L’étude de l’économie médiévale : gén-èse et problèmes actuels par Alain Guerreau

L’etude de l’economie medievale : genese et problemes
actuels.
Alain Guerreau
To cite this version:
Alain Guerreau. L’etude de l’economie medievale : genese et problemes actuels.. Jacques LE
GOFF & Guy LOBRICHON. Le Moyen Age aujourd’hui. Trois regards contemporains sur le
Moyen Age : histoire, theologie, cinema, Jul 1991, Cerisy-la-Salle, France. pp. 31-82, 1997, Le
Moyen Age aujourd’hui. Trois regards contemporains sur le Moyen Age : histoire, theologie,
cinema.
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Alain GUERREAU, « L’étude de l’économie médiévale. Genèse et problèmes actuels », in
Jacques LE GOFF & Guy LOBRICHON (éds), Le Moyen Age aujourd’hui. Trois regards
contemporains sur le Moyen Age : histoire, théologie, cinéma. Actes de la rencontre de
Cerisy-la-Salle (juillet 1991), Paris, 1997, pp. 31-82.
Une première rédaction de ce texte date de 1993, des compléments furent apportés jusqu’en
1996.
1
L’étude de l’économie médiévale.
Genèse et problèmes actuels
Au moment de s’engager dans une présentation des recherches sur l’économie au
Moyen Age, le médiéviste est saisi d’une impression vaguement négative, qui tourne à la
perplexité*. Si l’on en croit un lieu commun lancinant, l’histoire économique serait entrée,
depuis une quinzaine d’années, dans une sorte de léthargie, après avoir connu au cours des
décennies 60 et 70 une position de prétendue « domination ». Dès que l’on cherche à préciser la
signification de cet énoncé, on rencontre une masse d’observations qui la contredisent et,
surtout, on s’aperçoit que les notions fondamentales – économie, histoire économique – sont
étonnamment floues et que les tentatives de définition engendrent des difficultés ardues, tant
pratiques que logiques.
La parution toute fraîche d’un nouveau manuel sur L’économie médiévale1 offre une
bonne occasion de cerner quelques points préalables. La bibliographie finale comporte, sauf
erreur, 409 titres, presque uniquement des livres, choisis pour constituer un panorama assez
large et le plus à jour possible des connaissances sur l’économie médiévale disponibles en
1993. Voici la répartition chronologique de cet ensemble :
jusqu’à 1950 1951-1960 1961-1970 1971-1980 1981-1990 1991-
28 53 66 107 152 23
Cent soixante quinze ouvrages (43%) sont postérieurs à 1980, ce qui relativise le lieu
commun mentionné plus haut2. Une fois de plus, il apparaît à quel point on doit se méfier du
verbiage de la mode et de son théâtre d’ombres. Et il ne s’agit pas seulement des caractères
propres de cette bibliographie. L’ouvrage lui-même se distingue fondamentalement de son
prédécesseur qui était paru chez le même éditeur en 1969, cette différence consistant pour
l’essentiel en un progrès majeur. Ce n’est pas un cas particulier. On essaiera de montrer plus
loin, sur pièces, que plusieurs ouvrages importants sont parus voici peu, qui marquent des
avancées substantielles et ouvrent des perspectives originales.
Considération qui n’efface nullement les difficultés quant au fond qui, si elles
n’empêchent pas de travailler, demeurent plus qu’embarrassantes. Peut-être serait-il permis
d’oser l’hypothèse qu’une réflexion dans cette direction pourrait ne pas être dénuée de
quelques conséquences pratiques.
* Quelques collègues nous ont généreusement fait part de leurs remarques, ce dont nous les remercions
chaleureusement : Philippe Braunstein, Pierre Jeannin, François Sigaut, Pierre Toubert.
1. Philippe CONTAMINE, Marc BOMPAIRE, Stéphane LEBECQ, Jean-Luc SARRAZIN, L’économie
médiévale, Paris, 1993.
2 Il faudrait analyser ces chiffres de plus près. On note en particulier, pour la dernière décennie, un palier de la
production sur la fin du Moyen Age, compensé par l’essor des travaux sur le haut Moyen Age. Pour la production
des médiévistes français (eux seulement) durant la période 1965-1990, Michel BALARD (éd.), Bibliographie de
l’histoire médiévale en France (1965-1990), Paris 1992. Cette bibliographie est divisée en vingt et un chapitres,
presque tous contiennent des travaux d’histoire économique, sans cependant que l’économie apparaisse nulle part
comme tête de chapitre. Pour la situation en Allemagne, notes brèves et synthétiques de Hans-Werner GOETZ,
Proseminar Geschichte : Mittelalter, Stuttgart, 1993, pp. 53-54 et 308-312. La liste des thèmes médiévaux traités
dans les Historikertage entre 1978 et 1992 ne comporte aucune question d’histoire économique (pp. 28-30)
2
On commencera par un retour en arrière : comment est née la recherche sur
l’économie médiévale ? On examinera ensuite la portée de quelques travaux actuels, et l’on
tentera pour terminer d’essayer de préciser les relations entre les notions utilisées par la
recherche et les formes pratiques d’organisation de cette dernière.
Genèse
L’histoire de l’histoire de l’économie médiévale n’a pas été écrite et, depuis les années
60, les bibliographies oublient systématiquement les auteurs et les ouvrages de la période
fondatrice, si bien que celle-ci est à présent entourée d’une épaisse obscurité. Résumons :
l’histoire économique médiévale est née dans l’espace germanophone durant le demi-siècle
qui s’étend entre 1878 et 1928. Les fondations furent posées par deux pionniers
exceptionnels, Inama-Sternegg et Lamprecht ; la mise en ordre (au pas) et l’établissement
d’une vulgate revinrent à von Below, Kötzschke et Kulischer. Des travaux originaux furent
réalisés à la même époque en Grande-Bretagne, le reste de l’Europe n’apportant que des
contributions ponctuelles.
Karl Theodor Inama von Sternegg (1843-1908)3 naquit à Augsburg et fit des études de
droit et de sciences politiques à München (1860-1865) ; dès 1868, il était professeur
d’économie politique à Innsbruck ; professeur à Prague en 1880, il devint en 1881 Directeur
du Bureau de la statistique administrative de l’Empire austro-hongrois, et en 1884 également
président de la Commission statistique centrale. Il enseigna continûment la statistique à
l’université de Wien, améliora et développa les méthodes et l’organisation des institutions
statistiques austro-hongroises, tout en participant activement aux efforts de coopération
internationale dans ce domaine ; il devint en 1899 président de l’Institut International de
Statistique4.
A côté de cette activité débordante d’enseignement et d’administration, Inama trouva
le temps de réfléchir et d’écrire sur des sujets d’actualité : la tendance présente à la formation
de grands États (1869), sur l’émancipation des femmes (1869), la situation personnelle des
pauvres à Vienne (1892), mais aussi et surtout d’élaborer une impressionnante série
d’ouvrages d’histoire économique : dès 1865, sa thèse sur les conséquences économiques de
la Guerre de Trente ans ; puis le système domanial au Moyen Age (1872), sur l’histoire des
prix (1873), sur les polyptyques (1877), la formation des grands domaines en Allemagne à
l’époque carolingienne (1878), la monnaie d’or dans l’Empire au Moyen Age (1895), formes
originales d’organisation des terroirs en Autriche (1896). On doit surtout retenir son énorme
Histoire économique allemande (Deutsche Wirtschaftsgeschichte, Leipzig, 1-1879, 2-1891, 3-
1899, 4-1901). Plus de deux mille pages sur l’économie médiévale en Allemagne (le t.4
s’arrête à la fin du Moyen Age).
Comme cela ne paraît pas illogique, Inama utilise principalement les notions
courantes de l’économie politique du milieu du XIXe siècle et demeure essentiellement
descriptif. On relève, de-ci de-là, quelque naïveté : action « planifiée » des carolingiens,
« entrepreneurs » agricoles au XIe siècle. Inama manifeste un évolutionnisme optimiste, lui
aussi bien de son époque. Mais on est surtout frappé par la justesse de certaines vues :
absence de villages dans le haut Moyen Age, taux de croissance le plus élevé au XIIe siècle,
baisse relative de la population au XVe siècle. Le Vorwort du premier volume constitue un
3 Pour tous les auteurs allemands, on s’est surtout servi des notices de la Allgemeine deutsche Biographie (1875-
1912), et de la Neue deutsche Biographie (1953-).
4 Eric BRIAN, « Statistique administrative et internationalisme statistique pendant la seconde moitié du XIXe
siècle », Histoire & Mesure, 3/4-1989, pp. 201-224. Alain DESROSIERES, La politique des grands nombres.
Histoire de la raison statistique, Paris, 1993.
3
véritable programme fondateur : attaque contre l’histoire politique et militaire, nécessité de
reconnaître les traits spécifiques de l’économie de chaque époque, nécessité de définir les
espaces concernés, équilibre à trouver entre phénomènes de production et procès de
répartition au travers des catégories sociales, avantages décisifs des méthodes statistiques,
retour systématique aux sources originales.
Athéna sortant tout armée de la tête de Zeus ! Pour l’essentiel, ce programme reste
d’une parfaite actualité et l’on est fondé à se demander dans quelles conditions il a pu se faire
que le premier livre, jamais publié, qui fût intitulé « histoire économique », débute d’emblée
par une proclamation d’une lucidité aussi stupéfiante.
Il faut considérer un point qui n’est pas de détail : Inama ne se considérait pas comme
un reiner Historiker mais comme Nationalökonom, c’est-à-dire ce que nous appellerions à
présent un économiste. On a dit plus haut qu’il avait enseigné l’économie politique et les
statistiques, jamais l’histoire. Et Inama a produit des écrits sur les fondements de l’économie
politique, notamment sur Adam Smith. Bavarois d’origine, il fit toute sa carrière dans
l’Empire austro-hongrois. Tout cela le plaçait aux antipodes de la tradition de Ranke, des
MGH et de l’histoire prussienne, alors à son acmè. Il appartient à la première génération qui
subit vivement l’influence de la ältere historische Schule der Nationalökonomie, illustrée par
les trois noms célèbres de Wilhelm Roscher, Bruno Hildebrand et Karl Knies, qui publièrent
leur premiers grands travaux dans les années 1840 et 1850. La conviction commune de ces
économistes résidait dans leur refus d’admettre la possibilité d’une économie politique
abstraite, indépendante des lieux et des temps. Chez W. Roscher notamment, cette conviction
s’appuyait sur l’idée que la société n’est pas un tas d’individus, et que les régularités
observables ne résultent pas des intentions des acteurs. Chez Hildebrand, le plus engagé
politiquement, apparaît nettement l’idée d' »étapes » du développement, qui fut reprise
ultérieurement par Karl Bücher.
Ces auteurs participaient selon des modalités variées à l’évolutionnisme courant dans
la bourgeoisie européenne du XIXe siècle, mais leurs préoccupations nationales, et sociales
aussi, les amenaient à concevoir l’économie comme un simple élément d’un tout social
toujours spécifique. L’influence de cette école fut considérable mais, pour diverses raisons
tenant notamment à la rigidité du système universitaire allemand et aux liens étroits des
historiens avec l’idéologie prussienne, cette influence, paradoxalement, n’atteignit guère les
historiens. Inama, au contraire, se situe bien dans cet espace ; la variété de ses intérêts et son
énorme puissance de travail lui permirent de réaliser, à côté en somme de son métier de
statisticien et d’économiste, la première histoire économique véritable qui, en dépit de son
isolement, s’impose comme un monument fondateur.
Le cas de Lamprecht éclaire vivement, a contrario, la résistance fanatique des
historiens universitaires allemands à l’intrusion de l’histoire économique. Karl Lamprecht
(1856-1915) reçut une formation d’historien tout à fait classique pour l’époque, mais fut aussi
influencé par W. Roscher ainsi que par Jakob Burckhardt5. A partir de 1880, il reçut un
soutien décisif de Gustav Mevissen, banquier et président de la Société des chemins de fer
rhénans, un des chefs de file les plus actifs du libéralisme rhénan depuis 1848. Mevissen
accorda à Lamprecht un soutien matériel efficace dans la perspective d’une histoire régionale
pour ainsi dire « totale », jusqu’alors jamais pratiquée. Sous le titre Deutsches Wirtschaftsleben
im Mittelalter parurent en 1885-1886 quatre volumes analysant ce que nous appellerions
l’histoire économique et sociale des régions mosellanes au Moyen Age. Il s’agit de la première
« grande thèse d’histoire régionale ». La richesse de l’information, le large éventail de questions
5 Luise SCHORN-SCHÜTTE, Karl Lamprecht. Kulturgeschichtsschreibung zwischen Wissenschaft und Politik,
Göttingen, 1984. Roger CHICKERING, Karl Lamprecht : a German Academic Life (1856-1915), New-Jersey,
1993.
4
traitées, l’originalité d’une approche spatiale systématique font de cet ouvrage un texte qui, un
siècle plus tard, conserve l’essentiel de son intérêt scientifique.
La lecture de ce livre montre un empiriste, éloigné de tout programme abstrait. Les
diverses accusations portées par ses collègues contre Lamprecht à cet égard ne sont des
calomnies à la fois haineuses et grotesques qui déconsidèrent et disqualifient leurs auteurs.
Lamprecht ne faisait rien d’autre que d’utiliser les notions courantes de l’économie politique
de son époque, assez voisines de celles des praticiens. D’abord professeur à Bonn, Lamprecht
enseigna ensuite de 1891 à 1915 à Leipzig. En 1895, une levée de boucliers hystérique se
dressa contre la perspective de son arrivée à la tête de la historische Zeitschrift6. A partir de
1904, il voyagea aux États-Unis, où il noua des contacts et d’où il rapporta des idées
nouvelles sur l’organisation des universités qu’il tenta de mettre en application à Leipzig (en
vain). A partir de 1910, il collabora à des mouvements pacifistes. Il serait irréaliste de penser
pouvoir résumer les apports de Lamprecht en quelques lignes ; compétent en histoire de l’art
médiéval, Lamprecht tenta d’articuler la toponymie et l’histoire du peuplement avec celle du
paysage et de l’occupation du sol, de former un ensemble cohérent avec l’économie, le droit,
les institutions et la culture en un sens très général. Les historiens de la « culture matérielle »
peuvent aussi revendiquer Lamprecht comme père fondateur. Bien entendu, dans ce cadre,
l’histoire politico-diplomatique au sens de Ranke et de la Preussische Schule devenait une
affaire latérale, quasi insignifiante. Et c’est cela fondamentalement que l’idéologie étaticomilitaire
de l’oligarchie prussienne ne pouvait supporter, car une telle vision de l’histoire
réduisait à néant les fondements de la légitimité et du maintien de la domination sociale de
cette oligarchie.
On doit accorder plus qu’une mention à Karl Bücher (1847-1930). Après des études
d’histoire et de philologie, il se tourna vers l’enseignement de la statistique et de l’économie
politique. On lui doit sans doute le premier très grand travail de démographie historique,
l’étude détaillée de la population de Frankfurt-am-Main aux XIVe et XVe siècles7. Il est
surtout connu pour six brefs essais qu’il publia en 18938, dont le premier, « Die Entstehung
der Volkswirtschaft », contient l’idée d’une évolution générale de l’économie en trois étapes,
l’économie domestique, l’économie urbaine, l’économie nationale, image qui est restée
attachée à son nom. A la lecture de ce texte, on est surtout frappé par l’importance accordée à
la notion de système économique (bien plus qu’à celle de Stufe), et c’est bien là le point
central qui distinguait fondamentalement l’histoire proprement économique de toutes les
analyses partielles sur le commerce, la monnaie, le système agraire, la théorie économique ou
les prix.
La suite de l’histoire est presque trop logique pour sembler réelle : ce fut un junker
prussien qui se chargea d’intégrer l’histoire économique à l’histoire générale, Georg von
Below (1858-1927). Après des études entamées à Königsberg, v. Below entra dans la carrière
universitaire en 1889, se fixant enfin à Freiburg-in-Breisgau en 1905. Son activité d’historien
consista à remanier les diverses parties des études historiques de manière à pouvoir les
transformer en éléments constitutifs d’une grande histoire politique toujours et encore au sens
de Ranke. Le procédé mis en oeuvre de manière assez systématique revenait à tout
6 Georg G. IGGERS, Deutsche Geschichtswissenschaft. Eine Kritik der traditionellen Geschichtsauffassung
von Herder bis zur Gegenwart, München, 1971, pp. 256-260. Wolfgang WEBER, Priester der Klio. Historischsozialwissenschaftliche
Studien zur Herkunft und Karriere deutscher Historiker und zur Geschichte der
Geschichtswissenschaft 1800-1970, Frankfurt, 1984. Alexander DEISENROTH, Deutsches Mittelalter und
deutsche Geschichtswissenschaft im 19. Jahrhundert, Rheinfelden, 1983.
7 Die Bevölkerung von Frankfurt am Main im XIV. und XV. Jahrhundert. Sozialstatistische Studien, Tübingen, 1886
(736 p.).
8 Die Entstehung der Volkswirtschaft. Sechs Vorträge, Tübingen, 1893. Le livre fut bientôt traduit en anglais, puis en
français, avec une préface de Pirenne.
5
réinterpréter au travers des cadres de l’histoire du droit, pour parvenir à montrer le caractère
public et juridique de la structure d’État présente depuis l’Antiquité, cette structure étant
naturellement conçue au travers des notions juridiques de la fin du XIXe siècle.
Son gros volume Probleme der Wirtschaftsgeschichte (1920) s’ouvre par un bulletin
de victoire : « die historische Schule hat auf den Lehrstühlen ihre Vorherrschaft verloren »9.
Autrement dit : l’influence délétère de Roscher, Knies et Hildebrand sur une partie de
l’université a fait long feu ! (sont visés aussi bien List, Bücher, Schmoller, Sombart). Von
Below explicite sa conception individualiste de l’histoire : « der Fortschritt, der immer
individuell ist… »10; sa vision de l’harmonie sociale : « Grundherren und Bauer teilen sich in die
Arbeit und den Erfolg »11. Il rejette bien sûr toute notion de stade, toute spécificité d’une
époque : les distinctions sont, toutes, seulement quantitatives. C’est une litote de dire qu’ainsi
l’histoire économique est, dès lors, véritablement encasernée.
Peu après cette attaque au canon, paraît en 1924 à Jena la Allgemeine Wirtschaftsgeschichte
de Rudolf Kötzschke (1867-1949). Celui-ci avait rencontré Lamprecht à l’époque de
ses études et il passa toujours pour un de ses partisans, si bien qu’il ne devint professeur qu’en
1905 et qu’on le fit attendre encore vingt-cinq ans pour le laisser devenir ordinarius. C’était
un spécialiste de l’histoire agraire médiévale et on peut le considérer comme le père de la
Siedlungsforschung. En dépit de l’opinion de ses collègues, Kötzschke différait sensiblement
de Lamprecht ; l’éventail de ses intérêt était considérablement moindre, et il rejetait
explicitement l’héritage de l’économie historique, se réclamant de manière éclectique d’Inama,
Lamprecht, von Below (!), mais aussi des anglais Rogers et Cunningham ou du français
Levasseur. Chacun de ses chapitres débute par un exposé sur la Verfassung, marquant ainsi sa
résolution d’intégrer les « aspects économiques » dans une histoire centrée sur autre chose. Le
binôme agraire/urbain apparaît déjà ici comme une séquence canonique12.
C’est en 1928 que paraît enfin en allemand le manuel qui, d’une certaine manière, clôt
et résume cette période de fondation, et au travers duquel les principaux acquis de la
Wirtschaftsgeschichte furent transmis aux générations suivantes : la Allgemeine
Wirtschaftsgeschichte des Mittelalters und der Neuzeit, de Kulischer (deux volumes,
München-Berlin, 1928-1929). Iossif Mikhailovitch Kulischer (1878-1934)13 naquit à Kiev, fit
9 Georg von BELOW, Probleme der Wirtschaftsgeschichte. Eine Einführung in das Studium der
Wirtschaftsgeschichte, Tübingen, 1920, p. XI.
10 Ibidem, p. 72.
11 Ibidem, p. 73.
12 Cette « spécialisation » agraire était déjà un signe de régression, le binôme agraire/urbain marquant la
capitulation devant la volonté idéologique de faire éclater toute recherche d’une logique sociale d’ensemble. A cet
égard, on doit souligner la profonde ambiguïté de la Agrargeschichte allemande du XIXe siècle, qui fut un des hautslieux
de la théorie absurde de la soi-disant Markgenossenschaft, et de tous les fantasmes ultranationalistes, qui
prétendaient trouver dans la forme des villages une preuve de l’occupation germanique, primitive et intangible, du
sol allemand. A cet égard, s’il est vrai qu’on doit reconnaître à August Meitzen (Siedelung und Agrarwesen der
Westgermanen und Ostgermanen, der Kelten, Römer, Finnen und Slawen, Berlin, 1895) le mérite d’avoir fait
apparaître les cadastres comme un document historique de premier plan, on ne peut le faire sans insister sur
l’extrême faiblesse des analyses historiques de cet auteur (qui a été reconnue), mais plus encore sur l’incongruité de
la croyance en une possibilité de saisir une logique purement rurale au sein de la société médiévale (incongruité dont
très peu de collègues paraissent avoir conscience). Sur l’évolution et sur les concepts de la Siedlungsgeschichte, voir
l’analyse très fine et documentée de Pierre Toubert, « Histoire de l’occupation du sol et archéologie des territoire
médiévaux : la référence allemande », Castrum, 5-1995, Madrid et Rome (je remercie vivement Pierre Toubert de
m’avoir confié ce texte avant sa publication). En dernier lieu, Hans-Jürgen NITZ, « La géographie historicogénétique
de l’occupation des sols en Allemagne. Etat actuel et évolution scientifique et historique des recherches »,
Bulletin d’information de la mission historique française en Allemagne, 30/31-1995, pp. 45-70.
13 Je remercie Nikolaï Kopossov d’avoir effectué une enquête bio-bibliographique sur cet historien, fort mal
connu en France (voir, entre autres, les articles qui lui sont consacrés dans la Grande encyclopédie soviétique,
dans l’édition de 1953 et dans celle de 1973, dans l’Encyclopédie soviétique historique (1965), dans l’ouvrage de
6
son droit à Saint-Petersbourg, où il enseigna à partir de 1908. Son histoire économique de
l’Europe occidentale (dont on vient de mentionner la traduction allemande) parut en russe en
1909. Il publia encore plusieurs ouvrages d’histoire économique moderne. Bien que nonmarxiste,
il ne semble pas avoir subi de difficultés particulières, et resta considéré en
U.R.S.S., sans discontinuité, comme un auteur sérieux. La version allemande de cet ouvrage
parut au sein du Handbuch der mittelalterlichen und neueren Geschichte, dirigé par G. v.
Below et F. Meinecke. La bibliographie est pan-européenne, et le lecteur est frappé par
l’intelligence d’un texte qui, sur la plupart des questions abordées, en présentant
méthodiquement plusieurs thèses, crée l’impression de débat et de réflexion. Mais on assiste
aussi, plus subrepticement, à la consécration pour ainsi dire officielle du plan à tiroir bien
connu : population – agriculture – artisanat – commerce et transport – monnaie et crédit –
capital, capitalisation (dans le volume sur la période moderne).
Cet ouvrage fut traduit aux États-Unis en 1955, et la même année en italien par Gino
Luzzato. Il fut réédité en allemand jusqu’en 1965 (au moins), et on le trouve cité en bonne
place dans beaucoup de bibliographies jusque dans les années 7014. Kulischer avait réussi à
donner à une vision de l’histoire économique voisine de celle de v. Below un air civilisé, tout
en maintenant l’essentiel, c’est-à-dire la subordination et la marginalisation relatives de la
perspective économique au sein de l’analyse historique.
On ne peut guère parler d’histoire économique en Grande Bretagne sans commencer
par évoquer la figure de James E. Thorold Rogers (1823-1890)15. Après des études classiques,
Rogers s’engagea dans la voie du ministère ecclésiastique au sein de la High Church, mais il
abandonna cette activité et fut élu premier professeur de statistique et science économique au
King’s College de Londres en 1859, charge qu’il occupa jusqu’à sa mort ; à quoi il ajouta
ensuite un enseignement d’économie politique à Oxford. Proche de R. Cobden, il fut ensuite
en contact avec John Bright et défendit les idéaux des libéraux. Agissant en faveur des
nordistes durant la Guerre de Sécession, il intervint dans les domaines de l’enseignement et
des coopératives ; il fut député aux Communes de 1880 à 1885, soutenant Gladstone. Après
des travaux de philologie classique consacrés à Aristote et à Euripide, il s’orienta vers
l’analyse empirique de l’économie historique. Son énorme History of Agriculture and Prices
in England parut à partir de 1866 (les deux premiers volumes de 1259 à 1400), les deux
derniers volumes (7 et 8, 1702-1793) furent publiés par son fils. Rogers, profitant de la
richesse des archives anglaises, compila une masse considérable de listes de prix et de
salaires, à partir desquelles il tenta de reconstituer l’évolution des revenus. Il mérite
incontestablement le titre de premier historien des prix.
Le cas de Frederic Seebohm (1833-1912) est un peu différent. Il fut élevé dans la
tradition des Quakers. Après des études de droit, il devint banquier, ce qui ne l’empêcha pas
de s’occuper de questions sociales, en particulier d’éducation populaire. Il s’attacha
particulièrement à l’histoire agraire anglaise, sous ses deux aspects du système manorial
coercitif et du système tribal gallois. Ces deux ouvrages firent découvrir l’étrangeté et la
O. L. VAJNSTEJN, Histoire des études soviétiques sur le Moyen Age, Léningrad, 1968).
14 Il faut citer particulièrement Fernand Braudel, dans l’introduction du troisième volume de sa trilogie : « J’ai
utilisé depuis leur parution, en 1928-1929, les deux volumes de l’Allgemeine Wirtschaftsgeschichte de Josef
Kulischer, aujourd’hui encore le meilleur des guides et le plus sûr des répertoires » (F. BRAUDEL, Civilisation
matérielle, économie et capitalisme. 3. Le temps du monde, Paris, 1979, p. 8). Le succès non démenti de
Kulischer en U.R.S.S. serait en soi suffisant pour marquer l’indigence théorique extrême des historiens
soviétiques, marxistes autoproclamés. H.-W. Goetz le cite encore, en 1993, parmi les « noch nützliche, ältere
Werke », dans une bibliographie de base pour étudiants médiévistes (Proseminar Geschichte : Mittelalter, Stuttgart,
1993, p. 54).
15 Pour tous les auteurs britanniques, on a utilisé les notices du Dictionary of National Biography (1885-).
7
variété des formes d’organisation sociale (dont le système de parenté) qui régissaient
l’agriculture ancienne.
William Cunningham (1849-1919), écossais, fit ses études à Edinburgh, Tübingen et
Cambridge. Il entra dans la carrière ecclésiastique en 1873 et s’acquitta de ses charges avec
zèle. Commençant à donner des cours d’histoire économique à Cambridge en 1878, il
ressentit le besoin d’un grand manuel et publia donc en 1882 The Growth of English Industry
and Commerce, qui connut ultérieurement six éditions successives de 1892 à 1910, avec
chaque fois de vastes développements supplémentaires. Cunningham était très préoccupé des
rapports entre christianisme et question sociale, ce qui l’amena à prendre parti contre le libreéchange.
Il voyagea beaucoup et donna des cours à Harvard. Il était convaincu que l’analyse
économique ne saurait être séparée de considérations sur le progrès économique, que la
réflexion doit donc partir des faits, à l’inverse de ce que faisait l’économie politique
« classique » depuis Ricardo.
L’histoire économique britannique ne naît véritablement qu’avec William James
Ashley (1860-1927). Celui-ci, dès ses études à Oxford, s’orienta vers l’histoire économique. Il
fut appelé comme professeur d’économie politique à Toronto en 1888, et en 1892 la première
chaire anglophone d’histoire économique fut créée pour lui à Harvard. En 1888 et 1893
parurent les deux volumes de son Introduction to English Economic History and Theory.
Sans être leur élève, il se réfère à Roscher, Hildebrand, Knies et Schmoller, et énonce les
principes d’une étude de l’économie complètement opposée aux perspectives de la théorie
classique. Bien que cette Introduction traite surtout d’économie médiévale, Ashley s’intéressa
de plus en plus au XVIIIe siècle. En 1900, il fut nommé professeur de commerce à la nouvelle
université de Birmingham. Il était lui aussi préoccupé de questions sociales, s’engagea en
faveur du protectionnisme et fit partie d’un grand nombre de commissions et comités touchant
les problèmes sociaux et économiques, ce qui ralentit, sans la tarir, sa production historique.
Il est resté célèbre pour sa véhémence personnelle, s’agissant en particulier de débats sur la
manière d’aborder les questions économiques.
La comparaison entre l’espace germanophone et la Grande Bretagne permet d’affermir
les conclusions. Il apparaît avec toute la clarté souhaitable que l’histoire économique ne fut
pas fondée par des historiens, mais par des économistes. Le rôle de l’école d’économie
historique allemande demanderait à être précisé, mais tout laisse penser qu’on a jusqu’ici
sensiblement sous-estimé tant son influence que son intérêt intrinsèque. En Allemagne, cela
ne souffre guère de discussion ; le cas de William Ashley montre que cette impulsion fut
ressentie également outre-Manche (et, par son intermédiaire, outre-Atlantique). D’une
manière générale, les pionniers de l’histoire économique furent des hommes préoccupés des
évolutions sociales qu’ils avaient sous les yeux, et tentant de diverses manières de contribuer
à proposer des solutions aux difficultés sociales majeures. La plupart furent des libéraux au
sens du XIXe siècle, inspirés par une sorte d’évolutionnisme plus ou moins explicitement
progressiste ; aucun d’entre eux n’étant cependant, même de loin, un révolutionnaire. On
pourrait dire, en frisant l’anachronisme, qu’ils furent tous des réformistes convaincus.
Mais on est frappé aussi des différences. L’empirisme anglo-saxon ne constituait pas
une structure de résistance au développement de l’histoire économique, tout en agissant
comme une force d’inertie. La méfiance à l’égard de toute théorie globale constitua un frein
efficace à l’encontre de toute réflexion d’ensemble sur l’économie historique, au profit
d’analyses parcellaires ; il était encore plus difficile d’imaginer dans ces conditions la moindre
conceptualisation. En Allemagne au contraire, la réflexion fut au point de départ, réflexion
qui exigeait l’historicisation de l’approche de l’économie. Mais lorsque, dans ce mouvement,
apparurent les premières grandes réalisations concrètes, les structures sociales spécifiques de
8
l’Allemagne étaient telles qu’éclata une hostilité paroxystique. La situation fut encore
aggravée par les conséquences de la première guerre mondiale et cela se traduisit par la mise
au pas et l’encasernement de l’histoire économique. L’impulsion initiale fut soigneusement et
efficacement occultée ; l’histoire économique se retrouva désarticulée, marginalisée,
juridifiée, subordonnée à l’idéologie politico-centrée. On ne saurait exagérer les effets de cette
déroute intellectuelle, dont les effets sont encore actuels.
A ces conclusions principales, on ajoutera des remarques de trois ordres : sur les
développements connexes de la réflexion sur l’économie, sur le problème de l’articulation
interne de la notion même d’économie, sur Karl Marx.
En dehors de l’Europe centrale et de la Grande Bretagne, l’histoire économique,
médiévale en particulier, ne connut que des développements limités et ponctuels. Pour la
France, on cite couramment le nom d’Émile Levasseur (1828-1911), économiste et
polygraphe, auteur de quelques travaux méritoires et surtout de manuels très diffusés, comme
son Cours d’économie rurale, industrielle et commerciale (1868), qui contient cette
proclamation : « Tout autre système que celui de la liberté individuelle, protégée par l’État et
soutenue par des associations volontaires, comprime l’essor de la richesse »16. En 1902, Paul
Boissonnade tentait une bibliographie de l’histoire économique en France17, que Georges
Espinas commentait peu après avec tristesse18 : « on n’a pas cherché à en former une partie
spéciale de l’histoire, comme on y est arrivé à l’étranger ». On ne peut pas terminer ce rapide
survol sans faire une place à la figure exceptionnelle de Maxime Maximovitch Kowalewski
(1851-1916)19. Issu de l’aristocratie, Kowalewski fit des études de droit à Kharkow, puis à
Berlin et Wien, fréquenta l’École des Chartes et s’initia à l’anthropologie à Londres, où il
fréquenta assidûment Karl Marx. Professeur de droit public à Moscou en 1878, il fut chassé
pour libéralisme en 1887. Il s’installa à Paris et donna des cours dans diverses universités
européennes et américaines. Il rentra en Russie en 1905 et fit partie de la première Douma,
déployant jusqu’à sa mort une intense activité politique d’orientation libérale. Il publia d’abord
des travaux sur la Suisse, la France et l’Angleterre au Moyen Age, puis sur l’histoire de la
propriété collective, sur la société caucasienne, sur la France à la veille de la Révolution, sur
la méthode sociologique. En russe (1898-1900) puis en traduction allemande (1901-1914)
parut en sept volumes die ökonomische Entwicklung Europas bis zum Beginn der
kapitalistischen Wirtschaftsform, qui se donne explicitement pour la première tentative
synthétique d’histoire économique de l’Europe préindustrielle. L’ouvrage traduit une volonté
d’équilibre entre les divers pays d’Europe et témoigne de lectures directes des documents
d’une ampleur exceptionnelle. Mais Kowalewski reste engoncé dans l’interrogation sur les
origines du droit de propriété, qui hanta toute l’historiographie européenne de la seconde
moitié du XIXe siècle sans aboutir à rien, car les notions employées étaient complètement
inappropriées ; de même, les derniers volumes sont consacrés à la disparition de la servitude
paysanne, et traduisent plus les difficultés de la Russie au tournant du siècle que la
dynamique des rapports sociaux en Europe occidentale aux XIVe-XVIIIe siècles. Essai qui ne
16 Emile LEVASSEUR, Cours d’économie rurale, industrielle et commerciale (enseignement secondaire
spécial), Paris, 1868, p. 339.
17 Paul BOISSONNADE, « Les études relatives à l’histoire économique de la France au Moyen Age. Leur état
actuel », Revue de synthèse historique, 4/5-1902.
18 Georges ESPINAS, « Une bibliographie de « l’histoire économique de la France au Moyen Age » », Le Moyen
Age, 10-1906 (Cite les trois gloires nationales, Augustin Thierry, Benjamin Guérard, Félix Bourquelot, dont
aucun cependant n’écrivit sur l’histoire économique à proprement parler).
19 Je tire l’essentiel de mes informations de l’édition, munie de compléments surabondants, des notes prises par
K. Marx sur le livre de M.M. Kowalewski, Obščinnoe zemlevladenie, Moscou, 1879, publiées par H.-P. Harstick
(Hans Peter HARSTICK (éd.), Karl Marx, über Formen vorkapitalistischer Produktion. Vergleichende Studien
zur Geschichte des Grundeigentums 1879-1880, Frankfurt, 1977, notamment pp. 5-8).
9
correspond donc pas tout à fait à ce qu’on s’attend à trouver sous ce titre, essai grandiose
cependant.
Un mot en passant sur l’évolution de l’économie politique durant cette période20. Aux
critiques de tous ceux qui s’en prenaient aux préjugés naturalistes et fixistes de l’économie
politique classique, celle de Smith-Ricardo-Malthus, s’opposa assez brutalement, dans les
années 1870, une nouvelle « école », que l’on convient ordinairement de dénommer
marginaliste. Presque simultanément, l’anglais Jevons, le français Walras et l’autrichien
Menger proposèrent d’identifier valeur et prix, en concentrant toute l’attention sur la fixation
de ceux-ci au travers de la fameuse « loi de l’offre et de la demande ». La « jeune école
historique » allemande critiqua vivement ces positions, et il s’ensuivit une controverse très
virulente. C’est exactement dans ce contexte qu’il faut replacer la production, en vérité aussi
profuse que filandreuse, que l’on range sous l’étiquette pompeuse de « néo-kantisme », dont
l’unique objectif était de parvenir à saper les fondements de la connaissance historique et, par
là, à interdire toute critique de l’économie politique abstraite au nom de considérations
historiques. Et l’on assiste logiquement, au début du siècle, au triomphe universitaire conjoint
du marginalisme en économie et du néo-kantisme en philosophie, tandis que l’histoire
économique connaît le sort que l’on a résumé plus haut.
Il convient d’aborder ici, de manière préliminaire, une difficulté récurrente : qu’est-ce
qui différencie une « histoire économique » d’une collection de recherches sur l’agriculture,
l’artisanat, la monnaie et le commerce ? Bien entendu, il est facile de voir qu’en pratique,
beaucoup d’ouvrages intitulés « histoire économique » ne sont que de laborieuses
juxtapositions établies selon un ordre plus ou moins canonique. On constate non moins
aisément que, dès le XVIIIe siècle, parurent, en quantités croissantes, des ouvrages sur « le
trafic du port de N. au Moyen Age », « l’évolution des frappes monétaires du royaume de X. au
XIVe siècle », « la situation des classes rurales de la région Y. du XIIe au XVe siècle », « les
origines des villes du Z. », etc.. Ce furent ces publications qui frayèrent la voie à l’histoire
économique proprement dite, qui se distingue, grosso modo, par deux traits : 1. l’idée que
l’ensemble des processus de production et d’échange forme un tout articulé ; 2. une
préoccupation marquée pour l’évaluation quantitative de tous les objets et de tous les
processus considérés. Et ces traits sont le produit direct de l’intrusion de l’économie politique
dans l’étude du passé. Ce furent ces deux orientations qui entraînèrent une violente résistance,
non pas le fait de s’intéresser aux foires de Y. ou à l’évolution de l’élevage du mouton dans la
région de Z.
Il reste enfin que, si l’on considère que l’histoire économique fut en gestation en
Allemagne entre 1840 et 1885, c’est-à-dire entre les écrits des premiers représentants de la
ältere Schule der Nationalökonomie et ceux d’Inama et de Lamprecht, on ne peut manquer de
noter l’exacte concordance avec la période d’activité intellectuelle de Karl Marx.
Comme on l’a montré, l’impulsion fut donnée par la ältere Schule, qui se développa
sans aucun rapport avec Marx. Celui-ci, de son côté, ne semble avoir lu que W. Roscher,
tardivement (1862), et il ne le cite que pour s’en gausser dans plusieurs notes du livre I du
Capital (1867)21. Parmi tous les auteurs cités plus haut, Kowalewski est le seul qui ait eu de
20 Très intéressante analyse : Alain ARNAUD, Michel BARILLON, Mohammed BENREDOUANE, « Esquisse
d’un tableau historique de la neutralisation de l’histoire dans l’économie politique libérale. Les enjeux
épistémologiques de vieilles controverses », Revue économique, 42-1991, pp. 411-436 (numéro consacré à
« Économie et histoire, nouvelles approches », sous la direction de Pierre Dockès et Bernard Rosier, qui mérite
une lecture intégrale).
21 Sur les lectures historiques de Marx, il faut se référer à la grande étude de H.-P. Harstick, « Karl Marx als
Historiker », in Hans-Peter HARSTICK, Arno HERZIG, Hans PELGER (éds), Arbeiterbewegung und
Geschichte. Festschrift für Shlomo Na’aman, Trier, 1983, pp. 166-232. Les références sur Roscher, p. 225. Si
l’on accepte les conclusions de notre enquête (naissance de l’histoire économique entre 1878 et la fin du XIXe
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réels contacts avec Marx. Kowalewski, impressionné et sans doute influencé, ne devint
pourtant nullement ce qu’on appelle un marxiste. Marx de son côté n’a jamais fait oeuvre
d’historien ; les quelques esquisses qu’il rédigea visaient à établir la généalogie de tel ou tel
rapport social, l’objectif étant toujours de montrer le caractère récent et historiquement daté
de tel ou tel élément du système capitaliste22. De ce point de vue, la visée est parallèle à celle
de l’école historique. Mais Marx va beaucoup plus loin en ce sens qu’il parvient à un véritable
démontage pièce par pièce de l’économie politique classique, grâce auquel il peut mettre au
jour l’ensemble des fictions sur lesquelles repose ce discours. Dès lors, il peut montrer, dans
le cas du capitalisme, l’identité entre le fonctionnement et la dynamique du système, jetant
ainsi les fondements d’une approche des sociétés où la logique interne et le mouvement de
transformation sont une seule et même chose : programme le plus rationnaliste jamais
proposé aux sciences sociales.
La capacité d’analyse critique et l’imagination théorique de Marx étaient sans
commune mesure avec celles de tous les représentants de la historische Schule. On doit
songer à la situation concrète de Marx. Il recueillit, au travers d’Eduard Gans notamment,
l’héritage intellectuel de Hegel et les outils intellectuels les plus aiguisés forgés par
l’Aufklärung et l’idéalisme critique allemand. Son séjour à Paris, puis une familiarité
profonde avec l’Angleterre, tant dans la diversité de ses réalités sociales que dans ses
traditions intellectuelles, lui permirent de parvenir à une maîtrise synthétique des trois grands
espaces intellectuels de l’époque, synthèse qu’aucun autre européen ne réalisa à ce degré à
l’époque contemporaine. L’extraordinaire supériorité de Marx ne repose sur rien d’incompréhensible.
Pour autant, l’influence effective de ce penseur sur l’historiographie est demeurée
depuis un siècle excessivement restreinte. Il n’en demeure pas moins que tout historien qui
tente aujourd’hui de s’attaquer à l’étude de l’économie médiévale doit savoir qu’il peut
raisonnablement espérer trouver dans les textes de Marx, au prix d’un effort adéquat, des
outils largement inédits et fort efficaces. Toute recherche d’une « alternative à Marx » n’est rien
d’autre qu’une recherche d’une alternative au rationalisme23.
Inama, Lamprecht, Ashley, Kowalewski : des auteurs d’une compétence, d’une
imagination et d’une puissance intellectuelle hors du commun ; ils établirent les fondements
d’une approche à la fois plus complète, plus réaliste et plus rationnelle de l’histoire
européenne. L’historiographie dominante les ignora ou les marginalisa ; quelques spadassins
de la plume se chargèrent du bricolage idéologique nécessaire pour justifier l’irrecevabilité
des analyses historiques en matière de réflexion sur l’économie ; un junker prussien encaserna
l’histoire économique, la réduisant à l’état d’accessoire inerte et désarticulé24.
siècle), on en déduit nécessairement que Marx a lu et réfléchi alors que l’histoire économique n’existait pas
encore…
22 Ludolf KUCHENBUCH, Zur Entwicklung des Feudalismuskonzepts im Werk von Karl Marx, Berlin, 2012.
23 Ce qui ne veut en aucun cas dire qu’on trouve tout dans Marx, ou même qu’on soit autorisé à considérer ses
écrits comme ayant une valeur en soi. Marx a passé sa vie à critiquer des « doctrines » ; à quel point faut-il être
borné, et ignorant de l’auteur dont on parle, pour transformer les textes de Marx en fondements d’une
« doctrine » ? A. GUERREAU, « (Re)leer a Marx », Taller d’història, 5-1995, pp. 25-30.
24 Cette définition empirique n’a pour ainsi dire pas évolué depuis 1928. Nous laissons à d’autres le soin de retracer
et d’analyser cette période 128-1995 (et au-delà…). Certes, beaucoup d’enthousiasme et d’efforts ; mais que
d’occasions manquées, et quelle admirable constance dans l’aveuglement et le refus d’examiner les présupposés les
moins acceptables et les plus nocifs, ceux-là mêmes de von Below, des néo-kantiens et de tous les dévôts (souvent
inconscients) des soi-disant Geisteswissenschaften… Signalons cependant un fait très peu connu : durant une dizaine
d’années, de 1924 à 1933, Marc Bloch travailla à une Histoire économique du Moyen Age, qui devait constituer
deux volumes de la collection « L’Évolution de l’Humanité » (Ve-XIIe et XIIIe-XVe siècles). Marc Bloch écarta ce
projet pour se consacrer à La société féodale. Voir à ce sujet la très intéressante correspondance avec Henri Berr
(Marc BLOCH, Ecrire La Société Féodale. Lettres à Henri Berr, 1924-1943, Paris, 1992), ainsi que ses comptes
11
Nouveautés
Lucien Febvre, parlant des historiens, écrivait en 193225 : « leurs paysans ne labourent
que des cartulaires, avec des chartes en guise d’araires ». Encore à la fin des années 60 et dans
les années 70, de prestigieux manuels d’histoire économique ou d’histoire rurale traitaient par
prétérition la question concrète des céréales ; durant la période qui passe pour avoir connu le
triomphe de l’histoire économique, les médiévistes (français pour le moins) se sont tenus
assez soigneusement à l’écart de toute analyse des réalités agronomiques.
Au cours des dernières années, la situation a évolué, et l’on tentera de donner ici un
aperçu, allusif et incomplet, d’un ensemble de résultats publiés récemment et glanés par nous
de manière assez aléatoire.
En 1975 paraissait, avec une extrême discrétion, l’ouvrage pionnier de François
Sigaut, L’agriculture et le feu26. Partant d’une reconstitution détaillée des procédés d’écobuage
et d’essartage (inconnus des manuels ordinaires), Sigaut montre que les cendres produites par
un brûlis périodique constituaient un fertilisant basique très efficace sur la plupart des sols
acides, permettant d’obtenir temporairement de bons rendements, au prix d’un minimum de
travail dans le cas de l’essartage prorprement dit (culture temporaire sur forêt brûlée). Cet
ouvrage oblige à reconsidérer une interprétation de la toponymie probablement erronée par
simplification27 et à se demander s’il ne conviendrait pas de repenser assez profondément
notre conception des modes de culture et de l’équilibre végétal du haut Moyen Age européen.
Georges Comet a soutenu en 1987 une thèse, qui vient d’être publiée : Essai d’histoire
technique des céréales ; France, VIIIe – XVe siècles28. L’auteur examine avec minutie tout le
cycle qui part du sol nu pour arriver au produit consommable : labour, semaille, moisson,
battage, mouture, panification ; à quoi il ajoute des considérations sur les céréales et leur
rendement, mais aussi sur les diverses formes d’images et d’appréciation de ces travaux et de
leurs produits. G. Comet s’est efforcé d’approcher au plus près les manières de faire et leur
cohérence. Véritable somme, sur un ensemble de sujets qui devraient constituer une priorité
rendus – élogieux – du livre de J. Kulischer (Annales d’histoire économique et sociale, 1-1929, pp. 252-258 et 2-
1930, pp. 132-135 ; Revue historique, 160-1929, pp. 381-382).
25 Rapporté par L. Febvre lui-même dans l’avertissement à la réédition de 1952 des Caractères originaux de
l’histoire rurale française de Marc Bloch, p. IV.
26 François SIGAUT, L’agriculture et le feu. Rôle et place du feu dans les techniques de préparation du champ de
l’ancienne agriculture européenne, Paris/La Haye, 1975.
27 Toponymie et défrichements médiévaux et modernes en Europe occidentale et centrale, Auch, 1988. La plupart
des participants de ce colloque de Flaran de 1986 assimilaient purement et simplement essart (ou artigue) et
défrichement. S’il y eut bien sans doute des essarts qui furent des défrichements définitifs, il est plus que probable
que beaucoup de toponymes renvoient à des zones de brûlis et cultures temporaires ; examiner particulièrement,
dans ce volume, les contributions de Simone Lefèvre (pp. 117-130), de Dominique Fournier (pp. 131-143), de Jean
Cancellieri (pp. 151-162). Voir aussi Pierre TOUBERT, Les structures du Latium médiéval, Rome, 1973, pp. 242 ss.
L’archéologie peut ici apporter son secours : il faut signaler la piste extrêmement prometteuse que constitue
l’anthracologie (identification des charbons de bois) ; dans la zone méditerranéenne, l’évolution du couvert forestier,
mais aussi et surtout les espèces qui signalent des défrichements et des retours en friche (bruyère arborescente, pin
d’Alep, genévrier), apportent des vues de première importance (Aline DURAND et Jean-Louis VERNET,
« Anthracologie et paysages forestiers médiévaux : à propos de quatre sites languedociens », Annales du Midi, 99-
1987, pp. 397-405. Lucie CHABAL et Aline DURAND, « Etude anthracologique, pour une histoire du paysage »,
in Claude RAYNAUD, Le village gallo-romain et médiéval de Lunel Viel (Hérault), Besançon, 1990, pp. 315-335).
Un dossier copieux, et présentant un large éventail de résultats, vient de paraître : Michel COLARDELLE (éd.),
L’homme et la nature au Moyen Age. Paléoenvironnement des sociétés occidentales (5e congrès international
d’archéologie médiévale), Paris, 1996.
28 Georges COMET, Le paysan et son outil. Essai d’histoire technique des céréales (France, VIIIe-XVe siècle),
Rome, 1992.
12
pour tous les médiévistes, tant il est vrai que l’Europe médiévale vivait essentiellement de la
céréaliculture. Et ce d’autant plus que cette analyse redresse quantité d’idées fausses passées à
l’état de lieux communs. G. Comet montre par exemple qu’au XIXe siècle encore, le choix,
pour la moisson, entre faux et faucille ne reposait pas sur des arguments décisifs et de portée
générale ; s’agissant des avantages relatifs des rotations biennales et triennales, le résultat des
calculs dépendait en grande partie du nombre de labours sur les jachères, mais aussi de la
disponibilité relative en terre et en main d’oeuvre, ainsi d’ailleurs que de l’utilisation de boeufs
ou de chevaux. Là encore, il apparaît bien, en plein XIXe siècle, que l’avantage du triennal
n’avait nullement ce caractère général qu’on n’est que trop porté à lui reconnaître sans
démonstration. Le plus frappant est l’imbrication réciproque profonde des choix techniques et
des paramètres sociaux ; naturellement, en premier lieu, la disponibilité très variable en terre
et en main d’oeuvre, mais aussi l’organisation du parcellaire et du paysage, directement liée à
l’organisation sociale29 ; on est d’ailleurs un peu surpris de la confusion, chez des spécialistes
de l’histoire des techniques, entre rotation et assolement : devrait-on en conclure qu’il
n’existait pas de bocage au Moyen Age ? On saurait d’autant moins négliger cet aspect des
choses que l’on connaît la place des « enclosures » dans le mouvement de transformation de
l’agriculture européenne. Cela dit, les riches développements de G. Comet sur les diverses
céréales méritent de devenir une lecture obligatoire pour tous les futurs médiévistes.
En octobre 1988, J.-P. Devroey et J.-J. Van Mol organisaient, sous les auspices de
l’Université libre de Bruxelles, un colloque international sur l’épeautre30. Cette céréale, qui
n’est plus cultivée en Europe que de manière résiduelle, connut pourtant, en particulier au
Bas-Empire et durant le haut Moyen Age, une extension remarquable. François Sigaut montre
bien le lien entre la relative fragilité des épis (rachis très mince) et les formes particulières de
ramassage et de traitement ultérieur. J.-P. Devroey rappelle, comme F. Sigaut, l’avantage
différentiel important de l’épeautre : une bien meilleure résistance à la conservation,
précisément due à l’adhérence des glumelles ; mais il insiste aussi sur une observation
curieuse : plusieurs polyptyques carolingiens, comme celui de Saint-Rémi de Reims, attestent
une forte présence de l’épeautre. Or, jusqu’à présent, cette céréale n’a été observée dans aucun
site médiéval français ayant donné lieu à des analyses paléo-carpologiques. Par ailleurs, son
recul semble général en France du Nord dès le XIe siècle.
En mars 1989, un groupe d’historiens britanniques, sous la direction de Bruce M.S.
Campbell et Mark Overton, se réunissait à Bellagio, avec l’objectif d’effectuer un premier tour
d’horizon d’une série de tentatives de réexamen de l’évolution de la « productivité » de
l’agriculture européenne depuis le Moyen Age31. Ces recherches visent à la fois à préciser nos
connaissances des processus matériels (physiologie végétale et pédologie notamment), de
manière à mieux cerner l’influence des nombreux paramètres qui interviennent, et à tenter des
évaluations numériques plus fines des évolutions, en essayant de déterminer l’influence de
29 Elisabeth ZADORA-RIO, « Les terroirs médiévaux dans le Nord et le Nord-Ouest de l’Europe » in Jean
GUILAINE (éd.), Pour une archéologie agraire, Paris, 1991, pp. 165-192. Michel FIXOT & Elisabeth
ZADORA-RIO (éds), L’environnement des églises et la topographie religieuse des campagnes médiévales,
Paris, 1994. On doit absolument signaler la très grande quantité d’informations contenues dans Oliver
RACKHAM, The History of the Countryside, London, 1986. Une synthèse de portée générale : David A.
HINTON, Archaeology. Economy and Society. England from the fifth to the fifteenth century, London, 1990.
30 Jean-Pierre DEVROEY & Jean-Jacques VAN MOL (éds), L’épeautre (Triticum spelta). Histoire et
ethnologie, Treignes, 1989 (je remercie Corinne Beutler de m’avoir communiqué ce volume). Des découvertes
très récentes semblent modifier la situation : du seigle et de l’épeautre ont été identifiés sur le site de Gaillon-le-
Bas à Herblay (sur les bords de la Seine en aval de Paris), site du 2e quart du Ve siècle (communication d’Alain
Vallais au colloque « L’époque romaine tardive en Ile-de-France », Paris, mars 1996).
31 Bruce M.S. CAMPBELL & Mark OVERTON (éds), Land, labour and livestock : historical studies in
European agricultural productivity, Manchester, 1991.
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chaque facteur, ou, ce qui revient à peu près au même, de mesurer l’évolution des rendements
établis à partir de définitions précises et constantes. La difficulté tourne en grande partie
autour du problème dit de la « révolution agricole », à propos de laquelle on souhaite éclaircir
les mécanismes de l’augmentation de la productivité du travail (production totale / quantité de
main d’oeuvre) et ceux de l’augmentation de la production globale. Les auteurs insistent sur
les liens entre les cultures et l’élevage, ainsi que sur l’interdépendance entre les activités
agricoles et les autres activités de production. Beaucoup d’attention est accordée à la
géographie et aux caractères propres observables dans telle ou telle région. Certaines idées
courantes, comme la croyance aux rendements décroissants, sont au moins partiellement
mises en doute. On reste cependant surpris du productivisme un peu simple qui sert de cadre
général à la réflexion.
On doit signaler la parution en 1987 de la copieuse synthèse d’U. Körber-Grohne,
Nutzpflanzen in Deutschland. Kulturgeschichte und Biologie32, qui offre un très intéressant
panorama des données paléobotaniques recueillies en Allemagne. En 1988, une exposition
sur les Bajuvarii consacrait une section aux plantes cultivées, faisant ressortir l’importance de
l’orge et des blés vêtus durant le haut Moyen Age en Allemagne du Sud33.
En France, les travaux de paléo-carpologie les plus substantiels touchant la période
médiévale sont ceux de Marie-Pierre Ruas, qui a déjà eu l’occasion de procéder à des analyses
sur plusieurs dizaines de sites et a publié en 1991 et 1992 des éléments de synthèse très
suggestifs34. A propos des céréales, l’observation la plus notable est le bond en avant du seigle
entre l’époque gallo-romaine et le haut Moyen Age. Ici, les analyses archéologiques sont en
conformité avec les textes, qui témoignent de l’expansion de cette céréale à partir du Ve
siècle. Sur les sites carolingiens de Villiers-le-Bel et Baillet-en-France, le seigle vient en tête,
devant le froment, dans une région au potentiel agronomique élevé35. Les résultats des
analyses du site de Charavines36 (premier tiers du XIe siècle, Dauphiné) renforcent cette
conclusion : les principales céréales présentes sont le seigle (42%), le froment (23%), l’avoine
(21%). L’archéobotanique établit de manière de plus en plus nette ce point auquel on pouvait
parvenir par déduction : la céréale majeure de l’Europe médiévale était le seigle.
Tous ces travaux, qui paraissent dans les divers pays d’Europe, témoignent de
mouvements d’intérêt encore limités mais profonds : préoccupation plus marquée pour les
réalités matérielles et l’histoire des techniques, orientation de plus en plus nette de
l’archéologie médiévale vers les phénomènes de production et vers un meilleur éclairage de la
vie quotidienne. Il est indiscutable que l’histoire économique médiévale a beaucoup à gagner
à cette évolution. Mais à certaines conditions seulement.
Considérons un phénomène qui apparaît de plus en plus nettement comme de
32 Udelgard KÖRBER-GROHNE, Nutzpflanzen in Deutschland. Kulturgeschichte und Biologie, Stuttgart,
1987.
33 Hansjörg KÜSTER, « Umwelt und Pflanzenanbau », in Hermann DANNHEIMER & Heinz DOPSCH (éds),
Die Bajuwaren. Von Severin bis Tassilo 488-788, München-Salzburg, 1988, pp. 185-191.
34 Marie-Pierre RUAS, « Les plantes exploitées en France au Moyen Age d’après les semences archéologiques »,
in Plantes et cultures nouvelles en Europe occidentale au Moyen Age et à l’époque moderne, Flaran, 1991,
pp. 11-35. « The archaeobotanical record of cultivated and collected plants of economic importance from
medieval sites in France », Review of palaeobotany and palynology, 73-1992, pp. 301-314 (Je remercie Françoise
Piponnier de m’avoir communiqué ces textes).
35 Marie-Pierre RUAS et François GENTILI, « L’agriculture », in Rémy GADAGNIN (éd.), Un village au temps
de Charlemagne. Moines et paysans de l’abbaye de Saint-Denis du VIIe siècle à l’an mil, Paris, 1988, pp. 203-
225.
36 Karen LUNDSTROM-BAUDAIS & Christine MIGNOT, « Le milieu végétal au XIe siècle : macrorestes et
paléosemences » in Michel COLARDELLE & Eric VERDEL (éds), Les habitats du lac de Paladru (Isère) dans
leur environnement. La formations d’un terroir au XIe siècle, Paris, 1993, pp. 77-97. (curieusement, ces auteurs
semblent ne pas connaître le méteil…).
14
première importance : le développement massif du seigle à partir du Ve siècle et sa
prédominance marquée jusqu’à l’époque moderne, alors que cette céréale était à peine connue
de l’Antiquité. Cette observation avait déjà été faite par Charles Parain en 194137, mais aucun
« spécialiste » de l’économie médiévale ne s’en était inquiété. La carpologie remet l’affaire à
l’ordre du jour, mais sans se soucier davantage d’en éclairer la signification réelle, c’est-à-dire
sociale. Il revient à l’historien, à partir d’un examen précis des propriétés botaniques et
agronomiques des principales céréales38, d’en repérer les caractères socialement décisifs. A
partir du tableau joint, il y a lieu, nous semble-t-il, de retenir les propriétés suivantes :
* blé tendre : exigeant en matière de sol et de climat ; très sensible à tous les accidents
climatiques ; farine supérieure.
* blé vêtu : accepte des sols nettement moins favorables (l’amidonnier accepte aussi des
conditions climatiques défavorables) ; farine supérieure39 ; excellente possibilité de
conservation ; nécessite deux fois plus de travail pour l’obtention de la farine.
* seigle : grande résistance au gel et à la sécheresse ; accepte des sols très pauvres, acides ;
n’épuise pas le sol, même cultivé au même endroit plusieurs années de suite ; mûrit vite (donc
même en année froide ou en zone froide) ; résiste à la verse et à l’échaudage ; paille très
résistante ; farine de qualité moyenne (colorée) ; pain de bonne conservation.
* orge : peu exigeante en matière de sol ; semée au printemps, mûrit même dans des
conditions extrêmes ; craint la verse ; farine médiocre, excellente pour l’alimentation
animale ; spécialement appropriée à la production de cervoise et de bière.
* avoine : accepte tous les sols (la moins exigeante de toutes les céréales) ; sensible au froid
hivernal, à l’échaudage : en général, céréale de printemps ; farine médiocre, surtout adaptée à
la nourriture animale, particulièrement à celle des chevaux.
L’épeautre se caractérise d’abord par sa capacité de conservation ; le seigle se détache
37 Charles PARAIN, « Evolution des techniques agricoles au Moyen Age », The Cambridge Economic History of
Europe. I. The Agrarian Life of the Middle Ages, Cambridge, 1941, repris dans Outils, ethnies et développement
historique, Paris, 1979, pp. 47-127.
38 Il faut souligner la très grande difficulté qu’on éprouve lorsqu’on tente de se faire une idée précise des propriétés
botaniques et agronomiques des céréales cultivées à époque ancienne. Jusqu’au début du XIXe siècle, les
observations restaient au niveau du savoir empirique (Henri-Louis DUHAMEL du MONCEAU, Eléments
d’agriculture, Paris, 2 vol., 1779, notamment vol. 2, livre 8, « De la culture des différentes espèces de grains »,
pp. 90-130). Dans la seconde moitié du XIXe siècle, les agronomes quantifièrent leurs observations et cela nous
vaut, en particulier sur les espèces qui ne sont plus guère cultivées aujourd’hui, ou dont on cultive des variétés aux
caractères totalement modifiés, des informations irremplaçables (excellents : Gustave HEUZÉ, Les plantes céréales,
2e éd., 2 vol., Paris, 1896-1897. Charles-Victor GAROLA & Prosper LAVALLÉE, Céréales, Paris, 1925). Mais, dès
cette époque, les agronomes étaient essentiellement préoccupés d’augmentation des rendements et d’amélioration des
modes de culture ; les expériences étaient réalisées sur de bonnes terres, et avec utilisation d’engrais et de fertilisants,
non sans souci de sélection des semences. Il est remarquable que ces ouvrages ne fournissent aucun renseignement
sur la question cruciale des variations interannuelles de production, problème-clé de l’agriculture ancienne ; mais
chacun sait qu’en Europe occidentale, après 1850, cette question n’avait plus qu’un intérêt rétrospectif. Un livre
récent comme celui de Jacques BOYELDIEU, Les cultures céréalières, Paris, 1980, fournit des informations
botaniques et chimiques très intéressantes, mais que l’historien doit adapter et réinterpréter non sans une forte marge
d’incertitude.
39 La notion de « qualité » de la farine fait entrer en jeu plusieurs éléments. Le plus souvent, il s’agit de la
qualité du pain qu’on peut fabriquer avec cette farine ; et de ce point de vue, le caractère principal est la quantité
de gluten qu’elle produit avec l’eau. Le gluten est une matière protéinique visqueuse qui donne de la « tenue » à
la pâte et qui surtout retient le gaz au moment de la fermentation, ce qui permet au pain de lever ; moins la
farine produit de gluten et plus le pain est friable et compact. Si la plupart des céréales comportent une
importante quantité de protéines, la proportion de celles (une trentaine) qui forment le gluten varie
sensiblement ; la proportion la plus élevée est celle qu’on trouve dans certaines variétés de blé, puis viennent les
blés vêtus , le seigle, l’orge, l’avoine.
15
fortement par sa faible sensibilité aux écarts climatiques interannuels. Hormis les conditions
extrêmes, l’orge est liée à la production de cervoise et de bière, et l’avoine, qu’on peut obtenir
sur des terrains très médiocres, à la nourriture des chevaux. Le seigle peut donc s’adapter à
des conditions pédologiques et climatiques auxquelles le blé ne résiste pas, mais il faut
surtout insister sur la stabilité interannuelle de ses rendements, qui l’oppose fortement au blé :
celui-ci associe qualité supérieure de la farine et irrégularité prononcée des rendements.
Or la variabilité climatique interannuelle constitue une contrainte majeure de
l’agriculture de l’Europe tempérée. Les sociétés préindustrielles ont réagi dans deux
directions : soit par des mécanismes de transport impliquant en général des structures
commerciales adéquates, soit en choisissant systématiquement les espèces les moins sensibles
à ces variations, et les méthodes de culture elles aussi les moins sensibles (extensives en
général).
Ainsi le passage massif au seigle, probablement cultivé de manière extensive, fut-il
lié, de manière guère discutable, à la disparition du commerce au Ve siècle40. L’épeautre, de
son côté, exprime le choix d’une stratégie de conservation méthodique, tout à fait adaptée à ce
qu’on sait des « grands domaines » de la période carolingienne, mais bien moins aux petites
exploitations (raison sans doute pour laquelle on n’a, jusqu’à présent, pas observé de blés
vêtus dans les quelques sites agricoles du haut Moyen Age du Nord de la France ayant donné
lieu à des analyse carpologiques). On est un peu surpris que des corrélations aussi simples et
amples aient si peu attiré l’attention (on songe à ce propos au fait que les médiévistes ne se
sont guère mis en état de faire le sort qu’il mérite au fantasme puéril qui consiste à croire au
maintien des structures romaines jusqu’en plein Moyen Age, et au-delà…).
François Sigaut insiste sur les deux propriétés originales du seigle41. D’abord sur
l’absence d’indications d’utilisation sous une autre forme que le pain (mis à part quelques
attestations de bière, et le cas du pain d’épices). Dès lors, « il n’y a rien d’invraisemblable à
supposer que les progrès du seigle au début du Moyen Age aient pu être liés à un
développement de la consommation de pain dans des couches de la population qui, jusque là,
se nourrissaient d’orge et d’avoine consommées sous d’autres formes, de préparation plus
simple et moins coûteuse ». D’un autre côté, « il est assez clair que, sauf dans les régions
méditerranéennes où l’emporte largement le froment, le seigle domine presque exclusivement
sur essartage ou écobuage dans le reste de l’Europe. » Ce n’est pas ici le lieu de développer,
mais on voit aisément que ces remarques renforcent singulièrement l’idée d’une congruence
parfaite du passage au seigle et des transformations à la fois sociales et techniques qui
suivirent l’effondrement des structures antiques.
L’examen des propriétés agronomiques comparées du blé tendre et du seigle amène à
se demander finalement pourquoi le seigle n’a pas carrément éliminé le blé de l’Europe
septentrionale et médiane. En termes d' »adaptation à l’écosystème », ce maintien du blé tendre
ressemble à une aberration. Les connaissances actuelles sont très en-deçà de ce qui serait
indispensable pour dépasser l’étape des pures hypothèses. On peut songer à deux directions
de réflexion complémentaires : d’un côté le méteil, de l’autre les consommations différentes
selon les groupes sociaux.
On appelle méteil un produit céréalier mélangé, le plus souvent blé et seigle.
L’inconvénient principal réside dans le décalage des cycles végétatifs, en particulier au
moment de la moisson ; en contrepartie, l’agriculteur dispose d’une bonne garantie de
40 Chris WICKHAM, « The Other Transition : from the Ancient World to Feudalism », Past and Present, 103-
1984, pp. 3-36. « Marx, Sherlock Holmes, and Late Roman Commerce », Journal of Roman Studies, 78-1988,
pp. 183-193.
41 François SIGAUT, « De l’écobuage au pain d’épice. Quelques questions sur l’histoire du seigle » in Jean-Pierre
DEVROEY, Jean-Jacques VAN MOL & Claire BILLEN (éds), Le seigle. Histoire et ethnologie, Treigne, 1995,
pp. 211-250 (Je remercie F. Sigaut de m’avoir communiqué ce texte avant sa parution).
16
rendement grâce au seigle surtout et, accessoirement, grâce au décalage des deux cycles, ainsi
que d’une qualité améliorée de farine grâce à la part de froment. La difficulté de l’étude du
méteil réside simultanément dans l’absence d’un terme clair et général dans les documents
écrits et dans l’impossibilité de déduire sa présence à partir des analyses carpologiques. Nous
serions tenté de faire l’hypothèse d’une large dominance du méteil dans la production
paysanne médiévale destinée à l’autoconsommation.
Le maintien, matériellement paradoxal, du blé, provient de la « supériorité » de sa
farine. La question, plus difficile qu’il n’y paraît, est de savoir en quoi ont consisté les
mécanismes sociaux de reconnaissance et de valorisation de cette putative « supériorité ». Là
encore, on est réduit aux hypothèses. Le plus important semble son lien avec l’Antiquité et sa
survalorisation par le christianisme, tant au plan rituel que théologique. La farine blanche, la
plus blanche, est restée continûment une nourriture aristocratique, clairement et massivement
perçue comme telle : les ascètes et les pénitents y renoncent, les citadins, même modestes, y
recherchent systématiquement une expression de leur supériorité. Du coup, les domaines
propres de l’aristocratie, spécialement les domaines ecclésiastiques, ont orienté toute leur
céréaliculture vers le froment, bien au-delà de l' »économiquement rationnel ». Ce qui, soit dit
en passant, interdit absolument d’extrapoler à l’agriculture en général les indications tirées des
comptes domaniaux et manoriaux, comme le font cependant la plupart des médiévistes.
Vers 1150, Pierre le Vénérable demanda à Henri de Blois de dresser un tableau des
revenus de Cluny, doyenné (centre d’exploitation) par doyenné. On a conservé une copie de
cet état pour douze doyennés situés en Mâconnais d’une part, en Bresse et dans les Dombes
d’autre part42. Une des observations majeures est l’écart profond entre les lots de céréales
versés comme redevances et les produits de la culture des domaines. Si l’on considère par
exemple les deux doyennés les plus proches de Cluny au Nord, Lourdon et Saint-Hyppolite,
les redevances comportent surtout des céréales : 60 setiers de froment et 243 de méteil. Pour
les produits, on connaît le mieux les quantités semées : 104 setiers de froment et environ 90
setiers d’orge et d’avoine (céréales de printemps). Les rendements du froment sont très
faibles, 2,5 pour 1. Dans les Dombes au contraire, il est surtout semé du seigle, avec un
rapport de 4,9 pour 1. Le méteil représente donc à peu près 80% des redevances céréalières,
mais on n’en cultive pas dans les domaines, où l’on préfère semer du froment, même avec un
rendement dérisoire, ou bien carrément du seigle, si les conditions sont excessives pour le
blé, mais alors avec un rendement plus intéressant.
Nous serions tenté de penser, avec quelque imprudence, que ce modeste exemple a
valeur de paradigme : la société médiévale ployait alors sous d’énormes contraintes
matérielles, qu’il faut connaître de manière assez précise si l’on veut analyser son économie ;
mais la logique à l’oeuvre était fondamentalement une logique sociale globale, où les relations
de différenciation et de domination tenaient la place centrale, sans égard pour ce que le sens
commun actuel désigne hyperboliquement comme la « rationalité économique ». La place
prépondérante du seigle traduisait une organisation tournée vers l’autosubsistance, choix
fondamental lié à un certain type de structure sociale, celui-là même qui constitue la
spécificité de l’Europe féodale. Mais, en même temps, le froment continuait d’être cultivé, à
titre de véritable « marqueur social ». Tout le cadre idéologique assurait sa survalorisation, que
sa rareté relative étayait efficacement.
La question des animaux de labour a donné lieu à quelques travaux dont les
conclusions sont passées à l’état de poncifs indéracinables. Diverses vérifications effectuées
42 Auguste BERNARD et Alexandre BRUEL (éds), Recueil des chartes de l’abbaye de Cluny, t.5, Paris, 1894,
pp. 490-505. A. GUERREAU, « Douze doyennés clunisiens au milieu du XIIe siècle », Annales de Bourgogne,
52-1980, pp. 83-128.
17
dans les vingt dernières années43 ont montré que ces allégations n’étaient nullement fondées,
et l’on se retrouve dans une situation de grande incertitude, qui constitue une vive incitation à
entreprendre de sérieuses recherches dans ce domaine.
Ici encore, il importe avant tout de cerner l’ampleur des transformations qui se
produisirent aux Ve-VIe siècles. L’évolution la plus significative fut une diminution massive
de la taille de la plupart des animaux domestiques, du boeuf et du cheval en particulier. Par
rapport aux grands boeufs romains, les bovidés du haut Moyen Age avaient perdu plus de
20% en taille, et de la moitié jusqu’aux 3/4 en poids. La taille des chevaux avait chuté
d’autant. Et l’on a observé des hauteurs au garrot voisines en Lyonnais et dans les Alpes du
Nord44, dans le Bassin parisien45 et en Bavière46.
Les synthèses de Frédérique Audoin-Rouzeau renouvellent largement notre
connaissance de l’évolution anatomique du cheptel47. La conquête romaine entraîna une
augmentation générale de la taille des animaux (sauf dans les îles britanniques où, à
l’exception du cheval, on n’importa guère d’animaux). Cette croissance ne peut être due
qu’aux capacités zootechniques des Romains (procédés de sélection systématique), c’est-àdire
à des conditions sociales et non environnementales. La fin du système romain marqua un
effondrement général et un retour aux tailles antérieures, sauf pour le cheval, fortement
influencé par les apports d’Europe centrale et orientale. Le plus inattendu est sans doute la
poursuite du déclin jusqu’au XIIIe siècle, qui paraît surtout traduire le caractère très extensif
de l’élevage jusqu’à cette période. Seul le cas du cheval est, encore une fois, un peu
particulier : dès les alentours du Xe siècle, on voit la fourchette des tailles s’élargir,
mouvement correspondant probablement à une distinction croissante entre cheval de labour et
cheval de guerre, ce dernier étant l’objet de soins plus particuliers, peut-être déjà de
procédures de sélection. Quelques bovidés de plus grande taille se repèrent à la fin du Moyen
Age et l’époque moderne voit les tailles moyennes augmenter progressivement, le XVIIe
siècle marquant une nette accélération. D’une manière globale, on est frappé de la relation
entre choix des éleveurs (sélection ou non) et logique sociale générale. Les observations sur
la fréquence relative des espèces consommées ne sont pas moins surprenantes. Divers indices
laissent supposer l’existence à l’époque romaine d’un élevage d’animaux de boucherie
(boeufs), organisé pour la commercialisation (très forte prédominance du boeuf dans les camps
militaires). Le Moyen Age, jusqu’au XIIIe siècle en tout cas, ne connut rien de tel, sauf, à
certains égards, pour les porcs. Cet animal en effet, contrairement aux bovidés et aux
moutons, ne produisait rien d’autre que la viande. Or on sait qu’il donnait lieu à un élevage
très extensif dans les zones forestières. L’archéozoologie montre la nette prédominance du
43 Les erreurs proviennent surtout de Richard LEFEBVRE DES NOETTES, L’attelage, le cheval de selle à
travers les âges : contribution à l’histoire de l’esclavage, Paris, 1931. Rectification de Jean SPRUYTTE, Études
expérimentales sur l’attelage, Paris, 1977. Présentation détaillée du dossier par Marie-Claire AMOURETTI,
« L’attelage dans l’Antiquité. Le prestige d’une erreur scientifique », Annales E.S.C., 46-1991, pp. 219-232.
44 Claude OLIVE, « Archéologie et archéozoologie » in Annick RICHARD (éd.), « Du lard ou du cochon ».
Approches archéologiques et ethnologiques de l’histoire de l’alimentation, Besançon, 1989, pp. 17-27.
45 Jean-Hervé YVINEC, « L’élevage et la chasse » in Rémy GADAGNIN (éd.), Un village au temps de
Charlemagne, Paris, 1988, pp. 226-241.
46 Angela von den DRIESCH & Joachim BOESSNECK, « Haustierhaltung, Jagd und Fischfang » in Hermann
DANNHEIMER & Heinz DOPSCH (éds), Die Bajuwaren. Von Severin bis Tassilo 488-788, München-Salzburg,
1988, pp. 198-207.
47 Frédérique AUDOIN-ROUZEAU, Hommes et animaux en Europe de l’époque antique aux temps modernes.
Corpus de données archéozoologiques et historiques, Paris, 1993. EADEM, La taille du boeuf domestique en
Europe de l’antiquité aux temps modernes, Juan-les-Pins, 1991. EADEM, La taille du mouton en Europe de
l’antiquité aux temps modernes, Juan-les-Pins, 1991. EADEM, La taille du cheval en Europe de l’antiquité aux
temps modernes, Juan-les-Pins, 1994. EADEM, « Compter et mesurer les os animaux : pour une histoire de
l’élevage et de l’alimentation en Europe de l’Antiquité aux temps modernes », Histoire & Mesure, 3/4-1995, pp. 277-
312.
18
porc sur les tables aristocratiques (en particulier durant le haut Moyen Age), une présence
importante dans les villes, et une forte sous-représentations dans les dépotoirs paysans. On se
trouve ainsi très loin de l’image « folklorique » du cochon, qui apparaît dès lors, sinon fausse,
en tout cas récente et inapplicable au Moyen Age. L’emprise de l’aristocratie laïque sur les
espaces forestiers traduisait donc très logiquement un apport carné spécifique, lui aussi bien
différent de l’image habituelle qu’on s’en fait (gibier), ce dernier ne fournissant en fait qu’une
part extrêmement modeste de la table aristocratique48.
Les données sur l’animal de labour dans le haut Moyen Age sont succinctes. Une forte
dominance, sinon une exclusivité du boeuf semble plausible. Ce qui n’empêchait sans doute
pas l’usage du cheval pour le hersage, là où on le pratiquait. On doit rappeler qu’une extension
significative de la herse se place également aux IVe-VIe siècles (comme d’ailleurs l’arrivée du
fléau, inconnu des Romains). François Sigaut49 est porté à attribuer une grande importance à
l’introduction de la herse et de certaines formes de labour qui lui sont liées ; il est indiscutable
que l’arrivée de la herse ne peut pas être restée sans effet sur le cheptel, car la vitesse est une
condition première d’efficacité de cet instrument et seuls les chevaux (même de petite taille)
sont capables d’avancer suffisamment vite. Les manoirs anglais décrits par le Domesday
Book étaient labourés avec des boeufs et hersés avec des chevaux. John Langdon50, de son
côté, a procédé à une enquête systématique pour l’Angleterre des XIe-XVe siècles. Il parvient
à des résultats très suggestifs. Si l’on considère l’effectif global des animaux de trait, à la fin
du XIe siècle, les chevaux représentent 5% du total dans les domaines aristocratiques et près
du tiers chez les paysans. Vers 1500, le pourcentage est passé à 40% pour les domaines et
60% pour les paysans. L’évolution paraît avoir été continue, seulement interrompue par un
palier au XIVe siècle. Deux aspects sont fondamentaux : une évolution lente et irréversible en
faveur du cheval, un pourcentage de chevaux toujours bien plus élevé chez les paysans que
dans les grands domaines. De cet écart, on tire nécessairement la conclusion que, dans une
bonne partie sinon dans la totalité du pays, coexistaient des terres labourées par des boeufs et
des terres labourées par des chevaux. Il faut donc se défier d’un déterminisme pseudogéographique
et d’une présentation par trop courante qui donne les écarts comme des
différences entre zones, en laissant supposer l’homogénéité au plan local. L’explication
générale de cette évolution semble, pour le moment, hors de portée. On peut signaler que la
probable amélioration de la capacité physique des chevaux les a peu à peu rendus plus
efficaces que les boeufs ; que le développement de l’assolement – sensu proprio – a favorisé et
développé la culture de l’avoine, donc facilité la nourriture des chevaux. Mais, pour l’instant,
lorsqu’on constate qu’une grande abbaye est passée massivement, à un moment donné du XIIe
ou du XIIIe siècle, du boeuf au cheval, on ne parvient pas à voir exactement pourquoi51. Il est
plus que probable qu’il faut considérer globalement tous les mécanismes liés à l’élevage et
aux achats et ventes d’animaux, tout cela en relation avec les cultures. Beaucoup d’enquêtes
sont encore nécessaires.
John Langdon insiste sur un effet induit par la plus grande fréquence des chevaux : la
plus grande mobilité des paysans. Le cheval avançant deux fois plus vite que le boeuf, le
paysan peut se rendre à des marchés deux fois plus éloignés ; ainsi la zone d’attraction
potentielle de chaque marché quadruple. Mais ce raisonnement ne concerne que les paysans
qui disposaient d’une seule paire d’animaux. On doit aussi tenir compte de la signification
centrale du cheval dans l’Europe médiévale : le cheval était l’animal noble par excellence,
48 Anita GUERREAU-JALABERT, « Aliments symboliques et symbolique de la table dans les romans arthuriens
(XIIe-XIIIe siècles) », Annales E.S.C., 47-1992, pp. 561-594.
49 François SIGAUT, « Les débuts du cheval de labour en Europe », Ethnozootechnie, 30-1982, pp. 33-46.
50 John LANGDON, Horses, Oxen and Technological Innovation. The Use of Draught Animals in English
Farming from 1066 to 1500, Cambridge, 1986.
51 Kathleen BIDDICK, The Other Economy. Pastoral Husbandry on a Medieval Estate, Berkeley, 1989.
19
l’instrument du pouvoir de l’aristocratie. N’oublions pas le quasi-tabou alimentaire sur la
viande de cheval. Bien entendu, il existait des types de chevaux fort différents, adaptés à des
fonctions bien distinctes ; mais il s’agissait cependant d’une seule et même espèce,
intimement liée dans l’Europe médiévale à une forme de représentation de l’espace qui
constituait une pierre angulaire de la représentation de l’ordre social. Nous serions très tenté
de penser que ce grand mouvement, lent et irréversible, de « passage au cheval », peut-être
accéléré par telle ou telle circonstance favorable, fut surtout lié à la dynamique sociale
profonde du système féodal vers une homogénéisation tendancielle de plus en plus affichée.
Au moins autant qu’à propos des céréales, on doit se défier de toute analyse qui croit
opportun de s’enfermer dans le cadre d’une putative logique économique, ou technique, soidisant
autonome.
Mais ce danger d’enfermement, qui interdit de repérer les agencements sociaux qui
donnent leur sens aux réalités matérielles considérées, n’est pas cependant tel qu’il ne
permette pas certaines observations empiriques utiles. La situation est beaucoup moins
favorable dès lors que les objets impliquent, comme noyau même de leur définition, une
relation sociale. L’usage d’une définition incompatible avec les grands axes d’organisation de
la société ne peut produire que des artefacts et des montagnes de contresens. Le médiéviste
n’est que trop porté à utiliser comme allant de soi des notions parmi les plus ordinaires, dont
il n’aperçoit pas, ou refuse de voir, le caractère profondément contemporain qui les rend
inexportables : ainsi travail, prix, propriété, et bien d’autres.
Sait-on bien ce qu’était un prix au Moyen Age ? On est un peu étonné, en passant en
revue quelques travaux très honorablement connus d’histoire des prix – F. Braudel et F.
Spooner, Wilhelm Abel, Ch. de La Roncière52 – de ne pas trouver la moindre définition ni la
moindre réflexion sur la notion. L’excellent manuel de Jean Bouvier, après les chapitres
consacrés aux moyens monétaires et au crédit, examine « les prix et les marchés », mais ce
chapitre débute de but en blanc par les fluctuations des prix, sans s’arrêter sur les prix euxmêmes53.
On peut ouvrir encore quelques manuels classiques d’économie politique : dans
Samuelson comme dans Stoleru est abordée sans préalable la question du niveau des prix et
de ses fluctuations54.
En cherchant un peu davantage, on découvre dans l’ouvrage publié sous la direction
de Jean Fourastié, L’évolution des prix à long terme, un chapitre préliminaire intitulé :
« Rapide revue de l’enseignement actuel de la science économique en matière de prix »55. On
n’y trouve qu’un compendium sur la formation des prix selon Alfred Marshall et le résultat de
quelques enquêtes auprès d’entrepreneurs sur leur manière de fixer des prix. Mais tout cela dit
très peu sur ce que sont les prix en soi, et J. Fourastié, quelques pages plus loin, nous apprend
avec gravité qu’il faut « raisonner le moins possible », et que « c’est l’évolution qui seule peut
révéler le véritable sens d’un phénomène »56.
La situation peut ainsi se résumer à grands traits. Les économistes préfèrent en
52 Fernand BRAUDEL et Franck SPOONER, « Les prix en Europe de 1450 à 1750 », The Cambridge Economic
History of Europe, t.IV, 1967, repris dans Ecrits sur l’histoire II, Paris, 1990, pp. 31-165. Wilhelm ABEL,
Strukturen und Krisen der spätmittelalterlichen Wirtschaft, Stuttgart, 1980. Charles-M. de LA RONCIERE, Prix
et salaires à Florence au XIVe siècle (1280-1380), Rome, 1982.
53 Jean BOUVIER, Initiation au vocabulaire et aux mécanismes économiques contemporains (XIXe-XXe
siècles), Paris, 1969, pp. 206-226.
54 Paul A. SAMUELSON, L’économique. Techniques modernes de l’analyse économique, t.1, Paris, 1964,
pp. 237-246. Lionel STOLERU, L’équilibre et la croissance économique. Principes de macroéconomie, Paris,
1969, pp. 12 et 268-308.
55 Dominique LABARRE, « Rapide revue de l’enseignement actuel de la science économique en matière de
prix », in Jean FOURASTIE (éd.), L’évolution des prix à long terme, Paris, 1969, pp. 7-27.
56 Ibidem, pp. 31-32.
20
général ne pas considérer les réalités économiques comme des objets concrets. Ils parlent
donc génériquement de « produits », « marchandises », « services », et toutes ces grandeurs sont
manipulées, directement ou indirectement, sous forme de grandeurs monétaires et, en
définitive, bien que cela soit rarement reconnu explicitement, la monétarisation est le critère
fondamental d’appartenance à la « sphère économique ». Poser la question du prix, c’est poser
la question de la marchandise, c’est poser la question du rapport entre « économique » et « nonéconomique »,
c’est poser la question des prétendues « lois du marché », questions indues s’il en
est. L’histoire économique s’étant depuis longtemps alignée sur les formes les plus routinisées
et les moins réflexives de l’économie politique, on ne voit guère d’où aurait pu surgir une
interrogation sacrilège sur les prix57.
Et tous les médiévistes savent pourtant par coeur la liste de tout ce qui n’était pas à
vendre : les biens-fonds de l’Église, la science (donc l’enseignement), le crédit ; inversement,
le haut Moyen Age connaissait le prix du sang (wergeld), et plus tard il devint loisible
d’acheter des années de purgatoire en moins (indulgences). L’essentiel demeure que dans
presque toute l’Europe médiévale, la majeure partie de la production était auto-consommée.
Quant à la partie commercialisée, elle circulait au travers de marchés contrôlés, parcellisés et
cloisonnés, à l’aide d’instruments monétaires rares jusqu’au XIIe siècle et toujours
hétérogènes. L’examen d’un travail fouillé, comme celui sur les prix à Florence au XIVe
siècle, montre bien l’allure saccadée et souvent peu explicable des variations à court terme ; et
plus encore la discordance entre les évolutions locales et les tendances générales à long
terme, discordance qui jette un doute irrémédiable sur les schémas où un tout petit nombre de
« facteurs » jouent des rôles simplistes dans un scénario récurrent où tout est implicitement
coulé dans une logique de marché aussi exclusive que rudimentaire.
L’examen de la notion de travail au Moyen Age est tout à fait complémentaire de celui
de la notion de prix. Ici, heureusement, des réflexions ont déjà été menées. Jacques Le Goff a,
depuis longtemps, attiré l’attention sur l’absence de cette notion dans la société médiévale58.
Ludolf Kuchenbuch a repris l’enquête, à nouveaux frais et sur une vaste échelle, dans une
grande oeuvre malheureusement inédite59. En fait, malgré certaines apparences, il est très
périlleux d’utiliser le terme de salaire pour quelque type de revenu médiéval que ce soit. Il
faut suivre la suggestion de Maurice Aymard, qui propose d’utiliser systématiquement
rémunération60.
La notion de propriété nous conduit à un paysage d’apparence inverse : le trop-plein,
d’où résulte l’obscurité61. Les jurisconsultes des XVIIe et XVIIIe siècles ont produit sur ce
sujet une littérature surabondante, littérature de combat, qui énonçait les intérêts de certaines
catégories sociales et visait une transformation plus ou moins profonde de l’ordre social luimême
; d’où des séries de distinctions et d’amalgames totalement incompatibles avec les
57 Le seul auteur, à ma connaissance, qui s’inquiète de la question est Pierre Vilar (voir Une histoire en
construction. Approche marxiste et problématiques conjoncturelles, Paris, 1982, pp. 154-190).
58 Jacques LE GOFF, « Les métiers et l’organisation du travail dans la France médiévale » in Michel FRANÇOIS
(éd.), La France et les Français, Paris, 1972, pp. 296-347.
59 Ludolf KUCHENBUCH, Thomas SOKOLL, Sabine TEUBNER-SCHOEBEL, Christina VANJA, Arbeit im
vorindustriellen Europa. Einführung, Früheres Mittelalter, Späteres Mittelalter, cours de l’Université de Hagen,
1989. Ludolf KUCHENBUCH & Thomas SOKOLL, « Vom Brauch-Werk zum Tauschwert : Überlegungen zur
Arbeit im vorindustriellen Europa », Leviathan. Zeitschrift für Sozialwissenschaft, 11-1990, pp. 26-50. Voir aussi
Jacqueline HAMESSE & Colette MURAILLE-SAMARAN (éds), Le travail au Moyen Age : une approche
interdisciplinaire, Louvain-la-Neuve, 1990.
60 Maurice AYMARD, « Autoconsommation et marchés ; Chayanov, Labrousse ou Le Roy Ladurie ? », Annales
E.S.C., 38-1983, p. 1398. Du même auteur, analyse très intéressante et surprenante de la notion d’entreprise au
Moyen Age : « L’entrepreneur dans la société de son temps », Settimane del istituto Francesco Datini, Prato,
1991.
61 Synthèses par pays et bibliographies dans l’article « Eigentum » du Lexikon des Mittelalters.
21
fondements mêmes de l’organisation sociale de l’Europe médiévale62. Les suites de la
Révolution française et les grands conflits idéologiques du XIXe siècle compliquèrent encore
la situation63, et il y a donc lieu de considérer avec une méfiance maximale tous les discours
des juristes et des « historiens du droit » sur la société médiévale. Sous couvert de technicité,
les allégations les plus extravagantes continuent de circuler à titre de vérités fondamentales.
On ne peut accepter, ni sous couvert de technicité ni pour aucune autre raison, de considérer
qu’il puisse y avoir un quelconque dénominateur commun à une société où il est courant de se
procurer par achat-vente la propriété d’un individu en tant que tel, et à celle où une telle
pratique n’existe pas. Plus généralement, c’est une faute de logique grossière de tirer argument
de la présence de normes et de règles dans toute société pour en inférer l’universalité du
Droit. Car, dans notre société même, le Droit ne représente qu’une part limitée des pratiques
normatives, et l’on ne peut pas considérer sérieusement le Droit comme autre chose que
comme un ensemble de structures et de pratiques spécifiques de la société bourgeoise
contemporaine64. L’extension de ce complexe notionnel à d’autres sociétés relève de
l’anachronisme, si ce n’est de la falsification.
La société médiévale connaissait de nombreuses formes d’appropriation des terres, ce
qui signifie qu’elle ne connaissait pas la propriété au sens où nous l’entendons65. Cette société
reposant sur un fondement agraire, cette question de l’appropriation ne peut être considérée,
sinon par un coup de force dogmatique, comme une question formelle : elle est indissociable
de l’étude de l’ensemble des processus sociaux impliqués dans l’usage agricole de ces terres.
Tous les formalismes médiévaux d’appropriation du sol n’ont aucun sens en dehors d’une
analyse globale des processus de mise en culture et de répartition des produits de la terre,
ainsi bien sûr que des mécanismes permettant le contrôle de toutes les contestations. Tous ces
processus étaient complexes et évoluèrent, mais l’histoire n’en a pas été faite : la soi-disant
« histoire du droit » telle qu’elle est pratiquée est plus un obstacle qu’une aide dans cette
direction.
A côté de l’agriculture, le système de production médiéval ne connaissait que deux
secteurs de quelque importance (au moins à partir du XIe siècle) : le textile66 et le bâtiment.
L’étude de la construction au Moyen Age peut être prise comme pierre de touche de la
capacité des médiévistes à rendre compte avec un minimum de clarté de processus qui tinrent
une grande place dans cette société, mais qui échappent à l’emprise de notre « bon sens ».
Dans toute l’Europe à partir du XIe siècle, furent construits des églises et des châteaux
de plus en plus imposants et dispendieux. Mouvement qui inspira à R.S. Lopez ces
réflexions67 : « La passion de construire toujours plus haut, toujours plus grand se propagea
d’un pays à l’autre au XIIIe siècle. Des centaines de centres urbains … se mirent à qui mieux
62 Régine ROBIN, « Fief et seigneurie dans le droit et l’idéologie juridique à la fin du XVIIIe siècle », Annales
historiques de la Révolution française, 43-1971, pp. 554-602. Repris et commenté dans Ludolf
KUCHENBUCH & Bernd MICHAEL (éds), Feudalismus – Materialien zur Theorie und Geschichte, Frankfurt,
1977.
63 Hannes KRIESER, Die Abschaffung des « Feudalismus » in der französischen Revolution. Revolutionärer
Begriff und begriffene Realität in der Geschichtsschreibung Frankreichs (1815-1914), Frankfurt, 1984.
64 André-Jean ARNAUD, Essai d’analyse structurale du Code Civil français. La règle du jeu dans la paix
bourgeoise, Paris, 1973. Les juristes face à la société du XIXe siècle à nos jours, Paris, 1975.
65 C’est un point qui a échappé à presque tous les historiens du XIXe siècle, obsédés par la justification de la
propriété bourgeoise, « droit inviolable et sacré ». Karl Marx lui-même parle de propriétés et de propriétaires
médiévaux, avec tous les inconvénients pour l’analyse qui peuvent en résulter.
66 La bibliographie récente sur les textiles est fort pauvre. Monique DEPRAETERE-DARGERY, Tissu et vêtement.
5000 ans de savoir-faire, Guiry-en-Vexin, 1988. Kay STANILAND, Medieval Craftsmen : Embroiders, London,
1991. Dominique CARDON, Trésors textiles du Moyen-Age en Languedoc-Roussillon, Carcassonne, 1993.
67 Robert S. LOPEZ, Naissance de l’Europe, Paris, 1962, p. 272.
22
mieux à édifier des monuments gigantesques … hors de toute proportion avec leurs ressources
et leurs besoins. Dès lors la bourgeoisie en avait fait les frais, non pas de ses deniers, mais en
occasions perdues … ». R.S. Lopez paraît ignorer que des dizaines de milliers de villages se
lancèrent dans des constructions qui, pour sembler plus modestes, n’en étaient pas moins
« hors de toute proportion avec leurs ressources et leurs besoins ». Surtout, après une telle
allégation, on attendrait de R.S. Lopez qu’au moins il nous propose une hypothèse élucidant
les raisons profondes d’une telle « disproportion » ; mais on ne trouve qu’une condamnation
argumentée de la démesure et de l’impéritie. Ce qui était chez Adam Smith une déclaration de
guerre n’est ici que la marque d’une parfaite bonne conscience dans cet anachronisme qui
prête au sens commun, qui n’est en l’occurrence rien d’autre que l’expression de la logique
sociale de la seconde moitié du XXe siècle en Europe, une portée universelle.
Peut-être ne serait-il pas entièrement inutile d’examiner ce qu’ont pu dire les gens de
l’époque. C’est ce qu’a tenté Martin Warnke dans une recherche sur « la sociologie de
l’architecture médiévale au travers des sources écrites »68.
L’introduction est consacrée au problème qu’on vient d’évoquer : dans quelle mesure
les textes médiévaux éclairent-ils la notion de « besoin » ? On peut passer rapidement sur le cas
des ponts, des hôpitaux, des halles, encore que les débats et les contestations aient été
nombreux. Pour les bâtiments ecclésiastiques, Martin Warnke met en évidence dans les textes
une véritable « topique de la comparaison », qui d’ailleurs évolua, topique utilisée pour évaluer
en quelque sorte tous les bâtiments d’une certaine importance par comparaison avec des
bâtiments analogues situés dans une aire interrégionale, c’est-à-dire éventuellement à l’autre
bout de l’Europe. Ce véritable système d’évaluation s’imposait à tous ; dès lors que les
édifices constituaient des instruments fondamentaux de légitimation, aucune institution,
ecclésiastique au premier chef, ne pouvait renoncer à s’inscrire dans ce système, sauf à
disparaître. Les constructions apparaissent ainsi comme moyens de représentation et outils de
fonctionnement (et de réajustement tendanciel) du réseau ecclésiastique qui articulait l’Europe
médiévale.
La première partie s’attache à la caractérisation des moyens mis en oeuvre. Les textes
sont fort attentifs à l’origine des ressources. Parfois un personnage unique, évêque, abbé,
grand laïc, était en mesure de prendre en charge la totalité de la dépense et cela était pour lui
un titre de gloire. Mais à la prolifération des Eigenkirchen, les clercs réagirent en élargissant
le champ des donateurs. L’appel aux princes ne cessa pas, la préférence pour des sources
éloignées permettant à la fois d’éviter une emprise gênante et de développer d’utiles réseaux à
l’échelle européenne. Les diverses couches de la population furent aussi sollicitées, en
contrepartie de bénéfices spirituels appropriés. A l’élargissement de l’éventail des ressources
correspondait un partage tendanciel du pouvoir de décision. Auxilium et Consilium allaient de
pair. Les exigences de droit de regard régulier aboutirent à la constitution des fabriques. Mais
les prélats pouvaient utiliser la variété et la dispersion des financements pour conserver le
contrôle des opérations ; ou bien, le cas échéant, utiliser des procédures d’appel, soit aux
monarques, soit, plus fréquemment, à la papauté et à ses légats.
Dans une seconde partie, Martin Warnke essaie de saisir le discours médiéval relatif à
la contrepartie attendue de la construction. Dieu et les pauvres étaient les destinataires
proclamés ; toute forme d’égoïsme, déniée et vilipendée ; c’est là toute la difficulté du rapport
entre opus Dei et bénéfices spirituels. Aux évêques seuls était réservée la possibilité (fort
efficace) de distribuer des indulgences. En définitive bien plus commodes, et d’un usage très
courant, les reliques. Invention de reliques, culte nouveau pour d’anciennes, pérégrination
d’une châsse, autant de procédures qui déchaînaient l’enthousiasme et remplissaient les
68 Martin WARNKE, Bau und Überbau. Soziologie der mittelalterlichen Architektur nach den Schriftquellen,
Frankfurt, 1976 (réed. 1984).
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caisses. La présence et le culte des reliques apparaissaient comme une garantie fondamentale
de participation à la béatitude des saints (pignora sanctorum) et, en donnant au saint, on
tentait d’obtenir le patronage spirituel maximal. Le culte des saints était indiscutablement un
des pivots essentiels de l’Église et du système social médiéval en général. S’agissant d’autre
part de fortifications laïques, chacun mettait en avant la publica utilitas, aussi bien à propos
de châteaux-forts que de palais princiers ou de fortifications urbaines. La situation variait
selon les zones, donnant lieu à des tensions fréquentes. A partir du XIIIe siècle, se
développèrent des codifications relatives aux droits de chaque corps et de chaque institution
en matière de construction. De là des formes de stabilisation de ces entreprises, sous la forme
de services urbains de construction ou des oeuvres des cathédrales.
La troisième partie de l’enquête dans les textes vise à éclairer quelques causes et
conséquences pratiques de ce vaste mouvement de développement de construction. A titre de
facteur favorable, M. Warnke retient essentiellement l’essor de la circulation monétaire. Les
grands chantiers virent le jour essentiellement du fait de la possibilité de mobilisation
massive du numéraire69. On a même l’impression que ces moyens financiers dépassèrent
souvent les moyens techniques disponibles ; d’où, peut-être, un certain emportement et une
fréquence élevée d’accidents de toutes sortes. Le nombre et l’importance de ces chantiers
provoquèrent l’apparition de groupes de spécialistes, plus ou moins itinérants. Auprès de
chaque chantier, la fonction d’administrateur (camerarius, prepositus) prit un poids croissant.
Les organismes laïcs les mieux structurés tentèrent d’organiser les activités de construction (et
de surveillance des travaux) à une vaste échelle : ce fut surtout le cas de la monarchie
anglaise à partir du dernier tiers du XIIe siècle.
Le premier architecte urbain est mentionné à Bourges en 1247. Mais l’existence même
des architectes était problématique : personnes à qui on confiait des tâches cruciales, alors
même qu’il s’agissait de « vagants ». D’où des tentatives de fixation, qui se multiplièrent à la fin
du XIIIe siècle. En 1257, les deux architectes principaux de roi d’Angleterre furent faits
chevaliers.
Martin Warnke conclut en montrant comment le passage d’opérations spatialement et
socialement ponctuelles à des processus de plus en plus communs et impliquant des éléments
de plus en plus nombreux de la structure sociale correspondit une élévation du niveau de
qualification des exécutants et à des exigences accrues en termes de qualité du produit ; d’où
résulta en retour une capacité plus large à apprécier ces produits et à élaborer une échelle de
jugement de plus en plus fine.
On perçoit aisément tout ce qu’une telle approche peut apporter à une histoire de l’art
accoutumée à se fixer sur les objets eux-mêmes, les textes étant au mieux examinés au coup
par coup comme sources d’information sur tel ou tel objet. A partir du moment où, au
contraire, les bâtiments sont conçus comme une forme de représentation de la société, la
logique du jeu social peut reprendre sa place et des évolutions fondamentales par rapport à ce
qu’on entend communément par « art » peuvent trouver un sens autre que celui de
l’engendrement des formes par des formes. S’agissant d’opérations matériellement de grande
ampleur, les textes insistent sur l’origine des ressources et, par là, ressort l’implication de
groupes de plus en plus larges dans l’effort financier, facilité par l’essor de la circulation
monétaire.
Mais ce constat d’une large participation et de l’existence de réseaux et de systèmes de
comparaison laisse cependant irrésolue la difficulté fondamentale. Ni l’attrait des reliques,
bien visible, ni le « repräsentativer Bauzwang », déduit, ne sont à même de rendre compte du
sens social profond des bâtiments du culte en tant que pivots et éléments primordiaux de la
69 On peut noter au surplus la concomitance (vers 1170-1200), en France du Nord, entre l’essor de l’architecture
gothique et l’envol de la circulation monétaire.
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structure sociale de l’Europe féodale. Les textes médiévaux comportent, sur cette difficulté
comme sur bien d’autres, des éléments d’information irremplaçables. Mais ils ne peuvent
guère faire mieux qu’exprimer le « sens commun » du XIIe ou du XIIIe siècle et il est peu
raisonnable d’attendre d’un sens commun, de quelque époque qu’il soit, qu’il énonce la
logique de son articulation, ou a fortiori la logique du système social dont il n’est qu’un des
éléments. En définitive, si l’on veut rendre compte de cet énorme effort économique que
constitua le mouvement de construction des églises aux XIe-XIIIe siècles70, on ne peut pas
faire l’économie d’une réflexion méthodique sur le rapport du culte avec les lieux de culte
dans le système médiéval, et sur le rôle de l’espace et d’une forme spécifique d’articulation
sociale de l’espace dans ce même système. Autant dire mettre au jour la logique d’ensemble
de cette société.
Analyser l’économie médiévale suppose de ne jamais perdre de vue qu’il faut mettre
en relation des objets et les rapports sociaux qui seuls leur donnent un sens. On peut, sur cette
base, entreprendre une description raisonnée du système de production médiéval. Mais ce
système n’avait aucune autonomie par rapport à un tout social dont la logique générale n’est
pas pensable dans les termes de ce que les représentations actuelles désignent comme
l' »économique ».
Réflexions
A l’encontre d’une tradition corporative invétérée, il faut rappeler que le refus de la
réflexion n’est en aucun cas une vertu, et que, dans le cadre d’une activité intellectuelle, c’est
une absurdité. La recherche historique a trop souffert de cette règle qui divise toute opération
en deux phases : 1. dépouillements, 2. rédaction. Si l’on refuse l’existence d’une phase
prolongée de réflexion, explicite et organisée, on réduit l’histoire à un récit, μῦθοϛ, et
l’historien au rang de simple administrateur de l’idéologie courante. Ne perdons pas de vue les
conclusions du chartiste Georges Espinas, considérant l’histoire économique en France en
190671 : « En un mot, à tous égards, il faudrait moins de faits et plus de théorie, moins
d’analyses et plus de synthèses et, par cela même, il ne serait pas inutile d’être parfois moins
concret et plus abstrait ».
Tentons au moins de proposer quelques pistes dans cette direction. On essaiera en
premier lieu de préciser quelles sont les principales questions, ou si l’on préfère les difficultés
de base qui naissent de l’organisation spécifique du système de production et d’échange
médiéval. Dans un second temps, on cherchera à montrer à quelles exigences doivent se
soumettre les démarches analytiques, si l’on veut qu’elles aboutissent à des résultats
acceptables ; on suggérera enfin divers axes de recherche susceptibles d’apporter quelque
renouvellement à cette discipline.
La définition implicite de l’économique, dans notre société, est liée à la pratique de la
comptabilité : comptes de la nation, comptabilités d’entreprises, budgets des ménages. Tout
individu y apparaît d’une manière ou d’une autre comme consommateur ; mais le traitement
70 Sur la matérialité de ce mouvement, voir Roland RECHT (éd.), Les bâtisseurs des cathédrales gothiques,
Strasbourg, 1989, et la synthèse de Günther BINDING, Baubetrieb im Mittelalter, Darmstadt, 1993. Sur la
perception esthétique, Günther BINDING & Andreas SPEER, Mittelalterliches Kunsterleben nach Quellen des 11.
bis 13. Jahrhunderts, Darmstadt, 1993. Günther BINDING, Zur Methode der Architekturbetrachtung
mittelalterlichen Kirchen, Köln, 1993.
71 Georges ESPINAS, « Une bibliographie de l’histoire économique de la France au Moyen Age », Le Moyen
Age, 10-1906, p. 17. Sur Georges Espinas (1869-1948), qui fut un des plus actifs collaborateurs des premières
Annales, Lucien FEBVRE, Combats pour l’histoire, Paris, 1953, pp. 408-410 ; cf. Bibliothèque de l’Ecole des
Chartes, 107-1948, pp. 337-339.
25
des activités est bien plus problématique. Qui dit comptabilité, dit monétarisation, donc
marchandise, donc marché, ou plutôt Marché, comme institution dominant toutes les autres.
Dans notre société, le Marché est bien réel, et cette manière de considérer l’économie renvoie
à des structures imposantes : l’analyse au travers de tableaux comptables, ou d’équations qui
en dérivent, permet de rendre compte d’une partie au moins des « mécanismes » dudit Marché.
Mais la dominance du Marché n’est pas un fait de nature : elle s’explique par un jeu
spécifique de structures sociales, et c’est bien pourquoi l’économétrie ne peut toucher qu’une
part limitée de la réalité, et toujours à l’intérieur d’un intervalle de temps assez bref, celui qui
peut réalistement correspondre à cet artefact intellectuel que sont des « structures sociales
fixes »72.
En revanche, dès qu’on remonte au delà du XVIIIe siècle, ou peut-être, dans certaines
zones, de la seconde moitié du XVIIe, la dominance d’un marché général n’est plus une notion
acceptable. Ce point est crucial. Il faut savoir qu’il est et qu’il a été contesté. Explicitement ou
implicitement. Les fondateurs de l’économie politique classique, puis les marginalistes, ont
posé comme un dogme préalable l’universalité du système du marché ; et il s’est même trouvé
des anthropologues en nombre non négligeable pour tenter d’analyser selon ces principes
l’économie de telle ou telle société dite primitive. Bien entendu, l’écart entre les principes et la
réalité est alors tel que l’analyse ne peut éviter d’abandonner lesdits principes à peine après les
avoir énoncés, pour dériver vers une description forcément pauvre, calée dans des cadres
passe-partout forcément discordants73.
Ce fut le grand mérite de l' »école historique » allemande d’avoir su, durant toute la
seconde moitié du XIXe siècle, dénoncer ce dogme intenable. Ses divers membres, de W.
Roscher à G. Schmoller, pour ne citer que deux des plus connus, s’employèrent à montrer que
l’économie, au cours de l’histoire, varie profondément, tant en ce qui concerne ses ressorts
principaux que son rôle dans le tout social. C’est dans la ligne de cette tradition que se situa
Karl Polanyi74. Né à Budapest en 1886, celui-ci fit des études de droit et d’économie
politique ; journaliste à Vienne, il émigra en 1933 et enseigna l’histoire économique en
Angleterre d’abord, puis à partir de 1947 à New-York ; il mourut en 1964. Bien que Polanyi
rejette l’évolutionnisme commun à la plupart des membres de l' »école historique », il partage
profondément avec eux l’idée que la société contemporaine est la seule dans laquelle
l’économie fonctionne selon les schémas des économistes. Il propose la notion
d' »encastrement » (embeddedness) de l’économie dans d’autres rapports sociaux, et trois
principes généraux de fonctionnement des systèmes économiques : réciprocité, redistribution,
échange.
Il est curieux d’observer l’intérêt soutenu des historiens pour K. Polanyi durant les
vingt dernières années75, intérêt concomitant d’une complète ignorance des apports de l' »école
72 Il est assez plaisant d’observer ce que les économistes entendent par « institutions » ; pour eux, est « institution »
tout élément de la société, extérieur à l’économie, dont la présence peut avoir des effets sur l’économie. C’est, au
fond, tout ce qui gêne le « libre » jeu de l’économie, toujours conçue comme nature, par opposition à tout le reste,
artifice.
73 La situation est en fait bien pire. Car la presque totalité des anthropologues utilisent comme des notions de
base, sans la moindre réflexion critique, des termes comme « politique » ou « religion », inutilisables en dehors de
la société contemporaine, sinon au prix de contresens permanents.
74 S.C. HUMPHREYS, « History, Economics and Anthropology : the work of Karl Polanyi », History and
Theory, 8-1969, pp. 165-212. Maurice GODELIER, « Présentation » de la traduction française de Karl POLANYI
& Conrad ARENSBERG, Les systèmes économiques dans l’histoire et la théorie, Paris, 1975 (original anglais,
1957), pp. 9-32. Marguerite MENDELL & Daniel SALEE (éds), The legacy of Karl Polanyi : market, state and
society at the end of the twentieth century, London, 1991. Kari POLANYI-LEVITT (éd.), The life and work of
Karl Polanyi, Montréal/New-York, 1990.
75 Voir par exemple la dénégation agressive et intenable de Fernand BRAUDEL, Civilisation matérielle,
économie et capitalisme, t.2, Paris, 1979, p. 12. Michel AUSTIN & Pierre VIDAL-NAQUET, Économies et
26
historique » et de la déroute des tentatives d’histoire économique qu’elle avait pu inspirer. On
est pour le moins perplexe quand on songe que, pendant des décennies, l’histoire économique
médiévale ou celle du XVIe siècle ont été enseignées en France au travers de manuels
explicitement et systématiquement organisés autour du « jeu de l’offre et de la demande »76.
Comment, dans ces conditions, faire grief aux étudiants d’un quelconque anachronisme,
même le plus flagrant ?
Il serait certainement utile de relire attentivement les travaux de l' »école historique »,
mais il ne saurait être question de réhabiliter l’évolutionnisme de cette école, ni non plus la
typologie de K. Polanyi. Car le rejet des dogmes universalistes de l’économie politique, si
nécessaire soit-il, ne prend un sens qu’à partir du moment où, sur la base d’une définition
« substantive » de l’économie, on parvient à élaborer un cadre notionnel suffisant au moins
pour poser efficacement la question des rapports entre le tout social et l’ensemble des
phénomènes de production77.
Un petit questionnaire d’apparence rudimentaire offre une approche plus concrète :
1. qui contrôle l’accès aux ressources et outils de production ? 2. qui contrôle le processus de
production au sens étroit (procès de travail) ? 3. comment sont répartis les produits ? En face
de telles questions, la tentation est de répondre en proposant des noms de « groupes sociaux » ;
et c’est ce qu’il faut éviter à tout prix. Ces questions portent sur des rapports sociaux, il faut
répondre en termes de rapports sociaux. Si, selon la terminologie de K. Polanyi, l’économie
était « encastrée », cela signifie en fait qu’il n’existait pas de structures sociales spécifiques et
autonomes pour, en quelque sorte, gérer ce genre de fonctions. Une abbaye, un corps urbain,
une parentèle, étaient des formes concrètes d’organisation sociale, parmi d’autres78, au sein
desquelles fonctionnaient les rapports sociaux que nous tentons d’identifier. Chacun voit que
l’interrogation inévitable à cet instant est : quel rôle jouaient ces rapports liés à la production
au sein de structures dont l’objet explicite apparaît tout autre ?
On connaît l’hypothèse formulée par Karl Marx : le mouvement même de l’histoire
résulte des tensions entre dominants et dominés. Ce faisant, Marx se bornait à reprendre à son
compte la formule de Guizot : « L’histoire de l’Europe est l’histoire de la lutte des classes »79. Et
Guizot lui-même élargissait et généralisait l’idée de Voltaire d’une Europe émergeant de
l’obscurantisme par la lutte des bourgeois et des villes pour la civilisation80. On doit souligner
que K. Marx n’a jamais donné d’image construite et cohérente du système de domination
médiéval81. En revanche, outre un système conceptuel d’une efficacité analytique qu’aucune
tentative postérieure n’a réussi à approcher, même de loin, on lui doit, sur le sujet qui nous
occupe, quelques observations dont la portée ne saurait être surestimée, et dont on retiendra
deux ici.
sociétés en Grèce ancienne (Périodes archaïque et classique), Paris, 1972. Le dossier « Pour une histoire
anthropologique. La notion de réciprocité », Annales E.S.C., 29-1974, pp. 1309-1380, notamment les
contributions de Lucette Valensi, Nathan Wachtel, Georges Duby, Marc Augé, Maurice Godelier.
76 Guy FOURQUIN, Histoire économique de l’Occident médiéval, Paris, 1969. Frédéric MAURO, Le XVIe
siècle européen. Aspects économiques, Paris, 1970.
77 Nos réflexions doivent beaucoup à l’enseignement de Maurice Godelier (voir notamment Horizons, trajets
marxistes en anthropologie, Paris, 1973. Un domaine contesté : l’anthropologie économique, Paris, 1974.
L’idéel et le matériel. Pensées, économies, sociétés, Paris, 1984).
78 Ludolf KUCHENBUCH, Bäuerliche Gesellschaft und Klosterherrschaft im 9. Jahrhundert. Studien zur
Sozialstruktur der Familia der Abtei Prüm, Wiesbaden, 1978. Reyna PASTOR, Isabel ALFONSO ANTON, Ana
RODRIGUEZ LOPEZ, Pablo SANCHEZ LEON, Poder monastico y grupos domesticos en la Galicia Foral
(siglos XIII-XV). La casa. La comunidad, Madrid, 1990.
79 François GUIZOT, Histoire de la civilisation en Europe, Paris, 1828, septième leçon.
80 C’est la thèse fondamentale de l’Essai sur les moeurs (voir Ludovico GATTO, Medioevo voltairiano, Roma,
1972).
81 L. KUCHENBUCH, « Die Entwicklung », cf. note 22.
27
La remarque d’abord qu’une circulation monétaire, même fort active, ne mène pas
nécessairement au capitalisme82 : « La simple existence de la fortune en argent et même la
conquête d’une certaine suprématie de sa part ne suffisent nullement pour que la dissolution
se produise en aboutissant au capital. Sinon, l’ancienne Rome, Byzance, etc., auraient achevé
leur histoire avec le travail libre et le capital, ou plutôt entamé une nouvelle histoire. Car làbas
aussi, la dissolution des anciens rapports de propriété fut liée au développement de la
fortune en argent – du commerce, etc. Mais, au lieu de mener à l’industrie, cette dissolution
mena en fait à la domination de la campagne sur la ville ». Ce que nous traduirions volontiers
en disant qu’il faut éviter de confondre la monétarisation de l’économie et la domination du
Marché. La seconde observation est bien plus fondamentale, elle revient à de nombreuses
reprises ; elle consiste à souligner que le système capitaliste est le premier dans lequel
l’exploitation, i.e. le prélèvement de surtravail par les dominants sans contrepartie, s’effectue
au travers d’un mécanisme lié au Marché, le salariat, qui revêt les apparences d’un échange
équitable. Tous les systèmes antérieurs procédaient au contraire par prélèvements explicites et
visibles en tant que tels83. Ce point était considéré par Marx comme une sorte de fait général
d’expérience et il ne s’y est guère attardé, toute l’entreprise du Capital visant à élucider la
situation contemporaine. Marx, tout bien pesé, ne semble pas s’être sérieusement interrogé sur
les mécanismes concrets d’évolution des systèmes précapitalistes ni sur la logique propre de
leur dynamique84.
S’agissant du Moyen Age, une fois reconnu que la logique du marché était étrangère
au système, nous nous retrouvons devant trois grandes questions :
1. Qu’est-ce qui assurait le fonctionnement et la reproduction d’un système social dans lequel
la fraction dominante de la société effectuait des prélèvements visibles et sans contrepartie
autre que fictive ? Ou, si l’on préfère, qu’est-ce qui assurait à cette classe dominante une
légitimité telle que ses exigences aient pu paraître, pendant des siècles, à la grande masse de
la population comme fondées en nature ?
2. Les échanges, car ils existaient cependant, restaient limités et, sinon ponctuels, du moins
fragmentés en circuits localisés et/ou ne communiquant pas entre eux. Tout se passe comme
si le système social avait été très largement organisé pour éviter que les échanges puissent
avoir le moindre effet sur les structures de la société. L’Europe est une zone assez vaste, et il
n’est guère discutable qu’elle a connu pendant plus d’un millénaire un système social non
dénué de cohérence et d’homogénéité. La notion de civilisation médiévale n’est pas
contestée85. Mais alors, en l’absence de marché général, d’où provenait cette cohérence ? Par
quels rapports sociaux était-elle assurée ?
3. De même qu’il tendait à renfermer les échanges dans un espace étroitement délimité, le
système médiéval visait une reproduction à l’identique. L’idéal social partout proclamé et
répété était le maintien86 ; et, en vérité, la lutte contre la dégradation partout menaçante
82 Karl MARX, Grundrisse der Kritik der politischen Ökonomie (Rohentwurf), Berlin, 1953 (d’après l’édition
de D. Riazanov, Moscou, 1939-41), p. 405. Traduction française, Manuscrits de 1857-1858, sous la direction de
Jean-Pierre Lefebvre, Paris, 1980, t.1, p. 444.
83 Le texte le plus connu, et le plus maltraité, est au livre III du Capital, 6e section, chapitre 47 : « la rente en
travail » (édition Diez, pp. 798-802 ; trad.fr. de C. Cohen-Solal et G. Badia, t.VIII, pp. 170-174).
84 D’où l’intérêt, et les limites drastiques, des travaux, se réclamant de Marx ou non, qui focalisent toute
l’attention sur la relation d’antagonisme : Hartmut ZWAHR, Herr und Knecht. Figurenpaare in der Geschichte,
Leipzig, 1990.
85 Sinon par tous les tenants (qui furent nombreux et n’ont malheureusement pas disparu) des traditions
historiographiques nationales, qui s’imaginent qu’une île, une péninsule, une « race », ont produit une histoire qu’ils
annoncent a priori « irréductible » et évidemment hors de toute discussion, puisqu’il s’agit d’une « énigme » ou
d’un « miracle »…
86 Jacques LE GOFF, La civilisation de l’Occident médiéval, Paris, 1964, pp. 254 et 397-402. On trouve une
28
apparaissait le plus souvent comme un idéal inaccessible ; une éventuelle amélioration sur un
point particulier était le plus souvent ressentie comme la contrepartie d’une perte sur un autre.
Et pourtant l’Europe médiévale est loin d’être demeurée immobile ; et le mouvement, plus ou
moins cahotant, qui l’emporta du VIIe au XVIe siècle est rarement considéré comme une
décrépitude par les historiens. D’où sortit ce mouvement ? Mesuré à l’aune des critères
contemporains, il a quelques apparences d’enrichissement, voire de progrès : progrès d’une
société dont l’idéal était l’immobilité ?
Ces trois questions, – légitimité de la domination, fondements de la cohérence, ressort
des transformations -, sont incontournables si l’on entend tenir compte de la spécificité de
l’organisation sociale de l’Europe médiévale, et aussi bien de son système de production.
Questions bien rarement soulevées.
Si quelques médiévistes aperçoivent parfois (de loin !) cette difficulté, ils se rassurent
instantanément par un petit syllogisme qui, croient-ils, montre l’impossibilité d’une vue assez
globale pour correspondre à des questions de ce genre. La pratique professionnelle est en
effet ainsi structurée qu’elle valorise, contre toute rationalité, une « spécialisation » à outrance.
Les médiévistes, comme la plupart des historiens, ont ainsi, le plus souvent, une pratique
étroitement parcellaire : qui un dépôt d’archives, qui une collection de manuscrits, qui un
champ de fouilles ; ou bien telle micro-structure à l’intérieur de tel cadre spatio-temporel
aussi restreint que possible. La plupart des historiens s’imaginent qu’une telle restriction du
cadre d’observation évite les erreurs par ignorance et assure la familiarité nécessaire avec le
champ choisi. Du coup, l’élargissement de l’angle d’observation, lorsqu’on l’envisage, s’opère
par juxtaposition de familiarités : d’où la prolifération des ouvrages collectifs, où l’alignement
de spécialistes patentés n’aboutit jamais à aucune approche cohérente.
L’idéologie péremptoire de l' »interdisciplinarité » repose sur une confusion radicale : la
vision chatoyante du kaleïdoscope n’est qu’une illusion ; illusion plaisante, illusion tout de
même, et à l’opposé de toute amélioration des connaissances. Pour une raison simple :
familiarité n’est pas intellection. Au contraire. Lorsqu’on a fréquenté longuement, en évitant
de se poser toute question d’ordre général, des chartes qui renvoient à des processus sociaux
incompréhensibles ; des chroniques truffées de récits à dormir debout ; des pénitentiels tissés
d’injonctions absurdes ; des documents judiciaires qui trahissent des pratiques barbares et
inefficaces ; des monuments énormes destinés à des liturgies rocambolesques, … on finit en
effet par s’accoutumer à n’importe quoi ; on finit même par ressentir un certain plaisir à une
familiarité avec des objets aussi exotiques, et l’on éprouve moins que jamais l’envie de
comprendre. Le progrès d’une connaissance rationnelle suppose une lutte méthodique contre
la tentation de la familiarité ; la volonté de rapprocher ce qui d’ordinaire ne l’est pas87, et de
faire éclater les notions courantes. Faut-il vraiment du courage pour refuser de respecter toute
croyance qui apparaît comme un obstacle au progrès des connaissances rationnelles ?
L’histoire économique se fonde en large partie sur des textes, mais aussi sur des
comparaison très éclairante de polyptyques lotharingiens entre les IXe et XIIe siècles dans Ludolf
KUCHENBUCH, « Lavoro e società dal tardo X secolo al primo XII. Note basate prevalentemente sulla
tradizione urbariale a nord delle Alpi » in Cinzio VIOLANTE & Johannes FRIED (éds), Il secolo XI : una
svolta ? Bologna, 1993, pp. 205-235.
87 A l’inverse d’une interdisciplinarité illusoire, il nous semble nécessaire de plaider pour une
plurispécialisation, c’est-à-dire la capacité d’un même historien à dominer parfaitement plusieurs champs de
spécialisation (deux au moins) : seule manière effective de travailler dans plusieurs champ avec le même
outillage notionnel, c’est-à-dire d’éviter la juxtaposition, qui n’est jamais rien d’autre qu’un dialogue de sourds.
Peut-être ne serait-il pas non plus entièrement inutile de rappeler qu’une spécialisation ne devrait être proposée
qu’à des historiens ayant d’abord démontré l’acquisition de solides compétences générales.
29
objets. S’agissant d’économie médiévale, la part des objets tend à s’accroître, en particulier du
fait du développement de l’archéologie et des techniques d’analyse de plus en plus efficaces
qui lui sont liées. La principale difficulté, dans un cas comme dans l’autre, est d’apercevoir les
rapports sociaux qui, seuls, donnent leur sens tant aux mots qu’aux objets.
Les rapports sociaux ne sont pas comme les pièces d’un moteur ou les cellules d’un
organisme : ils n’ont d’existence que pour autant qu’ils ont un sens, sens qui ne peut renvoyer
à rien d’autre qu’à une structure globale qu’on appelle une société. Là résident l’embarras et le
problème tant de la sociologie que de l’histoire : découvrir à chaque instant la relation entre
des réalités matérielles perceptibles et les rapports sociaux, fondamentalement abstraits, qui
leur donnent corps. De là l’importance capitale des outils d’analyse, de l’instrumentarium
scientifique et de son mode d’emploi. On évoquera ici trois aspects : la question des structures
sémantiques, le problème de la soi-disant « culture matérielle », l’objectif d’articulation des
divers rapports sociaux.
Les textes sont faits, apparemment, de mots. L’historien doit à chaque pas se rappeler
que le vocabulaire n’est pas un tas de vocables, mais un enchevêtrement de structures
sémantiques. Contre l’illusion atomiste du dictionnaire, il faut se souvenir qu’un mot n’est
qu’un noeud de relations au sein d’un champ sémantique (ou de plusieurs). Cette notion de
champ sémantique est une des plus grandes découvertes des sciences sociales au XXe siècle,
et on lui fait un sort misérable88. Bien entendu, les champs sémantiques que l’on parvient
péniblement à reconstruire en disséquant les textes disponibles ne renvoient à aucune autre
« réalité » qu’à des représentations ; mais, justement : il est essentiel de ne pas oublier qu’il n’est
aucune activité économique sans représentations ; et que toute histoire économique qui
néglige la reconstruction des représentations afférentes aux activités étudiées aboutit très
rapidement à des incongruités. On se contente le plus souvent de quelques notes sur les
vocables qui désignent des objets ou des actions sans équivalent dans le lexique actuel ; mais
seule une étude méthodique de la totalité du vocabulaire des textes utilisés peut laisser
espérer un repérage des articulations importantes au sein des représentations concernées. En
dehors d’une telle démarche, on s’expose à prendre des variantes secondaires pour des
distinctions importantes ou, pire encore, à laisser échapper des relations de base. Si l’on
considère l’état actuel de la recherche, il n’est pas indispensable de disposer du don de
prophétie pour penser que, le jour où une telle démarche sera effectivement mise en oeuvre,
les vues que nous avons de l’économie médiévale seront profondément modifiées.
Il ne saurait pourtant être question de considérer les représentations ayant cours dans
une société comme une figure adéquate de cette société et de son fonctionnement : il faut
connaître les taxinomies indigènes, qui sont un élément de la réalité sociale analysée, mais un
élément seulement, et un élément ambivalent : chargé de structurer les processus, mais aussi,
et dans bien des cas surtout, d’en camoufler la nature profonde. Par exemple, d’assimiler des
processus différents, ou au contraire de faire passer pour capitales des différences minimes
sinon fictives. Et ce processus de décalage et de décentrement est lui-même un rapport social
dont il y a lieu de tenir grand compte. C’est bien pourquoi on ne saurait renoncer à la
constitution d’une terminologie scientifique, qui ne peut en aucun cas se confondre avec les
notions actuelles courantes, mais ne saurait pas davantage être formée du lexique de l’époque
considérée. Sur ce point comme sur le précédent, il est inutile d’insister sur l’écart entre l’idéal
et la réalité de la situation historiographique.
L’intérêt pour les objets pris en eux-mêmes était et reste entièrement une affaire
88 Jost TRIER, Aufsätze und Vorträge zur Wortfeldtheorie, Berlin, 1973. Pierre GUIRAUD, La sémantique, Paris,
1955. Régine ROBIN, Histoire et linguistique, Paris, 1973. Lothar SCHMIDT (éd.), Wortfeldforschung : zur
Geschichte und Theorie des sprachlichen Feldes, Darmstadt, 1973. Horst GECKELER, Strukturelle Semantik und
Wortfeldtheorie, Müchen, 1982.
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d’antiquaires. Au pire sens du terme : laudatores temporis acti. Seule une société déboussolée
peut accepter de reconnaître une « valeur » à un morceau de bois ou à un mur informe au seul
prétexte qu’ils sont anciens (« d’époque »). Et la collection bien connue « La vie quotidienne
à … » correspond pour l’essentiel, reconnaissons-le, à ce travers ; inoffensif certes, mais sans
rapport avec une perspective scientifique. Et l’on se heurte à des ambiguïtés plus que
fâcheuses lorsqu’on considère les pratiques rangées sous des bannières comme « culture
matérielle »89 ou « Alltagsgeschichte »90. Un matérialisme primitif y côtoie volontiers des
revendications ethnico-nationalistes, voire une démagogie populiste qui vire au völkisch sans
crier gare.
Un exemple, limité mais éclairant, est fourni par la numismatique. Cette pratique,
stricto sensu, est d’ordre descriptif et muséographique : identifier et dater des types
monétaires. A ce stade, la seule utilité de la numismatique, pour l’historien, est de faciliter la
transformation des stratigraphies de fouille en chronologies absolues. Le passage de l’étude
des monnaies (rondelles métalliques) à la monnaie (outil des échanges) est, en pratique,
extrêmement périlleux et débouche fréquemment sur cette catastrophe intellectuelle qu’est le
monétarisme. D’où, hélas, par réaction, la catastrophe inverse qu’est l’histoire monétaire qui
prétend se passer de toute considération des espèces métalliques en tant que réalité matérielle
et marchandise. Les tentatives équilibrées, celles qui restent méthodiquement attentives au
fait que la monnaie ancienne est, indissolublement, une réalité matérielle et un rapport social,
sont rarissimes. Saluons l’effort récent de Marc Bompaire91.
Tout historien qui a fouillé l’a éprouvé à bien des reprises : on trouve dans le sol
beaucoup d’objets qui se laissent très malaisément identifier et tant qu’un objet n’est pas
identifié (c’est-à-dire aussi longtemps qu’on ne peut pas dépasser la définition « élément de
mur » ou « objet métallique »), il demeure pour ainsi dire inexistant au regard de l’analyse, et la
quantité d’information qu’on en tire, voisine de zéro92. Le « mur » ne devient utile que si l’on
dit : mur de soutènement, mur de clôture, habitat, atelier, lieu de culte, etc., c’est-à-dire si l’on
indique son usage social, autrement dit son sens. Sans aucun doute (à nos yeux…) il est plus
important, s’agissant d’une société dans une zone et une époque données, de savoir si les
habitats étaient des tentes, des cabanes en bois, des masures en pisé ou des maisons en pierre
de taille, que de connaître la chronologie des « souverains » et des batailles ; s’agissant de
sociétés médiévales, il arrivait plus souvent que se cotoyassent des cabanes en torchis et de
grandes bâtisses en bois, ou des masures et d’imposantes demeures de pierre. Il est
indispensable à l’analyse du fonctionnement d’une société de bien connaître les contraintes, en
matière de ressources et de techniques, auxquelles elle se heurtait, mais ces contraintes ne
sont pas séparables des contraintes purement sociales, engendrées en particulier par les
formes spécifiques de reproduction des rapports sociaux utilisées dans la société considérée93.
Tenir compte de certaines de ces contraintes et oublier les autres conduit rapidement à la
fiction et à l’incohérence.
89 Présentation pondérée de Jean-Marie PESEZ, « Histoire de la culture matérielle » in Jacques LE GOFF (éd.),
La nouvelle histoire, Paris, 1978, pp. 98-130.
90 Présentations raisonnées dans Otto BORST, Alltagsleben im Mittelalter, Frankfurt, 1983 ; Gerhard JARITZ,
Zwischen Augenblick und Ewigkeit. Einführung in die Alltagsgeschichte des Mittelalters, Wien, 1989 ;
Christopher DYER, Standards of Living in the Later Middle Ages. Social Changes in England c.1200-1520,
Cambridge, 1989.
91 Chapitres IV, V-V, IV-VI, VIII dans L’économie médiévale, cf. note 1.
92 Intéressantes observations de Philippe BRUNEAU, « Sur un prétendu biaisement : à propos du classement
archéologique », Annales E.S.C., 29-1974, pp. 1475-1482.
93 Robert DELORT, Le commerce des fourrures en Occident à la fin du Moyen Age, Rome, 1978. Carlos
ASTARITA, Desarrollo desigual en los origenes del capitalismo. Castilla siglos XIII a XVI, Buenos Aires,
1992.
31
Tout conduit à penser que les deux notions de sens et de structure sociale sont
coextensives, sinon interchangeables jusqu’à un certain point. L’antiquaire, le généalogiste et
le biographe cultivent des préoccupations qui, tout estimables qu’elles soient, n’ont guère de
point de contact avec celles de ceux qui s’efforcent de rendre compte rationnellement de
l’évolution du passé humain. L’historien part de l’idée que chaque société attribue à ses
pratiques un sens qui lui est propre : la reconstitution laborieuse de ce sens n’est rien d’autre
que celle des structures et de la dynamique de la société considérée. L’étude des phénomènes
de production dans la société de l’Europe féodale ne peut négliger ni la reconstitution des
structures de représentation ni celle de toutes les réalités matérielles concernées. Il est
impératif de reconstituer les relations de tous ces éléments les uns avec les autres ; la
substance de l’ensemble de ces relations est la structure sociale elle-même94.
Tentons pour terminer de suggérer brièvement quelques stratégies pratiques : liquider
des notions inappropriées ; identifier des relations-clés ; utiliser des procédures numériques
pour essayer de cerner certaines structures ou même d’en tester la cohérence.
Qui reproche à Louis XIV de n’avoir pas utilisé des chars d’assaut, ou à Napoléon de
n’avoir pas envoyé des fusées dans la lune ? Nombreux sont pourtant les médiévistes qui ne
craignent pas de regretter le « faible niveau des investissements » dans la société médiévale ;
un volume récent s’intitule sans réticence « la croissance agricole dans le haut Moyen Age »,
confondant sans doute l’abbé de Corbie avec un farmer du Middle-West … Un auteur qui se
déclare marxiste parle de « capital seigneurial agraire » et même de « capital seigneurial
industriel »95. G. Fourquin, outre la loi de l’offre et de la demande, la croissance et les
investissements, ajoute les « trois secteurs » et, pour faire bon poids, annonce : »le développement
est une course de vitesse entre la croissance démographique et le progrès technique :
c’est précisément l’image qu’offrent les XIe-XIIe-XIIIe siècles »96. Naturellement, les XIVe et
XVe siècles sont ceux de la « grande dépression »97. Si l’on ajoute propriété, salariat et
conjoncture, on ne voit plus guère ce qui distingue l’Europe du IXe ou celle du XIIIe de la
nôtre. Cela d’ailleurs était peut-être la conception, avouée ou inavouée, des auteurs cités. S’il
s’agit de « prouver » l’éternité de notre système social, cela a un sens. Si l’on prend au sérieux
l’idée de transformation et de dynamique sociales, toutes ces notions doivent disparaître
incontinent du vocabulaire des médiévistes.
Inutile de nous appesantir : l’élimination de toutes ces notions et de leur
environnement (croyance en l’éternité des notions de notre sens commun, croyance aux
« propensions », elles aussi éternelles) n’est pas une mince affaire et nécessitera courage et
énergie.
La contrepartie inévitable de cette opération se conçoit aisément : le repérage et la
détermination des relations-clés spécifiques de la structure de l’économie médiévale98. La
sociologie99, et peut-être encore davantage l’anthropologie, pour autant qu’elles correspondent
à leur visée comparative universaliste, ont réussi jusqu’à un certain point à élaborer des
94 Pierre TOUBERT, Les structures du Latium médiéval, Rome, 1973.
95 Isaac JOSHUA, La face cachée du Moyen Age. Les premiers pas du capital, Paris, 1988.
96 Robert DESCIMON, « La France moderne, quelle croissance ? », Annales E.S.C., 34-1979, pp. 1304-1317.
97 Joseph MORSEL, « Crise ? Quelle crise ? Remarques sur la prétendue crise de la noblesse allemande à la fin
du Moyen Age », Sources – Travaux historiques, 14-1988.
98 Une des oeuvres les plus fécondes est celle de Chris WICKHAM (The mountains and the city, Oxford, 1988.
« Problems of comparing rural societies in early medieval Europe » Transactions of the Royal Historical Society,
6-2, 1992, pp. 221-246. Communità e clientele nella Toscana del XII secolo, Firenze, 1994).
99 S’agissant de notre sujet, une approche qui donne à réfléchir : Christian BAUDELOT, Roger ESTABLET,
Jacques TOISER, Qui travaille pour qui ? Paris, 1979.
32
notions extérieures au sens commun et douées d’une bonne efficacité analytique ; mais les
emprunts sont difficiles pour maintes raisons ; beaucoup de notions employées par les
ethnologues n’ont en réalité qu’une valeur descriptive et locale. On doit se méfier particulièrement
de toutes les typologies passe-partout, dont la valeur explicative est presque toujours
nulle et dont l’usage instrumental est très périlleux, car toute typologie recèle des distinctions
et des regroupements dont la logique correspond rarement à celle de la structure étudiée.
D’une façon générale, on peut dire que la société médiévale, très profondément différente de
la nôtre, est non moins radicalement distincte de la plupart des sociétés qui intéressent les
anthropologues.
On a proposé de dénommer dominium la relation fondamentale de dépendance
médiévale, par laquelle le dominant exerce simultanément et en un seul mouvement sa
domination sur les terres et sur les hommes. Un complément essentiel de cette relation est une
forme spécifique de représentation de l’espace, qu’on peut définir comme un espace
hétérogène et polarisé. On peut montrer aussi que cette structure est porteuse d’une
dynamique (purement sociale) spécifique, qui se traduisit notamment, au XIIe siècle, par deux
mouvements de grande portée : l’encellulement et la naissance de la topolignée100.
La forme pratique qui structura toute l’Europe féodale fut l’Église, véritable épine
dorsale du système : l’Église était l’institution dominante du système féodal européen, comme
le Marché est celle du monde contemporain. Ce qui, soit dit en passant, correspond au fait,
généralement dénié, que le haut clergé était la fraction supérieure de la classe dominante.
La logique de fonctionnement de cette institution dominante était déterminée par son
rôle fondamental de support et de mise en forme du rapport de dominium. C’est dans ce cadre
que prennent tout leur sens les recherches originales et incisives de Bartolomé Clavero101, qui
a entrepris de démontrer la cohérence sociologique et économique du discours « théologique »
des grands penseurs espagnols du XVIe siècle, Vitoria, Soto, Bañez, Molina102. Des notions de
base comme caritas, justicia, gratia, beneficium, à l’examen, révèlent des sens sans rapport
avec ceux que leur prête l’idéologie saint-sulpicienne, des sens qui définissent précisément
des formes de rapports sociaux, dont l’ensemble constitue un véritable modèle, cohérent, de
structure sociale ; modèle dont il ne serait pas trop malaisé de montrer la forte proximité avec
les grands axes de la structure sociale réelle de l’Europe médiévale.
Il serait probablement non moins intéressant d’examiner des groupes comme ordo,
potestas, auctoritas, ou ars, labor, opus. De nombreuses enquêtes de ce genre seront
nécessaires pour parvenir à cerner les relations qu’il y aura lieu de retenir spécialement.
Une dernière voie paraît devoir être considérée comme une des priorités actuelles :
mettre sur pied une véritable statistique historique qui, tenant compte des erreurs et des
insuffisances de l' »histoire quantitative », permette la mise en oeuvre de procédures réellement
statistiques et appropriées à l’analyse des structures historiques anciennes, ce qui suppose
notamment un rejet quasi-principiel de la plupart des méthodes de l’économétrie.
Contrairement à ce qu’on pourrait croire, de telles procédures, réellement congruentes avec
les objectifs de la recherche historique, sont en grande partie à inventer. Car s’il est vrai,
comme le pensent les statisticiens de formation mathématique, que la statistique est une, et
100 A. GUERREAU, Le féodalisme, un horizon théorique, Paris, 1980, pp. 177-210. « Quelques caractères
spécifiques de l’espace féodal européen » in Neithard BULST & Robert DESCIMON (éds), Les fondations de la
modernité monarchique en France (XIVe-XVIIe siècles), Paris, 1994.
101 Bartolomé CLAVERO, Antidora. Anthropologia catolica de la economia moderna, Milano, 1991. Je
remercie Jean-Frédéric Schaub de m’avoir signalé et procuré cet ouvrage très important.
102 Il est un peu dommage que cette analyse soit si étroite dans sa visée chronologique. Il faudrait aller voir
saint Augustin d’un côté, et la fin de la condamnation de l’usure, dans les années 1840 (Paul DROULERS,
Action pastorale et problèmes sociaux sous la Monarchie de Juillet, Paris, 1954, pp. 258-274).
33
que les principes ne varient pas selon les secteurs d’utilisation, il faut insister sur l’aspect
appliqué de cette discipline. Le pharmacien n’utilise pas la statistique comme l’agronome, ni
comme l’ingénieur, ni comme l’économiste. Or les problèmes les plus courants de l’historien,
s’ils peuvent avoir des analogies avec ceux des sociologues, des géographes ou des linguistes,
n’en sont pas moins spécifiques : les objets se présentent différemment, et les questions qui se
posent ne sont pas les mêmes ; l’historien procède rarement par sondage ou échantillonnage et
le problème de la prévision lui est totalement étranger ; mais les données sont le plus souvent
dispersées dans le temps, fréquemment lacunaires ; il s’agit très rarement de répondre à une
question ponctuelle, mais au contraire de détecter des relations susceptibles de contribuer à la
reconstitution d’une structure ; les données sont souvent hétérogènes, mais sans que l’historien
sache a priori en quoi. Bref, c’est toute la démarche et la stratégie de recherche statistiques
qui, pour être efficaces, doivent être spécifiques. S’agissant spécialement d’histoire médiévale,
on est bien loin du compte.
Le profane peut se demander : quelles sources le médiéviste peut-il soumettre à
analyses statistiques ? On pense en premier lieu aux documents qui comportent eux-mêmes
des indications chiffrées. Les sources fiscales et comptables deviennent, en France, très
abondantes dès le milieu du XIVe siècle. Les sources domaniales existent en quantité non
négligeable dès le IXe siècle, et l’on ne peut pas dire qu’elles aient été soumises
méthodiquement à des analyses statistiques approfondies. D’autres documents, non
récapitulatifs mais assez nombreux, peuvent être tout aussi aisément traités : les chartes, les
actes notariés103. Les prétextes avancés pour éviter de tels traitements sont de purs aveux
d’incapacité.
Il reste que le médiéviste dispose de deux moyens d’approche au potentiel informatif
très élevé : les ensembles d’objets et les textes pris en eux-mêmes.
Chaque année voit paraître de nouveaux inventaires ou catalogues : atlas des
châteaux-forts ou des bourgs castraux ; inventaires des vitraux médiévaux ; catalogue d’épées
médiévales ; catalogue de sites ruraux gallo-romains des IIIe-Ve siècles fouillés ; catalogue
d’analyses archéo-zoologiques dans des sites médiévaux104. Deux sources paraissent
spécialement prometteuses : les manuscrits et les trésors monétaires.
Une analyse statistique de quelques milliers de manuscrits a déjà montré le chemin105.
A partir de la fin du XIIIe siècle, le papier, identifié par ses filigranes (pour l’essentiel
catalogués et datés) constitue sans doute la marchandise la plus massivement et la mieux
conservée106 : on parviendra certainement à délimiter les zones de production, les modes de
103 Déduits de la documentation, beaucoup de phénomènes apparaissent en forme de populations. Les
individus, bien sûr, d’où l’intérêt de la prosopographie (Neithard BULST et Jean-Philippe GENET (éds),
Medieval Lives and the Historian. Studies in Medieval Prosopography, Kalamazoo, 1986. Mais aussi certaines
entités institutionnelles ou certaines productions intellectuelles, comme les manuels de marchands, qui
constituent un matériau exceptionnel pour l’étude du développement de la rationalité bourgeoise (Jochen
HOOCK & Pierre JEANNIN (éds), Ars mercatoria. Handbücher und Traktate für den Gebrauch des
Kaufmanns (1470-1820), Paderborn, 1991-).
104 Charles-Laurent SALCH, Dictionnaire des châteaux et des fortifications du Moyen Age en France,
Strasbourg, 1979. Eric Affolter, André BOUVARD, Jean-Claude VOISIN, Atlas des villes de Franche-Comté.
1. Les bourgs castraux de la Haute-Saône, Nancy, 1992. Tous les volumes du Corpus vitrearum. Ewart
OAKESHOTT, Records of the Medieval Sword, Woodbridge, 1991. Paul VAN OSSEL, Etablissements ruraux
de l’Antiquité tardive dans le nord de la Gaule, Paris, 1992. Frédérique AUDOIN-ROUZEAU, Hommes et
animaux en Europe. Corpus de données archéozoologiques et historiques, Paris, 1993. Des travaux de synthèse
à partir de sources matérielles commencent à apparaître ; parmi bien d’autres, Michael R. McCARTHY &
Catherine M. BROOKS, Medieval Pottery in Britain AD 900-1600, Leicester, 1988.
105 Carla BOZZOLO & Ezio ORNATO, Pour une histoire du livre manuscrit au Moyen Age. Trois essais de
codicologie quantitative, Paris, 1980 (supplément 1983).
106 Pierre SCHMITT, « Essai d’une histoire du papier en Alsace », Revue d’Alsace, 99-1960, pp.39-80. Josepa
CORTES, « Filigranes medievals de l’arxiu municipal de Sueca (1399-1500) », Cuaderns de Sueca, 5-1984, pp. 9-
34
transport et de commercialisation, les prix et les quantités ; et ce, de manière homogène pour
toute l’Europe à partir du XIVe siècle.
Il est plus que probable que les trésors fournissent une bonne image de la circulation
des espèces à l’endroit et au moment de leur dépôt en terre107. Or les trésors médiévaux
connus se chiffrent par milliers108. Mais, malgré d’intéressantes initiatives109, on manque
encore cruellement de méthodes statistiques vraiment appropriées, si bien que les résultats
pratiques demeurent très réduits. Il existe là une direction110 que, pour de multiples raisons, on
pourrait déclarer prioritaire.
S’agissant de textes111, la situation technique est peut-être encore pire. On voit en effet
se développer très rapidement diverses procédures qui permettent de disposer sur support
informatique de textes édités ; et l’on en tire des concordances déjà fort utiles, susceptibles
d’accélérer les recherches lexicales. Mais l’étude statistique des distributions de vocables, et
plus encore des liaisons entre vocables, demeure regrettablement sous-développée. Du coup,
les études sémantiques n’avancent que très lentement. Mais il n’y a là nulle fatalité : lorsque
des cartulaires, des chroniques, des ouvrages de théologie pourront être traités efficacement
de cette manière, des surprises surviendront ; car il deviendra possible d’échapper aux suites
de remarques ponctuelles enchaînées en fonction d’a priori plus ou moins incertains, pour
faire ressortir des éléments de structure.
La statistique, discipline des comparaisons raisonnées, et si besoin est mesurées,
apporte peu au dilettante ; pratiquée avec une technicité adéquate, elle constitue un outil
puissant, particulièrement adapté à l’analyse des équilibres et des déséquilibres, des
correspondances et des anomalies, des équivalences et des hiérarchies. L’économie médiévale
a beaucoup à en attendre.
* * *
Le handicap actuel le plus grave de l’histoire économique est qu’elle ne se raconte pas.
Car nous vivons un moment où la pratique professionnelle dérive : on peut, dans les instances
adéquates, reprocher à un collègue son « manque de contacts », sa « faible visibilité », il ne
viendrait à l’idée de personne de faire grief d’une « indigence des outils notionnels utilisés » (ce
serait agressif et indécent). Le goût de l’exotique et le fidéisme font un excellent ménage :
raconter des histoires, oui ; contribuer au progrès de la science historique, prétention
absurde !
Hors même de cette conjoncture, l’histoire économique des périodes anciennes est
dans une position intenable par nature, puisqu’elle apparaît presque nécessairement comme
ayant partie liée avec une forme ou une autre de critique de l’économie politique, c’est-à-dire
des dogmes essentiels à la légitimité de l’ordre bourgeois. Le rejet de la croyance en
l’universalité des formes mercantiles de l’organisation sociale, qui est une condition de départ
47.
107 T.R. VOLK, « Mint output and coin hoards », in Georges DEPEYROT & Tony HACKENS (éds), Rythmes de
la production monétaire de l’Antiquité à nos jours, Louvain-la Neuve, 1987, pp. 141-221.
108 Pour la France, le corpus est en voie de parution : Jean DUPLESSIS, Les trésors monétaires médiévaux et
modernes découverts en France. I. 751-1223, Paris, 1985.
109 Hansheiner EICHHORN, Der Strukturwandel im Geldumlauf Frankens zwischen 1437 und 1610. Ein
Beitrag zur Methodologie der Geldgeschichte, Wiesbaden, 1973. Joachim SCHÜTTENHELM, Der Geldumlauf
im südwestdeutschen Raum vom Riedlinger Münzvertrag 1423 bis zur ersten Kipperzeit 1618. Eine statistische
Münzfundanalyse unter Anwendung der elektronischen Datenverarbeitung, Stuttgart, 1987.
110 On doit signaler l’excellente présentation du potentiel des méthodes statistiques appliquées aux objets par
François DJINDJIAN, Méthodes [statistiques] pour l’archéologie, Paris, 1991.
111 A. GUERREAU, « Pourquoi (et comment) l’historien doit-il compter les mots ? », Histoire & Mesure, IV-1/2,
1989, pp. 81-105.
35
de la réflexion sur l’économie médiévale, va directement à l’encontre du rôle social essentiel
de l’historien.
Pourtant, l’étude de l’économie du Moyen Age demeure la via regia pour une approche
rationnelle de la civilisation de l’Europe médiévale. Car la manière dont une société s’organise
pour ajuster les contraintes de son environnement et de ses besoins matériels aux nécessités
de sa reproduction et de sa logique internes, cette manière toujours spécifique a au moins
deux avantages majeurs : laisser une documentation variée, abondante et résistante ; être
constituée de processus qui, par leurs implications matérielles, se prêtent bien moins aisément
que d’autres aux envolées de la fiction (à tout le moins permettent un rejet de l’improbable
plus simple et plus efficace).
Or il se trouve que nos connaissances de cette documentation matérielle s’améliorent
rapidement. Des outils pratiques de traitement systématiques tant des objets que des textes
sont d’un emploi de plus en plus courant (micro-informatique). Manquent surtout les outils
conceptuels appropriés. Que quelques médiévistes prennent cette difficulté à bras le corps, et
des progrès se manifesteront, qui pourraient modifier sensiblement l’ensemble de nos
représentations de l’Europe médiévale.
Alain Guerreau
C.R.H.-C.N.R.S.
36

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