Le Blog de Tidiane DIAKITE:Les Noirs dans l’armée française, le combat acharné d’un utopiste

 

Le Blog de

Tidiane DIAKITE

 

Les Noirs dans l’armée française, le combat acharné d’un utopiste

Avant le triomphe

Avant la consécration d’une décennie de lutte pour faire accepter son projet et sa vision, le colonel Mangin demande et obtient une mission pour exploiter et évaluer les capacités réelles des colonies d’Afrique noire à fournir à la France les combattants dont elle a besoin pour sa défense.

À la tête d’un petit noyau d’amis fidèles, Mangin embarque pour l’Afrique, en vue de s’assurer que l’Afrique est bien ce vivier inépuisable de soldats et de ressources, tout ce qu’il faut à la France pour mener, avec l’assurance de la victoire, tout conflit pouvant l’opposer à l’Allemagne ou à toute autre puissance européenne du moment.

Cette mission est sans équivalent dans les annales coloniales par sa durée, six mois, de mai à octobre 1910, par l’étendue de l’espace parcouru et visité : tous les territoires de l’AOF (Afrique occidentale française), mais aussi par le nombre de cantons visités, le nombre de rencontres avec les chefs africains et les villageois…

Le résultat est impressionnant : 63 rapports extrêmement détaillés, comportant des tableaux démographiques, un recensement minutieux des groupes ethniques par cercle, des mercuriales, des évaluations de dots, composantes traditionnelles des cérémonies de mariage, la ration alimentaire quotidienne, mensuelle d’une famille, la composition des familles, l’âge des enfants, le nombre de garçons, le compte rendu détaillé des rencontres et discussions avec les chefs rencontrés…

Rentré en France de sa longue tournée africaine, Mangin fait preuve d’un optimisme et d’un activisme redoublé en vue de rassembler le plus grand nombre de Français autour de son idée de la Force Noire. Il affiche sa détermination et la pertinence de sa vision dans de nombreux débats et articles de presse, mais surtout dans son livre La Force Noire.

« Quarante mille Noirs et environs 100 000 Arabes donneront donc, comme troupes de choc dans cette première bataille qu’on prévoit à la fin de la troisième semaine de guerre et, qui peut nous assurer la victoire définitive… Dans l’état actuel de l’Europe, la Force Noire fait de nous le plus redoutable des adversaires. »

La Force Noire devient le véritable bestseller des années d’avant-guerre.

Dans le même temps, Mangin s’emploie à déconstruire méthodiquement, en les réfutant, les accusations portées par les Allemands contre la France au sujet de l’utilisation de troupes noires, en retournant contre eux les mêmes accusations. Selon lui, ces accusations sont malvenues, alors que les Allemands ont eux, déjà utilisé contre la France « des hordes de cosaques, de kalmoukes, de kirghizes… »

Au fur et à mesure que la menace de guerre se précise, le cercle des partisans et soutiens du colonel français s’élargit.

Son éloquence, et surtout son assurance et sa foi en l’avenir, finissent par provoquer un retournement favorable dans l’opinion en sa faveur, mieux, des ralliements et des soutiens précieux, de civils, de politiques et de militaires. Parmi eux, des ministres, des membres influents du Parti colonial et du Comité de l’Afrique française.

L’ancien ministre des Affaires étrangères, Gabriel Hanotaux (quoiqu’opposé à toute volonté de revanche vis-à-vis de l’Allemagne), figure parmi ses soutiens fervents, de même que des chefs militaires de très haut rang, comme le général Bonnal, une autorité respectée à qui l’on doit ces étonnantes déclarations :

« J’estime qu’une division de troupes noires forte d’environ 10 000 hommes est susceptible de faire dans une ligne de bataille occupée par les Allemands, une brèche large de 3 à 4 Km… Je ne suis pas partisan de la création de réserves noires [troupes uniquement constituées de soldats noirs, formés à part, qui n’intègrent pas l’armée, mais, servent d’appoint en cas de besoin] attendu qu’on recrute des jeunes gens tant qu’on veut, à peu de frais. Or, aussi bien chez les Noirs que chez les Blancs, il faut être jeune pour se faire tirer le sourire aux lèvres. »

Creusement de tranchées (1916)

Après le triomphe, la disgrâce

Mangin, « le boucher des Noirs »

Mangin a-t-il trop promis ?

A-t-il montré trop d’assurance et de certitudes ?, bref, le colonel a-t-il trop rêvé ?

Du mythe à la réalité

Le début des troupes noires au front n’est pas concluant, il est même plutôt décevant, pour des raisons multiples :

difficulté d’adaptation au climat

pour beaucoup, ignorance du français

absence de formation au maniement des armes…

Résoudre ces questions non prévues exige un certain temps. Et, avant leur résolution, Mangin est mis au banc des accusés, notamment pour ce que certains considèrent comme un excès d’optimisme, qui, selon eux, a nui à la réflexion et à la préparation des troupes noires à la guerre en Europe.

Déversés sur le front sans préparation, dans la neige et la boue, c’est une véritable hécatombe de 1915 à 1916.

François Charles-Roux témoigne :

« Nos Noirs font vraiment pitié. Collet relevé, la chéchia descendu sur les oreilles, les Sénégalais [= soldats noirs] grelottent, se rassemblent autour des feux de leurs cuisines, se pelotonnent en boule comme des marmottes. « Y en a pas bon ! »… Beaucoup de soldats noirs tombent malades ou éclopés. Encore faut-il s’étonner qu’il n’y en ait pas davantage et admirer l’endurance de ces pauvres gens qui souffrent plus que les Blancs. »

Mais, soignés, sommairement alphabétisés dans un français de circonstance, entraînés, aguerris, les troupes noires remontent au front et peuvent alors donner des preuves de leur vaillance.

Ce n’est qu’à partir de 1916, que ces combattants noirs apporteront pleinement la preuve de leur valeur militaire reconnue de tous.

Entretemps, Mangin est montré du doigt et jugé responsable de ces pertes effroyables dans les rangs des combattants africains, d’où le surnom affreux dont on l’affuble alors : le « boucher des Noirs ». Il est même victime d’une disgrâce provisoire.

Blaise Diagne

Homme politique français originaire du Sénégal (1872 Gorée, Quatre Communes, 1934 Chambon-les-Bains, Aquitaine).

Premier député noir africain à siéger au Palais Bourbon, régulièrement réélu de 1914 à sa mort en 1934.

Charles Mangin et Blaise Diagne

Le général et le député

Convergence et divergence

Convergence

Leurs chemins se croisent véritablement en 1917.

Mangin est revenu en grâce auprès de Georges Clemenceau arrivé à la présidence du Conseil en novembre 1917, qu’il impressionne par son panache et son énergie. Clemenceau est en effet hanté par l’avertissement de l’état-major : « il va manquer 200 000 hommes ». Et Mangin reprend du service. Il prétend « qu’on pourrait encore puiser plus de 360 000 combattants et 250 000 travailleurs dans l’Empire, dont 70 000 combattants en Afrique ». Clemenceau est rassuré. Mais, il veut également s’assurer les services du député Blaise Diagne, qu’il élève au rang de Commissaire de la République, et qu’il charge d’une mission importante de recrutement en AOF. Diagne accepte volontiers la mission assortie de promesses importantes faites par le président du Conseil : révision du système colonial dans le sens d’un assouplissement, et surtout l’octroi de la citoyenneté aux combattants africains.

Le député Diagne, assimilationniste convaincu et militant, avait toujours pensé que pour que les Africains soient des citoyens français, à égalité de droits et de devoirs avec les métropolitains, ils devaient être soumis à l’obligation du service militaire comme les jeunes Français, ce qu’il obtiendra, à force de persévérance, par le vote d’une loi en ce sens, dont il est l’inspirateur.

Assisté d’une « importante escorte » de 35 personnes, Diagne embarque pour l’Afrique.

Mangin applaudit Diagne, Diagne applaudit Mangin ; ils sont liés par les mêmes objectifs : recruter en Afrique, le maximum de combattants pour répondre aux besoins de la guerre.

Blaise Diagne est ravi car, il avait toujours pensé que la participation massive des Africains à cette guerre aux côtés de la France était le meilleur moyen de parvenir à un assouplissement de la condition des colonisés.

Divergence

Pour Mangin, au contraire, la participation des Africains à la guerre, se justifiait par le seul fait qu’ils étaient sujets français, au service de la France. Par conséquent, il s’opposait à toute compensation ou faveur au profit des colonisés, par rapport au système colonial en vigueur depuis les origines, malgré les promesses écrites de Clemenceau. Il s’ensuit un long malentendu entre les deux partisans d’une levée en masse de combattants en Afrique.

La mission Diagne fut un succès au-delà de toutes les attentes : Clemenceau voulait 40 000 recrues, Diagne en recruta 70 000. (Voir articles du blog des 09, 11, 23 novembre 2014 sur Blaise Diagne)

 

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