps chascun appete estre ja retiré et
logie, nous suplions humblement votre seigneurie et humanité d’avoir regart et mectre
ordre et fin à notre estat et condition.
Ainsy que par vostre bonté et prudence sçairés bien faire. À ce prierons Dieu, le
Créateur, le Roy des Roys, par lequel estes constitués, vous garder et maintenir en sa
saincte volunté et ordonance en tout honneur et prospérité. Ainsy soit-il!
Louys OLIVIER.
132
Farel, qui savait combien Olivetan était savant en hébreu et en grec, le pressa de se
charger de la traduction de la Bible décidée à Chanforans (*1). Saunier joignit ses
instances à celles de Farel. Mais Olivétan, qui était d’une modestie rare, excessive
même (*2), allégua son insuffisance, quoiqu’il se fût déjà occupé pour son compte
personnel de la traduction de la Bible. L’importunité de ses amis ne put le vaincre.
(*1) Olivétan avait-il accompagné Farel et Saunier aux Vallées? Reuss, Douen,
Herminjard l’admettent ; Merle d’Aubigné et Comba ne le croient pas. M. Herminjard
l’infère d’une lettre écrite des Vallées, le 5 novembre 1532, par Saunier à Farel. Saunier
dit des Vaudois: Fratres… habentes gratiam vel maximam quod ad te nos remiseris (les
frères te sont extrêmement reconnaissants de ce que tu nous as renvoyés auprès d’eux).
Ce nos, dit M. Herminjard, ne peut désigner que Saunier et Olivétan, puisque les deux
barbes revenus avec eux devaient revenir dans tous les cas. Donc, si Olivétan est
renvoyé par Farel aux Vallées, c’est qu’il y avait déjà été, c’est qu’il avait assisté au
Synode. L’argument est plausible. Toutefois, on peut se demander si, venu avec trois
frères, n’ayant fait qu’un corps et qu’une âme avec eux pendant un long et pénible
voyage, Saunier n’a pas été amené tout naturellement à dire «nous» même si,
strictement, il était le seul «renvoyé», d’autant plus que les deux Vaudois, en fait,
revenaient avec lui. On se le représente difficilement disant moi tout court. Certaines
circonstances font parfois perdre aux mots leur précision mathématique. Et si Olivétan
avait été à Chanforans, les Vaudois ne l’eussent-ils pas pressé, eux-mêmes, de traduire
la Bible, vu sa réputation d’hébraïsant ? Or, il ne parle jamais que des instances de
Farel, Saunier et Viret.
Ce qui nous semblerait trancher la question, c’est que dans les extraits de son Apologie
que l’on trouvera plus loin, le langage d’Olivétan ne laisse guère supposer qu’il ait
accompagné les réformateurs au Synode de Chanforans.
(*2) Voir la fin de l’épitre de Calvin en tête de la Bible d’Olivétan, citée plus loin, et ce
qu’Olivétan dit de lui-même dans son Apologie.
Cependant on était décidé à ce que, d’une manière ou de l’autre, cette Bible vît le jour.
Si on n’avait pas une traduction originale, on aurait une révision de la Bible de Lefèvre
d’Étaples. Aussitôt après le synode, deux barbes vaudois, Martin Gonin et Guido,
vinrent pour préparer les voies à la publication et s’entendre avec l’imprimeur, Pierre
de Wingle. En mars 1533, cet imprimeur sollicitait du conseil de Genève l’autorisation
d’imprimer une Bible française.
133
En octobre 1532, Gonin et Guido se remirent en route, emmenant avec eux Saunier et
Olivétan. Ce dernier se rendait aux Vallées pour y annoncer l’Évangile. Mais ce
voyage avait aussi pour but de recueillir auprès des Vaudois les dons nécessaires pour
l’impression de la Bible. Ce fut donc, au point de vue de l’histoire de la Bible française,
un voyage historique, puisqu’il rendit possible, matériellement, l’impression de cette
Bible. Les voyageurs affrontaient un danger réel. Les Vaudois étaient persécutés.
C’était la «moisson du Seigneur la plus dangereuse de toutes», disait Andronicus, à
propos de ce voyage même, dans une lettre que nous avons citée plus haut. De plus,
pour se rendre aux Vallées, il fallait traverser les terres du duc de Savoie. On les
traversa de nuit. Mais le danger n’empêche pas les voyageurs d’être dévorés, tout le
temps, par le besoin d’annoncer l’Évangile. À Vevey, ils «parlent de Christ» à leur hôte
et à leur hôtesse (*1), «femme d’un esprit très vif». Au-dessus de Martigny, avant de
passer le Saint-Bernard, ils entreprennent, dans une auberge, un moine du célèbre
couvent, auquel «ils parlent beaucoup de Christ» (*2), et qui promet à Saunier de
suivre tous ses conseils et tout d’abord de rompre avec l’Antéchrist. Quels hommes! Et
combien dignes de travailler à la publication de la Bible, dont l’esprit les pénètre et les
inspire à un si haut degré! Dans la montagne, les voyageurs tombèrent tous malades, et
eurent de mauvais moments à passer. Enfin, ils arrivèrent aux Vallées, où ils reçurent,
avec un accueil chaleureux, les ressources nécessaires pour l’impression de la Bible
«repurgée». Ces pauvres montagnards remirent entre les mains de Gonin, le pasteur
d’Angrogne, la somme de 500 écus d’or, soit 5.000 francs (qui équivaudraient à
environ 60.000 francs, valeur actuelle) (*3) «pour qu’on imprimât le plus tôt possible».
En même temps, des instructions étaient envoyées à Farel pour diriger et hâter le
travail.
(*1) De Christo locuti sumus cum hospite et hospita. Tous ces détails sont empruntés à
la relation de ce voyage que Saunier envoya à Farel dans sa lettre du 5 novembre 1532.
On trouve ce très pittoresque récit dans d’Aubigné (Op. cit., t. III, p. 395-400).
(*2) Quocum multa de Christo locuti sumus. Ibid.
(*3) À cette époque, le gage d’une servante était de 3 à 4 livres faibles, c’est-à-dire de 3
à 4 francs par an, plus deux chemises et une paire de souliers (PETAVEL).
Un an après, rien n’était encore fait, et Saunier, dans un nouveau voyage, essuyait les
reproches des Vaudois, et les transmettait à Farel.
D’où venaient ces retards? Probablement de ce que Farel, anxieux de donner aux
Églises de France non une révision, mais une traduction, et persuadé qu’Olivétan
pourrait mieux que personne mener l’entreprise à bonne fin, ne perdait pas l’espoir de
décider ce dernier à s’en charger. Et c’est, en effet, ce qui arriva. Viret joignit ses
importunités à celles de Farel, et, quatre ou cinq mois plus tard, les deux réformateurs
134
triomphaient, à eux deux, des scrupules d’Olivétan. C’est par lettre qu’ils réussirent à le
persuader, car Olivétan était resté aux Vallées. Vers la fin de 1533, ou vers le
commencement de 1534, Olivétan se mit à l’oeuvre. Un an plus tard, il était prêt (*1).
Il date sa préface «des Alpes» (c’est ainsi qu’il désigne le théâtre de ses labeurs), le «12
février 1535». Le volume fut imprimé à Serrières, près (*2) Neuchâtel, par Wingle, un
imprimeur de premier ordre, qui était missionnaire au moins autant qu’imprimeur (*3).
Olivétan se rendit à Neuchâtel, probablement en mars, pour surveiller au moins la fin
de l’impression. Il retourna aux Vallées en juillet, afin d’y reprendre ses travaux
missionnaires.
(*1) «Après avoir travaillé toute l’année», dit-il, dans son Apologie. Cette rapidité
s’explique par le fait qu’Olivétan, reprenant peut-être le travail de Gérard Roussel,
avait déjà travaillé pour son compte personnel à la traduction de l’Ancien Testament.
Quand il consentit à se charger du travail, ses matériaux, en ce qui concerne l’ancien
Testament, devaient être prêts. «On ne se serait pas adressé à lui, dit M. Reuss (Op.
cit., nouvelle série, t. IV), si le public, si ses amis n’avaient pas été au courant de ses
études. Et l’on n’acquiert pas la réputation d’être un fort hébraïsant avant d’avoir
approfondi les textes de la Loi et des Prophètes. Il était prêt dès l’époque de son
voyage aux Vallées». Ceci d’ailleurs ressort clairement des lignes suivantes de
l’Apologie : «Ayant jà longuement trainé ce joug tout seul, ai été contraint entre ces
montagnes et solitudes, user tout seulement des maitres muets c’est-à-dire livres, vu
que ceux de vive voix me défaillaient». En parlant d’ «une année», il s’adresse, ne
l’oublions pas, à Farel, Saunier, Viret, qui savaient à quoi s’en tenir. Le travail de
l’«année», ce fut sans doute une mise au point de l’ancien Testament, la préparation du
Nouveau Testament, des Apocryphes et des notes. L’effort accompli n’en était pas
moins colossal.
(*2) Voir Doumergue, Jean Calvin, II, 770, et Quartier la Tente, le Canton de
Neuchatel, I, 415
(*3) En 1534, Wingle avait imprimé à Neuchâtel un Nouveau Testament, reproduction
de celui de Lefèvre. qu’il avait fait précéder d’une préface remarquable, tout
enflammée de l’amour des Écritures. Elle est introduite par ces mots : L’imprimeur aux
lecteurs. En voici quelques lignes :
«Entre toutes les choses que le Seigneur Dieu a données aux hommes, il n’y a rien de
plus précieux, plus excellent ni plus digne que la Sainte et vraie Parole qui est
contenue es livres de la Sainte Écriture…
135
«….. à l’étude et leçon des Saintes Écritures nous sommes exhortés par notre bon Père
céleste quand il nous commande de ouïr son cher fils Jésus-Christ…
«Même le fait de l’eunuque de la reine de Candace nous y admoneste, lequel jà soit
qu’il fût barbare et payen détenu d’infinies occupations et de toutes parts environné de
négoces et affaires forains, aussi non entendant la lecture, il lisait la Sainte Écriture,
assis en son chariot. Que s’il a été diligent de lire par les chemins, que penses-tu qu’il
fit en sa maison? S’il n’entendait pas encore la leçon d’Ésaïe, que penses-tu qu’il fit
après qu’il l’entendit?..».
Le seul exemplaire connu de ce Nouveau Testament se trouve à la Bibliothèque
publique de Neuchâtel.
En 1536, il vint à Genève et y occupa une place de professeur dans le collège
récemment institué. Il fut aussi, d’après Froment, précepteur des enfants de
Chautemps, conseiller de la ville. Il figure sur les registres de Genève, toujours comme
«maître d’école». Il s’occupa de la révision et de la réimpression du Nouveau
Testament et de quelques livres de l’Ancien. En 1538, il partit pour l’Italie. Il ne devait
pas en revenir. La nouvelle de sa mort, survenue en août de la même année, peut-être à
Rome, parvint à Genève en janvier 1539. On n’a sur sa fin aucun détail. «Le voile qui
enveloppe cette vie cachée en Dieu, dit M. Comba, nous dérobe même sa tombe». Il
circula des bruits d’empoisonnement, mais on n’a aucune preuve. Tout ce qu’on peut
dire, c’est que, s’il mourut empoisonné, l’ennemi, ce jour-là, sut viser à la tête. La
nouvelle de sa mort frappa Calvin et ses amis comme un coup de foudre. Dans la
préface d’une révision de la Bible d’Olivétan, Calvin appelle ce dernier un «fidèle
serviteur de l’Église chrétienne, de bonne et heureuse mémoire».
Rappelant le mot de Bucer, cité plus haut, nous dirons, comme conclusion : Celui qui a
donné aux Églises de la Réforme leur première traduction de la Bible, est bien «notre
Olivétan à tous».
13.3 La Bible d’Olivétan
13.3.1 Pièces liminaires
On ne saurait accorder une attention trop minutieuse à cette Bible qui a fourni la
nourriture spirituelle de nos pères pendant plus de trois siècles. Ce volume est pour les
protestants français une vraie relique de famille. Cette Bible, d’ailleurs, dès qu’on la
regarde de près, a quelque chose de vivant. Elle rappelle le mot de Luther au sujet de
136
l’Écriture : «On dirait qu’elle a des mains et des pieds». Quand on en tourne les
feuilles, on voit que tout y respire et l’amour de la Bible, et l’amour des âmes.
Le format est un petit in-folio.
En tête de la page qui sert de titre à l’Ancien Testament, on lit, dans une banderole, en
hébreu : La parole de notre Dieu demeure éternellement (Ésaïe XL). Puis:
LA BIBLE
Qui est toute la Saincte escripture
En laquelle sont contenus le Vieil Testament
et le Nouveau translatés
en Francoys. Le Vieil de Lebrieu et le Nouveau
du Grec.
Aussi deux amples tables, l’une pour l’interpretation
des propres noms, l’autre en forme Dindice
pour trouver plusieurs sentences
et matières.
Dieu en tout
Au bas de la page:
Isaiah 1.
137
Ecoutez cieulx et toy terre preste laureille
car Leternel parle.
Cette page de titre suffit pour montrer avec quel sentiment de la valeur de la Bible et
quel sentiment du droit de Dieu cette publication a été entreprise.
Au verso du titre se trouve une épître latine de Calvin (alors âgé de vingt-cinq ans) : À
tous empereurs, rois, princes et peuples soumis à l’empire de Christ. Dans cette épître,
Calvin revendique pour chacun le droit de lire l’Écriture. En voici quelques lignes :
Cette oeuvre sacrée n’a pas une origine récente, elle ne date pas d’aujourd’hui. Aussi ne
nous semble-t-il pas qu’elle ait besoin de l’approbation des hommes… Notre brevet de
privilège, c’est l’oracle, c’est l’éternelle vérité du Roi souverain, du Seigneur du ciel, de
la terre et de la mer, du Roi des rois… Tout ce que je demande, c’est qu’il soit permis
au peuple fidèle d’écouter parler son Dieu, de se laisser instruire par lui. Ne veut-il pas
être connu de tous, du plus grand jusqu’au plus petit? Ne promet-il pas que tous seront
enseignés de Dieu? N’enseigne-t-il pas la science aux enfants sevrés, à ceux qu’on
vient d’ôter du sein? Ne leur fait-il pas comprendre ce qu’ils entendent? Ne donne-t-il
pas la sagesse aux petits? N’ordonne-t-il pas d’annoncer l’Évangile aux pauvres? Et
quand nous voyons des hommes de toute condition profiter en l’école de Dieu, nous
reconnaissons que Dieu a dit vrai, lorsqu’il a promis de répandre son esprit sur toute
chair. Nos adversaires murmurent et s’indignent. Qu’est-ce à dire, sinon qu’ils
reprochent à Dieu sa générosité? Oh! s’ils avaient vécu au temps où Philippe avait six
filles qui prophétisaient, comme ils auraient eu de la peine à les supporter, si même ils
ne les eussent pas maltraitées…
Après cela, Calvin en appelle à l’exemple des Pères et tance encore, avec toute sa
verve de polémiste, ceux qui veulent garder pour eux les trésors de l’Écriture. Puis il
présente au lecteur la traduction, et le traducteur,
…qui, distingué par beaucoup d’autres qualités, se surpasse pourtant lui-même par sa
modestie, si toutefois c’est de la modestie, et non une timidité démesurée (immodicus
pudor) qui l’a presque empêché d’entreprendre un si saint labeur. Il ne l’eût pas fait, si
Cusemeth et Chlorotes (*1), ces saints hommes, ces témoins et ces défenseurs de
138
l’invincible Parole de Dieu, ne l’eussent vaincu par leurs exhortations et leurs vives
sollicitations, et enfin contraint de rendre les armes…
Il est, je n’en doute point, des endroits qui, soit par suite de la grande diversité des
opinions, soit parce que, dans un ouvrage de longue haleine, on a parfois des absences
(quia opere in longo interdum somnus irrepit) (*2), ne plairont pas à tout le monde.
Mais si le lecteur rencontre de ces endroits, je l’invite à ne pas attaquer et à ne pas
incriminer un savant qui a bien mérité des études sacrées, mais bien plutôt à relever ses
fautes avec modération… Quant à ceux dont aucune considération ne saurait contenir
la langue, je les prie de se souvenir qu’il est très facile de faire assaut de médisances, et
que, sous ce rapport, les commères des carrefours elles-mêmes l’emporteront toujours
sur les plus habiles rhéteurs… Ils ont affaire à un homme que l’on peut attaquer
impunément, sans craindre la réprocité d’un langage sans retenue, mais qu’ils
n’attendent pas grande gloire de leur éloquence venimeuse, car ce dicton est aussi vrai
qu’il est commun : Railler est facile, essayer de faire mieux l’est moins.
(*1) Cusemeth, mot hébreu qui signifie épeautre, en latin far, pseudonyme de Farel.
Chlorotes, mot grec qui signifie verdure, pseudonyme de Viret (viretus).
(*2) Calvin ne se doutait pas qu’il fournissait lui-même, dans cette page (à moins que
ce ne fût l’imprimeur), une preuve de la justesse de cette réflexion, si finement
énoncée, en parlant des six filles du diacre Philippe, qui, d’après la Vulgate comme
d’après le texte, n’en avait que quatre (Act. 21, 9).
Le second feuillet contient la dédicace du traducteur, en français, avec cette suscription
: P. Robert Olivetanus lhumble et petit Translateur a Leglise de Jesus-Christ.
Voici quelques extraits de cette préface. C’est un des plus beaux morceaux de notre
littérature religieuse protestante. Il est plein d’amour et d’humour (*). Il nous transporte
en des temps singulièrement tragiques. On voit, en le lisant, que la traduction
d’Olivétan a été faite en plein champ de bataille.
(*) Cet humour naïf, dit M. Doumergue, a fait d’Olivétan un des fondateurs de la
langue française, entre Rabelais et Calvin, plus près de Rabelais pour le style, plus près
de Calvin pour la pensée… Cette page devrait être, dans les anthologies de notre vieux
français, à une place d’honneur (Calvin, I, p. 121).
139
La bonne coutume a obtenu de toute ancienneté que ceux qui mettent en avant quelque
livre en public le viennent à dédier et présenter à quelque Prince, Roy, Empereur ou
Monarque, ou s’il y a majesté plus souveraine… Aucuns ont bien telle prudence et
égard que leurs inventions ne seraient pas bien reçues du peuple, si elles ne portaient la
livrée de quelque très illustre, très excellent, très haut, très puissant, très magnifique,
très redouté, très victorieux, très sacré, béatissime et sanctissime nom. Pourquoi avoir
eu le tout bien considéré et vu courir et trotter tous les autres écrivains et translateurs,
l’un deçà, l’autre delà, l’un à son Mecénas libéralissime, l’autre à son Patron
colendissime, l’autre à son je ne sais quel Révérendissime : je ayant en main cette
présente translation de la Bible, n’ay pas tant fait pour icelle dame coutume… que je
me sois voulu asservir et assujettir au droit qu’elle exige et requiert….. Aussi ne lui
appartient-il point (à ce livre) faire du parasite quelque glorieux Thraso qu’il rencontre.
Car il est bien d’autres étoffes que tous autres livres quels qu’ils soient, les auteurs
desquels en font offrandes si profitables et méritoires et si cauteleux échanges contre
riches dons et plantureux octrois. Après lesquelles bêtes je ne chasse point, car je me
passe bien de tel gibier, la grâce à Dieu qui me fournit de contentement et suffisance.
Ce n’est donc pas à un grand personnage, dit M. Reuss, mais à la paoure Église que
l’auteur dédiera son travail…..
Car Jésus, dit-il, voulant faire fête à celle-ci de ce que tant elle désire et souhaite, m’a
donné cette charge et commission de tirer et déployer icelui thrésor hors des armoires
et coffres hébraïques et grecs, pour après l’avoir entassé et empaqueté en bougettes
(boites) françaises le plus convenablement que je pourrai, en faire un présent à toi, ô
pauvre Église. à qui rien l’on ne présente. Vraiment cette parole t’était proprement due,
en tant qu’elle contient tout ton patrimoine, à savoir cette parole par laquelle, par la foi
et assurance que tu as en icelle, en pauvreté tu te réputes très riche; en malheureté,
bienheureuse; en solitude, bien accompagnée; en doute, acertainée; en périls, assurée;
en tourments, allégée; en reproches, honorée; en adversités, prospère; en maladie,
saine; en mort, vivifiée. Tu accepteras donc, o pauvrette (paourette) petite Église,
cestuy présent, d’aussi joyeuse affection que de bon coeur il t’est envoyé et dédié…
Christ ne s’est-il pas donné à telle manière de gens abjects, petits et humbles; ne leur at-
il pas familièrement déclaré les grands secrets du royaume qu’il proteste leur
appartenir? C’est sa petite bande invincible, sa petite armée victorieuse, à laquelle,
comme un vrai chef de guerre, il donne courage et hardiesse par sa présence, et chasse
toute frayeur et crainte par sa vive et vigoureuse Parole…
Ce bien est le tien et toutefois il demeure entièrement à celui qui te le donne. O la
bénigne possession de grâce, qui rend au donnant et à l’acceptant une même joie et
délectation! Quelque beau semblant que les hommes fassent et quelque propos qu’ils
aient en la bouche, pour vouloir colorer et faire entendre de combien bon coeur ils
140
donnent, toujours y a-t-il en quelque anglet de ce coeur une prudence peureuse qui crie
: «Prends garde à ce que tu fais, que tu n’aies faute de ce dont tu es prodigue!» Or il
n’en va pas ainsi de ce don, car il n’est fait que pour être donné et communiqué à un
chacun; et ceux qui le donnent se tiennent pour avoir fait un grand gain et bonne
emplette quand ils ont trouvé occasion de te le présenter et le mettre en ta possession.
Quant au pauvre peuple qui te fait le présent, il fut il y a plus de trois cents ans banni
de ta compagnie. Épars aux quatre parties de la Gaule il est (à tort toutefois et pour le
nom de Christ) réputé le plus méchant que jamais fût, tellement que les autres nations
emploient son nom pour injure et reproche. C’est le vrai peuple de patience….. Ton
frère donc, auquel ta vie tant misérable faisait pitié, s’est souventes fois ingéré, en
passant et repassant, de t’appeler par le nom de soeur, s’efforçant de te donner le mot
du guet de parfaite et heureuse liberté. Mais toi, toute hébétée de tant de coups, tu
passais outre et allais ton chemin….. Or avant donc pauvre (paoure) petite Église qui es
encore en état de chambrière sous les furieuses trongnes et magistrales menaces de tant
de maîtres renfrognés et rébarbatifs, va décrotter tes haillons tout poudreux et terreux
d’avoir couru, viré et tracassé, par le marché fangeux de vaines traditions : va laver tes
mains toutes sales d’avoir fait l’oeuvre servile d’iniquité : va nettoyer tes yeux tout
chassieux de superstition et d’hypocrisie. Veux-tu toujours être ainsi à Maître? N’est-il
pas temps que tu entendes à ton époux Christ?… Ne prendras-tu pas égard aux
précieux joyaux que lui-même (si tu sais comprendre) t’envoie en loyauté de
mariage?… Lui veux-tu point donner ton amour et ta foi? Qu’attends-tu? Ne veux-tu
pas te fier en lui? N’y a-t-il pas assez de bien en la maison de ton Père pour
t’entretenir?… As tu doute qu’il te traite mal, lui qui est tant doux et tant de bonne
sorte?… Ne te chaille! (Courage!) Prends congé de tes maîtres et de cette traître
marâtre que tu as si longtemps appelée mère. Mets leur en avant qu’il est temps que tu
suives la volonté de Christ ton Époux, lequel te demande. Quitte leur tout ce que tu
pourrais avoir gagné et mérité avec eux. Car le tien Époux n’a que faire de ces biens là,
qui lui feraient déshonneur. Il est bien vrai que de ta part tu ne lui pourrais apporter en
acquit chose qui vaille. Mais qu’y ferais-tu? Viens hardiment avec tous les plus braves
et mignons de ta cour tous faits exécration pour Christ, non pour leurs méfaits,
desquels les titres sont ceux-ci, asçavoir: Injuriés, Blamés, Chassés, Decriés,
Désavoués, Abandonnés, Excommuniés, Anathématisés, Confisqués, Emprisonnés,
Géhennés, Bannis, Eschellés, Mitrés, Décrachés, Chaffaudés, Exoreillés, Tenaillés,
Flétris, Tirés, Traînés, Grillés, Rôtis, Lapidés, Brûlés, Noyés, Décapités, Démembrés,
et autres semblables titres glorieux et magnifiques du Royaume des Cieux. Tous
lesquels il n’a point à dédain, lui qui est tout au contraire des autres princes et rois,
lesquels ne veulent personne à leur cour et service s’il n’est noble, bien accoutré,
gorgias (coquet), miste (élégant), sain et en bon point. Mais il les veut tels comme luimême
a été en ce monde, et il les appelle amiablement pour les soulager, les enrichir,
les avancer et les faire triompher avec lui dans sa cour célestielle.
Maintenant donc, ô noble et digne Église, heureuse Épouse du Fils du Roi, accepte et
reçois cette Parole, promesse et Testament…, où tu pourras voir la volonté de Christ, le
141
tien Époux, et de Dieu son Père… lequel ô pauvre (paoure) petite Église, te maintienne
en sa grâce! Des Alpes ce 12° de Février (Feburier) 1535.
Ne craingniez point petit tropeau car il a pleu à vostre père vous donner le royaume.
En Dieu tout.
Je te eusse escrit plus amplement : mays tu voys ici le destroict ou je suis de papier et
d’autres choses.
Après la préface, vient une Apologie du translateur qui occupe trois feuillets. Dans
cette apologie, Olivétan raconte comment il a été amené à entreprendre son travail, et
parle de ses labeurs avec une extrême et touchante modestie.
Je suis assez records que toi Cusemeth et toi Almeutes (*1), menés de l’esprit de Dieu
pour les grâces qui lui a plu vous donner (quant à l’intelligence de l’Ecriture), allates
(*2) trois ans y a visiter les Eglises chrétiennes nos bons frères. Et vous étant
assemblés (comme est de coutume) pour conférer et traiter de l’Ecriture Sainte…
advisates que tant de sectes et hérésies, tant de troubles et tumultes sordaient en ce
temps au monde, et que tout cela venait pour l’ignorance de la parole de Dieu. Voyant
aussi les exemplaires du Vieil et Nouveau Testament en langue vulgaire qui étaient
entre nous (*3) écrits à la main depuis si longtemps qu’on n’en a point de souvenance
ne pouvoir servir sinon à peu de gens, admonestates tous les autres frères pour
l’honneur de Dieu (*4) et bien de tous les chrétiens ayant connaissance de la langue
française, et pour la ruine de toute fausse doctrine répugnante à vérité : qu’il serait
grandement expédient et nécessaire de repurger la Bible selon les langues hébraïques
et grecques en langage français. À quoi iceux nos frères se sont joyeusement et de bon
coeur accordés, eux employants et évertuants à ce que cette entreprise vînt à effet.
(*1) Mot grec qui signifie vendeur de sel, pseudonyme de Saunier.
(*2) Si Olivétan était allé au Synode de Chanforans avec Farel et Saunier, se serait-il
exprimé ainsi ?
(*3) Olivétan s’identifie avec le peuple qu’il a évangélisé et au milieu duquel il a
traduit l’Écriture.
142
(*4) On remarquera qu’à la base de cette entreprise se trouve la grande préoccupation,
on peut dire la sublime obsession calviniste, de l’honneur de Dieu.
Or pour ce faire, vous ayant quelque estime de moi autre que ne pensais, m’avez tant
prié, sollicité, importuné et quasi adjuré, qu’ai été contraint à entreprendre cette si
grande charge. Laquelle certes toi Cusemeth et Chlorotes eussiez pu faire trop mieux
que moi, si Dieu vous eût voulu permettre et donner le loisir et qu’il ne vous eût appelé
à plus grand choses : asçavoir pour semer le pur grain de sa parole en son champ
fructueux et arroser et faire verdoyer son délicieux jardin de Eden. Si vos persuasions
(desquelles j’ai bonne souvenance) n’eussent été plus puissantes que mes excuses, je ne
devais jamais accepter telle charge vu la grande difficulté de la besogne et la débilité et
faiblesse de moi, laquelle ayant bien connue, avais jà par plusieurs fois fait refus de me
adventurer à tel hasard ; vu aussi qu’il est autant difficile (comme vous savez) de
pouvoir bien faire parler à l’éloquence hébraïque et grecque le langage français (lequel
n’est que barbarie au regard d’icelles) si que on voulait enseigner le doux rossignol à
chanter le chant du corbeau enroué (*). Attendu aussi que comme il va d’un édifice qui
se fait en public, dont chacun devise à sa propre fantaisie, ainsi est-il d’une telle
entreprise environnée de toutes parts de repreneurs, corrigears et calomniateurs, non
pas domestiques (j’en suis bien assuré) mais étrangers et aliénés de charité. Chrétiens
philosophans sur la pointe d’un omicron et étant munis de mille petites calomnies et
mécontentements.
(*) C’est nous qui soulignons, ici et plus bas.
Partant à vous qui m’avez mis en oeuvre et estes cause de tout cet affaire, qui m’avez si
bien donné à entendre et fait accroire par vive raison que j’en viendrais à bout et le
ferais si bien, je viens maintenant, après avoir travaillé toute l’année (*), rendre compte
de la besogne faite, rendant grâce et donnant la gloire à Dieu seul, si elle est si bien
achevée et parfaite que vous l’entendiez… J’ai fait du mieux que j’ai pu, comme vous
voyez. J’ai labouré et foui le plus profondément qu’il m’a été possible en la vive mine
de pure vérité pour en tirer offrande que j’apporte pour la décoration et ornement du
saint temple de Dieu… Il est licite à un chacun de pouvoir autant apporter et offrir.
Aussi en un même corps tels que nous sommes en Jésus-Christ il n’y a nulle envie ni
reproche entre les membres. L’oeil net qui voit clair adresse le pied qu’il ne choppe et
fasse un faux pas sans lui reprocher sa cécité ni souillure. Aussi le pied sale et fangeux
marche par les mauvais passages sans avoir envie de la netteté des délicats yeux qui
n’endureraient pas la moindre ordure qui soit. J’espère que les clairs et lumineux yeux
ne dédaigneront, ne blâmeront point les petits labeurs de moi, qui suis comme l’un des
plus petits orteils des bas et humbles pieds de ce corps, fouillans et quérans ce qui nous
143
a été si longtemps caché aux étranges terroirs hébraïques et grecs… Aux bien
accordantes orgues de l’Église universelle de Christ, desquels les vifs (vivants) tuyaux
sont épars par tous les côtés du monde, les petits tuyaux, quelque menus qu’ils soient,
ce néanmoins ils servent à la mélodie et les gros plus résonnants attempèrent aussi leur
hautesse à la petitesse et tendre ton d’iceux. Ainsi ai-je espérance qu’il me sera fait, et
que le petit et faible son que je jette ne troublera point l’accord, mais plutôt fournira et
remplira la plaisante et douce harmonie de la seule et unique foi que nous avons en
Jésus-Christ…
(*) Nous expliquons plus haut cette expression.
Je n’ai point honte, comme la veuve évangélique, d’avoir apporté devant vous mes
deux petits quadrains en valeur d’une maille qui est toute ma substance…
Après l’Apologie, on lit:
Paul. 1 Corinthiens xiv.
Je veulx certes que tous vous parliez langaiges: mais
encore plus que vous prophetiziez
Item au mesme
Pourtant freres taschez a prophetizer et ne empeschez
point de parler langaiges (*).
(*) Tous ces préliminaires sont semés de citations de la Bible, bien mises en saillie. On
voit combien le traducteur, lorsqu’il parlait lui-même, était impatient de laisser parler
Dieu.
Suit une autre dédicace (sixième feuillet) avec cette inscription : V. F. C (*) a notre
allie et confedere le peuple de l’alliance de Sinai salut.
144
(*) Viret, Farel, Calvin. Le morceau a cependant été rédigé par Olivétan, d’après M.
Reuss, qui base son opinion sur le style. Olivétan exprime la pensée des réformateurs
et leur sert de porte-parole.
C’est une épître au peuple juif, destinée à montrer que Jésus est le Messie. Ici encore
on retrouve l’amour des âmes, l’esprit missionnaire. Ce morceau est le premier de ce
genre que l’on trouve dans la littérature protestante. Il est suivi de cette citation :
Paul aux Romains 12.
Gloire honneur et paix a ung chascun qui fera bien
au juif premierement aussi au grec.
Le verso du septième feuillet contient une poésie latine d’un collaborateur d’Olivétan,
Des Périers (*), qui recommande la traduction au lecteur.
(*) En sa qualité de grammairien, dit M. Reuss, il retouchait, corrigeait les rudesses de
style du traducteur hébraïsant. Des Périers fut valet de chambre chez Marguerite de
Navarre, dont il mettait au net les oeuvres poétiques. Olivétan l’appelle dans son
Apologie «notre loyal frère et bon ami».
Plus nimio quondam rerum studiosa novarum,
Eloquii dives Gallica lingua fuit.
Tot sibi librorum cum scripserit agmina, (mirum est)
Raro, vel nunquam, Biblia sacra refert (*1).
Vana refert : Domini spernens oracula vatum,
Seria futilibus posthabet illa jocis.
145
Ridiculas autem, Christo revotante, jocandi
Optabit tandem ponere blanditias.
Blanditias sed nacta novas, monimenta salutis,
En habet, et fidei pignora certa suae.
Relligionis habet nunc pura fluenta beatae,
Trita sur Ausonio quae latuere luto (*2).
Viderat ante suas haec Gallica lingua sorores
Scribere veracis verba retecta Dei.
Otia dum captat, tandem perfusa recenti
Luce Dei, voluit tam pia facta sequi.
Immo jam sequitur non inferiore loquendi
Utilitate, eadem quotquot in orbe ferunt.
En igitur faxis, gens Gallica, cordis apertas
Trajiciant aures, quae tua lingua canit.
Accipe, volve diu noctuque volumina sancta,
Non sine sollicito versa labore tibi.
Vana decent vanos. Tu non ignota recantes.
Sat, tua (cum polis es) non aliena colas.
Ad Candidum Lectorem.
Quisquis es, o Lector, primores carminis hujus
Tu ne sperne notas. Qui tibi vertit, is est.
146
(*1) Exagération manifeste, à moins que l’auteur ne veuille dire que la langue française
manquait de traductions bibliques faites sur le texte original.
(*2) Allusion au texte corrompu de la Vulgate (Ausonius veut dire latin).
Ce dernier distique avertit le lecteur qu’il trouvera en acrostiche dans la poésie le nom
du traducteur. En effet, en réunissant les premières lettres de ces vers, on forme (le u
ayant alors la valeur du v, et réciproquement) le nom de Petrus Robertus Olivetanus.
Le huitième feuillet contient la table des matières, qui est suivie de ces mots : Toutes
ces choses sont le livre de vie, et le pact du Souverain, et la connaissance de la verite
(citation de l’Ecclésiastique, ch. 24, d’après la Vulgate).
Au verso de ce huitième feuillet on lit :
Au lecteur des deux Testaments contenant la volonté et parole de Dieu :
Le divin Testateur qui en testant ne ment
Et ne vouldroit frauder nullement sa partie :
Veult que de tous soit leu son double Testament
Et qua chascun en soit la teneur departie.
Veu donc que la copie en est dejia sortie
Aux autres nations : pour toy peuple françoys
En ton languaige aussi a este assortie
Afin que de ton droict plus asseure tu sois.
Non seulement en liure escrit lauras aincois
En ton coeur lescrira par diuine practique
147
(Ainsi qu’il a promis) si tu oys et receois
Du loyal Testateur le Testament publicque.
Après les livres canoniques de l’Ancien Testament viennent les livres apocryphes. Ils
sont précédés d’une préface qui leur refuse la canonicité. La voici :
Entendu que les livres précédens se trouvent en langue hébraïque reçus d’un chacun et
les suivans qui sont dits apocryphes… ne se trouvent ni en hébreu ni en chaldéen, et
aussi ne sont point reçus ni tenus comme légitimes tant des hébreux que de toute
l’Église, ainsi que profère Saint-Jérôme, nous les avons séparés et réduits à part pour
les mieux discerner et connaître, afin qu’on sache desquels le témoignage doit être reçu
ou non (Suivent quelques témoignages historiques).
Pourquoi donc, quand tu voudras maintenir aucune chose pour certaine rendant raison
de ta foi, regarde d’y procéder par vive et puissante Ecriture en ensuivant saint Pierre
qui dit : Celui qui parle, qu’il parle comme parole de Dieu. Il dit parole de Dieu comme
très véritable et très certaine manifestée par les prophètes et apôtres divinement
inspirés, desquels nous avons témoignage plus clair que le jour. Les juristes aussi,
ayant grand soin de confirmer et établir leurs opinions par la loi humaine, disent qu’ils
ont honte de parler sans loi. Combien donc plus grande horreur et vergogne doit avoir
celui qui se dit chrétien, ne se attend et ne se arrête ès lois du Dieu vivant, mais aux
humaines, jugeant toutes choses selon sa fantaisie et jugement incertain. Par ainsi,
nous édifiés sur le fondement des saints prophètes et apôtres (sur lequel ils se sont
fondés et lequel ils ont annoncé qui est Jésus-Christ, la ferme pierre), délaisserons les
choses incertaines pour suivre les certaines, nous arrêtant et nous appuyant en icelles,
et là fichant notre ancre comme en lieu sûr, car notre foi chrétienne ne consiste point
ès choses douteuses, mais en pleine et très certaine assurance et très vraie persuasion
prise et confirmée par vérité qui est infaillible. En laquelle Dieu nous doit cheminer
perpétuellement afin que selon icelle (acceptant eu nous sa sainte volonté et déjetant
toute autre intention à lui contraire) puissions vivre à son honneur et édification de son
église. Ainsi soit-il.
En tête de la page de titre du Nouveau Testament, on lit, en grec, dans une banderole :
Ils seront tous enseignés de Dieu.
Puis
148
Le Nouveau Testament
De nostre Seigneur et seul Sauveur
Jesus Christ
Translate de Grec en Francoys.
En Dieu tout.
Matthieu XVII.
Cestuy est mon fils bien ayme auquel
ay pris mon. bon plaisir
escoutez le.
Suit une nouvelle préface de Calvin, traduite en français par Olivétan, d’après Reuss
(trois pages), qui retrace l’histoire de la révélation. Elle est trop belle pour ne pas en
citer au moins la fin. CHRIST ET LES ÉCRITURES, voilà le thème de ce morceau.
Sans l’Évangile, nous sommes inutiles et vains; sans l’Évangile, nous ne sommes
chrétiens; sans l’Évangile, toute richesse est pauvreté; sagesse est folie devant Dieu;
force est faiblesse; toute justice humaine est damnée. Mais par la connaissance de
l’Évangile, nous sommes faits enfants de Dieu, frères de Jésus-Christ, combourgeois
des saints, citoyens du royaume des cieux, héritiers de Dieu avec Jésus-Christ, par
lequel les pauvres sont faits riches, les faibles puissants, les fous sages, les pécheurs
justifiés, les désolés consolés, les douteurs certains, les serfs affranchis. C’est la
puissance de Dieu en salut à tout croyant…
Ô chrétiens et chrétiennes, entendez ceci et apprenez! Où est donc votre espérance, si
vous méprisez et dédaignez d’ouïr, voir, lire et retenir ce saint Évangile? Ceux qui ont
leurs affections fichées en ce monde pourchassent par tous moyens ce qu’ils pensent
appartenir à leur félicité, sans épargner ni labeur, ni corps, ni vie, ni renommée. Et
toutes ces choses se font pour servir à ce malheureux corps, duquel la vie est si vaine,
149
misérable et incertaine… Ceux qui s’adonnent aux arts mécaniques, quelque bas ou vils
qu’ils soient, mettent si grande peine à les apprendre et savoir, et ceux qui veulent être
réputés les plus vertueux se tourmentent l’esprit nuit et jour pour comprendre quelque
chose aux sciences humaines, qui ne sont que vent et fumée. Combien, au prix, nous
devons nous employer et efforcer en l’étude de cette sagesse céleste qui outrepasse tout
le monde et pénètre jusqu’aux mystères de Dieu qu’il lui a plu de révéler par sa sainte
Parole!
Quelle chose donc sera-ce qui nous pourra détourner et aliéner de ce saint Évangile?
Seront-ce injures, malédictions, opprobre, privation des honneurs mondains? Mais
nous savons bien que Jésus-Christ a passé par ce chemin que nous devons suivre, si
nous voulons être ses disciples… Seront-ce bannissements, proscriptions, privations
des biens et richesses? Mais nous savons bien que quand nous serons bannis d’un pays,
la terre est au Seigneur, et quand nous serons jetés hors de toute la terre, nous ne
serons pas toutefois hors de son règne, que quand nous serons dépouillés et appauvris,
nous aurons un Père assez riche pour nous nourrir, et même que Jésus-Christ s’est fait
pauvre afin que nous le suivions en pauvreté. Seront-ce afflictions, prisons, tortures,
tourments? Mais nous connaissons par l’exemple de Jésus-Christ que c’est le chemin
pour parvenir en gloire. Sera-ce finalement la mort? Mais elle ne nous ôte pas la vie
qui est à souhaiter. Bref, si nous avons Jésus-Christ avec nous, nous ne trouverons
chose si maudite qui ne soit bénie par lui, chose si exécrable qui ne soit sanctifiée,
chose si mauvaise qui ne nous tourne en bien. Ne nous décourageons pas quand nous
verrons contre nous toutes les puissances et forces mondaines; ne soyons donc pas
désolés comme si toute espérance était perdue quand nous verrons mourir devant nos
yeux les vrais serviteurs de Dieu…
Or puisque vous avez entendu que l’Évangile vous présente Jésus-Christ en qui toutes
les promesses et grâces de Dieu sont accomplies, et vous déclare qu’il a été envoyé du
Père, est descendu en terre, a conversé avec les hommes, a parfait tout ce qui touchait
à notre salut, il vous doit être très certain et très manifeste que les trésors du Paradis
vous y sont ouverts et les richesses de Dieu déployées et la vie éternelle révélée. Car
ceci est la vie éternelle, connaître un seul vrai Dieu, et celui qu’il a envoyé, Jésus-
Christ. C’est lui qui est Isaac, le Fils bien-aimé du Père, qui a été offert en sacrifice et
toutefois n’a point succombé à la puissance de la mort. C’est lui le vigilant pasteur
Jacob ayant si grand soin des brebis qu’il a en garde. C’est lui le bon et pitoyable frère
Joseph qui en sa gloire n’a point pris honte de reconnaître ses frères, quelque
méprisables et abjects qu’ils fussent. C’est lui le grand sacrificateur et évêque
Melchisédec ayant fait sacrifice éternel une fois pour toutes. C’est lui le souverain
législateur Moïse écrivant sa loi sur les tables de nos coeurs par son Esprit. C’est lui le
fidèle capitaine et guide Josué, pour nous conduire en la terre promise. C’est lui le
noble et victorieux roi David, assujettissant à sa main toute puissance rebelle. C’est lui
le magnifique et triomphant roi Salomon, gouvernant son règne en paix et prospérité.
Et même tout ce qui se pourrait penser ou désirer de bien est trouvé en un seul, Jésus-
Christ. Car il s’est humilié pour nous exalter; il s’est asservi pour nous affranchir; il a
été vendu pour nous racheter; captif, pour nous délivrer; condamné, pour nous
absoudre; il a été fait malédiction pour notre bénédiction; oblation de péché pour notre
150
justice; il a été défiguré pour nous figurer ; il est mort pour notre vie, tellement que par
lui rudesse est adoucie, courroux apaisé, ténèbres éclaircies, injustice justifiée,
faiblesse vertueuse, déconfort consolé, péché empêché, mépris méprisé, crainte
assurée, dette quittée, labeur allégé, tristesse réjouie, malheur bien heuré, difficulté
facile, désordre ordonné, division unie, ignominie anoblie, rébellion assujettie, menace
menacée, embûches débuchées, assauts assaillis, effort efforcé, combat combattu,
guerre guerroyée, vengeance vengée, tourment tourmenté, damnation damnée, abime
abimé, enfer enferré, mort morte, mortalité immortelle. Bref, miséricorde a englouti
toute misère, et bonté toute malheureté. Car toutes ces choses qui solaient être armes
du diable pour nous combattre et aiguillon de la mort pour nous poindre, nous sont
tournées en exercice, desquels nous pouvons faire notre profit….. Et de là il advient
que par son Esprit promis à ses élus, nous ne vivons plus, mais Christ vit en nous, et
nous sommes par esprit assis aux lieux célestes, en tant que le monde ne nous est plus
monde, bien que nous continuions à y vivre. Mais nous sommes contents en tous pays,
lieux, conditions, habillements, viandes et telles autres choses; nous sommes consolés
en tribulations ; joyeux en tristesse, glorieux en outrage, abondants en pauvreté,
patients dans les maux, vivants en la mort.
Repentez-vous et croyez à l’Évangile
Marc I.
Après l’Apocalypse, on lit:
Tout en Dieu.
Paul aux Romains 10.
L’accomplissement de la loy est Christ.
(Ces derniers mots d’abord en grec, puis en français).
Le volume se termine par deux tables, dont la première donne l’explication des noms
propres de la Bible (87 colonnes). Elle est précédée de ces deux distiques le premier,
de H. Rosa, le second, de Des Périers :
151
Nomina perfacili distinximus indice lector
Ut collecta tuis usibus apta forent.
Ne mirere novo prodire vocabula cultu,
Sed verum in tenebris delituisse diu.
et suivie de la citation du passage suivant :
1 Jean I
Si nous disons: Nous navons point de peche
Nous decevons nous mesmes et verite
Nest point en nous.
L’autre table est un Indice des principales matieres contenues en la Bible, une table de
concordance par sujets (66 colonnes).
Cet indice est précédé de l’intéressante petite préface qui suit (*1):
Matthieu Gramelin (*2) aux lecteurs chrestiens:
La grace et paix de Dieu vous soit donnee par Jesus Christ. Comme les avettes
songneusement recueillent les fleurs odorantes pour faire par naturel artifice le doulx
miel: aussi ay ie les principales sentences contenues en la Bible. Lesquelles pour la
consolation de ceulx qui ne sont point encore exercitez et instruictz en la Sainete
escripture sont ordonnées par forme de Indice. Auquel sont exposez, collationnez,
concordez, et lung a lautre confrontez plusieurs difficiles passages tant du vieil que du
nouveau testament : affin que le prudent Lecteur par lesperit de Dieu en puisse
152
rapporter naisve et claire intelligence. Dont chascun (comme est tenu) pourra estre
appreste muny et garny de response a tous ceulx qui demanderont raison de sa foy. Ce
aussi est utile pour les particuliers et generales exhortations quon faict a certains
personnages ou commun populaire ; et pour véritablement respondre aux heretiques et
confondre les adversaires de la parolle de Dieu. En quoi aussi on pourra trouver ce qui
soulage grandement lestude des Lecteurs lexplication daucuns tropes hébraïques
translations similitudes et facons de parler (que nous disons idiotismes) contenues en
la Bible. Mais pour plus facilement trouver les matieres desirees (à cause que desordre
produit confusion) iay procede jouxte lordre Alphabetique: affin que nul ne soit prive
dung si precieux thresor : duquel vous userez a lhonneur et gloire de Dieu et a
ledification de son eglise.
(*1) Dans ce court morceau, nous maintenons telle quelle. comme dans les morceaux
en vers, à titre de spécimen, l’orthographe du temps, qu’ailleurs nous avons sacrifiée,
pour faciliter la lecture.
(*2) Anagramme de Malingre, ancien dominicain qui fut un des premiers ouvriers de
la Réformation dans la Suisse romande. Il devint pasteur à Neuchâtel en 1535. C’est lui
qui est l’auteur de l’«indice», qu’il avait déjà publié, mais moins développé, dans le
Nouveau Testament de Wingle de 1534.
À la dernière page du volume on lit,
Acheve d’imprimer en la ville et conte de
Neufchastel par Pierre Wingle dicit
Pirot Picard l’an M.D.XXXV
le IVe jour de juing
Puis, en latin, dans une gravure au centre de laquelle se trouve un coeur surmonté
d’une couronne
Dieu ne dédaigne pas un coeur humilié et contrit (Psaume 51)
153
Puis vient le curieux morceau suivant:
Au lecteur de la Bible
Lecteur entends si Verite addresse
Viens donc ouyr instamment sa promesse
et vif parler : lequel en excellence
veult asseurer notre grelle espérance.
lesprit Jesus qui visite et ordonne
nos tendres moeurs icy sans cry estonne
tout haut raillart escumant son ordure.
Remercions éternelle nature
prenons vouloir bienfaire librement
Jesus querons veoir Eternellement
Ces vers renferment une énigme dont la clef se trouve dans la
citation suivante d’Ézéchiel qui clot la page et le livre (*):
Et leur ouvrage estoit comme si une
roue eust este au milieu de lautre
roue. Jehezek 1.
154
(*) Il serait fort désirable que toutes les pièces liminaires de cette Bible fussent
publiées in-extenso en un volume. Il n’y aurait dans notre littérature protestante rien de
plus beau, rien de plus prenant.
Si on joint ensemble les lettres initiales de tous les mots de ces dix vers, on obtient les
deux vers suivants:
Les Vaudois, peuple évangélique,
Ont mis ce thrésor en publicque.
13.3.2 Le texte
D’abord la forme. Jamais Bible ne fut imprimée avec plus d’amour et plus de goût. Les
versets ne sont pas indiqués (ils n’existaient pas encore). Le texte est divisé en
paragraphes, une disposition que l’on croit toute moderne. Dans les psaumes et dans
les proverbes, il est séparé en courtes divisions, évidemment destinées à mettre en
relief le parallélisme. Ces divisions devinrent plus tard les versets.
Le titre et les cinq premiers versets de la Genèse dans la Bible d’Olivétan de 1535.
D’abondantes notes marginales éclairent le texte. Elles sont géographiques,
historiques, d’histoire naturelle, exégétiques, isagogiques, critiques même, et donnent
l’indication des variantes (*1). Elles abondent en citations de toutes sortes d’auteurs,
soit Pères de l’Église, soit classiques. «Le commentateur, dit M. Reuss, étale ici un
véritable luxe d’érudition» (*2). Ces notes ne sont, sauf quelques exceptions, ni
théologiques, ni polémiques. Celles de l’Ancien Testament sont plus nombreuses et ont
encore plus de valeur que celles du Nouveau. Plusieurs sont destinées à indiquer les
passages parallèles (*3).
155
Titre du Nouveau Testament d’Olivétan. Genève 1536. Format du volume : 134 x 76
millimètres. Ce titre ressemble beaucoup au titre de la Bible d’Olivétan (1535). En
haut, on lit, en grec : Ils seront tous enseignés de Dieu.
(*1) . Nous tiendrons compte à Olivetan, dit M. Reuss, de ce qu’il n’a pas voulu
négliger cette partie de la science à peine naissante. Les théologiens protestants n’ont
que trop tôt répudié cet héritage et proscrit les études critiques qui auraient dû être
estimées comme étant de première nécessité pour une Église qui prétendait édifier sa
foi et son enseignement sur les seuls textes authentiques de l’Écriture. .
(*2) Quand on lit la savante étude de M. Reuss sur ces notes (op. cit., 3e série, IV,
1866), on est confondu de la connaissance de l’hébreu et de la science étendue et de
bon aloi qu’elles dénotent. Olivétan connaissait, en matière biblique, tout ce qu’on
pouvait connaître de son temps, y compris les commentateurs juifs du moyen âge.
Voici une remarque curieuse de M. Reuss sur une note d’Olivétan à propos de Job XL.
Elle montre que l’affranchissement de la pensée allait de pair avec la libération des
consciences.
«S’il reconnaît dans le Béhémoth et le Léviathan l’éléphant et la baleine, l’exégèse
moderne peut ne pas être de son avis; mais un appréciateur impartial commencera par
se rappeler que l’exégèse ancienne, représentée encore par une note marginale très
explicite de la Bible d’Anvers, n’y voyait que le diable en personne».
(*3) Les parallèles , on le voit, ne sont pas une invention moderne. «II y en avait dans
la Bible d’Anvers. On les trouve pour la première fois, pour l’ancien Testament, dans
une Bible imprimée par Froben, à Bâle, en 1491. Antérieurement, il y en avait déjà
dans le Nouveau Testament» (REUSS).
Voici maintenant quant au fond.
«Je n’hésite pas à déclarer, a dit M. Reuss, que l’Ancien Testament d’Olivétan est non
seulement une oeuvre d’érudition et de mérite, mais un véritable chef-d’oeuvre, bien
entendu quand on a égard aux ressources de l’époque et surtout quand on compare
cette traduction à ce qui existait antérieurement dans ce genre» (*).
(*) Voici une appréciation aussi élogieuse qu’impartiale de la traduction de l’Ancien
Testament dans la «Bible de La Rochelle de 1516», qui est la réimpression d’une des
156
révisions d’Olivétan. Elle est d’un auteur qui a lui-même traduit la Bible, en faisant
surtout oeuvre de littérateur.
«Pour faire passer dans notre langue toute l’ardente littérature juive, les connaissances
philologiques ne suffisent pas. Qui les possède seules ne peut fournir qu’une traduction
pâle et tout à fait infidèle. Comment redire les paroles d’Isaïe et d’Ézéchiel sans avoir
eu ses lèvres touchées comme les leurs par les vifs charbons de l’inspiration poétique?
À ce point de vue, ce qu’il y a de préférable, c’est peut-être encore, malgré la multitude
des faux-sens, la vieille Bible protestante de La Rochelle de 1616» (Eug. LEDRAIN,
La Bible, traduction nouvelle, I, viii).
Voici deux spécimens de cette traduction
PSAUME 23 : Le Seigneur est mon pasteur, je n’aurai faute de rien. Il me faict reposer
es pasquiers herbeux, il me meine auprès des eaues quoyes. Il refectionne mon ame, il
me conduict par les sentiers de justice pour son nom.
Quand aussi je chemineroye par la vallée de lombre de mort, je ne craindroye nul mal:
car tu es avec moy : ta verge et ta houlette mont console. Tu appareilleras la table
devant moy, present ceulx qui me tormentent : tu engraisseras mon chef de
oingnement, et ma couppe est remplie a comble. Toutefois ta bonte et benignité me
suyvront tous les jours de ma vie : et habiteray long temps en la maison du Seigneur.
ÉSAIE 53 : Qui est celuy qui croit à notre publication, et le bras du Seigneur a qui est
il revele : Aussi cestuy montera comme le vergeon devant luy et comme la racine de la
terre qui a soif. Il ny a en luy ne facon ne beaulte. Et lavons veu qui ny avoit pas de
forme : et ne lavons point desire. Il est mesprise et deboute des hommes, homme
languoreux et accoustume a douleurs : dont avons cache nostre face de luy, tant estoit
mesprise et ne lavons de riens estime. Vrayment iceluy a porte noz langueurs : et a
chargé noz douleurs. Touteffoys nous lavons estime divinement estre frappe de playe
et afflige. Or cestuy est il navre pour noz forfaictz. Il a ete blece pour noz iniquitez. La
correction de notre payement est sus luy : et par sa playe nous avons guerison. Nous
tous avons erre comme brebis : nous nous sommes tonrnez ung chascun en sa propre
voye : et le Seigneur a me sus luy liniqnite de nous tous. Il est harcele et afflige,
touteffoys il ne ouvre point sa bouche. Il est mene a loccision comme laigneau : et a
este muet comme la brebis devant celui qui la tond, touteffois il ne ouvre pas sa
bouche. Il est oste hors de destresse et de condamnation. Qui est celui qui recitera sa
generation. Car il est arrache hors de la terre des vivans : et est deplaye pour le peche
de mon peuple. Et permet avoir son sepulcre avec les meschans et son monument avec
les richardz. Combien quil ne ayt point faict d’injure : et que fraude ne soit pas en sa
157
bouche. Le Seigneur la voulu debriser par doleur. Sil met son ame pour le peche, il
verra sa posterité et prolongera ses jours, et la volunte du Seigneur sera adressee en sa
main. Pour le labeur de son ame il en aura jouissance. Et mon juste serviteur rendra
plusieurs justes par sa science : et luy mesme chargera leurs iniquitez. Pourtant luy en
partiray plusieurs, et divisera les despouilles avec les puissans pource qu’il a baille son
ame a la mort et qu’il a este compte avec les transgresseurs. Iceluy mesme a porte les
pechez de plusieurs et a prie pour les transgresseurs.
La traduction du Nouveau Testament ne mérite pas les mêmes éloges que celle de
l’Ancien. Olivétan savait mieux l’hébreu que le grec, et il se borna à revoir, en s’aidant
de l’original et surtout de la traduction latine d’Érasme, la traduction de Lefèvre
d’Étaples, faite sur le texte de la Vulgate. Pour avoir été faite à la lueur des bûchers, et
malgré les progrès accomplis, l’oeuvre de Lefèvre, nous l’avons dit, n’en était pas
moins défectueuse, ne fût-ce qu’à cause du texte imparfait de la Vulgate, qu’elle suit.
Le Nouveau Testament d’Olivétan constitue néanmoins, somme toute, un progrès sur
celui de Lefèvre (*).
(*) Dans quatre chapitres (Matth. v, Actes xvii, Philémon, I Pierre I). M. Reuss a
relevé 194 variantes d’Olivétan d’avec Lefèvre, soit 14,7 pour dix versets (56 de style,
peu importantes, 123 d’après Érasme, 15 d’après le grec). On voit par là que si Olivétan
n’a pas fait oeuvre originale. il a pourtant sérieusement retravaillé le texte de son
prédécesseur, bien que, d’après M. Reuss, ses corrections ne constituent pas toujours
un progrès.
Et puis, qui jettera la pierre à Olivétan pour avoir voulu se hâter de donner la Parole de
Dieu aux Églises persécutées qui en étaient privées ? «À Neuchâtel, dit M. Petavel, la
Réforme était faite depuis cinq ans, et on n’avait pas de Bible !»
«N’oublions pas, dit M. Reuss, que nous avons affaire à un auteur placé dans des
conditions très défavorables pour mener à bonne fin une si grande entreprise, à un
auteur réduit à bien peu de secours littéraires et ayant à lutter avec les difficultés d’une
langue qui se formait à peine pour l’usage littéraire et savant, et que cet auteur, dans
son extrême modestie, ne réclame guère d’autre gloire que celle de ne point s’être laissé
rebuter par tous ces obstacles. Qu’on soit sévère envers ceux auxquels les progrès de la
science ont rendu la besogne facile… Mais quand il s’agit d’un de ces infatigables
pionniers de la science, qui suppléaient par l’héroïsme de leur volonté à l’insuffisance
de leurs moyens, et qui bien souvent ne jouissaient pas même de la sécurité
personnelle et des loisirs domestiques sans lesquels nous autres, aujourd’hui, nous ne
ferions plus rien du tout, ce serait le comble de l’injustice que de vouloir leur appliquer
158
la mesure d’une critique telle que nous aurions à l’exercer à l’égard des ouvrages
contemporains» (*)
(*) REUSS, op. cit., nouvelle série, IV, 1866
«Loin de compter avec une complaisance à la fois peu généreuse et pleine de vanité,
les fautes, nombreuses, sans doute, qui peuvent être signalées dans un livre comme
celui qui nous occupe, et qui pour nous n’est plus une ressource ou une autorité, mais
un monument vénérable et digne de l’attention de l’historien, nous arriverons à
constater que son auteur, avec une érudition vraiment prodigieuse pour son temps, tout
insuffisante qu’elle nous parait aujourd’hui, a eu le courage d’aborder une pareille
tâche, l’ambition de ne pas se la rendre trop facile, et la gloire de s’en acquitter
noblement» (*).
(*) Ibid., V, 1876.
Voici dans la traduction d’Olivétan la parabole de l’enfant prodigue :
Ors tous les fermiers et pecheurs sapprochoient de luy pour le ouyr… Puis dist : ung
homme avoit deux filz : et le plus ieune diceulx dist au pere : mon pere donne moy la
portion de la substance qui m’appartient. Et il leur partit la substance. Et peu de iours
apres quand le plus ieune filz eut tout assemblé il sen alla dehors en region loingtaine
et la dissipa sa substance en vivant dyssolument. Et apres qu’il eut tout consommé :
une grande famine aduint en icelle region. Et commencea a auoir necessite. Il sen alla
et se ioingnit a ung des citoyens dicelle region lequel l’enuoya a sa metayrie pour
paistre les pourceaux. Et desyroit de remplir son ventre des escosses que les pourceaux
mangeoient, mais nul ne luy en donnoit. Dont estant revenu a soimesme dist: Combien
de mercenaires y a il en la maison de mon pere qui ont abondance de pains et moi je
pery de faim. Je me leueray et men iray a mon pere et luy diray : Mon pere iay peche
au ciel et devant toy et ne suis point maintenant digne destre appelé ton fils : fais moy
comme ung de tes mercenaires. Lors se leva et vint a son pere. Et comme il etoit
encore loing son pere le veit et fut meu de compassion : et accouru et cheut sur le col
diceluy et le baisa. Et le fils lui dist : Mon pere iay peche contre le ciel et devant toy :
et ne sui point maintenant digne destre appelle ton filz. Et le pere dist à ses serviteurs :
apportez la robbe longue premiere et le vestez : et lui donnez ung aneau en sa main et
des souliers en ses pieds. Et amenez ung veau gras et le tuez et le mangeons et menons
159
ioye : car cestuy mon filz estoit mort et il est retourne a vie : il estoit perdu mais il est
retrouve. Et commencerent a mener ioye.
Olivétan se rendait compte des imperfections de son oeuvre. Il publia en 1536 le
Nouveau Testament revu par lui; en 1537, une révision des psaumes qui inaugure
l’emploi du terme l’Éternel pour traduire l’hébreu Jahveh. Dans sa première édition il
s’était servi du terme Seigneur, selon l’usage des rabbins et de la Vulgate. Les
traducteurs israélites Cahen et de Woguë ont adopté la traduction l’Éternel.
En 1538, Olivétan publia une nouvelle révision du Nouveau Testament, en même
temps qu’une révision de l’Ecclésiaste, du Cantique et des Proverbes, dont les
sentences sont, dans cette édition, numérotées au moyen de chiffres arabes. C’est le
plus ancien exemple de l’emploi de chiffres pour la division en versets.
Dans ces dernières éditions, Olivétan avait pris le pseudonyme tout à la fois modeste,
savant et humoristique, de Belishem de Belimâkôm, deux mots hébreux qui signifient
Sans nom de Sans lieu ou Anonyme de nulle part. «Ainsi, Olivétan, dit M. Reuss, avait
assez le goût et l’usage de l’hébreu, langue très peu cultivée par les savants de ce
temps-là, pour le faire servir, de préférence au latin, à des plaisanteries littéraires».
Qui sait jusqu’à quel point Olivétan eût perfectionné son travail? Mais la mort le prit,
comme nous l’avons dit, en 1538.
La traduction d’Olivétan était, pour l’époque, tellement bonne, que quelques exilés
anglais pensèrent rendre un service éminent à leur pays en faisant paraître une
traduction anglaise nouvelle calquée sur celle d’Olivétan, révisée, il est vrai, par
Calvin. Ce fut la Bible dite de Genève (1562). Le Hollandais Hackius se servit aussi de
la Bible d’Olivétan pour réviser la Bible hollandaise.
Voilà la traduction, nombre de fois révisée, comme nous le verrons, dont nos églises
de langue française ont vécu pendant plus de trois siècles, sous le feu de la
persécution, dans les cachots, sur les galères, au désert, et aux jours du réveil du dixneuvième
siècle. Il convient de saluer avec vénération la mémoire du modeste,
consciencieux, et savant Olivétan, qui fut loin, assurément, de prévoir le succès de son
oeuvre.
Depuis lors, toutes les traductions protestantes françaises de la Bible entière, sauf
celles de Martin (1707), de Roques (1736), d’Ostervald (1744), (qui ne furent que des
révisions d’Olivétan), de Lecène (1741) et celle de Reuss dans son commentaire, ont
été faites par des étrangers: La France a eu au moins l’honneur de donner à l’Église le
premier traducteur qui ait traduit la Bible entière en français d’après les textes
originaux.
160
Portrait de Calvin, par Pierre ‘Woeiriot, dédié au poète Louis des Mazures, avec le
sceau du réformateur (la main qui offre le coeur à Dieu) et sa devise : Prompte et
sincere. Portrait conservé au cabinet des estampes de la Bibliothèque nationale (Ed. 5
B. Réserve).
13.4 Révisions de la Bible d’Olivétan jusqu’à Ostervald,
«La Bible d’Olivétan, dit M. Reuss, doit être considérée comme la base de toutes les
éditions, recensions ou versions, comme on voudra les appeler, reçues depuis dans les
Églises protestantes de langue française… C’est de cette première édition ou traduction
protestante en langue française que dérivent par une longue série de transformations,
quelquefois radicales, toutes les autres qui ont été en usage, bien que celles-ci, dans
leurs différentes formes actuelles, ne conservent plus guère de traces de leur origine»
(*).
(*) M. Reuss écrivait ceci en 1866 (Op. cit., IV).
La Bible d’Olivétan fut révisée une première fois par Calvin, ou sous sa direction
(1560). Calvin trouvait la traduction de son cousin «rude et aucunement éloignée de la
façon commune et reçue». Dans la préface de cette Bible, Calvin écrit ceci : «Mon
désir serait que quelqu’un ayant bon loisir et étant garni de tout ce qui est requis à une
telle oeuvre, y voulût employer une demi-douzaine d’ans, et puis communiquer ce qu’il
a fait à gens entendus et experts, tellement qu’il fût bien revu de plusieurs yeux».
Malheureusement, ni cet homme ayant bon loisir, ni cette demi-douzaine d’ans, ne se
sont trouvés pendant trois siècles et demi.
La Bible d’Olivétan fut révisée une seconde fois par Théodore de Bèze, en 1558. Les
modifications des révisions de 1560 et de 1588 sont souvent des retouches
malheureuses qui trahissent d’une manière trop évidente des préoccupations de
controverse (*)
161
(*) Voir le fragment : Inexactitudes dans les traductions protestantes du Nouveau
Testament.
La Bible de 1588 fut réimprimée pendant cent ans, à Lyon, à Caen, à Paris, à La
Rochelle, à Sedan, à Niort, en Hollande, à Bâle, et dans la Suisse française. Elle
survécut telle quelle, malheureusement, à la modification profonde que subit la langue
française dans la seconde moitié du dix-septième siècle. Déjà alors son langage était
suranné, preuve en soit le trait suivant, raconté par Bayle. C’était en 1675.
«Un conseiller de Sedan, catholique, fort honnête homme et fort savant, me contait, il
y a environ un mois, que M. l’archevêque de Reims, ayant envoyé quelques-uns de son
clergé à Sedan pour des affaires ecclésiastiques, ils furent curieux d’entendre prêcher
M. Jurieu, un jour d’imposition des mains. Ils furent fort satisfaits de sa science et de
son langage en général, mais ils trouvèrent des expressions insupportables, comme
guerroyer le bon combat — l’iniquité d’Ephraïm est enfagottée — c’est un enfant qui
n’est pas sage — il ne tient pas le temps en la brèche des enfants — offrir les bouveaux
de nos lèvres (C’étaient des citations bibliques : 2 Tim. 3, 6; Osée 8, 12, 13; 14, 2). Ils
le trouvèrent incompréhensible, voyant d’un côté qu’il avait un style fort pur et fort
éloquent, et de l’autre qu’il avait de si méchantes phrases».
En 1676, le grand Claude prit l’initiative d’une version nouvelle. Il comprenait que la
Bible des protestants devait enfin parler la langue du grand siècle. Claude, chose
remarquable, pour assurer l’impartialité de l’oeuvre, demanda le concours du savant
Richard Simon, prêtre à l’Oratoire, qui, chose non moins remarquable, accepta. La
traduction était assez avancée quand la Révocation de l’édit de Nantes arrêta net
l’entreprise. «Le crime de Louis XIV, dit M. Stapfer, fut fécond en conséquences
secondaires, toutes plus néfastes les unes que les autres. En voilà une et des plus
graves. Si nous portons encore aujourd’hui le joug des révisions, nous le devons à la
Révocation de l’édit de Nantes» (*).
(*) Revue chrétienne, 1900, p. 433, 434.
Les ravisions reprirent de plus belle et, malheureusement, se firent, comme par le
passé, à l’étranger. À la fin du dix-septième siècle, le Synode des Églises wallonnes
confia à David Martin la tâche de mettre au point la Bible française, devenue presque
illisible.
162
David Martin, né à Revel (Haute-Garonne) en 1639, avait fait ses humanités à
Montauban et à Nimes, et sa théologie à Puylaurens (Tarn). Il était très fort en hébreu
et sur les questions bibliques. Consacré à Mazamet, en 1633, il fut pasteur à
Espérausses, puis à Lacaune (Tarn). Très modeste, comme son prédécesseur Olivétan,
il refusa successivement l’église de Millau et une chaire de théologie à Puylaurens.
Quand, à la Révocation, le temple de Lacaune fut fermé, David Martin, au lieu de
passer à l’étranger, essaya de continuer son ministère, malgré les dragons. Il allait être
arrêté, quand des catholiques lui fournirent le moyen de s’enfuir et cachèrent sa
famille, qui le rejoignit plus tard. En 1685, il fut nommé pasteur à Utrecht et refusa
plus tard la chaire de théologie la plus importante des Pays-Bas, celle de La Haye. Il
fut correspondant de l’Académie française et enseigna chez lui la philosophie et la
théologie à des fils de princes. Il mourut en 1721, frappé en chaire, à quatre-vingt-deux
ans, du mal qui l’emporta deux jours après.
Tel fut l’homme pieux, modeste et savant, qui donna son nom à l’une des révisions les
plus consciencieuses et les plus durables du travail d’Olivétan. Le Nouveau Testament
parut en 1696, et la Bible entière en 1707. Martin, craignant sans doute de dérouter ses
lecteurs par trop de changements, écrasé par ce que M. Stapfer appelle le joug des
révisions, ne corrigea pas assez. Voici comment il rend le passage Éphésiens 4, 16 :
Christ, duquel tout le corps bien ajusté et serré ensemble par toutes les jointures du
fournissement, prend l’accroissement du corps selon la vigueur qui est dans la mesure
de chaque partie, pour l’édification de soi-même en charité.
«Le mot de galimatias, dit M. Stapfer, est le seul qu’on puisse ici prononcer, et il est
vraiment étrange qu’en 1696, c’est-à-dire au moment où la langue française était parlée
avec une incomparable pureté, au lendemain du français de Bossuet et à la veille du
français de Voltaire, on ait osé imprimer des phrases pareilles. Il est pénible de penser
que nos pères n’avaient pas de Bibles plus correctes et plus françaises à étudier et à
lire».
La traduction de Martin était accompagnée de notes abondantes et excellentes, où se
retrouve toutefois la préoccupation de justifier les personnages bibliques. Ainsi, à
propos du mariage de Salomon avec une princesse égyptienne, nous apprenons que la
défense d’épouser des femmes païennes ne s’appliquait qu’aux Cananéennes et à celles
qui ne se feraient pas prosélytes, et que la fille de Pharaon dut très probablement
embrasser la religion israélite en épousant Salomon.
Le besoin d’une révision se fit bientôt sentir, surtout en Suisse. En 1736 parut une
révision de la Bible de Martin, par Pierre Roques, pasteur à Bâle, natif de Lacaune
(Tarn), et en 1746 une autre, par Samuel Scholl, pasteur à Bienne. Mais la révision
d’Ostervald fit oublier les révisions de Roques et de Scholl.
163
13.5 Ostervald et sa révision
13.5.1 J.-F. Ostervald
Ostervald, né à Neuchâtel en 1663, acheva ses études classiques à seize ans, étudia la
théologie et la philosophie à Saumur, à Orléans et à Paris, et fut consacré à Neuchâtel à
dix-neuf ans. Neuf ans après, il devenait, sans abandonner le ministère, professeur de
théologie. Il eut beaucoup de succès comme prédicateur. Il prêchait moins le dogme
que la morale. Il était pieux et croyait au surnaturel chrétien, mais il appartenait à la
tendance «libérale» de l’époque. Il ne croyait pas au dogme calviniste de la corruption
totale de l’homme. Son biographe, M. le pasteur R. Gretillat, signale son indécision
dogmatique et le caractère rationaliste de certaines de ses interprétations. Ainsi, Marc
12, 62, il voit dans la destruction des Juifs et dans l’avancement du règne de Dieu la
réalisation de la promesse de Jésus-Christ relative à son retour. Il était opposé à la
confession de foi obligatoire. Il prêcha et professa jusqu’en 1746. Son ministère dura
soixante-trois ans. Comme Martin, il fut frappé en chaire, au moment où il
commençait un sermon sur Jean 20, 1-8. C’était son deux cent vingt et unième sermon
sur l’Évangile de Jean. Le deux cent vingt-deuxième, pour le mercredi suivant, était
déjà écrit. Mais il traîna plus longtemps que Martin. Frappé d’apoplexie en août 1746,
il vécut jusqu’en avril 1747.
13.5.2 Ostervald et le capucin — Ostervald et Louis XIV — Ostervald et Fénelon
Le récit suivant est emprunté aux Pages Neuchâteloises de Philippe GODET. Il fait
revivre la figure de l’homme sympathique qui a attaché son nom à la version biblique
dont nos Églises ont vécu si longtemps.
Un bon capucin des frontières de la France, qui connaissait M. Ostervald de longue
date et qui l’estimait jusqu’à lui rendre visite régulièrement une fois par an à Neuchâtel
même, tant par un principe de piété que par un principe de reconnaissance, comme il le
disait à tout le monde, arriva à Neuchâtel le jour même des funérailles. Il alla voir le
corps comme les autres, dans la chambre où on l’avait exposé, et y donna des marques
de l’attendrissement le plus sincère, mais il ne voulut point troubler le convoi ni
l’oraison funèbre par son habit. Seulement, vers le soir, quand tout le monde se fut
retiré, il se glissa dans l’église encore ouverte, et, s’étant mis à genoux devant la tombe
où le corps avait été déposé, il l’arrosa de ses larmes, y fit ses dévotions à sa manière,
164
mais mentalement, pour ne choquer personne; après quoi il se retira, satisfait de la
consolation qu’il avait eue, se louant toujours des bontés qu’il avait reçues du défunt, et
pour le temporel et pour le spirituel. Ce bon religieux était connu de diverses
personnes qui lui faisaient civilité, mais dès qu’il avait vu et entretenu M. Ostervald, il
s’en retournait aussitôt vers son monastère, comme si tout le reste lui eût été
indifférent.
Ce religieux n’était pas le seul, parmi les catholiques, qui rendit justice à M. Ostervald.
Tout ce qu’il y avait de plus éclairé dans cette communion lui appliquait unanimement
le caractère de Conrart : il ne lui manque que l’orthodoxie romaine. M. l’abbé Bignon a
reconnu le mérite du Traité des Sources de la corruption et du Catéchisme, et leur a
donné place dans la Bibliothèque de Louis XIV. M. Colbert, évêque de Montpellier,
M. Fléchier, évêque de Nimes, et quantité d’autres, possédaient ses ouvrages et ne l’ont
point dissimulé dans l’occasion à des protestants étrangers.
Mais personne ne s’est déclaré avec plus de candeur que l’illustre Fénelon, toutes les
fois que l’occasion s’en est présentée. M. Ostervald partageait les vues qu’il exprime
dans Télémaque au sujet du mariage des jeunes gens. M. de Cambrai partageait celles
de M. Ostervald quant aux premiers linéaments de la religion, et, quoiqu’il n’eût jamais
vu notre pasteur, il l’estimait et l’aimait, d’après la manière unanime dont tant
d’officiers suisses, admis tous les jours à sa table, lui avaient dépeint son caractère.
Ces sentiments furent mis au jour, assez singulièrement, par de longs entretiens qu’eut
Fénelon avec un jeune homme de Neuchâtel, durant la guerre de 1702. Ce dernier était
maçon de son métier; comme il se trouvait sans ouvrage à Cambrai, l’archevêque,
touché de sa position, lui en donna et l’occupa pendant quelques semaines à des
réparations qu’il avait projetées dans son jardin; il prenait plaisir, entre temps, à
l’interroger sur son pays, sur sa profession, sur ses aventures. La conversation ne tarda
pas à tomber sur M. Ostervald, et elle y revint plus d’une fois. Voici quelques
lambeaux de ces entretiens.
«Connaissez-vous ce digne pasteur?
– Si je le connais? je n’en connais pas d’autre.
– Mais est-il vrai, ce qu’on dit de lui, qu’il prêche si bien et qu’il vit comme il prêche?
– Holà, oui! Monsieur (notre Neuchâtelois ne disait pas Monseigneur); quand vous
auriez un coeur de pierre, sous votre respect, il vous toucherait.
– Et comment est-il fait de sa personne?
– Ah! Monsieur il est fait comme un ange; il est plus grand que vous et moi; mais
quand il se fâche, il fait trembler tout le monde.
– Est-il possible?
165
– Oui, certes.
– Apparemment, c’est tout comme ici : le peuple n’en devient pas meilleur?
– Ah! vous pouvez bien le dire; c’est leur faute.
– Prêche-t-il souvent?
– Oh! Monsieur, il prêcherait tous les jours, si on le voulait.
– N’a-t-il point donné au public quelques ouvrages?
– Oh! que si! nous avons son Catéchisme, où les réponses sont bien déduites et bien
belles; quand je les lis, il me semble que je le vois en chaire.
– N’a-t-il point publié d’autre livre, que vous sachiez?
– Holà! oui, il en a fait un contre les paillards, qui est bien bon.
– J’espère, mon ami, que ce n’est pas là votre cas?
– Dieu m’en préserve!
– Et si la tentation s’en présentait, que feriez-vous?
– Je lui dirais comme j’ai toujours fait : «Va arrière de moi, Satan!»
– C’est très bien, mon ami; tenez, voilà un pourboire».
Toutes ces ingénuités étaient si fort du goût du prélat, que le lendemain c’était à
recommencer. Quelquefois même, il faisait venir une demi-pinte pour animer le babil
aussi bien que le travail de son ouvrier, mais, qu’il y eût du vin ou qu’il n’y en eût pas,
il était toujours sûr de recevoir la pièce blanche, outre le salaire convenu. Enfin, quand
il eut tout réparé et garni sa valise, il ne songea plus qu’à revoir le pays. M. de Cambrai
le combla de bénédictions, l’exhorta à ne pas détruire sa foi par ses oeuvres, «Et
n’oubliez pas, ajouta-t-il, de faire mes compliments à M. Ostervald; dites-lui que je
l’estime, que je l’honore, et que j’ai tous ses ouvrages».
Aussi, dès qu’il fut de retour à Neuchâtel, notre homme ne manqua-t-il point de
s’acquitter de sa commission. On le reçut fort amicalement et tout le voisinage en fut
informé.
166
13.5.3 Réflexions et notes
Ostervald composa plusieurs ouvrages, dont un Catéchisme. Mais l’ouvrage de sa vie,
qu’il refit et réédita plusieurs fois pendant vingt-quatre ans, fut un recueil d’Arguments
et Réflexions sur l’Ecriture sainte. En 1709, la vénérable classe (consistoire) l’avait
chargé de composer des exhortations pour être lues en chaire après la Bible. Il rédigea,
pour figurer en tête de chaque livre, un argument; pour figurer en tête de chaque
chapitre, un sommaire, et pour servir de conclusion à chaque chapitre, des
«Réflexions» ou exhortations. Il rédigea donc onze cent quatre-vingt-neuf
exhortations. En 1713, un pasteur anglais lui demanda son manuscrit, et le publia. Il le
publia lui-même en 1720, refondu. En 1724, des libraires de Hollande le tourmentèrent
pour leur permettre de publier ses exhortations dans une Bible qu’ils allaient éditer.
Modeste comme ses prédécesseurs, Olivétan et Martin, Ostervald ne céda que sur la
menace des libraires de faire traduire l’ouvrage d’anglais en français. Lui répugnait-il
que ses exhortations fussent intercalées dans le texte sacré?
On voit par ces détails de quelle vogue, dès le début, jouit cet ouvrage qui pourtant
était loin d’être un chef-d’oeuvre. Une des lacunes de ces Réflexions c’est que jamais
elles ne s’attachent à montrer l’enchaînement et le développement des idées chez
l’auteur sacré. Chaque passage est expliqué comme s’il était tout seul, sans lien avec ce
qui le précède et avec ce qui le suit. Ce genre d’explication était sans doute dans le
goût du temps.
Autre trait à noter. Les Réflexions cherchent continuellement à disculper les
personnages bibliques.
Ce que Moïse fit en tuant un Égyptien est une action extraordinaire qui ne doit point
être tirée à conséquence puisque Moïse était un homme envoyé de Dieu. — Dans la
persuasion où cette femme (Rahab) était que Dieu avait résolu de donner le pays de
Canaan aux enfants d’lsrael, elle put faire innocemment ce qu’elle fit, sans quoi sa
conduite envers son roi et sa patrie aurait été blâmable, et elle ne devrait pas être
imitée. — Si David parle en des termes qui semblent marquer qu’il demandait la
punition de ses ennemis, ce ne sont pas proprement des imprécations qu’il fait contre
eux : ce sont des prédictions plutôt que des souhaits.
«Dans ce seul fait, dit M. Gretillat, nous constatons qu’il y a un abîme entre les auteurs
inspirés de l’Ancien Testament et leurs commentateurs les plus pieux. Les premiers
sont véridiques, les seconds sont bien intentionnés. Ceux-là réveillent la conscience,
ceux-ci la froissent… » (*)
167
(*) Jean-Frédéric Ostervald, p. 239.
Et que penser d’une réflexion comme celle-ci, à propos de Romains 7 ?
C’est un chapitre qui doit être bien entendu, et dont il ne faut pas abuser.
Les Réflexions renferment aussi des fadeurs, des lieux communs, et même des
naïvetés. Ainsi, à propos de Josué 23 :
Les magistrats doivent apprendre d’ici que leur principal soin doit être d’établir la Piété
et la Religion pendant qu’ils sont au monde.
Ostervald fit aussi des notes, dans lesquelles, souvent, il affaiblit, énerve, et même
contredit positivement le texte.
Le gobelet par lequel il (Joseph) devine infailliblement. Note : il reconnaîtra
infailliblement que vous l’avez emporté (Ostervald luttait contre la divination). —
Rahab la prostituée devient une hôtelière. — La fille de Jephthé sera à l’Éternel, «ou»
je l’offrirai en holocauste. — Tout ce qui sort de la bouche de Dieu signifie : tout ce
que Dieu ordonnera pour lui servir de nourriture. — Autrefois, j’étais sans loi, je
vivais, signifie : j’étais plus tranquille. — Quand le Fils de l’homme viendra, pensezvous
qu’il trouve de la foi sur la terre? C’est-à-dire dans ce pays, parmi les Juifs, quand
il viendra pour les détruire. — Tu lui amasseras des charbons de feu sur la tête. Note :
tu ôteras des charbons de dessus sa tête. — Je voudrais être anathème (Rom. 9, 3).
Note : Pardonne-leur, sinon, Seigneur, retranche-moi plutôt du monde, je consens de
mourir. Voilà un sens qui paraît simple, clair, naturel.
13.5.4 Révision du texte
Ce n’est qu’à l’âge de quatre-vingts ans qu’Ostervald se mit à réviser le texte même de
la Bible. Il avait plusieurs des qualités nécessaires à cette entreprise. En particulier, il
connaissait très bien l’hébreu et le grec. Debout tous les jours à quatre heures du matin,
il consacrait les premières heures de la journée à son travail de révision. Il
168
n’interrompit pas une seule de ses fonctions pastorales, et en deux ans il eut achevé son
oeuvre. Il faut admirer sans réserve cette vaillance.
La révision d’Ostervald parut en 1744: Elle eut une fortune inouïe, prodigieuse, et ce
qui fit cette fortune, ce fut l’extrême popularité des Arguments et Réflexions qui
avaient précédé la révision. Grâce aux Arguments et Réflexions, le règne d’Ostervald
commença presque immédiatement. «Cette fortune, dit M. Stapfer, dure encore.
Ostervald est passé au rang des traducteurs de la Bible, ce qu’il n’a jamais été, et il fait
autorité, ce qu’il n’a jamais mérité. Simple réviseur, aussi pieux que distingué, il eût été
aussi surpris et confus qu’Olivétan lui-même s’il avait pu prévoir le succès qu’on lui
ferait» (*).
(*) Revue chrétienne, 1900, p. 436.
On pourrait dire, sans trop d’exagération, que la «version d’Ostervald» n’a jamais
existé. On n’en a jamais vu le manuscrit. Ostervald écrivit simplement ses corrections
au moyen de ratures et de surcharges, sur un exemplaire de la révision de Genève de
1724 (*1) qui est précieusement conservé à la bibliothèque des pasteurs de Neuchâtel.
Plus de la moitié de l’ancien texte subsiste. Quand on étudie ce document on voit que
si la traduction a été modifiée en certains endroits, notamment dans Job et dans les
épîtres, néanmoins la très grande majorité des corrections indique non la préoccupation
de mieux rendre le sens de l’original, mais celle de moderniser le style (*2). Voici
quelques-unes de ces corrections:
(*1) Cette Bible de 1724 contient dans une de ses premières pages une liste des livres
de la Bible, avec le nombre des versets et chapitres de chaque livre, et au bas de la liste
les chiffres totaux. Nous apprenons ainsi que l’Ancien Testament contient 23.209
versets, le Nouveau Testament 7.958 versets, la Bible entière 31.167 versets.
(*2) C’est d’ailleurs le but exprès que, d’après la préface de la Bible de 1744, Ostervald
s’est proposé. Cette préface explique que les exemplaires de la Bible de 1724 étaient
devenus rares. Il fallait une nouvelle édition. Ostervald revit ses Arguments et
Réflexions, et quant au texte, «en conservant la version qui est reçue dans nos Églises,
il y a fait les corrections qui paraissaient nécessaires, et changé des expressions et des
manières de parler qui ne sont plus en usage et qui pouvaient causer de l’obscurité.
169
Édition de 1724
Révision d’Ostervald
Psaume 23, 2 : Eaux coies
… Eaux tranquilles.
Psaume 49, 6 : L’iniquité de mes talons (!) (*) m’environnait
… La malice de ceux qui me talonnent.
Ésaïe 53 : Qui a cru à notre publication et à qui le bras de l’Éternel a-t-il été découvert?
… prédication
… révélé.
Romains 5, 8 : Recommande du tout
… fait éclater.
Éphésiens 2, 7 : Sa bénignité
… la bonté dont il a usé.
(*) Olivétan avait dit : la malice de celui qui est à mes talons.
Ainsi, Ostervald a remis au point, en une mesure, et surtout au point de vue du style, la
version en usage de son temps, qui était elle-même une révision d’Olivétan. Ostervald
a révisé une révision, rien de plus. Et cette révision de révision a été, depuis, révisée à
l’infini.
170
Il ne faut point déprécier l’oeuvre d’Ostervald. La préface du Nouveau Testament de
Mons, publié en 1667, par les solitaires de Port-Royal, dit excellemment :
Les défauts de nos versions ne diminuent rien de l’obligation qu’on a à ceux qui les ont
faites. Ils ont servi l’Église de la meilleure manière qu’ils le pouvaient et ils n’ont pu
écrire que comme ils ont fait. Si nous avions été de leur temps, nous aurions parlé
comme eux, et s’ils étaient du nôtre, ils parleraient comme nous.
Et puis il ne faut pas oublier qu’Ostervald n’a voulu qu’améliorer le révision de 1724, et
qu’il l’a améliorée considérablement. Il ne faut pas lui imputer des incorrections et des
faiblesses «qui, dit M. Gretillat, ne sont pas de lui, et qu’il s’est borné à laisser
subsister, pour des raisons qui ne nous sont pas connues». Lui aussi, sans doute, a
voulu ménager les lecteurs. Lui aussi portait le «joug des révisions». Quand on voit à
quel point ses successeurs ont subi l’influence de la version qui porte son nom,
comment pourrait-on lui reprocher d’avoir subi, lui, l’influence de ceux qui l’ont
précédé?
Néanmoins, la critique ne perd pas ses droits. À prendre l’oeuvre en elle-même, il est
permis de regretter l’autorité exagérée dont elle a joui pendant si longtemps. Ostervald
a fait en deux ans ce qui, d’après Calvin, en demandait six, et son travail n’a pas été,
selon le voeu du réformateur, «revu par plusieurs yeux». Voici un exemple de ce qu’est
par endroits la traduction qu’il a adoptée ou conservée
Ta vie sera comme pendante devant toi (Deut. 28, 66).
Tous tiraient des pierres avec une fronde à un cheveu (Juges 20, 16).
Faites-moi revenir le coeur par du vin et faites-moi une couche de pommes (Cant. 2, 5)
(*).
(*) Olivétan avait dit : Sustentez-moi de flacons et confortez-moi de pommes.
171
Quand le Tout-Puissant dissipa les rois dans ce pays, il devint blanc comme la neige..
(Ps. 68, 15).
Il n’y a point eu d’obscurité épaisse pour celle qui a été affligée, au temps que le
premier se déchargea légèrement vers le pays de Zabulon et vers le pays de Nephtali,
et que le dernier s’appesantit sur le chemin de la mer, au delà du Jourdain, dans la
Galilée des Gentils (Ésaïe 8, 23).
Mes entrailles font du bruit sur Moab, comme une harpe, et mon ventre sur Kirheres
(Ésaïe 16, 11).
Ostervald sacrifie donc étrangement, par endroits, la langue. De plus, il affaiblit le
texte. «Ostervald, dit M. Louis Bonnet, l’ancien pasteur de Francfort, auquel manquait,
comme à toute son époque, le sens et le tact exégétiques, n’a produit qu’une pâle
paraphrase des Écritures». Adolphe Monod préférait la version de Martin à celle
d’Ostervald «dont l’élégance relative, nous écrit M. William Monod, ne rachetait pas à
ses yeux un certain manque de force et de simplicité. Il trouvait chez Martin plus de
saveur et d’énergie, et c’est de Martin qu’il se servait habituellement. Il en avait
toujours un exemplaire en chaire».
De plus, Ostervald a conservé des erreurs manifestes. Ainsi, Hébreux 13, 4 : Le
mariage est honorable entre tous, au lieu de Respectez tous le mariage. Ici c’est une
préoccupation de controverse qui a fait fléchir la traduction. Voici une erreur
imputable à la préoccupation dogmatique. Matthieu 28, 17, la révision d’Ostervald
porte: Ils l’adorèrent, même ceux qui avaient douté (*). Or le texte dit : Ils l’adorèrent,
mais quelques-uns doutèrent. Ajoutons à l’honneur d’Ostervald qu’il rétablit dans une
note la vraie traduction, précédée du mot ou. C’était un commencement de retour vers
la vérité.
(*) C’est dans la Bible revue qui fut publiée en 1693 à Genève, chez Antoine Chouet,
que la leçon : Même ceux qui avaient douté, fait son apparition. Les réviseurs de 1693
n’admettaient pas qu’en eût pu douter en présence du Christ ressuscité. C’était d’un trop
mauvais exemple.
172
On se demande, dit M. Stapfer, si, après tout, la moins mauvaise traduction n’est pas
(abstraction faite des versions faites de nos jours) le premier travail d’Olivétan…
Olivétan est le seul traducteur protestant français qui ait été vraiment impartial» (*)
(*) Revue chrétienne, 1900, p. 286, 287.
13.5.5 Révisions d’Ostervald
Au siècle dernier parurent diverses révisions d’Ostervald. Une révision de l’Ancien
Testament parut en 1805 à Genève. À Lausanne, une révision de la Bible parut en
1822. Plusieurs des éditions de la Société biblique de Paris furent plus ou moins
retouchées, sans que le titre en fasse mention.
En 1835, parut une nouvelle révision dont l’initiative fut prise, en Angleterre, par la
Société pour la propagation des connaissances chrétiennes, surtout en vue de pourvoir
aux besoins des Églises françaises de Jersey, de Guernesey et du Canada. Cette Société
s’adressa à M. Jacques Matter, ancien élève de la Faculté de théologie de Strasbourg,
qui occupait dans l’Université la haute position d’inspecteur général des études, et qui
fut père de M. Albert Matter, président de la Société biblique de France. M. Matter,
avec l’aide du pasteur luthérien R. Cuvier (cousin du naturaliste du même nom) et de
plusieurs jeunes savants, fit paraître la révision du Nouveau Testament en 1842 et celle
de l’Ancien en 1849. Le format de cette Bible est immense et incommode. Ce travail,
malgré ses mérites, passa à peu près inaperçu.
Une révision du Nouveau Testament qui eut plus de succès fut celle du pasteur Charles
Frossard (1869), faite sur le texte dit reçu, que la Société biblique de France publia en
1872, sur le voeu de la Conférence pastorale de Paris.
La Société biblique de France entreprit, en 1868, la révision de l’Ancien Testament.
Cette révision, oeuvre de cinq réviseurs, parut en 1881. La traduction de certains
livres, Job par exemple, était entièrement nouvelle. À cet Ancien Testament révisé fut
joint le Nouveau Testament Frossard.
Le Synode officieux de Nantes (1889) décida de confier une nouvelle révision à une
«commission des versions bibliques». Cette commission, dont le premier président fut
M. Bersier, prépara la révision du Nouveau Testament sur un texte critique. Ce
Nouveau Testament révisé parut en 1894, et fut soumis à l’examen des Églises et des
synodes particuliers. Ceux-ci ayant demandé de nombreuses retouches, le synode de
Sedan (1896) chargea divers réviseurs, qu’il désigna, de revoir minutieusement le texte
du Nouveau Testament de 1894.
173
En 1903, la Société biblique de France publia la Revision synodale du Nouveau
Testament, et en 1905 le Nouveau Testament avec les psaumes révisés. Cette révision
du Nouveau Testament a une grande valeur. Elle représente dix-sept ans de travail (la
première révision en prit dix, la seconde sept), et elle est le fruit des travaux d’une
centaine de collaborateurs, dont une trentaine réguliers. Parmi ceux-ci, les principaux
ont été M. le professeur A. Matter et MM. les pasteurs Ernest Bertrand, Elisée
Lacheret, William Monod, Jacot. Les autres collaborateurs appartenaient à toutes les
Églises évangéliques et à tous les pays de langue française. Cette traduction est donc
une oeuvre oecuménique. La révision synodale du Nouveau Testament fut accueillie
dans les Églises avec enthousiasme (*1). Le comité de révision achève en ce moment
la préparation de l’Ancien Testament. Les principaux réviseurs de l’Ancien Testament
ont été MM. les pasteurs Ernest Bertrand, Philémon Vincent et William Monod. C’est
aux deux premiers qu’on doit l’excellente révision du psautier publiée en 1905. La
révision du Psautier publiée en 1875 était l’oeuvre de M. William Monod. La révision
synodale de la Bible sera en fait une traduction entièrement nouvelle, dans laquelle il
faut nous préparer à saluer la meilleure version protestante française de la Bible (*2).
(*1) Le Nouveau Testament in-16 a eu trois éditions (1903, 1905, 1907. — 18.000
exemplaires). Le Nouveau Testament in-24 a eu deux éditions (1906, 1908. — 50.000
exemplaires). Le Nouveau Testament in-8 avec psaumes de 1905 a été publié à 3.000
exemplaires.
(*2) Le psautier est la seule partie de l’Ancien Testament qui ait encore paru au
moment où ces pages sont écrites. Cette traduction des psaumes nous parait
extrêmement remarquable. Elle a été encore révisée depuis. Voici, dans le texte
définitif, le psaume 87
1 Des enfants de Coré. — Psaume. Cantique.
Les fondements de Jérusalem reposent sur les montagnes saintes :
2 L’Éternel aime les portes de Sion;
Il la préfère à toutes les demeures de Jacob.
3 Un avenir de gloire t’est destiné,
O cité de Dieu! — (Sélah).
4 Je mentionnerai l’Égypte et Babylone parmi ceux qui me connaissent,
174
Ainsi que les Philistins et Tyr, et l’Ethiopie :
C’est ici que sera leur lieu de naissance!
5 Oui, on dira de Sion : Chacun d’eux est né dans cette ville;
Et le Très-Haut lui-même l’a fondée.
6 L’Éternel passe les peuples en revue, et il écrit
Celui-là aussi est enfant de Sion! — (Sélah).
7 Alors chanteurs et joueurs de flùte disent de concert
Tu es la source où nous allons tous puiser!
Voici le psaume 131
1 Cantique des pèlerinages. De David.
Éternel, mon coeur ne s’est pas enflé d’orgueil;
Je n’ai pas porté trop haut mes regards,
Je ne recherche pas les grandeurs,
Et je n’aspire pas aux choses trop élevées pour moi.
2 J’impose plutôt à mon âme le calme et le silence,
Comme l’enfant sevré dans les bras de sa mère :
Tel un enfant sevré, telle est mon âme.
3 Israël, espère en l’Éternel,
Dès maintenant et à toujours!
Depuis que ces lignes ont été écrites, le 12 juin 1910, au temple du Saint-Esprit, dans
une séance qu’on peut appeler une séance historique, vraie fête chrétienne qui
couronnait quarante-deux années de travaux, la nouvelle Bible a été présentée à une
175
assemblée émue, par M. le pasteur Camille Soulier, président de la Société, et par M.
le pasteur Ernest Bertrand, son agent général.
14 Chapitre 11 — Versions Protestantes Originales parues depuis la version
d’Olivétan
14.1 Seizième siècle
Castalion, disciple de Servet, fit deux traductions de la Bible, une latine et une
française. Dans sa traduction française (1555), «il essaie, dit M. Reuss, de plier la
Bible au génie de la langue française, mais le génie de celle-ci au sien propre». M.
Stapfer (*) confirme ce jugement. Castalion traduit les mots d’après leur étymologie.
Au lieu d’holocauste, il dit brûlage. Il met flairement au lieu d’odorat (1 Cor. 12, 17);
songe-malices au lieu d’inventeurs de méchancetés (Rom. 1, 30). Pour petits enfants, il
forge le barbarisme enfantons. Cette oeuvre n’eut qu’une seule édition, et ne méritait
pas davantage.
(*) La traduction française du Nouveau Testament, ix (Revue chrétienne, 1900, p. 96-
106). Les appréciations de M. Stapfer qu’on trouvera dans ce chapitre sont toutes
empruntées à cette source.
14.2 Dix-septième siècle
En 1644, Jean Diodati, le même qui fit une excellente traduction de la Bible en italien,
publia une version française à Genève. «essai louable, dit M. Stapfer, de rajeunir le
vieux français du dix-septième siècle. Mais Diodati fut accusé d’avoir paraphrasé
plutôt que traduit, et on lui préféra la vieille version à laquelle on était habitué».
14.3 Dix-huitième siècle
Deux traductions, dans ce siècle, parurent en Hollande. D’abord une traduction du
Nouveau Testament de Leclerc (1703), qui fut accusée de socinianisme. L’opposition
qu’on lui fit, l’interdiction dont elle fut frappée à Berlin, la rendirent momentanément
célèbre, mais elle tomba dans l’oubli.
176
Puis, la traduction de la BIBLE de Lecène (1741), qui mérite plus que la précédente le
reproche de rationalisme. Elle fait souvent violence au texte, et, de plus, est bizarre et
inexacte. Lecène voulait réagir contre les versions littérales, mais le remède parait
avoir été pire que le mal. Au lieu de Dieu vit que la lumière était bonne, il met : car le
Souverain voyait que cette lumière serait utile. Au lieu de faisons l’homme à notre
image : faisons l’homme sur le dessein et sur l’idée que nous en avons formés. Au lieu
de ceci est mon corps : ceci représente mon corps. Au lieu de la Parole a été faite
chair: cet oracle était un corps humain.
En 1718, parut à Berlin une traduction excellente du NOUVEAU TESTAMENT, celle
de Beausobre et Lenfant.
«Beausobre et Lenfant, dit M. Stapfer, étaient des pasteurs du Refuge, établis à Berlin.
Ces deux hommes distingués firent une version extrêmement remarquable. Après avoir
examiné très consciencieusement la question de la possibilité d’une révision de la
version (révisée) de 1588, ils s’arrêtèrent, comme Claude, à la nécessité d’une version
nouvelle, ce que ne comprenaient, à la même époque, ni Martin ni Ostervald… Ils
publièrent leur oeuvre en deux volumes in-8, avec des notes abondantes et fort bien
faites. Le texte est divisé en paragraphes. Si cette version est restée inconnue en France
même, c’est que les portes de notre pays lui restaient rigoureusement fermées. Elle eut
un grand succès en Suisse et en Allemagne, où elle parut avec le texte allemand en
regard. Un seul exemplaire pénétra en France, celui qui fut envoyé à la duchesse
d’Orléans, appelée la Palatine, princesse allemande et ex-protestante, seconde femme
de Monsieur, frère de Louis XIV, et mère du Régent».
14.4 Dix-neuvième et vingtième siècles
LE LIVRE DE JOB, NOUVELLEMENT TRADUIT D’APRÈS LE TEXTE
ORIGINAL non ponctué et les anciennes versions, notamment l’arabe et le syriaque,
avec un commentaire imprimé à part, par Louis Bridel, professeur de langues
orientales et de l’interprétation des Livres saints à l’Académie de Lausanne. Paris,
Didot, 1818.
Le traducteur a reproduit la coupe des vers hébreux.
Cette traduction est la première traduction protestante originale d’un fragment des
Écritures au siècle dernier. On voit que c’est un Suisse qui a ouvert la voie. ‘M. Louis
Bridel, frère du doyen Bridel, était l’arrière-grand-oncle du professeur Ph. Bridel.
177
JOB, LES PSAUMES, LES PROVERBES, L’ECCLÉSIASTE DE LA PAROLE DE
DIEU, traduits de l’hébreu par Louis Vivien, ministre de l’Évangile, à Montbéliard.
Imprimé à Montbéliard. Paris, chez Risler, 1831. Une deuxième édition (Arras, chez
l’auteur. Paris, chez Grassart) ne porte pas de date. D’après l’apparence, le volume
pourrait être d’environ 1850 ou 1860.
C’est le premier essai protestant d’une traduction personnelle des Écritures qui ait été
imprimé en France. Il convient de signaler cette tentative modeste, inspirée par une
piété profonde.
«Les trois livres de la Parole de Dieu qui suivent, dit l’auteur dans la préface de la
première édition, ont toujours présenté à mon âme, depuis que la .grâce du Seigneur
m’a été révélée, une nourriture exquise, et une source féconde d’enseignements et de
consolations; j’ai été tout naturellement conduit à les étudier dans l’original. Plus tard,
frappé des nombreuses incorrections que présentent nos versions françaises, j’ai pensé
faire une oeuvre utile et agréable à mes frères, en publiant dans ce petit volume les
Psaumes, les Proverbes et l’Ecclésiaste, dans une version plus correcte que celle de nos
Bibles. Ce n’est point que j’aie voulu faire une traduction nouvelle et qui m’appartint.
J’ai seulement désiré d’en présenter une qui fût fidèle, et en conséquence, je me suis
librement servi de toutes les versions que j’ai été à portée de connaître».
Le traducteur a pourtant fait, en une mesure, oeuvre originale.
Le texte n’est pas coupé en versets, et ceux-ci sont indiqués en marge. Innovation
remarquable pour l’époque.
En 1835, le NOUVEAU TESTAMENT, version nouvelle, dite de Genève, parce
qu’elle fut faite par un Genevois et parce qu’elle eut l’approbation de la Compagnie des
pasteurs de Genève (Marc Aurel, Valence). Le traducteur était le professeur Munier.
C’est la première version originale protestante en français du Nouveau Testament qui
ait paru au dix-neuvième siècle, ou qui ait été imprimée en France. Deux éditions
furent publiées la même année. C’est cette version qui fut l’occasion de vifs débats au
sein de la Société biblique protestante de Paris (Voir chapitre XIII).
LE NOUVEAU TESTAMENT DE NOTRE-SEIGNEUR .JÉSUS-CHRIST,
TRADUIT EN SUISSE PAR UNE SOCIÉTÉ DE MINISTRES DE LA PAROLE DE
DIEU. Version dite de Lausanne. Chez Georges Bridel, Lausanne. Première édition,
1839. Réédité en 1849, puis, sous le même titre, sauf les mots en Suisse, en 1859, 1872
178
et 1875. Les deux dernières éditions contiennent des variantes de texte et de
traduction, celle de 1872 en appendice, celle de 1875 au bas des pages. La traduction
est faite sur le texte reçu.
La traduction de l’ANCIEN TESTAMENT suivit celle du Nouveau. Les psaumes
parurent en 1854, et furent réédités en 1862. Les autres livres parurent (y compris une
seconde réimpression des psaumes) de 1861 à 1872.
Dans la traduction du Nouveau Testament, les deux hommes dont l’influence a été
prépondérante furent, au début, Gaussen, et, à la fin, Louis Burnier. Les auteurs de
cette version, partant de la conviction que le texte des Écritures nous donne la pensée
même de Dieu, se sont attachés à le rendre littéralement, traduisant toujours, autant
que possible, le même mot par le même mot, et évitant de rendre la traduction plus
claire que le texte, de peur d’ajouter à celui-ci. De plus, ils se sont proposé de traduire
de telle façon que le Nouveau Testament français fût aujourd’hui pour les lecteurs
français ce que, au premier siècle, le Nouveau Testament grec était pour des Grecs. Ils
ont dépouillé certains mots du sens convenu, technique, qu’ils ont pris en passant par le
latin. Ils ont dit Bonne Nouvelle et non Évangile, envoyé et non apôtre, assemblée et
non église, voie et non doctrine ou secte, etc.
Quoi qu’on puisse penser des principes adoptés et de leur application, parfois
arbitraire, parfois excessive (*1), cette version n’en est pas moins une oeuvre
intéressante et remarquable. Elle met en une mesure le texte original, dont elle est une
sorte de décalque, sous les yeux de ceux qui n’y ont pas accès. Elle a enrichi le
vocabulaire du Nouveau Testament de quatre cent trente mots environ, étrangers à la
version d’Ostervald (*2).
(*1) Maris, pareillement, cohabitez pour la connaissance comme avec un vase plus
faible, le féminin. (1 Pierre 3, 7).
Et quant à la cour qui est hors du temple, jette-la dehors (Apoc. 11, 2).
Tout hommage qui sera cuit au four et qui sera apprêté à la poêle… tout hommage pétri
à l’huile et sec… (Lévit. 7, 9-10).
Ces bizarreries — on pourrait dire ces énormités — ont jeté sur cette version un
ridicule que, dans son ensemble, elle est loin de mériter.
Il nous paraît intéressant de noter à ce propos l’opinion de Vinet en fait de traduction.
Après avoir condamné le littéralisme absolu, il s’exprime ainsi :
Il y a entre deux langues, à quelque distance qu’on aille les prendre, une masse de
rapports suffisants pour nous autoriser, nous obliger même, à essayer d’abord de la
littéralité : toutes les fois qu’elle est possible, elle est nécessaire; mais à quelle
179
condition est-elle possible, si ce n’est à la condition de rendre, avec la pensée de
l’écrivain, l’écrivain lui-même, je veux dire son intention, son âme, ce qu’il a mis de soi
dans sa parole, et ensuite de satisfaire, par la pureté du langage, sinon les méticuleux
puristes, du moins les hommes d’une oreille exercée et d’un goût délicat ?…
Pour nous résumer, le système de fidélité est bon et vrai sauf l’excès. Tous les faits
bien examinés, il est rationnel de partir des mots et de la phrase de l’original, comme
de l’hypothèse la plus vraisemblable; ainsi procède celui qui cherche à se rendre
compte des phénomènes naturels; et il en est d’une hypothèse qui explique toutes les
parties d’un fait comme d’une forme qui conserve toutes les parties de la pensée et
toutes les intentions de l’écrivain. Cette hypothèse et cette forme se vérifient à cette
épreuve (Études sur la littérature française. t. 1, p. 559, 572. Toute cette remarquable
étude sur ce que doit être une traduction est à lire).
(*2) Voir: La version du Nouveau Testament dite de Lausanne, son histoire et ses
critiques (1866), et Les mots du Nouveau Testament dans les versions comparées
d’Ostervald et de Lausanne (1871), par Louis Burnier, deux brochures qui traitent avec
une grande compétence des questions relatives à la traduction du Nouveau Testament.
La traduction de l’Ancien Testament est supérieure à celle du Nouveau, ce qui
s’explique par la construction plus simple de l’hébreu. M. Segond disait que de toutes
les traductions qu’il consultait après avoir étudié le texte, celle de Lausanne venait la
dernière, et qu’il était presque toujours d’accord avec elle.
La TRADUCTION DE L’ANCIEN TESTAMENT de Perret-Gentil. Cette version
reproduit essentiellement la version allemande de de Wette, fort prisée encore
aujourd’hui par les théologiens allemands. Sa valeur scientifique est donc réelle.
Quoiqu’elle présente des expressions malheureuses, parfois pédantes, des tournures
tourmentées et déconcertantes, elle se distingue par un parfum archaïque qui lui donne
de la saveur et même de la beauté. Elle révèle à chaque ligne, chez le traducteur, le
savant et l’humble croyant, rempli du scrupuleux respect de la vérité en même temps
que de l’esprit d’adoration et d’amour.
Hagiographes et Prophètes, chez Wolfrath, Neuchâtel (1847, seconde édition, 1866);
Pentateuque et livres historiques (1861). Ancien Testament complet (Société biblique
de Paris, 1866), édité par la même Société, la même année, avec le Nouveau
Testament de Genève de 1835, d’une part, et avec le Nouveau Testament d’Arnaud
d’autre part, puis, en 1874, avec le Nouveau Testament d’Oltramare.
180
La TRADUCTION DU NOUVEAU TESTAMENT de Rilliet. Paris, Cherbuliez
(1858). Rilliet est, avec Arnaud, le premier qui ait rompu avec le texte reçu. Il traduisit
sur le texte du Vaticanus. Sa version est remarquable et par l’admirable connaissance
du grec qu’elle dénote et par sa grande valeur exégétique. «Elle abonde, dit M. Stapfer,
en expressions incroyablement justes et bien choisies». «Je ne le tiens pas pour
infaillible, nous écrit M. Léopold Monod, mais j’ai été plus d’une fois frappé, en
recourant à lui, du soin minutieux qu’il apportait à son grand travail. Sous les termes
qu’il a adoptés, on sent le résultat d’une étude exégétique personnelle, d’une délibératon
consciente et mûrie». Elle est accompagnée de l’indication des variantes du texte et de
notes explicatives, notes historiques, géographiques, archéologiques, et précédée d’une
préface savante sur l’histoire du texte, les variantes du texte reçu, etc. Cette traduction
a été réimprimée en 1860, sans la mention seconde édition. Elle a été revue
néanmoins, preuve en soit la modification suivante, qui n’est pas sans importance. En
1858, Rilliet avait traduit ainsi la question de Jésus à Judas: «Camarade, qu’est ce qui
t’amène ?» En 1860, il traduit ainsi: «Camarade, sois à ce qui t’amène» (*).
(*) Cette traduction est aussi celle de la version révisée anglaise (Friend, do that for
which thou art come) de la version Segond revue (mon ami, ce que tu es venu faire,
fais-le), de B. W’eiss, dans son commentaire (il dit en note que le relatif hos n’étant
jamais employé en interrogation directe, l’interprétation interrogative habituelle est
inexacte), et elle a pour elle l’opinion de M. le pasteur Babut.
La TRADUCTION DU NOUVEAU TESTAMENT d’Arnaud. Paris, Grassart (1858).
Arnaud rompit en même temps que Rilliet avec le texte reçu. Sa traduction fut
réimprimée avec commentaire en 1863, en 1872 avec l’Ancien Testament de Perret-
Gentil, et en 1880 avec l’Ancien Testament de Segond. «Arnaud, dit M. Stapfer, fut le
premier, en France, à secouer le joug d’Ostervald». Cette traduction n’est pas exempte
d’expressions lourdes et incorrectes, dues au désir de serrer le texte de près.
C’est la première traduction originale du Nouveau Testament publiée en France par un
protestant français.
Les LIVRES SAINTS CONNUS SOUS LE NOM DE NOUVEAU TESTAMENT.
Version nouvelle. Pau-Vevey (1859). Elle fut rééditée en 1872, 1875, 1878. La Bible
complète parut en 1885. C’est la traduction dite de Darby.
181
La traduction du Nouveau Testament n’a pas été faite sur le texte reçu. Elle est
accompagnée de notes indiquant des variantes de texte. La préface de l’édition de 1885
dit que dès la première édition, et surtout dans les suivantes, «nous avons abandonné le
texte appelé par les Elzévirs, sans aucun fondement acceptable, texte reçu». La préface
de 1872 contient de longs développements sur les manuscrits et la critique du texte. En
fait, le traducteur est resté conservateur. Mais il retranche le passage des trois témoins
(1 Jean 5, 8).
L’Ancien Testament renferme un grand nombre de notes marginales très intéressantes
au point de vue de la traduction.
Faite d’après les mêmes principes que la version de Lausanne, elle a largement profité
de cette version et elle a su en éviter bien des défauts. Elle est d’un littéralisme plus
habile, plus scientifique, et souvent plus heureux. Dans la préparation de sa version,
M. Darby a eu pour collaborateur M. Schlumberger, de Mulhouse, ce qui explique la
supériorité du style sur celui des écrits de M. Darby lui-même. «Au fond, nous écrit M.
le professeur Ch. Porret, c’est cette traduction qui me parait répondre le mieux à ce que
désirent ceux qui cherchent la reproduction aussi exacte que possible de l’original sans
que la langue soit trop sacrifiée». M. Porret ajoute : «M. Frédéric Godet, avec lequel je
parlais un jour de traductions, me dit: «Je ne les pratique pas. Mais en voici une avec
laquelle «je suis presque toujours d’accord quand je la consulte», et il me montra un
petit volume avec l’indication Pau-Vevey, dont il fut très étonné d’apprendre que c’était
la traduction de M. Darby».
LA SAINTE BIBLE, OU L’ANCIEN ET LE NOUVEAU TESTAMENT,
TRADUCTION NOUVELLE D’APRÈS LES TEXTES HÉBREU ET GREC, par une
réunion de pasteurs et de ministres des deux églises nationales de France. Sept
livraisons, parues de 1864 à 1868 (1. La Genèse; 2. Saint-Matthieu, Ruth; 3. L’épître
aux Romains, l’Ecclésiaste; 4. Ésaïe; 5. Esdras, Néhémie, Esther; 6. Saint Marc; 7. Les
deux épîtres aux Corinthiens). Le secrétaire du comité de traduction était M. Étienne
Coquerel. Cette traduction aurait été, si la publication n’en était pas restée inachevée, la
première version originale française de la Bible faite (depuis Olivétan) par des
protestants français.
LES PSAUMES TRADUITS DE L’HÉBREU, par Charles Bruston (1865). Paris, Ch.
Meyrueis. Version qui «est en grande partie le résultat de recherches personnelles sur
le texte des psaumes», et où le traducteur s’est efforcé «de faire disparaître des plus
belles productions de la poésie hébraïque les détails insignifiants ou étranges qui les
déparent..».
182
LA TRADUCTION DU NOUVEAU TESTAMENT d’Oltramare. Genève, Cherbuliez
(1872). Due à l’initiative de la Compagnie des pasteurs de Genève. Rééditée par la
Société biblique de Paris en 1874, à 56.500 exemplaires (in-32); en 1876, à 49.000
exemplaires (in-8) ; puis (revue) en 1900, à 27.000 exemplaires (in-8), et en 1901 à
30.000 exemplaires (in-32).
«Fort belle oeuvre, dit M. Stapfer, pleine de vie, serrant le texte de près, en rendant les
nuances avec science et habileté». Et M. Ch. Porret apprécie ainsi cette version : «Elle
est précieuse pour une lecture d’ensemble, rapide. Par exemple, la seconde épître aux
Corinthiens semble sortie toute fraîche de la plume de l’auteur. Malheureusement, elle
est trop libre dans les détails, surtout pour tout ce qui tient au vocabulaire
psychologique. Âme, coeur, esprit, c’est tout un pour lui. Il a l’air de choisir
uniquement d’après l’euphonie ou les convenances du français». Cette version se prête
fort bien à une lecture publique (*).
(*) Une des trouvailles d’Oltramare, c’est le «éminentissimes apôtres» de 2 Cor. 11, 5.
LA TRADUCTION DE LA BIBLE, par Louis Segond. C’est à la requête de la
Compagnie des pasteurs de Genève que M. Segond a fait sa version de l’Ancien
Testament.
«De toutes nos versions protestantes, a écrit M. le pasteur Koenig, Segond reste encore
le chef, malgré de nombreuses, de trop nombreuses faiblesses de traductions et surtout
des amollissements du texte».
Quelques réserves que l’on ait à faire sur cette version, qui a certainement une
tendance à affaiblir l’original, et à laquelle manque la saveur du langage des vieilles
versions, on doit reconnaître qu’elle a ouvert une ère nouvelle dans l’histoire des
versions françaises. Elle a été pour plusieurs comme une révélation de l’Ancien
Testament, surtout des Prophètes, et plus particulièrement des petits Prophètes, que
nombre de chrétiens ne lisaient jamais. Ce qu’on a gagné à cette version et en
exactitude et en clarté a compensé, et au delà, croyons-nous, ce qu’on a pu y perdre en
énergie de style. Il vaut mieux être clair et exact sans énergie, qu’énergique sans clarté
et sans exactitude.
Segond a été beaucoup utilisé et même reproduit par l’abbé Crampon.
La version du Nouveau Testament par Segond ne vaut pas sa traduction de l’Ancien.
Elle équivaut à une révision moyenne d’Ostervald (*).
183
(*) BIBLIOGRAPHIE DE LA BIBLE SECOND, — Avant 1873, il parut des
fragments. Les Proverbes, sans date (réédités en 1884), sous ce titre: Aux jeunes gens
et aux jeunes hommes, un père et un roi. — Une chrestomathie (extraits de l’Ancien
Testament), en 1864. — Ésaïe, en 1866, — En 1873, cent vingt psaumes.
L’ANCIEN TESTAMENT, traduit sous les auspices de la Compagnie des pasteurs de
Genève, a paru pour la première fois à Genève, chez Cherbuliez, en 1873 (avec la date
de 1874), en deux volumes, in-8, dont 500 exemplaires furent livrés au public, et un
certain nombre d’autres, sans doute, gardés par la Compagnie des pasteurs.
L’Évangile selon saint Matthieu parut en 1878, à Genève, en petit in-12. L’Évangile
selon saint Jean parut en 1879 à Genève, in-16.
Le NOUVEAU TESTAMENT parut en 1880, in-8, chez Cherbuliez.
L’Ancien Testament a été réimprimé par la Société biblique de Paris, en 1878. in-8, à
35.000 exemplaires. Cette édition a servi pour la publication d’une Bible Segond-
Oltramare (Segond pour l’Ancien, Oltramare pour le Nouveau Testament), d’une Bible
Segond-Arnaud, et d’une Bible Segond-Segond (1880).
Une Bible Segond-Oltramare, in-12, a paru en 1879, sous les auspices de la
Compagnie des Pasteurs de Genève, tirée à 20.000 exemplaires.
Une Bible Segond-Segond, in-12, a paru en 1880, à Oxford, tirée à 50.000
exemplaires. Il en a été réimprimé 10.000 exemplaires en 1884, 10.000 en 1885,
10.000 en 1886, 10.000 en 1892. 10.000 en 1894. 10.000 en 1898, 20.000 en 1901,
10.000 en 1906, 10.000 en 1909, 10.000 en 1910. En tout, de 1880 à 1910, 160.000
exemplaires.
L’Ancien Testament, avec les livres se suivant dans l’ordre du canon hébreu, a été
publié en 1900, par la Société biblique de Paris, à 2.000 exemplaires.
Une Bible Segond-Segond illustrée a été publiée en 1902, à Neuchâtel, par Zahn. Un
second tirage a eu lieu depuis. Nous estimons que ces deux tirages ont dû s’élever à
environ 5.000 exemplaires.
L’Ancien Testament a été réimprimé en grand in-8, en 1900, par la Société biblique de
Paris (il y a eu quatre tirages, — dont le dernier en 1908 — de 9.000, 5.000, 5.000, et
20.000 exemplaires), et a servi à la publication d’une Bible Segond-Oltramare, d’une
Bible Segond-Stapfer et d’une Bible de mariage Segond-Segond.
Une édition illustrée de la Bible Segond-Segond d’Oxford a été publiée en 1909 sous
les auspices de la Scripture gift Society, de Londres. À Paris, chez Bargon, 25, rue
Sainte-Isaure.
184
En 1910, la Société biblique britannique et étrangère a publié une édition revue et à
parallèles de la Bible Segond, à 5.000 exemplaires, dont le succès a été tel, qu’il a fallu
procéder presque immédiatement à un nouveau tirage (7.500). Cette Bible est
actuellement la seule version moderne de la Bible pourvue de parallèles.
Le NOUVEAU TESTAMENT a été imprimé à part, plusieurs fois, outre l’édition de
1880, ci-dessus mentionnée :
En 1881, à Oxford, à 15.000 exemplaires. Il en a été réimprimé 5.000 exemplaires en
1884 et 5.000 en 1901, donc 25.000 exemplaires de 1881 à 1901. Ce Nouveau
Testament est celui de la Bible d’Oxford de 1880.
En 1881, en Angleterre, parut une édition brochée, imprimée pour un particulier et
destinée à être vendue dix centimes. Sur la dernière page se trouve une gravure
représentant l’île de Chypre, et, au-dessous, ces mots: «Chypre, île dans la
Méditerranée, visitée fréquemment par les apôtres et par d’autres (!) Cette île est à
présent (1881) la possession de la nation britannique». Cette édition étrange est
(heureusement) unique en son genre.
En 1885 (Lyon, Marseille). 80.000 exemplaires de cette édition ont été envoyés aux
instituteurs de France avec une dédicace spéciale au verso du titre. Elle a été
réimprimée en 1886.
En 1895 (Lyon-Marseille), édition illustrée.
En 1897. une autre édition illustrée (Lyon, date non indiquée), dont les divers tirages
se sont élevés à 69.000 exemplaires, (un tiers avec Psaumes).
En tout 38 éditions ou réimpressions, 21 de la Bible (y compris les Bibles Segond-
Arnaud, Segond-Oltramare, Segond-Stapfer), 8 du Nouveau Testament, 2 de l’Ancien,
7 de fragments, et pour les 25 éditions ou réimpressions dont le tirage nous est connu,
443.000 exemplaires (256.500 pour la Bible entière, 2.500 pour l’Ancien Testament,
174.000 pour le Nouveau Testament). Donc, au total, peut-être 500.000 exemplaires.
LA TRADUCTION DE LA BIBLE d’Édouard Reuss, dans son commentaire
monumental sur la Bible (1874-1880, 16 volumes). Paris, Fischbacher. «Traduction
médiocre comme français, dit M. Stapfer, mais d’une précision presque impeccable».
LA TRADUCTION DU NOUVEAU TESTAMENT de L. Bonnet, dans son
commentaire sur le Nouveau Testament (Première édition 1846-1855, 1er vol. Paris,
185
Delay; 2e vol. Paris, Grassart; et Genève, Béroud). Il y eut une nouvelle édition
(originale pour les tomes I et 11) (Bridel, Lausanne, 1876-1885) et une troisième,
revue par M. le professeur A. Schroeder (Bridel, 1892-1905).
«Travail très consciencieux, dit M. Ch. Porret, visant plus à la fidélité (sans
littéralisme) qu’à l’élégance. Quand le traducteur use de quelque liberté, il indique
toujours en note la traduction littérale. Cette traduction repose sur une critique
minutieuse du texte et tient compte de toutes les variantes importantes».
LA TRADUCTION DE L’ANCIEN TESTAMENT DE LA BIBLE ANNOTÉE, par
une société de théologiens et de pasteurs, faite sous la direction et avec la collaboration
de Frédéric Godet, auquel on doit en particulier l’Introduction sur la Bible (Tome I).
Attinger, Neuchâtel 1878-1898.
Traduction excellente, qui observe un juste milieu entre la liberté et le littéralisme. Au
point de vue du mouvement, de la coloration du style, il y a un progrès réel sur
Segond. Les éditeurs de la Bible Crampon, sinon l’abbé Crampon lui-même, ont rendu
à cette traduction un éclatant hommage en en reproduisant purement et simplement des
passages entiers, et quantité de notes, surtout dans les Prophètes. Ainsi s’est trouvé
réalisé en une mesure, et sous une forme inattendue, le voeu de beaucoup de personnes
qui auraient souhaité de voir cette version publiée à part.
LE PROPHÈTE ZACHARIE, par J. Walther, ministre de la Parole de Dieu (Beroud,
Genève, 1882), avec commentaire.
JOEL, par le Savoureux (Paris, 1888), avec commentaire.
LES PSAUMES DES MAALOTH (Psaumes 120 à 134), par Félix Bovet avec
commentaire (Neuchâtel, Attinger, 1889).
LA TRADUCTION DU NOUVEAU TESTAMENT de Stapfer, publiée en 1889 chez
Fischbacher (*), et rééditée, avec plus ou moins de retouches, en 1894 chez
Fischbacher, puis par la Société biblique de Paris en 1899, à 24.000 exemplaires (in-
16), et en 1904 à 13.000 exemplaires (in-8).
186
(*) Avec une introduction au Nouveau Testament et une liste des principaux
manuscrits grecs du Nouveau Testament en lettres onciales, et des principaux
manuscrits des anciennes versions.
Cette traduction est très littéraire, d’un style très moderne. Les Écritures ont rarement
été traduites avec autant d’élégance. Il faut que l’Évangile ait une singulière puissance
d’adaptation à tous les milieux et à toutes les époques pour avoir inspiré une traduction
d’allure aussi française et aussi moderne.
Plus encore que celle d’Oltramare, la version Stapfer se prête à une lecture cursive et
d’ensemble. Mais on peut se demander si la recherche de l’élégance, de l’expression
moderne, recherche excessive, selon nous, n’a pas plus nui à la traduction qu’elle ne l’a
servie.
Si la traduction doit refléter le style de l’auteur, elle n’est plus, dès qu’il s’agit de la
Bible, fidèle à son but, lorsqu’elle sacrifie non seulement la saveur d’archaïsme, mais la
sobriété qui caractérise le style biblique, lorsqu’elle ajoute des oh! des ah ! ou même
d’autres mots dont l’auteur s’est passé (*1), ou lorsqu’elle rend les phrases longues,
enchevêtrées, de l’apôtre Paul, par une série de phrases courtes et détachées. En lisant
les épîtres de Paul dans cette traduction, on ne peut se défendre de l’impression que
c’est un peu comme du Pascal transposé en langage courant du dix-neuvième siècle
(*2). Il n’est que juste d’ajouter que ces défauts ne sont pas partout également saillants.
L’auteur, d’après la préface, s’est imposé la règle de traduire littéralement les passages
obscurs, et a usé de plus de liberté dans les passages clairs et faciles (*3).
(*1) Voir Rom. 6, 16; 14, 13 (jamais ajouté); 1 Cor. 1, 25; 2 Cor. 9, 15.
(*2) Citons encore ici Vinet (c’est nous qui soulignons) :
Je crois devoir déclarer que je préfère ce système (le littéralisme), tout impossible qu’il
est, à celui que nous avons vu en faveur il ‘y a peu d’années encore, système de
corrections et d’amendements, de suppressions même, en un mot d’aplanissement de
tout ce qui, soit en bien, soit en mal, faisait saillie chez l’écrivain, bien réellement alors
trahi par son traducteur, selon l’expressif proverbe des Italiens….. Nous voulons, nous,
que la traduction soit fidèle aux défauts mêmes de son original, quand ces défauts font
partie de son caractère; qu’elle soit bizarre où il est bizarre, et qu’elle ne se pique pas
d’être claire où lui-même a voulu être obscur….. Quoique chaque locution irrégulière
ne soit pas une partie de Milton, toutes ensemble, ou par leur caractère, ou par leur
187
fréquence, appartiennent au portrait de son génie : et vous demande-t-on autre chose
qu’un portrait ? (Études sur la littérature française au dix-neuvième siècle, p. 560, 561).
Voir aussi pages 95, 215.
(*3) Voir sur la version Stapfer les articles de M. Aug. Sabatier dans les Annales de
Bibliographie théologique (avril, mai, juin 1889), et la réponse de M. Stapfer
(Fischbacher, 1889).
Cette traduction a ses lourdeurs, comme les autres. Voir saint Jean, 14, 21 :
… celui-là est celui qui m’aime. 16, 9: … le péché en tant qu’ils ne croient pas en moi:
la justice, en tant que je m’en vais… le jugement, en tant que le Prince de ce monde est
jugé.
Le DEUTÉRONOME, par Montet (Paris, 1891), avec commentaire.
L’ÉVANGILE DE LUC OU LA BONNE NOUVELLE DE NOTRE SEIGNEUR
JÉSUS-CHRIST, SELON LE RÉCIT DE LUC, VERSION POPULAIRE AVEC
EXAMEN DES VARIANTES, par Paul Passy, docteur ès lettres, en écriture
phonétique (1893) et en écriture usuelle (1894).
Du même traducteur, l’ÉVANGILE DE JEAN, en phonétique (1895); l’ÉPITRE AUX
PHILIPPIENS, en phonétique (1896); LUC ET LES ACTES publiés ensemble en
phonétique (1894), puis en orthographe usuelle (1903), sous ce titre : Les Origines du
cristianisme, d’après des documents autentiques et des souvenirs personels, par un
contemporain, Luc, médecin du premier siècle, traduit du grec et accompagné de notes
explicatives. Le but du traducteur a été de mettre «la Parole de Dieu à la portée du
peuple de nos campagnes en employant, au lieu du français d’il y a trois siècles, celui
que nous parlons aujourd’hui». Il vise à rendre tout ce qu’il y a de naïf, de populaire, de
primesautier, dans le texte. Ainsi : Et un des malfaiteurs pendus en croix l’insultait :
«Est-ce que ce n’est pas toi le Messie?» (Luc 23, 39). — Si je veux qu’il reste jusqu’à
ce que je vienne, qu’est-ce que ça te fait? (Jean 21, 22). — Mais en filant sous le vent
…. on a dessendu les agrès, et comme ça on s’est laissé emporter (Actes 28, 16, 17».
188
La SULAMMITE, (le Cantique des Cantiques) par Charles Bruston (Paris, 1894), avec
commentaire (*).
(*) Mentionnons le Sublime Cantique (Cantique des cantiques), drame sacré exposé
selon la plus récente exégèse et mis en vers français, par Eug. RÉVEILLAUD (Paris,
Fischbacher, 1895).
AGGÉE, par T. André (Paris, 1895), avec commentaire.
LES HUIT PREMIERS CHAPITRES DE LA LETTRE DE PAUL AUX ROMAINS,
avec commentaire, par F. H. Krüger (Bridel, 1899).
Les TRADUCTIONS PARTIELLES de Frédéric Godet, dans ses commentaires,
traductions de l’Évangile selon saint Luc, de l’Évangile selon saint Jean, de l’épître aux
Romains et de la première épître aux Corinthiens (*).
(*) Les traductions de Frédéric Godet ont été réunies, sauf celle de l’épître aux
Romains, dans l’excellente et très utile paraphrase de trois livres du Nouveau
Testament conformément aux conclusions de Frédéric Godet, par ERNEST MONOD.
M. le pasteur DECOPPET a fait paraître en 1903 un Nouveau Testament avec notes
explicatives, des préfaces, et une Introduction générale, dont il a établi le texte «sans
s’astreindre, dit-il, à aucune version française». «Je me suis servi, ajoute-t-il, pour les
Évangiles et les Épîtres de saint Paul, de celle d’Ostervald, admirablement révisée par
la commission synodale, et de celle d’Oltramare pour les autres épîtres. J’ai mis
souvent aussi à contribution la belle traduction de M. le doyen Stapfer, bien que je la
trouve d’un style un peu trop moderne».
Ainsi, au dix-neuvième siècle, il a paru en français, si toutefois rien ne nous a échappé,
24 traductions protestantes originales des Écritures, soit 4 Bibles (Lausanne, Segond,
Reuss, Darby), 2 Anciens Testaments (Perret-Gentil, Bible annotée), 6 Nouveaux
Testaments (Munier, Rilliet, Arnaud, Oltramare, Bonnet, Stapfer), et 12 versions
189
fragmentaires (*1) (L. Bridel, Vivien, Coquerel (*2), Bruston, Walther, le Savoureux,
Félix Bovet, Montet, P. Passy, André, P. Krüger, Fréd. Godet).
(*1) Nous comptons comme une version fragmentaire les divers fragments traduits par
un même auteur.
(*2) Pour plus de brièveté, nous désignons cette version par le nom de M. Coquerel,
secrétaire du comité de traduction.
12 sont dues à des Suisses: 2 Bibles entières (Lausanne, Segond), 2 Anciens
Testaments (Perret-Gentil, Bible annotée), 4 Nouveaux Testaments (Munier, Rilliet,
Oltramare, Bonnet), et des fragments (L. Bridel, Walther, Félix Bovet, Fréd. Godet).
11 sont dues à des Français : 1 Bible entière (Reuss), 2 Nouveaux Testaments (Arnaud,
Stapfer), et des fragments (Vivien, Coquerel, Bruston, le Savoureux, Montet, Passy,
André, P. Krüger).
Une est due à un Anglais : la Bible de Darby.
On voit que les Suisses ont fait plus de la moitié du travail biblique original accompli
au siècle dernier.
15 Chapitre 12 — Le Psautier Huguenot
Le psautier a joué un trop grand rôle dans l’histoire des Églises réformées pour que
nous ne retracions pas, au moins brièvement, ses destinées.
Clément Marot, né à Cahors en 1497, valet de chambre de François 1er, gagné à la
Réforme à Blois en 1525, dut quitter la France pour échapper à la persécution, y rentra
en 1537 sur l’autorisation du roi, mais au prix d’une rétractation, et y devint le poète de
la cour.
Il suivit au collège royal les leçons du savant Vatable, qui y expliquait le texte hébreu
de l’Ancien Testament. «De tous les livres de la Bible, c’est celui des psaumes que
Vatable paraît avoir étudié avec le plus de prédilection, et ce fut lui, dit Florimond de
190
Roemond, qui engagea Marot à les mettre en vers. Il les lui expliqua lui-même mot à
mot, lui faisant comme toucher au doigt la beauté et l’énergie des expressions
originales, et l’initiant à cette grande poésie, qui, depuis tant de siècles, selon la belle
expression de M. Villemain, «a défrayé de sublime l’imagination des hommes» (*).
Marot avait eu l’idée et commencé l’exécution d’une traduction des psaumes dès 1533,
ce qui n’exclut pas l’intervention de Vatable, soit pour lui conseiller de reprendre son
travail, soit pour lui faire comprendre les beautés de l’original.
(*) Félix Bovet, Histoire du psautier des Églises réformées, p. 5.
Marot traduisit trente psaumes (*1), les dédia, manuscrits, à François 1er, en 1540
(*2), l’année du passage de Charles-Quint en France. Sur l’ordre de François 1er, il
présenta sa traduction à ce monarque, et celui-ci, dit un contemporain (*3),
…reçut bénignement ladite translation, la prisa et par parole et par présent de 200
doublons qu’il donna audit Marot, lui donnant aussi courage de traduire le reste des
dits psaumes et le priant de lui envoyer le plus tôt qu’il pourrait Confitemini Domino
quoniam bonus (*4), d’autant qu’il l’aimait. Que voyant et entendant, les musiciens de
ces deux princes, voire tous ceux de notre France, mirent à qui mieux mieux les dits
psaumes en musique, et chacun les chantait.
(*1) C’étaient les psaumes 1-15, 19, 22, 24, 32, 37, 38, 51, 103, 104, 113-115, 130,
137, 143.
(*2) Douze psaumes de Marot avaient paru à Strasbourg, en 1539, dans un recueil
publié par Calvin en vue du culte public. Ces psaumes circulaient donc parmi les
réformés à l’état de manuscrit, même avant leur publication par l’auteur. Cet usage et
cette publication «avant la lettre» montrent quel écho ces psaumes trouvaient dans le
coeur des réformés.
(*3) Villemadon, un des intimes de Marguerite de Navarre, dans une lettre de 1559 à
Catherine de Médicis.
(*4) Le psaume 118, d’après M. Félix Bovet.
«Il est curieux, dit M. Félix Bovet (*), de voir en cette occasion les deux puissants
rivaux qui se partageaient alors le monde, les deux redoutables ennemis de la
Réformation, servir ensemble de parrains au futur bréviaire de l’Église réformée».
191
(*) Op. cit., p. 6.
Ces psaumes parurent, imprimés, en 1541, en deux éditions, à Paris, avec «la
certification de trois docteurs en théologie», de la Sorbonne, et à Anvers «reconnus et
corrigés» par un carme. La Sorbonne se ravisa : elle s’aperçut sans doute que Marot ne
s’était pas assujetti à la Vulgate. En 1542, le Parlement de Paris décréta Marot de prise
de corps, et celui-ci se réfugia à Genève. François 1er lui fit savoir sous main qu’il le
verrait avec plaisir continuer son oeuvre (*1). Marot traduisit dix-neuf nouveaux
psaumes (*2), qui furent publiés avec les trente premiers, précédés d’une préface de
Calvin, en 1543. Marot ne s’entendit pas longtemps avec Calvin, quitta Genève, et
mourut, dit-on, à Turin en 1544.
(*1) François 1er, continuait à faire grand cas des psaumes, et, sur son lit de mort, se
les fit apporter au dire de Jean de Serres, et s’en fit lire quelques-uns pour sa
consolation. Henri II, encore dauphin, les chantait et les faisait chanter par ses
musiciens. Diane de Poitiers avait le choisi le 131. Catherine de Médicis, qui gémissait
de n’avoir pas d’enfants, donnait sa préférence au psaume 6 et au 142, qui expriment la
tristesse et la plainte (Mat. LELIÈVRE, Portraits et Récits huguenots, p. 336).
(*2) Les psaumes 18, 23, 25, 33, 36, 43, 45, 46, 50, 72, 79, 86, 91, 101, 107, 110, 118,
128, 138. Marot comptait comme vingtième psaume le Cantique de Siméon. De là
vient qu’on parle toujours des cinquante psaumes de Marot.
Marot eut bientôt un successeur.
Comme Calvin allait un jour voir Théodore de Bèze et ne le trouvait pas chez lui, il
aperçut un brouillon sur sa table à écrire. C’étaient des vers français, une traduction du
psaume XVI : Sois-moi, Seigneur, ma garde et mon appui. Il emporta cette feuille, à
l’insu de l’auteur, et la fit lire à ses collègues. Les vers de Bèze leur plurent tellement
qu’ils engagèrent celui-ci à ne pas tarder de traduire les autres psaumes (*).
(*) Félix BOVET, Histoire du Psautier, p. 25.
192
Théodore de Bèze publia trente-quatre psaumes en 1551. En 1562, son travail était
achevé, et le premier psautier complet parut cette même année à Lyon, avec un
privilège de Charles IX, accordé peu de jours après le colloque de Poissy. À ce
moment, la cour avait intérêt à ménager les huguenots.
Le succès du psautier complet fut prodigieux. Vingt-cinq éditions connues parurent
cette même année (1562), neuf à Genève, sept à Paris, trois à Lyon, une à Saint-Lô, et
cinq sans indication de lieu d’origine. Il y eut quatorze éditions en 1563, dix en 1564,
treize en 1565, donc soixante-deux éditions en quatre ans, sans compter celles que l’on
ne connaît pas (*).
(*) Matthieu LELIÈVRE, Le Psautier huguenot et son histoire (Portraits et Récits
huguenots, p. 345). DOUEN, Clément Marot, I, 562.
Le psautier huguenot n’eut pas une moindre fortune à l’étranger. Les psaumes de Marot
et de Théodore de Bèze ont été retraduits du français en dix-sept langues: en allemand,
1573; en quatre idiomes des Grisons (romanche, 1683, dialecte de la Haute-Engadine,
1661, dialecte de la Basse-Engadine, 1666, tous deux nommés ladin, — dialecte des
vallées italiennes de Poschiavo et de la Bregaglia, 1573) ; en danois, 1596; en vers
latins, 1596; en hollandais, 1566 (en deux siècles, on vit paraître trente psautiers
composés en hollandais sur le rythme des psaumes français) ; en italien, 1603 ; en
gascon, 1565; en béarnais, 1583 ; en espagnol, 1606; en bohème, en turc (la traduction
sur le français est probable) ; en hongrois, 1624; en anglais, 1596 ; et, chose curieuse,
quelques-uns des psaumes de Marot ont été traduits du français en hébreu, 1623.
«L’évolution était complète, dit M. Félix Bovet. La langue sainte elle-même avait dû
se plier à la mesure des vers français, la harpe de David avait fini par être accordée sur
le flageolet de Clément Marot» (*).
(*) Félix BOVET, op. Cit., p. 110.
Au point de vue de la traduction, voici comment M. Félix Bovet, un hébraïsant qui s’y
connaissait, apprécie le psautier de Marot et de Théodore de Bèze
«Un incontestable mérite de notre psautier, tant sous sa forme primitive que sous sa
forme actuelle, c’est la fidélité de la traduction. Peut-être est-il tel passage dont Marot
et Bèze ne possédaient pas le sens aussi bien que peuvent le faire d’habiles hébraïsants
de notre siècle; mais leur travail est pleinement à la hauteur des connaissances de leur
temps. Jamais surtout les exigences de la versification ne les ont entraînés à modifier
193
le sens du texte ou à le développer outre mesure. On peut, comme on l’a fait jadis dans
un grand nombre d’éditions, placer une traduction en prose en marge de leur traduction
en vers, sans que l’une soit la condamnation de l’autre. Tout en ne négligeant aucune
des pensées du texte, et sans affecter une concision contraire au génie de la poésie
lyrique, ils ont su toujours éviter la paraphrase, et à ce point de vue leur oeuvre peut
être considérée comme un vrai modèle de ce que doit être une traduction» (*).
(*) Histoire du Psautier, p. 46.
Au point de vue littéraire, l’oeuvre de Marot et de Théodore de Bèze a été jugée
sévèrement. «Ils ne sont bons, a écrit Laharpe, qu’à être chantés dans les églises
protestantes». «Ce jugement hostile et dédaigneux, dit M. Félix Bovet, qu’il ne
tiendrait qu’à nous néanmoins de considérer comme une éloge, a été répété par la
plupart des critiques (*1), et il peut paraître téméraire d’en appeler». M. Félix Bovet
lui-même est moins sévère. Il regrette certaines trivialités, il reconnaît que c’est dans
les passages mélancoliques, tendres et gracieux (*2), que Marot et même Théodore de
Bèze sont le plus heureusement inspirés, «mais il n’y a pas à aller bien loin, ajoute-t-il,
pour trouver dans Marot la vigueur du ton et l’élévation du style» (*3).
(*1) Il serait vain, dit M. Lelièvre, de vouloir contester le verdict qui relègue cette
oeuvre parmi les moins réussies de Marot. Cette insuffisance tient à deux causes. L’une
est l’époque même où il composa son oeuvre. Le seizième siècle, qui a excellé dans la
poésie badine, a complètement échoué dans la poésie lyrique ou épique; les cordes
graves manquaient à sa lyre, et la langue elle-même se refusait à la grande poésie.
L’autre raison tient à l’individualité intellectuelle et morale de Marot, à qui faisaient
défaut à la fois l’intensité de vie religieuse qui lui eût permis de sympathiser
pleinement avec la pensée du psalmiste, et le genre lyrique nécessaire pour la traduire
(Portraits et Récits huguenots, p. 343).
(*2) Dessus et près de ces ruisseaux courans
Les oiselets du ciel sont demeurans,
Qui du milieu des feuilles et des branches
Font résonner leurs voix nettes et franches (Ps. 104).
194
(*3) Pourquoi font bruit et s’assemblent les gens?
Quelle folie à murmurer les mène?
Pourquoi sont tant les peuples diligens
À mettre sus une entreprise vaine?
Bandés se sont les grands rois de la terre,
Et les primats ont bien tant présumé
De conspirer et vouloir faire guerre
Tous contre Dieu et son roi bien-aimé (Ps. 2).
Les psaumes de Théodore de Bèze sont inférieurs à ceux de Marot. On a relevé chez
lui de la contrainte, de la rudesse, des négligences de langage, des chevilles. «La
tournure même de son esprit, critique et satirique, dit M. Lelièvre à sa décharge,
s’opposait à ce qu’il comprit et rendit le mysticisme élevé du roi prophète. S’il réussit à
mettre de l’énergie et de la vie dans sa traduction, ce fut dans un psaume comme le
soixante-huitième, par exemple, où il rencontra un thème en rapport avec son talent».
C’est de lui aussi, il ne faut pas l’oublier, qu’est le plus beau de tous nos psaumes, le
seul peut-être qui soit resté vraiment populaire : Comme un cerf altéré brame (*).
(*) Félix BOVET, op. Cit., p. 38. M. Bovet ajoute : On a mis, depuis, ce psaume en
langue moderne, mais tout le mouvement lyrique est de Théodore de Bèze, et même il
y a dans ses vers une sorte d’harmonie imitative que le nouveau traducteur n’a pas su
conserver et qui peint à merveille le brâmement du cerf altéré:
Ainsi qu’on oit le cerf bruire
Pourchassant le frais des eaux,
Ainsi mon coeur qui soupire,
Seigneur, après tes ruisseaux,
195
Va toujours criant, suivant,
Le grand, le grand Dieu vivant.
Hélas! donques quand sera-ce
Que verrai de Dieu la face?
Et à la fin du second verset
Je fons en me souvenant,
Qu’en troupe j’allais menant,
Priant, chantant, grosse bande
Faire au temple son offrande.
Le psautier réformé se trouva de bonne heure vieilli, à cause des changements de la
langue. Il fut révisé prématurément, en 1646, par Diodati, à Genève, et, plus tard, par
Conrart, dans le salon duquel naquit l’Académie française et qui fut dès l’origine le
secrétaire perpétuel de ce corps.
Voici quelle fut, d’après Ancillon (*), l’origine de cette révision «Tout le monde sait
que M. Conrart était extrêmement incommodé de la goutte; elle l’obligeait très souvent
à garder la chambre. Un jour de communion, ne pouvant aller à Charenton pour faire
ses dévotions, il resta à Paris. Aux heures à peu près qu’il savait que l’on communiait il
se fit porter les chapitres de la Sainte Écriture que l’on lit ordinairement aux jours de
cène, il chanta quelques-uns des psaumes qui se chantent avant et après la communion.
Son cabinet étoit sur la rue et il chantait assez haut, de sorte qu’un académicien
catholique romain de ses amis, passant sous ses fenêtres, crut entendre la voix de M.
Conrart. Il s’arrêta, et, l’ayant reconnue, il entendit qu’il chantait le premier verset du
psaume trente-huitième: Las! en ta fureur aiguë, ne m’arguë de mon fait, Dieu tout
puissant, etc. Surpris d’entendre ce vieux langage dans la bouche de M. Conrart, il
monta dans son cabinet et, après y être entré : «Quoi! dit-il d’un ton railleur, M.
Conrart, ce beau génie, l’oracle de l’Académie françoise, cet homme qui parle et qui
écrit avec tant de politesse se sert de ce jargon : Las! en ta fureur aiguë, ne m’arguë !»
M. Conrart le laissa dire et rire, et après l’avoir écouté fort tranquillement, il lui
répondit plus sérieusement encore : «Monsieur, c’est aujourd’hui pour moi un jour de
dévotion, je chante les paroles d’un homme qui, se sentant accablé de maux sensibles
196
aussi bien que du poids de ses péchés, tâche de s’en soulager. Il ne cherche pour cela ni
les belles pensées, ni les paroles étudiées». Il lui dit encore d’autres choses qui le
contentèrent. Mais après que cet académicien fut sorti de son cabinet, il fit quelques
réflexions sur cette aventure et, pensant à ce que cet ami lui avait dit, il crut qu’on
pourrait bien, sans altérer le sens des paroles du psalmiste, parler mieux et faire
meilleurs vers françois. Sur le champ il essaya de retoucher le psaume 38 qu’il corrigea
tout entier. Il le montra à MM. les ministres de Paris et leur dit qu’il ne seroit pas
malaisé de retoucher de même tous les psaumes. Ils trouvèrent sa correction belle et
juste, ils entrèrent dans sa pensée et le prièrent de travailler à cet ouvrage. Voilà
l’origine de la révision de nos psaumes».
(*) Dans ses Mémoires concernant la vie et les ouvrages de plusieurs modernes, p.
100. Ancillon, fils d’un pasteur réfugié, fut historiographe de Frédéric 1er.
Les synodes, ayant eu connaissance du travail entrepris par Conrart, «l’en louèrent par
leurs lettres et par les actes de leurs assemblées et l’exhortèrent à exécuter ce travail le
plus tôt qu’il le pourrait».
Les psaumes de Conrart parurent. Il mourut en 1675, avant d’avoir pu y mettre la
dernière main, et chargea de ce soin son ami La Bastide. Une première édition partielle
parut en 1677, une seconde, complète, en 1679.
«On se plait, dit M. Félix Bovet (*), à retrouver dans plusieurs de ces psaumes le
mouvement lyrique et la simplicité naïve de l’oeuvre originale de Marot; on admire
dans d’autres la solennité, la noblesse, l’ampleur de la langue classique du dix-septième
siècle.
«Quoi de plus beau dans ce genre que le psaume 103, par exemple:
Bénissons Dieu, mon âme, en toute chose, etc.
«N’y a-t-il pas aussi une grâce et une douceur extrêmes dans des vers tels que ceux-ci :
Dieu fut toujours ma lumière et ma vie;
Qui peut me nuire ou qu’ai-je à redouter?
197
J’ai pour soutien sa puissance infinie,
L’homme mortel peut-il m’épouvanter?…
Quand je n’aurais pour moi père ni mère,
Abandonné de tout secours humain,
Le Tout-Puissant, en qui mon âme espère,
Pour me sauver me prendrait par la main…
Si je n’eusse eu cette douce espérance,
Qu’un jour en paix, après tant de travaux,
Des biens de Dieu j’aurais la jouissance,
Je succombais sous le poids de mes maux, etc.
(*) Op. cit., p. 169.
La révision de Conrart fut elle-même révisée en 1694 par les pasteurs de Genève.
Cette dernière révision, à son tour, fut révisée en Hollande en 1729, et c’est de ce
psautier de 1729 qu’on se sert encore dans l’Église wallonne.
M. Félix Bovet donne dans son Histoire du Psautier la nomenclature de trois cents
éditions différentes du psautier huguenot en français qui se sont succédé du seizième
au dix-neuvième siècle, (non comprises les simples réimpressions), de quatre-vingt-six
traductions ou adaptations en d’autres langues, et de cent six traductions totales ou
partielles des psaumes en vers français, indépendantes du psautier de Marot et de
Théodore de Bèze. En tout, quatre cent quatre-vingt-douze éditions (*).
(*) M. Douen (Clément Marot et le Psautier Huguenot, II, 503) parle de 1400
impressions du psautier en vers. M. le pasteur D. Junod de Neuchâtel nous écrit : «Je
198
pourrais indiquer une bonne quarantaine d’éditions que ne signalent ni F. Bovet ni
Douen».
Il y aurait un volume à écrire sur le rôle des psaumes dans la Réforme. «Les psaumes,
dit M. Félix Bovet, devinrent le drapeau, le symbole, et, si l’on peut ainsi dire, le
synonyme de la Réforme. Les martyrs gravissaient le bûcher en chantant les psaumes,
et les soldats huguenots les entonnaient avant d’engager le combat».
Voici le témoignage d’un catholique, Godeau, évêque de Grasse, dans la préface de sa
propre traduction des psaumes (1649) :
«Ceux dont nous déplorons la séparation de l’Église ont rendu la version dont ils se
servent célèbre par les airs agréables que de doctes musiciens y mirent lorsqu’ils furent
composés. Les savoir par coeur est parmi eux comme une marque de leur communion,
et, à notre grande honte, aux villes où ils sont en plus grand nombre, on les entend
retentir dans la bouche des artisans et à la campagne dans celle des laboureurs, tandis
que les catholiques, ou sont muets, ou chantent des chansons déshonnêtes».
On peut juger par les traits suivants, que nous choisissons au milieu d’une multitude
d’autres, de ce que les psaumes étaient pour les huguenots, et on peut ajouter : de ce
que les huguenots étaient pour leurs psaumes.
«Nous volions, dit Durand Fage, l’un des prophètes cévenols, quand nous entendions le
chant de ces divins cantiques; nous sentions au dedans de nous une ardeur qui nous
animait, un désir qui nous transportait; cela ne se peut exprimer. Quelque grande que
fût parfois notre lassitude, nous n’y pensions plus dès que le chant des psaumes
frappait nos oreilles : nous devenions légers. C’est une de ces choses qu’il faut avoir
éprouvées pour les connaitre» (*).
(*) Théâtre sacré des Cévennes.
Plus de vingt-cinq ans après la Révocation de l’Édit de Nantes, la belle-soeur de Louis
XIV, Madame, duchesse d’Orléans (princesse palatine qui, née réformée, avait dû faire
profession de catholicisme pour épouser le frère du roi de France), écrivait à sa soeur
… «Je chante souvent les psaumes et je les trouve fort consolants. Il faut que je vous
raconte ce qui m’est arrivé à cet égard, il y a plus de vingt-cinq ans. Je ne savais pas
que M. Rousseau, qui a peint l’orangerie, était un réformé : il était à travailler sur un
échafaudage, et moi, me croyant toute seule dans la galerie, je me mis à chanter le
sixième psaume (Ne veuille pas, ô Sire, me reprendre en ton ire). J’avais à peine
achevé le premier verset, que je vois quelqu’un descendre en toute hâte de
199
l’échafaudage et tomber à mes pieds. C’était Rousseau. Je crus qu’il était devenu fou.
«Bon Dieu! lui dis-je, qu’avez-vous, Rousseau?» Il me répondit: «Est-il possible,
Madame, que vous vous souveniez encore de nos psaumes et que vous les chantiez!
Que le bon Dieu vous bénisse et vous maintienne dans ces bons sentiments. Il avait les
larmes aux yeux».
M. Félix Bovet, qui relate ce fait, ajoute : «Ainsi, pour les protestants de France,
peuple proscrit et sans patrie depuis la destruction de ses temples, les psaumes étaient
alors ce qu’ils avaient été au bord des fleuves de Babylone pour les captifs de Juda».
À Verteuil, dans l’Angoumois, où le temple était voisin de l’église, le clergé en obtint
la démolition, attendu que le service de la messe se trouvait troublé «par le bruit et par
la multitude des voix discordantes qui chantaient les rimes de Marot (*).
(*) Félix BOVET, op. Cit., p. 133.
Dans une autre petite ville, raconte Jean Rou (*), le bailli, sollicité par un curé
séditieux, envoya faire défense à un serrurier de la religion, qui demeurait vis-à-vis de
l’église, de plus chanter des psaumes dans sa boutique; le service de la messe, au
sentiment du bon prêtre, était troublé tous les matins par ce chant importun, et il ne
l’était pas par les perpétuels coups de marteau du cyclope et par le retentissement aigu
de sa lime. Comme le serrurier ne se pressa pas d’obéir aux premiers ordres, on réitéra
la défense, qui lui fut même signifiée par un sergent dans toutes les formes de la
justice, et parce qu’il fallait que le sergent écrivit sur son exploit la réponse de
l’assigné, le pauvre homme représenta qu’il n’avait rien à répondre. — Mais il faut bien
que je mette quelque chose. — Ha ! bien, dit le serrurier, mettez donc
Jamais ne cesserai
De magnifier le Seigneur;
En ma bouche aurai son honneur
Tant que vivant serai».
(*) Félix BOVET, op. Cit., p. 133.
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Baulacre, qui rapporte la même anecdote, ajoute que le bailli, qui trouvait son curé
trop vétilleux, s’écria en lisant cette singulière réponse : «Ah ! parbleu, qu’on le laisse
magnifier le Seigneur, tant qu’il voudra ! Pour moi, je ne veux plus m’en mêler».
16 Chapitre 13 — L’oeuvre Biblique en France au 19° siècle
16.1 Disette de Bibles — Premiers efforts — La Société biblique
britannique — Frédéric Léo — Oberlin et Henri Oberlin — Daniel Legrand
La disette de Bibles, en France, avant ou même au commencement du Réveil, était
effrayante.
«Depuis plus de cent-vingt ans, a écrit M. Frank Puaux, on n’en avait pas fait paraître
en France en raison de l’effrayante persécution qui avait atteint les réformés. Celles qui
avaient échappé aux persécuteurs se conservaient dans les familles, et la Sainte
Écriture était devenue un livre de bibliophile qui se rencontrait çà et là dans les ventes.
Cette disette était si grande que, dans nombre d’Églises, il y avait des recueils
manuscrits de passages des Écritures».
Stouber, pasteur au Ban de la Roche avant Oberlin, avait fait venir de Bâle cinquante
Bibles françaises, mais estimant ce nombre insuffisant, il partagea chaque Bible en
trois parties, qu’il fit relier chacune en fort parchemin, si bien qu’avec ses cinquante
Bibles il en eut cent cinquante. Il les plaça dans les écoles, et permit aux élèves de les
emporter chez eux, dans leurs villages (*).
(*) Un catholique romain entrant dans une maison de l’un de ces villages, aperçut à la
fenêtre un livre épais muni d’un fermoir. Sachant que les Bibles étaient ainsi faites, il
prit le volume, en regarda le titre, et demanda si l’on pouvait se procurer une Bible
pareille pour deux écus. Celui à qui cette Bible appartenait lui ayant répondu que cela
était possible, le catholique lui jeta deux écus et s’enfuit en emportant la Bible.
Oberlin, lui, s’y prit un peu autrement, mais fut paralysé, lui aussi, par la disette de
Bibles.
Il acheta à grands frais trois Bibles et les confia à trois pauvres villageois qui allaient
les lire de chaumière en chaumière, les prêtant pour un jour ou pour quelques heures.
201
C’étaient de véritables colporteurs. Leurs travaux ne furent interrompus que lorsque les
trois Bibles furent usées, à force de passer par tant de mains plus accoutumées à
conduire la charrue qu’à feuilleter des livres.
(Il faut remarquer l’importance attachée par le grand pasteur missionnaire à
l’Évangélisation par la Bible).
En 1802, des chrétiens anglais délégués par la Société des Missions de Londres pour
faire une enquête à Paris, ne purent pas, malgré trois jours de recherches, mettre la
main sur un seul exemplaire des Écritures.
En 1825, à Saint Hippolyte-du-Fort (Gard), pour une population protestante de 5.300
âmes, il n’y avait que 100 Bibles ou Nouveaux Testaments. En 1828, à Montcaret
(Dordogne), il y avait 3.000 protestants sans une seule Bible. En 1831, à Saint-JeanduGard,
pour 3.464 protestants, il n’y avait que 74 Bibles. Que peut être la vie
chrétienne et la vie missionnaire là où il y a une telle disette de la Parole de Dieu?
C’est l’action de la Société biblique britannique et étrangère, «mère et modèle, a dit M.
Douen, de toutes les associations du même genre», qui a fait cesser cette disette. Il y
eut cependant des efforts remarquables qui précédèrent ou accompagnèrent les siens.
Une Société biblique française s’était constituée à Londres en 1792. «Le but qu’on se
propose, disait le prospectus qu’elle envoya aux chrétiens de France, est de procurer
autant qu’il sera possible des Bibles françaises aux Français dans une langue
intelligible pour eux». Il y eut une correspondance commencée avec des chrétiens de
Paris, et un traité passé avec un imprimeur, auquel 4.000 francs furent avancés. Mais
les événements politiques mirent un terme à ces efforts : l’imprimeur fut ruiné, et les
4.000 francs avancés disparurent dans la tourmente révolutionnaire. La Société,
découragée, appliqua les fonds qu’elle avait à la distribution de Bibles anglaises parmi
les catholiques pauvres de la Grande-Bretagne et de l’Irlande.
Un nouvel effort fut tenté par la Société des Missions de Londres. Elle travailla
d’abord à réunir, pour les distribuer, tous les exemplaires des Écritures sur lesquels on
put mettre la main à Bâle, à Genève, et peut-être en Hollande. Elle n’en avait pas
trouvé à Paris, comme nous l’avons déjà dit. La distribution fut confiée à un comité,
sous la surveillance du Consistoire de l’Église réformée de Paris. En 1802 cette Société
fit imprimer chez Smith 10.000 Nouveaux Testaments français. C’était la première
édition protestante des livres saints imprimée en France depuis 1678, donc depuis cent
vingt-quatre ans. En 1805 la même Société fit imprimer une édition de la Bible, à
5.000 exemplaires, qui furent répandus en France sous le couvert et au nom de la
Société biblique de Bâle, à cause des relations troublées entre la France et l’Angleterre.
Le pasteur Soulier de Paris et Oberlin furent les principaux distributeurs de ces
volumes.
202
Le 7 mars 1804 fut fondée la Société biblique britannique et étrangère, qui, en
groupant les chrétiens de toutes les églises en vue de ce but unique : la diffusion des
Écritures, devait donner à l’oeuvre biblique une impulsion extraordinaire.
Oberlin, qui avait vu s’user rapidement les trois Bibles qu’il faisait lire de chaumière en
chaumière, écrivit à la Société nouvellement fondée et en obtint un don de 720 francs
qui dépassa ses espérances, car il le qualifie d’inattendu. «Telle fut, dit M. Douen, la
première munificence de la Société biblique britannique et étrangère envers un pays
qu’elle allait combler de ses dons». La lettre de remerciements d’Oberlin (*), qui parle
avec une émotion communicative de trois nobles femmes auxquelles il destinait une
des Bibles données, produisit une impression profonde, et inspira à un membre du
comité, M. Dudley, la pensée de former des Sociétés bibliques auxiliaires de dames.
En quatre ou cinq ans, il en fonda cent-quatre-vingts. Ces associations de dames furent
une grande force pour la cause biblique. Ainsi Oberlin rendit avec usure à la Société ce
qu’il avait reçu d’elle. C’était, comme on l’a dit, le petit ruisseau des montagnes
donnant naissance à une rivière majestueuse.
(*) Nous avons reproduit cette lettre en appendice dans notre brochure La Bible dans
le monde.
Nous retrouverons Oberlin tout à l’heure. Mais, pour suivre l’ordre historique, il nous
faut le quitter et mentionner les éditions nombreuses dont la Société britannique prit
l’initiative. Il y en eut une, au lendemain même de la fondation de la Société qui nous
intéresse, comme Français, à un titre spécial. En 1805, le comité, touché par le triste
sort des prisonniers de guerre français et espagnols qui gémissaient sur les pontons
anglais, décida de faire imprimer pour eux un Nouveau Testament espagnol et une
Bible française. En attendant que le cliché de la Bible fût terminé, elle consacra 2.500
francs à l’achat de Nouveaux Testaments qui furent distribués aux prisonniers français.
Ces distributions se continuèrent de 1806 à 1813 et furent souvent accueillies avec des
effusions de reconnaissance. Quelques églises de France y contribuèrent par leurs
dons.
En 1840, un colporteur rencontrait un de ces anciens prisonniers que la lecture du
Nouveau Testament reçu sur les pontons en 1813 avait amené à la foi.
Des distributions de livres saints se firent également dans les onze dépôts de
prisonniers anglais en France. Le ministre de la marine et les diverses administrations
facilitèrent ces envois.
De 1811 à 1814 la Société publia en Angleterre deux éditions de la Bible française et
quatre éditions du Nouveau Testament français.
203
De 1808 à 1813 se succédèrent à Bâle plusieurs éditions, pour lesquelles la Société
alloua une somme de 27.500 francs. En 1815, elle votait un subside de 22.500 francs à
une Société biblique récemment fondée à Strasbourg.
Les efforts réunis des Sociétés de Londres et de Bâle firent pénétrer la Bible dans un
grand nombre d’églises du midi, de l’est et du nord. En 1810, par exemple, deux mille
Nouveaux Testaments étaient envoyés à Nimes, et neuf cents à Montbéliard. En 1815,
le pasteur Larchevêque, de Walincourt, en reçut deux cents exemplaires par
l’intermédiaire de l’aumônier d’un régiment anglais. Il les partagea avec son collègue
Colani, de Lemé, et tous deux les distribuèrent dans leurs vastes paroisses, qui
embrassaient chacune presque tout un département.
Le doyen Encontre, de Montauban, prit, en 1809, l’initiative d’une publication de la
Bible Martin (*), dont deux éditions parurent en 1819, l’une à Montauban, tirée à 6.000
exemplaires, l’autre à Toulouse, tirée à 10.000 exemplaires. Celle-ci parut par les soins
du pasteur Chabrand, de Toulouse. La Société britannique contribua aux frais de ces
deux éditions.
(*) Dans le projet qu’il rédigea alors, on lit: «Il n’existe point de Société biblique dans
le midi de la France. Les efforts qu’on fit pour en établir une, il y a trois ans, furent
sans succès. Quelques pasteurs et professeurs se proposent de donner une nouvelle
édition de la Bible Martin, sans notes ni commentaires..». Dans les Archives du
christianisme (II, 62), Encontre explique ainsi le choix de Martin: 1° Cette édition
semble plus conforme aux originaux; 2° elle s’accorde plus que les autres avec les
versions anglaise, hollandaise, allemande; 3° elle est supérieure pour le style aux
autres versions françaises» (Qu’était donc le style de ces autres versions?) Tout le
monde ne favorisa pas cette entreprise. Encontre se plaint, dans une lettre à M.
Steinkopff, de ce que la plupart des actionnaires de Montauban, membres du comité, y
prennent un médiocre intérêt, et de ce que certains pasteurs, au lieu de la seconder,
travaillent secrètement à la faire échouer. Il avoue son isolement depuis le départ de
plusieurs frères, qui l’ont laissé presque mourant. Il mourut en effet peu après, sans
avoir eu la joie de voir la publication de cette Bible, dont il se préoccupa jusque sur
son lit de mort.
C’est ici qu’il faut parler de l’effort colossal accompli en vue de la diffusion de la Bible
en France, par un jeune théologien allemand, M Frédéric Léo, arrivé à Paris en 1811
pour exercer les fonctions de suffragant à l’église des Billettes. Il y prêchait en
allemand. Le blocus continental le retint en France et lui permit d’y faire une oeuvre
admirable. Dès le début il fut frappé de la pénurie de livres saints en France, de
l’ignorance et de l’indifférence des protestants vis-à-vis du saint volume (Il ne se vendit
en 1813, à Paris, que quelques psautiers et une seule Bible). Consacrant toutes ses
204
ressources personnelles à répandre la Parole de Dieu, il fit venir de Bâle de nombreux
exemplaires de la Bible, et les offrit aux consistoires luthérien et réformé pour être
distribués. Ces Bibles, marquées du sceau de l’église, étaient prêtées à vie. Mais ces
distributions n’étaient pas en proportion des besoins, et les ressources de M. Léo furent
bientôt épuisées. Il prit alors (en 1812) l’initiative d’une vaste souscription pour créer
un fonds qui permit d’imprimer les Écritures. Il se fit collecteur et frappa à toutes les
portes, même à celle des rois. L’empereur de Russie lui donna 500 francs, le roi de
Prusse, 120 francs, le général Rapp, 500 francs, Oberlin, 200 francs. Il reçut aussi des
souscriptions de la duchesse de Courlande, de M. Bartholdi, des consistoires de Lille,
Nancy, Colmar, Strasbourg. Il collecta en Écosse, en Angleterre, en Hollande, en
Allemagne, en Norvège, en Suisse et en France. Que ne peut inspirer l’amour de la
Bible, l’amour de Jésus-Christ? En 1815, après trois ans d’efforts, il avait réuni 15.500
francs.
Les cinq pasteurs de Paris, parmi lesquels, Marron, Rabaut Pommier et Jean Monod,
patronnèrent l’entreprise, et le ministre des cultes l’autorisa. La maison Didot fournit
les planches pour un tirage de 250.000 exemplaires du Nouveau Testament
d’Ostervald, et ces planches furent offertes aux deux consistoires de Paris, réformé et
luthérien, à la condition qu’ils s’engageraient à les utiliser et à couvrir par de nouvelles
collectes les frais des tirages subséquents. Chaque consistoire devait garder et utiliser
les planches pendant deux ans. Pour aider à de nouveaux tirages, la Société britannique
envoya aux consistoires la somme de 12.500 francs. Les clichés servirent aux premiers
approvisionnements de la Société biblique de Paris.
En 1820, il y avait eu huit tirages, et 34.011 exemplaires imprimés, au prix de 52.430
francs. 991 avaient été donnés, les autres vendus au prix de revient. En 1831, le comité
de la fondation plaça à intérêts le capital qu’il possédait. En 1868, le revenu était de
1.100 francs. C’est avec ce revenu que les Nouveaux Testaments de première
communion sont encore aujourd’hui fournis aux catéchumènes de Paris, luthériens et
réformés.
Tout ceci avait été fait en vue des protestants, mais M. Léo songea aussi aux
catholiques. Il se remit en campagne, et fit pour le Nouveau Testament de Sacy ce qu’il
avait fait pour celui d’Ostervald. Le ministre de l’intérieur, Laîné, souscrivit pour une
somme de 1.000 francs. Le ministre des cultes et de l’instruction publique, l’abbé
Frayssinous, et d’autres prêtres, applaudirent à l’entreprise. La Société britannique
souscrivit pour 6.125 francs. Mais il y eut mieux que cela. Les efforts de Frédéric Léo
aboutirent à la formation, en 1816, d’une Société catholique pour la distribution du
Nouveau Testament, qui lança un prospectus et ouvrit une souscription
…pour faire une édition du Nouveau Testament d’après la version de Sacy, telle qu’elle
a été publiée ci-devant avec l’approbation de Nosseigneurs les archevêques de Paris.
Elle sera distribuée par un comité qui devra en délivrer les exemplaires au plus bas
205
prix. Le prix sera réduit selon la nécessité pour ceux qui ne pourront y atteindre. Enfin
des exemplaires seront distribués gratis aux pauvres par les membres du comité.
Il faut dire qu’à ce moment-là, sous la Restauration, le retour de l’ancien clergé avait
ramené quelques traditions gallicanes et jansénistes, et que les liens étaient quelque
peu relâchés entre le Saint-Siège et le clergé français.
Le Nouveau Testament de Sacy, fruit des efforts de Frédéric Léo, parut en 1816. La
Société catholique pour la distribution du Nouveau Testament ne dura que huit ans.
C’est ici que nous retrouvons Oberlin. Avec lui nous rencontrons d’autres personnalités
qui firent preuve, elles aussi, d’un zèle biblique extraordinaire, Henri Oberlin et Daniel
Legrand (*), le grand chrétien et le grand philanthrope de Fouday. Un jour, au
printemps de 1816, Oberlin avait à sa table frugale, avec la famille Legrand, trois
étrangers : Spittler, de Bâle, secrétaire de la Société chrétienne allemande, un baron
livonien et un vicaire catholique. On s’entretenait des moyens d’étendre le règne de
Dieu et de répandre l’Évangile en France. «Mais, dit Spittler, voici un comité : M.
Oberlin, président; Henri Oberlin, secrétaire; Daniel Legrand, trésorier». Le comité se
constitua. Henri Oberlin se mit aussitôt en campagne et parcourut la France de long en
large pour éveiller l’intérêt en faveur de la diffusion de la Bible. Il alla à Marseille, à
Nîmes, à Montauban, à Bordeaux, à Nantes, à Orléans, ensemençant la France de
Sociétés bibliques. Un incendie ayant éclaté dans une des villes qu’il traversait,
Valence, il se mit à la chaîne et fut pris d’un refroidissement dont il ne se remit pas. Il
revint mourir, en 1817, au Ban de la Roche. Ainsi l’amour de la Bible ne fait pas
seulement des mystiques, il fait des hommes qui savent servir, il fait les vrais
socialistes. Daniel Legrand se mit à son tour en route dans le même but et visita le
midi et l’ouest. Pénétré du désir de répandre partout l’Écriture, il allait trouver les
catholiques comme les protestants, et tous l’accueillaient. Les doyens Encontre et
Bonnard (de Montauban), les pasteurs Chabrand (de Toulouse), Lissignol (de
Montpellier), Colani (de Lemé), lui prêtèrent un concours actif. Des curés, des
directeurs de séminaires, lui demandaient des exemplaires du Nouveau Testament,
ceux-ci pour leurs élèves, ceux-là pour leurs paroissiens. Des marins, des militaires,
recevaient le saint volume avec reconnaissance. L’évêque d’Angoulême lui en
demandait deux cents exemplaires, et l’archevêque de Bordeaux, vieillard octogénaire,
lui promettait de placer des Nouveaux Testaments dans son diocèse. Ces Nouveaux
Testaments demandés par les catholiques ou répandus avec leur agrément, étaient les
Nouveaux Testaments de Sacy qui avaient été imprimés par l’initiative de Frédéric
Léo, et sous les auspices de la Société catholique pour la distribution du Nouveau
Testament. Des collaborateurs, enflammés sans doute par le zèle de Legrand,
surgissaient. Un cultivateur, Benèche, vendit à lui seul, muni de l’autorisation de
l’évêque de Montauban, douze mille exemplaires. Il fut, en France, le premier
colporteur biblique au 19° siècle. Deux commis négociants, Lhuillier et Gerber,
placèrent près de quinze mille Nouveaux Testaments tout en voyageant pour les
affaires de leur maison.
206
(*) Ce Daniel Legrand était possédé par l’amour des âmes. Lors du mariage du duc
d’Orléans, il se sentit ému de sollicitude pour la princesse protestante qui entrait dans
une cour aux moeurs et aux croyances si nouvelles pour elle. Dés lors il lui envoya
chaque année les meilleurs ouvrages religieux publiés en France et en Allemagne. Ces
volumes lui arrivaient régulièrement, par une main inconnue, la veille de Noël, comme
un souvenir de son enfance et de sa première patrie. Intriguée par ces envois, la
duchesse aurait voulu connaître le donateur. Une fois, le nom et l’adresse de M.
Legrand, restés égarés dans un des livres envoyés, le trahirent. Elle voulut le voir, et,
lorsqu’il vint à Paris, l’invita aux Tuileries. M. Legrand et la duchesse devinrent grands
amis. Celle-ci ayant formé le projet, en 1832, de s’arrêter au Ban de la Roche, à son
retour d’une cure aux eaux de Plombières, le duc d’Orléans lui dit : «Va, je t’y laisserai
oberliner tout à ton aise». La visite ne put avoir lieu, à cause de la mort du prince.
La Société biblique britannique contribua pour une grande part à cette large diffusion
des Écritures en France, d’abord et surtout par l’enthousiasme qu’elle créa pour la cause
biblique, puis par les éditions des livres saints dont nous avons parlé plus haut (en
1817 elle avait fait imprimer en français 13.000 Bibles et 79.000 Nouveaux
Testaments), et par les secours qu’elle accorda aux distributeurs des Écritures. Ainsi,
en 1817, elle faisait en sorte qu’Oberlin fût régulièrement approvisionné d’exemplaires
selon les besoins de ses distributions. D’autres pasteurs français, en grand nombre,
avaient coutume de s’adresser à elle pour obtenir des Bibles. C’est à ses frais qu’Henri
Oberlin (et probablement aussi Daniel Legrand) parcourut la France pour éveiller
l’intérêt en faveur de la Bible et fonder des Sociétés bibliques.
Ainsi, par ses publications de livres saints en langue française, par ses dons de livres
saints aux Français, soit en France (à Oberlin et à tant d’autres), soit hors de France
(aux prisonniers français en Angleterre), par l’impulsion et le concours qu’elle donna à
l’oeuvre biblique en France, oeuvre qui, comme nous allons le voir, fut la souche
féconde de toutes les autres, la Société biblique britannique et étrangère est la première
Société religieuse qui ait évangélisé la France au siècle dernier. Elle a puissamment
contribué à créer le sol dans lequel ont pris naissance toutes nos oeuvres de mission et
d’évangélisation. Elle a sa part considérable de maternité dans l’existence de notre
protestantisme français des 19° et 20° siècles, avec toute son expansion missionnaire
en France et au dehors (*).
207
(*) «Sans vous», disait en 1904, aux fêtes du Centenaire de la Société à Londres, M. le
pasteur J. de Visme, délégué de la Société Biblique de France, «le protestantisme
français ne serait pas ce qu’il est!»
Quel admirable spectacle offre cette oeuvre biblique en France au début du 19° siècle !
Ce sont les années où l’hostilité entre la France et l’Allemagne, entre la France et
l’Angleterre, est à son maximum d’intensité, et c’est dans ces années mêmes, c’est en
1805, en 1812, en 1814, que l’on voit une Société anglaise et un particulier allemand,
celui-ci aidé des deniers du roi de Prusse et de l’empereur de Russie, répondre aux
invasions napoléoniennes par une contre-invasion, une invasion de la Parole de Dieu !
Jusque-là l’Angleterre et la France ne s’étaient rencontrées que sur les champs de
bataille, pour s’entr’égorger, et voici tout à coup réalisée entre elles, pour la Bible et
par la Bible, l’entente cordiale ! Si l’on voulait une preuve que l’humanité n’est pas
livrée à elle-même, mais que Dieu besogne au milieu d’elle, on l’aurait dans ces
hommes qui, au milieu du cliquetis des armes, apparaissent porteurs du rameau
d’olivier.
16.2 Société biblique protestante de Paris — Société biblique française et
étrangère — Société biblique de France
L’entreprise de M. Léo avait un caractère trop individuel et trop restreint. Une Société
biblique s’imposait. En présence du bien accompli ailleurs par l’oeuvre biblique,
quelques chrétiens éminents de Paris s’entretinrent, au commencement de 1818, de la
fondation d’une Société biblique à Paris, mais sans aboutir. Quelques mois après, le
Révérend J. Owen, secrétaire de la Société biblique britannique, était de passage à
Paris. Grâce à son intervention, le projet fut repris, et cette fois suivi d’exécution. Au
mois de novembre, la Société biblique protestante de Paris, — la première de toutes
nos Sociétés religieuses, — se constitua avec l’autorisation du gouvernement. L’article
premier de son règlement limitait son action aux chrétiens protestants, limitation sans
laquelle l’autorisation n’eût pas été obtenue (*). Le marquis de Jaucourt fut nommé
président.
(*) En 1820, le duc d’Estissac (probablement un chef militaire) écrivit au marquis de
Jaucourt, président de la Société, qu’il avait fait saisir à Orléans un certain nombre de
Bibles entre les mains des soldats de la garnison, auxquels elles avaient été distribuées
clandestinement, et qu’il les avait fait remettre chez M. Lagarde, pasteur de la ville, à
la disposition de la Société. Informations prises, il se trouva que ces Bibles étaient
trente-six Nouveaux Testaments distribués aux soldats d’un régiment étranger à la ville
par une personne étrangère à la Société.
208
Le ministre, le duc Decaze, souscrivit pour mille francs en faveur d’«un objet, disait-il,
auquel devraient concourir toutes les communions chrétiennes». Le préfet du Gard
souscrivit pour cent francs.
À peine née, la nouvelle institution fut l’objet de violentes critiques. L’abbé Lamennais
fit une charge à fond contre le mouvement biblique, qu’il appela «la dernière
convulsion d’une secte expirante». «Les crimes, disait-il, se sont multipliés en
Angleterre depuis la fondation des Sociétés bibliques». La Société put répondre dans
le Moniteur, l’organe officiel du gouvernement. M. de Bonald fit une critique plus
malheureuse encore en prétendant que l’oeuvre nouvelle n’était qu’une adroite
spéculation de commerce (*). Tant de colère chez les adversaires était un hommage à
la Société.
(*) En 1819, Joseph de Maystre écrivait ceci : «Bien qu’elle renferme de grands
caractères, des hommes pleins de foi et d’illustres protecteurs, la société biblique,
entreprise protestante, est la plus anti-chrétienne qui ait jamais été imaginée». Elle
produit un mal immense, à savoir la communication de l’Écriture Sainte en langue
vulgaire, sans explication, sans distinction de personne».
Dès sa fondation, la Société eut une action et un rayonnement extraordinaires.
Au bout d’un an environ, elle comptait déjà en France 113 comités auxiliaires, dont 17
à Paris seulement. La fondation de ces Sociétés fut due en grande partie aux voyages
de M. Pinkerton, secrétaire de la Société britannique.
En 1821 un plan d’organisation divisa la France protestante en trente-trois
départements bibliques ou sociétés auxiliaires qui devaient correspondre, pour les
achats, avec la Société de Paris, et lui verser l’excédent de leurs recettes. À ces sociétés
auxiliaires se rattachaient les sociétés branches, situées dans leur circonscription, et les
sociétés branches, à leur tour, devaient étendre partout leurs ramifications en
associations bibliques dont les membres s’engageraient à verser deux sous par
semaine. On recommandait de composer les auxiliaires et les branches d’une douzaine
de personnes. La présidence devait appartenir à un laïque.
En 1829, le nombre de ces divers comités auxiliaires s’élevait à 663. À douze
personnes par comité (beaucoup en comptaient davantage), cela faisait huit mille
personnes qui, du nord au sud de la France, s’occupaient activement de répandre la
Bible (*).
209
(*) Le trait suivant, raconté par les Archives du Christianisme en 1822, montrera quel
enthousiasme soulevait partout la cause biblique.
«En 1822, les enfants de l’école d’enseignement mutuel, établie par M. le pasteur
Rosselloty, à Châtillon-sur-Loire, ont formé entre eux une petite Société biblique
d’école et donnent 1 ou 2 liards par semaine, ce qui produit ensemble de 15 à 19 sous.
Ils ont pour but de répandre la Sainte Bible dans toutes les familles, en la présentant
aux nouveaux époux à chaque bénédiction de mariage dans le temple. L’un des enfants
les plus sages a le bonheur d’offrir de sa main le Livre saint aux mariés à la fin de la
prière ou de l’exhortation nuptiale».
Les membres les plus importants du comité — M. Stapfer, l’amiral Verhuell, le comte
Pelet de La Lozère, le pasteur Frédéric Monod, etc., etc. et des pasteurs amis, —
payaient largement de leurs personnes, et n’hésitaient pas à entreprendre de longs et
fatigants voyages à travers la France pour éveiller l’intérêt en faveur de l’oeuvre et
fonder des Sociétés. C’étaient de vrais missionnaires de la cause biblique.
À côté du comité directeur, il y avait un comité auxiliaire de vingt dames de
l’aristocratie protestante, dont chacune était chargée d’un des vingt arrondissements de
Paris, pour visiter les familles protestantes, y distribuer les Écritures, y exciter le zèle
pour la cause biblique, former des associations de douze membres au plus, avec
cotisation de cinq ou dix centimes par semaine. En 1826, toutes les familles
protestantes connues étaient visitées par ces dames. En 1827, ces associations
comptaient six cent trente membres.
«Les assemblées annuelles de la Société mère, dit M. Douen, étaient des fêtes
auxquelles les protestants, disséminés et sans lien commun, accouraient souvent de
très loin, apprenaient à se connaître, à se compter et à s’aider mutuellement». Pendant
les premières années, on vit à ces assemblées de hauts personnages politiques
catholiques, députés, pairs de France, ministres d’État, ministres étrangers, savants, par
exemple le duc de Broglie, le duc de La Rochefoucauld, le duc Decaze, Maine de
Biran. Il n’a été donné à aucune autre Société, que nous sachions, d’avoir de tels
auditoires à ses assemblées. Après 1828, on n’y vit plus, en fait de notabilités, que les
députés protestants, ce qui était encore quelque chose. Les temps ont bien changé.
La Société devint non seulement un centre de ralliement mais un foyer d’action d’où
sortirent les Sociétés des Traités religieux (1822), des Missions (1822), de Prévoyance
(1823), la Société pour l’encouragement de l’instruction primaire (1829), et d’autres
encore.
La Société jouissait d’une popularité extraordinaire, et son influence s’étendait bien en
dehors des cercles protestants. Ses rapports, tirés à 5.000 exemplaires, étaient lus avec
210
ardeur. Cinquante exemplaires tirés sur vélin, bien reliés, étaient présentés ou envoyés
par le marquis de Jaucourt aux ducs d’Angoulême, de Richelieu, de La Rochefoucauld,
Decaze, de Broglie, au préfet de la Seine, au préfet de police, au directeur des douanes,
au directeur des postes, à plusieurs députés, à la Chambre des pairs, à la Chambre des
députés. Bien plus, accompagné du comte Pelet de la Lozère, vice-président de la
Société, le marquis de Jaucourt allait présenter chaque année le rapport au duc
d’Orléans, et continua de le faire lorsque le duc d’Orléans fut devenu le roi Louis-
Philippe.
Il faut croire que ces rapports étaient lus et n’étaient pas sans exercer quelque influence
et provoquer des sympathies, car peu de temps après la fondation de la Société, le
gouvernement suspendit les droits de douane pour tous les livres saints envoyés à la
Société de l’étranger. Vraiment, ici, tout est unique.
La période de développement de la Société s’arrête vers 1830. Cependant, il y eut
encore dans son histoire bien des faits intéressants. Nous en citerons quelques-uns par
anticipation.
En 1840, le préfet de l’Aisne demanda à la Société le don d’un nombre de Nouveaux
Testaments proportionné à celui des détenus du département. La Société ne put
accorder les volumes demandés que pour les détenus protestants. À la même époque,
le ministre de l’instruction publique souscrivit pour 300 francs en vue de l’impression
d’une Bible in-4 qu’il se proposait de placer dans les établissements de l’Université
pour la célébration du culte protestant. En 1846, le ministre de la guerre fit transporter
gratuitement les Bibles et les Nouveaux Testaments envoyés aux troupes d’Algérie, et
la duchesse d’Orléans joignit à cet envoi une Bible in-folio richement reliée qu’elle
destinait à la chaire du temple protestant d’Alger.
C’est en 1831 que le comité de la Société décida de mettre à la disposition des pasteurs
des Nouveaux Testaments pour être offerts aux catéchumènes et des Bibles pour être
offertes aux nouveaux époux (*).
(*) La première Bible protestante de mariage, dit M. Douen, a été donnée en 1822 par
le pasteur Née, de Marsauceux.
La Société britannique aida largement la Société de Paris par des dons qui, de 1819 à
1831, s’élevèrent à 228.310 francs, dont 83.000 francs en argent et le reste en volumes.
Aussi, à chaque assemblée annuelle, des remerciements étaient votés par la Société de
Paris à la Société britannique.
Il y eut de très bonne heure deux tendances opposées au sein du Comité de la Société
de Paris. Les divergences apparurent sur divers points.
211
D’abord sur la question des traductions. Les uns étaient conservateurs, ils voulaient
l’unité de version, ils tenaient à Ostervald, qui avait édifié tant de générations; les
autres attachaient plus de prix à une version aussi exacte que possible, fallût-il innover.
Déjà en 1822, un membre du comité proposa l’adoption d’une révision toute récente
d’Ostervald (Lausanne, 1822), et sa proposition fut repoussée.
Puis, sur la question des Apocryphes. Les uns étaient défavorables, les autres
favorables à la publication de ces livres.
Enfin, sur la question de la distribution des livres saints aux catholiques. On se
demande, puisque le comité du dépôt de la Société britannique, dont nous parlons plus
loin, pouvait distribuer des livres saints aux catholiques, pourquoi la Société de Paris
n’aurait pas pu le faire. Pourquoi l’autorisation du gouvernement lui était-elle plus
nécessaire qu’au comité du dépôt britannique? Sans doute pour être une Société
reconnue. Cette restriction fut certainement une faiblesse. Plusieurs membres — ceux
qui dirigeaient le dépôt britannique — le sentaient, et, après la révolution de 1830,
proposèrent au comité de supprimer cette restriction. Se basant sur le manque de
ressources, la majorité se prononça pour son maintien. Il s’ensuivit des tiraillements,
des élections de combat, et finalement la démission de quatre membres, M .M. Stapfer,
Lutteroth, Juillerat et Frédéric Monod. Faut-il chercher ailleurs la cause de l’arrêt dans
le développement de la Société à partir de 1830 ?
En 1833, les membres démissionnaires fondèrent la Société biblique française et
étrangère, dont le premier président fut M. P.-A. Stapfer. C’est l’amiral Verhuell qui lui
succéda. Cette Société répandit la Bible, sans les Apocryphes, parmi les catholiques
romains comme parmi les protestants. C’est elle qu’aida dorénavant la Société biblique
britannique. Elle lui alloua pendant les trente-deux années de son existence 169.250
francs.
Les deux tendances dont nous avons parlé allèrent s’accentuant au sein du comité de la
Société de Paris. La question des traductions toujours remise et toujours éludée,
s’imposa en 1862, soit à cause d’une proposition formelle de M. Eichhoff demandant
l’adoption du Nouveau Testament de Genève (1835), soit parce que la presse religieuse
intervint avec vivacité et porta le débat devant les églises. Le Lien fit une campagne
très vive contre Ostervald. L’Espérance, de son côté, condamnait le Nouveau
Testament de Genève «qui a affaibli les principaux passages qui se rapportent à la
divinité de notre Seigneur Jésus-Christ», et ajoutait que si cette version était publiée,
«tous les fidèles attachés à la saine doctrine devraient retirer leur concours de la
Société». Les conférences pastorales de 1863 se prononcèrent contre cette version,
«qui soulève des objections très graves au point de vue de la fidélité». Soixante-dix
églises se prononcèrent dans le même sens. D’autre part, une centaine d’églises avaient
exprimé le voeu de recevoir des Nouveaux Testaments de Genève. On peut penser si la
lutte fut vive au sein du comité. La majorité était pour l’adoption de la version de
l’Ancien Testament de Perret-Gentil et de celle de Genève pour le Nouveau. La
minorité était contre cette dernière version, «de tendance socinienne», et pour
212
Ostervald. Elle estimait la liberté réclamée périlleuse pour les églises et pour l’oeuvre
biblique elle-même. La logique, disait-on, nous entraînera à publier des traductions
faites par des incrédules tels que M. Strauss et M. Renan. L’article du règlement en
vertu duquel la Société répandait les Écritures dans les versions reçues et en usage
dans les églises fut soumis à des interprétations contraires. Au commencement de 1863
une commission conclut à l’adoption du Nouveau Testament de Genève, mais après un
long débat M. Guizot refusa de mettre la proposition aux voix, comme contraire au
règlement, et il semble bien qu’elle l’était en effet. Toutefois, M. Guizot offrit, mais
inutilement, de céder le fauteuil de la présidence à l’un des vice-présidents.
La lutte reprit, l’agitation au sein des églises devint plus vive. 213 églises se
prononcèrent, et parmi elles 193 étaient en faveur du Nouveau Testament de Genève.
La question revint devant le comité à la fin de l’année, par le rapport d’une nouvelle
commission, et le comité, à une grande majorité, prit la résolution de donner
satisfaction à tous ceux qui demandaient soit la version de Genève (1835), soit le
Nouveau Testament d’Arnaud, soit, si les circonstances le permettaient, à ceux qui
demanderaient l’Ancien Testament de Perret-Gentil.
À la suite de ce vote, six membres, MM. F. Delessert, Berger, Léon de Bussière,
Bartholdi, Martin-Rollin, Pelet de la Lozère, donnèrent leur démission. «Les deux
fractions de ce comité, dit M. Lambert, n’avaient en commun ni les mêmes croyances,
ni les mêmes principes, ni les mêmes vues. Elles représentaient deux esprits
essentiellement différents, tranchons le mot, deux partis religieux. Une rupture était
fatale. La question de la version de Genève en a été non la cause, mais l’occasion».
Le schisme qui se produisit en 1863 au sein du comité de la Société biblique de Paris,
à la suite de l’adoption du Nouveau Testament de Genève de 1835, aboutit, en 1864, à
la fondation de la Société biblique de France. Voici les deux premiers articles du
règlement qu’adopta la nouvelle Société:
ART. 1. — La Société biblique de France est fondée sur la foi en l’inspiration divine
des Écritures saintes et en leur autorité infaillible en matière religieuse.
Cette Société a pour but de répandre les Écritures saintes.
ART. 2. — Les versions françaises répandues par la Société sont, pour le moment,
celles d’Ostervald et de Martin, sans Apocryphes. Toutefois, si la majorité des Églises
demande d’autres versions fidèles, celles-ci pourront être distribuées par la Société (*).
(*) Depuis, le mot infaillible, dans l’article premier, a été remplacé par le mot
souveraine, et l’article second a été modifié comme suit:
213
Outre les versions d’Ostervald et de Martin, d’autres versions pourront être distribuées
par la société, si elles sont reconnues fidèles et demandées par les Églises
protestantes…
Trois ans après le schisme, la Société biblique de Paris, pour éviter à l’avenir une
interprétation semblable à celle qui avait amené le schisme, modifia le premier article
de son règlement. Il est actuellement ainsi conçu :
La Société a pour but de répandre parmi les chrétiens protestants les Saintes Écritures,
sans commentaires, dans les versions demandées par les Églises.
On le voit, la ligne de conduite est différente. L’une des deux sociétés consacre, en fait
de distributions des Écritures, la liberté absolue; l’autre exerce un contrôle, elle ne
répand que les versions qu’elle estime fidèles et qui sont réclamées ou sanctionnées par
des corps autorisés, autrefois «la majorité des églises», aujourd’hui, le synode.
Il y eut donc en France, un moment (au commencement de 1864), quatre Sociétés
bibliques : La Société biblique protestante de Paris, la Société biblique britannique et
étrangère, la Société biblique française et étrangère, la Société biblique de France.
Mais ces quatre Sociétés furent bientôt réduites à trois. Entre les deux dernières, il n’y
avait de différence ni quant à la foi, ni quant à la ligne de conduite. L’union répondait
aux voeux de tous comme à la réalité de la situation. Aussi fut-elle bientôt un fait
accompli. Le 24 avril 1864, la Société biblique française et étrangère tint sa trentedeuxième
et dernière séance (après avoir distribué 750.000 volumes et dépensé
2.400.000 francs), et annonça sa fusion avec la Société biblique de France. «On peut
affirmer, dit M. Lambert, que jamais fusion ne fut plus complète, plus heureuse, plus
bénie, et que jamais les différences d’origine des membres du comité biblique ne
laissèrent la moindre trace».
Cette fusion facilita certainement les débuts de la nouvelle Société. Dès qu’elle fut
fondée, 119 églises, dont les églises réformée et luthérienne de Paris,se rattachèrent à
elle. Ses recettes de la première année s’élevèrent à 46.000 francs.
La Société biblique de France offre gratuitement la Bible à tous les couples qui font
bénir leur union par un pasteur, le Nouveau Testament à tous les catéchumènes, un
Nouveau Testament petit format à tous les jeunes soldats protestants appelés sous les
drapeaux. Elle met à la disposition des pasteurs des Nouveaux Testaments pour
214
distribution gratuite à différentes catégories de personnes, indigents, vieillards,
malades dans les hôpitaux.
La Société publie Ostervald et Ostervald revisé. Nous avons parlé précédemment avec
détail de ses travaux de traduction.
Depuis 1864 jusqu’en 1909 inclusivement, la Société biblique de France a répandu
1.191.675 volumes (264.960 Bibles, 540.774 Nouveaux Testaments, 385.941
portions).
Ses recettes se sont élevées pendant le même temps à 2.030.727 francs et ses
dépensess à 2.059.680 francs.
Les distributions de la Société biblique de Paris se sont élevées, depuis sa fondation à
1909 inclusivement, à 1.058.729 volumes. Les Bibles figurent sur ce chiffre pour trois
huitièmes, les Nouveaux Testaments pour cinq huitièmes environ.
Les dépenses se sont élevées pendant le même laps de temps à 3.471.809 francs. Les
recettes, à la même somme, plus une soixantaine de mille francs.
Les versions publiées par la Société biblique de Paris ont été, pour la Bible: Ostervald
(épuisé); Segond; pour l’Ancien Testament: Perret Gentil (épuisé), et Segond, avec les
livres rangés dans l’ordre du canon hébreu; pour le Nouveau Testament : Ostervald
(épuisé); Arnaud (presque épuisé), Oltramare, Oltramare révisé, Stapfer. En 1909, les
Livres apocryphes. En 1910, l’Évangile de Marc, dans le texte duquel ont été insérés
les discours de Jésus tels que les donnent Matthieu et Luc, avec une préface tout à fait
propre à montrer au lecteur moderne, étranger aux choses de Dieu, combien l’Évangile
est moderne, humain.
La Société publie une Bible Segond-Oltramare, une Bible Segond-Segond, une Bible
Segond-Stapfer.
Elle publie aussi une petit Guide pour la lecture de la Bible qui a eu un vif succès. Il
figure en tête de toutes les Bibles de mariage. Il a été aussi publié à part.
Les présidents de la Société biblique de Paris ont été : Le marquis de Jaucourt (1818-
1852), M. Guizot (1855-1874), M. le pasteur Montandon (1876-1877), M. le baron F.
de Schickler (1878-1909).
Les présidents de la Société biblique de France ont été : M. François Delessert (1864-
1867), le général de Chabaud-Latour (1867-1885), M. le pasteur Dhombres, faisant
fonction de président de 1885 à 1888, puis président en titre (1888-1895), M. le
professeur A. Matter (1895-1905), depuis 1905 M. le pasteur Camille Soulier.
215
16.3 Agence française de la Société biblique britannique et étrangère
16.3.1 En France
La Société britannique ne se borna pas à aider la Société de Paris. Celle-ci, comme
nous l’avons dit, limitait son action aux protestants. La Société britannique voulut
rester fidèle, en France comme ailleurs, à la catholicité de son programme et étendre
son activité à tous. Elle fonda en 1820 un dépôt à Paris, sous la direction de M. Kieffer
(*1), laïque luthérien, professeur au Collège de France et interprète pour les langues
orientales au Ministère des affaires étrangères. M. Kieffer était assisté d’un comité
formé par quelques membres de la Société de Paris. Telle fut l’origine de l’agence
française de la Société biblique britannique et étrangère (*2).
(*1) M. Kieffer était un savant. Tout en travaillant à la diffusion de la Bible en France,
il rendit de grands services en révisant la Bible turque et en surveillant l’impression, à
Paris, des livres saints en basque, en breton, en italien, en arménien, en syriaque et en
carschoun.
(*2) Il semble qu’il y ait eu quelque hésitation quant au meilleur nom à donner en
français à la Société. Sur une Bible de 1807, elle porte le nom de Société pour
l’impression de la Bible en langue anglaise et en langues étrangères, et sur une Bible de
1819 elle porte le nom d’Association anglaise et étrangère de la Bible.
En 1826, sous la pression de l’opinion publique et à la suite de polémiques
retentissantes, la Société britannique cessa de distribuer les Apocryphes et de
subventionner les Sociétés qui les distribuaient, parmi elles la Société de Paris.
À M. Kieffer succéda, en 1834, M. Victor de Pressensé (*); à M. Victor de Pressensé,
en 1871, M. Gustave Monod, administrateur admirable, vrai père pour les colporteurs;
à M. Gustave Monod, en 1901, l’auteur de ces lignes.
(*) Directeur de l’agence française de la Société de 1833 à 1871, M. Victor de
Pressensé (père d’Edmond de Pressensé, grand-père de M. F. de Pressensé), a été l’une
des personnalités les plus marquantes du protestantisme français au siècle dernier. Fils
d’un père catholique et d’une mère protestante, il fut élevé dans la religion catholique,
comme les fils devaient l’être d’après une convention mutuelle. Toute la famille émigra
216
en Hollande lors de la Révolution. Le fils devint élève des Jésuites, et fut rebaptisé par
eux en grande pompe. La famille s’étant transportée à Lausanne, le jeune Victor se
trouva sous une influence protestante, et surtout sous celle d’une soeur plus âgée que
lui, qui, toujours maladive, toujours étendue dans un fauteuil, ne trouvait de
consolation que dans la Bible de famille, constamment ouverte devant elle. Chaque
jour elle faisait venir son frère auprès d’elle pour lui parler, avec une onction et un
ravissement qui auraient ému le coeur le plus dur, de ses espérances et de ses joies
spirituelles. Sentant sa fin approcher, elle parla à son frère avec plus d’énergie que
jamais. Elle lui lut plusieurs passages des plus frappants de l’Écriture, et le supplia de
donner son coeur au Seigneur. On l’entendit fréquemment implorer le Seigneur pour
que son frère devint un serviteur de sa Parole. Cependant, celui-ci devait rester dans
l’indifférence religieuse jusqu’en 1830. Le beau mouvement religieux qui se produisit
alors à Paris et fut un véritable réveil des âmes, l’entraîna et le gagna pour toujours. Ce
fut la consécration exclusive de sa vie au service de Dieu et de Jésus-Christ. Dans son
grand zèle, il collabora à toutes les fondations qui surgirent alors au sein des Églises.
La Société se proposait de répandre la Bible parmi les catholiques. À plusieurs
reprises, le croirait-on, ce fut le gouvernement lui-même qui lui en fournit l’occasion.
En 1831, le ministre de l’instruction publique lui commanda 20.000 Nouveaux
Testaments pour être employés dans les écoles comme livres de classe, et les paya
10.000 francs. L’année suivante, les membres du conseil royal demandaient, aux
mêmes conditions, 20.000 Nouveaux Testaments, et un membre de ce conseil,
inspecteur des écoles primaires, en demandait 20.000 autres pour être distribués dans
les écoles de seize départements.
Dans le rapport de l’année 1834, nous relevons cette phrase : les sommes reçues par M.
de Pressensé s’élèvent à 41.350 francs (*1), dont 15.000 reçus du ministre de
l’instruction publique. Cette dernière somme était évidemment destinée à payer les
volumes envoyés cette année-là aux écoles : 239 Bibles et 23.683 Nouveaux
Testaments. L’année suivante la Société disposa en faveur des écoles de 14.560
exemplaires (*2).
(*1) Il semble donc qu’alors on donnait largement en France pour la Société. Une autre
année. M. de Pressensé reçut pour la Société un don de 25.000 francs.
(*2) Qui dira tout le bien dont ces exemplaires distribués dans les écoles furent le
moyen? Nés catholiques, le père et la mère de M. Sainton, l’évangéliste bien connu,
ont été convertis par la lecture d’un Nouveau Testament, qui, à l’école primaire, avait
servi de livre de classe à M. Sainton.
217
La Société ne cessa d’aider les oeuvres bibliques locales. Dans le rapport de 1834, nous
relevons les affectations suivantes :
Pour un nouveau dépôt à Nancy, 50 Bibles, 500 Nouveaux Testaments.
Société évangélique de Genève, 170 Bibles, 1.942 Nouveaux Testaments.
Nouvelle Société biblique, à Lille, 102 Bibles, 350 Nouveaux Testaments.
MM. Courtois, à Toulouse, 154 Bibles, 4.200 Nouveaux Testaments.
Pasteur Saulter, Marseille, 175 Bibles.
Pasteur Frédéric Monod, 250 Bibles.
Comme distributions, signalons 71.612 Nouveaux Testaments aux soldats français
pendant la guerre de Crimée; 6.000, aux troupes en partance pour le Mexique; un
million de volumes aux soldats français et allemands pendant la guerre de 1870;
200.000 Nouveaux Testaments aux familles françaises et allemandes qui avaient perdu
l’un des leurs pendant cette même guerre; 400.000 Évangiles distribués à l’Exposition
universelle de Paris en 1900; 4.500 volumes aux victimes des inondations de 1875;
10.500, aux victimes des inondations de 1907; plus de 35.000 aux victimes des
inondations de 1910; 400 Évangiles aux forçats de la Guyane en 1909, etc.
À la suite d’une souscription spéciale, 602 Nouveaux Testaments furent envoyés, pour
le 1er janvier 1906, aux gardiens des phares de France, et 24 aux gardiens des phares
de Belgique.
Toutefois, le principal moyen d’action de la Société, ce fut le colportage biblique. À
peine l’agence française est-elle fondée, qu’on voit à l’oeuvre un peu partout des
colporteurs bibliques par lesquels elle répand la parole de Dieu parmi les catholiques.
Dans plusieurs départements du nord, il y en avait qui travaillaient sous la direction
des pasteurs protestants, par exemple de M. Guillaume Monod, à Saint-Quentin. Dans
le midi, les frères Louis, Frank et Armand Courtois de Toulouse, dirigeaient une
oeuvre étendue de colportage, et répandaient les livres saints que leur fournit la Société
pendant des années (*) dans tout le midi de la France, dans les Pyrénées, et jusqu’en
Espagne, dans les campagnes, dans les villes, parmi les pauvres, parmi les prisonniers,
parmi les soldats, parmi les forçats. À Paris même, des colporteurs travaillaient avec
succès. Les gens les appelaient parfois de leurs boutiques et leur achetaient avec joie.
Plus tard, il y eut des concierges qui acceptaient des livres saints en dépôt et les
vendaient. Les colporteurs qui n’étaient pas sous une direction particulière gagnaient
218
leur vie par le bénéfice réalisé sur la vente des volumes que la Société leur laissait avec
une forte remise.
(*) De 1832 jusque, sans doute, à 1848, année où le rapport de la Société mentionne
les frères Courtois pour la dernière fois. En 1832, M. Frank Courtois écrivait: «Le
grand nombre d’exemplaires du Nouveau Testament répandus parmi les couches
inférieures de la Société ont positivement agi sur l’opinion publique».
Aussitôt fondée, en 1830, la Société évangélique de Genève employa treize
colporteurs, et depuis lors ne cessa de développer le colportage biblique. Elle s’est
toujours pourvue de livres saints auprès de la Société britannique.
C’est sous M. Victor de Pressensé et par son initiative que commença, en 1837, le
colportage organisé et surveillé par la Société. Sous sa direction, le nombre des
colporteurs varia de 80 à 110. Il faudrait un volume pour parler des résultats de
l’oeuvre du colportage. Que de conversions de bon aloi dues à la lecture des livres
saints vendus par les colporteurs! Un seul trait suffira à donner une idée du nombre
d’âmes ainsi amenées à Jésus-Christ : Plus de la moitié des 1.800 ou 1.900 colporteurs
employés pendant ces trente dernières années, écrivait M. de Pressensé en 1863,
étaient d’anciens catholiques, et c’est par la lecture d’une Bible ou d’un Nouveau
Testament acheté à un colporteur qu’ils ont été convertis à Jésus-Christ. Depuis lors, le
ministère des colporteurs n’a pas cessé de se poursuivre avec labeur, mais avec
bénédiction (*).
(*) On lira avec intérêt l’appréciation de Vinet sur les premiers succès du colportage en
France. Elle date de près de quatre-vingts ans. Vinet parle des encouragements obtenus
par les premiers colporteurs bibliques employés par la Société évangélique de Genève
:
Voilà ce qui se passe, sans bruit, au milieu des événements qui en font tant, des
craintes et des espérances vaines qui en font davantage encore. Je ne sache pas que nos
journaux, à l’affût des moindres nouvelles, aient fait la plus légère mention de ce
mouvement religieux, qui, s’il se soutient, prépare à la France la plus bienfaisante et la
plus radicale des révolutions. Il révélerait aux hommes d’État, s’ils y voulaient prendre
garde, dans l’esprit national, un élément caché, inaperçu, dont on peut tirer le plus
grand parti; il leur ferait voir que la religion, traitée par eux avec trop de légèreté, vit,
du moins sous forme de besoin, dans les coeurs de la multitude, et qu’il y a encore dans
cette nation, qu’on a tant travaillé à rendre frivole et légère, l’étoffe d’un peuple sérieux,
par conséquent d’un peuple paisible et d’un peuple libre (L’Éducation, la Famille et la
Société, p. 153).
219
Voir plus loin : Aperçu sur le colportage biblique en France.
Il y a eu plus que l’action sur les individus. Bien souvent, le colportage biblique a été
l’instrument principal d’un réveil religieux et de la fondation d’une église. En 1844, M.
Victor de Pressensé écrivait, à propos d’un mouvement religieux en Saintonge : «Plus
de soixante communes réclament des pasteurs évangéliques. Ce mouvement, qui est
vraiment extraordinaire, est le résultat des travaux d’un colporteur». Des indications de
ce genre reviennent souvent sous sa plume. Les églises de Thiat, de Rouillac, de
Limoges, de Villefavard, d’Auxerre, de la Chapelle-aux-Neaux (près Tours), de
Fleurance, de Madranges, de Malataverne, de Notre-Dame-de-Commiers (Isère), de
Monteynard (Isère) (*), sont dans une mesure plus ou moins grande, et pour quelquesunes
très grande les fruits du colportage biblique ou de la distribution des livres saints.
Ceci dit sans songer à diminuer en rien la part importante que d’autres oeuvres et
d’autres hommes ont eue à ces conquêtes.
(*) Voir plus loin le récit : Le Père Jacob.
En 1909, la Société avait répandu en France, depuis 1804, 13.143.031 volumes, dont
5.844.643 par le colportage biblique.
16.3.2 Dans les colonies
Comme la Société britannique a été la première Société qui ait évangélisé la France,
elle a aussi été la première Société qui ait travaillé à l’évangélisation des populations
européenne, arabe, kabyle, de l’Algérie, de la Tunisie et de la Tripolitaine. Lorsque, en
1882, la Société établit une agence à Alger, et commença à employer des colporteurs
dans le nord de l’Afrique, il n’y avait en Algérie et en Tunisie que deux Sociétés
missionnaires anglaises à l’oeuvre parmi les juifs. Quand M. Pearce commença son
oeuvre parmi les Kabyles, la Société avait déjà fait traduire dans le dialecte berbère
une partie de l’Évangile selon saint Luc.
220
De 1882 à la fin de 1908, l’agence de la Société a répandu 275.000 livres saints en
Algérie, en Tunisie et dans la Tripolitaine.
De même, la Société biblique britannique et étrangère aura été la première et est
actuellement la seule Société à évangéliser les païens de l’Annam (*1). Lorsque M. Ch.
Bonnet s’établit à Tourane en 1902, il arrivait dans ce pays comme le premier
représentant de l’Évangile apostolique et non romain. En 1898, la Société britannique
avait déjà fait un essai en Cochinchine. Les missionnaires catholiques sont dans ce
pays depuis 1620. Pendant les six ans et demi (1902 à 1909) que M. Bonnet vient de
passer en Indo-Chine, il a fait avec deux aides indigènes des tournées de colportage,
non seulement en Annam, mais jusqu’à Hanoï au nord et jusqu’au Cambodge au sud, et
a vendu 97.741 volumes. Il a pu lire et expliquer l’Évangile partout, dans les maisons,
sur les marchés, chez les maires, chez les préfets et jusque dans les pagodes
bouddhistes (*2).
(*1) Précédemment, les missionnaires de l’Église presbytérienne des États-finis ont
travaillé sur la rive gauche du Mékong, puis dans la partie française du Siam. Les
indigènes convertis ont émigré depuis dans la partie siamoise.
Une station missionnaire a été fondée en 1902 à Song-Khône (Laos) par MM. Willy et
Contesse. Les missionnaires de Song-Khône et l’agent de la Société britannique sont
donc actuellement les seuls représentants de l’Évangile établis parmi les païens de
l’Indochine française.
(*2) Voir plus loin . Aperçu sur le colportage biblique en Indo-Chine.
De même, la Société biblique britannique et étrangère sera la première à évangéliser le
Soudan français. Un jeune proposant méthodiste, M. Mesnard, a été nommé, en 1908,
comme sous-agent pour répandre les Écritures dans la vallée du Niger, et
éventuellement jusqu’à Tombouctou.
16.3.3 Pour nos missions françaises
Il faut aussi parler de ce que la Société fait pour les missions françaises. Elle les
fournit gratuitement (sauf à rentrer par la vente des volumes dans une partie de ses
débours) de ces livres saints sans lesquels on ne peut former ni des chrétiens ni des
évangélistes indigènes, sans lesquels il n’est pas de mission prospère. Aussi, il faut voir
221
avec quel enthousiasme, avec quelle reconnaissance, les missionnaires, sans exception,
parlent de la Société! (*). Le service rendu, incommensurable au point de vue spirituel,
n’est pas à dédaigner à un point de vue inférieur. Quel surcroît de dépenses se trouve
ainsi épargné à la direction de la Mission! Quelle charge, s’il avait fallu débourser, par
exemple, 100.000 francs pour la publication de la Bible en sessouto (c’est ce qu’elle a
coûté à la Société), et à l’avenant pour les Écritures en d’autres langues!
(*) Voir le Fragment : La Bible au Lessouto.
Aux missionnaires français, la Société fournit la Bible en sessouto (elle a envoyé au
Lessouto, de 1881 à 1908, 165.944 exemplaires des Écritures, soit 36.244 Bibles,
125.700 Nouveaux Testaments, 4.000 portions), en malgache, en tahitien, en maréen;
le Nouveau Testament en kabyle; Matthieu et Marc en pahouin, le Pentateuque, les
Psaumes et le Nouveau Testament en galwa, la Genèse et Matthieu en fang (Congo);
Matthieu en wolof, les quatre Évangiles en mandingue (Sénégal); Marc, Jean, en
annamite; Luc en cambodgien; Jean en laotien (le premier livre imprimé au Laos. Luc
est en préparation); Matthieu en ongom (Congo); Marc et Jean en Houaïlou (Nouvelle
Calédonie); Marc en Ponérihouen (id.).
16.3.4 Société nationale pour une traduction nouvelle des livres saints en langue
française
Cette Société fut fondée en 1866. Son but était de donner, en se plaçant sur le terrain
philologique et littéraire, une traduction qui pût être acceptée par toutes les
communions. Sa création fut le fruit des efforts de M. le pasteur Emmanuel Petavel,
efforts dans lesquels il se trouva efficacement secondé par M. l’abbé Étienne Blanc, du
clergé de la Madeleine, et par M. Lévy Bing, savant hébraïsant. Pendant plusieurs
mois, ces messieurs accompagnèrent M. Petavel dans un grand nombre des visites qu’il
fit aux personnes dont il sollicitait l’adhésion. Une feuille de propagande (*) indiquait
dans les termes suivants le but de la Société:
(*) Cette feuille donnait le nom des soixante-huit membres de la Société, parmi
lesquels le prince Louis-Lucien Bonaparte, MM. Saint-René Taillandier, Saint-Marc
Girardin, de Vogue, professeur au séminaire israélite, Montalembert, le prince Albert
de Broglie, Amédée Thierry, les pasteurs Edmond de Pressensé, Théodore Monod,
Rognon, Louis Vernes, A. Matter, le grand rabbin Astruc, quatorze prêtres dont le père
Gratry, MM. Alfred André, Chabaud Latour, Rosseuw Saint-Hilaire, Munk, membre
222
de l’Institut, Oppert, membre de la Société asiatique, ces deux derniers orientalistes
célèbres, et M. Egger, de l’Institut, le prince des hellénistes français.
Un membre de l’Institut, professeur au Collège de France, faisait naguère la remarque
suivante : «Une lacune sérieuse existe dans la littérature française; on y chercherait en
vain une traduction satisfaisante de la Bible». Les versions en usage pèchent par leur
inexactitude, ou par l’incorrection et la vulgarité du style. Pour l’honneur de la France
et de sa langue, dont la mission est universelle, l’indifférence relative à cette lacune ne
doit pas se prolonger. À quelque point de vue qu’on se place, on reconnaîtra que les
textes bibliques ont droit à une traduction nouvelle, aujourd’hui surtout que les
questions morales et religieuses occupent tous les esprits. Depuis quelques années, il
est vrai, on s’est mis à l’oeuvre de plusieurs côtés à la fois. Mais, sans contester les
mérites respectifs des essais mis au jour, ne faut-il pas regretter la dissémination et
l’insuffisance de tant d’efforts dont la combinaison et l’union pourraient donner le
succès? Nous demandons une entente des hommes de bonne volonté, se rencontrant
sur le terrain commun de la philologie et des études littéraires. Que les savants
hébraïsants ou hellénistes de l’Institut de France, de la Sorbonne, de la Société
asiatique, se réunissent pour la formation d’une Société ou d’une académie nouvelle;
qu’ils s’adjoignent les érudits et les littérateurs les plus compétents. Sous l’égide d’un
gouvernement favorable aux recherches de la science, ils érigeront ensemble un
monument national, digne de la belle langue que nous parlons, digne de la science
philologique qui a réalisé de si importants progrès, digne surtout des immortelles
vérités dont l’Écriture nous a transmis l’inépuisable trésor».
Un comité fut constitué, avec M. Amédée Thierry pour président, MM. l’abbé Martin
de Noirlieu, curé de Saint-Louis d’Antin à Paris, le pasteur Vallette, Astruc, grand
rabbin, et Paulin Paris, membre de l’Institut, pour assesseurs, et M. Petavel, secrétaire.
L’archevêque de Paris se montra sympathique à l’entreprise qui, d’après les Archives
du christianisme, obtint son approbation.
La séance d’inauguration eut lieu, le 21 mars 1866, à l’amphithéâtre de la Sorbonne,
prêté par le ministre de l’instruction publique, M. Duruy, sous la présidence de M.
Amédée Thierry, sénateur et membre de l’Institut. Près de 2.000 personnes étaient
présentes. On entendit, outre le président, qui appela la Bible «le livre universel, le
livre de la civilisation même», M. Petavel, secrétaire, le pasteur Vallette, l’abbé Martin
de Noirlieu, l’abbé Bertrand, chanoine de la cathédrale de Versailles, M. Aristide
Astruc, gradué grand rabbin, l’abbé Théodore Loyson, curé de Sainte-Clotilde, frère de
M. Hyacinthe Loyson, un autre israélite: M. Lévy-Bing, membre de la Société
asiatique, et M. Eichhoff, membre du consistoire luthérien (donc, trois protestants,
dont deux réformés et un luthérien, quatre catholiques, deux israélites). Voici un
extrait du discours de l’abbé Bertrand.
223
J’ai été pendant vingt ans à la tête d’une commune rurale assez importante. Or cette
paroisse, composée presque uniquement de cultivateurs, était, sans contredit, l’une des
plus religieuses des environs de Paris, malgré les relations journalières des paysans
avec la capitale. Je me félicitais un jour de cet état de choses en présence d’un membre
éminent du consistoire central de Paris. — Ne serait-ce pas, me dit-il, que votre
paroisse était autrefois protestante? — En aucune façon, lui répondis-je : ses habitants
étaient au contraire du parti de la Ligue.
Je ne viens pas ici, Messieurs, rechercher quelles ont été les causes de cette heureuse
exception d’une paroisse chrétienne au milieu de communes irréligieuses. Je me
contenterai de vous apprendre qu’il y avait une Bible à peu près dans chaque famille et
qu’elle était lue tout haut pendant les veillées de l’hiver. Je me suis demandé si ce
n’était pas là le secret de la conservation de la foi dans cette paroisse? Nous lisons en
effet dans Isaïe 55, 11 : «Ainsi en sera-t-il de la parole qui sera sortie de ma bouche;
elle ne reviendra pas à moi sans effet». La Parole de Dieu est donc féconde par ellemême…
L’abbé Loyson prononça un discours remarquable. Il parla de «l’avantage que pourrait
créer, au point de vue de la controverse religieuse, cette version commune» :
Sans doute, elle ne franchirait le seuil de chaque communion religieuse qu’avec
l’assentiment, l’approbation de l’autorité qui la gouverne… Mais enfin, le texte serait là,
dans sa pureté originelle, dégagé des paraphases et des tournures plus accentuées ou
plus adoucies que de part et d’autre on y a souvent introduites (*).
(*) C’est nous qui soulignons ici et plus loin.
Il est intéressant de voir un ecclésiastique catholique, un docteur en théologie,
reconnaitre le caractère tendancieux de certaines traductions catholiques.
Le passage suivant mérite aussi d’être reproduit.
C’est ma croyance intime qu’un jour tous, sur cette terre, dans l’unité d’une seule et
même Église, nous nous donnerons la main, formant une guirlande glorieuse autour de
Celui qui règne dans l’éternité. Mais en attendant, sur ce champ de bataille où nous
sommes divisés, le seul accord possible, avec celui de la charité, c’est le choix,
224
consenti de tous, du terrain et des armes les plus propres à faire sortir de la lutte le
triomphe final de l’unité. Le temps n’est plus où de part et d’autre on tentait d’atteindre
les âmes en frappant sur les corps. À ces combats, d’autres ont succédé : les combats
de l’esprit, les controverses pacifiques, le choc lumineux de convictions opposées.
C’est avec ces armes que les hommes d’aujourd’hui doivent se mesurer, se vaincre, ou
plutôt, par la vérité communiquée et reçue, se couronner mutuellement (*).
(*) Malheureusement, l’abbé Loyson n’autorisa pas la publication de son discours dans
la brochure qui rendait compte de la séance. Son confesseur ne le lui permit pas, et la
cause de cette interdiction avait, parait-il, pour cause le désaveu implicite formulé par
l’orateur de la répression violente de l’hérésie et des procédés de l’Inquisition. M.
Petavel s’inclina, bien que le discours étant déjà imprimé et la brochure paginée, il eût
eu le droit légal de passer outre.
Un témoin oculaire, le pasteur Ad. Duchemin, écrivait dans les Archives du
Christianisme du 30 mars : «Rien de plus étrange que l’aspect de cette réunion. Sur
l’estrade, des prêtres, des pasteurs, des rabbins, et la plus fraternelle entente établie
entre tous : les prêtres applaudissant à la parole du pasteur, et tous ensemble exaltant le
rabbin qui venait d’exalter les Écritures divines. Dans l’assemblée, même mélange et
même enthousiasme. De tous les côtés, la cordialité s’est montrée sans que
l’individualité fût sacrifiée, sans que les divergences de croyances fussent voilées. Les
prêtres ont parlé en prêtres, les pasteurs en pasteurs, les rabbins en rabbins juifs. Tous
ont revendiqué leur pleine indépendance dogmatique, et déclaré qu’ils restaient ce
qu’ils sont, et demeuraient fidèles à leur foi. Il n’y a point eu confusion; il y a eu fusion
d’efforts pour arriver à un but nettement défini : produire une traduction des livres
saints, fidèle, exacte, française».
Quarante et un journaux, parmi lesquels les Débats, le Temps, le Siècle, le Times,
rendirent compte de la séance ou de ce qui suivit. Ce qui suivit, malheureusement, ce
fut la retraite des prêtres catholiques. Au lendemain de la réunion parut dans la
Semaine religieuse de Paris une note anonyme, glissée par une main inconnue, d’après
laquelle le pape désavouait l’entreprise. C’était faux, mais, malgré la désapprobation de
Mgr Darboy, qui avait accueilli et accueillit encore M. Petavel avec la plus grande
bienveillance, cette note ne fut pas démentie, et les ecclésiastiques catholiques qui
avaient donné leur adhésion se virent contraints de se retirer. «Avez-vous vu, dit un
journal, les moineaux du Palais-Royal s’envoler au coup de canon de midi? Ainsi se
sont éclipsés nos prétendus libéraux catholiques». La Société cessait ainsi d’être
nationale. Elle eut, un an après, le 27 mars 1867, une seconde séance, que présida M.
Amédée Thierry, et qui réunit une élite de savants hébraïsants et hellénistes de Paris.
Mais cette seconde séance fut la dernière. Bientôt la Société nationale pour la
traduction des livres saints en langue française ne fut plus qu’un souvenir. Tout ce qui
en resta, comme traduction, ce fut un essai de traduction des trois premiers chapitres
225
de la première épître de Pierre présenté par M. Petavel, essai que publièrent les
Archives.
Ce fut donc un échec. Mais quelle grandeur dans cet accord, même éphémère, de trois
confessions religieuses réunies sur le terrain biblique! Ce fut une manifestation
passagère de l’unité éternelle des croyants. Ce fut dans la nuit comme un éclair
prophétique. Plût à Dieu qu’il y eût beaucoup d’échecs de ce genre ! L’initiative du
pasteur Petavel mérite d’être saluée comme l’un des plus nobles efforts qu’enregistre
l’histoire religieuse de notre pays.
17 Chapitre 14 — Versions catholiques
Parlons d’abord des révisions catholiques de la Bible de Lefèvre d’Étaples. Les
théologiens catholiques, comme nous l’avons dit (*), ne pouvant empêcher qu’on lût
cette Bible, préférèrent la publier révisée. Cette révision fut l’oeuvre de François de
Leuse et de Nicolas de Larben. Ils ne la modifièrent que légèrement, l’expurgeant
surtout de ses notes, d’une saveur trop protestante. Cette révision parut en 1550 et
circula sans empêchement parmi les catholiques français, grâce, en grande partie, au
prestige de l’université de Louvain, et malgré le mécontentement de la Sorbonne.
Celle-ci n’osait s’attaquer à une Université qui était le principal rempart du Saint-Siège
aux Pays-Bas. Cette Bible, dite de Louvain, jouit d’une demi-autorisation et dura plus
d’un siècle. Elle eut, sous diverses formes, environ 200 éditions, imprimées notamment
à Anvers, à Paris, à Rouen, à Lyon. Elle fut, à diverses reprises, plus ou moins révisée,
soit tout entière, en 1572 par de Bay, en 1608 (édition illustrée) par Besse (Bible
illustrée. Dédiée à Henri IV), en 1613 par Deville, en 1621 par Frizon (Bible dédiée à
Louis XIII), — soit le Nouveau Testament seulement, en 1647, par Véron.
(*) Voir derniers paragraphes du point 12 (chapitre 9) du texte global = point 12 de la
Partie 1 «Jusqu’au 16° siècle».
Ce dernier Nouveau Testament vaut la peine qu’on s’y arrête. Ces différentes Bibles
firent souvent le tourment des polémistes catholiques. Ils ne pouvaient les récuser, et
dans maints passages elles donnaient gain de cause à leurs adversaires. François
Véron, prédicateur et lecteur du Roi (Louis XIV) pour les controverses, sentit
vivement ce désavantage. Curé à Charenton, il avait de vives discussions à soutenir
avec les ministres protestants, qui le battaient parfois par leurs citations bibliques.
Impatienté, le P. Véron se décida à faire paraître, en 1646, une nouvelle traduction du
Nouveau Testament, toujours sous le pavillon de Louvain. Il déclare qu’il a dû corriger
plusieurs erreurs préjudiciables à la religion catholique. Il reprend ses prédécesseurs de
226
ce qu’ils n’ont pas assez repurgé les traductions protestantes de leurs ordures. Veut-on
savoir comment il «repurgeait» les traductions hérétiques de leurs «ordures»? Dans sa
traduction, on lit à Actes 13, 2, au lieu de pendant qu’ils servaient le Seigneur dans leur
ministère : EUX DONC DISANT LA MESSE (traduction qu’on trouve déjà dans la
Bible de Corbin de 1643, dont nous aurons à reparler). Trois pages (in-4) de la préface
sont consacrées à justifier cette traduction, que le traducteur déclare indiscutable, en
rabrouant d’importance les contradicteurs. Dans un Nouveau Testament publié à
Bordeaux en 1686, les mots le sacrifice de la messe se trouvent même dans le titre du
chapitre (*). On lit dans cette dernière édition, à 1 Corinthiens 3, 15: «ainsi toutefois
comme par le feu du purgatoire», et à 1 Timothée 4, 1 : «quelques-uns se sépareront de
la foi romaine».
(*) Nous avons vu des exemplaires de ces deux Nouveaux Testaments à la
bibliothèque de Genève. L’exemplaire du Nouveau Testament de 1686 offre une
particularité qui en fait une curiosité bibliographique. Le commencement de Actes 13
s’y lit à la page 364. Or, les pages 363 (recto) et 364 (verso) se trouvent deux fois à la
suite. Sur la deuxième page 364 se trouve dans le titre : Le sacrifice de la Messe, et au
verset 2 : Pendant qu’ils offraient le sacrifice de la Messe. La première page 364
(carton très habilement collé), porte la traduction normale : pendant qu’ils servaient le
Seigneur. On pense qu’elle a été insérée dans cet exemplaire, et peut-être dans d’autres,
par un ami de la vérité, qui sait? par un ouvrier huguenot de l’imprimeur du volume,
qui aura voulu confondre et flétrir la traduction mensongère en conservant à côté la
traduction exacte.
On mentionne d’autres éditions semblables du Nouveau Testament, deux à Bordeaux,
avant celle de 1686 : en 1661 et 1663, et plusieurs de Girodon (1661, 1662, 1672,
1688, 1692) (*).
(*) Girodon, dit M. Douen, a réussi à découvrir, c’est-à-dire à mettre dans le Nouveau
Testament, non seulement la pénitence et la messe, mais le culte de latrie, les
pèlerinages, les processions, le purgatoire, les péchés véniels, le sacrement du mariage,
etc….. Livre destiné aux protestants nouveaux convertis, comme si la scandaleuse
falsification du texte sacré eût été de nature à affermir des conversions obtenues par la
violence (Article Versions modernes de la Bible, dans l’Encyclopédie.
À cause des modifications de la langue, il vint un moment où la version de Louvain
tomba en désuétude. Aucune autre version approuvée ou tolérée par l’Église ne la
remplaça.
227
Voici l’énumération des traductions catholiques de la Bible, données comme originales
(*), depuis la Réformation jusqu’à aujourd’hui. Cette énumération, dans sa sécheresse
apparente, nous paraît singulièrement éloquente. Elle montre, en effet, combien la
Bible s’est imposée même à ceux qui n’encouragent pas, pour dire le moins, la lecture
de la Bible par les fidèles. Et puis, en présence de cette longue liste, en présence de ces
Bibles commentées parfois en vingt-trois, en vingt-huit volumes, en présence de ces
éditions multiples, en présence de ces Écritures répandues si abondamment par un de
Barneville, et sûrement par d’autres, comment ne pas reconnaître dans cette Église,
malgré tout ce qui nous sépare d’elle, un élément de piété véritable attesté par cet
amour, par cette pratique des Écritures? Pour parler le langage des mathématiques, si
on compare les deux Églises à deux cercles, ces cercles ne sont pas concentriques,
puisque le siège de l’autorité n’est pas le même, mais ils ont un segment commun, et ce
segment, c’est la Bible.
(*) Nous ne garantissons pas qu’elle soit complète. Nous l’avons établie d’après la
Bible en France, de E. Petavel, l’Extrait du catalogue de la bibliothèque de la Société
biblique protestante de Paris, le Historical Catalogue of printed Bibles, British and
Foreign Bible Society, et l’article de O. Douen sur les Versions modernes, dans
l’Encyclopédie.
En 1566, la BIBLE, par René Benoist, curé de Saint-Eustache, confesseur de Marie
Stuart et de Henri IV. Elle était dédiée à Charles IX. Elle reproduisait en grande partie
la version protestante. L’auteur avait-il voulu, comme on le prétendit, se donner l’air de
faire une oeuvre originale et s’était-il approprié la version de Genève sans la
démarquer suffisamment? De plus la préface recommandait la dissémination de la
Bible en langue vulgaire pour combattre l’hérésie. C’était assez pour la rendre suspecte.
Elle provoqua un tollé général. La Sorbonne condamna l’oeuvre en 1567. La chose vint
devant Rome et devant le Roi. L’auteur fut déposé. Il finit par se rétracter, et au bout de
vingt ans fut réhabilité. Chose curieuse, pendant la controverse même dont la Bible de
René Benoist fut l’objet, son Nouveau Testament sans notes fut souvent réimprimé,
malgré la censure. En 1568, la Bible de René Benoist est éditée trois fois à Paris, par
trois libraires différents.
En 1643, la BIBLE traduite par Jacques Corbin. Nouvelle traduction très élégante, dit
le titre, très littérale et très conforme à la Vulgate du pape Sixte Quint, revue et
corrigée par le très exprès commandement du roi. Malgré le patronage de Louis XIII,
qui avait chargé Corbin de ce travail et auquel il était dédié, cette Bible fut condamnée
par la Sorbonne. On ne peut le regretter quand on sait que Corbin a traduit, Actes 13, 2
: Or eux célébrans au Seigneur le sainct sacrifice de la messe.
228
En 1649, le NOUVEAU TESTAMENT traduit par Michel de Marolles, abbé de
Villeloin, sur la traduction latine d’Érasme. Michel de Marolles voulut publier aussi
l’Ancien Testament. Il obtint l’autorisation du chancelier Matthieu Molé. Mais, en
1671, comme l’imprimeur en était à Lévitique 24, le successeur de Molé, Séguier,
interdit l’impression, qui ne put jamais être reprise.
On voit par le sort de ces trois publications combien fut extraordinaire et vraiment
providentielle la demi-autorisation accordée à la Bible de Louvain, malgré son origine
hérétique.
En 1666, le NOUVEAU TESTAMENT du P. Amelote, publication entreprise à la
requête de l’Archevêque de Toulouse et de l’évêque de Montauban, que l’assemblée
générale du clergé de France de 1655 avait chargés de faire paraître une nouvelle
version. Réédité en 1733, 1738, 1771, 1781, 1793 (on imprima donc la Bible en
France en pleine Terreur. Cette édition est de Saint-Brieuc), 1813. 1824, 1834. C’était
le Nouveau Testament de Port-Royal, dont le P. Amelote s’était procuré une copie, et
qu’il publia, avec peu de changements, un an avant que parût l’original. Ce Nouveau
Testament contient de graves erreurs, qui y ont été introduites peut-être après la mort
du traducteur. On l’opposait au Nouveau Testament de Port-Royal. Félix Neff a trouvé
ce Nouveau Testament entre les mains des protestants des Hautes-Alpes, dont les
ancêtres l’avaient sans doute adopté pour apaiser leurs persécuteurs.
En 1667, le NOUVEAU TESTAMENT dit de Port-Royal, traduit par de Sacy, et en
1696, la BIBLE entière, du même traducteur (*).
(*) Nous consacrons le chapitre suivant à cette version célèbre.
En 1671, le NOUVEAU TESTAMENT EN FRANÇAIS AVEC DES RÉFLEXIONS
MORALES sur chaque verset par le P. Quesnel (dont le nom n’est pas sur le titre).
Ouvrage justement célèbre. Ces commentaires seront toujours une nourriture de choix
pour les âmes pieuses. La traduction est celle du Nouveau Testament de Port-Royal,
mais avec des modifications. Voici comment Quesnel traduit Luc 15, 18 : Il faut que
de ce pas je m’en aille trouver mon père et que je lui dise : «Mon père, j’ai péché…».
Cet ouvrage a été réédité notamment en 1693, 1696, 1702, 1705, 1727.
En 1668, le NOUVEAU TESTAMENT traduit par Antoine Godeau, évêque de Vence,
traduction paraphrastique, remarquable en ce qu’elle adopte le tutoiement en usage
chez les protestants, car «il y aurait indécence à ce que Dieu parlât au diable par vous».
En 1686, il publia une traduction des Psaumes.
229
De 1697 à 1703 le NOUVEAU TESTAMENT traduit par le père Bouhours, aidé par
les Pères jésuites Le Tellier et Besnier, une autre version d’opposition à la version de
Sacy.
De 1701 à 1716, la BIBLE traduite par L. des Carrières, révision de la version de Port-
Royal. Elle a été rééditée en 1750, puis, en quinze volumes, en 1825 et en 1833,
ensuite en 1846 à Québec, et en 1847 à Paris, six Volumés. Saint-Matthieu a été
réédité en 1890.
En 1702, à Trévoux (près de Bourg), une nouvelle version du NOUVEAU
TESTAMENT, sans nom d’auteur, mais que M. Reuss dit être indubitablement du
savant oratorien Richard Simon. Cette traduction fut attaquée par Bossuet dans ses
Instructions parues en 1702 et 1703.
En 1702, le NOUVEAU TESTAMENT traduit par Charles Huré, ancien professeur de
l’Université de Paris, un laïque. Réédité en 1709, 1712, 1728.
De 1707 à 1716, la BIBLE, commentée par Dom Calmet, en 23 volumes in-4. Une
troisième édition paraissait de 1724 à 1726, une quatrième en 1771. Cette Bible
reproduit et modifie par endroits la traduction de Sacy. Dont Calmet avait appris
l’hébreu d’un pasteur protestant, tout en faisant ses études à l’abbaye de Munster
(Alsace).
De 1713 à 1715, la BIBLE, version de Port-Royal révisée, avec réflexions, par Mme
Guyon. Vingt volumes in-8. Rééditée en 1790.
De 1713 à 1725, les RÉFLEXIONS SUR LE NOUVEAU TESTAMENT du P.
Lallemant, avec la traduction du P. Bouhours, révisée, douze volumes in-12. La
traduction a été rééditée en 1748, 1823, 1829, 1830, 1845, 1847, puis, révisée et
corrigée par l’abbé Herbet, en 1848, 1860 (Évangiles), 1866.
En 1719, le NOUVEAU TESTAMENT traduit par l’abbé de Barneville, oratorien. Ce
Nouveau Testament vaut la peine qu’on s’y arrête.
Vers 1719, à l’instigation de l’abbé de Barneville, — qui commença son activité
biblique à l’âge de soixante ans, et la continua jusqu’à sa mort, pendant vingt ans
environ — il se forma une Association catholique, la première Société biblique
française, pour répandre, au moyen de dons, le Nouveau Testament, sans notes ni
commentaires. C’est à elle qu’est dû ce Nouveau Testament de 1719, traduit par de
Barneville lui-même et imprimé à Paris avec les approbations des évêques d’Auxerre,
de Lectoure, de Rodez, et d’un docteur en Sorbonne, Pinsonnat, censeur royal des
livres. Douze éditions successives de ce Nouveau Testament parurent de 1719 à 1753.
Celle de 1731 est annoncée comme revue à nouveau sur tout ce qu’il y a eu de versions
230
de ce divin Livre faites en notre langue, non seulement en France, mais encore dans le
reste de l’Europe. Ces éditions étaient précédées d’admirables préfaces dont la Société
des traités religieux a imprimé de nombreux extraits dans le numéro 107 de ses
publications. Voici quelques citations de ces préfaces:
PRÉFACE DE 1719 : Des personnes qui s’intéressent sincèrement au besoin des âmes
ayant appris par différents missionnaires que la Parole de Dieu n’était ni prêchée ni lue
que fort rarement en certains cantons du royaume, qu’ainsi des milliers de baptisés y
croupissaient dans une profonde ignorance de leurs devoirs de chrétiens, elles ont été
tellement touchées d’un mal si digne de larmes aux yeux de la foi, qu’elles se sont
portées comme de concert à en chercher le remède et à le faire appliquer
incessamment.
Après avoir imploré le secours du souverain Pasteur, ces personnes ont fait représenter
à quelques prélats, sensibles aux maux de l’Église, que s’ils le trouvaient bon, elles se
joindraient à eux pour faciliter l’instruction de leurs peuples par le moyen des livres de
piété et surtout par celui du saint Évangile…; elles ajoutaient qu’afin d’en avoir les
exemplaires plus commodément et à meilleur marché, elles feraient volontiers des
avances pour plusieurs éditions de ce divin livre… La Parole de Dieu ainsi distribuée à
des pauvres et à des riches de tout le royaume aura désormais ce cours magnifique que
lui souhaitait le grand apôtre dans sa seconde épitre aux Thessaloniciens, chapitre III :
«Que la Parole de Dieu ait son cours et qu’elle soit glorifiée», et ce cours ne sera pas
seulement glorieux à cette divine Parole, mais encore honorable à toute l’Église
gallicane, laquelle recevra un surcroît de gloire qui la distinguera jusqu’à la fin des
siècles des autres églises, pour avoir su mieux qu’elles trouver le secret de prodiguer le
saint Évangile dans des pays incultes.
PRÉFACE DE 1728 : Comme la principale fonction du sacerdoce de Jésus Christ
consiste à faire connaître aux hommes les Saintes Écritures, selon l’expression du
septième concile de Nicée, et que les ministres évangéliques en sont redevables aux
personnes de tout âge et de toute condition, après avoir donné une édition d’un
Nouveau Testament portatif en faveur des jeunes gens, on a cru devoir faire celle-ci en
beaux et gros caractères neufs, plus correcte
que les précédentes, pour donner moyen aux personnes de l’un et de l’autre sexe, qui
sont plus avancées en âge, ou qui ont la vue faible, de puiser avec plus de facilité les
eaux claires et vives des fontaines du Sauveur.
231
PRÉFACE DE 1731 : Nous devons rendre ce témoignage au zèle de quelques
personnes d’une fortune fort médiocre, qu’elles donnèrent très volontiers selon leur
pouvoir, et même au delà de leur pouvoir, pour contribuer à ce moyen de répandre
l’Évangile. Il y eut aussi des gens riches et charitables qui voulurent bien y entrer. Ils
ne se contentèrent pas de faire provision pour eux et pour leur famille de cet ouvrage :
ils firent donc encore la dépense d’en acheter un grand nombre qu’ils ont fait distribuer
gratuitement aux pauvres, à Paris et dans les provinces. On n’a rien négligé pour faire
qu’il fût au plus bas prix qu’il était possible…
UNE AUTRE PRÉFACE : Tout ce que l’on peut dire à la louange de la Parole de Dieu
ne la fait pas si bien sentir qu’elle se fait sentir elle-même, quand on la lit avec un
esprit docile et avec un coeur humble… Il en est d’elle comme du miel auquel le Saint-
Esprit la compare et dont une goutte qu’on met sur la langue fait mieux goûter la
douceur que ne pourraient jamais le faire les discours les plus amples et les
expressions les plus vives.
A-t-on jamais mieux parlé de l’Écriture que dans ces dernières lignes?
Nous reprenons notre énumération
En 1729, le NOUVEAU TESTAMENT de Mésenguy, prêtre janséniste ardent,
traduction remarquable par la pureté du style comme par l’esprit de piété qu’elle révèle
chez son auteur. Rééditée en 1752 et 1764.
En 1732, les PSAUMES traduits par l’abbé d’A….. Brux.
De 1738 à 1743, la BIBLE de l’abbé Vence, révision de la Bible du P. de Carrières,
dite Bible de Vence, vingt-deux volumes in-12, rééditée de 1767 à 1773 en dix-sept
volumes in-4, en 1820 en vingt-cinq volumes in-8.
En 1739, la BIBLE de Nicolas le Gros, version originale jusqu’à Nombres xxxtl,
ensuite révision de Sacy, reprise par d’autres après la mort de l’auteur et achevée en
1753, cinq volumes. L’abbé Glaire a dit de cette Bible qu’elle «est sans contredit la
meilleure que nous possédions dans notre langue, tant sous le rapport du style que de
la fidélité». Il fait des réserves sur ses tendances protestantes.
En 1760, le NOUVEAU TESTAMENT de l’abbé Valart, réédité en 1789.
En 1760, ÉSAIE, par Deschamps.
232
En 1762, les PSAUMES, traduits par Laugeois. En 1788, ÉSAIE, du P. Berthier, cinq
volumes.
En 1804, le PSAUTIER de Laharpe, réédité en 1811, en 1820 et en 1829.
En 1819, la BIBLE par Desoer, deux éditions différentes, l’une en un volume in-8,
l’autre en sept volumes in-16.
De 1820 à 1824, la BIBLE de Genoude, dix-neuf volumes in-8. Le Nouveau
Testament fut édité à part en deux volumes in-18. L’auteur avait été un instant
séminariste, il était donc laïque. Sa traduction de la Bible lui valut de la part de Louis
XVIII l’anoblissement et une pension. Il se maria. Devenu veuf en 1834, il rentra dans
les ordres. Le Nouveau Testament fut réédité en 1829, et de nouveau, révisé par
Gaume, en 1859. La Bible fut rééditée en 1834, en cinq volumes in-4, «sous les
auspices du clergé de France», puis: en 1837, en trois volumes in-4; de 1838 à 1840,
en cinq volumes in-4 ; 1846, révisée par l’auteur, en deux volumes in-12; plus tard
encore en édition diamant in-18 (1859 ?). La traduction de Genoude est élégante, mais
souvent inexacte.
En 1825, JÉRÉMIE, traduit par Dahler.
En 1826, les PSAUMES, traduits par Gosseaume.
En 1826, les PSAUMES, traduits par l’abbé Danicourt.
En 1826, JOB, traduit par Levavasseur.
En 1834, la BIBLE française-latine de l’abbé Glaire. La Bible française de l’abbé
Glaire a paru en 1863 et a été rééditée en 1873. «Dépourvue d’élégance, dit M. Douen,
elle tombe souvent dans l’obscurité pour avoir voulu être trop textuelle».
En 1836, les ÉVANGILES de l’abbé Dassance, deux volumes in-8.
En 1838, le PSAUTIER, de Dargaud.
En 1839, JOB, par Dargaud.
En 1840, les PSAUMES. par l’abbé Boudil.
En 1841, les PSAUMES, traduits sur l’hébreu, par M. Wurth, professeur à l’Université
de Liège (un laïque), et dédiés à la Reine.
En 1841, les PSAUMES, le CANTIQUE DES CANTIQUES et les
LAMENTATIONS, par Cardonnel et Debar.
233
En 1842, le NOUVEAU TESTAMENT, Version nouvelle par un anonyme (Machais,
certainement un laïque).
En 1843, les ÉVANGILES de l’abbé Orsini.
En 1845, les PSAUMES, traduits de l’hébreu par Latouche, chanoine d’Angers.
En 1846, les ÉVANGILES (au moins quatre éditions), et, en 1851, le NOUVEAU
TESTAMENT de Lamennais. Lamennais a essayé de «plier notre langue aux formes
de l’original qui, dans sa concision elliptique, néglige fréquemment soit les liaisons
grammaticales, soit des pensées intermédiaires, soit certains compléments logiques du
discours». «Mais il est loin, dit M. Douen, d’avoir toujours réussi (Voyez Rom. ch. 7 v.
10, 14, 18, 21 ; ch. 8 v. 1, etc.). La traduction, trop systématique, offre le même genre
d’intérêt que la lutte d’un cavalier opiniâtre contre un cheval rétif».
En 1846, la BIBLE de Sacy, revue par l’abbé Jager, quatre volumes in-folio.
En 1848, le livre de JOB, par P. D. de Peyronet, ancien garde des sceaux de France.
En 1853, la BIBLE DES FAMILLES CATHOLIQUES à I’usage des gens du monde,
par M. l’abbé Orsini. C’est une Bible expurgée. Les petits prophètes ne sont
qu’indiqués, et les épitres et l’Apocalypse sont résumés très succintement. Le texte est
celui de Sacy.
En 1854, le SAINT ÉVANGILE selon les quatre évangélistes, par l’abbé Destrem.
En 1855, les ÉVANGILES, traduction de Bossuet mise en ordre et complétée par H.
Wallon.
En 1855, réédition, en français, par l’abbé Gimarey d’Autun, des Saintes Écritures de
l’ANCIEN ET DU NOUVEAU TESTAMENT traduites et expliquées par T. Allioli,
prévôt de la cathédrale d’Augsbourg, ouvrage paru à Nuremberg en 1830. C’est une
Bible latine-française en dix volumes. Le texte français est celui du P. des Carrieres.
L’édition française est augmentée de nombreuses notes.
En 1857, PSAUMES, d’après le parallélisme, par l’abbé Bertrand.
En 1858, PSAUMES, de F. Claude.
En 1858, les PSAUMES, traduction d’Ambroise Rendu.
En 1858, les ÉVANGILES de l’abbé Dassance, illustrés.
En 1859, le livre de JOB, traduit de l’hébreu, par Ernest Renan. Renan publia le
CANTIQUE DES CANTIQUES en 1860 et l’ECCLÉSIASTE en 1882 (*).
234
(*) Ces traductions de Renan ne devraient pas, en réalité, figurer dans une énumération
de «Versions catholiques», non plus que les Évangiles, annotés par Proudhon, la
Genèse, par Lenormand, le Cantique des Cantiques, par Aicard, la Bible de Ledrain,
les traductions de la parabole de l’Enfant prodigue en patois français. Voir plus bas.
Nous les y laissons cependant, vu leur petit nombre, pour simplifier la classification.
On peut entendre l’expression de versions catholiques dans le sens de versions non
protestantes.
En 1859, ISAIE, traduction en vers, par A. Savary.
En 1859, JOB, RUTH, TOBIE, JUDITH, ESTHER, par l’abbé Giguet.
En 1860, VISIONS D’ISAIE, en vers, par l’abbé Chabert.
En 1861, le NOUVEAU TESTAMENT de l’abbé Glaire. Ce Nouveau Testament reçut
l’autorisation du pape et fut connu sous le nom de «Nouveau Testament du pape».
Réédité en 1865. En 1877 parut l’ANCIEN TESTAMENT de l’abbé Glaire, et de 1889
à 1893 la BIBLE de Glaire et Vigouroux, 4 volumes in-8. «La traduction de Glaire, dit
M. Douen, dépourvue d’élégance, tombe souvent dans l’obscurité pour avoir voulu être
trop textuelle».
En 1862, ÉVANGILES en vers, par A. Brun.
En 1862, LES ÉVANGÉLISTES, par Ruben.
En 1863, le NOUVEAU TESTAMENT de l’abbé Gaume, chanoine de Paris.
Traduction peu littéraire (*1). La préface et les notes (très abondantes) sont
agrémentées d’une polémique anti-protestante dont la fougue et la violence sont
difficiles à concevoir. On dirait des charges de cavalerie (*2).
(*1) La femme, ce fut séduite qu’elle tomba en prévarication (1 Tim. 2, 14).
(*2) Qu’on en juge. Dans la préface, après avoir exprimé cette pensée que le catholique
a dans l’église tout ce qu’il lui faut, qu’il n’a qu’à accepter, qu’à se soumettre, l’abbé
Gaume continue:
«Lorsque le protestant se présente armé d’un texte de la Bible, on peut le traiter comme
on traite le voleur, qui, s’étant emparé d’un titre de propriété prétend s’en prévaloir pour
justifier ses déprédations. Le catholique peut se contenter de lui dire avec Tertullien :
Qui êtes-vous? Depuis quand et d’où êtes-vous venu? Que faites-vous chez moi, n’étant
235
pas de la famille? De quel droit coupez-vous ma forêt? Qui vous a permis de détourner
mes canaux? Qui vous autorise à ébranler mes bornes? Comment osez-vous semer et
vivre ici à discrétion? C’est mon bien. Je possède, et ma possession est authentique,
mes origines incontestables. Le titre que vous présentez, vous l’avez volé, il appartient
à ma mère. Qui vous a chargé de l’expliquer, et surtout de l’expliquer contre elle? Vous
êtes protestants: votre nom donne le frisson. Satan a été le premier protestant: il a
protesté dans le ciel, et des anges ses complices il a fait d’affreux démons; il a protesté
sur la terre avec Ève, et il a perdu le genre humain. Vous faites le métier de votre père.
Arrière, arrière! Assez de crimes et de ruines avec toutes ces Protestations !»
Voici la note sur Matthieu 8, 14. «Quand il fut appelé à l’apostolat, Pierre quitta sa
femme et sa fille, lesquelles imitèrent si bien sa foi qu’elles sont honorées comme
saintes, l’une martyre, et l’autre vierge». Et sur 1 Tim. 3, 2: «Ce n’est pas qu’il dût être
marié. On aurait préféré qu’il en fût autrement. Les nouveaux convertis propres au
sacerdoce étant mariés, il eût été difficile de choisir ailleurs; mais après leur ordination
(ici nous traduisons quelques mots en latin): ab usu muliebri temperabant, et ne
pouvaient former d’autres liens».
En 1865, le NOUVEAU TESTAMENT de Mgr Ch. Fr. Baillargeon, évêque de Tloa
(publié à Québec).
En 1865, la SAINTE BIBLE selon la Vulgate, traduction nouvelle par les chanoines
Bourassé et Janvier, avec les dessins de Gustave Doré. 2 volumes in-folio. Le Nouveau
Testament a été publié à part en 1875. «Cette traduction, dit M. Douen, se distingue
par la clarté, la limpidité du style».
En 1865, les PSAUMES, par Arnaud de Saint-Maur.
En 1865, ÉVANGILES, de Deschamps.
En 1866, LES ÉVANGILES annotés par Proudhon.
En 1866, JOB, drame en cinq actes, traduit par J. Leroux.
En 1868, PSAUMES de Mabire.
En 1868, ÉVANGILES de Fouquet.
En 1868, ÉVANGILES en vers, par la baronne de Montaran.
En 1872, la SAINTE BIBLE avec commentaires de l’abbé Drioux, 8 volumes in-8,
rééditée en 1884.
En 1872, BIBLE de l’abbé Giguet, d’après les Septante.
236
En 1879, CHAINE D’OR DES PSAUMES, par l’abbé Péronne.
En 1881 et années suivantes, la SAINTE BIBLE, avec introductions générales et
particulières, commentaires théologiques, moraux, philosophiques, historiques, etc.,
par MM. les abbés Trochon, Bayle, Clair, Lesêtre, Fillion, etc., 28 volumes in-8.
En 1881, la SAINTE BIBLE, traduction française avec commentaires, par A. Arnaud.
En 1881, PSAUMES de Vacquerte.
En 1882, ÉVANGILES de l’abbé de La Perche.
En 1883, GENÈSE, par Lenormand.
En 1884. le NOUVEAU TESTAMENT traduit sur la Vulgate par l’abbé Crampon. Les
ÉVANGILES, l’APOCALYPSE, les PSAUMES, traduits par le même, ont paru à part.
En 1885, le CANTIQUE DES CANTIQUES en vers, de Jean Aicard.
En 1887, les SAINTS ÉVANGILES de Lasserre, publiés avec l’autorisation du Saint-
Siège à 100.000 exemplaires (vendus en un an), puis mis à l’index la même année.
L’auteur s’est proposé de présenter les Évangiles à ses compatriotes dans un style et
sous un aspect vraiment modernes. Il s’est inspiré de la méthode préconisée par Jérôme
dans l’éloge que fait ce père des traductions bibliques du confesseur Hilaire : «Il s’est
emparé du sens en vainqueur, et l’a transporté dans sa langue» (*). Une édition de luxe
in-4, illustrée, préparée la même année, porte le millésime de 1888.
(*) Lasserre consacra quinze ans à cette traduction et en corrigea les épreuves pendant
douze ans, payant à l’imprimeur le loyer des caractères. Il donne ce renseignement
dans sa préface.
Voici un extrait de cette remarquable préface, qui compte trente-sept pages:
«Considérant le Livre sacré comme inutile et dangereux, on croit faire oeuvre pie de le
reléguer, loin des profanes, dans les savantes arcanes du sanctuaire. N’était-ce point
oublier que les discours de Jésus, au lieu de se renfermer, pour quelques initiés, dans
une enceinte soigneusement close, ont au contraire retenti en plein air sur les places
publiques, sur la pente des monts, sur la rive des lacs, au sein des foules populaires
pressées autour de lui ; parmi les ignorants comme parmi les doctes ; parmi les bons et
les méchants, les grands et les petits, les justes et les pécheurs ; parmi les juifs, les
païens, les vieillards, les femmes, les enfants? N’était-ce point oublier qu’il a été
prescrit aux apôtres et à leurs successeurs d’annoncer partout ce même Évangile, à
travers les siècles, et de le faire entendre ici-bas à tout être créé : Euntes in mundum
237
universum, praedicate Evangelium omni creaturae; Kèruxaté, dit le grec, «soyez-en
comme les crieurs publics». N’était-ce point oublier que cet ordre était tellement
absolu que, quand il arrivait à Notre Seigneur de prendre à part ses disciples et de
s’entretenir avec eux en dehors des multitudes, il ne manquait pas de leur bien spécifier
que ces paroles mêmes, qu’il leur adressait alors en particulier, devaient, après lui, être
répétées et répandues comme tous ses autres enseignements : «Ce que je vous expose
présentement dans l’ombre, vous avez à le proclamer dans le plein jour; et ce que vous
entendez à l’oreille, vous avez à le prêcher sur les toits».
Dans cette préface, d’ailleurs, Lasserre se montre fils soumis de l’Église, et se sépare
du protestantisme, qui «repoussant tout jugement supérieur, afficha la prétention de
livrer d’une façon absolue l’interprétation souveraine de la Parole de Dieu à l’arbitraire
individuel et à la fantaisie de chaque lecteur».
Cette traduction est remarquable comme effort pour transposer le texte en français
d’allure moderne. Mais l’auteur a étrangement et inutilement forcé la note dans des
expressions comme celles-ci : mon joug est suave (Mat. 11, 30) et : les larmes
coulaient sur la face de Jésus (Jean 11, 35).
En 1887, la SAINTE BIBLE avec commentaires, édition de Dom Calmet, rajeunie par
l’abbé Petit, dix-sept volumes in-4.
En 1888, BIBLE de l’abbé Fillion, dix volumes. Nouveau Testament réédité en 1896.
En 1888, PSAUTIER de Baïf.
En 1891, les QUATRE ÉVANGILES ET LES ACTES, traduction nouvelle, avec
notes, illustrée, édition approuvée par l’évêque de Nîmes.
En 1891, les QUATRE ÉVANGILES en un seul et les ACTES DES APOTRES, par le
chanoine Weber. Les récits de la tradition sont ajoutés entre crochets au texte sacré. En
1900 cet ouvrage avait atteint sa cinquantième édition.
De 1894 à 1904, la SAINTE BIBLE, traduite en français sur les textes originaux, avec
introductions et notes et la Vulgate latine en regard, par Aug. Crampon, chanoine
d’Amiens, 7 volumes grand in-8, avec l’imprimatur de l’évêque de Tournai. Cette
traduction est la première traduction française de la Bible qui ait été faite dans l’Église
romaine sur les textes originaux. En 1904, nouvelle édition sous ce titre : la SAINTE
BIBLE, traduction d’après les textes originaux, par l’abbé Crampon, revisée par des
pères de la Compagnie de Jésus, avec la collaboration de professeurs de Saint-Sulpice,
portant l’imprimatur de l’évêque de Tournai, petit in-8. Sur la couverture sont
imprimés, en latin, ces mots: Je suis le chemin, la vérité et la vie. Cette Bible reproduit
le texte français de la grande édition de 1894 à 1904 pour l’Ancien Testament, mais la
traduction du Nouveau Testament a été révisée. Le Nouveau Testament a paru à part
238
dans une traduction révisée pour la seconde fois. En 1906, les Évangiles et les Actes
ont été publiés à part, en cinq petits volumes. à 20.000 exemplaires chacun, épuisés la
même année, et réédités l’année suivante. En 1909, la Bible petit in-8° a été
réimprimée, et purgée des innombrables fautes d’impression qui la déparaient.
Cette version a, comme toutes les autres, ses inégalités et ses faiblesses. D’autre part,
elle a largement mis à profit (pour l’Ancien Testament) les traductions de Segond, de
la Bible annotée et de Renan. Ce serait déjà rendre un grand service au lecteur que de
mettre à sa portée ce qu’il y a de mieux dans les meilleures versions, pas toujours
accessibles. Mais cette version a sa valeur propre, qui est grande. Notons seulement
qu’elle maintient soit les inversions (Le mal, il y a des mains pour le bien faire. Michée
7, 3), soit la répétition voulue du pronom (car moi, Jéhovah, ton Dieu, je te prends par
la main droite…. c’est moi qui viens à ton aide… c’est moi qui viens à ton secours…
Ésaïe 41, 13, 14). ce qui donne une toute autre allure au style et conserve ce qu’il y a
de palpitant dans le texte original. Dans le Nouveau Testament, où on ne retrouve pas
les mêmes emprunts que dans l’Ancien, la traduction est remarquable de concision et
de précision. Cette version est indispensable. comme instrument de travail, là tous
ceux qui étudient la Bible (*).
(*) Voir, sur cette version, les chaleureux articles de M. Ch. Pfender dans les deux
premiers numéros de janvier 1905 du Témoignage.
On trouvera dans le Bulletin trimestriel de la Société biblique de France (numero de
décembre 1906) un article critique de M. le pasteur E. Bertrand, sur la version
Crampon. Voir aussi l’article de M. E. Stapfer sur Une nouvelle traduction de la Bible,
dans la Revue chrétienne d’avril 1906.
La traduction de l’abbé Crampon est accompagné de nombreuses notes qui sont surtout
des notes historiques, exégétiques et d’édification. La doctrine catholique s’y affirme,
sans doute, mais ne s’y étale pas, et ces notes sont exemptes de polémique. Nous
sommes ici aux antipodes du Nouveau Testament de l’abbé Gaume (*).
(*) Voici ce que M. le pasteur Babut écrivait sur la version Crampon, en mars 1906,
dans le Messager des Messagers.
Plus j’étudie cette version, plus je suis frappé de ses mérites. Je n’en relèverai qu’un,
celui que j’aurais le moins attendu: la fidélité, l’objectivité, l’absence de préoccupation
dogmatique ou ecclésiastique. N’était l’emploi du prénom vous appliqué à Dieu et la
présence des livres apocryphes, que je suis fort aise de trouver dans ce beau volume,
mais que je regrette de voir tout-à-fait mêlés aux livres canoniques comme s’ils ne
239
formaient pas en tout cas une classe à part, sans ces deux circonstances, dis-je, il
semblerait très vraisemblable que cette traduction est d’une plume protestante
(Naturellement, dans quelques-unes des notes, l’idée catholique est plus apparente
(Mat. 16, 19). Encore s’exprime-t-elle avec une certaine sobriété).
Aussi cet important ouvrage me parait-il propre à dissiper quelques-uns des préjugés
gui séparent les deux communions. Il nous prouve, à nous protestants, qu’on peut
s’appeler jésuite et interpréter la Sainte Parole avec beaucoup de conscience et
d’intelligence. Mais d’autre part, cette identité presque complète, et qui, à coup sûr,
n’est pas fortuite, de la Bible catholique et de la Bible protestante, convainc d’erreur ou
de mensonge le reproche si souvent jeté à la tête de nos vaillants colporteurs : «Vos
Bibles sont falsifiées». Nous avions déjà, nos frères catholiques et nous, le même Dieu
et le même Sauveur; nous avons désormais, à peu de chose prés, la même Bible. C’est
un pas qui compte vers l’accomplissement de cette parole du Maître, que je cite d’après
Crampon : «une seule bergerie, un seul pasteur» (Jean 10, 16).
De 1898 à 1908, l’abbé Vigouroux, membre de la commission des études bibliques du
Vatican, a fait paraître une BIBLE POLYGLOTTE en quatre langues (hébreu, grec,
latin, français), huit volumes.
En 1899, la BIBLE, traduction nouvelle d’après l’hébreu et le grec, par Eugène
Ledrain, dix volumes. Cette traduction, faite par un homme étranger à l’Église, est
avant tout philologique et littéraire. Elle reproduit souvent l’hébreu dans toute sa
crudité.
CINQ-CENT DEUX TRADUCTIONS DE LA PARABOLE DE L’ENFANT
PRODIGUE.
En fait de traductions de la Bible, il est intéressant de signaler un livre sur les patois de
France, de Coquebert de Montbret, où la parabole de l’enfant prodigue se trouve
reproduite en 89 patois français différents, 12 patois suisses, 2 alsaciens, 1 prussien.
Cet ouvrage paraît avoir été composé au moyen d’un dossier aussi curieux que peu
connu dont il nous reste à parler.
En 1807 et dans les années suivantes, le Ministère de l’intérieur fit procéder à une vaste
enquête sur les patois parlés dans la France d’alors. Le ministre demanda à chaque
préfet de lui procurer une traduction de la parabole de l’enfant prodigue dans tous les
patois du département. Ces pièces furent fournies. Plusieurs semblent avoir été
perdues. On les réunit en 1824 (*). On trouve dans cette collection la parabole de
l’Enfant prodigue traduite en 494 patois, dont 352 parlés dans cinquante départements
faisant partie de la France actuelle, et 142 parlés dans des contrées qui ne font plus
partie de la France. Il y a en outre huit traductions en langues étrangères. Total : 502
240
traductions. On trouve 10 spécimens pour la Charente, 10 pour la Charente-Inférieure,
12 pour la Creuse, 7 pour la Drôme, 13 pour la Gironde, 11 pour l’Hérault, 14 pour le
Puy-de-Dôme, 15 pour la Haute-Vienne, etc. Quelques-uns diffèrent peu, d’autres
beaucoup.
(*) Ce dossier, malheureusement, a été dispersé. On en trouve une partie à la
Bibliothèque nationale (Manuscrits français, 5910-5913), une autre aux Archives
(carton F (17), 1209), une autre à la Bibliothèque municipale de Rouen (n° 183, 433,
qui sont les n° 1639 et 1641 du Catalogue Osmont).
Une lettre d’un M. Pitois, en tête de la collection, nous apprend que primitivement il
avait été question de demander une traduction de la parabole du Semeur et une de
l’Enfant prodigue, et «le choix de ces deux paraboles, ajoutait l’écrivain, n’est pas
arbitraire… Nous les trouvons dans la plupart des statistiques et des voyages, dans les
mémoires de l’ancienne Académie celtique et leur continuation. C’est en un mot une
sorte d’étalon convenu qu’on est dans l’usage d’appliquer à tous les idiomes qu’on veut
explorer, et cet usage n’est pas seulement adopté en France, il est également suivi en
Allemagne, où l’on a publié il y a peu d’années un ouvrage tout semblable à celui dont
je parle».
Voilà un bel hommage rendu à la Bible. C’est donc dans la Bible, c’est dans les paroles
de Christ, qu’on choisit l’étalon pour explorer les idiomes. N’est-ce pas reconnaître que,
au point de vue de la forme tout au moins, la Bible est le livre de la vérité, que jamais
livre n’a parlé comme ce livre, que jamais homme n’a parlé comme cet homme?
18 Chapitre 15 — La Version de Sacy
18.1 Historique
Isaac Louis Lemaistre, plus connu sous le non, de de Sacy, naquit à Paris en 1613.
Il était d’origine huguenote. Son père, Isaac Lemaistre, gagné à la religion réformée en
1616, dut subir, comme hérétique, les persécutions acharnées de sa famille. Celle-ci, à
grand renfort de calomnies, le fit, en 1619, enfermer à la Bastille, après lui avoir
enlevé ses cinq fils, dont l’un était Isaac, le futur traducteur de la Bible (*). Sans cet
attentat, le protestantisme aurait sûrement compté une gloire de plus, et aurait peut-être
possédé, dans la langue du grand siècle, la traduction originale des Écritures qui lui
manque.
241
(*) France protestante (article : Isaac Lemaître). O. DOUEN, la Révocation à Paris.
La mère d’Isaac de Sacy, Catherine Arnauld, soeur du grand Arnauld, était petite-fille
d’Arnauld, seigneur de Corbeville, qui avait embrassé la réforme et épousé une soeur
de l’illustre Anne du Bourg. Tout en regrettant que la traduction de de Sacy ne soit pas
nôtre, on ne peut que noter avec intérêt cette origine protestante d’une traduction
catholique de la Bible.
Dès sa jeunesse, Isaac de Sacy fit preuve d’un grand amour pour l’étude et d’une grande
piété. Il se répétait sans cesse ce passage de Job : «J’ai toujours craint Dieu comme des
flots suspendus au-dessus de moi, et je n’ai pu en supporter le poids» (Job 31, 23,
Vulgate). Il choisit l’état ecclésiastique, mais sa profonde humilité lui fit retarder son
entrée dans les ordres jusqu’à l’âge de trente-cinq ans. Aussitôt consacré, il fut appelé à
la direction des religieuses et des solitaires de Port-Royal.
Très versé dans l’Écriture, sans cesse en prières, plein d’onction et d’autorité, «il fut, dit
M. Matilvaut, le type du prêtre réalisant au plus haut point l’idéal des vertus
sacerdotales» (*). Il renvoyait toujours les âmes à la lecture et à la méditation des
Écritures. «Sur ce point, dit Sainte-Beuve, il était aussi absolu que ceux qui croient à la
Bible seule, sans autre tradition nécessaire». «Avec une Bible, disait-il, j’irais jusqu’au
bout du monde».
(*) Encyclopédie des sciences religieuses, article : Lemaistre (Louis Isaac).
Isaac Lemaistre était donc bien préparé pour travailler à la traduction de la Bible. S’il
attacha son nom à cette traduction, il n’en fut pourtant ni le seul initiateur, ni le seul
artisan. Cette oeuvre fut en réalité l’oeuvre de Port-Royal.
«Il faut bien se représenter, dit Sainte-Beuve, quelle était la situation générale des
esprits catholiques en France, par rapport à la Sainte Écriture, quand Port-Royal, par
M. de Sacy principalement, entreprit de la traduire et de la divulguer. Les traductions
faites par les protestants ne comptaient pas pour les catholiques, et demeuraient
suspectes d’interprétation non orthodoxe. Les traductions surannées et gauloises étaient
imparfaites, difficiles d’ailleurs et de peu d’usage, à cause du grand changement
survenu dans la langue, et de cette nouveauté d’élégance à laquelle l’époque de Louis
XIV s’était aussitôt accoutumée et comme asservie».
242
Mais où trouver, comme dit M. Petavel, des joailliers assez habiles et assez audacieux
pour polir ce diamant brut, sur lequel la Sorbonne fixait un oeil jaloux, sans permettre
à personne d’y toucher? Le crédit d’un seul n’eût pas suffi à la tâche… Il fallait, pour
rendre la lutte moins inégale, que tous les amis de la Parole de Dieu s’entendissent et
ne formassent qu’un corps, afin d’opposer si possible, contre les résistances opiniâtres
de la Sorbonne, maison à maison, société à société. Dieu, dans ses vues
miséricordieuses à l’égard de la France, suscita Port-Royal.
Déjà vers 1640 les solitaires de Port-Royal s’étaient proposé de traduire le Nouveau
Testament, mais en 1657 seulement eurent lieu à Vaumurier les conférences qui
donnèrent naissance au Nouveau Testament dit de Mons, publié dix ans plus tard. Ces
conférences étaient présidées par le grand Arnauld, que la Sorbonne avait exclu de son
sein l’année précédente. Pascal y assistait, et son opinion fut prépondérante pour fixer
le genre de style qui devait être adopté pour la traduction. La plupart des solitaires de
Port-Royal, y compris Pascal, collaborèrent à ce travail. Les principaux traducteurs
furent, d’après une note manuscrite de Jean Racine, Isaac Lemaistre, son frère Antoine,
Arnauld, Nicole, et le duc de Luynes. La part principale revient aux deux premiers, les
deux descendants des huguenots, à Antoine Lemaistre, qui traduisit les quatre
Évangiles et l’Apocalypse, point de départ de l’oeuvre de son frère, et surtout à Isaac
Lemaistre, dit de Sacy.
Ces cinq savants s’assemblaient pour travailler ensemble. «M. de Sacy, raconte Jean
Racine, faisait le canevas, et il ne le remportait presque jamais comme il l’avait fait,
mais il avait lui-même la plus grande part aux changements, étant assez fertile en
expressions. M. Arnauld était presque toujours celui qui déterminait le sens. M. Nicole
avait toujours devant lui saint Chrysostome et de Bèze, ce dernier afin de l’éviter».
Voilà, pour finir, un détail piquant. On reconnaissait sans doute l’exactitude de la
version protestante, mais on tenait à en modifier les expressions, pour ménager les
oreilles catholiques.
Si ce n’avait été que cela ! Mais malheureusement, par respect pour l’autorité de
l’Église, on subissait le joug de la Vulgate. De là quelques altérations de texte sur
lesquelles nous reviendrons.
Qui sait si ce ne fut point parce que le nom de Lemaistre, trop huguenot, risquait
d’impressionner désagréablement les catholiques, qu’Isaac Lemaistre adopta celui de
Sacy? Sacy n’est que le nom d’Isaac retourné, avec transposition du c et de l’s pour
faciliter la prononciation.
Les religieuses de Port-Royal prirent un intérêt extraordinaire à cette traduction des
Saintes Écritures. Elles y collaborèrent même, et cela d’une manière probablement
unique dans l’histoire des traductions de la Bible, en l’arrosant de leurs prières. Elles
prièrent, et même «prièrent sans cesse» pour les traducteurs. Elles s’organisèrent en
groupes, et comme des sentinelles qui se relèvent, les groupes se relayaient pour prier.
Quand un groupe avait fini, un autre venait immédiatement le remplacer. À genoux,
elles offraient ainsi à Dieu des prières ferventes et continuelles, le suppliant de faire
243
descendre sur les traducteurs de sa Parole l’esprit de sagesse, de lumière et
d’intelligence, afin qu’il ne pût sortir de leurs plumes qu’une sainte et pure traduction
du volume inspiré, image fidèle du texte original.
La persécution contre Port-Royal recommença en 1660, et les traducteurs furent
obligés de se disperser. Le travail ne put être repris qu’en 1666, et il le fut, dit un
auteur, «à la sollicitation de diverses personnes d’un fort grand mérite, dans l’Église et
dans l’État». Il fallut prendre des précautions et travailler en cachette. On revit d’abord
les quatre Évangiles chez un ami, puis la duchesse de Longueville donna, dans son
hôtel, asile aux traducteurs. La révision s’acheva chez elle. On avait fixé le 13 mai
1666 pour revoir, en dernier lieu, la préface préparée par de Sacy. Ce jour-là, de grand
matin, de Sacy, acompagné de son disciple Fontaine, prit le chemin de l’hôtel de
Longueville. Il avait dans la poche le manuscrit de sa préface. Avec quelle joie il
voyait luire le jour où on allait achever la laborieuse entreprise ! La Bastille était sur
leur chemin. Devant la forteresse, le maître et le disciple s’apitoyèrent sur le sort du
pauvre Levreux, libraire de Port-Royal, qu’on y avait enfermé. Tout à coup, ils
entendirent une voix qui criait derrrière eux: «C’est assez, messieurs, c’est assez !» et
au même moment ils se virent arrêter par le personnage qui avait prononcé ces mots,
un commissaire civil, instrument des jésuites, qui avaient obtenu contre eux un décret
d’emprisonnement.
Un instant après, de Sacy, dépouillé de son manuscrit, était enfermé à la Bastille, ainsi
que Fontaine. Devinerait-on quel fut à ce moment le plus grand chagrin de de Sacy?
Ce fut de n’avoir pas emporté ce jour là son Saint-Paul. Depuis deux ans qu’il
s’attendait toujours à être saisi, les épîtres de Paul ne le quittaient pas. Il les avait fait
relier tout exprès. «Qu’on fasse de moi ce qu’on voudra, disait-il; quelque part qu’on
me mette, pourvu que j’aie avec moi mon Saint-Paul, je ne crains rien». Et justement,
ce jour-là, il ne l’avait pas ! Il se consola toutefois au moyen d’une Bible latine qui lui
fut accordée (*).
(*) Tout ceci d’après Sainte-Beuve, dans Port-Royal.
L’idée lui vint alors de mettre ses loisirs forcés à profit pour traduire l’Ancien
Testament. La Bastille devint la Wartbourg de de Sacy, avec cette différence qu’à la
Wartbourg Luther traduisit le Nouveau Testament, tandis qu’à la Bastille de Sacy
traduisit l’Ancien. Autre différence : Luther traduisait sur le grec, de Sacy traduisait sur
le latin de la Vulgate. Cette traduction l’occupa pendant toute sa captivité. Il l’acheva la
veille même de son élargissement, le 1er novembre 1668.
«Que je suis heureux d’être ici, disait-il dans sa captivité. Dieu me montre qu’il désire
que j’y sois. Les barrières qu’on a posées aux avenues de ma chambre sont pour
empêcher de venir à moi le monde qui me dissiperait, plutôt que pour m’empêcher de
244
le voir, moi qui ne le cherche point». Il se regardait dans cette forteresse comme dans
une haute tour de Sion, pour y être l’humble interprète des choses de Sion. «Toute sa
vie est dans la prière et dans la lecture», écrivait son ami Fontaine, qui avait obtenu la
faveur de partager sa chambre. Chose remarquable, Isaac de Sacy fit cette traduction
de la Bible dans le donjon même où son père, martyr huguenot, avait lu la Bible tant
de fois.
Pendant que de Sacy était à la Bastille, les Jansénistes firent imprimer leur Nouveau
Testament à Amsterdam, car on leur en refusait l’autorisation en France. Il portait le
nom d’un libraire de Mons, Migeot, et était revêtu des approbations de l’archevêque de
Cambrai, de l’évêque de Namur, d’un privilège de Charles II, roi d’Espagne, et d’une
approbation de l’Université de Louvain, propre à désarmer la Sorbonne, à cause de la
considération où celle-ci tenait cette Université. Néanmoins la Sorbonne fit campagne
contre la nouvelle traduction, mais Arnauld défendit triomphalement, dans ses
Réponses magistrales, l’oeuvre de Port-Royal. Bossuet consentit même à prendre part à
une révision de l’oeuvre, et il eut à cet effet des conférences à l’hôtel Longueville avec
MM. de Port-Royal, qui acceptaient ses avis. Mais cette révision ne fut pas achevée.
Ce Nouveau Testament fut favorablement accueilli par tous. «Ce fut, dit Sainte-Beuve,
non seulement chez les personnes de piété, mais dans le monde et auprès des dames un
prodigieux succès». Dès 1667, il s’en débita cinq mille exemplaires dans l’espace de
quelques mois. Il y en eut cinq éditions cette même année, et quatre l’année suivante.
En 1683, il s’en était vendu 40.000 exemplaires. Louis XIV, nous l’avons vu, en fit
imprimer à lui seul 20.000 exemplaires.
Cette traduction a été imprimée en toutes manières, dit le Dr Mallet, éditeur des
oeuvres d’Arnauld, en bons caractères pour les riches, en caractères très communs pour
les pauvres; avec des notes pour les savants, sans notes pour le simple peuple; en petit
papier pour être portée plus facilement, en plus grand pour être gardée dans les
bibliothèques; en français seulement pour ceux qui n’entendent que cette langue, et
avec le grec et le latin, pour ceux qui sont capables de confronter les textes. Enfin je ne
sais s’il y a aucune province du royaume où elle n’ait été imprimée pour être ainsi
répandue partout.
Il y eut mieux encore. Dès que la traduction fut prête, les jansénistes, vraie Société
biblique avant la lettre, envoyèrent de Paris un grand nombre de colporteurs chargés de
la vendre au prix de revient, et même, dans certaines circonstances, à des prix réduits,
et ils couvrirent la dépense par des dons volontaires.
Quant à l’Ancien Testament de de Sacy, les ennemis de la Parole de Dieu, effrayés du
succès du Nouveau, firent ce qu’ils purent pour en empêcher la publication. De Sacy,
selon la vieille tradition romaine, se vit imposer comme condition, pour publier soit
245
Ancien Testament, d’y ajouter des explications. Ce fut un retard de plus de vingt
années. Commencée en 1672, l’impression de la Bible annotée de de Sacy ne fut
terminée qu’en 1696, c’est-à-dire douze ans après sa mort, survenue en 1684. De Sacy
put cependant achever les explications de l’Ancien Testament. Cette obligation
d’expliquer le texte, tout en retardant la publication de l’oeuvre, eut ce bon résultat
d’obliger de Sacy à réviser minutieusement sa traduction, et ainsi, en définitive,
l’ennemi servit la cause de la Parole de Dieu au lieu de lui nuire (*).
(*) L’édition de 1699 compte 32 volumes, de 8 à 90 pages chacun, dont le
commentaire remplit les trois quarts.
L’édition de 1701 est revêtue des approbations de l’abbé Courtier, théologal de Paris,
de quatre docteurs en théologie de la Faculté de Paris, et du Cardinal de Noailles,
archevêque de Paris.
Après tout ce qui précède, on voit que M. Petavel n’a rien exagéré en disant que «la
version de de Sacy fut pour la France un instrument d’évangélisation dont on
calculerait difficilement la salutaire influence». «Combien la refonte opérée par Port-
Royal, dit le même auteur, a élargi le cercle des lecteurs du saint Livre en France ! Ce
fut après s’être nourri de la traduction de de Sacy que Racine composa les deux chefsd’oeuvres
de notre langue, Esther, en 1689, et Athalie, en 1691».
Sainte-Beuve a fait remarquer «l’admirable convenance de toute cette vie de M. de
Sacy avec sa mission singulière d’interprète des Écritures. Il était constamment occupé
dans sa pensée à se rendre digne de cet emploi, à se purifier les mains et à se châtier le
coeur, le plus chaste des coeurs. Toutefois, il continua jusqu’à la fin à s’en croire
indigne».
En racontant précédemment la vie d’autres traducteurs de l’Écriture, Olivétan, Martin,
Ostervald, nous avons été frappés de l’humilité qui les caractérisait. Et maintenant
voici que de Sacy, à son tour, nous frappe par son humilité. Ne serait-ce pas que Dieu
n’élève que ceux qui s’abaissent, et ne confie les grandes tâches qu’aux humbles? Ne
serait-ce pas aussi que, plus que toute autre chose, le contact intime et prolongé avec la
Parole de Dieu met l’homme dans le vrai, lui fait sentir la grandeur de Dieu et son
propre néant ?
18.2 Caractéristique
246
La valeur littéraire de cette version est très grande (*). Elle est bien plus française que
nos anciennes versions protestantes. Nous ne citerons qu’un exemple : Ésaïe viii, 22,
23.
(*) M. Eugène LEDRAIN, dans la Préface de la Bible, traduction nouvelle, caractérise
ainsi le style de de Sacy : Quelle bonne et ferme langue française! Celle que l’on savait
parler à Port-Royal et qui indique la bonne santé de l’esprit.
Martin et Ostervald
De Sacy
(Différences insignifiantes)
Il ne verra que détresse et ténèbres et une angoisse effrayante et il sera enfoncé dans
l’obscurité, car il n’y a point eu d’obscurité épaisse pour celle qui a été affligée, au
temps que le premier se déchargea légèrement vers le pays de Zabulon et que le
dernier s’appesantit sur le chemin de la mer, au deçà du Jourdain, dans la Galilée des
Gentils.
Et ils ne verront partout qu’affliction, ténèbres, abattement, serrement de coeur, et une
nuit sombre qui les persécutera, sans qu’ils puissent s’échapper de cet abîme de maux.
Le Seigneur a d’abord frappé légèrement la terre de Zabulon et la terre de Nephtali, et
à la fin sa main s’est appesantie sur la Galilée des nations qui est le long de la mer, au
delà du Jourdain
Martin qui publia sa version en 1707, et Ostervald, qui publia la sienne en 1744, ne
paraissent avoir beaucoup profité de celle de de Sacy, parue, pour le Nouveau
Testament, en 1667, et pour la Bible entière en 1696!
De Sacy se demandait si sa traduction n’était pas trop littéraire. L’année de sa mort, il
eut, avec son ami Fontaine, une conversation où il fit preuve de scrupules qu’on peut
trouver excessifs, mais qui l’honorent singulièrement, et dont il y a à apprendre.
247
Que sais-je, lui dit-il, si je n’ai rien fait contre les desseins de Dieu? J’ai tâché d’ôter de
l’Écriture Sainte l’obscurité et la rudesse, et Dieu jusqu’ici a voulu que sa Parole fût
enveloppée d’obscurités. N’ai-je donc pas sujet de craindre que ce ne soit résister aux
desseins du Saint-Esprit que de donner, comme j’ai tâché de le faire, une version claire
et peut-être assez exacte par rapport à la pureté du langage? Je sais bien que je n’ai
affecté ni les agréments ni les curiosités qu’on aime dans le monde, et qu’on pourrait
rechercher dans l’Académie française. Dieu m’est témoin combien ces ajustements
m’ont toujours été en horreur; mais je ne puis me dissimuler à moi-même que j’ai tâché
de rendre le langage de l’Écriture clair, pur et conforme aux règles de la grammaire, et
qui peut m’assurer que ce ne soit pas là une méthode différente de celle qu’il a plu au
Saint-Esprit de choisir? Je vois dans l’Écriture que le feu qui ne venait pas du
sanctuaire était profane et étranger, quoiqu’il pût être plus clair et plus beau que celui
du sanctuaire. Il ne faut pas se tromper dans cette belle pensée d’édifier les âmes. Il y a
grande différence entre contenter et édifier. Il est certain que l’on contente les hommes
en leur parlant avec quelque élégance, mais on ne les édifie pas toujours en cette
manière.
Il est vraiment remarquable de voir Bossuet, le grand maitre de la parole, faire à
propos du Nouveau Testament de Mons des réflexions semblables. Il n’y trouvait qu’un
défaut essentiel, un «tour trop recherché, trop d’industrie de paroles, une affectation de
politesse et d’agrément que le Saint-Esprit a dédaignée dans l’original».
Les auteurs sacrés ne se préoccupent que de la vérité, jamais de l’effet. Ils n’ont voulu
que «le royaume de Dieu», et la beauté littéraire leur a été donnée «par-dessus».
Traducteurs, écrivains, prédicateurs, témoins de la vérité sous une forme quelconque,
nous ferons bien de les imiter, de rechercher la démonstration de l’Esprit plus que la
sagesse du langage.
Malheureusement cette version a été faite sur la Vulgate, et elle en reproduit certaines
erreurs. De Sacy suivit la Vulgate parce qu’elle était, dit-il, «plus en usage dans
l’Église», sans doute aussi parce que c’était la version ecclésiastique, et qu’il croyait à
l’autorité de l’Église. Il ne faudrait pourtant pas, comme on l’a fait, parler de servilité
vis-à-vis de la Vulgate. De Sacy et ses collaborateurs savaient fort bien que la décision
du concile de Trente ne proscrivait pas le recours aux textes originaux (*), et ils ne se
firent pas faute d’y recourir, au moins pour le Nouveau Testament. Tout ce qui est dans
la Vulgate et non dans le grec, est mis entre crochets, avec un V (Vulgate). Tout ce qui
est dans le grec et non dans la Vulgate est ajouté dans le texte entre crochets avec un G
(grec). Là où la traduction de la Vulgate diffère du grec, la traduction du grec est
généralement mise en marge, quelquefois dans le texte. Dans ces derniers cas le texte
de la Vulgate est mis en marge. Le titre des premières éditions porte : Traduit en
français selon l’édition Vulgate avec les différences du grec. Cette indépendance est
remarquable. Néanmoins quelques erreurs de la Vulgate ont été conservées dans la
248
traduction. Voici toutes celles qu’on a relevées, à tort ou à raison (nous les discuterons
plus tard), soit dans l’Ancien, soit dans le Nouveau Testament.
(*) Voir, dans le fragment l’Église romaine et la Bible, le paragraphe IV : La Vulgate
intangible?
1. Genèse 3, 15. Je mettrai inimitié entre toi et la femme, entre sa race et la tienne. Elle
te brisera la tête.
Elle, c’est la femme, tandis que le pronom, dans l’hébreu, se rapporte à la semence.
Dans la femme, on peut voir la Vierge Marie.
2. Genèse 42, 6, etc. Ses frères l’ayant donc adoré.
3. Exode 20, 5. Vous ne leur rendrez point le souverain culte. Souverain est une
addition qui semble légitimer la distinction entre le culte d’adoration (latrie) dû à Dieu,
et le culte de respect (dulie ou hyperdulie) qu’on peut rendre à certaines créatures.
4. Psaume 98, 5. Adorez l’escabeau de ses pieds.
5. Job 5, 1. Adressez-vous à quelqu’un des saints.
6. Daniel 4, 27. Rachetez vos péchés par des aumônes, et vos iniquités par des oeuvres
de miséricorde envers les pauvres.
7. Matthieu 1, 25. Et il ne l’avait point connue quand elle enfanta son fils premier-né.
Au lieu de : Il ne la connut point jusqu’à ce qu’elle enfantât.
8. Matthieu 3, 2; 4, 17, etc. Faites pénitence.
9. Luc 1, 28. Je vous salue, ô pleine de grâce.
10. Actes 11, 30; 15, 4; Timothée 4, 14, etc., prêtre, au lieu de ancien.
11. 1 Corinthiens 7, 37. Celui qui… juge… qu’il doit conserver sa fille vierge, fait une
bonne oeuvre.
12. Éphésiens 5, 32 (À propos du mariage) Ce sacrement.
13. 2 Corinthiens 11, 10. Ce que vous accordez par indulgence.
249
14. Colossiens 2, 18. Culte superstitieux des anges.
Donc un culte non superstitieux des anges pourrait être permis.
15. 1 Timothée 3, 2. Il faut que l’évêque n’ait épousé qu’une seule femme. De même
Tite 1, 6 : Choisissant celui qui n’aura épousé qu’une femme.
16. Philémon, 22. Par le mérite de vos prières.
17. Hébreux 11, 21. Il s’inclina profondément devant le bâton de commandement que
portait son fils.
18. 1 Pierre 1, 9. Le salut de vos âmes, la fin et le prix de votre foi.
Prix introduit l’idée de mérite.
19. 1 Pierre 3, 19. Aux esprits qui étaient retenus en prison. Retenus favorise la
doctrine du purgatoire.
20. Jude 3. La foi qui a été une fois laissée par tradition aux saints. Inutile d’ajouter
que la version de de Sacy contient les Apocryphes (*).
(*) Disons un mot du commentaire (édition de 1699).
Il y a dans ce commentaire des choses excellentes. Ainsi, à propos d’ «oeil pour oeil,
dent pour dent», de Sacy, citant saint Augustin, fait remarquer que cette disposition
était destinée non à allumer la colère de l’homme, mais à l’éteindre, car l’homme à qui
son adversaire crève un oeil se vengera, si on le laisse faire, en lui ôtant la vie
(Combien, encore aujourd’hui, surtout aujourd’hui, qui veulent voir dans cette
disposition juridique destinée à contenir la vengeance, une excitation à la vengeance!)
Ailleurs, par contre, l’interprétation de de Sacy (ou de ses continuateurs) est
déconcertante. À propos de Genèse 12, 11-13, il rappelle que plusieurs ont blâmé
Abraham d’avoir voulu sauver sa vie par un mensonge en faisant passer Sara pour sa
soeur. Voici comment il justifie le patriarche.
«Ce saint docteur (saint Augustin), répond très solidement qu’on ne doit pas accuser un
si grand homme d’avoir blessé la vérité en cette occasion, où il a parlé au contraire très
sincèrement. Car il n’a pas nié que Sara fût sa femme à ceux qui lui auraient demandé
si elle ne l’était pas, ce qui aurait été un mensonge. Mais des personnes qui ne
connaissaient ni lui ni Sara lui demandant qui elle était, il leur répond qu’elle était sa
soeur, ce qui était très vrai, comme Abraham le soutient dans la suite. Et ainsi, ajoute
ce père, il n’a rien dit de faux, quoi qu’il n’ait pas dit une chose qui était vraie».
250
Plus loin : «L’homme ne doit jamais tenter Dieu, et s’il se trouve en même temps
exposé à deux périls dont il puisse éviter l’un par un moyen humain et dont l’autre lui
soit entièrement inévitable, il doit se délivrer lui-même du premier, et remettre à Dieu
le soin de le tirer du second. C’est ce qui est arrivé à Abraham en cette rencontre. Il
devait craindre en même temps la perte et de sa vie et de l’honneur de sa femme. Il
sauva sa vie, en disant ce qui était vrai, que Sara était sa soeur, c’est-à-dire sa nièce,
selon l’expression ordinaire de la langue hébraïque, et il remet à Dieu le soin de tirer
du péril l’honneur de sa femme.
Voici un passage curieux sur Genèse 2, 18
Il est donc certain que la femme est proprement aide à l’égard de l’homme afin qu’il
devienne père et qu’il en puisse naître des enfants. C’est pourquoi comme cette raison
qui a eu encore lieu dans la loi ancienne, où Dieu voulait multiplier la race d’un peuple
qu’il avait choisi, et d’où le Messie devait naître, n’a plus aucun lieu en la loi nouvelle,
il est bon au contraire selon saint Paul que l’homme soit seul et qu’il fuie la société des
femmes, comme les femmes celle des hommes, afin que les uns et les autres
embrassent une vie toute pure qui apprend aux hommes, selon l’Évangile, à imiter dans
un corps mortel l’état de ces esprits si sublimes qui n’ont point de corps, et qui est
comme une anticipation de la vie du ciel.
Il semble qu’on n’ait pas souvent réédité ce commentaire. Après la lecture de ces notes,
on est tenté de dire : Heureusement! Il faut se rappeler, pour être juste, que de Sacy (si
toutefois ces notes sont de lui et non de ses continuateurs) n’a pas été le seul à essayer
d’expurger la Bible. Ces tentatives, qu’on retrouve chez Martin, chez Ostervald, et chez
d’autres, ont toujours été malheureuses.
Comment concilier ces erreurs avec la piété du traducteur, avec les prières ardentes des
religieuses de Port-Royal, qui demandaient à Dieu de faire descendre son Esprit sur les
traducteurs, pour les préserver d’erreur?
Nous pourrions répondre à cette question par une autre question : Comment les
anciens traducteurs protestants, dont la sincérité, l’amour ardent et même héroïque
pour la vérité, est hors de doute, et qui ont certainement eux aussi, prié pour que leurs
traductions fussent fidèles, ont-ils pu traduire inexactement certains passages? On a
signalé vingt-six de ces inexactitudes protestantes (*). Ou bien l’on pourrait demander :
Comment Calvin, disciple de la Bible, a-t-il pu faire condamner Servet à mort pour
hérésie? Mais une question n’est pas une réponse. Voici comment nous répondrions.
(*) Voir le fragment: Inexactitudes protestantes dans la traduction du Nouveau
Testament.
251
La marche de la vérité dans l’histoire est lente. Tout homme subit étrangement
l’influence de son milieu. Les siècles passés pèsent sur nous lourdement. Et Dieu
respecte la liberté de l’homme. Dieu tolère beaucoup d’erreurs, beaucoup d’abus,
comme sous l’ancienne alliance, «à cause de la dureté» et aussi à cause de la paresse
«des coeurs». Il laisse l’homme faire des expériences, souvent humiliantes,
douloureuses, parce qu’il veut que l’homme conquière la vérité par lui-même, seul
moyen d’arriver à la majorité spirituelle. C’est toujours la vieille question : Pourquoi
Dieu a-t-il permis le péché ?
Les jansénistes, obsédés par l’idée de l’autorité de l’Église (qui les maltraitait bien,
pourtant), ont agi sous l’empire de cette obsession en se soumettant au texte des Livres
saints choisi par l’Église. De même les traducteurs protestants, obsédés par l’idée de la
prédestination, du salut gratuit, ont parfois fait fléchir ou forcé la traduction dans le
sens de leur dogmatique, avec cette circonstance aggravante, dans leur cas, qu’ils
traduisaient sur l’original, tandis que de Sacy, qui commettait l’erreur de traduire sur la
Vulgate, ne commettait pas celle de faire fléchir le sens du texte qu’il traduisait.
18.3 Pouvons-nous répandre cette version?
On a contesté aux chrétiens évangéliques, et même très vivement, le droit de répandre
la version de Sacy parmi les catholiques romains. Cette question nous laisse assez
calmes, aujourd’hui, mais, dans la génération qui a précédé la nôtre, elle a passionné
les esprits. D’ardentes controverses ont eu lieu à ce sujet, soit en France, soit en
Angleterre. Répandre cette version, a-t-on dit, c’est répandre une Bible qui enseigne les
erreurs romaines, une Bible qui n’est pas la parole de Dieu.
La Société biblique britannique n’a pas été de cet avis. En dépit des reproches amers
qu’on lui adresse encore (hors de France), elle répand de Sacy, et nous croyons qu’elle
a raison. Voici pourquoi:
1° D’abord, dans certains de ces passages, la traduction de Sacy peut se défendre.
Martin, qui n’était pas catholique, a rachète dans Daniel 4, 27. Segond, qu’on ne peut
pas accuser non plus de tendance romaine, traduit ce passage comme de Sacy :
Rachète tes péchés par des bienfaits, et tes iniquités par la compassion envers les
malheureux. Si on traduit «rachète», il est évident qu’il faut entendre ce passage
comme on entend cet autre passage : La justice des hommes droits les délivre (Prov.
11, 6).
Pierre 1, 9, Segond a, lui aussi : Pour prix de votre foi.
252
Le mot adorer employé Genèse 42, 6, et Psaume 98, 5 n’a ici que le sens de : se
prosterner devant. C’est le quatrième sens indiqué pour adorer par Littré, qui cite un
exemple de Montesquieu.
2° Plusieurs de ces erreurs n’enseignent pas ouvertement ou même n’enseignent pas du
tout la doctrine romaine. Dans Elle te brisera la tête, le sens naturel, c’est que la femme
brisera la tête du serpent par sa race. Pour voir là la Vierge, il faut l’y mettre.
Vous ne leur rendrez point le souverain culte. Le lecteur conclura-t-il forcément qu’on
puisse leur en rendre un autre, alors qu’il lit dans ce qui précède immédiatement : Vous
ne les adorerez point, et, dans le passage parallèle, Deutéronome 5, 9 : Vous ne les
adorerez et ne les servirez point?
Job 5, 1 . Adressez-vous à quelqu’un des saints peut être entendu dans un sens
ironique.
Matthieu 1, 25, l’expression premier-né détruit tout l’effet de l’atténuation de la
première partie du verset.
Le retenus de Pierre 3, 19, n’enseigne pas la doctrine du purgatoire. Ici aussi, pour voir
le purgatoire, il faut l’y mettre.
Matthieu 3, 2, etc. La pénitence, d’après l’enseignement de l’Église romaine (*), c’est
tout d’abord «la contrition ou la douleur des péchés qu’on a commis, avec la résolution
de s’amender et de satisfaire à la justice divine». Littré donne comme premier sens du
mot: «retour du pécheur à Dieu, avec une ferme résolution de ne plus pécher à
l’avenir». Subsidiairement, la pénitence, selon l’enseignement de l’Église, c’est «l’acte
de pénitence, la peine, volontaire ou infligée, pour l’expiation du péché, peine qui fait
partie de la pénitence». C’est le troisième sens qu’indique Littré : «Tout ce que le prêtre
impose en expiation des péchés». On peut regretter cette expression, qui prête à un
double sens, mais on ne peut pas dire qu’elle soit une altération du texte et qu’elle
restreigne la repentance à l’acte extérieur. Ce n’est pas ainsi que peuvent l’entendre
ceux qui connaissent le véritable enseignement de l’Église. Ce qui le prouve, ce sont
les lignes suivantes, écrites à propos de Matthieu 3, 2, par le P. Quesnel dans ses
admirables Réflexions morales sur le Nouveau Testament (1687)
(*) Nous tenons les renseignements qui suivent d’un prêtre actuellement en exercice
dans l’Église romaine. Ils nous ont été confirmés par un autre frère, naguère laïque
pieux dans la même Église.
La pénitence est la vraie préparation au règne de Dieu. La pénitence doit commencer
par ôter les empêchements du salut pour aller droit à Dieu. La pénitence n’est pas
253
l’affaire d’un moment, puisque c’est une préparation pour être réconcilié avec Dieu; ni
cette pénitence n’est pas simplement des pensées ou des paroles, puisque c’est dans la
volonté qu’est la voie de Dieu; ni cette voie facile à préparer, puisqu’elle consiste à
faire passer le coeur des ténèbres à la lumière…; ni tout cela l’ouvrage de l’homme,
puisque c’est au Seigneur de préparer la volonté.
Le terme bonne oeuvre, dans 1 Corinthiens 7, 37, n’implique pas l’idée d’oeuvre
méritoire.
Le terme culte superstitieux des anges (Colossiens 2, 18) n’implique pas que le culte
non superstitieux soit permis.
À propos de la tradition par laquelle la foi a été laissée aux saints (Jude, 3), on peut se
demander comment elle aurait pu leur être laissée autrement. Cette tradition est
évidemment la tradition apostolique.
Il s’inclina devant le bâton de commandement (Hébreux 11, 21, traduction absurde,
mais conforme au texte tel que l’ont lu les Septante) s’entend évidemment comme un
hommage à l’autorité de Joseph, et non comme une légitimation du culte des images,
très éloignée assurément de la pensée des Septante.
Restent, sur vingt soi-disant altérations relevées, six expressions (Pleine de grâce, Luc
1, 28. — Prêtre, Actes 11, 30, etc. — Sacrement, Éphésiens 5, 32. — Indulgence, 2
Corinthiens 2, 10. — Ait épousé, 1 Timothée 3, 2. — Mérite, Philémon, 22) sur
lesquelles peut réellement s’appuyer la doctrine romaine. (D’autres, évidemment,
comme pénitence, bonne oeuvre, ont une saveur romaine. Mais ce n’est pas la même
chose). Les fortes convictions des controversistes protestants nous paraissent les avoir
rendus injustes pour de Sacy.
3° La Bible n’est pas un code, où la portée de chaque article est indépendante du reste.
La Bible est une histoire plusieurs fois séculaire, un organisme imposant, et ce ne sont
pas six altérations qui peuvent la falsifier et étouffer son témoignage. On aura beau
traduire faites pénitence, et prendre cette expression dans le sens de «tout ce que le
prêtre impose», toute la Bible avec ses enseignements, les appels des prophètes, les
confessions du psalmiste, l’histoire de David, la parabole de l’enfant prodigue, les
larmes et la réhabilitation de Pierre, etc., etc., montre qu’on ne vient pas à Dieu par la
pénitence, entendue comme peine ecclésiastique, mais par la repentance. La Bible
corrige elle-même son traducteur.
De même, le rachetez vos péchés par des aumônes, de Daniel 4, 24 (à le supposer mal
traduit, malgré de Sacy, Martin et Segond), fait l’effet d’un petit nuage qui disparait
dans un rayon lumineux intense, le rayon lumineux de tout l’enseignement biblique sur
le salut gratuit, le salut par la foi.
254
Les autres erreurs ne tiennent pas debout non plus devant l’enseignement biblique
constant. C’est le caillou entrainé par le torrent. Une autre comparaison, inspirée par un
souvenir personnel, se présente à notre esprit :
Un jour, un peu d’arsenic était tombé dans le puits d’une maison que nous habitions. La
famille prit peur. N’allait-on pas être empoisonné par l’eau de ce puits? On la fit
analyser. Le résultat fut nul. Et pourtant l’arsenic était bien dans le puits ! Mais il y
était en quantité infinitésimale. La masse d’eau pure neutralisait le poison.
Comparaison n’est pas raison, mais, tout de même, c’est un peu cela avec de Sacy. La
masse historique et organique de vérité que présente cette version neutralise, en fait,
les six inexactitudes de mots qu’elle renferme.
Rome ne s’y trompe pas, et elle n’approuve pas plus la version de Sacy que les versions
protestantes.
Combien d’âmes sont arrivées à la connaissance de la vérité et à la possession du salut
par la lecture de la Vulgate, ou par celle de de Sacy ! C’est la lecture de la Vulgate,
malgré ses quatre mille erreurs, qui a éclairé et affranchi Luther. Ce n’est pas le Maria
gratiâ plena qui l’a empêché de trouver et de comprendre le passage
Le juste vivra par la foi. C’est aussi la lecture de de Sacy qui a amené le P. Chiniquy à
rompre avec Rome, et cette version a été son principal instrument pour l’aider à
affranchir des milliers d’âmes. Combien d’autres parvinrent, par l’usage de cette
version même, à la connaissance de la vérité, qui, à vues humaines, n’y seraient pas
parvenus autrement !
Dans les Bibles de Sacy que répand la Société biblique britannique et étrangère, non
seulement les Apocryphes sont supprimés, mais encore toutes les inexactitudes qui
trahissent l’idée romaine sont corrigées par une note marginale où le sens de l’hébreu
ou du grec se trouve rétabli.
Dans le temps où on se passionnait pour ou contre la version de Sacy, quelqu’un
s’écria, au cours d’une discussion assez vive : «Si seulement nous étions aussi chrétiens
que cette traduction !
19 Chapitre 16 — Versions Israélites
Le PENTATEUQUE, par Samuel Cahen. Texte et traduction. 5 volumes, 1832.
La BIBLE, par Samuel Cahen. Texte, traduction et notes. 13 volumes, 1832 à 1852.
Traduction moyenne. L’auteur a beaucoup puisé dans les traductions allemandes. Les
notes sont le fruit de la collaboration de divers auteurs et sont mentionnées avec éloge
255
par Wünsche dans son ouvrage sur la littérature juive depuis la fermeture du canon
(Berlin, 1897).
Le PENTATEUQUE, par Frédéric Lévy, professeur de langues. Texte, traduction,
notes. 5 volumes. Metz, 1855.
Traduction sans valeur, de l’aveu de tous les hébraïsants israélites.
BIBLE POUR LA FAMILLE, publiée par la Société israélite pour la propagation des
livres religieux et moraux. In-12. Paris, 1858 (Traduction empruntée à la Bible de
Cahen).
Les PSAUMES, traduction nouvelle par Ben-Baruch Créange, M. Lévy, 1858.
Le PENTATEUQUE, par Lazard Wogue, grand rabbin. Texte, traduction, notes, avec
les Haphtaroth (péricopes) des prophètes. 5 volumes. Paris, 1869.
Tout à fait supérieur comme traduction, mais les notes sont sans valeur scientifique.
Le PENTATELQUE, par Weil. 5 volumes. Paris, 1890.
TRADUCTION LITTÉRALE ET JUXTALINÉAIRE DES PSAUMES précédée d’une
grammaire hébraïque et du dictionnaire des racines, par Benjamin Mossé. Avignon.
1884.
La BIBLE (*), traduite du texte original par les membres du Rabbinat français, sous la
direction de M. Zadoc Kahn, grand rabbin de France.
Tome I. Pentateuque, premiers prophètes. 1900. Tome II, Hagiographes et derniers
prophètes. 1905. Durlacher. Paris.
Nous apprécions plus loin cette traduction.
(*) On est surpris de voir ce terme, la Bible, pris dans un sens si nouveau. Le mot
Bible, création de la langue chrétienne, désigne historiquement les livres de l’Ancien et
du Nouveau Testament. Les éditeurs s’en sont rendu compte, puisque dans la préface
ils appellent cette traduction de la Bible une traduction de la Bible hébraïque. Ce terme
était à conserver dans le titre, qui reste dans les mémoires. La «Bible hébraïque» n’est
pas «la Bible».
La BIBLE DE LA JEUNESSE, traduction abrégée, par le Rabbinat français. 2
volumes. 1899. Durlacher, Paris.
256
Le LIVRE D’ESTHER, traduction par Zadoc Kahn. Avec quatre gravures. Même
traduction que dans la Bible du Rabbinat français. Durlacher.
Le LIVRE DES PSAUMES. Traduction par Zadoc Kahn, grand rabbin. Même
traduction que dans la Bible du Rabbinat français. Durlacher.
La BIBLE, pages choisies, par S. Karppe, professeur au Lycée Henri IV. Paris,
Durlacher. Traduction prise de droite et de gauche.
À TRAVERS LES MOISSONS, (Extraits de l’Ancien Testament), par Mme Brandon-
Salvador. 1903. Durlacher.
Plaquette de 40 pages, extraits de l’Ancien Testament, du Talmud, des poètes et
moralistes du moyen âge.
Ces extraits sont empruntés aux diverses traductions israélites.
Nous nous arrêterons sur la Bible du Rabbinat français, la plus récente traduction
originale de l’Ancien Testament.
Une traduction de l’Ancien Testament faite par des Israélites ne peut qu’avoir une
grande valeur. Les savants auxquels nous devons cette traduction sentent l’hébreu non
comme une langue apprise à coups de dictionnaire, mais comme une langue que l’on a
apprise tout jeune et qui fait partie de vous-même. On le voit à l’énergie, la saveur, qui
caractérise cette version et qui manque généralement dans les nôtres. Ici, l’envergure
(on serait tenté de dire l’infini) de l’hébreu subsiste. Voici quelques exemples :
Une terre ruisselante de lait et de miel (Ex. 3, 8). Ruisseler remplace toujours notre
couler, dérouler.
Puissions-nous nous délecter de la beauté de ta maison, de la sainteté de ton palais!
(Ps. 65, 5).
Que les justes se réjouissent, jubilent devant Dieu, et s’abandonnent à des transports de
joie… Exaltez Celui qui chevauche dans les hauteurs célestes (Ps. 68, 4, 5).
Mettez votre confiance en Dieu, toujours et toujours, car en l’Éternel vous avez un roc
immuable (Ésaïe 26, 4).
Cieux, là-haut, épanchez-vous, et vous, nuées, laissez ruisseler la justice! Que la terre
s’entr’ouvre pour faire tout ensemble fleurir le salut et germer la vertu! (Ésaïe, 45, 8).
257
Ces citations montrent que cette traduction est vraiment française. Elle brille par le
mot propre, précis, nerveux, comme par le style coulant. Voici le commencement des
Proverbes :
Proverbes de Salomon… [Grâce à eux], on apprend à connaître la sagesse et la morale,
à goûter le langage de la raison, à accueillir les leçons du bon sens, la vertu, la justice
et la droiture. Ils donnent de la sagacité aux simples, au jeune homme de l’expérience
et de la réflexion. En les entendant, le sage enrichira son savoir et l’homme avisé
acquerra de l’habileté. On saisira mieux paraboles et sentences, les paroles des sages et
leurs piquants aphorismes. La crainte de l’Éternel est le principe de la connaissance;
sagesse et morale excitent le dédain des sots.
On voit comment cette traduction renouvelle le texte, lui donne de la fraîcheur, nous
fait sortir de l’ornière de nos traductions. Tout l’Ancien Testament est traduit ainsi.
Parfois la traduction est d’une familiarité qui étonne et détonne. Nous sommes
habitués, en fait de versions bibliques, à un style plus soutenu, plus noble. Mais même
dans les passages ainsi traduits, cette traduction est des plus utiles, car l’expression qui
surprend est généralement (pas toujours) d’une exactitude qui ne laisse rien à désirer.
Adam produisit un être à son image (Gen. 5, 3).
Prenez dans le pays d’Égypte, des voitures, pour vos enfants et pour vos femmes (Gen.
45, 19). Ces voitures sont bien modernes!
Je suis l’être invariable (Ex. 3, 14).
Tu as pour refuge le Dieu primordial (Deut. 33, 27).
Ils disent : «Dieu l’a délaissé, courez-lui sus, empoignez-le…» (Ps. 71, 11).
À qui donc compareriez-vous Dieu, et quelle image lui donneriez-vous comme
pendant? (Ésaïe 40, 18).
Il redonne la vigueur au courbaturé (Ésaïe 40, 29).
258
C’est une triste besogne que Dieu a offerte aux fils d’Adam pour s’en tracasser (Ecclés.
1, 13).
Malheureux pays, si les grands font ripaille dès le matin (Ecclés. 10, 16).
Cette familiarité affaiblit certains passages. Ainsi :
Adieu peines et soupirs (Ésaie 35, 10).
Notre traduction : la douleur et les gémissements s’enfuiront, est bien plus belle en
même temps que plus exacte. Elle aurait pour elle, comme style, l’autorité d’Alfred de
Musset qui a dit (rapprochement d’autant plus remarquable que ce n’était probablement
pas chez lui une citation):
Tu verras, au bruit de nos chants,
S’enfuir le doute et le blasphème…
Voici un passage qui nous parait bien affaibli, bien délayé :
Hénoc se conduisait selon Dieu, lorsqu’il disparut, Dieu l’ayant retiré du monde.
Parfois la traduction prête à des critiques qui ne sont pas d’ordre littéraire.
Le fameux passage Ésaïe 7, 13, est, selon nous, traduit inexactement :
Voici la jeune femme est devenue enceinte (*).
(*) Même un de Wette, qui n’était pas retenu par le respect de la tradition, traduit la
vierge (die Jungfrau).
Ésaïe 53, 8, nous lisons :
…Les coups qui le frappaient avaient pour cause les péchés des peuples.
259
Au lieu de : de mon peuple. Pour arriver à ce sens, le texte hébreu a dû être modifié.
Par contre, la traduction de Genèse 49, 10 est très belle :
Jusqu’à l’avènement du Pacifique (Schiloh), auquel obéiront les peuples.
On se demande pourquoi Jéhovah est traduit tantôt par Éternel, tantôt par Seigneur.
Un des mérites de cette traduction, ce sont ses notes. Plusieurs sont explicatives.
Plusieurs indiquent les modifications apportées au mot hébreu (un changement
insignifiant suffit pour donner un sens naturel, et aucun traducteur ne recule devant ces
changements. Seulement, dans nos versions ils ne sont pas indiqués). Plusieurs, quand
le texte est obscur, ou douteux, intraduisible d’une façon sûre et satisfaisante, en
avertissent le lecteur. Ainsi averti, on n’usera de ce texte qu’avec circonspection.
Plusieurs indiquent des variantes de sens.
Dans le livre d’Esther, nous retrouvons, au moins en une mesure, une particularité qui
distingue tous les manuscrits et textes hébreux de ce livre. Le livre d’Esther est le livre
de l’Ancien Testament qui a été reproduit le plus souvent sous forme de rouleau
manuscrit. Il en existe des rouleaux de tout format, de toute ornementation, de tout
prix (*). On a fait pour Esther ce qu’on ne fait pour aucun autre livre du canon hébreu.
Pourquoi? Évidemment parce que le sentiment national est flatté par ce livre. Ce
sentiment national s’affirme par un des détails de la copie. Quand on en vient aux
noms des dix fils d’Haman qui ont été pendus, on les copie en très gros caractères, et
on en remplit une page entière. Dans nos Bibles hébraïques, ces noms sont imprimés
en gros caractères, en deux colonnes (Comme ceci prouve que lorsqu’on lit la Bible, on
y trouve ce qu’on y cherche!) Au culte de la Synagogue, le rabbin doit lire ces dix
noms d’un seul trait, sans reprendre haleine.
(*) On peut voir au dépôt de la Société biblique britannique, à Paris, la reproduction de
deux images relatives à l’histoire d’Esther (Assuérus tendant son sceptre à Esther, et
Haman conduisant Mardochée), reproduites, en guise de dessin, par le texte même du
livre d’Esther, qui tient tout entier dans ces deux images et dans l’encadrement.
Dans la Bible du Rabbinat français, ces dix noms sont imprimés avec le même
caractère que le reste du livre, mais en un paragraphe spécial, bien espacé.
260
Nous recommandons à tous les amis de la Bible cette version de l’Ancien Testament.
Elle l’éclairera pour eux d’un jour nouveau. Elle diminuera sensiblement la distance qui
sépare de l’original ceux qui ne savent pas l’hébreu.
Voici, dans cette version, le Cantique de l’arc (2 Samuel 19-27).
«Oh! l’orgueil d’Israël!
Le voilà gisant sur les hauteurs!
Comme ils sont tombés, les vaillants !
Ne l’allez pas dire à Gath,
Ne le publiez pas dans les rues d’Ascalon;
Elles pourraient s’en réjouir, les filles des Philistins.
Elles en triompheraient, les filles des impurs!
Montagnes de Ghelboé,
Plus de rosée, plus de pluie sur vous,
Plus de campagnes riches en offrandes!
Car là fut déshonoré le bouclier des forts,
Le bouclier de Saül, qui plus jamais ne sera oint d’huile!
Devant le sang des blessés.
Devant la graisse des guerriers,
L’arc de Jonathan ne reculait point,
Ni l’épée de Saül ne revenait à vide.
Saül et Jonathan,
261
Chéris et aimables durant leur vie,
N’ont pas été séparés par la mort;
Plus prompts que les aigles,
Plus courageux que les lions!
Filles d’Israël, pleurez Saül,
Qui vous habillait richement de pourpre,
Qui ajoutait des joyaux d’or à votre parure!
Comme ils sont tombés, les vaillants, en plein combat!
Tombé mort, Jonathan, sur tes hauteurs!
Jonathan, mon frère, ta perte m’accable,
Tu m’étais si cher!
Ton affection m’était précieuse
Plus que l’amour des femmes…
Comme ils sont tombés, ces vaillants,
Et perdues, ces armes de guerre !»
20 Chapitre 17 — Nombre des manuscrits Bibliques, des Traductions et des
Éditions de la Bible en France
262
M. S. Berger donne à la fin de son livre La Bible française au moyen âge la liste et la
description de 189 manuscrits de Bibles françaises copiés du douzième au quinzième
siècles, dont 80 Bibles et 36 psautiers. 107 de ces manuscrits sont en France, 90 à
Paris, 17 en province.
C’est au quatorzième siècle que la Bible a été le plus souvent copiée. Pour ce siècle
seulement on compte 87 manuscrits, dont 53 Bibles.
Il ne s’agit ici que de manuscrits français, et ces chiffres ne comprennent pas les
innombrables copies de l’Historia scholastica de Comestor, la Bible populaire du
moyen âge.
On compte, aussi en manuscrits, 6 Bibles provençales ou vaudoises, et 3 Nouveaux
Testaments de la même origine.
On compte 258 manuscrits de la Vulgate, dont 51 Bibles entières. Sur ce nombre, 71,
dont 24 Bibles, sont en France.
Nous donnons dans le tableau (*) ci-après le nombre des éditions des Écritures dont
nous avons pu trouver l’indication, — traductions, révisions ou rééditions, totales ou
partielles, de la Bible en français ou en langues parlées en France, parues après
l’invention de l’imprimerie, c’est-à-dire depuis le Nouveau Testament de Barthélemy
Buyer, paru vers 1474.
(*) Nous avons établi ce tableau d’après l’Extrait du catalogue de la Société biblique
protestante de Paris, le Historical catalogue of printed Bibles, British and Foreign
Bible Society, la Bibliographie des Bibles et des Nouveaux Testaments en langue
française des quinzième et seizième siècles, par W. I. van Eys, et l’Histoire du psautier
des Églises réformées, par Félix Bovet. — Les totaux de la dernière colonne sont ceux
des chiffres contenus dans les colonnes 1 à 13, et répartis sous deux rubriques
spéciales dans les colonnes 14 à 18 et 19 à 21.
Tableau (incomplet) des éditions des Saintes Écritures parues en français depuis
l’invention de l’imprimerie
Abréviations du tableau : TR = Traductions — REV = Révisions — RÉIMP =
Réimpressions
263
Bible
NT
AT
Fragments
Psautier en vers
Totaux d’après la nature des volumes
Totaux d’après la nature du travail
Totaux
TR
REV
RÉIMP
TR
REV
RÉIMP
264
TR
RÉIMP
TR
REV
RÉIMP
TR
RÉIMP
Bible
NT
AT
Fragments
Ps. en vers
TR
REV
RÉIMP
Totaux
265
Publié par des
Protestants
8
24
269
8
21
282
2
3
15
1
47
6
309
266
301
311
5
63
315
39
46
910
995
Catholiques
14
18
134
12
14
138
267
1
5
47
41
101
22
166
164
1
93
123
133
79
335
268
547
Israelites
2
3
4
4
269
5
8
6
7
13
Russes
1
1
270
1
1
1
1
1
2
3
271
En langues ou dialectes parlés en France en dehors du français
1
4
2
19
1
1
6
272
20
24
2
1
27
En patois coloniaux
273
6
2
8
6
2
8
Éditions savantes
274
1
1
19
2
1
1
275
21
21
2
23
Totaux
24
42
404
25
37
421
5
6
276
69
50
95
107
331
470
483
11
214
438
230
129
1257
1616
277
Lorsqu’un traducteur a traduit d’abord le Nouveau Testament, puis l’Ancien, nous
signalons simplement la traduction de la Bible.
Nous comprenons, parmi les réimpressions catholiques, les éditions de la Bible
abrégée du moyen âge et les éditions de la Bible et du Nouveau Testament de Lefèvre
d’Étaples.
Les huit traductions protestantes originales de la Bible sont celles d’Olivétan (1535),
de Castalion (1555), de Diodati (1644), de Lecène (1741), de Lausanne (1839, 1861-
1872), de Darby (1859, 1885), de Reuss (1874-1880), de Segond (1873-1880).
Les huit traductions protestantes du Nouveau Testament sont celles de Leclerc (1703),
Beausobre et Lenfant (1718), Munier(1835), Arnaud (1858), Rilliet (1858), Oltramare
(1872), Bonnet (1846-1855). Stapfer (1889).
Les deux traductions protestantes de l’Ancien Testament sont celles de Perret-Gentil
(1847-1861) et de la Bible annotée (1878-1898).
Les quatorze traductions catholiques de la Bible sont celles de Lefèvre (1530), Corbin
(1643), Sacy (1696), Legros, originale pour une partie seulement (1739-1753), Desoer
(1819), Genoude (1820-1824), Glaire (1861, 1889-1893), Bourassé et Janvier (1865),
Drioux, (1872), Arnaud (1881), Trochon, etc (1881 et années suivantes), Fillion
(1888), Crampon (1884, 1894-1904), Ledrain (1899).
Les douze traductions catholiques du Nouveau Testament sont celles de Marolles
(1649), Amelote (1666), Godeau (1668), Bouhours (1697-1703), Barneville (1719), R.
Simon (1702), Huré (1702), Valart (1760), Mésenguy (1729), Anonyme (Machais,
1842), Gaume (1863), Baillargeon (1865).
La traduction catholique de l’Ancien Testament est celle de Giguet, faite sur les
Septante (1872).
Dans les cent six traductions originales du psautier en vers, indépendantes du psautier
de Marot et de Bèze, qu’indique M. Félix Bovet, nous n’en avons reconnu que cinq
protestantes, ce qui, avec le psautier original de Marot et de Bèze, fait six. Les trois
cent neuf réimpressions protestantes du psautier se décomposent en deux cent quatrevingt-
dix-neuf rééditions du psautier de Marot et de Bèze, et dix rééditions des autres
psautiers.
278
Les Écritures publiées par les Russes se décomposent en un Nouveau Testament et une
Bible de Sacy, publiés par la Société biblique russe, en 1815 et 1817, et une traduction
en français, en 1896, de la traduction originale des Évangiles en russe, par Tolstoï.
Par «langues ou dialectes parlés en France en dehors du français» nous entendons le
provençal, le breton, le basque et le flamand. Cette dernière langue est parlée dans
certaines régions du nord de la France. On voit encore, dans ces régions, des gens qui
ne connaissent pas le français (*).
(*) Écrit en 1910
Sous ce chef, «langues et dialectes», sont indiquées La Bible, traduite en breton par M.
le pasteur Lecoat;
Quatre Nouveaux Testaments, un en breton, un en basque (qui n’existe plus), deux en
flamand;
Dix-neuf fragments, qui sont les Évangiles et Actes, les Évangiles séparés, les épîtres
de Pierre, la Genèse, les psaumes, dans l’une ou l’autre ou plusieurs de ces quatre
langues, et Ruth, le cantique des cantiques, Jonas, traduits en basque par les soins du
prince L. Bonaparte (ces trois derniers épuisés).
Des six fragments en patois coloniaux, cinq (Évangiles, Actes) sont en patois de Saint-
Maurice, et un (saint Marc) en patois de Saint-Domingue.
Nous appelons éditions savantes celles qui ont été faites dans un but avant tout
documentaire et qui ont surtout un intérêt rétrospectif, ainsi :
La Bible de Calvin, publiée par M. Ed. Reuss en 1897, au moyen des commentaires du
réformateur, et de citations bibliques extraites de ses oeuvres (manquent les livres
historiques après Josué, les prophètes excepté Ésaïe et Osée, les livres dits de
Salomon, l’Apocalypse);
Les Évangiles de Bossuet, publiés par le même procédé par M. Vallon en 1855;
Le Nouveau Testament cathare (*)
279
(*) Voir point 5 (chapitre 2) du texte global = point 5 (chapitre 2) de la Partie 1
«Jusqu’au 16° siècle»
L’Évangile selon saint Jean, en provençal et en vaudois, d’après de vieux manuscrits;
Des fragments traduits en divers dialectes ou patois (bourguignon, normand, picard,
toulousain, saintongeois, franc-comtois, languedocien, provençal, etc.), avant tout pour
en conserver un spécimen.
Nous avons donc 359 éditions originales (230 traductions, 129 révisions), et 1.257
réimpressions, ce qui donne 1.616 éditions différentes des Écritures.
Ces chiffres sont loin d’être complets. La Bible de Louvain n’a pas eu moins de 200
éditions, et dans le relevé ci-dessus il n’en figure que 42 (12 Bibles, 30 Nouveaux
Testaments). Plusieurs éditions, soit de la Bible de Sacy, soit d’autres Bibles, nous ont
forcément échappé. Si donc nous ajoutons le chiffre de 200 pour les éditions
catholiques, nous ne sommes certainement pas au-dessus de la réalité. Quant aux
éditions protestantes, sans parler de celles qui ont été omises, retrouver la trace de
toutes les réimpressions est une impossibilité. Tous les trois, quatre ou cinq ans
environ, la Société biblique britannique procède à un nouveau tirage de la Bible, du
Nouveau Testament, des Évangiles et Actes, des Évangiles séparés et d’autres
fragments. Si on fait le total des années d’existence des quatre Sociétés bibliques
protestantes qui ont travaillé en France depuis 1804, on arrive au chiffre de 274
années, et ces Sociétés n’ont pas été seules à publier les Écritures. On peut donc sans
hésiter augmenter de 200 le chiffre des rééditions protestantes (*).
(*) Voici les chiffres d’une partie des réimpressions françaises de la Société
britannique, de 1898 à 1909.
Bibles in-16 : En 1898, 25.000; en 1902, 15.000; en 1904, 25.000.
Bibles in-8 : En 1903, 5.000; en 1904, 5.000; en 1908, 5.000.
Nouveau Testament : En 1902, 25.000; en 1903, 30.000; en 1904, 50.000; en 1906,
50.000 et 10.000; en 1907, 50.000.
Évangiles et Actes : En 1903, 50.000; en 1904, 50.000; en 1905, 50.000; en 1907,
50.000; en 1909, 52.500.
280
Évangiles : En 1900, 250.000; en 1901, 200.000; en 1904, 250.000; en 1907, 200.000;
en 1909, 200.000.
Psaumes : En 1903, 10.000; en 1909, 10.000.
Ainsi 24 tirages en onze ans, et ce chiffre est incomplet. On peut voir par là que
l’estimation ci-dessus n’a rien d’exagéré. Tous ces tirages sont en dehors de notre
tableau. Relever tous les tirages successifs, d’après les livres de Londres ou de Paris
eût été une impossibilité, les vieux comptes ayant été ou détruits ou enfouis dans
quelque cave. À chaque instant, dès qu’on ouvre les yeux, on découvre de nouvelles
éditions, soit catholiques, soit protestantes. Nous en avons découvert jusque pendant
l’impression de notre tableau.
Ainsi, nous arrivons à un chiffre approximatif de 2.000 éditions ou réimpressions des
Écritures saintes de 1474 à 1910, c’est-à-dire en quatre cent trente-cinq ans. Il y aurait
donc eu, en moyenne, pendant quatre cent trente-cinq ans, plus de quatre éditions
françaises des Livres saints chaque année (environ neuf tous les deux ans). Quant au
nombre des volumes imprimés, il est incalculable. Ici, on entre positivement dans
l’infini. Certaines éditions ont été colossales. L’édition (catholique) de luxe de 1834 de
la Bible de Sacy a été tirée à 100.000 exemplaires. Les Évangiles de Lasserre se sont
vendus à 100.000 exemplaires. On pourrait presque dire : ab uno disce omnes.
Si l’on tenait compte des Écritures imprimées en France en d’autres langues que le
français, en latin, en grec, en hébreu, on arriverait, pour le nombre d’éditions, à des
chiffres plus étonnants encore. Ainsi les Estienne, de 1528 à 1567, ont fait paraître,
outre 3 Bibles françaises et 4 Nouveaux Testaments français, 11 Bibles latines, 1 latine
(Ancien Testament) et grecque (Nouveau Testament), 4 Nouveaux Testaments latins,
17 Nouveaux Testaments grecs, et de nombreuses portions détachées, la Genèse,
Ésaïe, Osée, Joël, Habacuc, Jonas, Malachie, Ruth, les Évangiles synoptiques, et trois
harmonies. De 1507 à 1628 on compte 92 éditions des Écritures publiées par les
Estienne (Ils éditèrent en outre 2 concordances, et 135 ouvrages théologiques, dont 19
commentaires ou sermons). Et combien d’autres éditions des Écritures latines,
hébraïques et grecques n’y a-t-il pas eu (*) ! En disant que la Bible a été réimprimée
plus de 2.500 fois en France pendant ces quatre cent trente-cinq ans, on serait sans
doute au-dessous de la réalité.
(*) Le Catalogue des Elzévirs de 1774 mentionne 44 éditions de la Bible en latin, en
hébreu et en grec, et 8 concordances. Ces chiffres concernant des Bibles non françaises
publiées hors de France, nous n’en tenons pas compte dans les calculs ci-dessus.
281
Si on prend les 359 traductions ou révisions, on voit que pendant ce même laps de
temps, il y a eu en France, ou en français, près d’une édition originale des Livres saints
chaque année (cinq en six ans).
Nous relevons, outre les 42 éditions de la Bible de Louvain (30 Bibles, 12 Nouveaux
Testaments):
100 éditions de la Bible de Sacy (39 Bibles, 49 Nouveaux Testaments, 12 fragments);
251 de la Bible de Genève, révision d’Olivétan (123 Bibles, 128 Nouveaux
Testaments) (*);
(*) La Bible de 1588, version d’Olivétan, par BERTRAM et Théod. DE BÈZE, publiée
en trois formats, in-folio, in-4, in-8, porte au verso du titre l’intéressante note qui suit.
Elle montre que la préoccupation de répandre la Parole de Dieu n’a jamais été absente
de l’Église : «Les frais de cet ouvrage imprimé en trois diverses formes, en mesme
temps pour la commodité et contentement de toutes sortes de personnes, ont été
libéralement fournis par quelques gens de bien, qui n’ont cherché de gagner pour leur
particulier, mais seulement à servir Dieu et à son Église».
46 de la Bible de Martin (26 Bibles, 20 Nouveaux Testaments);
116 de la Bible d’Ostervald (61 Bibles, 55 Nouveaux Testaments);
Tous ces chiffres doivent être considérés comme un minimum.
Voici les 72 villes dans lesquelles a été imprimée la Bible française, en tout ou en
partie:
En France : Paris, Lyon, Rouen, Caen, Saint-Brieuc, Charenton, Niort, Orléans,
Versailles, Saumur, Blois, Sedan. Rennes, Tours, La Rochelle, Bordeaux, Limoges,
Montauban, Toulouse, Dijon, Montbéliard, Valence, Avignon, Nancy, Strasbourg,
Trévoux;
En Suisse: Berne, Genève, Neuchâtel, Lausanne, le Locle, Porrentruy, Bâle, Bienne,
Vevey, Yverdon, Zurich:
En Belgique : Bruxelles, Louvain, Anvers, Liège, Mons, Tournai;
En Hollande : Amsterdam, Rotterdam, La Haye, Dordrecht, Utrecht, Leyde;
282
En Angleterre : Londres, Southampton, Oxford, Cambridge, Norwich, Glasgow
Chelsea;
En Allemagne: Berlin, Hambourg; Hanovre, Cologne, Francfort, Flensbourg, Ulm,
Leipzig, Altona, Hanau ;
En Italie: Florence, Turin, Milan;
En Russie: Saint-Pétersbourg ;
En Amérique : New-York, Québec.
Le nombre des imprimeurs ou éditeurs qui se sont occupés de la publication de la
Bible est au moins de 437, dont:
132 à Paris, 48 à Lyon, 15 à Rouen, 5 à La Rochelle, 5 à Toulouse, 4 à Charenton, 4 à
Caen, 3 à Nancy, 3 à Avignon, 3 à Bordeaux, 2 à Niort, 2 à Limoges ;
45 à Genève, 7 à Bâle, 7 à Lausanne, 6 à Neuchâtel, 2 à Vevey; 22 à Anvers, 6 à
Bruxelles, 4 à Liège;
26 à Amsterdam, 6 à La Haye, 3 à Leyde, 2 à Utrecht;
19 à Londres;
4 à Berlin, 3 à Cologne;
2 à Turin:
3 à New-York;
2 à Québec;
Dans les 42 autres villes nommées, une maison dans chaque ville.
Ce qui donne : 240 maisons en France, 73 en Suisse, 35 en Belgique, 39 en Hollande,
25 en Angleterre, 15 en Allemagne, 4 en Italie, 1 en Russie, 5 en Amérique.
En présence de cette statistique, le mot de Voltaire: «Dans cinquante ans, la Bible sera
un livre oublié», fait un singulier effet.
283
Si la Bible n’apportait pas à l’homme plus que ce que l’homme peut se donner à luimême,
verrait-on la Bible se frayer ici-bas son chemin comme un fleuve qui déborde?
Les paroles que le prophète prononça jadis sur le roi d’Assyrie, envoyé par Dieu contre
Israël, semblent s’appliquer d’elles-mêmes aux destinées du Livre qui apporte aux
hommes le message de la Rédemption:
Il s’élèvera partout au-dessus de son lit,
Il se répandra sur toutes ses rives.
Le déploiement de ses ailes
Remplira l’étendue de ton pays, ô Emmanuel!
(Ésaïe 8, 7).
Si telle est la gloire du Livre, que sera la gloire de Celui que Luther a appelé le Roi du
Livre?
21 Chapitre 18 — Le prix de la Bible autrefois
Aujourd’hui la Bible est accessible à toutes les bourses. Mais, jadis, pour avoir une
Bible, il fallait être riche. C’est surtout dans les inventaires des anciennes bibliothèques
et dans les obituaires des couvents qu’on trouve les renseignements qui permettent
d’évaluer le prix des anciennes Bibles (*).
(*) La plupart des renseignements contenus dans ce chapitre sont empruntés à la Bible
au seizième siècle, de S. Berger.
Note Bibliquest : Nous n’avons pas cherché à convertir les francs de 1910 en monnaies
du 21° siècle
21.1 Ce qu’elles coûtaient
284
Voici pour les Bibles latines. Au couvent de Saint-Victor, à Paris, nous trouvons la
Bible estimée, vers 1173, 20 livres (environ 400 fr.); vers 1203, 14 livres (environ 230
fr.); en 1218, 17 ou 18 livres (315 et 345 fr.). À la fin du treizième siècle, à la
Sorbonne, son prix d’estimation est de 16 livres (environ 290 fr.), et en 1311, de 12
livres (environ 180 fr.). En 1389, à Saint-Victor, une bonne Bible est estimée 32
francs, c’est-à-dire environ 256 francs d’aujourd’hui.
Les prix s’élevaient naturellement selon la beauté de l’exemplaire. Les grandes Bibles,
bien ornées, étaient appelées Bibliothèques. À la fin du treizième siècle, à Notre-
Dame, «une Bibliothèque bonne et très belle» était appréciée 30 livres parisis, soit 480
francs.
Nous avons vu plus haut, que dans le midi de la France, au commencement du
quatorzième siècle, une Bible entière se vendait 20 livres.
En 1415, nous voyons évaluer à 86 livres parisis, soit 860 francs, une charmante Bible
latine ornée de miniatures, et un volume des concordances de la Bible.
Quant aux Bibles françaises, leur prix était beaucoup plus considérable. En 1336,
Pierre de Villenay et Marie sa femme, donnèrent à Saint-Victor «une très bonne Bible
en français» du prix de six-vingt francs, c’est-à-dire peut-être 1.725 francs, valeur
actuelle.
Ces prix, marqués dans les registres des couvents et des écoles, devaient être, si élevés
soient-ils, inférieurs à la réalité, comme le sont d’ordinaire les prix d’inventaires. Ce
qui le prouverait, c’est que, quand il y a vente, le prix monte plus haut.
En 1284, en Normandie, on voit une Bible évaluée à 50 livres tournois (environ 800
fr.). En Alsace, à la même époque, on voit une Bible en cinq volumes vendue 35 livres
(environ 600 fr.), aux chanoines d’Ittenwiller, par les frères Augustins de Strasbourg.
En 1417, le couvent d’Engelthal, dans la Hesse, engage une Bible à un autre couvent
pour 63 florins d’or (environ 756 fr.). En 1450, le couvent d’Obersteigen, dans la
Hesse, vend 60 florins (environ 420 fr.), au vicaire du grand choeur de la cathédrale de
Strasbourg quatre volumes en parchemin contenant l’Ancien et le Nouveau Testament.
Les Bibles glosées atteignaient aussi des prix très élevés. Nicolas Lombard,
«marchand de livres à Paris», vend 40 livres parisis (640 fr.) à Gui de la Tour, évêque
de Clermont de 1250 à 1286, une Bible glosée copiée «d’une seule main».
Mais il ne suffit pas, pour se rendre compte de la valeur d’une Bible au moyen âge,
d’indiquer son prix évalué en francs. Il faut encore se rappeler que la valeur de l’argent
était bien plus considérable alors qu’aujourd’hui. «De bons auteurs estiment, en effet,
285
dit M. Samuel Berger, que l’argent du quatorzième et du quinzième siècle, avait six
fois plus de valeur relative, ou, comme on dit, de pouvoir, que le nôtre, relativement à
la plus générale et à la plus nécessaire de toutes les dépenses, au prix du blé».
D’après cela, pour comparer le prix d’une Bible au moyen âge avec le prix d’une Bible
d’aujourd’hui, il faudrait multiplier par six les chiffres ci-dessus.
21.2 Comment faire pour les lire
Combien peu pouvaient posséder des Bibles si chères! Si un prêtre voulait lire la
Bible, il fallait qu’il en empruntât un exemplaire à la bibliothèque d’un couvent, et pour
l’emprunter, il devait fournir une caution, parfois fort élevée. Ainsi, en 1284, le recteur
d’un village du diocèse d’Évreux met «tous ses biens meubles et immeubles, présents
et futurs, ecclésiastiques et mondains», en gage d’une Bible estimée 50 livres tournois
(800 fr. actuels), qu’il a empruntée à des religieux Augustins. Et en revanche, on voit la
Bible servir de gage. En 1457, l’Université de Caen emprunte une somme de 90 francs
(valeur actuelle, 423 fr.) à la Faculté des Arts, sur une Bible, quatre volumes de Saint-
Augustin, et le Catholicon, qu’elle abandonne comme hypothèque.
Ceux qui avaient le plus facilement accès à la Bible, c’étaient les étudiants de Paris.
L’Université de Paris avait arrêté, en 1303, le tarif auquel les libraires devaient louer
des livres aux étudiants. La location du texte de la Bible était limité à 5 sous (4f50).
On faisait mieux encore. Le concile de Paris, en 1212, avait rappelé aux religieux que
le prêt gratuit est une oeuvre de miséricorde et que les moines doivent prêter les livres
cum indemnitate domus (avec indemnité de logement) aux pauvres écoliers. Aussi le
prêt gratuit de la Bible était largement pratiqué dans les couvents. La règle des
Augustins contenait des dispositions particulièrement libérales en vue de ces prêts de
Bibles aux étudiants. Un couvent d’Augustins, à Paris, celui de Saint-Victor, possédait
plusieurs Bibles que lui avaient données ou léguées divers personnages à l’intention
«des pauvres clercs, étudiants en théologie». L’une de ces Bibles portait sur la garde
ces mots : Nota pauperibus (destinée aux pauvres). À la Sorbonne et à l’Église Notre-
Dame, il y avait également des Bibles données ou léguées à l’usage des étudiants. La
règle des Dominicains (au chapitre: des étudiants) obligeait chaque province de l’ordre
à pourvoir les frères envoyés à l’Université «de trois livres au moins, savoir, la Bible,
les histoires écolâtres, et les sentences».
Il y eut mieux encore. En 1409, des livres saints étaient prêtés aux prisonniers détenus
dans les prisons du chapitre de Notre Dame.
On voit que la pensée qui a présidé à la création des Sociétés bibliques est très
ancienne, et que déjà au moyen âge elle recevait une application restreinte, mais
touchante.
286
21.3 Depuis l’invention de l’imprimerie
L’invention de l’imprimerie diminua sensiblement, tout en le laissant fort élevé encore,
le prix de la Bible.
Voici un fait curieux qui montre quelle influence cette invention eut immédiatement
sur le prix des Bibles.
Fust (précédemment associé de Gutenberg) apporta à Paris quelques exemplaires de la
Bible, et les vendit soixante couronnes, au lieu de quatre ou cinq cents que coûtaient
autrefois les Bibles manuscrites sur parchemin.
Les premiers acheteurs furent d’abord dans l’admiration en voyant l’exacte
ressemblance de tous ces volumes qui ne différaient pas d’un iota et avaient partout le
même nombre de lignes et de lettres, ce dont on ne pouvait se rendre compte alors;
mais ensuite ayant appris que Fust, pour se défaire plus vite de sa marchandise, avait
cédé ses Bibles à cinquante, quarante couronnes et même à un prix beaucoup inférieur,
ils y regardèrent de plus près et se convainquirent que ces volumes avaient été
exécutés par un procédé mécanique moins coûteux que la calligraphie. Alors, se
considérant comme lésés, ils vinrent réclamer au vendeur les trois quarts et même
quelques-uns les quatre cinquièmes du prix payé par eux (*).
(*) De l’origine de l’iniprirnerie en Europe, par Aug. BERNARD, II, 285-286.
On possède l’acte de vente, daté de 1471, par lequel «Hermann de Stathoen, colporteur
d’honnête et discrète personne Jean Guymier, libraire juré de l’Université de Paris»,
vend à l’illustre et savant maître Guillaume de Tourneville, archiprêtre et chanoine
d’Angers, un exemplaire sur parchemin de l’admirable Bible de Mayence (la première
Bible imprimée (en latin) en 1456) pour le prix et somme de 40 écus (450 fr.).
Les Bibles sur papier étaient moins chères.
En 1465, la maison de Saint-Jean de Schelestadt acquiert une Bible pour 4 florins, 3
livres, 1l sols (81 fr.). En 1466, Hector Mulich paie environ 84 francs un exemplaire
non relié de la Bible allemande de Mentel. En 1469, une Bible appartenant au cardinal
Balue est saisie et évaluée à 12 livres (environ 72 fr.).
287
Le Nouveau Testament de Luther de 1522 se vendait un florin et demi, environ 10
francs.
Les catalogues de Robert Estienne, notamment celui de 1546, sont intéressants à
étudier. Chose à remarquer, le livre qui figure en tête de ces catalogues, c’est toujours
la Bible hébraïque; et tous les livres de la Bible hébraïque se vendent séparément,
même, d’après tel catalogue, chacun des petits prophètes. La très belle Bible hébraïque
in-4 de Robert Estienne de 1539-1542 se vendait 100 francs (La Genèse 6 francs, le
Psautier 7 francs, Osée 3 francs, Amos 20 deniers, Abdias 4 deniers, etc.) La petite
Bible hébraïque in-16 de Robert Estienne, en 17 volumes, de 1545, probablement ce
qui a jamais été imprimé de mieux en fait de Bible hébraïque, un vrai bijou, se vendit
d’abord 80 francs, puis 75 francs (Le Pentateuque 25 francs, la Genèse 4 francs 6
deniers, le Psautier 5 francs, les petits Prophètes 4 francs, etc.)
Le Nouveau Testament grec se vendait, l’in-16 de 1546, 10 francs, l’in-8 de 1550, 35
francs. Quant aux Bibles latines, une Bible infolio se vendait 100 francs, une autre 60
francs, une Bible petit format, 45 francs, une autre 30 francs. L’Ancien Testament, 24
francs, le Nouveau, 6 francs. Un autre Nouveau Testament, 7 francs 6 deniers. Le
Décalogue se vendait 3 deniers, une Harmonie évangélique, 3 francs 6 deniers (*).
(*) Le marc d’argent valut de 1515 à 1530 un peu plus de 12 francs, et de 1531 à 1545
environ 14 francs. Il y avait 20 sous (ou sols) dans le marc, et 12 deniers dans le sou.
Le sou valait donc 70 centimes de 1531 à 1545. Les francs du catalogue de Robert
Estienne sont des sols, mais ces francs avaient au moins trois fois la valeur des nôtres.
Vers 1534, le prix du blé fut de 50 sols le setier (156 litres). On payait 2 deniers 8
onces de pain, ou une livre de pain bis.
Et ces livres si chers se vendaient fort bien, preuve en soit la rapidité avec laquelle
s’écoulaient les éditions.
La Polyglotte de Complute (1522) coûtait 6 ducats et demi. La Polyglotte de Plantin
(Anvers, 1573) coûtait 72 florins.
21.4 Chez les protestants
La première édition de la Bible d’Ostervald (1744) coûtait 2 écus neufs et demi (*). En
1756, le proposant Simon Lombard, qui se préparait au désert à devenir pasteur,
écrivait à son père qu’il venait d’acheter la petite Bible Martin, et qu’elle lui avait coûté
288
14 livres. Il ajoutait : «Elle me suivra dans toutes mes retraites, et je vais la dévorer».
14 livres, en 1756, en vaudraient bien le double aujourd’hui, si ce n’est plus.
(*) On lit dans le journal d’un citoyen de Neuchâtel, Abraham Sandol:
1743, 19 décembre : «Je me suis souscrit pour une Bible qui coûte 2 écus et demi
neufs, dont je n’ai délivré qu’un et demi comptant».
1744, 30 novembre : «Théodore Ducommun a apporté la Bible de M. Ostervald pour
laquelle j’avais souscrit, j’ai payé un écu neuf pour le reste de la souscription, 10 batz
pour l’avoir mise en carton et 7 creuzer pour le port de Neuchâtel».
1752, 20 novembre : «J’ai porté la Bible de M. Ostervald à Théodore Ducommun pour
la relier en peau de mouton, 42 batz» (R. GHETILLAT. J.-F. Ostervald.
L’écu neuf était de 6 francs. La Bible d’Ostervald de 1744 coûtait donc 15 francs en
souscription. — Un batz valait 14 centimes. La mise en carton valait donc 1f 40. la
reliure, 5f 88. — Le creuzer valait 3 centimes et demi. — Prix total : plus de 22 francs,
qui valaient bien plus que 20 francs actuels.
En 1797, une Bible Ostervald neuve, éditée par la librairie de Bienne en 1771, valait 9
livres reliée. La Bible in-folio de 1805, de la Compagnie des pasteurs de Genève, se
vendait 18 francs. À Genève, en 1821, une Bible Martin de 1820, in-18, brochée, se
vendait 4f 50, et en 1823 une Bible Martin de 1802, in-8, brochée, était cotée 12
francs.
Le rapport de 1837 de la Société Biblique britannique et étrangère raconte que les
habitants d’un village belge (Dour) s’étaient cotisés (sans doute au commencement du
siècle dernier) pour l’achat d’une Bible, et qu’ils avaient envoyé l’un d’eux se la
procurer en Hollande. La Bible, un Ostervald in-folio, coûta 42 francs. Une Bible par
village, c’est tout ce qu’on pouvait se permettre.
22 Comparaison de quelques versions
289
Tableau synoptique de la traduction de deux morceaux du Nouveau Testament dans
six versions protestantes et dans deux versions catholiques
Nous choisissons ces deux morceaux comme étant, le premier, l’un des plus
mouvementés, et le second, l’un des plus littéraires du Nouveau Testament. Le texte
choisi pour les versions de Lausanne, d’Oltramare, de Segond, de Stapfer, est celui de
la révision la plus récente. Nous supprimons la séparation en versets dans Ostervald et
dans Sacy.
2 Corinthiens 11, 17-29
2 Corinthiens 11, 17-29
OSTERVALD (1744)
SACY (1759)
17 Ce que je dis dans cette confiance avec laquelle je me glorifie, je ne le dis pas selon
le Seigneur, mais comme par imprudence.
18 Puisque plusieurs se glorifient selon la chair, je me glorifierai aussi.
19 Car vous souffrez sans peine les imprudens, parce vous êtes sages.
20 Même, si quelqu’un vous assujettit, si quelqu’un vous mange, si quelqu’un prend ce
qui est à vous, si quelqu’un vous frappe au visage, vous le souffrez.
21 J’ai honte de le dire, on nous regarde comme si nous n’avions aucun pouvoir, mais
de quelque chose que quelqu’un ose se vanter, (je parle en imprudent), j’ose aussi m’en
vanter.
22 Sont-ils Hébreux? Je le suis aussi. Sont-ils Israélites? Je le suis aussi. Sont-ils de la
postérité d’Abraham? J’en suis aussi.
23 Sont-ils Ministres de Christ?(je parle en imprudent). Je le suis plus qu’eux; j’ai
souffert plus de travaux qu’eux, plus de blessures, plus de prisons; j’ai été plusieurs fois
en danger de mort.
290
24 J’ai reçu des Juifs, cinq fois, quarante coups de fouët moins un.
25 J’ai été battu de verges trois fois, j’ai été lapidé une fois, j’ai fait naufrage trois fois;
j’ai passé un jour et une nuit dans le
profond de la mer.
26 J’ai été souvent en voyage; j’ai été en danger sur les rivières; en danger de la part
des voleurs; en danger parmi ceux de ma nation; en danger parmi les Gentils; en
danger dans les Villes; en danger dans les déserts; en danger sur la mer; en danger
parmi les faux frères;
27 dans les peines, dans les travaux, dans les veilles, dans la faim, dans la soif, dans les
jeunes, dans le froid, dans la nudité.
28 Outre les choses qui me viennent de dehors, je suis comme assiégé tous les jours,
par les soucis que me donnent toutes les Églises.
28 Quelqu’un est-il affligé, que je n’en sois aussi affligé? Quelqu’un est-il scandalisé,
que je n’en sois aussi comme brûlé?
17 Croyez, si vous voulez, que ce que je dis, je ne le dis pas selon Dieu; mais que je
fais paraitre de l’imprudence dans ce que je prends pour un sujet de me glorifier.
18 Puisque plusieurs se glorifient selon la chair, je puis bien aussi me glorifier comme
eux.
19 Car, étant sages comme vous êtes, vous souffrez sans peine les imprudents.
20 Vous souffrez même qu’on vous asservisse, qu’on vous mange, qu’on prenne votre
bien, qu’on vous traite avec hauteur, qu’on vous frappe au visage.
21 C’est à ma confusion que je le dis, puisque nous passons pour avoir été trop faibles
en ce point. Mais puisqu’il y en a qui sont si hardis à parler d’eux-mêmes, je veux bien
faire une imprudence en me rendant aussi hardi qu’eux.
22 Sont ils Hébreux ? Je le suis aussi. Sont-ils Israélites? Je le suis aussi. Sont-ils de la
race d’Abraham? J’en suis aussi.
23 Sont-ils ministres de Jésus Christ? Quand je devrais passer pour imprudent, j’ose
dire que je le suis encore plus qu’eux. J’ai plus souffert de travaux, plus reçu de coups,
plus enduré de prisons; je me suis souvent vu tout près de la mort.
291
24 J’ai reçu des Juifs, cinq différentes fois, trente-neuf coups de fouet.
25 J’ai été battu de verges par trois fois, j’ai été lapidé une fois, j’ai fait naufrage trois
fois, j’ai passé un jour et une nuit au fond de la mer.
26 J’ai été souvent dans les voyages, dans les périls sur les fleuves, dans les périls des
voleurs, dans les périls de la part de ceux de ma nation.
dans les périls de la part des païens, dans les périls au milieu des villes, dans les périls
au milieu des déserts.
dans les périls sur mer, dans les périls entre les faux frères.
29 J’ai souffert toutes sortes de travaux et de fatigues, de fréquentes veilles, la faim, la
soif, beaucoup de jeûnes, le froid et la nudité.
28 Outre ces maux qui ne sont qu’extérieurs, le soin que j’ai de toutes les Églises
m’attire une foule d’affaires dont je suis assiégé tous les jours.
28 Qui est faible, sans que je m’affaiblisse avec lui? Qui est scandalisé, sans que je
brûle?
2 Corinthiens 11, 17-29
2 Corinthiens 11, 17-29
LAUSANNE
OLTRAMARE
17 Ce que je dis, en ce sujet que j’ai de me glorifier, je ne le dis pas selon le Seigneur,
mais comme par imprudence.
292
18 Puisque beaucoup se glorifient selon la chair, moi aussi je me glorifierai.
19 Car, tout prudents que vous êtes, vous supportez volontiers les imprudents.
20 Car si quelqu’un vous asservit, si quelqu’un vous dévore, si quelqu’un s’empare de
vous, si quelqu’un s’élève, si quelqu’un vous déchire au visage, vous le supportez.
21 Je le dis avec honte; [c’est] comme si nous avions été sans force. Mais en quoi que
ce soit que quelqu’un ait de la hardiesse (je parle avec imprudence), moi aussi j’ai de la
hardiesse.
22 Sont-ils hébreux? moi aussi. Sont-ils israélites ? moi aussi. Sont-ils de la postérité
d’Abraham? moi aussi.
23 Sont-ils serviteurs de Christ? (je parle en déraisonnant), moi encore plus; en travaux
bien plus; en blessures, excessivement; en prison bien plus; en morts, souvent;
24 cinq fois j’ai reçu des Juifs quarante [coups] moins un;
25 trois fois j’ai été battu de verges; une fois j’ai été lapidé; trois fois j’ai fait naufrage;
j’ai passé un jour et une nuit dans la
haute mer.
26 Souvent en voyages, en périls sur les fleuves, en périls de la
part des brigands, en périls de la part
de ceux de ma race, en périls dans le
désert, en périls sur la mer, en périls
parmi les faux frères,
27 en travail et en peine, souvent en veilles, dans la faim et dans la soif, souvent en
jeûnes, dans le froid et la nudité.
28 Outre ces choses de dehors, l’assaut qui m’est livré chaque jour, c’est le souci de
toutes les assemblées.
29 Qui est affaibli, que je ne sois aussi affaibli? Qui est scandalisé, que je ne sois aussi
brûlé?
293
17 Ce que je dis, je ne le dis pas selon le Seigneur, mais comme en état de déraison,
lorsque j’affiche cette prétention de me glorifier.
18 Puisque tant de gens se glorifient selon la chair, moi aussi je me glorifierai.
19 Vous supportez volontiers les insensés, vous, si raisonnables;
20 vous supportez qu’on vous traite comme des esclaves, qu’on vous dévore, qu’on
vous pille, qu’on vous traite avec hauteur, qu’on vous frappe au visage.
21 Ah! pour nous (je le dis à notre honte), nous avons été faible ! Mais de quoi que ce
soit que quelqu’un ose se vanter (je parle en insensé), moi aussi, je l’ose.
22 Ils sont Hébreux? moi aussi. Ils sont Israélites? moi aussi. Ils sont de la postérité
d’Abraham ? moi aussi.
23 Ils sont ministres de Christ? Ah! je vais parler comme un homme qui ne se possède
pas, je le suis plus qu’eux . j’ai supporté plus de fatigues, plus beaucoup de coups et
d’emprisonnements; souvent j’ai vu la mort de prés.
24 J’ai reçu des Juifs, par cinq fois, quarante coups de fouet moins un;
25 j’ai été battu de verges trois fois; j’ai été lapidé une fois; j’ai fait naufrage trois fois;
j’ai passé un jour et une nuit dans l’abime.
26 Souvent, dans mes voyages, j’ai été en danger sur les fleuves, en danger de la part
de ceux de ma nation, en danger de la part des païens, en danger dans les déserts, en
danger sur mer, en danger parmi les faux frères.
27 Fatigue, peine, veilles fréquentes, faim et soif, jeûnes répétés, froid et dénûment,
j’ai tout enduré,
28 sans parler du fardeau que m’impose chaque jour le souci de toutes les Églises.
29 Qui est faible, que je n’en souffre? Qui trébuche, que je n’en aie la fièvre?
2 Corinthiens 11, 17-29
2 Corinthiens 11, 17-29
SECOND
294
STAPFER
 » Ce que je dis, avec l’assurance
d’avoir sujet de me glorifier, je ne le dis pas selon le Seigneur, mais comme par folie.
18 Puisqu’il en est plusieurs qui se glorifient selon la chair, je me glorifierai aussi.
19 Car vous supportez volontiers les insensés, vous qui êtes sages.
28 Si quelqu’un vous si asservit, quelqu’un vous dévore, si quelqu’un s’empare de vous,
si quelqu’un est arrogant, si quelqu’un vous frappe au visage, vous le supportez.
21 J’ai honte de le dire, nous avons montré le la faiblesse. Cependant tout ce que peut
oser quelqu’un, — je parle en insensé, — moi aussi, je l’ose!
22 Sont-ils Hébreux? Moi aussi. Sont-ils Israélites? Moi aussi. Sont-ils de la postérité
d’Abraham ? Moi aussi.
23 Sont-ils ministres de Christ? — Je parle en homme qui extravague. — Je le suis
plus encore : par les travaux, bien plus; par les coups, bien plus; par les
emprisonnements, bien plus.
24 Souvent en danger de mort, cinq fois j’ai reçu des Juifs quarante coups moins un,
25 trois fois j’ai été battu de verges, une fois j’ai été lapidé, trois fois j’ai fait naufrage,
j’ai passé un jour et une nuit dans l’abîme.
26 Fréquemment en voyage, j’ai été en péril sur les fleuves, en périls de la part des
brigands, en péril de la part de ceux de ma nation, en péril de la part des païens, en
péril dans les villes, en péril dans les déserts, en péril sur la mer, en péril parmi les
faux frères.
27 J’ai été dans le travail et dans la peine, exposé à de nombreuses veilles, à la faim et
à la soif, à des jeûnes multipliés, au froid et à la nudité.
28 Et sans parler d’autres choses, je suis assiégé chaque jour par les soucis que me
donnent toutes les Églises.
29 Qui est faible, que je ne sois faible? Qui vient à tomber, que je ne brûle?
17 Ce que je vais dire, je ne le dirai pas selon le Seigneur, je parlerai comme un «fou»;
j’ai la prétention de chanter ma gloire;
295
18 il y en a tant qui chantent la leur, chantons aussi la nôtre!
19 Vous qui êtes si sages, vous savez être indulgents pour les fous;
20 vous avez une étonnante patience avec ces gens qui vous asservissent, qui vous
mangent, qui vous pillent, qui vous regardent de haut en bas, qui vous frappent au
visage.
21 Je suis honteux de le dire, mais nous nous sommes montrés bien faibles. Si ces
gens-là se mettent en avant, moi dans ma «folie», je le fais comme eux;
22 ils sont Hébreux? moi aussi je le suis; ils sont Israélites? moi aussi je le suis; ils
sont de la race d’Abraham? moi aussi j’en suis.
23 Ils sont ministres de Christ? (ici ma «folie» dépasse toute mesure), je le suis bien
plus qu’eux, par mes immenses travaux, par les innombrables coups que j’ai reçus, par
mes emprisonnements multiples, par les mille morts que j’ai souffertes!
24 Cinq fois les Juifs m’ont appliqué leurs «quarante coups moins un»;
25 trois fois j’ai été bâtonné, une fois j’ai été lapidé, trois fois j’ai fait naufrage; j’ai
passé toute une nuit et un jour dans l’abîme;
26 et les voyages sans nombre, et les dangers en passant les fleuves, et les dangers du
côté des voleurs, et les dangers du côté des Juifs, et les dangers du côté des païens, et
les dangers dans les villes, et les dangers dans la solitude, et les dangers sur mer, et les
dangers chez les faux frères,
27 et les labeurs et les fatigues, et les veilles répétées, et la faim, et la soif, et les jeûnes
répétés, et le froid et le dénûment!
26 Et, sans parler du reste, mes préoccupations quotidiennes! le souci de toutes les
Églises!
21 Qui vient à faiblir que je n’en souffre! Qui vient à tomber sans que j’en aie la fièvre!
2 Corinthiens 11, 17-29
296
2 Corinthiens 11, 17-29
VERSION SYNODALE
CRAMPON
17 Ce que je dis, quand je me glorifie avec une telle assurance, je ne le dis pas selon le
Seigneur, mais comme un insensé.
18 Puisque plusieurs se glorifient selon la chair, moi aussi, je vais me glorifier.
19 Car vous supportez volontiers les insensés, vous qui êtes des sages.
20 Oui, vous supportez qu’on vous asservisse, qu’on vous dévore, qu’on vous pille,
qu’on vous traite avec hauteur, qu’on vous frappe au visage.
21 Je le dis à notre honte, nous avons montré de la faiblesse. Et cependant, si
quelqu’un ose se vanter de quelque chose, — je parle en insensé, — moi aussi, je
l’oserai.
22 Ils sont Hébreux? Moi aussi. Ils sont Israélites? Moi aussi. Ils sont de la postérité
d’Abraham? Moi aussi.
23 Ils sont ministres de Christ? Eh bien, — je parle comme un insensé, — je le suis
davantage : j’ai eu à supporter plus de travaux, plus d’emprisonnements, infiniment
plus de coups; souvent, j’ai été en danger de mort;
24 cinq fois, j’ai reçu des Juifs quarante coups de fouet moins un;
25 j’ai été battu de verges trois fois : j’ai été lapidé une fois; j’ai fait naufrage trois fois;
j’ai passé un jour et une nuit dans l’abîme;
26 j’ai été souvent en voyage, en danger sur les rivières, en danger de la part des
voleurs, en
danger de la part de ma nation, en danger de la part des Gentils, en danger dans les
villes, en danger dans les déserts, en danger sur la mer, en danger parmi les faux
frères;
27 dans le travail et la peine, souvent dans les veilles, dans la faim et la soif, souvent
dans les jeûnes, dans le froid et la nudité.
28 Sans parler de tout le reste, chaque jour je suis assiégé par le souci de toutes les
Églises.
297
29 Qui est faible, que je ne sois faible? Qui vient à broncher, que je n’en aie la fièvre?
17 Ce que je vais dire, avec cette
assurance d’avoir sujet de me glorifier, je ne le dis pas selon le Seigneur, mais comme
si j’étais en état de folie.
18 Puisque tant de gens se glorifient selon la chair, je me glorifierai aussi.
19 Et vous qui êtes sensés, vous supportez volontiers les insensés.
20 Vous supportez bien qu’on vous asservisse, qu’on vous dévore, qu’on vous pille,
qu’on vous traite avec arrogance, qu’on vous frappe au visage.
21 Je le dis à ma honte, nous avons été bien faibles !
Cependant, de quoi que ce soit qu’on ose se vanter, — je parle en insensé, — moi aussi
je l’ose.
22 Sont-ils Hébreux? Moi aussi, je le suis. Sont-ils Israélites? Moi aussi. Sont-ils de la
postérité d’Abraham? Moi aussi.
23 Sont-ils ministres du Christ? — Ah! je vais parler en homme hors de sens : — je le
suis plus qu’eux : bien plus qu’eux par les travaux, bien plus par les coups, infiniment
plus par les emprisonnements; souvent j’ai vu de près la mort;
24 cinq fois j’ai reçu des Juifs quarante coups de fouet moins un;
25 trois fois j’ai été battu de verges; une fois j’ai été lapidé; trois fois j’ai fait naufrage;
j’ai passé un jour et une nuit dans l’abime.
26 Et mes voyages sans nombre, les périls sur les fleuves, les périls de la part des
brigands, les périls de la part de ceux de ma nation, les périls de la part des gentils, les
périls dans les villes, les périls dans les déserts, les périls sur la mer, les périls de la
part des faux frères,
27 les labeurs et les peines, les nombreuses veilles, la faim, la soif, les jeûnes
multipliés, le froid, la nudité!
28 Et, sans parler de tant d’autres choses, rappellerai-je mes soucis de chaque jour, la
solli citude de toutes les Églises?
29 Qui est faible que je ne sois faible aussi? Qui vient à tomber sans qu’un feu me
dévore?
298
Jacques 3, 1-12
Jacques 3, 1-12
OSTERVALD (1744)
SACY (1759)
1 Mes Frères, qu’il n’y ait pas plusieurs Maîtres parmi vous; sachant que nous en
recevrons une plus grande condamnation.
2 Car nous bronchons tous en plusieurs choses. Si quelqu’un ne bronche point en
parole, c’est un homme parfait, et il peut tenir tout le corps en bride.
3 Voilà, nous mettons des mords dans la bouche des chevaux, afin qu’ils nous
obéissent, & nous menons çà & là tout leur corps.
4 Voila aussi les navires, quoi qu’ils soient si grands, & qu’ils soient poussés par des
vents violens, ils sont menés de côté & d’autre avec un petit gouvernail, selon la
volonté de celui qui les gouverne.
5 Ainsi la langue est un petit membre, & elle se vante de grandes choses; voyez
combien de bois un petit feu peut allumer.
6 La langue est aussi un feu, un monde d’iniquité; la langue est posée entre nos
membres d’une manière qu’elle souille tout le corps; elle enflamme tout le corps; elle
enflamme tout le cours de nôtre vie, et elle est enflammée du feu de la géhenne.
7 Toutes sortes de bêtes sauvages, & d’oiseaux, & de reptiles, & de poissons de mer, se
domptent, & ont été domptés par la nature humaine:
8 Mais aucun homme ne peut dompter la langue; c’est un mal qu’on ne peut réprimer;
elle est pleine d’un venin mortel.
9 Par elle, nous bénissons Dieu nôtre Père; & par elle nous maudissons les hommes
qui sont faits à l’image de Dieu.
10 D’une même bouche sort la béné diction & la malédiction. Mes Frères, il ne faut
point que cela soit ainsi.
299
11 Une fontaine jette-t-elle par une même ouverture de l’eau douce, & de l’eau amère?
12 Mes Frères, un figuier peut-il porter des olives, ou
une vigne des figues? Ainsi aucune fontaine ne peut jetter de l’eau salée & de l’eau
douce.
1 Mes frères, qu’il n’y ait point parmi vous tant de gens qui se mêlent d’enseigner : car
vous devez savoir que par là on s’expose à un jugement plus sévère.
2 En effet, nous faisons tous beaucoup de fautes; et si quelqu’un ne fait point de faute
en parlant, c’est un homme parfait; il peut tenir tout le corps en bride.
3 Ne voyez-vous pas que nous mettons des mors dans la bouche des chevaux, afin
qu’ils nous obéissent, et qu’ainsi nous faisons tourner tout leur corps où nous voulons ?
Ne voyez-vous pas aussi qu’encore que les vaisseaux soient si grands, et qu’ils soient
poussés par les vents impétueux, ils sont tournés néanmoins de tous côtés avec un très
petit gouvernail, selon la volonté du pilote qui les conduit?
5 Ainsi la langue n’est qu’une petite partie du corps; et cependant combien peut-elle se
vanter de faire de grandes choses! Ne voyez-vous pas combien un petit feu est capable
d’allumer de bois?
6 La langue aussi est un feu; c’est un monde d’iniquité; et n’étant qu’un de nos
membres, elle infecte tout notre corps; elle enflamme tout le cercle et tout le cours de
notre vie, et est elle-même enflammée du feu de l’enfer.
7 Car la nature de l’homme est capable de dompter, et a dompté en effet toutes sortes
d’animaux, les bêtes de la terre, les oiseaux, les reptiles, et les poissons de la mer.
8 Mais nul homme ne peut dompter la langue: c’est un mal inquiet et intraitable; elle
est pleine d’un venin mortel.
9 Par elle, nous bénissons Dieu notre Père; et par elle nous maudissons les hommes qui
sont créés à l’image de Dieu.
10 La bénédiction et la malédiction partent de la même bouche. Ce n’est pas ainsi, mes
frères, qu’il faut agir,
11 Une fontaine jette-t-elle par une même ouverture de l’eau douce et de l’eau amère ?
12 Mes frères, un figuier peut-il porter des raisins, ou une vigne des figues? Ainsi
nulle fontaine d’eau salée ne peut jeter de l’eau douce.
300
Jacques 3, 1-12
Jacques 3, 1-12
VERSION DE LAUSANNE
OLTRAMARE
1 Ne soyez pas beaucoup de docteurs, mes frères, sachant que nous en subirons un
plus grand jugement;
2 car nous bronchons tous en beaucoup de choses. Si quelqu’un ne bronche pas en
parole, c’est un homme parfait, qui peut tenir en bride même tout le corps.
3 Voici que nous mettons des mors à la bouche des chevaux pour qu’ils nous obéissent,
et nous conduisons çà et là tout leur corps;
4 voici que les vaisseaux même, quelque grands qu’ils soient et bien que poussés par
des vents violents, sont conduits çà et là par un très petit gouvernail, partout où le veut
l’impulsion de celui qui dirige;
5 de même, la langue est un petit membre, et elle se vante de
grandes choses. Voyez quel petit feu embrase une grande forêt!
6 La langue aussi est un feu; c’est le monde de l’iniquité. Ainsi est placée parmi nos
membres la langue, qui souille tout le corps, et qui enflamme le cours de l’existence, et
qui est enflammée par la géhenne.
7 Car toute nature de bêtes sauvages et d’oiseaux, de reptiles et de poissons, se dompte
et a été domptée par la nature humaine;
8 mais la langue, aucun homme ne peut la dompter; c’est un mal qu’on ne peut arrêter;
[elle est] pleine d’un venin mortel.
9 Par elle, nous bénissons celui qui est Dieu et Père; et par elle, nous maudissons les
hommes qui ont été faits à la ressemblance de Dieu;
10 de la même bouche sortent la bénédiction et la malédiction! Il ne faut pas, mes
frères, qu’il en soit ainsi.
301
11 Une fontaine jette-t-elle par la même ouverture le doux et l’amer?
12 Mes frères, un figuier peut-il produire des olives, ou une vigne des figues? De
même, aucune fontaine ne peut donner de l’eau salée et [de la] douce.
1 Mes frères, qu’il n’y ait pas parmi vous tant de gens qui s’érigent en docteurs; vous
savez que nous nous exposons à un jugement d’autant plus sévère.
2 Tous en effet, nous bronchons souvent. Si quelqu’un ne bronche pas en paroles, c’est
un homme parfait, capable de tenir en bride son corps tout entier.
3 Pour nous faire obéir des chevaux, nous leur mettons un mors dans la bouche, et
nous gouvernons ainsi leur corps tout entier
4 Voyez encore les navires : tout grands qu’ils sont, et quoique poussés par des vents
violents, ils sont dirigés au gré du pilote, par un bien petit gouvernail.
5 De même aussi la langue est un petit membre, et elle peut se vanter de grandes
choses. Voyez quelle grande masse de bois un petit feu peut embraser!
6 La langue aussi est un feu, c’est un monde d’iniquité : la langue est installée parmi
nos membres, souillant le corps tout entier, et enflammant tout le cours de la vie,
enflammée elle-même du feu de la Géhenne.
7 Toute espèce de bêtes sauvages et d’oiseaux, de reptiles et d’animaux marins peuvent
être domptés, et ont été domptés par l’espèce humaine;
8 mais la langue, aucun homme ne peut la dompter; c’est un fléau qu’on ne peut arrêter;
elle est pleine d’un venin mortel.
9 Avec elle, nous bénissons le Seigneur, notre Père; et avec elle, nous maudissons les
hommes qui sont faits à la ressemblance de Dieu :
10 de la même bouche sortent la bénédiction et la malédiction! Il ne faut pas, mes
frères, qu’il en soit ainsi.
11 Une source donne-t-elle par la même ou verture de l’eau douce et de l’eau amère?
12 Un figuier, mes Frères, peut-il donner des olives, ou une vigne des figues? Une
source salée ne peut pas non plus donner de l’eau douce.
302
Jacques 3, 1-12
Jacques 3, 1-12
SEGOND
STAPFER
1 Mes frères, qu’il n’y ait pas parmi vous un grand nombre de personnes qui se mettent
à enseigner, car vous savez que nous serons jugés plus sévèrement.
2 Nous bronchons tous de plusieurs manières. Si quelqu’un ne bronche point en
paroles, c’est un homme parfait, capable de tenir tout son corps en bride.
3 Si nous mettons le mors dans la bouche des chevaux pour qu’ils nous obéissent, nous
dirigeons aussi leur corps tout entier.
4 Voici, même les navires, qui sont si grands et que poussent des vents impétueux,
sont dirigés par un très petit gouvernail, au gré du pilote.
5 De même, la langue est un petit membre, et elle se vante de grandes choses. Voici,
comme un petit feu peut embraser une grande forêt!
6 La langue aussi est un feu, c’est le monde de l’iniquité. La langue est placée parmi
nos membres, souillant tout le corps, et enflammant le cours de la vie, étant elle-même
enflammée par la géhenne.
7 Toutes les espèces de bêtes et d’oiseaux, de reptiles et d’animaux marins, sont
domptés et ont été domptés par la nature humaine;
8 mais la langue, aucun homme ne peut la dompter; c’est un mal qu’on ne peut
réprimer; elle est pleine d’un venin mortel.
9 Par elle nous bénissons le Seigneur notre Père, et par elle nous maudissons les
hommes faits à l’image de Dieu.
10 De la même bouche sortent la bénédiction et la malédiction. Il ne faut pas, mes
frères, qu’il en soit ainsi.
11 La source fait-elle jaillir par la même ouverture l’eau douce et l’eau amère?
303
12 Un figuier, mes frères, peut-il produire des olives, ou une vigne des figues? De
l’eau salée ne peut pas non plus produire de l’eau douce.
Ne soyez pas nombreux à vous ériger en docteurs, mes frères, vous savez que nous
serons jugés d’autant plus sévèrement.
2 Nous bronchons tous et de bien des manières, et si quelqu’un ne bronche pas dans ses
paroles, c’est un homme parfait, capable de tenir en bride son corps tout entier.
3 Quand nous mettons un mors dans la bouche des chevaux pour nous en faire obéir,
nous conduisons en même temps leur corps tout entier.
4 Voyez aussi les navires : qu’ils sont grands! combien sont violents les vents qui les
agitent! Et c’est avec un tout petit gouvernail que le pilote les mène à volonté dans
toutes les directions.
5 Il en est de même de la langue, petit membre qui a de grandes prétentions! Un bien
petit feu peut embraser une bien grande forêt!
6 La langue aussi est un feu; elle est le monde de l’iniquité, la langue, installée parmi
nos autres membres, souillant le corps tout entier, enflammant le cours de la vie, et
enflammée elle-même par le feu de la Géhenne!
7 Toute espèce d’animaux sauvages, d’oiseaux, de reptiles, de poissons, peuvent être
domptés ou ont été domptés par l’espèce humaine,
8 mais la langue, il n’est pas d’homme qui puisse la dompter; mal impossible à arrêter,
elle est pleine d’un venin mortel.
9 Avec elle, nous bénissons le Seigneur notre Père, et avec elle nous maudissons les
hommes créés à l’image de Dieu.
10 De la même bouche, sortent bénédiction et malédiction! Il ne doit pas en être ainsi,
mes frères!
11 La source donne-t-elle, par la même ouverture, de l’eau douce et de l’eau saumâtre?
12 Un figuier, mes frères, peut-il donner des olives? Une vigne, des figues? Une
source d’eau salée ne peut pas davantage donner de l’eau douce.
304
Jacques 3, 1-12
Jacques 3, 1-12
VERSION SYNODALE
CRAMPON
1 Mes frères, qu’il n’y en ait pas beaucoup parmi vous qui s’érigent en docteurs, car
vous savez qu’on s’expose ainsi à un jugement plus sévère.
2 Nous bronchons tous de bien des manières. Si quelqu’un ne bronche pas dans ses
paroles, c’est un homme parfait, capable de tenir tout son corps en bride.
3 Nous mettons un mors dans la bouche des chevaux pour nous en faire obéir, et ainsi
nous dirigeons tout leur corps.
4 Voyez aussi les navires : quelque grands qu’ils soient, et bien que poussés par des
vents violents, ils sont dirigés par un très petit gouvernail, suivant la volonté de celui
qui les gouverne.
5 De même, la langue est un petit membre, et elle peut se vanter de grandes choses.
Voyez quelle grande forêt un petit feu peut embraser!
6 La langue aussi est un feu; c’est le monde de l’iniquité. La langue, placée comme elle
l’est parmi nos membres, souille tout le corps et enflamme tout le cours de la vie, étant
elle-même enflammée du feu de la géhenne.
7 Toute espèce de bêtes sauvages, d’oiseaux, de reptiles et d’animaux marins peuvent
être et ont été domptés par l’espèce humaine;
8 mais la langue, aucun homme ne peut la dompter; c’est un mal qu’on ne peut
réprimer; elle est pleine d’un venin mortel.
9 Par elle, nous bénissons le Seigneur, notre Père, et par elle nous maudissons les
hommes, faits à l’image de Dieu.
10 De la même bouche sortent la bénédiction et la malédiction! Il ne faut pas, mes
frères, qu’il en soit ainsi.
11 Est-ce qu’une fontaine jette par la même ouverture de l’eau douce et de l’eau amère?
12 Mes frères, un figuier peut-il porter des olives, ou une vigne, des figues? Une
source d’eau salée ne peut pas non plus donner de l’eau douce.
305
1 Mes frères, qu’il n’y en ait pas tant, parmi vous, qui s’érigent en docteurs, sachant que
nous serons jugés plus sévèrement.
2 Car nous péchons tous en beaucoup de choses. Si quelqu’un ne pèche pas en parole,
c’est un homme parfait, capable de tenir aussi tout le corps en bride.
3 Si nous mettons aux chevaux un mors dans la bouche pour nous en faire obéir, nous
gouvernons aussi leur corps tout entier.
4 Voyez encore les vaisseaux : tout grands qu’ils sont, et quoique poussés par des vents
impétueux, ils sont conduits par un très petit gouvernail au gré du pilote qui les dirige.
5 Ainsi, la langue est un tout petit membre; mais de quelles grandes choses elle peut se
vanter! Voyez, une étincelle petit embraser une grande forêt!
6 La langue aussi est un feu, un monde d’iniquité. N’étant qu’un de nos membres, la
langue est capable d’infecter tout le corps; elle enflamme le cours de notre vie,
enflammée qu’elle est elle-même du feu de l’enfer.
7 Toutes les espèces de quadrupèdes, d’oiseaux, de reptiles et d’animaux marins
peuvent se dompter, et ont été domptés par l’homme.
8 Mais la langue, aucun homme ne peut la dompter : c’est un fléau qu’on ne peut
arrêter; elle est remplie d’un venin mortel.
9 Par elle, nous bénissons le Seigneur et notre Père, et par elle nous maudissons les
hommes qui ont été faits à l’image de Dieu.
10 De la même bouche, sortent la malédiction et la bénédiction! Il ne faut pas, mes
frères, qu’il en soit ainsi.
11 Est-ce que de la même ouverture, la source fait jaillir le doux et l’amer?
12 Est-ce qu’un figuier, mes frères, peut produire des olives, ou la vigne des figues?
Ainsi une source salée ne peut donner de l’eau douce.
306
23 Sonnets pour servir d’Introduction aux Fragments et à l’Aperçu sur le
colportage biblique
23.1 Les copistes
Gloire à ces travailleurs modestes
Qui gardaient le Livre de Dieu,
Lampe d’or brillant au saint lieu
En dépit des souffles funestes!
Ils déchiffraient les palimpsestes,
Puis, sur le vélin précieux,
Traçaient les paroles célestes
Avec un art religieux.
Et lorsque, au milieu d’une page,
La mort interrompait l’ouvrage,
Il s’achevait par d’autres mains.
Devant ces nobles parchemins,
S’incline, ouvriers anonymes,
Un fils de vos labeurs sublimes!
23.2 Les imprimeurs
Gutenberg, Elzévir, Estienne,
307
Inventeurs du plus noble outil,
Vos mains habiles ont serti
Dans l’or nouveau la perle ancienne.
Grâce à vous l’immortel Écrit,
Sans autre beauté que la sienne,
Redevint, pour l’âme chrétienne,
Le pur joyau du Saint-Esprit!
Son orient incomparable
Charma les yeux du misérable,
Éblouissant même les rois.
Dans leur indigence commune
Ce livre devint la fortune
De tous les peuples à la fois!
23.3 Les traducteurs
À l’humanité fut donnée
La parole, attribut de Dieu :
Par le péché, maître en tout lieu,
Au blasphème elle est condamnée.
308
La langue humaine est profanée
Et fait entendre, sous les cieux,
Non plus le verbe harmonieux,
Mais des cris de bête enchaînée.
Vous dont les patients travaux
Forcent à des accents nouveaux
Le langage le plus rebelle,
Vous faites du Livre divin
La grammaire où le genre humain
Apprend la langue universelle!
23.4 Les colporteurs
Debout, les vaillants serviteurs!
Pour vous la besogne commence;
Les scribes et les traducteurs
Vous ont préparé la semence;
Dans sa misère et sa démence,
La terre attend ses bienfaiteurs;
Vous êtes peu, l’oeuvre est immense :
309
En avant, hardis colporteurs!
Le sol où votre pied se lasse
Ne gardera pas votre trace,
Mais Dieu la suit avec amour.
Il rend sa Parole féconde :
Semeurs, ensemencez le monde,
Et vous moissonnerez un jour!
23.5 Le nerf de la guerre
Il n’est pas une pièce d’or
Qui soit nette du sang des hommes :
Au total de toutes les sommes
S’ajoute la honte ou la mort…..
Ô toi qui sais comment se nomme
Celui qui venge tous les torts,
Sois, pour tout le reste, économe,
Mais prodigue pour ses trésors,
Afin qu’en tout lieu se répande
310
De Dieu la magnifique offrande :
Le sang précieux de Jésus,
Qui sauve, rachète et répare
Même les crimes de l’avare
Quand l’or ne le possède plus!
Ruben Saillens
24 Fragments relatifs à l’Histoire générale de la Bible (Les Textes
Originaux)
24.1 Les trois plus vieilles Bibles du monde
Avant l’invention de l’imprimerie, tout nouvel exemplaire des livres saints devait être
copié à la main. Or, il était impossible que dans la copie d’un long manuscrit il ne se
glissât pas des erreurs, et que dans une copie de cette copie il ne s’en glissât pas de
nouvelles (*). On comprend donc que les manuscrits du quinzième siècle devaient être
passablement fautifs. Il est vrai que ces erreurs sont généralement insignifiantes. Mais
pour avoir, le plus exactement possible, le texte sacré original, une révision du texte
des Bibles imprimées d’après ces manuscrits du quinzième siècle est indispensable.
(*) Voir, sur les variantes, point 24.3.2.2 du texte global = point 1.3.2.2 de la Partie 4
«Les textes originaux et les traductions anciennes»
Comment cette révision est-elle possible? On a trois sources d’information :
· Les manuscrits de la Bible dans les langues originales.
· Les anciennes versions de la Bible, dont l’une, les Septante, est antérieure à
Jésus-Christ, dont d’autres sont de très peu postérieures aux temps apostoliques. Nous
rejoignons ainsi par elles un texte très ancien,
311
· Les très abondantes citations des Écritures dans les écrits des Pères de
l’Église, qui datent principalement des deuxième, troisième et quatrième siècles.
En comparant les données de ces trois sources d’information, inconnues, ou à peu près,
au quinzième siècle, on peut arriver à établir un texte plus sûr que celui des manuscrits
récents, où les erreurs ont pu s’accumuler, et d’après lesquels ont été imprimées nos
premières Bibles protestantes.
La science qui étudie ces données s’appelle la critique du texte, ou «basse critique»,
comme on dit dans d’autres pays, par opposition à la «haute critique» qui s’occupe des
questions, plus importantes, d’auteur, de date, d’authenticité.
Arrêtons-nous un peu sur la première de ces sources d’information.
La valeur d’un manuscrit est généralement en proportion de son âge. Comment cet âge
peut-il se déterminer? La question est très complexe. Toutefois, le guide principal,
c’est la forme des lettres. Les manuscrits les plus anciens sont écrits en lettres onciales,
c’est-à-dire en lettres majuscules, environ de la dimension de l’épaisseur du pouce
(uncia, en latin, signifie pouce), sans ponctuation, sans accents, sans division entre les
mots, comme ceci
DIEUATANTAIMELEMONDEQUILADONNESONFILSUNIQUE
On économisait ainsi de l’espace, ce qui était nécessaire, vu la cherté des matériaux.
De plus, les abréviations sont nombreuses.
Les manuscrits plus modernes sont écrits en écriture cursive.
Parmi les manuscrits anciens, il y en a trois qui dépassent tous les autres en
importance: ce sont le Vaticanus, du quatrième siècle, le Sinaïticus, du quatrième ou
cinquième siècle (*) et l’Alexandrinus, du cinquième siècle. Chose assez curieuse, la
possession de ces trois manuscrits se trouve partagée entre les trois grandes branches
de l’Église chrétienne. Le Vaticanus est entre les mains de l’Église catholique: il est
conservé à la Bibliothèque du Vatican, à Rome. L’Alexandrinus appartient à la
protestante Angleterre il est conservé au Musée britannique. Le Sinaïticus appartient à
l’Église grecque : il est conservé à Saint-Pétersbourg.
(*) D’après Fritz BARTH (Einleitung in das Neue Testament, p. 406).
312
24.1.1 Le Codex Vaticanus
Le Codex Vaticanus (codex est le nom technique de ces anciens manuscrits) est donc
la plus vieille Bible du monde. Il a dû être placé dans la bibliothèque du Vatican lors
de sa fondation, en 1448, par le pape Nicolas V. Les autorités du Vatican l’ont pendant
longtemps gardé d’une manière un peu trop jalouse. L’accès en était interdit, même aux
savants. L’un d’eux, pourtant, le Dr Tregelles, put pénétrer jusqu’à lui, mais tout
d’abord on fouilla ses poches, on lui enleva plume, encre, papier. Deux prêtres chargés
de le surveiller cherchaient à le distraire s’il paraissait trop occupé à examiner un
passage, et même allaient jusqu’à lui enlever le livre. Depuis, le pape Pie IX a fait faire
de ce manuscrit d’excellents fac-similés que l’on peut trouver dans les principales
bibliothèques de l’Europe.
Le manuscrit n’est pas complet. Il y manque Genèse 1-46, les psaumes 105 à 137, et la
fin du Nouveau Testament à partir de Hébreux 11, 14 (où le manuscrit s’arrête au
milieu du mot «purifiera»). Tout le reste manque (ou est d’une écriture plus récente).
Marc 16, 9-20 est omis. Mais un espace blanc est réservé, à cet endroit, ce qui montre
que le copiste connaissait le passage, mais ne savait s’il devait l’insérer ou non. Le
Sinaïticus l’omet également. C’est pour cela que ce passage est entre crochets dans les
éditions modernes du Nouveau Testament, «comme manquant dans les plus anciens
manuscrits», ainsi que s’exprime la version révisée anglaise.
L’écriture est délicate et belle. Malheureusement, un copiste du dixième siècle, de
crainte, probablement, que l’écriture ne s’altérât, a tout repassé grossièrement avec une
encre fraîche. Sa crainte était vaine, car ici et là des mots qu’il a laissés tels quels,
parce qu’ils étaient écrits en double, sont restés clairs et lisibles malgré les quinze cents
ans écoulés.
Le Vaticanus a probablement été écrit en Égypte, dans le cercle d’Athanase.
24.1.2 Le Codex Sinaïticus.
Ce manuscrit doit son nom à l’endroit où il a été découvert d’une façon tout inattendue,
presque dramatique, par le grand savant Tischendorf. Ce dernier se trouvait, en 1844,
en quête d’anciens manuscrits de la Bible, au couvent de SainteCatherine, au pied du
mont Sinaï. Il n’y avait rien trouvé, quand il aperçut au milieu de la grande salle un
panier plein de vieux parchemins. Le bibliothécaire lui dit qu’on avait déjà employé
pour allumer le feu deux paniers de ces vieux papiers. Quelle ne fut pas la surprise de
Tischendorf en trouvant dans ce panier une quantité de pages d’un manuscrit de la
313
version des Septante! Il n’avait jamais rien vu qui eût un cachet si prononcé d’antiquité.
On lui permit de prendre une quarantaine de feuilles, mais il ne sut pas déguiser sa
joie, et les moines, soupçonnant la valeur du manuscrit, refusèrent de lui en donner
davantage.
Tischendorf retourna en Allemagne, où il fit avec sa découverte grande sensation dans
le monde savant. Il prit soin, toutefois, de ne pas dire où il l’avait faite, car il espérait
encore mettre la main sur le reste du manuscrit. Bien lui en prit, car le gouvernement
anglais chargea immédiatement un savant de visiter l’Orient et d’acquérir tout
manuscrit grec de valeur sur lequel il mettrait la main. Tischendorf avait grand peur
que le savant anglais ne découvrît le vieux parchemin du mont Sinaï, mais l’autre ne
découvrit rien.
Tischendorf essaya, par l’entremise d’un ami influent qu’il avait à la cour d’Égypte, de
se procurer le reste du manuscrit, mais sans succès. «Les moines, lui écrivit son ami,
connaissent maintenant la valeur de ces parchemins, et ils ne s’en déferont à aucun
prix». Tischendorf retourna au couvent, mais n’y put trouver qu’une seule feuille avec
onze lignes de la Genèse, par où il vit que le manuscrit avait contenu tout l’Ancien
Testament.
Quinze ans s’écoulèrent, pendant lesquels Tischendorf sut éveiller l’intérêt et se
concilier la sympathie de l’empereur de Russie. En 1859, il est de nouveau au couvent,
cette fois avec une commission de l’Empereur. Toutefois il ne trouve presque rien qui
ait de la valeur, et il a pris toutes ses dispositions pour repartir, quand survient un
événement inattendu.
La veille même de son départ, il faisait dans les jardins du couvent une promenade
avec l’économe, et, celui-ci, en rentrant, l’invitait à entrer dans sa cellule pour lui offrir
quelques rafraîchissements. À peine étaient-ils entrés que le moine lui dit : «Moi aussi,
j’ai lu un exemplaire de ces Septante». Et, ce disant, il descendit d’une étagère un gros
paquet enveloppé d’un drap rouge, qu’il plaça sur la table. Tischendorf ouvrit le paquet,
et, à sa grande surprise, y trouva non seulement les fragments du manuscrit des
Septante qu’il avait vus quinze ans auparavant, mais aussi des fragments étendus de
l’Ancien Testament, le Nouveau Testament tout entier, une partie des Apocryphes et
deux écrits des Pères de l’Église (l’épître de Barnabas et une partie du pasteur
d’Hermas).
Plein de joie, mais d’une joie que, cette fois, il eut assez d’empire sur lui-même pour
dissimuler, il demanda, d’un ton indifférent, la permission d’emporter le paquet dans sa
chambre pour l’examiner à loisir. «Et là, dit-il, seul avec moi-même, je m’abandonnai
aux transports de ma joie. Je savais que je tenais entre les mains un des plus précieux
trésors bibliques qui existassent, un document qui, en antiquité et en importance,
dépassait tout ce que j’avais vu pendant vingt années d’études».
Grâce à l’influence de l’empereur de Russie, il réussit à obtenir le précieux manuscrit.
La générosité du souverain permit d’en publier, en 1862, un élégant fac-similé en
314
quatre volumes in-folio. Trois cents exemplaires furent tirés, dont cent furent donnés à
Tischendorf, qui en vendit la plupart, tandis que les deux cents autres furent distribués
comme cadeaux par le gouvernement russe. On trouve de ces fac-similés dans les
grandes bibliothèques de l’Europe (*). L’original est conservé, comme un trésor
littéraire sans prix, à la Bibliothèque impériale de Saint-Pétersbourg.
(*) La Société biblique protestante de Paris en possède un dans son inestimable
collection de Bibles. Cet exemplaire lui a été offert par l’empereur de Russie
Alexandre II.
24.1.3 Le Codex Alexandrinus
Le Codex Alexandrinus a été donné à Charles 1er d’Angleterre, en 1628, par Cyrille
Lucar, patriarche de Constantinople, qui l’avait probablement rapporté d’Alexandrie.
Sur la première page se trouvent écrits en arabe ces mots : «Écrit par Thekla, le martyr.
Il manque Matthieu 1 à 25 et Jean 6 v. 50 à 8 v. 52».
Ce manuscrit a été écrit en Égypte ou en Palestine.
24.2 Comment le texte de l’Ancien Testament est venu jusqu’à nous
L’Ancien Testament nous a été transmis par les Massorètes. La Massore (c’est-à-dire
tradition) est l’ensemble de tous les renseignements concernant le texte sacré,
longtemps conservés par la tradition orale. Les Massorètes, docteurs juifs dont
l’activité s’étend du cinquième au dixième siècle après Jésus-Christ (à Tibériade et à
Babylone), ont fixé ce texte, en même temps qu’ils nous ont transmis cette tradition par
écrit et l’ont enrichie.
24.2.1 En premier lieu, ils ont fixé le texte sacré
D’un côté, il est prouvé que le texte hébreu actuel n’est pas identique au texte des
manuscrits originaux. Cela ressort soit du fait que la version des Septante, qui remonte
à deux ou trois cents ans avant Jésus-Christ, suppose un texte différent de notre texte
315
hébreu actuel, soit de l’étude de ce texte hébreu lui-même. Ainsi, Josué 15, 32, il est dit
que les villes de Juda dans le Negueb sont au nombre de vingt-neuf. Or, si on les
compte, on en trouve trente-six. Si on compare les passages 1 Chroniques 8, 29-38 et
9, 35-44, qui donnent tous deux la généalogie de Saül, on n’y trouve pas moins de onze
divergences. Nous sommes évidemment, ici, en présence de fautes de copistes.
D’autre part, l’étude des manuscrits hébreux prouve que tous ces manuscrits sont issus
d’un original unique.
D’où il est aisé de conclure qu’à un moment donné un manuscrit a été choisi comme
archétype, et que tous les autres ont été éliminés, détruits.
C’est ainsi que les massorètes, desquels procède le texte actuel de l’Ancien Testament,
ont fixé ce texte. Voilà comment il se fait que le texte de l’Ancien Testament est
dépourvu de variantes, tandis que le texte du Nouveau Testament, dont nous possédons
des manuscrits nombreux et divers, en a de très nombreuses.
24.2.2 En second lieu, ils ont copié le texte
Aucun mot ne devait être écrit de mémoire. Le copiste devait regarder attentivement le
mot à copier et le prononcer oralement. Avant d’écrire un des noms de Dieu, il devait
se recueillir solennellement et laver sa plume. Avant d’écrire le nom ineffable de
Jéhovah (que les Israélites, par respect formaliste, ne prononcent jamais, mais
remplacent par le nom d’Adonaï, Seigneur), il devait se laver tout le corps. La seule
encre employée devait être une encre noire, pure, faite de suie, de charbon et de miel.
Le parchemin devait être la peau d’un animal pur préparée spécialement par un
Israélite. Les différents parchemins qui composaient le manuscrit devaient être
attachés ensemble par des cordons faits avec les tendons d’animaux purs. Le manuscrit
était examiné dans les treize jours qui suivaient son achèvement. D’après certains
écrivains, une erreur d’une seule lettre rendait le manuscrit inutilisable. D’après
d’autres, on pouvait corriger jusqu’à trois erreurs par parchemin. et s’il y en avait
davantage, l’exemplaire était rejeté comme profane.
Rouleau de la loi, en hébreu, du 15° siècle qui fait partie de la bibliothèque de la
Société biblique britannique et étrangère.
316
Partie d’une colonne du Codex Babylonicus (voir point 24.2.5 du texte global = point
1.2.5. de la Partie 4 «Les textes originaux et les traductions anciennes»). Les pointsvoyelles
sont au-dessus des lettres. C’est le système supralinéaire, dit babylonien, plus
simple et probablement plus ancien que le système sublinéaire, ou palestinien. Le facsimilé
ci-dessus représente le passage Osée, 1 v. 2-5, depuis : à Osée, va prends…..
Fragment d’un papyrus découvert il y a quelques années en Égypte (voir point 24.2.5
du texte global = point 1.2.5. de la Partie 4 «Les textes originaux et les traductions
anciennes»). Le morceau reproduit ci-dessus commence avec ces mots : l’Éternel ton
Dieu (Exode. xx, 2) et se termine avec ceux-ci : C’est pourquoi (11).
24.2.3 En troisième lieu, ils ont annoté le texte
Ils ont rédigé :
24.2.3.1 Des notes sur le contenu du texte.
24.2.3.1.1 Compte des lettres
317
Ils ont compté combien de fois chaque lettre revient dans l’Écriture. Ainsi la lettre
aleph revient 42.377 fois, la lettre beth 38.218 fois, etc. Le nombre total de lettres de
l’Ancien Testament est de 815.280. Le but de ce calcul était de prévenir l’addition ou
l’omission d’une seule lettre.
24.2.3.1.2 Compte des expressions
2) Ils notaient combien de fois tel mot ou telle expression revient dans l’Écriture. Si ce
n’est qu’une fois, la note dit: «Pas d’autres». Si c’est plus souvent, la note dit : «Trois,
quatre, cinq fois, etc».
Ainsi pour les mots: «l’Esprit de Dieu», la note dit: «Revient huit fois», et indique les
endroits. Partout ailleurs, il y a «l’Esprit de l’Éternel» (Jehovah). La note est destinée à
empêcher le copiste de commettre une erreur facile en reproduisant l’expression sous
sa forme la plus ordinaire. On trouve aussi des notes comme celles-ci: «Il y a deux
versets dans la Thorah (le Pentateuque) qui commencent par un M. Il y en a onze où la
première et la dernière lettre sont un N. Il y en a quarante où le mot lo (non) se
retrouve trois fois».
24.2.3.1.3 Autre classe de notes
Voici un exemple curieux d’une autre classe de notes.
Dans Josué 9, 1, se trouvent énumérés, selon leur nationalité, les rois de six peuples
différents. «À la nouvelle de ces choses, tous les rois, le Hétien et l’Amorréen, le
Cananéen, le Phérézien, le Hévien et le Jébusien, s’unirent…» (c’est ainsi que les
Massorètés lisaient le passage). Le mot et ne s’y retrouve que deux fois, avant le
second et avant le sixième nom. N’était-il pas inévitable qu’une fois ou l’autre un
copiste, dans un moment de négligence, déplaçat ces deux petits mots? (En hébreu la
conjonction et est exprimée par une seule lettre, un v assez semblable à notre i).
Pour parer à ce danger, voici l’expédient auquel les Massorètes eurent recours. À ce
verset, ils mirent une petite note ainsi conçue «L’or pour les rois», en indiquant le
passage Nombres 31, 22 «L’or et l’argent, l’airain, le fer, l’étain et le plomb». Dans ce
passage, il y a six noms, et la conjonction et se trouve devant le second et devant le
sixième, tout comme dans Josué 9, 1. Ainsi ces deux passages devaient se contrôler
l’un l’autre. Il était peu probable qu’une erreur se produisît dans les deux. D’ailleurs
l’attention du copiste était éveillée, et c’était suffisant.
318
24.2.3.1.4 Autres comptes
Les Massorètes avaient compté les versets, les mots, aussi bien que les lettres. Ils ont
trouvé 23.206 versets dans l’Ancien Testament. Ils indiquent la lettre du milieu dans
chaque livre ou collection de livres (pour le Pentateuque, la lettre du milieu est dans le
mot ventre, Lév. 11, 42), le mot du milieu (pour le Pentateuque, c’est chercha dans
Lév. x, 16), le verset du milieu (pour le Pentateuque, c’est Lév. 8, 8). Ils avaient aussi
compté les versets, mots, lettres, de chaque section.
24.2.3.2 Des corrections
Quand une correction semblait s’imposer, ils ne l’introduisaient jamais dans le texte, tel
était le respect qu’ils avaient de celui-ci. Ils maintenaient les consonnes du mot dans le
texte, plaçaient en marge les consonnes du mot rectifié, et mettaient les voyelles du
second sous les consonnes du premier (voir plus bas). On ne pouvait lire le premier,
naturellement, sans regarder le second. Le premier s’appelait kethib (ce qui est écrit), le
second, keri (ce qui doit être lu).
On ne peut que se féliciter de la méthode suivie par les Massorètes. Si, avec leur
connaissance imparfaite de la critique du texte, ils avaient corrigé le texte lui-même,
ils auraient sans doute fait plus de mal que de bien. Avec le système qu’ils ont adopté,
nous avons sous les yeux, en même temps, leur opinion et l’ancienne leçon, et nous
pouvons choisir.
Voici un exemple : Job 13, 15, nous lisons, dans Ostervald : Quand même il me
tuerait, je ne cesserais d’espérer en lui. Segond traduit : Voici, il me tuera, je n’ai rien à
espérer. Cette différence vient de ce qu’Ostervald a adopté la correction marginale des
Massorètes (lo, orthographié de manière à signifier : en lui), tandis que Segond s’en
tient à la leçon du texte (lo, orthographié de manière à signifier : non).
24.2.4 Les points-voyelles
En quatrième lieu, ils ont inventé les points-voyelles. Jusque vers l’an 500 après Jésus-
Christ, les manuscrits des livres saints de l’Ancien Testament étaient dépourvus de
voyelles. La prononciation était donnée par la tradition. Les Massorètes, pour fixer la
prononciation, inventèrent un système de points-voyelles, ainsi appelés parce que leurs
voyelles sont des points, ou de tout petits traits, qui sont placés sous ou dans les lettres.
319
Eux-mêmes ne reconnurent à ces voyelles qu’un caractère tout humain. Elles n’ont
jamais été introduites dans les manuscrits sacrés destinés aux Synagogues.
Dans certains mots, une légère modification des voyelles donne un sens différent.
Genèse 47, 31, nous lisons : Israël se prosterna sur le chevet de son lit. Dans Hébreux
11, 21 : il adora appuyé sur l’extrémité de son bâton. Le mot traduit ici par bâton, là
par chevet, se lit dans le manuscrit hébreu sans voyelles: mtth. Les Massorètes ont
ajouté les voyelles i et a, ce qui fait mittah, lit, tandis que les auteurs de la version des
Septante, que cite l’épître aux Hébreux, lisaient le même mot avec les voyelles a et e,
ce qui fait matteh, bâton.
24.2.5 Système d’accents
En cinquième lieu, enfin, les Massorètes inventèrent un système compliqué d’accents,
qui indiquent les nuances de sentiment, d’énergie, à mettre dans la lecture à haute voix
et couchent presque la parole vivante sur le papier. Il paraît que rien n’est beau comme
d’entendre un juif cultivé, capable d’émotion, d’enthousiasme, lire l’Ancien Testament
en se conformant à ces accents.
Le plus ancien manuscrit hébreu connu est le Codex Babylonicus (*). Il contient les
prophètes, d’Ésaïe à Malachie. Les savants sont d’accord pour lui assigner la date de
916. Il est à la Bibliothèque impériale de Saint-Pétersbourg.
(*) Le plus ancien parmi les manuscrits datés. On voit au Musée britannique un
magnifique manuscrit du Pentateuque, non daté, auquel on attribue comme date de 820
à 850.
On a découvert, il y a quelques années, en Égypte, des fragments de papyrus qui
contiennent presque tout le Décalogue en hébreu, et le Schema (écoute… Deut. 6, 4-9).
On suppose qu’ils sont du commencement du second siècle. Ils sont en tout cas
antérieurs de cinq ou six siècles au Codex Babylonicus. Ils se trouvent à la
bibliothèque de l’Université de Cambridge.
24.3 Aperçu sur l’Histoire du Nouveau Testament
24.3.1 Formation du Canon
320
Dans les premiers temps de l’âge apostolique, la grande autorité, au sein de l’Église,
c’est le Seigneur. Cette autorité est égalée à celle de Dieu lui-même parlant dans les
oracles de l’Ancien Testament (1 Cor. 7, 10; 9, 14). Encore au second siècle, on trouve
chez le plus ancien historien ecclésiastique, Hégésippe (mort en 180), cette expression
: «La loi, les prophètes, et le Seigneur».
D’après Luc 1, 3-4, les souvenirs du ministère du Seigneur furent d’abord transmis par
les témoins oculaires de son activité, puis recueillis et rédigés sans ordre, par
«plusieurs» — ce qui était tout naturel, puisque tous les chrétiens ne pouvaient
entendre les témoins, et que ceux-ci disparurent peu à peu, — puis racontées «d’une
manière suivie» par les évangélistes. Ces évangélistes, en prenant la plume, se
proposaient soit de contribuer à l’édification des chrétiens, soit d’amener ceux du
dehors à reconnaître que Jésus était le Fils de Dieu. Tels furent les premiers éléments
de ce qui devint plus tard le Nouveau Testament.
En même temps que les paroles du Seigneur, mais plus lentement, les écrits des
apôtres s’imposèrent à l’attention des églises. Les lettres de Paul étaient lues dans les
églises auxquelles elles étaient adressées, et communiquées à d’autres églises (Col. 4,
16). Plus tard vinrent les épîtres catholiques, adressées à tous les dispersés, et
l’Apocalypse. Ces écrits étaient lus au culte public (*), comme la Loi et les prophètes
dans les synagogues.
(*) Apocalypse 1, 3 : Heureux celui qui lit et ceux qui entendent… Allusion évidente à
la lecture publique.
Toutefois, pendant longtemps, il n’y eut pas de recueil proprement dit, encore moins
un recueil uniforme, et moins encore un recueil ecclésiastique. Divers livres étaient
utilisés, comme l’épître de Clément, l’épître de Barnabas, le pasteur d’Hermas, qui ne
figurent pas dans notre Nouveau Testament.
À mesure que les communautés chrétiennes devenaient plus considérables et entraient
davantage en contact avec les courants intellectuels de leur temps, la liberté dans
l’emploi des livres sacrés de la nouvelle alliance n’était pas sans offrir de sérieux
inconvénients. À la faveur de cette liberté et de cette incertitude, les tendances les plus
diverses et les plus fâcheuses pouvaient se manifester et se légitimer. Dans les livres
alors en usage, on pourrait citer bien des assertions étranges et antiévangéliques. Le
danger devint aigu quand se prononcèrent deux mouvements d’inspiration opposée,
d’un côté celui des gnostiques, qui rejetaient l’Ancien Testament et la tradition des
douze, ne retenaient que les épîtres de Paul et l’Évangile de Luc, et méconnaissaient
l’origine spécifiquement divine du christianisme, — d’un autre côté celui des
Montanistes, qui prétendaient créer un prophétisme nouveau et exagéraient le
321
spiritualisme évangélique. L’hérésie obligea l’Église à se défendre, et, pour se
défendre, à délimiter les livres qui devaient faire autorité.
Nous ne pouvons raconter ici en détail l’histoire de la formation du Nouveau
Testament (*). Qu’il nous suffise de dire qu’à la fin du second et au commencement du
troisième siècle, on constate l’existence d’une collection proprement dite, d’un canon
du Nouveau Testament, dans les écrits d’Irénée (140-202), de Tertullien (160-220),
dans le fragment de Muratori (même époque), pour l’Occident, de Clément
d’Alexandrie († 216) et d’Origène (185-254), pour l’Orient. C’est encore une période de
formation.
(*) On la trouvera brièvement et clairement exposée dans le livre de M. Henri Monnier
: Qu’est-ce que la Bible ? (Foyer Solidariste).
Vers le milieu du second siècle il n’y a encore qu’une ébauche de ce que sera le
Nouveau Testament. La plupart des éléments qui le constituent sont là, mais en
désordre… Vers la fin du second siècle, on est d’accord, un peu partout, sur l’étendue
du Nouveau Testament, et il comprend tout l’essentiel du nôtre» (*1). D’après Barth
(*2), on peut parler de l’an 180 comme d’une date approximative pour la formation
d’une collection des écrits du Nouveau Testament.
(*1) Henri MONNIER, Qu’est-ce que la Bible ? pages 51-61.
(*2) Einleitung in das Neue Testament, de Fritz BARTH. C’est cet ouvrage, le plus
récent sur la matière, qui a été notre principale source dans la rédaction de ce
fragment.
Le critère auquel on eut recours pour le choix des livres, ce fut l’origine apostolique
des écrits. De là des hésitations, des flottements, pour la seconde épître de Pierre,
l’épître de Jacques, les deux dernières épîtres de Jean et l’Apocalypse, l’origine
apostolique de ces écrits n’étant pas universellement admise. Quant aux Évangiles de
Marc et de Luc, ils étaient trop consacrés par l’usage pour qu’on pût hésiter à leur sujet.
Si l’on demande à qui est due la première formation de cette collection, il semble que
certaines pages d’Irénée et de Tertullien fournissent les éléments d’une réponse. Nous
voulons parler des passages où ces Pères apostoliques parlent avec insistance des
évêques comme héritiers de la succession apostolique et gardiens de la foi, et des
passages où ils attribuent une importance particulière aux communautés d’origine
322
apostolique. On peut conclure de ces affirmations que les évêques des églises
apostoliques de l’Asie Mineure et de la Grèce, églises particulièrement considérées,
intervinrent, d’accord avec l’évêque de Rome, soit oralement, soit par écrit, pour arrêter
le canon. Dans l’état actuel de nos connaissances, nous ne pouvons rien dire de plus
précis.
C’est dans le cours du quatrième siècle que fut achevée la formation du canon, sous
l’influence de trois hommes: Athanase, Jérôme, Augustin. Athanase réussit à faire
accepter l’Apocalypse par les églises d’Orient, où elle n’était généralement pas admise.
De même, son influence, aidée de celle de Jérôme, fit admettre par les Églises
d’Occident l’épître aux Hébreux. C’est grâce à lui également que la seconde épître de
Pierre, celle de Jacques, celle de Jude, les deux dernières de Jean, furent admises en
Occident. En 382, un synode, à Rome, sous l’influence de Jérôme, fixe la liste des 27
livres du Nouveau Testament. Après Athanase et Jérôme, c’est saint Augustin qui a le
plus contribué à faire l’unité dans l’Église sur la question du canon. Sous son influence,
le concile d’Hippone, en 393, arrêta la collection de 27 livres canoniques «en dehors
desquels il n’était permis de rien lire dans l’Église». Un dernier indice des hésitations
de jadis fut la manière dont on désigna l’épître aux Hébreux : «13 épîtres de Paul, et
une, du même, aux Hébreux», et l’autorisation de lire les Actes des Martyrs aux
anniversaires de ces martyrs. Le concile de Carthage, en 419, formula le canon en
parlant nettement de quatorze épîtres de Paul et en rejetant les Actes des Martyrs. Ce
décret fut sanctionné par le pape Gélase (492-496).
24.3.2 Histoire du Texte
24.3.2.1 Les Manuscrits
Dans les deux premiers siècles, on écrivait surtout sur du papyrus, d’un seul côté, avec
un style de roseau et de l’encre de suie. Plusieurs morceaux de papyrus étaient joints
ensemble, et la feuille ainsi obtenue était fixée par le côté droit à une baguette autour
de laquelle on la roulait. C’était le tomos (grec), ou volumen (latin), que l’on enfermait
dans une boîte. On ne possède aucun des manuscrits originaux, ni aucune des copies
faites pendant les premiers siècles, ce qui s’explique en partie par la nature peu
résistante du papyrus. Dès le troisième siècle, on employa les peaux d’animaux, ou
parchemins. On en faisait des cahiers de trois ou quatre feuilles (terniones,
quaterniones), qui, réunis, formaient un codex, généralement de la grandeur d’un de
nos in-folio. Chaque page était partagée en plusieurs colonnes (de deux à quatre).
Telles furent les cinquante copies de la Bible qu’au quatrième siècle Eusèbe de Césarée
fit confectionner sur l’ordre de l’empereur Constantin, et qui furent confiées aux églises
de Constantinople. Les riches faisaient faire des exemplaires écrits en lettres d’or ou
d’argent sur parchemin de pourpre. Ceux, au contraire, pour lesquels le parchemin
ordinaire était trop cher se procuraient un parchemin ayant déjà servi dont ils faisaient
disparaître l’écriture, pour y coucher un nouveau texte. Ces manuscrits se nomment
palimpsestes. L’ancienne écriture ne peut, le plus souvent, être reconstituée que par des
323
procédés chimiques. Le papier (papier de coton ou de lin) ne fit son apparition qu’à
partir du huitième siècle. Il fut importé de Chine.
Au point de vue de l’écriture, les manuscrits se divisent en deux catégories, manuscrits
en lettres onciales et manuscrits en lettres cursives. Jusqu’au neuvième siècle, ils sont
en lettres onciales. On compte environ cent trente de ces manuscrits. Voici les plus
anciens : (*)
(*) Nous avons déjà parlé des trois premiers de ces manuscrits, point 24.1 à 24.1.3 du
texte global = points 1.1 à 1.1.3 de la Partie 4 «Les textes originaux et les traductions
anciennes».
Le Vaticanus, du quatrième siècle.
Codex Vaticanus
Ce fac-similé représente le passage Marc 16, 6-8, qui, dans ce manuscrit, termine
l’Évangile de Marc.
Le Sinaïticus, du quatrième ou du cinquième siècle. C’est le seul manuscrit en lettres
onciales qui renferme le Nouveau Testament, tout entier.
Codex Sinaïticus.
Ce fac-similé représente le passage Hébreux 12, 27-29.
324
L’Alexandrinus, du cinquième siècle.
Codex Alexandrinus.
Ce fac-similé représente le passage Jean 1, 1-5.
Le Codex d’Ephrem, palimpseste, du cinquième siècle, écrit probablement en Égypte.
Il manque environ les trois huitièmes du Nouveau Testament.
Ce manuscrit est à la Bibliothèque nationale de Paris (*).
(*) Fonds grec, n° 9. Musée, armoire XVII, n° 72.
Le Codex Bezae, du sixième siècle. Il provient de Lyon. Il fut offert par Théodore de
Bèze (*) à l’université de Cambridge, dans la bibliothèque de laquelle il est conservé. Il
contient les Évangiles et les Actes des Apôtres, avec des lacunes. Il est en grec et en
latin. Aucun manuscrit ne contient des variantes aussi originales.
(*) Théodore de Bèze dit qu’il provient de l’abbaye de Saint-Irénée, et qu’il l’eut en
1562. Or cette même année, cette abbaye fut pillée par les troupes du baron des Adrets.
Il parait donc certain qu’un soldat de des adrets, après s’être emparé de ce manuscrit, en
fit don à Théodore de Bèze.
Le Codex Claromontanus, du sixième siècle, en grec et en latin. C’est la suite du
manuscrit précédent. Il appartint aussi à Théodore de Bèze. Il contient les épîtres de
Paul. Il est conservé à la Bibliothèque nationale de Paris (*).
325
(*) Fonds grec, no 107. Musée, armoire XVII, no 73.
Tous les manuscrits en lettres onciales postérieurs au septième siècle dérivent de
l’Église grecque, seule en état, alors, de conserver et de reproduire le texte original du
Nouveau Testament.
Les manuscrits en écriture cursive font leur apparition au neuvième siècle. C’est à ce
moment que fut inventée cette écriture, qui permettait d’écrire chaque mot d’un trait et
d’économiser l’espace. Grâce à ces deux innovations, qui datent à peu près de la même
époque, l’écriture cursive et le papier, le nombre des manuscrits augmenta
considérablement. Jusqu’à l’invention de l’imprimerie, on en compte environ 3.700 en
écriture cursive.
Il faut mentionner, en outre, les lectionnaires, exemplaires destinés à servir à la lecture
publique dans les églises et ne contenant que les péricopes ecclésiastiques. Les uns
sont en lettres onciales, les autres en écriture cursive. On en connaît environ 1.300,
dont les plus anciens datent du sixième siècle.
Il existe donc plus de 5.000 manuscrits du Nouveau Testament (*).
(*) Ainsi, le nombre des manuscrits qui permettent de fixer le texte du Nouveau
Testament est sans parallèle dans toute la littérature humaine. Il y a des classiques
importants dont on ne possède qu’un seul manuscrit. Le professeur Nestle a rappelé
que tout ce que nous avons de Sophocle nous vient d’un manuscrit unique du huitième
ou du neuvième siècle. Pour d’autres auteurs, on considère dix ou quinze manuscrits,
comme un total très respectable. Mais peu remontent plus haut ou même aussi haut
que le dixième siècle.
24.3.2.2 Les Variantes
Dans toute copie, nous l’avons déjà dit (voir Fragment I), les erreurs sont inévitables.
Avec le nombre des copies, elles augmentent fatalement. Si déjà Origène se plaignait
amèrement de l’état des manuscrits de son temps, on comprend qu’à plus forte raison,
au seizième siècle, on fût loin de se trouver en présence d’un texte uniforme du
Nouveau Testament (*).
326
(*) «Il en est un peu des copies successives d’un texte, dit M. Rilliet, dans la préface de
sa traduction du Nouveau Testament, comme du cours d’un ruisseau. La forme
première de la parole écrite se modifie bien plus par voie d’accroissement et
d’agrégation, que par voie de condensation et de retranchement. Dans la multiplication
graphique, les éléments adventices sont bien plus nombreux que les éléments
supprimés. Rendre plus clair ce qui est grammaticalement obscur, corriger ce que l’on
croit inexact ou erroné, substituer ce qui semble naturel à ce qui paraît étrange, éclaicir
les contradictions réelles ou apparentes, introduire la glose à côté ou à la place du mot
qu’elle explique, compléter ce que l’on trouve insuffisant, enrichir les récits en y
insérant les détails analogues tirés d’ailleurs et que l’on veut sauver de l’oubli,
conformer l’une à l’autre les narrations diverses d’un même fait, ou les formules d’un
même enseignement : voilà quelques-uns des traits du travail auquel les copistescorrecteurs
se livrent généralement, ainsi que l’expérience le démontre, dans la
reproduction des textes. Quant aux omissions, elles ont le plus souvent lieu par
inadvertance, et elles proviennent ordinairement de l’identité des mots entre lesquels se
trouve placée la phrase ou l’expression omise. Les suppressions intentionnelles sont
presque toujours dictées par le désir de faire disparaître des difficultés ou des
contradictions qui sont embarrassantes ou qui paraissent insolubles. Enfin, des
altérations plus ou moins graves sont dues à la négligence ou à l’ignorance des
copistes, dont les uns voient ou entendent mal, dont les autres, ne comprenant pas ce
qu’ils transcrivent, dénaturent le texte ou estropient la langue.
«Les divergences qu’offrent les manuscrits du Nouveau Testament dérivent toutes des
causes que nous venons d’indiquer, et que signalent déjà les Origène et les Jérôme. Le
texte sacré a été fréquemment transcrit avec inadvertance ou incurie; mais il a été aussi
intentionnellement corrigé, élucidé, complété, en sorte que ce sont souvent les
variantes qui paraissent au premier coup d’oeil les plus naturelles et le mieux à leur
place, qui ont le moins de chances d’appartenir au texte primitif. Ainsi, entre deux
leçons, on doit en général préférer celle dont l’interprétation est la plus difficile, parce
que cette difficulté même explique l’origine de l’autre; et plus une variante parait
convenable, moins elle a de probabilité».
Souvent, les changements ont pu être inspirés par les meilleures intentions, par le
respect même pour le texte sacré ou par le désir de l’adapter à l’usage ecclésiastique.
Voici sous quelles formes elles ont pu se produire:
Changement de formes provinciales en formes classiques, ou l’inverse; changement de
formes rares en formes usuelles; corrections grammaticales; corrections de style;
additions destinées ou à rendre le texte plus clair, ou à faire ressortir le parallélisme de
la pensée; modifications destinées à rendre uniformes des passages parallèles, soit dans
les Évangiles, soit dans les Épîtres; modifications amenées par l’usage liturgique;
327
fautes provenant d’une perception fautive de texte, soit par l’oreille (si le copiste
écrivait sous la dictée), soit par les yeux, ou d’une abréviation mal comprise; omissions
de mots répétés dans l’original; division erronée des mots, que l’écriture onciale ne
séparait pas; modification de passages qui pouvaient paraître étranges ou malsonnants;
atténuations provenant de la décadence de la vie spirituelle dans l’Église; modifications
dogmatiques, amenées par les controverses avec les hérétiques.
Ces altérations, toutefois, furent enrayées dès qu’il y eut, avec un canon, un texte qui
s’imposait à la vénération des églises. Déjà au second siècle, Origène s’efforce de
rétablir le texte biblique dans son intégrité. Pourtant, en 1707, John Mill signalait
l’existence de trente mille variantes dans le Nouveau Testament grec. Mais le nombre
des variantes importantes est extrêmement restreint, et aucune d’elles ne saurait, dit M.
Rilliet, «porter la moindre atteinte ni aux vérités de fait, ni aux vérités de dogme qui
constituent l’essence de l’Évangile» (*).
(*) Voici l’histoire de la variante la plus importante et la plus célèbre du Nouveau
Testament.
Dans les éditions modernes du Nouveau Testament, par exemple dans la version
révisée anglaise, dans la version synodale (1903), dans le Nouveau Testament grec de
Nestle édité par la Société britannique, aux versets 7 et 8 du chapitre 5 de la première
épître de Jean, il manque les mots suivants, qu’on était habitué à trouver dans
Ostervald et Martin : « … dans le ciel, le Père, la Parole et le Saint-Esprit et ces trois
sont un. Et il y en a trois qui rendent témoignage sur la terre». Ces mots sont une
interpolation (reproduite en note marginale par les éditions que nous venons de
mentionner).
Elle ne se trouve dans aucun des deux cent cinquante manuscrits grecs qui contiennent
les mots qui précédent et ceux qui suivent. On rencontre une leçon qui y ressemble
dans quatre manuscrits grecs seulement, tous postérieurs à 1400, et ce passage y fait
l’effet d’une interpolation. Aucun écrivain grec ne cite ces mots avant 1215, même
dans les discussions sur la Trinité. Les chrétiens de Russie, de Géorgie, d’Arménie, de
Perse, d’Arabie, de Syrie, d’Abyssinie et d’Égypte, ne les ont jamais connus, car ils ne
se trouvent pas dans les nombreuses versions de ces divers pays.
Parmi les manuscrits que l’on possède aujourd’hui, le premier qui contienne ces mots
est un manuscrit latin du septième siècle, aujourd’hui à Munich. Ils sont absents de
tous les manuscrits utilisés par Alcuin, vers 800. Les meilleurs des manuscrits les plus
anciens de la Vulgate (huitième, neuvième et dixième siècles) les omettent. On les
trouve dans la plupart des autres manuscrits latins, mais ils font d’abord leur apparition
ajoutés après le verset 8, et figurent souvent comme l’interpolation d’un écrivain
postérieur.
328
Voilà pour le témoignage des manuscrits. Quant à l’histoire, la plus ancienne trace
qu’elle semble nous apporter de ces paroles, c’est leur citation dans une confession de
foi rédigée en 484 par l’évêque Eugène de Carthage et par d’autres évêques, à l’usage
de Hunneric, roi des Vandales, qui persécutait les chrétiens d’Afrique. Nous n’avons
pas, d’ailleurs, l’original de cette confession de foi, mais seulement une copie,
postérieure probablement au septième siècle.
Quoique ce passage se lise dans la Vulgate, version sanctionnée par le Concile de
Trente, des théologiens catholiques, parmi lesquels, en 1885, l’abbé Martin, professeur
d’exégèse à la Faculté de théologie de Paris, se sont prononcés contre son authenticité.
Dernièrement, sur la demande de Pie X, la commission des études bibliques du
Vatican s’est prononcée dans le même sens. «Je suis très convaincu, a dit le pape à un
des membres de la commission, par les bonnes raisons exposées dans votre rapport;
mais, pour des motifs de convenance et d’opportunité que vous apprécierez, je crois
qu’il est préférable de ne pas le publier».
Le lecteur pensera sans doute que la méthode suivie par les éditions nommées plus
haut vaut mieux que celle préconisée par le pape.
Néanmoins, cela va sans dire, le lecteur du Nouveau Testament ne saurait être trop
jaloux de posséder le texte sacré sous une forme qui se rapproche, autant que possible,
de sa forme primitive. Et ce n’est, il faut le dire, qu’après un temps assez long et de
laborieux efforts, que les éditeurs ou les traducteurs du Nouveau Testament ont fait
droit à un désir si légitime.
24.3.2.3 Le Texte imprimé — «Texte Reçu»
L’imprimerie était inventée depuis plus d’un demi-siècle, et le Nouveau Testament grec
n’avait pas encore été imprimé. Il le fut pour la première fois, en 1514, dans le
cinquième volume de la Polyglotte de Complute (Alcala, en Espagne) éditée par le
cardinal Ximénès (*1). Cette oeuvre remarquable fut utilisée par Simon de Colines et
par Robert Estienne. Elle était trop coûteuse pour pouvoir se répandre chez un grand
nombre. La première édition populaire du Nouveau Testament grec fut celle d’Érasme,
en 1516. Laissons ici la parole à M. Rilliet : (*2)
(*1) L’Ancien Testament est daté de 1517. Mais l’ouvrage ne vit le jour qu’en 1522.
(*2) Préface de la traduction du Nouveau Testament.
329
«Beaucoup plus nombreux que leurs devanciers, les manuscrits de la seconde période,
en lettres cursives, avaient envahi les bibliothèques, et quand, après plus d’un demisiècle
depuis la découverte de l’imprimerie, on eut l’idée de publier dans leur texte
original les livres de la nouvelle alliance, ce furent des copies relativement modernes
qui tombèrent sous la main de l’illustre éditeur à qui l’on doit la première édition
grecque du Nouveau Testament. C’était Érasme. Il a dit lui-même de cette publication :
«Praecipitatum fuit «verius quam editum» (*1), et il est bien certain que, si l’on ne peut
qu’applaudir à la pensée, toute tardive qu’elle était, de rendre public le texte original du
Nouveau Testament, on ne saurait que déplorer la précipitation et l’incurie avec
lesquelles Érasme exécuta ce travail. Du reste, ce ne fut pas de lui-même, mais à la
sollicitation du libraire Froben, de Bâle, qu’il l’entreprit. Froben, craignant sans doute
d’être devancé par l’apparition de la Bible polyglotte que le cardinal Ximénès faisait
imprimer à Alcala, et dont le texte grec du Nouveau Testament était prêt dès l’année
1514, pressait Érasme de se hâter. Il ne fut que trop bien obéi. Prenant dans la
bibliothèque de Bâle les premiers manuscrits venus, l’un du quinzième siècle pour les
Évangiles, l’autre du treizième pour les Actes et les Épîtres, et une copie de
l’Apocalypse tout aussi récente, Érasme les livra tels quels à l’imprimeur, «après leur
avoir fait subir, dit-il, les corrections nécessaires», et qui consistaient, pour la plupart,
à insérer dans le texte grec les leçons de la Vulgate latine. Il ajoute, dans les lettres
d’où sont tirés la plupart de ces détails, que «la révision des épreuves a souffert, soit de
l’incapacité des protes, soit du mauvais état de sa santé», mais il prie ses
correspondants de garder pour eux ces confidences, «de peur, dit-il, que les
exemplaires «de cette édition ne restent dans les magasins de l’imprimeur, si l’on
«vient à se douter de la vérité» (*2). Telle est, d’après un aveu non suspect, l’édition
dont le texte, très peu modifié, a été admis par les protestants, presque à l’égal de la
Vulgate latine de 1592 par les catholiques, comme le texte authentique du Nouveau
Testament.
(*1) Il a été fait à la précipitée plutôt qu’il n’a été édité (Lettre à Pirckheimer, 1517).
(*2) Lettres à Budé et à Latimer de l’an 1517.
«Cette première édition d’Érasme avait paru en février 1516; il en publia en 1519 une
seconde qui diffère de la précédente par quelques changements et par un grand nombre
de corrections typographiques. En 1522 parut la troisième édition, qui s’éloigne fort
peu de la seconde. Ces premières éditions furent réimprimées à Venise, Strasbourg,
Haguenau, et ailleurs. En 1527, Érasme donna sa quatrième édition, où il admit
quelques leçons nouvelles empruntées au Nouveau Testament de la polyglotte
d’Alcala, qui avait été publiée en 1520. Enfin, il fit paraître en 1535 une cinquième et
dernière édition, qui s’écarte à peine de la précédente, et qui fut reproduite presque
330
sans changement par Robert Estienne (sauf pour l’Apocalypse, où il suit le texte
d’Alcala), dans son édition de 1550. C’est celle-ci qui, retouchée en un très petit
nombre d’endroits par Théodore de Bèze, fut, en 1624, adoptée par les Elzévirs de
Hollande comme type de leurs nombreuses éditions. Maîtres du marché, il leur suffit
d’affirmer, en tête de leur édition de 1633, que ce texte était le «texte universellement
reçu» (textum ergo habes ab omnibus receptum in quo nihil immutatum aut corruptum
damus), pour qu’il le devînt, et qu’à ce titre il possédât, pendant près de deux siècles,
une sorte de consécration officielle. Peu d’usurpations ont été couronnées d’un aussi
grand et illégitime succès; jamais cadets de famille n’ont, avec tant d’audace,
dépossédé leurs aînés, et la dépossession a longtemps duré. Heureusement qu’en ces
matières il n’y a pas de prescription, surtout pour des chrétiens qui ont fait justice, il y
a trois siècles, de prétentions bien plus graves et bien plus enracinées. Le retour aux
sources est de droit, en ce qui concerne le texte sacré, comme en ce qui concernait
l’Église, et il eût été ridicule, quand on a su rompre avec Rome, de n’oser rompre ni
avec les Elzévirs, ni avec Érasme».
«La piété à l’égard du Nouveau Testament, dit M. Sabatier, triompha de l’obstination
dogmatique». Aujourd’hui, nous avons un texte critique du Nouveau Testament, c’està-
dire un texte résultant de la comparaison scientifique des manuscrits.
Les précurseurs de la restitution du texte du Nouveau Testament furent Wettstein, qui
imprima à Bâle, en 1715, le texte reçu, mais en déclarant qu’il préférait d’autres leçons
à celles de ce texte; Richard Bentley, qui ne laissa que des travaux préparatoires
(1720), et surtout le pieux Albert Bengel (1687-1751), qui, le premier, émit la pensée
que les manuscrits, pour être consultés avec fruit, devaient être classés selon leur âge
et leur dépendance les uns vis-à-vis des autres. Dans son édition du Nouveau
Testament grec (1734), Bengel ménagea fort le texte reçu, mais il avait montré la voie.
Il faut nommer ensuite:
Semler (1721-1791), qui distingua trois familles de manuscrits, les familles
alexandrine, orientale et occidentale;
Lachmann (1° édition du Nouveau Testament, 1831 ; 2°, 1842 et 1850);
Tischendorf, qui publia successivement huit éditions du Nouveau Testament. La
huitième (1869-1872) est pourvue d’un appareil critique à peu près complet qui permet
à chacun de comparer les documents et de se faire à soi-même son texte;
Tregelles (Nouveau Testament publié de 1858 à 1870);
Westcott et Hort (Nouveau Testament publié en 1881, après presque trente années de
travaux);
331
Gebhardt, qui a donné un texte établi par la confrontation du texte de ces trois derniers
théologiens;
Puis Bernhard Weiss (Nouveau Testament publié de 1894 à 1900), Scrivener,
Weymouth.
Le professeur Eberhard Nestle a édité un Nouveau Testament dont il a établi le texte
par la confrontation de la huitième édition de Tischendorf, de l’édition de Westcott et
Hort et de celle de Bernhard Weiss. Le texte adopté est celui pour lequel se prononcent
au moins deux de ces critiques. Dans l’édition allemande, parue en 1898, l’opinion du
troisième critique, lorsque les trois ne sont pas d’accord, est indiquée en marge. La
Société biblique britannique a édité ce Nouveau Testament en 1904. Cette édition
donne en marge les variantes, soit du texte reçu, soit du texte qui a servi de base pour
le Nouveau Testament de la version révisée anglaise, paru en 1881.
De nouveaux travaux, encore inachevés, ont été entrepris par de Soden (1902-1906).
Ce savant croit retrouver dans notre texte actuel la trace de trois textes différents : un
texte d’Antioche, un texte Égyptien, un texte Palestinien.
Toutes les traductions modernes du Nouveau Testament sont faites sur un texte
critique. On peut donc dire que le règne du «texte reçu» est fini. Rappelons que, dans
les pays de langue française, les premiers traducteurs qui s’affranchirent du texte reçu
furent, en 1858, Arnaud et Rilliet.
24.4 De l’utilité des anciennes versions Bibliques
Les anciennes versions bibliques, avons-nous dit, peuvent rendre des services pour le
contrôle du texte hébreu qui nous a été transmis par les Massorètes, c’est-à-dire pour la
fixation du vrai texte biblique. Voici quelques exemples.
Genèse 4, 8, nous lisons : Cependant Caïn adressa la parole à son frère Abel…
Le terme hébreu traduit ici par adressa la parole signifie en réalité dit à. Il précède
toujours des paroles prononcées. Les paroles adressées par Caïn à Abel ne
manqueraient-elles pas, par suite d’une erreur de copiste? C’est le cas de voir ce que
disent les anciens documents. Or il se trouve que le Pentateuque samaritain (antérieur
de plusieurs siècles à Jésus-Christ), la version des Septante, la version Syriaque, la
Vulgate, et les deux Targoums (paraphrases de l’Ancien Testament en araméen) de
Jérusalem, portent ces mots : Et Caïn dit… Allons dans les champs. Il est bien difficile,
332
devant ces témoignages, de ne pas admettre que ces mots doivent être ajoutés au texte
hébreu. Aussi les réviseurs de la version anglaise ont-ils mis en marge : «Plusieurs des
meilleurs et des plus anciens documents portent: … dit à Abel son frère: «Allons dans
les champs».
Genèse 49, 6, on lit dans l’ancienne version anglaise : Ils (Siméon et Lévi) creusèrent
un mur, et dans Segond : Ils ont coupé les jarrets des taureaux (Ostervald : enlevé des
boeufs).
Les consonnes du texte hébreu permettent de lire de l’une ou de l’autre manière. Les
voyelles adoptées par les Massorètes donnent le premier sens, celles qu’ont adoptées
les Septante donnent le second, qui paraît préférable. Avec ce dernier sens, en effet, il
y a une allusion à l’esprit de destruction de Siméon et de Lévi, et c’est ce sens qu’ont
adopté Segond et la révision anglaise.
Josué 9, 4, nous lisons dans Ostervald et dans l’ancienne version anglaise : Ils (les
Gabaonites) se donnèrent pour des ambassadeurs. La version des Septante lit : prirent
des provisions. Le changement d’une seule lettre dans le texte hébreu (vaïistaïâdou au
lieu de vaïistaïârou) donne ce sens, qui paraît beaucoup plus satisfaisant, car pourquoi
les Gabaonites se seraient-ils donnés pour des ambassadeurs puisqu’ils l’étaient en effet
et ne pouvaient pas être autre chose? Le sens des Septante est d’ailleurs appuyé par le
verset 12 : Voici le pain… dont nous avons fait provision. Aussi cette leçon a-t-elle été
adoptée par Segond, comme par la révision anglaise.
1 Samuel 14, 18, nous lisons dans l’ancienne version anglaise et dans Segond : Saül dit
à Achija: «fais approcher l’arche de Dieu». Ce passage présente une difficulté. Saül at-
il bien pu dire: «Fais approcher l’arche»? D’abord l’arche était selon toute probabilité
non pas à Guibea, mais à Kirjeath Jearim (1 Sam. 7, 1, 2). De plus, c’était de l’éphod et
non de l’arche qu’on se servait pour connaître la volonté de Dieu. Les mots : fais
approcher l’arche ne se trouvent nulle part ailleurs, tandis que apporte l’éphod se lit 1
Samuel 23, 9, et 30, 7. Enfin les mots retire ta main (v. 19) se comprennent avec
l’éphod, non avec l’arche. On n’est donc pas étonné de voir que les Septante aient lu
éphod. On l’est d’autant moins qu’en hébreu les consonnes des deux mots sont presque
identiques de forme, et qu’une erreur de copiste s’explique fort bien. La révision
anglaise a adopté le texte des Septante comme leçon marginale.
Ésaïe 9, 3, nous lisons dans l’ancienne version anglaise : Tu rends le peuple nombreux,
tu n’augmentes pas sa joie.
333
Ce tu n’augmentes pas sa joie est en contradietion flagrante avec ce qui suit : il se
réjouit. Il suffit de changer une consonne dans le mot hébreu lo (*), changement qui
n’affecte pas la prononciation, pour avoir le sens: tu augmentes sa joie. La version
syriaque, et le targoum d’Onkelos, lisent: tu augmentes. Donc nous avons ici, très
certainement, une erreur de copiste, et la révision anglaise, ainsi que Segond (après
Ostervald), a adopté la leçon tu augmentes qui est beaucoup plus naturelle et ajoute à
la beauté du texte, tandis que l’autre le contredit et le dépare.
(*) Voir, l’exemple tiré de Job 13, 15 au point 24.2.3.2 du texte global = point 1.2.3.2
de la Partie 4 «Les textesoriginaux et les traductions anciennes»
Enfin, terminons par un passage célèbre : Psaume 22, 17.
Le texte hébreu est littéralement : Comme un lion mes mains et mes pieds. Ceci ne
donne aucun sens. Il suffit d’allonger un peu la dernière lettre du mot câari qui signifie
comme un lion (changement qui équivaudrait à peu près en français à celui d’un 1 en
J), pour avoir le mot câarou, dont le sens est : Ils ont percé. L’erreur du copiste est
évidente. Serait-on tenté d’en douter? Encore ici, les anciennes versions viennent à
notre secours, et cela d’une manière décisive. La version des Septante, la version
syriaque, la Vulgate, même la version d’Aquila, faite dans un sens hostile aux chrétiens
et aux prophéties messianiques, portent : ils ont percé. Les auteurs de ces versions ont
donc lu dans le texte hébreu câarou (ils ont percé), et non câari (comme un lion).
Mais nous avons ici deux preuves au lieu d’une. En effet ce même mot câari se
retrouve Ésaïe 38, 13 : Comme un lion il brisait tous mes os. À ce passage, les
Massorètes ont mis une note indiquant que le mot câari ne se trouve que deux fois dans
la Bible, et qu’il n’a pas les deux fois le même sens. Donc, pour eux, si ce mot signifiait
comme un lion dans Ésaïe 38, 13, il ne signifiait pas comme un lion dans Psaume 22,
17. Il ne reste donc comme sens possible pour ce dernier passage que : ils ont percé.
Nous ne comprenons pas pourquoi M. Segond a cru devoir traduire comme un lion.
24.5 La version des Septante (Légende et histoire)
Cette version a des titres spéciaux à notre intérêt. Antérieure de plus de deux siècles à
Jésus-Christ, elle est la première traduction des Écritures qui ait jamais été faite. C’est
par elle que la connaissance de la vérité put se répandre parmi les coeurs droits dans
334
les principaux centres du monde païen. C’est elle qui, un peu partout, a frayé les voies
à la prédication de l’Évangile. Son rôle missionnaire a été immense. C’est elle, plutôt
que l’original hébreu, qui a servi aux apôtres et aux évangélistes. C’est elle qui a été la
Bible des juifs comme des gentils dans les premiers âges du christianisme. C’est d’elle
que dérivent les plus anciennes traductions de l’Ancien Testament. C’est elle qui a
fourni au Nouveau Testament la plupart des termes de la langue religieuse. Dans
l’Église d’Orient, c’est elle qui est la version autorisée. L’Église orthodoxe russe, entre
autres, ne sanctionne que les traductions faites sur le texte des Septante. Enfin, elle
peut rendre de grands services, au point de vue du texte, car elle a été traduite de
l’hébreu de longs siècles avant que les Massorètes eussent fixé le texte que nous avons
aujourd’hui. Toutefois, elle a subi de nombreuses altérations, qui doivent nous rendre
prudents dans son emploi.
Quelle est l’origine de la version des Septante? Voici d’abord la réponse de la légende.
Au troisième siècle avant notre ère, Ptolémée Philadelphe, roi d’Égypte, voulut ajouter
aux trésors de la bibliothèque d’Alexandrie une traduction du Pentateuque hébreu. Un
des principaux personnages de sa cour, Aristée, lui fit entendre que ce serait une
entreprise bien ardue, et qu’il n’obtiendrait certainement pas cette traduction tant que
des milliers d’esclaves juifs souffriraient dans son pays. Mais Ptolémée ne se laissa pas
déconcerter. Il commença par consacrer d’énormes capitaux à la libération de 198.000
esclaves. Puis il organisa une magnifique procession d’Alexandrie à Jérusalem, dont
ces esclaves libérés formaient la partie principale. Ils portaient au souverain
sacrificateur Éléazar, avec de magnifiques présents, — 50 talents d’or, 70 talents
d’argent, des tables d’or, des cuves d’or, des coupes d’or en abondance, — une lettre
pour lui demander d’envoyer un exemplaire de la Loi en même temps que des savants
juifs capables de la traduire.
Éléazar, agréant la demande, envoya soixante-douze savants juifs, six de chaque tribu,
avec de magnifiques manuscrits de la Loi sur parchemin, écrits en lettres d’or.
Ptolémée fit aux savants une réception royale, organisa en leur honneur une fête de
sept jours, leur posa soixante-dix questions pour éprouver leur sagesse, et leur fit
aménager près de la mer, loin du bruit de la ville, une splendide salle de travail, où, en
soixante-douze jours, les soixante-douze savants, collaborant ensemble, achevèrent
leur traduction.
(Au commencement de l’ère chrétienne, la salle commune de travail s’était transformée
en soixante-douze cellules, établies sur le rivage de l’ile Pharos, dans chacune
desquelles chacun des traducteurs avait poursuivi son travail indépendamment de tous
les autres. Une fois achevées, les soixante-douze traductions s’étaient trouvées
identiques, preuve certaine de leur inspiration divine. Justin martyr, au second siècle,
raconte que son guide lui a montré à Alexandrie les ruines des soixante-douze
cellules).
La traduction achevée, Démétrius, le bibliothécaire, assembla les juifs de la ville, et
leur lut la traduction, qu’ils approuvèrent sans réserve. On prononça des malédictions
335
contre quiconque oserait y ajouter ou y retrancher quoi que ce fût. Les juifs furent
autorisés à la copier. Le roi se réjouit grandement de ce résultat, et ordonna de
conserver soigneusement les parchemins. Il fit présent à chaque traducteur de trois
robes de rechange et de deux talents d’or, et d’autres cadeaux. À Éléazar il envoya dix
tables à pied d’argent, et une coupe de 30 talents.
Cette histoire, qui se retrouve dans Josèphe, dans Philon, dans plusieurs des Pères de
l’Église, a été admise comme véridique pendant de longs siècles. Aujourd’hui son
caractère légendaire ne fait doute pour personne. Mais on ne prête qu’aux riches, et
cette légende même est une preuve du crédit extraordinaire dont a joui cette traduction.
À ce titre, toute légende qu’elle est, elle présente un intérêt historique réel.
Et puis, dans cette légende même, il y a une part de vérité.
Il est certain que cette version a vu le jour à Alexandrie vers l’an 280 avant Jésus-
Christ. Que les goûts littéraires du roi égyptien aient eu quelque chose à faire avec sa
production, cela est possible, mais on sait qu’elle fut élaborée avant tout pour répondre
aux besoins des juifs de la dispersion, qui ne connaissaient pas l’hébreu, et dont la
langue usuelle était le grec. Quant à ses auteurs, ce furent certainement, non pas des
savants de Jérusalem, mais des savants d’Alexandrie, ce qui ressort avec évidence,
entre autres indices, de leur connaissance imparfaite de l’hébreu, de leurs erreurs au
sujet des noms de lieux en Palestine, enfin de leur traduction libre, que des juifs, plus
respectueux de la lettre, ne se seraient jamais permise.
Les Septante ont introduit les livres apocryphes dans leur traduction.
Quant à l’ordre des livres de l’Ancien Testament, ils les ont classés, non selon l’ordre
chronologique, ainsi que fait le canon hébreu, mais par ordre de sujets, les livres
historiques ensemble, les prophètes ensemble. C’est ainsi que Daniel, qui se trouve
dans le canon hébreu parmi les «écrits sacrés», après Job et les Psaumes, se trouve
dans les Septante à la suite des trois premiers prophètes. Nos Bibles protestantes, qui
suivent le canon hébreu pour le choix et le nombre des livres, suivent, par une étrange
inconséquence, la version des Septante pour leur classification.
24.6 La version d’Aquila
Après la version des Septante, trois autres traductions en grec de l’Ancien Testament,
celle d’Aquila, celle de Symmaque et celle de Théodotion, parurent dans le second
siècle après Jésus-Christ.
Dans la belle cité de Sinope, sur les bords de la mer Noire, vivait au second siècle un
homme de haute position, apparenté à la famille impériale de Rome, du nom d’Aquila.
Grâce à cette haute relation, il avait accès aux bons emplois. L’empereur le fit envoyer
336
en mission à Jérusalem pour examiner des questions relatives à quelques bâtiments
publics. Or, pendant qu’il était dans cette ville, il se convertit au christianisme.
Il ne fut pas, toutefois, un converti modèle. Il avait conservé quelques-unes de ses
superstitions païennes. Les anciens de la courageuse petite église de Jérusalem
estimèrent nécessaire de le reprendre publiquement. De colère, Aquilas se joignit aux
juifs, fut circoncis, et se posa bientôt en défenseur zélé de la loi et du rituel mosaïques.
À ce moment, il y avait une controverse entre juifs et chrétiens au sujet de
l’interprétation de certaines prophéties messianiques de l’Ancien Testament. La version
des Septante, à laquelle les chrétiens se référaient, était complètement mise de côté par
les rabbins, qui la traitaient de «Bible des chrétiens». Ils allaient même jusqu’à
comparer le jour maudit où les soixante-dix anciens traduisirent la Loi en grec pour le
roi Ptolémée à cet autre jour de malheur où Israël se fit un veau d’or.
Dans ces circonstances, il fallait bien, à l’usage des juifs qui ignoraient l’hébreu, une
traduction grecque de l’Ancien Testament autre que celle des Septante. L’aristocratique
converti des juifs, quelque peu savant, entreprit ce travail et l’acheva. Cette traduction
eut un plein succès, et peu d’années après, une seconde édition devint nécessaire (*).
(*) L’histoire de la version d’Aquila a été racontée par Épiphane (310-403), évêque de
Constantia, à Chypre, dans son traité sur les poids et mesures de l’Ancien Testament,
où il se livre à des digressions sur le texte et sur les versions. Épiphane avait beaucoup
voyagé, notamment en Palestine. On a contesté l’authenticité de ses renseignements sur
la version d’Aquila. D’après Irénée, Aquila était un païen converti au judaïsme. Quoi
qu’il en soit, s’il y a dans le récit d’Épiphane des éléments légendaires, ils démontrent à
leur manière le crédit dont jouit cette version, car, comme nous l’avons dit à propos de
la légende des Septante, on ne prête qu’aux riches.
On pense que la version d’Aquila parut sous Adrien, vers 130. Les fragments qui en
restent se trouvent dans Dath (Opuscula. Lipsiae. 1746).
Cette traduction suit l’hébreu avec un littéralisme servile, ce qui en gâte fort le style.
Mais ce défaut est une qualité précieuse au point de vue de la critique du texte. En
effet, ce littéralisme permet de reconstituer le texte hébreu que le traducteur avait sous
les yeux et de contrôler l’antiquité du texte hébreu actuel. Malheureusement, il ne
subsiste de la version d’Aquila que des fragments. Ces fragments révèlent, dans
l’ensemble, une parfaite concordance des deux textes, avec quelques variantes,
qu’appuient fréquemment les Septante et d’autres versions anciennes.
24.7 La version Syriaque
337
La Bible syriaque (*) présente un intérêt unique, car elle est la plus ancienne de toutes
les versions chrétiennes de la Bible. Ses origines remontent à la génération qui suivit
immédiatement l’âge apostolique. Elle provient de l’Église d’Édesse (aujourd’hui Orfa),
qui était le fruit des travaux missionnaires de l’Église d’Antioche. L’existence de cette
version, faite dans un dialecte populaire dont la valeur littéraire était peu estimée,
montre que la préoccupation de donner les Écritures au peuple dans sa propre langue
remonte aux origines même de l’Église chrétienne.
(*) La Bible syriaque qui est venue jusqu’à nous s’appelle la Peschitto. L’identité de
cette Bible, sorte de Vulgate syriaque, avec la première Bible syriaque, est aujourd’hui
contestée. En tout cas, l’antiquité de la Peschitto ressort du fait qu’Éphrem le Syrien,
dans un commentaire qui date d’environ l’an 350, juge nécessaire d’expliquer des
expressions de cette version qui étaient devenues obscures. Donc, à ce moment-là,
cette version était déjà ancienne.
Et le peuple, auquel elle était destinée, sut en profiter. Plusieurs témoignages montrent
à quel point elle contribua, dans ces régions, à rendre populaires les connaissances
bibliques.
Comme Éphrem, chrétien, écrivain et évangéliste distingué du quatrième siècle,
arrivait, vers 325, à Édesse, où il venait d’être nommé évêque, il aperçut quelques
femmes occupées à laver leur linge sur les bords de la rivière. L’une d’elles le
regardant plus fixement qu’il ne le trouvait convenable, il lui dit : «Aie un peu de
retenue, femme. Regarde à terre. — Rien de mieux, répondit-elle, pour l’homme, que
de regarder à terre, puisque c’est de la terre qu’il a été tiré. Mais pour cette même
raison, je puis bien te regarder, puisque la femme a été tirée de l’homme. — Si les
femmes, ici, dit Ephrem en continuant son chemin, ont tant d’esprit, que doivent être
les hommes?» La réponse de cette femme à Éphrem montre combien le peuple, à ce
moment, était familier avec les textes bibliques.
Dans un de ses sermons, ce même Éphrem disait :
Que d’autres se glorifient de converser avec les grands, les chefs, les rois. Toi, glorifietoi
devant les anges de Dieu de converser par les Écritures avec le Saint-Esprit.
338
Ces témoignages sont du quatrième siècle, et concernent plutôt les habitants des villes.
En voici un du cinquième siècle, qui montre que la Bible était connue dans les villages
non moins que dans les villes. C’est un autre Père de l’Église, Théodoret, qui parle.
Nos hommes sont familiers avec Matthieu, avec Barthélemy, avec Jacques, que dis-je,
avec Moïse, avec David, avec Josias, avec les autres apôtres et les autres prophètes,
autant qu’avec les noms de leurs propres enfants… Et ce ne sont pas seulement ceux
qui enseignent dans l’Église que nous voyons familiers avec ces doctrines, ce sont
même des cordonniers, des forgerons, dés ouvriers en laine, et d’autres artisans, ce sont
aussi des femmes, et, avec des femmes cultivées, celles qui doivent gagner leur vie,
des couturières et des domestiques. Et ces connaissances, on les trouve chez les gens
de la campagne comme chez les gens de la ville. Vous verrez jusqu’à des hommes qui
manient la bêche, jusqu’à des pâtres, jusqu’à des jardiniers, qui s’entretiennent de la
divine Trinité, de la création de l’univers, et qui en savent bien plus long sur la nature
humaine qu’Aristote ou Platon. Mieux encore, ils recherchent la vertu, évitent le vice,
songent aux châtiments qui se préparent, attendent sans effroi le tribunal divin… et
entreprennent toutes sortes de travaux dans l’intérêt du royaume des cieux.
Cette version syriaque fit son oeuvre bien au delà des régions de l’Asie mineure. Elle a
fourni une carrière missionnaire admirable. Un savant anglais, le Dr Scrivener,
s’exprime ainsi : «On la lut également dans les assemblées des Nestoriens, aux villes
fortes du Kourdistan ; dans celles des Monophysites dispersés à travers les plaines de
la Syrie; dans celles des chrétiens de Saint-Thomas, aux côtes du Malabar, et dans
celles des Maronites, aux flancs du Liban». Et un savant français, l’abbé Martin,
s’exprime ainsi : «Les contrées sur lesquelles les Églises de Syrie ont exercé leur
influence s’étendent des bases du Taurus, à l’occident, jusqu’aux frontières de la Chine
et de l’Inde, à l’orient» (*). Cette affirmation, loin d’être exagérée, reste en deçà de la
réalité. En effet, une inscription nestorienne découverte en Chine atteste qu’au
septième siècle des missionnaires nestoriens, qui parlaient le syriaque, ont pénétré
jusque dans l’intérieur de la Chine.
(*) Les Origines de l’Église d’Édesse, p. 13, 17.
Les missions nestoriennes, avec la Bible syriaque aux mains des missionnaires, se
poursuivirent du sixième au onzième siècle, et créèrent des foyers d’action chrétienne
jusqu’à Marv, Herat et Samarcande, villes des régions anciennes qui correspondent au
Turkestan, à l’Afghanistan, à la Tartarie modernes.
339
C’est à Éphrem le Syrien que nous devons de posséder encore une partie d’un
manuscrit de la Bible syriaque. Voici comment. Un millier d’années environ après sa
mort, un de ses admirateurs se mit en tête de copier ses sermons. Comme les
parchemins, alors, étaient rares et coûteux, ce personnage prit un ancien exemplaire de
la Bible, en fit disparaître le texte avec de la pierre ponce, et écrivit à la place du texte
sacré les discours d’Éphrem. Au seizième siècle, ce parchemin, acquis avec d’autres
manuscrits, fut apporté en France, tomba entre les mains de Catherine de Médicis et
fut offert par elle à la Bibliothèque royale de Paris. Plus tard, on s’aperçut que sous le
texte actuel se trouvaient les traces d’un texte plus ancien, et ce dernier fut restauré, au
moins en partie, au moyen de produits chimiques. Voilà comment la bibliothèque de
Paris se trouve posséder un des plus précieux trésors littéraires du monde, un
manuscrit du cinquième siècle de la Bible syriaque (*).
(*) Voir point 24.3.2.1 du texte global = point 1.3.2.1 de la Partie 4 «Les textes
originaux et les traductions anciennes»
Titre du Nouveau Testament syriaque imprimé aux frais de l’empereur Ferdinand 1er
En 1556, comme le cardinal Pole se préparait à quitter Rome pour aller prendre
possession de l’archevêché de Cantorbéry, où il allait succéder au martyr Cranmer, un
ecclésiastique syrien lui demanda la permission de se joindre à lui pour traverser les
Alpes. Il voulait se mettre sous sa protection. Lui aussi allait vers le nord, mais son but
était tout différent de celui du cardinal. Il s’appelait Moïse et venait de la ville de
Mardin, en Syrie. Il avait appris que le chancelier de l’empereur Ferdinand 1er
connaissait le syriaque, et espérait recevoir son aide pour exécuter le projet qui l’avait
amené en Europe, le projet de faire imprimer le Nouveau Testament syriaque. Son
entreprise réussit. Le chancelier se montra favorable à son dessein, y intéressa
l’empereur, qui fit fondre des caractères et fit imprimer le manuscrit à ses frais. Encore
un roi qui se fit serviteur de la Parole de Dieu. C’est la première fois que les Écritures
saintes furent imprimées en syriaque.
Au commencement du dix-neuvième siècle, un évêque syrien, Mar Dionysius, donna à
un savant anglais, Claudius Buchanan, en visite à Angamali, un manuscrit de la Bible
syriaque. «Nous l’avons conservé pendant mille ans, lui dit-il, mais il sera encore
mieux placé dans vos mains que dans les nôtres». Buchanan remit le manuscrit au
comité de la Société biblique britannique, qui le fit imprimer.
340
Ce qui fait la valeur de cette Bible syriaque, c’est qu’elle a été traduite directement de
l’hébreu, tandis que la plupart des versions anciennes ne sont que des versions de
seconde main, faites sur celles des Septante. Les manuscrits hébreux d’après lesquels la
Bible syriaque a été traduite étaient beaucoup plus anciens que ceux des Massorètes,
dont la reproduction constitue le texte hébreu sur lequel la Bible est traduite depuis des
siècles. Le texte de la Bible syriaque offre donc un moyen sérieux de contrôler le texte
hébreu actuel. Il y a entre les deux des différences qui proviennent soit de variantes,
soit de l’adoption de voyelles différentes, soit de la confusion entre des lettres
similaires, mais, cela dit, la comparaison des deux textes permet d’affirmer que le texte
des Massorètes (donc notre texte actuel) est bien conforme, dans l’ensemble, au texte
plus ancien.
24.8 La Vulgate
24.8.1 Premières versions latines
Les premières versions latines de la Bible sont très anciennes et très nombreuses. Les
Pères de l’Église, Augustin entre autres, parlent de leur abondance et de leur variété
(*). La plus ancienne, antérieure à Tertullien (né en 160 à Carthage), paraît avoir été
faite dans le nord de l’Afrique, aux temps de la persécution. On en trouve dans Cyprien
des citations abondantes, qui montrent le caractère original de cette version. L’Ancien
Testament était traduit sur la version des Septante.
(*) On peut compter, dit saint Augustin, ceux qui ont traduit les Écritures de l’hébreu
en grec, mais les traducteurs latins ne peuvent absolument pas se compter. Tous ceux,
aux premiers temps de la foi, entre les mains desquels tomba un manuscrit grec, et qui
se crurent avoir quelque connaissance de l’une et de l’autre langue, osèrent traduire
(Doctrina christiana, II, 11).
Ce sont ces anciennes versions latines qui ont soutenu la foi des chrétiens pendant les
terribles persécutions des premiers siècles. Ce qui le prouve, c’est que dans la
persécution de Dioclétien les persécuteurs visaient avant tout à s’emparer des livres des
chrétiens. Ils se rendaient compte que s’ils ne détruisaient pas les livres, il ne valait pas
la peine de tuer les hommes, car à peine ceux-ci tombaient-ils que d’autres se levaient
pour prendre leur place. Le secret évident de leur force, c’étaient leurs livres.
Ces diverses versions semblent avoir été plus ou moins combinées les unes avec les
autres, de sorte qu’au quatrième siècle, il y avait, d’après Jérôme, presque autant de
textes différents que de manuscrits, ce qui prouve de quel usage constant étaient les
341
livres saints. Ce sont les pièces de monnaie les plus courantes qui s’usent le plus. De
toutes ces versions, l’Itala, c’est-à-dire la version qui était usitée en Italie, semble avoir
été la meilleure. C’est celle que saint Augustin considérait comme la plus fidèle et la
plus claire.
24.8.2 Origine et importance de la Vulgate
Le nombre et la divergence des versions étaient tels qu’une révision s’imposait. Au
moment convenable, Dieu suscita l’homme qui pouvait mener ce travail à bonne fin.
Cet homme fut Jérôme.
Jérôme, né en 331, à Stridon, en Pannonie, près de l’endroit où est aujourd’hui Venise,
fut élevé a Rome et y reçut le baptême à l’âge de vingt ans. Il eut toujours une piété
très ascétique.
Il voyagea beaucoup, d’abord dans le nord-ouest de l’Europe, puis en Orient. Il passa
cinq ans, de vingt-huit à trente-trois ans, dans le désert d’Arabie, qui avait servi de
retraite à saint Paul, parmi les anachorètes de Chalcide. C’est là qu’un de ces
anachorètes, un juif converti, lui enseigna l’hébreu. Puis il fut ordonné prêtre à
Antioche, d’où il se rendit à Constantinople. Là il se livra à des études exégétiques
sous la direction de Grégoire de Nazianze. Un concile ayant été convoqué à Rome, il
s’y rendit, en 382. Le pape Damase reconnut ses hautes capacités et l’engagea à
entreprendre la révision de la Bible latine.
Tout d’abord il fut assez peu enclin à accepter. «C’est là un travail ingrat, disait-il. Je
ne réussirai qu’à mécontenter ceux qui ont des préjugés et à exciter l’amertume de ceux
«qui pensent qu’ignorance «et sainteté ne font qu’un». Toutefois, il se laissa persuader.
On lui conseilla abondamment d’avoir beaucoup d’égards pour les préjugés des frères
faibles, pour ceux dont la conscience est si sensible dès qu’on parait toucher aux
Écritures. Vers 385, Jérôme termina une révision très modérée du Nouveau Testament.
Le pape Damase étant mort, Jérôme quitta Rome et alla s’établir à Bethléem, où il se
livra avec une nouvelle ardeur à l’étude de l’hébreu, avec l’assistance d’un savant juif
de Lydda. Il se mit à la révision de l’Ancien Testament et s’y livra au milieu du
mécontentement des ecclésiastiques ses amis, qui lui reprochaient d’aller trop loin dans
ses changements, mécontentement qui n’avait d’égal que le sien propre, car il se
reprochait, lui, de ne pas aller moitié aussi loin qu’il aurait fallu.
À la fin, fatigué de rapiécer de vieilles versions qu’aucun rapiéçage ne pouvait
améliorer, il prit une résolution hardie, celle de remonter aux sources, et de traduire
l’Ancien Testament sur le texte hébreu.
342
C’était une grosse entreprise, mais elle n’était pas au-dessus des forces de Jérôme. Il
avait appris l’hébreu avec les rabbins de Palestine. Il pouvait compter sur l’aide des
savants juifs du collège de Tibériade. Il avait accès à des manuscrits hébreux
probablement antérieurs à Jésus-Christ. Aussi, malgré bien des obstacles, malgré
l’absence de voyelles qui devait lui en rendre l’intelligence difficile (les voyelles ne
furent ajoutées au texte hébreu que deux ou trois cents ans plus tard, par les
Massorètes), malgré une connaissance encore imparfaite de l’hébreu, malgré les
préjugés populaires contre une nouvelle traduction, il produisit la meilleure traduction
de la Bible qui ait jamais été faite avant les temps modernes. Elle fut achevée en 405.
Plus ou moins révisée tôt après Jérôme lui-même, cette version devint la Vulgate.
Aucune autre traduction, dans toute l’histoire de la Bible, n’a joué un rôle aussi
important. Pendant plus de mille ans, c’est de cette traduction que l’Église a vécu.
Pendant plus de mille ans elle fut l’inspiratrice de la piété (*), de la mission, de la
théologie. C’est elle qui a fait la Réformation. Quand Luther et Calvin furent détachés
de Rome par la lecture de la Bible, c’est dans la Vulgate qu’ils firent cette lecture. Et,
pendant plus de mille ans, c’est de la Vulgate que sont nées, en Occident, toutes les
traductions des livres saints. La traduction de Lefèvre d’Étaples, par exemple, a été
faite sur la Vulgate. C’est sur la Vulgate qu’a été faite la traduction des Psaumes du
Prayer-book, qui est encore en usage dans l’Église anglicane.
(*) Matthias de Janow, chanoine de la cathédrale de Prague, fut l’un des précurseurs de
Jean Huss. Il s’éleva avec une grande fermeté contre les abus du temps et signala
comme l’une des principales causes de la décadence de l’Église et de la corruption des
moeurs chrétiennes la distinction introduite entre les laïques et le clergé. Il plaida en
faveur de la communion des laïques sous les deux espèces. Il mourut en 1394, après
avoir, soit comme prédicateur, soit comme théologien, excercé une influence
considérable. Voici comment il s’exprime au sujet de l’Écriture sainte:
«Depuis ma jeunesse, que j’aie été en voyage ou à la maison, dans mes travaux comme
dans mes loisirs, jamais la Bible n’a été hors de la portée de mes yeux. Mon âme l’avait
pour ainsi dire épousée. Dans toutes mes afflictions, dans toutes mes persécutions, je
me suis toujours réfugié auprès de ma Bible. Elle m’accompagnait comme ma fiancée.
Plus encore, elle a été la mère qui m’a appris l’amour, la connaissance de Dieu, et la
sainte espérance… Elle est toujours venue à ma rencontre comme une mère vénérée,
elle m’a toujours accueilli comme une épouse, et ses consolations ont réjoui mon âme
dans la multitude de mes douleurs. Et quand j’en voyais d’autres porter avec eux des
reliques ou des os de saints, pour ma part je restais avec ma Bible, mon élue, ma
compagne dans le voyage de la vie».
Il est intéressant de remarquer que Matthias de Janow dut son premier attachement à la
Bible à la lecture des exhortations de Jérôme et d’Augustin. Son témoignage laisse
entrevoir dans quelle mesure la Vulgate, pendant le millenium où elle fut la seule
343
version de l’Église chrétienne, alimenta la piété des fidèles et inspira ceux qui
préparèrent ou provoquèrent les réformes.
24.8.3 Préjugés
Mais quelles clameurs cette traduction provoqua, lorsqu’elle parut! On la traita de
révolutionnaire et d’hérétique, on l’accusa de ruiner la foi en l’Écriture sainte, d’en user
légèrement avec la Parole inspirée. Même les meilleurs amis, même les admirateurs de
Jérôme, cédèrent au courant populaire. Saint Augustin, un savant pourtant, et qui avait
commencé par encourager Jérôme dans son travail, prit peur. Dans une lettre qu’il lui
écrit, il lui raconte qu’un vieil évêque d’Afrique avait eu une affaire pour s’être servi de
la nouvelle version. Un jour, lisant l’histoire de Jonas, il avait lu «lierre» au lieu de
«ricin». Là-dessus les auditeurs s’étaient tous levés, comme fous, et n’avaient consenti
à se calmer que lorsqu’on leur eut rendu leur vieille Bible.
Ce fut un temps difficile pour le pauvre savant. Ses lettres témoignent de ce qu’il
souffrit. Malheureusement, tout «saint Jérôme» qu’il soit devenu, il n’avait pas le
caractère d’un saint. Il s’exprime avec amertume sur le compte des «sots», des
«stupides», des «ânes à deux pieds», dont les préjugés avaient soulevé ce tollé contre
lui. Il avait tort, sans doute. Mais c’est un douloureux spectacle que celui qui nous est
ici offert. Cet homme éminent s’use dans l’accomplissement d’une des oeuvres les plus
belles dont l’Église ait jamais bénéficié, et jusqu’à sa mort (survenue dans sa 90°
année) il voit cette oeuvre condamnée et proscrite par un fanatisme ignorant!
24.8.4 Trop de succès
Ce n’est que longtemps après la mort de Jérôme que la valeur de sa traduction fut
reconnue. Le pape Grégoire le Grand la mit le premier à la mode en s’en servant dans
son commentaire sur Job. Au concile de Trente, le revirement de l’opinion est complet:
on se trouvait maintenant aussi attaché à la Vulgate que les chrétiens du cinquième
siècle l’avaient été aux traductions plus anciennes. La Vulgate fut décrétée seul texte
authentique (*). Pourquoi céderait-elle le pas, disait-on plus tard, à des manuscrits
grecs et hébreux qui ont été pendant des siècles entre les mains des schismatiques?
344
(*) Voir le fragment : L’Église romaine et la Bible, § IV
Un passage de la Bible polyglotte de Complute illustre curieusement le sentiment
populaire à cette époque. Dans cette Bible, le texte hébreu, le texte latin et le texte grec
sont imprimés côte à côte sur trois colonnes parallèles. Or, dans la préface, les éditeurs
comparent la Vulgate, imprimée entre les deux autres textes, au Seigneur Jésus crucifié
entre deux larrons!
Mais au moment où l’Église adoptait la Vulgate, celle-ci avait grand besoin d’une
révision. En effet, au temps où elle était en défaveur, on s’était avisé de la corriger pour
la faire concorder avec les vieilles Bibles latines. De là, bien des altérations.
24.8.5 Une révision papale et ses suites
Environ quarante ans après le concile de Trente, le pape Sixte V entreprit de faire
paraître une édition correcte de la Vulgate. Sa méthode ne manqua pas d’originalité. Il
réunit une commission de savants, leur fit donner leurs raisons pour ou contre les
diverses leçons, et, en sa qualité de pape, arrêta lui-même le texte. Pour assurer
l’autorité de son oeuvre, il défendit qu’on assemblât d’autres matériaux critiques, il
décréta que toutes les leçons différant de celles qu’il avait adoptées devaient être
rejetées, et que quiconque apporterait le moindre changement à cette édition de la
Vulgate encourrait la colère du Dieu Tout-Puissant et celles des apôtres Pierre et Paul,
et, comme peine ecclésiastique, serait passible de l’excommunication majeure, sans
pouvoir être absous par un autre que par le pape lui-même. Cette Bible parut en 1590.
Mais il n’y a, pour la science, pas plus de voie papale que de voie royale. Cette édition
de la Vulgate était pleine d’erreurs. On garda le silence tant que vécut Sixte V. Mais à
peine était-il mort qu’on sentit la nécessité d’aviser, pour sauver l’honneur de l’Église. Il
fallait à tout prix une nouvelle édition de la Vulgate. On en prépara une qui modifiait
la précédente en trois mille endroits. Mais il fallait en même temps sauver l’honneur du
pape défunt. Que faire? On s’en tira en déclarant que ces erreurs devaient être imputées
à l’imprimeur «ou à quelqu’un d’autre». Puis, dans la préface de la nouvelle édition,
publiée sous le pape Clément VIII, ce «quelqu’un d’autre» fut laissé de côté, et les
erreurs papales furent toutes mises sur le dos du malheureux imprimeur. Cette Bible
parut en 1592. C’est l’édition de 1598 qui fait norme.
Cette nouvelle édition elle-même était loin d’être parfaite. Tant de causes se sont
réunies pour altérer le texte de la Vulgate que la reconstitution du texte original de
saint Jérôme est un des problèmes littéraires les plus ardus. Toutefois, il est important
de le rétablir, dans la mesure du possible, vu l’extrême valeur de ce document pour la
fixation du texte sacré. Il ne faut pas oublier que Jérôme a travaillé sur des manuscrits
345
très anciens, et que son travail est une traduction de première main, faite directement
sur l’hébreu, et non sur les Septante, comme d’autres versions des premiers siècles.
Même dans son état actuel, la Vulgate peut rendre les plus grands services pour
permettre de contrôler le texte hébreu que nous ont transmis les Massorètes.
En 1908, le pape Pie X, sur l’avis de la commission des études bibliques instituée par
Léon XIII, a décidé la révision du texte de la Vulgate, et a confié cette révision à des
moines bénédictins (*).
(*) Un des plus beaux manuscrits de la Vulgate, sinon le plus beau, se trouve à la
bibliothèque de Moulins. C’est la Biblia maxima latina, dite aussi Bible de Souvigny,
parce qu’elle appartenait avant la Révolution aux bénédictins de Souvigny. Elle
remonte au moins au douzième siècle. D’après la chronique, elle fut transportée au
Concile de Constance en 1415, et au Concile de Bâle en 1431. pour servir à confronter
le texte des Écritures, comme étant la copie qui devait inspirer le plus de confiance.
Par la beauté de l’écriture et des enluminures, cette Bible, format grand aigle, est un
des plus beaux monuments de l’art au moyen âge. M. Ripond, auteur d’une notice
annexée au catalogue de la bibliothèque de Moulins, dit que la Bibliothèque nationale
n’a aucun manuscrit qui puisse, pour la beauté, être comparé à celui-là. Elle a été
décrite dans l’annuaire de l’Allier de 1840.
25 La Bible hors de France
25.1 La Bible en Angleterre
25.1.1 Aux premiers siècles
25.1.1.1 Saint Patrick, Sainte Brigide, Saint Finian, Saint Colomba
Dans les premiers efforts missionnaires dont la Grande-Bretagne fut l’objet, la
diffusion des Écritures eut sa grande place.
Saint Patrick a été, comme on sait, au cinquième siècle, l’apôtre de l’Irlande, et en est
resté le patron. Les catholiques irlandais se doutent peu, sans doute, de l’usage que leur
patron faisait de la Bible. Partout où il allait, il s’efforçait de laisser un exemplaire des
«Sept livres de la loi» (le Pentateuque, Josué, les Juges), ou des «Quatre livres de
l’Évangile». «Il lisait la Bible aux gens, dit Joceline, son historien catholique, et la leur
expliquait pendant des jours et des nuits sans discontinuer». Dans les deux écrits que
l’on possède de lui, «La Confession» et «l’Épitre à Coroticus», qui comptent à eux
deux moins de sept cents lignes, on ne trouve pas moins de cent quarante-six citations
bibliques proprement dites, sans compter les allusions. On conserve au collège de la
Trinité, à Dublin, le Nouveau Testament dont se servait saint Patrick.
346
Sainte Brigide, au sixième siècle, répandait au milieu de tous, dit son historien,
Cogitosus, la très saine semence de la Parole de Dieu.
Saint Finian, un autre apôtre de l’Irlande, qui vécut au sixième siècle, fonda l’abbaye de
Clonard, et y établit une école, où il enseignait les Écritures. Les enseigner, les copier,
les répandre, c’était sa vie. Le nombre des étudiants, à Clonard, s’élevait à trois mille.
Un historien dit que les savants sortaient de Clonard aussi nombreux que les soldats
grecs des flancs du cheval de Troie. Parmi les élèves de saint Finian il y eut des abbés,
des évêques, des missionnaires fameux, par exemple saint Kiéran, saint Comgall, saint
Colomba. De là son surnom de «Précepteur des douze apôtres de l’Irlande».
C’est Saint Colomba, le fondateur du couvent d’Iona, sur les rivages de l’Écosse, qui,
au sixième siècle, apporta l’Évangile en Angleterre. Au septième siècle, le paganisme
avait disparu de la grande île. Le premier effort pour traduire en anglo-saxon les
Écritures, que l’on n’avait eues jusque-là qu’en latin, date de la fin du septième siècle.
Cette traduction fut entourée de circonstances extraordinaires, comme si Dieu avait
voulu clairement montrer que sa volonté était de faire donner sa parole au peuple en
langue vulgaire.
25.1.1.2 Le vacher-poète
Certain soir, il y a plus de douze cents ans, vers la fin du septième siècle, à l’abbaye de
Whitby (Yorkshire), un jeune vacher saxon sortait tout triste de la salle ou s’égayaient
ses maîtres et ses compagnons. Ceux-ci, la harpe à la main, s’exerçaient à tour de rôle à
chanter sur divers sujets en quelques vers d’un rythme simple, qu’ils improvisaient.
Mais Caedmon — c’était le nom du jeune pâtre — ne savait pas faire des vers, et
quand la harpe lui fut présentée, découragé, il se leva, et rentra chez lui, c’est-à-dire à
l’étable de l’abbaye. Il se jeta sur sa couche, l’amertume au coeur, et s’endormit.
Soudain, pendant son sommeil, il lui sembla voir son étable illuminée d’une lumière
céleste, au milieu de laquelle se tenait Celui, qui six cents ans auparavant, était né dans
une étable.
«Chante, Caedmon, lui dit-il, chante-moi un chant.
– Je ne peux pas chanter, répondit tristement l’enfant, et c’est parce que je ne puis pas
chanter que je suis ici.
– Et pourtant, tu me chanteras quelque chose!
– Que chanterai-je donc?
– Le commencement des choses créées».
347
Et tandis que Caedmon écoutait, une puissance divine descendait sur lui, et des paroles
qu’il n’avait jamais entendues surgissaient devant son esprit (*). Et la vision disparut.
Mais la puissance reçue demeura, et, au matin, quand le Saxon sortit d’auprès de ses
vaches, il était poète.
(*) Voici ces paroles :
Il faut maintenant célébrer la parole du royaume des cieux, la puissance du Créateur et
les pensées de son esprit, les oeuvres du Père glorieux, et dire comment lui, le
Seigneur éternel appela à l’être chaque-merveille. Il créa d’abord le ciel comme un toit
pour les enfants des hommes, lui le saint Créateur; puis il fit surgir la terre pour les
hommes, la demeure terrestre de la race humaine, lui le Dieu éternel, le Seigneur, le
Tout-Puissant.
Voici, jusqu’aux mots «le Saint Créateur», le morceau en anglo-saxon:
Nu scylun hergan hefaenricaes uard,
Metudaes maecti and his modgidanc
Uerc uudurfadur, sue he uundra gihuaes
Seci dryctin or astelidae.
He aerist scop aelda barnum
Heben til hrofe halec scepen.
Hilda, l’abbesse, entendit raconter cette histoire extraordinaire. Elle prit un manuscrit
latin de la Bible et traduisit pour le jeune garçon une des histoires sacrées. Le jour
suivant, Caedmon l’avait reproduite en un beau poème, qui fut suivi d’un autre, puis
d’un autre, car l’esprit de la poésie se développait au dedans de lui. Ravis, l’abbesse et
les frères l’écoutaient. Reconnaissant la grâce que le Seigneur lui avait faite, ils
l’invitèrent à renoncer à son occupation séculière et à entrer dans la vie monastique.
Depuis ce jour, le vacher de Whitby se voua avec enthousiasme à la tâche qui lui avait
été dévolue dans la vision (*). «D’autres frères, dit l’historien qui rapporte ces faits,
Bède, essayèrent de composer des poèmes religieux, mais nul ne pouvait lutter avec
lui, car il n’avait pas appris l’art de la poésie des hommes, mais de Dieu». En paroles
solennelles, enflammées, qui ont été conservées, il a chanté pour le commun peuple la
création du monde, l’origine de l’homme, toute l’histoire d’Israël, l’incarnation, la
348
passion, la résurrection de Jésus-Christ et son ascension, les terreurs du jugement,
l’horreur de l’enfer et la félicité du royaume du ciel».
(*) La Realencyclopädie d’Herzog, dans sa dernière édition, considère ces faits comme
historiques. «Comme Bède, dit ce savant ouvrage, est né avant la mort de Caedmon et
vivait non loin de l’abbaye de celui-ci, on peut considérer comme digne de créance ce
qu’il nous raconte du poète».
Ces chants n’étaient pas des traductions, mais des paraphrases. Ces paraphrases avaient
au moins cet avantage que les gens du peuple pouvaient les apprendre par coeur et s’en
entretenir dans leurs demeures. Elles ont une place d’honneur dans l’histoire de la
Bible, car c’est par elles que, pour la première fois, les Écritures ont été données au
peuple anglais dans sa propre langue.
La première moitié du siècle suivant vit paraître les premières traductions en anglosaxon
des Écritures.
25.1.1.3 La mort de Bède le vénérable
Par une belle et calme soirée du mois de mai de l’an 735, au couvent de Jarrow, sur la
Tyne, un vieux moine, couché dans sa cellule, se mourait. Auprès de lui étaient trois
jeunes gens. L’un le soutenait, un autre lisait, le troisième écrivait.
Ce vieillard se nommait Bède. La postérité l’a surnommé Bède le Vénérable. C’était un
grand savant. Il avait traité de toutes les matières : physique, astronomie, histoire,
médecine. Des centaines d’étudiants se groupaient autour de lui. Pour l’histoire
primitive de l’Angleterre, il est encore aujourd’hui une autorité. Mais l’étude qui le
passionnait par dessus toute autre, c’était celle de la Bible. Et au moment où il allait
exhaler son dernier souffle, il travaillait encore à la traduction de l’Évangile selon saint
Jean. Un de ces jeunes gens lui lisait le texte latin, et l’autre écrivait sous sa dictée la
traduction en anglo-saxon. «Je ne veux pas, disait-il, quand je serai parti, que mes
enfants lisent des mensonges, ou qu’ils travaillent en vain».
«Notre père et maître, que Dieu aimait, raconte un de ses disciples, avait traduit
l’Évangile selon saint Jean jusqu’à ces mots «Qu’est-ce que cela pour tant de gens?»
lorsqu’arriva la veille de l’Ascension. Il commença alors à être très oppressé, et ses
pieds enflaient, mais il dictait toujours. «Hâte-toi, disait-il à son scribe. «Je ne sais pas
combien de temps je tiendrai — ou combien tôt mon maître va m’appeler d’ici». Toute
349
la nuit, il demeura éveillé, ne cessant de rendre grâces. Dès que le matin de l’Ascension
parut, il nous pria de continuer avec toute la hâte possible le travail commencé».
L’auteur de cette lettre continue à décrire les alternatives de travail et de repos qui se
succédèrent pendant toute la journée. Quand vint le soir, comme le soleil couchant
dorait les vitres de sa cellule, le vieillard, de son lit, dictait d’une voix faible la fin de
l’Évangile.
«Il n’y a plus qu’un chapitre, maître, dit le scribe, non sans anxiété. Mais cela devient
bien pénible pour vous de parler?
– Non, dit Bède, c’est facile! Prends ta plume et écris vite». Malgré les larmes qui
l’aveuglaient, le jeune homme écrivait toujours,
«Et maintenant, père, dit-il au bout d’un moment, il ne reste plus qu’une phrase!»
Bède dictait toujours.
– «C’est fini, maître! s’écria le jeune homme, levant la tête, tandis qu’il écrivait le
dernier mot.
– Ah! c’est fini, répéta le mourant. Eh bien, aide-moi à me placer près de cette fenêtre,
où j’ai si souvent prié». Lorsqu’il y fut : «Maintenant, dit-il, gloire soit au Père, au Fils,
au Saint Esprit!» Et, avec ces paroles, sa belle âme entra dans l’éternité.
Y eut-il jamais, sur aucun champ de bataille, une mort plus belle, plus héroïque, que
celle-là? Une auréole divine n’enveloppe-t-elle pas les traductions de Bède, comme les
paraphrases de Caedmon?
25.1.1.4 Alfred le grand, Aldred, Alfric, Orme
Au neuvième siècle, paraît un nouveau traducteur, c’est un roi, Alfred le Grand (849-
901), le seul roi d’Angleterre auquel la postérité ait décerné le titre de grand. Il traduisit
en anglo-saxon le Décalogue, les psaumes et la prière dominicale.
Au dixième siècle paraissent deux traducteurs, Aldred, qui traduisit les Évangiles, et
Alfric, qui traduisit le Pentateuque, Josué, les Juges, Esther, Job, et une partie des
Rois. Un moine, Orme, mit les Évangiles en vers. Puis, au quatorzième siècle, paraît
Wiclef.
25.1.2 La Version de Wiclef
350
C’était un jour du mois de mai de l’année 1378. Une auguste assemblée de moines,
d’abbés, d’évêques, était réunie au couvent de Blackfriars, à Londres, pour prononcer
le jugement de John Wiclef, le curé de la paroisse de Lutterworth. On attendait la
sentence, quand soudain retentit un cri de terreur : un grondement étrange s’est fait
entendre, les murs du couvent sont ébranlés. C’est un tremblement de terre. Tous
pâlissent. Les éléments se liguent-ils avec cet ennemi de l’Église? Faut-il interrompre
le procès? «Non! s’écrie d’une voix de tonnerre l’archevêque Courtenay. Ce cataclysme
ne fait que présager la purification du royaume. Il y a dans les entrailles de la terre des
vapeurs funestes qui ne s’échappent que par les tremblements de terre. Ainsi nos maux
ont pour cause des hommes comme celui-ci. Il faut un tremblement de terre pour nous
en débarrasser!»
Qu’avait donc fait cet homme? Il avait osé s’attaquer à la corruption de l’Église, il avait
dénoncé les messes, les indulgences, comme une fraude gigantesque. Mais surtout, il
avait traduit l’Écriture en langue vulgaire, «la rendant accessible, dit un chroniqueur
contemporain, aux laïques et aux femmes comme elle l’était aux clercs, si bien que la
perle de l’Évangile est foulée aux pieds par les pourceaux».
Extrait d’une des préfaces de la Bible de Wiclef.
L’enseignement de Wiclef fut condamné, et lui-même excommunié. Il retourna dans sa
cure de Lutterworth, et reprit son travail, aidé, pour l’Ancien Testament, par son élève
et ami Nicolas Hereford, jusqu’à ce que la Bible entière fût traduite, pour la première
fois, dans la langue vulgaire de l’Angleterre (1382).
Le pape Grégoire XI ne lança pas moins de cinq bulles contre Wiclef. Mais son oeuvre
n’en fut pas entravée.
Non seulement Wiclef traduisit la Bible, mais il chargea des hommes pieux et zélés de
parcourir l’Angleterre avec des exemplaires de sa traduction. Partout où ils le
pouvaient, à la ville et à la campagne, dans la rue, sur les grandes routes, dans les
marchés, dans les maisons, ces prédicateurs-colporteurs lisaient et expliquaient
l’Écriture. Un grand nombre furent ainsi gagnés à l’Évangile, dont, sous le sobriquet de
Lollards, ils furent les témoins, préparant ainsi les temps nouveaux. Wiclef, on le voit,
a bien mérité d’être appelé «l’étoile du matin de la Réformation».
351
Wiclef s’attendait à mourir de mort violente, de la main de ses ennemis, mais Dieu en
disposa autrement. Le dernier dimanche de l’année 1384, il était agenouillé devant
l’autel, quand il tomba frappé de paralysie. Il mourut le dernier jour de l’année, sans
avoir recouvré l’usage de la parole, «Dieu montrant clairement par là, dit un écrivain
catholique, que la malédiction prononcée contre Caïn tombait sur lui».
Quelque temps après sa mort, une pétition fut adressée au pape Urbain VI pour
demander que le corps de Wiclef fût exhumé de la terre bénite et enterré dans un
fumier. Le pape, pour son honneur, refusa. Mais quarante ans plus tard, par ordre du
concile de Constance, les os du réformateur furent déterrés, brûlés, et ses cendres
jetées dans un cours d’eau voisin.
«Le ruisseau, dit un historien, Thomas Fuller, les porta dans l’Avon, l’Avon dans la
Severn, la Severn dans la mer d’Irlande, et celle-ci dans l’Océan. Ainsi les cendres de
Wiclef sont un emblème de sa doctrine, qui est maintenant répandue dans le monde
entier».
La version de Wiclef est faite sur la Vulgate. C’est sa faiblesse. Néanmoins elle est
remarquable, et plusieurs de ses expressions se retrouvent dans la version anglaise
actuelle. Elle fut extrêmement répandue, malgré son prix formidable. On payait très
cher quelques pages seulement. On donnait une charge de foin pour avoir le droit de la
lire pendant un certain temps une heure par jour.
Et il en coûta souvent de la lire. Plus d’un de ses lecteurs fut brûlé avec deux
exemplaires de cette Bible interdite suspendus à son cou, un par devant et un par
derrière. Ses possesseurs furent traqués comme des bêtes sauvages. Des hommes et des
femmes furent exécutés pour avoir appris à leurs enfants la prière dominicale en
langue vulgaire.
Quatre ans après la mort de Wiclef parut une édition révisée de son oeuvre. Cette
révision est due à Richard Purvey, élève de Wiclef, un «homme tout simple», comme
il se désigne lui-même, mais qui s’assura le concours «d’hommes sérieux et avisés».
170 exemplaires de la Bible de Wiclef ont survécu à la persécution et aux années. On
voit par là avec quelle abondance elle fut répandue (*).
(*) Voici, dans la traduction de Wyclef, le commencement du second chapitre de saint
Matthieu.
Therefore whanne Jhesus was borun in Bethleem of Juda, in the dayes of King Eroude
: lo, astronomyens camen fro the eest to Jerusalem, and seiden, Where is he that is
borun King of Jewis ? for wehan seen his steere in the eest, and we are comen for te
worschipe hym.
352
25.1.3 La Version de Tyndale
En 1483, la même année que Luther, naissait, dans le Gloucestershire, William
Tyndale. Il fit à Oxford de brillantes études. Il connaissait sept langues, l’hébreu, le
grec, le latin, l’anglais, l’italien. l’espagnol, le français, et parlait, dit-on, chacune de ces
langues de telle façon qu’on aurait pu croire que c’était sa langue maternelle. À
l’université, il rencontra Érasme, qui avait depuis peu achevé la publication du
Nouveau Testament grec. Tyndale devint promptement familier avec ce livre
merveilleux. Sans doute, il l’étudia tout d’abord en savant. Mais il y trouva bientôt un
intérêt supérieur. Comme Luther, et presque en même temps que lui, il lut et relut la
Parole divine, et en fut remué jusque dans le fond de son être. Incapable de garder pour
lui le trésor qu’il avait découvert, il exhorta les prêtres qu’il rencontrait à faire une
étude personnelle de l’Écriture. Un jour, dans la chaleur d’une discussion, il fit
sursauter tous ceux qui l’entendirent par une déclaration mémorable, à
l’accomplissement de laquelle il consacra dès lors sa vie. «Il vaudrait mieux, disait son
adversaire, nous passer des lois de Dieu que de celles du pape». Sur quoi Tyndale se
leva, et s’écria, indigné : «Je défie le pape, et toutes ses lois, et si Dieu me prête vie, je
ferai qu’en Angleterre le jeune garçon qui pousse la charrue connaisse l’Écriture mieux
que le pape!»
Comme l’évêque de Londres, Tunstall, était un ami des lettres, Tyndale lui demanda la
permission de travailler dans son palais et sous son patronage à la traduction du
Nouveau Testament. Mais l’évêque, plus ami du grec classique que du grec du
Nouveau Testament, répondit qu’il n’avait pas de place dans son palais, et qu’il lui
conseillait de chercher ailleurs. Un négociant de Londres, Humphrey Monmouth, reçut
Tyndale chez lui, et le jeune savant put, une année durant, se consacrer tranquillement
à sa tâche.
Les rapports qu’il eut pendant cette année avec les ecclésiastiques de la cité lui
montrèrent clairement que quiconque troublerait ces hommes dans leur repos n’aurait
aucune pitié à attendre d’eux. Il voyait des gens emprisonnés et mis à mort pour avoir
lu ou possédé les écrits de Luther. Il n’ignorait pas qu’une traduction de la Bible en
anglais serait considérée comme autrement dangereuse que les livres du réformateur
allemand. «Ce n’était pas seulement dans le palais de l’évêque, dit-il, mais encore dans
toute l’Angleterre, qu’il n’y avait pas de place pour s’essayer à une traduction des
Écritures».
Mais Tyndale n’était pas homme, après avoir mis la main à la charrue, à regarder en
arrière. Il avait résolu que cette nouvelle invention, l’imprimerie, servirait à répandre la
Parole de Dieu parmi le peuple, et il avait, sereinement, calculé la dépense. S’il fallait
l’exil pour atteindre son but, il l’accepterait joyeusement. En mai 1524, il quitta, pour
353
ne plus le revoir, son pays natal. Il se rendit à Hambourg, et là, souffrant de la
pauvreté, constamment en danger, le vaillant exilé travailla à sa traduction, et si
diligemment, que l’année suivante nous le trouvons à Cologne, confiant à l’imprimeur
les feuilles de son Nouveau Testament in-4.
Une grande déception l’attendait. Il avait bien gardé son secret, et il espérait que dans
quelques mois sa traduction serait répandue en Angleterre à des milliers d’exemplaires.
Mais au moment même où il était tout entier à l’espoir, un message précipité vint
l’arracher de chez lui, et le jeter, à moitié fou, chez son imprimeur. Saisissant toutes les
feuilles sur lesquelles il put mettre la main, il s’enfuit de la ville. Des ouvriers
imprimeurs trop bavards avaient éveillé les soupçons d’un prêtre du nom de Cochlaeus.
Celui-ci, en les faisant boire, leur arracha leur secret, et sut ainsi qu’un Nouveau
Testament anglais était sous presse. Plein d’horreur devant cette conspiration, «pire,
pensait-il, que celle des eunuques contre Assuérus», il informa aussitôt les magistrats,
et demanda que les feuilles fussent saisies. En même temps, il envoyait un messager en
Angleterre pour avertir les évêques du danger. De là la consternation de Tyndale et sa
fuite précipitée.
Avec ses précieuses feuilles, il se réfugia à Worms, où l’enthousiasme pour Luther et
pour la Réformation était alors à son comble. Là, il vint enfin à bout de son dessein, et
publia, en un format in-4, à trois mille exemplaires, le premier Nouveau Testament
complet imprimé en anglais (1525). Puis il alla s’établir à Anvers et se mit à la
traduction de l’Ancien Testament. Ayant achevé le Pentateuque, il mit à la voile pour
Hambourg afin de l’y faire imprimer. Mais il fit naufrage et perdit presque tout ce qu’il
possédait, en particulier ses manuscrits! Il put toutefois, sur un autre navire, achever
son voyage, et arriva à Hambourg, où, aidé par un M. Coverdale, il refit sa traduction
du Pentateuque. Il rencontra Luther à Wittemberg. Puis il revint à Anvers. Ceci se
passait en 1529. Nous avons un peu anticipé. Revenons à 1525.
Après la publication de son Nouveau Testament, mis au courant des agissements de
Cochlaeus, et n’ignorant point que les volumes seraient épiés avec un soin jaloux, il fit
imprimer à trois mille exemplaires une seconde édition, plus petite, in-8, plus facile à
cacher, et prit aussitôt ses mesures pour expédier en Angleterre sa dangereuse
marchandise. Dans des caisses, dans des barils, dans des balles de coton, dans des sacs
de farine, les volumes partaient, et, malgré toute la vigilance exercée dans les ports, un
grand nombre arrivèrent et furent répandus au près et au loin dans le pays.
Les Nouveaux Testaments de Tyndale causèrent une commotion extraordinaire au sein
du clergé. Le Nouveau Testament de Wyclef, quoiqu’il fallût des mois pour le copier et
qu’il coutât fort cher, avait déjà causé pas mal de trouble. Et voici que ces volumes
imprimés se déversaient dans le pays par centaines, et à un prix accessible à tous!
Des agents spéciaux surveillaient étroitement tous les ports. Souvent ils saisissaient les
précieux volumes. Ceux qui les avaient fait pénétrer dans le royaume étaient arrêtés et
condamnés à faire pénitence. On les faisait monter à cheval, la figure tournée vers la
queue de leur monture, chargés d’exemplaires du livre prohibé, dont on les enveloppait
354
par devant et par derrière, ou qu’on suspendait à leurs vêtements, et on les conduisait
ainsi au bûcher où, de leurs propres mains, ils devaient jeter ces volumes.
Ainsi, ou autrement, des milliers d’exemplaires furent brûlés. On en brûla notamment à
Londres, devant la cathédrale de Saint Paul, «comme un sacrifice de bonne odeur au
Tout-Puissant». Tyndale ne se laissait pas émouvoir. Il savait qu’avec la machine à
imprimer il pouvait défier tous ses ennemis. «Ils brûlent le Livre, écrivait-il : je m’y
attendais. Et dussent-ils me brûler moi-même, si la volonté de Dieu est qu’il en soit
ainsi, je dirais la même chose».
Il était de toute évidence qu’on ne pouvait pas empêcher les Nouveaux Testaments de
Tyndale de pénétrer dans le pays. Alors l’évêque de Londres eut une idée lumineuse. Il
demanda à Augustin Packington, un négociant qui était en relations d’affaires avec la
ville d’Anvers :
«Que penseriez-vous d’acheter tous les exemplaires de ce Nouveau Testament qui sont
au-delà du détroit?
– Monseigneur, répondit Packington — qui était un ami secret de Tyndale, si tel est
votre bon plaisir, je puis vous aider sans doute plus qu’aucun autre négociant de
l’Angleterre. Si seulement votre Seigneurie veut payer les volumes — car j’aurai de
l’argent à débourser — je crois pouvoir vous assurer que vous aurez tous ceux qui ne
sont pas encore vendus.
– Maître Packington, dit l’évêque — il croyait mener Dieu par le bout du doigt, ainsi
que s’exprime un chroniqueur, quand c’était le diable, il le vit bien plus tard, qui le
tenait par le poignet — faites hâte, procurez-moi ces livres. Je vous donnerai avec
plaisir ce qu’ils coûteront, car ce sont de méchants livres, et je suis résolu à les détruire
tous et à les brûler devant l’église Saint-Paul».
Quelques semaines plus tard, à Anvers, Packington cherchait et trouvait Tyndale, dont
il savait que les ressources étaient fort réduites.
«Maître Tyndale, lui dit-il, je vous ai trouvé un bon acquéreur pour vos livres.
– Et qui donc? demanda Tyndale. — L’évêque de Londres.
– Mais si l’évêque veut ces livres, ce ne peut être que pour les brûler
– Eh bien, qu’importe? D’une manière ou de l’autre, l’évêque les brûlera. Il vaut mieux
qu’ils vous soient payés, pour vous permettre d’en imprimer d’autres à leur place».
Et l’affaire fut conclue. L’évêque eut les livres, dit le chroniqueur, Packington eut les
remerciements….. et Tyndale eut l’argent (*).
355
(*) Il y avait là une ruse de guerre. S’explique-t-elle chez ceux qui l’emploient, comme
le recours à la contrainte en matière religieuse chez les hommes du seizième siècle, par
le fait qu’on ne croyait pas devoir user de ménagements vis-à-vis de l’erreur! En tous
cas, serviteurs de la vérité absolue, nous ne pouvons approuver le procédé de ces
hommes jouant au plus fin avec leurs adversaires. Mais nous devons raconter les faits
tels qu’ils sont.
«Ainsi, disait Tyndale, j’aurai double profit. Je pourrai payer mes dettes, tandis que le
monde s’indignera de voir brûler la Parole de Dieu, et le surplus me servira à corriger
mon Nouveau Testament et à le réimprimer, et j’ai la confiance que le second sera de
beaucoup meilleur que le premier».
En effet, Tyndale corrigea son Nouveau Testament, le fit réimprimer, et les volumes
arrivaient dru en Angleterre. L’évêque envoya chercher Packington.
«Comment est-ce, lui demanda-t-il, que les Nouveaux Testaments soient toujours aussi
abondants?
– Monseigneur, répliqua le négociant, je crois que vous ferez bien d’acheter aussi les
presses avec lesquelles on les imprime !»
– «Qui donc vous aide? demandait quelques mois plus tard un juge, Sir Thomas
Moore, à un hérétique du nom de Constantin. Il y a par là-bas Tyndale, Joye, et
beaucoup d’autres. Ils ne peuvent pas écrire sans argent. Qui donc vous aide?
– Monseigneur, je vous le dirai : c’est l’évêque de Londres. Pour brûler les Nouveaux
Testaments, il nous a fait avoir tant d’argent qu’il a été notre principal appui.
– Par ma foi, dit Moore, je le crois. Je le lui avais bien dit!» Tunstall profita de la
leçon. Au lieu d’acheter et de brûler le livre, il prêcha contre lui, à Saint-Paul, un
sermon resté fameux, où il affirma qu’il avait trouvé dans ce Nouveau Testament deux
mille erreurs. À la fin de son sermon, il jeta l’exemplaire qu’il tenait à la main dans un
grand feu qui flamboyait devant lui. Moore soutint l’attaque. Tyndale y répondit avec
indignation, et les amis de la Réformation, dont le nombre croissait en Angleterre, les
réfutaient aussi, généralement avec succès.
Les ennemis de Tyndale étaient nombreux et puissants. Ils avaient juré sa perte. Un
envoyé du roi, Vaughan, essaya de le persuader de revenir. Tyndale refusa. «Quelques
garanties qu’il me donne, répondit-il, le roi ne pourra jamais me protéger contre les
évêques, car ils croient qu’il ne faut pas garder la foi aux hérétiques». On s’y prit
autrement : un ami de Thomas Moore, un clergyman du nom de Phillips, homme aux
356
manières engageantes, travailla traîtreusement à gagner la confiance du trop peu
défiant exilé, car «Tyndale était un homme simple, peu expert des finesses et des ruses
du monde». Il accorda sa confiance à Phillips, lui prêta même de l’argent, et se refusa à
partager les soupçons de son propriétaire. Un jour Tyndale invita à dîner, chez des
amis qui l’attendaient, Phillips, qui était venu le voir. Pour sortir, il fallait suivre un
long corridor étroit, où l’on ne pouvait marcher deux de front. Phillips, feignant force
politesse, fit passer Tyndale le premier. À la porte étaient assis deux individus qu’il
avait postés pour surveiller l’entrée. Par derrière, il leur désigna Tyndale, leur
signifiant ainsi de se jeter sur lui et de le saisir. Un instant après, le pauvre Tyndale
était empoigné et entraîné dans les donjons du château de Vilvorden. On raconte que
ce misérable traître périt victime d’une maladie épouvantable : des vers le dévorèrent
tout vivant.
Tyndale, emprisonné, languit dans le froid, dans la misère, dans les haillons. On a de
lui une lettre au gouverneur où on lit : «Je prie votre Seigneurie, et cela par le Seigneur
Jésus, si je dois rester ici pendant l’hiver, de demander au procureur d’être assez bon
pour m’envoyer, parmi les objets qu’il a en ma possession, un bonnet plus chaud, car je
souffre extrêmement d’un catarrhe chronique, qui empire beaucoup dans cette cave, et
aussi un manteau plus chaud, car celui que j’ai est bien mince, et un peu de drap pour
rapiécer mes guêtres. Mes chemises sont complètement usées».
Sa captivité dura un an et demi. Ses souffrances ne l’empêchèrent pas de rendre
témoignage à son Sauveur, au contraire. L’historien Foxe dit qu’il fut le moyen de la
conversion de son geôlier, de la femme de celui-ci, et d’une autre personne de sa
famille.
Longtemps avant, Tyndale avait dit : «Si on me brûle, je m’y attends». Ce
pressentiment se réalisa. Le vendredi 6 octobre 1536, sur un décret de l’empereur
Charles-Quint, on le conduisit au bûcher. Il fut étranglé, puis les flammes réduisirent
son corps en cendres. Au moment où le bourreau s’emparait de lui, il s’écria:
«Seigneur, ouvre les yeux du roi d’Angleterre!»
Tyndale ne vécut pas assez pour traduire toute la Bible. Mais il laissa en manuscrit des
parties considérables (par exemple de Josué aux Chroniques) dont profitèrent ses
successeurs.
Dans tout ce qu’il a traduit, son influence, comme traducteur, a été énorme. La version
anglaise, dite autorisée, a retenu de lui 80 % dans l’Ancien Testament et 90 % dans le
Nouveau. Mieux encore, la version révisée anglaise a souvent abandonné la version
autorisée pour revenir à Tyndale! Le chapitre 15 de saint Luc, par exemple, et les cinq
sixièmes de l’épître aux Éphésiens, sont à peu près identiques dans la version révisée et
dans Tyndale.
On a pu à bon droit appeler Tyndale «l’apôtre de l’Angleterre». Deux exemplaires
seulement de son Nouveau Testament subsistent, l’un au collège Baptiste de Bristol,
l’autre à la Bibliothèque de Saint-Paul à Londres.
357
25.1.4 Depuis la Réformation
En 1535, paraît la Bible de Miles Coverdale. C’est la première Bible complète
imprimée en anglais. Coverdale ne savait ni l’hébreu, ni le grec, mais il avait un très
beau style.
En 1537, paraît par les soins de J. Rogers, un ami de Tyndale, une nouvelle Bible, the
Matthew’s Bible, la Bible de Tyndale complétée. Elle fut autorisée par Henri VIII, à la
requête de Thomas Cromwell, lord chancelier, auquel elle avait été présentée par
Cranmer. Comment Henri VIII, ce roi catholique, put autoriser cette Bible, l’oeuvre de
l’hérétique Tyndale, est un mystère. Cela rappelle François 1er protégeant le traducteur
et l’imprimeur de la Bible, Lefèvre d’Étaples et Robert Estienne, et persécutant les
disciples de la Bible. Tyndale, sur le bûcher, s’était écrié : «Seigneur, ouvre les yeux
du roi d’Angleterre!» Un an ne s’était pas écoulé que cette prière était exaucée. Les
yeux d’Henri VIII, en effet, s’ouvrirent assez pour qu’il permit à son peuple de lire la
Bible en langue vulgaire.
En 1539 parut une nouvelle édition de cette Bible, The Great Bible, sans les notes et la
préface de Tyndale, que plusieurs trouvaient trop protestantes. On en plaça, enchaîné à
un pilier, un exemplaire dans chaque église. Un lecteur en faisant la lecture à haute
voix au peuple assemblé. Souvent, dit-on, les enfants eux-mêmes écoutaient avec tant
d’attention que, rentrés chez eux, ils pouvaient réciter une bonne partie de ce qu’ils
avaient entendu.
Édouard VI succéda à Henri VIII. À son couronnement, en 1547 (il n’avait que dix
ans), lorsqu’on lui présenta, pour prêter serment, les trois épées de l’État, il demanda :
«Et la quatrième, où est-elle? — Quelle est cette épée, votre Majesté? lui fut-il
répondu. — C’est l’épée de l’Esprit, qui est la Parole de Dieu», répondit le jeune roi.
Depuis lors les rois d’Angleterre, à leur couronnement, ont prêté serment sur la Bible.
En 1560, plusieurs de ceux qui avaient fui la persécution de Marie la Sanglante firent
paraître, à Genève, The Geneva Bible. À l’avènement d’Élisabeth, les exilés revinrent,
rapportant cette Bible avec eux. Elle joua un rôle au couronnement de la nouvelle
reine. Parmi les figures symboliques qui ornaient le cortège, il y avait le Temps. Le
Temps conduisait par la main sa fille, la Vérité. Il la présenta à la Reine avec tout le
cérémonial voulu, et la Vérité tendit la Bible à la Reine. Celle-ci la reçut avec
reconnaissance, la porta à ses lèvres, puis la serra sur son coeur aux applaudissements
des assistants, qui voyaient avec raison, dans cette attitude, le gage d’une ère de liberté.
358
Mentionnons une traduction due aux évêques, The Bishops’ Bible, qui ne fut jamais
populaire, une autre due à un laïque du nom de Taverner, et la Bible de Douai-Reims,
faite sur la Vulgate par et pour les catholiques romains, comme réaction contre les
Bibles protestantes. Le Nouveau Testament parut à Reims en 1578, et la Bible entière
à Douai en 1610.
En 1611 parut, sous les auspices de Jacques 1er, la version dite autorisée, oeuvre de
quarante-sept savants ecclésiastiques, révision des traductions de Tyndale et de
Coverdale. La révision occupa quatre années. Cette version fut loin d’être populaire à
son début. On lui préférait la Bible de Genève. Un savant de Cambridge écrivit au roi
Jacques qu’il aimerait mieux être écartelé que de consentir à ce que cette Bible fût lue
dans les Églises. Néanmoins la nouvelle Bible finit par être généralement adoptée et
par devenir une vraie Bible nationale. Son influence sur le développement religieux du
peuple, sur la vie et la littérature anglaises, a été extraordinaire.
En 1870, les évêques anglicans, assistés de plusieurs savants, décidèrent de procéder à
une révision de la Bible de 1611. Ils avaient pour cela trois raisons. Plusieurs passages
pouvaient être mieux traduits. Les traducteurs n’avaient pas eu entre les mains les
meilleurs manuscrits, et n’avaient par conséquent pas traduit sur le meilleur texte.
Enfin, le sens de certains mots anglais avait changé. Trente-quatre savants, appartenant
aux diverses Églises, furent choisis comme réviseurs, dix-neuf pour le Nouveau
Testament et quinze pour l’Ancien. Aucun changement ne fut introduit sans avoir rallié
au moins les deux tiers des voix. Un comité de révision fut constitué en Amérique, et
rendit les plus grands services.
Le Nouveau Testament parut en 1881. Ce fut un événement. À Londres, des gens
firent queue toute la nuit pour avoir les premiers exemplaires. À New-York, un journal
télégraphia le Nouveau Testament tout entier à Chicago pour être sûr d’être le premier
à le publier dans cette ville. L’Ancien Testament parut en 1885. Cette version révisée
est extrêmement utile pour l’intelligence du texte, mais elle est loin d’avoir conquis la
même popularité que la version de 1611. Il y a de la Bible révisée une édition
américaine, où les corrections américaines, qui, dans l’édition anglaise, avaient été
indiquées en marge, ont été imprimées dans le texte.
25.2 La Bible en Allemagne : La version de Luther
La traduction de la Bible, a dit un historien, est le plus grand de tous les dons que
Luther a pu faire à son peuple. S’il n’a pas été le premier (*), il a été le plus grand des
traducteurs de la Bible en allemand. Comme la traduction latine de Jérôme s’était
substituée à toutes les traductions latines, ainsi la version de Luther relégua dans
l’ombre toutes les vieilles traductions allemandes. Aucun de ses successeurs ne l’a
359
surpassé ni même égalé. Sa connaissance du grec et de l’hébreu, de l’hébreu surtout,
était limitée, mais dans la langue allemande il était un maître, et quant à ce qui pouvait
lui manquer comme linguiste, l’intuition du génie et le secours de Mélanchthon y
suppléaient.
(*) Avant 1477, il y avait eu en Allemagne sept traductions de la Bible en haut
allemand. De 1480 à 1520 il en parut sept en haut allemand et trois en bas allemand.
Le 4 mai 1521, au retour de Worms, il est entraîné et enfermé, comme on sait, au
château de la Wartbourg, où le plus beau fruit de son loisir fut la traduction du
Nouveau Testament. Il la commença en novembre ou décembre de cette année, et
l’acheva au mois de mars suivant. À son retour à Wittemberg, il la révisa à fond avec
l’aide de Mélanchthon. L’impression marchait de pair avec la révision. Trois presses
travaillaient constamment, et vers la fin on tirait 10.000 feuilles par jour. Le 25
septembre 1522, le volume parut.
Luther se mit alors à l’Ancien Testament. Il fonda un Collegium Biblicum, un cercle
biblique, composé de Mélanchthon, Bugenhagen, Crusiger, Justus Jonas, Aurogallus,
et lui-même. Ils se réunissaient une fois par semaine, plusieurs heures, chez Luther, et
s’aidaient dans leur travail de la version des Septante, des Bibles latines, et de
commentaires.
Ils prirent une peine inimaginable, dont Luther aime à parler dans ses préfaces.
L’Ancien Testament était alors un monde inconnu. La connaissance de la langue
hébraïque était dans son enfance. Un seul verset de Job les arrêtait des jours entiers.
«La singulière grandeur de ce style (de Job), dit Luther, me donne un travail tel qu’il
semble que cet homme s’irrite plus de ma traduction que des consolations de ses amis.
On dirait que l’auteur de ce livre a désiré qu’il ne fût jamais traduit.
«Je sue sang et eau pour donner les prophètes en langue vulgaire. Bon Dieu, quel
travail! Comme les écrivains juifs ont de la peine à parler allemand! Ils se défendent,
ils ne veulent pas abandonner leur hébreu pour notre langue barbare. C’est comme si
Philomèle laissait ses gracieuses mélodies pour imiter la note monotone du coucou
qu’elle déteste.
«… Je m’efforce de traduire les prophètes, ou mieux, je les enfante…
«Souvent, il nous est arrivé de passer quinze jours, trois semaines, quatre semaines, à
chercher le sens d’un mot, à nous en informer partout, sans toujours le trouver. Lorsque
nous travaillions à la traduction de Job, Philippe, Aurogallus et moi, nous mettions
parfois quatre jours à écrire trois lignes. Aujourd’hui que l’oeuvre est faite, tout le
360
monde peut la lire et la critiquer. L’oeil parcourt trois, quatre feuilles, sans broncher
une seule fois. Il n’aperçoit ni les pierres, ni les blocs, qui gisaient là où l’on marche
maintenant comme sur une planche rabotée, et l’on ne pense ni aux sueurs, ni aux
angoisses que nous avons souffertes pour faire au promeneur une route si commode. Il
fait bon labourer le champ lorsqu’il est défriché, mais quant à abattre les arbres,
extirper les souches, déblayer le terrain, personne n’aime ce travail, et le monde n’en a
pas de reconnaissance. Mais Dieu lui-même, avec son soleil, son ciel et la mort de son
Fils, en obtient-il davantage? Que le monde reste donc le monde, au nom du Diable.
«… Je n’ai pas travaillé seul. J’ai recruté des auxiliaires partout. J’ai pris à tâche de
parler allemand, et non grec ou latin. La femme dans son ménage, les enfants dans
leurs jeux, le bourgeois sur la place publique, voilà les documents qu’il faut consulter.
C’est de leur bouche qu’il faut apprendre comment on parle, comment on interprète».
Le Pentateuque parut en 1523; Josué, Job, le psautier, Salomon, en 1524; Jonas et
Habacuc, en 1526; Zacharie, en 1527; Ésaïe, en 1528; Daniel, en 1530; les autres
prophètes, en 1532; enfin les Apocryphes, «ces livres de l’Écriture bons et utiles, disait
Luther, mais qui ne peuvent être mis au même rang que les autres».
Pendant ce temps, le Nouveau Testament avait été réimprimé cinquante fois, et avait
paru en seize ou dix-sept éditions. Telle était en Allemagne la faim et la soif de la
Parole de Dieu! De la Bible entière il parut dix éditions différentes avant 1546, année
de la mort de Luther. Cette Bible, comme le Nouveau Testament, fut saluée avec
enthousiasme. Tous les efforts pour en empêcher la vente demeurèrent vains. Hans
Lufft, à Wittemberg, l’imprima trente-sept fois et en vendit, en quarante ans, de 1534 à
1574, environ 100.000 exemplaires. Elle a été réimprimée, parfois en plusieurs
éditions, en quatre-vingt treize autres villes. Il y a eu cinq éditions aux États-Unis (La
Bible de Luther, d’après l’Encyclopédie de Brockhaus a été traduite en danois
[Nouveau Testament 1524, Bible 1550], en suédois [Nouveau Testament 1526, Bible
1541], en hollandais [1526], en islandais [Nouveau Testament, 1540, Bible 1584]).
Cette Bible fut la grande force de la Réformation. Les lignes suivantes de Cochlaeus,
écrivain catholique, suffiraient à le prouver. «Le Nouveau Testament de Luther a été
tellement multiplié et tellement répandu par les imprimeurs, que même des tailleurs et
des cordonniers, que dis-je, des femmes (les femmes mises au-dessous des
cordonniers!), des ignorants, qui ont accepté ce nouvel Évangile luthérien et qui
savaient lire quelque peu d’allemand, l’ont étudié avec avidité, comme la source de
toute vérité. Quelques-uns l’ont appris par coeur et l’ont porté dans leur sein. En
quelques mois, de telles personnes sont arrivées à se croire si savantes qu’elles n’ont
pas eu honte de discuter sur la foi et sur l’Évangile, non seulement avec des laïques
catholiques, mais même avec des prêtres, des moines et des docteurs en théologie».
Un autre théologien catholique, Emsler, lui-même traducteur de la Bible, a découvert
dans la traduction de Luther jusqu’à quatorze cents hérésies.
361
La Bible de Luther réforma non seulement la religion, mais la langue. La langue
allemande comptait alors autant de dialectes que l’Allemagne comptait d’États. Luther
fit succéder l’harmonie à la confusion. Il choisit le dialecte saxon, et fit du haut
allemand la langue littéraire de l’Allemagne. La Bible de Luther a été le premier
classique allemand, comme la Bible du roi Jacques 1er a été le premier classique
anglais.
«Profondément pénétré, dit l’Encyclopédie de Brockhaus, de l’esprit de l’Écriture,
comme d’une foi inébranlable à sa vérité divine, il l’a, en la traduisant, écrite une
seconde fois. Sa traduction est un fruit tout à la fois de l’esprit allemand et de l’esprit
de la Bible. Par son langage vigoureux et populaire, elle a inauguré une ère nouvelle
dans l’histoire de la langue allemande». Un littérateur allemand, d’origine israélite,
disait une fois à un littérateur allemand, né de parents chrétiens: «Vous autres
chrétiens, vous avez sur nous une avance extraordinaire, car dès l’enfance vous êtes
familiers avec la Bible de Luther».
«Luther a donné à l’Allemagne, dit l’historien catholique Doellinger, plus qu’aucun
homme depuis l’ère chrétienne n’a jamais donné à son peuple : une langue, une Bible,
une Église, et le cantique. Auprès de lui, ses adversaires ne firent que bégayer. Seul, il
a imprimé sa marque indélébile sur la langue et sur l’esprit allemand. Et ceux-là
mêmes qui parmi nous le détestent, comme le grand hérésiarque, comme le grand
séducteur de la nation, sont contraints, en dépit d’eux-mêmes, de parler avec ses
paroles et de penser avec ses pensées».
25.3 La Bible en Italie
25.3.1 Au moyen âge
La Bible n’a été traduite en italien qu’assez tard. Le mouvement que Charlemagne et
Alcuin ont imprimé aux études bibliques a été sans influence au delà des Alpes, et
même l’oeuvre de Pierre Valdo n’a passé les monts que plus tard, comme nous aurons
lieu de le voir. Les Italiens se sont obstinés longtemps à considérer le latin comme leur
langue nationale; même le Dante dédaignait l’italien pour ses pamphlets littéraires et
politiques, et les écrivait en latin. Cependant, c’est aux temps du Dante que Mgr
Carini, préfet de la Bibliothèque apostolique (Vatican), fait remonter ce qu’il appelle la
«Biblia Italiana», dont il égale les mérites littéraires à ceux des grands classiques du
temps, voir même du Décaméron. Mais il ne sait pas nous dire qui en fut l’auteur, et
peut-être n’a-t-il pas cherché à le découvrir. Aussi la question est-elle toujours sub
judice, et attribue-t-on cette version intéressante des Saintes Écritures à peu près à tous
les personnages marquants de l’Église dans ces temps reculés. Il faudrait une étude
comparative des manuscrits existants dans nos bibliothèques pour décider la question,
et ce n’est pas chose facile à faire. Même une étude sommaire, comme celle faite par S.
362
Berger sur les manuscrits de Florence, de Sienne, de Venise et de Paris, suffit à
justifier l’opinion de Carini qu’il y a eu plusieurs traducteurs, car non seulement il y a
des différences de style entre les différents livres de la Bible, mais il se trouve même
plus d’une traduction d’un même livre. Pour un certain nombre de livres, il n’y a qu’une
seule version (le Pentateuque, les Psaumes, les Évangiles, les Épîtres de Saint-Paul et
d’autres). Pour certains livres, nous avons deux traductions (les Rois, Job, Judith, les
Épîtres catholiques, l’Apocalypse). Pour d’autres parties de la Bible, par exemple pour
l’Ecclésiaste, nous trouvons trois traductions, et jusqu’à quatre pour les Proverbes, qui
semblent avoir été plus populaires, comme en général les livres sapientiaux.
Le seul auteur sur lequel on soit à peu près d’accord est le célèbre prédicateur
dominicain Fra Domenico Cavalca de Pise, qui aurait traduit, et en certains endroits
paraphrasé, le livre des Actes, «à la demande de certaines personnes pieuses», et la
ressemblance de style entre ce livre et d’autres a fait naître, chez plusieurs, l’idée
d’attribuer au même auteur la traduction complète de la Bible, mais la chose ne parait
pas probable. Il se peut, toutefois, que Cavalca ait fait traduire d’autres livres sous sa
surveillance.
Il est certain que le texte sur lequel fut traduite la première Bible italienne a été la
Vulgate de saint Jérôme, qui l’avait enfin emporté dans sa longue lutte avec la Vetus
Itala. Du reste, la comparaison des manuscrits est rendue presque impossible par le fait
de leur dispersion. En fait, il ne reste que trois manuscrits un peu considérables de la
Bible entière.
L’un est à Sienne, dans la bibliothèque communale, et contient la Genèse, les vingthuit
premiers chapitres de l’Exode, les quatre livres des Rois, les quatorze premiers
chapitres des Macchabées, l’histoire de Samson et les douze premiers chapitres de
Tobie. Un autre manuscrit, aussi de Sienne (*1), contient tout l’Ancien Testament. La
seule Bible complète que nous connaissions se trouve à Paris, à la Bibliothèque
nationale (*2). Une singulière lacune existe dans le Nouveau Testament; l’épître aux
Romains n’est représentée que par une préface et un argument. Une autre Bible, qui a
dû être complète, se compose des deux derniers volumes d’une Bible qui en a eu trois.
Le manuscrit commence actuellement par le livre d’Esdras et contient l’épître aux
Romains. Ces deux Bibles ont appartenu aux rois aragonais de Naples, et ont été
apportées en France par Charles VIII. C’est ainsi probablement qu’elles ont échappé à
la destruction des autres manuscrits italiens.
(*1) F. III. 4.
(*2) Ital. 1 et 2.
363
À part ces trois Bibles plus ou moins complètes, on ne trouve dans nos bibliothèques
italiennes que des manuscrits de livres isolés. M. S. Berger en a catalogué un grand
nombre; il nous en donne la liste dans son bel article sur la Bible italienne au moyen
âge dans la revue Romania (t. XXIII, 1895) et il est intéressant de voir par qui ces
manuscrits ont été copiés. Qui ne serait ému à la vue du manuscrit Marciana, des
Évangiles, copié péniblement dans une des plus horribles prisons de Venise, où la
lumière n’arrivait que par un corridor, par le prisonnier d’État triestin Damenico dei
Zuliani, pour abréger les heures de sa captivité et obtenir peut-être quelque
adoucissement à sa peine. Mais la plupart de ces manuscrits partiels des Saintes
Écritures se trouvent dispersés dans les bibliothèques de Florence, surtout dans la
Riccardiana, et sont intéressants pour nous faire connaître l’usage que l’on faisait à
cette époque de la Bible dans les familles patriciennes de la ville. Plusieurs de ces
manuscrits ont été copiés par des laïques appartenant aux meilleures familles de la
ville : Serragli, Neri, Tornabioni (ancien nom des Tornaburoti), Ricci, qui transcrivit
dans un registre de commerce de sa maison la Genèse et un choix des Proverbes. Ses
fils continuèrent à enrichir le volume d’autres écrits soit bibliques, soit profanes, ce qui
prouve que le livre demeura longtemps en usage dans la même famille. L’on comprend
qu’il ne fût pas facile, même aux riches, de se procurer une Bible entière; chacun se
procurait, pour son usage et celui des siens, les livres qu’il pouvait avoir. Outre le
psautier, les Proverbes et autres livres sapientiaux, l’on recherchait surtout le Quatuor
in unum, soit les Harmonies des Évangiles, dont on ne trouve pas moins de sept
manuscrits dans les bibliothèques de Florence, reproduisant tous la version ordinaire.
Il serait intéressant de savoir quel usage on faisait, dans les familles florentines, de ces
nombreux exemplaires partiels des Livres saints. Naturellement, ils n’étaient pas admis
dans le culte public, mais le temps n’était pas encore venu où l’on devait défendre à
tous les fidèles la lecture des versions de la Parole de Dieu en langue vulgaire. Les
nobles se la procuraient facilement, et les artisans, le peuple même, n’en étaient pas
entièrement privés. Un petit peuple, descendu des Alpes, la répandait dans les
châteaux éloignés et même dans les bourgades. «Le colporteur vaudois» n’est pas une
légende. Voyez plutôt la description, faite par l’inquisiteur Sacco (ou Rainier), de
l’habileté des porte-balles vaudois pour s’insinuer auprès des grands par le commerce.
«Ils offrent aux messieurs et aux dames quelques belles marchandises, telles que
anneaux et voiles. Après la vente, si l’on demande au marchand : «Avez-vous d’autres
marchandises à vendre?» il répond : «J’ai des pierreries plus précieuses que tous ces
objets; je vous les donnerais si vous me promettiez de ne pas me dénoncer au clergé».
Et ayant obtenu cette assurance, il ajoute : «J’ai une perle si brillante que, par son
moyen, l’on apprend à connaître Dieu; j’en ai une autre si éclatante qu’elle allume
l’amour de Dieu dans le coeur de celui qui la possède», puis il tire de son manteau de
bure un petit livre dont il lit et commente quelques paroles. Quand il a commencé à
captiver ses auditeurs, il présente le contraste entre la simplicité de l’Évangile et le
faste et l’orgueil du clergé romain».
Quel est le livre que lit et commente le colporteur vaudois et dont il tire les arguments
de ce que l’on peut bien appeler son oeuvre d’évangélisation? Samuel Berger opine que
364
c’est un Nouveau Testament ou au moins un recueil des quatre Évangiles que les
Vaudois italiens, après s’être séparés en 1218 des Vaudois de France, ne doivent pas
avoir tardé à se procurer. Dans son article de la Romania (p. 418) on lit :
«On ne saurait dire combien a été ardente, au treizième siècle, la propagande vaudoise
dans le nord de l’Italie. Ces disciples de Valdo, schismatiques eux-mêmes, et devenus
purement italiens, ont eu certainement entre les mains une version italienne du
Nouveau Testament : sans cela ils n’auraient pas été des Vaudois. Or, nous avons une
version du Nouveau Testament faite par un homme dont la Provence était la patrie
spirituelle, et auquel le français n’était probablement pas étranger….. Ce traducteur ne
serait-il pas un Vaudois?….. Et telle était la prudence des Vaudois que nous ne
pouvons trouver étrange de voir une oeuvre qui émanait d’eux s’introduire peu à peu
dans tous les mondes et faire (le mot n’est pas trop fort) la conquête de l’Italie….. Il est
donc fort possible que l’Italie ait reçu le Nouveau Testament en langue vulgaire des
mains des Vaudois».
L’abbé Minocchi, un de nos modernistes les plus en vue, est à peu près du même avis.
Selon lui, les versions populaires des Saintes Écritures sont sorties du mouvement
Patarin Toscan, et si l’on n’en retrouve, même à Florence, que des fragments isolés,
c’est sans doute parce qu’un très grand nombre ont été détruits dans les siècles
postérieurs; mais il est certain que les Saintes Écritures ont été répandues et lues en
Italie aux quatorzième et quinzième siècles beaucoup plus qu’elles ne l’ont été dans nos
siècles de liberté religieuse.
25.3.2 Les premières Bibles imprimées
La grande invention de l’imprimerie, avec caractères mobiles, vers l’an 1440, devait
donner une forte impulsion à la diffusion des Saintes Écritures au sud des Alpes. La
République de Venise, toujours en lutte avec le Saint-Siège, ouvrit largement ses
portes à la nouvelle invention. Des imprimeurs y accoururent de l’Allemagne, de la
France, d’autres pays, et, en moins d’un quart de siècle, on comptait, sur la lagune et
dans les provinces vénitiennes de terre ferme, pas moins de deux cents imprimeurs qui
multipliaient les éditions classiques ou religieuses avec la plus complète liberté.
L’année 1471 vit paraître, à peu près en même temps, deux grandes éditions de la Bible
en langue vulgaire; il convient d’en dire quelque chose un peu au long.
La première sortit des presses de Vendelin de Spire, et porte la date du 1er août 1471.
L’éditeur en fut l’abbé Camaldute Nicolo Malermi (ou Materbi), qui osa présenter sa
Bible comme traduite par lui-même sur les textes originaux, en moins de huit mois, y
compris une épitre dédicatoire en sept chapitres, avec préface à chaque livre et les
introductions de saint Jérôme. Mais le premier lecteur venu pouvait découvrir et
dévoiler ce qu’un auteur du temps appelle un «plagiarisme effronté», car la Bible de
Malermi est un recueil des manuscrits des siècles précédents, et encore n’a-t-il pas eu
365
la main heureuse, ni dans le choix qu’il en a fait, ayant préféré les plus modernes aux
plus anciens, ni dans les corrections qu’il a cru devoir y faire. Il s’attira le reproche de
Mgr Carini d’avoir fait un curieux mélange de l’or du treizième siècle avec l’or italien,
assez inférieur, du quinzième. Malgré ses défauts, la Bible Malermi devint vite et
grandement populaire. Depuis l’an 1471, à la fin du siècle, on n’en fit pas moins de
onze éditions, et plus de vingt-huit dans les deux siècles suivants. Quelques-unes de
ces éditions furent illustrées par des gravures sur bois de quelques-uns des meilleurs
artistes du temps. On fit aussi un certain nombre d’éditions séparées du Nouveau
Testament. Le succès de la Bible Malermi est une preuve du désir de la Parole de Dieu
que l’on avait à cette époque.
Mais on ne peut pas en dire autant de la Bible Jensonienne, ainsi nommée de
l’imprimeur qui la publia. Celle-ci porte la date du 1er octobre 1471, sans autre nom
que celui de l’imprimeur. Elle est supérieure à la précédente pour la beauté des types et
de l’impression. Elle reproduit aussi, surtout pour l’Ancien Testament, les manuscrits
plus anciens et meilleurs, mais elle se rapproche de la Malermienne pour le Nouveau
Testament, que l’éditeur semble avoir copié de Malermi pour finir son ouvrage et ne
pas en manquer la vente. Puis, les manuscrits du treizième siècle, s’ils étaient
supérieurs par la langue et le style, étaient devenus archaïques et n’étaient plus compris
par le peuple. Enfin le format et le prix étaient bien supérieurs à ceux de la
Malermienne. Pour toutes ces raisons la Bible de Jenson ne fut plus réimprimée
jusqu’à l’édition qu’en fit, par curiosité, et comme «texte de langue», en 1882-1887, le
sénateur Negroni de Novara, en douze volumes, à Bologne, pour le compte de la
«Commission gouvernementale des textes et langues». On n’en tira que trois cents
exemplaires. Elle n’a donc aucune importance au point de vue religieux.
«Avec la Réforme, dit l’abbé Minocchi, la Bible, négligée et méprisée jusque là, devint
le livre le plus recherché, le plus lu, le plus médité. On l’expliquait un peu partout. Jean
Valdès à Naples, à Lucques ; Vermigli à Ferrare, à la cour de Renée; Carmecchi à
Florence, attiraient des foules à l’explication des Saintes Écritures, et quelques-uns
d’entre eux scellèrent leur foi par le martyre».
Il faudrait plusieurs pages pour énumérer seulement les titres des traductions partielles
de livres bibliques qui parurent vers ce temps dans différentes villes italiennes. Même
les poètes les plus licencieux, comme l’infâme Pierre Aretin, se crurent obligés de
sacrifier à la mode du jour en traduisant en vers italiens les sept psaumes pénitentiaux
ou autres portions plus recherchées des Psaumes. À Florence, les nonnes du couvent
de Ripoli instituèrent une imprimerie religieuse, où elles remplissaient l’humble tâche
de compositrices, tandis que le directeur et le confesseur dirigeaient les affaires du
dehors. Mais laissons ces faits isolés de côté, et disons quelque chose de la version
d’Antonio Brucioli.
Brucioli était un lettré et un savant florentin, né vers la fin du quinzième siècle, qui
fréquentait assidûment les fameuses réunions des jardins Rucellaï. Impliqué dans une
conjuration contre le cardinal Jules de Médicis, alors gouverneur de Florence pour
Léon X, il dut se réfugier en France et à Lyon, et y embrassa les idées de la Réforme,
366
qu’il n’eut pourtant jamais le courage de professer ouvertement. Revenu à Florence à la
chute du parti Médicis, il se fit remarquer par son franc parler contre le clergé et les
moines, et dut se réfugier à Venise, où deux de ses frères étaient imprimeurs libraires.
Il vécut dans cette ville le reste de ses jours, publiant des traductions des classiques et
des ouvrages religieux. Mais son oeuvre maîtresse fut une traduction complète de la
Bible faite sur les textes originaux, qu’il connaissait assez bien, et pour laquelle il
s’aida de la version latine de Sanctès Pagninus, moine lucquois. Il publia d’abord
quelques éditions du Nouveau Testament, puis en 1532, il commença la publication de
la Bible entière en un beau volume in-folio, qu’il fit suivre en 1545-1546 d’un
commentaire en sept volumes sur tous les livres de l’Ancien et du Nouveau Testament.
Pour ses travaux bibliques, il fut très vivement attaqué par divers moines. Une
perquisition dans la maison d’un ami y fit découvrir trois caisses de livres luthériens lui
appartenant. Les livres furent brûlés, lui-même fut condamné à l’amende et à la prison.
Réduit à la misère avec sa famille, il finit par abjurer le 22 juin 1555. Il mourut le 4
décembre 1566. Il fut un grand savant et un lettré, mais il ne fut pas un caractère.
Toutefois, sa Bible ne fut jamais condamnée, car elle était orthodoxe, mais il fut
condamné pour son commentaire et ses autres ouvrages. Sa version est très littérale, au
point que le sens en est quelquefois obscur. Elle fut plusieurs fois réimprimée, jusqu’en
1559, année où toutes les oeuvres de Brucioli furent mises à l’index.
Malgré son obscurité et son peu de valeur littéraire, la Bible de Brucioli a rendu des
services. Les nombreuses réimpressions qu’on en fit prouvent qu’elle a eu beaucoup de
lecteurs. De plus, elle eut l’honneur de plusieurs révisions, dont il convient de dire
quelques mots :
· La première est due au moine Santi Marmorchini, qui la présenta à Venise,
en 1538, comme une traduction nouvelle. Elle porte encore son nom, mais elle est
maintenant reconnue comme une révision de Brucioli, destinée à en améliorer la
langue et la rapprocher de la Vulgate;
· Une seconde révision anonyme se proposa de réviser Brucioli et
Marmorchini, et mit en vers les Psaumes et Job;
· La troisième est l’oeuvre d’un réfugié protestant en France et faite pour les
églises de Genève et de Lyon. Elle fut imprimée en 1562 par Francesco Duone, dont
elle porte le nom, mais elle est due au médecin lucquois, qui mit trois ans à réviser la
«versione benemerita» de Brucioli, qu’il trouvait trop chargée d’hébraïsmes
inintelligibles. Ces hébraïsmes, il les expliquait par quelques paroles ajoutées au texte,
avec l’aide de personnes doctes et compétentes, et en les confrontant avec d’autres
versions vulgaires et latines et surtout avec celles de Pagninus et de Vatable.
Mentionnons encore quelques révisions du seul Nouveau Testament, et, en particulier,
celle de Fra Zuccaria de Venise et celle de Massio Theofilo, qui se proposa de donner
une plus grande correction de style à Brucioli et y réussit assez bien, et ajouta quelques
mots entre guillemets pour rendre le texte plus clair.
367
Du reste, la version imparfaite de Brucioli et ses nombreuses révisions furent les
derniers efforts des traducteurs et éditeurs catholiques pour donner à l’Italie la Bible en
langue vulgaire. En 1564, le pape Pie IV, persuadé que tant que le peuple aurait accès
à la Bible, les tentatives de réforme ne cesseraient pas en Italie, prit une résolution
radicale, et défendit la lecture d’une version quelconque de la Parole de Dieu. Ce
décret, dont l’exécution fut confiée aux inquisitions d’Italie et d’Espagne, eut l’effet
désiré: le peuple italien ne lut plus la Bible, et, pendant deux siècles, la Bible n’eut plus
d’histoire en Italie, ou plutôt elle n’eut que l’histoire de la décadence italienne,
décadence dans la politique, dans la littérature, dans les arts, et surtout dans les
moeurs, preuve que ce n’est pas impunément que l’on oublie, que l’on défigure, que
l’on enlève au peuple la Parole de Dieu. Et c’est là le jugement d’un catholique romain,
de l’abbé Minocchi.
25.3.3 La version protestante — Diodati
Les nombreuses congrégations de réfugiés italiens, qui s’étaient formées au delà des
Alpes, ne pouvaient longtemps se contenter des versions imparfaites que nous avons
étudiées jusqu’ici. Moins de cinquante ans après le décret du pape Pie IV, parut, à
Genève, la première version faite sur les textes originaux, celle de Giovanni Diodati,
que Minocchi appelle, avec raison, la Biblia classica della Riforma italiana. Le même
critique l’appela dotta bella, vigorosa, tanto più alta di quel seicento che la vide
mascere, et que cependant les préjugés catholiques romains ont rendue aborrita dal
popolo italiano.
Qui était Giovanni Diodati? Né à Genève le 3 juin 1576, d’une famille noble lucquoise
réfugiée dans cette ville pour cause de religion, il étudia à l’Académie fondée par
Calvin et y montra des dispositions prononcées pour la philologie. Docteur en
théologie à vingt ans, il était, l’année suivante, nommé professeur d’hébreu. Il occupa
cette chaire jusqu’en 1606. En 1608, à la demande du corps des pasteurs, il reçut la
consécration. Il s’occupa dès lors, avez zèle, d’introduire la réforme en Italie, et surtout
à Venise, avec l’aide de Fra Paolo Sarpi et de Fra Fulgenzio. Il visita deux fois la Ville,
en 1605 et en 1608; mais il ne réussit pas à y constituer un noyau de personnes
disposées à rompre avec Rome. L’attentat commis sur sa personne par un envoyé du
pape, et surtout l’assassinat d’Henri IV, mirent fin à toute tentative de Réforme en
Italie.
Diodati fut envoyé deux fois à l’étranger. En 1611, on le délégua en France, pour
demander aux réformés des secours en hommes et en argent contre le duc de Savoie,
qui menaçait Genève. En 1618, il fut délégué avec Tronchin au grand synode de
Dordrecht, où il condamna les doctrines des Arminiens et des Remontrants. Il fit à
cette occasion et publia des traités de controverse, des sermons, etc.
368
Mais son oeuvre principale, celle qui a rendu les plus grands services à l’Église et à
l’Évangile, fut sa belle traduction de la Bible, que, dans une lettre au président De
Thou, il dit avoir commencée dès sa première jeunesse, dans le but d’ouvrir la porte
aux Italiens pour connaitre la vérité céleste. Il présenta sa traduction à la Compagnie
des pasteurs de Genève, en 1603, mais la première édition ne parut qu’en 1607. Avec
l’aide de l’ambassadeur anglais, il put en faire entrer un bon nombre d’exemplaires à
Venise et en d’autres parties de l’Italie. Il en imprima le Nouveau Testament à part
pour le répandre davantage.
À peine avait-il publié sa première édition, que Diodati, tourmenté par le besoin de la
perfection, commença l’oeuvre de la révision, car «son but fut d’être scrupuleusement
fidèle au sens de l’original sacré», et il le prouva en mettant en italiques tous les mots
et membres de phrase qu’il crut devoir ajouter à l’original pour le rendre plus clair.
Mais sa fidélité au texte ne l’empêcha nullement d’écrire en style noble et élégant, et sa
version fut louée par tous les critiques du temps. Mgr Carini, quoiqu’il soit injuste
envers Diodati au point de l’accuser d’avoir enlevé du canon l’épitre de saint Jacques,
comme trop contraire au dogme de la justification par la foi, adopte la louange de
Tiraboschi qui trouve la traduction de Diodati «cultivée et élégante par le style».
Gamba la loue comme riche de locutions élégantes, d’une simplicité grave et chaste,
comme il convient à la pure parole de la divine Écriture.
Nous aurons l’occasion, en parlant de la version de Martini, de relever d’autres
témoignages rendus à la supériorité de Diodati. Ajoutons ici que c’est sans doute le
nombre relativement restreint de ceux à qui elle était destinée qui empêcha que la
traduction de Diodati fût aussi souvent réimprimée que plusieurs de celles, bien
inférieures, qui l’avaient précédée. Car nous ne comptons pas comme une réimpression
de Diodati l’édition que certain Mattia d’Erberg publia à Cologne en 1712, la donnant
comme sienne et entreprise à ses propres frais «pour que la langue italienne ne fût pas
plus longtemps privée d’une édition des Livres Saints». La version de Diodati ne fut
vraiment répandue que lorsque la Société biblique britannique et étrangère la publia,
révisée par G.-B. Rolandi, qui en modernisa soit l’orthographe, soit certaines locutions
par trop archaïques.
Vers le milieu du siècle dernier, la Society for promoting christian knowledge fit
entreprendre une révision très considérable de la traduction de Diodati, et en répandit
en Italie et ailleurs deux fortes éditions. Cette Bible, connue sous le nom de Bible
Guicciardini, du nom de celui qui s’employa le plus activement à la répandre, fut très
bien reçue en Italie, où elle apportait un texte plus pur et un langage plus moderne,
mais les changements étaient peut-être trop considérables pour ceux qui étaient
habitués à l’ancien Diodati, et elle paraît être tombée peu à peu dans l’oubli. Une
nouvelle révision, plus limitée, est en voie d’exécution à Florence, mais demandera
beaucoup de temps.
25.3.4 La Bible Martini
369
En Italie, comme en France, en Allemagne, en Angleterre, et en d’autres pays encore,
l’Église catholique romaine oppose à nos versions protestantes des versions à elle,
déclarant toute autre traduction foncièrement fautive et hérétique. En Italie, la version
catholique eut pour auteur l’abbé, depuis archevêque de Florence, Antonio Martini, et
fut provoquée par le pape Benoît XIV, qui, en 1757, rappela le décret du pape Pie IV
(1564), et permit de nouveau la lecture de la Bible en langue vulgaire, ce dont il fut
très vivement blâmé par le parti jésuite, qui l’accusait de vouloir démolir l’édifice du
Concile de Trente. Le pape ne se laissa pas émouvoir par ces criailleries, mais sentit en
même temps que pour permettre au peuple la lecture de la Bible il était nécessaire de
lui fournir une version nouvelle, supérieure en tout à celles de Malermi et de Brucioli.
On lui indiqua, comme le traducteur désiré, l’abbé Antonio Martini, alors directeur du
collège ecclésiastique de Superga, près de Turin. Le choix était bon. Martini était un
homme sincèrement pieux, humble, et assez instruit, quoique pas un lettré proprement
dit; il ne connaissait que très imparfaitement l’hébreu et le grec, mais la Vulgate était
pour lui un texte suffisant. Il accueillit les ouvertures du pape avec timidité, et se mit
au travail. Tout aussitôt, la guerre qu’on avait faite au pape se tourna contre lui.
Malheureusement, Benoît XIV mourut même avant que Martini eût réellement mis la
main à l’oeuvre, et le nouveau pape n’aimait pas les nouveautés. Martini, cependant,
persévéra tranquillement dans son oeuvre, mais ce ne fut que sous le pontificat de
Clément XIV, celui qui avait aboli les jésuites, que Martini put publier son premier
Nouveau Testament, dédié au roi Charles-Emmanuel III, Nouveau Testament qu’il
réimprima sous le pape Pie VI. Puis, en 1776, il commença la publication de l’Ancien
Testament par la Genèse, et l’acheva malgré la guerre que l’on continuait à lui faire de
toutes parts et qui ne cessa qu’en 1778, à la suite de l’approbation explicite de Pie VI,
qui, trois ans après, le récompensa de ses longs et fidèles travaux en le créant
archevêque de Florence. Avant de mourir, Martini eut la joie de publier une nouvelle
et complète édition de sa Bible, selon le voeu qu’avait exprimé Benoît XIV.
Cette édition a pourtant un défaut : le nombre de volumes qu’elle remplit. Devant être,
selon la règle de l’Église, accompagnée, non seulement du texte latin, mais aussi de
nombreuses notes pour le peuple, il y a telle édition qui ne compte pas moins de vingtsept
volumes, et l’on ne peut en avoir d’exemplaire, même de nos jours, pour moins de
dix-sept francs. De plus, Martini, quoique toscan, n’écrivait pas purement l’italien, et sa
traduction n’a pas une grande valeur littéraire. Il ne put pas tenir compte des travaux
critiques qui commençaient alors en Allemagne et en Angleterre. Voici le jugement
que l’abbé Minocchi porte sur l’oeuvre de Martini: «Lettré médiocre, ni hébraïsant, ni
helléniste, sa version, calquée sur la Vulgate, réussit médiocrement. Elle fut la fin d’un
âge qui se mourait, plutôt que le commencement d’une ère nouvelle».
D’autres critiques catholiques sont plus sévères encore envers la traduction de Martini.
L’abbé Giordani écrivait à ses étudiants catholiques, se préparant à la prêtrise : «II faut
lire la Bible. La traduction de Martini est assez mauvaise de plusieurs côtés; celle de
Diodati est excellente, fidèle au suprême degré, et d’une langue excellente qui rappelle
celle du treizième siècle. C’est celle-là qu’il faut lire. Les prêtres vous diront que
370
Diodati n’était pas catholique. Avec l’autorité d’un homme très savant, le cardinal
Angiolo-Maï, je vous dis que dans la traduction de Diodati il n’y a pas même un atome
qui ne soit orthodoxe».
Mgr Tiboni de Brescia écrit : «Dans sa version, Diodati eut surtout en vue la clarté de
l’exposition, et pour éviter toute équivoque, il ajouta des articles, des prépositions, des
noms et d’autres mots qui ne se trouvaient pas dans le texte original, mais qui étaient
rendus nécessaires par l’usage italien. Il imprima en italiques toutes ces adjonctions, et
en cela il donna la preuve de la plus exquise exactitude et d’une patience infinie».
Cependant, malgré ses défauts, la Bible de Martini est une oeuvre digne de louanges,
qui a coûté à son auteur vingt années de travail assidu, et aura fait du bien à beaucoup
d’âmes, en les conduisant à la croix de Christ.
25.3.5 La Bible en Italie au dix-neuvième siècle
Il se produisit en Italie, au commencement du siècle dernier, un fait analogue à ce qui
était arrivé aux temps de la Réforme. Comme, alors, le mouvement de la Réforme
avait remis la Bible en honneur, ainsi, de nos jours, l’apparition de la traduction
Martini et les polémiques auxquelles elle donna lieu attirèrent l’attention du peuple et
des lettrés. À cause de ses défauts mêmes, elle excita des savants, de nombreux lettrés
versés dans les langues sacrées, à lui opposer des traductions partielles des livres
saints. Parmi ceux-ci, citons le célèbre hébraïsant G.-B. de Rossi, professeur à
l’université naissante de Parme, qui traduisit le livre des Psaumes et quelques autres
livres de l’Ancien Testament, et aurait pu, en des temps plus tranquilles, achever la
traduction de la Bible entière. Plus tard, un prêtre libéral, Don Gregorio Ugdulena,
professeur d’hébreu à l’université de Palerme, fort hébraïsant et profond critique,
entreprit la traduction de l’Ancien Testament et la conduisit jusqu’à la fin du second
livre des Rois, mais là, la mort l’arrêta, et ce fut une vraie perte, car le style de sa
version et le commentaire scientifique dont il l’accompagnait auraient doté l’Italie
d’une oeuvre sans égale pour l’interprétation des Saintes Écritures.
Mentionnons aussi quelques traductions du Nouveau Testament, et en particulier celle
de notre regretté professeur A. Revel, de la Faculté théologique de Florence, les
Évangiles de Padre Curci, jésuite, qui jouirent, il y a quelques années, d’une forte
popularité, et ceux de Nicolo Tomaseo. Mais toutes ces traductions, faites pour les
savants et les lettrés, et privées naturellement de l’approbation papale, n’ont eu qu’une
existence assez éphémère, et sont à peu près entièrement oubliées.
Il sera sans doute plus intéressant de dire quelque chose de ce qui a été fait pendant le
siècle dernier pour répandre le plus largement possible les Saintes Écritures en langue
vulgaire au sud des Alpes. Ceci a été surtout l’oeuvre des chrétiens anglais et de la
Société biblique britannique et étrangère, qui s’occupa de l’Italie dès ses premières
371
années. Un premier essai fut tenté, en 1808, parmi les soldats des armées
napoléoniennes, amenés prisonniers sur les pontons anglais, auxquels on fit distribuer
une édition de Nouveaux Testaments italiens, qu’ils reçurent avec joie et emportèrent
chez eux à la conclusion de la paix. Ce premier essai en amena d’autres, et l’on
n’attendit pas les années de liberté après lesquelles chacun soupirait en vain. Des
chrétiens ne se crurent pas obligés d’obéir à des lois qui défendaient la lecture de la
Parole de Dieu, et se firent hardiment contrebandiers pour la bonne cause. Voici ce qui
se passa pendant des années, à Livourne, alors port franc, c’est-à-dire exempt de visites
douanières pour tout ce qui arrivait par mer. Le pasteur écossais de la nombreuse
colonie anglaise, le Révérend Dr W. Stewart, recevait de Londres, de Malte ou
d’ailleurs, des caisses de Saintes Écritures que personne ne l’empêchait de faire
transporter chez lui. Mais la difficulté était de les faire sortir de la ville, strictement
gardée contre toute contrebande religieuse. Dans ce but, le pasteur et un de ses
anciens, M. Thomas Bruce, s’étaient fait faire de grands manteaux, avec force poches,
qu’ils remplissaient de Bibles. Ces Bibles, ils les passaient sans éveiller de soupçons, à
la douane des principales villes où l’on devait établir des dépôts. Ils les transportaient à
Pise, à Florence, et ailleurs, où des amis étaient prêts à les recevoir et à les répandre.
En peu de temps, il se forma, dans plusieurs petites villes, des groupes de lecteurs de la
Bible, qui se réunissaient secrètement de maison en maison et quelquefois dans les
champs, dans les bois. Mais la police veillait. Une de ces réunions fut surprise dans
l’humble demeure du courrier Francesco Madiaï et de sa femme Rosa. Les Bibles
furent séquestrées; ceux qui les méditaient, arrêtés, et un procès leur fut intenté. Mais
nos deux amis ne se laissèrent pas épouvanter, quoi qu’ils sussent bien que la loi
toscane, assez douce pour les délits de droit commun, était des plus sévères contre le
crime d’impiété, dont ils étaient accusés. Pour éviter toute complication diplomatique,
on exila ceux des accusés qui n’étaient pas sujets toscans. Ainsi, le jeune étudiant
vaudois Geymonat, sujet sarde, dut gagner à pied, entre deux gendarmes, la frontière
de la Spezia, couchant chaque nuit dans une prison nouvelle. Les deux Madiaï furent
condamnés aux galères, le mari à cinquante-six mois, la femme à quarante-cinq.
L’inique sentence fut ratifiée par la cour de cassation, et reçut même, croyons-nous, un
commencement d’exécution. Mais le tollé général avec lequel toute l’Europe accueillit
ce verdict obligea le grand-duc de Toscane à le commuer, pour les Madiaï aussi, en
une sentence d’exil. Ils se retirèrent à Nice, où des amis leur ouvrirent un dépôt des
Saintes Écritures et de livres religieux, et de là ils continuèrent à répandre la Bible
parmi leurs concitoyens, faisant leur connaissance dans les ports, racontant leur triste
histoire, et les renvoyant chez eux lestés de Bibles et de Nouveaux Testaments, qui,
dans bien des endroits, donnèrent naissance à des groupes de lecteurs, et, avec le
temps, à des églises et à des oeuvres évangéliques.
La sentence inique qui condamna les Madiaï fut, en Italie, le dernier acte de
persécution de l’Église romaine contre la Bible. Quelques années encore, et la grande
révolution de 1859-1870 fit disparaître, même dans Rome, les derniers vestiges des
lois restrictives de la liberté de conscience (*). On put ouvrir, dans nos principales
villes, des dépôts où la Bible était offerte à tous. En même temps, M. Thomas Bruce,
nommé agent de la Société biblique britannique et étrangère, couvrit le pays de
colporteurs qui la portèrent de lieu en lieu et lui trouvèrent nombre de lecteurs. Il y a
372
quelques années, l’abbé Minocchi, exaltant les mérites de la Bible Diodati, se plaignait
qu’elle «fût et demeurât encore abhorrée par le peuple italien».
(*) Vers 1869, un soldat ramassait dans la rue, à Pérouse, où la lecture de la Bible était
alors interdite, une page arrachée d’un Nouveau Testament. Ce soldat trouva si beau le
contenu de cette page qu’il s’informa de sa provenance. Il apprit qu’on pouvait se
procurer à Turin (où la Bible n’était pas interdite) le livre dont elle faisait partie, et en
commanda un exemplaire, dont la lecture lui ouvrit les yeux et l’amena à la foi en
Jésus-Christ. Un an après commençait en Italie une ère de liberté. Notre soldat, à la
suite de blessures reçues, quitta l’armée, et consacra son temps à aller, de régiment en
régiment, parler de Jésus-Christ aux soldats. Quelques années après, il y avait dans
beaucoup de villes italiennes des groupes de soldats qui lisaient la Bible et priaient
ensemble. Cela ne plaisait pas à l’Église romaine. Mais le bien accompli, les réformes
obtenues parmi les soldats, furent tels que le roi Victor Emmanuel anoblit le soldat et
lui donna le titre de chevalier. Il ne fut connu depuis que sous le nom de chevalier
Cappellini. M. Eugène Stock, auteur chrétien bien connu, en racontant ce trait, ajoute
qu’il a parlé un dimanche soir, à Rome, aux «hommes de Capellini», et tout ceci, se
disait- il, est dû à la lecture d’une seule page du Nouveau Testament (Messager des
messagers, mars 1907).
L’abbé Minocchi se trompe. Oui, il y a en Italie des gens remplis de préjugés, pour
lesquels tout ce qui provient du protestantisme, et la Bible Diodati comme le reste, est
une abomination, mais la Bible Diodati gagne du terrain. Que de fois nos colporteurs
se sont vu, pour un temps, refuser l’achat de la Bible, parce que, dans le but de la
rendre plus acceptable au peuple, on en avait effacé le nom du traducteur. Et les
nombreux émigrants qui la rapportent dans les villages de la Calabre et de la Sicile la
voient reçue avec plaisir par leurs concitoyens, auxquels ils sont heureux d’apporter
quelques rayons de la vérité qui sauve. La Bible fait donc lentement, mais sûrement,
son chemin. Il y a des obstacles : tel curé essaye encore d’ameuter ses ouailles contre le
vendeur de «livres empoisonnés», mais souvent aussi ses efforts se tournent contre sa
propre cause et le peuple veut précisément lire ce que son curé lui défend. Bien des
groupes de lecteurs de la Bible sont dus à l’opposition des ennemis de l’Évangile.
A. MEILLE.
25.4 La Bible en Espagne
25.4.1 Jusqu’au seizième siècle
L’Espagne est un des rares pays qui se trouvent mentionnés dans la Bible avec leur
nom actuel. Saint Paul, dans sa lettre aux Romains, montre par deux fois son intention
de se rendre à la péninsule (Rom. xv, 24, 28). Bien que son projet paraisse bien arrêté,
373
nous ne savons pas s’il put l’exécuter (*). Cependant, nous savons que l’Évangile
pénétra en Espagne aux premiers jours du christianisme, et que les persécutions
impériales y comptèrent bon nombre de courageux martyrs. La haine des païens y
poursuivit aussi (surtout pendant la persécution de Dioclétien) les livres des Saintes
Écritures qu’avaient les chrétiens, et quelques-uns des martyrs aimèrent mieux donner
leur vie que de livrer ces trésors à leurs adversaires. Aujourd’hui, hélas! une masse
énorme de fausses traditions couvre d’un voile épais la sainte réalité de ces temps
héroïques.
(*) Dans une des cours du séminaire de Tarragone, se trouve un petit temple d’ordre
dorique, qu’on appelle la chapelle de saint Paul, parce que, dit-on, ce fut là que l’apôtre
prêcha l’Évangile, à sa venue en Espagne.
En Espagne on commença à lire la Bible dans la version latine dite Itala, qui, sous des
formes un peu différentes, se lisait dans toutes les églises d’Occident. Les chrétiens
espagnols donnaient déjà une telle importance au texte biblique que, vers 394, à la
demande de Lucinio, évêque de Bética, six notaires ou scribes allèrent d’Espagne à
Bethléem pour avoir une copie exacte de la nouvelle version de saint Jérôme, faite
expressément sur la recommandation d’un Espagnol, Damase, évêque de Rome. Saint
Isidore de Séville fait allusion à cette version quand il dit que de son temps elle était
employée dans toutes les églises d’Espagne: ce qui nous permet de nous représenter
une grande communauté espagnole écoutant, au culte public, la lecture des Écritures
dans la langue vulgaire, et pouvant la suivre avec intelligence et dévotion.
Le même saint Isidore explique comment les Saintes Écritures sont utiles pour tous les
hommes, sages ou ignorants, quand il dit «l’Écriture sainte change suivant
l’intelligence de ceux qui la lisent. De la même manière que la manne avait un goût
différent selon le palais des Israélites, les paroles du Seigneur s’adaptent à chacun
selon son intelligence. Et tout en étant différentes, selon l’intelligence de chacun, elles
sont pourtant unes». De ceci on peut conclure que les Écritures étaient lues non
seulement à l’église, mais aussi chez les fidèles, même les plus simples.
La version latine de Jérôme, qui plus tard et avec quelques changements fut appelée la
Vulgate, fut la seule source où pendant près de mille ans les Espagnols lurent la parole
divine. Même les Goths, pour lesquels l’évêque Ulfilas avait traduit la Bible en
gothique au quatrième siècle, mirent de côté leur version, à cause de sa saveur
d’arianisme et se servirent de la Bible latine, qui fut la véritable mère de la pensée
chrétienne en Europe (*), même parmi les envahisseurs qui vinrent du Nord.
374
(*) Voir fin du point 24.8.2 du texte global = point 1.8.2. de la Partie 4 «les textes
originaus et les traductions anciennes»
Que la Bible fût un livre lu dans ces temps rudes, cela est bien démontré par le goût
qu’y prirent certains rois et qui devait correspondre à ce que sentaient beaucoup de
leurs sujets.
L’empereur Théodose II, descendant d’Espagnols, copia lui-même tout le Nouveau
Testament, qu’il avait l’habitude de lire tous les matins avec ses soeurs et l’impératrice.
On raconte que Récarède (586-601), roi goth, avait une soif insatiable pour les
mystères des Saintes Écritures, et qu’il se faisait accompagner de bons théologiens
avec lesquels il traitait d’importantes questions religieuses. Ce fut lui qui abolit
l’antichrétienne loi qui empêchait les mariages entre Goths et Espagnols. Récarède,
rapporte-t-on, discutait en personne avec des presbytres ariens, qu’il persuadait avec
des arguments tirés de la Bible. Pedro Miguel Carbonell raconte dans sa Chronique
d’Espagne que le roi d’Aragon, Jacques le Conquérant (1213-1276), comprit et apprit
les Écritures tout seul et sans maître; que dans toutes les fêtes de l’année, en quelque
ville ou village qu’il fût, il prêchait avec grande dévotion pour la gloire de Dieu, citant
à chaque instant les Saintes Écritures, et les expliquant aussi bien qu’aurait pu le faire
un docteur en théologie.
Alphonse 1er le catholique fit chercher et prendre avec diligence les exemplaires des
Saintes Écritures qui étaient au pouvoir des infidèles, pour qu’ils ne fussent pas détruits
et que les fidèles en profitassent. Beaucoup d’autres rois se distinguèrent par leur goût
pour la Bible, qu’ils ne regardaient pas comme une lecture réservée au clergé et aux
théologiens.
Cependant, il faut présenter l’autre côté du tableau, et faire remarquer que la vie
individuelle ou sociale, comme la vie ecclésiastique, ne répondait pas entièrement à
ces pieux exemples, et qu’il y en avait beaucoup, parmi les grands et les petits, comme
parmi le clergé et les laïques, qui, en fait de moeurs et de doctrine, s’écartaient de la
pureté biblique. Les poètes espagnols surtout virent le manque d’harmonie entre
l’enseignement et la conduite des directeurs ecclésiastiques. Pedro Lopez de Ayala, au
quatorzième siècle, dans son Rimado de Palacio, dit en parlant des maux de l’Église:
Mais les nôtres prélats n’en ont point cure,
Ils ont trop à faire pour notre bonheur :
Ils pressent leurs sujets sans aucune mesure,
Et ils oublient la conscience et la Sainte Écriture (*).
375
(*) Mas los nuestros Perlados ne lo tienen en cura,
Asaz han que facer por la nuestra ventura;
Cohechan los sus subditos sin ninguna mesura
E olvidan la consciencia é la Sancta Escriptura.
Si les lettrés purent pendant assez longtemps faire usage de la Bible latine, le peuple,
lui, perdait la connaissance du latin à mesure que se formaient les langues vulgaires,
surtout le castillan, le catalan, et le valencien ou limousin. Avant qu’il y eût une
traduction complète dans ces langues, des parties des Écritures en langue vulgaire
circulaient parmi le peuple, qui les lisait avec intérêt et remarquait la différence que
nous avons mentionnée plus haut entre les enseignements et la pratique du clergé. D’où
il résulte que, surtout en Aragon et en Catalogne, voisins du midi de la France, qui
avait vu naître le mouvement préréformiste des Albigeois, on prit des mesures contre
la lecture si répandue des portions bibliques, sous le prétexte qu’elles étaient
contaminées par les idées des Albigeois et des hérétiques.
C’est ainsi que le même Jacques le Conquérant, qui expliquait si éloquemment les
Écritures dans les fêtes ecclésiastiques, dicta des «constitutions» dont la seconde
stipulait : «Que personne ne pût avoir en langage vulgaire les livres de l’Ancien et du
Nouveau Testament, et que dans un délai de huit jours on les livrât à l’évêque pour
qu’ils fussent brûlés». Ce même esprit animait le cardinal Ximénès (qu’on doit honorer
pour sa Bible polyglotte) quand il s’opposa à l’idée du premier archevêque de Grenade,
après la reprise de cette ville, lequel voulait faire une nouvelle traduction en arabe pour
les Maures convertis restés en Espagne, parce que la première, faite par l’évêque Jean
de Séville, s’était perdue.
Cette tendance alla s’accentuant, comme nous le verrons plus loin. La «constitution»
de Jacques 1er, toute contraire qu’elle fût à la lecture de la Bible par le peuple en
langue vulgaire, n’empêcha pas cependant que quelques-uns de ses successeurs dans le
royaume d’Aragon et plusieurs des rois de Castille favorisassent la traduction de la
Bible dans les nouvelles langues. Ce fut la Castille qui eut l’honneur d’avoir la
première traduction de la Bible en langue moderne, par ordre d’Alphonse X, le Sage,
avec l’espoir non seulement que les fidèles auraient une bonne et saine lecture, mais
aussi que la langue se formerait et s’affirmerait en s’enrichissant et en se polissant au
contact des idées sublimes et des belles expressions des Écritures. C’était en 1280.
Deux siècles plus tard, un roi d’Aragon, Alphonse V le Magnanime, commandait qu’on
fît une autre traduction en langue de Castille. Cette traduction est conservée en deux
376
manuscrits sur vélin dans la Bibliothèque royale de l’Escurial, où l’on peut voir aussi
les cinq volumes dont se compose la version d’Alphonse X. Du quinzième siècle aussi
est une autre traduction, due à l’initiative de Jean II de Castille, que garde la
bibliothèque du duc d’Albe. En 1478, on trouve imprimée à Valence et «sur papier
royal» une Bible en valencien, révisée par les inquisiteurs, traduite par F. Boniface
Ferrer, avec la collaboration de son frère saint Vincent Ferrer, le grand prédicateur et
persécuteur. Quant à la Bible en catalan, il paraît qu’il y a eu une traduction qui n’a pas
été imprimée, et de laquelle l’évêque Amat vit une grande feuille en bon vélin servant
de reliure à un procès de l’Inquisition de Barcelone de l’année 1520. La Bibliothèque
nationale de Paris doit avoir un beau manuscrit de cette traduction en catalan (*).
(*) Il y a quelque temps, une commission de catalanistes de Barcelone était en
pourparlers pour publier le manuscrit catalan de la Bibliothèque Nationale. M. S.
Berger a publié à part son intéressant travail : Les Bibles Catalanes et Provençales.
25.4.2 Le seizième siècle
25.4.2.1 La Polyglotte de Complute et la Bible de Ferrare
Nous avons nommé le cardinal F. Francisco de Ximénès de Cisneros, archevêque de
Tolède, grand inquisiteur et premier ministre du royaume, dont le nom est attaché à la
grande entreprise biblique qui a nom la Bible polyglotte complutensis. Ce nom lui
vient de Complutum, nom latin de la célèbre Université d’Alcala, fondée par Ximénès,
où se publia cette Bible. À ce travail prirent part les hommes les plus érudits que le
cardinal put trouver, et parmi eux quelques juifs convertis. L’Ancien Testament
contenait l’hébreu, la traduction des Septante, la Vulgate, et, au bas, les paraphrases ou
targoums. Le Nouveau Testament avait les textes grec et latin. La partie du Nouveau
Testament fut achevée en 1514, soit deux ans plus tôt que l’apparition du Nouveau
Testament d’Érasme, mais elle ne fut publiée que quatre années plus tard, à cause du
retard de l’approbation du pape Léon X, qui lui concéda de grands privilèges et
exhortait chacun à la lire.
L’ouvrage tout entier coûta au cardinal (qui le fit à ses propres frais) environ 750.000
francs, et se vendit à peu près 100 francs, quoiqu’il y eût six volumes et qu’on n’en tirât
que 600 exemplaires. À propos de cette Bible, Cipriano de Valera dit: «Ce fut le seul
instrument et moyen dont Dieu se servit pour réformer et renouveler les langues et les
belles-lettres qui, en ce temps, étaient dans un coin, mangées de gerses et couvertes de
rouille, et ainsi les savants commencèrent à laisser la théologie scolastique, qui
consiste dans des spéculations vaines et compliquées tirées de la philosophie inventée
par les hommes sans aucune parole de Dieu, et s’adonnèrent à la vraie théologie,
377
qu’enseigne la Sainte Écriture (ceux-ci, les scolastiques les appelaient par moquerie et
blâme Biblistes), et ainsi ces Biblistes commencèrent à puiser leur eau aux sources du
soleil et non dans les citernes crevassées, dont les eaux sont pestilentes et mortelles… Il
faut admirer ici aussi la grande puissance, la sagesse et la providence de Dieu, qui
choisit comme instrument pour faire tout ceci un espagnol, et un espagnol qui n’était
rien moins que le Fray (moine) Francisco, archevêque de Tolède, cardinal de Rome,
gouverneur et inquisiteur général d’Espagne. Oh! profondeur des richesses, de la
sagesse et de la science de Dieu, combien incompréhensibles sont ses jugements et
impossibles à sonder ses voies!»
Cette Bible polyglotte de Ximénès fut reproduite, avec quelques changements dans sa
disposition, par Benoit Arias Montanus, à Anvers (1569-1573), par ordre de Sa
Majesté catholique Philippe II.
Ces éditions polyglottes n’avaient pas de traduction en castillan, étant destinées aux
personnes instruites. D’un autre côté, les anciennes versions castillanes, antérieures à
l’invention de l’imprimerie, n’avaient pas pu circuler aussi largement qu’il aurait fallu,
et nous arrivons au temps de la Réforme sans voir répandus en Espagne des
exemplaires de la Parole de Dieu en castillan, et sans qu’il y eût aucun désir (l’Église
était déjà assez romanisée) d’encourager ni même de permettre la lecture des saints
livres en langue vulgaire. Cette bénédiction fut réservée aux juifs et aux protestants,
non sans de grands sacrifices, du côté de ces derniers surtout. Disons quelques mots
d’abord de la traduction juive, pour ne pas interrompre la glorieuse liste des travaux
des réformateurs espagnols, aussi abondants que dignes d’éloges.
La Bible de Ferrare, ainsi nommée de la ville où elle fut imprimée, est une traduction
en espagnol, passablement littérale, des livres canoniques de l’Ancien Testament, et
porte en titre: Bible en langue espagnole, traduite mot à mot de la vérité hébraïque par
de très excellentes gens de lettres : vue et examinée par l’office de l’Inquisition. De
cette Bible il y a deux sortes d’exemplaires. Les uns ont au commencement l’épître
dédiée à Hercule d’Este, quatrième duc de Ferrare, avec le privilège duquel la Bible fut
imprimée par Duarte Pinel y Geronimo de Vargas, avec une note à la fin qui dit :
«Imprimée à Ferrare au coût et dépense de Geronimo de Vargas, espagnol, le premier
mars 1553». Les autres sont dédiés à une illustre matrone des juifs, appelée Dona
Gracia Nacy, par Jom Tob Athias et Abraham Usque. D’après la note finale,
l’impression se fit aux frais du premier, «fils de Lévi Athias, espagnol, le 14 adar
5.313», année qui correspond à l’an 1553 de l’ère chrétienne. Cette édition, ainsi que
d’autres castillanes, faites à Constantinople pour les juifs, prouvent à quel point ceux-ci
se considéraient comme espagnols et aimaient la langue de la patrie, qu’aujourd’hui
encore, après des siècles de cruel exil, ils n’ont pas oubliée. La traduction dont nous
parlons circula surtout parmi les juifs, et, à cause de son littéralisme, fut un secours
excellent pour les traductions suivantes.
25.4.2.2 La Réformation et la Bible
378
En 1517 éclata la Réforme en Allemagne, et en 1519 le fameux imprimeur Jean
Froben, de Bâle, envoie en Espagne une collection des brochures de Luther en latin, et
l’année suivante son commentaire aux Galates est traduit en castillan. Les idées
réformées prirent rapidement en Espagne, surtout parmi les personnes qui avaient
donné plus d’attention aux Écritures par suite de la Polyglotte de Ximénès et du
Nouveau Testament grec et autres travaux du célèbre humaniste Érasme. Les voyages
à l’étranger de quelques personnes illustres, comme Constantino Ponce de la Fuente,
qui accompagna Charles V aux Pays-Bas, et de Fray Bartolomé Carranza, qui
accompagna Philippe II en Angleterre, rendirent familières aux hautes classes les
nouvelles idées. Le résultat fut qu’il se produisit en Espagne un mouvement intense
auquel on pouvait à peine s’attendre, vu qu’il n’y avait aucune raison politique qui pût
l’aider, et moins que partout ailleurs dans les classes supérieures, où il trouva
cependant son principal appui. Ce mouvement espagnol, purement intellectuel et
religieux, se trouva par sa nature même sans défense devant le pouvoir absolu des rois
et de la tyrannie romaine. La sainte Inquisition l’étouffa dans le sang de ses illustres
fils, et brûla les exemplaires des Écritures qui avaient illuminé et consolé leurs âmes et
qui possédaient par elles-mêmes la puissance pour changer l’esprit et le coeur de
milliers d’Espagnols. La rage déployée contre les livres ne fut pas moindre que la rage
déployée contre les personnes, au point qu’ils sont bien rares, les exemplaires qui
restent des éditions de la Bible et des livres religieux qui étaient lus avec avidité dans
ces temps d’angoisse.
Le premier traducteur protestant fut un jeune éramiste de grande culture, Francisco de
Encinas (le Dryander des Réformateurs allemands), originaire de Burgos, qui, en 1543,
traduisit et imprima à Anvers le Nouveau Testament. Ce fut la première version faite
directement sur le grec. Avec la sainte audace, qui est le signe distinctif de beaucoup
de réformateurs de cette époque, il résolut de se présenter à l’Empereur et de lui offrir
la dédicace de son livre. Pour cela il alla à Bruxelles et se servit de l’intermédiaire de
l’évêque de Cuenca, qui le présenta à l’Empereur et loua le travail du jeune traducteur.
Charles V demanda — ignorance feinte ou réelle — qui était l’auteur du Nouveau
Testament, et Encinas lui répondit que c’était l’Esprit saint, que son travail personnel se
réduisait à la traduction. L’Empereur, sans donner grande importance à la chose, lui
répondit que si l’ouvrage était ce que disait l’évêque et qu’il n’y eût rien à objecter, il
accepterait la dédicace. La traduction passa aux mains de Dominique Fray Pedro de
Soto, qui essaya de persuader à Encinas que son projet de répandre cette traduction
était hérétique et pernicieux, et lui cita les paroles de F. Antonio de Castro sur le grand
mal que fait la lecture des saints livres en langue vulgaire. La conversation se
prolongea, et lorsqu’il sortit, Encinas, sans aucun avertissement préalable, fut mené en
prison. Il y serait presque tombé dans le désespoir sans les consolations que lui offrit
Gil Thielman, qui s’y trouvait enfermé à cause de sa foi évangélique.
Les charges contre lui étaient, entre autres, d’avoir été en relations avec les
réformateurs, d’avoir loué Mélanchthon en public, et surtout d’avoir traduit en langue
vulgaire le Nouveau Testament en mettant en caractères italiques «l’homme est justifié
379
par la foi». Menéndez y Pelayo, l’érudit le plus célèbre en Espagne aujourd’hui, dit que
la langue de cette traduction était belle et assez fidèle, et prouve que la fuite d’Encinas
de la prison fut favorisée par les juges mêmes, qui firent, comme dit le proverbe
espagnol «pont d’argent à ennemi qui fuit». La traduction se serait perdue si Jean Perez
ne l’eût presque reproduite en 1557, en y ajoutant sa traduction des Psaumes. De celleci
Menendez y Pelayo dit aussi «qu’il n’y en a pas de meilleure en prose castillane». Le
Dr Perez désirait si vivement une Bible en espagnol qu’il laissa tous ses biens pour son
impression, legs qui fut employé pour l’édition de Cassiodoro de Reina.
Ces versions du Nouveau Testament s’imprimèrent à l’étranger, et il était très difficile
de les introduire en Espagne. Posséder un exemplaire des Écritures en langue vulgaire
était une preuve d’hérésie, et l’Inquisition, par ses agents et ses délateurs, flairait tout ce
qui passait la frontière. Au moment où le besoin s’en faisait sentir, apparut l’homme
qui, par la divine Providence, devait lui donner satisfaction. Il y avait alors en
Allemagne, où ses parents l’avaient envoyé, un jeune homme, Julian Hernandez de son
nom, (à cause de sa petite taille il a été dès lors connu comme Julianillo, Julien le
petit), typographe, qui plus que probablement travailla dans une des premières
imprimeries qui se fondèrent et qui furent des centres de lumière pour toute l’Europe.
Là, son coeur fut gagné par la vérité de l’Évangile, pendant qu’il composait les
ouvrages des réformateurs. Comprenant que sa mission spéciale était en Espagne, il
offrit, par pur amour pour la sainte cause, d’y introduire les exemplaires qui lui seraient
confiés (*1). Doué d’une habileté et d’une finesse aussi grandes que sa taille était
petite, il réussit à passer sa marchandise par les douanes, recouvertes de fines toiles de
Cambrai, ou dans des tonneaux de vin à double fond, et avec la même industrie il
pénétra dans des maisons seigneuriales amies et dans des couvents initiés aux idées
nouvelles, sans exciter le soupçon des gens étrangers à la cause ou des ennemis. Sa vie
était continuellement en danger, mais il était toujours entrain et de bonne humeur,
parce que son coeur était tranquille. C’est lui qui fournit de livres soit les réformés de
Séville et de Valladolid, soit le dépôt qu’avait, à Medina del Campo, le libraire
Vilman, d’Anvers. Que Julian fût un véritable colporteur, cela est prouvé par le fait
qu’il fut mis en prison à cause d’un Testament donné par lui à un maréchal-ferrant. Ce
dernier ne fut pas assez prudent, ou n’était pas bien disposé, et montra le volume à un
curé qui dénonça Julian à la sainte Inquisition. Julian fut pris et enfermé dans les
cachots de Séville; il souffrit plusieurs fois avec un courage héroïque les tourments les
plus cruels sans révéler les noms de ses amis. De ces tourments Julian sortait en
chantant par les corridors son refrain favori, pour encourager à résister jusqu’à la fin
les frères qui pouvaient être dans les cachots:
Vaincus s’en vont les moines,
Vaincus s’en vont.
Courant (*2) s’en vont les loups,
380
Courant s’en vont (*3).
(*1) Par la fréquentation de plusieurs doctes hommes (Calvin, Théodore de Bèze, etc.)
il fut poussé d’un zèle d’esprit plus que du conseil et avis d’aucun, d’entreprendre une
chose d’aussi grande importance comme elle était sujette à danger évident. Il mena et
fit porter en Espagne grande quantité de livres de la Sainte Écriture en langue
espagnole, de grand désir qu’il avait de faire croître la lumière de l’Évangile en son
Espagne (Crespin).
(*2) De honte.
(*3) Vencidos van los frailes,
Vencidos van.
Corridos van los lobos,
Corridos van.
Peu après, à la suite d’une délation, la congrégation de Séville fut surprise, quelques
jours avant que les inquisiteurs fussent informés de la surprise de celle de Valladolid.
Julian mourut glorieusement; il profita d’un moment où ses mains furent libres pour
mettre sur sa tête deux petits fagots, et prouver de la sorte qu’il était décidé à mourir
sans admettre aucune rétractation. Le témoignage de sa foi fut si vibrant qu’un soldat
de la garde lui traversa le corps de sa hallebarde pour obtenir son silence par sa mort.
Les colporteurs espagnols ont un grand exemple à admirer et à imiter dans ce
colporteur sans pareil, Julianillo. Il mourut sur le bûcher, le 22 décembre 1560 (*).
(*) Voici le rapport d’un inquisiteur de Séville à son collègue de Grenade sur Julian
Hernandez :
«En juillet 1557, il vint ici d’Allemagne un Espagnol peu instruit, mais grand luthérien.
Il apportait des lettres et des livres défendus, très pernicieux pour beaucoup d’individus
de cette ville. Ils étaient envoyés par des personnes qui étaient allées en Allemagne
pour y jouir comme luthériens d’une plus grande liberté. Ils savaient les gens d’ici déjà
très disposés d’avance à suivre cette fausse doctrine».
Voici la sentence portée par l’Inquisition sur ce héros :
381
«Au nom du Christ, nous le déclarons hérétique, apostat et coupable, pour avoir
apporté des livres défendus afin de dogmatiser et de pervertir les bons dans les erreurs
de la secte pestilentielle du vaurien hérésiarque Luther…
«Il doit être d’abord dégradé pour avoir été ordonné de la première tonsure… Ainsi
nous le relâchons à la justice et au bras séculier, priant instamment le magistrat et le
lieutenant qu’ils agissent miséricordieusement (??) envers ledit Julien. En tant que le
délit de l’hérésie est tellement grave qu’il ne peut être suffisamment puni et châtié en la
personne qui le commet, nous déclarons que ses fils et petits-fils descendants de la
ligne masculine, sont inhabiles pour le bénéfice ecclésiastique, ou l’office public, et
privés du droit commun. C’est notre sentence définitive».
«Les inquisiteurs recommandèrent «cette maudite bête», dit le P. Martin de Roa, au
licencié François Gomez, qui prétendit disputer avec lui à côté du bûcher, en présence
de beaucoup de gens, et le réduire au silence par la force de ses raisons et de ses
argumens (?), de sorte qu’il ne sut que répondre, ayant les piés et les mains liés». Voilà
la calomnie.
Le 12 mai 1561, l’inquisiteur Gasco, qui avait voté en pleine liberté ces assassinats,
demandait à l’inquisiteur général P. Valdès une récompense pour le familier (nom des
officiers de l’Inquisition) Cristobal de Pordesillas, qui avait non seulement arrêté Julien
Hernandez en la Sierra Morena, mais encore rendu de grands services à l’Inquisition
comme limier (P. Besson, Messager des Messagers, octobre 1908).
Il faut admirer la foi des réformateurs espagnols qui purent s’enfuir et trouvèrent un
refuge à l’étranger. Voyant comme le protestantisme était détruit en Espagne par la
fureur des inquisiteurs, ils pensèrent néanmoins faire et imprimer des versions
complètes de la Bible pour leur chère patrie, qui paraissait repousser la lumière du pur
Évangile. Il est vrai que, comme le dit le savant catholique Menendez y Pelayo, «les
travaux bibliques, considérés comme instrument de propagande, ont été de tout temps
l’occupation favorite des sectes protestantes». En tout temps, oui, même dans les temps
les plus tristes et les plus funestes. Cette foi a été couronnée, par la Providence de
Dieu, d’un succès qu’ils ne purent pas même rêver. Citons encore le même auteur :
«Cette même Bible (celle de Reina), corrigée et améliorée après par Valera, est celle
que répandent aujourd’hui en une quantité fabuleuse d’exemplaires les Sociétés
bibliques dans tous les pays de langue castillane». Ce que ces vaillants ne purent pas
faire en leur temps, ils l’ont fait avec abondance dans ces temps-ci : la Bible qui n’eut
jadis qu’une circulation limitée, et encore en secret, en Espagne, circule aujourd’hui
largement partout où l’on parle le castillan (*).
(*) On estime à plus de 70 millions, dans le monde entier, ceux qui parlent le castillan.
382
Cassiodoro de Reina naquit à Séville, où il étudia pour la prêtrise mais, convaincu des
erreurs romaines, il abandonna sa carrière et devint prédicateur de l’Évangile. Homme
cultivé et instruit dans les langues originales de la Bible, et tout rempli des doctrines
religieuses de la Réformation, il entreprit, animé de pieux désirs et d’une grande
persévérance, de faire une traduction complète de la Bible, mais directement sur les
originaux et non sur la Vulgate, comme toutes les traductions antérieures. Il y mit
douze ans. Il l’acheva à Francfort, et l’imprima à Bâle en 1569. On l’appelle la Bible de
l’ours, à cause de la curieuse gravure qu’elle a sur la première page. L’édition fut de
2.600 exemplaires, qui étaient épuisés en 1602, quand parut la seconde, corrigée par
Cipriano de Valera. Reina fut pasteur protestant à Anvers et à Francfort; la
congrégation hollandaise de cette dernière ville conserve encore un de ses portraits,
avec une inscription en allemand, qui dit:
Espagnol de naissance, bon protestant,
Fidèle prédicateur, homme de grands talents.
À Anvers et ici à Francfort bien connu,
Tel était Reinius. Que peux-tu désirer de plus?
Parmi les Hollandais son nom reste très apprécié,
Parce qu’il a bien mérité de son église.
De ces hommes, le célèbre historien Altamira dit «qu’ils eurent une grande influence
sur la pensée de leur nouvelle patrie et furent admirés autant pour leurs talents que
pour leur style, parfois vraiment beau». Cipriano de Valera, de Séville aussi, fut moine
dans le couvent de Saint-Isidore, où les idées réformées avaient été si bien reçues. À
grand’peine, il put s’enfuir à l’étranger quand commença la persécution, en 1557. Une
fois loin du pouvoir des inquisiteurs, il se mit à écrire des livres de controverse, qui
eurent une grande influence et lui valurent le titre de «l’hérétique espagnol». Mais le
travail qui lui a donné un nom impérissable, fut la révision de la traduction de Reina,
qui lui prit vingt années et qu’il fit avec amour. Elles sont émouvantes, ces paroles de
son prologue : «Agé de cinquante ans, j’ai commencé ce travail, et en cette année de
1602, qu’il a plu à mon Dieu de faire sortir à la lumière, j’ai soixante-dix ans (à cet âge
les forces manquent, la mémoire s’alourdit, et la vue s’obscurcit), de sorte que j’y ai mis
vingt ans. Tout ce temps, je le donne pour bien employé. Mon intention a été de servir
mon Dieu et de faire du bien à ma nation. Qu’il plaise à Sa divine Majesté vouloir
accepter par son Christ ce mien minchah, cette offrande du soir que je lui offre dans
383
ma vieillesse. Je le supplie de bénir cet ouvrage pour que son nom très saint, qui y est
annoncé, soit sanctifié en Espagne comme il l’est dans d’autres nations. Cette Bible a
été imprimée avec l’aide et l’assistance de personnes pieuses; je dis ceci pour que leur
mémoire ne périsse pas, et pour que d’autres, à leur exemple, s’occupent à de
semblables oeuvres de piété». Cette édition fut imprimée à Amsterdam.
Avant de parler des éditions catholiques de Scio et Amat, mentionnons ce qui arriva au
grand maître des lettres espagnoles Fray Luis de Léon, à cause de ses traductions de
quelques parties de la Bible faites sur l’original. La sainte Inquisition lui intenta un
procès; parmi les charges qu’on lui faisait, l’une était «qu’il parlait mal des Septante et
jetait le ridicule sur les saints Pères qui avaient traduit les Écritures», en un mot qu’il
défendait la pureté du texte biblique et ne reconnaissait pas à la Vulgate le mérite que
lui attribuait le concile de Trente. Cette charge et d’autres, comme celle «d’avoir trouvé
parmi les livres de Fray Luis un grand nombre d’ouvrages qui contenaient des
doctrines hétérodoxes», lui coûta dix années de prison dans les cachots de l’Inquisition.
Le procès se termina par l’absolution, surtout pour ne pas donner à la cause de la
Réforme un nom si illustre. Fray Luis «fut repris et averti d’avoir dans la suite à
considérer comment et où il traitait de choses et matières importantes et dangereuses»,
et pour «des raisons justes» on lui prit le cahier du Cantique des Cantiques traduit en
castillan. À ce temps-là remonte la prohibition des versions de la Bible en langue
vulgaire, à laquelle fait allusion sainte Thérèse quand elle dit : «Quand on a cessé de
lire beaucoup de livres, je l’ai bien regretté, parce que j’avais du plaisir à en lire
quelques-uns, mais maintenant je ne puis le faire, parce qu’ils sont en latin!»
Quand Fray Luis retourna à sa chaire de Salamanque, après dix années de prison, son
coeur généreux oublia et pardonna, et il commença ses explications par la célèbre
phrase : «Nous disions hier…».
25.4.3 Les Temps modernes
Après ces temps de lumière, représentés par les traductions protestantes et quelques
traductions catholiques de portions de la Bible, nous avons deux siècles de ténèbres.
La chaire devient muette pour la vérité biblique, la littérature religieuse perd la
simplicité et la ferveur des mystiques, l’ignorance du peuple augmente, et la Bible
devient un livre presque inconnu. À la fin, après avoir vaincu beaucoup de difficultés,
et avec force observations dans le prologue pour soutenir qu’il était licite de lire les
traductions de la Bible en langue vulgaire dans des conditions spéciales, parut en 1793
la traduction catholique du P. Philippe Scio de San Miguel, évêque de Ségovie, dédiée
au prince des Asturies, plus tard Ferdinand VII. Cette traduction, faite sur la Vulgate,
quoique appréciée du petit nombre des catholiques qui ont quelque intérêt pour les
Saintes Écritures, a une vente restreinte parce qu’elle se publie en gros volumes.
384
Malgré ses défauts, cette traduction était un moyen de populariser en Espagne les
livres saints. Aussi en fit-on à l’étranger de nombreuses éditions, sans le texte latin et
sans les notes, qui d’une manière ou d’une autre entrèrent en Espagne et circulèrent
dans les colonies d’Amérique. De cette traduction furent, probablement, les Testaments
donnés aux prisonniers espagnols qui étaient en Angleterre et qui obtinrent la liberté
pour rentrer dans leur patrie afin de lutter contre l’invasion de Napoléon 1er. On publia
en Espagne des éditions de la Bible et du Nouveau Testament qui furent largement
répandues, et qui, au dire du second traducteur catholique (et le dernier jusqu’à
aujourd’hui), l’évêque Félix Torres Amat, lui firent hâter la publication de son travail,
lequel parut en 1824. Cette traduction, qui prétend être une révision de la Bible de Scio
en un langage plus correct et plus moderne, n’obtint pas le même succès que la
précédente et ne se répandit pas autant, quoiqu’elle se fît sous la protection de
Ferdinand VII et fût aidée de toute sorte de facilités. Ces deux traductions n’ont pas eu
d’éditions populaires et à bon marché, sauf quelques-unes faites à l’étranger.
Nous avons déjà vu qu’à peine fondée, la Société biblique britannique et étrangère
favorisa la diffusion des Saintes Écritures en Espagne. Parlons maintenant des travaux
aussi continus que désintéressés de cette institution chrétienne. Jusqu’en 1833 elle ne
put faire que peu de chose, bien que ce fût assez pour effrayer l’évêque Amat ; depuis
cette date, il se fit un travail plus intense par l’arrivée en Espagne de deux Anglais : le
lieutenant Graydon et M. George Borrow, depuis célèbre littérateur et auteur d’un
ouvrage sur ses voyages à travers l’Espagne, TheBible in Spain, bien connu dans le
monde anglo-saxon. Ces messieurs non seulement répandirent les nombreux
exemplaires des Écritures reçus d’Angleterre, mais ils en imprimèrent en Espagne,
aussi bien en castillan qu’en catalan, en basque, et même en bohémien d’Espagne. En
un seul jour, Graydon vendit à Barcelone 1.082 exemplaires ; le même empressement
se manifesta dans d’autres villes. À Alméria, l’évêque donna un ordre par écrit pour
qu’on n’empêchât pas la vente, vu qu’après examen, les livres étaient reconnus fidèles à
la Vulgate. Borrow, connaissant à fond les circonstances locales, voulut avoir une base
solide pour les opérations de la Société, au milieu des troubles de la guerre carliste et
des disputes des partis. Il eut une entrevue avec Mendizabal et son successeur Isturiz
pour avoir l’imprimatur, qu’il obtint non sans peine. Mais il n’en fit pas usage, la
révolution de La Granja ayant proclamé la Constitution de 1812. Borrow ouvrit un
bureau de la Société biblique britannique et étrangère dans une des principales rues de
Madrid, et fit, pour la faire connaître, force annonces. Ceci, joint à ses travaux pour
répandre la Bible, provoqua la persécution, et il fut mis en prison à deux reprises, à
Madrid et à Séville. Mais l’ambassadeur anglais intervint, et Borrow fut relâché.
Mentionnons le nom de Don Luis de Usoz y Rio, noble espagnol qui aida beaucoup
Borrow dans ses travaux, et fut l’éditeur des anciens réformistes espagnols.
La date importante pour le travail de la Société, comme pour les missions
évangéliques, fut l’année 1868, avec le triomphe de la révolution de septembre, dite la
Glorieuse : avec elle triompha aussi la liberté.
Le 8 février de la même année, Isabelle II reçut la Rose d’or, que Pie IX lui donnait
comme «emblème de la protection de Dieu à sa fille aimée, que ses hautes vertus font
385
resplendir parmi les femmes». Le 30 septembre, la reine fugitive arrivait à Bayonne.
Précisément dans cette même ville, on gardait dix mille Bibles et Nouveaux
Testaments imprimés à Madrid après la Révolution de 1854, qui y avaient été
confisqués lorsque recommença l’ère de l’intolérance. Ils furent rendus, à la condition
expresse qu’ils sortiraient d’Espagne. Quand Isabelle II sortit de son royaume, la Bible
y rentra. Le général Prim avait dit aux propagandistes évangéliques : «Allez avec votre
Bible sous le bras, et parcourez toute l’Espagne; vous serez protégés, et personne ne
vous tourmentera tant que je pourrai l’éviter».
Cette description du propagandiste évangélique «avec sa Bible sous le bras» répond à
la pure réalité. Toute l’oeuvre protestante en Espagne est fondée sur la connaissance et
sur la lecture de la Bible.
Sous la protection de la loi, la Société britannique établit à Madrid une agence qui a
fonctionné sans interruption, d’abord dans la rue de Preciados, et puis Leganitos 4,
dans une vieille maison qui, selon toutes probabilités, fut habitée, dans le passé, par un
inquisiteur.
M. le pasteur Curie, premier agent établi en Espagne, disait dans son rapport de 1870,
en jetant un coup d’oeil sur le passé : «La semence jetée par George Borrow et par le
lieutenant Graydon n’a pas péri toute entière… Quand nous rencontrons des gens qui
connaissent la Parole de Dieu, et que nous leur demandons à quoi cela est dû, ils
répondent que leur père a eu le Livre, et qu’ils ont entendu de ses lèvres son précieux
contenu».
Dès lors la traduction dont s’est servie la Société pour ses éditions, a été la traduction
Reina-Valera, quelque peu modernisée par Señor Lucena, professeur d’espagnol à
l’Université d’Oxford. Les évangéliques espagnols et la plupart des Américains sont
très satisfaits de cette version, qui joint à la fidélité à l’original la belle sonorité de la
langue dans son siècle d’or.
Après M. Curie sont venus six agents actifs qui ont eu sous leur direction bon nombre
de colporteurs héroïques. Quelques-uns de ceux-ci ont été emprisonnés, lapidés,
insultés, privés de leurs livres, maltraités, livrés aux tribunaux; mais ils ont aussi
trouvé des âmes ayant soif de vérité, des villages entiers disposés à les recevoir, des
autorités justes et aimables, et de la bonne volonté pour acheter les Écritures.
Plusieurs des églises évangéliques ont reçu le premier souffle vital par le moyen de ces
hommes obscurs et par la vertu de la Parole de Dieu.
Un cas tout récent est celui de Ibahernando, dans la province de Càceres. Au
commencement de 1906, l’agent de la Société reçut une lettre d’un habitant de
Ibahernando, lui disant que grâce à la lecture de quelques Nouveaux Testaments,
vendus par deux colporteurs, beaucoup de personnes avaient manifesté le désir de
connaître les enseignements du Christ, et qu’ils lui demandaient de leur envoyer
quelqu’un pour les en instruire. Une seconde lettre faisait la même demande, mais
386
ajoutait que plus de cent personnes lisaient le Nouveau Testament et désiraient en
savoir davantage. Lors de la visite d’un pasteur, l’assistance fut si grande que la
réunion dut se tenir en plein air. Aujourd’hui, il existe à Ibahernando une maison pour
la mission, une église nombreuse, et des écoles florissantes. Un des deux colporteurs
étant retourné à cet endroit, il fut profondément ému par les démonstrations
affectueuses qui lui furent prodiguées.
Les colporteurs de la Société biblique britannique et étrangère, avec ceux de la Société
biblique d’Écosse, vendent chaque année en Espagne environ 90.000 exemplaires des
Saintes Écritures. D’autres associations font des distributions gratuites qui ont de
l’importance.
Il y a un grand nombre de lecteurs habituels de la Bible dispersés par toute l’Espagne.
Les dénis de justice envers les colporteurs diminuent dans la mesure où deviennent
plus fréquentes les paroles de bienvenue et de sympathie. Cependant de nouvelles
difficultés, plus grandes peut-être que celles qu’oppose le fanatisme réactionnaire, se
présentent du côté de l’incrédulité, contre laquelle il n’y a d’autre ressource qu’une
diffusion large, mais profonde, de la Bible. L’avenir du christianisme en Espagne est
l’avenir de la Bible elle-même.
L’unique frein qui puisse contenir le peuple désabusé et sceptique dans sa marche
rapide vers la plus noire incrédulité, c’est la lecture du vieux Livre, pourtant toujours
jeune, qui parle avec une voix plus qu’humaine à la conscience et au coeur des
hommes.
Adolfo ARAUJO
(Traduit par Luis de VARGAS, pasteur).
25.5 La version Turque
Au commencement du dix-septième siècle naissait en Pologne, dans une famille
Bobowski, un enfant qui reçut le nom d’Albert. Encore tout jeune, il fut enlevé dans
une razzia de Tartares, et vendu comme esclave à un noble de Constantinople, qui le
revendit peu après au sérail, où il passa vingt ans. Il y reçut une éducation très soignée.
Arrivé à l’âge d’homme il renonça publiquement à la foi dans laquelle il était né,
embrassa celle du prophète de la Mecque, et, à partir de ce moment, s’appela Ali Bey.
Il était doué d’un remarquable talent pour les langues. Il n’en comprenait pas moins de
dix-sept, et parlait avec une parfaite aisance la plupart des langues européennes :
l’anglais, le français, l’allemand, etc. Il était encore un tout jeune homme lorsqu’il fut
nommé premier interprète du sultan Mahomet IV.
387
Il rencontra à la cour de ce potentat un homme qui sut non seulement découvrir ses
capacités, mais encore leur donner un noble emploi. C’était Levin Warner,
ambassadeur hollandais à Constantinople. À son instigation, Ali Bey entreprit ce qui
devait être la grande oeuvre de sa vie, la traduction de la Bible en langue turque. On ne
sait pas avec certitude s’il traduisit directement sur l’original. Toujours est-il que sa
traduction est, d’un style très coulant, qui reproduit toutes les nuances de la langue. Il
l’acheva en 1666. Le manuscrit fut envoyé par Levin Warner à Leyde pour y être
imprimé. Toutefois, on ne sait pourquoi, il ne fut pas livré à l’impression, et resta tel
quel dans la bibliothèque de l’Université de Leyde. Mais cette traduction qui devait si
longtemps demeurer inutile avait déjà accompli une grande oeuvre, elle avait ramené
son auteur à la foi chrétienne. Ali Bey, dit l’histoire, était décidé à rentrer dans le sein
de l’Église chrétienne en recevant le baptême. La mort, malheureusement, survint
avant qu’il eût accompli son dessin. Il est permis de penser que l’étude des Écritures
n’était pas étrangère à sa décision.
Pendant cent cinquante ans, le manuscrit d’Ali Bey dormit à l’Université de Leyde.
En 1814, le Dr Pinkerton, secrétaire de la Société biblique britannique, examina, à la
requête du comité, ce manuscrit, se convainquit de sa valeur et de l’opportunité qu’il y
avait à l’imprimer. Mais qui charger de cette impression, ainsi que de la révision
nécessaire?
Dieu y avait déjà pourvu. Il y avait alors à Berlin un conseiller de la Légation
impériale russe, le baron von Diez, précédemment ambassadeur russe à
Constantinople, où il avait acquis une connaissance approfondie de la langue turque.
Au cours d’une conversation avec des amis, le Dr Pinkerton, de passage à Berlin, avait
appris d’une façon tout accidentelle et l’existence du baron von Diez et de quelle
manière remarquable il possédait le turc. Il avait été le voir, et s’était longuement
entretenu avec lui du manuscrit d’Ali Bey et de sa publication éventuelle. Le baron
s’était déclaré tout disposé à entreprendre ce travail.
Il en fut chargé par le comité, et s’y mit la même année. L’Université de Leyde
consentit volontiers à prêter le manuscrit. Von Diez fut frappé de l’excellence de la
traduction d’Ali Bey. «Si je continue à la trouver aussi correcte, écrivait-il, je n’exagère
rien en disant qu’elle prendra rang parmi les meilleures versions du saint volume, et
même que, pour bien des passages, elle les dépassera». — «De tout mon coeur,
écrivait-il dans une lettre, je désire que ce travail puisse être accompli pour la gloire de
Dieu et pour le bien de mes semblables. Une pensée toutefois me tourmente par
moments. J’ai soixante-trois ans… et s’il plaisait à Dieu de me retirer au milieu de ce
travail, je ne sais pas qui pourrait le continuer après moi. Mais je demanderai à Dieu de
prolonger ma vie jusqu’à ce que j’aie pu l’achever».
Deux ans et demi après, un ami venait voir le baron von Diez et le trouvait la tête
appuyée sur son bureau, presque incapable de parler. «Je conserve l’espoir, dit-il à son
visiteur, que Dieu me rétablira pour que je puisse achever la publication de la Bible
388
turque. Mais s’il en a disposé autrement, que sa volonté soit faite. Je puis dire avec
Paul : «Si je vis, je vis pour le Seigneur. Si je meurs, je meurs pour le Seigneur».
Huit jours après, von Diez quittait ce monde. Il n’avait pas achevé le Pentateuque.
Comment l’entreprise allait-elle être menée à bien? Encore une fois, Dieu y avait
pourvu. Jamais la parole : «Dieu enterre ses ouvriers, et il continue leur oeuvre», ne fut
plus vraie. Mort au mois d’avril, von Diez avait un successeur en juillet, dans la
personne de M. Kieffer.
Né à Strasbourg en 1767, M. Kieffer s’était adonné de bonne heure et avec distinction
à l’étude des langues orientales et avait obtenu un emploi à Paris, au ministère des
affaires étrangères. En 1796, il fut envoyé à Constantinople comme interprète et
secrétaire de l’ambassade française. Peu après, la guerre éclata entre la Turquie et
l’Égypte. L’influence française était prédominante dans ce dernier pays.
Immédiatement, le sultan fit jeter au château des Sept Tours M. Ruffin, le chargé
d’affaires français, et son secrétaire interprète M. Kieffer. Pendant plusieurs années, ils
y subirent une captivité très étroite.
Le château des Sept Tours devint le cabinet de travail de M. Kieffer. Avec l’aide de
son compagnon de captivité, il apprit à fond la langue. Ce n’est qu’en 1803, au bout de
près de sept ans, qu’il fut autorisé à retourner à Paris pour y accompagner, à la cour de
Napoléon, un ambassadeur turc; à peine arrivé, il fut comblé d’honneurs en
reconnaissance soit de ses dons éminents, soit des souffrances qu’il avait endurées. Il
fut nommé successivement secrétaire et interprète au ministère des affaires étrangères,
professeur de turc au Collège de France, et premier secrétaire et interprète du roi pour
les langues orientales.
En juillet 1817, le comité de la Société biblique britannique demanda à M. Kieffer de
continuer la révision et la publication de la Bible turque. M. Kieffer accepta.
L’Université de Leyde consentit de nouveau à prêter le manuscrit, et le gouvernement
français leva tout droit d’entrée pour le papier et les caractères d’imprimerie qui furent
envoyés de Berlin.
En 1827, M. Kieffer qui, entre temps, en 1820, était devenu le premier agent de la
Société en France, achevait la révision et la publication de la version d’Ali Bey, et le
précieux manuscrit reprenait sa place à l’Université de Leyde, après avoir enfin, au
bout d’un siècle et demi, servi dans la maison de Dieu comme un vase d’honneur.
La Bible turque publiée par M. Kieffer a été l’objet d’une révision, faite de 1873 à 1878
par un comité qui s’est aidé de travaux partiels parus depuis 1827. Cette révision a été
elle-même révisée, de 1883 à 1885, par un nouveau comité.
Pour faire comprendre l’importance de la traduction de la Bible en turc, il suffira de
rappeler que le turc est parlé non seulement dans tout l’empire turc, mais encore dans
389
la plus grande partie de la Perse, et qu’il est en outre la langue écrite comprise par les
innombrables tribus tartares.
25.6 La Bible en Russie
En 862, l’année où Rurik fondait l’empire russe à Novgorod, Rostislaff, prince de la
tribu morave, qui faisait partie du nouvel empire, demanda à l’empereur Michel III, à
Constantinople de lui envoyer des missionnaires parlant slave, pour évangéliser les
Slaves. Le choix de l’empereur tomba sur Méthodius et Cyrille, deux frères, nés d’une
famille noble de Thessalonique, ville où se trouve encore aujourd’hui une église qui est
l’héritière directe de celle que fonda saint Paul. Méthodius, un ancien soldat, était
moine. Cyrille avait été élevé avec l’empereur lui-même. Il était prêtre. Cyrille et
Méthodius, après avoir évangélisé le Kherson, les Khazares, les Bulgares, s’établirent à
Welehrad en Moravie. Un de leurs premiers soins fut de traduire en slave la liturgie
grecque et des fragments de l’Écriture sainte. Jamais encore la langue slave n’avait été
écrite. Cyrille créa un alphabet qui était une adaptation de l’alphabet grec et, dans une
mesure moindre, de l’alphabet hébreu, et dont quelques lettres étaient originales.
Chaque son était représenté par une lettre. Il y avait trente-huit lettres.
On appelle cet alphabet l’alphabet cyrillique (*). L’alphabet russe et l’alphabet serbe en
dérivent directement. Nous sommes ici en présence d’un de ces cas nombreux où
l’alphabet a été créé en vue de la traduction de la Bible, où la traduction de la Bible,
par conséquent, a ouvert la porte tout ensemble à l’Évangile et à la civilisation.
(*) Le fameux texte du sacre sur lequel les rois de France prêtaient serment est en
caractères cyrilliques. Conservé à Reims jusqu’en 1792, il est aujourd’hui à la
Bibliothèque nationale,
Les missionnaires de Constantinople rencontrèrent de l’opposition de la part des
missionnaires de Rome. Ceux-ci alléguaient qu’il n’était pas licite de traduire la Bible
en d’autres langues que l’hébreu, le grec, le latin, les trois langues employées pour
l’inscription de la croix. Le pape Adrien II manda Cyrille et Méthodius à Rome pour
qu’ils s’expliquassent. Ne pouvant trancher à lui seul une question aussi difficile, il
réunit un conclave. Comme la dispute était vive, on entendit, raconte la légende, une
voix surnaturelle s’écrier: «Que tout ce qui respire loue le Seigneur!» Peut-être cette
voix venait-elle de quelque personne inconnue «invisible et présente». Quoi qu’il en
soit, Adrien II permit aux deux frères de continuer leur travail en langue vulgaire.
Cyrille mourut à Rome en 869. Méthodius, nommé évêque de Moravie, retourna à son
champ de travail. Il acheva la traduction de la Bible. Les psaumes seuls avaient été
390
traduits du vivant de Cyrille. Aucun exemplaire de cette traduction n’est parvenu
jusqu’à nous. L’invasion tartare, au treizième siècle, dut être fatale aux documents de la
littérature slave. Mais cette traduction se retrouve probablement en partie dans la
traduction slave qui parut après que les Tartares eurent été repoussés.
L’imprimerie ne pénétra en Russie qu’un siècle après Gutenberg, et non sans rencontrer
de l’opposition. Sous le patronage de l’empereur et avec l’approbation du métropolite
de Moscou, une imprimerie fut créée à Moscou en 1563, et l’année suivante parut le
premier livre imprimé en Russie, les Actes des apôtres, en slave. Le texte imprimé
était en maints endroits tellement différent des manuscrits slaves de Moscou, que les
imprimeurs furent accusés d’hérésie. Ils durent fuir, et leur imprimerie fut brûlée.
La première Bible complète imprimée en Russie porte le nom de «Bible d’Ostrog». Le
prince d’Ostrog (Volhynie), champion décidé de l’église orthodoxe, laquelle était en
lutte avec les Jésuites, s’avisa que le meilleur moyen de combattre l’erreur était de
publier la Bible, et la publia. Cette Bible parut en 1581.
L’église orthodoxe adopta provisoirement cette version privée, mais avec l’intention de
la réviser. Ce provisoire dura 170 ans. Plusieurs entreprises de révision n’aboutirent
pas. Pierre le Grand ordonna, en 1712, une révision qui fut achevée au bout de dix ans,
mais dont sa mort empêcha l’impression. Plus tard, le Saint-Synode se convainquit
qu’il fallait encore réviser.
En 1744, l’impératrice Élisabeth ordonna par un ukase aux membres du Saint-Synode
de travailler à la révision de la Bible d’Ostrog, tous les jours, le matin et l’après-midi,
pour que tout le travail fût, si possible, achevé avant Pâques. Ce ne fut, sans doute, pas
possible, et malgré un autre ukase de la même année ordonnant au Synode ou
d’imprimer la révision de Pierre le Grand ou de dire pourquoi elle était insuffisante, on
ne fut prêt qu’en 1750. Cette année-là, un troisième ukase ordonna l’impression de la
Bible, impression qui fut achevée en 1751 à Saint-Pétersbourg. Une seconde édition
parut en 1756.
Deux traits caractérisent cette Bible. D’abord pour l’Ancien Testament, elle reproduit
non pas le texte hébreu, mais le texte de la version des Septante. C’est sur cette version
qu’ont été faites les versions de la Bible entreprises sous les auspices de l’Église
grecque (versions géorgienne, arménienne, slave). Cela s’explique par le fait que la
version des Septante a été la version primitive de l’Église grecque. La version des
Septante a d’ailleurs des titres à faire valoir, car elle a eu à sa base des manuscrits
antérieurs de plusieurs siècles à ceux desquels procède notre texte actuel de l’Ancien
Testament.
En second lieu, cette version était slave, et non russe. Le slave, qui a été le premier
véhicule du christianisme en Russie, est resté la langue ecclésiastique, et c’est toujours
en slave, langue morte, comme le latin, lue mais non parlée, que les Écritures sont lues
au culte de l’Église grecque. Le russe, malgré tous les éléments slaves qu’il s’est
assimilés, et quoiqu’il diffère moins du slave que l’italien ne diffère du latin, est
391
néanmoins une langue distincte. Le besoin d’une Bible russe devait forcément se faire
sentir, et ce fut une Société biblique russe qui entreprit de donner à la Russie une Bible
russe.
La fondation de cette Société biblique russe fut due à l’influence de la Société
britannique. Au commencement de décembre 1812, un délégué de la Société
britannique faisait présenter au tsar Alexandre 1er un projet de société biblique russe.
On était au fort de la lutte contre Napoléon 1er. Le tsar était sur le point de rejoindre
l’armée. Il retarda son départ tout exprès pour examiner le projet. Belle et rare
application, surtout dans de telles sphères et dans de tels moments, du «Notre Sire
Dieu premier servi» de Jeanne d’Arc. Le 18 décembre, le tsar approuvait le projet.
L’organisation de la Société reproduisait dans ses grandes lignes celle de la Société
britannique, sauf en ceci que ses efforts devaient se confiner à l’empire russe, champ
d’action assurément assez vaste. Cette Société fut accueillie avec enthousiasme. Des
archevêques, des hommes d’État, en devinrent membres. Des Sociétés russes
auxiliaires surgirent en grand nombre.
Trois ans après, la Société présentait à l’Empereur des exemplaires des Écritures en
plusieurs des langues parlées dans l’Empire, en lette, en esthonien, en polonais, etc. Le
tsar fut péniblement impressionné en voyant que parmi ces volumes il n’y avait pas de
Bible russe pour «mes Russes», disait-il. En 1816, il exprima au Saint-Synode le désir
de voir préparer une traduction de la Bible en russe. On obtempéra au désir impérial.
En 1819, les quatre Évangiles parurent en russe avec le texte slave en regard, pour
ménager les préjugés auxquels aurait pu se heurter une version russe. En 1822, le
Nouveau Testament parut sous la même forme, puis en 1823 en russe seulement. On se
mit à l’Ancien Testament, et les huit premiers livres avaient été traduits, lorsqu’en
1826, la Société biblique fut dissoute par un ukase de Nicolas 1er. Elle avait fait
traduire les Écritures en dix-sept nouvelles langues, et avait répandu 861.000
exemplaires en trente langues environ. Pourquoi cet ukase? On ne l’a jamais su. Il est
probable que des influences catholiques étaient intervenues, et aussi que l’Église russe,
qui affirmait son indépendance vis-à-vis de Rome, ne voulait pas, en même temps,
avoir l’air de s’inféoder au protestantisme. Depuis lors, l’Église orthodoxe s’est réservé
de pourvoir ses fidèles des Écritures saintes.
Le Saint-Synode publia une révision du Nouveau Testament en 1862, et la Bible
entière en 1875. La Société britannique publia la Bible en russe en 1874. Ses efforts
stimulèrent certainement ceux du Saint-Synode. La Bible du Saint-Synode contient les
Apocryphes. Elle est traduite sur l’hébreu, mais ajoute entre crochets tout ce qui se
trouve dans le grec des Septante et non dans l’hébreu. Dans le premier chapitre de la
Genèse seul, il y a une douzaine de ces additions. Le Saint-Synode ne permit pas à la
Société britannique de répandre en Russie la Bible préparée par elle. En 1882, il fit
imprimer la Bible synodale, sans les Apocryphes. Cette Bible ne fut pas réimprimée.
Le Saint-Synode fit sanctionner deux Bibles différentes. En 1892, il y a eu
rapprochement partiel entre la Société britannique et le Saint-Synode. Depuis lors, la
Société achète au Saint-Synode environ 350.000 volumes chaque année.
392
Sous la dépendance immédiate du Saint-Synode, il y a une Société biblique russe (c’est
son titre officiel) dont les imprimeurs, à Moscou, à Saint-Pétersbourg, à Kief, ont le
monopole de l’impression des livres saints. Cette Société répand largement, par des
agents et des colporteurs à elle, les Écritures en russe moderne et en ancien slave.
L’activité biblique de la Société britannique en Russie est plus considérable que celle
du Saint-Synode. Elle répand les volumes imprimés par elle dans toutes les langues
parlées dans l’Empire, sauf le slave et le russe (Tous les Russes comprennent à peu
près le slave). Récemment la question de la diffusion de la Bible en d’autres langues
que le russe et le slave a été soulevée au sein de la Société biblique russe.
La Société britannique est très bien vue en Russie. Le transit de ses livres sur toutes les
lignes de chemins de fer est gratuit. Dès qu’une Bible a passé la frontière, elle voyage
gratis. Plus d’une ligne transporte ainsi cent tonnes de livres saints par an. La gratuité
du parcours est accordée à dix colporteurs sur toutes les lignes. Les compagnies de
navigation de la mer Blanche, de la mer Noire, du Dniéper, du Don et du Volga,
transportent gratuitement les livres et les colporteurs. Dans beaucoup de villes, les
compagnies de tramways accordent également la gratuité aux colporteurs.
Enfin, l’impôt sur les livres reliés qui pénètrent dans l’Empire est supprimé pour les
livres saints, et les dépôts bibliques et leurs employés sont exonérés de la taxe du
commerce et de l’industrie.
Il ressort de ce qui précède que l’attitude officielle de l’Église grecque, en ce qui
concerne la diffusion des Écritures, est une attitude d’approbation. Au point de vue
pratique, certaines des Églises d’Orient vont, dans cette approbation, plus loin que
d’autres. Les unes n’approuvent que les traductions anciennes, celles des premiers
siècles, qui ont toujours servi pour l’usage ecclésiastique. Les autres en sont arrivées,
dans une mesure, à approuver les traductions modernes en langue populaire. À cet
égard, l’Église russe est la plus avancée. C’est certainement en grande partie grâce aux
efforts de notre Société pour traduire la Bible en russe moderne que l’Église russe est
entrée dans cette voie. Cette attitude de l’Église grecque vis-à-vis de la diffusion de la
Bible constitue une de ses principales différences avec l’Église romaine.
25.7 La version Laponne
C’est à un forçat à vie que les Lapons doivent leur première traduction complète de la
Bible.
En 1849 éclatèrent à Koutokaeino, en Laponie, des troubles religieux graves. Des
exaltés se livrèrent à toutes sortes d’extravagances. Vingt-deux personnes furent
emprisonnées, et la paix sembla rétablie, mais en 1852 il y eut une explosion plus
terrible encore, et, sous une couleur religieuse, les passions les plus violentes se
393
donnèrent libre carrière. Le pasteur fut maltraité, et son presbytère assiégé par une
foule hurlante. Le gouverneur fut assassiné, un négociant subit le même sort, et sa
maison fut pillée et livrée aux flammes. Trente-trois coupables furent arrêtés et livrés à
la justice comme meurtriers, voleurs ou incendiaires. Ils furent condamnés une
vingtaine environ, à la peine de mort, les autres à la prison perpétuelle. Parmi ces
derniers se trouvait un jeune pêcheur du nom de Lars Haetta. Il fut transféré à la
maison de correction de Christiania. Il ne savait ni lire ni écrire. Mais quand il vit que
c’était pour lui la seule occupation possible, il apprit vite l’un et l’autre. Une fois qu’il
sut lire, il prit grand intérêt à la lecture de la Bible. Après l’avoir étudiée pendant un an
ou deux, il forma le projet d’achever de la traduire dans la langue des Lapons (*).
C’était, pour un homme d’une éducation aussi imparfaite, une entreprise singulièrement
difficile. Il s’y mit tout de même. Il révisa d’abord le Nouveau Testament, puis
compléta la traduction de l’Ancien. Au cours de sa peine, la liberté lui fut rendue, et
c’est hors de prison qu’il semble avoir achevé sa traduction, qui, revue par des hommes
compétents, est devenue la Bible des Lapons norvégiens.
(*) Le Nouveau Testament en Lapon avait paru en 1840, en même temps qu’une
histoire sainte contenant la traduction du Pentateuque et de vingt-deux psaumes. Nos
documents ne nous disent pas s’il l’acheva.
25.8 La Bible à Madagascar
Les premiers missionnaires protestants arrivèrent à Madagascar en 1818. C’étaient
David Jones et Thomas Bevan, chacun accompagné de sa femme et d’un enfant. Au
bout de quelques mois, sur ces six personnes, cinq étaient mortes de la malaria, et
David Jones, seul survivant, était lui-même très malade. Il se rétablit, et en 1821 fut
rejoint par David Griffith, gallois comme lui.
À ce moment, il y avait peut-être en tout six Malgaches capables d’écrire leur langue,
et cela en empruntant les caractères arabes. Le malgache n’existait pas comme langue
écrite. En 1823, Jones et Griffith s’étaient rendu compte des règles de la grammaire et
avaient créé une écriture en harmonie avec ces règles. En 1826, la Société
missionnaire de Londres leur envoyait une machine à imprimer.
En janvier 1827, les missionnaires écrivaient:
394
Nous avons consacré la journée du 1er janvier à la révision finale et à l’impression du
premier chapitre de Luc. Nous voulions, par ce ministère, en ouvrant sur un sol aride et
desséché la fontaine des eaux vives, sanctifier cette nouvelle année de labeur
missionnaire. Puissent les eaux de guérison couler bientôt en mille canaux et
transformer ce pays en un jardin de l’Éternel
Avant la fin de l’année, les missionnaires avaient imprimé l’Évangile de Luc à 1.500
exemplaires. En 1830, le Nouveau Testament était imprimé à 3.000 exemplaires.
Je ne veux pas prophétiser, écrivait le missionnaire-imprimeur, mais je ne puis pas
croire que la Parole de Dieu soit jamais exterminée de ce pays, ou que le nom de Jésus
y soit jamais oublié.
La publication du Nouveau Testament excita chez les indigènes un esprit de saine
curiosité. Leur Nouveau Testament à la main, ils entouraient en grand nombre la
demeure des missionnaires pour se faire expliquer les passages qu’ils avaient marqués.
On était étonné de voir la Parole de Dieu trouver chez eux tant d’écho. Ils
comprenaient très bien tous les passages qui condamnaient l’idolâtrie et la sorcellerie.
À propos du passage : Vous observez les jours et les mois, un jeune garçon fit cette
remarque : «Voilà qui condamne les gens qui tuent leurs enfants parce que le jour ou le
mois de leur naissance est réputé mauvais, et ceux qui s’abstiennent de faire quelque
chose aux temps dits néfastes».
En mars 1835, comme l’impression de l’Ancien Testament touchait à son terme, la
persécution éclata. La reine Ranavalona fit réunir tous les exemplaires des Écritures
qu’on put trouver, et les fit remettre aux missionnaires comme objets prohibés. La
lecture des Écritures, comme la prière, fut interdite sous peine de condamnation à la
mort ou à l’esclavage. À ce moment, il restait à imprimer les livres d’Ézéchiel à
Malachie, et une partie du livre de Job. Aucun indigène n’osait prêter la main à ce
travail. Tout ce qui restait fut composé par le missionnaire Baker et imprimé par un
artisan missionnaire, M. Kitching. Le 21 juin, la première Bible malgache était
imprimée et reliée. Jamais ministère ne fut plus fécond et plus glorieux que celui
qu’accomplirent ces deux hommes pendant ces trois mois. Il se prépara là bien des
palmes et bien des couronnes!
Des exemplaires de la Bible furent remis aux indigènes. Ceux qui les recevaient
savaient fort bien qu’en les recevant ils risquaient leur vie. Quand les missionnaires,
expulsés, quittèrent l’île, en juillet 1836, il restait encore un stock de soixante-dix
Bibles. Les missionnaires enterrèrent ces soixante-dix Bibles et en indiquèrent la
cachette à quelques-uns de leurs convertis. Ce fut là, pour de longues années, le dépôt
395
biblique des chrétiens malgaches. Ces Bibles, comme on l’a dit, furent le combustible
qui, pendant plus d’un quart de siècle de persécution, alimenta le feu sacré à
Madagascar. Plusieurs de ces Bibles existent encore. On en voit une à la bibliothèque
de la Société biblique britannique.
Le souvenir de la persécution le plus émouvant que j’aie rapporté, racontait plus tard
un missionnaire, consiste en quelques fragments des Écritures, usés, déchirés, portant
des taches de terre ou de fumée qui sont les marques de leur cachette, mais
soigneusement réparées : ces feuilles sont cousues entre elles par des fibres d’écorce, et
leurs marges sont recouvertes de papier plus fort.
On comprend que ces Bibles se soient usées! Elles circulaient par fragments; on
échangeait des moitiés, des quarts de Bible. Comme les exemplaires étaient rares, il
circulait aussi des fragments copiés à la main. Des chrétiens se réunissaient pour
méditer la Bible et prier, en particulier sur une montagne, à quelque distance de la
capitale. Quand on les découvrait, ou quand on découvrait leur Bible, c’était
l’esclavage ou la torture, ou une mort cruelle.
Voici une lettre écrite au milieu de cette fournaise. La persécution durait déjà depuis
vingt-quatre ans. Ce sont les chrétiens persécutés de Madagascar qui écrivent à leurs
frères réfugiés à l’ile Maurice.
Antananarivo, 17 janvier 1359.
À DAVID ANDRIANADO ET À NOS NOMBREUX FRÈRES.
Nous venons vous voir, puisque, par la bonté de Dieu, nous pouvons nous visiter les
uns les autres par lettre. Dieu veuille que cette lettre vous parvienne 1 Car ici, en ce
moment, nous endurons les plus lourdes afflictions. Les prisonniers déportés au désert
y ont été conduits de telle façon que plusieurs ont succombé. Quant aux survivants, ils
doivent continuer de porter les chaînes des morts. Les membres de ceux-ci sont
coupés, et leurs fers restent suspendus aux vivants, qui seraient dans l’impossibilité
d’avancer si des amis ne venaient les aider à porter leurs chaînes. Jour et nuit, on les
soutient ainsi. Tel est le sort de ceux qui survivent.
Quant aux morts, ils sont heureux, parce qu’ils ont du relâche de leurs lourds fardeaux,
et de beaux anges sont venus les consoler. Tandis qu’ils mouraient, ils exhortaient ceux
qui restaient à s’appuyer entièrement sur Jésus. Et ils disaient : «Ne défaillez pas sous
ces lourdes chaînes, car voici, la cité d’or est préparée pour nous, et Jésus, notre Frère,
396
nous a précédés dans le chemin». Et les survivants se réjouissaient en entendant ces
paroles.
Et quand les prisonniers sont allés au désert où on les chassait, cinquante
fonctionnaires les conduisaient et les surveillaient. La distance qu’ils avaient à franchir
était de trois journées de marche, mais leur voyage dura deux mois, à cause du grand
poids de leurs chaînes.
Et voici le cantique qu’ils chantaient tout en allant:
Ô vous qui êtes aujourd’hui en chemin,
Nous sommes pèlerins vers Sion.
Réjouissez-vous, réjouissez-vous à jamais,
Christ notre Sauveur nous donne de la joie.
Bientôt, nous l’entendrons nous souhaiter la bienvenue et nous dire
«Venez, vous les bénis de mon Père,
Héritiers d’un royaume glorieux,
À vous est acquise à jamais une «maison céleste» ».
Là, à jamais, nous rendrons joyeusement
Des hommages toujours nouveaux à son nom de Sauveur,
Et, avec des voix mélodieuses, nous nous unirons au chant
Du cantique de Moïse et de l’Agneau.
Sauveur bien-aimé, daigne
Bénir maintenant ton peuple,
397
Et envoie dans nos coeurs qui attendent ta grâce
Ta faveur et ta paix.
Si le coeur de la reine est dur et enflammé contre nous, la compassion de Christ brûle
d’une flamme bien plus ardente encore. Que chacun donc soit fort pour prier Christ de
faire qu’il porte dignement son nom dans cette affliction. Béni soit le nom de Dieu, qui
nous a montré le chemin par lequel on peut s’approcher de Lui (Matt. 11, 28-30).
Quant aux chrétiens, beaucoup font des progrès réjouissants, parce qu’ils ne sont pas
abandonnés du Dieu qui est leur force, et un grand nombre prennent part aux
souffrances des persécutés. C’est Dieu qu’ils aiment, et, par conséquent, ils ne
craignent pas la colère de la reine. Quand on songe à la persécution ordonnée par la
reine, il semble que les chrétiens de Madagascar sont abandonnés de Dieu. Mais
quand, d’un autre côté, on songe aux progrès qu’ils font, et qu’on se rappelle que Dieu
ne laisse pas ses quelques agneaux devenir la proie du découragement, alors on se dit
qu’il est merveilleux qu’il n’abandonne pas les siens, et il semble bien qu’il
n’abandonne pas Madagascar. De plus, sa Parole nous dit : «Le ciel et la terre
passeront, mais mes paroles ne passeront point». Et nous savons que sa Parole est ici à
Madagascar, de sorte que nous pécheurs, nous qui souffrons, nous devons nous le
rappeler. Que chacun donc demande à Dieu de nous sauver (2 Thes. 3, 1, 2; Jacques 5,
15, 16).
Et que dirai-je de la manière dont des frères affligés et persécutés ont échappé? Car
jusqu’à présent on recherche très vivement les chrétiens. Chaque quinzaine on fait,
dans les marchés, une proclamation qui ordonne de les découvrir. Une bonne partie de
leurs biens, de leurs Nouveaux Testaments, de leurs traités, de leurs cantiques, ont été
brûlés par leurs amis, à cause de la sévérité des ordres de la reine et à cause des
souffrances endurées par les chrétiens. Aussi, envoyez-nous une réponse à cette lettre.
Recevez nos plus chaleureuses salutations, ô vous tous, amis et frères. Que Dieu vous
bénisse!
Voilà ce que disent tous les pèlerins, tous les prisonniers, tous les frères.
Charles-Frédéric Moss.
Plusieurs réussirent à cacher leurs Bibles. Les uns les dissimulaient adroitement dans
des troncs d’arbres, d’autres les confiaient à des cachettes pratiquées dans des endroits
réputés inaccessibles, d’autres, après les avoir enveloppées, les enterraient
soigneusement. Voici à quel moyen on eut recours dans le Vonizongo.
398
Quand la reine Ranavalona ordonna des perquisitions sévères pour faire saisir toutes
les Bibles qu’il y avait à Madagascar, les chrétiens du Vonizongo se dirent : «Si nous
perdons notre Bible, que deviendrons-nous?» Et ils décidèrent de cacher leur Bible
dans une caverne creusée, au temps jadis, près du village de Fihaonana, pour servir
d’hôpital aux varioleux. Les chrétiens malgaches bravaient, pour l’amour de leur Bible,
le danger de la contamination, bien assurés que les émissaires de la reine n’auraient pas
le même courage.
Les émissaires vinrent dans le village et y firent une recherche acharnée, sans rien
trouver. Ils se dirigèrent ensuite vers la caverne. «Vous savez sans doute, leur dit
quelqu’un, que cette caverne est l’hôpital des varioleux? — Non! répondit, sursautant
avec horreur, l’un des émissaires. Pourquoi ne nous l’avez-vous pas dit plus tôt,
malheureux?» Les émissaires opérèrent une prompte retraite, et la Bible fut sauvée.
Une des Bibles qui servirent pendant la grande persécution de Madagascar et qu’on
enfouit sous le sol pour les cacher. Cette Bible se trouve à la bibliothèque de la Société
biblique britannique et étrangère.
La même Bible qu’à la page précédente, ouverte à la page qui porte le titre du Nouveau
Testament
Ces Bibles, on allait, aussi souvent que possible, les retirer de leur cachette, les lire en
secret ou en public, selon le degré qu’atteignait la persécution, et on les replaçait bien
vite en lieu sûr.
399
Pendant un quart de siècle, les chrétiens malgaches persécutés n’eurent d’autre
missionnaire que la Bible. Et lorsque, en 1861, après la mort de Ranavalona, les
missionnaires anglais revinrent, au lieu de mille adhérents et de deux cents chrétiens
déclarés qu’il y avait en 1835 à Madagascar, ils trouvèrent cinq mille chrétiens
déclarés. Voilà ce qu’avait fait la lecture de la Bible. La Bible est un bon missionnaire.
Le premier désir des chrétiens malgaches, dès qu’ils eurent retrouvé la liberté de lire la
Bible, ce fut de la posséder tous. Les Bibles désirées arrivèrent la veille du
couronnement du roi Radama II, d’où il résulta qu’il n’y avait pas, à ce moment, de
porteurs disponibles, et que les caisses de Bibles furent immobilisées à la côte pendant
quelques semaines. Quel exercice de patience pour les chrétiens malgaches! Certes, ils
étaient heureux de voir auprès d’eux les missionnaires, mais ils ne cessaient de
demander : «Où sont donc les Bibles?» Lorsque, à la fin, les caisses arrivèrent, trois
journées furent fixées pour la distribution (une pour chaque église de la capitale).
L’affluence fut telle qu’on jugea plus prudent de fermer à clef les portes de la maison
qui servait de dépôt, et de distribuer les volumes par la fenêtre.
Mais combien de chrétiens, dans les régions éloignées, ne purent pas avoir part à la
distribution ! Un soir, deux malgaches se présentèrent à une station missionnaire. Ils
avaient fait plus de quarante lieues. «Avez-vous une Bible?» leur demanda le
missionnaire, après un moment de conversation. «Nous l’avons entendu lire,
répondirent-ils, mais nous ne possédons que quelques-unes des paroles de David, et
encore ne sont-elles pas à nous. Elles appartiennent à toute la famille. — Les avezvous
avec vous, ces paroles de David?» Les deux visiteurs se regardèrent, craignant
qu’on ne leur ravit leur trésor. Puis, rassuré par le missionnaire, l’un d’eux tira des plis
de sa tunique quelque chose qui ressemblait à un vieux chiffon roulé. C’étaient de
vieilles feuilles du livre des psaumes déchirées, noircies par l’usage. Elles avaient
passé de main en main, et avaient fini par tomber en morceaux.
«Avez-vous jamais vu les paroles de Jésus, ou de Jean, ou de Pierre?» demanda le
missionnaire. «Nous les avons vues et entendues, mais nous ne les avons jamais
possédées». Le missionnaire alla chercher un exemplaire du Nouveau Testament et des
psaumes. «Si vous voulez, leur dit-il, me donner ces quelques paroles de David, je
vous donnerai toutes les paroles de David, et par dessus le marché toutes celles de
Jésus, et de Jean, et de Paul et de Pierre». Ces hommes n’en revenaient pas. Mais tout
d’abord, ils voulurent voir si les paroles de David étaient bien les mêmes. Quand ils
s’en furent assurés, leur joie ne connut plus de bornes. Ils laissèrent leurs pages
déchirées, prirent congé du missionnaire, et partirent pour refaire leur quarante lieues,
rapportant ces merveilleuses paroles aux habitants de leur lointain village.
400
En 1872, les missionnaires commencèrent à procéder à la révision de la Bible
malgache. La Bible révisée fut imprimée en 1888 par la Société britannique.
«Nous voici en septembre 1897, écrit le missionnaire Élisée Escande en 1906, dans
cette province d’Ambositra connue par un récent et magnifique réveil. Le missionnaire
qui s’y installe est en proie à la plus profonde détresse. Un vent de persécution a passé
sur ce district. La population presque tout entière est passée au catholicisme.
«Qu’est-ce qui va empêcher le missionnaire de se sentir vaincu avant d’entreprendre la
lutte ? C’est ce qu’il apprend de l’amour des Malgaches pour leur Bible.
«Lorsque les habitants du district d’Ambositra crurent qu’ils n’avaient qu’un moyen de
montrer leur soumission à la France, celui de «devenir catholiques», ils furent
sollicités par le père jésuite de lui remettre leurs Bibles. Les plus peureux le firent, et
quelle ne fut pas leur consternation quand ils virent le père jésuite faire brûler toutes
ces Bibles! Dès ce moment, aucune Bible ne lui fut plus apportée. À l’exemple de leurs
pères, ces Malgaches cachèrent leurs Bibles dans des endroits où les émissaires du
père jésuite ne pouvaient les trouver. Eux aussi lisaient en secret, en cachette des
voisins et de certains membres de leur famille, leur chère Bible. Ils sont venus dire au
premier missionnaire protestant d’Ambositra leur honte d’avoir abandonné le
protestantisme, et, comme s’ils devinaient ce qui leur concilierait le plus l’affection de
celui qui venait leur montrer leur faute et les exhorter à revenir au Christ de l’Évangile,
ils lui disaient : «Mais nous avons conservé nos Bibles, nous continuons à les lire en
cachette, et dès que vous serez venu rouvrir la lutte dans notre village, nous tirerons
nos Bibles de leur cachette, et nous nous en servirons ouvertement comme par le
passé». Et l’une des joies les plus pures que ce missionnaire a éprouvées pendant les
premiers mois de son ministère a été de voir ces Malgaches venant assister au culte,
dans une case basse et enfumée, se tassant comme des harengs, la joie peinte sur leur
figure, et leur Bible, leur chère Bible à la main. Avec quelle promptitude les passages
indiqués étaient trouvés, avec quelle émotion ils étaient relus en public à haute voix,
avec quel entrain parfois ils étaient commentés!»
En 1900 et 1901 éclata dans le Betsiléo un puissant réveil religieux au sujet duquel le
missionnaire norvégien Borchgrevink a écrit ceci : «Ce qu’il y a de plus remarquable
dans ce réveil, c’est qu’il faut l’attribuer non à la prédication de l’Évangile, mais à la
lecture de la Bible. La Bible en a été le seul instrument».
25.9 La Bible dans l’Ouganda
401
L’Ouganda, le pays des sources du Nil, s’étend entre le Soudan égyptien. le lac
Rodolphe, le lac Victoria Nyanza et l’État libre du Congo. Ses habitants sont au
nombre de quatre millions environ. C’est un pays de lacs qui sont comme des mers, de
forêts tropicales et de montagnes neigeuses plus hautes que les Alpes. Les habitants de
l’Ouganda s’appellent les Baganda, et leur langue, le Louganda. Ils sont noirs, et
appartiennent à la race bantoue. Avant l’arrivée des Européens, aucun peuple de noirs,
en Afrique, ne s’était autant approché de la civilisation. Le premier explorateur qui a
pénétré dans l’Ouganda est le capitaine Speke, en 1862.
Il y a vingt-cinq ans, en observant de près les Baganda qui savaient lire, on aurait
remarqué que plusieurs d’entre eux ne lisaient qu’à rebours, en tenant le livre de telle
manière que le haut fût en bas et le bas en haut. Cette pratique étrange était tout à
l’honneur de ces noirs. Les élèves qui entouraient le missionnaire pour apprendre à lire
formaient des groupes si compacts que ceux qui se trouvaient en face du missionnaire
ne pouvaient voir qu’à l’envers le livre unique qui servait à enseigner. Et on était trop
nombreux pour que ce livre pût circuler de main en main. Ainsi, forcément, parmi les
élèves, il y en avait qui apprenaient à épeler à rebours, et qui désormais ne pouvaient
plus lire autrement. Ce zèle pour apprendre à lire était le fruit de l’amour pour la Bible.
Voilà ce que, dès le début de la mission, des Baganda faisaient pour la Bible. Voyons
ce que la Bible a fait pour eux.
«La «Bible dans l’Ouganda» et la «Mission dans l’Ouganda», a dit l’évêquemissionnaire
Tucker, sont des termes synonymes. Par la puissance de l’Esprit, la Bible
a changé, dans ce pays, les coeurs et les vies de multitudes d’hommes. Son influence a
pénétré la vie entière du peuple, et a accompli une réformation profonde dans les
moeurs. Sur le roc imprenable des Écritures s’élève une Église qui compte dix mille
communiants, une Église remplie de l’esprit missionnaire, comme le sera toute église
qui procède de la Bible».
Il y a trente ans, le nom de l’Ouganda était un nom de terreur. Les armées du roi Mtesa
allaient lever le tribut chez les peuples voisins. Aujourd’hui, avec la Bible pour arme,
les évangélistes baganda s’en vont chez les mêmes peuples pour annoncer l’Évangile.
La Bible, dans l’Ouganda, a précédé la mission et lui a frayé la voie. Elle y a pénétré
d’une manière extraordinaire. Lorsque Stanley partit pour son voyage d’exploration de
1875, il reçut de Mademoiselle Livingstone, dont il avait retrouvé le père, en 1871, une
Bible magnifiquement reliée (*). Cette Bible, il ne devait pas la rapporter en
Angleterre. Reçu à la cour du roi Mtesa, il lui montra le saint volume et lui en lut
quelques chapitres. Le roi fut fort impressionné par cette lecture. Lorsque, quelque
temps après, Stanley, continuant son voyage à travers le noir continent, allait franchir
la frontière de l’Ouganda, il vit accourir un messager de Mtesa qui avait fait plus de
402
250 kilomètres pour le rejoindre et qui venait lui dire que le roi voulait absolument
avoir «le livre». Stanley lui donna sa Bible.
(*) À la veille du voyage au cours duquel il devait retrouver Livingstone, un des amis
de Stanley, Sir W. Mackinnon, lui dit : «Je veux vous faire un cadeau, mais je voudrais
que vous le choisissiez vous-même. Peu importe le prix. Dites seulement ce que vous
désirez». Et Stanley répondit: «Donnez-moi une Bible». La Bible fut bientôt entre ses
mains. Plus tard, Stanley raconta lui-même ce fait à un ami, et il ajouta: «Pendant que
j’étais en Afrique, j’ai lu cette Bible trois fois». Et il ne la lut pas sans profit. En effet,
dans son journal de ce voyage, récemment publié, on lit ceci:
«On m’avait donné, pour empaqueter des fioles de médecine, une grande quantité de
numéros du New-York Herald et d’autres journaux… Je fus souvent malade, et alors je
lisais. Je lus Job, puis les Psaumes. Quand je fus mieux, je regardai les journaux. Mon
sentiment à leur égard changea. La solitude me les fit envisager sous un jour tout
nouveau. Il m’apparut que la lecture des journaux, sauf pour les nouvelles, leur seule
raison d’être, était une perte de temps. Quant à la Bible, au noble et simple langage, je
continuai à la lire, en la comprenant mieux que je n’avais jamais fait. Son langage
puissant me paraissait, dans le silence du désert, avoir un sens nouveau et une
influence autrement pénétrante… Seul dans ma tente, à l’insu des hommes, mon esprit
travailla. Je me rappelai les secours spirituels que j’avais connus dans mon enfance, et
si longtemps négligés. Je me jetai à genoux et répandis mon âme tout entière dans la
prière secrète, dans la prière à Celui dont je m’étais éloigné depuis tant d’années, lui
demandant de se révéler lui-même à moi, et de me révéler sa volonté. Un nouveau
désir s’empara de moi de le servir sans réserve.
«Quelle différence, dans la solitude, entre la Bible et les journaux! La Bible me
rappelait que sans Dieu, ma vie n’était qu’une vapeur, et elle me disait: «Souviens-toi
de «ton Créateur!» Les journaux, eux, excitaient chez moi l’orgueil et la mondanité…
Et je me sentais si petit dans ce désert, que mes noirs, s’ils avaient été capables de
réflexion, auraient bien vu que l’Afrique me transformait».
C’est de cette action de la Bible sur Stanley, dans les solitudes de l’Afrique, qu’est née,
on va le voir, la mission dans l’Ouganda.
De retour en Angleterre, Stanley raconta dans le Daily Telegraph du 18 novembre
1875 sa visite dans l’Ouganda, et pressa les chrétiens anglais d’y envoyer des
missionnaires. En 1877 partirent les pionniers de la mission de l’Ouganda, envoyés par
la Société des missions anglicanes. Parmi eux étaient les missionnaires Wilson et
Alexandre Mackay. À peine furent-ils arrivés que le roi les fit chercher en secret pour
s’informer s’ils avaient apporté «le livre».
403
Rendu très perplexe par la visite de missionnaires catholiques, Mtesa envoya, en 1880,
une députation en Angleterre pour faire, sur l’état de ce pays, une enquête qui lui
permit de s’orienter. Le résultat de l’enquête fut favorable à la mission, et le roi permit
aux chefs et à leur entourage d’apprendre à lire. Les élèves furent très nombreux et
reçurent chacun un Évangile. Les missionnaires n’avaient pas encore appris le
Louganda, mais ils pouvaient utiliser les Écritures en Souhahili, cette langue étant
comprise dans toute l’Afrique orientale.
En 1883 eurent lieu les premiers baptêmes. La nouvelle église comptait soixante-trois
membres, parmi lesquelles une fille du roi. Cette même année, le roi mourut, et son
fils, Mouanga, lui succéda. Les missionnaires purent empêcher le massacre des chefs
de l’ancien roi et des frères du nouveau roi, massacre qui accompagnait toujours un
changement de règne. Mais si le sang ne coula pas à l’avènement du roi,