Caurn.info:Alain de Libera, Archéologie du sujet par Emmanuel Brassat

Alain de Libera, Archéologie du sujet  [1]
par Emmanuel Brassat

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Essaim 2009/1

Alain de Libera, Archéologie du sujet  [1]
par Emmanuel Brassat

Sur un sujet proche

Essaim
2009/1 (n° 22)

Pages : 168
ISBN : 9782742107353
DOI : 10.3917/ess.022.0105
Éditeur : ERES

À propos de cette revue

 

Avec la formidable érudition qui est la sienne, le philosophe Alain de Libera s’est lancé dans une œuvre ambitieuse. Il s’agit d’établir une archéologie philosophique de la notion de sujet, au sens que nous lui donnons de subjectivité réflexive ou de personne humaine individuelle. Initialement prévue en quatre volumes, l’œuvre entreprise livre là son deuxième volet. Voulant déconstruire la thèse heideggérienne, adoptée par Lacan, d’une invention cartésienne du sujet comme moi pensant substantiel, Libera s’efforce de montrer et d’analyser la gestation de cette notion à travers la pensée médiévale et ultérieurement. Avant que d’être subjective (mens humana, Subjectivität), c’est-à-dire relative à l’expérience de pensée de la personne humaine, ego cogito selon Descartes, la substance, au sens d’existence réelle première, a d’abord été, pour la philosophie médiévale héritière des concepts d’Aristote, un sujet (subiectum, Subiectität), c’est-à-dire ce qui supporte ou ce à quoi se rapportent une forme, une qualité, un état, un attribut, cela de façon intrinsèque ou extrinsèque, essentielle ou accidentelle. En ce sens, toute existence substantielle nécessite un sujet qui soit le substrat matériel, formel et logique de propriétés réelles qui sont cause et facteur de son existence et de ses transformations. Au tout début du XVII e siècle, un philosophe scholastique du nom de Edmond Pourchot systématise, de façon encore aristotélicienne, les quatre sens selon lesquels le terme de sujet peut se dire. Un sujet est d’inhésion (sujet d’inhérence pour des accidents), de dénomination (ce qui est dénommé par une forme, une perfection, une privation, une action ou une affection), d’information (ce en quoi est reçue une forme essentielle qui l’informe pour constituer un tout individuel physique), d’attribution (la matière sujet d’une discipline de connaissance).
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Dans un tel cadre philosophique, la réalité commune n’est pas encore définie à partir du rapport particulier de la personne humaine au monde environnant, y compris posé comme universalité rationnelle, donc en tant que résultant de nos perceptions, conceptions et volitions. Elle est définie au contraire à partir des existences distinctes et de leurs modalités en tant que réelles, c’est-à-dire indépendantes du substrat humain. Au milieu de celles-ci, le sujet humain, dont l’âme, la forme intelligible propre, est celle d’un vivant rationnel, n’est qu’une existence substantielle parmi les autres. Une telle différence se retrouve dans l’opposition de la notion d’objet à celle de sujet. Dans le monde médiéval, le sujet est le récepteur de propriétés essentielles ou accidentelles qui le font être ce qu’il est. Un réel substantiel. L’objet est le contenu de définition que la pensée se donne relativement aux qualités et propriétés d’un existant, c’est-à-dire d’un sujet. Un réel in-essentiel. Une telle distinction, si elle est restée dans les formes syntaxiques de la langue française a disparu de la conceptualité. Le monde moderne pense très exactement à l’inverse de cela. Le sujet est l’agent unique de la pensée et de la connaissance et l’objet, la part de réel externe auquel il rapporte ses pensées. En ce sens, le monde objectif est la réalité indépendante de l’homme auquel se rapportent nos contenus subjectifs de pensée. Ce faisant, le monde objectif prend la valeur d’un être connu selon les dispositions propres à la personne humaine pensante et à son expérience perceptive. Depuis Descartes, en passant par l’opposition de Locke à Leibniz, puis, de Hume à Kant, il cesse donc d’être réel, substantiel, pour tendre à n’être que conditionnel, représentation, imagination, construction.
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La question que pose très exactement Libera est : comment sommes-nous passés de l’un à l’autre ? C’est-à-dire comment a bien pu s’articuler autour de la notion de personne humaine, autour de l’ego, du je et de nousmêmes, une redéfinition totale de la notion de sujet qui conduit à la disparition de son sens substantiel, puis à l’élision en langue anglaise d’un tel terme. Pour analyser cette transformation Libera a dégagé, dans le premier volume de son archéologie, Naissance du sujet, un schème théorique, le quadrilatère définissant le cadre macrologique de la question du sujet :

Il permet de montrer qu’on est passé avant Descartes d’un attributivisme médiéval faisant de l’âme, de l’esprit ou de l’intellect, une propriété du corps, à un attributivisme de second degré, faisant de l’esprit une propriété de l’ego ou du self. Entre le sujet-substrat aristotélicien et la subjectivité des modernes, il y a eu le concept intermédiaire d’accidents d’essence subjective (esse subiectivum) à la fois extra- et intra-mentaux, donc non substantiels mais intentionnels. De cette évolution est né le cartésianisme. C’est donc progressivement que le sujet humain a pu devenir l’agence (agency) de ses pensées. Mais il s’avère difficile d’attribuer à l’ego la pleine propriété de ses pensées, le je n’étant pas forcément une entité unique et constante. Ainsi Lichtenberg, cité par Libera, a pu écrire en 1795 : On devrait dire : ça pense, comme on dit : ça éclaire. Dire cogito est déjà trop dire sitôt qu’on le traduit par : je pense. Or, se demande Libera, comment la personne individuelle, au-delà du cartésianisme, a-t-elle pu à son tour se voir considérée comme le suppôt d’attribution, d’imputation et d’appropriation de ses contenus d’expérience et de pensée ?

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Dans ce deuxième volume – il devait être initialement consacré au sujet de l’action – l’auteur s’est senti obligé d’adjoindre une enquête sur l’archéologie de la personne et de son identité. Comment a-t-on pu passer d’une métaphysique du substrat, puis du sujet pensant hypostasié, à une philosophie de la personne ? Il semble attesté que ce soit à partir de Locke que la notion de personne consciente se soit substituée à celle de sujet pensant. Parce qu’elle n’est pas relative à l’ego, mais considérée comme un fait primitif, cette notion permet de prétendre écarter le dualisme du corps et de l’esprit et réfuter tous les postulats substantialistes. Suite à cela, le terme de sujet a pu être totalement écarté par la philosophie d’inspiration nominaliste, empirique et sceptique, puis analytique, comme un non-sens, du fait de sa connotation métaphysique substantialiste. Ce faisant la pensée philosophique et théologique aura rencontré le problème difficile des monstres humains, ces siamois faits de deux corps reliés ou ceux qui possèdent un seul corps et deux têtes, dont il est difficile d’établir s’ils sont une personne et deux corps ou l’inverse. En prenant comme fil conducteur les questionnaires sur l’identité personnelle des philosophes P. Strawson et A.O. Rorty, le deuxième volume de cette archéologie, parsemé de nombreuses formalisations des concepts et des problèmes posés, nous invite à un parcours riche, sinueux et complexe, dans les figures de ce double parasitage du sujet et de la personne, d’où est issue la notion moderne de sujet personnel à laquelle nous nous référons encore. Ainsi, par opposition au modèle attributiviste, la pensée philosophique a pu se référer au tropisme du faisceau, anticipé par Hume. Selon celui-ci, la personne apparaît comme la somme totale de ses propriétés et n’est donc plus leur substrat réel. Pour conclure, rien ne prouve qu’une telle élision d’un sujet substantiel ne nécessite sa reconduction axiologique sur un autre mode qui en maintienne la figure, non métaphysique cette fois, comme subjectivité et communauté, comme propriété et altérité.
Notes
[1]

A. de Libera, Archéologie du sujet, vol. II, « La quête de l’identité », Paris, Vrin, 2008.
Pour citer cet article

Brassat Emmanuel, « Alain de Libera, Archéologie du sujet », Essaim 1/2009 (n° 22) , p. 105-107
URL : http://www.cairn.info/revue-essaim-2009-1-page-105.htm.
DOI : 10.3917/ess.022.0105.
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