S. Lusignan, A.-I. Tardif : Des druides aux clercs : quelques lectures françaises de Jules César au XIIIe et XIVe siècles-et varia

Titre : Revue historique / dirigée par MM. G. Monod et G. Fagniez

Auteur : Couderc, Camille (1860-1933). Auteur du texte

Éditeur : Librairie Germer Baillière et Cie (Paris)

Éditeur : Félix Alcan (Paris)

Éditeur : Presses universitaires de France (Paris)

Date d’édition : 1999-07

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FONDÉE EN 1876 PAR GABRIEL MONOD

611

JUILLET / SEPTEMBRE 1999
S. Lusignan, A.-I. Tardif : Des druides aux clercs : quelques lectures françaises de Jules César au XIIIe et XIVe siècles.

C. Allmand : Entre honneur et bien commun : le t
S.ignage du Jouvencel au XVe siècle.

J.-P. Luis : La croissance ambiguë du Léviathan dans l’Europe du XIXe siècle : l’exemple de la rationalisation de l’Etat Espagnol.

M. Prévôt : Convergences maghrébines autour d’Alain. Savary, secrétaire d’Etat aux affaires marocaines et tunisiénhes en 1956.

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Nation et nationalisme du Moyen Âge à l’époque moderne (France-Allemagne), par J.-M. Moeglin.

L’affaire Dreyfus dans le roman français, par J. Lalouette.

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Ne quid falsi audeat, ne quid veri non audeat historia ClCÉRON, de Orat., II, 15.

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1999

TOUS DROITS RÉSERVÉS

Des druides aux clercs : quelques lectures françaises de Jules César aux XIIIe et XIVe siècles

Serge LUSIGNAN et Audrée-Isabelle TARDIF

Figures énigmatiques et emblématiques, les druides occupent une place privilégiée dans la mémoire nationale des Français. Quantité d’images d’Épinal, forgées à partir des écrits de l’Antiquité, sont encore aujourd’hui familières : la forêt de chênes, la barbe blanche, la cueillette du gui, la serpe d’or 1. Les druides font partie intégrante de l’imaginaire et de l’histoire de la France. Mais depuis quand ?

Jusqu’à ce jour, l’historiographie a laissé croire que le passé gaulois et les druides n’ont suscité d’intérêt qu’à partir du XVIe siècle, moment où l’élaboration d’une histoire nationale, en réaction à l’hégémonie du berceau gréco-latin et aux attaques allemandes, suscita un très grand nombre d’écrits sur ce sujet. Au début du siècle, T. D. Kendrick affirmait : « It seems safe to say that throughout a long period from the IVth to the XVIth century the original druids of antiquity had wellnigh passed from man’s memory. »2 Encore en 1980, lors d’un colloque portant sur « Nos ancêtres les Gaulois », aucune communication ne fit état de la présence des Gaulois ou des druides dans les écrits médiévaux 3. Colette Beaune mentionne que

1. Ces éléments sont tirés de la description des druides de Pline l’Ancien, Histoire naturelle, XVI, 249.

2. Thomas D. Kendrick, The Druids. A Study of Keltic Prehistory, Londres, Methuen, 1927, p. 17.

3. Voir les Actes du colloque : Mis ancêtres les Gaulois, Actes du colloque international de Clermont-Ferrand, 23-25 juin 1980, Paul Vialleneix et Jean Ehrard (éd.), Clermont-Ferrand, Association des publications de la Faculté des lettres et sciences humaines, 1982.

Revue historique, CCCI/3

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les Gaulois ne sont entrés dans l’histoire nationale que vers 1450, ne figurant avant cette date que dans l’histoire ancienne, impliquant par là que les Gaulois n’étaient pas identifiés comme les ancêtres des Français 4. Finalement, Michèle Fischer avance, quant à elle, une explication de l’absence des Gaulois dans les écrits du Moyen Age. Elle considère que les Gaulois n’intéressaient personne « car ils ne pouvaient servir ni la cause dynastique ni la religion » 5.

Au XVIe siècle, une floraison d’écrits sur les Gaulois apparut en France. Essentiellement stimulé par le besoin de définir une identité collective ancrée dans l’héritage national, l’intérêt pour cette question tira profit du renouveau de l’histoire par les humanistes italiens et de la redécouverte de textes anciens. Mais c’est surtout la publication d’un faux, les Commentarii d’Annius de Viterbe, qui permit la réhabilitation des Gaulois taxés jusque-là de « barbares » par les humanistes, en leur donnant une généalogie prestigieuse incluant Japhet, fils de Noé, et Francus le Troyen 6. Intégrés à l’histoire universelle, les Gaulois représentaient désormais des ancêtres dont le prestige leur permettait de rivaliser avec ceux de la civilisation gréco-romaine. Dès lors, les Gaulois furent le sujet de plusieurs écrits, que deux grandes approches différencient : d’un côté, une histoire mythique intégrée aux antiquités nationales, de l’autre une histoire nationale tentant de démêler de façon plus sérieuse (et souvent controversée) Francs et Gaulois.

Malgré des méthodes et des approches différentes, un thème, parmi tous les autres, a fasciné les auteurs : celui des druides 7. Si ceux-ci ont donné heu à toutes sortes de descriptions et d’interprétations plus ou moins fabuleuses, une motivation générale semble à la base de l’engouement à leur égard. Au siècle de la Réforme et de la Contre-Réforme, les druides permettaient d’affirmer l’ancienneté de la foi dans le royaume et, conséquemment, l’ancienneté de la nation. Bien sûr, la revendication d’ancienneté par l’entremise des druides prit plusieurs formes et suscita des interprétations plus ou moins fantaisistes. On leur attri4.

attri4. Beaune, L’image du fondateur: Vercingétorix et Brennus de 1450 à 1550, dans La monarchie absolutiste et l’histoire en France, Actes du colloque, 26-27 mai 1986, Paris, Publications de la Sorbonne, 1986, p. 29, et du même auteur, Naissance de la nation France, Paris, Gallimard, 1985, p. 30-35.

5. Michèle Fischer, Les Gaulois : histoire d’un mythe de l’Antiquité à nos jours, Revue Aquitania, suppl. 1, 1986, p. 344.

6. Annius de Viterbe, Commentarii fratris Joannis Annii Viterbiensis super opéra diversorum auctorum de antiquitatibus loquentium, Rome, 1498. Traduction par Ronald E. Asher dans National Myths in Renaissance France, Edimbourg, Edinburgh University Press, 1993, p. 191-233. Voir également Christophe R. Ligota, Annius of Viterbo and Historical Method, Journal of the Warburg and Courtauld Institute, 50, 1987, p. 44-56.

7. National Myths, ibid., p. 90.

Des druides aux clercs 437

buait l’invention de la philosophie, des lois et des lettres, toutes choses que les Grecs auraient usurpées aux druides. Certains auteurs, comme Barthélémy de Chasseneux dans son Catalogus gloriae mundi publié en 1529, reprirent même une tradition antérieure à la Renaissance faisant des druides des prisa theologi, des ancêtres des théologiens 8. Au XVIe siècle, l’intérêt pour les druides, qui s’inscrivait dans une large entreprise de revendication d’un héritage national, se situait parfois en continuité avec l’utilisation qu’en avaient faite certains auteurs médiévaux, dont nous voulons rendre compte ici.

Si les druides et les clercs furent si facilement associés au XVIe siècle, c’est certainement parce qu’Etienne Pasquier avait lui-même insisté sur leur filiation dans ses Recherches sur la France. Le but premier de son ouvrage, paru entre 1560 et 1607, était de démontrer la continuité de l’histoire nationale, notamment en réaction aux conflits politiques et religieux qui secouaient la France d’alors. Présenter les druides comme les ancêtres des clercs permettait d’identifier l’une des nombreuses continuités dans l’histoire du royaume. Celle-ci semble avoir retenu particulièrement l’attention de Pasquier et de ses successeurs, d’abord parce que César leur avait attribué la connaissance des lettres, de la justice et de la religion, et que cette filiation valorisait les clercs du XVIe siècle. Ensuite (et surtout) parce que Pasquier affirme que le mot « clerc » s’étend non seulement à l’ordre ecclésiastique proprement dit, mais aussi « à ceux qui par le ministère de leurs estats faisoient profession particulière de la plume, comme ceux que nous appelions aujourd’huy Secrétaires du Roy » 9. Ainsi, en plus de contribuer à l’ancienneté de la nation, la filiation druidique apportait un prestige séculaire à cette nouvelle classe de clercs, qui achevait à ce moment de se tailler une place dans la construction de l’État moderne 10. Finalement, la continuité entre les druides et les clercs impliquait que la France avait toujours été une terre « élue » et ses habitants, profondément religieux. Cette pérennité du sentiment religieux en France représentait un argument de taille au moment où la déchirure religieuse provoquait de graves controverses entre partisans de la Réforme et de la Contre-Réforme. Éminemment séductrice, l’idée se retrouva également chez des auteurs moins connus qui s’intéressèrent aux antiquités nationales, comme Noël Taillepied dans son Histoire de

8. Bartholomé de Chasseneuz, Catalogus gloriae mundi, Lyon, D. de Harsy, 1529.

9. Etienne Pasquier, Les Recherches de la France, liv. VIII, chap. XIII, Paris, Quinet, 1633.

10. Nous faisons référence à la querelle entre la noblesse de robe et d’épée. Évidemment, les auteurs des ouvrages sur les Gaulois étaient des hommes de lettres qui bénéficiaient eux-mêmes de cette filiation prestigieuse. Voir Ariette Jouanna, Le devoir de révolte. La noblesse française et la gestation de l’État moderne, 1559-1661, Paris, Fayard, 1989.

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l’estât et de la republique des druides […], une compilation de nombreux écrits du siècle sur les Gaulois, parue en 1585, qui trace un portrait des druides qui les fait ressembler étrangement au clergé de la Contre-Réforme 11.

Bien que le XVIe siècle marquât l’entrée définitive des Gaulois dans l’histoire de France et soulignât leur popularité à plusieurs niveaux 12, les ancêtres Gaulois n’émergeaient donc pas d’un oubli aussi complet qu’on eût tendance à croire. Le souvenir des Gaulois dans l’histoire du royaume ne s’était pas totalement éteint. Au Moyen Age, le mot Gallia resta toujours d’usage comme synonyme de Francia et la primatie de Lyon fut toujours désignée sous ce nom 13. Si les écrits consacrés exclusivement aux Gaulois sont inexistants avant le XVIe siècle, des passages de textes des XIIIe et XIVe siècles, évoquant les druides, témoignent qu’ils n’avaient pas sombré totalement dans l’oubli. Leurs auteurs, des gens de savoir gravitant autour du pouvoir royal ou bien des ecclésiastiques désireux de défendre leurs propres privilèges ou ceux du pape, non seulement rappelèrent l’existence des druides, mais ils les utilisèrent dans leur argumentation historique. Pour ces clercs du Moyen Age, les druides permettaient d’établir l’ancienneté du clergé et de la foi en France et, par là, d’appuyer les arguments défendant leurs privilèges.

JULES CÉSAR ET LA TRANSMISSION DE L’IMAGE DES DRUIDES DE L’ANTIQUITÉ AU MOYEN AGE

De tous les textes de l’Antiquité qui avaient consigné le souvenir des druides gaulois, la description qu’en fit Jules César dans la Guerre des Gaules VI, 13-14, semble celui qui ait le plus influencé les auteurs

11. Noël Taillepied, Histoire de l’estat et republique des Druides, Eubages, Sarronides, Vacies, Anciens François, Gouverneurs des pais de la Gaule, depuis le déluge universel, jusques à la venue de Jesus-Christ en ce monde, Paris, Jean Garant, 1585. Sur cette oeuvre : Audrée-Isabelle Tardif, L’Histoire de l’estat et de la republique des druides [… ] de Noël Taillepied: une histoire des Gaulois au temps des guerres de religion, Mémoire de maîtrise, Université de Montréal, 1998.

12. Ainsi furent-ils assez prestigieux au XVIe siècle pour entrer dans la mythologie royale, grâce au Hercule gaulois. Voir Marc-René Jung, Hercule dans la littérature française du XVIe siècle. De l’Hercule courtois à l’Hercule baroque, Genève, Droz, 1966.

13. Dans son article : Gallia et Gaule, Revue belge de philologie et d’histoire, 27 (1949), p. 712-726, Auguste Vincent a recensé 28 textes latins dans lesquels le terme Gallia est employé, depuis le VIe jusqu’au XVe siècle, moment où il se francise pour donner « Gaule ». Voir aussi Margret Lugge,

Gallia und Francia. Untersuchungen iiber der Zusammenhang zwischen geographisch-historischer Terminologie und politischen Denken vom 6-15 Jarhrhundert, Bonn, L. Rohrscheid, 1960. Il faut rappeler enfin que la langue française est habituellement appelée au Moyen Age lingua gallica.

Des druides aux clercs 439

médiévaux 14. En bref, celui-ci raconte au chapitre 13 que la société gauloise était partagée en deux classes supérieures, les druides et les chevaliers, qui dominaient les gens du peuple réduits à l’état de quasi-esclavage. Les druides s’occupaient de la chose religieuse. Ils présidaient aux sacrifices. Ils instruisaient les jeunes gens. Ils rendaient aussi la justice et punissaient d’ostracisme ceux qui ne se conformaient pas à leurs décisions. Les druides obéissaient à un chef unique nommé à vie et normalement choisi par élection. Une fois par an, ils se réunissaient aux confins du pays des Carnutes. Le chapitre 14 ajoute que les druides ne combattaient jamais ni ne payaient d’impôt. Il revient aussi sur l’étendue de leur savoir sur l’âme humaine, sur les dieux et sur la cosmogonie. Les druides s’interdisaient toutefois de mettre ce savoir par écrit, bien qu’ils connussent l’alphabet grec. Telle est l’image des druides véhiculée par la Guerre des Gaules. Moins bien traités par César, les chevaliers sont décrits en quelques lignes au chapitre 15 : l’unique fonction qui leur est reconnue est celle de combattant. Force est de reconnaître que l’image des druides se faisait plus séduisante et qu’il ne fallait pas un gros effort d’imagination pour trouver des parallèles entre les traits qui les caractérisaient et ceux qui singularisaient les clercs dans la société médiévale 15.

Le texte latin du De bello gallico fut bien connu en France comme ailleurs en Europe dès le haut Moyen Age ; il n’est pas besoin de revenir sur la question 16. Plusieurs auteurs médiévaux attribuaient toutefois l’oeuvre à Julius Celsus Constantinus, un éditeur du texte de la fin de l’Antiquité, et non au premier empereur romain 17. Le texte circula aussi en français grâce à la compilation intitulée Lifet

14. Dix-neuf auteurs de l’Antiquité, dont Jules César, Diodore de Sicile, Strabon et Pline l’Ancien parlent des druides. Voir à ce sujet The Druids, op. cit. (n. 2), p. 73-103. Les druides semblent complètement absents de la littérature subséquente des Pères et des auteurs du haut Moyen Age. La base de données du CETEDOC, Cetedoc Library of Christian Latin Texts, Paul Tombeur (éd.), Turnhout, Brepols, 1994, ne contient aucune occurrence du mot latin druides ou de l’une ou l’autre de ses flexions. Pour le texte de Jules César, voir Jules César, Guerre des Gaules, texte établi et traduit par Léopold-Albert Constans, t. II, Paris, Les Belles Lettres, 1926, p. 185-187.

15. Gilbert-Charles Picard, César et les druides, dans Hommage à la mémoire de Jérôme Carcopino, Paris, Les Belles Lettres, 1977, p. 227-233, a souligné comment César a voulu présenter une image très positive des druides aux chapitres 13 et 14. Ils apparaissent dans ces deux chapitres comme « des sages rationnellement organisés et jouissant d’une autorité légitime » (p. 233). Pour défendre cette image, César reporte au chapitre 16 le rappel des sacrifices humains communs chez les Gaulois, dont il fait porter la responsabilité à leur religion, minimisant de la sorte l’implication pourtant réelle des druides dans cette pratique. Nous remercions notre collègue Hélène Leclerc de cette information.

16. Voir à ce sujet Caesar, dans Texts and Transmission. A Survey of the Latin Classics, Leighton Durham Reynolds (éd.), Oxford, Clarendon Press, 1983, p. 35-36.

17. L.-Fernand Flutre et Kornelis Sneyder de Vogel, Lifet des Romains, t. II, Introduction, commentaire, index des noms propres, glossaire, Paris-Groningue, 1938, p. 27-28, et Jeannette M. A. Béer, A Médiéval Caesar, Genève, Droz, 1976, p. 34-35.

440 S. Lusignan et A.-I. Tardif

des Romains18. L’ouvrage réalisé par un auteur anonyme, vers 12131214, raconte la vie de Jules César. Il s’agit d’une compilation-traduction de la Vie de César de Suétone, de la Conjuration de Catilina de Salluste, de la Guerre des Gaules de César et de la Pharsale de Lucain. Le texte de Jules César est repris en entier et les deux chapitres sur les druides forment les § 3 et 4 du chapitre XV de la seconde partie de l’oeuvre 19. Lifet des Romains eut un succès indéniable au cours du Moyen Age : il en reste une soixantaine de manuscrits. Bernard Guenée a montré que l’oeuvre connut une première diffusion en France dans les décennies qui suivirent sa rédaction, mais que sa plus grande période de popularité s’étendit depuis le règne de Charles V et tout au long du XVe siècle 20. Les médiévaux français ne manquaient donc pas de sources pour lire la description des druides fournie par Jules César.

Les chapitres consacrés aux druides par César avaient pu aussi être repris par les historiens médiévaux, toujours un peu compilateurs, qui se sont intéressés au passé lointain de la France. C’est le cas d’Aimoin de Fleury. Devenu moine de Fleury vers 980-985, Aimoin raconta la Geste des Francs jusqu’en 654, laissant son travail inachevé, sans doute avant la mort en 1004 d’Abbon de Fleury à qui l’oeuvre était dédiée. Aimoin aborde la question des temps anciens de la France en deux séquences textuelles bien distinctes : d’abord dans la préface, puis au livre premier. La préface se présente comme une compilation de ce qu’avait écrit César sur les Germains et les Gaulois ; elle reproduit intégralement son propos sur les druides et les chevaliers 21. Mais la narration du temps de l’histoire de France, qui ne commence qu’avec le livre premier, ne retient que les origines troyennes des Francs. Ainsi l’épisode gaulois se trouvait en quelque sorte rejeté à l’extérieur de la trame chronologique qui organise la Geste des Francs. Les Grandes Chroniques de France, entre18.

entre18. Flutre et Kornelis Sneyder de Vogel, Lifet des Romains, t. I, Texte critique, Paris-Groningue, 1937.

19. Lifet des Romains, ibid., p. 221-223.

20. Bernard Guenée, La culture historique des nobles : le succès des Faits des Romains (XIIIe-XVe siècles), dans La noblesse au Moyen Age, XIe-XVe siècle. Essais à la mémoire de Robert Boulruche, Philippe Contamine (éd.), Paris, PUF, 1976, p. 261-288, et reproduit dans Bernard Guenée, Politique et histoire au Moyen Age, recueil d’articles sur l’histoire politique et l’historiographie médiévale, Paris, Publications de la Sorbonne, 1981, p. 299-326. Voir aussi L.-Fernand Flutre, Li Fet des Romains dans les littératures française et italienne du XIII au XIV siècle, Paris, 1932, réimpr. Genève, Slatlsine, 1974, et Mireille Schmidt-Chazan, Les traductions de la « Guerre des Gaules » et le sentiment national au Moyen Age, dans L’historiographie en Occident du V au XV siècle. Actes du congrès de la Société des historiens médiévistes de l’enseignement supérieur, Tours, 10-12 juin 1977, Annales de Bretagne et des pays de l’Ouest, vol. 87, 1980, p. 387-407.

21. Aimoin de Fleury, De gestis Francorum, Recueil des historiens des Gaules et de la France, t. III, Paris, Victor Palmé, 1869, p. 26-27. A propos d’Aimoin de Fleury, voir la notice de Gillette Tyl-Labory dans le Dictionnaire des Lettres françaises. Le Moyen Age, nouvelle édition par Geneviève Hasenohr et Michel Zink, Paris, Fayard, 1992, p. 26-27.

Des druides aux clercs 441

prises à la demande de Louis LX et terminées en 1274, s’inspirèrent directement d’Aimoin pour traiter de l’origine de la France. Dans les trois premiers chapitres du livre premier, elles exposent l’origine troyenne des Francs, mais elles laissent complètement de côté les textes de César compilés dans la préface de la Geste des Francs 2″ 1. Les druides laissés aux portes de l’histoire de France par Aimoin sont donc complètement ignorés par les Grandes Chroniques.

Les druides sont également absents de l’autre grande compilation historique du XIIIe siècle, le Spéculum historiale de Vincent de Beauvais. Dans cette oeuvre, l’histoire de France pointe épisodiquement au fil de la longue histoire de l’humanité depuis Adam et Eve. La chute de Troie est narrée au livre II, chapitre 66, mais l’arrivée de Troyens-Francs en France n’est évoquée qu’au livre XIX, chapitre 11. Bien que Vincent de Beauvais connaisse l’oeuvre de Jules César, il omet à son tour l’épisode des druide 23. Il arrivait donc qu’en France on se refusât de lire le récit de Jules César.

Certes Jules César compta parmi les héros les plus importants de l’Antiquité qui hantèrent l’imaginaire médiéval 24. Mais, dans certains milieux, et en particulier à la cour royale de France au XIIIe siècle, César ne constituait peut-être pas toujours un souvenir historique apprécié. G. Spiegel a récemment démontré de façon magistrale que Lifet des Romains fut inspiré à l’origine par la réaction des grands barons féodaux du nord de la France à la politique d’extension du pouvoir royal à leurs dépens, poursuivie par Phi22.

Phi22. Grandes Chroniques de France, Jules Viard (éd.), t. I, Paris, Société de l’Histoire de France, 1920, p. 9-18. La bibliographie sur cette oeuvre est abondante : voir l’article de Gillette Tyl-Labory, Chroniques de France (Grandes), dans le Dictionnaire des Lettres françaises, ibid., p. 296-298.

23. A propos des Troyens : Vincent de Beauvais, Speculum majus, t. IV, Spéculum historiale, XVII, 3, Douai, 1624. Vincent de Beauvais connaît la Guerre des Gaules qu’il attribue à Julius Celsius et qu’il cite quelquefois dans le Speculum historiale I, 91 et VI, 2, 3, 4 et 5. L’absence des druides est confirmée par l’interrogation de la base de données Vincent de Beauvais de l’ARTeM de l’Universté de Nancy II, qui contient le texte de l’historiale. Nous remercions Monique Paulmier-Foucart pour cette information. Sur le rapport entre les Grandes Chroniques et le Spéculum historiale et sur leur importance dans l’historiographie française du XIIIe siècle, voir Serge Lusignan, Le temps de l’homme au temps de monseigneur Saint Louis : le Speculum historiale et les Grandes Chroniques de France, dans Vincent de Beauvais. Intentions et réceptions d’une oeuvre encyclopédique au Moyen Age, Serge Lusignan, Monique Paulmier-Foucart et Alain Nadeau (éd.), Montréal, Paris, Bellarmin-Vrin, 1990, p. 495-505, «Jacques Le Goff, Saint Louis, Paris, Gallimard, 1996, p. 558-570.

24. Pour César dans la littérature, voir la notice, César dans la littérature du Moyen Age, de Robert Bossuat, dans le Dictionnaire des Lettres françaises, op. cit. (n. 21), p. 235-236 ; Robert Bossuat, Traductions françaises des Commentaires de César à la fin du XVe siècle, Bibliothèque d’Humanisme et Renaissance, t. 3, 1943, p. 253-411 ; Paul Hess, Li roumans de Julius César, Winterthur, 1956 ; pour la prédication Jacques Berlioz, Héros païens et prédication chrétienne : Jules César dans le recueil d’exempla du dominicain Etienne de Bourbon (mort v. 1261), dans Exemplum et Similitudo Alexander the Great and other Heroes as Points of Reference in Medieval Literalure, Willem J. Aerts et Martin Gosman (éd.), Groningen, Egbert Forsten, 1988, p. 123-143.

442 S. Lusignan et A.-I. Tardif

lippe Auguste 25. César y est présenté comme celui que son ambition politique démesurée avait perdu. S’il avait finalement échoué dans sa quête d’un pouvoir hégémonique, s’il était mort assassiné à la suite d’une conjuration des sénateurs, c’est qu’il avait voulu détruire les libertés traditionnelles de Rome. L’oeuvre se termine en effet par un portrait de l’homme emprunté à Suétone qui, après avoir dépeint les qualités les plus remarquables de César, montre comment son orgueil causa sa perte 26. Le message à l’intention de Philippe Auguste ne pouvait être plus clair. La Guerre des Gaules rappelait également l’histoire de la défaite des Gaulois et de leur soumission à l’empire de Rome. Le thème allait à l’encontre de la volonté des rois de France du XIIIe siècle d’affirmer leur pouvoir souverain sur le royaume et leur totale indépendance face à l’empereur. Leur politique trouvait sa meilleure expression dans la formule lapidaire « le roi est empereur en son royaume ». L’histoire des Troyens, qui reconnaissait à la France les mêmes ancêtres qu’à Rome et qui plaçait le royaume sur un pied d’égalité avec l’Empire, fournissait un récit des origines davantage à la mesure de l’ambition royale 27.

L’absence des Gaulois de la littérature historique française des derniers siècles du Moyen Age tient donc davantage à l’occultation qu’à l’ignorance. L’histoire des druides était effectivement connue. Nous voudrions donc livrer ici un petit dossier sur la question. Notre cadre sera la France du XIIIe siècle à la première moitié du XVe, donc l’époque habituellement identifiée comme celle de l’absence des Gaulois dans la littérature. Nous allons retenir dix textes où les druides viennent étayer des idées politiques importantes. Dans un premier temps, nous analyserons des arguments qui défendaient les intérêts de l’Église contre les empiétements du pouvoir royal. Les textes que nous lirons suggéreront de nouvelles pistes pour expliquer la défaveur de l’histoire des druides en milieu curial. Dans un second temps, nous verrons comment les auteurs au service du roi ont finalement su apprivoiser le thème pour défendre les intérêts du royaume et pour soutenir la grandeur de la France et de la ville de Paris. Des textes traitant des druides nous

25. Gabrielle M. Spiegel, Romancing the Past. The Rise of Vernacular Prose Historiography in Thirteenth-Cenlury France, Berkeley-Los Angeles-Oxford, University of California Press, 1993, p. 118-151.

26. Lifet des Romains, op. cit. (n. 18), p. 718 à la fin.

27. Voir à ce sujet Naissance de la nation France, op. cit. (n. 4), chap. I : « Trojani aut Galli» ; Jacques Krynen, L’empire du roi. Idées et croyances politiques en France XIII-XV siècle, Paris, Gallimard, 1993, troisième partie, chap. II : « L’empereur de France » ; Claire Boudreau, Les plus anciennes sources du mythe des origines troyennes des Français (VIIe-XIIIe siècle), Memini. Travaux et documents, 1, Montréal, 1997, p. 73-117.

Des druides aux clercs 443

ont sans doute échappé : le but de cet article est d’attirer l’attention des chercheurs sur le thème des druides au Moyen Age et de mettre en évidence son importance et sa complexité.

LES DRUIDES ANCÊTRES DES CLERCS: LE POINT DE VUE DE L’ÉGLISE

Chronologiquement, les premiers auteurs à utiliser la référence historique aux druides se rangent principalement parmi les défenseurs des droits de l’Église. Ils évoquent l’argument soit pour affirmer la plus grande dignité du pouvoir spirituel, soit pour défendre les libertés des clercs dans la société.

Les druides et le rapport entre le pouvoir spirituel et le pouvoir temporel

Le premier auteur à se référer aux druides se rattache à la France uniquement par sa formation intellectuelle : il s’agit de saint Thomas d’Aquin. Il utilise l’argument une seule fois dans toute son oeuvre, à la fin du chapitre 14 du premier livre du De regimine principum ad regem Cypri. La critique récente retient que ce traité d’éducation des princes a été écrit vers 1267 à l’intention d’Hugues II de Lusignan (1253-1267), roi de Chypre mort prématurément. On admet aussi que l’oeuvre est authentique jusqu’au livre II, chapitre 8, et que la suite fut écrite par Ptolémée de Lucques 28. Dans le passage qui nous intéresse, Thomas d’Aquin reconnaît une opposition entre l’Ancienne Loi (le temps vétérotestamentaire) et la Nouvelle Loi (le temps depuis la venue du Christ) en ce qui concerne le rapport entre le pouvoir temporel et le pouveir spirituel. Alors que « dans la Loi Ancienne les prêtres étaient soumis aux rois… sous la Loi Nouvelle… les rois doivent être soumis aux prêtres » 29. Thomas d’Aquin ajoute que deux signes providentiels annoncèrent au temps de l’Ancienne Loi la suprématie à

28. Jean-Pierre Torrell, Initiation à saint Thomas d’Aquin, Paris-Fribourg, Éditions Du Cerf, 1993, p. 247-249. L’Index thomisticus atteste que le De regimine principum est le seul ouvrage où Thomas d’Aquin utilise l’argument des druides (Roberto Busa, Index thomisticus, sectio II, concordancia prima, t. 7, Stuttgart, Frommann-Holzboog, 1974, p. 1085).

29. In lege veteri sacerdotes regibus leguntur fuisse subiecti… in lege Chrisû reges debent sacerdotibus esse subiecti, Thomas d’Aquin, De regimine principum ad regem Cypri, Joseph Mathis (éd.), Turin-Rome, Marietti, 1954, p. 18. Nous empruntons la traduction française de Claude Roguet, Saint Thomas d’Aquin, Du gouvernement royal, Paris, Édition de la Gazette française, 1926, p. 121.

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venir du pouvoir spirituel. Le premier concerne Rome qui allait devenir la ville pontificale. Il cite Valère Maxime qui nous apprend qu’à Rome les choses de la religion prédominaient sur toutes les autres dans l’Antiquité. Le second signe se rapporte à la Gaule : « Parce qu’en Gaule, l’attachement au sacerdoce chrétien devait être très fort, il fut permis par Dieu que, déjà chez les peuples gaulois, les prêtres qu’ils appelaient druides, définissent le droit de toute la Gaule, comme le rapporte Jules César, dans le livre qu’il a écrit au sujet de la guerre des Gaules. » 30

La thèse sur le rapport entre les deux pouvoirs exposée dans le De regimine principum a suscité un malaise chez les commentateurs dominicains modernes de Thomas d’Aquin, qui se refusent à voir dans leur maître le défenseur de la suprématie du pouvoir pontifical sur le pouvoir royal. Le Père Weisheipl a tenté de démontrer que le passage en question pouvait s’accorder avec la thèse du Commentaire des Sentences II, dist. 44, qui soutient l’autonomie de chacun des deux pouvoirs dans son domaine propre de compétence 31. Quant au Père Torrell, il se fait l’écho de ses prédécesseurs qui ont recommandé la plus grande prudence dans l’interprétation de ce chapitre du De regimine principum 32. En revanche, d’autres commentateurs se sont appuyés sur ce texte pour soutenir que Thomas d’Aquin subordonnait le pouvoir temporel au pouvoir spirituel. Ainsi J. A. Watt le range dans le courant de pensée en ce sens, qui va de saint Bernard à la bulle Unam sanctam de 1302 par laquelle Boniface VIII défendit sa conception théocratique du pouvoir pontifical face à Philippe le Bel 33.

L’ambiguïté du texte de Thomas d’Aquin ne saurait être mieux illustrée que par l’utilisation qu’en fit Jean de Paris quelques décennies plus tard. Dominicain comme son maître à penser, Jean de Paris, aussi appelé Jean Quidort, a écrit entre la fin de 1302 et le début de 1303 son Depotestate regia et papali. L’homme et l’oeuvre attestent d’une fidélité sans faille au parti de Philippe le Bel contre Boniface VIII 34. Le De potestate regia et papali commence par examiner la nature des deux pouvoirs temporel et spirituel. La fin du chapitre 5 aborde la question de la dignité relative des deux pouvoirs. Jean de Paris emprunte ses arguments au De regimine principum I, 14 et il cite

30. De regimine principum, ibid., p. 18, et Saint Thomas d’Aquin, ibid., p. 122.

31. James A. Weisheipl, Friar Thomas d’Aquino, his Life, Thought and Works, New York, Doubleday, 1974, p. 191-195.

32. Initiation à saint Thomas d’Aquin, op. cit. (n. 28), p. 248-249.

33. John A. Watt, Spiritual and Temporal Powers, dans The Cambridge History of Medieval Political Thought c. 350-c. 1450, James Henderson Burns (éd.), Cambridge, Cambridge University Press, 1988, p. 372-374.

34. Voir Jean Leclercq, Jean de Paris et l’ecclésiologie du XIII siècle, Paris, Vrin, 1942, p. 6-25.

Des druides aux clercs 445

mot à mot le passage où Thomas d’Aquin rappelle qu’à Rome dominait la chose religieuse et qu’en Gaule les druides régissaient la société 35. Jean de Paris reconnaît donc la dignité plus grande du pouvoir spirituel. Mais il ne conclut nullement à sa supériorité. Partant du principe que le pape et le roi tiennent chacun leur pouvoir de Dieu, Jean de Paris défend ensuite l’autonomie du pouvoir royal en matière temporelle au même titre que le pape exerce seul le pouvoir spirituel. Il défend l’indépendance des deux dans leurs sphères respectives. Toutefois l’un et l’autre doivent diriger l’homme vers la même fin dernière et sous ce rapport ils doivent s’entraider. Jean de Paris prévoit même, en cas d’errance grave, qu’un pouvoir intervienne indirectement dans le domaine de l’autre pour le corriger. Le pape peut censurer le roi, comme le roi peut blâmer le pape : de ce point de vue la réciprocité de leurs droits est complète.

Les thèses très avancées de Jean de Paris en faveur de Philippe le Bel montrent que, bien maîtrisé, l’argument historique des druides ne conduisait pas nécessairement à défendre la suprématie du pouvoir spirituel, comme le texte de saint Thomas pouvait le suggérer. Mais il reste que l’histoire des druides donnait facilement heu à des arguments favorables aux clercs, comme l’attestent les textes que nous allons maintenant examiner.

Les druides et la défense des privilèges ecclésiastiques

Les clercs des XIVe et XVe siècles se sont parfois appuyés sur César pour soutenir que leurs privilèges étaient mieux respectés dans l’ancienne Gaule que dans la France de leur temps. Ils en tenaient pour preuve le texte de César qui montre que les druides exerçaient alors sans conteste des droits qu’eux-mêmes devaient maintenant défendre avec acharnement. Un premier texte en ce sens est le De miserabili statu regni Francie de François de Monte-Belluna 36. L’auteur est visiblement français, malgré son nom qui évoque plutôt l’Italie. On en sait très peu sur le personnage sinon qu’il s’agit d’un bénédictin lettré dont on ignore le monastère d’appartenance. Il était vraisemblablement maître en théologie et il aurait écrit un commentaire des prophéties d’Hildegarde de Bingen (1098-1179). Ce texte nous est perdu, mais on tient la preuve de son

35. Le De potestate regia et papali est édité en troisième partie du livre de Jean Leclercq, ibid. Celui-ci résume bien la thèse de la relation des deux pouvoirs aux pages 144 à 150.

36. A propos de François de Monte Belluna et son oeuvre, voir André Vernet, Le « Tragicum argumentum de miserabili statu regni Francie» de François de Monte-Belluna (1347), Annuaire-Bulletin de la Société de l’Histoire de France, année 1962-1963, Paris, 1964, p. 102-163, qui édite le texte de cet opuscule aux pages 131 à 163.

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existence d’une mention d’Ancel Choquait sur qui nous allons revenir plus loin. Le De miserabili statu regni Francie est un opuscule sur les misères de la France, suite à la défaite française à la bataille de Poitiers, le 19 septembre 1356, au cours de laquelle le roi Jean II fut fait prisonnier par les Anglais. Il fut écrit très peu de temps après l’événement, sans doute au milieu de 1357.

S’appuyant sur sa très riche culture littéraire, François de Monte-Belluna fait le tour des raisons qui expliquent le désastre qui s’est abattu sur la France. Parmi les innombrables causes des malheurs du royaume, le § 11 du De miserabili statu regni Francie retient que Dieu a voulu cette punition entre autres parce que les laïcs ne respectent plus l’immunité ecclésiastique. Ils s’emparent de biens d’Église qu’ils ajoutent aux leurs, et leur justice prend souvent en considération des causes relevant des tribunaux ecclésiastiques. François de Monte-Belluna constate que les choses ont bien changé en France depuis les temps anciens. Il prend à témoin Julius Celsius libro sexto de Bello gallico qui montre comment les druides exerçaient alors librement tous leurs pouvoirs. Il cite presqu’en entier le chapitre 13 de César et les premières lignes du chapitre 1437. La critique de François de Monte-Belluna ne vise sans doute aucun événement particulier, mais plutôt l’évolution générale des rapports entre le pouvoir royal et l’Église de France. On sait qu’à partir de Philippe le Bel la justice royale s’étendit de plus en plus à des domaines réservés jusque-là aux officiantes. Le droit de régale et la sauvegarde royale alourdissaient aussi l’emprise du pouvoir séculier sur les biens d’Église. Rappelons enfin que la question de la décime fut au coeur du conflit entre Philippe le Bel et Boniface VIII. A partir de cette époque, le fruit de nombreuses décimes se retrouva dans les coffres royaux 38. C’est sans doute contre cet état de choses que réagissait François de Monte-Belluna qui ne manque pas de souligner que dans les temps anciens les druides ne payaient pas d’impôt et que leur justice était incontestée.

Les mêmes arguments sont repris deux décennies plus tard par Nicole Oresme dans son commentaire de la Politique d’Aristote 39. Universitaire au service de Charles V, il acheva, en 1377, une tra37.

tra37. «Tragicum argumentum », ibid., p. 147.

38. Voir à ce sujet les exposés-synthèses suivants : Ferdinand Lot et Robert Fawtier, Histoire des institutions françaises au Moyen Age, t. II : Institutions royales, Paris, PUF, 1958, p. 227-230, t. III : Institutions ecclésiastiques, Paris, PUF, 1962, p. 325-327 et 407-437 ; Olivier Guillot, Albert Rigaudière et Yves Sassier, Pouvoirs et institutions dans la France médiévale, t. II : Des temps féodaux aux temps de l’État, Paris, Armand Colin, 1994, p. 197-204 et 241-242.

39. Nicole Oresme, Le livre de Politiques d’Aristote, Albert D. Menut (éd.), Transactions of the American Philosophical Society, 60, 6, Philadelphie, 1970. La vie et l’oeuvre de Nicole Oresme sont bien connues et ont fait l’objet de nombreuses études : voir à ce sujet le bel article de René Mathieu et Sylvie Lefèvre, Nicole Oresme, dans le Dictionnaire des Lettres françaises, op. cit. (n. 21), p. 1072-1075.

Des druides aux clercs 447

duction accompagnée de riches gloses de Y Ethique à Mcomaque et de la Politique d’Aristote ainsi que du traité pseudo-aristotélicien de l’Économique. Oresme fut un clerc séculier qui occupa plusieurs fonctions ecclésiastiques dont celle de doyen du chapitre cathédral de Rouen puis d’évêque de Lisieux à la fin de sa vie. Les longues gloses qui accompagnent sa traduction de la Politique visent souvent à défendre la politique royale 40. Mais il lui arrive également de promouvoir les intérêts des clercs et deux fois il recourt à l’exemple historique des druides.

Le premier renvoi à César apparaît à l’occasion d’une longue glose où il démontre que six fonctions sont nécessaires dans toute société : soit les agriculteurs, les artisans, les guerriers, les marchands, les prêtres et les juges 41. Dans le sed contra que lui impose la méthode de la dispute, Nicole Oresme examine la possibilité d’une société sans classe sacerdotale. Son sixième argument cite César qui rapporte qu’il n’existait pas de druide en Germanie. Il prend soin de préciser que César « appelle les prestres druides, et dit que les Alemans ne avoient nulz telz druide » 42. Évidemment, Oresme démontre l’inanité de la thèse en multipliant les citations d’auteurs de l’Antiquité et de la Bible. Il répond enfin aux divers arguments évoqués dans le sed contra dont celui des druides. Il soutient que les Allemands étaient alors des barbares qui vivaient en partie nus et en partie couverts de peaux de bêtes. Leur régime politique était mauvais. Il le qualifie de tyrannie ou de mauvaise démocratie, deux formes de gouvernement réprouvées par Aristote. Aussi conclut-il que « leur communité ne estoit pas digne de estre dicte cité, mais estoit un salvage convent. Et ainsi soit dit a présent de ceste question » 43.

L’argument des druides est repris quelques chapitres plus loin de façon beaucoup plus élaborée dans une glose dont le thème devait importer au plus haut point à Nicole Oresme puisqu’il s’agit de légitimer la propriété ecclésiastique 44. Aristote soutenait donc que la terre devait être partagée en deux, une partie appartenant au domaine public et l’autre au domaine privé. Une partie du domaine

40. Voir en particulier Susan M. Babbitt, Oresme’s Livre de Politiques and the France of Charles V, Transactions of the American Philosophical Society, n.s. 76, part 1, Philadelphie, 1985.

41. La question est traitée au livre VII, chap. 16, de la division médiévale du texte d’Aristote que suit Oresme, qui correspond au chapitre 8 du même livre de la division moderne. Le passage commenté est le 1328», 1. 20 et s. de la numérotation Bekker. La glose d’Oresme se trouve aux pages 302-305 de Le livre de Politiques, op. cit. (n. 39).

42. Ibid., p. 302 (260d). Le passage de César en question se trouve au livre VI, chap. 21, de la Guerre des Gaules.

43. Ibid., p. 304 (263a).

44. La question est traitée au livre VII, chap. 21, de la division médiévale du texte d’Aristote que suit Oresme, qui correspond au chapitre 10 du même livre de la division moderne. Le passage commenté est le 1330a, 1. 9 et s., de la numérotation Bekker. La glose d’Oresme se trouve aux pages 311-314 de Le lime de Politiques, op. cit. (n. 39).

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public devait être affectée au culte et l’autre aux frais des repas communs des habitants. Oresme ne pouvait laisser échapper cette occasion d’appuyer sur l’autorité d’Aristote le droit des clercs de posséder des biens. Dans une première explication du texte, il affirme que les possessions ecclésiastiques ne doivent pas être excessives afin que les clercs conservent une vie honnête. Elles doivent également être tenues en toute franchise. Puis il entreprend de démontrer par une longue questio si « les gens sacerdotalz en bonne policie doivent estre seigneurs de leur possessions et de leur gens, et se il doivent avoir jurisdiction et quelle » 45. Après avoir aligné les sed contra qui suggèrent une limitation du pouvoir juridique des ecclésiastiques, Oresme annonce que « non obstant ce, je veuls monstrer le contraire » 46. Les druides, qui avaient des droits de justice étendus en Gaule, constituaient un précédent que Nicole Oresme ne manque pas d’exploiter dans la défense de sa thèse. L’un de ses arguments expose en détail les privilèges que possédaient les druides. Il conclut son appel à l’histoire par cette phrase : « Il appert que, ou temps de Jules César, la gent sacerdotal avoient ou païz de France plus grande jurisdicion que il ne ont maintenant. » 47

Il ne fait aucun doute que Nicole Oresme accordait une importance certaine au précédent des druides pour défendre les droits des clercs en France. Son commentaire de la Politique est accompagné d’un index matière qu’il a compilé lui-même et qui permet de retrouver les thèmes qui lui importaient 48. Il intitule d’ailleurs ce travail Table des notables. Par deux fois l’index renvoie à l’argument des druides. Une première fois sous le mot clé « Gent sacerdotal » on trouve « Quele jurisdition et quele manière et quel estât avoient la gent sacerdotal en cest païz de France anciennement quant il estoient paiens et ydolatres » suivi d’un renvoi à la glose du livre VII, chapitre 21, que nous venons d’évoquer. Une seconde fois sous « Jusrisdition », on lit « Quele jurisdition il (la gent sacerdotal) avoient en cest païz ou temps des paiens » qui donne également le livre VII, chapitre 21 comme référence 49.

Au XVe siècle, les druides vinrent encore au secours des clercs sous la plume de Jean Juvénal des Ursins 50. L’argument est évoqué

45. Ibid., p. 311 (269b).

46. Ibid., p. 312 (270d).

47. Ibid., p. 313 (271b).

48. Serge Lusignan, Lire, indexer et gloser : Nicole Oresme et la « Politique » d’Aristote, L’écrit dans la société médiévale. Divers aspects de sa pratique du XI au XV siècle, Caroline Bourlet et Annie Dufour (éd.), Paris, Éditions du CNRS, 1992, p. 167-181.

49. Le livre de Politiques, op. cit. (n. 39), p. 362-363.

50. Peter S. Lewis, Écrits politiques de Jean Juvénal des Ursins, t. III : La vie et l’oeuvre. Tables, Paris, Klincksieck, 1992.

Des druides aux clercs 449

une première fois dans A, A, A, nescio loqui. Écrit après le 3 août 1445, ce traité se présente comme une longue critique des abus du pouvoir royal et surtout de ses officiers. L’auteur connaissait bien ce milieu puisqu’il était le fils de Jean Jouvenel que sa brillante carrière de juriste amena jusqu’aux échelons les plus élevés de l’administration royale. Jean Juvénal des Ursins s’était d’abord engagé dans la même voie que son père jusqu’à devenir avocat du roi au Parlement, mais, nommé évêque de Beauvais en 1432, il opta finalement pour la carrière ecclésiastique. Son frère Guillaume devint pour sa part chancelier de France le 16 juin 1445 et c’est à son intention qu’il écrivit A, A, A, nescio loqui pour lui suggérer les réformes du royaume qui s’imposaient. Parmi les nombreux abus, Jean Juvénal dénonce le fait que trop souvent le roi se saisissait arbitrairement du temporel des ecclésiastiques afin d’influer sur les nominations aux charges importantes comme celle d’évêque 51.

Les défenseurs du droit du roi soutenaient que le temporel des évêchés leur venait le plus souvent de donations royales effectuées dans des temps très anciens. Jean Juvénal oppose à cette thèse un argument historique assez audacieux. En conformité avec les principes du droit coutumier, il fonde à son tour sur l’ancienneté le droit prééminent des ecclésiastiques sur leur temporel. Il soutient en effet que le droit des évêques est supérieur à celui du roi, puisqu’ils reçurent leur temporel avant même qu’il n’y eut des rois en France. Jean Juvénal écrit en effet que : « Avant que oncques eut roy en France les evesques, qui tunc vocabantur druides, estoient seigneurs temporelz et espirituelz ; et ne fault que regarder Iullius Celssum De bello galico, quant il fait mention des druides, et ne trouvera l’en point qui fonda les esglises cathédrales. » 52 Le raccourci historique est aussi simple qu’audacieux : les évêques ont comme ancêtres les druides dont ils ont reçu les biens en héritage. En effet après une longue citation du texte de César, Jean Juvénal conclut son argument en ces termes : « Et quant ilz furent crestiens, et appelles arcevesquss et evesques, ilz ou ceulx qui furent mis en leurs lieux eurent les seignouries temporelles et espirituelles. » 53

Jouvenel des Ursins reprend à nouveau l’argument qui défend l’immunité des biens ecclésiastiques dans l’opuscule Verba mea auribus

51. Le roi pouvait effectivement s’immiscer dans les nominations ecclésiastiques soit en menaçant de ne pas remettre son temporel au nouvel évêque d’un siège sur lequel il exerçait son droit de régale, soit en saisissant le temporel lorsqu’il y avait un conflit entre les parties à l’occasion d’une nomination. Voir à ce sujet Institutions ecclésiastiques, t. III, op. cit. (n. 38), liv. III, chap. VI.

52. Jean Juvénal des Ursins, «A, A, A, nescio loqui», Écrits politiques de Jean Juvénal des Ursins, t. I, Peter S. Lewis (éd.), Paris, Klincksieck, 1978, p. 492-493.

53. Ibid., p. 493. Jean Juvénal fait allusion une seconde fois aux druides dans le même traité pour défendre les biens ecclésiastiques (p. 504).

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percipe, Domine écrit en 1452, dans une forme qui mérite d’être citée : « Et ce que j’ay mis en l’encommencement des Druides, c’est pour monstrer que [avant que] il y eut oncques roy en France les gens d’esglise avoient temporel ; et quant Clovis fut baptisé par saint Remy, l’arcevesque estoit seigneur temporel de la cité de Reims. » 54 Le précédent historique des druides est également utilisé dans le même traité pour défendre la juridiction spirituelle et temporelle des évêques dans leur domaine. Jean Juvénal cite un long passage de la Guerre des Gaules dont il tire la conclusion suivante : « Quant ce vint que la foy fut exaussee, en Heu de ces Druides qui estoient payens, furent ordonnés evesques et arcevesques, qui eurent toute jurisdiction sp[irit]ruelle et temporelle. » 55 En somme, de François de Monte-Belluna à Jean Juvénal des Ursins, en passant par Nicole Oresme, les druides servirent de précédent historique pour défendre les libertés de l’Église de France en matière de propriété et d’exercice de la justice, contre les envahissements du pouvoir royal qui se multipliaient alors. Mais, est-ce à cause de sa formation de juriste, Jean Juvénal est le seul à énoncer l’argument des druides en termes coutumiers, pour démontrer la plus grande ancienneté du pouvoir ecclésiastique en France par rapport au pouvoir royal, et par conséquent sa prééminence en cas de conflit sur les droits de l’Église.

Les textes que nous venons d’examiner montrent que l’histoire des druides trouvait difficilement sa place dans une histoire de la France fondatrice de la légitimité du pouvoir royal. Il était préférable de retourner au mythe des origines troyennes qui était bien utile pour démontrer l’ancienneté des Francs et l’indépendance du royaume par rapport à l’Empire 56. Le mythe troyen était pourtant porteur d’un hiatus temporel entre l’origine des Francs d’une part et celle de la France et du lignage de ses rois de l’autre. Relisons le début des Grandes chroniques de France. Le premier chapitre explique comment les Francs étaient les descendants de Francion, un neveu du roi Priam de Troie qui avait été défait par les Grecs. Ils se trouvaient donc dotés d’un ancêtre troyen aussi ancien qu’Énée qui avait fondé Rome. Francion et les siens s’étaient établis en une cité sur le Danube qu’ils appelèrent Sycambre. Ils séjournèrent là mille cinq cent sept ans. Mais, précise Primat, « tributaire estoient aus Romains, ausi corne les autres nations » 57. Les Francs vivaient sous

54. Jean Juvénal des Ursins, « Verba mea auribus percipe, Domine », Ecrits politiques de Jean Juvénal des Ursins, t. II, Peter S. Lewis (éd.), Paris, Klincksieck, 1985, p. 350.

55. Jean Juvénal des Ursins, Ibid., p. 344-345.

56. Voir les références bibliographiques de la note 27.

57. Les Grandes Chroniques de France, op. cit. (n. 22), p. 12.

Des druides aux clercs 451

l’autorité des Romains et c’est à la demande de l’empereur Valentinien qu’ils allèrent combattre avec succès les Alains en échange d’une exemption d’impôt de dix ans (chap. 2). Les dix ans écoulés, l’empereur voulut à nouveau recevoir leurs impôts. Les Francs répliquèrent par une série d’attaques victorieuses qui les fît s’emparer de la Germanie (chap. 3). Les chapitres 1 à 3 suivent de près les chapitres 1 à 3 du livre premier de la Geste des Francs d’Aimoin de Fleury. Certes ce récit reconnaît aux Francs des ancêtres très lointains, mais il reste qu’arrivé à la fin du IVe siècle après Jésus-Christ, les Troyens ancêtres de Francs ne sont toujours pas établis en France, ils viennent tout juste de se libérer de la tutelle des Romains et ils n’ont pas encore de roi.

Le chapitre 4, la pièce centrale de ce récit des origines, semble une construction originale. Primat s’inspire d’une courte remarque d’Aimoin au début de son très court chapitre 4 : regem vero, ceterarum more nationum, Franci sibi eligentes Faramundum Marchomiri Jilium, solio sublimant regio58. Par une sorte de longue glose de cette phrase, Primat réalise la délicate opération de rattacher l’espace géographique de la France et le lignage royal à la longue histoire des Troyens-Francs, par l’évocation d’événements laissés dans l’ombre jusque-là et par l’emprunt de sa structure narrative au chapitre 8 du premier livre des Rois de la Bible. On apprend d’abord qu’un groupe de Troyens-Francs venu de Sycambre avait fondé Lutèce en l’an 895 avant Jésus-Christ. Ces gens « vivoient simplement, poi savoient de Fus d’armes. Au tens de lors n’avoit ainques eu roi en France » 59. Ils étaient sujets des Romains, mais à chaque année ils élisaient des conseleeur pour les gouverner. Au temps de la conquête de la Germanie par les Troyens-Francs-Sycambriens, l’un de leurs chefs, Marcomir, arriva en France avec ses gens. Ceux de France les accueillirent très bien et Marcomir leur enseigna l’usage des armes. Ils le choisirent comme gouverneur et défenseur du pays « pour ce meismement que il estoit descenduz de la lignie de Troie com il estaient ; si furent tout I pople et une gent » 60. Ainsi se trouvait enraciné dans la longue histoire troyenne le temps de ceux qui habitaient déjà le territoire de la France avant la conquête des Romains. Il restait au chroniqueur à réaliser une dernière manoeuvre.

Les Troyens-Francs-Sycambriens comme les Troyens-FrancsFrançais étaient sujets des Romains et n’avaient pas de roi. Au-delà de Clovis et de Childéric, Primat ne pouvait remonter qu’à

58. Aimoin de Fleury, op. cit. (n. 21), p. 30.

59. Les Grandes Chroniques de France, op. cit. (n. 22), p. 18.

60. Ibid., p. 19.

452 S. Lusignan et A.-I. Tardif

Mérovée, Clodion et Pharamond, le fils de Marcomir. Le lignage royal français était apparu bien tardivement. Primat fait alors preuve d’une extraordinaire ingéniosité pour retourner la situation en posant qu’à l’époque de Marcomir « li François qui vourent avoir roi, ausi comme les autres nations, prisrent celi Pharamont par le conseil Marchomire son père » 61. Ce passage, inspiré d’Aimoin, reprend sans le dire les propos que les anciens d’Israël adressèrent à Samuel devenu vieux : « Établissez donc sur nous un roi, comme en ont toutes les nations, afin qu’il nous juge. » 62 Ce verset de la Bible fournit la clé pour interpréter le chapitre 4 de Primat. Le temps où les Troyens-Francs-Français élisaient des « conseleeur » trouve son analogie avec temps où les juges guidaient le peuple hébreux. L’épisode de Marcomir enseignant l’usage des armes rappelle la mise en garde de Samuel aux Hébreux qu’un roi allait les forcer à porter les armes (I Roi VIII, 12). Ainsi se développe l’analogie entre les Troyens-Francs-Français et le peuple élu de Dieu dans la Bible. Paradoxalement, l’émergence tardive du lignage royal contribuait à rehausser le prestige des Francs puisqu’ils partageaient sous ce rapport le même destin que les Hébreux. A défaut d’un enracinement lointain dans le temps, la lignée des rois de France se trouvait investie de l’aura que lui conférait l’analogie de son histoire avec celle des rois de la Bible 63. Une fois de plus, le Moyen Age retrouvait dans l’Ancienne Loi la préfiguration de la Nouvelle Loi. L’historien moderne ne peut qu’admirer la virtuosité du raisonnement.

A force de recourir aux origines troyennes et à la Bible, Les Grandes Chroniques de France parvenaient à enraciner dans les temps les plus anciens l’origine des Français et de la France et auréoler ses rois du plus grand prestige. La démonstration tenait pourvu qu’on oublie la description des druides et des chevaliers de César, sans quoi risquait de s’ouvrir le fossé chronologique béant entre l’histoire des Français et celle de leurs rois. Relire César faisait aussi retrouver l’histoire d’une Église de France dont les origines et les droits remontaient bien avant ceux des rois, comme l’explique si bien Jean Jouvenel des Ursins. Si l’on ajoute que l’argument pouvait aussi appuyer l’idée de la plus grande dignité du pouvoir spirituel sur le pouvoir temporel, comme on l’a senti avec Thomas d’Aquin et d’une certaine façon avec Jean de Paris, on constate que la Guerre des Gaules VI, 13-14 de

61. Ibid., p. 19.

62. I Roi VIII, 5. Nous citons la traduction française de La Vulgate par le Maître de Saci, plus proche du texte latin médiéval que les traductions courantes.

63. A propos de l’inspiration biblique de l’idéologie royale au Moyen Age : Jacques Le Goff, Portrait du roi idéal, L’Histoire, n° 81, septembre 1985, p. 70-76, et Philippe Buc, L’ambiguïté du livre. Prince, pouvoir et peuple dans les commentaires de la Bible au Moyen Age, Paris, Beauchesne, 1994.

Des druides aux clercs 453

César a pu constituer une autorité controversée dans les débats Église-État qui agitèrent la France de la fin du Moyen Age. C’est pourquoi nous avons avancé l’hypothèse que son absence de certains textes relève de l’occultation plutôt que de l’ignorance.

LES DRUIDES ET LA GRANDEUR DE LA FRANGE: LE POINT DE VUE DU ROI

Il reste que les rois de France ont beaucoup joué de la symbolique religieuse pour assurer la légitimité de leur pouvoir. Après la déposition de l’empereur Frédéric II en 1245, l’idée qu’ils étaient les premiers protecteurs de l’Église s’affirma davantage. Le titre de rex christianissimus, déjà attribué à Philippe Auguste, se chargea d’un sens nouveau 64. Dans l’adresse de sa lettre dédicatoire du Speculum historiale, Vincent de Beauvais qualifie Louis LX de deux titres : dilecto a Deo, aimé de Dieu, et viro christianissimo, homme très chrétien. La lettre interpelle le roi pour qu’il prenne la tête de la chrétienté 65. La même idée est reprise par Primat dans son prologue des Grandes Chroniques de France : « Se mile autre nation fait à sainte Eglise force ne grief, en France en vient fere sa complainte, en France vient à refui et à secors ; de France vient l’espée et fi glaives par quoi ele est vengiée, et France comme loiaus fille secourt sa mère en touz besoinz. » 66 Le titre de roi très chrétien était cependant attribué à plusieurs princes et rois étrangers par les papes. C’est seulement à partir de Charles V que les lettrés au service du roi défendirent le droit exclusif du roi de France à ce titre. C’est également à l’intention du même roi que, dans le prologue de sa traduction de la Cité de Dieu de saint Augustin, Raoul de Presles dégagea la signification religieuse des attributs royaux qu’étaient la sainte ampoule, le pouvoir de guérir les écrouelles, l’oriflamme de Saint-Denis et les armes de France composées de trois fleurs de lis d’or sur fond d’azur 67. Le règne de Charles V constitua le temps fort de

64. Nous nous inspirons ici du début du chapitre «Rex christianissimus» de Jacques Krynen, L’empire du roi, op. cit. (n. 27), p. 345-383, dont les notes fournissent une riche bibliographie.

65. Serge Lusignan, Le temps de l’homme, op. cit. (n. 23), p. 503-504.

66. Les Grandes Chroniques de France, op. cit. (n. 22), p. 5.

67. Philippe Contamine, Le légendaire de la monarchie française. Le prologue de Raoul de Presles à sa traduction de La Cité de Dieu : texte et image, dans Texte et image. Actes du colloque international de Chantilly (13 au 15 octobre 1982), Paris, Les Belles Lettres, 1984, p. 201-214, et reproduit dans Philippe Contamine, Des pouvoirs en France, 1300/1500, Paris, Presses de l’Ecole normale supérieure, 1992, p.’ 49-60.

454 S. Lusignan et A.-I. Tardif

l’élaboration des fondements idéologiques du pouvoir royal à la fin du Moyen Age 68. Ce sont aussi les hommes de lettres de Charles V qui apprivoisèrent le thème des druides au profit des intérêts royaux.

Les druides et la papauté d’Avignon

L’ambition des rois de France d’être les premiers protecteurs de l’Église se matérialisa définitivement avec l’arrivée des papes à Avignon au début du XIVe siècle. Aussi la décision d’Urbain V, en 1366, de retourner à Rome fut très mal reçue par Charles V. Elle annonçait la fin de la mainmise des prélats français sur les affaires de l’Église et la perte pour la France de l’un de ses appuis les plus importants. Tout juste avant le départ du pape, à la fin avril 1367, une ambassade royale se présenta à Avignon afin de convaincre le pape de ne pas quitter la ville située à la frontière du royaume. L’ambassade était composée de plusieurs personnages importants, des fidèles du roi, comme Louis comte d’Étampes, Guillaume de Dormans chancelier de Dauphiné, Pierre de Villiers grand maître de l’Hôtel du roi, le sire de Vinay un de ses plus anciens chambellans, et Ancel Choquait. Ce dernier était docteur en droit canon et licencié en droit civil. Il avait brillamment enseigné à Paris et il était maître des requêtes de l’Hôtel. Il lui revint de prononcer le discours 69. L’argument est construit de façon typiquement universitaire. S’appuyant sur les autorités, il multiplie jusqu’à l’excès les citations de la Bible, des Pères et des grandes autorités théologiques, et, fidèle à la méthode de la dispute, il oppose sept raisons justifiant le départ à sept autres, bien meilleures, de rester à Avignon.

Parmi les arguments en faveur d’un retour à Rome, il avance entre autres que Rome est le centre du monde et que les quatre basiliques romaines sont à l’image des quatre grands patriarcats de la chrétienté. Le pape se devait de résider dans la ville la plus parfaite qu’est Rome. Heureusement, la France n’était pas en reste quant à son capital symbolique religieux. Dans le second volet de son argument, Choquart entreprend de montrer la dignité supérieure du royaume au plan de la sainteté. Son premier argument s’appuie sur le précédent des druides, qu’il interprète un peu à la

68. Ce thème est bien mis en évidence par Françoise Autrand dans le chapitre XXX, « Sagesse », dans Charles V, Paris, Fayard, 1994.

69. A propos de l’événement, voir Roland Delachenal, Histoire de Charles V, t. III, Paris, Picard, p. 515-524 et Françoise Autrand, ibid., p. 541-543. Le texte du discours qu’il nous reste est édité dans C. E. du Boulay, Historia Universitatis Parisiensis, t. IV, Paris, 1668, p. 396-412.

Des druides aux clercs 455

manière de Thomas d’Aquin. Il affirme en effet : de tempore ante fidem legitur in libro Iulii Caesari de Bello Gallorum, quod in signum et praesagium magnae religionis in Francia qffuturae, in Francia habebantur Druides qui divinis rebus intereant, sacrificiaque privata ac publica procurabant et religiones interpretanbantur 10. En guise de présage que la religion allait particulièrement s’épanouir en France, avant le christianisme il y eut dans le royaume des druides qui exerçaient toutes les fonctions religieuses. Ce rappel des druides placé ainsi en tête de l’argument favorable à Avignon ne manque pas de surprendre, surtout qu’Ancel poursuit sa démonstration du très fort degré d’implantation de la religion dans le royaume en invoquant d’autres signes aussi sacrés que les reliques de la croix et de la couronne d’épines que possédait la France.

Comme l’a signalé Marion Schnerb-Lièvre, l’argumentaire d’Ancel Choquart se retrouve pour une bonne part dans le Songe du Vergier 71. On sait que ce très long traité prend la forme d’un dialogue entre un Clerc et un Chevalier. Il discute essentiellement des rapports entre le pouvoir spirituel que défend le Clerc, et le pouvoir temporel dont le Chevalier se fait le porte-parole. L’ouvrage avait été commandé par Charles V pour soutenir les thèses du pouvoir royal sur la question. Il est maintenant établi qu’il fut écrit par Évrart de Trémaugon qui enseigna à la faculté de décret de l’Université de Paris et qui exerça la fonction de maître des requêtes de l’Hôtel, tout comme Ancel Choquart 72. D’abord écrit en latin, la mise en français du traité fut terminée en 1378. Le Songe du Vergier aborde la question de la résidence du pape au livre I, chapitres 155 et 156. Le Clerc soutient d’abord qu’il est légitime de faire la guerre aux Sarrasins et à ceux qui s’attaquent au patrimoine de Saint-Pierre. Il affirme que l’absence du pape à Rome fut source de malheurs en Italie. Il démontre donc que le pape doit rester à Rome en reprenant les arguments qu’avançait Ancel Choquart en faveur de cette thèse 73. Le Chevalier lui répond en utilisant à son tour l’argumentaire d’Ancel Choquart pour inciter le pape à rester à Avignon 74. Dès le début, il soutient que « pais

70. Ibid., p. 403.

71. Marion Schnerb-Lièvre, Le Songe du Vergier édité d’après le manuscrit Royal 19 CIV de la British Library, 2 vol., Paris, Éditions du CNRS, 1982. La note sur Ancel Choquart comme source se trouve dans le tome I, à la page XLIV de l’introduction. Voir aussi la notice, Songe du Vergier, de Marion Schnerb-Lièvre, dans le Dictionnaire des Lettres françaises, op. cit. (n. 21), p. 1402-1403.

72. A propos d’Évrart de Trémaugon, voir Le Songe du Vergier, ibid., t. I, p. LXXXV-LXXXVI.

73. Il expose cette partie de son argument au livre I, chap. 155, § 17 à 27 {ibid., t. I, p. 320-323). L’argument parallèle d’Ancel Choquart est édité dans Historia Universitatis Parisiensis, op. cit. (n. 69), p. 401-403.

74. Au livre I, chap. 156, § 1 à 39 [ibid., t. I, p. 324-335). Pour l’argument parallèle d’Ancel Choquart, voir Historia Universitatis Parisiensis, op. cit. (n. 69), p. 403-412.

456 S. Lusignan et A.-I. Tardif

de France soit plus saint pais que celluy de Ronme. En effet, en signe et en prophesie de la très grant religion et de la parfaitte foy laquelle devoit advenir et estre en France plus que nulle aultre partie du monde, il estaient une manière de gens, lezquelx estaient appelles Druydes » 75.

Pourquoi Évrart de Trémaugon crut-il bon de reprendre une dizaine d’années plus tard ce plaidoyer d’Ancel Choquart ? Il faut se rappeler d’abord que l’installation d’Urbain V à Rome en 1367 ne fut pas définitive et que la situation défavorable dans cette ville l’avait amené à retourner à Avignon en 1370, où il mourut la même année. Son successeur, Grégoire XI, resta encore quelques années à Avignon, mais il finit par s’installer définitivement à Rome en janvier 1377. Évrart de Trémaugon composait peut-être Le Songe du Vergier au moment où Charles V exerçait ses dernières pressions sur Grégoire XI pour qu’il demeure à Avignon. Grégoire XI mourut le 27 mars 1378. Quelques mois après, la chrétienté se retrouvait avec deux papes, Urbain VI à Rome et Clément VII à Avignon : le Grand Schisme venait de commencer. Au moment où Evrart de Trémaugon achevait la version française de son oeuvre, la thèse d’Ancel Choquart contre le départ du pape pouvait dorénavant être lue comme une défense du pape d’Avignon que Charles V soutenait contre celui de Rome 76. Le siège de la papauté devait demeurer aux frontières de la France qui se distinguait par ses très grandes qualités religieuses depuis le temps des druides et sur laquelle régnait le rex christinissimus.

Les druides et la grandeur de la France

C’est encore l’oeuvre d’un maître des requêtes de l’Hôtel de Charles V qui nous fournit un autre renvoi aux druides, favorable à la France royale : la traduction française de la Cité de Dieu de saint Augustin par Raoul de Presles. Ce travail fut réalisé entre 1371 et 1375 à la demande du roi. Cette traduction est accompagnée d’un commentaire qui s’inspire pour l’essentiel de ceux de Thomas Waleys et Nicolas Trevet. Parvenu au livre V, chapitre 25, qui traite de la prospérité accordée par Dieu à l’empereur Constantin, Raoul de Presles ajoute un très long morceau de son cru, qui expose les origines de la France et l’histoire de la fondation de la ville de

75. Le Songe du Vergier, op. cit. (n. 71), t. I, liv. I, chap. 156, § 3, p. 324.

76. A propos des événements préparant le Grand Schisme, voir le bref rappel de Geoffrey Barraclough, La papauté au Moyen Age, Paris, 1970, p. 162-163, et à propos de la politique de Charles V à cet égard, Charles, op. cit. (n. 68), p. 828-835.

Des druides aux clercs 457

Paris 77. L’objectif est de glorifier le royaume et sa ville capitale. Raoul de Presles commence donc par rappeler longuement les origines troyennes des Français. Son exposé fait la synthèse de tout ce que ses prédécesseurs ont pu écrire sur la question. Il entreprend ensuite de démontrer l’ancienneté de Paris. Il se tourne alors vers la Guerre des Gaules de Jules César pour trouver le témoignage le plus ancien sur les origines de la ville et sur ses environs, et il rencontre les druides à cette occasion.

L’histoire des druides de Raoul de Presles représente une construction littéraire assez complexe dont A. Lombard-Joudan a tenté de dénouer les arcanes 78. A première vue elle semble suivre de très près l’exposé de César. On note cependant une différence essentielle qui tient à la désignation du lieu de la réunion annuelle des druides que César désigne comme infinibus Carnutum, qu’on traduit habituellement par « dans le pays des Carnutes », donc le pays chartrain. Raoul de Presles omet cette référence et parle plutôt « d’une montaingne consacrée a Jupiter, qui a présent est appellée Montjaout» comme lieu de rencontre des druides 79. S’appuyant sans doute sur des vestiges archéologiques encore visibles à son époque et peut-être sur la tradition orale, Raoul de Presles range « Montjaout » parmi les trois principaux lieux de culte des druides avec « Montmartre » et « Court démanche ». Depuis Le Roux de Lincy et Tisserand, on identifie « Montjaout » à Montjavoult (Oise, cant. Chaumont-en-Vexin, arr. Beauvais), « Montmartre » bien sûr à la colline au nord de Paris, et « Court demanche » à Courdimanche (Val d’Oise, cant. et arr. de Pontoise). Retenons également que Montjavoult et Courdimanche appartenaient à l’abbaye de Saint-Denis. A. Lombard-Jourdan, qui soutient la thèse que l’abbaye de Saint-Denis avait été fondée en vue de christianiser le lieu de rencontre annuel des druides, a proposé une série d’interprétations pour rapprocher du centre de gravité du christianisme français les lieux désignés par César et Raoul de Presles.

Une première suggestion heureuse est de traduire in finibus Carnutum par « aux confins du pays des Carnutes », un pays qui

77. Pour la bibliographie sur Raoul de Presles, voir la notice, Raoul de Presles, de Jacques Décanter et Sylvie Lefèvre, dans le Dictionnaire des Lettres françaises, op. cit. (n. 21), p. 1241-1242. L’article classique sur Raoul de Presles et son oeuvre demeure celui de Robert Bossuat, Raoul de Presles, dans Histoire littéraire de la France, t. 40, 1974, p. 113-186. Voir aussi Le légendaire de la Monarchie française, op. cit. (n. 67). La description des origines de la France et de la ville de Paris a été éditée par Antoine Le Roux de Lincy et Lazare-Maurice Tisserand dans Paris et ses historiens aux XIVe et XVe siècles, Histoire générale de Paris, Paris, 1867, p. 99-115.

78. Anne Lombard-Jourdan, Montjoie et Saint-Denis. Le centre de la Gaule aux origines de Paris et de Saint-Denis, Paris, Éditions du CNRS, 1989, p. 68-89.

79. Guerre des Gaules, op. cit. (n. 14), p. 186, et pour le texte de Raoul de Presles Paris et ses historiens aux XIV et XV siècles, op. cit. (n. 77), p. 112.

458 S. Lusignan et A.-I. Tardif

s’étendait pratiquement jusqu’à Paris 80. Cette interprétation du texte, qui justifie de rechercher le Heu de rencontre des druides dans la région parisienne, explique également pourquoi Raoul de Presles s’était autorisé à préciser la référence géographique de César en nommant les trois lieux précités assez près de Paris, au nord de la Seine. On suit plus difficilement A. Lombard-Jourdan lorsqu’elle tente de démontrer que « Montjaout » et « Court démanche » seraient des façons dissimulées de désigner Montjoie, au pied du versant nord de la colline de Montmartre et La Courneuve située entre Montjoie et Saint-Denis. Raoul de Presles, qui écrit à Paris, précise bien que «Court demanche est oultre Pontoise », ce qui correspond bien à la situation géographique de Courdimanche par rapport à Paris, et que ce lieu se trouve à mi-chemin entre Montjavoult et Montmartre, ce qui est également conforme à la réalité 81. Quoi qu’il en soit, l’une et l’autre interprétations situent les hauts lieux du culte druidique au nord de la Seine, sur l’axe qui semble avoir été la frontière entre les Celtes et les Belges, ce qui s’avère aussi en accord avec le texte de César qui place le lieu de rencontre des druides dans une « région considérée comme le centre de toute la Gaule » 82. Ainsi Raoul de Presles s’avère-t-il un excellent lecteur des antiquités romaines lorsqu’il situe le Heu de rencontre des druides en région parisienne, dans le pays de France, pour la plus grande gloire du roi qu’il sert 83. On note également que les fieux du culte druidique qu’il retient appartenaient à l’abbaye de Saint-Denis ou en étaient proches, une autre façon de rappeler que les druides étaient les ancêtres du clergé de France.

Le texte de Raoul de Presles sur les druides fut repris presque mot à mot par Gilbert de Mets. Celui-ci vécut en Flandres durant les premières décennies du XVe siècle. Il écrivit une Description de la ville de Paris et de l’excellence du royaume de France qui, pour sa partie historique, doit tout à Raoul de Presles 84. N’ajoutant rien pour ce qui

80. Montjoie et Saint-Denis, op. cit. (n. 78), p. 85-87.

81. Pour la discussion des identifications de Montjaout et Court demanche, ibid., p. 70-73 et la carte géographique qui illustre le propos.

82. Ibid., p. 85-89.

83. L’espace délimité par les lieux de culte druidique s’inscrit dans la « région parisienne » de la Chronique du religieux de Saint-Denys, tel que l’a cernée Bernard Guenée dans Un royaume et des pays : la France de Michel Pintoin, Identité régionale et conscience nationale en France et en Allemagne du Moyen Age à l’époque moderne, Rainer Babel et Jean-Marie Moeglin (éd.), Sigmarinen, Thorbecke, 1997, p. 403-412, spécialement p. 408-409. Voir aussi Margret Lugge, Gallia und Francia, op. cit. (n. 13), p. 160-169.

84. La description de la ville de Paris et de l’excellence du royaume de France de Gilbert de Mets est éditée dans Paris et ses historiens aux XIVe et XVe siècles, op. cit. (n. 77), p. 131-236. Le récit concernant les druides se trouve aux pages 140-142. Voir aussi Gillette Tyl-Labory, Gilbert de Mets, Dictionnaire des Lettres françaises, op. cit. (n. 21), p. 536-537.

Des druides aux clercs 459

concerne notre sujet, nous pouvons passer au dernier texte qu’il nous reste à examiner.

Nous allons compléter notre dossier sur les druides par un texte inédit du maître en théologie de l’Université de Paris, Pierre Plaoul. Il s’agit du compte rendu dans les registres du Parlement de Paris de son discours prononcé le 7 juin 1406. On se souvient que pour tenter de trouver une solution au Grand Schisme, le roi et l’Égfise de France avaient opté pour la soustraction d’obédience au pape qui fut effective depuis le 27 juillet 1398 jusqu’au 28 mai 1403. Malgré un assez large consensus, ce ne furent pas tous les ecclésiastiques du royaume qui approuvèrent cette pofitique. Les universitaires du Midi entre autres demeuraient très attachés aux papes d’Avignon. Plusieurs avaient des Hens étroits avec la curie avignonnaise ou oeuvraient à son service, et il ne faut pas non plus sous-estimer le poids de la sofidarité languedocienne entre les différents papes et les clercs du sud de la France 85. En 1402, l’Université de Toulouse avait préparé un long mémoire critiquant la soustraction et demandant au roi de revenir dans l’obédience de Benoît XIII. L’Université de Paris très favorable à la soustraction voulut obtenir la condamnation de l’Épitre de Toulouse. L’affaire fut finalement évoquée devant le Parlement de Paris, le vendredi 21 mai 1406, mais eUe ne commença à être entendue que le jeudi 27, et les débats s’étendirent sur plusieurs jours jusqu’au mardi 8 juin 140686. Le 27 mai Pierre Plaoul fit une longue intervention contre l’Épitre, mais en latin. Les princes assistaient au débat, aussi la cour demanda à l’Université de revenir exposer son grief en français, ce qu’elle fit le 7 juin à nouveau par la bouche de maître Plaoul 87.

Pierre Plaoul réclama que le Parlement rendît justice dans cette affaire, car la grandeur de la France tenait à la quafité de la justice qu’on y avait exercée depuis les temps les plus anciens. Sa harangue est restée inédite, aussi allons-nous citer son argument en entier :

« Et pour ce que ou royaume de France a esté justice exercée et gardée de tout temps, a esté le dit royaume gouverné en paix et a longuement duré. Car l’en ne lit point que autres » royaumes aient esté de si grant durée, non pas mesme les .iiii. grans royaumes dont est mention faite en Daniel (II, 31-45), pour ce que justice n’y a pas esté si

85. Jean-Louis Gazzaniga, L’Église du Midi à la fin du règne de Charles VII, Paris, Picard, 1976, p. 31-42, etjacques Verger, Jean XXII et Benoît XII et les universités du Midi, dans La papauté d’Avignon et le Languedoc (1316-1342), Cahiers de Fanjeaux 26, Toulouse, Privat, 1991, p. 199-219.

86. L’affaire débute dans le registre du Parlement de Paris AN Xla 4787 fol. 350 v°. A propos de ce procès, voir Noël Valois, La France et le Grand Schisme d’Occident, t. III, Paris, Picard, 1901, p. 432-443.

87. Nicolas de Raye, Journal, Alexandre Tuetey (éd.), t. I, Paris, Renouard, 1885, p. 157-158.

460 S. Lusignan et A.-L Tardif

grandement gardée comme en ce présent royaume et par especial en ceste cour. Et ce n’est pas nouvel, car mesme du temps de Juile César avoit en ce royaume une manière de gent auctorisee qui estaient appellee druides, qui fere de omnibus controversiis publias privatisque jus constiuebant, comme recite le dit César en son livre De bello gallico (VI, 14). » 88

Pour la première fois dans notre corpus, l’argument est dépouillé de ses connotations refigieuses et retient plutôt l’image des druides comme témoins que dès les temps les plus anciens la France fut un pays de justice. Les druides apparaissaient d’une certaine manière comme les ancêtres des parlementaires.

Les textes que nous venons de parcourir illustrent que la description des druides de Jules César était bien connue au Moyen Age soit directement, soit par des oeuvres relais comme la Geste des Francs d’Aimoin de Fleury ou Lifet des Romains. A partir de saint Thomas d’Aquin, le précédent des druides fournit la matière à un argumentaire historique de plus en plus complexe qui démontrait la singularité du statut des clercs dans la société et le lien privilégié que la France entretenait avec la foi chrétienne et l’Égfise. Le raccourci historique de Pierre Plaoul entre les druides et les parlementaires présageait même l’argument de Pasquier qui en fera les archétypes des clercs du roi. On ne peut donc plus soutenir que les arguments historiques invoquant les druides ne soient apparus qu’à la Renaissance.

Si les druides étaient facilement évoqués comme fait historique, ils ne trouvèrent pourtant jamais leur place au Moyen Age dans la trame chronologique de l’histoire de France. Celle-ci fut complètement dominée à partir du XIIIe siècle par la construction du temps royal Hgnager qui s’amorça avec la première version des Grandes chroniques de France. Le rappel des druides apparaissait incompatible avec le mythe troyen. Il risquait en effet de dénouer le Hen si fragile liant l’histoire de l’origine des Français à leur espace géographique et à leurs rois. Les druides rappelaient également que les rois de France n’avaient pas toujours été « empereur en leur royaume ». Trop favorable aux clercs, leur souvenir menaçait enfin le difficile équilibre entre le pouvoir temporel et le pouvoir spirituel. Toutes ces raisons expliquent sans doute que nous n’ayons trouvé aucune trace des prêtres gaulois dans la littérature historique française de la fin du Moyen Age. Il fallait la rechercher ailleurs.

Exclus de la succession des temps, ignorés par le discours historique, les druides trouvaient leur cadre temporel dans un passé

88. AN Xu 4787 fol. 359 r°.

Des druides aux clercs 461

emblématique davantage apte à donner naissance à un topos argumentatif 89. C’est en effet vers les textes didactiques, philosophiques ou juridiques qu’il fallait s’orienter pour rencontrer les prêtres gaulois au Moyen Age. Il reste que nous en avons trouvé la trace principalement à partir de la seconde moitié du XIVe siècle, chez des auteurs toujours proches du pouvoir royal. Ce furent également le temps et le mifieu qui consacrèrent le succès de Lifet des Romains. Charles V fut en effet le premier roi à intégrer ouvertement la symbofique impériale à son image 90 et à l’horizon de son temps pointaient déjà les idées galHcanes. Le mifieu était favorable à un premier retour en force des druides.

Serge Lusignan est professeur titulaire à l’Université de Montréal et chercheur au Laboratoire de médiévistique occidentale de Paris. Il est l’auteur entre autres de Parler vulgairement. Les intellectuels et la langue française aux XIIIe et XIV siècles, Paris-Montréal, 1986, et de Vérité garde le roy. La formation d’un corps social universitaire en France (XIIIe -XV siècle), sous presse.

Audrée-Isabelle Tardif a soutenu une maîtrise d’histoire à l’Université de Montréal, en 1998, sur le thème L’Histoire de l’estat et de la republique des druides [… ] de Noël Taillepied: une histoire des Gaulois au temps des guerres de religion, et elle entreprend maintenant un doctorat sous la direction de Peter Burke au Collège Emmanuel de l’Université de Cambridge.

RÉSUMÉ

Jusqu’à maintenant l’historiographie a soutenu que le souvenir des Gaulois était demeuré étranger à la conscience culturelle française médiévale et que l’image des druides, telle qu’elle est décrite par Jules César dans la Guerre des Gaules VI, 13-14, ne marqua la réflexion historique qu’à partir de la fin du XVe siècle. Le présent article démontre que, malgré l’attitude ambiguë des historiens médiévaux à l’égard de ce texte, le souvenir des druides demeura bien vivant à la fin du Moyen Age. L’examen de neuf auteurs, principalement du XIVe siècle et proches du milieu de la cour royale, atteste que le rappel des druides a servi de réfèrent historique pour penser les rapports entre le pouvoir spirituel et le pouvoir temporel, pour défendre les privilèges des clercs de plus en plus menacés par les rois de France, ou pour promouvoir la grandeur du royaume et son rapport privilégié avec la religion chrétienne.

Mots-clés : XIVe siècle, druides, Jules César, historiographie, France, culture de cour.

89. Sous ce rapport, l’histoire des druides nous semble fonctionner comme celle de la translalio sludii.

90. Voir à ce sujet Robert Folz, Aspects du culte liturgique de saint Charlemagne en France, dans Karl der Grofie, W. Braunfels (éd.), t. 4 : Dos Nachleben, Dusseldorf, Schwann, 1967, p. 77-99.

462 S. Lusignan et A.-L Tardif

ABSTRACT

Up to now, historiography has suggested that during the médiéval period Gauls had remained alien to the French cultural consciousness, and that the image of the druids, as described by Julius Caesar in the Gallic War VI, 13-14, was not part of any historical work before the end of the 15th century. This article demonstrates that, even if Caesar’s text was ambiguously perceived by médiéval historians, the memory of the druids itself was still alive at the end of the Middle Ages. The study of 9 authors, mainly from the 14th century and close to the royal court, shows that the druids were referred to in texts that either attempt to define the relation between temporal and spiritual power ; to défend the clerk’s privilèges increasingly threatened by kings of France ; or else to promote the greatness of the realm and its special association with the Christian religion.

Key words : XIV’h century, druids, Julius Caesar, historiography, France, courtly culture.

Entre honneur et bien commun : le témoignage du Jouvencel au XVe siècle*

Christopher ALLMAND

Qui a écrit le Jouvencel et pourquoi 1 ? Ces questions divisent l’historiographie. Dans le prologue du texte intervient certes plusieurs fois le «je » de celui qui, après avoir « sieuvy les armes et fréquenté les guerres du très crestien roy de France, mon souverain seigneur » 2, se propose de « escripre et compiller ung petit traictié narratif» pour inspirer ceux qui font la guerre. Mais ce «je » initial introduit rapidement – au cinquième chapitre – une troisième personne, ceUe du jouvencel, qu’adopte désormais la narration 3. La plus grande partie de l’oeuvre se concentre alors sur le déroulement d’une histoire qui a pour personnage principal ce «Jouvencel », et dont la carrière, du moins à un premier niveau de lecture, fournit le thème dominant du récit.

Reste à en déterminer l’auteur et la part d’autobiographie qui sous-tend la carrière du héros. Sur le premier point, le texte reste muet. « L’exposition du Hvre du Jouvencel », commentaire rédigé tout probablement après la mort de Jean de Bueil par GuiUaume Tringant, son ancien écuyer, a pu faire croire que le héros du roman et Bueil ne faisaient qu’un. Cette « exposition » nous apprend en effet que les événements rapportés dans le récit sont fondés sur le « raport

* Je remercie Frédéric Minciaroni, ATER à l’Université de Tours, d’avoir revu l’expression française de cet article.

1. Se reporter au texte, Le Jouvencel par Jean de Bueil, suivi du commentaire de Guillaume Tringant, éd. Camille Favre et Léon Lecestre, SHF, 2 vol., Paris, 1887-1889.

2. Jouvencel, I, 15.

3. Ibid., I, p. 41.

Revue historique, CCCI/3

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de plusieurs bons capitaines et compagnons qui ont suyvy les armes et ont veu la pluspart des chouses escriptes ou livre du Jouvencel », dont notamment Jean Tibergeau, seigneur de La Motte et feudataire de Bueil, Nicole Riolay et maître Martin Morin, ses serviteurs, ainsi que d’autres « vaillans hommes qui ont suivy la guerre » 4. Mais Bueil est-il pour autant F « auteur de ce livre », comme ont cru pouvoir l’avancer au XIXe siècle les érudits qui se chargèrent de l’éditer 5 ? A aucun moment on n’en trouve la mention explicite. Au contraire, Tringant signale que Bueil est celui « pour qui le livre fut faict et pour qui mes maistres le firent » 6. On ne saurait donc voir dans ce texte, d’ailleurs principalement écrit, on l’a vu, à la troisième personne, une autobiographie, mais bien plutôt un roman fondé sur des faits plus ou moins historiques. Tringant lui-même le reconnaît : «Je ne veulx pas dire que le Jouvencel ayt faict toutes les choses escriptes en son livre ; mais ce sont chouses faictes et advenues de son temps et où il estait à la pluspart. »7

En bon serviteur, Tringant prétend dès lors rendre publics et éclairer « partie des faiz de mon maistre le Jouvencel » 8. Il estime à ce titre que l’oeuvre appelle d’autant plus l’explication et le commentaire qu’elle garde le silence sur l’identité référentielle non seulement des personnages secondaires (au même pseudonyme peuvent d’ailleurs correspondre plusieurs modèles, et réciproquement) 9, mais du héros central, où lui-même reconnaît Jean de Bueil. Pourquoi ce silence, s’interroge-t-il. E y voit la marque de la modestie de son maître, qui voulut que l’on brouillât les faits et les fieux, car « les choses mises à pars soy eussent esté trop cleres, et mondit maistre ne le voloit pas » ; c’est pourquoi « estaient les chouses meslées l’une parmy l’autre » 10. Tringant considère dès lors qu’il a pour tâche de « mieulx exposer en bref le livre du Jouvencel» 11. Admettre que l’oeuvre contient des passages purement fictifs, comme le mariage du jouvencel et de la fille du roi Amydas, revient alors à dire que le reste est fondé sur des événements réels 12.

Tout d’abord, Tringant entend donc révéler qui fut Jean de

4. Ibid., II, p. 266.

5. Ibid., II, p. 462 ; table, sous Bueil.

6. Ibid., II, p. 270.

7. Ibid., II, p. 272.

8. Ibid., II, p. 273.

9. Ainsi Crathor peut renvoyer selon les passages à Orléans, Lagny-sur-Marne ou Sablé, alors que Jean, duc de Bedford, paraît sous les traits à la fois du duc de Baudouin et du duc d’Ath ; quant au comte d’Orthe, il s’inspire aussi bien de Bedford que du comte d’Arundel, ainsi même que de Jean Talbot, comte de Shrewsbury (ibid., I, p. XVIII, n. 3).

10. Jouvencel, op. cit., II, p. 283, 293-294.

11. Ibid., II, p. 273.

12. Ibid., II, p. 266.

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Bueil, modèle du jouvencel : il entreprend de dérouler les principales étapes de la carrière de son maître, telles que ce dernier les vécut, en les mettant aussi étroitement que possible en rapport avec le récit original, auquel il donne par ce biais une vraisemblance nouvelle. En constituant ainsi une seconde carrière pour son héros, il fait du Jouvencel « un roman à clef (auto)biographique » 13. On peut donc suivre Joël Blanchard lorsqu’il écrit que le texte du Jouvencel a été « manipulé » 14 ; plus encore, il semble bien que « texte » et « exposition » soient moins complémentaires par leur contenu qu’opposés par leur point de vue, l’un obéissant à une intention principalement didactique, l’autre proposant l’interprétation dramatique d’une carrière, la chronique d’une vie particulière.

Le Jouvencel n’a donc rien d’une oeuvre ordinaire, mais tient plutôt de la rhapsodie, de l’édifice dont l’unité naît de la synthèse des éléments les plus composites. Malgré « une progression qui pourrait être appelée une carrière » 15, il faut parler moins d’auteur et de livre que de compilateur et compilation, puisant à des sources tant philosophiques que morales, juridiques que militaires, anciennes que contemporaines (G. W. Coopland a démontré que le compilateur a su notamment utifiser le Livre des faits d’armes de Christine de Pizan) 16 ; l’étendue et la diversité des connaissances ainsi convoquées méritent un examen plus approfondi. Elles s’inscrivent dans une problématique du changement et du développement, tout au moins dans deux domaines précis : l’un concerne l’ascension sociale de l’homme d’armes, la possibilité pour lui de s’élever d’origines modestes jusqu’à la régence d’un royaume ; l’autre envisage la progression depuis la guerre locale, où l’individu joue un rôle encore essentiel, jusques à celle où le héros se voit placé à la tête d’armées royales dont les mouvements influent sur le destin de royaumes entiers. Car la guerre et ses conséquences sont bien le thème qui parcourt l’ensemble de l’oeuvre, où tout succès n’est pour le héros que l’étape qui le prépare au succès suivant.

Mais-le texte s’intéresse également à d’autres aspects, et en particufier à la conduite des hommes à la guerre. Si la victoire sur l’ennemi, absolue nécessité pour parvenir au bien commun, n’est possible qu’en contrevenant aux règles traditionnelles de la guerre, faut-il dès lors les ignorer ? Ne faut-il pas, par exemple, recourir aux informations fournies par un espion ? La considération du bien

13. Sylvie Lefèvre, art. «Jean de Bueil», Dictionnaire des Lettres françaises. Le Moyen Age, Paris, 1992, p. 756.

14. Joël Blanchard, Écrire la guerre au XVe siècle, Le moyen français, 24-25, 1989, p. 9.

15. Ibid., p. 20 et 17.

16. George William Coopland, Le Jouvencel (Revisited), Symposium, 5 (2), 1951, p. 137-186.

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commun ne doit-elle pas l’emporter sur le sens de l’honneur de celui qui peut se voir ainsi contraint d’agir de façon déshonorante ? Il est évident, à la lecture de ce texte, que s’y confrontent avec force plusieurs conceptions antinomiques de la guerre. Ce « bouleversement des idées » 17 est également perceptible lorsque est envisagée l’évolution du rôle de l’homme d’armes dans la société. Déjà, au XIVe siècle, son statut de serviteur royal était de mieux en mieux reconnu. Mais s’il était bien perçu comme le serviteur, comme la main du souverain, allait-il pour autant devenir le maître, la tête, le principal défenseur du bien commun 18 ? Il ne pouvait alors prétendre à ce rôle que s’il disposait d’un certain pouvoir, dont il bénéficiait en effet tant qu’il demeurait effectivement homme de guerre. La guerre est donc non seulement le moyen de défendre le bien commun, mais l’agent actif qui permet à l’homme d’armes de préciser et de définir son rôle.

Ce point de vue est à l’opposé de celui qu’expose le « commentaire » de Guillaume Tringant, sans doute rédigé après 1477 et dont subsistent plusieurs manuscrits 19. C’est Tringant qui nous dit (légende qu’il forgea, selon Blanchard) 20 que le texte du Jouvencel se fonde sur les souvenirs et les idées de Jean de Bueil, et qu’il fut écrit collectivement par Riolay, Morin et Tibergeau 21. Il paraît difficile de réfuter ou corroborer cette assertion. Cependant il reste évident que celui que Blanchard appelle « le compilateur » (au singulier donc) 22 avait une bonne connaissance de sources très diverses. Notamment, et sans qu’il faiïle s’en étonner dans un texte traitant de la guerre et des affaires militaires, l’oeuvre de Végèce est non seulement explicitement citée, mais imprègne manifestement l’ensemble du Jouvencel 23. L’ampleur des connaissances littéraires qui le sous-tendent mériterait cependant à elle seule une étude plus approfondie.

« C’est joyeuse chose que la guerre ; on y oït, on y voit beaucoup de bonnes choses, et y apprent moult de bien. Quant eUe est en bonne querelle, c’est justice, c’est deffendre droicture. Et croy que Dieu ayme bien ceulx qui exposent leur corps à vouloir faire la guerre et faire la raison aux ingratz et descongneuz, aux prosternés et orgueilleux, et qui vont contre bonne équité (…). Et, quand la

17. Joël Blanchard, op. cit., p. 16.

18. Ibid., p. 15-16 et 19.

19. Voir Jouvencel, op. cit., II, p. CCCXI-CCCXXX.

20. Joël Blanchard, op. cit., p. 18.

21. Jouvencel, op. cit., II, p. 266.

22. Joël Blanchard, op. cit., p. 19.

23. Jouvencel, op. cit., II, p. 45, 51-53, 59-60.

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guerre prent en cest entendement, c’est ung plaisant mestier et bon à jeunes gens (…). On s’entr’ayme tant à la guerre (…). Il vient une doulceur au cueur de loyaulté et de pitié de veoir son amy, qui si vaillamment expose son corps pour faire et acompfir le commandement de nostre Créateur. Et puis on se dispose d’aller mourir ou vivre avec luy, et pour amour ne l’abandonner point. » 24

Cet extrait très connu fait l’éloge de la guerre, pourtant décrite dans la première page de l’oeuvre comme « propre ennemye de nature » 25. C’est tout d’abord que pour l’auteur la guerre menée au service du bien et de la justice est bonne non seulement en soi, mais aussi par la satisfaction morale qu’elle apporte à qui l’entreprend dans cet état d’esprit : dès lors aimé de Dieu, il n’a plus à avoir peur d’y sacrifier sa vie. Par ailleurs, la guerre promeut également un sens de la camaraderie parmi ceux qui cherchent à faire triompher le Bien du Mal et trouvent, dans cette adhésion partagée à une même morale, des compagnons, des amis, des frères. Notons enfin la satisfaction non seulement morale, mais également physique, qui naît de la guerre et du combat, de la mise en péril et de l’exposition au danger, de l’excitation et de la confrontation. De toute façon, la guerre est donc bien un métier, mais un métier moralement honorable, parce que l’homme d’armes défend contre un ennemi son parti, sa patrie ou la société, ce en quoi il mérite éminemment le respect des siens.

Mais pour réussir, le combattant a besoin de se préparer à la guerre. De ce point de vue, le Jouvencel s’inscrit dans une longue tradition d’oeuvres didactiques enseignant comment se comporter durant un conflit. Dès les premières fignes de la narration (voire dès la table qui les précède), l’auteur nous apprend que son ouvrage vient d’être « nouvellement fait et compillé par ung discret et honnorable chevallier pour introduire, donner courage et hardement à tous jeunes hommes qui ont désir et voullenté de sieuvyr le noble stille et exercice des armes » 26. Plus tard, il reprend ce thème : « Si ay proposé à l’aide de Dieu escripre et compiller ung petit traictié narratif, pour donner cueur et voullenté à tous hommes, especiaUement ceulx qui sieuvent les adventures merveilleuses de la guerre, de tousjours bien faire et acroistre leur honneur et hardement de mieulx en mieulx. » 27 Certains, dit-il, pourraient lui reprocher de ne faire qu’un livre de plus sur la guerre. Il répond à l’objection que les moyens de combattre changent continuellement ( « ainsi que le

24. Ibid., II, p. 20-21.

25. Ibid., I, p. 13 ; « comme un état du monde » (Joël Blanchard, op. cit., p. 7).

26. Ibid., I, p. 5.

27. Ibid., I, p. 15, voir aussi ibid., II, p. 261.

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temps se renouvelle, ainsi viennent les nouvelletez » ) et notamment que l’introduction de nouvelles armes de guerre a profondément modifié ce qu’il appelle les « manières de faire » : « Sont trouvés de présent plusieurs choses et engins subtilz, desquels les autres n’avoient point d’usaige ne de congnoissance, par quoy me semble mon oeuvre estre aucunement prouffitable. » 28 II veut donc faire comprendre aux «jeunes » — à qui il s’adresse en priorité – que les moyens de mener la guerre se modifient et se développent, point de vue important si l’on songe à l’influence supposée des anciens auteurs et de leurs livres de conseils, dont il n’est pas interdit de penser qu’avec le temps ils aient pu perdre l’essentiel de leur valeur’ pratique.

Lui-même voué dès son jeune âge au métier des armes, l’auteur sent qu’il pourrait être utile de transmettre son expérience à ses successeurs. Deux remarques s’imposent ici. Tout d’abord il insiste fortement sur cette expérience acquise par l’homme d’armes qui, au fil des ans, a participé à de nombreuses campagnes. Ce thème réapparaît régulièrement dans le texte, s’incarnant notamment dans le vieux soldat qui, à défaut de pouvoir encore combattre, a cependant beaucoup vu et peut toujours prodiguer ses conseils, comme le capitaine Crathor à qui s’adresse en ces termes le jouvencel : « Vous estes le plus ancien et avez le plus veu, et est raison que vous parlez le premier. Que vous semble que nous ayons à faire ? » 29 Ailleurs, on lui amène un homme d’armes, nommé Peruche, « lequel le Jouvencel cognoissoit bien et le tenoit à bien saige et vaillant homme. Et ja estait homme d’aage et avoit beaucoup veu » 30. Ce leitmotiv rappelle que si l’armée se nourrit certes de l’énergie de la jeunesse, on ne saurait oublier la valeur de cette expérience « que les jeunes et nouveaux venus ne puent pas sçavoir de prime face » 31. En second lieu, soulignons l’importance des années 1420-1460 dans l’histoire militaire de la France et la diversité de l’expérience ainsi acquise par les combattants : développement et progrès de l’artillerie dont les conséquences furent considérables en particulier sur la guerre de siège ; rôle essentiel de la ruse et de la surprise tant dans la « bonne grosse guerre » que dans la petite guerre locale, souvent frontalière, dont tous les protagonistes devaient se connaître. Le déroulement des premières aventures du jouvencel et l’admiration que lui attirent ses qualités de chef de guerre (dont surtout l’attention à ces infimes détails qui font toute

28. Ibid., I, p. 17.

29. Ibid., II, p. 2.

30. Ibid., II, p. 18.

31. Ibid., I, p. 15.

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la différence de la réussite à l’échec lors d’une guerre locale) 32 expriment bien combien cette compétence est, dans une large mesure, acquise et participe d’une expérience accrue par l’exercice des armes.

Mais comment dispenser le meilleur enseignement pour qui a choisi le métier des armes ? Car une fois vieux, le mieux que puisse faire le jouvencel est désormais « d’escrire l’execucion de la guerre », c’est-à-dire d’instruire qui le désire en lui racontant ses diverses expériences et en lui prodiguant les principes militaires qu’on en peut extraire. L’oeuvre abonde donc en préceptes pratiques concernant la conduite de la guerre. Le premier d’entre eux, et qui n’est guère nouveau, insiste sur la nécessité pour une armée qui veut parvenir au succès de s’être bien préparée. Cette «préparation » a plusieurs sens, sur lesquels nous reviendrons. Mais notons d’ores et déjà l’une de ces acceptions : connaître d’avance les plans de l’ennemi, ses intentions et surtout le nombre de ses effectifs, « pour ce c’est l’un des grans pointz de la guerre que de sçavoir la convine de ses ennemis » 33. Le chef de guerre se doit d’être bien informé : l’auteur déclare qu’il lui faut dépenser le tiers de ses fonds afin de se procurer les indispensables renseignements concernant les forces adverses ; « Ainsi vous ne serez jamais surpris et saurez tousjours la convine des ennemyz et pourrez entreprendre saigement sur eulx et eschever beaucoup de inconveniens. » 34 Le recours aux espions est donc nécessaire afin de pouvoir en apprendre le plus possible sur le danger que représente l’ennemi et ne jamais se laisser surprendre par lui. Savoir à quoi s’en tenir est, pour l’auteur, un principe primordial 35.

Mais il s’agit également pour parvenir à la victoire de bien se préparer à l’action. Le bon chef de guerre est celui qui demande conseil à son entourage ; pour réussir un coup de main, comme celui mené par Crathor, encore faut-il prendre de bonnes dispositions 36. Et plus l’entreprise paraît difficile, plus il est nécessaire d’en discuter préalablement le moindre détail: «Fault-il bien debatre

32. Ibid., I, p. 33-35.

33. Ibid., I, p. 92.

34. Ibid., II, p. 34-35.

35. Si le vocabulaire varie et se développe, le sens des termes se comprend aisément : « descouvreurs de payz» (Jouvencel, op. cit., II, p. 35 et 192), «courreurs» (ibid., I, p. 160; II, p. 35 et 192), «espies» (ibid., I, p. 67), «escoutes» (ibid., I, p. 69, 195 et 203), «guettes» (ibid., I, p. 151), « messaige » (ibid., II, p. 196-197). Sur l’essor de l’espionnage, voir John Alban et Christopher Allmand, Spies and spying in the fourteenth centuiy, War, Literature and Politics in the Late Middle Ages. Essays in Honour of George William Coopland, éd. Christopher Allmand, Liverpool, 1976, p. 73-101, ainsi que Christopher Allmand, Intelligence in the Hundred Years War, Go spy the land. Military intelligence in history, éd. Keith Ncilson et Brian McKercher, Westport, Conn. et Londres, 1992, p. 31-47.

36. Jouvencel, op. cit., I, p. 82 ; II, p. 139.

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toutes les difficultez avant l’entreprendre. Je vous dy que en guerre les entreprises se doivent bien debatre à l’ostel froidement et à loisir et promptement exécuter aux champs. Les doubtes doivent toutes demourer à l’ostel et y en doit l’en faire, avant partir, qu’il n’en demeure pas une quant on monte à cheval. » 37 Savoir à l’avance ce qu’on a l’intention de faire est donc fondamental. Mais savoir ce qui peut vous arriver est tout aussi important ; et comme « nul ne peult savoir les choses s’il n’est expérimenté », il faut donc « avoir en sa compagnie de ceulx qui avoient veu » 38.

Cependant, savoir ne pas se laisser surprendre par l’ennemi n’est peut-être pas le sens le plus essentiel parmi ceux que recouvre le terme de « préparation » : militairement, l’entraînement auquel doit s’astreindre l’homme d’armes pour préparer sa victoire est plus indispensable encore. A maintes reprises, le lecteur voit réapparaître ce thème cher à l’auteur. Au tout début de l’oeuvre, il parle ainsi de ceux « mys et ordonnés pour apprendre le mestier de la guerre et pour eulx endurcir au travail ; car on ne puet mieulx apprendre le stille d’aucun mestier que de le fréquenter souvent et fuyr les aises du corps, comme trop boire, trop mengier et trop dormir, et plusieurs autres defices charneulx, qui obfusquent et empeschent tout entendement de prouffiter à apprendre et retenir ce à quoy on est adonné, soit en opération pratique ou en science spéculative » 39. Une fois entraîné, l’homme d’armes doit mettre en pratique ce qu’il a appris : « Que vauldroit, demande l’auteur, ce que nous aurions aprins à si grant péril, se nous n’en faisions l’excercite ? » Assurément, répond-il lui-même, « nous l’oublierions et apparesserions nos coeurs » 40. Il réitère plus loin le même avertissement : si l’homme d’armes doit mettre en pratique ce qu’il a appris, c’est que « Pusaige rent maistre et fait Tomme prest et habile » ou, comme il l’exprime ailleurs, que « coustumes rent maistre et devient nature » 41.

Le jouvencel est particulièrement conscient de la nécessité d’endurcir l’homme d’armes par le travail. Nous avons déjà montré combien il exalte le côté physique de la guerre et du combat ; il reprend et développe encore cette idée. Le tableau qu’il dresse alors à plusieurs reprises de la vie du soldat est d’une âpreté certaine ; il mentionne ainsi les « durs faiz, la pesanteur et le travail de la guerre », les « grans paines et grans travaulx et dangiers » il faut

37. Ibid., II, p. 217 ; voir aussi ibid., II, p. 124-126.

38. Ibid., II, p. 168.

39. Ibid., I, p. 26 ; voir aussi ibid., II, p. 71.

40. Ibid., I, p. 150.

41. Ibid., II, p. 71 et 32.

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faire face « à la sueur de nos corps » 42. C’est là l’existence à laquelle doit s’attendre l’homme d’armes ! Mais celui qui parvient à s’habituer à cette vie et à s’endurcir se rend non seulement capable, mais digne de diriger les autres : « Tous hommes, qui ont voullenté de acquérir honneur et gloire par le moyen de la guerre, doivent porter et endurer paciemment la grant paine et durté qu’on y treuve au commencement. » 43

Quelles sont les sources de tels préceptes ? Dans l’expérience quotidienne certainement ; mais elles s’inscrivent aussi dans une tradition nettement plus ancienne, qui remonte au moins au De re militari de Végèce, rédigé à la fin du IVe siècle de notre ère. Cette oeuvre était en effet fort bien connue en France au Moyen Age, dans le texte latin ou, à partir du XIIIe siècle, par des traductions en français. Or elle affirmait la nécessité absolue de savoir se bien préparer pour pouvoir l’emporter ; il est donc possible, sinon probable, que l’auteur du Jouvencel ait tiré ce principe essentiel de sa lecture soit de Végèce lui-même, soit de ces miroirs des princes qui en reprenaient le contenu, notamment sur la nécessité de recruter des hommes capables de supporter un entraînement dur et pénible ; le Jouvencel se fait donc l’écho des idées de Végèce.

L’auteur exprime plus d’une fois la confiance qu’il place dans les gens d’armes expérimentés, à savoir ceux qui ont vu et vécu la guerre. On pourrait ici introduire, en dépit de l’anachronisme, le mot (ou du moins la notion) de « professionnel ». Après avoir passé tant d’années à combattre, le jouvencel est lui-même trop expérimenté pour ne pas se rendre compte que la guerre a grandement changé durant cette période. Ces transformations exigent de l’homme d’armes, ou du moins de ses chefs, une approche nouvelle de la science militaire ; or comment mieux l’acquérir qu’en exposant « les manières de faire » caractéristiques de cette évolution accélérée par les guerres contre les Anglais ? « De jour en jour et de plus en plus, annonce-t-il, croissent les engins des hommes », en référence au développement récent de l’artillerie en général et du canon en particulier 44. Dans le long discours qu’il fait devant le jouvencel entre autres sur la façon de gagner la guerre, le sire de Chamblay prodigue notamment un certain nombre de conseils pour utiliser au mieux de grosses bombardes dans l’attaque d’un château ou d’une ville fortifiée. Elles doivent selon lui être secondées par des canons plus petits mais donnant plus fréquemment qu’elles, et qui ainsi empêchent efficacement les défenseurs de colmater entre deux

42. Ibid., I, p. 59 et 150.

43. Ibid., I, p. 21.

44. Ibid., I, p. 17 ; Joël Blanchard, op. cit., n. 14, p. 19.

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bombardements les brèches creusées dans les murailles : « Quant voz bombardes commenceront, faictes que les veugloires et la menue artillerie tirent quant et quant aprez le coup de la bombarde, affin que ceux de dedans n’ayent puissance de riens boulvarder ne de amender le dommaige que la bombarde leur aura fait. » 45 Conseil aussi pratique que moderne.

Le jouvencel est également parfaitement conscient des fonctions à la fois distinctes et complémentaires de la cavalerie et de l’infanterie, thème récurrent de l’ouvrage. Le rôle de la cavalerie est d’attaquer : « Quant à ceulx de cheval, en quelque manière qu’ilz treuvent leurs ennemis à cheval, ilz les doivent assaillir furieusement et doivent tousjours avoir une bataille ferme selon la puissance qu’ilz seront et à qui ilz auront à faire. »46 Ailleurs, il revient sur l’importance d’attaquer l’adversaire le plus rapidement possible, principalement grâce à la cavalerie 47. A d’autres occasions et dans d’autres conditions, les gens de trait doivent commencer l’attaque, mais sans que la cavalerie soit jamais placée devant les gens de pied, contrairement à ce qu’avaient fait les Français à Verneuil en août 142448. Il est vrai que les événements récents étaient à cet égard riches d’enseignement. L’auteur insiste ainsi sur le rôle défensif du piéton et principalement de l’archer, qu’il vaut mieux éviter de trop fatiguer : « Le roi Henry d’Engleterre gaigna (à Azincourt) parce qu’il garda Palayne de ses gens et encores dit que la nuit il les fist rafreschir ; et les Françoys firent le contraire (…) et estaient hors d’alaine (et) furent desconfiz » 49, ce qui montre le désir du jouvencel de tirer les leçons y compris de ce que comporte de pénible un passé encore vivace. « Quant à la bataille à pié, poursuit-il, eUe est tout au contraire de la bataille à cheval ; car gens à pié ne doivent jamaiz quérir ne requérir leurs ennemiz ; mais doivent demourer pié coy et garder leur alaine et trouver toutes les subtilitez qu’ils pourront de faire marchier leurs ennemiz. Et, se leurs ennemiz ne veullent marcher, il leur vault mieulx demourer en leur place que eulx desroyer ne marcher : car (ainsi) moult batailles s’en sont perdues. » 50 On voit combien l’auteur du Jouvencel a su comprendre et assimiler les leçons les plus importantes de la tactique défensive développée au XIVe siècle.

Le texte revient à plusieurs reprises sur l’importance et la nature du commandement des armées, sujets qui depuis un siècle étaient

45. Ibid., II, p. 41.

46. Ibid., I, p. 158.

47. Ibid., II, p. 203.

48. Ibid., II, p. 63-64.

49. Ibid., II, p. 62-63.

50. Ibid., II, p. 37.

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de plus en plus débattus 51. Seul le noble pouvait-il aspirer au haut commandement en temps de guerre ? Ou tous ceux dont les faits d’armes attestaient les plus grandes qualités devaient-ils accéder à ce poste de responsabilité à la fois militaire et sociale (de par les implications considérables d’une victoire ou d’une défaite) ? Accepter de commander une armée était en effet devenu une responsabilité d’ordre pubfic. Comment, dans ces conditions, pourvoir aux postes de commandement de l’armée française dans la seconde moitié du XVe siècle ? D’une certaine façon, le Jouvencel tout entier peut servir de guide d’action en la matière. Car les différentes étapes de la carrière du héros, soufignées dans le « commentaire » de Tringant, la façon dont on le voit réfléchir sur les meilleurs moyens de mener la guerre à bonne fin, enfin la popularité et le respect dont il est entouré contribuent à tracer l’itinéraire d’un «pouvre gentilhomme » que ses mérites ont conduit au sommet de l’échelle 52. Mais l’auteur a su comprendre un autre trait propre au commandement : la nécessité de ne point trop le fragmenter, « car partout fault ung maistre, ou la besongne n’yra ja bien » 53. C’est en effet la « nécessité que vous laissiez en ceste frontière ung homme chief de par vous » 54 qui contraint le comte de Parvanchières à faire du jouvencel son lieutenant à Crathor. Plus tard, le roi le nomme Heutenant général de l’armée qui doit porter secours au roi Amydas ; s’adressant à ses capitaines, il leur dit : « Vous savez qu’il vous fault un chief à qui vous obéissez, ou aultrement vostre fait seroit nul. Je ne vous en baille ne deux ne trois, mais lui seul : car une armée, s’il n’y a ung chief sur tous, ne se peult bien porter. » 55

L’oeuvre reflète également ce qu’était la chevalerie ainsi que ses préoccupations, dans les années soixante du XVe siècle. Le chevalier doit apporter la paix où il n’y avait que « discord et discension », fruits de l’envie et de l’ambition : voilà son obligation principale, sociale pourrait-on dire, puisque « a esté ordonné le très noble et très excellent estât de chevallerie pour conserver, deffendre et garder le pueple en transquillité, qui communément est le plus grevé par les adversitez de la guerre ». Ce devoir comporte un certain nombre de contraintes coronaires : « Sy ne doivent pas seullement les bons et vaillans chevalliers, cappitaines et souldoyers adrecier et conduire les dures entreprises de batailles par force de bras et multitude de gens, mais aussi par subtillité et bonne prudence. » C’est

51. Voir à ce sujet Christopher Allmand, La guerre de Cent ans, Paris, 1989, p. 101-108.

52. Jouvencel, op. cit., II, p. 4. On trouve également la comparaison avec Saul et David (ibid., I, P- 51).

53. Ibid., II, p. 4.

54. Ibid., II, p. 3.

55. Ibid., n, p. 170.

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pourquoi, révèle l’auteur, il a décidé d’écrire son oeuvre, fondée sur les expériences de qui a participé à la guerre pour y soutenir son seigneur et roi « de tout mon petit povoir » et a ainsi appris « prime face » ce qu’il veut désormais enseigner aux autres 56.

Ce rôle de défenseur à la fois du Prince et de l’Église est repris plus loin dans l’oeuvre où il est présenté comme l’accomplissement de l’apprentissage auquel s’est soumis le chevalier. La fonction de la chevalerie s’apparente en effet à celle des « bras et mains, qui ont le plus noble office aprez le chief et sont ou milieu du corps pour deffendre et protéger le chief et les autres membres » contre toute menace 57. «Je vouldroye, précise le capitaine de Crathor, faire service au Roy et au royaulme et à vous tous autres » 58 ; ainsi avance-t-il le thème d’une chevalerie de service public. En un temps de guerre et d’occupation, dans un pays qui remet l’accent avant tout sur un service public qui s’identifie au soutien du roi, il est finalement peu surprenant que la chevalerie relève d’une éthique fortement attachée au service de la France. Après tout, le service « chevaleresque » que le jouvencel avait lui-même rendu à son roi consistait surtout à avoir mené activement la guerre contre l’ennemi public, l’Anglais, et assisté à sa défaite. En de telles circonstances, la principale récompense de la geste chevaleresque devait être non la glorification du chevalier lui-même mais avant tout la satisfaction d’avoir contribué au bien public, en aidant à bouter hors du royaume l’ « ancien ennemi ». Par conséquent, si le chevalier ou l’homme d’armes ont su acquérir certains talents qui leur permirent de triompher à la guerre, c’est le bien public, non eux, qui doit en tirer bénéfice, puisque le combattant n’est jamais qu’au service de ce même bien 59. Un autre passage de l’oeuvre l’explique plus précisément : deux gentilshommes viennent demander au jouvencel la permission d’affronter en combat singulier deux Anglais ; il se laisse convaincre de leur octroyer le congé sollicité, mais critique sévèrement leur attitude et la légitimité de cette querelle ; selon lui, ils ne cherchent qu’à se gagner par un haut fait d’armes une gloire qu’ils n’auront à partager avec personne, pour laquelle ils dépensent beaucoup d’argent et, point essentiel, exposent leur corps et leur vie pour ce qui n’est qu’ « une vaine gloire qui est de petite valleur ; et, en ce faisant, il ne fait service à nul ». Car, pendant qu’ils sont absorbés par ce combat tout personnel, ils oublient le service du roi et de la chose publique. Le passage se clôt sur cette affirmation sans

56. Ibid., I, p. 14-15.

57. Ibid., II, p. 68.

58. Ibid., I, p. 191.

59. Ibid., II, p. 68-71.

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appel : « Nul ne doit exposer son corps sinon en euvres méritoires. » 60 Dès lors, celui qui se conforme à cet impératif, même s’il doit demeurer définitivement pauvre, n’en est pas moins immédiatement distingué : « Ha, le bon homme, qui a bien servi le Roy et le royaume !… Au moins meurt-il en grant et hault honneur pour lui et pour les siens ; et chascun se tient tenu à lui. Aussi est-ce grant chose que d’exposer son corps à la mort pour le bien d’autrui. » 61 Nous ne sommes pas bien loin de l’idée de pro patria mori.

Alors que l’oeuvre touche à son terme, se produit un événement important qui illustre un autre aspect de la définition et du rôle nouveaux de l’honneur à la guerre. Le texte rapporte comment le maréchal de Crathor, dépeint comme un « très subtil homme de guerre », propose de s’emparer de la ville de Sap avec l’aide de prisonniers ennemis ; selon son plan, la ville, une fois prise, sera remise entre les mains du jouvencel. Le maréchal discute l’affaire avec ce dernier qui en fait part au roi Amydas, de toute évidence choqué : « Mon filz, lui dit-il, ce n’est pas honneste chose à ung roy, ne ne le doit pas faire » ; c’est « en bataille » que l’ennemi doit être défait ; il refuse de « consentir une trayson (qui) desplaist à Dieu et à tout le monde » ; de toute façon, ajoute-t-il, il y aurait toujours le risque d’être trahi et d’essuyer des pertes sévères. Mais surtout donc, « ung bon roy et noble ne doit point faire ses entreprises de nuit ne par muchette ». L’affaire est-elle close pour autant ? Certes le jouvencel acquiesce et promet de ne plus y revenir : « C’est noblement parler, répond le jouvencel, aussi estes-vous ung noble roy » ; mais il y a de ces « petitz compaignons qui veullent faire des entreprises et serchier leur avantaige et aller à leurs aventures, comme aventureurs font » ; malgré ses réticences, le roi ne pourrait-il les laisser tenter de prendre la ville par surprise ? A ce point, le texte introduit une opinion révélatrice : « Il faut que la guerre se demaine en maintes manières » ; il existe donc désormais d’autres approches de la guerre que celle, traditionnelle, conforme aux impératifs de l’honneur et de la chevalerie.

Indécis, le roi finit par répondre au jouvencel : «Je m’en rapporte à vous » ; de fait, il a cédé. Le jouvencel rejoint aussitôt le maréchal et tous deux discutent longuement l’affaire. Le jouvencel, dont le roi vient de reconnaître qu’il était « bon et saige », admet que le coup de main est « bien conduisable ». Il laisse alors le maréchal le convaincre que cette aventure comporte peu de risques, d’ailleurs manifestement réduits au prix de leurs éventuelles rançons : « S’il y a perte, elle ne sera pas grant. » Mais le jouvencel rappelle que le roi est défavorable

60. ibid., n, p. 100.

61. Ibid., I, p. 56.

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à cette action « pour ce qu’il y a trahyson, et n’a pas tort ; et à moi-même me desplaist d’avoir ouy parler ces traistres ». Nous voyons ici le jouvencel déchiré entre les préceptes de l’honneur et son désir de hâter le déroulement de la guerre qu’il mène contre les ennemis de son roi. Il répond à son tour au maréchal : « Vous estes bon et saige ; je ne vous en conseille ne commande riens et m’en rapporte à vous. » C’est un nouveau Pilate qui s’en lave les mains.

Bien entendu, l’affaire, « subtillement faicte et hardiment entreprise par le Mareschal », est couronnée de succès. Mais elle n’a rien perdu de son parfum de trahison ; tous en sont encore gênés : « Trahyson n’est digne de mémoire ne de estre escrite, conclut l’auteur, je ne l’escripray point, et me pardonnez, s’il vous plaist. » Pourtant, le maréchal s’est comporté « bien vaillaument et lealment » et à cette occasion « il servoit bien son party et ceulx à qui il estoit » ; on admet même que la trahison elle-même « fut bonne pour le roy Amydas », qui s’y était opposé, aussi bien que pour le jouvencel et le maréchal. « Mais, ajoute le texte, les traistres qui la firent ne valoient riens. »

Le jouvencel se réjouit à l’annonce du succès ; reste cependant à l’annoncer au roi. Il le fait en admettant que la prise de la ville eut lieu sans ordre exprès de l’un ou l’autre, ce dont le maréchal demande pardon, n’ignorant pas « que nul ne doit rien faire ne entreprendre sans le congié de son chief ». Le roi, qui tient à échapper à toutes les implications de l’affaire, souligne que l’offense ne compromet l’autorité que du seul jouvencel, comme « chief et cappitaine » de l’armée, non la sienne en tant que roi ; et il prend soin d’ajouter qu’il lui paraît peu probable que cette aventure ait été conduite à l’insu voire, insinue-t-il, sans l’approbation du capitaine. A ces mots, le jouvencel « ne dit riens » – on aura compris pourquoi 62.

Ces quelques pages présentent un intérêt considérable. Tout d’abord, le dilemme est présenté sous la forme d’un dialogue qui donne une vie et une immédiateté certaines au texte. Surtout, cet épisode est à mettre en rapport avec les nombreuses mentions de coups de mains qui, tout au long du Jouvencel, voient les villes prises moins d’assaut que par surprise, en conformité évidente avec le point de vue adopté et développé par l’ensemble du texte. Aussi, lorsque le roi Amydas propose le contraire et de « tenir les champs et d’esployer sa bannière (…) en bataille », le lecteur comprend-il immédiatement que le jouvencel est hostile au projet, lui pour qui la vraie guerre est cette guerre de « subtillitez » dont le texte lui-même apporte le témoignage le plus manifeste.

62. IbicL, II, p. 216-221.

Entre honneur et bien commun 411

Mais cet épisode ressortit également d’un autre thème central de l’oeuvre : les rapports entre guerre et bien public. Le royaume d’Amydas est en effet partiellement contrôlé par les rebelles ; le bien public exige donc de les ramener dans l’obéissance au roi. Si le moyen le plus efficace de leur défaite et du retour à la paix implique trahison et tromperie, faut-il pour autant le négliger ? On retrouve là une question dont, nous dit-on, les protagonistes préfèrent ne pas parler. Mais il est implicitement admis que, lorsque le bien commun est en jeu, la fin justifie les moyens. Pourquoi dès lors entreprendre une bataille rangée (en conformité avec l’idéal chevaleresque) quand Végèce lui-même conseille de rechercher la victoire comportant le moins d’effort et de risques ? D’où l’approbation mal dissimulée du coup de main qui enlève Sap aux rebelles.

L’expédition menée par le jouvencel au service du roi Amydas soulève enfin un autre problème dont les contemporains devaient avoir une conscience particulièrement aiguë. Charles VII l’exprime laconiquement : « Que ferons-nous de noz gens d’armes ? » Les implications sociales d’une paix succédant à de longues périodes de guerre posèrent en effet aux autorités des difficultés récurrentes à partir de 1360 et du traité de Brétigny. Et la question prend une nouvelle dimension si l’on songe à l’un des principaux préceptes de l’oeuvre : pour pouvoir défendre le bien public, il faut éviter à tout prix que l’homme d’armes ne devienne gras et apathique, et ne perde, faute de pratique, la maîtrise des armes que seul peut lui donner un entraînement ininterrompu. Que faire donc d’une armée en temps de paix ? La réponse ne se fait par attendre : « Sire, il les fault envoyer en quelque estrange payz serchier aucune bonne querelle. » 63 Ainsi, depuis un siècle, les périodes les plus longues de trêves avaient-elles vu partir les gens d’armes vers d’autres champs de batailles, en Grèce, en Castille ou en Prusse ; plus près de notre texte, en 1444, une armée avait été envoyée en Suisse, et Bueil lui-même avait pris part à l’expédition. Le Jouvencel reprend le procédé : en temps de paix domestique, on peut envoyer les soldats servir à l’étranger, « à remettre, ung bon prince en sa seigneurie, qui à tort et sans cause en est debouté. Et, en ce faisant (vous) deschargez le royaume ; vous faictes les euvres de miséricorde ; vous faictes justice et droicture, qui sont les choses qui plaisent à Dieu. Ainsi vous servez Dieu. Et aprez, quant vous retournerez, vous trouverez la terre où vous avez esté nez, puissante de vous nourrir : voz amyz charnelz (…) vous recueildront doulcement et à grant honneur ; (et) moy, qui suis vostre roy, vous honnoureray (…) encores plus, et le

63. Ibid., II, p. 152-153.

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bien que vous m’avez fait ne sera pas perdu » 64. Certes l’auteur rend ici hommage à l’homme d’armes qui sert son pays et son roi. Mais une fois qu’il est rentré de l’étranger, comment la société peut-elle le contrôler ? Une armée qui doit continuellement s’entraîner pour ne pas perdre ses qualités militaires ne risque-t-elle pas d’apparaître ainsi comme un poids voire un danger pour le bien public qu’elle est supposée défendre, ainsi que le pensaient certains contemporains 65 ? Ne se voient-ils pas confrontés au paradoxe du protecteur devenu une menace, Léviathan d’avant Hobbes ?

Dans son enthousiasme pour le rôle que joue l’homme d’armes dans le domaine public, l’auteur a-t-il vraiment prévu ce qui pourrait alors arriver ? Quelle que soit notre réponse, ce problème atteste qu’il a su soulever des questions capitales pour le royaume de France à la fin du Moyen Age. A-t-il pour autant réellement mesuré la contradiction inhérente à l’importance qu’il accorde à l’entraînement permanent de l’armée, à la fois condition de toute victoire en temps de guerre et danger pour l’ensemble de la société en temps de paix ? Cette même force subversive se retrouve lorsqu’il se demande (d’une façon qui ne laisse aucun doute sur sa réponse) si l’on peut, au bénéfice du bien public, recourir à la ruse pour parvenir à la victoire à moindre risque : sa thèse sape de fait le point de vue traditionnel de la chevalerie. Le grand intérêt historique d’un tel texte provient donc du témoignage qu’il offre sur le bouleversement des idées et des comportements que connaissent les années centrales du XVe siècle. Ainsi est corroborée l’assertion initiale de l’auteur qui, pour se défendre de n’écrire qu’un livre de plus sur l’art de la guerre, rappelait combien la pratique militaire se modifiait constamment. Cette oeuvre a finalement beaucoup à nous apprendre sur nombre de transformations, déjà advenues ou encore en cours de gestation, dans la mesure où elle entend contribuer au débat contemporain sur la guerre et les « mutations profondes », tant techniques que sociales, économiques que politiques, qui lui sont associées. Le Jouvencel se fait alors et à plus d’un titre commentaire sur la société française du XVe siècle.

Deux aspects se dégagent de prime abord. Le premier renvoie à l’ascension sociale du héros ; c’est elle que Tringant prétend mettre en rapport avec celle de son maître, Jean de Bueil. Mais en quoi consista-t-elle ? Superficiellement, nous assistons au développement moral et physique d’un jeune homme, qui lui permet de devenir le gendre d’un roi ; c’est ainsi l’histoire d’un beau succès. Cependant

64. Ibid., II, p. 167.

65. P. D. Solon, Popular response to standing military forces in fifteenth-century France, Studies in the Renaissance, 19, 1972, p. 78-111.

Entre honneur et bien commun 479

les implications sociales et politiques de cet itinéraire sont autrement moins convenues. Au début de l’oeuvre, on voit en effet les amis du jeune homme lui déconseiller de chercher à satisfaire son ambition en se faisant courtisan ; car ce dernier, évoluant dans une atmosphère d’incertitude, de flatterie voire de périls mortels, occupe une position singulièrement fragile, surtout en ces temps troublés. Mieux vaut choisir la voie de l’honneur ; la carrière militaire est ainsi présentée d’emblée comme un moyen de promotion sociale et politique, aux multiples avantages : si le courtisan est lié à un patron dont son avancement dépend tout entier, l’homme d’armes au contraire demeure libre, moralement et physiquement ; de plus, le courtisan ne cherche que son seul intérêt, l’homme d’armes l’intérêt général. Mais son dévouement au bien commun génère une nouvelle dépendance. En effet sa réputation croissante parvient jusqu’à la cour, où le roi l’appelle à venir rejoindre ses courtisans et « fonctionnaires » afin de mettre au service du bien public son expérience militaire. Ne pouvant refuser de servir le roi et, à travers lui, l’ensemble de la société, il sacrifie à une si belle cause sa liberté et se met aux ordres du roi. De guerrier indépendant, le jouvencel devient donc serviteur royal et public ; et bientôt il rejoint un groupe de courtisans, constitué de ces hommes d’armes dont le rôle social, en période de guerre et de troubles, est essentiel pour préserver le bien public contre les ennemis tant intérieurs qu’extérieurs. Si noble que fût ce service, l’auteur était-il conscient des risques que comportait un tel engagement auprès d’un roi dont dépendaient désormais ses gages et son avancement ? L’avènement de Louis XI avait dû semer quelques doutes dans beaucoup d’esprits.

D’autre part, on l’a vu, l’auteur entend nous entretenir de la guerre proprement dite et des « manières de (la) faire ». Il ne constate pas seulement les bouleversements dans l’art de la mener, qu’attestent son aspect de plus en plus technique et les armes employées lors des sièges ou sur les champs de bataille : il souligne également les changements d’attitude mentale qui constitue une véritable mutation culturelle ; en témoignent les débats qui préparent la prise de Sap, opposant la voix de la tradition et de l’honneur, exprimée par le roi, et celle qui subordonne l’une et l’autre aux impératifs du bien public, dont le jouvencel est dorénavant le premier serviteur.

On devine pourtant chez l’auteur une certaine sympathie pour les anciennes coutumes qui, de son temps encore, avaient jusque-là régi la conduite de la guerre. Que pensait-il donc des réformes militaires de Charles VII ? Si fidèle qu’il soit au roi, il ne paraît pas totalement convaincu par toutes celles qu’il présente dans son texte.

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Ainsi, il ne parvient pas à dissimuler l’inclination qu’il ressent pour l’individualisme du « petit compagnon » mal à l’aise dans ces nouvelles structures 66. Mais c’est justement cette admiration pour l’exploit qui explique sa désaffection envers la bataille rangée. Finalement, son oeuvre est parcourue d’une inquiétude qu’il n’était pas le seul à éprouver face à la nouvelle armée royale. Les anciennes valeurs militaires, et en premier heu l’honneur, pouvaient-elles survivre à de si grandes mutations ? Tout en reconnaissant les mérites de celles qui les avaient remplacées, des progrès de l’organisation militaire et de la position nouvelle accordée dans la société aux gens d’armes, l’auteur du Jouvencel ne s’en veut pas le promoteur inconditionnel. Son oeuvre réfléchit ainsi surtout les doutes de la société française au sortir des troubles civils et des guerres contre l’Angleterre. L’aspect même du texte, plurivoque et composite, ne reflète pas la conviction de qui prétend persuader autrui : cette multiplication des opinions et points de vue devait au contraire permettre de rapporter, et parfois commenter, les bouleversements qu’avait connus la vie militaire de son temps.

Christopher Allmand a été ancien professeur d’histoire médiévale à l’Université de Iiverpool. La plupart de ses travaux portent sur la guerre au Moyen Age. Il est Fauteur de The Hundred Years War. England and France at War, c. 1300 -c. 1450, Cambridge, 1988 (trad. franc., La guerre de Cent ans, Paris, 1989), et de Henry V, Londres, Berkeley, 1992 ; New Haven, Londres, 1997.

RÉSUMÉ

Le Jouvencel, dit de Jean de Bueil, paraît décrire la carrière militaire et l’ascension sociale d’un jeune homme du XVe siècle. Mais il fait ressortir certaines contradictions entre les valeurs chevaleresques et les réalités d’un monde en cours de changement, autant en temps de guerre qu’en temps de paix, ainsi que le rôle de plus en plus important accordé à l’homme d’armes et à l’armée royale comme gardiens de la société, rôle traditionnellement associé à la classe chevaleresque. Le texte permet donc à son auteur de commenter les changements militaires, politiques et sociaux que connaît la France à la fin de la guerre de Cent ans.

Mots-clés : XVe siècle, littérature médiévale, armée, homme d’armes, honneur, idées politiques.

66. En 1471, Jean de Bueil devait constater que, depuis le temps de Charles VII, «la guerre est devenue bien différente » ; le nombre de combattants et les difficultés posées pour parvenir à les garder en bon ordre l’avaient particulièrement frappé (Jouvencel, op. cit., I, p. CCLXXX-CCLXXXI).

Entre honneur et bien commun 481

ABSTRACT

On first reading, the Jouvencel appears to tell the story ofthe successful military career and consequent social advancement of Jean de Bueil, a young Frenchman of the fifteenth century. But by emphasising certain contradictions between chivalric values and the realities of a world experiencing change in fîmes of both war and peace, and by underlining the evolving role, considered to be of increasing importance, of the soldier and the royal army as the defenders of society, a role traditionally played by the knightly class, the texte allows its author to comment on the military, political and social changes occuring in France as it emerged from the Hundred Years War.

Key words : XVth century, medieval literature, army, soldier, honour, political ideas.

La croissance ambiguë du Leviathan dans l’Europe du XIXe siècle : l’exemple de la rationalisation de l’Etat espagnol

Jean-Philippe LUIS

L’avancement est platement donné par une loi ; rien ne dépend plus de la faveur du monarque ; donc à quoi bon plaire au roi ? Or, monsieur, du moment où l’on fait cette question, il n’y a plus de monarchie.

Stendhal, Lucien Leuwen.

Le regain d’intérêt pour l’histoire politique depuis le début des années quatre-vingt s’est accompagné d’un renouveau de l’histoire de l’État 1. Ce mouvement n’est pas le fruit du hasard : il est Hé au vent de libéralisme doctrinaire, à la grande vague de dérégulation qui remettaient en cause dans ces années-là le poids et le rôle de la puissance publique dans la société. En s’inspirant de l’histoire culturelle, des méthodes sociologiques voire de l’anthropologie politique 2, les travaux sur l’État ont cessé de présenter une vision étroite du pouvoir politique, des idéologies et des institutions. Les médiévistes et les modernistes ont été les plus actifs en la matière, en s’interrogeant sur

1. Parmi les travaux de large diffusion concernant la France : Pierre Rosanvallon, L’État en France: de 1789 à nos jours, Paris, Le Seuil, 1990. Jacques Le Goff (dir.), L’État et les pouvoirs (André Burguière et Jacques Revel, Histoire de la France, t. 2), Paris, Le Seuil, 1989, et Jacques Julliard (dir.), L’État et les conflits (André Burguière et Jacques Revel, Histoire de la France, t. 3), Paris, Le Seuil, 1989. Le phénomène a même touché les Annales, qui étaient pourtant jusqu’alors fort éloignées des préoccupations de l’histoire politique : Jean-Frédéric Schaub, L’histoire politique sans l’Etat : mutations et reformulations, dans Historia a debate (actas del congreso intemacional « a historia a debate» celebrado el 7-11 dejulio de 1993 en Santiago de Compostela) ; t. III : Saint Jacques de Compostelle, Carlos Barros editor, 1995, p. 217-234.

2. Marc Abélès, Anthropologie de l’État, Paris, Armand Colin, 1990. Du même auteur : Pour une andiropologie des institutions, L’Homme, 135, 1995, p. 65-85.

Revue historique, CGCI/3

484 Jean-Philippe Luis

la nature de l’État d’Ancien Régime et en remettant en cause une vision très tocquevillienne d’un État monarchique fondateur de l’État contemporain 3. Les travaux de sciences politiques portant sur le fonctionnement des États actuels représentent une contribution importante à la question en s’interrogeant sur les limites du modèle démocratique et de l’État de droit 4. En revanche, le XIXe siècle et l’Europe d’avant la seconde guerre mondiale n’ont pas connu un tel renouvellement, à l’exception d’une histoire des représentations, d’enquêtes prosopographiques forts utiles 5, et de travaux de sciences politiques sur les élus 6. Des efforts de reformulation théorique ont certes eu lieu, cependant, les travaux de terrain, ingrats mais indispensables, font trop souvent défaut ou n’ont pas été renouvelés. Le constat est particulièrement clair pour l’étude de l’administration qui nous intéresse ici 7. François Monnier notait il y a peu la rareté des recherches touchant les finances d’Ancien Régime 8. Cette affirmation s’avère aussi pertinente pour le XIXe siècle 9. On peut encore regretter, comme le faisait Pierre Rosanvallon il y a dix ans, que l’histoire quantitative de l’État depuis 1789 reste à écrire 10.

3. Jean-Philippe Genêt et Wim Blockmans (dir.), Visions sur le développement des Etats européens. Théories et historiographies de l’État moderne, Rome, coll. de 1′ « École française de Rome », 171, 1993. Sur l’exemple espagnol qui nous intéresse ici, voir dans ce dernier ouvrage : Pablo Fernândez Albaladejo, Les traditions nationales d’historiographie de l’État: l’Espagne, p. 219-233.

Robert Descimon, Les élites du pouvoir et le prince : l’État comme entreprise, dans Les élites du pouvoir et la. construction de l’Etat en Europe, Wolfgang Reinhard (dir.), Paris, PUF, 1993, p. 133-161 ; Bartolomé Clavero, Instituciôn politica y derecho ; acerca del concepto historiográfico de « Estado Moderno », Résista de Estudios Politicos, n° 19, 1981, p. 43-57 ; Antonio Manuel Hespanha, Visperas de Leviathân. Instituciones y poder politico. Portugal, siglo XVII, Madrid, Taurus, 1989.

4. Par exemple, Yves Meny, La corruption de la République, Paris, Fayard, 1992. Les sociologues depuis Max Weber jusqu’à Pierre Bourdieu et Michel Crozier en passant par Norbert Elias n’ont en revanche jamais cessé de s’interroger sur l’État, sur l’appropriation légitime de la force, en livrant des ouvrages devenus classiques.

5. On pense bien sûr à Pierre Nora, La Nation (Les lieux de mémoire, t. II), Paris, Gallimard, 1986. Pour la prosopographie, parmi les ouvrages récents : Jean-Marie Mayeur et Alain Corbin (dir.), Les immortels du Sénat. Les cent seize inamovibles de la Troisième République, Paris, Publications de la Sorbonne, 1995.

6. Alain Garrigou, Le vote et la vertu. Comment les Français sont devenus électeurs, Paris, Presses de la Fondation nationale des sciences politiques, 1992. Éric Phélippeau, Sociogenèse de la fonction politique, dans Norbert Elias. La politique et l’histoire, Alain Garrigou et Bernard Lacroix (dir.), Paris, La Découverte, 1997, p. 239-265.

7. Les travaux de Guy Thuillier représentent une exception. Guy Thuillier, La bureaucratie en France au XIXe et XX siècle, Paris, Économica, 1987. Du même auteur, Pour une histoire de la bureaucratie en France, Comité pour l’histoire économique et financière de la France, à paraître. Autre exception notable, Catherine Kawa, Les ronds-de-cuir en révolution. Les employés du ministère de l’intérieur sous la Première République (1792-1800), Paris, Éditions du CTHS, 1996.

8. Conclusion à L’administration des finances sous l’Ancien Régime (Colloque tenu à Bercy les 22 et 23 février 1996), Paris, Comité pour l’histoire économique et financière de la France, 1997, p. 385-386.

9. Le Comité pour l’histoire économique et financière de la France organise un séminaire depuis le printemps 1998 sur L’histoire’de l’impôt et de l’administration fiscale dans la France contemporaine.

10. Pierre Rosanvallon, État et société du XIXe siècle à nos jours, dans L’Etat et les pouvoirs, op. cit., p. 491.

L’exemple de la rationalisation de l’État espagnol 485

Les avancées méthodologiques ont rendu possible une approche plus complexe de l’histoire de l’État en rejetant en particulier la pertinence des frontières entre État et société. Cette démarche, évidente pour les pays anglo-saxons, l’était moins en France, ou dans des pays comme l’Espagne ou l’Allemagne dans lesquels l’empreinte étatique reste forte. Le Leviathan cesse d’être perçu comme un corps autonome en croissance régulière qui exerce son pouvoir de coercition ou de protection sur un corps social pour lequel il sert de réfèrent. L’accent est mis sur les multiples interactions entre l’appareil d’État et la société.

Quatre grands terrains de recherche peuvent être dégagés. Les études prosopographiques sur le personnel administratif restent plus que jamais nécessaires. Néanmoins, il faut être conscient des limites d’une approche uniquement quantitative et valoriser une démarche qui nous montre « des hommes, des personnes prises dans leur globalité, auxquelles l’historien s’efforce de rendre une cohérence individuelle. Plus que de grandes variables sociologiques, d’une sociologie telle qu’on la pratiquait naguère, il essaye de retrouver des conduites fines, récurrentes, qui peuvent fournir à des personnages par ailleurs très différents des points de contact, une base de collaboration sur laquelle construire un groupe »11.

Le second domaine touche la culture des agents de l’État. Au-delà de l’attention traditionnelle, mais toujours nécessaire, portée à l’origine sociale, aux conditions de recrutement, à la formation professionnelle, les approches les plus neuves insistent sur la sociabilité du monde des administrateurs, la manière dont l’employé conçoit et se représente son propre travail, sur les conditions humaines d’élaboration et d’application des décisions administratives ou judiciaires. Johannes-Michaël Scholtz a par exemple montré comment « rendre justice » en Espagne au XIXe siècle allait bien au-delà d’appliquer le droit 12.

Troisième voie : l’action concrète de l’agent de l’État au moment où il doit mettre en oeuvre les décisions prises par sa hiérarchie. Les conditions d’application d’une décision sont aussi importantes que la décision elle-même et permettent de porter un éclairage sur la nature de l’État. Ainsi, les travaux désormais forts connus de Sharon Kettering ont permis de remettre en cause la notion même

11. Jean-Pierre Dedieu, Une approche « fine » de la prosopographie, dans Les figures de l’administrateur. Institutions, réseaux, pouvoirs en Espagne en France et au Portugal, XIVe-XIXe siècle, Robert Descimon, Jean-Frédéric Schaub, Bernard Vincent (dir.), Paris, Éditions de l’École des hautes études en sciences sociales, 1997, p. 235-242.

12. Johannes Michaël Scholz, Rendre justice. Éléments pour une histoire contemporaine de l’espace judiciaire espagnol, Mélanges de la Casa de Velazquez, t. XXV, 1989, p. 335-379.

486 Jean-Philippe Luis

d’État absolutiste à partir des modalités d’intervention de l’Intendant au XVIIe siècle 13.

L’étude des institutions et le recours aux sciences de l’administration restent toujours aussi impératifs. La reformulation méthodologique doit contourner cependant un obstacle : une approche sociologique ou anthropologique trop étroite qui fait courir le risque de ne voir dans les institutions qu’une « façade ou un instrument volatil au service d’entreprises sans cesse recommencées de domination » 14. Cette constatation est particulièrement pertinente quand on touche à l’admimstration fiscale. En effet, l’État est avant tout l’impôt. L’étude n’est pertinente que si l’on voit fonctionner et évoluer concrètement ces institutions ou ces normes de fonctionnement internes dans un contexte qui dépasse largement l’appareil d’État.

Notre propos s’inscrit ici dans cette quatrième voie, en étudiant les réformes menées dans la gestion du personnel administratif durant la dernière décennie de l’Ancien Régime en Espagne (1823-1833). Cette période offre davantage qu’un simple terrain d’examen du fonctionnement de l’État. Elle permet aussi de s’interroger sur les modalités de la transition entre État absolutiste et État libéral.

LA SITUATION EN 1823

Le contexte politique

La période correspond à la restauration de 1823. Ferdinand VII retrouve son pouvoir absolu grâce à l’expédition française des cent milles fils de Saint Louis, qui envahit la péninsule à partir d’avril et met un terme à l’expérience libérale dite du Trienio liberal (1820-1823) à l’issue d’une campagne militaire sans difficulté 15. La reprise en main par le monarque se fait par une répression brutale

13. Sharon Kettering, Patrons, brokers and clients in 17th century France, New York, Oxford University Press, 1986.

14. Les figures de l’administrateur, op. cit., p. 13.

15. Chateaubriand, Congrès de Vérone, Guerre d’Espagne, Négociations, Colonies espagnoles, Paris, 1838. Cet épisode est curieusement totalement ignoré par l’historiographie française, alors que deux ouvrages, rédigés pour l’essentiel à partir de sources françaises, ont été publiés en Espagne. Rappelons que les troupes françaises sont restées jusqu’en 1829 sur le territoire espagnol. Rafaël Sânchez Mantero, Los cien Mil Hijos de San Luis y las relaciones fianco-espanola, Séville, Universidad de Sevilla, 1981 ; Gonzalo Butrôn Prida, La ocupacién francesa de Espana (1823-1828), Cadix, Universidad de Câdiz, 1996.

L’exemple de la rationalisation de l’État espagnol 487

et se prolonge par l’établissement pour dix ans d’un régime despotique de sinistre mémoire 16. Cette réalité ne doit cependant pas éclipser le fait que le nouveau pouvoir cherche dans le même temps à dessiner une voie politique originale : un technocratisme autoritaire issu du double héritage du despotisme éclairé et de l’afrancesamiento. Le rejet du libéralisme politique, un profond conservatisme social, la fascination pour l’oeuvre réformatrice des ministres de Charles III et l’admiration pour la puissante administration napoléonienne forment le terreau sur lequel les hommes du gouvernement ont construit leurs projets.

Le ministère des Finances, avec à sa tête Luis Lôpez Ballesteros, est l’inspirateur et le fer de lance des réformes. Des afrancesados reviennent aux affaires, sans qu’il y ait pourtant un pardon général à leur égard 17. Javier de Burgos, présenté comme le père de la division provinciale de l’Espagne, est le plus célèbre d’entre eux. Ces hommes développent une idéologie « administrative » qui défend le principe d’une monarchie absolue favorisant la croissance économique du pays «par l’intermédiaire d’un administration oeuvrant sans entrave » sur un corps social politiquement inerte 18. Dénoncés par un carlisme montant, tout comme par le libéralisme en exil, ils ne sont fermement soutenus par le roi que sur une période brève, de 1825 à 1830. Néanmoins, leurs initiatives sont décisives car nombre d’entre elles ne seront pas remises en cause par la suite.

La première facette de cette oeuvre correspond à la création d’institutions nouvelles : le Conseil des ministres et sa Présidence 19, le ministère du Fomento, le Tribunal Mayor de Cuentas (que l’on pourrait comparer à la Cour des comptes) en 1828, le Corps des carabiniers l’année suivante, la centralisation de 90 % des recettes des impôts aux mains d’un seul bureau du ministère des Finances (la Direction générale des rentes) 20. Même si des aspects restent fort obscurs (en particulier le Tribunal Mayor de Cuentas), cet effort de

16. Les historiographies libérales et conservatrices du XIXe siècle se rejoignent pour jeter l’opprobre sur cette période. Estanislao de Kotska Bayo, Historia de la vida y reinado de Fernando VII de Espana, t. III, Madrid, 1842 ; Marceline Menéndez y Pelayo, Historia de los heterodoxos espanoles, t. VI, Édition du CSIC, Madrid, 1958. On trouve probablement là une des explications à la rareté des travaux scientifiques portant sur cette décennie.

17. Jean-Philippe Luis, Le difficile et discret retour des afrancesados (1816-1834), dans L’émigration le retour, études rassemblées par Rose Duroux et Alain Montandon, Clermont-Ferrand, Centre de recherches sur les littératures modernes et contemporaines, 1999, p. 331-343.

18. Antonio Elorza, La modemizacion politica de Espana, Madrid, 1990, p. 218.

19. Progressivement à partir de novembre 1823. El arte de gobernar, historia del Consejo de ministres y de la presidencia del Gobiemo, Madrid, 1992.

20. Il s’agit de la poursuite du processus de centralisation des rentes entamé par le système de réunion des rentes de 1799 et interrompu en 1808. Sur cette question, voir l’ouvrage austère mais inégalé de Josep Fontana, Hacienda y Estado, 1823-1833, Madrid, Instituto de Estudios Fiscales, 1973.

488 Jean-Philippe Luis

« réinstitutionalisation » 21 du régime a retenu l’attention des chercheurs, en particulier dans les rangs des juristes. Il n’en est pas de même pour les réformes d’organisation interne du personnel de l’administration.

La fonction publique en 1823

La restauration de 1823, reprend les principes de celle de 1814 : l’abrogation des mesures prises par les régimes renversés (celui de Joseph Bonaparte, puis celui du Trienio Liberal) et le retour à la situation qui existait en 1808. L’administration du début du XIXe siècle est profondément marquée par l’oeuvre des réformateurs du siècle des Lumières…

La rationalisation et la centralisation menée par les Bourbon depuis le début du XVIIIe siècle est connue par de nombreuses monographies qui s’accordent à repérer des traits nets de fonctionnarisation. Ces derniers sont visibles d’une part dans le changement des carrières des employés et d’autre part dans tout ce qui touche à la rémunération.

Outre l’instauration de fait de la sécurité de l’emploi, se dessinent à partir de la deuxième moitié du XVIIIe siècle, de véritables carrières de spécialistes, au profil tendant à être prédéterminé. Des corps émergent de fait, même si le terme ne recouvre encore aucune réalité juridique. Gonzalez Alonso pour les corregidores, Jeanine Fayard pour les membres du Conseil de Castille, Père Molas Ribalta pour les magistrats des audiences et chancelleries, Didier Ozanam pour les diplomates et les intendants et Maria Victoria Lôpez Cordon pour les commis (oficiales) des secrétariats d’État sont les précurseurs et les animateurs des principaux travaux d’inspiration prosopographiques, qui tous mettent en valeur cette évolution 22. Prenons l’exemple devenu classique du corregidor : « La durée

21. Mariano Esteban De Vega, El Estado y la administraciôn central durante el reinado de Fernando VII, Revista de Historia Contemporânea, n° 17, 1998, p. 81-117.

22. Parmi les travaux les plus marquants, Père Molas Ribalta, Los magistrados de Carlos III, dans IV encuentro de la ilustraciôn al romanticismo, Carlos III : dos sigbs despues, t. I, Cadix, 1993, p. 185-190 ; Jeanine Fayard, Les membres du Conseil de Castille, Paris-Genève, 1979 ; Fabrice Abbad et Didier Ozanam, Les intendants espagnols du XVIIIe siècle, Madrid, coll. de la « Casa de Velâzquez », 1992 ; Didier Ozanam, La elección de los diplomâticos espanoles en el siglo XVIII (1700-1808), dans Sociedad, Administraciôn y Poder en la Espana del Antiguo Régimen, Juan Luis Castellano (éd.), Grenade, Universidad de Granada, 1996, p. 11-24; Maria Victoria Lôpez Cordon, Les nouveaux commis : le secrétariat d’État de Grâce et de Justice, dans Les figures de l’administrateur, op. cit., p. 201-220 ; Gloria Franco Rubio et Maria Victoria López Cordon, Perfiles socioprofesionales de la burocracia espanola en el siglo XVIII : las Secretarias de Estado y del Despacho, dans L. M. Enciso (éd.), La burguesia espanola en la Edad Modema, t. II, Madrid, 1997, p. 1009-1046.

L’exemple de la rationalisation de l’État espagnol 489

de la charge, allongée, la suppression des possibilités illimitées de changements, la soumission à une solide grille d’avancement, sont les aspects décisifs de la réforme de laquelle émane la substitution du corregidor librement choisi et révocable (…) par le corregidor de carrière, professionnel et interchangeable. » 23 Ces hommes ont commencé, à partir des années 1780, à être formés en amont dans des académies juridiques créées à cet effet 24.

La fonctionnarisation est aussi repérable dans les rémunérations et la protection sociale. L’émergence des corps tend à imposer dans ceux-ci une ébauche de grille de salaire. Leurs paiements ne se font plus par de multiples caisses représentant autant d’impôts, mais après la grande réforme de 1799, par la Trésorerie générale ou par les trésoreries provinciales. Avec les Monte Pio, une ébauche de système de protection sociale apparaît : une cotisation de 2,5 % du salaire était destinée 25 aux caisses des différents Monts de piété créés à partir de 1761, qui versaient des pensions aux veuves et aux orphelins d’employés dépendants de ces différents secteurs. Les octrois de retraites sont rares, et ne touchent que des employés méritants qui ne pouvaient plus exercer de fonctions en raison de maladies ou de leur âge. L’ordonnance du 3 septembre 1803 fournit la première règle générale sur le montant des retraites, mais l’obtention reste entièrement à la discrétion du monarque 26.

Les limites de la fonctionnarisation

Tant sur le plan des normes formelles ou informelles établies que sur les principes de son fonctionnement, la fonction publique espagnole conserve de nombreuses caractéristiques d’une administration d’Ancien Régime.

H n’y a pas à proprement parler d’un ensemble « fonction publique » cohérent, mais une nébuleuse de catégorie d’employés

23. Benjamin Gonzalez Alonso, El corregidor castellano(1348-1808), Madrid, Instituto de estudios administratives, 1970, p. 253.

24. Antonio Risco, Les letrados sous les Bourbon, Pouvoirs et société dans l’Espagne moderne, hommage à Bartolomé Bennassar, Toulouse, Presses Universitaires du Mirail, 1993, p. 205-213. Tout en soulignant le phénomène, l’auteur en montre les limites en révélant comment le pouvoir central n’a pas joué pleinement la carte de la professionnalisation.

25. Novisima Recopilaciôn, Libro IV, Titulo II, ley XV sur le Monte Pio de ministerios créé en 1763. Le Monte pio militar en fondé en 1761, celui de ministerios en 1763, de Reaies Oficinas en 1764, de Correosy Caminos en 1785, del Cuerpo qficiales de mar de la Real Armada en 1794, de Corregidoresy Alcaldes Mayores en 1783.

26. Salaire entier pour plus de trente ans d’activité, les deux tiers entre vingt et trente ans, la moitié entre douze et vingt ans d’ancienneté, Marcelino Martinez Alcubilla, Diccionario de la Administraciôn espanola, t. VII, Madrid, 1886, entrée Jubilaciones, cesantias, orfandades, p. 645-646.

490 Jean-Philippe Luis

au statut peu clair ou inexistant. Le salaire est fonction d’un emploi précis et non d’une catégorie. De ce fait, pour bénéficier d’une augmentation de salaire, il fallait changer d’emploi. Les salaires étaient établis par bureaux ou par institution suivant une jungle de règlements particuliers 27. Il n’existait donc aucune homogénéité. Par ailleurs, en faisant abstraction des individus payés a la décima (c’est-à-dire en fonction de leur activité, comme les buralistes), le salaire était composé de la somme prévue par le règlement, plus un ensemble complexe de primes ou d’avantages. Parmi les plus importants, la pratique des sobresueldos ou des régales était courante. Il existait enfin les salaires personnels (sueldos personales), fixés par le roi, sans aucune référence à quelque règlement que ce soit. Les retraites, octroyées chichement, sont aussi à la discrétion du monarque. Par ailleurs, il n’y a pas centralisation totale du paiement des employés : les corregidores et les alcaldes mayores émargent au budget des municipalités. La vénalité des charges n’a pas disparu. Les Bourbon ont cessé de vendre des charges publiques, mais n’ont fait qu’entamer timidement la réintégration de celles déjà aliénées 28. Enfin, une structure administrative unique ne s’est pas encore imposée sur la totalité du territoire. Outre la Navarre et les provinces basques où la monarchie ne parvient pas à briser les jueros et donc à implanter une administration directe 29, les seigneuries, dont on redécouvre l’importance 30, et les terres des ordres militaires abritent plus de la moitié de la population de la péninsule Ibérique 31.

La fonction publique reste enfin de conception patrimoniale. Ses agents sont avant tout les agents du roi dont la volonté prévaut sur toute mesure ou toute norme. Le rôle des patronages reste essentiel dans les nominations, les promotions 32. Derrière la norme, le fonctionnement concret de radministration se fait à base d’ententes personnelles, de passe-droits. A la veille de la guerre d’Indépendance, l’État reste « un mixte de formes prébureaucratiques et de formes traditionnelles liées à la nature dynastique du régime » 33.

27. Alejandro Nieto, La retribución de los funcionarios en Espana, Madrid, 1967.

28. Francisco Tomás Y Valiente, Las ventas de oficios de regidores y la formation de oligarquias urbanas en Castilla (siglos XVII-XVIII), Historia Instituciones Documentas, 1974, p. 523-547.

29. José Maria PornUo Valdés, Monarquiay govierno provincial. Podery Consùtuciôn en las Provincias vascas (1760-1808), Madrid, 1991.

30. Christian Windler, Elites locales, senores, reformistas. Redes clientelares y Monarquia liacia finales del Antiguo Régimen, Séville, Universidad de Côrdoba / Universidad de Sevilla, 1997.

31. Miguel Artola, Antiguo Régimeny reooluciôn liberal, Madrid, Editorial Ariel, 1978, p. 126.

32. Des exemples chez Maria Victoria López Cordon, coyuntura politica y continuidad institucional : oficiales y agentes diplomâticos (1793-1825), dans Antiguo Régimeny liberalismo. Hommage a Miguel Artola, t. 2, Madrid, Alianza Editorial, 1994, p. 189-208.

33. Robert Descimon, Les élites du pouvoir et le prince, op. cit. (n. 3), p. 139.

L’exemple de la rationalisation de l’État espagnol 491

En 1823, la situation n’est pas fondamentalement différente, mais l’expérience napoléonienne de Joseph, les régimes libéraux des Cortes de Cadix et du Trienio, ont porté un coup sévère à la légitimité et à la réalité du patronage royal. C’est dans ce contexte particulier que sont élaborées les réformes bureaucratiques de le dernière décennie de l’Ancien Régime.

LES RÉFORMES DE L’APPAREIL D’ÉTAT

L’absolutisme rétabli ne dispose plus, à la fin de l’année 1823, d’un instrument administratif opératoire. Les libéraux avaient procédé à d’importantes réformes institutionnelles entre 1820 et 1823. Leur annulation et le retour aux structures de 1808 entraînent des mois de réorganisation. Par ailleurs, les exils et la création de tribunaux d’épuration pour l’ensemble du personnel administratif 4 contribuent à désorganiser encore davantage l’appareil d’État. La situation est d’autant plus critique que les caisses de l’État sont vides et qu’il est vital de disposer au moins d’employés pour relever les impôts. Ce souci motive les grandes enquêtes entamées dès la fin de l’année 1823 par le ministère des Finances pour connaître les effectifs et les coûts de l’appareil d’État.

Les réformes, qui débutent à partir de 1825, sont dans le prolongement de ces initiatives. Deux grandes directions sont définies : la réorganisation des carrières et le règlement de la situation des employés écartés, pour des raisons diverses, de la fonction publique.

Les carrières

Les textes élaborés sur la question ne touchent que le personnel du ministère des Finances. Néanmoins, fort de plus de 15 000 individus 35, cet ensemble représente au moins les trois quarts des effectifs de l’administration civile de l’État.

La première initiative révèle une effort de professionnalisation. L’ordonnance du 23 avril 1825 prévoit le licenciement des employés

34. Jean-Philippe Luis, Une utopie réactionnaire : épuration et modernisation de l’Etat dans l’Espagne de la fin de l’Ancien Régime (1823-1834), Madrid, coll. de la «Casa de Velázquez », 1999.

35. Résultat de l’enquête de 1825. Archivo Histôrico National (= AHN), Hacienda, libro 4542.

492 Jean-Philippe Luis

incompétents ou leur rétrogradation à un emploi inférieur. La circulaire de la Direction générale des rentes du 3 mai complète ce texte en annonçant la création d’une junte chargée de former d’une part une liste du personnel inapte de l’administration centrale, d’autre part une autre liste des compétences des employés subalternes dans les provinces 36.

Enfin, l’ordonnance du 19 août 1825 instaure des «juntes de qualification ». Le projet est ambitieux puisse qu’il vise à établir des normes de recrutement et de promotions basées sur les compétences. L’ensemble du personnel des Finances est divisé en quatre classes (meritorios, escribientes, oficiales, gefes). Pour intégrer cette administration ou pour obtenir une promotion d’une classe à l’autre, il est nécessaire de fournir : « Des documents qui justifient légalement l’âge, les services et la qualification de se trouver avec les aptitudes nécessaires. » A cet effet, deux juntes de qualification (une pour l’administration et la perception des rentes, l’autre pour leur distribution) sont créées pour l’administration centrale, et d’autres, dans chaque province, pour le personnel subalterne. Soumis à des limites d’âge, les candidats sont convoqués pour subir des épreuves du niveau d’instruction requis pour la fonction à laquelle ils postulent 37. Ainsi, pour la majorité des employés de l’État, apparaît l’idée d’un concours de recrutement et la nécessité de disposer d’un savoir professionnel minimal auquel n’étaient soumis jusqu’alors que les juristes 38. L’ordonnance du 2 septembre 1825 parachève l’édifice en obligeant deux oficiales de chaque province à se rendre à Madrid pour s’initier à la comptabilité double.

La réorganisation interne de l’administration des Finances est définie par le décret du 7 février 1827. Ce texte, souvent commenté par les juristes 39, divise les employés de la Real Hacienda en classes,

36. Narciso Ferrer Y Jou, Guia de la Real Hacienda, parte legislativa (de 1825), Madrid, 1828, p. 178-180.

37. Les meritorios doivent être âgés de plus de 16 ans, savoir lire, compter et écrire avec adresse et clarté. Il en est de même pour les escribientes qui sont tenus de plus d’être capables de mettre au propre n’importe quel type de documents. Les employés des monopoles (administrateurs divers, buralistes…), formant une catégorie hors classement général, doivent faire preuve des mêmes capacités. Un véritable savoir technique n’est demandé que pour les oficiales (de 18 à 36 ans) et les gefes (plus de 25 ans et de quatre à huit ans d’ancienneté) : « système d’administration et de comptabilité », législation fiscale, avec précision des compétences particulières pour les employés des douanes ou les trésoriers.

38. Seuls les corregUores étaient soumis à l’obtention d’un concours. Les autres juristes devaient seulement justifier de titres universitaires, Jean-Marc Pelorson, Les letrados juristes castillans sous Philippe III, Poitiers, 1980.

39. Il est reproduit dans La retribución de los Juncionarios, op. cit., ainsi que dans Claro José Fernândez-Carnicero y Gonzalez, La carrera civil de la real Hacienda (el real decreto de 7 de febrero de 1827), Hacienda pública espanola, n° 87, 1984, p. 263-273.

L’exemple de la rationalisation de l’État espagnol 493

crée un système cohérent de promotion et enfin instaure de nouvelles règles pour les salaires.

La classification de l’ensemble du personnel, définie par l’ordonnance du 19 août 1825, est abandonnée au profit de la création de cinq classes d’employés : conseillers, intendants, chefs d’administration, oficiales de la Real Hacienda, subalternes. Les quatre premières sont elles-mêmes subdivisées, avec dans chacun des cas, fixation d’un salaire. La dernière catégorie n’est pas ordonnée et comprend tous les subalternes présentés comme : « tous ceux qui avec des dénominations différentes prêtent seulement un service matériel ». Il s’agit tout d’abord des employés des tribunaux de la Real Hacienda dans les provinces et des personnes ayant un salaire fixe défini traditionnellement dans chaque bureau : huissiers (porteros), commis (escribientes), garçon de bureaux (mozos). Viennent ensuite les employés dans la distribution des monopoles, salariés ou payés au pourcentage (buralistes…), ainsi que le personnel des salines, des fabriques de poudre, soufre, sel, salpêtre n’effectuant pas de tâches administratives. Ces subalternes ne bénéficient des privilèges des employés des Finances que tant qu’il restent en fonction. Es n’ont droit ni à la retraite, ni à des pensions.

Seuls sont définis les emplois et les salaires des quatre premières classes d’employés, dits «de nomination royale» (art. 7). Tout supplément au salaire (régales…) est supprimé 40. En compensation, les retenues anciennes (média anata, Monte Pio, 4 % de retenue 41) disparaissent aussi. Les différents Monte Pio ne sont donc plus alimentés et sont dissous. Les droits à pensions sont conservés, mais leurs versements sont centralisés par la Trésorerie générale.

Tous les emplois des Finances sont classés et hiérarchisés sous la forme d’une échelle (escala) à l’intérieur de chaque classe et : « Tous s’enlacent de manière à ce qu’ils forment (l’échelle générale), par laquelle les employés qui se distinguent et se détachent le plus par leur savoir, application et conduite puissent arriver aux derniers échelons de la carrière. » La promotion à l’intérieur d’une classe est conçue à l’ancienneté. En revanche, le passage d’une classe à l’autre : « sera au plus grand mérite et capacité ».

Ce décret du 7 février est un texte fondateur pour plusieurs raisons. Tout d’abord, il donne un nouveau visage à l’organisation du

40. Dans la même logique, un décret postérieur du 28 avril 1828 supprime les salaires « personnels », c’est-à-dire les salaires hors règlement.

41. La média anata est une forme de fiscalisation de l’office versée lors de l’entrée en fonction et représentant six mois du salaire annuel de l’emploi obtenu. Les 4 % de retenue amputent, pour des raisons d’économie budgétaire, les salaires moyens et supérieurs (au-delà de 12 000 réaux).

494

Jean-Philippe Luis

personnel des Finances. Il rompt avec une logique d’empilement d’une jungle de règlements particuliers pour chaque bureau, pour dessiner les contours d’une organisation globale que l’on peut schématiser ainsi :

Consejeros 50 000 réaux

Intendentes de provincia

3 classes (de 40 000

à 30 000 réaux)

Gefes de administraciôn

4 classes (de 24 000

à 16 000 réaux)

Oficiales de Real Hacienda

11 classes (de 24 000

à 3 000 réaux)

Subaltemos de Real Hacienda

Personnel de nomination royale

C’est ensuite la conception de l’emploi par l’aclministration qui est modifiée. L’emploi n’est plus défini par une fonction, mais par une catégorie. Le décret l’exprime d’ailleurs parfaitement : « Dans chacune des classes (…), seront compris non seulement les employés connus jusqu’à maintenant par le nom qu’on leur donne, mais aussi tous ceux qui, par leurs occupations et qualité, doivent avoir une même représentation. » De ce fait, « chaque employé est doté d’une catégorie personnelle indépendante de la charge qu’il occupe : on ne va pas désormais occuper la charge d’oficial mais être oficial » 42.

Avec l’idée d’une échelle générale des carrières apparaît pour la première fois la notion d’escalqfones qui marque le fonctionnement de toute la fonction publique espagnole contemporaine 43.

Enfin, le décret du 7 février 1827 a une autre conséquence importante. Le personnel est désormais divisé en deux parties : des

42. La relribuciôn de los Juncionarios, op. cit., p. 91.

43. Johannes-Michâel Scholtz, Escalafones y legitimidad judicial. Hacia una prosopografia adecuada, dans Sociedad, Administraciôn y Poder, op. cit. (n. 23), p. 175-194.

L’exemple de la rationalisation de l’État espagnol 495

titulaires – à savoir le personnel de nomination royale qui bénéficie de salaires normalisés, de carrières hiérarchisées, de protection (retraites, pensions) – et des subalternes, relevant d’autant de règlements particuliers, sans aucun droit à partir du moment où ils quittent leurs fonctions. On pourrait exprimer cette dualité en termes modernes en disant qu’il y a les fonctionnaires et tous les autres.

Les employés ayant quitté le service actif

Leur sort est défini par le décret du 3 avril 1828. Évoquer ce personnel n’est aucunement anecdotique. L’épuration et la politique de réduction du nombre des employés de l’État menée depuis 1825 a créé des cohortes de pensionnés potentiels menaçant de peser lourdement sur les finances de l’État. Pour s’en tenir au ministère des Finances, de 1825 à 1828, ce poids s’est accru de 40% pour finir par représenter près de 14 % du budget de ce département ministériel 44.

Les employés ayant quitté le service actif sont désignés par l’expression « classes passives ». Ils représentent des hommes mis à la retraite (jubilados) ou mis à pied (les cesantes) pour des raisons diverses : disciplinaires, politiques ou à la suite de la suppression de services administratifs. Le décret du 3 avril 182845 instaure des règles générales pour les pensions à verser à ces deux catégories d’employés. Leur montant dépend de l’ancienneté de l’individu au moment où il quitte le service actif 46. L’initiative vient du ministère des Finances qui cette fois-ci parvient à imposer cette réforme à l’ensemble de la fonction publique civile. Une commission de classification dépendante du ministère des Finances est créée 47 dans le but de centraliser toutes les données et de calculer le montant des pensions en élaborant, pour chaque individu, une feuille de services récapitulant toute sa carrière.

Les trois textes que nous venons d’évoquer représentent ainsi une tentative sans égale d’homogénéisation de la fonction publique civile. Comment ces mesures ont-elles été appliquées ?

44. Pour les modalités de ces évaluations, Jean-Philippe Luis, Réformer pour ne rien changer : la rationalisation de l’administration à la fin du règne de Ferdinand VII, Mélanges de la Casa de Velázquez, t. XXXII-3, Madrid, 1996.

45. Narciso Ferrer y Jou, Guia de la Real Hacienda, parte legislativa (de 1828), Madrid, 1829, p. 135-145.

46. Elles représentent entre un cinquième et quatre cinquièmes du salaire d’activité.

47. Décret du 17 avril 1828. Guia de la Real Hacienda, op. cit., p. 158-159.

496 Jean-Philippe Luis

L’APPLICATION DES RÉFORMES

Les difficultés de la professionnalisation

L’effort de professionnalisation était ambitieux. A cet égard, l’Espagne est en phase avec le reste de l’Europe : le processus de transformation des « occupations » en « professions » ne commence pas véritablement avant le XIXe siècle 48. Les résultats sont cependant insignifiants. Nous n’avons trouvé aucune trace d’établissement des juntes de qualification, encore moins de l’organisation d’examens pour les prétendants à une place d’employé au ministère des Finances. En revanche, les autorités ont bien tenté d’imposer empiriquement un système de formation destiné au personnel en place. Les résultats ne sont pas probants. Ramón de Santillán, le père de la grande réforme fiscale de 1845, dresse dans ses mémoires un tableau sombre des tentatives d’introduction de la comptabilité double dans l’administration des Rentes de la province de Madrid qu’il dirigeait en 1833. « Le nouveau système rencontra de telles difficultés que l’on peut dire qu’il ne parvint pas à être implanté, sauf en de rares comptabilités. La faute n’était pas dans le système ni dans l’Instruction, mais dans les chefs et les employés qui ne voulurent pas sortir de la routine. » Le constat est le même dans le domaine de la législation des Finances : « Mais ce qui me surprit surtout dans l’administration provinciale fut l’absence de respect que l’on avait pour la législation des rentes. » 49

Les mécanismes de recrutement restent donc traditionnels, fiés à de multiples patronages concurrents. Il seraient cependant utile d’aller au-delà de cette affirmation étayée par de nombreux exemples recueillis par les spécialistes de la période. Une description de ces réseaux d’influence reste à faire. Cette remarque peut bien sûr être étendue aux promotions que la deuxième partie du décret du 7 février essayaient de rationaliser. La situation est cependant plus complexe dans la mesure où le poids des patronages est limité par deux autres critères : le souci de prendre en compte les compétences et les choix politiques. En effet, à partir du XVIIIe siècle,

48. Hilde de Ridder Symoens, Formation et professionalisation, Les élites du pouvoir et la construction de l’État, op. cit. (n. 3), p. 203-235.

49. Ramôn de Santillân, Memorias (1815-1856), édition et notes de Ana Maria Berazaluce, t. II, Pampelune, Université de Navarre, 1960, p. 139 et p. 141.

L’exemple de la rationalisation de l’État espagnol 497

les ascensions sociales fiées à la reconnaissance de capacités particulières au sein de l’appareil d’État ne sont pas rares. Dans les années 1820, elles touchent surtout des techniciens : par exemple José López Juana Pinilla et Antonio Gôngora, les bras droits du ministre López Ballesteros 50. Ce dernier lui-même, s’il n’est pas le grand maître des Finances décrit par ses hagiographes 51, était un remarquable meneur d’hommes : son expérience comme employé au ministère des Finances lui a probablement appris à repérer les compétences en fermant les yeux sur le passé politique, à défendre inlassablement auprès du roi ses collaborateurs et ses dossiers. Il a su constituer autour de lui une véritable équipe de spécialistes, qui domine le ministère pendant plus de dix ans et a continué à exercer son influence au-delà, ce qui représente un véritable exploit dans une période aussi troublée.

Le critère politique intervient bien sûr durant cette seconde restauration dans les promotions rapides ou les carrières brisées. Les travaux sur les libéraux en exil 52 ont en particulier montré le phénomène de fuite des cerveaux qui caractérise tous les régimes autoritaires. Néanmoins, il convient d’être prudent : de nombreux employés qui, tout en étant libéraux, n’avaient pas affiché avec ostentation leurs opinions ont pu être réintégrés grâce à leurs compétences ou leurs protecteurs. Le système des commissions ou des juntes provisoires était un bon moyen pour faire revenir discrètement quelqu’un dans le giron de l’appareil d’État 53.

Ainsi, l’effort de professionnalisation, et surtout l’usage du critère de compétences, n’a pas d’effet quand il est introduit dans le fonctionnement organique de la fonction publique. L’État n’en recherche pas moins des techniciens, qu’il tente de repérer ou d’attirer par les voies traditionnelles des relations personnelles.

50. Ils ont dirigé la Direction générale des rentes et la Comptabilité générale des valeurs, organes centraux du ministère, Josep Fontana, José Lôpez Juana Pinilla, una gran figura de la Hacienda espanola del siglo XLX, Hacienda pûblica espanola, n° 38, 1976, p. 93-100.

51. Natalio Rivas, Luis López Ballesteros, gran minislro de Fernando VII, Madrid, 1945 ; Emilio Gonzalez López, Luis Lôpez Ballesteros (1782-1853), ministro de Hacienda de Fernando VII, La Corogne, Fundaciôn «Pedro Barrie de la Maza conde de Fenosa», 1986.

52. Les plus importants restent Vicente Llorens, Libérales y románticos. Una emigracion espanola en Inglaterra (1823-1834), Madrid, Castalia, 1968 ; Rafaël Sânchez Mantero, Liberales en el exilio, Madrid, Rialp, 1975.

53. L’exemple de José Agustin de Larramendi est particulièrement intéressant. Indispensable pour ses compétences dans le dossier de la réorganisation territoriale du pays, il conserve une fonction au sein du ministère de Grâce et Justice pourtant dirigé par le très réactionnaire Calomarde, Jesûs Burgueno, Geografia politica de la Espana constitucional. La division provincial, Madrid, Centra de Estudios Constitucionales, 1996, p. 139-168.

498 Jean-Philippe Luis

L’effort de classification du personnel

Il est bien réel à propos des « classes passives » comme en témoignent les abondants travaux de la commission de classification. Les registres de cette institution montrent aussi que le nombre d’individus obtenant une dérogation aux règles de calcul des pensions reste très limité 54. L’effort est d’autant plus remarquable qu’il touche, rappelons-le, l’ensemble de la fonction publique civile.

L’application du décret du 7 février 1827, qui se limite au personnel actif des Finances, est intimement liée à l’élaboration du premier budget de l’État espagnol, au printemps 1828. Le budget du ministère des Finances nous présente un nouveau visage de ce ministère : l’ensemble du personnel est ordonné dans le cadre des cinq classes prévues par le décret de février 1827. Les quatre premières (subdivisées en sous-classes) représentent 2 930 personnes, les subalternes 2 81055. Le personnel qui échappe au classement est celui explicitement désigné par la loi de 1827 (en gros les employés des douanes et ceux qui ne perçoivent pas de salaire fixe). Ce texte n’est pas une façade puisque nous avons vérifié que chaque bureau de l’administration centrale est bien réorganisé en fonction des nouvelles règles. La forme adoptée est la suivante : une mention dans chaque bureau de l’emploi (comme d’usage jusqu’alors) et de la classe à laquelle celui-ci appartient. Ainsi, pour les oficiales du secrétariat d’État aux Finances 56 :

Emploi Classe Salaires en réaux

Oficial Mayor Consejero 50 000

Oficial 1 Intendente de 1 clase 40 000

Oficial 2 Intendente de 1 clase 40 000

Oficial 3 Intendente de 2 clase 35 000

Oficial 4 Intendente de 2 clase 35 000

Oficial 5 Intendente de 2 clase 35 000

Oficial 6 Intendente de 3 clase 30 000

Oficial 7 Intendente de 3 clase 30 000

Oficial 8 Intendente de 3 clase 30 000

Oficial 9 Gefe de administraciôn 1 clase 24 000

Oficial 10 Gefe de administraciôn 1 clase 24 000

54. Archivo del ministerio de Hacienda, libros 24087 et 23711.

55. Décret du 28 avril 1828. Guia de la real Hacienda, op. cit., p. 174-183.

56. Réglement du 9 juin 1828, AHN, Hacienda, legajo 36011. Les quelques pointages que nous avons réalisés dans l’administration provinciale confirment l’ampleur de la réforme.

L’exemple de la rationalisation de l’État espagnol 499

Il convient de limiter cependant la portée de la réussite de cette réforme. Elle ne touche en effet qu’un peu plus du tiers des employés des Finances. Par ailleurs, sa logique n’est pas menée à son terme car elle ne met pas sur pied un instrument au service d’un système cohérent et hiérarchisé de gestion de la carrière du personnel : on ne trouve trace d’une échelle générale fondée sur un ensemble d’échelles particulières servant de grille de promotion dans le Corps des Finances. La classification ne crée que les conditions préalables à la mise en place de véritables escalafones.

Une nouvelle fonction publique

Les réformes de 1827-1828 font émerger un véritable groupe de fonctionnaires, même si, tout comme en France, le terme reste mal défini à l’époque. On préfère employer l’expression « employés » de l’État. Néanmoins, les mesures adoptées par l’équipe de López Ballesteros permettent de faire émerger clairement une division au sein des serviteurs de l’État : un groupe d’individus bénéficiant d’un embryon de statut, d’une protection, et d’autres, que l’on pourrait qualifier d’auxiliaires, qui en sont démunis.

Cette distinction apparaissait clairement dans le décret du 7 février 1827 avec la division entre employés classifiés et subalternes du ministère des Finances. L’application du décret du 3 avril 1828 concernant les classes passives étend cette notion aux autres ministères, à l’exception du ministère de la Guerre. Seuls les employés de « nomination royale » avaient désormais droit à pension. Elles étaient concédées pour la retraite et pour la mise à pied (cesantia), quelle que soit la durée de cette dernière. Là se trouve l’originalité espagnole : toute personne entrant au service de l’État par la grande porte (c’est-à-dire grâce à une « nomination royale ») est assurée de toucher en cas d’inactivité une pension, certes modique, mais sans limitation de durée.

Ainsi, trouve-t-on plusieurs niveaux d’appartenance à la fonction publique. Les réformes permettent de s’approcher de la notion de statut de la fonction publique pour les employés de «nomination royale » qui formeraient le noyau dur de l’appareil d’État. Ils ont seuls droit à pension en cas d’inactivité. Leurs carrières tendent à s’organiser en corps, leur rétribution est fixée par des règlements de mieux en mieux respectés. Cet ensemble, actifs et classes passives, représente un groupe d’hommes qui, en principe, restent jusqu’à leur mort des serviteurs de l’État.

En situation d’infériorité hiérarchique, il existe un autre

500 Jean-Philippe Luis

ensemble : un contingent de subalternes, moins bien payés, sans stabilité dans l’emploi, sans droit à pension, aux avantages qui ne durent que le temps du service en activité. Enfin, un dernier groupe persiste dans ce vaste ensemble fonction publique : celui des détenteurs d’offices aliénés, qui mettront encore plus d’un demi-siècle à disparaître.

INTERPRÉTER

L’examen rapide de ces réformes fournit un bel exemple s’inscrivant, avec les limites que nous avons relevées concernant la professionnalisation, dans le modèle wébérien : « Hiérarchie, compétences solidement établies en vertu d’un contrat donc sur une sélection ouverte selon la qualification professionnelle, paiement par des appointements fixés en espèces (…), avec une carrière, un avancement selon l’ancienneté ou les prestations de services, soumission à une discipline stricte et homogène. » 57 Les employés du ministère des Finances, les plus nombreux de l’appareil d’État, sont désormais classés selon une échelle générale. Us appartiennent à des catégories abstraites, dotées de salaires normalisés, alors qu’auparavant, l’emploi était lié à une fonction concrète. Outre l’émergence d’un lien entre emploi, niveau de salaires et compétences, apparaît l’idée qu’un employé peut être motivé dans l’accomplissement de sa tâche par les possibilités d’avancement. Déjà, sous le règne de Charles IV, cette conception inspirait explicitement les traités de réforme de l’administration 58. Elle se traduit désormais dans l’organisation des carrières. Le terrain est préparé pour l’apparition de véritables corps : le Corps des Mines en septembre 1833, celui des Chemins, Canaux et Ports en 1835. Le décret du 3 avril 1828 pour les classes passives représente un texte appliqué grâce auquel, pour la première fois, des décisions sont prises pour tous les employés civils de l’État.

L’étude de l’application des réformes confirme ce que les juristes avaient suggéré 59 : les réformes de Lôpez Ballesteros ont inspiré et

57. Max Weber, Economie et société, t. I, Paris, Pion, 1971, p. 266.

58. Manuel Santana Molina, La réforme de l’administration à la fin du XVIIIe siècle : J. B. Virio, Administration et droit, Actes des journées de la société internationale d’histoire du droit (Rennes, 26-27-28 mai 1994), Rennes, 1996, p. 265-272. On trouve la même idée quelques mois plus tard dans le célébre « Rapport du citoyen Talleyrand, ministre des relations extérieures, au Premier consul de la République, sur le plan de promotions graduelles adopté par le Conseil d’État pour le département des relations extérieures » (germinal an VIII), Guy Thuillier, La bureaucratie en France, op. cit. (n. 7), p. 614-616.

59. Par exemple La retribution de los juncionarios, op. cit.

L’exemple de la rationalisation de l’État espagnol 501

ont préparé les agents de l’Etat à l’adoption du premier statut de la fonction publique, celui présenté par Bravo Murillo en 1852. La fin de l’Ancien Régime espagnol peut donc bien s’inscrire dans la perspective tocquevillienne d’un État libéral largement héritier de l’État absolu. Nous nous trouvons de plus devant un paradoxe : un régime autoritaire et ouvertement réactionnaire peut adopter des mesures jugées par la suite modernisatrices. Un parallèle peut d’ailleurs être établi avec une histoire plus récente. On pense aux jeunes technocrates du régime de Vichy mais aussi, pour rester dans le monde hispanique, à la dernière phase de la dictature de Franco. A partir de 1957, une équipe d’économistes liés à l’Opus Dei ont assuré l’ouverture économique et la modernisation de l’Espagne, sans procéder à un véritable assouplissement politique du régime.

Une autre constatation s’impose : les Finances sont le moteur des réformes. Les mesures adoptées pour son personnel sont étendues progressivement à l’ensemble de la fonction publique civile (dès 1828 pour les classes passives, en 1852 avec le statut de Bravo Murillo). A cet égard, il n’y a pas rupture entre État moderne et État libéral, mais au contraire approfondissement d’une tendance lourde : l’assimilation partielle entre État et Finances et le rôle moteur de ces dernières dans les processus de modernisation de la fonction publique 60. Ce mouvement marque la victoire de « l’État des Finances » sur « l’État de justice ». Le monarque avait besoin des juristes pour justifier son pouvoir. On rencontre dans ce milieu les premiers phénomènes de bureaucratisation 61. Les juristes présentent cependant un inconvénient : la justification du pouvoir est indissociable d’un « formalisme juridique pour lutter contre l’arbitraire » 62. La couronne a alors progressivement favorisé les « secrétaires », c’est-à-dire des techniciens, le plus souvent issus du monde des Finances. Rien d’étonnant à ce que l’État absolu, dont la légitimité est sévèrement mise à mal depuis la fin du XVIIIe siècle, se tourne encore davantage vers ces hommes, plus soucieux d’efficacité que de limitation du pouvoir. La dernière décennie du règne de Ferdinand VII en fournit un exemple probant. Ferdinand VII, symbole d’arbitraire et de légitimité contestée, s’appuie sur l’action d’hommes formés à l’idéologie du despotisme éclairé et influencés par l’expérience napoléonienne. Des hommes indifférents aux formes et aux sources du pouvoir politique, pour qui la « bonne gouvernance » n’est que le produit de l’efficacité administrative. Cette

60. François Monnier, L’administration des finances au XVIIIe siècle, dans L’administration des finances, op. cit. (n. 8), p. 32-33.

61. Jean-Marc Pelorson, Les letrados juristes castillans, op. cit. (n. 38).

62. Robert Descimon, Les élites du pouvoir et le prince, op. cit. (n. 3), p. 144.

502 Jean-Philippe Luis

domination des Finances doit cependant être nuancée, car un autre acteur intervient dans la genèse de l’État espagnol contemporain : l’armée. Cette dernière avait été largement utilisée par la monarchie des Bourbon dans la gestion administrative du pays, d’où une imbrication avec les hommes et les institutions des Finances. Cette tendance se trouvait cependant en partie contradictoire avec les efforts de rationalisation de l’État. Le système de réunion des Rentes de 1799 et les mesures de López Ballesteros ont creusé l’écart entre ces deux milieux jusqu’à l’affrontement à partir de la fin des années 1820. Dans un premier temps, les Finances marquent des points, puis, la première guerre carliste impose la domination de l’armée 63. « L’État militaire » et « l’État des Finances » dominent ainsi les débuts de l’État espagnol contemporain.

Tous ces éléments accréditent l’hypothèse d’un État moderne fondateur de l’État contemporain. L’interprétation ne peut cependant en rester là. Les schémas wébériens permettent tout d’abord d’émettre une première réserve. La centralisation, la rationalisation de l’État ne se fait pas sous la direction d’un pouvoir politique fort. Ferdinand VII n’a rien d’un « chef charismatique » et sa légitimité est fortement contestée. L’État libéral qui lui a précédé entre 1820 et 1823, et celui qui lui succède à partir de 1834, souffrent des mêmes maux et ne sont pas crédibles en se parant des principes d’universalité qui étaient ceux des nations les plus avancées. Les réformes de l’équipe de López Ballesteros répondent avant tout à un besoin de réduction des dépenses de l’État 64. Ainsi, la lecture d’un mémoire catastrophiste sur « l’état lamentable du Trésor royal », incite le Conseil des ministres à proposer à l’unanimité le 27 février 1828 : « Les plus grandes réductions possibles et imaginables dans toutes les branches de l’Administration. » 65 Cette urgence constitue même le moyen d’essayer de convaincre les milieux les plus réactionnaires d’accepter des mesures qui sentent le soufre, car d’inspiration trop nettement napoléoniennes. Finalement, seule la poignée d’individus qui fondent le droit administratif espagnol Javier de Burgos ou Pedro Sainz de Andino) justifient les réformes par une volonté de renforcement de l’efficacité de l’appareil d’État. Par ailleurs, pour être efficace, le modèle de gestion administrative

63. La question reste à creuser, mais les mémoires de Ramôn de Santillân et l’ouvrage de Diego López Garrido, La Guardia Civil y los origenes del Estado centralista, Barcelone, Editorial Critica, 1982, accréditent cette chronologie.

64. L’État est en permanence au bord de la banqueroute depuis la fin du XVIIIe siècle, en grande partie à cause de la perte des colonies qui ont entraîné une réduction de moitié de ses ressources entre 1800 et 1830.

65. Actas del Consejo de ministros. Fernando VII, t. III (1828), Madrid, 1990, p. 61, session du 27 février 1828.

L’exemple de la rationalisation de l’État espagnol 503

adoptée par l’Espagne, en grande partie sur le modèle français, doit s’accompagner de l’existence d’une fonction publique numériquement significative. Ce n’était manifestement pas le cas. Les évaluations numériques sont difficiles à élaborer et ne permettent pas d’aller au-delà d’un ordre de grandeur. Néanmoins, si l’on se risque à une comparaison avec la France pour le personnel des Finances qui est le mieux connu, l’encadrement administratif de la population est deux fois et demi supérieur dans notre pays par rapport à l’Espagne 66.

Une autre réserve est à apporter au sens de la rationalisation de la fonction publique que nous avons décrite. Les modernistes ont montré les contradictions touchant la nature de l’État absolu. La fin de l’Ancien Régime voit l’accroissement des « tensions entre des fondations centrées sur l’hérédité et le clientélisme, et l’usage légitimant de principes universels » 67. La rationalisation menée n’entre pas forcément en contradiction avec une conception de l’administration de l’État en terme d’administration domestique. Les travaux récents de Christian Windler ont montré que les administrations des grandes maisons seigneuriales ont elles aussi été soumises aux mêmes mouvements de rationalisation. Cette dernière peut alors être conçue comme le reflet d’une réactivation du patronage royal ou seigneurial 68. Au moment où la classification et le recours à un règlement cohérent renforcent indiscutablement la notion d’une administration comme instrument impersonnel, discipliné et compétent au service de l’État, le peu que l’on sache sur les recrutements, la correspondance de certains hauts fonctionnaires à destination du roi et surtout les modalités de la grande épuration entamée en 1823, indiquent que, au sommet de l’État, on continue à concevoir les relations entre le roi et ses employés en termes de liens personnels 69.

Cette conception de l’administration comme témoin et instrument du patronage royal était probablement de moins en moins cré66.

cré66. de 7 500 employés des Finances (sans compter les employés des douanes) au début des années 1830 pour un peu plus de 12 millions d’habitants, contre 50 000 pour 32,6 millions d’habitants en France au recensement de 1831, Narciso Ferrer y Jou, Guia de la Real Hacienda, parte reglamentaria (de 1833), Madrid, 1834 ; Pierre Rosanvallon, État et société, op. cit. (n. 10), p. 494.

67. Gunner Lind, Grands et petits amis : clientélisme et élites du pouvoir, dans Les élites du pouvoir et la construction de l’État en Europe, Wolfgang Reinhard (dir.), Paris, 1993, p. 197.

68. Christian Windler, Elites locales, serions, reformistas, op. cit. (n. 30).

69. Ugarte, un des favoris du roi qui était secrétaire du Conseil de Castille commençait ses lettres par le terme amo, c’est-à-dire « maître », avec une forte charge de proximité affective, Elias Ortiz De la Torre, Papeles de Ugarte. Documentos para la historia de Fernando VII, Bolelin de la Biblioteca Menéndezj Pelayo, XVI, 1934, p. 8-32. Le terme dueno, qui est un synonyme mais dans un ‘ sens moins affectif, est lui aussi utilisé. Les dizaines de milliers d’employés devant subir un procès en épuration devaient justifier de leur « attachement à la personne sacrée de S. M. » (décret du 27 juin 1823, art. 5, AHN, Consejos, Libre 1748).

504 Jean-Philippe Luis

dible à la fin du règne de Ferdinand VIL L’avènement du régime libéral n’a pourtant pas fait brusquement disparaître toutes les scories du passé qui se rattachent à la notion de patronage. Les rares travaux existants indiquent un double mouvement qui n’est qu’apparemment contradictoire. L’appareil d’État devient plus que jamais le lieu de luttes entre réseaux de clientèles, sans qu’une instance supérieure crédible assure une régulation de ces conflits. L’opposition entre groupes politiques (libéraux, modérés, absolutistes puis carlistes) est bien sûr la manifestation la plus visible des luttes pour le pouvoir, à tel point que l’administration du XIXe siècle est parfois perçue comme un instrument au service du parti au pouvoir 70. La littérature du XIXe siècle et en particulier une de ses figures de proue, Benito Pérez Galdos, se fait l’écho des destitutions d’employés pour raisons politiques et présente le cesante comme un personnage incontournable de la société espagnole. Mais cette lecture « politique » des luttes pour le contrôle du pouvoir est-elle la seule pertinente ? N’existe-t-il pas d’autres formes de solidarités ? La trajectoire et les amitiés inattendues nouées par quelques hommes forts des Finances nous incitent à le croire, d’où l’intérêt de travaux qui restent à mener sur les réseaux qui irriguent l’appareil d’État. On ne peut mener cette analyse sans avoir à l’esprit le caciquisme et toutes les formes de pouvoir qui existeront sous la Restauration de la fin du siècle.

Paradoxalement, le pouvoir, par le biais d’un droit administratif naissant développe dans le même temps un discours et une politique centralisatrice et normalisatrice. Les élites qui se partagent les fonctions au sein de l’appareil d’État marquent un attachement à la stabilité de l’emploi qui était une notion solidement ancrée dans l’esprit des administrateurs avant 1808. Les luttes politiques mettent à mal cette idée, mais une parade est trouvée durant la dernière décennie du règne de Ferdinand VII que nous avons étudiée : la multiplication des mises à la retraite et rinstitutionnalisation de la mise à pied (la cesantia). Qu’est la cesantia sinon une forme de rente viagère sur les fonds publics 71 ? Ceci nous entraîne dans le domaine de la conception de l’emploi public. Dans la haute fonction publique (mais peut-être aussi à un échelon inférieur), l’emploi semble largement déconnecté de la notion de travail et de compétences, mais plutôt perçu comme un capital économique et symbolique. Sachant que les emplois, dans ce pays au taux d’analphabétisme très élevé, sont occupés pour l’essentiel par une

70. Diego Lôpez Garrido, La Guardia Civil, op. cit. (n. 63).

71. Le poids des cesantes s’accroît dans les années 1830 : plus de 3 000 en 1833 au ministère des Finances. Si l’on ajoute les retraités (près de 1 200), les pensionnés de ce ministère représentent plus de 21 % des employés actifs, AHN, Hacienda, legajo 1508.

L’exemple de la rationalisation de l’État espagnol 505

élite issue des oligarchies urbaines, ne pourrait-on pas parler de formes subtiles d’instrumentalisation de l’administration par ces élites sociales 72 ? L’hypothèse est d’autant plus pertinente que des phénomènes de patrimonalisation des fonctions politiques ont été observées pour le milieu du XIXe siècle 73.

Ainsi, l’épisode que nous avons étudié dévoile, derrière des mesures rationalisatrices qui ne sont pas que de façade, l’adaptation de pratiques et de conceptions anciennes (réseaux de clientèles, stabilité de l’emploi qui procure un rang dans la société, sans rapport avec le travail effectué) au nouveau contexte politique et juridique. Ces deux mouvements coexistent et permettent de mieux comprendre « l’énormité du fossé entre d’un côté les modèles institutionnels et administratifs de fonctionnement et de l’autre les réalités triviales de fonctionnement de l’appareil d’État » 74. A cet égard nous ne pouvons suivre ceux qui voient une rupture profonde dans le passage entre l’État d’Ancien Régime et l’État libéral 75. Aborder l’État de la première moitié du XIXe siècle sous l’angle du premier âge d’un État de droit qui s’épanouit de nos jours s’avère peu pertinent dès lors que l’on se penche sur le fonctionnement concret de l’appareil administratif. Il existe non seulement des formes institutionnelles, mais aussi des pratiques et des conceptions héritées de l’Ancien Régime. D’un autre côté, on ne peut réduire le XIXe siècle à un Ancien Régime qui n’en finit plus de mourir : les fondements juridiques de la société ont bel et bien changé 76. Aussi, l’État espagnol au XIXe siècle, tout comme la société, doivent cesser d’être conçus sous l’angle d’une large transition entre deux mondes. Ils doivent être appréhendés dans le cadre d’un siècle qui a sa propre cohérence, durant lequel s’expriment des formes originales d’exercice du pouvoir, d’organisation et de domination sociale 77.

72. Nous avons tenté une synthèse sur la question dans Jean-Philippe Luis, Les oligarchies urbaines et-l’État en Espagne durant la première moitié du XIXe siècle, Siècles (Cahiers du centre d’histoire des communautés et des entreprises), n° 7, 1998, p. 43-60.

73. Julio Arôstegui, El estado espafiol contemporâneo : centralisme, inarticulación y nacionalismo, Revista de Historia Contemporánea, n° 17, 1998, p. 32-33.

74. Emile Temime et Gérard Chastagnaret, Le pouvoir central en Espagne au XIXe siècle : du modèle de l’État de droit aux réalités de fonctionnement, Cahiers de la Méditerranée, t. II, vol. 42, juin 1991, p. 81-87, citation p. 87.

75. Par exemple, dans la synthèse au demeurant remarquable de Pedro Ruiz Torres, Del antiguo al nuevo régimen : carâcter de la transformaciôn, dans Antiguo Régimen y liberalismo. Homenage a Miguel Artola, Pablo Fernândez Albaladejo y Margarita Lôpez (éd.), t. 1, Madrid, Alianza Editorial, 1994, p. 159-192.

76. L’oeuvre de Bartolomé Clavero est à cet égard la plus stimulante, en particulier : Tantas personas como estados. Por una antropologia politica de la historia europea, Madrid, Taurus, 1986.

77. Nous suivons en cela la démarche développée par Juan Pro Ruiz dans Las élites de la Espana libéral : Clases y redes en la définition del espacio social (1808-1931), Historia Social, n° 21, 1995, p. 47-69.

506 Jean-Philippe Luis

Ancien membre de l’École des hautes études hispaniques (Casa de Velázquez), Jean-Philippe Luis est maître de conférences à l’Université Biaise-Pascal de Clermont-Ferrand. Auteur de L’utopie réactionnaire : épuration et modernisation de l’État dans l’Espagne de la fin de l’Ancien Régime (1823-1834), Madrid, coll. de la «Casa de Velázquez », 1999, ses travaux portent sur l’histoire de l’État espagnol et sur les relations entre la France et l’Espagne entre 1750 et 1850.

RESUME

La dernière phase de l’absolutisme en Espagne (1823-1834) offre un terrain d’étude privilégié pour la recherche des modalités de la transition vers l’État libéral. Une équipe de techniciens issus du ministère des Finances fondent le droit administratif espagnol et mettent au point une réforme du fonctionnement interne de l’administration qui annonce le premier statut de la fonction publique. Cependant, pour des raisons financières et politiques, cette modernisation de l’État ne s’accompagne pas de son renforcement. En effet, dans le même temps, s’affirment une conception de l’emploi et des rapports entre État et société qui ne sont que l’adaptation de pratiques et de conceptions anciennes à la nouvelle norme politique et juridique. Cet exemple espagnol qui voit la combinaison d’éléments apparemment contradictoires invite à insister sur les formes originales revêtues par l’État au XIXe siècle.

Mots-clés : XIXe siècle, Espagne, Ferdinand VII, État, rationalisation.

ABSTRACT

The last decade of the Ancient regime in Spain (1823-1834) offers a privileged exemple to observe the transition to the liberal state. A group of reformists in ministry of Finances founds the administrative law and the first statute of civil service. But, this modernization of state doesn’t mean a strengthening of this one because of politicals and financials reasons. In the mean time, a new conception of employment in civil service and the news links between State and society which are only adaptations of ancients customs and concepts to the new politics and juridics norms is now manifest The spanish exemple, caracterised by the combination of éléments with apparent contradiction, shows the originals forms of the XIXth century state.

Key words : XIXth century, Spain, Fernando VII, State, rationalization.

Convergences maghrébines autour d’Alain Savary, secrétaire d’Etat aux affaires marocaines et tunisiennes en 1956

Maryvonne PRÉVOT

Le 26 janvier 1956, le président René Coty charge Guy Mollet de constituer un gouvernement de Front républicain. Il réunit, aux côtés des socialistes – dont Robert Lacoste – des radicaux tels que Pierre Mendès France, l’UDSR avec François Mitterrand, et des républicains sociaux comme Jacques Chaban-Delmas. Le ministère des Affaires étrangères est confié au socialiste Christian Pineau et le secrétariat d’État aux Affaires marocaines et tunisiennes échoit à son camarade Alain Savary. Alors âgé de 38 ans, il participe officiellement à sa première expérience gouvernementale.

En réalité, il a déjà été pressenti pour occuper de telles fonctions, en octobre 1954, par Pierre Mendès France 1 qui nourrit alors l’espoir d’établir la paix en Indochine 2, mais aussi de régler la question tunisienne. Le jour où Pierre Mendès France se présente devant l’Assemblée, le Dr Elie Cohen-Hadria, secrétaire de la Fédération socialiste de Tunisie écrit à Alain Savary pour le convaincre de plaider auprès du nouveau président du Conseil la cause d’Habid Bourguiba, en exil à la Galite au large de Bizerte. Cette lettre met en lumière le parcours d’Alain Savary, ses atouts et sa position privilégiée à la croisée de réseaux multiples : «… Sa forma1.

forma1. 2 SV 7, Échange de lettres entre octobre et novembre 1954.

2. Paix à laquelle Alain Savary oeuvra, cf. Jacques Dalloz, Alain Savary, un socialiste face à la guerre d’Indochine, Vingtième Siècle, janvier 1997, p. 42-54.

Revue historique, CCCI/3

508 Maryvonne Prévot

tion personnelle, le souvenir brillant qu’il avait laissé à tous les anciens élèves de l’École des Sciences politiques, dont beaucoup occupaient dans l’administration des postes en vue, et pourraient témoigner qu’il était parfaitement qualifié pour mener un entretien politique avec intelligence et en faire un compte rendu scrupuleusement fidèle. Les fonctions civiles et militaires importantes qu’il avait remplies avec éclat malgré son jeune âge, au temps de la France libre et dans les premiers mois de la Libération, en imposeraient aux éléments les plus rétrogrades, cependant que son appartenance socialiste et surtout sa visite à la Galite 3 encourageraient Bourguiba à lui parler avec franchise et loyauté. »4

Comparable en cela à François Mitterrand 5, Alain Savary a tissé autour de lui des réseaux auxquels cette étude est en majeure partie consacrée. Quand Alain Savary devient secrétaire d’État, il entretient depuis l’enfance parfois, un ensemble de relations spécifiques, familiales, amicales, confessionnelles, partisanes et transpartisanes. Des affinités électives et des sympathies particulières qui n’impliquaient pas toutes une fréquentation personnelle assidue, mais qui lui ont permis de multiplier les sources d’informations, les contacts utiles, de puiser ses collaborateurs dans des viviers ou de disposer de tribunes et de relais dans l’opinion. Soulignons le caractère complexe de la constitution et de l’agencement chronologique de ces réseaux, lieux de pouvoir ou de références, qui se croisent et s’entremêlent, notamment au sein du Comité France-Maghreb en 19536.

Ces réseaux ont en commun de s’intéresser et de prendre appui sur des territoires – les pays du Maghreb – dont ils cherchent à infléchir les destins. Des destins et des nationalismes convergents, analysés par Alain Savary en 1955 : « Une politique d’ensemble s’impose à la France, car un certain nombre de problèmes et de caractères sont communs aux trois pays, tels la religion, une natalité abondante, une production agricole insuffisante pour nourrir une population en constante augmentation, et une industrie presque nulle. Il en résulte que toute mesure prise dans un pays a des réper3.

réper3. SV 38, Tunis le 26 février 1953, note de la résidence générale à Savary : « Le remorqueur ‘de la Marine nationale assurant la liaison avec la Galite appareillera le 3 mars à 6 heures. » Auparavant, Robert Verdier avait été autorisé aussi à rendre visite à Bourguiba. Cette première visite d’Alain Savary avait un « caractère humain, rendre visite à un détenu. Elle ne pouvait s’en tenir là… ». Lettre de Savary à Mohamed Lofti Chaïbi du 16 janvier 1985.

4. Elie Cohen-Hadria, Du protectorat fiançais à l’indépendance tunisienne. Souvenirs d’un témoin socialiste, Nice, CMMG, 1976, p. 265.

5. Entretien de l’auteur avec Robert Verdier du 7 octobre 1998, qui fit alors cette comparaison.

6. Cahiers de l’IHTP, n° 38, décembre 1997, consacrés au Comité France-Maghreb à partir de . l’étude du fonds Roger Paret.

Convergences maghrébines autour d’Alain Savary 509

eussions dans l’ensemble, mais cette constatation ne doit pas servir de prétexte à l’immobilisme… »7

Dans sa déclaration d’investiture, le 31 janvier, Mollet réaffirme « le maintien et le renforcement de l’union indissoluble entre l’Algérie et la France métropolitaine » et précise les intentions de son gouvernement à l’égard du Maroc et de la Tunisie en reprenant à son compte le principe de «l’indépendance dans l’interdépendance » admis par son prédécesseur Edgar Faure. L’attitude de la SFIO, et plus encore la politique menée en Algérie sous l’autorité de Guy Mollet, a été décriée et continue de faire l’objet d’études 8. On leur oppose volontiers le libéralisme qui présida à l’octroi rapide de l’indépendance aux deux protectorats qui la flanquent. Mais la situation politique et militaire dans ces pays laissait-elle au gouvernement d’autre choix que de s’incliner ? Alain Savary ne serait-il que le « syndic » d’une faillite annoncée ou bien s’ingénia-t-il à doter le concept ambigu « d’indépendance dans l’interdépendance » – miné de surcroît par la situation algérienne – d’un contenu et d’une réalité par des projets hardis et novateurs ?

ALAIN SAVARY, HOMME DE RÉSEAUX ET INTERLOCUTEUR QUALIFIÉ

Un homme bien informé

Le caractère détaillé des notes qu’Alain Savary rédige pour lui-même, en vue d’interventions à l’Assemblée à partir de 19519, ou dans la presse, la correspondance, la documentation volumineuse et variées accumulées dans ses archives laissent à penser qu’il était bien informé de la situation des deux protectorats auxquels il consacra une grande partie de ses démarches diplomatiques et politiques. Alain SàVary puise ses renseignements à des sources diverses, même s’il est à noter qu’elles émanent toutes, avant son entrée au gouvernement, des milieux libéraux.

Alain Savary est d’abord un pied-noir, né à Alger le 25 avril 1918. Son père, d’origine bretonne était ingénieur des

7. CHEVS SV 38, La politique française en Afrique du Nord, article de Alain Savary rédigé pour la revue d’études du Jewish Comittee Evidence et reproduit dans Le Petit Matin du 18 février 1955.

8. Gilles Morin, De l’opposition socialiste à la guerre d’Algérie au Parti socialiste autonome, 1954-1961, thèse d’histoire sous la direction de M. Antoine Prost, Paris I, 1992.

9. Alain Savary est élu député socialiste de Saint-Pierre-et-Miquelon, territoire dont il fut le gouverneur entre 1941 et 1943.

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Chemins de fer dans cette partie de l’Empire français; Rentré à Paris à l’âge de 8 ans, Alain Savary y poursuit des études jusqu’à la guerre, mais c’est à Rabat qu’il revoit ses parents en 1943, alors qu’un de ses frères est engagé sur le front tunisien. Cette brève escale, et l’éblouissement de revoir à Marrakech « la merveilleuse lumière, la palmeraie et au loin l’Atlas » trahissent un lien profondément affectif, quasi sensuel avec cette région. En 1956, ses parents vivent toujours au Maroc, et un de ses frères à Casablanca. A la fin de sa vie, Alain Savary réfutait l’idée qu’être né à Alger lui ait donné une meilleure compréhension de la situation algérienne dans les années cinquante, et du Maghreb en général : «… d’une vie personnelle d’enfant à une connaissance d’une situation politique, il y a un abîme à franchir… ». Il confessait néanmoins une « sensibilité particulière » qui s’est ensuite renforcée d’une expérience, « voire d’une compétence ministérielle »l0. Ce réseau initial s’étend mais se complexifie aussi à l’occasion de son mariage, après la guerre avec Hélène Borgeaud. La belle-famille d’Alain Savary représente pour partie les puissants colons français d’Algérie.

Alain Savary est ensuite un socialiste, et son réseau d’amitiés partisanes s’étend aux deux rives de la Méditerranée. Il a choisi la SFIO au printemps de 1945″ : «Je n’avais pas eu à m’interroger, tellement ce choix me paraissait aller de soi. Mon passage à Saint-Pierre-et-Miquelon, les problèmes sociaux dont j’avais eu à connaître, la part que le socialisme avait pris dans l’élaboration du programme du Conseil national de la Résistance, l’objectif de justice sociale m’avait convaincu… ». A cette nuance près, qui fait d’Alain Savary un homme libre, refusant d’appartenir à un parti-prison : « En fait j’adhérais à un courant d’idées plus qu’à une formation dont nous étions nombreux à penser qu’elle devait s’élargir et se rénover. » 12 Cet état d’esprit antidogmatique le rend disponible pour des grandes causes transpartisanes.

C’est néanmoins dans le cercle des dirigeants socialistes qui ont reconstitué le parti dans la clandestinité, comme Daniel Mayer, et parmi les proches de Léon Blum qu’Alain Savary noue son amitié politique la plus profonde en la personne de Robert Verdier 13. C’est

10. Entretiens d’Alain Savary avec Laurent Theis, prélude à des mémoires, en partie rédigées, en partie demeurées sous une forme brute et lacunaire. Ces « mémoires », inachevées et inédites nous ont été confiées par la fille cadette d’Alain Savary.

11. Alain Savary, op. cit., Alain Savary vient d’être nommé commissaire de la République à Angers, en remplacement de Michel Debré.

12. Alain Savary, op. cit. (n. 10).

13. Martine Pradoux, Une histoire de copains Edouard Depreux, Daniel Mayer, Robert Verdier, Recherche socialiste, n° 3, juin 1998, p. 79-92. Martine Pradoux introduit une nuance dans la nature des liens qui unissaient Verdier et Savary, confirmée dans l’entretien de l’auteur avec Robert Verdier du 7 octobre 1998.

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par lui et Georges Gorse, rencontré sur les bancs de l’Assemblée consultative à l’automne 194414 qu’Alain Savary se lie avec Charles-André Julien, qui lui présente Habib Bourguiba en 1950, ou encore Elie Cohen-Hadria et Habib Ben Slama. Ce dernier, né en 1912, arrive à Paris en 1945. Il devient le secrétaire particulier de Daniel Mayer et fait un rapide passage dans le cabinet de Georges Gorse, sous-secrétaire d’État aux Affaires musulmanes dans le gouvernement de Vincent Auriol en 1946. De retour en Tunisie, Habib Ben Slama se mue en cheville ouvrière de Tunis Socialiste et continue d’entretenir des relations fraternelles avec des hommes aussi différents qu’Alain Savary 15, Jacques Berque, Lucien Paye, Habib Bourguiba ou Hédi Nouira 16.

Alain Savary nourrit aussi sa connaissance du terrain par le biais de son poste de conseiller à l’Assemblée de l’Union française où il siège dès 1948 aux côtés d’autres camarades socialistes impliqués dans les divers territoires cités : Paul Alduy, ancien directeur de cabinet d’Yves Chataigneau lorsque celui-ci était gouverneur de l’Algérie, André Bidet, ancien secrétaire de la Fédération socialiste de Tunisie qui ne cesse d’être un relais pour son parti en métropole, ou encore Joseph Begarra représentant l’Algérie.

Alain Savary se refusera toutefois à qualifier de « prépondérant » le rôle de la Fédération socialiste de Tunisie, tout en saluant son aspect «important et positif» en matière d’information et de prises de contacts sur le terrain 17.

D’autre part Alain Savary a su nouer d’autres liens que les seuls liens partisans. Nous trouvons ainsi trace d’une correspondance et de rencontres avec d’anciens FFL 18 tunisiens ou marocains, tels que Jacques Reitzer résident à Casablanca qui a partie liée avec les libéraux français du Maroc et notamment l’association Conscience française, animée par le cardiologue Guy Delanoë. L’étude de cette correspondance démontre qu’Alain Savary connaissait parfaitement les projets réformistes, soumis par cette fraction de la population française au résident général 19. Il était aussi au courant de l’engrenage

14. Alain Savary, nommé par de Gaulle Compagnon de la Libération, y représente à ce titre la Résistance extérieure. Georges Gorse le séduit immédiatement : « Normalien à la vive intelligence, il a un grand sens de l’humour, ce qui me rapproche de lui », cf. Savary, op. cit. (n. 10).

15. Nous avons trace d’une correspondance entre eux, à caractère amical et politique dès 1949, voir supra.

16. Elie Cohen-Hadria, op. cit., p. 180 et s. (n. 4).

17. Lettre de Safary à Mohamed Lofti Chaïbi du 16 janvier 1985.

18. CHEVS SV 12 Dr5 sdrb, Le Combattant de Tunisie du 2 mars 1953 annonce que «L’Amicale de la lre DFL recevait le commandant Savary ancien du 1er RFM ».

19. CHEVS SV 40. Mémoire remis au général Guillaume en mains propres en avril 1953. Mémoire rédigé par Guy Delanoë, né au Maroc en 1916 et par Paul Ardin, arrivé lui en 1950, ingénieur, médaillé de la Résistance et ancien membre de l’Action catholique. Ces deux hommes

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du terrorisme et du contre-terrorisme dans lequel le Maroc était plongé depuis la fusillade des Carrières centrales à Casablanca en décembre 195220, puis la déposition du sultan en août 1953, et dont certains de ces libéraux sont victimes. Jacques Reitzer écrit ainsi à Savary : «Je me permets de m’adresser à vous car j’ai la bonne fortune d’être rescapé d’un attentat contre-terroriste qui a précédé de peu de jours celui perpétré contre Jacques Lemaigre-Dubreuil » 21, et de dresser à Savary une longue liste des victimes d’attentats ou de tortures 22.

Ces lettres de particuliers recoupent et complètent le plus souvent le rapport sur la situation tunisienne, présenté par Robert Verdier au Conseil national de la SFIO en janvier 1953 ou les résultats de l’enquête parlementaire menée au Maroc en janvier 195423. Daniel Mayer, président de la Commission des Affaires étrangères à l’Assemblée souligne le 23 février 1956, au moment où le nouveau secrétaire d’État entame ses négociations d’indépendance, l’assiduité d’Alain Savary aux séances de la Commission, alors qu’il n’était que suppléant 24.

Enfin, Alain Savary a l’oreille de hauts fonctionnaires qu’il connaît depuis l’enfance ou la guerre. C’est d’abord le cas de Pierre Châtenet. Une camaraderie d’adolescent se noue au lycée Buffon dans le XVe arrondissement et se poursuit à l’École libre des Sciences politiques. Alain Savary, major de sa promotion, veut préparer le concours d’entrée au Quai d’Orsay ; Pierre Châtenet choisit lui, le Conseil d’État 25. Après la guerre, ce jeune maître des requêtes devient le directeur de cabinet de Jean Mons, résident général en Tunisie. A la différence de bien des fonctionnaires en place alors, Pierre Châtenet est bien perçu par les hérauts d’une politique réformiste audacieuse, tels que Habib Ben Slama 26 : «… esprit ouvert et

incarnent sur le terrain, les convergences de vue entre chrétiens et non chrétiens qu’on retrouve en métropole à la même époque. Après une analyse économique et sociale des disparités entre les différentes communautés, ce mémoire suggère de « négocier audacieusement » pour parvenir à une échéance fixée à « l’abrogation du protectorat et son remplacement par un instrument diplomatique nouveau » et d’ajouter : « Mais si nous proposons à S.M. le Sultan l’indépendance à laquelle il aspire, nous avons le droit et le devoir, avant de passer la main, d’exiger certaines garanties… ». L’action d’alain Savary, secrétaire d’Etat, participe totalement du même état d’esprit.

20. Cf. Stéphane Bernard, Le conflit fianco-marocain, t. I, Éditions de l’Institut de sociologie de l’Université fibre de Bruxelles, 1963, p. 185 et s.

21. Jacques Lemaigre-Dubreuil est un industriel et un patron de presse qui passait alors pour favorable au dialogue franco-marocain.

22. CHEVS SV8 Dr4, Lettre de juin 1955.

23. OURS AGM 36, Robert Verdier fait également partie des parlementaires partis en mission au Maroc.

24. CHEVS SV4 Dr3 sdra.

25. Entretien de l’auteur avec Pierre Châtenet du 4 avril 1996, aujourd’hui décédé.

26. Voir supra.

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compréhensif, j’ai beaucoup d’estime pour lui, et il a toute ma confiance. Mais, hélas, Châtenet est seul, très seul, bien qu’il soutienne le contraire, à la Maison de France. Les 90 % des autres fonctionnaires n’ont encore rien compris à la situation actuelle. Es sont partisans de la vieille politique coloniale traditionnelle » 27, écrit-il à Alain Savary en juin 1949. Pierre Châtenet et Jean Mons rédigent un important rapport insistant sur l’urgence des réformes, les inscrivant dans des perspectives d’avenir plus vastes qui remettaient en cause le régime même du protectorat. Jean Mons défend sa cause auprès de Georges Bidault, jouant de leurs relations pendant la Résistance, allant même jusqu’à mettre sa démission dans la balance. Georges Bidault se saisit de cette occasion pour lui proposer le secrétariat de la Défense nationale, que Jean Mons accepte 28.

Quand Alain Savary devient secrétaire d’État, son ami Pierre Châtenet est devenu directeur de la Fonction publique. Il va animer de bout en bout les négociations et prendre une part active à l’élaboration du projet de loi relatif aux conditions de reclassement des fonctionnaires et agents français des services publics du Maroc et de la Tunisie 29.

C’est ensuite le cas des diplomates Geoffroy de Courcel et Léon Marchai. Alain Savary collabore avec le premier, aide de camp puis membre du cabinet du général de Gaulle, à Carlton Garden, quartier général des Forces françaises libres à Londres, dès l’été de 194030. Leurs rapports sont « amicaux et fructueux » 31. Alain Savary retrouve Geoffroy de Courcel sous le gouvernement de Pierre Mendès France, au cabinet de Christian Fouchet 32, ancien de la France libre, spécialiste de la Tunisie, rallié à la politique de dialogue et devenu ministre des Affaires marocaines et tunisiennes. Quant au second, leur rencontre a lieu en 1941 à l’ambassade de France au Canada, Léon Marchai, conseiller d’ambassade arrive du Maroc via Lisbonne et Vichy et procure à Savary des nouvelles de sa famille 33. Dès la fin de la guerre, Léon Marchal est délégué à la résidence générale au Maroc sous les proconsulats de Gabriel Puaux et Erik Labonne, mais le maréchal Juin le démet de ses fonctions à

27. CHEVS SV 12 Dr5, lettre du 13 juin 1949.

28. Cf. Elie Cohen-Hadria, op. cit., p. 206-207 (n.10).

29. CHEVS SV 10 et SV 42.

30. Cf. David Machula, L’engagement d’Alain Savary dans la France libre, DEA d’histoire sous la direction de Jean-Pierre Azéma, Paris, IEP, 1995, 152 p., et Maryvonne Prévot, Alain Savary dans la France libre, le pari pascalien de la victoire, Actes du colloque du 15 mai 1998 à l’Assemblée nationale sur Les socialistes en résistance, Paris, Seli Arslan, 1999.

31. Alain Savary, op. cit. (n. 10).

32. CHEVS 2 SV 10, Entretien de Savary avec Odile Rudelle du 14 mai 1986.

33. Alain Savary, op. cit. (n. 10).

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son arrivée en 1947. Léon Marchai prend pourtant la direction du département Afrique-Levant au Quai d’Orsay, en janvier 1953, quand Georges Bidault retrouve son portefeuille des Affaires étrangères. Partisan d’une politique de réformes et de conciliation avec le sultan Mohammed V, il s’oppose à la conjuration qui aboutit à la déposition du souverain en août 1953. C’est son bras droit en qualité de chef du service des protectorats, Jean Basdevant qui devient le premier directeur de cabinet d’Alain Savary en février 1956.

Or ces diplomates se trouvent être également les relais dans la société civile des «jeunes hussards du MRP », comme André de Perretti ou le « vétéran » Jacques Fonlupt-Espéraber 34 qu’Alain Savary connaît fort bien et dont les indignations et les idéaux convergent et vont se retrouver au sein du Comité France-Maghreb.

Au service d’indignations constructives

Alain Savary a certes fait le choix sans équivoque du socialisme. Mais son éducation catholique 35, ses liens avec Jacques Maritain 36, Maurice Schumann, qui devient président du MRP en novembre 1944, ou avec Jacques Fonlupt-Espéraber 37 – beau-père de Pierre-Henri Teitgen —, auraient pu le convaincre de rejoindre le seul nouveau parti issu de Résistance – avec l’UDSR – qui regroupait des catholiques d’une sensibilité proche de celle de la gauche 38. S’il n’en a rien été, les relations d’Alain Savary avec les chrétiens du MRP s’intensifient encore au sein de l’Assemblée de l’Union française. Il siège et travaille ainsi avec Pierre Corval — un des premiers hommes politiques à avoir alerté l’opinion sur la fusillade des Carrières centrales -, avec André de Peretti, né au Maroc 39, le pasteur

34. Cf. Daniel Rivet, Le Comité France-Maghreb réseaux intellectuels et d’influence face à la crise marocaine (1952-1955), Cahiers de l’IHTP, n° 38, décembre 1997.

35. Argument retenu pour qu’il accompagne Thierry d’Argenlieu – dans le civil P. Louis de la Trinité, provincial des Carmes déchaussés — au Québec en 1941, afin de rallier cette province catholique et vichyste à la France libre.

36. Devenu gouverneur de Saint-Pierre-et-Miquelon, Alain Savary remplace le journal vichyste par La liberté de Saint-Pierre et demande à Jacques Maritain, rencontré en 1941 aux États-Unis, de rédiger des articles pour ce nouvel hebdomadaire, cf. CHEVS 2 SV 7. Lettre de Jacques Maritain à Savary du 15 mars 1942 : «Je ne saurais vous dire combien j’ai été ému de recevoir de nos nouvelles et d’apprendre vos nouvelles fonctions… Naturellement je serais heureux de vous donner une collaboration pour la Liberté… ».

37. D’abord nommé commissaire de la République à Strasbourg, puis préfet à la Libération dans le Haut-Rhin, ce dernier devient député MRP dans ce département. Ce catholique alsacien appartient à ces « consciences inquiètes » devant la dégradation de la situation au Maghreb.

38. On pourrait objecter que le MRP est un parti complexe avec des dirigeants de gauche et un électorat de droite. Une ambiguïté qui peut être à l’origine du refus d’Alain Savary d’y adhérer.

39. Ce représentant de l’élite coloniale fut envoyé en mission en 1952 auprès de Mohammed V par Vincent Auriol, mais Georges Bidault casse sa carrière politique en lui interdisant de se représenter à l’Assemblée de l’Union coloniale cette année-là, cf. Daniel Rivet, op. cit., p. 13-15.

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de la Gravière, le P. Germain, le Pr Griaule et Léon Motais de Narbonne, tous qualifiés de « particulièrement Compétents » 40.

Alain Savary et ses plus proches camarades de parti 41 retrouvent la plupart d’entre eux au sein du Comité France-Maghreb. Créé en juin 1953, il ne se veut « (…) ni une ligue, ni un parti, mais un organisme où des hommes d’opinions diverses, mais d’égales bonnes volontés, se retrouvent pour éclairer le public sur les problèmes d’Afrique du Nord, réclamer le respect des droits fondamentaux de l’individu et travailler à définir une politique nouvelle à l’égard de la Tunisie, de l’Algérie et du Maroc 42. Ce Comité existe en liaison avec le Centre catholique des intellectuels français animé par Robert Barrat.

Dans le même ordre d’idées, c’est de la maison des Pères blancs de Tunisie, dirigée par le P. Demeerseman, qu’en 1953 Mme Bourguiba téléphone à Alain Savary, à la veille de rendre visite à son mari à la Galite, pour le charger d’un message personnel. Alain Savary dîne ce soir chez son ami socialiste Elie Cohen-Hadria : « Cette extraordinaire conjonction téléphonique entre Mme Bourguiba, les Pères blancs et les socialistes Savary et Cohen-Hadria est un exemple des situations paradoxales que provoquait la crise tunisienne. » 43

Tous ces hommes se retrouvent sur des principes forts, des indignations morales, un passé commun, une nostalgie de la Résistance qui fut pour eux tout à la fois un lieu de passage à l’âge adulte et un terrain d’apprentissage du monde qui transcendait les clivages partisans au service d’une cause suprême 44.

La guerre est terminée mais la liberté, l’honneur et le renom de la France méritent toujours d’être défendus. Lorsqu’en 1951, face à une Tunisie qui revendique son autonomie Alain Savary interpelle le gouvernement Pleven pour lui reprocher les reculs successifs des autorités françaises sur ce sujet, il conclut par ces mots : «Tout à l’heure, M. Fouchet a rappelé les souvenirs de la France libre. La Francelibre incarnait le combat pour la liberté, la vérité, la démocratie. Nous continuons ce combat dans l’Union française et en

40. Alain Savary, op. cit.

41. CHEVS SV 38 et Gilles Morin, op. cit., p. 126. Il s’agit d’André Bidet, Lamine Gueye, Georges Izard, Paule Malroux, Edouard Depreux, Charles-André Julien, Robert Verdier, Joseph Begarra, Georges Gorse, Daniel Mayer, Roger Stéphane, Andrée Viénot. D’autres, comme Jean Rous ou Robert Jean Longuet ont quitté le parti.

42. CHEVS SV 38, n° 4 du bulletin édité par le Comité en juin 1954.

43. Elie Cohen-Hadria, op. cit., p. 255 (n. 4).

44. Cf. lettre de Robert Barrat au dominicain Yves Congar du 8 juin 1953 : « C’est un rassemblement comparable à ceux de la Résistance qui est en train de s’opérer», cité par Daniel Rivet, op. cit., p. 18 (n. 6).

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Tunisie. C’est la politique qui s’impose. Il y va de l’honneur de la France. » 45

Jacques Fonlupt-Espéragber ne dit pas autre chose en juin 1953 : «Les erreurs multiples commises en Afrique du Nord et que je n’ai jamais cessé de dénoncer depuis plus de sept ans rendent particulièrement opportune une action commune qui doit assurer à nos compatriotes ou à nos protégés nord-africains de religion musulmane la jouissance réelle des droits de l’homme, mais encore à défendre le bon renom et l’honneur de notre pays. » 46

Les droits imprescriptibles de la personne humaine à la justice et au respect de son intégrité physique sont de fait au coeur de l’enquête parlementaire menée au Maroc en janvier 1954 qui dénonce à cette occasion les violences policières, les tortures et les dysfonctionnements de la justice 47. Jacques Fonlupt-Espéraber y participe, aux côtés du MRP Roland de Moustiers et du socialiste Robert Verdier. H prendra part également à celle de juillet 1955, en Algérie, présidée cette fois par André Bidet.

La politique répressive menée par les autorités françaises constitue précisément pour Alain Savary le point de départ du cercle infernal de la violence qui creuse toujours plus profond le fossé entre les communautés. Sa critique sait revêtir un tour sarcastique. Ainsi lorsqu’au printemps de 1953, le Bey signe enfin les décrets concernant les élections municipales, Alain Savary ironise dans Le Monde : « On pourrait y voir un signe de détente puisque, contrairement aux précédentes, la décision est intervenue sans qu’il fût nécessaire de faire survoler le palais de Carthage par des Spitfire ou de faire croiser au large un bâtiment de guerre procédant à des exercices de débarquement. » 48

Tout autant que la violence, « les défaillances de la justice et le refus du dialogue utile » 49, Alain Savary stigmatise l’incapacité des gouvernements successifs à se faire obéir : « L’ordre public doit être le même pour tous… (il faut) un retour aux notions exactes de responsabilité et de subordination hiérarchique. Le gouvernement de la République doit diriger et non être conduit. » 50 Comment ne pas noter un parallèle avec le constat d’impuissance établi par Robert

45. CHEVS 2SV 10 Dr4, Alain Savary avait précisé son point de vue dans Le Populaire du 20 décembre 1951.

46. Lettre du 3 juin 1953 à Robert Barrat, citée par Daniel Rivet, op. cit., p. 28.

47. OURS AGM 36.

48. CHEVS SV 12 Dr5, Le Monde du 27 mai 1953.

49. CHEVS SV 13 Dr2, JO, Ass. nat., 2e séance du 7 juillet 1955, p. 3708.

50. CHEVS SV 12 Dr5, Le Monde du 27 mai 1953.

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Schuman dans La Nef, en janvier 1953, peu après son départ du quai d’Orsay ? 51

La conduite du maréchal Juin au Maroc symbolise pour Alain Savary cette insubordination. Dénoncé une première fois en août 1953, au moment de la déposition de sultan, dans un article du Populaire, au titre volontairement percutant et polémique 52, Alain Savary réitère ses accusations le 6 octobre 1955, à l’Assemblée nationale : « (…) il s’agit encore aujourd’hui (…) de réparer les conséquences de la funeste erreur d’août 1953 (…), d’établir ensuite les bases d’un accord entre la France et le Maroc, assurant la démocratisation de ce pays, établissant une interdépendance bénéfique aux uns et aux autres. Tout cela n’était possible qu’en restaurant l’autorité de l’État et l’autorité du gouvernement, ouvertement bravées ou clandestinement sapées par des hommes dont le premier devoir eût été l’obéissance et, à la tête de ces hommes, le maréchal Juin. » 53

Ces critiques dépassent le seul aspect politique, il s’agit du reproche fondamental d’un soldat à un autre soldat. Nous touchons là un aspect de la personnalité d’Alain Savary, qui déterminera son attitude future, motivera sa démission du gouvernement en octobre 1956, à la suite de l’arraisonnement de l’avion transportant les leaders du FLN algérien par les militaires français, et qui explique aussi ses préventions contre la manière et les circonstances qui ont ramené le général de Gaulle au pouvoir en 1958. Alain Savary est un soldat 54, médaillé de la Résistance, de la Silver Star, décoré de la Croix de guerre avec quatre citations, mais qui toujours plaidera la subordination totale du militaire au pouvoir civil, démocratiquement élu et n’aura de cesse de dénoncer la politique du fait accompli par la force. A cette date, Alain Savary est infiniment plus proche du général Catroux — autre vieux compagnon du maréchal Lyautey — avec lequel on pourrait presque parler de « destins croisés » 55.

51. « Le fait accompli est la grande et constante tentation à laquelle les résidents généraux ont du mérite de résister, dans la mesure où ils n’y succombent pas. Eux-mêmes d’ailleurs, se trouvent dans une situation analogue à l’égard de certains services (police, information, etc.) qui jouissent d’une plus grande indépendance et échappent plus facilement à un contrôle efficace… Au-dessus des résidents généraux, le ministre des Affaires étrangères est responsable de leur gestion qui est censée être conforme à ses propres vues. C’est une des fictions sur lesquelles repose le régime démocratique… », Maroc et Tunisie, nécessité d’une politique, La Nef, 2 mars 1953, p. 7-9.

52. Alain Savary avait rédigé cet article intitulé « Le facteur et le Maréchal » sur la demande de Robert Verdier, alors directeur du quotidien. Entretien de l’auteur avec Robert Verdier du 7 octobre 1998.

53. CHEVS SV 40, JO, Ass. nat., 2e séance du 6 octobre 1955, p. 4810.

54. Bertrand Châtel, Fusiliers-Marins de la France libre: avec l’escadron d’Alain Savary, Combats (1943-1945), Paris, La Pensée universelle, 1989.

55. Alain Savary accueille le général Catroux venu se mettre à la disposition du général de Gaulle le 17 septembre 1940 à Londres (A. Savary, op. cit.). Il revoit en 1943 celui qui représente alors le général de Gaulle à Alger. Après la guerre, leurs vues et leurs actions convergent à nouveau

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Mais Alain Savary ne se contente pas de s?indigner ou de critiquer. Il se met à la disposition de toute politique allant dans le sens qu’il souhaite. Il suggère en premier lieu de négocier avec des interlocuteurs reconnus et respectés par les musulmans 56. Soulignons, à la suite de Jacques Dalloz, la cohérence de la démarche d’Alain Savary qui prônait déjà la discussion avec l’adversaire dans le conflit indochinois, tenta lui-même à plusieurs reprises de prendre contact avec lui, et dont la position ne varia pas en dépit d’une conjoncture de guerre froide qui modifia les vues d’autres socialistes tels que Léon Boutbien ou Oreste Rosenfeld 57.

C’est encore une particularité d’Alain Savary, qui le démarque de la majorité des membres de son parti, que de ne pas se défier du nationalisme arabe et de ne pas l’assimiler à un retour du féodalisme 58. Alain Savary retourne même de ce type de propos : « S’agit-il aujourd’hui de prendre parti pour un souverain absolu contre un souverain féodal ? S’agit-il de prendre parti dans une querelle religieuse ? Non pas. Il s’agit d’abord de dénoncer la violation d’un traité dont un aspect important était de protéger la fonction de celui qui l’avait signé avec la France (…). Les événements sont une prime à l’insubordination, la féodalité française en Afrique du Nord a imposé ses vues. » 59

Alain Savary accorde sa confiance aux dirigeants nationalistes musulmans, davantage de ce fait, que certains de ses camarades. C’est en particulier vrai s’agissant du Néo-Destour et de Habib Bourguiba : «Je considère le Néo-Destour comme représentant de la nation tusisienne. Il témoigne de deux aspects modernes : c’est un parti laïc, sans pour autant donner dans une attitude antireligieuse qui serait mal séante. C’est encore un parti social grâce à ses liens

tant sur l’Indochine — tous deux approuvent la politique de Pierre Mendès France — que sur la nécessité de repenser en termes nouveaux la tutelle française au Maghreb. Ancien gouverneur général de l’Algérie, il obtient le titre de ministre et travaille avec des experts, dont certains se retrouveront au cabinet d’Alain Savary, comme Vincent Monteil ou Lucien Paye. Le général Catroux, qui voit dans la déposition du sultan une faute capitale, fonde et préside le Comité d’études des problèmes d’outre-mer en juin 1953 en compagnie de Louis Périllier, du général Delavignette ou de Georges Izard. Il est concomitamment un des principaux inspirateurs du Comité France-Maghreb, dans lequel il entraîne ses amis (CHEVS SV 38, liste des adhésions reçues le 6 juillet 1953). A la demande d’Edgar Faure, il négocie avec le sultan en exil à Antsirabé en septembre 1955. Sa réputation de libéralisme lui vaut d’être choisi par Guy Mollet, à 79 ans, pour présider à nouveaux aux destinées de l’Algérie en février 1956. Alain Savary, pressenti, a décliné l’offre (CHEVS 2 SV 10, Entretien de Savary avec François Lafon, de décembre 1984). Savary tente en vain de persuader Guy Mollet de se rendre lui-même en Algérie pour y installer son ministre résident. Après une journée d’émeutes, Guy Mollet traumatisé accepte la démission de Catroux et le remplace par Robert Lacoste (Gilles Morin, op. cit., p. 196-197).

56. CHEVS SV 12 Dr5, Le Monde du 24 mai 1953.

57. Jacques Dalloz, op. cit. (n. 2).

58. Paul Ramadier, Guy Mollet, Charles-Edmond Naegelen pour ne citer qu’eux.

59. Le Populaire, 24 août 1953.

Convergences maghrébines autour d’Alain Savary 519

avec l’Union générale des travailleurs tunisiens. » 60 Une lettre de Jacques Fonlupt-Espéraber de 1954 met d’ailleurs en lumière les liens d’Alain Savary avec le syndicalisme tunisien 61. Fort de tous ces éléments, Pierre Mendès France, dès son arrivée au pouvoir charge Savary de sonder Habid Bourguiba et de préparer les négociations. Arrivé le 4 juillet 1954 sur l’île de Groix, au large des côtes bretonnes où Bourguiba est désormais en résidence surveillée, Savary enregistre avec satisfaction sa position alors modérée, qui ne prévoit pas l’établissement de l’indépendance. Lorsqu’il est transféré dans le Loiret à Amilly, Savary lui renouvelle sa visite et achève la rédaction de son rapport qui sert de base aux négociations pour l’autonomie, « un contrat moral » dont Savary atteste qu’Habib Bourguiba « n’a jamais manqué à la ligne qui avait été retenue… » 62. Il. est à noter, qu’en dépit du refus opposé par la SFIO à toute participation gouvernementale, Pierre Mendès France persiste à recourir aux bons offices de Savary, devant lequel Christian Fouchet, s’efface « avec une très grande élégance » 63.

Elie Cohen-Hadria relève deux erreurs préjudiciables dans les négociations de 1954. Une erreur de forme qui consiste à ne pas incorporer officiellement Bourguiba et Salah Ben Youssef à la négociation : « La discussion par partenaires interposés est au fond assez peu franche, et, à la longue, elle est malsaine. » Une erreur de fond ensuite qui tient à l’acceptation, par les deux parties, du traité du Bardo comme point de départ : « On sait pourquoi… Certains tunisiens voyaient dans ce traité la garantie du maintien de la dynastie, et les néo-destouriens, suspectés d’être des républicains camouflés, s’y sont ralliés pour apaiser ces inquiétudes. Du côté français, on voyait dans le maintien du traité du Bardo, l’assurance que la délégation à la France de la souveraineté extérieure de la Tunisie ne serait pas remise en cause. » 64

L’évolution de la conjoncture locale et internationale oblige

60. CHEVS 1 SV 7.

61. CHEVS SV 12 Dr5, Jacques Fonlupt-Espéraber dit avoir reçu M. Boudali, secrétaire de l’UGlT qui lui demandede s’associer à Alain Savary dans une démarche en faveur des ouvriers licenciés par leurs patrons français de l’arsenal de Ferryville.

62. Lettre de Savary à Mohamed Lofti Chaïbi, du 16 janvier 1985.

63. CHEVS 2SV 10, Entretien d’Alain Savary avec Odile Rudelle du 15 mai 1986. Le ministère des Affaires marocaines et tunisiennes est une création de Mendès France, de juin 1954. Ce département nouveau du Quai d’Orsay hérita, dans un but de centralisation et de coordination, des compétences marocaines et tunisiennes traditionnellement dévolues à Afrique-LevantProtectorats et à la Direction des affaires politiques. Les décisions les plus importantes auraient été directement élaborées, à l’échelon supérieur, par le Conseil des ministres. Ce nouveau département ne survécut pas à la chute de Mendès France et fut supprimé le 20 octobre 1955. Seul le secrétariat d’État fut maintenu.

64. Elie Cohen-Hadria, Bilan de l’expérience Mendès France en Tunisie, in Revue socialiste, n° 85, mars 1955, p. 239.

520 Maryvonne Prévot

néanmoins les socialistes à se rallier aux formules de Mendès France et soutenir la politique sociale menée par le résident général Boyer de La Tour qui reçoit 400 millions de francs pour faire face à la crise économique et sociale dont la Régence souffre et qui fait le lit du fellaghisme 65. Il ressort des comités directeurs des 8 décembre 1954 et 2 février 1955, que les socialistes sont très préoccupés des difficultés rencontrées par un gouvernement dont ils ne peuvent empêcher la chute, trois mois après le début de l’insurrection en Algérie.

Pressenti pour succéder à Mendès France, Christian Pineau échoue. L’Assemblée lui refuse sa confiance par 312 voix contre 268. Dans ses projets, le secrétariat aux Affaires marocaines et tunisiennes revenait déjà à Savary. Jean Legendre, alors député républicain social, mène une campagne véhémente contre la politique socialiste en Tunisie et rappelle que Savary « a servi d’agent de liaison officieux entre le précédent gouvernement et Bourguiba ». Il qualifie son éventuelle nomination de « provocation aux Français d’Afrique du Nord ». Pineau réplique que « rien dans l’activité de M. Savary ne peut faire supposer qu’il ne soit pas désireux de maintenir la présence française dans les territoires d’outre-mer et en Tunisie… Le drame actuel est celui du manque de confiance… ». Le 24 février 1955, le gouvernement Faure est investi.

Edgar Faure s’est réfugié en Tunisie pendant la deuxième guerre mondiale. Des liens d’amitié et de fidélité demeurent avec Pierre Mendès France depuis ce temps. La revue La Nef fondée par sa femme Lucie et Robert Aron, a publié divers articles favorables à la cause tunisienne et marocaine. La nomination de Léopold Sedar Senghor au gouvernement facilite les négociations 66. En avril Edgar Faure reçoit Bourguiba à Paris, et le 3 juin 1955, des conventions franco-tunisiennes sont signées, qui proclament l’autonomie interne de la Tunisie, mais réaffirment aussi les droits et prérogatives de la France en matière de défense et de relations extérieures. La France est représentée par un haut-commissaire. Le premier et unique détenteur de ce poste sera Roger Seydoux.

Robert Verdier et Savary vont conjuguer leurs efforts pour convaincre l’Assemblée du bien-fondé des accords intervenus et de

65. Mohamed Lofti Chaïbi, Les socialistes fiançais et la politique de décolonisation de la Tunisie, 1945-1956, thèse d’histoire, Université de Tunis, 1989, p. 370. L’auteur souligne à quel point Cohen-Hadria avait saisi la dimension sociale du fellaghisme et préconisait d’utiliser cette somme dans les zones agricoles pauvres où se recrutaient les fellagha. Le gouvernement français, fortement appuyé par l’autorité de Bourguiba, avait obtenu pourtant une première reddition entre fin novembre et début décembre 1954.

66. Jean Rous, Léopold Sedar Senghor, un président pour l’Afrique nouvelle, Paris, Éd. John Didier, 1967, p. 29-30.

Convergences maghrébines autour d’Alain Savary 521

l’impérieuse nécessité de ratifier ces conventions. Savary prend la parole en ce sens : «… La violence élimine les interlocuteurs politiques et ne laisse en face de soi que les mitraillettes ou la bombe. C’est alors le cycle infernal : terrorisme et répression. On y a échappé en Tunisie en affirmant la reconnaissance de la souveraineté tunisienne et en parlant avec des hommes politiques. Il serait faux et dangereux de dire que l’on a cédé à la rébellion, car on a parlé avec des hommes qui avaient toujours affirmé leur volonté de négocier et leur attachement à la présence française, et non avec les violents, avec les rebelles, ceux-là même qui n’eussent jamais existé si l’on avait agi plus tôt… » 67.

Pendant ce temps en effet, l’ampleur de la crise interne au Néo-Destour éclate. Salah Ben Youssef cherchant à mettre à mal la politique gradualiste de son rival Bourguiba, se pose en catalyseur de l’unité nationale, défend la dimension arabo-musulmane et privilégie l’unité maghrébine plutôt que l’État tunisien 68. Rentré à Tunis le 13 septembre 1955, il prend la tête d’une opposition irréductible dans une série de discours dont le plus virulent est prononcé le

5 octobre 1955, à la grande mosquée Zitouna de Tunis. Ses propos sont d’autant plus mobilisateurs qu’ils coïncident avec l’insurrection brutalement réprimée dans le Constantinois les 20 et 21 août 1955. L’Algérie bascule définitivement dans la guerre. En août toujours, des négociations franco-marocaines sont entamées à Aix-les-Bains, qui s’achèvent par la déclaration de La Celle-Saint-Cloud le

6 novembre. Cette dernière marque la fin de l’ère des réformes octroyées et annonce l’indépendance.

Dès la formation du gouvernement Faure, les socialistes s’opposent à sa politique algérienne, mais soutiennent avec des réserves sa politique marocaine et tunisienne. Lorsqu’ils parviennent au pouvoir, au terme d’une campagne électorale dont l’Algérie est le coeur, dans un climat d’agitation politique et sociale favorable aux surenchères 69, Guy Mollet a déjà esquissé les contours de son triptyque.. « cessez-le feu, élections, négociations », mais l’unanimité ne règne pas parmi les socialistes, mal préparés et méconnaissant les problèmes qu’ils vont être appelés à gérer 70.

67. JO, Débats pari., Ass. nat., 7 juillet 1955, p. 3708.

68. Norma Salem, Habib Bourguiba, Islam and the creation of Tunisia, London, Croom Helm, 1984, p. 151.

69. Gilles Morin, op. cit., p. 146. Le thème central de l’agitation est l’opposition à la mobilisation des rappelés et à l’envoi du contingent en Afrique du Nord. Les jeunesses et les étudiants socialistes sont aux avant-postes (n. 8).

70. Id., p. 152-160.

522 Maryvonne Prévôt

UN CONCEPT AMBIGU DANS UN CONTEXTE DÉGRADÉ

Les négociations avec le Maroc s’ouvrent les premières par une cérémonie officielle à Paris le 15 février 1956. La délégation marocaine comprend le sultan Mohammed V, le prince héritier Moulay Hassan, les président et vice-président du Conseil marocain Si Bekkaï et Si Zeghari, qu’Alain Savary aura face à lui pour mener les discussions ultérieures. En réalité, l’ouverture et l’aboutissement des négociations franco-marocaines puis franco-tunisiennes se comprennent mieux dès lors qu’on étudie de quoi est faite la réalité militaire et administrative quotidienne, pendant qu’autour du tapis vert les représentants des deux parties affectent de ne poser le problème qu’en termes juridiques.

Le syndrome indochinois

Les opérations armées qui aboutissent à l’effondrement des protectorats entre 1955 et 1956 possèdent des caractéristiques bien tranchées, à commencer par l’imprégnation et l’inadaptation des Forces françaises. Des carences soulignées dès 195471 par certains militaires, mais aussi par des journalistes comme Claude Bourdet, ancien résistant, fondateur du réseau et du journal Combat, qui livre aussi ses réflexions dans la brochure éditée par le Comité France-Maghreb auquel il appartient : « Il serait peut-être temps de se demander si la succession d’échecs subis depuis 1946-1947 par le Corps expéditionnaire, si la transformation progressive des « bandes » qui faisaient ricaner nos stratèges, en une armée puissante et moderne, ne constituent pas avant tout le témoignage de la volonté d’indépendance de tout un peuple… Si les dirigeants de notre économie et de notre politique faisaient enfin ce raisonnement, ils reconnaîtraient peut-être que nous étions vaincus d’avance au Vietnam, avec ou sans l’aide chinoise, et en viendraient peut-être à comprendre que nous serons vaincus de même en Afrique du Nord (…) si nous nous obstinons à croire que notre présente supériorité matérielle écrasante au Maghreb est une garantie suffisante de domination perpétuelle. » 72

71. Le 17 août 1954, au retour d’une inspection en Tunisie, le général Blanc, chef d’état-major de l’armée française, adresse un rapport au gouvernement dans lequel il mène un parallèle entre la situation de la Tunisie et l’Indochine des années 1945-1946. Cf. Jacques Chevallier, Nous, Algériens, Paris, Calmann-Lévy, 1958, p. 120-121.

72. CHEVS SV 38, n° 4 du bulletin du Comité de juin 1954.

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En janvier 1955, Léon Marchai renchérit et laisse percer son inquiétude : « Nous sommes peut-être capable de mater une insurrection tunisienne. Nous n’avons pas les moyens de dompter une rébellion qui s’étendrait à toute l’Afrique du Nord. Et si nous disposions de tels moyens, nous n’aurions pas la possibilité morale d’en faire usage sans ruiner notre position internationale… » 73

Rentré de mission en Tunisie, le contrôleur général Philippe Bauchard remet un rapport secret à Guy Mollet et Alain Savary sur la situation politique et militaire dès leur arrivée. Il révèle que « les effectifs des Forces françaises en Tunisie s’élèvent à près de 40 000 hommes. Us ont été renforcés récemment de deux bataillons, l’un constitué par des éléments du 32e Régiment d’artillerie venus d’Allemagne et transformés en fantassins, l’autre par un bataillon de l’Air, constitué par des spécialistes de l’Air, également transformés en fantassins (…) La nécessité de ces transformations (…) souligne la gravité d’un problème dans lequel on se voit obligé par la force des choses de rétrograder d’un système militaire OTAN, vers un système de guerre artisanale !… (et) illustre les difficultés que rencontre l’Armée, service public organisé pour le temps de guerre, pour s’adapter à la mission interne de maintien de l’ordre » 74.

En Tunisie, les zones d’insécurité se localisent alors le long de la frontière algérienne, dans une profondeur d’une trentaine de kilomètres, autour du point particulièrement névralgique de Gafsa. Bauchard y mentionne « la pression des mouvements terroristes » qui aurait contraint 50 personnes appartenant aux cadres français de l’ensemble minier à regagner la métropole : « Si ce mouvement s’accentuait, il faudrait s’attendre à une fermeture de l’exploitation de Gafsa, Moularès, Metlaoui, Redeyef et M’Silla, centres où 20 % de la main-d’oeuvre est algérienne. » Puis Philippe Bauchard mentionne la région des Matmata, où se sont déroulées des opérations importantes en mars 1956, au moment même où les négociations parisiennes aboutissaient ; enfin, la frontière libyenne. « La pression des rebelles est dé plus en plus vive, insiste Bauchard, et s’exerce dans un double sens. Dans le sens sud-nord venant de Libye et remontant jusqu’à la région de Gabès. Dans le sens nord-ouest – sud-est de la région de Tebessa vers la région de Gafsa. On a l’impression que dans la stratégie panarabe, on veut à tout prix se ménager sur le territoire tunisien un passage entre la Libye et le secteur de l’Aurès… » 75

Au Maroc, le terrorisme gagne rapidement la plupart des villes

73. CHEVS SV 38, Note au ministre des Affaires étrangères. Résumé de l’entretien du 17 janvier 1955.

74. OURS AGM76, avril 1956, p. 24-25.

75. Id., p. 14 et 20-21.

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de l’ouest et du nord du Maroc, d’Oujda à Rabat et à Marrakech (cf. carte en annexe). Son centre de gravité reste Casablanca. Quant au bled, incendies de récoltes et sabotages mis à part, les attentats ne font leur apparition qu’au cours des derniers mois de la crise 76.

En effet, après le départ du sultan pour Paris, les chefs de la résistance marocaine décident d’appuyer les négociations qui s’ouvrent en menaçant la France d’une insurrection générale si l’indépendance n’est pas reconnue. Le 15 février 1956, des tracts de l’organisation terroriste du « Croissant noir » annoncent le déclenchement d’une action contre les militaires français. Pour soutenir l’argument, des grenades sont lancées, les jours suivants, contre les véhicules de l’armée dans les principales villes du Maroc. Le 18 février, d’autres tracts, émanant cette fois de l’Armée de libération marocaine, annoncent à leur tour une guerre totale si les négociations n’aboutissent pas. Ils rappellent la création, le 15 février, de la zone de combat du Grand-Atlas oriental « faisant suite à l’ouverture des fronts du Rif et de l’Oriental, et tout récemment, du Moyen-Atlas » 77.

Depuis le 2 octobre 1955, des commandos venus de la zone espagnole ont franchi la frontière du Rif et se sont emparés du poste des Affaires indigènes de Boured, dans la haute vallée de l’Ouergha. Fin 1955, la menace s’est aggravée, au point qu’il a fallu abandonner une zone de 30 km de long sur 20 de large, au sud-est de Tizi-Ouzli (cf. carte). Les partisans sont mal armés mais bénéficient du soutien de la population 78. Dans la nuit du 28 au 29 décembre 1955, une nouvelle offensive des rebelles dans le Rif prouve l’extension de la dissidence vers l’ouest. Le général Agostini, à la tête de 15 000 hommes, entreprend alors une « puissante opération de nettoyage » qui lui permet de reprendre les positions abandonnées et de mettre ponctuellement fin aux attaques 79. Par contraste avec le caractère purement marocain du terrorisme urbain, l’assistance fournie par l’Espagne, notamment à l’Armée de libération marocaine est relativement importante. En feignant d’ignorer l’existence, dans leur zone, d’un état-major marocain et de centres d’instruction pour les cadres, de filières permettant un passage constant d’hommes et d’armes à travers la frontière, les Espagnols ont apporté leur concours moral et logistique et favorisé l’éclosion de la

76. Stéphane Bernard, Le conflit franco-marocain, 1943-1956, Éditions de l’Institut de sociologie de l’Université libre de Bruxelles, 1963, t. 3, p. 268.

77. Stéphane Bernard, op. cit., t. 1, p. 379.

78. Samia El Machat, Les Etats-Unis et le Maroc. Le choix stratégique, 1945-1959, Paris, L’Harmattan, 1996, p. 148.

79. Id.

Convergences maghrébines autour d’Alain Savary 525

rébellion en zone française. Le centre de formation des cadres est établi à Tétouan. Deux Algériens en assurent la direction. A Nador, un autre centre est plus particulièrement destiné à la formation technique des spécialistes de la guérilla (cf. carte). Il est dirigé par le Marocain Si Abbès, dont l’assassinat en juillet 1956 déclenche des troubles intérieurs et s’achève par le ralliement final de l’Armée de libération marocaine au nouveau régime 80.

La zone espagnole sert aussi de refuge à des chefs du FLN. Une notice d’information adressée à Guy Mollet par le SDECE, en date du 3 février 1956, révèle que ce service a pu se procurer le double d’un document rédigé à Tripoli le 28 novembre 1955 « à l’intention des chefs du FLN à Nador : Kheireddine Boudiaf, deuxième chef du triumvirat du FLN Action et ses adjoints Boumedienne et Abdès Sadek». Le rôle de la Libye et de l’Egypte y est une fois encore démontré 81.

Questionné le 23 février 1956, par la Commission des Affaires étrangères de l’Assemblée, soucieuse de savoir pourquoi la France ne demandait pas au sultan de condamner la rébellion du Rif, Savary déclare qu’il ne serait pas « réaliste » de demander une telle chose « car les rebelles refuseraient sans doute d’y mettre fin et il perdrait alors toute crédibilité au moment même où il négocie » 82.

Fin janvier déjà, Alain Savary doit admettre la gravité de la situation en Tunisie devant cette même commission. Salah Ben Youssef a quitté clandestinement Tunis le 28 janvier pour se réfugier en Libye. Il introduit de ce fait un élément nouveau, celui des alliances extérieures de la Tunisie et adopte définitivement la stratégie panarabe, sous la houlette égyptienne 83. Savary précise que, se trouvant à Tripoli, il a décidé d’organiser « des commandos susceptibles d’intervenir en Afrique du Nord ». Ainsi l’ancien chef fellaga, Tahar Lassoued, s’est-il proclamé chef de l’Armée de Libération tunisienne et a-t-il organisé un petit maquis yousséfiste dans la région de Gafsa, suivi d’un autre dirigé par Mosbah Enneifer, entre Sfax et Sidi Bouzidi, auxquels se joignent des groupes venus du maquis algérien. Philippe Bauchard souligne dans son rapport l’emprise de la rébellion algérienne sur le déroulement des événements politiques en Tunisie : « La population française comme la population tunisienne suit de très près les événements qui, non seulement débordent avec les bandes rebelles sur la partie ouest de la

80. Id., p. 290-291.

81. CHEVS SV15, Dr3.

82. CHEVS 2SV4.

83. Juliette Bessis, La crise de l’autonomie et de l’indépendance tunisienne, classe politique et pays réel, Cahiers du «Mouvement social», Paris, Éd. Ouvrières, 1978, p. 278.

526 Mayyvonne Prévot

Tunisie, mais qui sont en liaison étroite avec les mouvements récents des Matmata et de la frontière libyenne. La présence d’Algériens a été constatée avec des densités variables, dans toutes les bandes de fellaga dénombrées sur le territoire… Plus encore que cette répercussion d’ordre matériel de la rébellion algérienne, c’est son infléchissement psychologique sur toute la population sur l’attitude de toute la population tunisienne qui est en cause… » 84

Entre-temps, le 2 février 1956, Bourguiba est arrivé à Paris où il multiplie les contacts avec les membres de gouvernement. Le soir même de son arrivée il déclare dans Le Monde : « Nous avons affaire à une véritable entreprise de subversion et de guerre civile que le gouvernement tunisien a su maîtriser… Je suis persuadé que le gouvernement et la population française ne nous marchanderont pas leur appui, car du succès de l’expérience tunisienne dépend la paix dans toute l’Afrique du Nord, c’est-à-dire l’avenir de la coopération nord-africaine. Sur un autre plan, la France se doit de hâter la solution du problème algérien, de façon à décourager toutes les entreprises de guerre civile et asseoir son influence sur tout le Nord-Afrique, dont les trois peuples doivent prendre conscience de la solidité de l’amitié française. »

Au moment même où s’ouvrent donc les pourparlers franco-marocains à Paris, le Bey fait connaître son désir de voir s’ouvrir « de nouvelles négociations qui amèneront la promotion de la Tunisie à l’indépendance ; indépendance non exclusive d’une interdépendance librement organisée, fondée sur la solidarité et l’amitié entre les deux pays ».

Les négociations franco-marocaines s’attardent pourtant en procédure. C’est le cercle vicieux. Les Marocains exigent que l’indépendance pleine et entière de leur pays soit confirmée avant l’ouverture de la discussion, qui ne doit avoir dans leur esprit d’autre objet que la négociation de conventions politiques — dites d’interdépendance – entre deux pays souverains. Les Français, par la bouche de Savary, lient obligatoirement les deux termes. Ce dernier s’appuie sur la déclaration de La Celle-Saint-Cloud, que les Marocains veulent utiliser comme cadre de la négociation et qui stipule la volonté de la France de «… faire accéder le Maroc au statut d’État indépendant uni à la France par les liens permanents d’une interdépendance librement consentie et définie ». « Il n’y a pas, assure Savary, de virgule, pas de disjonction concevable. » 85

Les deux parties parviennent pourtant rapidement à un accord

84. Mohamed Lofti Chaïbi, op. cit., p. 380. La présence d’Algériens est confirmée par le rapport Bauchard précédemment cité.

85. CHEVS SV9, Dr4 sdrc, p. 6.

Convergences maghrébines autour d’Alain Savary 527

le 2 mars, sur le contenu d’une déclaration commune qui constate que le traité de Fès n’est plus en mesure de régir les rapports franco-marocains. De cette manière, le Maroc accéderait à l’indépendance de fait, sans que le texte doive être soumis au Parlement. Pourtant, le jour de l’ouverture des négociations, Savary et Pineau avaient réaffirmé devant les membres inquiets de la Commission des Affaires étrangères, que le traité de Fès ne pourrait être abrogé que par le Parlement 86.

La fermeté de Bourguiba, soutenu par Savary et Pineau qui acceptent les propositions tunisiennes en matière d’exercice des responsabilités de sécurité, d’affaires extérieures et de défense, vient ensuite à bout des réticences de Mollet 87, même si les négociations frôlent par deux fois la rupture. Un entretien entre Pineau et Bourguiba permet de conclure un accord que traduit le protocole du 20 mars 1956. La France reconnaît l’indépendance de la Tunisie et l’abrogation explicite du traité de 188188.

Lorsque finalement, le 31 mai 1956, une grande discussion d’interpellations commence au Parlement qui passe en revue l’ensemble de la politique nord-africaine du gouvernement Mollet, celle-ci prend la portée d’un second débat d’investiture 89. Ses adversaires démontrent sans peine que la politique tunisienne et marocaine que l’Assemblée est invitée à approuver, n’est plus celle dont elle a ratifié les principes à l’automne précédent. Ils font surtout valoir que l’émancipation du Maroc et de la Tunisie ne peut manquer de compromettre la défense de l’Algérie. Ce qui n’empêche pas les mêmes orateurs, tels que Raymond Dronne, d’approuver la politique algérienne du gouvernement et soutenir l’effort militaire afférent.

Alain Savary s’attelle à mettre en évidence le caractère irréversible de la situation qui s’était créée dans les deux pays : « Au moment où le gouvernement actuel a assumé la responsabilité du pouvoir, il a trouvé au Maroc et en Tunisie une situation de droit et une situation de fait. Les autorités chérifiennes s’installaient dans une indépendance de fait… L’administration française durement secouée par cette évolution perdait une partie de sa cohésion et de son organisation. Les personnes privées elles-mêmes s’inquiétaient de leur avenir. Le seul frein au désordre était l’autorité de

86. CHEVS SV5, Dr3.

87. « Guy Mollet craignait qu’une modification aux accords d’autonomie interne intervenant aussi rapidement après la signature de ces accords ne remette en question les chances auxquelles il croyait encore d’une solution globale à l’affaire algérienne… », lettre de Savary à Mohamed Lofti Chaïbi du 16 janvier 1985.

88. Mohamed Lofti Chaïbi, op. cit., p. 385.

89. JO, Débats pari., Ass. nat., 1er juin 1956, p. 2150 et s.

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S.M. Mohammed V, sans qu’il eût les moyens matériels de la faire respecter. Enfin, le désordre et l’anarchie naissante trouvaient leur illustration sanglante dans la guerre qui avait éclaté le 2 octobre dans le Rif, qui se poursuivait, s’étendait et menaçait de s’étendre ailleurs, mettant les forces armées françaises aux prises avec un problème ardu qu’elles n’étaient pas en mesure de résoudre complètement par elles-mêmes, dans l’état de leurs effectifs et dans l’état moral des autochtones qui servaient dans leurs rangs. »

Alain Savary explique ensuite qu’une tension similaire était née en Tunisie : «… Le gouvernement tunisien et les dirigeants politiques les plus raisonnables ne pouvaient laisser gonfler cette campagne de revendications sans que leur autorité et leur prestige fussent atteints… Dans les deux pays par conséquent, si nous voulions renforcer l’autorité des gouvernements menacés par des campagnes de revendications ou par l’anarchie, si nous voulions reprendre la marche en avant, il n’y avait plus qu’une solution qui était de reconnaître sans équivoque l’indépendance. »

Abordant enfin la question de savoir s’il eût fallu « subordonner la reconnaissance de l’indépendance à la définition méticuleuse de l’interdépendance », le secrétaire d’État tente de convaincre qu’une telle exigence aurait risqué de compromettre ce qui pouvait encore être sauvé : « Que se serait-il passé ? L’interdépendance ainsi négociée aurait été aussitôt contestée sous le prétexte qu’elle n’aurait pas été librement consentie… Les négociations auraient duré des mois. L’attente, l’impatience auraient alors provoqué des surenchères et des excès. L’évolution de fait aurait rapidement submergé le déroulement normal des négociations et l’interdépendance se serait faite sans nous et contre nous. N’est-il pas évident que le rétablissement de l’ordre en Tunisie et au Maroc, que la consolidation d’États indépendants et souverains, qui constituent de chaque côté du territoire algérien des zones de tranquillité (interruptions sur les bancs de la droite à l’Assemblée)… aident à la réconciliation franco-musulmane et à l’apaisement ? L’extension de conflit eût été un drame… » 90

Nous avons souligné précédemment le fait qu’Alain Savary fut lui-même un soldat. Un soldat favorable à la paix qui défend dès juillet 1948 devant l’Assemblée de l’Union française : « Cette philosophie selon laquelle une générosité du plus fort, lorsqu’elle assure la paix, est bien supérieure aux profits à attendre de la victoire… » et qui « a un illustre précédent chez Saint Louis accordant la Bretagne à son cousin d’Angleterre pour garantir, par son hommage, la tran90.

tran90. Ass. nat., ler juin 1956, p. 2150 et s.

Convergences maghrébines autour d’Alain Savary 529

quillité du royaume » 91. Une référence à Saint Louis pour le moins originale à gauche… Le soldat Savary garde aussi présent à l’esprit le souci d’éviter au maximum l’humiliation d’une défaite militaire 92, ce qui peut aussi expliquer son approbation à l’octroi rapide de l’indépendance aux deux anciens protectorats.

Le 5 juin 1956 la politique tunisienne et marocaine du gouvernement est finalement ratifiée. Alain Savary peut alors se prévaloir quelques jours plus tard de la baisse du nombre d’attentats contre les Français du Maroc. Pendant le second trimestre de 1955, on avait dénombrer 108 morts, contre 8 victimes durant les quatre premiers mois de 195693. La phase militaire du conflit était apparemment en bonne voie d’achèvement.

Quelle interdépendance définir dans un contexte algérien dégradé?

Donner un contenu au concept ambigu d’ « indépendance dans l’interdépendance » est la tâche à laquelle Alain Savary et ses conseillers s’essayèrent, bien conscients que l’interdépendance ne prendrait « son sens réel que grâce à des réalisations concrètes… et par la création d’organismes communs » 94.

Pour ce faire, le secrétaire d’État s’attache les services d’hommes nouveaux, sensiblement de la même génération que lui, parfois plus jeunes, aux itinéraires antérieurs divers, mais tous marqués par l’expérience de la guerre – parfois au travers de leur judaïté – par une formation intellectuelle semblable (ENA, Conseil d’État, Inspection des finances) et tous issus des réseaux évoqués dans la première partie de cette étude.

Dans le vivier mendésiste, Alain Savary puisa notamment les compétences d’Olivier Chevrillon, de Claude Cheysson et de Jean-Yves Goëau-Brissonnière. C’est par l’intermédiaire de Simon Nora qu’Olivier Chevrillon entre au cabinet d’Alain Savary. Jeune résistant dans le Vercors, d’origine juive, Simon Nora sort brillamment de la première promotion de l’ENA et opte pour l’Inspection des finances. « Poulain » de François Bloch-Lainé, ami personnel de

91. CHEVS SV 34, Déclaration du 8 juillet 1948.

92. CHEVS SV 30, Intervention à l’Assemblée de l’Union française du 19 janvier 1950. Alain Savary rejette une proposition d’un membre du PCF, qu’il juge discutable pour sortir du conflit indochinois parce qu’elle « ne pourrait se traduire que par l’écrasement du corps expéditionnaire français et par toutes les violences dont pourraient être les victimes ceux qui ont cru en la parole de la France ».

93. CHEVS SV3 Dr6 sdrb, Séance à l’Ass. nat., 19 juin 1956.

94. OURS AGM 76, Exposé d’Alain Savary devant la Commission des Affaires étrangères à l’Assemblée le 23 février 1957.

530 Maryvonne Prévot

Jacques Chaban-Delmas, grand commis de Pierre Mendès France, il se lie avec Alain Savary au moment de son expérience gouvernementale, tout comme Claude Cheysson, issu de la troisième promotion de l’ENA et qui participa au règlement de la paix en Indochine à la Conférence de Genève 95. Quant à Jean-Yves GoëauBrissonnière, avocat de formation, son père avait oeuvré à Londres, aux côtés de Georges Boris, à la propagande politique de la France libre 96.

C’est à Charles-André Julien qu’Alain Savary doit son quatrième collaborateur « de l’ombre » nommé Robert Vaez-Olivera 97. Juif sépharade d’origine portugaise 98, diplômé de la deuxième promotion de l’ENA, il s’apparenterait davantage aux « experts » dont Daniel Rivet souligne le silence dans ces années de lutte, tels Robert Montagne ou Jacques Berque99. Ancien haut fonctionnaire français au Maroc, Robert Vaez-Olivera est en effet l’auteur d’une thèse en 1951 sur les perspectives économiques chérifiennes dans laquelle il dénonce la démographie galopante, le chômage et l’entassement dans les villes.

En mai 1955 il a publié dans La Nef un article, écrit en collaboration avec son ami Georges Oved du Commissariat au Plan 100, consacré aux perspectives économiques de l’outre-mer et prônant la création d’un Office français d’assistance technique. Dès février 1956, Olivier Chevrillon s’en fait l’écho auprès d’Alain Savary 101. Ce projet témoigne d’une volonté de repenser à longue échéance et en termes neufs la coopération entre la France et les pays en développement, en particulier les deux anciens protectorats : « C’est évidemment par le biais d’une assistance technique massive à la Tunisie et au Maroc, que l’interdépendance peut-être réalisée et consolidée… Nous avons intérêt, chaque fois que la chose est possible, à donner à cette interdépendance le contenu positif d’une aide et non le caractère d’une défense des positions acquises, fondées sur des garanties juridiques incertaines. La présence en

95. Entretien de l’auteur avec Olivier Chevrillon du 24 février 1998. Dans ce cercle toujours, Alain Savary a noué des relations avec Stéphane Hessel ou Claude Alphandéry, tous deux résistants et futurs animateurs du Club Jean Moulin.

96. Jean-Louis. Crémieux-Brilhac, La France libre, Paris, Gallimard, 1996, p. 229-230 et entretien de l’auteur de novembre 1997.

97. Entretien de l’auteur avec Robert Vaez-Olivera du 10 décembre 1997.

98. Sa famille – comme celle de Pierre Mendès France — était installée entre Bordeaux et Bayonne avant d’être décimée pendant la guerre.

99. Daniel Rivet, op. cit., p. 12 et s., ainsi que «Réformer le protectorat français au Maroc ? », REMMM, n° 83-84, numéro entièrement consacré à Jacques Berque.

100. Futur auteur d’une thèse sur La gauche française et le nationalisme marocain, Paris, L’Harmattan, 2 vol.

101. CHEVS SV 4, Notes d’Olivier Chevrillon à Savary du 15 février 1956 puis de Robert Vaez-Olivera du 22 mars 1956.

Convergences maghrébines autour d’Alain Savary 531

nombre de techniciens français de toutes disciplines sera d’autant mieux acceptée et désirée par les Marocains et les Tunisiens qu’elle revêtira des formes nouvelles, et n’aura pas l’apparence d’une séquelle du protectorat.

«… Sur de telles bases, on pourrait envisager de régler la situation de ceux d’entre les fonctionnaires français du Maroc dont le concours restera très longtemps encore indispensable au gouvernement chérifien (ingénieurs agronomes, ingénieurs des Ponts, spécialistes des questions financières, etc.) en les transformant, dès la conclusion des conventions, en contractuels de l’Assistance technique, au lieu de les maintenir purement et simplement dans leurs grades, titres et statuts actuels. » 102

L’examen comparatif des discussions menées par Pierre Châtenet qui aboutissent en juin 1956 au projet de loi relatif aux conditions de reclassement des fonctionnaires et agents français des administrations et services publics du Maroc 103, avec le protocole relatif à la situation des agents français en service en Algérie, du 28 août 1962104, nous amène à soulever l’hypothèse suivante : le secrétaire d’État Alain Savary et ses collaborateurs ont-ils été capables d’anticiper sur l’évolution inéluctable de l’Algérie vers l’indépendance au point de faire du sort des Français résidant au Maroc et en Tunisie une sorte de « répétition générale » 105 ? Une hypothèse qui pourrait aussi être accréditée par le fait que l’ensemble des jeunes conseillers d’Alain Savary cités se retrouvent quelques temps plus tard au sein du Club Jean Moulin, à réfléchir dans le groupe d’études consacré à l’Algérie 106 et que nombre de ces experts participeront à l’élaboration et à l’application des accords d’Évian.

L’Algérie est omniprésente pendant les quelques mois où Alain Savary exerce des responsabilités ministérielles. Très vite il apparaît que la guerre en Algérie rend impossible toute solution globale. Néanmoins, d’avril à juillet 1956, les difficultés n’empêchent pas un certain progrès des négociations. Ainsi la convention diplomatique entre la France et le Maroc aboutit-elle fin mai. Mais la virulence des émissions de Radio Tunis 107, ou le problème de plus en plus insur102.

insur102. SV 42, Note d’Olivier Chevrillon à Savary.

103. CHEVS SV 10 Dr4.

104. Accords passés entre la France et l’Algérie de juillet 1962 au 31 décembre 1963, in Recueils et monographies, n° 49, Paris, La Documentation française, 1964.

105. Entretien de l’auteur avec Olivier Chevrillon, du 24 février 1998.

106. CHEVS 5 CJM 11 et 12.

107. CHEVS SV6 Dr5, L’Aurore et Paris-Presse des 3 et 4 juillet 1956. Le 2 juillet, Radio Tunis diffuse une émission exaltant le combat du FLN : « La France ne capitule que devant la guerre et le sang, comme ce fut le cas en Syrie, au Liban, en Indochine, en Tunisie et au Maroc… Chers frères algériens votre lutte est juste… L’Algérie n’est pas et ne sera jamais française. »

532 Maryvonne Prévot

montable du statut et de la présence de l’armée française dans les deux anciens protectorats — allié à celui de l’aide des Tunisiens et des Marocains au FLN algérien – absorbent bientôt toute l’attention et paralysent les projets novateurs. Le 31 mai 1956, Christian Pineau avait nié devant l’Assemblée toute contradiction, tout paradoxe entre la politique menée au Maroc, en Tunisie et celle conduite en Algérie 108. La division qui s’est établie au sein du gouvernement est pourtant explicite après la prise de position d’Alain Savary lors de la séance de travail qui suit le Comité directeur de la SFIO des 10-11 octobre 1956, qui fait une allusion à peine voilée aux événements de février : «Je pense que la nation algérienne est en train de se constituer ; cela n’est pas en contradiction avec la notion de liens indissolubles avec la France… Nous souhaitons que les Français d’Algérie puissent rester en Algérie en demeurant français. Quoi que nous fassions, nous n’éviterons pas la réaction des éléments européens, mais nous ne pouvons pas céder à l’avance à la manifestation. »

« Il ne peut y avoir en Algérie une solution semblable à celle du Maroc et de la Tunisie. Ma crainte est qu’il y ait distorsion entre la politique en Algérie et celle en Tunisie et au Maroc. Ce pourrait être très grave pour le gouvernement et le parti. » 109

Cette déclaration permet de situer Alain Savary parmi la minorité hostile à la politique menée en Algérie, qui émerge et se structure au sein de la SFIO dès juillet 1956, au Congrès de Lille où elle présente une motion sur l’Algérie, différente de celle de la majorité. Elle révèle la double contradiction dans laquelle Alain Savary est enfermé : la politique libérale qu’il tente de mettre en place dans les deux anciens protectorats, et la politique répressive menée en Algérie, dénoncée par ses plus proches camarades dans le parti 110 ; la nécessaire solidarité partisane et gouvernementale et ses intimes convictions. La tension règne 111 qui trouve son aboutissement dans la démission d’Alain Savary du gouvernement le

108. Analysant le versant militaire, Christian Pineau déclara : « Combien vous aurait-il fallu d’hommes si la guerre avait continué dans le Rif, si elle avait continué en Tunisie, et quelle influence ce nombre d’hommes aurait-il pu avoir sur l’affaire algérienne ?… Cette politique de force aurait d’ailleurs eu pour conséquence d’affaiblir considérablement l’action que nous menons en Algérie. Ce n’est d’ailleurs qu’une des raisons pour lesquelles le gouvernement a décidé… de mener une politique de confiance et de négociations en Tunisie et au Maroc et de réserver l’essentiel de notre effort militaire et financier pour l’Algérie. Je crois donc qu’il est tout à fait inexact de prétendre qu’il y a deux politiques gouvernementales : une politique dite énergique pour l’Algérie et une politique dite de concessions pour le Maroc et la Tunisie. »

109. G. Morin, op. cit., p. 254.

110. Daniel Mayer, André Philip, Andrée Viénot, Antoine Mazier, Charles Lussy, Edouard Depreux, Robert Verdier, pour ne citer qu’eux.

111. Entretien de l’auteur avec Claude Cheysson, du 19 janvier 1995.

Convergences maghrébines autour d’Alain Savary 533

23 octobre 1956, à la suite de l’arraisonnement par des militaires français de l’avion transportant les principaux leaders du FLN en partance pour Tunis, où une conférence nord-africaine devait manifester la solidarité de tous les acteurs politiques dans cette région.

« La politique en Afrique du Nord appelait des choix sans équivoque », rappelle Alain Savary 112. Sa décision se nourrit aussi, nous l’avons dit, d’une inquiétude face aux désobéissances de l’armée qui préfigurent les événements du 13 mai 1958. Par ce geste Alain Savary veut alerter le gouvernement et l’opinion publique sur le comportement de certains militaires et ce faisant, rester fidèle à une « éthique » et à « une parole donnée » 113.

Certes l’historien doit résister à l’ « illusion biographique » qui conduit à déduire la trajectoire d’un homme de ses positions et de ses actions les plus marquantes. Il connaît « la fin de l’histoire », il ne doit pas pour autant postuler une finalité et une cohérence à un itinéraire personnel, mais s’attacher au contraire à lui donner un sens en recherchant ce qui, par-delà les choix individuels, le rattache à des tendances plus générales de l’évolution politique. Force est néanmoins de constater, après étude des écrits et des actes, la cohérence de la démarche intellectuelle et politique d’Alain Savary, que ce soit en Indochine ou en Afrique du Nord. Plus généralement, l’étude de l’itinéraire d’Alain Savary, de ses réseaux d’amitiés politiques marqués par la guerre et la Résistance, évoluant entre le MRP et la SFIO sur ce que Daniel Rivet nomme les franges critiques du socialisme et du catholicisme mal à l’aise dans les formations partisanes ; son appartenance au Comité France-Maghreb qui se présente volontiers comme une agrégation spontanée d’individus, jusque-là dispersés autour d’idées et d’actions communes, alors qu’en réalité l’observation de ses membres révèle une forte proximité dans l’espace social et politique, nous semble annoncer la floraison des clubs et des sociétés de pensée, leur thématique, leur stratégie de démarcation des partis et leur mode de recrutement. Daniel Rivet qualifie enfin les membres du Comité France-Maghreb de « passeurs » entre une gauche classique, encore laïque, et une nouvelle gauche encore inarticulée. Ce n’est pas un hasard si Alain Savary se trouve être un des artisans de cette synthèse au sein de l’Union des clubs pour le renouveau de la gauche dans les années soixante.

112. Entretien de Savary avec Jean Lacouture, Pour un Nouveau Parti socialiste, Paris, Seuil, 1970, p. 23.

113. Ibid.

Convergences maghrébines autour d’Alain Savary 535

Maryvonne Prévot, agrégée d’Histoire, est PRAG à l’Université des sciences et technologies de Lille I. Elle assure la coordination, pour le Nord – Pas-de-Calais, des travaux sur les militants socialistes dans le cadre du dictionnaire de Jean Maitron. Elle poursuit, sous la direction de M. Jean-François Sirinelli, une thèse consacrée à Alain Savary. Elle a publié : « Alain Savary, de l’UCRG au nouveau PS », dans Bulletin du Centre Guy-Mollet, 29, juillet 1997, p. 17-32 ; «Alain Savary dans la France libre », dans Les socialistes en résistance (1940-1944), sous la direction de Pierre Guidoni et Robert Verdier, Paris, 1999, p. 101-112.

RÉSUMÉ

Quand le socialiste Alain Savary, né à Alger en avril 1918, devient pour la première fois secrétaire d’État aux Affaires marocaines et tunisiennes, il possède déjà une solide expérience de la situation en Afrique du Nord, grâce aux réseaux d’amitié et d’information qu’il a tissés depuis l’enfance et la seconde guerre mondiale, dans ces territoires et en métropole. Conscient de ces atouts, Pierre Mendès France a recours aux compétences diplomatiques de Savary en 1954, pour mener à bien les discussions sur l’autonomie interne de la Tunisie avec Habib Bourguiba. Les convergences de vues sont nombreuses entre Savary, certains intellectuels chrétiens et des membres du MRP qu’il retrouve sur les bancs de l’Assemblée de l’Union française ou au sein du Comité France-Maghreb en 1953. Ensemble, ils dénoncent l’engrenage de la violence et de la répression, prônant une politique de dialogue utile, le respect des droits de l’Homme et de la parole donnée. Ils trouvent des relais parmi des hauts fonctionnaires comme Léon Marchai ou Pierre Châtenet.

Les négociations, qui aboutissent à l’indépendance du Maroc et de la Tunisie au printemps 1956, s’expliquent par la situation militaire sur le terrain. La France n’est pas en mesure de mater une rébellion qui s’étendrait à l’ensemble de l’Afrique du Maghreb et la contagion du conflit algérien s’accentue.

Alain Savary et ses collaborateurs vont néanmoins tenter dans ces conditions difficiles de donner un contenu novateur aux rapports tendus qui continuent de lier la France à ses deux anciens protectorats, notamment par le biais d’un projet d’assistance technique. Mais la situation algérienne paralyse son action et Savary démissionne du gouvernement en octobre 1956 pour protester contre l’arraisonnement par des militaires français des principaux leaders du FLN en partance pour Tunis. Par ce geste, il pose son refus de toute politique du fait accompli par la force.

Mots-clés : XXe siècle, Alain Savary, réseaux d’amitié, négociations, indépendance, Maghreb.

ABSTRACT

When Socialist Alain Savary, born in Algers in April 1918, became Secretary of State for Moroccan and Tunisian affairs for the first time, he had already had much expérience of the North African situation, thanks to the networks of friends and information he had built up within both territories and France during his childhood and the Second World War. Aware of these advantages, Pierre Mendès France called upon Savary’s diplomatie competence in 1954 when he successfully led discussions

536 Maryvonne Prévot

on internai autonomy for Tunisia with Habid Bourguiba. Numerous were the converging ideas shared by Savary, certain Christian intellectuals and those members of the MRP he encountered in the « Assemblée de l’Union française » and the Franco-Maghreb Committee in 1953. Together they denounced the chaim of violence and repression, advocating a policy of useful dialogue, the respect of Human Rights and keeping of promises. They found support amongst high placed civil servants such as Leon Marchai or Pierre Chatenet.

The négociations which resulted in the independance of Morocco and Tunisia in the spring of 1956 can be explained by the military situation within the areas. France was in no position to quash a rebellion which would spread throughout Northern Africa and the contagion of the Algerian crisis was intensifying. In these difficult conditions, Savary and his colleagues nevertheless tried to give a new dimension to the tense relations which continued to link France to her former colonies, this being done notably by means of a project for technical assistance. However, the Algerian situation paralysed his action and Savary resigned from the Government in october 1956 to protest against French soldiers arresting the main leaders of the Algerian FLN as they were leaving for Tunis. Through this act, he refused all forcefull « fait accompli » policies.

Key words : XXh century, Alain Savary, networks of friendships, negociations, independence, Maghreb.

MÉLANGES

Nation et nationalisme

du Moyen Age à l’Epoque moderne

(France-Allemagne) l.

Jean-Marie MOEGLIN

Aborder le problème de l’existence d’un sentiment national ou régional dans l’Europe médiévale et moderne revient souvent à être confronté à deux attitudes opposées mais également insatisfaisantes. D’un côté, l’on trouve ceux, en général spécialistes de l’époque contemporaine, qui soutiennent que les nations sont une invention datant de l’époque de la Révolution française 2, cela au mépris de toutes les manifestations, remontant à des époques antérieures, d’un sentiment d’appartenance et d’attachement à une communauté nationale ou régionale 3. D’un autre côté, l’on trouve ceux qui soutiennent certes que les nations et le sentiment national se développent dès le Moyen Age, les nations contemporaines n’étant que les héritières de ces nations de l’époque médiévale et moderne, mais dont l’attitude se heurte cependant aussi à de sérieuses apories ; je les résumerai en disant qu’il n’a pas existé au Moyen Age et à l’époque moderne de véritables guerres nationales, c’est-à-dire pro1.

pro1. française et pourvue de notes d’un exposé prononcé au cours d’une rencontre organisée par Bernd Schneidmuller et Bert Fragner à l’Herzog August Bibliothek Wolfenbüttel, du 11 au 14 novembre 1998, sur le thème « Regionalität und BewuBtseinsbildung in der Vormoderne : Okzident und Orient im Kulturvergleich ».

2. Un exemple caractéristique est fourni par le livre toujours cité de Benedict Anderson, Imagined Communities. Reflections on the Origin and Spread of Nationalism, nouvelle édition, Londres-New York, Verso, 1993 (première édition en 1983) ; traduction française : L’imaginaire national : réflexions sur l’origine et l’essor du nationalisme (traduit de l’anglais par Emmanuel Dauzat), Paris, La Découverte, 1996, qui parle de la « création de ces artefacts (= les nations) vers la fin du XVIIIe siècle ».

3. Je ne considère pas qu’il y ait a priori une différence d’essence entre ces deux sentiments ; c’est l’histoire qui a tranché dans un sens ou dans l’autre – et pas toujours de la même façon selon les époques.

Revue historique, CCCI/3

538 Jean-Marie Moeglin

voquées par l’exacerbation d’un sentiment proprement « nationaliste » dans différents pays, cela même si certains épisodes peuvent parfois paraître s’en approcher (les conflits entre le roi de France et les Flamands aux XIVe-XVe siècles, ou encore les guerres hussites dans les années 1420-1435 par exemple). Le problème posé pourrait donc se résumer d’une manière quelque peu schématique : comment expliquer l’existence de nations sans nationalisme à l’époque médiévale et moderne ?

Si l’on se place quelque peu arbitrairement dans la première moitié du XIVe siècle, différents exemples permettent de montrer la force des sentiments d’identité régionale. Je me contenterai d’évoquer un peu en détail la rixe intervenue entre les habitants de Tournai et les Hainuyers, pendant la vaine campagne menée par le roi de France Philippe VI pour faire lever le siège de Calais. L’affaire avait commencé en juin 1347 à Tournai même. Jean de Beaumont était venu avec ses Hainuyers rejoindre l’armée de Philippe VI, alors à Arras. Il avait installé ses quartiers à Tournai et avait lui-même pris résidence au monastère Saint-Martin de Tournai dont l’abbé-chroniqueur, Gilles le Muisit, nous a livré le récit des événements 4. A la suite d’une dispute aux dés, nous dit Gilles le Muisit, entre un seigneur hainuyer et un habitant de Tournai, le Tournaisien avait été rossé d’importance. L’alarme avait été donnée dans la ville à l’insu même des autorités de la cité. La multitude s’était précipitée dans les logements des Hainuyers pour leur faire subir un mauvais sort ; ils avaient même voulu donner l’assaut au monastère Saint-Martin pour le plus grand effroi de l’abbé et des moines. Finalement, les autorités urbaines étaient parvenues à apaiser le tumulte. Les Hainuyers s’étaient éclipsés le plus rapidement possible mais en conservant à l’évidence un cuisant souvenir de l’événement. Et le 19 juillet 1347, devant Calais, alors que Philippe VI, incapable de forcer Edouard III à lever le siège, s’acheminait inexorablement vers une nouvelle éclatante humiliation pour sa majesté de roi de France, les Hainuyers n’avaient, eux, qu’une seule idée en tête : venger leur honneur blessé ; il y eut, nous dit Gilles Le Muisit, une grande dispute et un grand différend entre les Hainuyers, les gens de Jean de Beaumont, et ceux de Tournai 5. Ce fut même une véritable bataille rangée : les Hainuyers menés par Jean de Beaumont et assistés par d’autres contingents, se jetèrent sur les Tournaisiens, uniquement aidés par les habitants d’Arras, mais qui se défendirent vaillamment en tirant des flèches, comme nous le rapporte avec une évidente fierté Gilles le

4. Chronique et Annales de Gilles Le Muisit, abbé de Saint-Martin de Tournai (1272-1352), Henri Lemaître (éd.) (Société d’histoire de France), Paris, 1906, p. 182.

5. Ibid., p. 185.

Nation et nationalisme du Moyen Age à l’Époque moderne 539

Muisit. Plusieurs chevaliers et piétons restèrent morts sur le terrain. Le fils du roi, le duc de Normandie Jean, ne put faire cesser le combat ; seule l’intervention du roi lui-même permit finalement de ramener la paix.

Il serait possible de donner bien d’autres exemples contemporains de rixes du même type 6. Leur analyse permet quelques conclusions. Ils montrent d’abord « dans la réalité » la force de sentiments de cohésion « régionale » ou « nationale » reconnus comme tels. Dans ces différents récits, les protagonistes de la rixe sont identifiés comme un collectif: « les Tournaisiens », « les Hainuyers ». C’est leur appartenance à un pays et à un peuple qui définit leur identité et ils apparaissent en quelque sorte comme des représentants anonymes de l’ensemble des habitants du pays. Ces rixes nous donnent par ailleurs un éclairage sur les circonstances dans lesquelles un sentiment de cohésion régionale ou nationale se trouve pour ainsi dire « activé ». Il se manifeste fondamentalement sous la forme d’une appartenance à un groupe de solidarité : les gens d’une même région se montrent solidaires face à une menace qui concerne un ou plusieurs individus du groupe, dans ses biens, sa vie et surtout son honneur. Cela nous renvoie au fait bien connu que l’individu se trouve intégré dans un réseau plus ou moins bien structuré de solidarités d’origines diverses, familiale, professionnelle, religieuse, etc. 7. Selon les cas, c’est tel ou tel type de solidarité qui sera « activé ». Ici nous nous trouvons dans le cas d’armées en campagne composées d’individus forcément sortis de leur milieu familier et de leurs solidarités les plus « naturelles », c’est-à-dire, celles de la parenté et de l’amitié. Le cadre de solidarité qui s’impose alors est celui de l’appartenance à une communauté « nationale » ou « régionale ».

Cela étant, l’on ne peut en rester à la constatation de l’existence de cette solidarité dont le point de référence est de nature régionale ou nationale, et à la simple analyse du mécanisme de son « activation ». Ce sentiment d’appartenance à une communauté régionale ou nationale n’est pas de l’ordre des réalités concrètes ; c’est une cons6.

cons6. trois d’entre eux : le récit dans les Annales Gandenses des violents incidents ayant opposé les habitants de Gand aux soldats anglais lors du séjour du roi Edouard Ier dans la ville en 1297-1298, cf. Annales Gandenses Annals of Ghent, Hilda Johnstone (éd.), Londres – Edimbourg – Paris – Melbourne – Toronto – New York, Thomas Nelson and Sons Ltd, 1951, p. 4, 6-7 ; le récit fait par le chroniqueur Jean Le Bel d’une rixe entre Anglais et Hainuyers pendant une campagne d’Edouard III en Ecosse en 1327, cf. Chronique de Jean le Bel, éd. Jules Viard et Eugène Deprez (Société d’histoire de France), Paris, 1904, p. 43 et suivantes, p. 71, 76-77 ; enfin celui de la rixe intervenue entre différents contingents régionaux de l’armée de l’empereur Louis de Bavière alors qu’il voulait mener une campagne contre le roi Robert de Naples en 1328, cf. Chronica Heinrici Surdi de Selbach, Harry Bresslau (éd.), MGH script, rer. germ., nova series 1, Berlin, 1922, p. 41-42.

7. Cf. Claude Gauvard, De Grâce especial — Crime, Etat et Société en France à la fin du Moyen Age, 2 vol., Paris, Publications de la Sorbonne, 1991.

540 Jean-Marie Moeglin

traction mentale qui fait qu’un certain nombre d’individus qui ne se connaissent pas imaginent qu’ils appartiennent à une même communauté ; au-delà de la constatation de l’existence d’un sentiment de solidarité « nationale », il faudrait donc se demander comment s’est constituée, pour reprendre la formule devenue célèbre de Benedict Anderson, l’ « imagined community », la « communauté imaginée », des Hainuyers et des Tournaisiens 8.

Les Hainuyers et les Tournaisiens m’ont ainsi conduit jusqu’au seuil du problème posé ; il s’agit en fait d’analyser le processus de formation ou d’affirmation de sentiments d’identité régionale ou nationale dans l’Europe des derniers siècles du Moyen Age en essayant de mettre en relief ses caractères spécifiques.

Je commencerai par formuler quelques propositions générales sur la formation des sentiments d’identité régionale et nationale telles que la discussion des dernières années sur l’émergence des nations me paraît les autoriser 9. Je les résumerai en quatre points :

1) Il faut à un premier niveau prendre en compte les données « objectives » qui conditionnent la constitution d’une communauté

8. Benedict Anderson a forgé une formule éclairante ; remarquons tout de même qu’il ne s’agit en rien d’une affirmation neuve ; l’article de Bernard Guenée, État et nation en France au Moyen Age, Revue Historique 481 (1967) p. 17-30 [repris dans Bernard Guenée, Politique et histoire au Moyen Age – Recueil d’articles sur l’histoire politique et l’historiographie médiévale, Paris, Publications de la Sorbonne, 1981, p. 151-164] l’avait déjà fort clairement souligné : « En France, les constructeurs de l’Etat se sont […] attachés à construire aussi une nation, à convaincre les Français qu’ils formaient une communauté naturelle et historique » (p. 30).

9. Je m’appuie notamment sur la réflexion développée dans un certain nombre de travaux récemment parus : Frantisek Graus, Die Nationenbildung der Westslawen im Mittelalter (Nationes, t. 3), Thorbecke, Sigmaringen, 1980 ; Colette Beaune, Naissance de la nation France, Paris, Gallimard, 1985 ; Bernd Schneidmiiller, Nomen Patriae — Die Entstehung Frankrekhs in der politisch-geographischen Terminologie (10.-13. Jahrhundert) (Nationes, t. 8), Sigmaringen, Thorbecke, 1987 ; Ansatze und Diskontinuitat deutscher Nationsbildung im Mittelalter (Nationes, t. 8), Joachim Ehlers (éd.), Sigmaringen, Thorbecke, 1989 ; Carlrichard Briihl, Deutschland-Frankreich – die Geburt zweier Völker, Cologne-Vienne, Bôhlau, 1990 (2e édition 1995) ; Joachim Ehlers, Mittelalterliche Voraussetzungen fur nationale Identitat in der Neuzeit, dans Nationale und kulturelle Identität. Sludien zur Entwicklung des kollektiven Bewusstseins in der Neuzeit, Bernhard Giesen (éd.), Francfort sur le Main, Suhrkamp, 1991, p. 77-99 ; Karl Ferdinand Werner, Volk, Nation, Nationalismus, Masse, III-V, Geschichtlkhe Grundbegriffe. Historisches Lexikon zur politisch-sozialen Sprache in DeutschUmd, Otto Brunner, Werner Conze, Reinhard Koselleck (éd.), t. 7, Stuttgart, 1992, p. 171-245 ; Régionale Identitat und soziale Gruppen im deutschen Mittelater (Zeitschriftfur historische Forschung, Beihefi, 14), Peter Moraw (éd.), Berlin, Duncker et Humblot, 1992 ; Mittelalterliche Nationes — neuzeitliche Nationen — Probleme der Nationenbildung in Europa (Deutsches Historisches Institut Warschau — Quellen und Studien, t. 2), Almut Bues — Rex Rexheuser (éd.), Wiesbaden, Harrasowitz, 1995 ; Claudius Sieber-Lehmann, Spätmittelalterlicher Nationalismus, Gbttingen, Vandenhoeck und Ruprecht, 1995 ; Beitràge zur mittelalterlichen Reichs- und Nationsbildung in DeutschUmd und Frankrekh (Historische Zeitschrift, Beihefte, t. 24), Carlrichard Briihl – Bernd Schneidmüller (éd.), Munich, Oldenbourg, 1997 ; Peter Moraw, Vom deutschen Zusammenhalt in älterer Zeit, dans Identitat und Geschkhte, Matthias Werner (éd.), Weimar, Hermann Bôhlaus Nachfolger, 1997, p. 27-59 ; Identité régionale et conscience nationale en France et en Allemagne du Moyen Age à l’époque moderne (Beihefte der Francia, t. 39), Rainer Babel -Jean-Marie Moeglin (éd.), Sigmaringen, Thorbecke, 1997 ; cf. aussi la synthèse de Reinhard Stauber, Nationalismus vor dem Nationalismus – Eine Bestandsaufnahme der Forschung zu « Nation » und « Nationalismus» in der Friihen Neuzeit, Geschkhte in Wissenschaft und Unterrkht, 47, 1996, p. 139-165.

Nation et nationalisme du Moyen Age à l’Époque moderne 541

régionale ou nationale cimentée par un fort sentiment d’identité. Il faut renoncer au mythe ancien du peuple/ethnie comme donnée stable et réalité objective de l’histoire, préexistant aux nations et les faisant naître à la suite d’un processus de prise de conscience par ce même peuple du fait qu’il forme une communauté homogène. Ainsi, l’idée d’un peuple germain préexistant à la prise de conscience d’une nation allemande doit être définitivement abandonnée et reconnue comme un mythe créé par les humanistes allemands du XVIe siècle, à partir de la redécouverte de la Germanie de Tacite 10. Il faut en revanche reconnaître la priorité des facteurs politiques et étatiques dans le processus de naissance des peuples et des nations ». Cela étant, entre l’ensemble des données « objectives » que représente l’évolution des structures politiques et le processus de l’ordre du mental, du vécu et des représentations dont relève la formation des nations, il existe à l’évidence un rapport dialectique qui peut être complexe dans la mesure où ces phénomènes d’ordredifférent ont chacun leur propre chronologie. Ces chronologies peuvent être en phase comme elles peuvent ne pas l’être.

2) A un deuxième niveau, l’on doit donc analyser le processus relevant du mental et du vécu qui détermine la naissance des nations. Il me semble que cela recouvre deux processus complémentaires et même étroitement imbriqués :

a) Le fait de donner une identité « nationale » à un peuple en établissant entre lui et un pays donné une relation désormais intangible qu’atteste l’identité de nom entre ce peuple et ce pays (les Bavarois sont les habitants de la terre de Bavière ; les Francs les habitants de la terre de France, etc.). Cela débouche sur l’affirmation et la démonstration d’un passé immémorial de ce peuple, désormais pourvu d’une origine qui se perd dans la nuit des temps et d’une longue histoire au cours de laquelle il a noué un lien indissociable avec le pays qu’il habite, et pendant laquelle s’est maintenue (contre toute vraisemblance historique) une identité « ethnique » immuable.

b) L’affirmation et la revendication d’une spécificité du pays et du peuple qui l’occupe, que ce soit une éminence particulière (l’excellence de la terre qu’il occupe ; les saints que cette terre a engendrés, les hauts faits de ses princes, etc.), ou bien le fait de

10. Jacques Ridé, L’image du Germain dans la pensée et la littérature allemande de la redécouverte de Tacite à la fin du XVIe siècle. Contribution à la genèse d’un mythe (thèse, Paris, 1976), Lille, 1977.

11. Bernard Guenée l’avait déjà démontré dans son article de 1967 (cf. n. 8) pour le royaume de France médiéval. L’historiographie allemande récente (Joachim Ehlers, Peter Moraw, Bernd Schneidmiiller) a également au cours des dernières années insisté sur le primat du « Staatlich-Politischen » dans le processus d’affirmation d’une nation allemande.

542 Jean-Marie Moeglin

disposer de droits spécifiques qui sont propres aux habitants de ce pays et sont leur propriété historique. C’est tout particulièrement dans ce domaine que se développent les symboles et les emblèmes qui servent de références, de points de ralliement, d’éléments de cristallisation pour l’affirmation d’un sentiment d’identité régional ou national.

3) A un troisième niveau, il faut prendre en compte le fait que ce processus d’affirmation d’une identité régionale ou nationale a besoin pour s’articuler d’un arsenal de concepts servant à définir des groupes « nationaux » ou des entités territoriales (gens, natio, patria, terra, regnum, etc.) et à nommer des unités géographiques (France, Bavière, Thuringe, etc.). Ces concepts ne peuvent être considérés comme de simples outils ; ils ont leur propre histoire et leur propre force. Les sens dont ils arrivent chargés de par leur histoire conditionnent à la fois leur réutilisation dans de nouveaux contextes et orientent cette réutilisation. Cet ensemble de concepts forme par ailleurs un système et ils ne sont donc pas à considérer de manière isolée.

4) Enfin, à un quatrième niveau, il faut prendre en compte l’existence de groupes politico-sociaux – ceux que l’historiographie allemande appelle des « Trägerschichten » – qui jouent le rôle déterminant dans la mise en forme d’un sentiment d’identité régionale ou nationale, On a souvent tendance à y voir pour le Moyen Age et l’époque moderne l’entourage du prince et plus largement les élites sociopolitiques du pays. Leur rôle ne se limite pas à articuler les éléments d’un sentiment d’identité régionale ou nationale ; ils s’efforcent aussi de le faire accepter et de susciter l’adhésion autour de ses thèmes de cristallisation. Cela étant, il faut tenir compte du fait que l’articulation de l’identité régionale et/ou nationale ne prend pas forcément exactement les mêmes contours pour tous ces groupes 12. Par ailleurs, réduire ces groupes sociopolitiques aux élites est peut-être une illusion d’optique due aux sources ; après tout, Jeanne d’Arc est-elle simplement le résultat d’une propagande « nationale » orchestrée d’en haut et réussie ?

J’ai ainsi essayé d’identifier et de décrire les différents niveaux du processus de formation et d’affirmation des identités régionales et/ou nationales. Si l’on veut cependant passer à l’analyse concrète de ce processus de formation, il me semble qu’il faut encore prendre en compte l’existence d’une sorte de principe structurant (ou de plusieurs agissant en concurrence) s’exerçant à tous les niveaux précédemment définis, assurant la cohérence de l’ensemble, et permettant

12. Cf. à cet égard la démonstration de Klaus Graf, « Souabe. Identité régionale à la fin du Moyen Age et à l’époque moderne », dans Babel – Moeglin, Identité régionale et conscience nationale, op. cit. (n. 9), p. 296 et s.

Nation et nationalisme du Moyen Age à l’Époque moderne 543

ainsi au sentiment d’identité régionale ou nationale de parvenir à une véritable articulation, de ne pas rester inexprimé, à l’état latent ou virtuel.

Mon hypothèse est que, pour l’époque médiévale et moderne, c’est la dynastie qui va peu à peu s’imposer (ou peut-être plutôt : être imposée) comme référence centrale pour l’affirmation d’un sentiment d’identité régionale ou nationale ; ce qui ne signifie pas qu’elle ait été le seul principe structurant possible ; il me semble au contraire qu’elle est venue recouvrir plus ou moins complètement l’action d’un autre principe structurant plus ancien : l’idée d’une communauté de droits et de privilèges qui sont le bien et la fierté d’un pays et de ses habitants, et sur laquelle se fonde le sentiment d’appartenir à une même communauté régionale ou nationale.

Pour développer cette proposition générale, je choisirai d’abord un cas précis — parce que c’est celui que je connais le mieux mais aussi parce qu’il me semble susceptible d’avoir une valeur paradigmatique -, celui du duché de Bavière et de son historiographie dynastique et nationale dans les derniers siècles du Moyen Age. Je commencerai par faire porter mon analyse sur ce que les sources font apparaître le plus immédiatement, le processus d’ordre intellectuel et mental par lequel naît et s’affirme une identité régionale ou nationale, soit ce que j’ai défini comme le deuxième niveau dans ma précédente analyse. Ensuite, je m’attacherai plus rapidement aux autres niveaux que j’ai dégagés ; enfin, j’essaierai d’examiner dans quelle mesure le cas bavarois permet des constatations plus générales pour l’ensemble du royaume de France et de l’Empire.

L’analyse de l’historiographie bavaroise dans les trois derniers siècles du Moyen Age montre en effet comment l’on en est arrivé, au XVe siècle, à la rédaction de chroniques dans lesquelles la dynastie ducale bavaroise devient l’élément central de référence et de cristallisation pour la définition d’une identité bavaroise 13. Je veux dire par là que ces chroniques ne se contentent pas de démontrer l’existence depuis des temps immémoriaux d’une continuité ininterrompue de princes invoquée comme une sorte d’institution transpersonnelle, garante de l’existence historique d’un pays et d’un peuple ; elles vont beaucoup plus loin en réalisant une sorte d’identification des destinées du pays et de ses habitants avec celles d’une dynastie dont l’origine et l’histoire en viennent à se confondre avec l’origine et l’histoire du pays. C’est à cette dynastie que Dieu a confié, dans un passé fort lointain, parfois même selon certains chroniqueurs dès l’origine, la mission de gouverner ce peuple et de

13. Jean-Marie Moeglin, Les Ancêtres du prince — popagande politique et construction d’une histoire nationale en Bavière au Moyen Age (1180-1500), Genève, Droz, 1985.

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veiller sur ses destinées. Il y a un lien nécessaire et providentiel entre une terre et un peuple d’un côté, une dynastie donnée de l’autre. Ce que réalisent finalement ces chroniques, c’est en dernière analyse la mise en rapport et même l’assimilation d’une identité dynastique et d’une identité régionale et/ou nationale.

Il est possible d’analyser assez précisément la manière dont cela s’est réalisé : les chroniqueurs bavarois du XVe siècle ont repris, réuni, retravaillé et unifié dans leurs chroniques deux ensembles de traditions historiques, anciens et largement indépendants l’un de l’autre, qui avaient permis, au plus tard dès les XIIe-XIIIe siècles, de définir d’un côté une identité nationale bavaroise, de l’autre une identité dynastique Wittelsbach. Évoquons-les successivement :

Il s’agit d’abord de la mise par écrit, très tôt, de traditions « nationales » sur l’histoire d’un peuple ou d’un pays. Ce n’est bien sûr pas une particularité bavaroise. C’est au contraire un phénomène que l’on observe un peu partout, qui témoigne de, accompagne et oriente l’ethnogenèse qui se produit dans les anciens regna carolingiens. Ces traditions nationales vont de la mise par écrit de l’origo gentis ou d’un simple catalogue de princes à la rédaction de véritables Historiae visant à replacer l’histoire d’une gens, d’un regnum et de ses rois et princes, dans l’ordre du monde voulu par Dieu et dans l’histoire universelle du salut. En ce qui concerne la Bavière, l’on peut recenser aux XIIe et XIIIe siècles un grand nombre de tels textes, écrits dans différents monastères bavarois (au sens large), qui racontent l’origine arménienne des Bavarois et mettent au point une première liste successorale des ducs de Bavière depuis l’arrivée des Bavarois dans leur pays 14. Ils aboutissent en tout cas, et cela à l’évidence en relation étroite avec les bouleversements politiques qui affectent l’entité bavaroise à cette époque, à donner au peuple et au pays bavarois une identité « nationale » ; ils en font une communauté soudée par un passé commun depuis des temps immémoriaux.

Parallèlement à l’élaboration de ces traditions nationales, on assiste à la mise au point au monastère de Scheyern, nécropole dynastique des comtes de Scheyern-Wittelsbach, d’une identité dynastique. Là encore, il ne s’agit bien évidemment pas d’un phénomène propre aux Wittelsbach ; on l’observe au contraire, le fait est bien connu, pour tous les principaux lignages aristocratiques. Cet effort pour préciser une identité dynastique est néanmoins un phénomène complexe. Il répond d’abord à des nécessités diverses : un souci de prestige accru pour le lignage grâce à la démonstration d’ancêtres prestigieux, mais aussi le souci de défendre les intérêts de

14. Sur tout cela, cf. Moeglin, Ancêtres du Prince, op. cit. (n. 13), p. 17-46.

Nation et nationalisme du Moyen Age à l’Époque moderne 545

ce lignage dans des affaires de mariage et de succession. Ce travail de construction d’une identité dynastique prend place cependant sur l’arrière-plan d’une nécessité plus fondamentale encore, voire même lui est subordonné : il en va de la célébration de la memoria des défunts du lignage dans les lieux privilégiés que sont précisément les nécropoles dynastiques. Par ailleurs, les contours de cette identité dynastique, tels que les documents de la memoria nous permettent de les reconstituer, ne peuvent être considérés ni comme fixés une fois pour toutes, ni même comme un reflet transparent et fidèle à un moment donné de la conscience de soi propre aux membres du lignage. Leur définition est en effet d’abord effectuée en liaison étroite à la fois avec la situation et les aspirations politiques, forcément changeantes, de la dynastie concernée, mais aussi du ou des monastères dans lesquels ces textes sont produits 15. D’autre part, leur mise au point étant fondamentalement fiée à la célébration de la memoria des morts 16, elle doit forcément s’inscrire dans le cadre rigide que celle-ci définit : elle sera centrée sur l’évocation des membres du lignage et bienfaiteurs du monastère dans lequel on célèbre leur memoria, avant tout ceux dont les tombeaux sont présents dans le monastère. Cela exclut pratiquement les ancêtres du lignage mythiques et fabuleux et ne laisse, plus généralement, qu’un espace limité aux manipulations généalogiques 17.

En ce qui concerne les Wittelsbach, c’est donc à Scheyern que dans la première moitié du XIIIe siècle, l’on trouve attestée leur ascendance luitpoldingienne et carolingienne 18.

15. Un cas exemplaire à cet égard est celui de la dynastie des Welfs qui a, du XIIe au XIIIe siècle, recentré sa conscience dynastique sur ses ancêtres ducs de Saxe, cela à partir du moment où elle perd ses territoires souabe et bavarois et doit se replier sur ce qui va devenir le duché de Brunswick ; cf. sur ce processus Bernd Schneidmûller, « Billunger – Welfen – Askanier – eine gcnealogische Bildtafel aus dem Braunschweiger Blasius-Stift und das hochadlige FamilienbewuBtsein in Sachsen um 1300», Archiv fur Kullurgeschichte, 69, 1987, p. 30-61 ; Id., Landesherrschaft, welfische Identitat und sâchsische Geschichte, dans P. Moraw (Hg.), Régionale Identitat, op. cit. (n. 9), p. 65-101 ; Id., Friesen – Welfen – Braunschweiger. Träger regionaler Identität im 13. Jahrhundert, dans Babel-Moeglin, Identité régionale et conscience nationak, op. cit. (n. 9). Pour un autre cas d’évolution de conscience dynastique, cf. Bernd Schneidmûller, Die Andechs-Meranier – Rang und Erinnerung im hohen Mittelalter, dans : Dk Andechs-Meranier in Franken, Mayence, Philipp von Zabern, 1998, p. 57-68.

16. Sur le concept de memoria, cf. en dernier lieu les deux ouvrages collectifs Memoria in der Gesellschaft des Mitklalters, Otto Gerhard Oexlen, Dieter Geuenich (éd.), Göttingen, Vandenhoeck und Ruprecht, 1994, et Memoria als Kultur, Otto Gerhard Oexle (éd.), Göttingen, Vandenhoeck und Ruprecht, 1995.

17. Cf. à ce sujet Jean-Marie Moeglin, Zur Entwicklung dynastischen Bewusstseins der Fûrsten im Reich vom 13. zum 15. Jahrhundert, dans Dk Welfen und ilir Braunschweiger Hof im hohen Mittelalter, Bernd Schneidmûller (éd.), Wiesbaden, Harrasowitz, 1995, p. 523-540.

18. Sur tout cela, cf. Moeglin, Ancêtres du Prince, op. cit. (n. 3), p. 3-16, et, en dernier lieu, Ferdinand Kramer, Geschichtsschreibung zwischen Rùckbesinnung auf Hirsauer Tradition und adeligem Machtanspruch – eine quellenkritische Studie zur Scheyerner Chronik, Zeitschrift fur bayerische Landesgeschichte, 57, 1994, p. 351-381.

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Dans le cas de la Bavière, on peut ainsi parfaitement distinguer des traditions « nationales » d’un côté, « dynastiques » de l’autre. Certes, la distinction apparaît ici particulièrement évidente dans la mesure où les Wittelsbach ne sont devenus qu’assez tardivement (en 1180) ducs de Bavière, à une époque où ces traditions «nationales » étaient déjà largement formées 19. Je considère néanmoins que cette distinction des traditions dynastiques d’un côté, nationales de l’autre est véritablement une distinction de fond.

Le travail des chroniqueurs dynastiques et nationaux bavarois à partir de la fin du XIVe siècle a alors été d’aller rechercher et de fondre au bénéfice de la dynastie les traditions « nationales » bavaroises et les traditions « dynastiques » Wittelsbach, c’est-à-dire qu’ils ont fait se confondre identité nationale et identité dynastique. L’histoire du peuple et du pays bavarois s’inscrit dans l’histoire et la généalogie des princes de Bavière. Ne pouvant analyser en détail ces chroniques dynastiques et nationales, je me limiterai à mettre en évidence leurs principales caractéristiques, celles qui font que l’on pourrait parler d’un véritable genre historiographique 20.

1) Ces histoires commencent par raconter Yorigo gentis bavaroise mais celle-ci se trouve récrite tout au long du XVe siècle dans une perspective plus étroitement princière et dynastique. A l’origine, les Bavarois étaient un peuple qui était venu d’Arménie ; ils passent désormais de plus en plus à l’arrière-plan derrière leurs princes, véritables constructeurs du pays 21.

2) Les historiens écrivent des oeuvres dont l’ossature est explicitement la succession des princes, laquelle tend à se confondre avec la généalogie de la famille régnante. La « généalogisation » du catalogue ducal est le point central de l’historiographie du XVe siècle. Cela se traduit par l’étroite association du texte et de tableaux généalogiques.

3) L’histoire qu’entendent raconter les chroniqueurs est bien celle de la Bavière et des Bavarois mais elle ne l’est qu’à travers celle de la dynastie ; à tel point que les chroniqueurs font aussi l’histoire des branches non proprement bavaroises de la dynastie Wittelsbach (les branches qui ont hérité du Palatinat rhénan et de ses territoires annexes).

19. La distinction est ainsi moins immédiatement apparente dans le cas des comtes de Flandre entre le Xe et le XIIIe siècle ; je compte y revenir dans une prochaine publication.

20. Pour une analyse détaillée, je me permets de renvoyer à Moeglin, Ancêtres du Prince, op. cit. (n. 13).

21. Le même phénomène peut être observé à propos de l’origine troyenne des Francs : elle est très tôt étroitement rattachée aux souverains, cf. Frantisek Graus, Troja und trojanische Herkunfssage im Mittelalter, dans Willi Erzgräber, Kbntinuitat und Transformation der Antike im Mittelalter – Veroffentlkhung der Kongressakten zum Freiburger Symposion des Mediävistenverbandes, Sigmaringen, Thorbecke, 1989, p. 35-36.

Nation et nationalisme du Moyen Age à l’Époque moderne 547

Ce lien étroit établi entre l’histoire d’une lignée de princes et l’histoire d’un pays a certes des racines anciennes : l’idée que le prince est le représentant de Dieu sur terre, qu’il a le devoir de protéger son peuple, de le nourrir matériellement et de le conduire au salut éternel, est une conception dont les racines remontent au moins à l’époque carolingienne, et l’historia constitue à proprement parler le genre historique adapté à la démonstration de ce rôle du prince et de l’étroite connexion qui relie « gens », « rex/dux », « regnum» 22. Simplement à cette triade « gens », « rex », « regnum » sur lequel repose l’historia, il me semble que vient se surimposer la dynastie comme une sorte de pôle unique qui tend à intégrer tous les autres. L’idée s’impose dans ces chroniques dynastiques et nationales que le pays se confond avec la maison princière et avec la personne du prince.

Le cas bavarois permet donc de montrer de manière exemplaire comment la dynastie a été l’élément cristallisateur pour l’articulation d’un sentiment d’identité régionale. En ce qui concerne maintenant les données objectives qui sont à l’arrière-plan de ce processus, il paraît clair que l’on peut faire ressortir un lien étroit avec l’affirmation, certes hésitante mais réelle, tout particulièrement dans le cadre de la Bavière, de l’État territorial princier. Quant à l’arsenal des concepts mis en oeuvre pour définir cette identité nationale, l’analyse des chroniques dynastiques et nationales montre sans surprise qu’il s’agit d’un système de concepts étroitement ancré à la référence dynastique : le « Pays de Bavière » (Land zu Bayern), le « Sang de Bavière » ( « Blut von Bayern » ), la « Maison de Bavière » ( « Haus von Bayern » ) 23. Enfin, en ce qui concerne les groupes sociopolitiques qui sont derrière ce sentiment d’identité régionale ou nationale, il faut d’abord noter que cette historiographie se tourne résolument vers un public de laïcs : elle est soit directement écrite en allemand, soit immédiatement traduite, généralement par l’auteur lui-même, du latin en allemand. Les destinataires de ces oeuvres sont à l’évidence le prince lui-même et son entourage, mais aussi plus largement les élites sociopolitiques que l’on trouve rassemblées dans les réunions des États et qui repré22.

repré22. à ce sujet Karl Ferdinand Werner, Gott, Herrscher und Historiograph – Der Geschichtsschreiber als Interpret des Wirkens Gottes in der Welt und Ratgeber der Kônige (4. bis 12. Jahrhundert), dans Deus qui mutai tempora — Menschen und Institutionen im Wandel des Mittelalters (Festschriftfur Alfons Becker zu seinem funfundsechzigsten Geburtstag), Ernst-Dieter Hehl, Hubertus Seibert, Franz Staab (éd.), Sigmaringen, Thorbecke, 1987, p. 1-31 ; cf. aussi Karl Ferdinand Werner, L’Historia et les rois, dans Religion et culture autour de l’an mil — royaume capétien et Lotharingie, Études réunies par Dominique Iogna-Prat et Jean-Charles Picard, Paris, Picard, 1990, p. 135-143.

23. Sur cela, cf. Jean-Marie Moeglin, Dynastisches BewuBtsein und Geschichtsschreibung. Zum Selbstverständnis der Wittelsbacher, Habsburger und Hohenzollern im Spâtmittelalter, Historische Zeitschrift 256, 1993, p. 593-635.

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sentent le pays face au prince. On notera cependant aussi que dans ces élites sociopolitiques, la tendance à assimiler le prince et le pays, la dynastie et le pays, à inscrire l’histoire du pays dans l’histoire de la dynastie pouvait susciter quelques réticences d’où certaines différences qu’une analyse fine peut faire apparaître entre les multiples reconstitutions de l’histoire nationale bavaroise proposées de façon quasi simultanée par toute une série d’historiens bavarois dans le dernier quart du XVe siècle.

Cet examen du processus de formation d’une identité régionale ou nationale a été étroitement centré sur le développement d’une historiographie nationale bavaroise ; il devrait en fait également prendre en compte d’autres types de sources et d’autres dimensions mais celles-ci conduisent, me semble-t-il, à confirmer ces conclusions. Il en est ainsi par exemple de la récupération de l’emblématique princière par l’emblématique nationale et réciproquement 24. On pourrait évoquer aussi l’organisation quasiment étatique, et aux dimensions de l’ensemble du duché, de prières pour le prince et sa dynastie 25.

J’observe donc en Bavière une tendance très marquée à faire se confondre identité « nationale » bavaroise et identité dynastique Wittelsbach, ce qui veut dire concrètement que les chroniques dynastiques et nationales bavaroises peuvent être considérées à la fois comme des expressions de la conscience de soi de la dynastie princière et comme des monuments du sentiment d’identité régionale ou nationale. Certes, je l’ai dit plus haut, une analyse fine de ces chroniques peut sans doute faire apparaître une certaine tension entre ces deux pôles, c’est-à-dire que l’identité dynastique n’a pas (pas encore ?) totalement absorbé l’identité nationale. Peut-être faut-il considérer que s’est établi dans les derniers siècles du Moyen Age un équilibre précaire entre sentiment dynastique et sentiment régional ou national, équilibre qui s’est ensuite défait aux dépens du sentiment régional/national et au profit du sentiment dynastique.

Dans une ultime étape de la démonstration, il me reste alors à montrer dans quelle mesure ce « modèle bavarois », tel que j’en ai esquissé les contours, peut servir de paradigme pour l’analyse plus générale de la formation des identités régionales et nationales dans l’Europe médiévale, plus précisément en France et dans l’Empire.

En ce qui concerne le royaume de France, il me semble que

24. Les losanges bleus et blancs sont indistinctement l’emblème de la dynastie et l’emblème du pays.

25. Cf. Theodor Straub, Die Hausstiftung der Wittelsbacher in Ingolstadt, Sammelblatt des Historischen Vereins Ingolstadt 87, 1978, p. 20-144.

Nation et nationalisme du Moyen Age à l’Époque moderne 549

si on lit bien le livre fondamental de Colette Beaune sur la « Naissance de la nation France » 26 à la fin du Moyen Age, il révèle un processus qui mutatis mutandis correspond au « modèle bavarois », mais cette fois à l’échelle d’un royaume tout entier et aux dépens des régions françaises. Ce que montre Colette Beaune, c’est la mise au point, tout particulièrement au cours des XIVe et XVe siècles, d’un ensemble de légendes et de mythes historiques, de cérémonies, d’insignes et de symboles, avec pour résultat le fait de conférer à la monarchie médiévale française un statut suréminent, et d’en faire surtout l’incarnation du pays et du peuple français. Les destinées de la France s’identifient avec celles de ses rois. Les saints qui protègent la France sont ceux qui veillent sur la dynastie ; les emblèmes dynastiques sont les emblèmes de la « nation France ». On doit d’ailleurs noter que la seule tentative véritablement sérieuse (si l’on met à part le cas particulier de la Flandre) de construction à l’intérieur du royaume de France d’une identité régionale concurrente de cette identité nationale française, celle de la Bretagne, s’effectue exactement sur le même modèle ; elle est étroitement centrée sur une identification des destinées du pays avec celles de sa dynastie de ducs, ceux-ci étant présentés comme les descendants et héritiers des maîtres de l’ancien regnum breton de l’époque carolingienne 27. Resterait à se demander si cette assimilation du sentiment national et du sentiment dynastique, telle qu’on la voit se réaliser en France, n’est pas avant tout le résultat d’un formidable effort de propagande et de répression qui a réduit au silence mais pas forcément éradiqué non seulement toute contestation mais même toute autre forme d’expression d’un sentiment national.

Le cas de l’Empire est en revanche beaucoup plus complexe. On y trouve une sorte d’équilibre, instable certes mais qu’il ne faut pas forcément juger négativement et que les contemporains n’ont pas considéré comme intenable. J’en définirai ainsi les termes.

D’un côté, si l’on se place au niveau des régions de l’Empire, l’on peut dire que le « modèle bavarois » peut servir de référence à un assez grand nombre de régions et territoires de l’Empire (la Saxe des Welfs, le Brabant, le Schleswig ou encore la Thuringe, la Hesse ou l’Autriche) 28. La formation d’un sentiment d’identité régionale

26. Cf. n. 9.

27. Sur ce sujet, cf. en dernier lieu Jean Kerhervé, Entre conscience nationale et identité régionale dans la Bretagne de la fin du Moyen Age, dans Babel-Moeglin, Identité régionale et conscience nationak, op. cit. (n. 9), p. 219-243.

28. Sur les Welfs, cf. les articles cités n. 9 de Bernd Schneidmüller ; sur le Brabant, cf. Gert Melville, Vorfahren und Vorgänger – Spätmittelalterliche Genealogien als dynastische Légitimation zur Herrschaft, dans Dk Familk als soziakr und Historischer Verband, Peter-Johannes Schuler (éd.), Sigmaringen, Thorbecke, 1987, p. 203-309 ; sur le Schleswig, cf. les quelques indications

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s’est réalisée souvent autour de la référence à une dynastie princière héréditaire comme cadre d’identification incontournable. Il faut néanmoins nuancer cette observation de deux réserves importantes. Tout d’abord, il faut avoir conscience que si cette fusion entre une identité dynastique et une identité régionale ou nationale a certes été une tendance dominante, en phase avec l’évolution des structures politiques, elle est néanmoins toujours restée une sorte de modèle, certes parfois bien proche d’être réalisé dans l’oeuvre de quelques chroniqueurs particulièrement inventifs, mais malgré tout toujours fragile et susceptible d’être remis en question. Cela tient à deux raisons fondamentales. La première réside dans le fait que confondre l’histoire d’un ancien regnum avec l’histoire d’une dynastie princière héritière (au moins au niveau du titre) de ce regnum n’était pas, et ce d’abord pour des raisons simplement techniques de vraisemblance historique, toujours facile et évident. C’était assez facile en Bavière où le regnum de l’époque carolingienne avait somme toute laissé des traces non négligeables dans les textes si ce n’est dans les esprits : les Wittelsbach n’avaient plus qu’à se poser en héritiers et descendants des anciens maîtres de ce regnum. Mais en Autriche, il fallut inventer de toutes pièces à la fin du XIVe siècle un passé « national » pour le duché ; en Hesse, il fallait faire réapparaître le pays de Hesse derrière l’encombrante et longue confusion de destin avec la Thuringe, etc. La seconde raison, c’est que, pour user d’une

données dans Jean-Marie Moeglin, Le pouvoir princier face au pouvoir impérial : son affirmation symbolique dans le saint Empire d’après les sources historiographiques (XIVe-XVe siècles) dans Poderes publkos en la Ëuropa Médiéval — Principados, Reinos y Coronas (XXIII Semana de Estudios Médiévales Estella, 22 a 26 de julio de 1996), Pampelune, 1997, p. 373-401. Sur la Thuringe, cf. Matthias Werner, Die Anfange eines LandesbewuBtseins in Thüringen, dans Aspekte thùringisch-hessischer Geschkhk, Michael Gockel (éd.), Marbourg sur la Lahn, 1992, p. 81-137 ; Id., « Ich bin ein Durenc ». Vom Umgang mit der eigenen Geschichte im mittelalterlichen Thûringen, dans Matthias Werner (Hg.), Identitat und Geschkhk, op. cit. (n. 9), p. 79-104 ; Jean-Marie Moeglin, Sentiment d’identité régionale et historiographie en Thuringe à la fin du Moyen Age, dans Babel-Moeglin, Identité régionale et conscience nationale, op. cit. (n.9), p. 325-363 ; sur l’Autriche, cf. en dernier lieu (avec d’autres références) Jean-Marie Moeglin, Dynastisches BewuBtsein und Geschichtsschreibung, op. cit. (n. 9) ; sur la Hesse, cfJean-Marie Moeglin, L’histoire des princes et la cristallisation du sentiment d’identité régionale : du comté de Toulouse au landgraviat de Hesse (Xlir – XVe siècles) dans Les princes et l’histoire du XIV au XVIIIe siècle (actes du colloque organisé par l’Université de Versailles – Saint-Quentin et l’Institut Historique Allemand, Paris-Versailles, 13-16 mars 1996), Bonn, Bouvier, 1998, p. 13-42, et Matthias Werner, Mater Hassiae – Flos Ungariae – Gloria Teutoniae. Politik und Heiligenverehrung im Nachleben der hl. Elisabeth von Thûringen, dans Politik und Heiligenverherung im Hochmittelalter, J. Petersohn (éd.), Sigmaringen, Thorbecke, 1994, p. 449-540. Cette tendance à identifier l’histoire d’un pays et celle de ses princes trouve même dans l’Empire une sorte d’aboutissement extrême dans les recherches généalogiques sur les Habsbourg développées à l’instigation expresse de Maximilien : leur but n’était rien de moins que d’identifier l’histoire des Habsbourg avec l’histoire des différents pays européens de façon à montrer que Maximilien était l’héritier légitime et naturel de tous ces territoires, cf. Dieter Mertens, Geschichte und Dynastie – zu Méthode und Ziel der « Fûrstlichen Chronik » Jakob Mennels, dans Historiographie am Oberrhein im spâten Mitklalter und in der fruhen Neuzeit, Kurt Andermann (éd.), Sigmaringen, Thorbecke, 1988, p. 121-153.

Nation et nationalisme du Moyen Age à l’Époque moderne 551

formulation peut-être un peu provocante, l’on peut dire que jusqu’en pleine époque moderne, les dynasties princières n’ont pas de patrie. Elles ont une identité dynastique dont on peut simplement dire qu’elle intègre comme une composante importante un lien privilégié et providentiel avec un, voire plusieurs pays. En fait, ces dynasties refusent elles-mêmes de lier trop étroitement et trop exclusivement leurs destinées avec celles d’un seul « Land », car elles veulent se tenir prêtes à endosser d’autres prétentions territoriales, à revendiquer d’autres héritages. Le cas le plus typique est à cet égard celui de l’Autriche des Habsbourg. Ceux-ci sont certes présentés par les chroniqueurs autrichiens comme la dynastie héréditaire et naturelle des territoires autrichiens mais ils refusent de se laisser enfermer dans une relation exclusive avec l’Autriche. Ils sont les maîtres d’autres territoires ; ils se considèrent surtout tout au long des XIVe-XVc siècles, comme une dynastie impériale qui a vocation à accéder à nouveau à l’Empire. Il est donc hautement significatif à cet égard que l’histoire purement imaginaire du duché d’Autriche avant la naissance réelle de la Marche d’Autriche, telle qu’elle est écrite à la fin du XIVe siècle dans la chronique dite des 95 Seigneuries de Léopold de Vienne 29, rapporte tout à fait gratuitement des ruptures dynastiques et la réattribution du duché d’Autriche par l’empereur, en réalité une préfiguration, bien sûr imaginaire, de l’acte de Rodolphe de Habsbourg attribuant comme roi des Romains, à la fin du XIIIe siècle, les duchés d’Autriche-Styrie à ses fils. J’ajouterai encore que les princes pouvaient dans l’Empire d’autant plus conserver cette attitude « ouverte » qu’ils ne se sont jamais, contrairement aux princes français, véritablement sentis menacés dans leur pouvoir territorial par l’empereur, et qu’au contraire l’Empire restait pour eux un facteur de légitimation somme toute bienvenu.

La seconde réserve tient au fait qu’il faut aussi prendre en compte toute une série de régions où un sentiment d’identité régionale a pu malgré tout se maintenir du Moyen Age à l’époque contemporaine, sans passer par la voie (de toute façon impossible) d’une fusion avec une identité dynastique. Il s’agit bien évidemment de la Franconie, de la Souabe et des grandes villes d’Empire. Ainsi dans le cas de la Souabe, bien étudié par Klaus Graf 0, il semblerait qu’une identité souabe se soit maintenue essentiellement par deux

29. Josef Seemuller (éd.), Osterrekhische Chronik von den 95 Herrschaften, MG Deutsche Chroniken 6, Hanovre-Leipzig, 1909.

30. Klaus Graf, Exemplarische Geschichten — Thomas Lirers « Schwâbische Chronik » und die « Gmùnder Kaiserchronik», Munich, Wilhelm Fink, 1987 ; Id., Das «Land» Schwaben im späten Mittelalter, dans Moraw, Regonale Identitat, op. cit. (n. 9), p. 127-164; Id., Souabe, op. cit. (n. 12).

552 Jean-Marie Moeglin

biais ; d’une part, par la voie, tout de même, de la référence à une dynastie souabe, celle des Staufen, même si elle est éteinte ; d’autre part et peut-être surtout, par le biais de la référence au droit souabe comme bien commun de tous les Souabes.

Mais si l’on se place à présent au niveau du Reich pris comme réalité politique surplombant et intégrant les Territoires et villes d’Empire, il faut aussi reconnaître l’existence, à un autre niveau donc que le niveau régional, d’un sentiment national allemand. Ce serait une grave erreur de perspective de penser que l’on aurait eu en Allemagne et dans l’Empire au cours du Moyen Age un processus d’affaiblissement d’un sentiment national allemand et impérial, incapable, parce que l’Empire était devenu trop faible, de freiner l’essor des particularismes régionaux. En fait, tandis que se réalisait l’ethnogenèse des peuples régionaux, que se formaient et s’affirmaient des identités régionales dans le cadre des « Länder », l’ethnogenèse allemande a continué son chemin, parallèlement à l’évolution politique du royaume des Romains, et ce depuis le XIe siècle 31. D’où l’essor de la « nation allemande » dans la seconde moitié du XVe siècle ; les guerres bourguignonnes montrant que la « Deutsche Nation » est aussi un cadre d’identification susceptible d’entraîner une adhésion populaire, même s’il est bien clair que cette référence à la « nation allemande » se prête à toute sorte de manipulations politiques, notamment de la part des souverains Habsbourg 32.

L’on a en fait en Allemagne depuis les Xe-XIe siècles une ethnogenèse parallèle d’une part au niveau du Reich, aboutissant à la formation d’une identité allemande pour laquelle l’idée du Saint Empire comme bien et fierté de la nation allemande a été fondamentale (d’où la diffusion dans la seconde moitié du XVe siècle du titre « Saint Empire de la nation allemande »), d’autre part en dessous du niveau de la royauté, au niveau des « Länder » un processus de formation d’une identité régionale. Vouloir instaurer une hiérarchie entre ces deux sentiments d’identité n’est pas légitime, en tout cas avant l’époque contemporaine.

31. Cette tension est bien mise en valeur par Joachim Ehlers (Die deutsche Nation des Mittelalters als Gegenstand der Forschung, dans Ehlers, Ansàtze, op. cit. n. 9, p. 28-29) : « In Deutschland nâmlich hat ein supragentiles Bewusstsein stets mit dem gentilen Bewusstsein der Sachsen, Franken, Bayern und Alemannen konkurrieren müssen… Diese Spannung ist nie wirklich ausgetragen worden, aber sie ist nie erloschen », ainsi que par Bernd Schneidmüller (Die Entstehung des deutschen Reiches u. der deutschen Nation im Mittelalter, dans Bues – Rexhâuser, Mittelalterliche Nationes, op. cit. n. 9, p. 101) : «Erst seit der zweiten Hälfte des 11. Jahrhunderts wurde die deutsche Ethnogenese reflektiert und in die Geschichte mittelalterlicher Volksbildung eingefugt. Sie war und blieb eingebettet in gleichzeitige Verbandsbildungen der deutschen Volker, die der deutschen Nationswerdung nicht qualitativ unterzuordnen sind ».

32. Cf. en dernier lieu Sieber-Lehmann, Spàtmittelalterlicher Nationalismus, op. cit. (n. 9).

Nation et nationalisme du Moyen Age à l’Epoque moderne 553

La référence à la dynastie comme point nodal dans l’articulation d’un sentiment de communauté régionale ou nationale, tel me paraît donc avoir été le paradigme dominant dans l’Europe des derniers siècles du Moyen Age et des premiers siècles de l’époque moderne. C’est seulement lorsque cette voie est impossible que s’esquissent d’autres formes d’articulation d’un sentiment de communauté nationale, mais à dire vrai plus sur le mode de l’échec, de la frustration et de l’insatisfaction comme le montrent les avatars du sentiment national allemand du XVe au XIXe siècle. Pour autant, l’on ne doit pas oublier que cet arrimage de l’idée nationale à la référence dynastique correspondait à une forme d’État particulière : celle de l’État moderne sous sa forme d’État dynastique ; il en était très largement le corollaire et par voie de conséquence, l’ébranlement de l’un, provisoire ou définitif, signifiait également l’ébranlement de l’autre.

Jean-Marie Moeglin est professeur d’histoire du Moyen Age à l’Université Paris XII-Val de Marne, et directeur d’études à l’École pratique des Hautes Études (IVe Section): Ses travaux portent sur les domaines de l’histoire de l’historiographie et de l’anthropologie politique dans le Saint Empire et le royaume de France au Moyen Age. Il a notamment publié Les Ancêtres du prince — propagande politique et construction d’une histoire nationale en Bavière au Moyen Age (1180-1500), Genève, Droz, 1985, et, en collaboration avec Rainer Babel, les actes du colloque « Identité régionale et conscience nationale en France et en Allemagne du Moyen Age à l’époque moderne », dans Beihefte der Francia, t. 39, Sigmaringen, Thorbecke, 1997.

L’affaire Dreyfus

dans le roman français 1

Jacqueline LALOUETTE

L’Affaire, selon Pierre Citti, inspira « maints romans, de Zola (Vérité) à Martin du Gard (Jean Barois), maints récits réalistes, naturalistes, symbolistes et philosophiques » 2. En revanche, Susan Rubin Suleiman souligne le petit nombre de romans et de pièces de théâtre « dans lesquels l’Affaire tient une place importante. On pourrait les compter sur les doigts des deux mains » 3, dit-elle, ce qui lui paraît d’autant plus étonnant que l’Affaire comprenait tous les éléments nécessaires à la fabrication d’une oeuvre de fiction : une victime, des méchants, des héros, du suspens, des rebondissements et un dénouement heureux. Géraldi Leroy estime, lui aussi, que l’Affaire « n’a laissé que très peu de traces dans les romans français de cette époque [celle de l’Affaire elle-même] »4 ; il est vrai qu’il écarte résolument certaines oeuvres comme Vérité de Zola et L’île des pingouins d’Anatole France 5. Michel Trebitsch, à son tour, parle des « très rares représentations littéraires de l’Affaire » 6. De son côté, Alain

1. Nous ne présentons ici que des oeuvres publiées avant la Première Guerre mondiale, à l’exclusion de Jean Santeu.il de Marcel Proust, dont le manuscrit, rédigé en 1913, fut édité pour la première fois en 1952.

2. Pierre Citti, L’Affaire en littérature. Le système de l’imagination littéraire des années 1890, dans L’Affaire Dreyfus de A à Z, sous la direction de Michel Drouin, Flammarion, 1994, p. 424.

3. Susan Rubin Suleiman, Passion/Fiction : l’affaire Dreyfus et le roman, traduit de l’anglais par Héloïse Raccah-Neefs, Littérature, n° 71, octobre 1988, p. 90.

4. Géraldi Leroy, L’Affaire est un roman, L’Histoire, L’Affaire Dreyfus. Vérités et mensonges, n° 173, janvier 1994, p. 80.

5. « On ne comptera pas Vérité de Zola, histoire d’un instituteur juif injustement accusé d’un crime sexuel, qui n’en est qu’une transposition assez lointaine. On écartera aussi le pastiche caricatural qu’est L’île des pingouins d’Anatole France. », ibid.

6. Michel Trebitsch, Jean-Richard Bloch (1884-1947), dans L’affaire Dreyfus de A à Z op. cit. (n. 2), p. 144.

Revue historique, CCCI/3

556 Jacqueline Lalouette

Pages estime que « si l’on se contente de dresser une liste d’oeuvres, les exemples [des évocations littéraires de l’Affaire] ne manquent pas » 7. En effet, certaines oeuvres ne font qu’évoquer l’Affaire, d’où, probablement, le décalage entre le point de vue de Pierre Citti, de Susan Rubin Suleiman et de Michel Trebitsch et celui de Géraldi Leroy.

Nous allons, à notre tour, évaluer l’importance du nombre de romans dans lesquels l’Affaire apparaît, examiner les techniques de représentation et les modalités discursives adoptées par les auteurs et mettre en lumière les aspects de l’Affaire qu’ils ont privilégiés. Nous distinguerons divers modes de traitement de l’Affaire : le réalisme historique 8 – ce que Susan Rubin Suleiman appelle « la représentation mimétique »9 -, la transposition, l’allégorie ou la métaphore.

LES OEUVRES RÉALISTES

Les auteurs « réalistes » désignent clairement l’Affaire et ses protagonistes. Tous n’accordent cependant pas la même importance à l’Affaire ; chez certains, elle n’apparaît que fugitivement, servant à dépeindre une atmosphère, à affirmer une position idéologique, à cerner des personnages, à poser un problème de psychologie sociale ou bien encore à pimenter une intrigue.

Les romans de Gyp sont bien connus pour leur antisémitisme vulgaire 10 digne de la littérature antisémite «de rue» 11. Leurs personnages juifs ont un aspect propre à inspirer la répulsion et certains parlent avec un accent marqué, qui rend leurs paroles difficilement compréhensibles. Dans Israël (1898), Gyp réserve une quinzaine de pages à l’Affaire dans le dessein de prouver la noirceur sémite ; ainsi, un faux noble juif, le comte de Cayenne, ose prétendre que si les juifs avaient « arrosé lé gonseil té guerre gui

7. Alain Pages, Du roman au théâtre : la transposition littéraire de l’Affaire Dreyfus, dans Théâtralité et genres littéraires, textes réunis et présentés par Anne Larue, Poitiers, Publications de la licorne, UER Langues Littératures, p. 273.

8. Voir Susan Rubin Suleiman, art. cit. (note 3), p. 98 et Alain Pages, art. cit. (n. 7), p. 274.

9. Susan Rubin Suleiman, ibid.

10. Voir Willa W. Silverman, Gyp. Sybille-Gabrielle Marie-Antoinette de Riqueti de Mirabeau comtesse de Martel de Janville (1841-1932), dans L’affaire Dreyfus de A à Z, op. cit. (n. 2), p. 205-207 et Patricia Fortin, Gyp, de l’engagement à l’acharnement, Littérature et nation, n° spécial hors-série, Les représentations de l’affaire Dreyfus dans la presse en France et à l’étranger, 1997, p. 175-180.

11. Voir Jean-Yves Mollier, Zola et la rue, Les cahiers naturalistes, n° 72, 1998, p. 75-91. Texte communiqué par l’auteur.

L’affaire Dreyfus dans le roman français 557

chucheait lé gabidaine Treyvus le chuchement aurait été tiwérent » 12. L’Affaire apparaît explicitement dans trois romans d’Octave Mirbeau. Elle occupe une vingtaine de lignes de la première partie du Jardin des supplices (1899), intitulée « Frontispice ». Un professeur y soutient que l’homme est un prédateur dont l’instinct doit être assouvi par la chasse, et que, faute de gibier animal, il poursuit une proie humaine. « L’affaire Dreyfus nous en est un exemple admirable », constate-t-il, « et jamais, je crois, la passion du meurtre et la joie de la chasse à l’homme ne s’étaient aussi complètement et cyniquement étalées » ; suit une courte relation du voyage du professeur Grimaux à Nantes et dans la région nantaise 13. Dans Le journal d’une femme de chambre (1900), l’Affaire est mentionnée quatre fois, plus ou moins explicitement 14 ; la personnalité trouble et malsaine du chantre de l’antidreyfusisme et de l’antisémitisme, le maître d’hôtel Joseph, fait implicitement du Journal une oeuvre dreyfusiste. Quelques personnages des Vingt et un jours d’un neurasthénique (1901) sont des antidreyfusards particulièrement odieux. Au chapitre LX, le colonel de Présalé développe des arguments bien connus ; entend-il dire que Dreyfus s’est montré abattu lors de sa condamnation, il répond qu’un innocent ne l’est jamais, qu’au contraire il s’est montré « très ferme », il objecte qu’un innocent « ne fait pas l’insolent ou le tranche-montagne » 15. Au chapitre XVI, un dénommé Rouffat raconte comment il a été condamné à tort au bagne où il a passé sept années ; comparé au capitaine Dreyfus, il est saisi d’un accès « de haine farouche » et crie « Vive l’armée ! Mort aux juifs ! » 16. Dans le médiocre roman d’André Beaunier — Les Dupont-Leterrier. L’histoire d’une famille pendant l’Affaire (1900) 17 -, l’Affaire semble n’intervenir que pour pimenter les relations des principaux protagonistes : M. Dupont, homme d’affaires enrichi plus ou moins honnêtement, M. Leterrier, magistrat catholique et monarchiste, leurs épouses, François Leterrier, jeune homme sans profession, sans passion et sans intelligence, Jeanne Dupont, épouse de François Leterrier, d’abord indifférente à l’Affaire, puis un temps dreyfusarde — pour se désennuyer -, puis

12. Gyp, Israël, Paris, Flammarion, 1898, p. 287.

13. Octave Mirbeau, Le jardin des supplices, préface de Michel Delon, Paris, Gallimard, Folio n° 1899, p. 51.

14. Octave Mirbeau, Le journal d’une femme de chambre, préface, notice bibliographique, chronologie et notes par Michel Mercier, Paris, Garnier-Flammarion, n° 307, p. 137, 173-175, 294, 384-385.

15. Octave Mirbeau, Les vingt et un jours d’un neurasthénique, présenté et annoté par Rodolphe Fouano, Paris, Éditions de Septembre, 1990, p. 69-70.

16. Ibid., p. 154-155.

17. André Beaunier, Les Dupont-Leterrier. Histoire d’une famille pendant l’Affaire, Paris, Société libre d’édition des gens de Lettres, 1900.

558 Jacqueline Lalouette

profondément nationaliste, enfin rendue à une vie de frivolité. Pendant sa période nationaliste, Jeanne, prise dans l’engrenage des mensonges de la presse nationaliste et de ses propres fables, tente de fabriquer un faux, qui n’est rien moins que la fameuse lettre de Guillaume II à Dreyfus. Quelques figures, toutes fictives, des camps antidreyfusard et dreyfusard, le commandant Joseph Leterrier, l’étudiant anarchiste Charlin, Sarah Scheller, le baron de Peterwein ne relèvent pas vraiment l’intérêt de ce vaudeville, oeuvre d’un homme qui fut engagé dans le camp dreyfusard 18. L’Étape de Paul Bourget (1902) est un roman à thèse 19. Les Monneron incarnent la France révolutionnaire et démocratique sans racines ni traditions ; grâce au système des bourses, Joseph Monneron est passé trop vite de sa condition de paysan pauvre à celle de professeur. La France chrétienne et traditionnelle est représentée par Victor Ferrand, philosophe catholique, naguère professeur de Jean Monneron, dont il a bien connu le père, son ancien condisciple de la rue d’Ulm. Jean, le seul des quatre enfants Monneron resté honnête et pur en dépit des idées rationalistes et utopiques du père en matière d’éducation, s’éprend de Brigitte Ferrand et se convertit. Le roman se clôt sur l’annonce d’un mariage qui permettra au jeune homme de fonder « une famille bourgeoise » 20 – c’est-à-dire stable et heureuse – car, contrairement à son père, il n’a pas brûlé d’étape. L’histoire se déroule en 1900 et le rappel de l’Affaire, évoquée sept fois, intervient pour mieux définir et opposer les positions idéologiques de Joseph Monneron et de Victor Ferrand. L’expression consacrée d’ « Affaire » ne se présente jamais sous la plume de Paul Bourget, qui préfère parler « d’une récente et lamentable crise » 21, de « la funeste guerre civile à laquelle une retentissante affaire judiciaire servit de prétexte plus que de cause » 22. Dans Jean-Christophe à Paris. Dans la maison de Romain Rolland (1909), l’Affaire apparaît brièvement, à quatre reprises, grâce aux dialogues tenus entre Christophe et un autre protagoniste, son ami Olivier ou un voisin, le commandant Chabran, antisémite et antidreyfusard 23. Elle surgit encore avec la

18. Cécile Delhorbe, L’affaire Dreyfus et les écrivains français, Neuchâtel-Paris, Editions Victor Attinger, 1932, p. 310.

19. Voir Christophe Charle, La lutte des classes en littérature : L’Etape de Paul Bourget et Vérité d’Emile Zola, dans Les écrivains et l’affaire Dreyfus, Actes du colloque organisé par l’Université d’Orléans et le Centre Péguy les 29-30-31 octobre 1981, textes réunis par Géraldi Leroy, Paris, PUF, 1983, p. 224-233.

20. Paul Bourget, L’Étape, oeuvres complètes, t. VII, Paris, Plon-Nourrit et Cie, 1911, p. 362.

21. Ibid., p. 10.

22. Ibid., p. 13. Voir encore p. 38, 82, 87, 107, 209.

23. Romain Rolland, Jean-Christophe à Paris. Dans la maison, Paris, Société d’éditions littéraires et artistiques, 1909, p. 40, 216 et 219.

L’affaire Dreyfus dans le roman français 559

présentation que l’auteur fait d’autres voisins, les époux Elsberger, des dreyfusards qui, « dans l’ouragan » 24 de l’Affaire, avaient perdu leur repos, leur situation, leurs relations et certaines chères amitiés, avant de souffrir des « transactions de la justice » et « des compromis de leurs héros » 25. Jean-Christophe tente de réconcilier la petite communauté des habitants de l’immeuble, déchirée à l’instar de la nation. Lévy, grosse nouvelle plutôt que court roman, de Jean-Richard Bloch (1910) 26, invite moins à considérer la violence des antisémites que « la souple patience du Juif qui de la plus profonde humiliation se relève jusqu’aux triomphes » 27. Valentin Loubatié, représentant d’une maison de cycles, fait une tournée dans une ville désignée comme « la capitale de l’ouest » ; il y est témoin de trois assauts très violents lancés contre la boutique de Lévy, au cours desquels retentissent les cris haineux de « A mort les youpins ! A mort les youtres ! » 28, « Faut y foutre le feu ! Faut faire griller les tripes aux youtres ! » 29. Une telle rage est d’autant plus incompréhensible que, dans cette ville, les juifs adultes – dont un professeur du lycée qui renie ses origines — ne sont que cinq, n’atteignant même pas le nombre exigé pour la constitution d’une communauté religieuse. Armé d’un browning, Valentin Loubatié peut repousser les assaillants ; la passivité de ses hôtes, qu’il oppose à son courage d’ « aryen », le frappe de stupéfaction. Dix ans plus tard, de retour dans la ville, il retrouve un Lévy engagé dans la vie politique, enrichi, et qui constate : « Nous nous sommes contentés de durer. Vous, vous êtes très forts et très nerveux, mais nous autres, nous savons subir, et nous durons. » 30. Désormais, le seul sujet d’inquiétude de Lévy est l’indifférence de la nouvelle génération envers les traditions juives et il en vient presque à désirer « une nouvelle Affaire » propre à « ranimer le sentiment de notre race, chez les jeunes » 31.

24. Ibid., p. 66.

25. Ibid., p. 69.

26. Voir Jean Albertini, Jean-Richard Bloch, de l’Affaire à La nuit kurde, dans Les écrivains et l’affaire Dreyfus…(n. 19), p. 247-249.

27. René Lalou, Histoire de la littérature française contemporaine, t. II, Paris, PUF, 1940, p. 308.

28. Jean-Richard Bloch, Lévy. Premier livre de contes, édition définitive, 6e édition, Paris, Gallimard, 1925, p. 28.

29. Ibid., p. 32. Pour les manifestations antisémites de cette époque, on consultera Pierre Birnbaum, Le moment antisémite. Un tour de la France en 1898, Paris, Fayard, 1998.

30. Jean-Richard Bloch, op. cit. (n. 28), p. 76.

31. Ibid., p. 73.

560 Jacqueline Lalouette

COMMENT PARLER DE L’AFFAIRE SUR UN MODE RÉALISTE?

Cinq auteurs « réalistes » ont abordé l’Affaire plus à fond : Gyp encore, Anatole France, Gabriel Trarieux, Roger Martin du Gard et Marcel Proust. Aucun n’a relaté l’ensemble des événements ; certains se sont attachés à un moment précis de l’Affaire, d’autres papillonnent. Dans leurs romans, l’apport documentaire, plus ou moins complet, est introduit selon des modalités discursives variables, apparaissant tantôt dans le récit encadrant, tantôt dans les dialogues tenus par des personnages, eux-mêmes plus ou moins engagés dans l’Affaire, du côté antidreyfusard (Jean de Maillane, de Gyp) ou du côté dreyfusard (Monsieur Bergeret, d’Anatole France ; Élie Greuze, de Gabriel Trarieux ; Jean Barois, de Roger Martin du Gard ; Jean Santeuil, de Marcel Proust).

Dans le Journal d’un grinchu (1898), pour présenter l’Affaire à la manière d’une chroniqueuse, Gyp s’est abritée derrière un diariste de son invention, le comte Jean de Maillane. La femme de cet époux malheureux et trompé prend un nouvel amant, un juif richissime, nommé Klebrig. Le comte a bien souvent fermé les yeux mais ne peut accepter ce rival qui couvre sa femme de joyaux ; ne voulant pas paraître acheté par le « Syndicat », il décide de divorcer. Il confie ses peines, ses observations et ses résolutions à son journal, ouvert le 30 mars 1897. L’Affaire y apparaît pour la première fois le 30 octobre 1897, lorsque Mme de Maillane, convertie par son amant aux thèses dreyfusardes, annonce à son mari les récentes déclarations de Scheurer-Kestner en faveur du capitaine Dreyfus. Seront par la suite mentionnés le procès Esterhazy, le 11 janvier, le «J’accuse», le 13, la pétition, le 17, l’ouverture du procès de Zola, le 7 février, etc. La presse — Le Figaro, Le Journal, L’Eclair — est assez fréquemment citée – et parfois reproduite 32 -, tandis que de multiples noms de personnalités politiques ou intellectuelles sont mêlés à ceux des personnages du roman.

L’intrigue de L’anneau d’améthyste et de Monsieur Bergeret à Paris d’Anatole France (1899 et 1901) est fort mince, voire quasi inexistante pour Monsieur Bergeret. Ces deux livres conservent fortement la marque des chroniques dont ils procèdent, qu’Anatole France publiait, à un rythme plus ou moins régulier, dans L’Echo de Paris puis dans Le Figaro 3, 3. L’Affaire y apparaît de temps à autre, suivant

32. Ainsi, à la date du 5 avril 1897, figure un extrait du Figaro, ibid., p. 39.

33. Voir Anatole France, OEuvres, t. III, édition établie, présentée et annotée par Marie-Claire Bancquart, Paris, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, p. XXXII-XXXVI.

L’affaire Dreyfus dans le roman français 561

l’humeur des personnages et les situations dans lesquelles l’auteur les a campés. Certains personnages réels sont nommés ; dans L’anneau d’améthyste, il s’agit du capitaine Dreyfus, de Maurice Bouchor et de Zola, du colonel Henry. D’autres, travestis, portent un nom d’emprunt ; cependant, leur identité se révèle sous le masque : à l’évidence, Raoul Marcien, l’officier haineux et accablé de dettes, représente Esterhazy. Dans Monsieur Bergeret à Paris, les véritables protagonistes du drame cités sont nombreux : Dreyfus, Jules Méline, Francis de Pressensé, Octave Mirbeau, Pierre Quillard, Félix Faure, Emile Loubet, Dupuy et Waldeck-Rousseau, Deroulède, Millerand, Zola, le général Mercier, Esterhazy, etc.

Les dialogues constituent le premier procédé d’Anatole France pour entretenir ses lecteurs de l’Affaire, des dialogues rapportés par un narrateur, ce qui rend indispensables les propositions comme « demanda M. Lerond », « répondit M. de Brécé », « dit-il », « s’écria-t-il », etc. A l’exception de M. Bergeret et du recteur Leterrier, tous les protagonistes de L’anneau d’améthyste, de la duchesse légitimiste au vieux jacobin Mazure, sont antisémites et antidreyfusards, y compris les juifs eux-mêmes, comme le préfet Worms-Clavelin ou la comtesse de Bonmont, née Wallstein. L’antijudaïsme de l’abbé Guitrel, qui rappelle que l’Église condamne « le crime » des juifs, non « leur race », et qu’un juif converti n’est plus un juif mais un chrétien 34, détonne. Au gré des échanges entre personnages, surgissent « le syndicat de la trahison » 35, une nouvelle protestation de professeurs 35, la « détestable » pratique du huis clos 37 et maintes autres nouvelles relatives à l’Affaire. Dans Monsieur Bergeret à Paris, où les dialogues tiennent aussi une place fondamentale 38, d’autres figures de dreyfusards se lèvent, comme le menuisier Roupart 39.

Monsieur Bergeret – porte-parole d’Anatole France – disserte volontiers sur la vérité 40. Les faux et les faussaires, pour lesquels Anatole France nourrissait un grand intérêt 41, provoquent chez lui de la haine : «Je déteste les faussaires, mon ami » dit-il au menuisier Roupart 42. Il lit à deux élèves un article paru le matin même dans Le Figaro — dont ils devraient, précise-t-il, identifier sans peine l’auteur ; la remarque est pleine d’humour puisqu’il s’agit d’un article

34. Ibid., p. 13-15.

35. Ibid., p. 95.

36. Ibid., p. 51.

37. Ibid., p. 61.

38. Voir par exemple les discussions entre M. Bergeret et M. Panneton de la Barge, Monsieur Bergeret à Paris, ibid., p. 217-221 ou entre M. Bergeret et M. Mazure, ibid., p. 235-241.

39. Ibid., p. 227-229.

40. L’anneau d’améthyste, ibid., p. 81-83.

41. Voir articles parus dans L’Écho de Paris des 22 et 29 mars 1898, ibid., p. 173-180.

42. Monsieur Bergeret à Paris, ibid., p. 227.

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d’Anatole France lui-même, paru dans Le Figaro du 16 août 1899. Les activités de faussaires auxquelles s’adonnèrent certains officiers de l’Etat-major y sont dénoncées avec force : « Tout ce qui se peut faire de louche, de faux, de perfide et de bête avec du papier, de l’encre, de la méchanceté et de la sottise, est sorti d’un coin de ce bâtiment » 43. Observateur attentif de ses contemporains, M. Bergeret analyse les passions d’une foule inapte au raisonnement : le peuple, Pecus, ne doute pas, car le doute est « l’effet de la réflexion » 44. Cependant, malgré sa stupidité et sa violence, Pecus doit être considéré avec « une profonde et douloureuse sympathie » et même avec vénération car « c’est de lui que sortent toute vertu, toute beauté, toute gloire humaine » 45.

Mais, dans ces deux romans, l’Affaire apparaît aussi dans le récit, lorsque l’auteur donne aux lecteurs des informations relatives aux personnages, aux raisons de leur dreyfusisme ou de leur antidreyfusisme ou aux combinaisons idéologiques que l’Affaire a fait naître en eux ; M. Mazure, par exemple, «jacobin de doctrine et de tempérament, patriote comme Barère et Saint-Just » pousse « de grands cris en compagnie des royalistes et des cléricaux, ses bêtes noires » 46. Le récit est aussi l’occasion de décrire certaines scènes, comme l’Affaire n’en vit que trop souvent se dérouler. Ainsi, Pecus traverse quelques chapitres de L’anneau d’améthyste, comme des figurants apparaissant de temps en temps à l’arrière-plan d’une scène de théâtre. Sa première irruption se produit lorsqu’une « bande de petits garçons », qui crie « A bas Zola ! Mort aux juifs ! », s’en va « casser des carreaux chez le bottier Meyer qu’on croyait israélite » 47. Ultérieurement, « la jeunesse nationaliste » poursuit de ses huées M. Leterrier et M. Bergeret 48. Enfin, « une troupe de citoyens » s’assemble devant le domicile de M. Bergeret dans lequel vient de pénétrer M. Leterrier, pousse les cris de « Conspuez Leterrier ! », « Conspuez Bergeret ! Mort aux juifs ! » et jette dans les vitres une pierre, que M. Bergeret qualifie drôlement d’argument « rhomboïdal » 49. On voit ainsi défiler toutes les classes d’âge à l’occasion de ces sinistres manifestations.

Élie Oreuze de Gabriel Trarieux (1907) se présente sous un jour bien différent car, outre les péripéties et les rebondissements de l’affaire Dreyfus, le roman comprend une véritable intrigue, liée aux

43. Ibid., p. 267-268.

44. L’anneau d’améthyste, ibid., p. 107.

45. Ibid., p. 107.

46. Monsieur Bergeret à Paris, ibid., p. 236.

47. L’anneau d’améthyste, ibid., p. 63.

48. L’anneau d’améthyste, ibid., p. 92.

49. L’anneau d’améthyste, ibid., p. 107.

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amours difficiles et douloureuses de Élie Greuze et de Claire de Plat. En outre, la part des souvenirs personnels et des engagements privés est très nette dans ce livre. Gabriel Trarieux était le fils de Ludovic Trarieux, qui lui a servi de modèle pour construire le personnage de Louis Greuze, à qui il a néanmoins prêté la profession – professeur à l’École des Chartes — qu’exerçaient d’autres dreyfusards, Paul Meyer, directeur de l’École, MM. Molinier et Giry. Vers la fin du roman, Louis Greuze meurt prématurément, dévoré par l’énergie qu’il a déployée pour défendre le capitaine, tout comme Ludovic Trarieux est décédé en 1904, «usé par les attaques qu’il subit et les déceptions » 50 ; comme Gabriel Trarieux, Élie Greuze est un jeune écrivain, auteur de pièces de théâtre qui sont jouées au Théâtre-Antoine. Là encore, les personnages du roman voient leurs noms mêlés à ceux de l’Affaire : Bernard Lazare, Scheurer-Kestner, Mathieu Dreyfus, Esterhazy, le colonel Picquart, Jean Jaurès et bien d’autres encore. L’Affaire s’y déroule de manière linéaire, à partir du jour où Louis Greuze prend connaissance de la brochure de Bernard Lazare, et décide de s’engager dans le combat pour la révision, dans lequel il entraîne son fils ; puis sont assez longuement mentionnés le procès Esterhazy 51, la publication de «J’accuse » 52, Les preuves de Jean Jaurès 53, le procès Zola 54 et le procès de Rennes 55. Enfin, arrive l’amnistie, assimilée à « un crime » 56. Comme chez Anatole France, l’Affaire est présentée alternativement dans les dialogues et dans le récit.

Jean Barois de Roger Martin du Gard (1913) est particulièrement original par ses caractéristiques documentaires – dignes de la formation de chartiste de l’auteur – et sa conception qui indisposèrent tant Bernard Grasset 57 et amenèrent divers critiques à considérer l’oeuvre comme « un banal dossier et un livre raté » 58. Il s’agit pourtant bien d’un roman, non autobiographique, qui retrace le chemi50.

chemi50. Baron, L’affaire Dreyfus, dans Elie Greuze de Gabriel Trarieux, dans Les écrivains et l’affaire Dreyfus (n. 19), p. 256.

51. Gabriel Trarieux, Élie Greuze, Paris, Eugène Fasquelle, 1907, p. 147-149.

52. Ibid., p. 157.

53. Ibid., p. 172.

54. Ibid., p. 177-189.

55. Ibid., p. 268-272.

56. Ibid., p. 392.

57. Bernard Grasset s’était, d’avance, engagé à publier le roman qui devait, tout d’abord, s’intituler S’affranchir; après l’avoir lu, et sans se dédire toutefois, il écrivit à Roger Martin du Gard : « Ce n’est pas un roman, c’est un dossier […] Mon avis très net (ne m’en veuillez pas de ma franchise) est que votre livre est absolument raté », Roger Martin du Gard, Souvenirs autobiographiques et littéraires, OEuvres complètes, t. I, préface par Albert Camus, p. LVI-LVII. Le roman fut publié par Gaston Gallimard, après un avis enthousiaste d’André Gide.

58. Claude Dauphine, La réception de Jean Barois en France, dans Roger Martin du Gard. Études sur son oeuvre présentées par A. Daspre et J. Schlobach, Paris, Klincksieck, 1984, p. 264.

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nement spirituel et idéologique de Jean Barois. Celui-ci est animé d’une foi profonde que ses études scientifiques lui font perdre progressivement. Marié à une jeune fille pieuse dominée par une mère très dévote, il choisit de quitter son foyer – sans divorcer toutefois – au moment où va naître un enfant, car son refus des pratiques religieuses entraîne des conflits fréquents, révèle le fossé qui le sépare de sa femme et la fausseté de sa position. Installé à Paris, il fonde avec un groupe d’amis une revue, Le semeur, qui se place à la pointe du combat révisionniste. Plus tard, Jean Barois fait la connaissance de sa fille, qui devient religieuse cloîtrée, retourne vivre près de sa femme et accomplit en sens inverse le chemin intellectuel et spirituel de sa jeunesse ; il se convertit à l’approche de la mort, aussi le titre de Jean Barois, convient-il mieux que celui primitivement choisi, S’affranchir. Il n’y a pas, dans ce livre, d’un côté la politique, de l’autre la religion : l’engagement dreyfusard de Jean Barois se confond totalement avec son engagement rationaliste 59. La part de l’Affaire dans ce roman est importante, correspondant à toute la deuxième partie, sur les trois que compte le livre. La place du récit y est nulle, celui-ci ayant été remplacé par des indications, plus ou moins développées – elles sont parfois très brèves – du type de celles qui apparaissent dans une pièce de théâtre ; l’oeuvre comprend ainsi des descriptions, ou plutôt des « suggestions purement visuelles » 60 qui ne sont pas sans évoquer des plans cinématographiques et placent le lecteur dans la position du spectateur qui assiste à la représentation d’un film muet. Les noms des vrais protagonistes de l’Affaire sont nombreux et se mêlent à ceux des personnages fictifs, dont certains ne sont pas sans rapport avec des acteurs réels ; ainsi, le personnage très touchant de Woldsmuth correspondrait à la fois à Bernard Lazare, qui est par ailleurs cité sous son vrai nom, et à Mathieu Dreyfus 51. L’oeuvre est complètement construite autour de dialogues rapportés directement, sans qu’aucun narrateur ne vienne s’interposer entre les protagonistes et les lecteurs. Ce procédé évite les incidentes du type de celles que l’on relève chez Anatole France, mais oblige l’auteur à placer le nom de chaque personnage avant toute intervention, exactement comme dans une pièce de théâtre. Les scènes dialoguées sont assez souvent datées — mais ce n’est pas systématique — et correspondent à des moments cruciaux

59. Nous ne partageons pas le point de vue de Mme Cécile Delhorbe, pour qui, dans Jean Barois, l’Affaire, imprégnée de romantisme et de religiosité, ne correspondait pas à « un mouvement rationaliste », Cécile Delhorbe, L’affaire Dreyfus et les écrivains français (n. 18), p. 326. On oublie trop que « rationaliste » et « rationnel » ne sont pas obligatoirement synonymes.

60. Bernard Alluin, Martin du Gard romancier, Paris, Aux Amateurs de livres, 1989, p. 159.

61. André Daspre, Roger Martin du Gard (1881-1958), dans L’affaire Dreyfus de A à Z (n- 2), p. 232.

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de l’Affaire (octobre 1896, juillet 1897, 17 janvier 1898, 17 février 1898, 31 août 1898, 6 août 1899). Roger Martin du Gard y a inclus des documents authentiques : larges extraits de la brochure de Bernard Lazare, La vérité sur l’affaire Dreyjus 62, passages empruntés à Notre jeunesse de Péguy 53, citations de «J’accuse » ou du compte rendu sténographique de la dixième audience du procès d’Emile Zola 64 – qui sont lus soit par les personnages créés par Roger Martin du Gard, soit par les véritables protagonistes de l’Affaire. Ainsi, à la date du 17 février 1898, sont reproduits les échanges entre le président de la cour d’assises, le général de Pellieux, Me Labori, le général Gonse et Clemenceau. Tous ces emprunts ne constituent bien sûr qu’une toute petite part des dialogues ; néanmoins, dans cette oeuvre, Roger Martin du Gard a largement enfreint le principe qui veut que des discours qui ont été « effectivement tenus » soient cités dans des ouvrages d’histoire, dans des biographies ou des autobiographies, tandis que le romancier est censé créer les discours qu’il fait tenir à ses personnages 65. Là encore, apparaissent les dissensions amenées par la grâce, l’amnistie et l’utilisation politique de l’Affaire.

Jean Santeuil, rédigé en 1913, est resté inachevé. Le manuscrit se présente « comme une suite de morceaux détachés » 66, que Marcel Proust avait commencé à regrouper en chapitres. Le deuxième éditeur de Jean Santeuil, Pierre Clarac, a regroupé sous le titre de « Autour de l’Affaire » « une dizaine de fragments indépendants les uns des autres », qui ne forment, précise-t-il, « en aucune manière une histoire abrégée de l’affaire Dreyfus » 67. En ses inimitables phrases, tissées de « longues soies » 68, Marcel Proust a tracé le portrait de protagonistes de l’Affaire, celui des conseillers de la Cour de cassation 69, du général de Boisdeffre 70 et du colonel Picquart 71 – car ces deux officiers apparaissent sous leur véritable nom alors que le capitaine Dreyfus est appelé Daltozzi – qui sont des merveilles de des62.

des62. Martin du Gard, Jean Barois, Le Club français du livre, 1954, p. 221-229.

63. Ibid., p. 231.

64. Ibid., p. 255-271.

65. Voir Gérard Genette, Nouveau discours du récit, Paris, Éditions du Seuil, 1983, p. 34. Gérard Genette cite quelques auteurs qui ont commis quelques entorses à ce principe, comme Proust mais, curieusement, n’avance pas l’exemple de Jean Barois.

66. Marcel Proust, Jean Santeuil précédé de Les Plaisirs et les jours, édition établie par Pierre Clarac avec la collaboration d’Yves Sandre, Paris, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 1971, p. 980.

67. Ibid, p. 1059.

68. Lettre de Marcel Proust à Robert Dreyfus citée par Jean Milly, Proust et le style, seconde édition, Slatkine Reprints, Genève, 1991, p. 118.

69. Marcel Proust, Jean Santeuil…, p. 619-620.

70. Ibid., p. 624-627.

71. Ibid., p. 634-636.

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cription physique et d’analyse psychologique des personnalités décrites elles-mêmes, mais aussi de ceux qui les regardent : « Et tandis qu’il (le général de Boisdeffre) monte ainsi l’escalier, suivi de son officier d’ordonnance, chacun se demandait avec anxiété ce qu’il allait dire, et ces joues rougies, ces yeux clignant et jusqu’au pardessus baillant et l’énorme chapeau haute forme incliné sur la tête, toutes ces choses vulgaires étaient contemplées avec une émotion irrésistible par tous ceux qui n’auraient osé en approcher sans respect, les sentant chargées de toute la force inouïe, immense, européenne, de toute la terre » 72. Considérant les positions du directeur de l’École des Chartes, Marcel Proust s’est, lui aussi, livré à des considérations sur la vérité, admirant que des hommes puissent se déterminer par pur respect de la vérité, et en dehors de toute opinion : « Et plus leur opinion est différente de ce qu’on aurait dû présumer, plus on sent avec plaisir que la Science est quelque chose de tout autre que toute les choses humaines et politiques » 73.

TRANSPOSITIONS 74, ALLÉGORIES ET MÉTAPHORES

Nous présentons ensemble ces divers modes d’écriture, la frontière entre les deux premiers pouvant d’ailleurs s’avérer très mince, comme le souligne Susan Rubin Suleiman 75. Dans tous les cas, un auteur s’exprime de manière « voilée et indirecte » 76, écrit une chose pour en laisser entendre une autre. La part du lecteur est donc particulièrement importante puisqu’il doit décrypter une oeuvre comme s’il s’agissait, en quelque sorte, d’un document codé. La connaissance de l’Affaire elle-même est indispensable mais ne suffit pas ; une bonne érudition peut s’avérer indispensable pour comprendre certaines allusions. En outre, la part de la subjectivité est grande ; des lecteurs dotés d’une culture équivalente décodent de manière plus ou moins extensive et se livrent à ce qui peut être considéré par d’autres comme une surinterprétation ou, au contraire, une sous-interprétation.

En 1899, Maurice Pottecher – connu pour avoir fondé le

72. Ibid, p. 625-626.

73. Ibid., p. 651.

74. Notons que le mot « transposition » n’a pas le même sens pour Susan Rubin Suleiman, Géraldi Leroy et Alain Pages. Pour celui-ci, il peut recouvrir tous les types d’écriture, la reconstitution, la modalité de la référence, l’allégorie et la métaphore. Pour les deux premiers auteurs, il s’agit d’un certain type d’écriture, qui exclut la reconstitution.

75. Susan Rubin Suleiman, art. cit. (n. 3), p. 97.

76. Ibid., p. 93.

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Théâtre du Peuple de Bussang – publia L’exil d’Aristide, inspirée de la vie d’Aristide par Plutarque. Cette courte oeuvre peut être considérée comme une métaphore de l’Affaire. Les Athéniens doivent se prononcer sur l’exil d’Aristide ; deux personnages dotés de noms bien significatifs (l’artisan Démophron, le penseur du peuple ; le philosophe Logosthène, la force de la parole) sont favorables à Aristide, tandis qu’un troisième protagoniste, Compistos (celui qui fait du bruit, le fanfaron), lui est profondément hostile. Démophron, après avoir écouté les arguments des amis et des adversaires d’Aristide, demande s’il est vrai « que la Justice et la Patrie soient aujourd’hui ennemies l’une de l’autre, elles qu’on nous a enseigné à ne pas séparer l’une de l’autre, à révérer sous le même nom immortel » 77.

Dans ses romans de type réaliste, Anatole France a inclus des passages qui relèvent de la transposition. Ainsi, représente-t-il M. Bergeret lisant à voix haute les lignes suivantes : « La liberté n’avait pour elle qu’une infime minorité de gens instruits. Le clergé presque tout entier, les généraux, la plèbe ignare et fanatique, voulaient un maître. » Interrogé par M. Mazure sur la teneur de ses propos, il répond : «Je lis un chapitre de l’histoire d’Espagne. Le tableau des moeurs publiques lors de la restauration de Ferdinand VII » 78. La transposition correspond bien au dernier roman de Zola, Vérité (1902), qui se présente comme une histoire fictive, mais vraisemblable, construite sur un scénario suivant de très près l’Affaire. Comme dans celle-ci, un innocent est accusé à tort, condamné et envoyé au bagne et, après avoir déchiré le pays, les efforts déployés par ses parents et amis pour faire reconnaître l’erreur judiciaire permettent de faire triompher la vérité et la justice. L’homme injustement condamné est un instituteur et non un officier, le crime poursuivi est un viol suivi d’un assassinat 79 et non une trahison ; mais de nombreux éléments de l’intrigue répondent à ceux de l’affaire Dreyfus : l’innocent poursuivi est juif ; un père jésuite agit en coulisse ; de nouveaux éléments étant intervenus, la Cour de cassation doit ordonner un second procès à l’issue duquel Simon, de nouveau

77. Maurice Pottecher, L’exil d’Aristide, Paris, P. Ollendorf, 1899, p. 16. Nous remercions Philippe Oriol qui nous a indiqué cette oeuvre.

78. Anatole France, L’anneau d’améthyste (note 33), p. 63-64.

79. Pour bâtir son intrigue, Emile Zola a amalgamé deux événements à peu près contemporains, l’Affaire elle-même et une affaire criminelle dans laquelle fut impliqué un frère des Écoles chrétiennes de Lille, le frère Flamidien. Tout d’abord soupçonné d’avoir violé et étranglé la victime, un jeune écolier de 12 ans, le religieux bénéficia finalement d’un non-lieu ; cette décision ne fit que renforcer l’anticléricalisme qui s’était manifesté depuis la découverte du crime. Voir Pierre Pierrard, Lille et les Lillois, Paris, Bloud et Gay, 1967, p. 221 ; Danielle Delmaire, Entre socialisme et catholicisme : le Nord, dans La France de l’affaire Dreyfus, sous la direction de Pierre Birnbaum, Paris, Gallimard, Bibliothèque des Histoires, p. 167-169 et Jacqueline Lalouette, La Libre Pensée en France, 1848-1940, préface de Maurice Agulhon, Paris, Albin Michel, 1997, p. 237.

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déclaré coupable, mais avec des circonstances atténuantes, est condamné à dix ans de réclusion, etc. D’ailleurs, dans l’ébauche de Vérité, Zola a clairement indiqué ce qu’il entendait faire, comme le prouvent ces quelques notations : « Le vrai coupable, l’Esterhazy[…] ; les mêmes mobiles que chez Henry. […]. Deux supérieurs, un Boisdeffre et un Gonse sans doute. […]. D’abord le père Crabot, dont je fais mon du Lac. […]. J’ai ainsi l’Esterhazy, le du Paty, l’Henry, et le Boisdeffre. Cela me donne toute l’affaire, avec l’innocent David. » 80 La transposition est-elle si lointaine que le dit Géraldi Leroy ? Zola ne tenait pas tant à raconter l’Affaire, d’autres écrits, le célèbre «J’accuse » en tout premier heu, lui ayant déjà amplement permis de le faire. Il voulait prouver que pour « devenir capable de vérité et de justice » 81, un peuple devait être « délivré de l’erreur séculaire » 82, libéré « des dogmes absurdes, des mortelles erreurs religieuses, meurtrières de toute liberté, de toute dignité humaine » 83. Le rôle de l’instituteur est donc primordial. Le roman se clôt sur une ultime louange à la gloire de l’école primaire laïque : « La France n’était plus menacée d’être ensevelie sous la cendre d’une religion morte, elle était redevenue maîtresse d’elle-même, elle pouvait marcher à ses destinées de libératrice et de justicière. Et elle n’avait vaincu que par cet enseignement primaire, tirant les humbles, les petits des campagnes, de leur ignorance d’esclaves, de l’imbécillité meurtrière où le catholicisme les maintenait depuis des siècles. […] Et, après la Famille enfantée, après la Cité fondée, la Nation se trouvait constituée, du jour où, par l’instruction intégrale de tous les citoyens, elle était devenue capable de vérité et de justice. » 84. On peut encore trouver un exemple de transposition avec Les femmes du colonel (1899) de Gyp. Ce colonel, dénommé Flamand — il s’agit du colonel Picquart -, est considéré par de nombreuses femmes, y compris des femmes du meilleur monde comme Mme de Greuze ou sa fille Pierrette de Passerose, comme un « doux martyr de la bonne cause » 85. Littéralement entichées de lui, elles tentent de travailler à sa libération et rejoignent le camp «judass80.

«judass80. fol. 320, 321, 321, 420, 440 de l’ébauche, cités in Emile Zola, Vérité, préface, commentaire, notices et notes de Colette Becker et Véronique Lavielle, Le Livre de poche n° 3121, p. 643, 650, 651. Dans la version définitive du roman, David n’est pas l’instituteur innocent mais le frère de celui-ci ; il correspond donc à Mathieu, « le frère admirable » de l’Affaire.

81. Ibid., p. 633.

82. Ibid.

83. Ibid., p. 192.

84. Ibid., p. 640. Le Livre de Poche a donc commis un contresens en choisissant comme illustration de couverture une caricature de Grandjouan qui représente un enfant que se disputent deux abominables mégères, une vieille religieuse desséchée symbolisant l’école congréganiste et une Marianne mafflue l’école laïque.

85. Gyp, Les femmes du colonel, Paris, E. Flammarion, 1899, p. 7.

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frussard » 86. Ce roman oppose l’enthousiasme des admiratrices du colonel au superbe dédain de celui-ci, qui se montre, au contraire, très prévenant envers le très efféminé Gaétan des Effluves. Il s’agit d’une allusion très nette à l’homosexualité du colonel Picquart, dont le bruit courait chez les antidreyfusards.

Divers passages de L’anneau d’améthyste et de Monsieur Bergeret à Paris relèvent du genre allégorique, comme le prétendu texte mythologique relatant les méfaits d’Hercule Atimos, frère jumeau d’Hercule 87 — dont nul érudit n’a jamais entendu parler, si ce n’est M. Bergeret et Anatole France ! — ou encore la célèbre histoire « des trublions qui nasquirent en la République » avec ses savoureux personnages de Robin Mielleux Jules Méline), de Tintinnabule (Paul Deroulède) 88. Dans le même esprit, on peut encore citer l’apologue de Jean Mouton et de Jean Coq 89. Mais c’est L’île des pingouins, d’Anatole France (1908), qui peut être retenue comme modèle type de l’allégorie. L’action se déroule en Pingouinie, nom burlesque donné à la France, dont Anatole France relate l’histoire depuis les origines jusqu’aux temps modernes. A n’en pas douter, le VIe livre, intitulé « L’affaire des quatre-vingt mille bottes de foin », raconte l’affaire Dreyfus. Des milliers de bottes de foin, « un foin souple et parfumé, d’une jolie teinte verte » 90 ont été subtilisés à l’armée pingouine pour être vendus aux Marsouins, dont le foin « gris et cassant sonne sous la fourche et sent la poussière » 91. Sans preuve, le ministre de la Guerre, Greatauk, accuse le juif Pyrot qui est condamné et enfermé dans une cage suspendue, dans laquelle il souffre le martyre. Tout le pays est convaincu de sa trahison, à l’exception des membres de sa famille et de quelques « esprits formés au libre examen, capables d’étudier une question difficile, et enclins au doute philosophique » 92, comme Kernadic, Colomban ou Bidault-Coquille. Le pouvoir civil, incarné par le président du Con86.

Con86. p. 21.

87. Anatole France, L’anneau d’améthyste (n. 33), p. 157-159. La fonction de cet extrait est d’ailleurs plus subtile ; Monsieur Bergeret prétendant que ce texte est un authentique texte ancien récemment inventé, on peut dire qu’il s’agit d’une allégorie qui, dans le roman, prend l’allure d’un texte transposé. Anatole France a donc finement mêlé ces deux genres dans un roman qui, par ailleurs, se présente sous un jour réaliste.

88. Anatole France, Monsieur Bergeret à Paris (n. 33), p. 231-235.

89. Ibid., p. 305-308.

90. Anatole France, L’île des pingouins, Paris, Hachette, collection Pourpre, 1940, p. 182. Dans un article paru dans Le Figaro du 2 août 1899, Anatole France avait déjà donné une version absurde du crime imputé à Alfred Dreyfus. Le capitaine y était accusé d’avoir vendu au Céleste Empire « le secret des procédés en usage dans notre armée pour cirer les basanes et les souliers des hommes », forfaiture particulièrement grave car le produit utilisé jetait « un sombre éclat » qu aucun regard ne pouvait « soutenir sans charme ni sans trouble. » Article reproduit in Anatole France, OEuvres, t. III (n. 33), p. 376-377.

91. Ibid.

92. Ibid., p. 163.

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seil, « un villageois nommé Robin Mielleux » 93, les plus hautes autorités militaires – sauf le colonel Hastaing -, les supérieurs des congrégations les plus puissantes s’entendent pour accabler Pyrot et les pyrotistes. Certains socialistes soutiennent tardivement Pyrot, grâce aux interventions de Phoenix, pour qui Pyrot est devenu « le symbole de l’opprimé » 94 ; Sapor, au contraire, demeure persuadé que les socialistes doivent laisser «la bourgeoisie pingouine étouffe[r] dans son infamie » 95. De leur côté, les partisans de la vieille dynastie draconide profitent de la crise pour promouvoir la cause du prince Crucho. Après de nombreuses péripéties, le premier jugement est cassé, Pyrot, jugé une seconde fois est encore condamné, puis réhabilité. Finalement, les personnes qui pâtissent le plus de cette affaire sont « les moines et les curés », frappés par « des lois d’expulsion, de séparation et de spoliation » 96. De leur côté, « les défenseurs de l’innocent se déchirèrent entre eux et s’accablèrent réciproquement d’outrages et de calomnies. » 97 Bien que les faits soient déformés, les noms travestis, tout lecteur ayant entendu parler de l’Affaire et de ses suites politiques sait de quoi il est réellement question dans cette oeuvre, « ruisselante d’allusions satiriques » 98 et comprend que Pyrot est Dreyfus, Hastaing Picquart, Greatauk Mercier, Robin Mielleux Jules Méline, Colomban Zola, Phoenix Jaurès, Sapor Jules Guesde, etc.. La chute du dernier chapitre consacré à l’Affaire dans L’île des pingouins peut être considéré comme un regard jeté par Anatole France sur son propre engagement dans le camp dreyfusard 99 : « De quoi te montrais-tu donc si fier ? d’avoir osé dire ta pensée ? C’est du courage civique, et celui-ci, comme le courage militaire, est un pur effet de l’imprudence. Tu as été imprudent. C’est bien, mais il n’y a pas de quoi te louer outre mesure. […] Tu te flattais d’établir d’un coup la justice en ton pays et dans l’univers. […] Mais rentre en toi-même et tu reconnaîtras que tu as eu pourtant ta malice et que, dans ton ingénuité, tu n’étais pas sans ruse. Tu croyais faire une bonne

93. Le personnage de Robin Mielleux était déjà présent dans Monsieur Bergeret à Paris. Il désigne Jules Méline ; la qualité de « villageois » renvoie à la fonction de ministre de l’Agriculture que celui-ci avait exercée.

94. Anatole France, L’île des pingouins (n. 89), p. 178.

95. Ibid.

96. Ibid., p. 195. Ces extraits renvoient bien sûr à la loi du 1er juillet 1901, dont le titre III, relatif aux congrégations, fut appliqué par Emile Combes avec la plus extrême rigueur, à celle du 7 juillet 1904, et enfin à la loi de Séparation du 9 décembre 1905.

97. Ibid.

98. Jacques Suffel, Anatole France et l’affaire Dreyfus, dans Les écrivains et l’affaire Dreyfus (n. 19), p. 237.

99. Anatole France a été le second à signer, à la demande de Marcel Proust, « l’adresse à Zola ». Voir Daniel Halévy, Regards sur l’affaire Dreyfus, préface de Jean-Pierre Halévy, Paris, Editions de Fallois, 1994, p. 58-59.

L’affaire Dreyfus dans le roman français 571

affaire morale. Tu te disais : « Me voilà juste et courageux une fois pour toutes. Je pourrai me reposer ensuite dans l’estime publique et la louange des historiens. » Et maintenant que tu as perdu tes illusions, maintenant que tu sais qu’il est dur de redresser les torts et que c’est toujours à recommencer, tu retournes à tes astéroïdes. Tu as raison ; mais retournes-y modestement, Bidault-Coquille ! » 100

Pour Alain Pages, L’affaire Blaireau d’Alphonse Allais (1899) permet de déceler « un transfert métaphorique » 101 de l’Affaire, le mécanisme de la métaphore étant, précise Alain Pages, plus éloigné du réalisme que celui de l’allégorie. Pour notre part, nous éprouvons une certaine difficulté à lire métaphoriquement cette pantalonnade. L’histoire se passe à Montpaillard (Nord-et-Cher), dont le maire, M. Dubenoît, homme d’ordre, est terrifié à l’idée que la commune qu’il administre puisse connaître le moindre trouble ; or, une nuit, un agresseur assomme le garde-champêtre, Ovide Parju. M. Dubenoît convainc celui-ci de déclarer que, malgré l’obscurité, il a reconnu le braconnier Blaireau, dont l’indifférence aux codes sociaux et aux règlements municipaux empoisonne sa vie de premier magistrat municipal. Blaireau, reconnu coupable grâce « à ses protestations d’innocence » 102, est condamné à trois mois d’emprisonnement. Le vrai coupable, Jules Fléchard, un professeur de gymnastique – ou prétendu tel – désireux d’attirer l’attention de sa bien-aimée, Arabella de Chaville, finit par se dénoncer, le jour même où Blaireau doit recouvrer sa liberté et ce tardif aveu ne fait que retarder la libération de l’innocent. Le parti révolutionnaire tente tout d’abord d’exploiter la situation en faisant de Blaireau « le porte-drapeau des persécutés » 103, en organisant des conférences – l’une d’elles a pour titre « L’erreur judiciaire en France depuis le chêne de Saint Louis jusqu’à nos jours » 104 — et en fondant la « Ligue pour réparer dans la mesure du possible les inconvénients des erreurs judiciaires » 105. Une fête organisée au profit de Blaireau ne lui rapporte que des dettes, tandis que le leader du parti révolutionnaire, un avocat, Me Guilloche, finit par prendre ombrage de la popularité grandissante du braconnier. Celui-ci quitte Montpaillard et devient croupier dans un cercle de Cabourg. Quelques péripéties tenant de la comédie de boulevard parachèvent l’oeuvre. Ce roman d’Alphonse Allais est bienéloigné des vrais enjeux de l’Affaire : l’antisémitisme, le

100. Anatole France, L’île des pingouins (n. 89), p. 197.

101. Alain Pages, art. cit. (note 7), p. 276

102. Alphonse Allais, L’affaire Blaireau, Le Livre Club du Libraire, s.d., p. 84.

103. Ibid., p. 126.

104. Ibid., p. 130.

105. Ibid., p. 225.

572 Jacqueline Lalouette

nationalisme, le cléricalisme et l’anticléricalisme en sont complètement absents ; certes, il met l’accent sur certaines iniquités sociales et judiciaires mais le ton de dérision est tel qu’il paraît difficile d’y retrouver un témoignage du drame politique et humain que fut l’affaire Dreyfus. Le seul élément qui nous paraisse métaphorique est le mot d’ « affaire ». Il n’est pas négligeable dira-t-on ; encore faudrait-il s’interroger sur son usage dans la France de la fin des années 1890 : avait-il acquis un sens tel qu’il ne pouvait plus être écrit ou prononcé sans être interprété en fonction de l’Affaire ? La genèse et l’élaboration progressive de l’oeuvre apportent quelques éclaircissements sur les intentions d’Alphonse Allais, lequel réussit à traverser l’Affaire sans jamais prendre parti, ou, plus précisément en faisant croire aux uns qu’il était dreyfusard et aux autres antidreyfusard 106. A l’origine de L’affaire Blaireau se trouve un vaudeville, Innocent, écrit en collaboration avec Alfred Capus et joué en 1895, sans grand succès ; à l’époque, il ne pouvait être question de l’Affaire. Allais reprit la pièce et la transforma en un récit, L’affaire Baliveau, qui parut en feuilleton dans Le Journal, du 6 août au 1er septembre 1898. Enfin, en 1899 sortit la version définitive – dans laquelle l’innocent reprit le nom de Blaireau qu’il portait dans le vaudeville — éditée par la Revue Blanche de Thadée Natanson, ce qui prouve au moins que, malgré ses accents sarcastiques, l’oeuvre ne fut pas perçue comme antidreyfusarde. Rachilde salua ainsi la publication de l’oeuvre revue et corrigée : « Ce qui peut seul nous dédommager de l’Autre Affaire ! Alphonse Allais fera le roman sérieux quand il voudra, car il sait l’art de nous intéresser aux gens simples qui font, en somme, des choses vivantes » 107.

Pour Alain Pages, Le jardin des supplices « à travers une longue présentation des différentes tortures judiciaires, renvoie aux souffrances de Dreyfus enfermé à l’île du diable » 108. Là encore nous hésitons à le suivre. Certes, Octave Mirbeau a dédié ces « pages de Meurtre et de Sang » « aux Prêtres, aux Soldats, aux Juges, aux Hommes, qui éduquent, dirigent, gouvernent les hommes » 109 ; certes, comme nous l’avons déjà dit, la première partie, « Frontispice », évoque clairement le capitaine Dreyfus, mais, si les abominables supplices — ceux du rat, de la cloche, d’autres encore – décrits dans ce roman doivent faire penser aux bagnes français — ce qui n’irait pas de soi sans les lignes de dédicace – cela concerne tous les forçats

106. François Caradec, Alphonse Allais, Paris, Fayard, 1997, p. 400.

107. Mercure de France, août 1899, p. 498. Souligné dans le texte.

108. Alain Pages, art. cit. (n. 7), p. 276.

109. Octave Mirbeau, Le jardin des supplices, préface de Michel Delon, Paris, Gallimard, coll. «Folio», n° 1899, p. 41.

L’affaire Dreyfus dans le roman français 573

civils et militaires et non le seul capitaine. Comme le rappelle Michel Delon, Le jardin des supplices a été écrit à une époque où la presse française consacrait une place importante « aux supplices barbares réservés aux martyrs chrétiens » 110 et aux criminels et délinquants chinois eux-mêmes. Octave Mirbeau a tendu à ses contemporains « leurs propres fantasmes sur la Chine, aggravés, exaspérés, aux limites du possible »111 dans une oeuvre amplement inspirée de Sade et de Baudelaire. Par ailleurs, il a nourri Le jardin des supplices de thèmes chers au décadentisme. Le goût du chevalier des Êsseintes pour les planches de persécutions religieuses et les fleurs luxuriantes font de A rebours, de Huysmans (1884), une préfiguration du Jardin des supplices. Nous voilà donc loin de l’Affaire ; d’ailleurs, ni Bernard Guinaudeau rendant compte du Jardin des supplices dans L’Aurore 112, ni Pierre Quillard dans Le Mercure de Francenz n’ont fait la moindre allusion aux tourments du capitaine Dreyfus. Le journal qui avait publié J’accuse et l’auteur du Monument Henry auraient-ils laissé passer cette occasion de parler de l’Affaire ?

Le nombre des oeuvres romanesques traitant de l’Affaire varie selon les critères retenus. Relativement élevé si l’on considère tous les romans dans lesquels figurent quelques références fugitives – nous n’osons d’ailleurs prétendre que notre liste est exhaustive – et diverses oeuvres pouvant être interprétées comme des allégories ou des métaphores de l’Affaire, il diminue si l’on garde exclusivement celles où l’apport documentaire prend une certaine importance.

Mais, se demandera l’historien, pourquoi des romanciers auraient-ils retenu comme thème d’oeuvres fictionnelles une histoire à la fois «balzacienne» et «shakespearienne»114, qui se présentait elle-même comme un roman ou un drame ? Ne suffisait-il pas de lire la presse et les ouvrages historiques, dreyfusards ou antidreyfusards ? Véritable roman elle-même, l’histoire du capitaine n’avait pas à être transcrite dans un roman. L’Affaire à proprement parler s’y prêtait-elle mieux ? Sans doute était-il tentant de se risquer à la transposition ou à l’allégorie pour introduire une distance et un ton

110. Ibid., p. 15.

111. Ibid., p. 17.

112. L’Aurore, 1er juillet 1899. Bernard Guinaudeau fait bien une allusion « à l’heure où nous sommes » mais alors, il ne commente plus Le jardin des supplices mais un autre roman d’Octave Mirbeau, Sébastien Roch, qui lui inspire une longue diatribe contre les jésuites et le cléricalisme.

113. Pierre Quillard, Octave Mirbeau, Mercure de France, juillet 1899, p. 69-75.

114. Marcel Proust écrivait à Mme Strauss que « l’Affaire, de balzacienne, est devenue shakespearienne », cité, sans référence, in George D. Painter, Marcel Proust, Les années de jeunesse (1871-1903), traduit de l’anglais par G. Cattain et R. P. Vial, préface par Georges Cattain, Paris, Mercure de France, 1966, p. 297.

574 Jacqueline Lalouette

satirique propres à faire réfléchir le lecteur ; sans doute était-il pertinent de créer des personnages comme Élie Greuze ou Jean Barois, dont l’évolution psychologique et intellectuelle serait marquée par l’Affaire. Mais cette ouverture possible de l’Affaire vers la littérature ne fut-elle pas entravée par le fait que « la littérature, en fait, est partout dans l’Affaire» 115? Henri Mitterand a montré comment elle a pénétré « le discours journalistique, essayiste, parlementaire, judiciaire » » 6. La littérature ayant pénétré l’Affaire, celle-ci avait-elle encore à pénétrer la littérature ? Pourrait-on aussi interpréter cette discrétion comme une forme de respect et de pudeur vis-à-vis d’un épisode qui avait bouleversé le pays ? Relisons la préface de Zola pour La vérité en marche : « […] Ensuite, il me répugnait beaucoup qu’on pût me croire avide d’une publicité ou d’un gain quelconque, dans une question de lutte sociale, où l’homme de lettres, l’homme de métier tenait absolument à ne toucher aucun droit. J’ai refusé toutes les offres, je n’ai écrit ni romans ni drames, et peut-être voudra-t-on bien ne pas m’accuser d’avoir battu monnaie avec cette histoire si poignante dont l’humanité entière avait été bouleversée» » 7. Faut-il, au contraire, y voir la preuve que l’Affaire a moins marqué les consciences qu’on ne l’a dit plus tard ? Il conviendrait de se livrer à un travail approfondi relatif au tirage et à la réception de chacune des oeuvres présentées ici.

Bien d’autres aspects mériteraient d’ailleurs un traitement plus fouillé que ne le permet un article. Une étude du point de vue adopté par les romanciers pour présenter leur oeuvre – la vision « avec », la vision « par derrière » et la vision « du dehors »118 – relève sans doute plus de la critique littéraire que de l’analyse historique mais ne saurait toutefois laisser l’historien indifférent ; elle permettrait probablement d’établir certains liens entre le traitement romanesque réservé à l’Affaire par les différents auteurs et les positions personnelles qu’ils avaient adoptées durant celle-ci ; la quasi-totalité de ceux dont l’âge le permit furent dreyfusards (André Beaunier, Anatole France, Octave Mirbeau, Marcel Proust, Gabriel Trarieux), et si Paul Bourget fut antidreyfusard, il n’était pas antisémite. Il faudrait encore étudier l’onomastique de

115. Henri Mitterand, Histoire, mythe et littérature : La mesure de «J’Accuse… ! », Historical réfections Réflexions historiques, Spring 1998, vol. 24, n° 1, p. 7. Texte communiqué par Jean-Yves Mollier.

116. Ibid.

117. Emile Zola, La vérité en marche, présentation de Henri Guillemin, éditions Complexe, 1988, p. 33-34.

118. Jean Pouillon, Temps et roman [1946], nouvelle édition augmentée, Paris, Gallimard, 1983, p. 66-67, 77, 92.

L’affaire Dreyfus dans le roman français 575

tous ces romans, en décrypter tous les noms propres – le processus inventif se comprend aisément pour certains, comme Tintinnabule (Deroulède)119 ou M. de Pressage (Francis de Pressensé) 120, mais la raison du choix d’autres noms reste opaque -, comparer finement la présentation de certains épisodes comme le procès Zola, le procès de Rennes, les déchirements entraînés par l’acceptation de la grâce, analyser en détail les portraits des protagonistes, notamment ceux des juifs et des militaires, ainsi que les discours tenus sur la vérité, sur la justice et sur les faux, que Jean Jaurès comparait aux « coupes empoisonnées » 121 des Italiens de la Renaissance.

Jacqueline Lalouette est professeur d’histoire contemporaine à l’Université de Paris XIII. Elle a publié La Libre Pensée en France, 1848-1940, préface de Maurice Agulhon, Paris, Albin Michel, 1997 ; elle a collaboré à divers ouvrages collectifs et a dirigé, en collaboration, Femmes dans la Cité, 1815-1870, Paris, Créaphis, 1997 et La France démocratique, Mélanges en hommage à Maurice Agulhon, Paris, Publications de la Sorbonne, 1998. Ses recherches actuelles portent sur l’histoire politique et religieuse.

119. Dans l’épisode des Trublions de Monsieur Bergeret à Paris.

120. Dans Les femmes du colonel.

121. Jean Jaurès, Les preuves, Paris, La Petite République, 1898, p. XI.

COMPTES RENDUS

Hellenistic constructs. Essays in culture, history and historiography, éd. Paul Carledge, Peter Garnsey et Erich Gruen, University of California Press, Berkeley/Londres, 1997, 319 p.

Cet ouvrage, paru dans une collection tout à fait intéressante, est dédié au grand savant F. W. Walbank, dont il donne une bibliographie complète pour les années 1933 à 1996. Les douze contributions à cet hommage sont présentées en une belle introduction de P. Carledge, qui souligne, sans surprendre, quelle est aujourd’hui la vitalité des travaux portant sur l’époque hellénistique. Il le fait en reprenant le thème inépuisable des modes de contact entre les peuples qui furent unis par la geste d’Alexandre et la pratique de ses successeurs. On apprécie que les problèmes sociaux soient évoqués dans ce cadre, même si la notion de growing urban middle-ckss (p. 13) mériterait d’être clarifiée. Les divers articles proposés sont importants à des degrés divers. Celui de S. E. Alcock qui traite d’un monument énigmatique de Samothrace est original et montre de quelle façon se sont développés les cultes héroïques dans un monde où les cités et les élites qui les régissaient devaient légitimer leur pouvoir dans un jeu permanent de compétition interpoliade. Celui de P. Green, consacré à Apollonios de Rhodes, conduit sur des chemins semblables. J.-L. Ferrary, pour son analyse du patronage romain dans le monde hellénistique, tient à se situer halfway between the maximalist and minimalist interprétations of Ernest Badian and Erich Gruen. H montre, de façon particulièrement nuancée, comment s’articulent les rapports entre la concession, à un Romain, de la proxénie par une cité attachée à ses traditions et la demande, faite à un puissant personnage, de patronage : dans ce cas, the aim of the city was no longer to plead its cause in senatorial debates or judicial proceedings, but to limit the harm a magistrate might do during his proconsulship or questorship. L’idée, développée par H. Mattingly, que les Athéniens auraient manifesté de la folie durant l’épisode mithridatique, fatal madness, aberration, ne peut permettre de comprendre la situation qu’il prétend décrire. Posidonios fait l’objet de deux études très différentes dans le but ainsi que dans leur traitement. P. Garnsey montre comment il était éloigné de la théorie aristotélicienne de l’esclavage. K. Bringmann revient sur la façon dont il traite l’épisode tyrannique de 88-87 à Athènes, Athenion serait le paradigme du philosophe

Revue historique, CCCI/3

578 Comptes rendus

devenu tyran et son portrait aurait été contaminé par des traits appartenant à Aristion qui lui avait succédé au pouvoir, le fait que son ouvrage aurait eu la date de 88 pour terme tient une grande place dans le raisonnement. R. S. Bagnall s’attaque à une idée développée par E. Will avec la bonne conscience de celui qui pense que la discussion sur le caractère colonial du monde hellénistique est almost exclusively francophone, specifically French and Belgian. Les éléments de la discussion comparatistes sont inopportuns, ainsi, le colonialisme n’implique pas toujours le prosélytisme religieux, le fait que les colonisés collaborent avec le pouvoir qui leur est imposé est de règle, qu’il en soit ainsi dans l’Egypte lagide n’a rien d’étonnant et le constater n’a rien qui puisse servir à la discussion. Il faudrait, en revanche, garder à l’esprit que peut être considéré comme spécifique d’une forme de colonialisme le fait d’utiliser la force de travail du paysan égyptien pour entretenir une population importante d’allogènes et une ville extérieure à l’Egypte propre, pour mener une politique extérieure dont la finalité n’était pas le bien-être des indigènes mais nuisait à l’équilibre économique et social du pays, même si le roi pouvait user de son domaine extérieur pour faire venir en Egypte du blé quand la famine se manifestait. Pertinentes sont les remarques de D. J. Thompson qui montre de façon minutieuse de quelle façon étaient tenus les registres servant à la levée des taxes, de quelle façon les informations étaient croisées pour une plus grande efficacité et quels indices révèlent l’existence de fraudes. L’intérêt de tout cela est grand et fait regretter que les travaux de J. Mélèze-Mordrejewski sur les « franges de compénétration » permettant, parfois, aux diverses populations vivant dans le royaume de participer du même statut, sur les Juifs d’Egypte ou le statut fiscal des habitants de la province romaine n’aient pas été connus et utilisés pour affermir ou nuancer certaines conclusions.

Jean-Marie BERTRAND.

Transition to Empire. Essays in Greco-Roman history, in honor of Ernest Badian, edited by Robert W. Wallace and Edward M. Harris, University of Oklahoma Press, 1996, vn-498 p.

Les mélanges publiés en l’honneur de E. Badian rendent hommage à un savant qui dans son éclectisme a su construire un parcours intellectuel particulièrement original. La publication de la bibliographie du dédicataire suffit à en témoigner. Il était opportun, pour l’honorer, de connaître quels sujets pouvaient le mieux convenir à sa boulimie de savoir et d’explication, à la sévérité, aussi, de son jugement. Le jeu des cheminements qui, dans le temps et les espaces de contact, avait mené d’un monde à l’autre, dessiné en trois étapes (The early imperial history of Macedon, Cultural transitions in Athens and the Eastern Mediterranean, The rise of Rome) et vingt et une contributions, parut digne de l’hommage. Il s’agissait de faire comprendre comment s’étaient construits des empires dans un monde mouvant, en un jeu de continuités et de ruptures. Tout n’est pas passionnant, pourtant, ni topique. L’article de P. Green ( « The metamorphosis of the barbarian, Athenian panhellenism in a changing world » ), malgré la facilité qu’il se donne d’un comparatisme approximatif, est important pour comprendre de quelle façon chacune des idéologies politiques construit son adversaire. E. N. Borza ( « Greeks and Macedonians in the âge of Alexander, the source traditions » ) est moins convaincant quand il prétend démontrer que tout opposait, à l’époque classique, Macédoniens et Grecs ; il fait preuve d’un naïf positivisme en se situant dans un domaine où le statut des

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sources devrait être compris avant qu’elles ne soient invoquées à l’appui de quelque thèse que ce soit. La contribution de M. H. Hansen ( « Aritotle’s two complementary views of Greek Polis » ) est stimulante, sans doute parce que le propos peut en passer pour paradoxal : dans la mesure où il veut constater, comme d’autres, que la plupart des cités grecques de l’âge classique furent dépendantes d’un petit nombre de cités hégémoniques, il fait débuter la décadence du système politique un siècle avant Chéronée et l’on pourrait se demander pourquoi, d’ailleurs, il ne remonte pas encore la date originelle de ce déclin. Polybe avait, pourtant, fait du IVe siècle une sorte d’âge d’or des cités du Péloponnèse, par exemple, et montré comment elles avaient été libérées de Sparte sans que Thèbes pût leur imposer quoi que ce fût, il aurait pu évoquer le sort de celles de l’Eubée. On doit, ainsi, penser qu’Aristote ne construisait pas, en prétendant la décrire, l’image de la cité indépendante et autarcique, il savait qu’elle pouvait avoir une place dans le monde de son présent. « Born to be wolves » de K. A. Raaflaub essaie d’expliquer pourquoi les Romains furent de rudes soldats, capables de persévérer dans la tâche de construire un empire ; il sait comprendre les textes et leur dimension idéologique, lire en parallèle l’image de Sparte ; il montre comment les conflits samnites constituèrent le moment où la capacité guerrière devint consubstantielle à l’homme romain. L’ouvrage se clôt en un calembour de type très universitaire, W. Eder ayant intitulé sa contribution « Republican and sinners », l’analyse proposée ne manque ni de sel ni d’originalité et montre de quelle façon furent entrelacés, par Auguste, le public et le privé de l’Etat et du prince, pour que fût reconstruit le monde déchiré de la République. Tout, dans ce livre, ne correspond pas à l’ambition qu’il affiche, il est évident, néanmoins, qu’il doit être connu.

Jean-Marie BERTRAND.

Waren Treadgold, A History of the Byzantine State and Society, Stanford University Press, Stanford CA, 1997, 1 020 p.

L’auteur affiche clairement son ambition : remplacer le manuel de G. Ostrogorsky, qui constitue encore, en France, le principal ouvrage d’initiation à l’histoire byzantine, alors qu’il a été rédigé il y a plus de cinquante ans. Depuis, bien des travaux importants ont modifié profondément nos perspectives dans le domaine de l’histoire byzantine. Toutefois, W. Treadgold commence par un manifeste un peu provoquant : « I attach no great importance to holy men, court oratôry, or officiai ceremonies, since none of thèse seems to have mattered much to most contemporaries. » Nul ne contestera que le paysan byzantin était peu sensible aux cérémonies de la cour, ni le fait que l’effectif des soldats importait davantage que le nombre des moines, lorsque l’Empire était en péril. C’est tout de même faire peu de cas de l’idée impériale qui a assuré la cohésion de l’État et sans doute sa survie après la terrible crise du VIIe siècle. Réduire la sainteté à un phénomène marginal de la société byzantine illustre les préjugés de l’auteur, qui n’apprécie guère les travaux de P. Brown. Il est donc inutile de chercher dans ce livre une histoire des mentalités.

Deux autres principes paraissent avoir guidé W. Treadgold. A la différence de G. Ostrogorsky, il ne présente pas l’état des sources qui fondent ses développements. Sans doute, les nouveaux textes découverts depuis l’ouvrage de son illustre prédécesseur sont peu nombreux, mais l’étudiant, à qui ce manuel est destiné, doit connaître l’importance de la documentation dont on dispose pour une époque donnée. Second point, W. Treadgold est peu porté à exposer l’état des controver-

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ses et donne comme acquises des théories dont la validité est discutée. Par exemple, un lecteur non averti ignorera que bien des historiens contestent que la distribution des terres « stratiotiques » ait été contemporaine de la création des thèmes. De même, l’auteur considère comme certains des résultats présentés à titre d’hypothèses dans ses premières oeuvres. Ainsi, il s’est efforcé d’estimer le nombre de soldats que comptait l’armée impériale et le coût de leur solde et de leur entretien à différentes époques, éléments déjà donnés dans ses livres The Byzantine Revival, 740-842 (Stanford, 1988) et surtout, Byzantium and its Army (Stanford, 1995). Or ces estimations ont été contestées et, dans certains cas, sont clairement impossibles à admettre : l’armée byzantine aurait compté, en 1025, 250 000 soldats (p. 537). Si ce nombre était vérifié, on comprendrait mal pourquoi Basile II a mis un quart de siècle à vaincre 25 000 Bulgares.

Ces réserves ne doivent pas masquer la prise en compte des recherches menées depuis Ostrogorsky, car W. Treadgold a beaucoup lu. A juste titre, il a allégé la bibliographie, sans rien retrancher de fondamental, non sans quelque parti pris, par exemple à l’égard de D. Olster, dont les conclusions sur le règne de Phocas sont réfutées rapidement, ou de J. Haldon, dont il rejette un peu vite les points de vue sur l’organisation et les effectifs de l’armée. D’autre part, les cartes ont été mises à jour. Je prendrai pour exemple celle de l’Empire sous les Comnènes. G. Ostrogorsky donnait une carte qui, souvent reprise par commodité par d’autres auteurs, offrait une vision faussée de la reconquête de l’Asie Mineure sous les Comnènes, en incluant dans les territoires reconquis toute l’Asie Mineure occidentale. La nouvelle carte fait bien ressortir le saillant turc au sud du Sangarios et la tenue très incertaine de la province de Carie, situation qui explique la perte assez rapide des territoires de la côte méditerranéenne à la fin du XIIe siècle et au début du XIIIe siècle.

Commencer une histoire de l’Empire byzantin par le règne de Dioclétien peut surprendre, mais cet empereur peut être considéré, sans doute avec quelque excès, comme le réformateur de l’armée que Constantin utilisa ensuite pour refaire l’unité de l’Empire. Sinon, le découpage reste assez classique avec la coupure d’un long VIIe siècle, suivi de la lente et durable renaissance de l’Empire jusqu’à la mort de Basile II. Placer le règne, à tous égards capital, de Constantin V, avant le renouveau qui commencerait avec Irène, se discute. Constantin V a repoussé les Arabes, battu sévèrement les Bulgares, reconstitué une armée centrale permanente, sans doute partiellement rétabli le paiement de l’impôt en numéraire, et bénéficié de la fin des épidémies de peste après une dernière manifestation en 747 à Constantinople. Irène a quasiment échoué dans toutes ses entreprises, sauf à séduire les moines rigoristes autour de Théodore Stoudite. De même le jugement sur la faiblesse de l’Etat entre 1025 et 1204 fait bon marché de la réaction des Comnènes, y compris sous Manuel, comme l’a montré sans constestation possible P. Magdalino. Parfois le jugement moral, l’ « indolence » prêtée à Constantin IX, l’emporte sur une analyse des faits. Bien entendu, il serait facile de trouver de nombreux autres points de désaccord dans un ouvrage qui couvre plus d’un millénaire où l’auteur n’a pas la place de présenter tous ses arguments.

Il ne faut pas cependant négliger les mérites de ce livre. Une très grande attention est portée aux conditions politiques et militaires, et l’histoire diplomatique en devient plus limpide. Les défaites de Mantzikert et de Myrioképhalon ne sont plus présentées comme des désastres militaires. Les affaires religieuses sont souvent remises à leur juste place : la querelle iconoclaste n’a pas l’importance que les sources byzantines, mal disposées à l’égard des empereurs isauriens, leur ont accordée, trompant les modernes. L’histoire économique et sociale n’est pas négligée. Byzance est replacée dans le grand mouvement d’expansion des

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Xe-XIIIe siècles qui a saisi toute l’Europe, et la vue pessimiste de G. Ostrogorsky sur le recul du XIe siècle est abandonnée après les travaux de M. Hendy, A. Harvey et C. Morrisson. Sans doute W. Treadgold se fie-t-il avec excès à ses propres calculs sur l’expansion des revenus de l’État byzantin, fruits de trop d’hypothèses. En conclusion, cet ouvrage offre une bonne synthèse de l’histoire politique et diplomatique de l’Empire et un cadre satisfaisant de l’évolution générale de l’économie et de la société byzantines, mais sur bien des points, le découpage chronologique, l’organisation et les effectifs de l’armée, l’estimation des revenus de l’État, les conclusions de l’auteur seront discutés.

Jean-Claude CHEYNET.

Hillel Schwartz, The Culture of the Copy, Striking Likenesses, Unreasonable Facsimiles, New York, Zone Book, 1996, 566 p., ill. in texte, index.

Produit des cultural studies américaines, The Culture of the Copy est un ouvrage singulier sur un sujet singulier (on voudra bien excuser l’emploi de ce terme pour un livre dédié au pluriel) : l’histoire des représentations du multiple, particulièrement depuis l’époque moderne. Son auteur, Hillel Schwartz, est un universitaire américain spécialiste d’histoire religieuse et d’histoire culturelle ; il a notamment publié deux ouvrages sur le millénarisme, The French Prophets : The History of a Millanarian Group in 18th-Century England (1980) et Century’s End: A Cultural History of the Fin de Siècle from the 990’s through the 1990’s (1990). La plupart de ses livres ont été traduits en Allemagne, en Italie, au Portugal et au Brésil, mais pas en France, où les traductions des travaux historiques anglo-saxons sont bien trop rares. Il prépare actuellement une histoire du bruit dans le monde occidental depuis le milieu du XVIIIe siècle. A quand une histoire du silence ?

Dans cet ouvrage qui a connu un grand succès critique, H. Schwartz cherche à comprendre les origines et le développement de la fascination occidentale pour les doubles de toute nature : jumeaux et siamois, mannequins et statues de cire, robots et automates, mais aussi contrefaçons, faux et plagiats, imitations animales (perroquets, singes) et humaines (sosies), art du multiple (lithographies et sérigraphies, photographies, timbres-poste) et art du double (trompe-Poeil, camouflages et leurres), sans oublier tous les procédés de reproduction du texte, du son et de l’image (photocopieurs, appareils d’enregistrement, scanners, etc.).

Les problèmes soulevés par un tel catalogue de doublons sont nombreux pour ne pas dire multiples et relèvent en partie de l’histoire culturelle et des techniques, en partie de la « microsociologie », en partie aussi de l’étude philosophique. The Culture of the Copy amène à réfléchir sur les concepts d’identité (un sujet au riche contenu littéraire et scientifique à travers le clonage), d’authenticité (on pense spontanément à la récente polémique sur les « faux Van Gogh » mais aussi à toutes les contrefaçons qui alimentent un juteux marché du double) et d’originalité (la copie vaut-elle l’original ? Peut-elle être de l’art ?). C’est donc tout le processus de création humaine qui est en jeu — dans la capacité remarquable à créer du semblable ou du presque semblable -, notamment depuis que les systèmes techniques ont permis la reproduction mécanique de masse. Ainsi, depuis le XIXe siècle, la publicité s’est-elle attachée à faire la promotion du multiple et à vanter la fiabilité des procédés industriels de reproduction. Une fiabilité qui a son revers : la « copie parfaite » est aujourd’hui à la portée de tous, grâce au laser et aux techniques numériques.

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La difficulté d’appréhender la « culture de la copie » vient de son universalité. Elle relève à la fois du highbrow (à travers les nombreux mythes littéraires et philosophiques sur le double) et du lowbrow, investissant le champ de la culture populaire ; elle se confond de plus en plus au XXe siècle avec la culture de masse, façonnant notre système de représentation du monde. Des artistes comme Andy Warhol ont détourné non sans ironie cette culture, dans une représentation mythifiée – et forcément démultipliée – des icônes modernes (stars uniques mais interchangeables, boîtes de conserve identiques mais au fond uniques).

Les lecteurs familiers de la langue anglaise pourront s’immerger dans ce gros livre dense, d’une remarquable érudition, souvent drôle, plein d’audaces et de trouvailles, de démesure aussi. Même si l’on peine parfois à saisir les thèses et les conclusions de l’auteur, The Culture of the Copy apparaît au bout du compte comme une histoire de l’innovation, vue sous l’angle de rimitation. Nous voici enfin du côté du copieur et non du prétendu créateur, lui-même souvent un génial copieur !

Une conclusion s’impose : cet ouvrage est unique en son genre, vous n’en lirez pas de semblable…

Bertrand LEMONNIER.

L’infrajudiciaire du Moyen Age à l’époque contemporaine (Actes du colloque de Dijon, 5-6 octobre 1995), sous la direction de Benoît Garnot, Dijon, Éditions Universitaires de Dijon, 1996, 480 p.

A l’heure où médiations et transactions apparaissent comme de nouvelles solutions aux problèmes de l’époque 1, ce volume sur rinfrajudiciaire leur donne sans conteste une solide profondeur historique. Les médiateurs d’aujourd’hui — médiateurs familiaux, médiateurs en matière pénale, « agents de médiation » pour les banlieues, etc., s’inscrivent en effet dans une histoire de temps long. Plusieurs communications de ce colloque (Dijon, octobre 1995) soulignent à juste titre que l’histoire du règlement des conflits en Occident ne peut se résumer au passage de modes de résolution privés ou parajudiciaires au triomphe de la justice soutenue par l’État moderne. Jean-Claude Farcy ( « Peut-on mesurer l’infrajudiciaire ? » ) rappelle qu’au XIXe siècle l’emprise de la justice est loin de s’exercer partout. « L’évitement de la justice », l’accommodement et la vengeance demeurent monnaie courante. Du maintien de ces pratiques anciennes à la renaissance des médiateurs, il paraît donc hâtif de conclure comme Pierre-Yves Guillard à « la mort du système infrajudiciaire » (p. 435). Encore faut-il définir précisément ce que recouvre la notion que Robert Muchembled résume ainsi : « L’infrajudiciaire, ce sont les procédures anthropologiques de régulation de la violence ». Martin Dinges propose, lui, de considérer l’infrajudiciaire « comme une manière de résoudre certains conflits sociaux en visant à éviter l’implication directe d’une institution judiciaire, et en engageant des tiers d’une manière assez formelle, tout en restant en deçà d’une plainte écrite auprès des instances judiciaires ». La tentative définitoire est courageuse mais elle n’est pas sans problème. En effet les apaiseurs des villes du Nord que présentent Nicole Gonthier pour le Moyen Age et Catherine Clément-Denys du Moyen Age à l’époque moderne, puis les juges de paix créés à l’époque révolutionnaire, étudiés ici par Annie Bleton-Ruget, peuvent être

1. Voir les remarques critiques de plusieurs auteurs de Tout négocier, masques et vertiges des compromis, Paris, Autrement, coll. « Mutations », avril 1996, 240 p.

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assimilés à des institutions judiciaires mais en même temps leur rôle conciliatoire les différencie des tribunaux ordinaires. Xavier Rousseaux souligne que les juges de paix d’aujourd’hui ne se perçoivent pas comme des magistrats. Difficile donc, comme Nicole Arnaud-Duc, d’exclure a priori de l’infrajudiciaire ce qui est admis par le droit. Claude Gauvard tient à limiter l’infrajudiciaire au domaine public. Benoît Garnot, dans la synthèse finale, en matière d’accommodement, propose donc de distinguer infrajudiciaire public et infrajudiciaire privé. Xavier Rousseaux insiste pour sa part sur le critère de la procédure plus que sur l’institution : « La distinction pertinente semble plutôt séparer le recours à une « procédure judiciaire » (pratique processuelle) et le recours à des « voies non processuelles » (négociation, médiation, transaction, arbitrage) » (p. 105).

Au-delà des problèmes de définition, les travaux ici rassemblés montrent bien que la frontière entre le judiciaire et l’infrajudiciaire n’est pas étanche. Andréa Zorzi l’annonce au début de son article ( « Conflits et pratiques infrajudiciaires dans les formations politiques italiennes du XIIIe au XVe siècle » ) : « C’est justement dans l’interaction avec les institutions judiciaires, avec la dimension juridique et les pratiques de gouvernement que les modes infrajudiciaires peuvent être saisis dans la plénitude de leurs implications » (p. 20). L’ensemble des intervenants insiste sur la « perméabilité », la « malléabilité » des pratiques (X. Rousseaux). Une même affaire peut connaître des stades judiciaires et des moments infrajudiciaires. La complexité même de la notion conduit plusieurs participants à élargir le vocabulaire. Nicole Arnaud-Duc souligne que les juristes s’interrogent aujourd’hui sur la notion d’infradroit, soit des pratiques qui ont des effets juridiques sans se référer au droit (p. 137). Robert Muchembled propose de distinguer infrajudiciaire et infrapolicier. Selon lui : « Avant l’invention de la police, au sens moderne du terme, c’est-à-dire au XVIIIe siècle, l’infrajudiciaire est en même temps l’infrapolicier. » On le voit, l’intitulé même du colloque offre matière à controverses et il faut louer les éditeurs d’avoir publié les débats qui donnent un éclairage important sur les enjeux.

Même s’il convient de chercher des logiques d’ensemble, il va de soi que les usages locaux et les déterminismes géographiques restent essentiels à la compréhension des formes de résolution des conflits. Frédéric Chauvaud et Jean-Claude Farcy établissent à cet égard des cartographies fort riches pour le XIXe siècle. Gilbert Larguier souligne pour sa part que le recours à l’infrajustice prend d’autant plus d’importance dans le Roussillon moderne (récemment intégré au Royaume) « où l’on se défie des empiétements du pouvoir souverain, le pardon (acte notarié à l’initiative de l’offensé qui met fin à l’action judiciaire) est un moyen de se dégager des rets de la justice, directement ou indirectement dépendante de l’autorité royale» (p. 413).

Plusieurs contributions mettent en valeur le lien entre infrajudiciaire, vengeance et honneur. L’infrajudiciaire peut passer par la violence. Au Moyen Age, le système vindicatoire est au coeur du fonctionnement social. Andréa Zorzi parle « d’une véritable culture de la vengeance » dans les sociétés communales italiennes et Xavier Rousseaux rappelle le rôle de la vengeance pour défendre l’honneur dans le droit Scandinave et frison. « Quant à l’interdiction définitive de la vengeance comme telle, elle eut manifestement partie fiée avec le développement des pouvoirs centraux » (X. Rousseaux, 93). Le tribunal du point d’honneur dans la France d’Ancien Régime, montre François Billacois, doit empêcher le recours au duel. Il « a pour fonction de trancher, entre membres de la noblesse, les conflits, les contentieux dont l’enjeu est un bien symbolique, l’honneur» (251). Il prononce des sentences et ordonne des réconciliations publiques. Mais le duel subsiste bel et bien et il semble que ceux qui recourent au tribunal n’ont pas toujours les moyens du duel (femmes, gens de moindre rang). A Genève, là aussi contre la loi, le duel

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demeure un moyen infrajudiciaire de règlement des conflits (Michel Porret). Condamné comme « crime de lèse-majesté », le duel peut mener à la pendaison (du moins en effigie pour les duellistes fugitifs dans les cas ici recensés). Rixes et combats populaires restent, au XIXe siècle, des pratiques courantes, réglées par « le code de l’honneur » (Pierre-Yves Guillard, Frédéric Chauvaud). La presse populaire adhère pour une large part aux violences collectives lorsqu’elles relèvent, selon ses vues, de la « légitime défense » (Anne-Claude Ambroise-Rendu).

Si la violence peut participer de l’infrajudiciaire, de nombreuses procédures ont pour objet de la limiter ou de régler pacifiquement les conflits. Au coeur de ces mécanismes figure le personnage du médiateur. Martin Dinges rappelle qu’il convient de distinguer les « intermédiaires non professionnels » (famille, amis) et les « intermédiaires professionnels ». Parmi ces derniers, les membres du clergé tiennent un rôle éminent de régulateur des conflits sociaux. Mais ce rôle, que ce soit celui des doyens de chrétienté (Gilles Deregnaucourt), des recteurs bretons (Jean Quéniart) ou du clergé diocésain de Bourgogne (Éric Wenzel) comporte tout autant des actions d’auxiliaires de justice que des activités proprement infrajudiciaires (arbitrage, apaisement de conflits). Ainsi, la pratique du monitoire (appel à témoins lancé lors du prône) « fait des curés des agents officiels de l’État monarchique » (E. Wenzel). Le christianisme influence naturellement les pratiques d’infrajustice (Nicole Gonthier analyse ici « le goût de l’Église pour la conciliation »). Dans les pardons catalans de l’époque moderne, les formules d’invocations soulignent que le pardon est octroyé par la partie lésée pour être agréable à Dieu ou à l’imitation du Christ (Gilbert Larguier).

Dès le Moyen Age, les pouvoirs ont cherché des formes de régulation moins lourdes que les procédures judiciaires, plus proches de la conciliation que du jugement, mieux à même de percevoir les enjeux locaux. Dans les villes du Nord, ce furent ces apaiseurs que l’on retrouve sous diverses appellations suivant les lieux. Ceux de Lille, à la différence des autres villes, poursuivirent leur activité jusque tard dans l’Ancien Régime sans doute parce que, désignés par les curés des plus anciennes paroisses de la ville, ils disposaient de l’ « appui religieux » (Catherine Clémens-Denys). La spécialisation croissante des institutions judiciaires défavorise en règle générale les apaiseurs. La Révolution redonne vie au tribunal de conciliation avec la création des juges de paix qu’Annie Bleton-Ruget étudie ici de manière approfondie à partir du district de Dijon. Nés de la critique de la justice seigneuriale, notamment à travers les cahiers de doléances et conçus pour servir le monde rural, ils doivent notamment composer un « bureau de paix et conciliation » dont la saisie est obligatoire avant le passage au tribunal. Formant une institution collégiale, composée de non-professionnels, les juges de paix, élus, n’en sanctionnent pas moins les positions sociales acquises. En conclusion, Annie Bleton-Ruget constate le rôle d’intermédiaire entre le local et le national de cette « instance de mise à distance des contraintes sociales locales » qui dut aussi diffuser la législation révolutionnaire 1. En ville, sous l’Ancien Régime, les commissaires de police peuvent faire office d’ « intermédiaires professionnels » en accommodant les parties après une plainte orale (M. Dinges). Dominique Kalifa propose une analyse de cet « infrapolicier » pour le XIXe siècle, par l’étude de la « naissance de la police privée ». C’est sous la monarchie de Juillet, avec la figure de Vidocq et son « Bureau de renseignements universels dans l’intérêt du commerce » qu’apparaît cette police privée. Les agences de renseignements commerciaux se développent et leurs services se diversi1.

diversi1. l’action conciliatrice du juge de paix au XIXe siècle, on pourra lire la monographie de Catherine Véron-Clavière, Un artisan de paix en Ardèche au XIXe siècle. Simon-Pierre Colognac, juge de paix, 1830-1840, Paris, Loysel, 1994, 164 p.

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fient. « Cette confusion entre renseignement commercial et renseignement privé va croissant. » A la fin du XIXe, sous influence américaine, sont créées les premières agences de détectives qui prospèrent sans grand contrôle. Il faut lire dans cette histoire, conclut Dominique Kalifa, « l’accélération du processus de diversification et de privatisation de la régulation sociale ». La sphère économique, on le voit, sécrète ses propres modes de régulation où se mêlent considérations économiques, financières, politiques et sociales. Liliane Hilaire-Perez montre que les patrons inventeurs du XVIIIe siècle bénéficient de privilèges en matière de résolutions des conflits du travail. Ils en réfèrent directement à l’intendant. Ainsi « l’entrepreneur innovateur voit l’appareil judiciaire se rapprocher de son entreprise » en même temps que l’ouvrier est mis à l’écart des cours de justice. C’est le notaire, rapporte Françoise Bayard, qui joue le rôle du médiateur dans les affaires de faillite à l’époque moderne. Devant lui, se règlent à l’amiable les contentieux entre créanciers et débiteurs par les moratoires et les concordats. La fragilité du système commercial et financier de l’Ancien Régime pousse plutôt ses protagonistes à l’entente et à la conciliation. L’État lui-même intervient dans ce sens.

On pourra regretter que plusieurs auteurs n’aient pas fait l’effort d’adapter leur objet au sujet du colloque et simplement traité du droit ou de la justice (critique déjà abordée dans les débats), ce qui – en soi — n’enlève pas l’intérêt de leur communication, mais ne sert pas cette belle réflexion collective. Ce colloque participe en effet d’une histoire juridique et sociale renouvelée qui porte autant d’attention aux pratiques qu’aux normes, aux dominés qu’aux dominants. Un type de questionnement demeure cependant peu abordé : la place de la théâtralité dans l’infrajudiciaire et le déroulement de la situation proprement dite. Antoine Garapon a mené — du premier point de vue — cette réflexion pour la justice contemporaine 1. La sociologie, notamment Luc Boltanski et Laurent Thévenot, a proposé des analyses fort avancées pour le second 2. Les comportements des parties dans l’espace public, leurs gestes, leurs signes, leurs paroles, leurs points d’appui ont une fonctionnalité propre. H reste encore beaucoup à faire de ce point de vue en histoire. Doit-on considérer avec Henri-Pierre Jeudy, que « le théâtre des négociations impose avant tout une stratégie des apparences »3 ?

Nicolas OFFENSTADT.

J.-Ph. Genet et G. Lottes (éd.), L’État moderne et les élites XIIIe-XVIIIe siècle. Apports et limites de la méthode prosopographique, Actes du colloque international CNRS-Paris I, 16-19 octobre 1991, Paris, Publications de la Sorbonne, Paris, 1996, 488 p.

La prosopographie a contribué de façon décisive au renouveau de l’histoire politique de l’Occident médiéval et moderne depuis les années 1970, et son succès n’a pas manqué de provoquer des débats portant sur la place qu’il convenait de lui accorder dans le champ des pratiques historiennes. Le colloque tenu à Paris

1. Bien juger, essai sur le rituel judiciaire, Paris, Odile Jacob, 1997, 352 p.

2. Voir Luc Boltanski, Laurent Thévenot, De la justification. Les économies de la grandeur, Gallimard, 1991, 484 p. et Luc Boltanski, L’Amour et la justice comme compétences, Paris, Métailié, 1990, 384 p.

3. Henri-Pierre Jeudy, Le tout-négociable, Autrement…, op. cit., p. 26.

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en 1991 dresse, après environ un quart de siècle, un bilan sur l’utilisation de la prosopographie. Il s’agissait à la fois, en relevant ses apports pour la discipline et les difficultés que sa mise en oeuvre ont entraînées, de préciser le statut d’une démarche qui a acquis pour les uns le rang de véritable méthode historique, alors qu’elle ne constitue pour les autres qu’une simple technique. La problématique choisie est celle de la participation des élites à l’État moderne tel qu’il s’est progressivement mis en place de la fin du Moyen Age jusqu’au siècle des Lumières. Le sujet est en soi des plus classiques, puisque c’est précisément autour de cet axe de recherche que la prosopographie a prospéré, comme le rappellent les deux mises au point introductive et conclusive qui synthétisent l’essentiel de ce que le curieux peut souhaiter savoir sur les étapes et les enjeux de la recherche de type prosopographique : tandis que J.-Ph. Genet passe en revue, au début de l’ouvrage, la liste des problèmes et des interrogations centrales que se posent les prosopographes, N. Bulst clôt la série d’articles en nous livrant une mise au point historiographique fort utile, références bibliographiques à l’appui. La surreprésentation de l’ouest de l’Europe (France, Angleterre, Allemagne, Italie) n’empêche pas que toute l’Europe constitue le terrain d’enquête de ce colloque, de la péninsule Ibérique jusqu’à la Pologne.

Les interventions témoignent d’un enthousiasme très inégal pour la prosopographie, les uns la mettant au centre de leur entreprise de recherche, tandis que d’autres font preuve d’une franche réserve, arguant que ni l’état des sources des périodes médiévale et moderne, ni la nature du questionnement auquel la prosopographie les soumet ne rend souhaitable le développement de cette démarche pour la plupart des enquêtes historiques. Effectivement, la première des limites tient à l’état même des sources disponibles. Parce qu’elle suppose la collecte d’informations précises et nombreuses, dans le cadre très contraignant d’un questionnaire standardisé, la prosopographie exige des sources bien conservées, dont le caractère sériel rend possible le traitement statistique, et qui présentent un minimum d’assurance d’exhaustivité. Malheureusement, pour les périodes médiévale et moderne, cette situation idéale est rarissime, et l’un des défis majeurs pour le prosopographe est de jauger l’incidence des lacunes documentaires, dont il n’est pas rare qu’elles affectent, à des degrés divers, un tiers de la population étudiée. A cela s’ajoute le fait que les sources de l’ère préstatistique se révèlent en elles-mêmes particulièrement rétives à un traitement de type sériel et quantitatif. Parce que chaque source répond à un contexte qui lui est particulier, Cl. Gauvard rappelle combien il peut être dangereux de procéder par accumulation des informations trouvées dans des sources différentes.

Le premier travail du prosopographe, qui est de circonscrire la population des individus constituant son corpus prosopographique, ne va pas non plus sans poser des problèmes redoutables. Les travaux pionniers ont résolu en partie la difficulté en choisissant comme objet d’étude une institution concrète (Parlement, chapitre, etc.) composée d’individus pas trop nombreux, et ayant laissé des archives spécifiques, permettant une identification aisée. L’existence d’une telle documentation, ce que O. Mattéoni a appelé une « source-souche », fournit une précieuse base de départ pour le recensement des individus. Mais au fur et à mesure que la pratique prosopographique s’est banalisée, on a cherché à élargir le champ de l’investigation, en étudiant les élites en fonction d’une appartenance à une structure sociale diffuse, et ne se cristallisant pas dans un organe administratif ou politique clairement repérable, par exemple la parenté ou la noblesse. Le problème de la définition de la population à étudier est ainsi rapidement devenu plus délicat, au point de conduire par exemple L. Kieniewicz à constater l’inadéquation de l’approche prosopographique pour étudier la noblesse polonaise du XVIe siècle. Ces

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difficultés risquent de s’accroître encore, une des tendances de la prosopographie étant de chercher à déplacer cette méthode d’investigation vers les groupes humains n’appartenant pas aux élites. C’est le cas avec les criminels du royaume de France étudiés par Cl. Gauvard pour la fin du Moyen Age, et P. Boudet s’essaie quant à lui à une passionnante enquête sur les astrologues européens dans leur rapport avec la naissance de l’État moderne.

Après avoir circonscrit le groupe qu’il va étudier, l’historien prosopographe doit construire une « méta-source » à partir des sources éparses dont il dispose. Pour ce faire, il opère des choix dans la profusion des données archivistiques, ce qui suppose l’établissement d’un questionnaire précis découlant d’une problématique clairement élaborée, avant même toute collecte de l’information. La prosopographie, loin de consister en une collecte indiscriminée d’informations tirées des sources, exige un fort exercice préalable de réflexion théorique et méthodologique : M. Ornato retrace ainsi tout le cheminement intellectuel complexe qu’elle a dû suivre avant de pouvoir utiliser l’ordinateur pour sa recherche sur la parenté royale française de 1350 à 1450.

Contraint à une très grande rigueur dans l’élaboration de sa problématique et dans la délimitation de ce qu’il recherche dans la documentation, le prosopographe voit surgir une difficulté supplémentaire dans le recours obligé à l’outil informatique, dont il n’est pas à l’origine un spécialiste. L’ordinateur est en effet devenu indispensable du fait de la lourdeur des informations à traiter : l’enquête d’É. Mornet sur les chanoines Scandinaves de la fin du Moyen Age porte sur pas moins de 3 200 individus, et elle utilise une combinaison de quatre bases de données. La machine se révèle être un outil des plus précieux pour rendre moins lourd le fardeau inhérent à l’enquête prosopographique, celui de la collecte des données. Mais l’intérêt du traitement informatique réside encore plus dans le fait qu’il a multiplié les possibilités du questionnement, en permettant la mise en exergue de phénomènes que le labeur artisanal du prosopographe muni de ses seules fiches sur papier ne lui permettait pas de voir. L’informatique précipite également les transformations du métier d’historien, notamment le travail en équipe, qui rend possible la mise sur pied d’ambitieux programmes collectifs, telle l’enquête générale présentée par Josef Smets sur la population du Languedoc du XVIe au XXe siècle avec le système informatique KLEIO.

L’évaluation des possibilités offertes par la prosopographie et des résultats qu’on peut en tirer varie, et finalement c’est le statut même de cette pratique qui est l’enjeu de ces désaccords dont les communications portent la trace : la prosopographie peut-elle être réduite à une simple technique parmi d’autres, dénuée d’aucune vertu heuristique, dont il n’est pas rare au surplus que les résultats soient décevants, ou constitue-t-elle au contraire un tournant méthodologique majeur, qui représente bien plus qu’un saut quantitatif en termes de connaissance historique ? Parce qu’elle ressortit en dernière analyse à une histoire quantitative dont on ne finit pas de faire la critique, la prosopographie est certes incapable de répondre à un certain nombre d’interrogations historiques. Bien plus, ses résultats eux-mêmes sont contestés et accusés de travestir le réel. Effectivement, bien des problèmes se posent quant à l’interprétation des résultats des enquêtes prosopographiques : G. Aylmer met en garde contre l’établissement de rapports de causalité artificiels, et Genet relève la difficulté pour la prosopographie de tenir compte de la chronologie et du changement tels qu’ils interviennent dans toute vie individuelle. Il faut se demander toutefois si les plus critiques face à l’approche prosopographique telles qu’elles apparaissent dans les différentes interventions n’ont pas tendance à la caricaturer en l’isolant des autres pratiques historiennes, alors même que ses plus chauds partisans reconnaissent qu’elle s’enrichit nécessairement du

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recours à d’autres types d’investigations complémentaires. Très nombreuses sont en effet les communications où la prosopographie est associée à une autre approche de nature cette fois qualitative : J. Morsel complète ainsi son approche prosopographique de la noblesse franconienne par une enquête de type micro-historique, tandis que E. Riegg insiste sur la nécessité de développer quelques exemples précis et particulièrement bien documentés, afin de mieux mettre en valeur les résultats propres de la prosopographie. Et l’intérêt de la prosopographie des capitaines de la milice bourgeoise parisienne de la fin du XVIe et de la première moitié du XVIIe siècle menée par R. Descimon réside dans son association à une géographie sociale extrêmement fine de l’espace parisien de cette époque. Dès lors, le désaccord ne porte pas tant sur la nécessité de compléter par d’autres approches la démarche prosopographique que sur l’existence de vertus heuristiques qui lui sont prêtées par les uns, et déniées – ou ignorées – par les autres.

Or, il apparaît évident que la démarche prosopographique a été porteuse de changements qui excèdent de loin les seules pratiques des historiens. C’est en fait toute la conception de l’histoire politique et de l’histoire sociale qu’elle a modifiée, en bouleversant notamment l’articulation entre les deux. En définissant l’enquête prosopographique appliquée à la genèse de l’État moderne comme une « sociographie de l’État », J.-Ph. Genet exprime bien la nouvelle conception de l’histoire politique que la démarche prosopographique a popularisée, et qui procède d’une réévaluation de la place du social dans le fonctionnement politique de l’État moderne. Sous l’influence des sciences sociales, elle envisage le corps social en termes éminemment relationnels, en réseaux, qu’ils soient de parenté, de clientèle ou d’amitié. Rares sont les articles qui n’insistent pas sur cette importance des solidarités sociales dans le fonctionnement politique, qui déterminent souvent bien plus sûrement les stratégies des acteurs que les conflits idéologiques ou religieux. R. Bizzochi le montre au niveau des États pontifical et florentin pendant la Renaissance, et J. Verger tire le même enseignement des enquêtes prosopographiques sur les élites universitaires, puisqu’il affirme que les réseaux de relation et des liens de patronage sont « ce que la prosopographie a précisément pour vocation de mettre en valeur ». Plus généralement, la prosopographie permet une étude affinée des ensembles sociaux, qui révèle notamment les hiérarchies et les différenciations internes aux groupes sociaux. Ainsi en est-il de l’étude de N. Bulst, qui discerne dans la deuxième moitié du XVe siècle l’affirmation de ce qu’il appelle un « quatrième État », celui des officiers, qui se distingue du monde des bourgeois dont il tire en partie son origine, et le supplante dans son rôle d’intermédiaire entre le roi et les sujets. La prosopographie semble également devoir constituer un moyen privilégié d’appréhender les relations entre le pouvoir central et le pouvoir local, si l’on en juge par le nombre important de communications qui ont eu comme toile de fond à leur propos cette problématique, au point qu’une partie entière de l’ouvrage est consacrée à ce thème. Non seulement l’articulation entre le centre et la périphérie est éclairée par la prosopographie — ainsi par G. Lottes qui nous rappelle, à travers son étude des Commissions of the Peace anglaises d’Henri VII, que les élites locales traditionnelles sont des relais nécessaires à l’affirmation de l’autorité royale dans les comtés —, mais il semble que cette approche permette la réévaluation du pouvoir local, en lui rendant quelque autonomie par rapport à l’État central, en tout cas sa primauté de fait dans le quotidien des populations et des rapports de pouvoir à la base : A. Demurger met en évidence l’enracinement local des vicomtes normands à la fin du Moyen Age, et suggère ainsi les échelles variables de la scène politique sur laquelle les acteurs se meuvent. Sans prétendre apporter une réponse définitive au problème de la définition et de la valeur de la prosopographie, ce colloque

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permet donc d’évaluer les différents arguments, et peut-être de tenter une synthèse à la manière de celle que propose N. Bulst en conclusion, pour qui la prosopographie semble ne pas être « une méthode mais une approche caractérisée par un ensemble de questions, et un intérêt particulier pour le facteur humain ».

Christophe PlEL.

Christian Buchet (dir.), L’Homme, la santé et la mer, Actes du colloque international tenu à l’Institut catholique de Paris, 5-6 décembre 1995, Paris, Honoré Champion, 1997, 526 p.

L’hétérogénéité des communications à laquelle aucun colloque ne peut entièrement échapper fait qu’il est souvent difficile de rendre compte de ces grandes manifestations d’une manière totalement satisfaisante. L’ouvrage qui nous intéresse ici présente cependant l’avantage de bien cibler ses objectifs : faire état des acquis et des avancées de la recherche dans certains domaines, ouvrir ailleurs des perspectives, et indiquer ainsi la nécessité d’explorer de manière plus approfondie un univers jusqu’ici étudié en pointillés. L’ouvrage est divisé en parties chronologiques, ce qui ne permet pas toujours d’effectuer de judicieux regroupements. Nous distinguerons, dans ce commentaire, trois ensembles thématiques.

Largement centré sur l’époque moderne (laquelle est abordée à travers quelque 200 pages, contre moins d’une centaine pour les XIVe-XVIe siècles) et sur le XVIIIe siècle, le premier constitue le coeur de l’ouvrage. La chose est tellement flagrante que l’on pourrait penser que ce thème était initialement Punique à avoir été retenu par l’organisateur du colloque, le reste, éparpillé en fonction du découpage chronologique retenu, pouvant alors apparaître comme une sorte de « matériel d’accompagnement ». Avec ses prolongements contemporains (troisième partie du livre), cet ensemble thématique principal s’attache aux questions du contexte et de l’encadrement sanitaire et « technique » (les officiers, les aumôniers…) des marines de guerre européennes. La partie « moderne » est étayée par les communications de M. N. A. M. Rodger, M. Vergé-Francheschi, J.-L. Suberchicot, M.-C. Varachaud, Ph. Bonnichon et C. Buchet. Groupe auquel on peut adjoindre le travail d’A. Zysberg ( « Conseils pour tenir une chiourme en bonne santé » ), ainsi que celui de M. Acerra sur les « maladies dans les arsenaux de Marine » entre 1789 et 1815. On mesure ainsi l’importance des progrès accomplis dans un domaine que J. Meyer a largement contribué à impulser et qui demeure toujours l’un des plus solides de l’historiographie française en matière de questions maritimes.

C. Buchet indique que (s’expliquant par la consommation de bière) le choix des routes empruntées par les escadres anglaises influe sur la durée du voyage, laquelle détermine une plus grande mortalité parmi les troupes embarquées, ce qui, finalement, expliquerait l’incapacité des Anglais à mettre la main sur les possessions antillaises de ses concurrents avant le milieu du XVIIIe siècle. « Ce n’est que progressivement, conclut-il, en s’appuyant de plus en plus sur la Nouvelle-Angleterre d’où elle fit parvenir hommes, vivres et matériel, que l’Angleterre put atténuer les problèmes de santé tout en restant dans le cadre d’un même système technologique et s’emparer des principales places de la France et de l’Espagne dans la région ». L’hypothèse, qui sous-entend que des facteurs insignifiants (la consommation de bière sur les vaisseaux anglais) auraient produit des effets considérables (la survie ou non de possessions coloniales), est pour le moins

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hardie. Elle ne se vérifie d’ailleurs pas totalement puisque la France conserve ce qui pour elle est l’essentiel — à savoir l’ouest de Saint-Domingue — malgré les désastres de la guerre de Sept ans ; signe que certaines politiques et considérations géostratégiques (thèmes sur lesquels la thèse de l’auteur nous avait apporté d’intéressants éclairages), entre autres, ne sont pas à oublier. On voit ainsi toute l’importance de la variable alimentaire et sanitaire, mais aussi toute la nécessité de l’aborder avec prudence, de ne pas l’isoler, de la confronter à d’autres phénomènes et de la mettre ainsi en perspective. Centrée sur l’étude de la mortalité dans les marines françaises et allemandes au cours des deux grands conflits mondiaux, la partie « contemporaine » de la santé maritime navale s’achève sur « la pathologie du sous-marinier » à bord des bâtiments nucléaires d’aujourd’hui où le risque majeur, apprend-on, est l’inactivité physique et la prise de poids ; preuve qu’une page de l’histoire semble désormais définitivement tournée, celle des grands risques sanitaires sur mer. Dans un article fort intéressant sur la « révolution sanitaire » dans la Royal Navy du XIXe siècle, Ph. Masson résume les principales étapes de ce recul de la mortalité, tout en ouvrant quelques pistes pouvant permettre des comparaisons avec d’autres marines.

Le second ensemble thématique est relatif aux problèmes de santé à bord des navires marchands (une question que l’on pourrait refier à celle des marines de guerre en étudiant la manière dont se diffusent, de l’une à l’autre, certaines innovations). Il apparaît dans la seconde partie de l’ouvrage et regroupe quelques communications centrées sur le XVIIIe siècle. J.-M. Deveau nous dresse la liste des principales maladies se déclarant au cours des expéditions négrières, thème bien connu ayant suscité nombre de travaux et qu’il importe sans doute maintenant de mieux disséquer : mortalité sur la côte et en mer, mortalité affectant les équipages blancs et les captifs noirs, comparaisons entre les différentes traites européennes (voire avec les traites musulmanes), évolution des taux de mortalité moyens, facteurs de mortalité. Le cas des navires marchands bordelais du XVIIIe siècle est étudié avec précision par P. Butel. Il insiste sur le faible nombre des morts par accident, sur l’importance des maladies, de la nature et de la longueur des routes, des saisons, et surtout du temps passé dans les escales tropicales. A propos de la route du Cap au milieu du siècle, Ph. Haudrère indique les conséquences en termes de mortalité d’une hygiène déplorable et du « taux d’entassement » des soldats et des marins, cette dernière variable expliquant la différence entre les pertes subies par les Français et les Hollandais. On retrouve ainsi une importante donnée du trafic négrier, preuve de l’existence de facteurs plus ou moins permanents au sein d’un système sanitaire maritime dont les multiples éléments sont en constante situation d’interaction. Parmi ces derniers peut-être convient-il également de prendre en compte l’âge, les origines (sociales et géographiques) et l’état physique des marins avant leur embarquement. Un autre problème se pose : celui des conditions sanitaires dans lesquelles ont été conduites course et pêche au long cours. Une mise en relation des études consacrées à ces trafics avec celles dont on dispose sur les marines de guerre et de commerce serait sans nul doute d’un grand intérêt.

A l’instar du précédent, le dernier ensemble aurait sans doute mérité de plus amples développements. Il débute par les communications de J.-N. Biraben et de D. Grmek (les deux premières du recueil). Précises et balayant certains poncifs, elles font un point nécessaire sur les rapports, à l’époque médiévale, entre routes maritimes, grandes épidémies et débuts de la quarantaine maritime. Les textes suivants (sur la propagation du culte de Saint-Nicolas – le protecteur des marins -, les conseils pour le voyage en mer dans les textes médiévaux et la question sanitaire dans les flottes portugaises des Indes au XVIe siècle) apportent

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d’utiles éclaircissements. Se dessinent ainsi les contours d’une dialectique du dedans (Europe qui souffre et se protège) et du dehors (l’Europe qui s’aventure sur les océans) que la présentation très classiquement chronologique des textes ne permet pas de mettre clairement en évidence. Elle montre combien il serait nécessaire d’approfondir, du point de vue sanitaire, l’analyse de ce tournant des XIVe-XVIe siècles ; moment pendant lequel, parvenant à maîtriser une partie de ses peurs, une certaine Europe s’ouvre sur le grand large. Les risques sanitaires demeurent ensuite, pratiquement jusqu’aux débuts du XXe siècle, une constante majeure des grands voyages transocéaniques, et ils n’ont jamais empêché la dynamique de l’expansion maritime de l’Occident. C’est la preuve que des forces importantes, et déterminantes, étaient à l’oeuvre de manière souterraine. Mais il est probable que la manière d’appréhender les choses de la mer – et notamment ses risques – a pu jouer un rôle non négligeable dans les rythmes, les modalités, les succès et les échecs de cette expansion. La relative « avance » acquise en matière d’expérience par les États habitués à regarder vers le Sud et la Méditerranée n’a peut-être pas été sans conséquences, expliquant ainsi – avec de nombreuses autres variables – la précocité des découvertes imputables aux Ibériques. Mais tout cela devrait être mis en relation avec ce que l’on sait des aventures maritimes des pays du Nord, ici oubliées. Un énorme et passionnant champ de recherche pourrait ainsi se développer, autour du contexte sanitaire de l’expansion maritime de l’Occident. Placées dans la seconde partie de l’ouvrage, trois communications peuvent s’y rapporter : celles de Ch. Huetz de Lemps (à propos des conséquences démographiques des découvertes, bien étudiées pour l’Amérique et éclairées ici pour le Pacifique) et de plusieurs médecins (une intéressante et utile étude des apothicaires et des coffres de mer menée sur la longue durée ; une autre sur le scorbut analysé à la lumière de la biologie moderne).

Au total, bien édité, parfaitement mis en perspective par le rapport final de J. Meyer, reflet assez fidèle des avancées et des zones d’ombre d’une historiographie plus française qu’internationale en la matière, cet ouvrage – qu’il importe désormais de connaître – présente l’avantage d’attirer notre attention sur un thème trop souvent laissé aux seuls érudits, marins et médecins. Il est à espérer qu’il puisse susciter des recherches nouvelles, dans des directions peut-être plus diversifiées.

Olivier PÉTRÉ-GRENOUILLEAU.

Gerbert l’Européen, Actes du colloque d’Aurillac, 4-7 juin 1996, rassemblés par Nicole Carbonnel et Jean-Eric Iung (Société des Lettres, Sciences et Arts « La Haute Auvergne », « Mémoires », 3, Aurillac, Éditions Gerbert, 1997).

Gerbert l’Européen, voilà un livre dont le titre est bien dans Pair du temps, quoique son prix de vente ne soit pas libellé en euros sur la quatrième de couverture. Jadis annexé par les protestants et gallicans des XVIe-XVIIe siècles pour certains propos antiromains, Sylvestre II serait-il aujourd’hui enrôlé sous la bannière bleue aux douze étoiles ? Ce serait chercher mauvaise querelle à la société « La Haute Auvergne » qui a publié ce colloque international après avoir réuni dans le Cantal les meilleurs spécialistes et fédéré les énergies locales. Ce titre rend bien compte des recherches ici rassemblées, de la dimension d’un homme d’exception en même

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temps que de son rêve d’empire. L’Europe est une construction spirituelle et culturelle avant de se réduire en marché commun.

Il revient bien sûr à Pierre Riche de camper le personnage de « Gerbert l’Européen », que nous suivons ensuite dans sa carrière. Comment l’Auvergne, encore antique et « romanophile » mais déjà en « mutation féodale », comment l’abbaye Saint-Géraud directement rattachée au siège de Pierre ont contribué à façonner sa personnalité ? (Christian Lauranson-Rosaz, « La ville de Gerbert, Aurillac : les origines »). Le dynamisme social et l’ouverture culturelle de « la Catalogne de Gerbert » sont analysés par Michel Zimmermann ; il rappelle que si ses lettres témoignent d’un intérêt durable pour cette région, on n’a gardé sur place aucune trace de son passage. Le catalogue de la bibliothèque de Ripoll qui classe les traités d’Aristote dans le même ordre que Gerbert les « lisait » à Reims est toutefois un indice de son séjour dans cette abbaye (plutôt qu’à Vic ou à Cordoue, où il n’avait nul besoin de se rendre, compte tenu de la circulation des manuscrits scientifiques d’Al Andalus). Paolo Cammarosano ( « Gerbert et l’Italie de son temps » ) examine le contexte politique et juridique rencontré par l’abbé de Bobbio dans son expérience malheureuse. Otton II l’avait nommé à cet abbatial sans doute pour lui offrir une bibliothèque de six cents manuscrits, mais aussi parce qu’il était un moine irréprochable devenu familier de l’archevêque de Reims Adalbéron, promoteur de la réforme monastique dans sa province. Michel Sot ( « Le moine Gerbert, l’Église de Reims et l’Église de Rome » ) rappelant que l’oeuvre de réforme repose en grande partie sur les liens établis entre les monastères et l’Église de Rome, propose de reconsidérer les « sentiments » de Gerbert à l’égard de la Ville. Il y a vécu deux ans avant de venir à Reims où son souvenir était présent dans l’histoire et le mythe double d’une métropole fondée par Remus et évangélisée par un disciple de saint Pierre. Lui, qui avait été élevé dans un monastère exempt et est resté constamment préoccupé de la reconnaissance romaine, « a toujours pensé l’Église comme centrée sur celle de Rome et unifiée par elle » ; dès lors il convient de relativiser l’interprétation « gallicane » des propos tenus au concile de Saint-Basle que Gerbert, secrétaire, a rapportés sans forcément y souscrire totalement. Rome était pour lui un lieu de mémoire de l’Église mais aussi de l’Empire. L’Empire, avec lequel l’Église de Reims entretenait des relations étroites, était d’abord une construction politique récemment restaurée, s’appuyant sur les évêchés, abbayes et chapitres constituant face aux grands duchés le « système de l’Église impériale », et sur un groupe de clercs actifs répartis en réseau, la « chapelle » (Michel Parisse, « Gerbert d’Aurillac et l’Empire »). C’était aussi une vision du monde. Bien qu’il ait eu à Reims l’expérience de la politique, Gerbert n’était pas un théoricien de pouvoir, il fut le pape d’Otton III, le nouveau Sylvestre d’un nouveau Constantin visionnaire. « Cet empire de l’an mil a essayé d’être vraiment universel avec son empereur mi-saxon mi-grec et son pape aquitain, qui tous deux ensemble se sont tournés vers des gentes de l’Est auxquelles ils ont osé donner une dignité et des droits égaux à ceux qu’avaient celles de l’Ouest » (Karl-Ferdinand Werner, « Gerbert dans les structures de l’Empire »). Marianne Saghy ( « La christianisation de la Hongrie » ) insiste aussi sur ce rare moment où le pape et l’empereur n’ont pas mis d’obstacles au développement autonome des chrétientés naissantes, « rêvant d’universalisme chrétien, ils ne se préoccupaient pas de choses aussi insignifiantes que celles d’étendre leur suprématie sur ces nouveaux territoires ou les églises en gestation ». L’adhésion au christianisme s’y renforce sous le règne d’Etienne, auquel Sylvestre II a envoyé une couronne ; dix évêchés (proches de forteresses sûres) et des monastères (contrôlés par les princes fidèles) quadrillent le territoire (Ilona Jonas, « Les débuts de l’organisation de l’Église en Hongrie »). La Pologne présente la même symbiose entre l’Église et l’État alors que la spécificité

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de la situation politique a fait dépendre l’évêché de Prague (fondé entre 973 et 976) de l’archevêché de Mayence jusqu’au milieu du XIVe siècle (Anna Adamska, « Les problèmes de l’Église en Pologne et en Bohême à l’époque de Gerbert »). Cette nouvelle zone de chrétienté a clos autour de l’an mille le processus de formation des frontières de la civilisation latine et, indirectement, de l’Europe.

« Homme d’Église, homme d’Empire, Gerbert répète plus que tous le mot fuies parce qu’il est un fidèle de l’institution ecclésiale et de la suzeraineté germanique. » Cette remarque de Jean-Pierre Callu ( « Les mots de Gerbert » ), qui a passé les lettres au crible de l’analyse lexicale pour retrouver l’homme derrière les exercices de style forgés pour la postérité, fournit la transition avec la seconde section de ce livre, consacrée à l’intellectuel. Il a réagi à la souffrance des moments difficiles par la réflexion, la volonté, la mémoire. Rhéteur de formation, il devint un «juriste d’obligation » (Gérard Giordanengo, « Gerbert, printemps-été 995 : la rhétorique rattrapée par le droit ») pour défendre sa position à l’archevêché de Reims. Mais c’est surtout par le quadrivium qu’il gagna sa réputation de savant. Christian Meyer ( « Gerbertus musicus. Gerbert et les fondements du système acoustique » ) souligne le « tour de force arithmétique pour expliquer qu’au-delà des contingences de la division du monocorde et de la longueur des tuyaux d’orgue se faufile un seul et même ordre rationnel » ; brillant calculateur, il fut aussi un expert en facture. Paul Kunitzsch ( « Les relations scientifiques entre l’Occident et le monde arabe à l’époque de Gerbert » ) rouvre le dossier de la réception en Catalogne des manuscrits venus d’Al Andalus ; il y a un évident contraste entre la quasi-absence de traces d’influence arabe dans les manuscrits authentiques de Gerbert et sa réputation d’introducteur de l’abaque et des chiffres (selon une évolution qui semble avoir commencé avant lui) ainsi que de l’astrolabe (dont l’étude à Ripoll ne se serait développée qu’après son passage). Les témoignages datés sont bien rares pour établir une chronologie solide ; si la Catalogne fut un des premiers centres de contact avec la science arabe (plutôt dans les années 980-1000), « Gerbert n’y a pas manifestement pris part » tout en ayant abordé ces nouvelles connaissances après avoir quitté la région. Les bibliothèques de l’époque n’étaient pas aussi indigentes qu’on l’a supposé (Jean Vezin, « La production et la circulation des livres dans l’Europe du Xe siècle » ; Manuel E. Vasquez-Bujan, « La circulation des manuscrits hippocratiques »). Les livres médicaux classiques ne manquaient pas dans les monastères, lieux de conservation, de transcription et de soins (Danielle Jacquart, « La médecine au Xe siècle »). Gerbert s’y intéressait sans être vraisemblablement praticien (dans la lettre 151 il se présente comme un amateur en prescrivant un antidote pour un calcul) ; là encore le renouveau de la médecine par l’introduction de textes arabes (Constantin l’Africain) fut l’apanage du XIe siècle bien plus que du Xe. Sans diminuer les mérites et surtout l’insatiable curiosité intellectuelle de Gerbert, ces articles proposent de rectifier une certaine légende dorée, qui s’est amplifiée au fil des siècles.

L’image de Gerbert, au sens propre comme au sens figuré, forme un troisième ensemble : Jean-Éric Iung, « La statue de Gerbert-Sylvestre II à Aurillac (1843-1868) » ; Claude Grimmer, « L’image de Gerbert dans l’Auvergne du XVIe au XXe siècle » ; Bernard Dompnier, « Les controversistes protestants et Gerbert (XVIe-XVIIe siècles) » ; Emmanuel Bury, « Gerbert et l’historiographie gallicane : de la philologie au débat d’idées ». David d’Angers immortalise le grand homme, Auvergnat et modeste qui a réussi par son intelligence, après que l’époque moderne en eut fait un acteur inattendu des querelles de la Réforme et de la Contre-Réforme, en particulier grâce aux actes du concile de Saint-Basle où Du Plessis-Mornay louait la «juste liberté dont nos pères gaulois avoient parlé ». Le débat confessionnel eut au moins le mérite de contribuer à l’élaboration des règles de la critique des sources

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que certains ignoraient ou tronquaient sans vergogne. L’érudition contemporaine s’est employée à établir « La tradition manuscrite des oeuvres de Gerbert » (Marco Mostert) ; il faut encore travailler sur les oeuvres scientifiques malgré tout ce qui a déjà été entrepris (Iaroslav Matviichine, « Nicolas Boubnov, commentateur de Gerbert : une édition non réalisée »). Comme chacun sait, les lettres ont fait l’objet d’une édition critique dans la collection des Classiques de l’Histoire de France au Moyen Age par Pierre Riche et Jean-Pierre Callu (Les Belles Lettres, Paris, 1993, 2 vol.). Après le beau volume de « matériaux pour l’histoire », Autour de Gerbert d’Aurillac, le pape de l’an mil, Album de documents commentés réunis sous la direction d’Olivier Guyotjeannin et Emmanuel Poulie (Paris, École des Chartes, 1996), le colloque d’Aurillac apporte des pierres utiles à l’édification d’un monument du millénaire qui atteindra son apogée en 2003. Ce genre de rencontre ne prétend pas à l’exhaustivité – d’autant que le lecteur peut s’appuyer sur la biographie désormais classique de Pierre Riche, Gerbert d’Aurillac, le pape de l’an mil (Paris, Fayard, 1987) – mais on y trouve des mises au point et des réflexions neuves. L’enseignant apparaîtra négligé, alors qu’il a été plus de vingt ans à la tête des écoles épiscopales de Reims, mais le propos de cet ouvrage était surtout de replacer l’homme, sa formation et ses fidélités dans l’espace contemporain, tout en montrant la part qu’il avait prise à la dilatation de l’Europe « romaine ». Tout compte fait, Rome est le fil conducteur de sa vie, mère et maîtresse, objet d’un ressentiment outré par des relectures tendancieuses mais surtout pierre de fondation d’une universalité rêvée bien au-dessus des petitesses de ce monde.

Patrick DEMOUY.

Dietrich W. Poeck, Cluniacensis Ecclesia. Der cluniacensische Klostewerband (10-12 Jahrhundert), Wilhelm Fink Verlag, 1998, XI-619 p. (« Münsterische Mittelalter-Schriften », Bd. 71).

L’objet de ce livre est de présenter une liste (Corpus) des établissements clunisiens relevés dans les privilèges pontificaux de 998 (Grégoire V) à Innocent III (1205), non seulement dans les privilèges adressés à l’abbaye même de Cluny (17 en tout pour cette période), mais aussi dans les privilèges consentis en faveur de maisons dépendant de cette dernière et ayant elles-mêmes des dépendances (La Charité, Lihons-en-Santerre, Longpont, Marcigny, Moissac, Montdidier, Montierneuf, Mozac, Nantua, Saint-Arnould-de-Crépy, Saint-Martial-de-Limoges, SaintMartin-des-Champs, Rumilly, Sauxillanges, Souvigny). Ce Corpus est précédé d’une longue première partie (240 p.), qui expose avec une grande intelligence et une vive perspicacité dans les nuances d’une part l’histoire de la communauté clunisienne, d’autre part son contenu, étudié en fonction des privilèges, en s’appuyant parfois aussi sur les nécrologes (travaux de J. Wolasch, dont D. Poeck est l’élève).

L’examen historique, qui n’apporte guère de nouveautés, souligne que, après l’époque primitive de l’union personnelle (Bernon), puis celle du rassemblement encore informel, réussi grâce à la personnalité de l’abbé majeur (Mayeul), il revint à Odilon, en conséquence de l’exemption de 998, de définir les premières règles d’organisation (prieurés), et à Hugues, dans les années 1070-1100, d’arrêter plus clairement les degrés et les moyens de l’autorité centrale (prieurs nommés, etc.) — l’oeuvre n’étant véritablement achevée qu’avec Pierre le Vénérable et étant confirmée dans les privilèges postérieurs. L’analyse du contenu, quant à elle, sur le fond plus neuve, détermine les maisons qui sont des dépendances immédiates (les

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membres) du couvent de Cluny, appartenant à celle-ci «ex Cluniacensis coenobii jure » – selon le droit du couvent de Cluny -, à côté des abbayes et des prieurés, ces deux groupes donnant heu à des exposés d’un très fort intérêt. D’une façon générale, l’auteur observe combien il demeure difficile de s’y retrouver, tellement la terminologie appliquée aux statuts des établissements — ecclesia, monasterium (terme le plus fréquent), prioratus, abbatia, etc. – évolue ou reste floue et ambiguë, et tellement la même expression est susceptible de couvrir des réalités différentes (n’y aurait-il pas des abbayes qui garderaient leur titre tout en devenant juridiquement des prieurés ?). Ainsi, Moissac est généralement qualifiée d’abbatia, mais une fois simplement de coenobium. Montierneuf, monasterium, s’appelle abbatia à partir de Pascal II en 1100. Mozac est abbatia, sauf pour Urbain II qui la nomme monasterium. Baume, cité à partir d’Eugène III, est toujours prioratus, etc. Cela permet à l’auteur d’étudier plus spécialement, parmi les abbayes, les subordinations imposées (Saint-Cyprien-de-Poitiers, Saint-Gilles, Saint-Bertin, Saint-Benoît-de-Polirone, Vézelay), les intégrations réussies (Lézat, Saint-Martial-de-Limoges, à part Montierneuf), les soumissions avec modification du statut (Baume), les ruptures (Morigny) ; et, parallèlement, de suivre les prieurés qui, selon lui, ont un impact régional (Domène, Nogent-le-Rotrou, Paray, Longpont, Saint-Mont, Lewes, Grandchamp) ou européen (Marcigny, La Charité).

Le Corpus ainsi dressé comporte environ 700 noms, c’est-à-dire les noms de tous les établissements monastiques (couvents) cités dans les documents comme relevant de Cluny, ce qui exclut, semble-t-il, les prieurés dépendant de monastères non nommément retenus comme étant des sous-dépendances clunisiennes et revient à dire que certaines « maisons mères » seraient seules de droit clunisien sans que leurs dépendances le soient forcément. Il y a là une ambiguïté qu’il ne paraît pas toujours aisé de surmonter, car le relevé « mutile » certaines communautés. C’est ce qui explique pour une part la divergence entre cette liste et non seulement celles de Dom Manier ou de G. de Valous (près de 1 200 établissements), mais aussi entre elle et celle de G. Charvin (790) qui prend seulement en compte les couvents inspectés par les visiteurs après 1260. En revanche, ce décompte a le grand avantage de donner de l’ensemble clunisien l’image que l’on s’en faisait à la Curie pontificale, plus exactement l’image que l’on avait de chacun de ses composants. C’est ainsi que l’on dénote que La Charité a le plus grand nombre de dépendances (plus de 50), devançant d’une bonne dizaine Moissac et Saint-Martial-de-Limoges et d’une vingtaine Saint-Martin-des-Champs, après lesquels viennent Montierneuf, Sauxillanges, Marcigny (femmes), Mozac, Souvigny, San Paolo d’Argon (en Italie), Nantua, Pontida – alors que Lewes, maison pilote en Angleterre, en a directement très peu. Cela, cependant, est fortement nuancé par les remarques exposées dans les chapitres précédant le Corpus ainsi que par l’impact historique propre à certains couvents, une liste demeurant, quoi qu’on en pense… rien de plus qu’un index, rien de plus qu’une indication.

Il n’empêche qu’ici, où chaque notice mentionne le nom actuel et le nom latin de l’établissement, sa situation géographique, son diocèse et son patron, ainsi que les divers documents pontificaux qui le concernent et que les visites effectuées par la suite, l’indication est très fournie. Ce qui renforce encore l’intérêt particulier de l’ouvrage, qui sera, soulignons-le, très utile à condition de savoir en faire un usage averti et de savoir retrouver la genèse d’intégration de chaque membre, essaimage ou incorporation.

Marcel PACAUT.

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Alain Beltjens, Aux origines de l’ordre de Malte. De la fondation de l’Hôpital de Jérusalem à sa transformation en ordre militaire, Bruxelles, A. Beltjens, 1995,516 p.

Auteur et éditeur, A. Beltjens nous présente, dans une édition soignée et aérée, une étude minutieuse et documentée sur les origines hiérosolymitaines des hospitaliers de Saint-Jean et sur le processus de militarisation de l’ordre.

En treize chapitres il examine successivement les origines légendaires de l’ordre, sa fondation réelle à Jérusalem et le rôle joué par Gérard, son premier maître ; la succession de celui-ci ; l’élaboration de la règle et les privilèges ; le développement et les premières implantations des hospitaliers en Occident. Disons-le tout de suite : la démonstration, très didactique, est pesante, l’auteur ayant choisi, pour soutenir ses dires, d’être exhaustif, de citer toutes les références disponibles (notamment à partir du Cartulaire de Delaville Le Roulx). C’est ainsi qu’au chapitre XII, avant d’analyser le processus de militarisation de l’ordre, l’auteur livre, sur vingt pages, l’analyse de 52 documents s’étalant de 1100 à 1205. La méthode n’a pas que des inconvénients puisque l’auteur met ainsi à la disposition de ses lecteurs, sous la forme de l’original latin et de la traduction française, un nombre considérable de documents ou d’extraits de documents. Lorsque l’on est son propre éditeur, on peut prendre ses aises.

Venons-en au fond. Presque toujours les démonstrations d’A. Beltjens sont convaincantes. Tout n’est pas neuf évidemment (la bibliographie de l’auteur pêche en cela qu’elle est un peu ancienne et ignore quelques articles utiles et récents) mais il ne saurait en être autrement. L’auteur établit de façon définitive, à mon sens, un certain nombre de points : la chronologie des premiers temps de l’ordre, sa fondation comme établissement charitable par des Amalfitains, ses liens avec les bénédictins, la désignation de Gérard comme recteur, puis comme premier maître ; il démontre de façon plausible l’origine amalfitaine de celui-ci (il faudra que les martégaux se fassent une raison !), rejette le nom de Tenque qui lui fut donné à partir du latin tune. Il établit aussi de façon précise et juste le processus d’élaboration de la règle : elle est due à Roger des Moulins, qui serait en fait le deuxième successeur de Gérard, qui a vraisemblablement intégré les premiers usages dus à Gérard ; elle fut ensuite complétée de statuts dont les statuts de Margat, de 1204-1206, les premiers à prendre totalement en compte la nouvelle vocation militaire de l’ordre.

C’est sur ce point qu’il y a, me semble-t-il, une certaine confusion dans les propos de l’auteur qui veut trop bien faire ou trop en faire. A vouloir trop prouver… Il démontre d’une part qu’avant 1206, l’activité militaire de l’ordre est ignorée des statuts ; il indique aussi que la papauté a longtemps refusé cette militarisation avant de l’accepter en 1182-1184, ce qui prouverait qu’à cette date, cette activité militaire existait déjà comme le prouve la participation des hospitaliers aux campagnes égyptiennes d’Amaury en 1165-1169. Jusque-là tout va bien. Le propos de l’auteur devient plus discutable lorsqu’il entreprend de démontrer que, presque dès le début, l’ordre a eu une activité militaire. Sous la forme de l’utilisation de quelques chevaliers, soldés ou non, comme le faisaient les établissements religieux de l’époque, seigneurs ecclésiastiques, pour se protéger ? Soit. L’auteur utilise une base documentaire fort réduite et peu explicite pour prouver que, sauf sur le plan conceptuel et sur le plan statutaire, l’Hôpital a été militaire avant le Temple ; que déjà avec ces chevaliers, il a protégé les pèlerins sur les routes infestées de brigands ; or c’est précisément pour accomplir cette tâche que les premiers templiers (dont l’auteur continue à croire qu’ils n’ont été que neuf!) ont fondé leur ordre. On regrettera le procédé qui consiste à « emboîter » les hypothèses, lesquelles se transforment en certitudes

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au cours du processus. L’auteur explique p. 334 qu’il y avait probablement des hospitaliers aux côtés de Robert le Bourguignon et de ses templiers à la bataille de Thécua en 1139 (ce qu’aucune source ne dit) ; p. 339 cela devient : « Nous savons… que plusieurs frères [de l’Hôpital] participent à la bataille de Thécua en 1139… »

Cela dit, certaines vues de l’auteur sur les liens des premiers hospitaliers et des premiers templiers avec le Saint-Sépulcre sont confortées par les deux articles que A. Luttrell vient de produire sur l’origine des templiers (Colloque de Clermont, Autour de la première Croisade, Paris, Publications de la Sorbonne, 1996) et sur celle des hospitaliers (Montjoie, Mélanges H. E. Mayer, éd. B. Kedar, Cambridge, 1997).

Au total donc, et malgré ces quelques réserves sur la méthode, on ne peut qu’inciter tous ceux qui s’intéressent à la question de l’origine des ordres militaires et au contexte dans lequel ils sont apparus, à lire ce livre, riche par ailleurs d’un appendice contenant quatorze documents avec leur traduction.

Alain DEMURGER.

Michel Balard et Alain Ducelier (dir.), Le partage du monde. Echanges et colonisation dans la Méditerranée médiévale, Paris, Publications de la Sorbonne, 1998, 494 p. (Série « Byzantina-Sorbonensia », 17).

La commémoration se porte à merveille. Pour célébrer le 500e anniversaire du traité de Tordesillas qui partageait entre la Castille et le Portugal le monde récemment découvert, Michel Balard a réuni son équipe à Conques en site neutre et continental pour l’inviter à une confrontation sur le partage de la vieille Méditerranée. Il s’agit bien d’une équipe, constituée en groupement de recherches du CNRS sur le thème « La colonisation occidentale au Moyen Age : formes, acteurs et conséquences », et qui a manifesté sa fécondité en tenant déjà deux colloques dont les actes ont été publiés. L’auteur du compte rendu voit sa tâche facilitée car Alain Ducellier a avec un remarquable esprit de synthèse tiré les conclusions de cette rencontre. Il a fait sienne la remarque de Jehel pour qui « dans le cas de l’impérialisme marchand, tout repose sur la fluidité des échanges et des communications à travers les États et les frontières. La conception génoise, économiste et transfrontalière, s’accommode d’une propagation diffuse qui n’est pas compatible avec la notion de partage » (p. 373). En somme, le titre usurpé viendrait déformer le sens du sous-titre, mieux approprié. Ducellier n’est pas loin de partager le point de vue géopolitique de Jehel et, ajoute-t-il, s’il y a eu partage, il aurait précédé quand l’Islam conquérait son empire au détriment de Byzance, ou succédé quand la Chrétienté rassemblée affrontait l’Islam ottoman au XVIe siècle. La plupart des contributions examinent soit la colonisation vénitienne soit l’expansion génoise, l’une et l’autre ayant abouti à une savante répartition des îles ou des quartiers marchands dans les grandes métropoles de l’Orient, un aspect qui n’est point abordé. Le livre suit un plan géographique qui n’a pas favorisé les confrontations et le lecteur est ainsi invité à conduire cette réflexion parallèle où aucun auteur ne s’est risqué. De telles rencontres apportent de précieux éléments à la connaissance historique des pays méditerranéens car il a été fait appel à des historiens orientaux (A. Niculescu, V. Tchentsova, par exemple) aux vues nouvelles sur des régions peu explorées par leurs collègues occidentaux.

Il n’y eut point de partage, y eut-il une colonisation ? D. Jacoby examine la situation de la Crète où la présence vénitienne prolongée affronta de nombreux soulèvements indigènes : jamais Venise n’eut les forces démographiques suffisantes pour appliquer le programme de peuplement tracé dès la conquête et qui aurait

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créé une nouvelle Venise avec ses 6 sestiers, ses milites et ses pedites fournis de « milices » (tenures) aptes à garantir l’accomplissement du service militaire et le train de vie digne d’habitants de Venise transplantés du sestier urbain dans le sestier insulaire homonyme. L’étude est excellente, on peut se demander si les immigrés d’origine populaire provenant des autres centres lagunaires n’ont pas suppléé les citoyens vénitiens défaillants et fourni assez de mercenaires pour venir à bout des résistances grecques organisées elles aussi dans le cadre de petites seigneuries féodales rivales. La conquête en tout cas produisit une redistribution de la propriété en faveur des Latins. Elle abolit le contrôle restrictif exercé auparavant par l’Empire byzantin sur des secteurs spécifiques de l’éconormie et du commerce. Les colonies vénitiennes participaient au ravitaillement en grains des grandes métropoles, Constantinople et Venise, et l’économie agraire s’en trouva irriguée par un flux monétaire régulier favorisé par la présence des marchands qui, en introduisant de nouvelles formes d’entreprises, de crédit, de distribution, ont stimulé la croissance de la productivité et de la production agricole et pastorale. A Candie, pour garantir ses approvisionnements, Venise, qui se réservait toutes les exportations de grain, imposa aux feudataires de consigner aux autorités des quotas à prix imposé. Le commerce interrégional, entre les îles de l’Egée et Thessalonique, ou entre la Romanie latine et Constantinople, entre la Crète et l’Italie méridionale, était entre les mains des Vénitiens, ou assuré par des marchands grecs obligés, à partir de 1260, de recourir aux bâtiments vénitiens. Le contrôle hégémonique des îles et des lignes de navigation apporta au commerce vénitien de substantiels dividendes, ainsi Venise, au milieu du siècle, parvint à conquérir le marché des voyages de pèlerins qui gagnaient Acre, grâce à de bonnes conditions de transport, au respect des clauses du contrat, à la régularité et à la sécurité des voyages. Ces colonies étaient suffisamment riches, en particulier les patriciens qui opéraient en leur sein, pour inciter la commune à lever sur elles des prestiti.

En somme pouvait-on demander à des cités-États, à des républiques marchandes à l’assise territoriale réduite, de se tailler des empires à la façon des États monarchiques ou des républiques fédérées des Temps modernes. Pierre Guichard, à qui nous laisserons le mot de la fin, se pose justement la question de la définition de la frontière, à la suite des travaux de P. Gautier-Dalché ( « de la Este à la carte : limite et frontière… » ) et pose en principe que « le partage (…) se trouve au croisement de deux aspects fondamentaux de la formation de l’Europe, marquée à la fois par des tendances expansionnistes et par la définition des États territoriaux en formation » (p. 454).

Jean-Claude HOCQUET.

Autour de la première croisade. Actes du colloque de la Society for the Study of the Crusades and the Latin East (Clermont-Ferrand, 22-25 juin 1995) réunis par Michel Balard, Paris, Publications de la Sorbonne, 1996, 654 p.

Le concile de Clermont de 1095, Actes du colloque universitaire international (Clermont-Ferrand, 23-25 juin 1995), Ecole française de Rome, 1997.

Pour son IVe Congrès de 1995 (ils ont lieu tous les quatre ans), la très active Société pour l’étude des croisades et de l’Orient latin présidée alors par Jonathan Riley-Smith et, depuis le congrès, par Benjamin Z. Kedar, ne pouvait faire autre-

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ment que de se réunir à Clermont et célébrer ainsi, avec quelques mois d’avance (problèmes climatiques obligent !) le 900e anniversaire de l’appel à la croisade d’Urbain II. Ce congrès télescopa celui organisé par la région Auvergne dont les objectifs (plus grand public) et les moyens (plus médiatiques) étaient évidemment tout autre mais dont la teneur scientifique ne le cède en rien au premier. Ces deux congrès, plus complémentaires que rivaux, furent l’occasion d’un vaste tour d’horizon des problèmes concernant la première croisade et de son contexte et, au-delà, de la croisade tout court.

La publication des actes du Ier congrès, menée avec célérité par Michel Balard, permet de constater la richesse foisonnante des recherches de « pointe » menées un peu partout dans le monde sur le thème de la croisade et de mesurer les progrès de la connaissance de ce phénomène dont plus personne ne nie, malgré la vision réductrice qui en est trop souvent donnée à notre époque, la complexité et l’importance. Ignorer la croisade c’est se condamner à ne rien comprendre à l’évolution de la société chrétienne au Moyen Age et sans doute au-delà. 47 communications, sur les 53 qui furent prononcées, sont ainsi rassemblées et réparties en cinq thèmes dont je vais donner la liste et indiquer succinctement le contenu pour que le lecteur repère dans ce copieux volume les textes qui l’intéressent :

— L’étude des sources se limite aux trois textes de P. Grillo, sur l’édition du texte français de Baudri de Dol, de C. Grocock sur l’oeuvre épique de Gilon de Paris et de R. Hiestand qui démontre que les canons de Clermont et d’Antioche concernant l’organisation de l’Église latine sont en fait des constructions postérieures.

— Onze communications étudiaient l’appel de Clermont et ses suites : nouvel examen des origines de l’appel (J. France) ; voyage d’Urbain II en France et découverte de l’étape de Saumur (G. Beech) ; prédication de la croisade et pénétration capétienne en Berry (C. Gardner) ; rôle des femmes, des épouses avec l’exemple des comtesses de Flandre (T. de Hemptines) ; perception de l’islam par les Chrétiens (S. Loutchiskaya et A. Ilieva) ; démonstration que l’objectif des croisés était très précisément le Saint-Sépulcre plutôt que Jérusalem (S. Schein) ; historiographie de la première croisade dans les deux siècles qui ont suivi (J. Powell). A. Jotischky démonte les apocryphes forgés par les Carmélites sur la première croisade. Les aspects militaires sont évoqués par C. Bowlus (faiblesses de l’archerie montée turque), S. Edgington (l’utilisation du pigeon voyageur) et Y. Friedmann (les rançons des captifs).

— Huit communications concernaient les ordres militaires. Trois d’entre elles, celles d’A. Luttrell, de S. Cerrini et de D. Selwood proposent des hypothèses neuves sur les débuts des templiers, leurs liens avec les chanoines du Saint-Sépulcre et les hospitaliers, l’élaboration de leur règle et les rapports avec Saint-Bernard. La thèse de S. Cerrini sur la règle primitive de l’ordre du Temple, soutenue au début de 1998, conforte ces analyses qui proposent une histoire cohérente des débuts de l’ordre. A. Graboïs est revenu sur la question du Temple de Jérusalem. J. M. de Winter présente la première implantation des hospitaliers au nord des Alpes, à Utrecht, tandis que K. Borchardt donne des précisions sur l’installation des ordres militaires en Europe centre-orientale ; J. Burgtorf étudie les problèmes posés par l’appropriation des biens des frères décédés par les hauts dignitaires de l’Hôpital et J. Sarnowsky se penche sur les chapitres généraux du même ordre à Rhodes au XVe siècle.

— Dix études sont consacrées aux croisades du XIIe au XVe siècle. Au problème des rapports entre pèlerinage et action militaire (C. G. Libertini), des communications entre Orient et Occident (S. Menache), des conceptions de la croisade dans la Castille d’Alphonse X (J. M. Rodriguez Garcia), de la relique de la vraie

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croix (G. Ligato) et de l’esprit de croisade qui survit au XVe siècle chez une Margerie Kempe (É. Green) ou chez un Philippe le Bon (J. Paviot). M. Hoch et M. Aziz ont proposé des vues nouvelles sur le siège de Damas de 1148 et sur Frédéric II, tandis que B. Kedar et P. Partner s’interrogeaient sur la confrontation de la croisade, de la guerre sainte et du gihad islamique.

— Plus disparates sont les quinze études regroupées sous la rubrique « Les États francs ». Cela concerne aussi bien les rapports entre les Francs et les « minorités », jacobite (K. P. Jankrift), grecque (étude dej. Palitzsch sur le patriarche grec de Jérusalem Athanase II probablement tué par les Kharizmiens et rapports des Latins avec le couvent grec du Sinaï) et arménienne (C. Mutafian). M. Omran a mis l’accent sur l’importance des périodes de trêves dans les rapports entre Francs et Ayyoubides tandis que M. Jubb, dans une étude historiograpruque qui aurait eu sa place dans une autre rubrique, montrait le processus d’idéalisation de Saladin en comparant l’oeuvre de G. de Tyr à celle de ses traducteurs français. Quoique fragmentairement, ces études font apparaître des rapports moins uniformément hostiles entre les Francs et les « autres » qu’une tradition pas toujours historique a présentés jusque-là.

Ce sont les données de l’archéologie, dont B. Porée dresse le bilan, qui ont apporté des informations nouvelles sur la présence franque dans le royaume de Jérusalem : fouilles du port d’Acre et part des Francs dans son aménagement (R. Gertwagen) ; mise en défense dans les années 1168-1187 (R. Ellenblum) ; la ville d’Arsuf (I. Roll) et l’étude d’un village neuf franc de Ramot Allon (A. Boas). Enfin quatre études sont consacrées aux échanges d’influences dans Part entre croisés et artistes locaux (J. Folda, B. et G. Kuhnel) ainsi qu’aux représentations du Saint-Sépulcre dans la sculpture romane auvergnate et au patronage exercé à cette occasion par certains nobles pèlerins ou croisés.

Le congrès de Clermont fut dominé par les historiens de langue anglo-saxonne ou utilisant l’Anglais — ce qui est le reflet de l’historiographie des croisades aujourd’hui — au point que la presse locale, pour le distinguer du congrès de la région Auvergne l’appela le congrès des « Crusaders ». On saura donc gré à certains de nos collègues étrangers d’avoir proposé un texte français pour la publication ; mais il est dommage que de trop nombreuses fautes de langue aient déformé leurs textes.

Comme Jean Richard le souligne dans les conclusions du congrès qu’il fut invité à tirer, le versant occidental de la croisade, sans être absent a surtout été l’apanage de l’autre congrès, patronné par la région Auvergne et devenu de ce fait le « Congrès Giscard », placé sous le magistère de G. Duby. Les actes (23 communications au total) publiés par l’École française de Rome présentent un tableau complet de l’environnement de la première croisade, car ce congrès était davantage centré sur la première croisade que l’autre.

Cinq communications ont planté le décor : Clermont, la ville (J.-L. Fray), le diocèse de Clermont (M. Aubrun), l’Auvergne (P. Charbonnier), le Velay tout proche (C. Lauranson-Rosaz) ont présenté une région qui, au XIe siècle, est active, ouverte et désenclavée ; ils ont pu expliquer ainsi pourquoi Urbain II était venu y tenir un concile qui n’était pas un simple concile régional. E. Vergnolle pour sa part présente le décor monumental de la France de 1100.

Quatre études sont consacrées à Urbain II et au concile : le voyage d’Urbain II en France (A. Becker), la place de ce pape dans le courant réformateur (H. E. J. Cowdrey), le rôle de Cluny dans la première croisade (G. Constable) et l’Ecclésiologie dû concile (J. H. Foulon) mettent en valeur le rôle du pape et l’originalité de son propos sur la croisade, mais aussi le fait qu’il était en France pour bien d’autres choses. Ces études sont à compléter par celles qui s’attachent à

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l’idée de croisade, soit dans son développement juridique (J. A. Brundage), soit dans sa composante eschatologique (A. Vauchez), soit dans son objectif et J. Riley-Smith qui présente l’état de ses recherches sur la conception de la croisade qu’avaient les premiers croisés à partir des chartes qu’ils ont souscrites peut être affirmatif sur ce point qui fait toujours l’objet de discussion : il a bien été question de Jérusalem, de libérer Jérusalem à Clermont. L. Ferrier, quant à lui, retrouve le thème de l’idée de croisade en examinant les conditions dans lesquelles Godefroy de Bouillon a refusé la couronne royale de Jérusalem, tandis que P. Murat, retombant sur le plancher des vaches en Nivernais, démontre que l’idée ne fait pas le moine et que l’Église a largement profité de la croisade au détriment des… croisés !

Les croisés se sont appelés les « Franci » et M. Bull s’attache à démontrer pourquoi tous les participants se sont ralliés, méridionaux et nordistes confondus, à cette expression identitaire. A cette contribution rattachons celle qui explore l’impact de la croisade et de l’appel de Clermont aux marges lorraines de la France (M. Parisse), en Italie, où curieusement, le pape, les papes ne tenaient pas trop à ce qu’elle y fut prêcher, le combat pour la réforme de l’Eglise étant là prioritaire (F. Gardini).

Le dernier aspect évoqué était aussi attendu : il s’agit des rapports des croisés occidentaux et des autres, ou, si l’on préfère, de la perception de la croisade par les autres. R. Mantran étudie les rapports entre islam et christianisme à la veille des croisades et J. Flori compare la croisade au gihad musulman ; A. Y. Ocak en mesure l’impact chez les Turcs tandis que G. Dagron évoque l’hostilité des Grecs aussi bien au Geisha qu’à la croisade, l’hostilité à cette dernière étant moins idéologique qu’on ne le pense souvent et davantage le fait des circonstances, les croisés venant détruire un équilibre longuement et chèrement gagné par Byzance en Orient. Deux études plus historiographiques enfin permettent, l’une de voir comment le grand historien du royaume de Jérusalem Guillaume de Tyr, concentre sur la ville sainte, au-delà de la pensée d’Urbain II, l’objectif de croisade (B. Z. Kedar), l’autre comment les historiens arabes d’hier et d’aujourd’hui ont vu ou voient encore la croisade (F. Micheau).

On aurait tort (et on a eu tort en juin 1995, au moins dans la presse locale) d’opposer un congrès d’érudits et un congrès grand public. Ils ont certes chacun leur caractère mais ils ont fait l’un et l’autre la preuve que la recherche pointue ne décourage pas un grand public qui apprécie qu’on ne le prenne pas pour un imbécile.

Alain DEMURGER.

Patrick Gautier Dalché, Carte marine et portulan au XIIe siècle. Le «Liber de existencia riveriarum et forma maris nostri Mediterranei », Rome, 1995 « Collection de l’École française de Rome », n° 203), 308 p.

A quel moment la carte intervient-elle dans la description des itinéraires permettant de se rendre d’un point à un autre en Méditerranée ? Quel est le statut de ces textes que l’on appelle des portulans et qui, donnant les distances séparant des lieux ainsi que les directions à utiliser pour les rejoindre, servent aux navigateurs ? Sont-ils simplement les vecteurs d’un savoir pratique, technique, et servent-ils seulement aux commerçants ou, au contraire, ont-ils une place dans l’élaboration de la représentation du monde ? Quels liens entretiennent-ils, ou peuvent-ils entretenir avec la culture cléricale savante ?

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Patrick Gautier Dalché, dans l’introduction présentant l’édition qu’il donne du Liber de existencia riveriarum et forma maris nostri Mediterranei, entreprend de répondre à ces questions. Ce faisant, il bouscule bien des idées reçues. Sa thèse est que l’on utilise des cartes marines dès le XIIe siècle, ce qui relève d’un bon siècle toutes les datations admises jusqu’à présent.

Sur quels arguments se fonde la démonstration de P. G. D. et quelles en sont les incidences épistémologiques, puisque aussi bien c’est de la constitution d’un champ scientifique neuf qu’il s’agit ?

La datation du document, tout d’abord, ne fait aucun doute (entre 1160 et 1200). L’argument le plus fort est celui de la toponymie. Les noms de lieux sont caractéristiques de l’activité maritime du XIIe siècle, soit qu’il s’agisse d’itinéraires anciennement connus, soit qu’ils incluent des endroits récemment atteints par les marchands italiens.

Le Liber est écrit en latin par un auteur anonyme dont on sait seulement qu’il était proche du milieu canonial de Pise, ou du moins de certains de ses membres. Les sources employées pour compiler le travail sont diverses. Elles proviennent d’abord de l’expérience de l’auteur qui a voyagé, et effectué lui-même les traversées qu’il documente. Les descriptions qu’il fournit de certains ports ne peuvent en effet avoir été faites que par un familier des lieux. P. G. D. démontre que l’auteur était pisan et suggère que l’un des auteurs possibles pourrait être le mathématicien Leonardo Fibonacci — mais il se garde de conclure sur ce point.

La structure du document est encore plus surprenante. La précision du document est telle que le passage par le dessin est obligatoire, certaines descriptions étant totalement incompréhensibles si l’on n’a pas une représentation figurée sous les yeux. L’organisation du texte est telle que P. G. D. est certain (et il le démontre) que le Liber est la transcription textuelle d’une ou de plusieurs cartes marines. Le texte examiné est donc de nature à augmenter les informations à notre disposition sur les conditions dans lesquelles la géographie est née et s’est dotée de ses instruments, au premier rang desquels se trouve précisément la carte.

Cela amène P. G. D. à s’interroger ensuite sur la nature et l’étendue de la connaissance géographique à la fin du XIIe siècle, sur la façon dont elle se constitue et se transmet. Que sait-on du monde et comment le représente-t-on ? Etant donné la nature de la source interrogée, on parle évidemment du savoir des marins et des commerçants, surtout italiens. La connaissance des itinéraires et des ports est un savoir pratique maîtrisé par des artisans qui l’acquièrent par apprentissage. Il ne dépend pas des descriptions d’itinéraire laissées par l’Antiquité, mais naît de l’expérience vécue par les marins qui constituent un savoir qui leur est propre, une culture de métier caractéristique de leur activité.

Ce n’est pas pour autant qu’ils ne se servent pas de supports écrits. Ceux-ci n’ont pas été conservés, pour les raisons mêmes qui les ont fait élaborer. Destinés à l’usage quotidien, ils n’avaient pas leur place dans les bibliothèques et devaient s’user et se perdre. Les témoignages que nous avons sur leur existence sont indirects, mais l’existence d’instructions nautiques est certaine dès le XIIe siècle. Les marins partagent une koïnè reposant sur la connaissance des trajets, sur les distances qu’ils représentent et sur les directions. Celles-ci sont matérialisées par la rose des vents qui est d’abord sommaire puis de plus en plus articulée, jusqu’à atteindre 32 directions. Celle-ci est une création des marins du Moyen Age et est bien adaptée à l’utilisation que les marins peuvent en faire. C’est cette rose que l’auteur anonyme du Liber emploie. De ce fait, son oeuvre ne peut pas véritablement être un témoignage de la culture savante, parce qu’elle utilise un outillage que celle-ci n’admettrait et ne comprendrait pas. Bien qu’il écrive en latin, l’auteur transmet des informations qui ne sont disponibles que

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dans la sphère des savoirs techniques et synthétise l’expérience des marins du XIIe siècle.

Dans quel but ? L’auteur propose une hypothèse dont il démontre la pertinence. La culture géographique cléricale est marquée par des préconceptions théologiques. Elle s’intéresse à la description du monde pour autant qu’elle permette de comprendre mieux la géographie de l’histoire sacrée. L’auteur du Liber n’est pas un membre du milieu clérical dont il ne partage pas la culture. En revanche, son travail a pour effet, puisqu’il est rédigé en latin et qu’il intègre aussi bien les données recueillies dans les données des récits de pèlerinage que dans la Bible ou dans les sources littéraires latines, de rendre acceptable par un public cultivé mais rétif à l’innovation, tout un pan de connaissance qui lui demeurait jusque-là inaccessible. En d’autres termes, le Liber apparaît comme le vecteur de la connaissance pratique des marchands et des marins vers la culture savante des chanoines de Pise. Il est à la fois le témoignage de ce qu’est la culture de métier des navigateurs pisans dans la seconde moitié du XIIe siècle et le vestige d’une entreprise remarquable par sa nouveauté, le passage de ce qui est propre aux Arts mécaniques dans la sphère du savoir clérical. Il permet de faire communiquer deux milieux intellectuels clos l’un à l’autre, au prix de compromissions tout à fait mineures et assure la promotion des milieux porteurs de cette culture particulière désormais acceptée par le milieu clérical.

La rigueur et la clarté de la démonstration de P. G. D. sont remarquables. Son introduction fait le point sur des problèmes mal résolus et leur propose, au terme de démonstrations claires et solidement appuyées par la documentation, des solutions neuves. Le propos, d’autre part, vise à éclairer une source dont l’A. donne l’édition critique dont il faut souligner la qualité. Elle fournit de nombreux appendices, sept en tout, qui nourrissent le dossier documentaire. Parce qu’ils font véritablement partie du raisonnement et parce que l’A. y livre les instruments de travail qu’il a dû forger pour établir son raisonnement, il est nécessaire de les énumérer. Ajoutons que cette générosité ayant comme conséquence d’accroître la difficulté qu’il y aurait à réfuter les thèses soutenues, voire simplement à rouvrir le dossier, elle n’est pas gratuite ou ingénue, il s’en faut.

Le premier appendice est un fragment de portulan utilisé par P. G. D. Le second fournit une véritable synthèse des connaissances maritimes à la disposition des croisés, dont le Routier est reconstitué à partir de l’ensemble des sources disponibles. Il y a là un travail énorme de compilation et d’identification des lieux dont l’établissement éclaire la koïnè des marins des XIIe et XIIIe siècles. Les directions données par le Liber sont comparées (appendice III) avec celles données par un autre texte fondamental, le Compasso da Navegare, qui est un peu postérieur. Les distances font l’objet d’une analyse dans l’appendice IV, et le V propose des corrections à l’édition du Compasso. Un index à ce document est établi (appendice VI). Le septième et dernier appendice est une analyse codicologique d’une autre source, le Liber de variis historiis de Guido Pisanus. La bibliographie est abondante et l’ouvrage est évidemment muni d’un index toponymique. Deux cartes complètent le dossier.

Ce travail, on vient de le voir, est d’une très grande richesse. Il est d’une lecture passionnante et propose des directions de réflexion neuves à l’intérieur d’un champ de réflexion important mais encore peu travaillé, si ce n’est par l’auteur, celui de la connaissance géographique au Moyen Age. Gageons que cette édition et son introduction annoncent une synthèse. L’auteur ne la promet pas. On l’attend, en tout cas, et avec impatience.

Laurent FELLER.

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Philippe Contamine, La noblesse au royaume de France, de Philippe le Bel à Louis XII. Essai de synthèse, Paris, PUF, 1997, 386 p.

« On ne peult a homme donner plus bel tiltre que dire « il est noble » », s’exclamait en 1460 le Valdôtain Pierre du Bois, lui-même marchand de son état, dans sa Chronique de la Maison de Châtiant (éd. O. Zanolli, dans Archivium Augustanum, t. IV, 1970, p. 1-136). Bien qu’écrivant en dehors des limites du royaume Valois, l’auteur entendait par là exalter un modèle de noblesse typiquement français, fondé sur les possessions seigneuriales et les prouesses chevaleresques, les aptitudes militaires et les liens princiers (dans ce cas avec les ducs de Savoie). Son héros principal, le comte Jacques, est célébré comme suit : « O lignaige de Challand ! Bien fortuné d’avoir produit ung tel homme par lequel a été restauré le bien, l’honneur, le tiltre, les armes, la terre, seigneurie et magesté de vostre dicte maison. » Voilà sommairement indiqués, au milieu du XVe siècle, presque tous les différents signes de reconnaissance et de distinction de l’état de noblesse, qu’ils soient idéologiques ou juridiques, sociaux ou matériels.

Le contexte dans lequel le livre de Philippe Contamine prend ses racines est bien plus vaste. Ses temps, ses espaces et ses sources nous mènent de 1280 à 1510, de l’aristocratie seigneuriale et féodale du XIIIe siècle aux noblesses de cour et d’office de l’Ancien Régime, à travers tout le royaume de France, aux croisements d’un pouvoir royal en essor et des plus puissantes principautés territoriales, en passant par ses innombrables petites patries coutumières, par ses villes et par ses guerres. Toutefois, la distance avec les Challant est moindre qu’il ne pourrait paraître. Tout le livre s’organise en effet autour d’une réflexion première : pratiquer le fait de noblesse et vivre noblement (une expression qui prend son essor au XIVe siècle) sont autant de réalités sociales et d’outillages mentaux ressentis et recherchés par les hommes, et les femmes, de la fin du Moyen Age (p. 330). Que signifient donc ces termes, comment peut-on définir et, a fortiori, appréhender la notion même de noblesse, en tenant compte tout à la fois de ses caractères communs et de ses multiples variations internes, entre la fin du XIIIe et le début du XVIe siècle ?

Cet essai de synthèse nobiliaire tiendrait presque de la gageure, surtout si l’on pense qu’il entend fermement s’adresser à un public plus vaste que le cercle des simples spécialistes. Seul un véritable expert en la matière pouvait donc s’y atteler, seul un fin connaisseur des armées et des tournois, de la chevalerie et des élites urbaines, de la documentation et des institutions nobiliaires, pouvait arriver à reconstituer un puzzle aussi complexe. Le résultat est un travail de longue haleine, « fruit d’une lente maturation », qui s’efforce à tout instant de faire l’appoint entre certains fondements communs de l’idée et de l’idéal de noblesse et le foisonnement de leurs contrastes et de leurs clivages internes. La noblesse comme un état à multiples facettes (p. 40), à reconstituer, à décrire et à réécrire sans cesse : voilà comment pourraient schématiquement se résumer la méthode et l’organisation de l’ouvrage.

Cette recherche de large envergure vise dès l’abord à fixer dans leurs grandes lignes les contours de ce que noblesse put vouloir dire dans la France des derniers siècles du Moyen Age, d’où une reconstruction avant tout thématique du tableau de noblesse. D’un chapitre à l’autre sont ainsi étudiés les plus divers indicateurs nobiliaires. Les éléments fondateurs sont abordés en premier : qui était noble, comment pouvait-on le devenir, quels liens se nouaient alors entre noblesse et chevalerie, entre le fief et le noble (chap. I, II) ? Suit une étude de la démographie nobiliaire (chap. II) : combien de nobles, anciens et nouveaux, et ici les estimations proposées – 350 000 nobles en 1300, 200 000 en 1500, c’est-à-dire respectivement

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1,8 % et 1,5 % de la population globale supposée du royaume (p. 56) – font état d’une stagnation, voire d’un recul nobiliaire, plus ou moins sensible selon les régions (les hautes vallées de montagne étant en cela les plus touchées), et lié tout autant aux crises de la seconde moitié du XIVe siècle qu’au processus de restructuration royale de la noblesse régnicole.

Vient ensuite, et surtout, la description des principales caractéristiques propres à ce groupe de nantis sociaux. Ce sont alors ses anciennes prérogatives féodales et ses privilèges fiscaux en essor (chap. I, LX) ; ses trains de vie (chap. III) et ses cadres d’habitat au travers d’un questionnaire en huit points (chap. IV) ; ses spécificités culturelles, parmi lesquelles la lecture et l’écriture de l’histoire, si chères à Bernard Guenée (chap. VIII) ; ses modèles identitaires enfin, du « vivre noblement » (chap. V) à la religiosité nobiliaire (chap. VII), des enjeux pratiques et symboliques de l’héraldique et de l’anthroponymie nobiliaires (chap. VI), au service noble, un service avant tout militaire et chevaleresque comme le rappelait en 1433 Jeanjuvénal des Ursins : « Amez et honnorer le roy de voz personnes en exposant voz corps au fait du roy et de la chose publique. C’est vostre profession. Pour nulle aiultre cause destes nobles que pour ce faire » (chap. V ; p. 201).

Cette ample chevauchée nobiliaire utilise une érudition sans faille qui renvoie aussi bien à nombre d’inédits qu’à une bibliographie dense et de grande utilité ; mais, surtout, elle se fonde sur un agencement permanent de sources les plus diverses capables, presque à elles seules, d’indiquer les contours de l’état de noblesse : documents juridiques et législatifs, des coutumiers aux ordonnances royales et princières ; sources militaires – les rôles d’armes — ou fiscales, religieuses ou littéraires, parmi lesquelles se dévoile la mordante ironie de Pierre Michault, dans son virulent pamphlet « antinominaliste », et antinobiliaire : « Mon père fut, direz vous, de Salerne, / Et ma mère de ceulx de Quiquempois, /… Ainsi montant tousjours de deux en trois / Vous prouverés estre de la lignie / Du roy Bauldras ou du roy d’Albanie » (p. 216). Seuls manquent en partie à l’appel les documents iconographiques, comme le splendide portrait familial et nobiliaire des Juvénal des Ursins déposé au musée de Cluny.

Ce foisonnement documentaire ne se prête pas seulement à étayer tel ou tel caractère propre à la noblesse dans son ensemble ; il permet aussi, voire surtout, de relever et de révéler les multiples distinctions recelées dans l’univers nobiliaire lui-même. Voilà qui amène l’auteur à nous présenter une sorte de grand tour des différentes spécificités régionales, de ces noblesses de terroir analysées en profondeur par maintes thèses d’État et qui font ici l’objet de parallèles et de confrontations souvent éclairantes, qu’il s’agisse de la pléthorique noblesse bretonne étudiée par Jean Kerhervé et Michael Jones, des noblesses bourguignonnes de Marie-Thérèse Caron, ou encore des nobles juristes dauphinois, lyonnais et, j’ajouterais, savoyards. De même, les niveaux économiques et les hiérarchies sociales internes à la noblesse sont ainsi mis à jour, qui distinguent de bien des points de vue ses maigres élites aristocratiques — princes, barons et bannerets constitueraient moins de 1 % de l’ensemble des effectifs nobles, p. 83 – de ses marges moins fortunées, moins assurées, par conséquent moins à même de se légitimer.

Ainsi, ce livre explore par-dessus tout les innombrables profils et les multiples cadres internes à ce groupe social privilégié. Cette enquête touffue sur les vies et les idéaux de toute noblesse se complète enfin par un dernier chapitre qui s’ouvre vers l’extérieur et examine alors les rapports entre le noble et les autres protagonistes de la société de l’époque : les paysans, les bourgeois, et surtout le roi, ses entourages et les grands princes qui de plus en plus déterminent les contours et les frontières de cette noblesse – de leur noblesse – par le truchement d’anoblissements et de carrières militaires, courtisanes et administratives.

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Au bout de son périple nobiliaire, entre les seigneuries, leurs assises et leurs revenus, les aptitudes militaires, leurs tournois et leurs adoubements, les « castels », leurs loisirs et leurs parcours éducatifs, à quelles conclusions parvient donc l’auteur ? Quelle pourrait être la physionomie « gagnante » de cette noblesse régnicole : une conscience unitaire fondée sur un système de valeurs commun, ou bien des profils hétéroclites selon le statut social, le niveau de fortune, l’espace géographique ?

Or, nous venons de voir à quel point des clivages indiscutables et des inégalités certaines pouvaient subsister dans l’univers noble. Il s’agissait d’autant d’éléments de différenciation liés aussi bien aux ressources économiques et aux statuts sociaux – échelles de revenus et de préséances -, qu’aux profils professionnels ou institutionnels — armée et office, cour et terroir, p. 8 — ou encore aux simples coordonnées géographiques. Toutefois, l’idéal nobiliaire, comme facteur d’unité et ciment d’une conscience commune à toute noblesse, fut, selon l’auteur, capable de l’emporter sur les divers ajustements et transformations que put entraîner le passage du XIIIe au XVIe siècle. L’importance du renouvellement biologique du groupe, tout autant au travers des nombreuses extinctions seigneuriales que des nouveaux apports des notables urbains et des professionnels du droit ou de l’administration, ne remit pas fondamentalement en cause la prééminence de la noblesse au sein de la société politique du royaume. Toute ascension sociale réussie continua le plus souvent à se refléter dans une intégration nobiliaire fondée sur un contrôle seigneurial, sur des liens familiaux et, surtout, sur l’adhésion à un système de valeurs et à un ensemble de privilèges en mesure de distinguer noblesse et roture.

La triade chevalerie, seigneurie, lignage forgeait encore l’identité noble. Les principaux ingrédients de cette vocation demeuraient proches de ceux élaborés dès les XIe et XIIe siècles. Il s’agit du métier des armes : des tournois aux ordres chevaleresques et, bien sûr, à la guerre ; du contrôle des terres et des hommes : châteaux et seigneuries, rentes et fiefs ; de la mémoire familiale : armoiries, blasons et bâtards, culture anthroponymique, historique et généalogique. De cette reconnaissance, tout à la fois économique, sociale et idéologique, jamais le noble n’aurait dû se séparer, y compris dans la disgrâce. Ainsi, même emprisonnés, les chevaliers avaient droit à leur propre chambre, pourvue d’une cheminée et d’un minimum de confort, comme à Rouen en 1396 (p. 34). Ainsi encore, Jean, duc d’Alençon, alors prisonnier royal, se voyait autorisé par Charles VII à « s’esbatre aux eschieqs ou aux tables honnestement », du moins avec ses gardes (p. 174). Ainsi enfin, bien des nobles lisaient et écrivaient en prison, tel ce chevalier seigneur de Genly qui utilisa, en 1464, « le temps qu’il fu a Paris en arrest par le roy Loys » pour recopier un abrégé des Faits des Romains (p. 264).

Il n’empêche : entre la fin du XIIIe et le début du XVIe siècle, ces divers attributs internes au fait de noblesse s’accompagnent toujours plus d’interventions externes, royales, princières et bourgeoises, qui modifient en profondeur les structures et les contours mêmes du groupe nobiliaire. Dans ce contexte, deux aspects dynamiques méritent d’être soulignés. Le premier renvoie à l’essor du contrôle royal sur la noblesse et ses définitions. Le second concerne plutôt les marges inférieures du groupe nobiliaire, ses modalités d’accès, ses critères de distinction sociale.

Dans son Livre de la Paix, Christine de Pizan évoque les devoirs nobiliaires au début du XVe siècle : « Les nobles entenderont à la deffence de la couronne et la chose publique » (p. 4), par le biais, ajoute Antoine de La Sale quelques décennies plus tard, de carrières ecclésiastiques et juridiques, ou, si possible, militaires et courtoises (p. 164). Par leurs armées, leur fiscafité et leur administration, rois et princes renforcent alors leur emprise sur la société politique et, partant, sur les définitions et les contours mêmes de leurs noblesses.

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Ainsi, dès le XIVe siècle, le lien entre guerre, noblesse et exemption fiscale se renforce, de sorte que, parfois, l’exempt fait, ou du moins présuppose, le noble. D’une noblesse en voie d’exemption, car constituée avant tout de spécialistes de la guerre fidèles à la royauté, à une noblesse qui considère de son devoir de servir le pouvoir politique en ses guerres ou autrement, le pas est long mais il est franchi avant la fin du XVe siècle. Curialisation des guerriers d’une part – les ordonnances qui limitent, puis interdisent, les guerres privées entre nobles se multiplient après 1350 —, anoblissements d’officiers, domestiques et administratifs, de l’autre : l’essor des pouvoirs étatiques modifie en profondeur les contours et la composition d’une noblesse qui se doit dès lors de miser sur deux tableaux, son château et la cour, ses seigneuries et les offices.

Noblesse du roi et d’État, le groupe aristocratique voit ainsi son emprise territoriale se transformer à partir de la fin du XIVe siècle : seigneurie et terroir se distinguent en fonction de l’essor d’un véritable marché de terres et de fiefs (cf. p. 101). D’où une. mobilité géographique accrue qui annonce elle-même des problèmes croissants d’identité, surtout dans le passage de la campagne à la ville, comme le rappellent les nombreux procès de noblesse qui prennent leur essor justement au XVe siècle. De plus, nous assistons à un aggiomamento des ingrédients nobiliaires qui s’ouvrent à de nouvelles compétences techniques, juridiques notamment. Des nobles qui se font juristes donc ; mais aussi des juristes devenus nobles, comme en Dauphiné (p. 74) ou dans la Savoie d’Amédée VIII dont les lois somptuaires de 1430 considèrent les « docteurs chevaliers n’utilisant pas les armes militaires » au même niveau que les vassaux chevaliers.

Sous l’égide royale ou princière, ces transformations des critères jugés nécessaires pour faire le noble ont d’importantes conséquences sur les modalités d’accès et d’intégration à la noblesse, d’où la question toujours plus débattue des limites nobiliaires vers le bas : où situer alors la frontière de noblesse ?

Au milieu du XVe siècle, les mots mêmes de la dérogeance apparaissent dans les sources (p. 207). Même si l’auteur rappelle, à juste titre, que l’idée qu’ils expriment est bien plus ancienne, la multiplication des procès de noblesse et l’intérêt accru que les nobles eux-mêmes semblent montrer envers une définition plus stable et plus stricte de leurs statuts et privilèges, apparaissent comme autant d’indicateurs de poids d’une transformation sociale en cours. Toujours plus liée à la royauté, cette noblesse entend ainsi défendre une partie au moins de sa spécificité tout en entravant les velléités d’ascension et d’autonomie sociales des milieux bourgeois et administratifs. La séparation avec la bourgeoisie, future roture, que sous-tendent les notions de dérogeance et de dormition nobles doivent, me semble-t-il, se lier tout autant à une volonté de maintenir et de préserver d’anciens modes de vie et des systèmes de valeurs aristocratiques qu’aux « novelletés » déterminées par l’intervention croissante des rois et des princes dans la définition et la composition de leurs noblesses. Ainsi, par exemple, les nobles de la seconde moitié du XVe siècle prêtent de moins en moins, sauf par clients ou hommes de paille interposés. Rien de tout cela n’implique en vérité une réelle fermeture sociale ou institutionnelle de la noblesse, au contraire. Ainsi, de nombreux notables urbains, « la bourgeoisie conquérante » de l’auteur (p. 97), s’y intègrent entre autres par l’acquisition d’une seigneurie dont ils prennent alors le nom. Ainsi encore, dans la seconde moitié du XVe siècle, aux officiers anoblis s’ajoutent les premiers offices anoblissants (tel celui de secrétaire royal, dès 1484) signes avant-coureurs d’une nouvelle distinction interne au monde nobiliaire, entre l’épée et la robe, qui rendra certes nécessaires de nombreux ajustements mais qui ne remettra pas en cause, pour l’heure, la suprématie et l’identité sociale d’une noblesse dont le seul pouvoir se fondait toujours sur le service et la guerre, le lignage et la seigneurie.

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Ainsi, à l’aube du XVIe siècle, cette noblesse aussi rénovée que conquérante sera légitimée de l’intérieur et reconnue de l’extérieur. Claude de Seyssel s’efforcera alors de rétablir une certaine distance entre la noblesse et les offices qui « communément ne sont point exercés par nobles hommes » (p. 193) ; Machiavel, lui, insistera sur les rapports désormais préférentiels entre l’État et une noblesse qui lui apparaîtra définitivement recentrée autour de son roi distributeur de grâces en tout genre (p. 322).

Entre le château et la cour, cette synthèse nous livre tout autant l’histoire de la « singulière résistance » (p. 84) du système de valeurs nobiliaires au bas Moyen Age que celle, tout aussi essentielle, de son renouvellement biologique, de ses dégradés sociaux, de ses particularismes géographiques. Qu’en est-il, au fait, de ses homologues européennes ?

Guido CASTELNUOVO.

Monique Sommé, Isabelle de Portugal, duchesse de Bourgogne. Une femme au pouvoir au XV siècle, Villeneuve-d’Ascq, Presses Universitaires du Septentrion, 1998, 576 p.

La publication de la grande thèse de Mme Sommé était très attendue, et le lecteur n’est pas déçu. Il s’agit en effet d’un travail de toute première importance, tant par la beauté du sujet que par l’intelligence et la sensibilité avec lesquelles l’auteur a su mettre en oeuvre une documentation en général plutôt aride. Une biographie, si l’on veut, mais qui contient en elle presque un demi- siècle d’histoire de l’Europe occidentale : 1397-1430-1471, tellement cette princesse, Isabelle, s’est impliquée dans le gouvernement, l’administration et la diplomatie de l’état bourguignon, tout en assurant la direction d’une vaste famille et en se réservant d’approfondir, en fin de vie, sa religion et sa spiritualité.

Née en 1397, fille du roi de Portugal Jean Ier d’Avis, soeur de l’infant Henri le Navigateur et arrière-petite-fille, par sa mère Philippa de Lancastre, de l’illustre roi d’Angleterre Edouard III, elle est devenue en 1430, à un âge au mariage avancé pour l’époque, la troisième épouse du duc de Bourgogne Philippe le Bon, d’un an son aîné, et resté sans enfants légitimes, sinon sans bâtards. Ce mariage, doublement politique, puisqu’il s’inscrivait dans le cadre de l’alliance anglo-bourguignonne encore en vigueur, et qu’il s’est accompagné de la fondation de l’ordre de la Toison d’Or, s’est révélé heureux et profitable à de nombreux points de vue, et ce en raison certainement des qualités exceptionnelles de la nouvelle duchesse.

Isabelle nous est d’abord présentée dans le cadre de sa famille et de son entourage. A partir d’une documentation qui permet d’établir dans une large mesure les itinéraires, Mme Sommé examine avec doigté ce que l’on peut savoir d’une vie conjugale difficile dans la mesure où le duc menait de front son mariage et d’innombrables liaisons, mais qui ne fut marquée que par deux différends publics nés l’un et l’autre au sujet du fils, Charles, et suivis de réconciliations. De part et d’autre il y a eu, pour le moins, amitié et estime, même après le départ d’Isabelle de la cour, en juillet 1457. Il est manifeste que Philippe a eu un grand besoin d’avoir sa femme près de lui, tant elle le complétait bien, tant il avait confiance en elle et n’hésitait pas à lui réserver l’étude de questions délicates, dont il ne désirait pas s’occuper personnellement. Seul des trois fils du couple à avoir survécu, Charles, né le 11 novembre 1433, est resté enfant unique, ce qui explique le lien affectif très fort entre sa mère et lui, même après la retraite d’Isabelle à La Motte-au-Bois,

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même après l’avènement de Charles comme duc en 1467. Charles a grandi auprès de sa mère au sein d’une famille large comprenant quatre des bâtards du duc (notamment Corneille, Antoine et Marie), les neveux et nièces français enfants de deux soeurs de Philippe, et les neveux portugais d’Isabelle, enfants de Pierre de Coïmbre, arrivés en proscrits en 1450. Le duc et la duchesse ont apporté tous leurs soins aux mariages, évidemment politiques, de ces neveux, et Isabelle a déployé une activité considérable pour l’établissement de ses neveux portugais.

La deuxième grande division du livre nous met en présence des moyens financiers mis à la disposition de la duchesse Isabelle. Ils furent considérables. L’hôtel de la princesse était alimenté, soit par la recette générale de toutes les finances du duc, soit par le revenu de ses propres domaines, soit encore par la fiscalité des aides. La chambre aux deniers, caisse de cet hôtel, est assez bien connue grâce à la conservation d’une partie de ses comptes : elle gérait la dépense « ordinaire », et quelquefois aussi la dépense « extraordinaire ». De la recette générale de toutes les finances provenaient des sommes considérables (en moyenne annuelle, environ 25 000 livres de 40 gros de Flandre, valant les 10/9 de la livre tournois). Le rapport entre les finances personnelles du duc et celles de la duchesse est difficile à établir mais on voit que dans les années centrales, 1443-1453, les deux hôtels (celui de la duchesse englobant celui de son fils) absorbaient environ 35 % des dépenses du receveur général de toutes les finances. C’est au début de 1456 que l’hôtel d’Isabelle s’est divisé en deux, au profit de celui de son fils et de celui de sa bru et nièce, Isabelle de Bourbon, la duchesse ayant décidé de quitter le cour. Retirée, elle a vécu d’une pension stabilisée à 3 000 livres, mais aussi de ses importants revenus fonciers personnels. En effet, dès son mariage, le duc lui avait donné à titre viager les importantes châtellenies de Cassel (avec le bois de Nieppe) en Flandre, et de Chaussin et La Perrière en Bourgogne. A cela se sont ajoutés des biens confisqués sur les Luxembourg, des biens en Hollande (notamment le Gooiland), les biens laissés par sa belle-soeur Marguerite de Bourgogne, des acquisitions diverses. Les trois châtellenies ont constitué l’élément stable d’un domaine par ailleurs mouvant. L’administration de ces biens se fit sous la direction de la princesse et son examen dégage les personnalités de plusieurs fidèles serviteurs, Jean du Bois bailli de Cassel et du Bois de Nieppe, les receveurs de Cassel, notamment Jean Massiet, les grands nobles capitaines des châteaux bourguignons, les baillis en Bourgogne (dont Pierre de Goux et Jean Jouard), les receveurs-châtelains (dont Odot Molain et les Macheco). En vue d’une meilleure gestion de ces terres dispersées, Isabelle a établi en 1441 un receveur général de ses finances, qui fut Paul Deschamps, et après lui, en 1452, elle en a pris personnellement en main la direction, la « totale maniance et recepte et distribution des deniers ». Les revenus de ces domaines étaient très importants et parmi eux la seule châtellenie de Cassel représentait un disponible de l’ordre de 7 000 livres de 40 g, provenant pour une bonne part de l’exploitation, très rationalisée, de la forêt de Nieppe. A cela, la duchesse a pu encore ajouter des ressources casuelles, comme le produit d’aides au royaume (Bourgogne, Artois), de subventions accordées par les Flamands, Brabançons, Hennuyers et Hollandais, des dons du duc et des villes. Et elle n’a pas hésité à emprunter pour aider son mari et pour elle-même, tant à des officiers de son hôtel, à des receveurs, qu’à des marchands bourguignons ou italiens (Molain, Macheco, Lomellini). Ces emprunts, causés notamment par l’arrivée des neveux de Portugal, mettaient en jeu un système financier reposant sur Bruges et les foires d’Anvers et de Genève.

Le troisième volet du livre concerne l’hôtel, et se situe ainsi dans un courant de recherches animé par W. Paravicini. L’hôtel d’Isabelle nous a heureusement laissé des documents variés, ordonnances, et aussi états journaliers des gages et

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de la dépense, les écrous, qui se révèlent être une source d’importance exceptionnelle pour une connaissance précise du fonctionnement de la cour. L’organisation des hôtels est connue par deux ordonnances, de 1430 et 1438. On voit que, pour le premier hôtel, Philippe le Bon a puisé dans sa propre maison pour y prendre des hommes expérimentés, et qu’il y a ajouté des nouveaux. En nombres, l’hôtel de la duchesse était nettement inférieur à celui de son époux, mais en fait de présences effectives, la différence était moindre. Les écrous journaliers permettent d’établir des listes du personnel et de suivre son évolution, en nombre assez stable pour Isabelle, mais croissant pour son fils Charles. Les officiers de l’hôtel, qui servaient pendant longtemps, étaient, du moins les nobles, majoritairement bourguignons, avec toujours quelques Portugais. A partir de ces listes de présence, on peut tenter la reconstitution des carrières et déboucher sur une étude sociale de ce personnel. Elle commence par l’examen, passionnant, du personnel féminin, avec, en tête, les dames et demoiselles d’honneur de la duchesse, en principe quinze, puis les dames de la famille, et les Portugaises : nous sommes ici dans la haute noblesse et la famille La Trémoille s’y taille la part du lion. La duchesse s’occupe activement du mariage de ses demoiselles, portugaises ou non, avec des officiers des hôtels, intervient éventuellement au contrat et dote la mariée. Dans la partie masculine de l’hôtel, les nobles occupent les postes de direction, comparables à ceux de l’hôtel du duc. En tête le chevalier d’honneur, d’abord Lourdin de Saligny, gentilhomme bourguignon, puis Guillaume de Lalaing, Hennuyer, Jacques de Villers, Bourguignon, Jean de Créquy, Picard, et Aires Gomez da Silva, Portugais. Les nobles et femmes nobles de l’hôtel d’Isabelle appartiennent presque sans exception à la partie francophone des pays du duc mais les Bourguignons, majoritaires au début, font place progressivement à des francophones du Nord. Cet hôtel noble est un milieu soudé par les alliances familiales et ses membres peuvent compter sur des dons, des aides financières diverses, des rémunérations annexes, des recommandations… La partie non noble, plus professionnelle, va du personnel instruit (comptables, officiers de finances, secrétaires parmi lesquels se détache Paul Deschamps, plus tard receveur général, un Flamand, médecins, personnel de la chapelle…) aux titulaires des offices manuels. Ces serviteurs aussi sont unis par des liens familiaux et sont protégés et privilégiés. D’une documentation plutôt aride, Mme Sommé réussit ainsi à tirer un tableau très vivant de ce milieu très particulier.

Avec sa quatrième partie, l’auteur nous ramène à la duchesse Isabelle, et d’abord à son action publique. C’est de très bonne heure (dès octobre 1430) que la nouvelle duchesse a été par son époux associée au gouvernement. Elle a reçu une première délégation de pouvoir pour gouverner les pays du Nord avec l’aide d’un conseil en février 1432 alors que Philippe était en Bourgogne et, en 1433 et 1434 elle a, officiellement ou non, gouverné la Bourgogne. Sans être en première ligne au congrès d’Arras, elle y a travaillé dans le sens de la paix avec le roi. Elle s’est occupée des questions d’intendance durant la guerre anglo-bourguignonne de 1436-1438, puis a servi d’intermédiaire entre les Flamands révoltés et le duc. A partir de 1438, elle apparaît à la tête de la diplomatie bourguignonne sur deux terrains : celui du rétablissement de relations convenables avec les Anglais, dans lequel Philippe manifestement ne veut pas s’engager personnellement de crainte de paraître violer l’esprit d’Arras. Et celui des difficiles relations avec un Charles VII que le duc ne veut pas rencontrer personnellement. Aux Conférences de Gravelines de 1439-1440, Isabelle apparaît en première ligne pour la partie française tout entière et, si l’accord ne se fait pas entre les deux rois, l’entrecours commercial entre Flandre et Angleterre est rétabli. Isabelle en 1440 obtient la libération de Charles d’Orléans. Du côté de Charles VII et de l’application du traité d’Arras,

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elle n’obtient pas grand-chose aux Conférences de Laon en 1441, mais remporte un succès partiel lors de celles de Reims et Châlons en 1445.

D’autre part, et de très bonne heure aussi, s’affirme une autre compétence de cette femme remarquable : les finances, elle « a regart au fait et gouvernement des finances de monditseigneur », auxquelles en fait elle s’est intéressée dès 1433. On la voit vérifier les comptes des receveurs, contrôler leurs « états » (prévisionnels), se préoccuper de la gestion du domaine, veiller à la levée de certains impôts, discuter avec les Membres de Flandre pour l’octroi d’aides, etc. Elle se charge même de trouver l’argent nécessaire à la guerre et à la politique du duc, emprunte et rembourse, demande des avances aux officiers de recette. Par ailleurs, en fonction de délégations de pouvoir reçues de son mari pour les Pays-Bas en 1441-1442, puis en 1443, et pour la Hollande en 1444-1445, elle nomme des officiers, supervise le cours de la justice, apaise des différends, rend des arbitrages et dispose même des droits seigneuriaux. Elle a traité directement avec la duchesse Elisabeth de Gôrlitz en 1442 pour l’acquisition du Luxembourg. On peut dire que dans les années 1438-1445, le duc s’est déchargé sur elle d’une foule d’affaires dont il ne voulait pas se mêler. Son action s’est relâchée par la suite, le duc ayant peut-être moins besoin d’elle, et elle-même voyant son fils parvenir à l’âge d’homme. Mais elle ne délaisse aucun domaine, et on la retrouve active dans la sphère diplomatique où elle reste la spécialiste des relations avec l’Angleterre (un domaine où elle aidera encore son fils devenu duc, en 1467-1468) et, évidemment, les pays ibériques.

C’est bien avant sa retraite de 1457 (prévue probablement de longue date) qu’Isabelle a manifesté sa dévotion avec, selon l’habitude du temps, une dévotion spéciale à saint Antoine de Padoue, franciscain et portugais, et à sainte Elisabeth de Hongrie. On connaît ses pèlerinages : à Saint-Claude, à Notre-Dame de Hal, Saint-Josse près d’Étaples, Notre-Dame de Boulogne. Mais on ne sait rien de ses pratiques pieuses. Dans sa semi-retraite de La Motte-au-Bois elle a mené après 1457 une vie spirituelle influencée par la deuotio moderna, vie dévote, mais non ascétique, car la duchesse reste, on l’a vu, une femme riche et bien servie, vie retirée, mais non recluse. A La Motte, elle a abrité l’humaniste traducteur Vasque de Lucène, mais aussi créé un hôpital pour pauvres femmes.

Ses fondations avaient commencé dès 1432 avec celle de l’hôpital Saint-Jacques de Lille, suivie d’autres et de divers dons aux hôpitaux. Elle a aussi fondé plusieurs chartreuses. Elle a soutenu, comme d’autres princes de son temps, la réforme des clarisses par sainte Colette et favorisé les couvents de l’observance. Enfin, elle a, à partir de 1453 et de la fondation de la maison de Lille, protégé et favorisé le développement des maisons de soeurs grises du tiers ordre franciscain.

Curieux destin que celui de cette infante portugaise exportée dans les pays du Nord, restée très portugaise et redoutant l’isolement, qui a su vaincre la nostalgie et surmonter sa condition d’étrangère en assumant la direction méritoire d’une grande famille, avec un lien très fort à son fils unique Charles, en s’acquittant, au service de son nonchalant époux, de nombreuses tâches de gouvernement, de diplomatie et d’administration qui ont fait d’elle un rouage important de l’État en construction, tout en parvenant à sauvegarder son domaine spirituel personnel. Sa vie en terre bourguignonne, ses activités, ses interventions, son entourage, ses biens, la carte même de ses séjours disent la réalité et la cohésion de cet ensemble que les historiens désignent comme « l’état bourguignon ». Ce n’est pas le moindre enseignement de ce très beau livre, fortement documenté, pensé avec finesse et sensibilité, et écrit avec une constante élégance.

Henri DUBOIS.

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Patrick Boucheron, Le pouvoir de bâtir. Urbanisme et politique édilitaire à Milan (XIVe-XVe siècles), École française de Rome, 1998 (« Collection de l’École française de Rome », 239), 653 p.

Dès les premières lignes de cet ouvrage majeur, le lecteur est averti : « Le langage sur la ville est aujourd’hui plus bavard que le langage de la ville. C’est du moins l’opinion des théoriciens de l’urbanisme : le commentaire sur l’espace urbain prolifère, parce que les aménageurs ne savent plus les moyens d’imposer à la cité des formes signifiantes. D’où la nostalgie d’un temps où la cité, dans ses formes matérielles, parlait haut et fort. D’où également le plaisir du promeneur dans les cités italiennes, qui croit lire dans l’espace urbain comme dans un livre ouvert. » Si Milan, à cause de l’industrialisation et des destructions de la guerre, n’est pas faite pour ce genre de rêverie, Patrick Boucheron va se métamorphoser en guide pour nous faire découvrir le « langage du pouvoir » de ses princes, les Visconti puis les Sforza, « qui n’ont eu de cesse d’aménager la ville, de l’embellir, de la marquer de leur présence monumentale ». Quatre parties rythmées de trois chapitres se succèdent, l’auteur inaugurant son étude par un « éloge de la mesure » inspiré de Bonvesi délia Riva, auteur De Magnalibus Mediolani (1288) à la fin de la période communale, pour célébrer une ville qui disputait à quelques autres l’honneur d’être la seconde Rome où les empereurs germaniques avaient été couronnés rois d’Italie. Milan doit sa force à l’eau descendue des Alpes, abondante et limpide, toujours « à portée de main », dont la circulation a attiré le transfert des richesses, les cultures irriguées, l’énergie hydraulique, les équipements industriels, les marchandises. Peut-on reprocher à Bernardino Corio, auteur à la fin du XVe siècle d’une histoire de Milan, d’avoir vu dans la navigation le motif initial du creusement des canaux urbains au XIIe siècle (p. 515), époque où fut précisément créé le Naviglio pour joindre la ville au lac Majeur au nord et, au sud, à Pavie, au Pô et à Venise ? Traitant du pouvoir et de la politique, Boucheron aurait éclairé son lecteur, sollicité de se reporter à l’époque communale, en rappelant combien fut précoce et longtemps indécise la lutte pour l’instauration du pouvoir seigneurial à Milan. Ce rappel était d’autant plus nécessaire qu’il érige souvent le Duomo en une sorte de contre-pouvoir, relique de la Commune, plus encore que chantier concurrent. Le premier qui fut proclamé signore fut l’archevêque Ottone Visconti, mais son successeur, Matteo Visconti, fut d’abord « capitaine du peuple » avant d’être investi du « vicariat impérial ». L’incertitude constitutionnelle se prolongea près de trois quarts de siècle, elle brouille la lecture du passage de la Milan communale à la Milan seigneuriale, ainsi quand il est écrit : « Les Milanais de la seconde moitié du XIIIe siècle ont hérité d’un réseau hydrographique en grande partie mis en place à l’époque communale » (p. 516).

L’examen des sources a retenu les archives publiques du temps de François Sforza et de Ludovic, car les fondateurs de la jeune république ambrosienne détruisirent l’un des symboles du pouvoir des Visconti, les registres de la chancellerie. Heureusement subsiste la documentation épistolaire, les lettres échangées entre le prince et ses ingénieurs ou ses architectes ou avec ses officiers grâce à quoi on suit le progrès des chantiers et les difficultés de leur financement. Les sources ont « (privilégié) une grille d’analyse de nature politique » (p. 9), et, dit plus naïvement, « pourquoi les seigneurs de Milan ont-ils développé une politique de grands travaux ? ». Pour manifester leur magnificence et légitimer leur pouvoir, pour construire l’État et en assurer le fonctionnement, pour se ménager un mode d’intervention dans l’économie urbaine et auprès des acteurs économiques, propriétaires fonciers et immobiliers, fournisseurs de matériaux, prestataires de services, etc., enfin pour faire de la ville le cadre idéal de l’exercice du pouvoir. Voilà les quatre parties d’un

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plan limpide ! et le contenu d’une belle thèse que son auteur regarde avec une distanciation amusée (p. 11). Il faut avoir une belle confiance dans les qualités de son travail pour en dénoncer « les cuistreries les plus véhémentes » et « les ridicules » répétés. On relève difficilement quelques défauts, ainsi qui trouvera heureuse la formule d’une « comptabilité encomiastique » (p. 75) quand le contexte parle plus simplement d’un éloge chiffré qui « témoigne de l’entrée en force, dans la rhétorique de la célébration civique, de la culture marchande » ?

Trois monuments insignes ont attiré la faveur du prince, le Duomo, géré par un conseil de fabrique élu qui regroupait la quasi-totalité de l’aristocratie marchande urbaine, laquelle perpétuait par ce moyen une sorte de grand conseil inspiré des institutions de l’époque de la Commune et gérait un trésor alimenté par des dons et des legs auquel concourait le Visconti, l’Ospedale maggiore, qui concentra toute la gestion sanitaire de la cité, arracha à l’Église le monopole de l’assistance et accentua le contrôle social du pouvoir. Francesco Sforza, pour triompher, se ménagea l’appui des franciscains. Tous les établissements hospitaliers furent placés sous l’administration commune du grand hôpital dont la construction fut entreprise au lendemain de la paix de Lodi, en 1456. Filarete (recommandé par Côme de Médias), auteur du projet selon un plan à double croix, fut chargé de sa réalisation et aidé d’un Sforza attentif, aménagea l’hôpital selon des règles d’hygiène qui devaient éloigner les immondices et chasser les miasmes (p. 229). L’hôpital de Milan était intégré dans le programme politique et culturel de Côme dont il servait la propagande. S’il célébrait, avec la paix revenue, un programme d’assistance aux pauvres, s’il était édifié sur une ancienne forteresse à l’opposé du Castello par rapport au Dôme, cet hôpital ne faisait oublier à l’ancien condottiere ni les nécessités de la défense ni l’affirmation de la légitimité dynastique et de la continuité après la parenthèse républicaine. Sforza confia à Filarete la reconstruction du château détruit, solidement défendu du côté de la ville par une longue façade aveugle protégée par deux monumentales tours d’angle : « Le Castello, écrit Boucheron qui a bien assimilé la leçon de Machiavel, est le jalon essentiel d’un urbanisme de condottiere, qui assiège la ville plus qu’il ne la contrôle » (p. 216).

Agents et acteurs de la politique ducale de grands travaux illustrent le passage de l’ère communale qui se survit dans la fabrique du Dôme (désignation par élections, délégation, rotation rapide des charges) à l’âge du prince : « La complexe articulation des responsabilités (…) appliquée à un chantier princier, suscite le désordre et l’inefficacité. » Ici il faut un homme fort sachant se faire craindre. « L’adrninistration des grands chantiers ducaux ne peut se penser que dans les formes politiques de l’État seigneurial : l’entreprise princière doit être contrôlée par une charge princière, unique et autoritaire » (p. 275-276). Reste alors à tracer quelques portraits de ces familiers du prince qui ont la charge de conduire les chantiers ducaux. Une présentation statistique de la correspondance de l’un d’eux, Bartolomeo Gadio, met en valeur la variété et l’étendue de ses pouvoirs en matière édilitaire, de la construction à l’armement des forteresses aux aménagements décoratifs des jardins et au financement des programmes princiers. Or, comment concilier une politique de grands travaux permanents avec une fiscalité tellement irrégulière et arbitraire que « sa faiblesse structurelle la fait paraître tyrannique » (p. 411). Tyrannie et faiblesse sont alliées, et Milan n’a pas su développer une politique de la dette publique, à la différence des républiques marchandes. H est impossible, dans un budget aux déficits financés par la banque Médicis, de faire la part de l’investissement édilitaire, d’autant, et l’on me pardonnera cette perfidie, que les dépenses militaires sont chiffrées en ducats et les dépenses de travaux publics en livres, sans que j’aie pu trouver le moindre change interne. Pourtant cette double échelle de valeurs méritait considération, la guerre favorisant l’exportation de la

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bonne monnaie. Les techniques de financement et la répartition des charges entre les villes du duché n’ont rien d’original ni de rétrograde, pas plus que le système des assignations, couramment utilisé partout.

Le chapitre IX est voué aux matériaux de construction, marbres et pierres de taille, chaux, bois et fer, et surtout à un matériau industriel standardisé, la brique, dont les dimensions réglementaires devaient être conformes à l’étalon communal encastré au broletto novo. Pourquoi l’auteur a-t-il modifié le genre de braccio (l’aune) en braccia, pour laquelle il crée un pluriel bracce, quand le pluriel de braccio est braccia. Aucun de ces termes n’est écrit en italiques dans le texte, erreur récurrente de présentation typographique. Le Traité d’architecture souvent cité aurait dû prévenir : « uno braccio di muro que sia grosso sei braccia » (p. 451, n. 57). Les citations écorchent souvent la langue italienne (p. 411, n. 23 par exemple). Boucheron a livré dans une annexe un tableau des mesures milanaises emprunté à la compilation de Ron Zupko, mais on n’y trouve pas la soma, pourtant citée p. 458, et ce tableau pourrait être d’un usage périlleux car on y trouve normalement deux onces, une mesure de longueur et une unité de poids, mais le lecteur aurait aussi aimé savoir le contenu d’une « once d’eau » qui mesurait un débit autorisé dans les canaux d’irrigation et qui pouvait donc correspondre à la durée d’ouverture de la bocca (p. 525, citation), soit une mesure empirique combinant deux unités, de volume et de temps. Ces vétilles ne nuisent pas à l’architecture du livre et Boucheron manifeste toutes ses qualités dès qu’il se retrouve sur son chantier familier, celui de la réflexion politique et de l’histoire sociale, ainsi quand il étudie comment le pouvoir monopolistique du prince s’accommode de la privatisation de l’eau et des berges par l’oligarchie, quand il ne la favorise pas (le lecteur curieux pourra apprécier p. 528 les termes de l’échange conclu par Galeazzo Maria Sforza avec la maîtresse et son mari bénéficiaires d’une dérivation du canal de la Martesana). La parenthèse fermée, il n’aurait pas été superflu d’insister sur les rapports entre le duc et la noblesse urbaine, il est souvent question d’élites, de façon allusive, mais le pouvoir de bâtir a bien dû entraîner quelques spoliations et ce n’aurait pas été sortir du sujet que d’insister sur la réception des travaux d’ornement de la ville par les maîtres du sol.

Patrick Boucheron a en effet inscrit sa recherche dans une problématique neuve, celle de la « genèse de l’État moderne », où il trouve l’inspiration de quelques-unes de ses plus belles pages, notamment sur l’ambiguïté de la politique de Ludovic le More qui, faute de pouvoir agir sur le réel en transformant Milan selon ses voeux, trouva refuge hors de sa capitale, à Vigevano, où il fit aménager le château construit sous les Visconti en une demeure princière et la place ducale en un forum impérial. Cependant, Vigevano servit également de laboratoire pour introduire le nouvel urbanisme à Milan, autour de l’église Santa Maria délie Grazie. Là, il supprima les portiques et aligna les façades des palais, il redressa les rues, chercha toujours à anoblir la cité en l’ornant, mais ce faisant il favorisa la ségrégation urbaine en réservant ces quartiers neufs à l’habitation et à la domination de l’aristocratie urbaine. Cette classe sociale a largement bénéficié des grands travaux, soit en qualité de propriétaires des terrains, de négociants en matériaux, d’entrepreneurs de construction, de commissaires du duc, de bureaucrates, d’ingénieurs. Et l’État moderne, ou en voie de modernisation, apparaît quand le Sforza, après s’être emparé d’une magistrature communale, en étendait la compétence à l’État régional et faisait contribuer toutes les villes et les communautés au financement des embellissements de ses capitales. Un dernlier mot : le livre est orné de 46 planches en noir et blanc et la bibliographie sera un guide à recommander à tous ceux qui entreprennent des études d’histoire urbaine.

Jean-Claude HocQUET.

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Philippe Maurice, La famille en Gévaudan au XV siècle (1380-1433), Paris, Publications de la Sorbonne, 1998, 476 p.

Cette thèse de doctorat (nouveau régime) exploite essentiellement les sources notariales dont le Gévaudan est abondamment pourvu. L’auteur utilise 2 146 actes (dont 1 154 contrats de mariage et 992 testaments) ainsi que le dénombrement des feux du diocèse de Mende fait en 1364. Analysé avec autant de sagacité que de finesse, ce corpus permet de passer en revue des pans variés de la vie sociale et culturelle (épidémies, distribution de l’habitat, institutions caritatives, formation scolaire, notariat, milieu médical, pouvoirs civils et religieux, moyens de l’ascension sociale…). Tout est examiné en fonction de la famille, comme l’annonce la préface et comme le montre le plan: lre partie, Famille et démographie (p. 61 à 121), 2e partie, Famille et parenté (p. 123 à 257), 3e partie, famille et société (p. 259 à 433).

L’auteur a d’abord reconstitué le plus grand nombre possible de parcours individuels (chanoines, notaires, consuls) et de généalogie dans tous les milieux, des nobles aux paysans. Ces tableaux généalogiques font apparaître les alliances entre lignages et le cursus honorum de ceux qui sortent du rang. Le catalogue des pensions alimentaires attribuées aux veuves, celui des confréries, titres cléricaux, contrats d’apprentissages, viennent compléter les annexes, riches en tout de 130 pages. Le développement qui les précède est densément nourri d’exemples.

La démographie gabalitaine se caractérise par 1 / un habitat très dispersé. 12 lieux habités sur 183 ont plus de 50 feux ; les trois principales localités (Mende, Marvejols et Chirac) sont toutes sur le Lot. 2 / Une lente reprise de la nuptialité vers 1440 puis de la natalité après 1460. Le coefficient familial moyen ne dépasse pas 2,70, mais il est nettement plus fort à la campagne qu’en ville et dans les Cévennes que dans le reste du comté. 3 / Des relations entretenues avec une soixantaine de diocèses (surtout de langue d’oc), impossible à quantifier mais cartographiées d’après le lieu de résidence des testateurs, des fiancés, des membres du clergé. Les flux migratoires se dirigent surtout vers Mende, attirés par l’artisanat et par le secteur tertiaire.

Le mode de transmission des biens est la première voie d’approche des stratégies familiales. Le testament permet d’éviter le partage du patrimoine entre tous les héritiers légitimes qu’imposerait une succession ab intestat: 81 % des testateurs désignent un seul héritier, avec priorité aux garçons. Les clauses successorales sont sans surprise : exclusion des filles dotées, souvent corrigée par le legs d’un augment, substitutions qui permettent de conforter la préférence accordée aux mâles, paiement des dots échelonné selon des fêtes calendaires (réellement payées, affirme l’auteur). Les familles nucléaires sont de loin les plus nombreuses, surtout en ville, et surtout pendant le baby-boom qui oblige davantage de cadets à quitter la maison paternelle. Familles souches et frérèches sont nombreuses surtout dans les Cévennes. Les Gabalitains recherchent les « alliances multiples » qui rapprochent deux oustaux (14 % des contrats de mariages, 23 % dans les Cévennes). C’est pourquoi 28 des 34 tableaux généalogiques reconstitués se raccordent entre eux. « Mélange surprenant» d’endogamie et d’exogamie puisque 12 % des mariages sont scellés avec des fiancés venus d’autres diocèses.

La veuve voit son sort assuré selon les usages des pays de droit écrit (biens propres, usufruit, augment, pension…) mais sa situation réelle dépend beaucoup de ses relations avec l’héritier. Plus curieux est le cas de ces enfants illégitimes que la mère place dans la maison du père par acte de donation dont les archives notariales conservent une douzaine d’exemples.

Les clauses pieuses donnent l’occasion aux Cévenols de se distinguer une fois

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de plus : davantage de noals (repas d’anniversaires), de legs charitables faits sans passer par le truchement du clergé, davantage de dispositions à caractère « laïc » que dans le reste du diocèse.

Dans l’ensemble, la transmission héréditaire de l’estat prédomine. Mais l’ascension avec formation professionnelle et changement de métier existe aussi et concerne avant tout les cadets. Si une famille réussit à hisser l’un des garçons jusqu’à la prêtrise, la chose devient ensuite plus facile et quasi régulière, surtout si le lignage a fondé une chapellenie où l’on peut caser un cadet à chaque génération. Les professions de santé attirent aussi, le Collège des XII fondé à Montpellier par Urbain V et réservé aux Gabalitains contribue à l’expliquer. Les étudiants qui poursuivent des études au-delà des écoles de grammaire se dirigent surtout vers Toulouse, Avignon et Montpellier.

L’auteur termine en étudiant les pouvoirs civils et religieux dont beaucoup détiennent une parcelle : syndics et consuls, prêtres (qui ont le droit d’être notaires, comme en Forez et Lyonnais, fermiers des Aides, juges, etc.). Le clientélisme et le népotisme rassemblent ces parcelles aux mains de quelques lignées, surtout à Mende où l’auteur peut suivre le mouvement pas à pas. Cette concentration s’opère d’autant plus aisément que la frontière entre noblesse et bourgeoisie (composée surtout de marchands et de notaires) semble très poreuse.

Il est regrettable que l’auteur de cette remarquable étude n’emploie pas toujours le vocabulaire approprié. Le mot famille désigne tantôt le groupe de personnes apparentées demeurant sous le même toit, tantôt l’ensemble des personnes portant le même patronyme et se réclamant d’un ancêtre commun, tantôt un groupe encore plus vaste dont font partie des hommes qui ont changé de patronyme en se mariant, tantôt l’ensemble de la parenté d’un individu ou d’un couple. Mieux vaudrait emprunter aux anthropologues les mots techniques qui permettent d’éviter ces confusions. Les lecteurs, au premier rang desquels les enseignants, regretteront aussi de ne pas trouver parmi les annexes quelques exemples de textes originaux, qui remplaceraient avantageusement des tableaux résumant ces textes et fort répétitifs. Enfin la lecture de certains paragraphes est rendue difficile par des rafales de pourcentages, que l’on percevrait plus aisément s’ils étaient présentés en tableaux et accompagnés des nombres bruts d’où ces pourcentages sont tirés.

Ces menus défauts de forme sont peu de chose. L’auteur apporte ici une contribution de valeur à la connaissance d’une région jusqu’ici négligée malgré la richesse de son fonds documentaire. Elle s’inscrit opportunément dans l’ensemble de travaux réalisés par une jeune équipe de médiévistes (archéologues et historiens) sur le quart sud-est du Massif central. Les recherches d’Isabelle Damas, les récentes thèses de Pierre-Yves Laffont et de Laetitia Bourgeois-Cornu 1, celle en cours de Franck Brechon sur les échanges dans les Cévennes font, comme le présent ouvrage, peu à peu reculer la zone d’ombre. On peut espérer disposer dans peu d’années d’une bonne vue d’ensemble sur le haut Languedoc du Moyen Age.

Marie-Thérèse LORCIN.

1. Pierre-Yves Laffont : Châteaux, pouvoirs et habitat en Vivarais du XIe au XIIIe siècle, thèse soutenue le 10 septembre 1998 à l’Université de Lyon II. Laetitia Bourgeois-Cornu : Les communautés rurales du Velay face aux crises de la fin du Moyen Age, soutenue le 14 octobre 1998, ibid.

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Annie Charnay, Paroles de voleurs. Gens de sac et de corde en pays toulousain au début du XVI siècle, Paris, Honoré Champion, 1998, 424 p.

Cette nouvelle collection, dirigée par Françoise Hildesheimer, a pour but, comme son nom l’indique ( « Pages d’archives » ), de publier des documents d’archives « bruts ». Sont déjà parus L’inventaire après décès de Beaumarchais, les Débats du parlement de Paris pendant la minorité de Louis XIV, et La police secrète du Premier Empire. Bulletins quotidiens adressés par Savary à l’Empereur. Le quatrième volume de cette collection, dont il est rendu compte ici, a été préparé par Annie Charnay et est intitulé Paroles de voleurs. Gens de sac et de corde en pays toulousain au début du XVIe siècle.

Ce livre présente le texte en occitan et la traduction en français des dossiers (incomplets) de six affaires criminelles. Les quatre premières affaires concernent surtout des vols de tous types, dont bon nombre en bandes ( «Jean Berjaut, voleur de cinq moutons de Lauragais », les deux affaires de «Jean Gaffié dit « le moine de Caudeval » », et celle de « Ramonet Ruscassier » ), les deux dernières affaires sont de nature différente ( « L’avortement de Guillelme Delprat » et « Les gerbiers des Jalabert » ). L’ensemble est précédé d’une présentation extrêmement rapide (en fait le résumé très succinct de chaque affaire) et suivi d’un bref glossaire (avec une erreur sur la définition de la «justice ordinaire »), ainsi que d’une bibliographie très sommaire ; on ne trouve aucune note infrapaginale. Ces documents sont tous passionnants, en ce qui concerne la criminalité et la justice évidemment, mais aussi par les renseignements multiples qu’ils fournissent sur les mentalités, les rapports entre les individus, la culture matérielle, l’économie, etc. : ce qui confirme, s’il en était encore besoin, l’intérêt exceptionnel des archives judiciaires.

Pourtant, s’il est évidemment ravi de disposer aussi aisément de ces documents très intéressants, le lecteur historien, de surcroît spécialiste des archives judiciaires, se pose la question des critères retenus pour leur choix. La plupart des documents reproduits dans cet ouvrage présentent en effet des délinquants presque tous « professionnels » et récidivistes, qui ne sont pas représentatifs de la réalité criminelle, laquelle est faite surtout de petits délinquants occasionnels ; ces textes montrent aussi de la justice un visage uniquement répressif (sauf, en partie, dans la dernière affaire) et ignorent tous les procédés infrajudiciaires de règlement des conflits, pourtant majoritaires. L’ensemble risque d’induire en erreur les lecteurs non spécialistes de la période et de ces questions (les plus nombreux sans doute…), qui en retireront l’impression que la société occitane de la fin du Moyen Age et du début des temps modernes était livrée à d’innombrables brigands faisant régner partout leur loi, lesquels se heurtaient ponctuellement à une justice impitoyable et expéditive… : toutes idées fausses, qu’on aurait pu rectifier en ajoutant aux documents bruts une présentation critique que le développement et le renouvellement de l’historiographie de la criminalité, tant en histoire médiévale qu’en histoire moderne, aurait parfaitement permis de réaliser. Certes, une telle présentation n’est pas conforme aux principes mêmes de la collection qui accueille cet ouvrage ; peut-être alors faudrait-il modifier ces principes…

Benoît GARNOT.

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Robert J. Knecht, Un prince de la Renaissance, François Ier et son royaume, Paris, Éditions Fayard, 1998, 698 p.

Après Jean Jacquart, Robert J. Knecht nous offre la deuxième biographie de François Ier, un ouvrage paru pour la première fois en Angleterre en 1982, remanié en 1994 et publié en français en 1998. Comme le précise l’auteur dans sa préface, les deux Evres ne se répètent pas. Autant J. Jacquart était sensible aux faits économiques et sociaux à une époque — 1981 — où les historiens demeuraient encore réticents à l’égard des purs récits biographiques, autant Knecht fait la part belle aux faits politiques, militaires et diplomatiques, n’hésitant pas à rentrer dans le détail des événements pour en reconstituer au mieux la trame et en démontrer la complexité. Pour cela, il s’appuie, et c’est le premier intérêt du livre, sur des sources variées, françaises, italiennes, anglaises qu’il s’agisse du Catalogue des Actes de François Ier, méthodiquement exploité, des relations d’ambassadeurs, des extraits de correspondances ou de mémoires. On retiendra en particulier, dans cette masse documentaire, le témoignage très vivant de Frédéric de Mantoue présent à la cour de France de 1515 à 1517, les extraits des souvenirs de Benvenuto Cellini ou encore les lettres du personnel diplomatique anglais, qui viennent nuancer les témoignages des ambassadeurs italiens, privilégiés jusque-là par les historiens. Robert J. Knecht sait par ailleurs tirer parti des acquis les plus récents de la recherche sur le symbolisme monarchique — d’A. M. Le Coq -, sur les finances — P. Hamon -, sur la religion – D. Crouzet, O. Christin, G. Audisio – et faire la synthèse des apports de l’école historique anglaise — sur les cérémonies royales, sur le rôle des parlements, des gouverneurs, sur l’art — pour enrichir la connaissance que l’on peut avoir de la première moitié du XVIe siècle. Par la variété des sources utilisées, par les nombreuses références bibliographiques bien exploitées, l’ouvrage de Knecht est donc appelé à faire date.

D. mérite également l’attention par les éclairages nouveaux projetés sur les principaux événements du règne et qui rendent sa lecture toujours stimulante. Le concordat de Bologne fait ainsi l’objet d’une analyse méthodique où l’auteur montre (p. 112) que s’il fut un succès pour François Ier, il constitua un triomphe pour le pape Léon X. Ce dernier était, en effet, plus en position de sollicité – le roi avait besoin de son soutien diplomatique en Italie – que de solliciteur et s’il dut reconnaître le droit du souverain français de nommer aux principaux bénéfices (François Ier le faisait déjà largement), il en tira lui aussi des profits non négligeables comme la révocation de la Pragmatique Sanction de Bourges, la fin de la menace conciliariste, le droit de percevoir des annates, autant de concessions qui firent de lui, au moins nominalement, le chef de l’Église de France et qui expliquèrent l’opposition du Parlement à l’enregistrement du concordat.

La même rigueur se retrouve dans d’autres parties du livre. Ainsi quand l’auteur recherche les causes de la reprise de la guerre en 1520, il en vient à minimiser ce que l’on considérait jusque-là comme le facteur essentiel, à savoir la volonté de la France d’échapper à l’encerclement des Habsbourg pour privilégier un autre élément : la volonté de François Ier de s’opposer à la venue de Charles Quint en Italie, venue qui aurait non seulement entraîné une menace immédiate pour les intérêts français dans le Milanais mais qui aurait également consacré les ambitions hégémoniques de l’empereur, la domination de la péninsule italienne étant considérée depuis l’Antiquité comme un préalable à la domination du monde.

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Dans révocation de l’attitude royale à l’égard des protestants, Knecht fait preuve du même esprit critique. Il rappelle que François Ier ne fut à aucun moment tenté par une conversion au protestantisme et qu’il n’a jamais été véritablement un souverain tolérant malgré son intérêt pour les humanistes chrétiens proches de sa soeur Marguerite. Jusqu’en 1534, E n’a épargné que les érudits et les prédicateurs ayant accès à la cour, abandonnant les autres à la justice. Il démontre également, même s’il se contredit parfois, que si l’affaire des placards constitue une date charnière dans l’histoire du protestantisme français en mettant la question sacramentaire au coeur des discussions et des choix à faire, elle ne doit être considérée en revanche que comme une étape, importante certes – l’édit de Coucy de 1535 punit pour la première fois de mort la propagande orale ou écrite de l’hérésie – mais pas décisive dans la répression royale, un programme systématique de lutte contre l’hérésie ne se mettant en place qu’au cours des années 1540. Cependant, le contraste entre une répression sélective, source d’ambiguïtés, jusque dans les années 1530 à l’heure où les frontières entre hérésie et orthodoxie n’étaient pas encore nettement dessinées, et une attitude de plus en plus impitoyable, dont les Vaudois seraient en quelque sorte le symbole, à la fin du règne, expliquerait selon Knecht l’accentuation des divisions religieuses dans le déclenchement postérieur des guerres civiles.

Au-delà de ces éclairages et de développements intéressants comme ceux qui sont consacrés à la politique d’exploration maritime ordonnée par le roi, ou encore aux mesures prises en faveur du développement économique, se dessine au fil des pages le portrait contrasté d’un prince de la Renaissance, c’est-à-dire d’un prince partisan de l’action, un prince aimant le faste, vivant entouré d’une cour nombreuse, un prince ami des arts, un prince bâtisseur, soucieux de propagande. C’est sur tous ces points, auxquels l’auteur consacre pas moins de cinq chapitres, que l’ouvrage est le plus novateur. Knecht excelle ainsi à décrire l’organisation de la cour qui est tout à la fois le véritable coeur du royaume alors que le roi est encore itinérant et le creuset où se rencontrent les élites du pays et où les moeurs commencent à se civiliser. Il sait en dégager les différentes fonctions, du service domestique du souverain au gouvernement du pays et parvient à en restituer la vie malgré la rareté des sources. Les liens de François Ier avec les arts sont eux aussi parfaitement étudiés. Travaillant sur un canevas déjà en partie connu, l’auteur parvient pourtant, grâce à une exploitation rigoureuse des sources disponibles, à surprendre. On apprend ainsi que la passion du roi dans ces domaines, attestée par de nombreux témoins, loin de procéder d’une mode ou d’un caprice passager voire du souci de rivaliser avec les grands souverains du temps, fut très précoce et s’explique en grande partie par les influences familiales subies – notamment celle de son père – et par l’instruction reçue. On découvre aussi le caractère méthodique du mécénat royal qui s’est traduit non seulement par une pohtique d’accueil des artistes italiens en France – de Léonard de Vinci au Rosso en passant par Andrea del Sarto – mais aussi par la recherche d’oeuvres dans l’Europe entière. François Ier peut être considéré à ce titre comme le premier roi collectionneur de livres – entreposés d’abord à Blois puis à Fontainebleau -, de tapisseries, sculptures et de tableaux. Entre une description originale des agents artistiques du roi – du Florentin Della Palla cherchant à persuader les autorités de la République de se débarrasser de leurs trésors pour obtenir le soutien du roi, à l’Arétin – et un rappel de l’ordonnance de 1537 obligeant tous les imprimeurs à déposer un exemplaire de chaque nouveau livre publié dans la bibliothèque royale, Knecht parvient à présenter les goûts du roi ou à restituer les relations parfois tumultueuses qu’il entretenait avec les artistes qu’il

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protégeait, comme Benvenuto Cellini dans le domaine de la peinture ou Clément Marot dans celui de la poésie.

Dans le secteur architectural, l’importance de l’oeuvre accomplie par François Ier est elle aussi bien mise en valeur avec le souci, au-delà de l’évocation des styles, de mettre en évidence les sources d’inspiration des bâtiments réalisés comme dans le cas du château de Madrid, d’esquisser une répartition des appartements princiers à Saint-Germain-en-Laye, ou de faire le point sur la signification d’une oeuvre comme dans le cas de la galerie de Fontainebleau.

Robert J. Knecht ne s’abandonne jamais à l’éloge excessif: s’il reconnaît les mérites du roi, il sait aussi en montrer les Emites, notamment son incapacité à mener tous les projets à terme du fait de la guerre et des problèmes d’argent qui lui étaient liés. Il restitue aussi l’importance du rôle joué par l’entourage du souverain dans l’oeuvre accomplie tout comme il suggère l’impuissance du mécénat royal à contrôler l’évolution des arts, impuissance que l’on pourrait symboliser par trois noms, celui de Léonard de Vinci, qui produisit très peu de choses pendant les dernières années de sa vie alors qu’il était sous la protection du roi ; celui de Rabelais, écrivain le plus prestigieux de la première moitié du siècle mais dont l’oeuvre ne doit quasiment rien à la protection royale, celui de Benvenuto Cellini enfin qui, malgré les commandes de François Ier, s’entêta durant son séjour en France à réaliser ses propres travaux, ce qui lui valut cette remontrance, ô combien significative, du roi : « Il est une chose très importante, Benvenuto, que vous autres, artistes, devriez avoir présente à l’esprit, quel que soit votre talent : c’est que vous ne pouvez à vous seuls déployer vos dons ; votre valeur ne peut se révéler que grâce aux occasions que nous vous offrons. Il faudrait être un peu plus dociles, moins orgueilleux et moins obstinés. »

Cette phrase pourrait servir d’exergue à la réflexion qui termine le livre et qui porte sur le fait de savoir si François Ier peut être considéré ou non comme un monarque absolu. Après avoir rappelé la signification du terme au début du XVIe siècle, l’auteur instruit le dossier en présentant les arguments des penseurs du temps puis en analysant les réalités locales ainsi que l’attitude du roi à l’égard des parlements et des assemblées représentatives. Les conclusions qu’il propose se distinguent par leur prudence. Ainsi, s’il reconnaît que des auteurs comme Guillaume Budé et plus encore Charles du Moulin ont contribué incontestablement à préciser les fondements théoriques de l’absolutisme et à remettre en cause les freins traditionnels à l’autorité royale, il n’en considère pas moins qu’on a eu trop tendance à systématiser leur pensée — qui reste essentiellement conservatrice — et à négliger leur attachement à l’image médiévale d’un roi prenant conseil, légiférant dans l’intérêt public en s’appuyant sur le parlement. De même, s’il dresse le portrait d’un souverain autoritaire – dès 1515 mais encore plus après la désastreuse bataille de Pavie -, maître de la loi et de l’impôt, ne consultant ses sujets que de façon formelle, il ne néglige pas, en quittant le point de vue du coeur de l’État pour la périphérie, de souligner les multiples obstacles qui s’opposaient quotidiennement à l’application de la volonté royale, rappelant au passage l’insuffisance de l’administration qui contraignait les agents royaux à composer avec de multiples intermédiaires. Face à une France diverse, attachée à ses privilèges, François Ier, en dépit de ses ambitions, a dû s’adapter – et l’histoire de cette adaptation reste à écrire – mais aussi se montrer et déployer son faste afin de se faire reconnaître, contribuant ainsi un peu plus à forger son image de prince de la Renaissance.

Dominique LE PAGE.

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Gilbert Gadoffre, La révolution culturelle dans la France des Humanistes. Guillaume Budé et François Ier, Genève, Droz, 1997, 350 p.

Ce livre posthume couronne une carrière d’historien de la Ettérature et d’animateur culturel. Il montre bien l’ampleur de connaissances et la pleine domination du sujet. On pourrait discuter le titre, qui sacrifie à la mode des « ruptures », alors qu’il s’agit de la « Renaissance », c’est-à-dire d’un retour à la beauté antique ici traité seulement sous l’angle des textes et de la culture livresque, avec le rôle essentiel de deux grands animateurs, le roi et son principal « humaniste », Guillaume Budé.

Avec quel mépris étaient traités les Français par Pétrarque, pour qui E n’y avait d’écrivains qu’italiens, et encore en 1499 par Érasme, parlant des merdas gallicas (en latin bien mal sonnant). Avec Charles VIII et son expédition napolitaine, la France avait fait figure de « magnifique Sparte » et le « bilan culturel » de Louis XII n’est guère meilleur. Dès 1508, Budé se montre en avance sur Érasme même et Alciat pour la critique des textes, avec ses Annotations aux Pandectes, mais si la vigueur et l’originalité du peuple français sont reconnus, E est encore le « bouc émissaire » des pays voisins (et de leurs élites, surtout italiennes).

C’est donc l’année 1515, avec la parution du De Asse et l’avènement de François Ier, qui marque le début de la « grande mutation ». En trente-deux ans de règne le «roi thaumaturge» qui est aussi un géant (1,96 m de taille) fera des « miracles » culturels, qui sont détaillés dans les chapitres suivants. C’est l’oeuvre d’une « nouvelle classe culturelle », avec à sa tête Guillaume Budé encore une fois, mais à côté de lui toute la haute administration où s’élèvent de riches familles bourgeoises, les Robertet, les Pasquier, les Poncher, etc. « Culture et pouvoir » : les mêmes hommes, souvent des ecclésiastiques, sont à la fois des diplomates et des éradits, chargés de recueillir des manuscrits pour le Roi. Par exemple les ambassadeurs à Venise, un Jean de Langeac, un Georges d’Armagnac (et on regrettera qu’il ne soit pas davantage parlé de leurs interventions dans les arts plastiques et de leurs Eens avec leurs provinces natales).

Font de même les « grands notables », mais c’est aussi la « revanche des seigneurs », ou plutôt peut-être leur entrée dans le grand jeu des études pour leurs enfants les du Bellay, les Genouillac, les Châtillon-Montmorency, les Guise (p. 123, la Este des constructions de châteaux souligne une légère antériorité des administrateurs sur les militaires). G. Gadoffre a très bien tiré parti des anciennes « biographies » consacrées à ces grands personnages ou familles. De nombreux exemples montrent l’entrée des uns et des autres dans les universités, et encore le rôle de leurs précepteurs.

Reste essentiel « le phénomène royal ». Le Roi, lui-même bien formé dès son enfance (par sa mère, mais aussi sa soeur bien-aimée Marguerite) s’intéresse à toutes les formes de connaissance et de beauté, appréciant spécialement les « conversations de table » (comme Luther au même moment), où E donne lui-même les sujets. C’est encore le « grand projet » du Collège de France, fomenté par Budé et qui après un démarrage très lent (net retard alors sur l’Angleterre d’Henri VIII) et en face de l’opposition persévérante de la Sorbonne, se développe après le retour de la prison espagnole, autour de 1530. Les «retombées du mécénat royal» sont dès lors importantes, d’abord au plan international (même Érasme est obligé de reconnaître une supériorité par rapport à « Germania nostra »).

Particulièrement net le développement des bibliothèques, celle du Roi à Fontainebleau, mais encore des Duprat, des Montmorency (et dans ce chapitre une place modeste est donnée aussi aux oeuvres d’art). C’est le progrès vers une véri-

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table Histoire, dont Budé fait « la pédagogie royale » avec son Institutio principis christianissimi de 1531 ou Institution du prince, son seul livre rédigé en français Avec son De Asse, il passe de l’histoire du droit à l’histoire économique (il s’agit surtout d’érudition romanisante, et Gadoffre exagère sans doute son rôle de précurseur mais la concurrence avec Érasme est bien mise en valeur). Encore Budé pour l’extension vers « de nouvelles frontières de la culture » avec un « esprit nouveau », dans l’analyse des mots, des mythes, pour une linguistique qui doit être aussi grecque et hébraïque (on aurait pu souligner ici le Ken avec la pédagogie des Jésuites dans la seconde moitié du siècle). La culture doit se développer tout au long d’une vie d’étude, avec pour aboutissement la lectio divina, la réflexion religieuse curieusement réservée à la vieillesse.

Les deux derniers chapitres sont consacrés à la définition de la France, avec les métamorphoses de la « Dame couronnée » (l’image est déjà chez Christine de Pisan, à la fin du XIVe s.). EEe est désormais identifiée à Minerve, mais avec l’ambiguïté de son double aspect de guerrière et de savante. La « quête des origines » nous montre curieusement la priorité donnée aux côtés « germanique » et « celtique », avec « l’absence de la composante latine » (?). Là aussi, rôle essentiel de François Ier.

Peut-on vraiment conclure que « cet Humanisme convivial a crée le terrain favorable à un certain universalisme français, qui a rendu possible l’Europe des Lumières puis celle des Droits de l’homme » ? Ce sont bien en tout cas les « forteresses majeures contre le retour en force de la Barbarie ».

Jacques BOUSQUET.

Anne Puaux, La Huguenote Renée de France, Paris, Hermann, 1997, 336 p.

Auteur d’une belle étude sur Marguerite de Parme, Madama, fille de Charles Quint, parue en 1987, Anne Puaux nous livre la biographie d’une autre grande dame du XVIe siècle, Renée de France, duchesse de Ferrare.

L’origine et les alliances de cette princesse déterminent le milieu dans lequel se déroule son existence. Née en 1510, morte en 1575, elle est fille de Louis XII et d’Anne de Bretagne, belle-soeur de François Ier, épouse d’Hercule II d’Esté et belle-mère de François de Lorraine, duc de Guise. Les alliances auxquelles son rang l’obligent lui sont imposées sans qu’elle les choisisse. Mais Renée fait partie de la génération des fortes personnalités qui veulent renouveler les bases des croyances religieuses. Comme Marguerite de Navarre, la soeur de François Ier, elle a un tempérament mystique. Elle a reçu une éducation où la tradition se mêle à la modernité. Lectrice d’Érasme, elle subit l’influence de Lefèvre d’Étaples, précepteur des enfants de France, et de l’évêque Guillaume Briçonnet : elle est péniblement affectée par la dispersion en 1525 du cénacle de Meaux, soupçonné de luthéranisme.

Cependant, revenu de sa captivité madrilène, le roi François Ier, qui a besoin de renforcer ses appuis italiens, décide en 1528 de marier Renée avec Hercule d’Esté, prince de Ferrare. C’est désormais de sa résidence ferraraise que la princesse suit les événements : venue de l’empereur Charles Quint à Bologne auprès de Clément VII, rétablissement des Médicis à Florence, mariage de la jeune Catherine avec Henri de France. Après une fille, Anne, elle donne naissance à un héritier, Alphonse. Usant de son prestige de fille de France, elle est chargée en 1534 de l’importante mission de rétablir les relations entre Ferrare et Venise,

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peu avant que son mari ne devienne duc. En 1535, pendant l’absence de son époux, elle est régente de Ferrare. Ayant reçu des personnes suspectes d’adhérer aux nouvelles doctrines réformées, et parmi elles Clément Marot mais aussi Calvin et Du Tillet venus secrètement, elle évite les poursuites de l’Inquisition de Ferrare en se plaçant sous la protection du pape Paul III. Mais les relations avec son mari se détériorent : Mme Puaux évoque habilement cette époque emplie de faux-semblants qui voit le semi-exil de Renée dans le château de Consandolo, où elle se détourne des sacrements de l’Église et incite son entourage à l’imiter.

Renée n’en donne pas moins l’image d’une catholique irréprochable : la protection de Rome lui est des plus nécessaires lorsque le pape Paul III passe à Ferrare en 1543 car son mari vient de chasser d’auprès d’elle ses confidents français.

L’avènement en France d’Henri II en 1547 est accompapé de l’élévation de la famille des Guise. A François de Lorraine, le nouveau roi offre en 1548 la main de sa nièce, Anne de Ferrare. Mais Hercule interdit à son épouse d’assister aux noces. Elle prend sa revanche en incitant son fils Alphonse à partir secrètement pour la France. La guerre est déclarée entre le duc et la duchesse. Celle-ci est livrée aux poursuites de l’Inquisition mais elle échappe aux sanctions grâce au bref obtenu naguère du pape Paul III. Elle doit pourtant faire publiquement acte de conversion. Désormais, tout en continuant de protester auprès de Calvin de sa fidélité à la Réforme, elle affiche publiquement sa catholicité. La mort de son époux le 3 octobre 1559 lui permet de revenir en France. Elle se retire dans son château de Montargis d’où elle assiste au début des guerres de religion. Elle suit avec intérêt les efforts de Catherine de Médicis pour établir le dialogue entre les partis religieux opposés. Mais son gendre, le duc François de Guise, met le feu aux poudres par le massacre de Wassy, avant d’être lui-même assassiné. Renée, partagée entre ses convictions intimes, dans lesquelles elle est soutenue par Calvin, et l’obligation de garder son rang princier, voit se déchaîner la violence, dont sa fille Anne et son petit-fils Henri de Guise sont deux des provocateurs à Paris dans la funeste nuit de la Saint-Barthélémy. Revenue à Montargis, elle s’y éteint, fidèle à ses croyances, le 15 juin 1575.

Tout au long de sa vie, Renée de France a connu bien des déchirements : sa biographe a su avec beaucoup de sensibilité les évoquer en faisant appel à des témoignages divers rendant compte de l’environnement spirituel et temporel de la princesse. Cette histoire personnelle est donc aussi celle d’une société et d’un milieu familial où s’exprime de façon passionnelle le changement fondamental qui a lieu au début des temps modernes. A l’intérêt de découvrir un personnage méconnu, le lecteur ajoutera celui de se laisser porter par le rythme d’un exposé particulièrement bien construit et agréable.

Ivan CLOULAS.

Olivier Chaline, La reconquête catholique de l’Europe centrale XVIeXVIIIe siècle, Paris, Seuil, 1998, 158 p.

Petit livre, mais grand sujet ! Même si cette Europe centrale se limite aux possessions personnelles des Habsbourg, duchés et comtés patrimoniaux autrichiens, pays de la couronne de Bohême, royaume de Hongrie comprenant la Croatie et la Transylvanie, le champ demeure vaste et combien complexes sont les problèmes de cette reconquête catholique, et plus encore discutables les termes dans lesquels Es ont été posés et la façon dont ils ont été traités par une histoire plus que jamais fille de son temps. Les historiographies nationales (épithète préférable à nationaliste) du

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XIXe siècle fonctionnèrent avec des équations simples : pour la Bohême, Habsbourg = recatholicisation = absolutisme = germanisation ; pour la Hongrie, identité nationale = kuruc (au XVIIe siècle, les opposants aux Halsbourg) = calvinisme. Il y a quarante ans, Victor-L. Tapie prodiguait déjà des leçons de mesure, engageait à la prudence, insistait sur l’extrême complexité de Palchimie du sentiment national, recommandait surtout de ne pas juger ces siècles modernes à l’aune des nationaEsmes exacerbés de la seconde moitié du XIXe siècle. Plus récemment, R. J. W. Evans a proposé une interprétation de la période 1550-1700 qui prend en compte les recherches menées dans les pays héritiers et n’a pas craint de renverser les perspectives. L’ouvrage d’O. Chaline décrit les diverses voies qui firent qu’un ensemble de territoires massivement protestantisés (plus peut-être que profondément protestants) se retrouvèrent très majoritairement catholiques dès les premières décennies du XVIIIe siècle. Chaque État ou duché eut sa propre histoire, ses propres particularités qui conditionnèrent le mode de reconquête. L’état des Eeux, à la veille du processus, induit déjà les inflexions futures : soubassement hussite en Bohême, originalité d’une Moravie où flotte encore le souvenir de Cyrille et Méthode, présence turque en Hongrie, refuge transylvain, môle de résistance catholique du Tyrol, en dépit de quelques influences helvétiques… Au temps du Cujus regio, ejus religio, le rôle du prince est fondamental. Après les indécisions des empereurs du XVIe siècle, principalement et pour des raisons différentes Maximilien II et son fils Rodolphe II, le modèle styrien de recatholicesation forcée, initié en Autriche intérieure par l’archiduc Charles et renforcé par son fils l’empereur Ferdinand II, s’impose dans l’ensemble de la monarchie, avec des degrés divers de réussite. Si la partie est très largement gagnée dès la fin du règne de Léopold Ier en Autriche et en Bohême, E n’en est pas de même en Hongrie, dont l’histoire de la Contre-Réforme est pourtant encadrée par les figures énergiques des cardinaux Péter Pâzmâny et Léopold Kollonich. Le luthéranisme se maintient chez les Saxons de Transylvanie, et le calvinisme dans les rangs de la moyenne noblesse ; Debrecen est la Genève hongroise. La reconquête de la Hongrie sur les Turcs, après le siège de Vienne de 1683 et la pénétration dans les Balkans, fait entrer dans la monarchie des Serbes orthodoxes qui viennent grossir l’effectif de ce christianisme oriental déjà représenté par les Roumains nombreux en Transylvanie. Ici, la reconquête prend la forme plus douce de l’uniatisme, dont la réussite fut très limitée.

« L’appui de la dynastie et l’usage de la force ne rendent pas compte à eux seuls de la reconquête » (p. 63). Reprenant une des conclusions d’Evans, O. Chaline insiste sur le fait que l’univers inteEectuel des années charnières des XVIe et XVIIe siècle privilégiait, après la crise de la Renaissance et les incertitudes du maniérisme, le retour à l’unité, à l’ordre, à la tradition, toutes valeurs que le protestantisme, divisé contre lui-même, travaillé par des courants, miné par des sectes radicales ne pouvait offrir. Seule la religion catholique, apostolique et romaine pouvait rassurer les esprits à la recherche de l’unité perdue. La reconquête de larges couches de l’aristocratie, y compris en Hongrie, fut fondamentale, compte tenu du poids du patronage, des clientèles et de la sujétion des masses rurales. On connaît les artisans qui oeuvrèrent sur le terrain, prédicateurs, missionnaires, jésuites, évêques… Il faut insister sur la place particulière des réguliers, et parmi eux d’ordres propres à cette Europe centrale, comme les Croisés à l’Étoile ou les piaristes, dont l’action éducative fut considérable. Le maillage paroissial demeura longtemps insuffisant ; il fallut attendre Joseph II pour que des moyens massifs tentassent de remédier à ces carences séculières. La reconquête catholique, ce fut aussi toute une culture renouvelée, plus encore un nouveau décor qui conjugua à l’envi les recettes du baroque, depuis les naïves statues rurales de saint Léopold, de saint Florian ou de saint Venceslas, jusqu’aux glorieuses abbayes danubiennes dont il est superflu de citer les noms.

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La dernière partie du livre met en relation l’Église, les nations et l’Empereur. Comment l’Église tridentine et conquérante investit-elle le passé national des différents États, infléchit-elle le sens des histoires nationales ? En Bohême, à la lecture hussite et protestante de l’histoire tchèque, qui mène de l’Unité des Frères et leur dernier évêque Comenius jusqu’à Masaryk, s’oppose une lecture catholique que la polémique a voulu à la solde des Habsbourg, ce qu’elle ne fut pas toujours, comme en témoignent les oeuvres de Bohuslav Balbin et de Tomâs Pesina. En Hongrie, la fonction de défense de la chrétienté contre les Turcs et l’Islam persuada toute une partie de l’opinion éclairée, de la vocation exceptionnelle du pays qui fut placé sous la protection de la Vierge Patrona Hungariae. Les empereurs, à partir de Ferdinand II, tout en maintenant leurs prétentions envers la papauté et la Curie, soutinrent indéfectiblement un catholicisme militant vrai (et seul ?) ciment de leur complexe État. Ils surent pour cela battre le rappel des traditions nationales liées aux saints fondateurs, Léopold, Venceslas, Etienne, promouvoir des dévotions nouvelles, encourager les pèlerinages en des lieux devenus de communion autant nationale que religieuse (Mariazell), porter au premier rang du panthéon des saints un Jean Népomucène dont les statues suaves et étoilées dépassèrent bien vite sa Bohême d’origine pour orner les places et les ponts dans toute la monarchie. C’est bien une civflisation de la pietas austriaca qui est à son apogée sous Charles VI. Reposera-t-on ici, avec R. J. W. Evans, la question de savoir si ce sont les Habsbourg qui ont « fait » la Contre-Réforme ou si c’est cette dernière qui a « fait » l’Autriche moderne ?

Tout cela en 158 pages tient de la gageure. Le lecteur non familier avec l’histoire des Habsbourg devra faire un effort complémentaire d’information en histoire générale. Il n’est pas sûr qu’il sache que les villes de la montagne désignent les trois villes minières de la Haute-Hongrie (p. 38). Attila n’est ni une figure de l’historiographie protestante, ni de l’historiographie anti-Habsbourg (p. 114) ; et le margrave Léopold III Babenberg n’est pas tout à fait un des « plus pieux des Habsbourg» (p. 130). On regrettera aussi que certains encarts, par aflleurs fort intéressants, sur Canisius, Martin Opitz, l’Enfant Jésus de Prague, les Dientzenhofer, le pèlerinage de Svaty Kopecek… ne soient pas mieux intégrés au texte principal. En revanche, on appréciera la citation du Szigeti veszedelem de Miklos Zrinyi, ou le texte du père Avancini à propos de l’érection de la Hongrie en province jésuite autonome (projet qui n’aboutit pas). Et même si on peut la Ere directement dans Baroque et classicisme, on remerciera l’auteur d’avoir repris à Victor-L. Tapié sa magnifique description de la colonne de la peste sur le Graben de Vienne. D’un historien de la Bohême à l’autre, il est émouvant de constater les héritages tout comme il est stimulant d’enregistrer les avancées de l’historiographie.

Claude MlCHAUD.

Philippe Minard, La Fortune du Colbertisme. Etat et industrie dans la France des Lumières, Paris, Fayard, 1998, 500 p.

Qu’est-ce que le colbertisme ? se demandait récemment François Lebrun. Sa réponse, au demeurant assez banale aujourd’hui (on la retrouve dans ses autres ouvrages) consiste à récuser l’originalité au ministre. Ce que l’on appelle de ce mot n’est qu’une version d’un état d’esprit plus général et

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répandu : le mercantilisme 1. En restreignant son objectif à l’oeuvre et à la pensée d’un homme, notre confrère s’est privé de leur prolongement dans la vie économique en France, qui a connu une longévité d’un bon siècle juridiquement, sans parler de son influence ultérieure et de son aura, manifestes dans maintes déclarations et maintes initiatives. C’est l’intérêt, et d’une manière certaine, de la thèse de Philippe Minard, qui donne à suivre son application sur le tas, dans le secteur de l’industrie (le secteur du commerce appellerait un autre développement).

Il n’y a pas de débat sur la nature du colbertisme, débat qui aurait risqué d’être stérile, comme vu ci-dessus. Mais ont été pris sous la loupe les exécutants, ces inspecteurs des manufactures dont l’origine remonte à 1669 et qui se perpétueront jusqu’à la Révolution qui en dissout le corps. Il ne s’agit pas d’individus dotés d’une haute position sociale, ni de gros appointements (l’un d’eux écrira à un contrôleur général : «Je trouve un peu dur de mendier pour ainsi dire ma subsistance… »). Pourtant, l’on ne peut nier leur présence presque inlassable, la conscience « professionnelle » de beaucoup, l’autorité, finalement, dont ils jouirent auprès de leurs administrés (tempérée, il est vrai, par la ruse ou la nonchalance des derniers). Ils avaient des ressorts divers, ils eurent des spécialisations changées, (à la fabrication des draps, des toiles, etc.), ils connurent — parfois, subirent – des mutations au gré d’une promotion ou… d’une disgrâce. La doctrine n’aurait pu recevoir un pouvoir effectif sans leur activité.

Ph. Minard en a retrouvé 326. Il a essayé de retracer des carrières, de dégager un profil qui, s’il ne coïncidait pas, évidemment, avec chacun des destins particuliers, permet du moins de ne pas étreindre seulement des silhouettes vagues, sinon des fantômes. Leur correspondance, relativement bien conservée, accompagnant leurs tournées, l’envoi de leurs bilans, des réflexions personnelles, des avis et projets d’amélioration, met en contact les uns et les autres, laissant voir en arrière un monde de l’artisanat dont l’existence, longtemps refoulée dans l’historiographie classique, est devenue de plus en plus soulignée actuellement, sous le nom plutôt fâcheux de proto-industrialisation. Placés entre des autorités très supérieures et lointaines, d’un côté, des gagne-petit de l’autre, ils furent – tous ? — des mal-aimés, des besogneux et pour reprendre une formule du livre : « de petits employés au traitement médiocre ». Ce qu’ils corrigèrent par un dévouement au centuple : « pour eux, le service du roi tient un peu du sacerdoce » – ce que l’on dira plus tard, bien plus tard, d’autres fonctionnaires.

L’une des facettes les plus attachantes de la thèse et celle qui justifie et explique le titre, tient au rapport noué entre l’enseignement véhiculé par les règlements colbertiens ou postcolbertiens et la pratique de l’inspection des manufactures. Au départ, les inspecteurs ont travaillé dans une totale adéquations aux vues dispensées par le « colbertisme » (qu’il faut bien désigner ici sous cette étiquette). Ce qui impliquait non seulement un souci, tatillon à la limite, de faire respecter les prescriptions (d’aunage, de contexture, de finition…), mais encore celui d’étendre leur compétence à tous les métiers dispersés dans leur circonscription et de promouvoir la croissance industrielle de celle-ci. D’où quantité de remarques sur le comportement des artisans et des négociants – donneurs de travail ou preneurs des ouvrages terminés. Pour le lecteur informé, certaines des notations ont un

1. F. Lebrun fait procéder le français « mercantilisme » de l’allemand « Merkantilismus ». Mais les bons dictionnaires historiques de la langue française en attribuent la première apparition au prince de Ligne, en 1811 et la seconde vers 1831 ou 1841, sans référence à un vocable germanique. Peut-être, notre talentueux collègue a-t-il commis une confusion avec aberetismus, dont on trouve l’occurrence chez Emmanuel Kant dans Der Streit der Faculteiten. Quoi qu’il en soit, le concept appartient à Adam Smith, à défaut du mot (il a parlé du mercantile System).

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avant-goût des sentences prononcées par des auteurs éminents. Par exemple, p. 192, la comparaison entre le dynamisme des protestants à Nîmes et « l’indignité de la bourgeoisie toulousaine », catholique et… paresseuse,

Sont-ils restés figés dans le carcan des idées reçues ? La thèse de Ph. Minard a cette séduction, en plus des précédentes, de porter à la lumière une évolution jusqu’alors bien dissimulée. Ces inspecteurs eurent à combattre sur plusieurs fronts. H leur fallut défendre leur objet principal d’activité l’industrie, contre les théories physiocratiques qui ne voyaient de bien que dans l’agriculture. Sur un autre plan, le bien-fondé de la réglementation est apparu discutable à quelques-uns – on a l’impression à la lecture, d’un nombre important — sur la fin de la période. Ce qui n’est pas complètement explicité, ce sont les causes du retournement… Fût-ce le fruit de l’expérience acquise au chevet des métiers ? Fût-ce un air du temps cueilli au vol et d’autant plus invoqué qu’il était porteur ? Encore en 1788 ou en 1789, la revendication d’une plus grande fidélité aux ordonnances, voire une réitération, furent réclamées ici ou là (cf. en Poitou).

Replaçons l’étude, pour en achever la présentation, dans son éclairage principiel. Elle touche à une administration, à l’effort accompli par l’État et ses représentants, des plus élevés – Colbert, Orry, Trudaine, Necker – aux plus humbles, pour connaître, classer, contrôler le secteur industriel en France. L’aspect cognitif est au premier plan. Et il est tout à fait normal que le dernier chapitre envisage la suppression qui intervient en 1791 et essaie d’en mesurer les implications et les conséquences. La reconstitution du tissu industriel aurait été une affaire différente – qu’il faudra bien tenter un jour. La thèse de Ph. Minard y aidera, d’ailleurs, puisqu’une partie importante de la documentation émane de ses inspecteurs (et l’identification des locuteurs est la première tâche de l’historien). Le livre que nous avons sous les yeux ne comporte pas d’index. On le regrette. Peut-être la thèse en contenait-elle un ou plusieurs qui auront chuté à l’édition ?

Michel MORINEAU.

Simonetta Cavaciocchi (éd.), Prodotti e techniche d’oltremare nelle économie europee, secc. XIII-XVII, Florende, Le Monnier, 1998, 974 p. (Ist. int. di st. eco, « F. Datini », Prato, ser. II, Atti delle « Settimane di studi » e altri convegni, 29).

Après une 28e semaine d’études vouée à l’histoire de l’alimentation (Alimentazione e nutrizione), l’Institut d’Histoire économique de Prato avait mis à son programme un sujet assez voisin : « les produits et techniques d’outre-mer dans les économies européennes ». Comme la période envisagée prenait fin avec le XVIIIe siècle, soit avant la révolution industrielle, le programme a fait la part belle aux produits alimentaires, épices, sucre, riz, maïs, pommes de terre, boissons nouvelles (café, chocolat, thé), au tabac, et à quelques produits industriels (Abulafia) qui n’étaient pas tous nouveaux dans l’économie européenne des Temps modernes, les textiles, coton et soie, les colorants, des produits finis : porcelaines de Chine ou indiennes. Les différentes aires géographiques sont passées en revue, y compris les contrées arctiques ; les techniques financières et navales ou nautiques ne sont pas oubliées, ni non plus les échanges culturels, et A. M. Piuz clôt cet ambitieux recueil en présentant l’impact de la diffusion de ces nouveaux produits sur la pensée économique européenne. C’est dire la richesse d’une telle rencontre,

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la variété des sujets abordés dans une perspective résolument pluridisciplinaire, et la difficulté qu’affronte l’auteur du compte rendu, d’autant que, aux nombreux exposés se superpose une discussion intégralement transcrite. La chose valait d’être signalée, l’absence d’index aussi.

A Prato, l’habitude s’est prise de faire appel à des historiens célèbres et connus pour leurs travaux, ce qui présente l’avantage de rappeler l’existence de quelques thèses, ainsi Frédéric Mauro et son Brésil, ou Niels Steengaard dont on n’a pas oublié la grande oeuvre sur le commerce maritime avec l’Asie, parue à Copenhague en 1973, et qui a seulement livré à la publication un résumé de sa communication. Outre la belle leçon inaugurale de Ruggiero Romano, le congrès a entendu 38 communications réparties par thèmes : les aires géographiques au contact de l’Europe, les produits alimentaires, les produits industriels, les modes, nouvelles consommations et industries nouvelles, le commerce et les finances, la connaissance en Europe des produits d’outre-mer. Parmi les contributions les plus originales, il faut citer celle de F. Perlin qui, grâce à sa grande culture euro-asiatique, s’est placé d’un double point de vue d’anthropologue et de botaniste en étudiant les implications culturelles en jeu dans le processus qui a conduit l’agriculture et l’horticulture vers l’élaboration d’une science botanique, vers la distinction entre cultivé et artificiel et les emprunts au lointain Orient. M. Tymowski a étudié la condition des interprètes africains, berbères puis noirs, au Portugal, et l’élaboration des premiers dictionnaires africains au XVe siècle. Citons encore l’exploit imposé à Michael North de traiter de « l’influence de l’outre-mer sur les systèmes monétaires et financiers européens de 1200 à 1800 » en dix pages, et qui commence en réalité avec la réforme monétaire de Charlemagne, mais enjambe ensuite hardiment (et tacitement) toute la période qui sépare la frappe du genovino d’or (1252) de l’arrivée de l’argent américain. Ce travail s’insère dans la discussion des communications qui avaient précédé, mais North l’appelle justement Beitrag car c’est une « contribution de plein droit ». A côté de Johansen qui attire l’attention sur les conditions humaines de la découverte et la mortalité qui frappait les équipages au cours des traversées océaniques vers l’Asie du Sud-Est, ou de Rietbergen qui examine la question des transferts technologiques entre l’Asie et l’Europe, en se plaçant sous l’autorité de Francis Bacon qui identifiait trois découvertes inconnues des Anciens, la poudre, la boussole et l’imprimerie, et de Needham, expert en matière d’échanges interculturels de techniques, un « vice » (selon Romano), le tabac, s’est vu accorder pas moins de trois contributions intégrales (l’Europe aux XVIe-XVIIe siècles, l’État de l’Église, la Pologne-Lituanie, sans compter ses occurrences diffuses). Le produit bouleversa bien des habitudes de consommation, plus encore que le chocolat. L’histoire ne se mesure pas aux bienfaits procurés, et M. Aymard recadrait justement la thématique globale de cette semaine dans une perspective d’ « économie de l’innovation ». De ce point de vue aussi, ces Actes sont une réussite.

Jean-Claude HOCQUET.

L. M. Cullen, The Brandy Trade under the Ancien Régime : Regional Specialisation in the Charente, Cambridge University Press, 1998, 284 p.

Avant d’analyser le contenu de l’ouvrage de L. M. Cullen, professeur au Trinity Collège de Dublin, sans doute faut-il s’arrêter un instant sur son titre, qui peut être une source de difficultés pour un lecteur français non averti. Eu égard à l’usage le plus courant, sanctionné par la majorité des dictionnaires contemporains, il est pos-

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sible de traduire The Brandy Trade par le commerce du cognac ou, plus exactement, le négoce du cognac, puisque l’auteur ne traite que du commerce de gros, à l’échelle nationale et internationale. Dans ce cas, le sous-titre Regional Specialisation in the Charente apparaît comme une explicitation du titre. Mais, dès les premières pages du livre, il apparaît que L. M. Cullen fait un usage beaucoup plus large du terme brandy. Sous sa plume, le mot désigne l’eau-de-vie de vin, quel que soit le pays de vignoble dont elle est issue. Cette acception est tout à fait conforme au sens originel, puisqu’à l’aube de l’époque moderne, les Anglais tirèrent le terme brandy du terme néerlandais brandwijn, lui-même apparenté au vieux français brandevin, deux mots qui désignaient toute espèce d’eau-de-vie de vin. D’ailleurs, sous l’Ancien Régime, les alcools produits en Aunis, Saintonge, et Angoumois – provinces qui formeront les futurs départements de la Charente et de la Charente-Maritime — n’étaient pas connus sous l’appellation générique de cognac, qui nous est aujourd’hui familière. Les marchands ne parlaient jamais que d’eau-de-vie et ils faisaient éventuellement suivre ce mot du nom de la ville d’où elle provenait : eau-de-vie de Cognac, d’Aigre, de Saint-Jean-d’Angély, etc. En conséquence, le titre du livre pourrait bien être en français Le négoce des eaux-de-vie de vin, le sous-titre ayant dès lors vocation à préciser que l’eau-de-vie produite en Charente est au coeur de l’étude. Le contenu de l’ouvrage est, à bien des égards, conforme à cette lecture, car l’enquête sur les origines de ce qui allait devenir le cognac se double de considérations sur les alcools concurrents produits dans le royaume et à l’étranger.

Il faut souligner d’emblée que le livre de L. M. Cullen constitue une contribution décisive à l’histoire économique, car les eaux-de-vie n’avaient été que peu étudiées jusqu’ici par les historiens modernistes, qui ne cessaient pourtant d’en mesurer l’importance à la lecture des travaux sur le grand commerce maritime 1. Les apports de l’ouvrage peuvent être résumés en cinq points principaux.

1) Les techniques de production. L’auteur reconstitue l’évolution du savoir-faire des bouilleurs charentais. Il insiste en particulier sur la diffusion progressive de la pratique dite de la coupe à la serpentine, qui consiste à écarter le liquide indésirable sorti de l’alambic durant certaines phases de la seconde distillation, afin d’obtenir une eau-de-vie plus forte et plus savoureuse. Cette pratique, ajoutée à d’autres comme le vieillissement, fait qu’au XVIIIe siècle, les plus habiles étaient en mesure de produire une eau-de-vie sans doute relativement proche du cognac que nous connaissons. Par ailleurs, la plupart des bouilleurs avaient appris à multiplier les distillations successives afin d’obtenir des eaux-de-vie très fortes, souvent appelées esprit. Grâce à ce procédé, il était possible de transporter une grande quantité d’alcool dans un faible volume, ce qui modérait les frais de transport. Et il suffisait de procéder à des dilutions ou à des mélanges sur les lieux d’arrivée, pour obtenir à nouveau une boisson buvable. A tous les stades, le savoir-faire reposait sur une forte dose d’empirisme, puisqu’il fallut attendre la seconde moitié du XVIIIe siècle pour disposer des premiers appareils permettant de mesurer la teneur en alcool des eaux-de-vie.

2) Le phénomène de spécialisation. Dans sa célèbre étude sur la crise de l’économie française à la fin du XVIIIe siècle, Ernest Labrousse concevait la production d’eau-de-vie comme une simple conversion des surplus de la production viticole 2. Si les producteurs distillaient leurs vins, c’était pour répondre à la surabondance

1. Les contributions récentes se résument en fait à l’article pionnier d’Henri Enjalbert, Aux origines du cognac, dans Eaux-de-vie et spiritueux. Actes du colloque organisé par le Centre d’études et de recherches sur la vigne et le vin de l’Université de Bordeaux III (Bordeaux-Cognac, 1982), Alain Huetz-de-Lemps et Philippe Roudié (éd.), Paris, 1985, p. 11-21.

2. Ernest Labrousse, La crise de l’économie française à la fin de l’Ancien Régime et au début de la Révolution, Paris, 1944.

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de l’offre et à la baisse corrélative des cours. Les eaux-de-vie étaient donc un indicateur de crise ; elles contribuaient même à aggraver la crise en concurrençant le vin. L. M. Cullen s’inscrit en faux contre cette analyse qui, au moins dans le cas charentais, est totalement démentie par les sources. La production d’eau-de-vie, loin d’être déterminée par l’offre de vin, fut conditionnée par la demande d’alcool. C’est l’essor de la consommation qui a provoqué une puissante spécialisation des provinces concernées. La meilleure preuve en est que, dès la fin du XVIIe siècle, les producteurs ont commencé à arracher le cépage local, qui donnait un excellent vin doux mais une eau-de-vie médiocre, pour le remplacer par un autre, qui donnait un vin sans attrait mais une eau-de-vie plus forte. On sortit donc très tôt d’une logique de conversion des vins pour entrer dans une logique de production exclusive d’eau-de-vie. Il y eut parallèlement une spécialisation des terroirs en fonction de la qualité : au début du XVIIIe siècle, les connaisseurs distinguaient déjà les eaux-de-vie de Champagne, des Borderies ou des Bois, distinctions géographiques qui sont à l’origine de celles qui caractérisent aujourd’hui la zone d’appellation contrôlée. Pour ce qui concerne la fin du XVIIIe siècle, l’auteur démontre que Labrousse, tout à son désir de mettre en évidence un cycle de crise, a surinterprété l’évolution erratique du prix des eaux-de-vie. S’inscrivant dans la voie tracée il y a dix ans par Jean-Pierre Poussou 1, L. M. Cullen souligne à sa manière que la crise de la fin de l’Ancien Régime est loin d’être aussi générale qu’on l’a prétendu.

3) La structure des débouchés. Les marchés extérieurs n’ont jamais absorbé plus du quart ou du tiers de la production charentaise, mais ils ont joué un rôle décisif. Au XVIIe siècle, les Hollandais, qui fréquentaient La Rochelle pour y charger principalement du sel et du vin, ont fait connaître ses eaux-de-vie en Europe du Nord. Au XVIIIe siècle, les Anglais, d’abord par l’intermédiaire des marchands des îles anglo-normandes, puis par des échanges directs, ont pris la place des Hollandais. La demande anglaise, en particulier londonienne, par son goût pour les eaux-de-vie vieilles, fortes et savoureuses, fut pour beaucoup dans les progrès qualitatifs évoqués plus haut. Les progrès les plus sensibles étant obtenus à Cognac et dans ses environs, La Rochelle y perdit d’ailleurs son rôle de port exportateur au profit de Tonnay-Charente. Au cours du XVIIIe siècle, ces eaux-de-vie trouvèrent aussi des débouchés en Irlande, voire dans l’Allemagne barrique. Sur le marché intérieur, il y avait deux débouchés principaux : les provinces de Normandie et de Picardie, ravitaillées par la voie maritime, et le marché parisien, approvisionné par la voie intérieure, routière et fluviale.

4) Les évolutions de la conjoncture. L’auteur fait bien comprendre que le commerce des eaux-de-vie charentaises était à la merci d’une conjoncture très instable. Celle-ci était déterminée par quatre facteurs au moins. Premièrement, le niveau des récoltes, qui provoquait abondance ou rareté selon les années. Deuxièmement, la concurrence des autres spiritueux : les eaux-de-vie de vin – de Loire, du Bordelais, d’Armagnac, de Languedoc et de Catalogne – souvent bien moins chères ; les eaux-de-vie de grain — gin et whisky des îles britanniques – alors en plein essor ; les eaux-de-vie de sucre – rhum et ratafia – nées du développement du commerce colonial. Troisièmement, les mouvements erratiques de la demande parisienne, qui, se fournissant beaucoup dans le val de Loire, augmentait ou diminuait brutalement, au gré des vendanges ligériennes. Quatrièmement, les grands chocs économiques, comme le Système de Law ou les guerres maritimes, qui bouleversaient le

1. Jean-Pierre Poussou, Le dynamisme de l’économie française sous Louis XVI, Revue économique, n° 40, 1989, p. 965-983. Une coquille s’est d’ailleurs glissée dans la bibliographie générale de l’ouvrage de L. M. Cullen, qui mentionne Louis XV au lieu de Louis XVI.

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cours des échanges internationaux. Toutefois, les inflexions brutales de la conjoncture ne peuvent masquer la principale évolution de long terme, qui est l’importance grandissante du débouché parisien : non seulement la capitale consomme de plus en plus, mais en outre, l’aisance de la clientèle permet de surenchérir sur les autres acheteurs potentiels et donc d’emporter la marchandise.

5) L’histoire des négociants. L. M. Cullen reconstitue l’histoire mouvementée de quelques-uns des grands négociants du XVIIIe siècle. L’épopée commerciale des Augier, Martell, Delamain, Ranson, Hennessy, Otard et quelques autres, fait apparaître que le négoce de l’eau-de-vie, en particulier le négoce avec les îles britanniques, fut toujours concentré entre les mains de quelques maisons peu nombreuses, souvent alliées entre elles par mariage. Dès la fin de l’Ancien Régime, ces familles enrichies dans l’eau-de-vie jouissaient d’un train de vie et d’un statut social enviables, même si l’opulence et la notabilité ne devaient leur être accordées qu’au XIXe siècle.

Pour fondatrice qu’elle soit, cette étude n’est pas exempte de quelques reproches. D’un point de vue formel tout d’abord, il faut reconnaître que le plan de l’ouvrage, la progression des idées et la présentation des faits peuvent dérouter un esprit cartésien. En effet, la plupart des thèmes présentés ci-dessus ne sont pas abordés de front, mais par touches successives au fil des chapitres, ce qui occasionne des redites et empêche parfois d’avoir une vue d’ensemble des problèmes essentiels. Par ailleurs, l’auteur a une formule malheureuse : il utilise le terme Angoumois, non pour désigner la province qui porte ce nom, mais pour désigner la portion de l’Angoumois qui se situe dans la généralité de Limoges, c’est-à-dire, en termes précis, l’élection d’Angoulême. Par conséquent, à ses yeux, Cognac et Jarnac ne sont pas en Angoumois mais en Saintonge, sous prétexte qu’ils n’appartiennent pas à la généralité de Limoges, mais à celle de La Rochelle. Outre que cette lecture de la géographie administrative de l’Ancien Régime est fantaisiste, elle n’est exposée qu’à la page 124. Jusque là, le lecteur est condamné à de douloureuses incompréhensions.

Sur le fond, il semble que l’étude aurait pu s’appuyer sur des sources plus diversifiées. On s’étonne par exemple que des documents aussi classiques que les mémoires des intendants pour l’instruction du duc de Bourgogne n’aient pas été utilisés, alors que ceux des généralités de La Rochelle et Limoges ont été publiés dès le XIXe siècle’. La lecture du mémoire sur le Limousin, outre qu’elle apporte des renseignements sur le négoce des eaux-de-vie à la fin du XVIIe siècle, permet de découvrir, parmi les références bibliographiques, un mémoire très riche, rédigé en 1728 par un lieutenant du présidial d’Angoulême 2. Sans entrer dans l’analyse, précisons tout de même que ces documents suggèrent, entre autres choses, que les commandes militaires nées des guerres de la fin du règne de Louis XIV jouèrent un rôle notable dans l’essor des eaux-de-vie. A cet égard, l’auteur a sans doute tort de croire que les commandes des marines de guerre et de commerce à partir des années 1730 furent pionnières. Une enquête sur le ravitaillement des troupes sous Louis XIV ferait sans doute apparaître une forte consommation d’eau-de-vie, y compris à des fins médicales.

1. Mémoire sur la généralité de La Rochelle, édité par G. Musset, dans Archives historiques de la Saintonge et de l’Aunis, La Rochelle, t. II, 1875, p. 17-174 ; Mémoire sur la généralité de Limoges, dans Documents historiques bas-latins, provençaux et français concernant principalement la Marche et le Limousin, A. Leroux, E. Molinier et A. Thomas (éd.), t. II, Limoges, 1885, p. 149-261.

2. Mémoire sur l’Angoumois par Jean Gervais, lieutenant au présidial d’Angoulême, publié par G. Babignet de Rencogne, dans Documents historiques sur l’Angoumois, Paris, t. I, 1864, p. 171-544.

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Toutefois, le problème essentiel est ailleurs : L. M. Cullen bâtit son étude sur des sources presque exclusivement charentaises, et en particulier sur les archives privées des grands négociants, aujourd’hui conservées par les célèbres maisons de cognac qui en sont les héritières. Le principe d’une enquête locale approfondie est bien entendu excellent et il s’inscrit d’ailleurs dans une grande tradition historiographique, illustrée notamment par les travaux de Paul Butel, Charles Carrière et André Lespagnol, sur les négociants bordelais, marseillais et malouins. Mais dans le cas précis qui nous occupe, il en résulte que L. M. Cullen voit le commerce des eaux-de-vie uniquement à travers les yeux de cette poignée d’illustres familles qui se consacraient pour l’essentiel au négoce des îles Britanniques. Par conséquent, le commerce intérieur, pourtant bien plus important en volume, n’est perçu que de manière indirecte, ce que l’auteur reconnaît d’ailleurs sans détour. Était-il possible de faire autrement ? A défaut de trouver en Charente des sources suffisamment diversifiées, sans doute aurait-il fallu orienter davantage les recherches vers les débouchés intérieurs et d’abord vers la capitale. Ainsi, pour ne citer qu’un exemple précis, il est dommage que l’auteur traite des acheteurs parisiens à partir des témoignages de négociants qui ne sont pas ou peu en affaire avec eux, plutôt que d’utiliser, dans les archives de la Juridiction consulaire de Paris, les bilans de faillite et les livres de comptes des épiciers grossistes qui achetaient des eaux-de-vie dans la région 1. Cette démarche aurait permis de retrouver certains grands fournisseurs, à commencer par les Ranson et Delamain, mais aussi de découvrir de nombreux autres marchands plus modestes. Par ailleurs, elle aurait offert l’occasion, sinon de mesurer, du moins de jauger l’importance des eaux-de-vie concurrentes sur le marché parisien.

Nul doute que dans la suite qu’il promet de donner à son livre, le Pr L. M. Cullen ne manquera pas d’élargir le champ de ses recherches et de parachever une oeuvre déjà fort belle.

Reynald ABAD.

Jean-Pierre Rioux, Jean-François Sirinelli (dir.), Histoire culturelle de la France, t. 4 : Le temps des masses, le XX siècle, Paris, Le Seuil, 1998, 408 p., illustrations in-texte, bibliographie, index, volume relié.

Le quatrième et dernier volume de l’Histoire culturelle de la France, intitulé « Le temps des masses », est rédigé par les deux directeurs d’une collection dont l’ambition avouée est d’écrire l’histoire autrement, à la lumière des acquis récents de la jeune histoire culturelle. De ce point de vue, le pari est tenu : des funérailles grandioses de Victor Hugo en 1885 à l’euphorie hexagonale de la Coupe du monde de football en 1998, cet ouvrage richement illustré porte un regard très neuf sur le siècle qui s’achève.

Les masses sont bien au centre du livre, tout comme de ses problématiques. Comme le soulignent les auteurs, « l’histoire culturelle doit s’affranchir d’une vision patrimoniale de la culture, légitimée par la postérité et par les critères esthétiques des élites ». De fait, les pratiques sociales et culturelles des Français se sont transformées au rythme de l’industrialisation, du développement du son et de l’image et de l’augmentation du niveau de vie. D’où la place importante accordée

1. Fonds D4 B6 et D5 B6 des Archives de Paris.

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ici à ce que l’on a baptisé, faute de mieux, une « culture de masse », très largement dépendante des médias et des systèmes techniques.

Une telle démarche ne signifie pas, bien au contraire, un renoncement à la chronologie – logiquement ternaire, de 1880 à 1918, de 1918 au début des années 1960, de 1960 à nos jours — ni un éloignement des rivages plus sûrs que sont l’histoire de l’art, celle de l’éducation ou de la littérature ; elle invite plutôt à se plonger dans une histoire totale, où se mêlent, dans un souci constant du détail, les aspects politiques, économiques et sociaux du culturel. Les grandes lignes de force apparaissent très nettement : d’une part, l’invention d’un modèle républicain, qui s’enracine et se renouvelle, creuset d’une « exception française » en matière culturelle ; d’autre part les révolutions technologiques qui modifient en profondeur les notions même de culture et de vie culturelle.

Si certains pourront regretter l’absence de développements attendus, notamment sur la « culture du Front populaire », il importe de souligner les approches inédites, et souvent très fines — ainsi sur la question des valeurs, sur les mythes et les représentations -, renforcées par des titres évocateurs (entre autres Les sécessions en demi-teinte, L’école, les masses et l’électricité, Cultures de minuit, Les consommations du tout-venant, La déflation publique).

Signe tangible d’un intérêt toujours soutenu, le lecteur aborde l’histoire du temps présent – disons des années 1960 à nos jours – avec la même curiosité et le même sentiment de lire de l’histoire qu’au début du volume dans les années 1900. Seuls quelques jugements personnels (sur les « Guignols de l’Info »…) rappellent à ce même lecteur qu’il est arrivé au bout du voyage !

En fin de compte, « Le temps des masses » est un événement historiographique, dont il ne faudrait pas sous-estimer la portée. Les auteurs ont réussi la prouesse d’écrire un livre accessible au « grand public » (aux masses ?) et indispensable aux historiens professionnels. Ces derniers y trouveront non seulement une actualisation de leurs connaissances, mais aussi des analyses très sûres, étayées par des sources admirablement maîtrisées (on peut en juger en parcourant les légendes des reproductions photographiques, un véritable livre dans le livre).

De toute évidence, la jeune histoire culturelle a atteint l’âge de la maturité.

Bertrand LEMONNIER.

Christiane Veauvy et Laura Pisano, Paroles oubliées. Les femmes et la construction de l’Etat-Nation en France et en Italie. 1789-1860, Paris, Armand Colin, 1997.

Christine Veauvy et Laura Pisano confirment que le chantier de l’histoire politique, vue côté femmes, est désormais bien engagé et que le premier XIXe siècle en est le terrain de prédilection. Il est vrai qu’en ces temps de révolutions, tout peut sembler possible, même pour les femmes. Issu d’un travail croisé sur la France et l’Italie à partir de la Révolution française et du trienno (1797-1799), avouons le, très mal connu en France, cette recherche nous livre ces paroles féminines oubliées, « inascoltate », c’est-à-dire qui n’ont pas été écoutées. Les auteurs les ont retrouvées dans la presse, objet de leur étude, vecteur de l’intervention des femmes sur la scène publique. Elles ont donc mis en valeur « l’écrit féminin lié à 1 événement » en même temps que la naissance des femmes journalistes. Dans un contexte pourtant peu favorable, en un temps où la liberté de la presse reste fra-

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gile, ainsi après le Trienno, et la diffusion des journaux limités à des cercles étroits, les femmes ont néanmoins su saisir l’occasion d’y exprimer leurs points de vue. Il en ressort que les femmes s’intéressent à la politique, à la République, à la démocratie, et en Italie, à la construction de l’État-Nation. La passion pour le Risorsimento est même si exclusive qu’elle conduit une des femmes les plus remarquables citées dans le livre, la princesse Christina de Belgiojoso, à consacrer tous ses articles aux droits des peuples à disposer d’eux-mêmes, à la défense de la révolution de 1848 et du Piémont comme vecteur de l’unité nationale. Ce n’est qu’en 1866 qu’elle évoque enfin la «place des femmes» dans la société nouvelle. En France, en revanche, du moins pour les saint-simoniennes ou les révolutionnaires de 1848, la politique ne peut être séparée du droit des femmes et ces militantes choisissent de créer leurs propres journaux comme La femme nouvelle pour défendre l’égalité civile et politique des sexes. Elles n’y mâchent par leur mots, se décrivant comme des « esclaves », aliénées par le mariage et le Code civil mais, en même temps, elles se prennent à espérer que l’instruction des filles, que défendent aussi les Italiennes, sera le prologue à une émancipation future.

Ce livre nous offre ainsi à la fois un recueil de textes, largement inconnus, ainsi que les clés de leur compréhension. Il montre ce que peut avoir de fructueux l’histoire comparative des femmes et nous incite à poursuivre dans cette voie.

Anne-Marie SOHN.

Gabrielle Houbre, La discipline de l’amour. L’éducation sentimentale des filles et des garçons à l’âge du romantisme, Paris, Pion, 1997.

Ce livre, tiré d’une thèse nouveau régime soutenue en 1990, est consacré à un sujet qui excite la curiosité : l’éducation sentimentale. Il porte sur une période, les années 1815-1848, qui passe pour prude et sur des milieux, ce que le titre n’indique pas d’emblée, favorisés. Nous ne saurons rien ici de l’artisan ou de la paysanne. L’ouvrage porte en fait sur le monde des notables. La bourgeoisie et l’aristocratie, où l’on règle avec soin les alliances au trébuchet des dots et des patrimoines, ne laissent rien au hasard et surtout pas les rencontres entre jeunes gens. La passion et la séduction ne doivent pas troubler les stratégies sociales et matrimoniales. Aussi, l’initiation à l’amour et à la sexualité est-elle étroitement bornée par une lourde tutelle familiale. Ajoutons pour compléter l’ouvrage, que dans ce premier XIXe siècle et quel que soit le milieu, les interdits amoureux sont légion et que la sexualité obéit à des règles strictes de bienséance, de pudeur et de silence. L’époque et le milieu étudiés ne sont donc pas propices aux audaces.

L’éducation reçue dès le plus jeune âge repose sur une stratégie de l’évitement, qui fait de l’ignorance la condition de l’innocence enfantine. Les livres, les spectacles, les objets d’art sont triés sur le volet afin de ne point exciter les imaginations comme le « buste jaune » auquel Barbey d’Aurevilly a consacré un poème. Les parents sont également sommés de surveiller la domesticité et de censurer leurs gestes et paroles. La surveillance se resserre au collège ou au pensionnat. La peur de l’onanisme et des amitiés particulières hante, en effet, les éducateurs.

A l’adolescence, néanmoins, cette pédagogie de la néantisation est prise en défaut, principalement pour les garçons. La sociabilité collégienne permet Pautodidaxie par la fréquentation des plus délurés. Les aînés introduisent parfois les plus jeunes au rite de la maison close. Les amitiés de collège favorisent, égale-

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ment, une éducation aux sentiments, parfois ambiguë du reste. Le confident permet de s’épancher, d’avouer son trouble et ses peurs amoureuses. Les jeunes filles connaissent aussi les amitiés de coeur, tout aussi surveillées, mais elles restent plus que les garçons prisonnières de leur ignorance. Leur virginité, en effet, est leur parure et un enjeu social puisque le mariage est leur seul destin. L’expérience de leurs aînées ne leur est ainsi d’aucun secours. Leur mère, certes, est prête à les écouter et à les conseiller. Elle se borne, toutefois, à leur vanter l’amour conjugal et à les mettre en garde, en termes vagues, contre les hommes débauchés, invoquant le cas échéant le secours de la religion. Le personnage de l’ange gardien qui protège l’adolescente de toutes les séductions et tentations, symbolise ainsi l’utilisation moralisatrice de la foi.

Après une éducation qui sépare soigneusement les sexes, il faut néanmoins que les jeunes gens se rencontrent. L’entrée dans le monde joue un rôle décisif en leur conférant un statut social et implicitement sexuel. La danse autorise les premiers frôlements et dévoile les épaules. C’est dans ce cadre que le jeune homme se déclare à la jeune fille que ses parents ont choisie pour lui, non sans solliciter son avis. Cela dit, l’échange prénuptial reste bridé par un chaperonnage familial et collectif qui sévit plus en France que dans les pays protestants, adeptes du libre arbitre féminin et tolérants envers le flirt anodin. La fréquentation ne permet pas ainsi aux futurs de se connaître ni de s’initier aux prémices amoureux.

Le jeune homme, en revanche, sait qu’il jouit de quelques années de liberté avant de convoler. Les adultes l’autorisent tacitement à jeter sa gourme, tout en le mettant en garde contre les dangers de l’amour. Il convient de bien choisir sa partenaire, en effet, éviter de compromettre la jeune fille bien née, ne point nuire à sa réputation en affichant une liaison tapageuse. D’où la faveur dont jouissent les femmes mariées qui savent sans danger enseigner les codes de l’amour romantique et les rites de la vie mondaine. Le jeune homme est initié à l’art de se vêtir, de fréquenter les lieux où il faut se montrer. Il apprend à se déclarer, à graduer ses gestes et effusions. Il mesure les consentements. L’ouvrage s’arrête au seuil de l’alcôve, nous laissant sur notre faim mais les aveux intimes sont extrêmement rares en ces temps victoriens.

L’initiation amoureuse est donc semée d’obstacles pour les jeunes gens aisés, en raison des contraintes de rang et de patrimoine qui n’embarrassent point les milieux populaires. Elle est encore plus problématique pour les jeunes filles. La meilleure preuve en est la place réduite qu’elles occupent dans le livre puisque, à la différence de la jeune ouvrière ou de la domestique qui a « fauté », sa vie lisse ne laisse point de traces.

C’est le problème de toute histoire de l’intime, du trouble, du sentiment. Histoire de l’indicible, c’est une histoire difficile, acrobatique même qui exige de croiser toutes les sources disponibles : traités normatifs, iconographie, ici bien choisie mais dont la reproduction, hélas, laisse à désirer, mémoires et correspondances enfin. Il faut savoir gré à Gabrielle Houbre de sa quête minutieuse. Tout au plus peut-on regretter certains silences méthodologiques. La littérature du moi qu’elle affectionne à juste titre, mémoires et lettres confondus, est, en effet, une source construite et biaisée. On aurait aimé que ses limites et sa nécessaire approche critique soient évoquées. De même, la juxtaposition sur un même thème de sources dont le statut est différent, impose des précautions dont l’exposé aurait été bien venu, même si les éditeurs ne sont guère friands d’épistémologie, épistémologie qui constitue pourtant la trame de notre métier. Néanmoins, au-delà de ces quelques remarques, on ne peut qu’appuyer globalement les conclusions de l’ouvrage.

Anne-Marie SOHN.

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André Gueslin, L’invention de l’économie sociale. Idées, pratiques et imaginaires coopératifs et mutualistes dans la France du XIX siècle, 2e édition révisée et augmentée, Paris, Economica, 1998, 432 p.

La première version de ce livre a paru en 1987 et a trouvé une large audience. Depuis lors la recherche a progressé sur ce terrain. André Gueslin en a suivi quotidiennement les étapes et il y a dirigé des étudiants. La réédition présente ne comporte pas seulement une mise à jour minutieuse de la bibliographie et une meilleure présentation typographique des textes cités. Elle intègre les acquis récents au coeur des développements, ce qui est plus efficace qu’une annexe globale, puis elle refond le chapitre final dans une optique nouvelle.

Pour l’auteur, le concept d’économie sociale « émerge à la fin du premier tiers du XIXe siècle », pour qualifier « une autre façon de faire de l’économie ». Comme l’écrira Charles Gide en 1900, « cette superbe science des richesses (l’économie politique) (n’a) rien dit au peuple de ses peines ni des moyens de les guérir, tandis que l’économie sociale lui parlait de tout cela ». Le vocable est, il est vrai, « mal connu et longtemps réservé aux seuls initiés », son emploi apparaît « à éclipses » Giovanna Procacci a contesté la définition dans « Gouverner la misère », (Revue historique, 1993, 289, p. 238), citant une déclaration de Joseph Garnier en 1852 « Il ne faudrait plus utiliser « économie sociale » que comme synonyme de la science sociale en général, dont l’Économie politique est une branche ». André Gueslin, qui se défend d’une « approche téléologique », maintient sa vision d’un mouvement d’ensemble qui traverse tout le siècle : il veut en « comprendre les idées, les pratiques, les imaginaires ».

Certes, « la discipline avait les plus grosses difficultés pour se constituer comme science. Ou bien l’économie sociale était une pure description d’institutions sociales et elle n’avait rien de comparable avec la science économique ou bien elle visait à intégrer le rôle du travail comme facteur de production et elle n’était plus qu’une dimension d’une pensée économique en mouvement à la fin du siècle », ainsi chez Paul Leroy-Beaulieu. Mais la révolution industrielle a remodelé les formes anciennes de la pauvreté, comme le montre ailleurs l’auteur {Gens pauvres, pauvres gens dans la France du XIXe siècle, Aubier, 1998). Ces mutations ont suscité un éventail de doctrines qui prennent en compte, sur des modes différents, « l’aspiration à la solidarité ». Un bilan riche et nuancé est dressé de ces écoles : « socialisme associationniste » (plutôt qu’utopique «), catholicisme social et protestantisme social, libéralisme même, au moins dans sa variante généreuse, et dans les années 90 solidarisme républicain. Si cet examen est centré sur la France, il relève le rôle de précurseurs d’autres pays : Robert Owen, Friedrich-Wilhelm Raiffeisen, Schulze-Delitzsch, Luigi Luzzatti.

Il ne faudrait pas restreindre ce courant au débat intellectuel. « L’économie sociale recevait parallèlement une signification très concrète et institutionnelle. » Une section lui fut consacrée à l’Exposition universelle de 1867, sous l’impulsion de Frédéric Le Play. En 1900, Charles Gide propose l’allégorie d’une cathédrale : « Dans la grande nef, j’y mettrais toutes les formes de libre association qui tendent à l’émancipation de la classe ouvrière par ses propres moyens ; dans l’un des deux collatéraux, tous les modes d’intervention de l’État, dans l’autre toutes les formes d’institutions patronales… et en bas, dans la crypte, l’enfer social, tout ce qui concerne les plus misérables. » Après les doctrines, l’ouvrage examine le développement seconde moitié du siècle des mutuelles, des coopératives de consommation et de production, des associations agrariennes. Courbes et cartes cernent avec netteté l’ampleur et la diffusion des réalisations. Car « l’économie sociale reste profondément pragmatique ». Elle se transformera bien sûr dans notre XXe siècle, pour

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devenir notre système plus complet de protection sociale. Mais ce serait un anachronisme antihistorique de la condamner, ou de l’ignorer, parce qu’elle ne satisfait pas encore à toutes les exigences d’aujourd’hui.

André Gueslin nous donne ainsi une synthèse solidement informée et fermement construite. Il évoque avec bonheur la personnalité des hommes engagés dans les actions de solidarité, rendant justice aux philanthropes comme aux militants. Pour terminer, il tente de saisir « l’affirmation d’une identité », en montrant honnêtement « la lumière et les ombres », ainsi que « la constructioon contemporaine du mythe ». On lira ce panorama d’une traite avec grand profit et on le reprendra souvent pour le consulter sur un point particulier.

Pierre BARRAL.

Patricia Toucas-Truyen, La Mutualité au sein des populations littorales en Charente inférieure (1850-1945), Paris, Librairie de L’Inde, 1998, 408 p.

Si depuis le livre classique d’Henri Hatzfeld, les travaux de B. Gibaud et A. Gueslin, l’histoire de la Mutualité n’est plus tout à fait méconnue, elle reste encore pourtant largement à écrire. C’est pourquoi on ne peut que se réjouir de disposer de cet ouvrage, fruit d’une thèse dirigée par P. Guillaume et soutenue en juin 1995 à l’Université de Bordeaux III avec mention très honorable et félicitation du jury, à l’unanimité. L’année suivante, ce travail a obtenu le Prix de thèse du Comité d’histoire de la Sécurité sociale.

Comme on le sait, les sociétés de secours mutuels connaissent à partir de 1852 une inflexion décisive en raison de la réorganisation que leur fait subir Napoléon III : abandonnant la base professionnelle sur laquelle elles reposaient largement, les sociétés de secours mutuels s’organisent désormais sur une base géographique et interclassiste. Elles sont confiées à des « membres bienfaiteurs », les notables qui participent à leur financement et exercent sur elle un contrôle social, sans pouvoir bénéficier de leurs prestations. Dès lors, la majorité des sociétés de secours mutuels qui perdent leur physionomie revendicative s’engagent pour une longue période dans la prise en charge de la maladie, et peu à peu des retraites.

Si ce schéma général est connu – on peut le suivre dans la récente réédition augmentée du livre d’A. Gueslin, L’invention de l’économie sociale —, on en sait beaucoup moins sur la façon font il a effectivement fonctionné sur le terrain. A partir d’un dépouillement très complet des archives des sociétés, P. Toucas dresse un tableau diversifié des sociétés de secours mutuels des populations littorales en Charente inférieure, ce qui concerne le littoral charentais lui-même, l’île de Ré, la zone littorale allant du nord de Rochefort à l’estuaire de la Gironde et les gens de mer dans les villes, en particulier Rochefort. Son apport sur l’histoire de la mutualité de ces régions jusqu’en 1914 est particulièrement précieux. La Charente inférieure recouvre des zones géographiques, géopolitiques serait-on tenté de dire, qui fonctionnent de façon très différente jusqu’en 1898, date du vote de la « Charte de la Mutualité ». Contrairement à ce que l’on pourrait penser, le risque maritime ne constitue pas en lui-même un facteur de mutualisation et si la solidarité existe chez les marins-pêcheurs, elle s’exprime plus dans la spontanéité que dans l’association. A partir de 1898, les marins soumis à la Caisse générale de prévoyance refusent d’économiser davantage pour assurer une vieillesse aléatoire. En revanche, le littoral rétais, génère par la rudesse de ses conditions de vie des habitudes communautaires propices au mutualisme.

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P. Toucas montre bien comment, lentement mais régulièrement, commence à se construire à partir du tournant du siècle une mutualité républicaine, empreinte de solidarisme, assez proche idéologiquement du Parti radical qui se constitue au même moment. Elle approfondit également la problématique des rapports entre mutualité et mouvement ouvrier, posée par H. Hatzfeld, en en montrant la validité mais aussi la nécessité de l’intégrer dans une vision plus complète et plus complexe. P. Toucas refuse en effet d’opposer de façon trop systématique, sous le Second Empire, une sage mutualité bourgeoise et apolitique à un mouvement présyndical revendicatif. Elle fait apparaître la diversité des comportements et le fait qu’au-delà du désir de l’administration et de la parole policée des mutualistes se révèlent de nombreuses résistances. Si la mutualité rétaise a tous les aspects d’une paisible mutualité territoriale de notables, les sociétaires y ont certains espaces de liberté ; de façon paradoxale, ce sont presque les notables qui doivent s’y faire admettre. Sans jamais faire « de la politique », les sociétaires savent faire preuve d’indépendance à l’égard des autorités, des notables et du pouvoir central parisien. Inversement, les ouvriers de l’Arsenal de Rochefort, nourris des lectures de Louis Blanc et réceptifs aux conférences de Jules Guesde, ne semblent guère plus combatifs que les Rétais dans leur île.

Beaucoup plus brève, la suite de cet ouvrage, est également plus classique. Marqués par la fin des particularismes locaux, les mutualistes charentais traversent l’épreuve de la Première Guerre, empreints d’un état d’esprit nationaliste qui ne les distingue pas de celui du mouvement mutualiste de l’ensemble du territoire. P. Toucas fournit cependant quelques éléments de connaissance sur l’histoire peu connue de la mutualité durant la Première Guerre et ensuite. EEe montre également combien restent encore fortes les réticences devant l’admission des femmes en mutualité. En revanche, les Assurances sociales qui agitent si fortement les mutualistes et leur organisation, la Fédération nationale de la mutualité française (FNMF) à partir de 1920 ne semblent pas susciter le moindre débat sur le littoral charentais : si les Assurances sociales font l’objet de discussions à partir de 1930, ces dernières ne portent que sur les modalités techniques, jamais sur le principe. Rien de très nouveau non plus sur la période de Vichy, pour laquelle les documents d’archives ont manqué à P. Toucas. Il semble cependant que, contrairement à ce que déclarait à la Libération un de ses dirigeants nationaux, R. Lavielle, la mutualité aurait été moins présente sur le plan sanitaire et social dans les années 1940-1944 que durant la Première Guerre.

P. Toucas ne remet pas en cause la vocation initiale de la Mutualité – sa vocation sanitaire et sociale — du milieu du XIXe siècle à 1914. Si les sociétés de secours mutuels améliorent les conditions matérielles d’existence des classes populaires, elles le font en direction de populations qui disposent déjà de moyens d’intégration : un « état honorable… capable de les faire vivre, un certificat de bonne vie et moeurs et un certificat de bonne santé ». Au tournant du siècle, la mutualité ne touche encore que 10 % de la population française. Cela était relativement bien connu. En revanche, P. Toucas montre bien à travers l’exemple de la Charente inférieure comment, au-delà de toute simplification, la mutualité est traversé jusqu’en 1914 par de multiples particularismes qui donnent une physionomie très différente à des sociétés de secours mutuels pourtant peu éloignées géographiquement. L’étude de ces particularismes mériterait d’être menée dans d’autres régions. Tout aussi nouveau est l’éclairage qu’elle apporte sur ces sociétés de secours qui se développent en milieu rural : on a trop fait souvent rimer jusqu’alors mutualisation avec industrialisation et urbanisation. Enfin si la division affectant le mouvement social entre une mutualité intégrée et un mouvement

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syndical revendicatif et contestataire garde toute sa validité, P. Toucas fait ressortir la complexité des rapports ayant existé entre les deux mouvements. Souhaitons que d’autres monographies permettent de mieux appréhender la réalité de ce mouvement si. vaste et si complexe.

Michel DREYFUS.

Bertrand Joly, Dictionnaire biographique et géographique du nationalisme français (1880-1900), Paris, Honoré Champion, 1998, 690 p.

Conservateur aux Archives nationales, dont les premiers travaux ont porté sur l’agitation nationaliste et les élections municipales de 1900 à Paris, auteur de plusieurs articles importants sur les royalistes et les nationalistes pendant l’affaire Dreyfus et d’une thèse sur Paul Déroulède dont la publication est très attendue, Bertrand Joly est particulièrement qualifié pour explorer et écrire l’histoire du nationalisme français à la fin du XIXe siècle. Son volumineux Dictionnaire biographique et géographique est conçu comme un instrument de travail reposant pour l’essentiel sur des travaux parfois peu connus, voire inédits, et sur un large ensemble de sources, principalement consultables à Paris (Archives nationales, Bibliothèque nationale, Archives de la Préfecture de police). Le but de l’auteur, critique à l’égard des dictionnaires existants et constatant non sans raison les multiples lacunes des répertoires disponibles, est d’accorder une « priorité absolue » à l’information et de proposer un « manuel pratique, simple et rapide d’emploi ». Cet objectif est sans doute trop modestement formulé, car l’ouvrage va bien au-delà, y compris chronologiquement, en éclairant de manière aussi précise que possible une mouvance jusqu’à présent très imparfaitement connue, en dépit du regain de l’histoire politique de la Troisième République.

L’ouvrage comporte tout d’abord une nomenclature des principaux groupes boulangistes et antidreyfusards. On y trouve, sous une forme concise, nombre d’éléments intéressants. Le panorama est volontairement large ; il englobe des groupes royalistes, bonapartistes et catholiques dont les liens avec le nationalisme sont complexes.

L’essentiel du dictionnaire est constitué par ses deux parties proprement dites. Le répertoire biographique offre des notices de longueur inégale, parfois réduites à quelques lignes lorsqu’il s’agit de militants presque inconnus ou de personnalités sur lesquelles peu d’éléments sont disponibles dans les archives consultées. Les sources sont bien répertoriées et ont été dépouillées avec une grande minutie.

Bien souvent, leur examen fait d’autant plus apparaître la médiocrité de nombreux nationalistes qu’elles émanent de milieux policiers qui leur sont peu favorables. Mais la lecture des correspondances, de la presse et des déclarations des intéressés, ainsi que l’analyse des comportements de beaucoup de contempteurs nationalistes du régime renforce cette vision peu flatteuse. L’auteur la souligne du reste fréquemment, n’hésitant pas à formuler des appréciations sur leur vie privée ou leur niveau intellectuel. Certains portraits sont d’ailleurs assez cruels, comme ceux de l’ancien communard Ballière, de l’éphémère député Louis de Belleval, de Jules Guérin, de piètre réputation, il est vrai, du tristement célèbre maire d’Alger, Max Régis, voire, dans un autre genre, de François Coppée ou de Gyp. Beaucoup de sans-grade sont passés en revue, avec des détails parfois savoureux. Mais Bertrand Joly est loin de donner une vision caricaturale du nationalisme français. De ce pomt de vue, la notice concernant Déroulède est particulièrement riche, détaillée et nuancée. Quelques rares dirigeants de la Ligue des Patriotes appa-

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raissent comme des éléments plus solides que la plupart des boulangistes ou nationalistes : ainsi, Henri Galli, ou les députés Charles Le Senne, Pierre Richard ou Henri Tournade. Certaines notices, portant sur des personnages assez complexes, offrent un intérêt particulier : c’est le cas pour Georges Laguerre, Paulin Méry, Gabriel Syveton ou Georges Thiébaud. Les notations concernant des figures royalistes ou bonapartistes sont plus succinctes, notamment au sujet de Paul de Cassagnac, de Léon Daudet ou du marquis de Dion.

La partie géographique du dictionnaire est également très riche. A dire vrai — on regrette que la Ligue de la Patrie française soit assez peu prise en considération – elle concerne surtout la Ligue des Patriotes, que l’auteur a plus particulièrement étudiée et dont les activités sont retracées jusqu’aux années 20, ainsi que les comités antisémites, dont il montre que l’influence a été surestimée. Les arrondissements de Paris et certaines communes de banlieue sont présentés de manière souvent très détaillée : de ce point de vue, l’apport est particulièrement important, même si les sources sont un peu inégales. Il en va de même pour les départements, voire pour certains comités nationalistes implantés… à l’étranger. Bien des mises au point de Bertrand Joly sont très précises, notamment au sujet des grandes villes. L’auteur montre que dans beaucoup de départements, touchés ponctuellement par le nationalisme, celui-ci n’a été qu’un feu de paille – c’est le cas, par exemple, du Vaucluse. Il souligne d’ailleurs que le nationalisme n’a pu s’implanter là où les conservateurs traditionnels étaient fortement ancrés.

On le voit, cet ouvrage – complété par une riche bibliographie à laquelle on pourrait ajouter des travaux universitaires récents – n’est pas simplement un dictionnaire très abondamment documenté. L’auteur allie érudition, sens du portrait et de l’analyse politique, parfois sur un ton un peu polémique, en s’efforçant de tracer des perspectives plus générales et de stimuler la réflexion, qui doit être poursuivie, notamment au sujet des cultures politiques des droites. Tel qu’il est, son livre, tout en offrant au lecteur bien des résultats de recherches de grande ampleur, constitue un très précieux instrument de travail.

Jean EL GAMMAL.

Roy Church, Quentin Outram, Strikes and solidarity. Coalfield conflict in Britain, 1889-1966, Cambridge (UK), Cambridge University Press, 1998, XX+314 p.

Pourquoi dénombre-t-on tant de grèves dans le monde ouvrier britannique et tout particulièrement chez les mineurs ? A quels paramètres sociologiques, régionaux, structurels ou économiques répond la propension aux arrêts de travail ? Quels liens établir entre conflits sociaux et solidarité ouvrière ? Qu’en déduire sur les modalités et les mécanismes des « relations industrielles » dans le système de pouvoir anglais ? C’est à ces questions fondamentales concernant l’histoire du monde du travail et des rapports socioculturels en Grande-Bretagne que Roy Church, Professeur à l’Université d’East Anglia, et Quentin Outram, enseignant à l’Université de Leeds, tentent de répondre en soulignant l’importance d’une étude détaillée du « phénomène-grêve » intégrant pratique et théorie, c’est-à-dire en combinant, par des méthodes qualitatives et quantitatives croisées, les apports convergents de l’Histoire et des autres sciences sociales.

Prenant pour cadre l’univers des mineurs, bien connu pour son rôle actif dans l’action reventicative et bien ciblé au plan social, ils en ont étudié les caractéristiques aux niveaux local, régional et national, entre 1889, date de la fondation de la

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Miners Federation of Great Britain — devenue en 1945 la National Union of Mineworkers — et de l’ouverture du registre de recension des grèves au Board of Trade et 1966, date de limite d’accès aux archives et de la mise en place, par le National Power Loading Agreement, du remplacement du salaire à la pièce par le salaire à la journée. Ce travail s’affirme tout à la fois comme empirique et critique. Critique en ce sens qu’il passe au crible les thèses généralement admises par les autorités officielles comme par les chercheurs universitaires, selon lesquelles les mineurs ont été particulièrement enclins aux grèves en raison, simultanément, d’un déficit de structures de négociation au sein des entreprises comme au niveau du carreau des mines, d’une nette séparation, en termes de modes de vie et d’objectifs de « pouvoir » entre employeurs et ouvriers et, enfin, d’une forte organisation syndicale. Ces théories s’avèrent-elles pour autant fiables ? Ne généralisent-elles pas excessivement des situations qui peuvent être, au contraire, beaucoup plus diverses et complexes, à l’échelle de chaque mine, district ou région ? Ne privilégient-elles pas les grands événements — agitation des années 1911-1913, grèves et lock-out majeurs de 1921 et 1926, tensions des années 30, poussée revendicative des « fifties » ? N’insistent-elles pas sur un profil uniforme des communautés de mineurs quand il faudrait plutôt distinguer des variantes multiples selon les origines ethniques, les types d’habitat, la taille des exploitations minières et des entreprises, les modes de travail ou les degrés d’engagement syndical ? C’est pour tester ces idées reçues que les auteurs ont entrepris une analyse très fouillée des caractéristiques de l’activité minière et des mouvements sociaux dans toute leur diversité et leur quotidienneté. Ici l’empirisme a prévalu.

Ont été d’abord passés en revue les modes d’organisation du collective bargaining (négociation collective), entre 1850 et 1940, d’une industrie statutairement privée mais sous forte influence étatique où les critères géologiques, techniques et commerciaux pèsent très lourd, modifiant profondément les paramètres sociaux et économiques, au gré d’une conjoncture très mobile dans laquelle les grandes articulations – expansion des années 1880-1914, difficultés de l’entre deux guerres – se combinent aux multiples variables des situations locales, régionales et managériales. Dans ce cadre général ont été ensuite analysés les facteurs spécifiques types de mines, modes de production, organisation ethnique et sociologique des communautés, catégories d’habitat et de relation à l’environnement, formes de solidarité, modalités d’action syndicale nature des grèves et des conflits sociaux, types de rapports entre patrons, gestionnaires et travailleurs. Il en ressort que les différents modèles globaux d’explication communément admis ne correspondent pas en tout cas pas de manière univoque, à la réalité observée qui montre que si la syndicalisation a toujours été forte (42 % en 1890, 81 % en 1913, 76 % en 1938), les grèves n’ont touché régulièrement qu’une petite moitié des mines, qu’elles ont été à 92 % locales, qu’elles se sont terminées à 49 % par des échecs pour 21 % de réussite et 30 % de compromis, que la mobilisation a été de type « automatique » plus que « volontariste », que la solidarité n’a pas été systématique – et que si le nombre de grèves pour 100 000 travailleurs est demeuré constant (en moyenne 20 conflits / 100 000 mineurs entre 1893 et 1938, plus de 150 entre 1938 et 1966), la propension à la grève a augmenté en fonction de la taille des exploitations, de la nature des relations cols blancs / cols bleus, du niveau de mécanisation et du degré d’isolement des communautés de mineurs.

Ce qui compte, en fait, c’est la culture de métier et l’importance du lien social entre les mineurs, leurs familles, leurs délégués syndicaux et leur environnement. La structure de l’industrie et le rôle des mécanismes nationaux de négociation n’ ont eu qu’une incidence plus faible, ce que la très sensible aggravation des conflits sociaux après la nationalisation de 1946, surtout entre 1947 et 1958, a bien

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souligné, alors que l’on pensait que la propension à l’action revendicative était fortement liée au caractère capitalistique de l’industrie minière et à l’absence de structure globale de collective bargaining. Quant aux comparaisons rapidement esquissées, avec les États-Unis et l’Europe continentale (France et Allemagne), elles font ressortir la spécificité du modèle britannique, liée à la précocité de sa mobilisation syndicale — même si une propension « anglo-saxonne » au conflit peut s’observer – alors qu’en Europe la plus tardive industrialisation, le rôle actif des États et le poids des traditions culturelles (paternalisme, déférence, influences religieuses) expliqueraient une combativité moindre.

Au total, le résultat n’est guère « spectaculaire », mais c’est précisément ce que les auteurs voulaient. Si les grèves ont été globalement importantes dans le. secteur minier (plus que dans tout autre industrie), elles ont été brèves, localisées, moyennement efficaces et liées à des revendications immédiates et « locales » ; leur déclenchement n’a pas résulté de grandes causes économiques ou idéologiques mais plutôt des rapports travailleurs/managers et la mobilisation qu’elles ont pu susciter a dépendu avant tout du degré de sociologique et non d’une militance spécifique au monde de la mine. C’est donc dans le facteur humain et régional, au quotidien, qu’il faut chercher les causes de la propension à l’action industrielle et non dans une thèse généraliste, l’empirique l’emportant ici sur le théorique, à tout le moins le théorique a priori.

Même si l’on peut regretter que le rôle des idéologies, notamment le lien avec le travaillisme, celui des gouvernements ou des associations patronales n’ait pas été assez mis en évidence ni que les évolutions post-1966, marquées par un brutal raidissement syndical et une violente aggravation des conflits (1972-1974, 1984-1985) n’aient pas été retracées, en parallèle avec le déclin économique de l’activité minière et la chute de la mobilisation syndicale (on comptait 674 000 mineurs syndiqués en 1914, 900 000 en 1920, 572 000 en 1947 pour moins de 5 000 en 1997), l’intérêt de l’étude de R. Church et Q. Outram réside dans l’utilité féconde d’une réappréciation des analyses de mentalités collectives dans la revalorisation du facteur humain et historique au sein des méthodologies des sciences sociales, dans la nécessité d’une relecture de l’aventure ouvrière des XIXe et XXe siècles et dans l’importance des comparaisons internationales. Une nouvelle histoire sociale, pragmatique et interdisciplinaire s’impose donc.

François-Charles MOUGEL.

Klaus Misgeld, Denfackliga europavàgen. LO, det internationella samarbetet och Europas énonce 1945-1991 (Les syndicats et le chemin de l’Europe. La LO, la coopération internationale et l’unification européenne 1945-1991), Stockholm, 1997, 354 p. et p. 448, notes, bibliographie, index.

La Confédération des syndicats suédois (Landsorganisationen, LO) dont on a célébré en 1998 le centenaire de la fondation, n’a guère fait l’objet d’études à la mesure de son importance et du rôle qu’elle a joué en Suède au cours du siècle écoulé. Malgré leurs qualités, les histoires générales du syndicalisme suédois commencent à dater et sont aujourd’hui inadaptées 1. Aucune synthèse n’existait sur la

1. R. Casparsson, LO underfem ârtionden, I-II. Stockholm, 1951.

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LO et l’Europe. C’est dire l’intérêt du livre de K. Misgeld. Car l’étude du seul Parti social-démocrate suédois (SAP) – dont par ailleurs la politique européenne reste largement à écrire – ne suffit pas pour comprendre l’attitude de Stockholm vis-à-vis de la construction européenne 1.

Cet ouvrage a été publié dans le cadre du projet SFEAV (Svensk Fackforeningsrôrelse efter andra världskriget, le mouvement syndical suédois après la seconde guerre mondiale) subventionné par la Banque de Suède (Riksbankens Jubileumsfond). Il s’agit d’un programme qui, au même titre que le programme SUKK 2, témoigne de la vitalité de la recherche suédoise dans les toutes dernières décennies. Le livre est organisé en six parties chronologiques : Les années d’attente et d’attentisme (jusqu’à la fin des années 50); De I’EFTA (1960) à l’EFS 3 (1973); L’activité de l’EFS (1973-1976) ; Le temps des crises (1977-1984) ; La LO face à la CEE en route vers l’Union (1985-1988) ; La LO et le choix de l’Europe (1989-1991). L’étude se termine avec le congrès de la LO qui, en juin 1991, se prononça formellement pour l’adhésion. Mais « le chemin de la LO vers la CEE/UE fut long ».

Le mouvement syndical fut très tôt pour une coopération avec l’Europe de l’Ouest, malgré les débuts de la guerre froide. On adhéra au Comité consultatif syndical (Trade Union Advisory Committee) qui fut créé à Paris en 1948 auprès de l’OECE et à l’Organisation régionale européenne ERO constituée en 1951 par l’Internationale des syndicats fibres (ISL). Mais, tout comme au SAP, on resta soigneusement à distance des premiers pas de la construction européenne. L’ERO qui, face à la CECA, aurait dû véritablement veiller aux intérêts de ses membres, faute de leur inspirer confiance, ne prit jamais son envol et disparut en 1960.

En 1957, le président de la LO, Arne Geijer, se prononça en faveur de la participation de la Suède à la Grande zone de libre échange et soutint fermement les efforts du gouvernement SAP dans les négociations de la Commission Maudling. Déçue par leur échec, la LO se replia sur la pratique de I’EFTA/AELE dont les insuffisances ne tardèrent pas à se révéler. Lors des candidatures britannique, danoise et norvégienne aux CEE de 1961 à 1963, la LO fit sienne la condamnation de l’adhésion par le gouvernement Erlander et se résigna à la perspective d’une simple association. L’auteur observe cependant que la presse syndicale, qui jusqu’alors relatait la construction européenne avec un certain souci d’objectivité, prit alors des tonalités plus agressives et idéologiquement marquées. Cependant, après l’échec des secondes candidatures, la Suède put conclure un avantageux accord de libre échange des produits industriels (juillet 1972), et l’attitude aussi bien du SAP que de la LO à l’égard de la CE devint plus positive. Lorsque se constitua en 1973 la Confédération européenne des syndicats (CES) 4, grâce à un rôle actif des Suédois et des Norvégiens, on eut le sentiment qu’un nouveau pas était accompli puisqu’étaient réunies des organisations syndicales de la CE et de l’AELE. Mais la négociation sur l’Espace économique européen (EEE) révéla clairement aux responsables de la LO que les pays de l’AELE n’avaient pas d’autre alternative que de s’adapter sans possibilité de participer aux processus décisionnels communautaires. Cependant, par le truchement de la CES, la LO disposa d’un moyen d’action dont la Suède, en tant qu’État, ne disposait pas. C’est ainsi qu’elle fut particulièrement active dans le débat sur la dimension sociale dans la seconde moitié des années 80, et le VIL Congrès de la CES se tint à Stockholm en 1988, en bonne partie financé

1. K. Misgeld, K. Molin, K. Amark, Creatina social-democracy, A century of the social-democratk labour party in Sweden, Pennsylvania State University Press, 1992.

2. Sverige under Kalla Kriget (La Suède pendant la guerre froide).

3. Europeiska Fackliga Samorganisationen (Confédération européenne des syndicats).

4. Europeiska Fackliga Samorganisation (EFS).

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par la CE. D’autres moyens encore furent utilisés par la LO pour essayer d’avoir quelque influence sur les choix de la CE, notamment le « dialogue de Val Duchesse » lancé par le nouveau président de la Commission Jacques Delors en 1985. Ce dialogue, qui se poursuivit pendant plusieurs années, fut considéré comme fructueux par la LO, et on y fut déçu lorsque le Conseil européen de Madrid en juin 1989 n’adopta qu’une déclaration d’intentions. La difficulté à exercer une véritable influence de l’extérieur ne fut pas corrigée par les perspectives offertes par l’EEE dont le traité fut signé à Porto le 2 mai 1992. En réalité, depuis l’ouverture des négociations EEE à Bruxelles le 20 juin 1990, s’observaient déjà les prémices du renversement historique de la politique européenne de la Suède qui l’engageait sur la voie d’une adhésion pure et simple à la CE/UE. Quel fut le rôle de la LO dans ce salto mortale ? K. Misgeld évoque naturellement la transformation des équilibres de sécurité et l’effacement de la menace de l’Est. Mais il souligne plus encore la crise de l’État-providence. Le rôle moteur de la Commission Europe (EG-Kommitté) au sein de la LO est particulièrement bien analysé, et l’on comprend que c’est elle qui tira la direction du mouvement vers l’adhésion par une campagne intense en 1990-1991. C’est ainsi que la relation entre la LO et le SAP évolua : jusqu’en 1990 la centrale suivit plutôt le parti, à partir de 1990 elle prit les devants dans l’intérêt de ses membres.

Au total, K. Misgeld nous a donné un livre très utile, minutieusement mené, et qui a le mérite de fermement identifier et analyser les raisons et le rôle du syndicalisme suédois dans la conversion européenne du pays.

Jean-Pierre MOUSSON-LESTANG.

Michael Moss, Philippe Jobert (éd.), Naissance et mort des entreprises en Europe, XIX-XX siècles, Université de Bourgogne, Publication du centre Georges Chevrier pour l’histoire du droit, CNRS, URA 973, 1995, 222 p.

Le colloque consacré par Michael Moss et Philippe Jobert à la « démographie des entreprises » prolonge les analyses inaugurées dans une précédente rencontre consacrée à la France et la Grande-Bretagne 1 en élargissant le propos à d’autres États. La conclusion des actes par François Crouzet et la préface des éditeurs, tout en soulignant les difficultés et les limites de la « démographie entrepreneuriale », synthétisent l’intérêt de la démarche adoptée : faire le point en 1994 sur les sources, les méthodes et les caractéristiques nationales de l’histoire des entreprises en usant de deux approches, l’une à l’échelle nationale avec des articles sur la Belgique (1807-1913), la Finlande (1844-1948), la Grèce (depuis 1836), l’Allemagne (1800-1914) et l’Empire russe (1821-1914), l’autre au niveau régional ou local, dans l’ensemble des départements français au XIXe siècle, à Paris, Lille et Lyon en 1846 et 1866, à Stockholm de 1899 à 1990 et à Glasgow entre 1875 et 1879.

On comprend que le cadre législatif et la nature des sources concernant les affaires de commerce ou d’industrie dans les différents États influent sur la méthode et les résultats des historiens. La France et la Belgique, dotées des pres1.

pres1. Birth and Death of Companies. An Historical Perspective, éd. Ph. Jobert and M. Moss, Carnforth-Park Ridge, 1990.

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criptions issues du titre troisième du Code du commerce, paraissent particulièrement favorisées par l’existence de l’acte de société, même si, comme le rappelle Jean-Pierre Hirsch « il ne faut pas exagérer la richesse de ce document » que viennent compléter les statistiques élaborées pour le Compte général de la justice civile et commerciale et la Statistique générale de la France. Le Royaume-Uni ne semble pas bénéficier de sources aussi complètes et les expédients que constituent les annuaires des postes ou les chiffres collationnés dans le secteur du bâtiment à Glasgow par le très britannique Tribunal du Doyen Maître de la guilde apparaissent incomplets et trop sujets à caution pour élaborer un semblant de « démographie ». Les sources allemandes, finlandaises ou suédoises sont encore plus dispersées. Manfred Pohl évoque le recours à un grand nombre de sources partielles ou indirectes et constate que « l’on peut à peine suivre la trace des liquidations, transformations de sociétés, fusions ou ventes ». Les analyses de Rainer Gômmel s’appuient sur des échantillons de petite taille : cent brochures d’entreprises et les actes d’autorisation de neuf sociétés anonymes. On retrouve la même difficulté en Grèce et en Russie, deux États où la constitution de sociétés anonymes est très en retard sur les autres nations européennes. La pugnacité des historiens stimulée par la pénurie de sources explique, par exemple, le recours fructueux aux dossiers que la banque Hellenic corporation a constitué pour contrôler le rendement de ses investissements dans l’industrie, tandis qu’en Russie, les données précises se limitent aux compagnies chemin de fer et aux banques.

L’analogie de la « démographie entrepreneuriale » pose le problème de l’usage de la métaphore en histoire. Les images, nombreuses dans l’analyse des firmes, ont tendance à devenir des allégories, comme celle de la croissance de la « forêt des entreprises » développée par Marshall et Cole : « … jeunes arbres de la forêt luttant vers la lumière à travers l’ombre paralysante de leurs rivaux plus âgés… seuls quelques-uns survivent -, ce petit nombre devient plus fort d’années en années… mais l’âge vient vite pour tous… ils perdent graduellement de leur vitalité ; et l’un après l’autre, ils cèdent la place à ceux qui, malgré une force matérielle moindre, ont en leur faveur la vigueur de la jeunesse ». On peut opposer cette ardeur métaphorique au soin tout particulier que prend F. Crouzet d’utiliser des guillemets pour évoquer les notions de « population », « naissance », « mort », « explosion démographique », « mortalité », « mortalité infantile », ou « désertification » qui sont au coeur des analyses de certains des auteurs. La notion de population statistique mise en métaphore démographique aurait tendance à mener « l’écologie organisationnelle » vers des modèles de natalité et de mortalité qui sous-entendent que la création d’entreprises soit assimilable à une réalité unique de même dimension alors que, contrairement aux naissances biologiques, le domaine de variation du caractère observé (les paramètres physiques de la taille des entreprises comme le capital, le nombre d’employés ou la puissance des machines) doit être découpé en tranches significatives. Les écarts à la naissance peuvent être considérables, comme le montre l’exemple grec où banques, entreprises maritimes et industrielles apparaissent « grandes » dès leur création.

L’utilisation du nombre des firmes est-il à exclure, et son appréciation est-elle seulement valide pour le simple régime légal des affaires ? Réponse positive de Fred. Stevens pour la Belgique où, à la suite de la réforme de 1873, on passe d’un système de concession à un système normatif qui donne un coup de fouet à la création des entreprises de toutes tailles (140 en 1880, 530 en 1898). Réponse négative pour J. P. Hirsch : « le choix d’une formule juridique ne correspondait pas forcément à un choix d’échelle » (par exemple les 4 millions du capital de l’association en nom collectif de Parent-Shaken & Caillet, promoteurs en 1861 du grand établissement de matériel ferroviaire de Fives Lille). Une invitation à étudier

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davantage les entrepreneurs, leur surface sociale et financière, leur stratégie familiale, les séries d’affaires qu’ils contrôlent, plutôt que les entreprises mises artificiellement sur un pied d’égalité par telle ou telle statistique.

L’inconvénient majeur de cette démographie entrepreneuriale résiderait donc dans la prise en compte exclusive du nombre de créations et de disparitions. James Carroll, Michael Moss et lann Russell constatent à Glasgow le maintien, voire l’augmentation du nombre des affaires au début de la « grande dépression ». La création de nombreuses firmes par « des hommes nouveaux » serait le signe d’une « économie développée comportant de nombreux entrepreneurs désireux de prendre des risques, même avec de faibles capitaux, dans l’attente de gagner des marchés pour prendre la place de ceux qui ont été chassés du système ». On peut aussi penser que cette prolifération quantitative devient, en phase de dépression, une faiblesse lorsque pullulent des initiatives de petite taille, sans envergure et sans lendemain, hypothèse que les auteurs rejettent à partir du calcul de simples « taux de retrait et de disparition », sans que leur analyse du fonctionnement de la nébuleuse des entreprises du secteur soit vraiment convaincante.

La signification sociale de la création des affaires commerciales peut se développer grâce à la connaissance de la profession des associés. Margareta Dritsas souligne que 76 % des industriels grecs ne se considèrent pas comme tels, ont des activités multiples et déclarent au moins une dizaine d’états différents. Plus que la métaphore ou l’allégorie, le rappel du pragmatisme familial des entrepreneurs par J. P. Hirsch montre l’ « exigence de souplesse, d’adaptabilité aux règles du jeu social, liée certes à la dimension familiale de l’entreprise mais qui s’exprime aussi longtemps que les agents économiques sont affectés par leur histoire familiale : arrivée à majorité des enfants, mariage, veuvage, succession… ».

La connaissance du capital de l’entreprise est à Stockholm « la seule donnée entrepreneuriale publique » et J. P. Hirsch rappelle que l’obligation légale de déclarer le capital n’est vraiment appliquée en France qu’en 1867, les déclarants français ayant tendance à indiquer de manière systématique le montant du capital lorsqu’il est très important. Certes, on peut espérer ainsi mesurer le poids respectif de telle ou telle ville et il n’est pas surprenant de confirmer le déséquilibre entre les 100 millions de Lille ou Lyon et le milliard de Paris, contraste renforcé par le rôle de commandement des capitales du à la fixation des sièges sociaux. Un « poids de la Seine » que Jean-Claude Chevallier retrouve à partir du nombre de créations, même si sa cartographie ne tient pas compte du rapport entre la population du département et la créativité entrepreneuriale.

Évoquée pour la Grèce des années 1920-1930, la structure des capitaux permet de distinguer les capitaux nominaux, les réserves, les capitaux propres. Le cas allemand montre bien comment ces derniers peuvent, au début de l’industrialisation être mal évalués par les entrepreneurs, comme pour cette filature d’Augsbourg dont le prix de construction est trois fois plus élevé que prévu.

La durée des observations est fondamentale, et une relation entre la mort des entreprises et les crises économiques ne peut se limiter à la simple analyse du nombre des individus, même mis en cohortes, pour mesurer leur degré d’échec selon leur ancienneté. D’autre part, la disparition de telle entreprise ou la dissolution d’une société peuvent donner lieu à une création immédiate, soit par le changement de tel ou tel associé, soit par celui du statut légal. « L’esprit de la libre entreprise » est alors plus puissant que les limitations de la durée de vie des firmes par la loi. Elle ne peut empêcher les prorogations successives, comme en Belgique à partir de 1873, ou en Grèce après la loi de 1925 qui réduit le taux d’imposition des SA par rapport aux sociétés individuelles. Ces conversions sont aussi une réponse aux difficultés des entreprises lors des crises. En Finlande, en cas de pro-

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blême majeur on réorganise les participations, on effectue une remise partielle des crédits et la continuation des activités a heu sous le contrôle des créanciers, tandis que les grandes entreprises ne conservent qu’une petite partie de leur activité d’origine, celle qui les lie à l’époque de leur création.

Étudiant les entreprises à l’échelle d’une cohorte, d’une branche, d’une ville ou à l’échelle nationale, voire internationale, on retrouve quel que soit l’angle de vue les difficultés liées aux sources et aux méthodes qui forment tout l’intérêt de la démarche historique par rapport à celle des économistes et des spécialistes de la gestion. Mais, dans le cas des populations d’entreprises, les historiens doivent esquiver les errements de la pensée dus à la méconnaissance des dimensions des individus qu’ils observent. L’écart se creuse entre la prudence des chercheurs qui ont étudiés en détail un secteur, une branche ou une ville, et ceux qui observent le phénomène entrepreneurial de plus haut, peut-être de trop loin. L’ouvrage incite donc à la rigueur de l’analyse monographique et montre l’importance de l’étude directe des affaires et des entrepreneurs plutôt qu’une certaine confusion entre « le formalisme de l’existence des entreprises et la réalité des activités qu’elles recouvrent ». L’historien doit se souvenir qu’il n’y a pas de modèle unique de « l’Entreprise ». La stratégie d’investissement et le recours souvent laborieux et tardif au financement bancaire invitent à la comparaison de secteurs différents dans un même milieu géographique et historique, afin de poursuivre le travail entrepris par cet ouvrage sur la vie et la mort du tissu complexe et changeant des affaires.

Christian BORDE.

François Hartog, Pauline Schmitt et Alain Schnapp (dir.), Pierre Vidal-Naquet, un historien dans la cité, Paris, La Découverte, 1998, 228 p.

Voilà un ouvrage qui vient bien utilement compléter la parution récente des Mémoires du grand historien de l’Antiquité qu’est Pierre Vidal-Naquet. Initiative de ses amis historiens, ce livre n’est pas un simple hommage du genre Mélanges, où chacun aurait simplement fait état de ses recherches particulières dans une juxtaposition sans liens. Il offre au contraire au lecteur une multiplicité d’éclairages qui ont pour effet de faire converger ses divers travaux et interventions. Ce livre nous restitue ainsi l’unité d’un chercheur exigeant qui a toujours très scrupuleusement considéré son travail d’historien en se donnant pour horizon ce contrat tacite de l’opération historiographique qui est son rapport privilégié à la quête de vérité. C’est donc le coeur même de l’entreprise historienne de ce grand antiquisant dont on nous invite à prendre la mesure dans cet ouvrage appelé à devenir ouvrage de référence pour qui veut comprendre comment s’est renouvelée en France l’histoire de l’Antiquité grecque. Par touches successives, on ressaisit en quoi l’histoire a toujours été pour Pierre Vidal-Naquet un combat, une ascèse érudite, un engagement entier de l’humaniste qu’il est au service de la vérité. On regrettera d’autant plus quelques imperfections d’une édition un peu rapide qui ne comprend pas d’index et qui ne se donne pas la peine de présenter les 13 auteurs de cet ouvrage collectif Certes, ce sont en général des noms bien connus des spécialistes, comme celui de Claude Mossé qui m’a initié à la discipline historique, mais les lecteurs ne sont pas tous censés connaître les historiens de l’Antiquité.

Le titre est tout à fait approprié au sujet et définit bien la posture qui a tou-

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jours été celle de l’historien Vidal-Naquet au coeur des grands enjeux qui divisent la cité ; ne se limitant pas à sa position d’érudit restreint dans les limites de l’histoire antique, il aura mis au service de l’éclairage du présent ses compétences d’historien de l’Antiquité. Les témoignages ici recueillis permettent de suivre les engagements successifs de Vidal-Naquet depuis le comité Audin qui donne lieu à la première publication en 1958 d’une longue série sur la guerre d’Algérie : L’affaire Audin (1958), Face à la raison d’État (1962), La torture dans la République (1972), Les crimes de l’armée française (1975). Son grand ami, le mathématicien Laurent Schwartz, qui fait sa connaissance dans ces années de la guerre sans nom, relate toute l’activité qui fût celle du Comité Audin et l’impact du journal Vérité-Liberté dans le combat contre la torture. Cet engagement sur le terrain scelle une amitié de plus de quarante ans : « Nous sommes tous deux des intellectuels qui nous sentons responsables de l’humanité » (p. 41) La guerre d’Algérie révèle aussi le caractère indéfectible d’amitié qui lie depuis l’estaque Pierre Vidal-Naquet à Robert Bonnaud et lorsque ce dernier est arrêté en juin 1961 «une des premières personnes qui vint me voir au parloir des Baumettes fut Pierre Vidal-Naquet » (p. 46), raconte Bonnaud qui précise que rien de ce qu’il avait fait et écrit sur la question algérienne n’aurait été possible sans son ami qui l’avait fortement encouragé à écrire, et qui a permis la publication dans Esprit en 1957 de son fameux article sur « La paix des Némentchas ». Cet engagement ne s’arrête pourtant pas avec les accords d’Évian, et Pierre Vidal-Naquet répond présent lorsqu’il est question de se lever contre les bombardements au Vietnam. De la même manière, il traverse le mouvement de 1968 en phase avec la contestation étudiante. En historien il offre avec Alain Schnapp, au mouvement un monument indispensable à son historicisation avec la publication dès 1969 du Journal de la Commune étudiante (900 p.).

Un autre versant des travaux de Pierre Vidal-Naquet conduit à repenser les liens nécessaires entre histoire et mémoire. A la base de cette relation, une brisure personnelle qui est celle de la déportation de ses parents en 1944 et leur assassinat à Auschwitz-Birkenau et le long travail de deuil qui en résulte. Annette Vieviorka retrace les étapes de cet intérêt croissant de Pierre Vidal-Naquet à l’âge de la maturité à partir des années soixante pour la question du génocide des juifs qui donne lieu notamment à la publication de sa trilogie sur Les Juifs, la mémoire et le présent et de son ouvrage contre les négationnistes Les assassins de la mémoire. Loin d’absolutiser la coupure entre mémoire et histoire, le travail de Vidal-Naquet montre l’entrelacement de la mémoire individuelle et collective comme base même de la construction de l’histoire faite de mélange entre l’unique et l’universel. Ce travail de mémoire n’ayant d’autre horizon, comme le rappelle dans sa postface Jean-Pierre Vernant, que « la vérité » (p. 224).

L’autre versant de l’oeuvre de Pierre Vidal-Naquet est bien évidemment son rôle tout à fait déterminant dans ce que les Anglo-Saxons ont appelé l’ « école de Paris », dans ce renouvellement par l’anthropologie historique de l’étude de la Grèce antique auprès de Jean-Pierre Vernant, Marcel Détienne, Claude Mossé… De son premier travail sur la conception platonicienne de l’histoire, présenté à Henri-Irénée Marrou en 1953, jusqu’à Mythe et tragédie en passant par La chasseur noir, il a exploré l’homme grec sous toutes ses dimensions sans en excepter aucun aspect, dans un constant souci d’en faire surgir la singularité. Son itinéraire, restitué par Claude Mossé, le conduit comme la plupart des historiens de sa génération à valoriser en premier lieu l’étude des phénomènes économiques et sociaux dans un compagnonnage tout à fait essentiel avec Moses Finley. C’est dans cet esprit qu’il publie en 1972 avec Michel Ausin, Economies et sociétés en Grèce ancienne. Il s’interroge alors sur le statut de l’esclave qui ne peut se penser sans son rapport avec le développement de la citoyenneté, dans des catégories qui ne peuvent être

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celles de notre société moderne. Il constate notamment l’absence d’autonomie de l’économique à l’époque antique. Son exploration historique le conduit donc peu à peu à s’interroger sur l’efficace des mythes et des valeurs de la société grecque : « Cest de plus en plus l’histoire des représentations et de l’imaginaire qui, avec l’historiographie, allait occuper la première place dans son oeuvre d’historien de la Grèce ancienne » (p. 121). Il élargit alors le corpus de ses études à celui de la tragédie grecque conçue non pas seulement comme texte fictionnel, mais comme révélateur des formes culturelles du monde grec. Comme le montre dans cet ouvrage Charles Segal, il tire de sa lecture des Tragiques des enseignements tout à fait lumineux sur le statut de l’autre, de l’étranger, de la frontière autour de la figure de l’éphèbe comme envers de l’hoplite, affirmant que « Toute tragédie athénienne est une réflexion sur l’étranger, l’Autre, le double. » Moment de traversée solitaire d’épreuves, le parcours qui conduit l’éphèbe à l’âge adulte relève d’un véritable rite initiatique au cours duquel cette figure paradoxale est encore une trace du dehors au-dedans même d’une cité qui va définitivement l’intégrer par le meurtre.

Ce livre est une invitation à revisiter cette oeuvre magistrale par sa dimension de totalité qui traverse le passé antique pour mieux comprendre notre présent sans jamais céder aux facilités de l’anachronisme, oeuvre de celui qui peut être qualifié, au-delà de sa spécialité d’antiquisant d’ « historien en personne », comme le définit dans sa postface Jean-Pierre Vernant.

François DOSSE.

NOTES BIBLIOGRAPHIQUES

— Pierre Gosme, L’Etat romain entre éclatement et continuité, l’Empire romain de 192 à 325, Paris, Seli Arslan, 1998, 288 p. — A partir des sources archéologiques, épigraphiques et littéraires, P. Cosme présente les transformations et les permanences de l’État romain de 192 à 325 apr. J-C. Il part de l’opposition entre le thème de la décadence évoqué par les sources littéraires et la profusion des formes de propagande impériale. Il définit les fondements juridiques du pouvoir ainsi que les manifestations de ce dernier. L’analyse est ainsi centrée sur la politique impériale et sur les moyens de sa mise en oeuvre, en particulier l’armée et l’administration. Les aspects purement économiques ou religieux ne sont abordés que dans leurs rapports avec le pouvoir impérial. Ainsi, l’impact économique (réforme monétaire, fiscalité…) et social (redéfinition et nouveau rôle du clarissimat) des transformations effectuées de Dioclétien à Constantin est développé.

L’auteur suit un plan chronologique en trois parties : de la mort de Commode à la fin des Sévères, des crises de 235 à 284, de l’avènement de Dioclétien à Constantin. A l’intérieur de chacune d’entre elles, la répartition est thématique.

Les événements de la vie politique romaine sont relatés puis analysés, de même que leurs répercussions. Les différentes interprétations des historiens sont présentées et argumentées. P. Cosme se place tour à tour du point de vue de Rome puis de celui des provinces, mettant en évidence les rapports entre centre et périphérie ainsi que les différences régionales. Les éléments de rupture et ceux de continuité sont expliqués à partir d’exemples, précis et variés.

L’ouvrage se termine par une chronologie détaillée et une bibliographie récente présentée par thèmes.

Cet ouvrage est vivement conseillé à tous ceux qui préparent les concours de CAPES et d’agrégation.

Véronique GRANDPIERRE.

, — Anglo-Norman Studies. XX. Proceedings of the Battle Conference in Dublin, 1997 (Ed. Christopher Harper-Bill), Bury St Edmunds, Boydell Press, 1998, Vl-246 p., ill. — Les vingtièmes conférences de la Bataille s’étaient, en 1997, déplacées en Irlande. Selon la pratique habituelle des recueils d’actes qui en sortent, les treize communications sont présentées sans commentaire et par ordre alphabétique des

Revue historique, CCCI/3

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noms d’auteurs, ce qui donne, comme à l’ordinaire, l’impression, assez déroutante pour un latin, d’un patchwork intellectuel.

Mettons à part, tout d’abord, la biographie d’Ella Armitage, mère de l’archéologie irlandaise au tout début de ce siècle (J. Counihan), et une présentation des sources disponibles pour l’étude de la généalogie des rois de Jérusalem, assez bizarre dans ce colloque (D. Gerish). Trois communications concernent l’histoire de l’Eglise : il y a peu à dire des rapports entre celle d’Angleterre et celle d’Irlande, concentrés sur le rôle de Lanfranc puis de saint Anselme, notamment dans leurs essais pour venir à bout des pratiques du mariage « à l’irlandaise » (M. Philpott) ; non plus des liens entre l’aristocratie normande et les chanoines du duché, où le népotisme, comme partout, est de règle (D. S. Spear). En revanche, l’étude de L. Abrams sur la très lente conversion des Scandinaves installés en Irlande depuis 795, et qui n’aboutira guère avant 925 m’est apparue neuve et subtile.

Trois autres interventions concernent les oeuvres littéraires : l’une fait l’éloge du pittoresque De rebus a se gestis de ce Géraud de Bari, « la gloire du pays de Galles », observateur assez clairvoyant de son temps (nous sommes vers 1180), mais trop occupé de lui-même (Y. Wada) ; une troisième suit Roger de Howden dans ses voyages au travers de l’archipel, chroniqueur assez plat et dévot de l’archevêque d’York, mais qui éclaire bien l’Ecosse, notamment à la fin du XIIe siècle (J. Gillingham) ; la confrontation de la littérature irlandaise et des Normands m’a semblé plus riche de points de vue nouveaux : y eut-il réciprocité d’influence entre les deux cultures ? Quel rôle ont joué les moines, et surtout les Cisterciens, pour disperser les familiae des monastères irlandais (P. O’Neill) ?

Les cinq autres communications, politiques et juridiques, m’ont paru moins neuves : les historiens du continent comme Ordéric Vital se sont intéressés aux questions de droit successoral (M. Chibnall), et la mise en place des offices de justicier en Bretagne et en Irlande, au temps de Henri II, paraît avoir été laborieuse (J. Everard). Quant aux événements proprement politiques, la campagne de 1210 en Irlande, origine du paiement au-delà des quarante jours d’ost féodal (S. Church), la mise en place autour de Dublin, dès 1170 puis après 1229, d’éléments d’autodéfense (S. Duffy), le destin du Leinster avant et après la conquête normande, selon le Song of Dermot and the Earl (M. T. Flanagan), ce sont des apports utiles mais sans éclat particulier.

Comme beaucoup de congrès annuels, ceux de la Bataille, peinent, au bout de vingt ans, à demeurer dans les cadres prévus au départ. « Études anglonormandes ? » Même avec le pédoncule irlandais, il n’y en a ici que six correctement cadrées.

Robert FOSSIER.

— Jean-Pierre Gutton, Histoire de Lyon et du Lyonnais, Paris, PUF, 1998, 128 p. (collection « Que sais-je ? », n° 481). — Il était temps de remplacer l’ouvrage de J. Déniau publié en 1951 et portant même titre et même numéro. Le nouveau « Que sais-je ? » de J.-P. Gutton intéressera doublement en raison de ses qualités propres et en raison du bilan qu’il permet de faire à l’issue d’un demi-siècle de travaux d’histoire lyonnaise.

L’auteur veut donner un poids particulier « aux périodes durant lesquelles l’histoire de Lyon se confond avec celle de la nation ». A l’époque gallo-romaine, Lyon fut capitale administrative puis siège de la première Église chrétienne fondée en Gaule. Au XVIe siècle, tirant pleinement profit de sa situation de carrefour, elle devient capitale économique et, à plusieurs reprises, capitale politique puisque les

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rois et leur cour y font de longs séjours. Il est d’autres temps où Lyon s’oppose à Paris (la Révolution), d’autres encore où elle la relaie provisoirement (la Résistance).

Le développement met également en lumière des constantes de l’histoire locale : petitesse du Lyonnais administratif, lien différent de la « région lyonnaise » que dessinent les réseaux commerciaux et bancaires de l’époque contemporaine ; position de carrefour que chaque période utilise selon ses modalités propres (siège de conciles, point d’aboutissement du premier TGV). Mais la seconde ville de France n’obtint du pouvoir royal ni parlement ni université, paradoxe dont J.-P. Gutton analyse les inconvénients et les avantages, montrant la part déterminante des initiatives privées dans l’essor de l’humanisme local et dans l’évolution du catholicisme.

La bibliographie, réduite à 20 lignes dans le précédent « Que sais-je ? », occupe trois pages dans celui-ci et montre le chemin parcouru depuis l’Histoire de Lyon de Kleinclausz dont le 3e volume n’était pas encore publié en 1951, et qui contenait une histoire presque exclusivement politique et religieuse. Le nouveau volume donne aussi un équilibre différent aux périodes :

1951 1998

Origines 13 pages 14 pages

Moyen Age 38 pages 14 pages

XVIe siècle 21 pages 29 pages

XVIIe et XVIIIe siècles 16 pages 18 pages

Révolution 21 pages 23 pages

Époque contemporaine 7 pages 17 pages

Chronologie 0 2 pages

Bibliographie 1 page 3 pages

126 pages 127 pages

Ont été ajoutées quelques cartes et une chronologie. Cette courte synthèse joint l’utile à l’agréable car les faits et dates étayent le discours sans l’alourdir. Elle rendra service, comme on dit dans la ville natale de Guignol, à « ceux qui sont de Lyon » et à « ceux qui sont d’ailleurs ».

Marie-Thérèse LORCIN.

— Alain Dégage, Antoni Duro i Arajol, L’Andorre, Paris, PUF, 1998, 128 p. (« Que sais-je ? », n° 3340). — Le véritable acte fondateur de cette principauté pyrénéenne est le «paréage » (condominium) passé, en 1278, entre le comte de Foix et l’évêque d’Urgell, seigneur du lieu depuis le VIe siècle. Ce contrat prévoit un partage de la questia de 4 000 sous, perçue sur les habitants des sept paroisses, l’exercice de la justice par deux bailes, la reconnaissance des libertés locales et l’abolition des redevances infamantes de la servitude (remença). Sur le plan institutionnel, plus rien n’a guère changé avant 1993, date où une première constitution formalise des institutions et coutumes médiévales. On remarquera cependant l’apparition du suffrage universel masculin entre 1933-1947, et l’habilité politique des Andorrans pour maintenir leur neutralité et leur autonomie, entre l’Espagne et la France, à l’époque moderne et contemporaine. L’attachement qu’ils éprouvent à l’égard du Moyen Age se concrétise dans la figure de Charlemagne, chez qui l’imaginaire collectif croit deviner le fondateur mythique du pays depuis les faux

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élaborés au XIIe siècle. La grande mutation d’Andorre intervient entre 1950 et 1982, où la principauté passe de 8 000 à 37 000 habitants, étrangers pour la plupart, et de la stabilité autarcique d’une économie agro-pastorale à une forte croissance fondée sur le commerce et le tourisme. Juristes de formation, les auteurs de cet ouvrage pratique accordent certes une grande importance à l’histoire du droit et aux institutions, mais ils ne négligent pourtant pas le milieu naturel, la tradition folklorique ou l’art roman.

Martin AURELL.

— Benoît Garnot (dir.), La petite délinquance du Moyen Age à l’époque contemporaine. Actes du colloque de Dijon des 9 et 10 octobre 1997, Dijon, Éditions universitaires de Dijon, 1998, 508 p. — L’ouvrage reprend les communications du colloque bisannuel dirigé par B. Garnot. Quatre thèmes ont structuré la présentation des recherches et les débats : sources et perceptions ; petites délinquances et petits délinquants ; petits vols et petites fraudes ; mauvaises paroles et mauvaises conduites. Ce rendez-vous a le mérite de réunir des spécialistes européens de l’étude de la criminalité et de l’histoire des sociétés. Ils apportent des contributions intéressantes à une appréhension globale du sujet. La publication des débats permet d’élaborer pas à pas une définition de la petite délinquance. Le terme est assurément anachronique pour les communications ne relevant pas de l’époque contemporaine, mais c’est pourtant un fait réel dès le Moyen Age. Les discussions ouvrent des voies nouvelles de comparaison des études sur la criminalité quotidienne avec celles consacrées aux structures de l’économie et de l’habitat. Ces recherches permettent de mieux déceler les réseaux de solidarité, d’inimitié et les formes de la vie sociale. Ainsi, les actes de la petite délinquance jouent un rôle de révélateur social. D’autres interventions abordent la contestation du pouvoir ou les différents traitements journalistiques du fait divers. De plus, tableaux et graphiques intégrés aux textes donnent une approche statistique bienvenue.

La teneur du colloque, par son ambition chronologique, laisse découvrir l’ampleur et la pérennité de ce qui reste la majeure partie du fait criminel. Les différents aspects évoqués de la petite délinquance, des querelles de voisinage au vol de « déchets industriels » du XVIIIe siècle, du bris de lanternes à l’usage de drogues de ce début de siècle, en passant par les blasphèmes, injures et désordres urbains, donnent une idée de l’étendue du problème. Ils aboutissent à la notion même de petite délinquance, caractérisée par des paramètres complexes et différenciés selon les époques.

Cinq critères ont été retenus pour définir les actes relevant de la petite délinquance. 1 / L’acte ne doit pas être une menace pour l’équilibre et la survie d’une société. 2 / La prise en compte de l’évolution du phénomène change en fonction de la puissance de l’autorité et de l’emprise de la législation, tant à l’échelle locale qu’à celle de l’État. 3 / La petite délinquance exige aussi une définition des coupables, occasionnels ou multirécidivistes. 4 / La hiérarchie des sanctions, amendes ou châtiments, montre l’appréciation du délit par la société. 5 / Enfin, les habitudes sociales, différentes selon les lieux, les traditions et les structures communautaires, produisent des valeurs renvoyant elles-mêmes autant d’images distinctes de la petite délinquance.

Au total, à travers l’ensemble des périodes envisagées, le phénomène est changeant, fruit d’une négociation toujours renouvelée entre la pratique quotidienne des populations et les théories normatives des gens de justice et de l’État. Il s’agit donc de repérer les seuils d’intolérance vis-à-vis des déviances et des transgressions sociales selon les personnes (femmes, membres du clergé, militaires, forains, villa-

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geois ou citadins) ; selon les époques (d’une réglementation croissante à la codification des délits) ; selon les lieux et les formes de délinquance (de l’embezzlement anglais, pratique située entre récupération et détournement de matériaux, au mariage frauduleux vénitien et ses suites…).

Par ailleurs, diverses contributions mettent en lumière des sociabilités originales et une part d’infrajudiciaire inhérentes à la petite délinquance : le non-dit, les repas de paix, le rôle des apaiseurs ou bien une certaine foi envers les devineresses genevoises perceptible dans les dénonciations.

Les sources présentées ont leurs limites, dans la mesure où elles dissimulent encore le regard des populations sur ce sujet, la conscience qu’elles ont de son ampleur et des sentiments d’insécurité qu’il engendre. La conservation et les richesses des archives expliquent aussi un déséquilibre dans le traitement des différentes périodes. Mais il n’est pas gênant à la lecture des travaux et le colloque propose à discrétion des vues transversales suggestives. Un autre intérêt de cette réunion a été d’ouvrir ses portes aux jeunes chercheurs, bénéficiant lors des débats de l’expérience et du recul de leurs aînés.

Nul doute qu’un important travail reste à accomplir dans le domaine abordé par cette présentation. Ces premières approches et les nouvelles comparatives offrent aux futures investigations de multiples possibilités.

Christelle LlBERT.

— La vie d’Etienne le Jeune par Etienne le Diacre, introduction, édition et traduction par Marie-France Auzépy, Aldershot, Hampshire, Ashgate Publishing Ltd, 1997, 358 p. («Birmingham, Byzantine and Ottoman Monographs », 3, Variorum). — La Vie d’Etienne le Jeune était connue par une vieille édition du XVIIe siècle, fondée sur un bon manuscrit, ce qui explique que le texte de la nouvelle édition ne diffère pas de l’ancienne sur des points importants. On pourrait s’interroger alors sur l’utilité de cette nouvelle édition. Elle se justifie pleinement, car elle est accompagnée d’une traduction qui élargit le public des lecteurs, d’un apparat des sources, capital pour comprendre le mode de rédaction de la première vie du saint iconodoule. Ce texte exige un commentaire approfondi, qui ne pouvait trouver place avec l’édition, mais qui fera l’objet d’un second volume. En attendant ce complément, les notes accompagnant la traduction, nombreuses et souvent développées, offrent déjà toutes les explications utiles à la compréhension du texte. La Vie d’Etienne le Jeune est un document clé pour comprendre les enjeux de la querelle iconoclaste, car c’est un des rares textes qui aient été rédigés avant la seconde phase de la querelle – l’auteur fait justice de l’hypothèse contraire de P. Speck —, assez peu de temps après le concile de Nicée II, à une époque où des témoins de la mort du saint vivaient encore.

Pour éditer ce texte, M.-F. Auzépy a été obligée d’établir quel était son auteur et dans quelles circonstances ce dernier avait entrepris la rédaction de la Vie. D’après la tradition manuscrite, qu’il y a lieu d’accepter, la Vie a été écrite par Etienne, diacre de Sainte-Sophie, quarante-deux ans après la mort du saint, soit en 807 ou 809, pour un commanditaire, l’abbé Épiphane. Sur le mont Saint-Auxence, en Asie, face à Constantinople, avaient été fondés deux monastères, l’un d’hommes et l’autre de femmes, celui des Trikhinaréai, qui seul subsistait au temps d’Etienne le Jeune. Ce dernier avait vécu en ermite sur la colline, auprès des Trikhinaréai. Ce monastère de femmes ne subit nullement le contrecoup de la colère de Constantin V, ce qui suggère qu’il acceptait l’iconoclasme. Selon M.-F. Auzépy, ce puissant couvent, soucieux de faire oublier son adhésion à la politique de l’empereur isaurien, a suscité la rédaction de la Vie d’Etienne, où est introduit

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l’épisode singulier du martyre d’Anne, une moniale des Trikhinaréai. Ce récit fait passer ainsi rétrospectivement le monastère dans le camp des adversaires de l’empereur impie. Si on devait retenir 809 comme date de rédaction de la Vie, Etienne le Diacre aurait aussi travaillé pour le compte d’un patriarcat affaibli, car, l’année précédente, bien des membres, et non des moindres, de l’administration patriarcale avaient été complices de la conspiration d’Arsavir contre l’empereur Nicéphore Ier.

Etienne fut massacré à un moment remarquable du règne de Constantin V. Ce dernier, vainqueur des Arabes et des Bulgares, alors les plus dangereux adversaires de l’Empire, engagé dans des négociations cruciales avec la Papauté et les Carolingiens, fut victime d’un complot, qui incluait, outre de hauts fonctionnaires de la capitale, des militaires et le patriarche iconoclaste, ce qui suffit à ne pas voir dans cet épisode une réaction d’opposants iconodoules. H semble qu’Etienne soutenait les rebelles. Sa mise à mort ne serait donc pas causée par le fait de convertir au monachisme des proches de l’empereur, mais par le soutien apporté à des adversaires politiques, fait qui rendait délicat l’apologie d’un homme qui se dressa contre un empereur légitime et exigeait le travestissement des vrais motifs de son exécution. On le voit, la thèse très séduisante de l’auteur est déjà clairement exprimée dans cette introduction.

On attend donc dans le second volume que M.-F. Auzépy étaie plus complètement sa démonstration d’un iconoclasme politique, qui répondrait, tout autant qu’à des convictions personnelles de Constantin V, à l’opposition d’une partie de l’aristocratie de la capitale. Elle s’inscrit du reste dans une tendance historiographique qui tend à minimiser l’importance de l’iconoclasme aux VIIIe et IXe siècles. En effet, nos sources sont toutes favorables aux iconophiles et inspirées par des moines ou des hommes d’Église. Ces derniers mirent au premier plan leurs préoccupations qui ne correspondaient pas nécessairement à celles du reste de la population.

Jean-Claude CHEYNET.

— Michel Desforges, Saint Antoine de Padoue en Limousin, Limoges, éd. Lucien Souny, 1995, 90 p. — Ce petit volume fournit des éléments très intéressants pour l’étude de la spiritualité franciscaine et celle des mentalités.

On ignore souvent, hors de la province, le séjour d’Antoine en Limousin de juin 1226 à avril 1227. Pourtant un certain nombre de faits et de miracles même s’y sont produits, qui expliquent la popularité du saint et ses qualités reconnues de thaumaturge.

Le jeune Fernando est né à Lisbonne à une date fixée d’ordinaire à 1195, mais que l’examen des restes du saint effectué en 1981 reculerait à 1190. Entré d’abord dans l’ordre des chanoines réguliers de saint Augustin, il rallie en 1220 l’ordre des franciscains, prend le nom d’Antonio et assiste au chapitre général réuni à Assise en 1221 à la demande de frère François. De 1222 à 1224, il mène une activité intense de prédicateur en Romagne et en Lombardie, en même temps qu’il enseigne la théologie au studium de Bologne. Le chapitre de la Pentecôte de 1224 l’envoie en France. Il y poursuit pendant plus de deux ans une activité multiple, de la Provence et du Languedoc jusqu’au Berry ; au cours d’un de ses prêches en Arles a heu une apparition de saint François.

Le 7 juin 1226, Antoine est nommé custode du Limousin, alors partie de la province franciscaine de Provence. Il fonde le couvent de Brive et se retire dans les grottes qui dominent la ville. Il prêche dans le Bas et le Haut-Limousin. A la Noël de 1226, au cours d’une étape à Châteauneuf-la-Forêt, l’Enfant Jésus lui apparaît. Au carême de 1227, a lieu à Limoges le miracle de son dédoublement. Le Limou-

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sin garde la mémoire de ces deux événements auxquels la légende ajoute d’autres traits exceptionnels, signes de sainteté : la pluie ne mouille pas une servante partie cueillir des légumes pour les religieux et, une autre fois, l’orage épargne les fidèles venus écouter Antoine au creux des Arènes de Limoges. Ces faits seront commémorés et fêtés par des célébrations, mais le point culminant de la dévotion sera surtout matérialisé par le pèlerinage aux grottes de Brive qui dure jusqu’à nos jours. Rappelé en Italie au printemps de 1227 et devenu provincial de l’Emilie, Antoine prêche dès lors dans les principales villes de la péninsule avec un succès considérable et particulièrement à Padoue : il s’est retiré dans les environs de cette ville et c’est là qu’il meurt le 13 juin 1231. H sera canonisé à la Pentecôte de 1232. Fondations de couvents, dédicaces de chapelles, établissement de confréries, célébration du saint dans des tableaux, statues et vitraux, émaux, médailles, images pieuses et cartes postales, l’auteur passe en revue ce matériel documentaire avant de nous livrer des fragments de l’office limousin de saint Antoine, des prières, litanies et cantiques ainsi que les chants d’un long poème, l’Antoniade, de Pierre Toulouse, capucin d’origine creusoise (1856-1929). En outre, on retiendra comme particulièrement évocatrice de la persistance d’une dévotion l’histoire mouvementée de l’ermitage briviste des grottes, centre national du culte du saint.

Ivan CLOULAS.

— John Dotson, Aldo Agosto, Repertorium Columbianum. Vol. IV : Christopher Columbus and his Family : the Genoese and Ligurian Documents, Turnhout, Brepols, 1998, 452 p. — La personnalité de l’Amiral de la mer Océane n’a pas fini de susciter curiosité et fascination. Après les nombreux travaux de Paolo Emilio Taviani, les vingt et quelques volumes de la Nuova Raccolta Colombiana, publiés sous les auspices de l’Istituto Poligrqfico e Zecca àdh Stato, voici aujourd’hui le recueil des documents génois et ligures sur la famille de Christophe Colomb, sous la plume d’Aldo Agosto, directeur honoraire des Archives d’État de Gênes, et de John Dotson, professeur à l’Université d’État de l’Arizona.

Cent quatre-vingt-huit documents, échelonnés de 1429 à 1531, sont ici publiés dans le latin notarial utilisé à Gênes jusqu’au début des Temps modernes, ou en castillan, lorsqu’il s’agit des lettres écrites par l’Amiral. Les éditeurs ont choisi de faire précéder la transcription des documents par leur traduction en langue anglaise, un parti pris que l’on peut regretter, d’autant que cette traduction n’est précédée d’aucun régeste, les résumés, accompagnés des dates topiques, se trouvant rejetés en fin de volume, à la suite de commentaires et de notes qui éclairent le sens des documents et expliquent le tableau généalogique qui en est issu.

Cet ensemble est en effet moins intéressant pour l’Amiral lui-même – les seize documents qui le mentionnent sont en effet connus depuis longtemps – que pour son entourage familial, ses ancêtres et ses proches. Sur près de cinq générations, c’est en effet toute la vie d’une famille, venue d’une petite vallée de l’Apennin pour s’installer dans la banlieue de Gênes, puis dans la ville même et à Savone, qui nous est retracée : mariages, testaments, vente de biens fonciers, accords financiers, disputes autour des héritages, bref tout ce qui constitue les travaux et les jours d’une famille moyenne, au sein de laquelle la renommée acquise par Christophe Colomb fait figure d’exception.

L’édition est précédée d’une courte introduction historique, fondée sur les travaux de V. Vitale, J. Heers et D. Hughes, et est suivie d’un fort utile glossaire expliquant les formules notariales de renonciation et d’exception. Ces documents,

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heureusement réunis, démontrent de manière éclatante à ceux qui en douteraient encore que le découvreur de l’Amérique n’a pas d’autre père qu’un lainier besogneux, client de la puissante famille des Fieschi, ni d’autre origine que la ville de Gênes, où est venue s’installer sa modeste famille issue d’un petit village de Ligurie.

Michel BALARD.

— Geneviève Bouchot, Vasco de Gama, Paris, Fayard, 1998, 410 p., ill. et cartes in et hors texte. — G. Bouchot est bien connue pour ses travaux sur l’Inde, en particulier à l’époque des grandes découvertes.

Le présent volume, en principe destiné au grand public, souffre un peu de l’insuffisance des notes en bas de page. Par exemple le récit du premier voyage de Vasco de Gama se dit fondé sur le rapport de l’écrivain de bord désigné comme le « pilote anonyme ». Il n’est pas facile de retrouver, dans la bibliographie finale, qu’il a été traduit et édité en portugais dans : Voyages de Vasco de Gama, par P. Teyssier et P. Valentin, Paris, 1995.

Les antécédents au grand projet d’Outremer du royaume de Portugal sont bien contés. Retrouver le royaume du prêtre Jean est une constante. Mais on ne nous dit pas qu’un voyageur vénitien, Nicolas Conti, avait, en 1439, pénétré en Abyssinie, bien reçu par un négus chrétien ; que Conti l’identifia avec le prêtre Jean que l’on disait avoir régné dans la « 3e Inde », c’est-à-dire une portion d’Afrique orientale et d’Inde occidentale. Le récit de Conti, en italien, semble avoir été ignoré des Portugais.

Autre nouvelle un peu fabuleuse qui n’est pas évoquée ici. L’infant Pedro avait (au milieu du XVe siècle) fait une expédition de reconnaissance en Asie. On disait qu’il avait rapporté une carte, laquelle, déposée aux archives du Vatican, aurait inspiré le planisphère d’Henricus Martellus.

Il est bien fait mention du cosmographe Duarte Pacheco – qui participa au voyage de Vasco de Gama. Mais n’est pas évoquée son oeuvre principale, l’Esmeralda, routier et ensemble de documents. Comment Pacheco s’était-il procuré, et avait-il traduit une lettre de Jérôme Mûnzer, médecin de Nuremberg qui, en 1493, s’était rendu auprès du roi Joan II pour l’encourager dans son projet de voyage transocéanique ? Pacheco participa aux négociations du traité de Tordesillas qui, en 1494 délimita ce qui, au Nouveau Monde, appartiendrait aux couronnes de Castille et de Portugal.

Les autres antécédents sont bien évoqués. Ainsi la situation de Reconquête sur les Maures envahisseurs, surtout dans la province la plus méridionale : PAlentejo ; les travaux cosmographiques de l’infant Henri le Navigateur ; la mainmise sur les Açores ; les premières offensives vers le Maghreb (d’abord Ceuta), puis sur le littoral africain, dit « la Guinée », que le pape Nicolas V « donne » à la couronne de Lisbonne ; 1482 : construction du fort de La Mine (au Cap Vert), où s’instaure le commerce de l’or et des esclaves; 1488 : Bartolomeo Dias double le «Cap des tempêtes » (cap de Bonne-Espérance).

L’aventure de Vasco de Gama débute en 1497 sous le règne de Manuel le Fortuné. Bon navigateur, chevalier de l’ordre de Santiago, il est chargé de compléter la route de l’Inde frayée seulement jusqu’au Cap. Il s’en acquitte en une année. Il enrichit de nombreux toponymes le littoral africain (dont l’île « Santa Helena »). De Zanzibar il lui est très difficile de gagner l’Inde car les marchands arabes se méfient de lui. Il parvient néanmoins à Calicut mais ses interprètes ne connaissent que l’arabe maghrébin, mal compris en Inde. Diamants et épices l’émerveillent; mais il est mal reçu par un « sultan », étant donné la médiocrité de ses cadeaux.

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Dans cette côte du Malabar il rencontre peu de chrétiens, mais voit des temples immenses, aux effigies menaçantes. Au retour il reçut le titre d’Amiral de l’Inde. En 1507 il tombe en disgrâce. Alfonso Albuquerque le remplace, s’empare en 1510 de Goa, puis, en 1511, de Malacca, grand centre d’échanges avec les Moluques, producteurs des épices « nobles ». Il a triomphé par la terreur qu’inspirent ses canons. Le poète Camoens l’appelle « Le Terrible ». Il a échoué devant Aden – la grande escale avant l’Asie – dans un projet un peu fou de s’emparer du tombeau de Mahomet.

Vasco de Gama rentre en scène en 1524. Il gagne Goa où sont établis nombre d’Italiens et de Grecs qui ont épousé des femmes du Heu.

Des pages intéressantes sont consacrées, dans ce livre, à « l’Inde dans l’Europe de la Renaissance ». En Italie, tout retour d’un voyageur portugais est fêté. Son récit est aussitôt traduit, ses croquis reproduits. A Anvers débarquent épices et animaux exotiques, Albert Durer se plaît à dessiner un rhinocéros ; des collectionneurs s’emparent d’objets précieux. Tout cela est à l’origine des collections de Voyages, tels les Viaggi de Ramusio.

Bons tableaux de « Repères chronologiques ». Au total un livre suggestif, de lecture agréable.

Marianne MAHN-LOT.

— Antoine-Marie Graziani, La Corse génoise (économie, société, culture), Ajaccio, Éd. Alain Piazzola, 1997, 230 p., carte, chronologie, glossaire (collection « Sources de l’histoire de la Corse, Textes et documents », n° 5). — Avec ce bref ouvrage, dense et stimulant, Antoine-Marie Graziani pose à nouveau la question du projet génois en Corse. De 1453 (Pacte de Lago Benedetto) à 1768 (Traité de Versailles), soit durant trois siècles qui sont aussi ceux de la formation de l’État moderne en Europe, comment la Corse était-elle gouvernée depuis Gênes ? Et la domination de la Sérénissime a-t-elle contribué à façonner l’espace, la société, l’économie et la culture insulaires ?

Ainsi posée, la démarche, on l’aura compris, ne postule pas l’écriture d’une nouvelle histoire de la Corse à l’époque moderne et ne dispense pas de la lecture enrichissante du livre récent de Michel Vergé-Franceschi (Histoire de la Corse, Paris, 1996, 2 volumes). L’auteur fait ses choix parmi les thèmes que lui offre son sujet ; il renonce délibérément à l’ambition d’exhaustivité comme il renonce au dernier XVe siècle (avec, ici, des scrupules sans doute excessifs), préférant nous proposer une vigoureuse synthèse, souvent première, des problématiques connexes suggérées par le titre du livre afin, nous dit-il, « de constituer une introduction générale aux questions principales ». D’aucuns regretteront certainement ces limites revendiquées du propos, qui repoussent ainsi l’étude des révoltes et des révolutions corses -à une publication ultérieure. Mais en vérité, ils feront comme nous leur profit d’une enquête dont le premier mérite est de renouveler avec éclat un sujet apparemment épuisé.

Depuis longtemps, en effet, la réalité des mobiles de la Sérénissime et l’ingéniosité de leur réalisation causent bien des embarras aux historiens soucieux de dépasser le point de vue moral d’une imagerie classique. Il y a déjà vingt ans, lors d’un colloque, Maurice Aymard ne dissimulait pas sa perplexité devant l’apparente contradiction entre le système colonial de la République, volontiers présentée par une historiographie militante comme un prédateur organisant brutalement le pillage des ressources qui faisaient cruellement défaut à son Domaine, et la faiblesse de son implantation insulaire.

Antoine-Marie Graziani apporte aujourd’hui une réponse convaincante à ce

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problème, en observant que les historiens insulaires ont trop longtemps voulu appliquer à leur objet un schéma inspiré du modèle colonial français en Afrique du Nord, et plus particulièrement en Algérie. Cette vision traditionnelle, héritière d’une représentation anti-génoise tardive, proche, au fond, de la vision romantique que le XIXe siècle avait d’un passé proche, nourrie de publications de documents trop anciennes, trop sélectives et trop marquées par les enjeux de leur temps, est abusivement simplificatrice. Représentative à l’excès d’une instrumentalisation politique, elle entretient des clichés prétendument caractéristiques de la société insulaire. En réalité, force est de constater que la Sérénissime République, état croupion médiocrement pourvu en terres et en hommes, s’est installée dans l’île à des fins essentiellement stratégiques et politiques, sans avoir le souci d’y introduire sa culture, confiant la démonstration de sa présence à un mince rideau de troupes (incapable de s’opposer aux razzias des « Turcs ») et à quelques administrateurs médiocrement motivés. H s’agit donc d’une politique originale mais « cynique » de non-développement, favorisant une forme de « colonialisme intérieur », servie localement et sans enthousiasme excessif par une série d’intermédiaires recrutés au sein des maigres élites urbaines. Les difficultés du contexte géopolitique permettaient-elles d’autres choix ? D’ailleurs, que pouvait-on piller dans cette île à la démographie hésitante et aux ressources aussi limitées, à l’économie surdéveloppée qui, à défaut de richesses ou d’idées, exporte plutôt ses hommes vers les aimées continentales ? Gênes n’a donc pas étouffé la Corse mais pour ne pas avoir su intégrer les dignitaires locaux dans sa propre notabilité elle s’est condamnée à la perdre.

Avec ce beau travail, Antoine-Marie Graziani nous offre une synthèse éclairante sur le passé d’une île, son île, … française depuis deux cent trente ans. L’historiographie corse se porte bien. Qui s’en plaindra ?

Marc VIGIE.

— Der Liber amicorum des Hans Jakob vom Staal, herausgegeben vom Rolf Max Kully und Hans Rindlisbacher, Solothurn, 1998, 518 p. et 152 ill. (« Verôffentlichungen der Zentral Bibliothek Solothurn », Nr. 25). — Cette publication très soignée publie et étudie en détail les témoignages d’amitié rassemblés par un jeune étudiant suisse du XVIe siècle, sous la forme alors classique de sentences en grec et latin ou d’armoiries. Leur intérêt s’accroît par le fait qu’un grand nombre ont été ajoutées sur les pages de deux recueils illustrés de Cl. Paradin, Les Devises héroïques et les Symboles, imprimés par Plantin à Anvers en 1561 et 1562.

Hans Jakob vom Staal s’inscrivit en 1558 à l’Université de Fribourg et reçut en 1559 le « franzôsisches stipendium » lui permettant de partir étudier à Paris. H y suivit divers cours, en particulier au Collège de France avec Adrien Turnèbe, Jean Dorât Pierre Ramus, Guillaume Postel, Jean Cinqarbres d’Aurillac, etc. Il fréquenta des imprimeurs, et aussi le poète Ronsard Son premier séjour se situe de 1560 à 1563, mais il voyagea encore en France pour ses études ou pour faire la guerre, de 1564 à 1568. En 1570 eut lieu son premier mariage, avec son entrée au Grand Conseil de sa ville natale. Autres voyages en 1571-1575, et en 1593-1594 après son second mariage en 1588.

Les inscriptions ont été reliées en désordre, mais des index très précis permettent de s’y retrouver : alphabétique des noms, des lieux, et relevé chronologique Ce dernier nous fait suivre les étapes vers Paris ou Londres et Oxford, en parcourant la Lorraine et la Champagne, un peu la Bourgogne et la Normandie, mais il n’est jamais descendu plus au sud que Tours et Bourges. Ses amis sont surtout des étudiants étrangers plutôt que des Français, et pour citer les méridionaux, on ne

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trouve qu’André Darras, né à Toulouse (rencontré à Dijon en 1567 ainsi que Louis de Jurbert, Auvergnat), Gilbert Genebrard de Riom, Adam Joubénus de Nérac et peut-être Pierre Rudella (famille émigrée en Suisse).

Suivent des biographies et une grosse bibliographie. Par contre, les illustrations sont très partielles, on a préféré l’exhaustivité du texte à celle des images. C’est peut-être dommage, car les thèmes emblématiques sont aussi intéressants que les noms de personnages, souvent secondaires

L’historien d’art retiendra la vue de Langres (très schématique) enluminée en 1567 par Pierre Tassel, ancêtre d’une famille bien connue de peintres de cette ville. Passant par Rotterdam la même année, vom Staal y a fait dessiner la statue élevée à Érasme par ses concitoyens, témoignage de sa dévotion d’humaniste, bien plus nette que celle de catholique, et plus encore de guerrier.

Jacques BOUSQUET.

—Jean-Claude Cuignet, L’itinéraire d’Henri IV. Les 20 597 jours de sa vie, préface de Jean-Pierre Babelon, avant-propos de Bernard Barbiche, Bizanos (Pyrénées-Atlantiques), Éd. Héraclès, 1997, 228 p. — « Nul n’égale Henri IV dans cette perpétuelle disponibilité [des rois] au déplacement », nous dit J.-P. Babelon. « Ses lettres sont bien souvent écrites… le pied à l’étrier ». Les éditeurs des lettres missives de ce roi, Jules Berger de Xivery en 1843 et Joseph Guadet en 1876 avaient déjà dressé ses itinéraires que depuis, érudits, archivistes et bibliothécaires ont largement précisés.

M. Jean-Claude Cuignet a entrepris de compléter et de récapituler ces états, aidé de sa grande compétence de mathématicien et de son enthousiasme pour son héros. Comme l’indique M. Bernard Barbiche, « sur 20 597 jours de la vie du roi, ses devanciers donnaient des indications de lieu pour 7 398 jours, soit environ 36 % du total. M. Cuignet a porté ce nombre à 9 583 jours, soit 46 %. L’enrichissement de l’itinéraire est particulièrement spectaculaire pour les années 1589-1610, où le pourcentage des jours, pour lesquels le lieu où le roi a séjourné est connu, s’élève à 64 % ».

Pour arriver à ce résultat, l’auteur a dépouillé quelque 400 ouvrages, dont l’excellent inventaire des ordonnances enregistrées au Parlement de Paris, dû à M. Gérard Jubert. Nombre d’erreurs ont été rectifiées et des difficultés résolues : ainsi lorsqu’il a été constaté que des missives et des lettres patentes étaient datées du même jour et de lieux différents, les lettres patentes signées en commandement par le roi pouvant ne pas porter la signature du souverain.

M. Cuignet a fait précéder son itinéraire de considérations fort utiles sur les conditions des voyages en France au XVIe siècle et sur l’interprétation du moment de la journée où sont écrites les lettres. Il y a ajouté d’importantes annexes : notes sur quelques événements importants du règne, ainsi qu’une table des lieux cités et des années de passage. Les références des ouvrages utilisés (avec codes, auteurs, anonymes et collectifs), les cartes de la France sous Henri IV, avec mention des jours de présence du roi dans chaque département, un calendrier 1553-1610 permettant de trouver le jour de semaine d’une date donnée, des repères chronologiques, des tableaux généalogiques ainsi que des illustrations originales complètent cet itinéraire.

Cet ouvrage qui constitue un outil très appréciable pour les chercheurs prend avec honneur la suite des itinéraires anciens, en répondant parfaitement aux impératifs de la science moderne.

Ivan CLOULAS.

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— La Paix de Vervins, 1598, Fédération des sociétés d’histoire et d’archéologie de l’Aisne, Société historique et archéologique de Vervins et de la Thiérache, 1998, 230 p. — La paix de Vervins, signée le 2 mai 1598 (deux jours après l’Édit de Nantes) rétablit la paix entre la France et l’Espagne. Cet ouvrage collectif, dont les auteurs sont nombreux, débute par une édition complète de l’ensemble du traité faite d’après l’exemplaire original conservé au ministère des Affaires étrangères. C’était un travail nécessaire car depuis 1598, les différentes éditions s’éloignaient peu à peu de la graphie du XVIe siècle. Cette édition est suivie d’un commentaire historique qui permet de comprendre les tenants et les aboutissants de cette paix. Différents aspects de ce traité ont été abordés, qu’ils soient diplomatiques, religieux, économiques et militaires. C’est là le principal intérêt de cet ouvrage. Les négociations furent longues et difficiles. Alexandre de Médicis, légat du pape Clément VIII, présida les séances pendant trois mois, et joua un rôle essentiel de conciliation. Les Vervinois, spectateurs de cet événement, ne sont pas oubliés dans cette étude. Ayant beaucoup souffert des guerres, ils accueillirent la signature de la paix avec un grand soulagement. Ce fut le cas aussi pour la province entière, la Picardie. Berceau de la Ligue, elle se soumit peu à peu à Henri IV. Après la prise d’Amiens par les Espagnols en mars 1597, le roi de France fut obligé de surveiller attentivement ce rempart stratégique du royaume, si proche des Flandres espagnoles.

Les différentes contributions se sont également intéressées aux conditions dans lesquelles les négociations furent entreprises. La raison principale qui poussa Philippe II à signer la paix est la mauvaise situation de ses finances (banqueroute en 1596) ; elle le privait de moyens matériels pour faire face à tous les fronts. L’Espagne avait besoin de la paix pour, en priorité entretenir son armée en Flandres, préserver sa primauté maritime, et défendre son Empire contre les corsaires, les colons venus d’Angleterre et de France.

La paix de Vervins ne fut pas immédiatement consolidée, et fut suivie d’une période de guerre couverte entre la France et l’Espagne. Malgré de nombreuses tensions qui émaillèrent les relations entre les deux pays – intrigues et intimidations du comte de Fuentes, gouverneur espagnol du duché de Milan, en Italie du Nord, court affrontement militaire entre la France et la Savoie au sujet du marquisat de Saluces en 1601, mésaventures de l’ambassadeur français en Espagne, le comte de La Rochepot, qui oeuvra pendant des mois pour obtenir le serment du roi espagnol au traité de Vervins — les souverains français et espagnol montrèrent leur attachement à la paix. Cet ouvrage collectif qui est le premier à être consacré entièrement à la paix de Vervins est très bien documenté, et fait honneur à la société d’histoire qui l’a publié. L’absence d’un exposé complet de la situation française à l’échelle du royaume entier est le seul petit regret que l’on puisse avoir.

Sylvie DAUBRESSE.

— André Chauleur et Pierre-Yves Louis (éd.), François Mansart. Les bâtiments. Marchés de travaux (1623-1665), Paris, Centre historique des Archives nationales – Honoré Champion, 1998, 512 p. (« Documents inédits des Archives nationales », n° 1). — L’ « année Mansart », célébrant le quatrième centenaire de la naissance de François Mansart, a donné lieu à plusieurs manifestations. Afin de s’associer à ces célébrations et d’inaugurer sa nouvelle collection de textes inédits, le Centre historique des Archives nationales a publié un volume regroupant l’essentiel des marchés, devis et quittances de travaux du célèbre architecte pour les châteaux, hôtels parisiens et constructions religieuses. Si la plupart des textes proviennent de

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l’inépuisable Minutier central des notaires de Paris, cette source est complétée par les minutes notariales des Archives départementales. Au total, l’ensemble représente un corpus de 127 documents – comprenant 104 marchés et devis – dont seulement une vingtaine avait déjà fait l’objet d’une édition. C’est dire tout le mérite de ce recueil qui ne peut que susciter l’intérêt des historiens de l’architecture. Par ailleurs, on se doit d’encourager une telle entreprise tant les publications de sources concernant l’histoire de Part font actuellement défaut, alors que le recours aux textes est essentiel pour retracer non seulement l’histoire des monuments et la carrière des maîtres d’oeuvre, mais également pour comprendre ce que pouvait être le métier d’architecte et les relations qu’il devait entretenir avec les divers corps de métiers. Afin de rendre plus compréhensible les textes, on les a fait suivre d’un très utile glossaire des termes techniques.

Philippe PLAGNIEUX.

— Richard W. Bulliet (éd.), The Columbia History of the XXth Century, New York, Columbia University Press, 1998, 652 p. — Cet ouvrage est le fruit de l’ambitieux dessein collectif d’une vingtaine de professeurs issus des plus prestigieuses universités américaines. Historiens pour la plupart, à l’image de Richard W. Bulliet, coordinateur du présent travail et spécialiste de l’histoire du Moyen-Orient, les auteurs ont, pour certains, compétence dans des domaines aussi variés que les sciences et techniques, la médecine ou le sport. Car la période considérée, dont la seule approche chronologique ne saurait rendre pleinement compte, est analysée d’un point de vue thématique.

Découpé en 23 chapitres d’une longueur à peu près égale, ce livre aborde très largement les idéologies et les totalitarismes, des impérialismes et des décolonisations, des questions ethniques et raciales, des relations internationales et diplomatiques dans leur ensemble. Tout aussi importante est la place faite aux transformations économiques, financières et commerciales. Pour autant, cette histoire du XXe siècle ne traite pas que des problèmes politiques, diplomatiques et économiques. Les enjeux culturels et sociaux, le progrès scientifique, médical et industriel, les déséquilibres mondiaux générés par l’accroissement de la pression démographique et migratoire et l’explosion urbaine, l’évolution des religions et de la femme ou encore la révolution des transports et des télécommunications sont autant d’aspects significatifs que les auteurs étudient selon leurs compétences respectives.

Cette démarche confère ainsi au lecteur une impression d’exhaustivité que vient accentuer la présence d’un index substantiel et précis qui multiplie les entrées nominales, géographiques et thématiques et facilite la circulation au sein de cet imposant ouvrage.

Pourtant, celui-ci souffre mal l’absence d’une véritable bibliographie — les mentions étant renvoyées à la fin de chaque chapitre et leur choix laissé à la discrétion des auteurs, ce qui ne va parfois pas sans répétition d’un thème à l’autre -, et surtout l’étroitesse et P « américanocentrisme » des références.

C’est précisément cet « américanocentrisme » qui est à mettre au décompte de cette histoire du XXe siècle. Trop souvent, certains thèmes qu’une approche mondiale, tant historique qu’historiographique, éclairerait d’une lumière plus juste, ne sont traités qu’en fonction du rôle joué par les États-Unis. Ainsi de la question des femmes qui se résume au combat féministe mené par les Américaines.

Prendre la juste mesure d’un siècle aussi riche, en rendre toute la dimension relève certes de la gageure et invite bien entendu à quelque indulgence. Les manquements à l’exhaustivité ne peuvent être reprochés à ces chercheurs américains. Mais n’accorder aucune mention à Adenauer, seulement trois à de Gaulle, soit

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autant qu’à William Gaddis, et moins à l’Union européenne qu’à l’Australie témoigne d’un parti pris – volontaire ou non — de ne pas assigner aux hommes et aux grands ensembles leur juste poids.

Avoir réfuté l’approche régionale de l’histoire du siècle qui s’achève n’est pas condamnable en soi. Mais si le prix en est une restitution biaisée ou compendieuse de la place et du rôle des différentes aires géopolitiques et des diverses nations, alors on est en droit d’émettre des réserves sur la réussite de l’entreprise.

Finalement, l’ouvrage que nous livre l’Université de Columbia a-t-il atteint ses objectifs ? Donnons acte aux auteurs d’avoir su contourner le manque de recul dont un tel travail aurait pu souffrir et restitué les évolutions les plus significatives de ce siècle dans leur cohérence et leur interdépendance. La mise en perspective de la situation mondiale actuelle et de la diversité de ses racines historiques se double d’un constant souci explicatif et interprétatif et illustre bien en cela la grande qualité des historiens américains. Cependant, on aurait tort de ne pas souligner la tendance à l’américanocentrisme dont ils participent trop spontanément. Une telle attitude n’est pas la plus propice à l’écriture exhaustive et objective de l’histoire du XXe siècle.

Bernard DROZ.

— Mirko Grmek, Le legs de Claude Bernard, Paris, Fayard, 1997, 440 p. — Contrairement à ce que pourrait laisser croire son titre, Le legs de Claude Bernard n’a pas pour but d’analyser la valeur heuristique de l’oeuvre du célèbre fondateur de la physiologie expérimentale. Il s’agit d’une biographie réalisée à partir des écrits de Claude Bernard, et tout particulièrement de ses carnets expérimentaux, que l’auteur étudie depuis une trentaine d’années. Les remarquables expériences du grand scientifique sont décrites pour révéler les décalages qui existent souvent entre la réalité historique, jalonnée d’étapes complexes, et les brillantes synthèses de Claude Bernard, qui simplifie parfois le récit de ses découvertes, afin de mettre en lumière la méthode expérimentale dont il s’est fait le héraut.

Ce livre rigoureux aux références très claires, où les textes originaux sont abondamment cités, permet de cerner la personnalité de Claude Bernard et l’originalité de son oeuvre, même si l’auteur ne tire pas toujours les conclusions ultimes concernant les implications des choix épistémologiques du physiologiste. On appréciera le chapitre consacré à ses relations avec Pasteur, son illustre contemporain, en regrettant toutefois de ne pas apprendre quelles furent les positions de Claude Bernard au sujet de certaines grandes questions de son siècle, et notamment, lui qui était passionné par les rapports entre animaux et végétaux, celle de l’origine et de l’évolution des espèces biologiques.

Cédric GRIMOULT.

— Pierre Fontaine, Avant, pendant et après leur professorat au grand séminaire de Liège (XIXe siècle), Dictionnaire bio-bibliographique, Bruxelles-Rome, Institut historique belge, 1997, 312 p. — Cet ouvrage constitue la première étape d’un travail sur l’histoire du grand séminaire de Liège au XIXe siècle. Mais il ne se limite pas au cadre strict de cette institution. En effet, en présentant les cinquante-quatre professeurs qui s’y sont succédé durant cette période, l’auteur, partant du constat que le passage au grand séminaire ne constitue qu’une étape, voire un tremplin de leur carrière, s’attache, comme l’indique le titre, à replacer cette étape dans l’ensemble de leur vie, depuis leurs années de formation jusqu’aux différentes charges qu’ils ont ensuite assumées. De plus, l’auteur ne se contente pas de livrer pour chacun d’eux

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une notice biographique ; il indique dans chaque cas leurs publications, non seulement ouvrages, mais aussi brochures ou articles, y compris articles de journaux. Il a consulté tous les ouvrages, ce qui lui a permis de corriger certaines erreurs contenues dans des bibliographies imprimées ou des fichiers de bibliothèques.

Dans ces conditions, la chronologie couverte par l’ouvrage déborde donc le XIXe siècle, en amont comme en aval. Quant à l’espace géographique concerné, il déborde largement le cadre du grand séminaire de Liège. De nombreux thèmes sont évoqués par le biais de la diversité des carrières accomplies par ces représentants de l’élite ecclésiastique belge qui regroupe de futurs professeurs d’université (en particulier à Louvain), de futurs évêques, de futurs provinciaux, de futurs savants, de futurs administrateurs de diocèses… Ces thèmes n’intéressent pas seulement l’histoire de la Belgique, car les contacts internationaux noués par ces enseignants sont fréquents, soit à l’heure de leur formation (plusieurs d’entre eux font leurs études à Rome), soit ultérieurement. Par leur intermédiaire, on perçoit la retombée en Belgique de courants de pensée extérieurs (tel le mennaisisme par exemple), ou la part prise par la Belgique dans des courants transnationaux (tels le catholicisme social ou la démocratie chrétienne).

Par sa méthode comme par ses apports pour une approche comparatiste, cet ouvrage ne peut que retenir l’intérêt.

Brigitte WACHÉ.

— Willibrord Rutten, «De vreselijkste aller harpijen». Pokkenépidemieën en pokkenbestrijding in Nederland in de achttiende en negentiende eeuw : een sociaal-historische en historische-demographische studie, Wageningen, Landbouwuniversiteit, Afdeling Agrarische Geschiedenis, 1997,n° 36, 562 p. — Le Département d’histoire de l’Université d’agriculture de Wageningen continue de produire à un rythme soutenu, par le fait enviable. Les premières livraisons étaient en majorité consacrées à des monographies provinciales ou régionales et attachées par priorité aux problèmes spécifiques de la terre. Mais le spectre s’en est élargi. La démographie y a trouvé un accueil très ouvert, avec cet avantage appréciable de ne pas restreindre le regard à une période courte et d’aller, au contraire, jusqu’à une époque récente aussi bien que de remonter aussi haut que le permettait la documentation. De temps à autre, une activité industrielle ou commerciale a trouvé sa place ; une ville a été placée en observation ; les mentalités ont fait l’objet d’une recherche. Le n° 28, publié en 1986, à l’occasion du trentième anniversaire, présentait une table des matières illustrant parfaitement la diversité : on y rencontrait même une contribution sur le Bénin et les effets du commerce, entre 1470 et 1660, sur l’agriculture du littoral.

Cette fois, nous sommes invités à connaître du fléau de la variole aux Pays-Bas, de ses éruptions épidémiques, de la lutte engagée pour l’éradiquer et du succès obtenu jusqu’à la date de 1910. Comme dans les autres publications, la démarche se recommande par son caractère systématique, une certaine volonté d’épuiser la question et un souci de s’appuyer sur un corpus statistique solide. Le premier chapitre expose en quelque sorte l’enjeu historique du sujet : il s’agit de soupeser l’importance que la vaccination a pu revêtir dans la diminution de la mortalité après 1800. Le second traite des aspects techniques du mal et de l’offensive menée contre lui, à commencer par la variolisation. Le troisième aborde l’étude de l’impact de la variole sur la population de grandes villes dans la seconde moitié du XVIIIe siècle (l’expression de « Randstad » ne me semble pas heureuse, certes très parlante pour un lecteur du XXe siècle, mais anachronique).

Il serait oiseux de continuer à détailler le contenu de chaque chapitre l’un après l’autre. De surcroît superflu : un résumé en anglais, fort bien fait, dense et

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précis, renseignera aisément, quand on ne lirait pas le néerlandais. On en complétera sans peine les informations en se reportant aux nombreuses tables (nous en avons compté rapidement une cinquantaine), aux graphiques, aux cartes, et aux annexes : austères, mais si éclairantes. Notons comme plus susceptibles, peut-être, d’intéresser, les passages qui ont une résonance sociale, les uns attendus sur les enfants, principales victimes, ou sur le différentiel entre les riches et les pauvres, les autres plus spécifiques des Pays-Bas : les attitudes confessionnelles devant la vaccination, le rôle des autorités dans la campagne contre la variole (avec la surprise de rencontrer les leaders au Nord et à l’Est, non à l’Ouest), enfin, mais c’est davantage qu’un ou deux paragraphes, le suivi de la thérapeutique et de sa fortune que la dernière épidémie (en 1871-1872) enclencha définitivement (89% de vaccinés en 1910).

On ajoutera les références constantes aux travaux étrangers, que ce soit à la typologie des crises due à Jacques Dupâquier, que ce soit aux effets discriminants sur les individus chers à Alfred Perrenoud. Pour reprendre des expressions banales mais parfaitement justifiées en l’occurrence, on dispose ici d’une riche provende en données et d’un examen aussi rigoureux qu’érudit d’une évolution plus contrastée qu’on ne l’a écrit souvent mais, tout de même, pour sa part, décisive.

Michel MORINEAU.

— Cécile Dauphin et Ariette Farge (dir.), De la violence et des femmes, Paris, Albin Michel, 1997. — On peut lire cet ouvrage collectif de différentes façons. D’abord comme un recueil d’articles. Certains reposent sur des recherches inédites qu’il faut se réjouir de voir ainsi diffusées. Geneviève Fraisse cerne la haine violente des femmes qui hante Strindberg. De même, la double réflexion de Yannick Ripa sur les violences exercées sur les femmes pendant la guerre civile espagnole, et de Véronique Nahoum-Grappe sur les viols en Yougoslavie et en Bosnie constitue un ensemble cohérent et élargit ainsi le travail pionnier de Stéphane Audoin-Rouzeau sur le viol durant la guerre de 1914. D’autres chapitres nous proposent plutôt des mises au point historiques. Dominique Godineau, Pauline Schmitt Pantel ou encore Marie-Elizabeth Handman opèrent une relecture de leurs recherches sous l’angle de la violence féminine ou de la violence faite aux femmes. Ariette Farge, Nancy Green ou Cécile Dauphin conjuguent recension bibhographique et propositions historiographiques.

La genèse du recueil explique la diversité des approches et l’hétérogénéité des contenus. Il rassemble, en effet, les contributions présentées à un séminaire qui s’est tenu à l’École pratique des hautes études. Nul n’ignore que les séminaires de recherche sont d’abord des lieux de débat où s’affinent les mises au point méthodologiques et où se testent des hypothèses. Le séminaire se proposait de repenser les relations historicisées entre la violence, la société et les femmes, de lutter aussi contre le refoulement et la « déréalisation » du thème en raison de la gêne et du trouble que susciterait la violence féminine. Rien n’est plus légitime, et pour m’y être moi-même intéressée je ne peux que m’en réjouir. Néanmoins, en présentant des contributions qui portent sur la violence faite aux femmes et sur la violence féminine, le livre brouille l’épistémologie d’une histoire qu’il appelle de ses voeux. Le débat est encore obscurci par des digressions sur la condition féniinine dont la pertinence n’est pas toujours flagrante, et des considérations qui, tout en prétendant différencier séduction et crirninalité sexuelle, en viennent à les superposer par d’insensibles glissements. Or, pour ceux qui ont étudié les viols et les attentats à la pudeur sur enfants (qui ne sont pas autant négligés que le suggère C. Dauphin), le

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basculement de la séduction à la violence masculine est rarissime. Partant, le lecteur risque d’interpréter tout rituel de séduction comme un rituel violent. Il recèle sans doute les germes de la domination masculine mais pas forcément violente, surtout à partir du XIXe siècle où l’amour remanie les formes de l’inégalité privée.

Aussi est-on en droit de se demander s’il faut publier tels quels les travaux des séminaires. Il s’agit d’une mode éditoriale qui semble se développer. On avancera que les colloques donnent toujours heu à publication. Certes, mais le caractère public des colloques et une construction solide en font déjà un objet d’édition cohérent. Le séminaire, en revanche, est, à la fois privé et inachevé, moment de la pensée. Il peut déboucher sur d’importantes réflexions épistémologiques comme en témoigne l’article paru en 1986 dans les Annales ESC sous le titre « Culture et pouvoir des femmes. Essai historiographique », article auquel ont collaboré plusieurs auteurs de l’ouvrage aujourd’hui proposé. Il implique dans ce cas de retravailler sur les textes et de proposer une synthèse critique et programmatique. Prenons donc ce livre pour ce qu’il est, un rapport d’étape qui s’insère entre les travaux déjà consacrés aux femmes et à la violence, et les recherches à venir.

Anne-Marie SOHN.

— Carnets de guerre du sergent Granger (1915-1917), Présentation par Roger Girard, préface par Jules Maurin, Montpellier, Université Paul Valéry, 1998, 218 p. — «L’histoire se construit avec des témoignages», écrit Jules Maurin en débutant sa préface. Pas seulement et pas toujours, mais dans ce cas, oui.

Comprendre le soldat de la Grande Guerre est une des tâches que l’histoire actuelle s’est fixée, et comment mieux le comprendre qu’avec les témoignages qu’il a laissés, paquets de lettres, carnets de guerre… souvent enfouis dans les archives familiales et qu’en cette fin de siècle tant de familles souhaitent faire connaître et publier – hélas, il n’en a pas toujours été ainsi. D’où l’intérêt tout particulier des Carnets de guerre du sergent Granger publiés et présentés par Roger Girard, infatigable dans sa quête de documents d’époque, fin connaisseur de la guerre de 1914. Ces Carnets ne pouvaient tomber en meilleures mains. Comme lui on regrettera que les Carnets du sergent Granger consacrés aux années 1914 et 1918 aient disparu, mais ceux qui ont été conservés pour les années 1915, 1916 et 1917 sont passionnants, non seulement parce que l’auteur dit avec simplicité et précision ce qu’il a vécu, mais parce qu’il s’agit d’un témoignage véritable, écrit au jour le jour et jamais retouché – ce qui n’est malheureusement pas le cas de tant d’autres « témoignages », plus ou moins réécrits postérieurement, ce qui ne leur enlève pas tout intérêt, mais qui oblige à les analyser avec précautions.

Les meilleurs témoignages, comme celui-ci du sergent Granger, ne sont pas pour autant faciles à analyser. Il ne faut jamais oublier que suivant la formation mentale et intellectuelle de leurs auteurs, leurs centres d’intérêt, le contexte du moment… les mêmes mots peuvent être interprétés différemment. En tout état de cause, chaque témoignage doit être pris pour ce qu’il est, le témoignage d’un homme parmi des millions d’hommes et ce n’est que par l’ajout des témoignages les uns aux autres et de leur traitement collectif que l’on peut vraiment atteindre le soldat de 14.

Le sergent Granger a pourtant des qualités particulières. D’abord il a été une sorte de miraculé puisqu’il a tenu près de quatre ans dans l’infanterie – sa guerre ne s’est terminée qu’avec son évacuation du front après qu’il ait été gazé le 14 juin 1918. Ensuite il a connu bien des points chauds, il a été à Vauquois – il fait une grande partie de la guerre en Argonne -, il a été à Verdun, il a participé à

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l’offensive du Chemin des Dames. Il était là au moment des « mutineries » qu’il ramène à leur justes proportions et, comme ce fut souvent le cas, à l’importance des libations après de terribles souffrances qui expliquent l’attitude de beaucoup. Il écrit ainsi en date du 28 mai 1917 : « Manifestations par quelques Poilus agissant sous l’influence du pinard ; nuit mouvementée, tout se calme avec un maigre résultat pour les auteurs de désordre, ils s’en repentiront à bref délai. » Le seul exécuté de la division fut un soldat de son régiment qui avait durement frappé un officier.

Cela signifle-t-il que la masse des soldats a combattu sans broncher pendant plus de quatre années et a supporté les terribles conditions de vie – souvent affreuses – qui étaient les leurs — et que l’auteur rend si bien – sans mot dire ? Une formule du sergent Granger, en date du 16 mai 1917 (un mois après le terrible assaut du 16 avril), nous a semblé tout à fait significative : « Ici nous tiendrons, mais nous sommes très fatigués de la guerre. » Plus la guerre dure, plus ces hommes sont las — comment aurait-il pu en être autrement ? — et les exercices dont on les abreuvait quand ils étaient au repos n’étaient pas de nature à améliorer les choses -, plus ils aspiraient à rentrer chez eux, mais comme le dit bien Roget Girard, s’ils ne passent pas leur temps à parler de la France, de la nation, de la Patrie, ils sont des « hommes de morale et de devoir », ils sont « de bons citoyens ».

Jardinier avant la guerre, Granger, qui fut un bon soldat — il termine la guerre sergent -, le redevient après la guerre et pour le reste de sa vie. Il est vraiment le type même du soldat de la Grande Guerre, il aurait été bien dommage que ses Carnets n’aient pas été exhumés.

Jean-Jacques BECKER.

— Historical Dktionary of World War II France. The Occupation, Vichy and the Resistance, 138-1946, édité par Bertram M. Gordon, Londres, Aldwych Press, 1998, 432 p. — Cet ouvrage est le dernier volume édité d’une série de dictionnaires historiques de la France de 1789 à la Ve République. Il associe des historiens de différentes nationalités plus particulièrement française, anglaise et américaine. Le découpage chronologique retenu, 1938-1946, est désormais classique et cette séquence chronologique est appréciée, ainsi que l’expose dans la préface, Bertram M. Gordon, auteur de Collaboraûonism in France during the Second World War (1980), à travers the belliciste-pacifiste division. Les 413 notices écrites par une centaine d’historiens sont courtes, compte tenu du format du livre, et accompagnées d’une bibliographie succincte. Elles appellent peu de commentaires, encore que certains choix laissent le lecteur perplexe. S’il faut louer la présence de notices sur les villes de Paris, Compiègne et Vichy, on peut regretter l’absence de Londres et d’Alger. De même, le nom de G. Monnerville aurait pu être cité dans l’article « Blacks in France ». La logique qui a présidé aux choix des personnalités retenues pour une notice n’apparaît pas clairement. On regrettera l’absence de notice sur Bingen mais on se félicitera de la présence inattendue, mais bienvenue du général Faucher. Des lacunes bibliographiques sont dommageables à la qualité de l’ensemble. Ainsi le travail d’Olivier Wieviorka sur Défense de la France n’est-il pas cité et la bibliographie de la notice sur le MLN est réduite à celle d’un « Que-sais-je ? ».

Cet ouvrage collectif apprendra peu aux historiens français, encore qu’il puisse être consulté utilement. Pour autant, il mérite d’être connu, ne serait-ce que pour se faire une idée de ce que les lecteurs de langue anglaise peuvent retenir de cette séquence de l’Histoire de France. A cet égard, certains passages de la préface de Bertrain M. Gordon mériteraient d’amples commentaires. Écrire par exemple que Jac-

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ques Chirac a reconnu en 1995 a moral responsability of the present French state for the misdeeds of its predecessor the Occupation (p. xrv) consiste à donner au discours du président de la République une interprétation pour le moins audacieuse. On peut penser que les historiens français qui ont participé à ce dictionnaire n’y auraient pas souscrit.

L’ensemble est complété d’une chronologie, de deux cartes, d’une bibliographie générale et d’un excellent index dans la tradition de l’édition anglaise et américaine.

Éric DUHAMEL.

— Bibliografia statutaiia italiana, 1985-1995, Rome, Biblioteca del Senato délia Repubblica, 1998, 220 p. — La bibliothèque du Sénat de la République italienne, qui possède un important fonds de statuts sous la forme de manuscrits et d’éditions anciennes ou modernes, s’est associée au « Centro di studi sulla civiltà del Tardo Medioevo » de San Miniato et au « Comitato per gli studi e le edizioni délie fonti normative » pour publier une « bibliographie statutaire italienne », c’est-à-dire une bibliographie des travaux publiés entre 1985 et 1995 concernant l’histoire des statuts italiens. Notons d’emblée que ce volume est pour l’heure le seul publié, et que les décennies précédentes ne sont pas encore couvertes. On peut, avec Paolo Cammarosano, définir cette source de première importance pour l’histoire italienne que sont les statuts comme « un ensemble de normes ayant force de loi, remontant à des moments divers de l’activité législative communale, chacune définie singulièrement comme un article, un chapitre ou une rubrique » (Italia médiévale. Strutiura e geografia délie fonti scritte, Rome, 1991, p. 151). Cette bibliographie concerne en premier lieu la période comprise entre le Moyen Age central (les premiers statuts apparaissent au XIIe siècle) et l’époque moderne. Les communes urbaines sont le lieu privilégié d’élaboration de la législation statutaire, en particulier les villes les plus importantes de l’Italie centrale et septentrionale : Pise, Gênes, Bologne, etc. Mais la rédaction de statuts peut aussi bien être le fait de toutes sortes de communautés (statuts ruraux, statuts universitaires, statuts marchands, et d’autres encore). Cette source a pour autre particularité de se prêter à des approches de natures différentes, si bien que l’on trouve dans ce volume interdisciplinaire des travaux d’histoire du droit, de l’économie, de la société, du système politico-institutionnel ; ajoutons que cette bibliographie prend en compte à la fois les éditions de statuts, les instruments de travail qui concernent cette source et les études qui la privilégient.

Largeur de l’arc chronologique, variété des lieux de rédaction, interdiscipHnarité et variété des travaux retenus font en somme que le volume peut intéresser un grand nombre de chercheurs. La première partie du livre est la bibliographie proprement dite – bibliographie générale, puis bibliographie par régions (selon les frontières actuelles, et en incluant les régions italiennes « historiques ») ; ces parties régionales sont à leur tour divisées en six sections thématiques (répertoires, problèmes méthodologiques, éditions, études, etc.). La deuxième partie présente la liste des nouvelles acquisitions de statuts italiens, manuscrits et imprimés, par la Bibliothèque du Sénat entre 1985 et 1995. La publication du catalogue de ce riche fonds, qui avait été entamée en 1943 et qui fut interrompue de 1963 à 1990, a repris, et son achèvement est annoncé pour Pan 2000. En outre, ce travail bibliographique devrait se transformer dans les prochaines années en un bulletin périodique, où devrait aussi être publiée une bibliographie des travaux antérieurs à cette décennie.

Le volume regroupe au total plus de 1 500 fiches, parfois accompagnées d’une brève notice explicative. A la fin, figurent des indices des noms de personnes et des

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noms de lieux pour les deux parties. C’est un irréprochable instrument de travail, où presque rien ne manque (tout au plus, de l’aveu même des auteurs, quelques tesi di laurea ont-elles pu leur échapper). La seule vraie absence tient aux limites chronologiques : les grandes éditions n’y sont pas, car elles datent pour la plupart d’avant 1985. Mais les grands colloques et bon nombre des travaux témoignant du récent regain d’intérêt pour les statuts s’y trouvent.

Car cette historiographie est particulièrement vivace : elle correspond bien au goût de l’histoire italienne pour une approche spatiale, locale, de l’histoire, elle-même sans doute fiée à l’importance des différences et des particularismes dans l’histoire italienne ; les statuts ne sont-ils pas une source d’essence locale ? Existe en Italie toute une tradition d’édition et d’étude des statuts (innombrables sont les éditions de statuts de villes aux XIXe et XXe siècles). De récents colloques témoignent de la faveur dont jouit aujourd’hui la législation statutaire (colloques d’Ascona, de Trente, de Ferentino, de Cento, etc.). On constate un « intérêt renouvelé et croissant pour le ius proprium », écrivent à raison les éditeurs.

Cette bibliographie contribue enfin à combler un manque. Les statuts ont été privilégiés pour les éditions, les catalogues ou les études, mais sans que fût atteinte l’exhaustivité. Les instruments anciens que sont les bibliographies de Manzoni (1879) et de Fontana (1907) restaient à compléter : c’est ce que commence à faire la Bibliografia statutaria italiana. Ce volume et ceux dont il annonce la publication sont de nature à rendre les plus grands services aux chercheurs : ils sont, pour reprendre le titre d’un colloque récent, un bon moyen de se sortir « du dédale statutaire ».

Pierre SAVY.

— Guilllaume de Machaut, Les motets, Analyse de Marie-Bernadette Dufourcet, Paris, Éd. Combre, 1998, 56 p. — La collection « Ricercare », dirigée par Naji Hakim et Marie-Bernadette Dufourcet, présente des manuels pratiques d’analyse musicale. Les Motets de Machaut, chef de file de l’Ars Nova en France, méritent une attention particulière. Dans son introduction, après avoir évoqué rapidement la place des motets au XIVe siècle, l’auteur expose sa démarche méthodologique, les critères retenus, donne les précisions théoriques indispensables, notamment à propos des altérations, de la musica ficta, et de la configuration du ténor emprunté (religieux et profane). Les éditions de G. de Machaut indispensables sont signalées dans la bibliographie. Les médiévistes trouveront pour chacun des vingt-trois motets une analyse systématique, selon les différents paramètres : ambitus, source et sens du ténor, structure poétique, forme, structure isorythmique, modalité et autres particularités. Cet excellent manuel, destiné aux chanteurs spécialistes de la musique ancienne, est accompagné de nombreux tableaux mettant en valeur les structures et les symbolismes. Ce cahier bien conçu s’adresse aux médiévistes et aux historiens de la musique et s’impose par sa sûreté analytique.

Edith WEBER.

— Sébastian Klotz, Music with her silver sound Kommunikationsformen im Goldenen Zeitalter der englischen Musik, Kassel, Bârenreiter, 1998, 330 p. — Cet ouvrage en langue allemande paraît dans la collection « Musiksoziologie » (vol. 4) et concerne l’Age d’Or de la musique anglaise à la fin du XVIe siècle, époque de conflit, de « mobilité sociale » et de mutations esthétiques. Dès l’introduction, Sébastian Klotz se focalise sur les métaphores musicales qui, dans l’oeuvre de Shakespeare,

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sont étroitement associées à l’identité sociale. D. s’intéresse à l’institution musicale et à la réglementation de la musique à la recherche de ses moyens d’expression. Vers 1600, elle engendre des formes de communication, exerce un pouvoir associatif et représente un facteur de sociabilité. Il ne s’agit donc pas d’un livre d’histoire de la musique, l’accent portant davantage sur la démarche sociologique et, à travers elle, l’histoire des sensibilités.

Le titre Music with her silver sound est emprunté à une tournure figurant dans la chanson que le serviteur Peter avait demandé aux musiciens d’entonner (cf. Shakespeare, Romeo and Juliei) ; ceux-ci répondent que ce n’est pas maintenant le moment déjouer («tis no time to play now», IV, 5, 109). Peter justifie ainsi « silversound » «because musicians have no goldfor sounding», IV, 5, 132), ce qui permet à l’auteur d’insister sur les incroyables tensions sociales et idéologiques, et d’étudier la fonction et la mentalité des musiciens en Angleterre entre 1580 et 1620 environ. S. Klotz part du point de vue que la musique peut fomenter et encourager l’identification et la « créativité » ; il aborde aussi la question de la centralisation, de la mobilité et des structures sociales. Cette démarche très brièvement résumée sera développée en six chapitres avec des titres un peu abstraits étayés par des exemples concrets. Le premier chapitre étudie les fonctions de la musique dans le cadre de P « humanisme autoritaire », livré à la rhétorique et à l’idéologie de la persuasion. Il s’appuie sur les idées de Robert Kilwardy, Roger Bacon, puis dégage ensuite la significatio de la musique de Thomas Morus à Francis Bacon, sans perdre de vue la théorie humaniste. Le chapitre suivant, intitulé « Publicke, and corrupted », est d’abord d’ordre sociologique (culture des amateurs, patronat musical des nobles, mobilité et mentalité du musicien), avec une démonstration esthétique du stylus floridus (style vocal fleuri) et de l’imitatio dans la polyphonie vocale à l’époque des Tudor, en incluant l’aspect « poétologique ». Avec les madrigaux anglais de Thomas Morley jusqu’à John Wilbye, l’auteur entre dans le vif de son sujet et dans la perspective poético-musicale de ce genre typiquement anglais. Il consacre un chapitre à l’Ayre épigrammatique cultivée par Thomas Campion et Philip Rosseter, forme agréable à l’oreille et fiée à la prosodie. Après une illustration de la delectatio mélancolique, dans l’ayre pathétique de John Dowland et de John Daniel, le chapitre conclusif revient à la démarche sociologique comparative à partir des implications sociales du Madrigal et de l’Ayre, permettant de mettre en parallèle, d’une part le travail collectif, d’autre part, le processus d’ « individualisation » et de déboucher sur la théorie des genres, et sur les formes de la communication.

Sébastian Klotz traite une phase capitale de la musique anglaise sous un angle à la fois sociologique par les nombreuses idées agitées, rhétorique et musicologique par les analyses. Il exploite aussi la « poétique » culturelle de la musique, par le biais d’une approche méthodologique plus actuelle. En tout état de cause, il a bien assimilé la rhétorique d’époque, la civilisation anglaise à la charnière entre le XVIe et le XVIIe siècle ; il en a saisi la mentalité spécifique et les subtilités qui annoncent déjà une ère nouvelle. A tous ces mérites, s’ajoute une très abondante bibliographie. Par l’originalité de la pensée, par le sérieux de la démarche transdisciplinaire et par son ouverture, ce livre, issu d’une thèse de doctorat (Berlin), sera très apprécié des sociologues, des musicologues et des spécialistes de la musique anglaise à son Age d’Or.

Edith WEBER.

CHRONIQUE

Dominique Rigaux, Avec les Alpes pour horizon : iconographie et dévotion alpine entre Moyen Age et première modernité, thèse pour l’habilitation à diriger des recherches soutenue à l’Université de Paris I – Panthéon-Sorbonne le 5 décembre 1998. —Jury : M.Jean-François Bergier, Mme Sofia Boesch-Gajano, Mme Claude Gauvard, Mme Nicole Lemaître, M. Michel Pastoureau, M. André Vauchez, rapporteur.

C’est accompagnée d’une assemblée nombreuse, témoin de son rayonnement scientifique et amical, que Dominique Rigaux, conservant le dynamisme qu’on lui connaît malgré la solennité du moment, détailla dans son exposé préliminaire la composition du dossier présenté. A la différence d’une thèse d’État, celui-ci comportait, outre un riche ensemble de travaux achevés, un projet de recherches en cours, quoique déjà bien amorcé, centré sur l’arc alpin, comme le rappelle le titre retenu. Plusieurs entreprises, dont une exposition dotée d’un ample catalogue précédé de plusieurs articles, ont déjà porté à l’attention des chercheurs la vaste enquête menée par Dominique Rigaux, dont l’objet est bien résumé par son sigle PREALP : « Peintures murales des régions alpines ». Avec l’appui de trois équipes française, italienne et suisse, dont elle coordonne les travaux, Dominique Rigaux ambitionne de constituer une base de données qui inventorie toutes les peintures murales conservées pour les XVe et XVIe siècles, principalement, dans les églises d’un ensemble territorial qui couvre la totalité de Parc alpin. Les fiches informatisées réalisées pour chacune d’elles, à partir d’un programme spécialement conçu à cette fin, devraient permettre de multiplier les analyses, qu’elles soient attentives aux images en elles-mêmes (thèmes iconographiques, conditions de commande, enjeux sociaux et pastoraux) ou à leur contexte (emplacements, encadrements éventuels, rôle des inscriptions selon leur langue). L’enquête déjà bien avancée pour les régions des Alpes-Maritimes, en France, du Val Sessia, en Italie, et du Tessin, en Suisse, ne permet pas encore de dresser une définition de la culture alpine ; elle laisse pourtant se profiler quelques traits : l’importance revêtue par les peintures extérieures, tournées vers le village (dont les représentations de grande taille de saint Christophe, protecteur des voyageurs) ainsi que la vitalité des cultes locaux, tels les saints protecteurs des troupeaux (sainte Panacea ou saint Bovo).

A ce travail en cours, Dominique Rigaux joint un ouvrage inédit, portant sur l’étude de l’image du « Christ du dimanche » qui représente le corps du Sauveur

Revue historique, CCCI/3

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blessé par les outils du travail dominical. Née dans la région de la Styrie, Carinthie, Tyrol, et propagée de vallées en vallées dans tout l’arc alpin, elle gagna bien au-delà, jusqu’en Angleterre et dans les régions de la mer Baltique. Le monde alpin conserve un ensemble de 84 représentations de ces « Christ du dimanche », d’un niveau stylistique qui, s’il n’est pas celui de la grande peinture urbaine, témoigne pour ceux qui parlent peu dans l’histoire. Conçue à partir de l’imago pietatis analysée par Hans Belting, cette image développe une esthétique des contraires, qui allie l’évocation de l’interdit et celle de sa transgression, rappelle la punition et suscite la compassion, joue sur la peur comme sur la dérision. Dominique Rigaux y voit une forme d’image expiatoire, pour une faute avouée, qui serait donc à moitié pardonnée. La mise en valeur de leurs fonctions apotropaïques (expiatoire ou protectrice) permet à Dominique Rigaux de démontrer en quoi les images étudiées sont une émanation du monde des fidèles autant que de celui des clercs, lesquels, souligne-t-elle, canalisent davantage la création qu’ils ne la dirigent, à l’exception peut-être des vallées gagnées par l’hérésie. Issues de commandes villageoises, la prolifération de ces représentations manifeste enfin la réussite économique ainsi que la capacité créatrice d’un monde alpin qui s’affirme en lui-même et non comme le simple carrefour d’influences qu’on a voulu voir jusqu’alors.

Après avoir insisté sur les grandes qualités d’animatrice de recherches dont fait preuve celle qui fut son « protodisciple », André Vauchez rappelle l’ampleur des activités passées de Dominique Rigaux qui a su délaisser un temps le monde alpin pour s’intéresser aux Clarisses et réaliser une belle exposition dont le catalogue se remarque par sa richesse et ses suggestions de recherches. Il souligne ensuite la singularité de la démarche de Dominique Rigaux qui traite des images en historienne, démontrant avec brio l’intérêt d’une telle source. Ses travaux, davantage tournés vers la création de l’image que vers son style, ne pourront manquer de l’entraîner à l’avenir vers une approche encore plus approfondie des conditions de la production. Aux côtés des peintures, André Vauchez suggère d’inclure également les xylogravures. Un bilan du travail accompli jusqu’alors par Dominique Rigaux fait ressortir l’étroite liaison entre l’efflorescence des peintures murales et la pastorale, comme l’avait déjà montré la thèse de P. Paravy. Les vallées alpines, tenues à l’écart du premier élan pastoral déployé par l’Église au XIIIe siècle, en auraient connu un second au XVe. Portée par un contexte de relative stabilité sociale et politique, la région a pu laisser s’épanouir une culture originale dont il conviendra de cerner encore plus précisément les composantes. Que signifie notamment cet âge d’or de la peinture alpine, hasard de la conservation, absence de rénovations ultérieures ?

L’attention d’André Vauchez fut aussi tout spécialement retenue par la vitalité du culte des saints, et la composition du sanctoral alpin, au sein duquel il relève la forte présence des intercesseurs antipesteux Roch, Sébastien, Adrien ainsi que des saints Christophe ou Jacques dont, pour ce dernier, le culte est fortement soutenu par la présence de confréries plus que par les trop nombreux « chemins de saint Jacques »… A cet ensemble, s’ajoutent les figures des saints locaux encore peu contrôlés jusqu’au concile de Trente ainsi que celles des jeunes saints chevaliers dont la présence relève d’une culture à la fois courtoise et paysanne qui atteste la persistance de l’idée de croisade, à la fin du Moyen Age. André Vauchez s’étonne pourtant d’une absence marquante : celle du culte mariai, sans doute un dossier à reprendre car il ne partage pas l’analyse présentée par Dominique Rigaux d’une particularité du monde alpin en ce domaine, qui se serait montré moins réceptif à ce qui apparaît pourtant comme une lame de fond de la dévotion médiévale occi-

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dentale. Enfin, à propos des péchés du dimanche, André Vauchez suggère de joindre aux témoignages de l’iconographie, celui des statuts synodaux et communaux, ainsi que des calendriers liturgiques. Mais il voit dans ce véritable programme de travail proposé à Dominique Rigaux pour les années à venir la preuve de la richesse du dossier présenté, susceptible de nourrir de nombreux travaux ultérieurs. Dominique Rigaux précise en réponse que la grande majorité des images provient d’églises paroissiales, souscrit à la suggestion d’une étude des sanctuaires antipesteux et rappelle la forte attraction de la figure de Marthe, à côté de celle de Marie.

M. Jean-François Bergier exprime d’emblée toute son admiration pour le dossier présenté par Dominique Rigaux. La clarté, la vivacité et l’autorité de ses exposés révèlent un don patent de communication, la passion de l’organisation de la recherche collective, et une vraie maîtrise de la pluridisciplinarité. Sans en faire un reproche, il regrette l’absence d’ouverture vers la littérature allemande de l’autre versant des Alpes. La démonstration par le contraire, qui caractérise l’image des péchés du dimanche, a par exemple son équivalent dans le Ring de Heinrich Wittenwiler (v. 1400), où les règles du comportement courtois sont enseignées par l’image inversée des manières de vivre non courtoises dans un village. Il ajoute qu’il convient de tenir compte, dans toute approche historique des populations alpines, des pesanteurs de la monotonie et de l’ennui, brisées par la fête, et par l’organisation de jeux collectifs, souvent violents, entre villages ou entre vallées. Il rejoint Dominique Rigaux dans le constat qu’il est encore prématuré de prétendre définir l’identité alpine qui s’est constituée entre le XIIe et le XVe siècle, avant de devenir l’un des enjeux politiques de cette fin du XXe siècle. L’expression saisissante en est du moins offerte par le corpus des images, sortant des églises pour partager la vie des populations, et pour s’encadrer dans le décor naturel des montagnes, jamais représentées sur les peintures. D’autres données de cette identité pourraient être recherchées dans l’architecture religieuse et civile, alimentée par l’usage massif des matériaux locaux (pierre, bois, ardoise). Une commune manière d’être, faite de la « courtoisie rurale » qu’a bien observée Dominique Rigaux, caractérise aussi les populations de ces régions, prospères grâce à l’élevage. Les marchands éleveurs qui fréquentaient les marchés urbains y ont certainement découvert de nouvelles expressions culturelles, bientôt importées chez eux, sans renoncer à la conservation des traditions propres, ce qui impliquait créativité et imagination. L’élan s’est brisé, il est vrai, dans la seconde moitié du XVe siècle. La peste, peu ravageuse pour encore, ou la fin de l’aisance, toute relative selon les lieux, ne permettent pas d’expliquer cette rupture chronologique. Faut-il alors invoquer le déclin des monastères traditionnels, qui avaient contribué à la création de modèles alpins ? Ou la non-urbanisation des Alpes ? Ou le manque d’écoles susceptibles de stimuler la créativité ? Ou la perméabilité à des modèles extérieurs, qu’il était facile de reproduire, comme la Cène du Vinci ? Dans l’intervalle de temps, la circulation, transversale et intra-alpine, a permis les échanges entre artistes ou entre commanditaires. Il faudrait aussi vérifier dans quelle mesure l’altitude a pu déterminer la répartition iconographique des thèmes. La verticalité qui règne dans le domaine montagnard impose du moins une autre distribution, symbolique celle-là, entre le bien, en haut, et le mal, en bas, qui pourrait signaler la permanence des croyances préchrétiennes et païennes, au lieu d’exprimer seulement l’effort de christianisation. Bien que les dangers des avalanches et des crues des torrents viennent d’en haut, la haute montagne est en effet le siège du bien dans les croyances populaires. Le saint Christophe géant permet à l’évidence de christianiser des forces magiques traditionnelles. Enfin, le recours aux images pour combattre l’hérésie est douteux, compte tenu de

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l’affinité séculaire des populations alpines avec l’hérésie. Dominique Rigaux souscrit volontiers à ces observations et à ses suggestions. Elle estime que le programme PREALP devrait confirmer le rôle prépondérant de la circulation intra-alpine. Et parmi les explications relatives au déclin du XVe siècle, elle privilégierait plutôt celle d’une inclinaison à la facilité, conduisant à l’adoption massive de modèles extérieurs. Mais, dans les années 1520, l’effet de la Réforme a aussi contribué à l’extinction de l’image du Christ du dimanche, par exemple dans les Grisons.

Mme Sofia Boesch-Gajano dit à son tour tout le plaisir qu’elle a pris à lire les travaux de Dominique Rigaux, et à suivre ses itinéraires de recherche autour de l’objet complexe du sentiment religieux, dans un va-et-vient entre croyances et pratiques, messages pastoraux et réception, niveaux de culture propres aux clercs ou aux laïcs. Dépassant l’histoire des mentalités et de la « religion populaire », Dominique Rigaux a choisi d’aborder l’étude du fait et du comportement religieux en interrogeant des objets matériels, des murs qui parlent, et tout autour, des lieux naturels ou construits et des sociétés variées. Attentive à l’histoire des éléments naturels, comme à celle de la conquête culturelle de la montagne, elle fait preuve dans toute sa recherche d’une sensibilité remarquable au thème de la frontière : entre sources textuelles et textes dans l’image ; entre façons de percevoir la religion ; dans l’iconographie, avec le thème de la femme androgyne ; et dans la montagne, où la fonction de délimitation de la frontière s’efface, au profit de la constitution de réseaux sociaux, culturels et de communication. Elle sait les dangers de l’utilisation naïve des images, comme l’attestent les réflexions méthodologiques émaillant souvent son propos. Entre la seule prise en compte des realia et l’interprétation hyper-symbolique, elle a fait place à l’étude bienvenue de la fonction du regard, qui lie les deux points de vue, et elle a privilégié l’étude de l’image dans le lieu pour lequel elle avait été conçue, voire modifiée au cours du temps par des repeints intentionnels, à la manière des constantes réécritures de l’hagiographie. Le dossier qu’elle présente reflète l’équilibre entre la recherche individuelle et la recherche collective, et un sens aigu de la nécessité de servir, d’un même mouvement, la mise en valeur des biens culturels qui constituent le patrimoine de collectivités de tous ordres. A tous ces compliments, Mme Boesch-Gajano ajoute quelques remarques sur le choix du titre du mémoire sur les péchés du dimanche, qui ne lui paraît pas pleinement judicieux, et sur la place, un peu excessive à ses yeux, qui y est faite à l’histoire des jours fériés et du dimanche. Elle suggère de réintégrer la culture non religieuse au projet de PREALP, pour une approche plus exhaustive de la (ou des) culture(s) alpine(s). Elle conclut en soulignant tout l’intérêt qu’il y aurait à mener un travail sur tous les objets du sacré, que ce soient les reliques, l’eucharistie ou les images, et en constatant la richesse d’un dossier dont elle a apprécié l’ouverture. Dominique Rigaux rejoint ses analyses, redit sa conviction au sujet du nécessaire partage des tâches entre historiens et historiens de l’art, car les premiers ont l’oeil «plus structuraliste qu’attributionniste », et rappelle que la conservation des images in situ est une nouveauté assez récente, corollaire d’une redécouverte du patrimoine.

Michel Pastoureau fait tout d’abord part de sa vive admiration pour un dossier d’habilitation qui tranche par sa qualité et son ampleur. Puis il souligne tout l’intérêt présenté par un travail qui ne porte pas que sur les « belles images », avant de développer de nouvelles suggestions d’approfondissement. 11 avoue notamment avoir été frappé par l’intérêt de la distinction entre les images de l’intérieur et celles de l’extérieur, ce qui pose la question de l’éclairage des peintures et de leur visibilité. Il relève la mise au jour de programmes iconographiques

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déployés sur plusieurs sanctuaires avant d’évoquer la nécessité de ne pas négliger les couleurs, en dépit de la difficulté de la tâche face à des peintures dont l’état de conservation laisse souvent à désirer. Outre la thématique religieuse, il lui paraît important de ne pas négliger les sujets profanes, tels les cycles de Charlemagne et, plus encore, d’Arthur dont la présence conforte la place occupée par la culture courtoise dans le monde alpin, voire plus largement dans celle des derniers siècles du Moyen Age. Quant aux pratiques de l’image analysées par Dominique Rigaux, il est manifeste qu’elles ne se limitaient pas à la vue mais mettaient également en jeu le toucher, un geste par lequel les curieux contemporains retrouvent les attitudes religieuses de leurs ancêtres… Il rappelle enfin l’interrogation scolastique sur la nécessité de faire travailler les animaux le dimanche et la responsabilité qui leur fut parfois imputée à cet égard, dont témoigne l’organisation de procès d’animaux pris en faute… Dominique Rigaux remercie Michel Pastoureau pour ses suggestions et revient sur la nécessité de se montrer très attentif à la distribution et aux orientations des images.

Nicole Lemaître renouvelle tout son intérêt pour un dossier qui met en valeur la place occupée par l’image dans la transmission des valeurs chrétiennes et de leur discipline de vie auprès de « têtes paysannes » touchées par ce procédé stable et chatoyant. Elle rappelle que l’interdiction du travail dominical a été théorisée dès l’époque carolingienne avec l’appui d’une mystérieuse « lettre de Jésus » tombée du ciel, diffusée de l’Irlande au Caucase ; mais la prédication s’y serait peu attachée au point qu’il fallut avoir recours à l’image pour l’inculquer plus profondément. Or, souligne-t-elle, si le dimanche est un jour de repos obligatoire, il est plus encore celui de l’assistance à la messe et de la pratique des oeuvres de miséricorde : les images du « Christ du dimanche » confondent sans doute les absents mais confortent plus encore les présents et savent jouer sur la jubilation de la réconciliation, un thème cher au monde chrétien. Leur production, qu’il semble difficile de mettre en relation avec l’hérésie, lui paraît livrer un témoignage de premier intérêt sur les rapports qui se nouèrent entre les fidèles et Dieu, à titre à la fois individuel et collectif.

Nicole Lemaître suggère ensuite de développer encore davantage l’approche historique et ethnographique du monde du travail mis en scène par les représentations de l’outillage. Certes, ces dernières signifient plus qu’elles ne décrivent. Pourtant, Nicole Lemaître, craie en main pour dessiner la silhouette de tel tranchoir, veut montrer à l’assistance que l’identification des métiers est possible et se demande si la répartition des diverses professions ne pourrait pas constituer un indicateur des équilibres sociaux entre monde de la terre et monde de l’artisanat ainsi que du prestige dont jouit chacun des états dans les hiérarchies du temps ; la proposition laisse Dominique Rigaux quelque peu perplexe. Pour Nicole Lemaître, ce dossier illustre à merveille, à propos d’une pastorale de terrain appuyée sur les images, en quoi l’analyse iconographique peut se faire la servante appréciée de l’histoire…

La conclusion de cette soutenance revint à Claude Gauvard qui s’associa pleinement aux éloges décernés jusqu’alors à Dominique Rigaux. Sans reprendre l’analyse d’un travail devenu désormais familier à l’auditoire, elle concentra son intervention sur plusieurs questions soulevées par le dossier. La première tient à la géographie du thème iconographique du « Christ du dimanche » : pourquoi vit-il le jour dans le monde alpin ? Quelles relations ce dernier entretint-il avec les autres centres artistiques florissants de l’heure, tel Avignon ? Claude Gauvard s interroge ensuite sur la genèse de ce thème et suggère de pousser l’enquête du

678 Chronique

côté de l’expression des normes, telle que la laissent percevoir le droit savant, la législation ecclésiastique (statuts synodaux et pénitentiels) ou les registres d’officialité. A les parcourir, il apparaît qu’il existe d’autres péchés dominicaux que le travail. Elle fait aussi remarquer qu’au centre des compositions du « Christ du dimanche », comme de nombreuses autres images largement diffusées à la même époque, demeure la figure du Christ, qui endure une passion perpétuelle. Dans cette représentation des souffrances, elle souligne l’importance du sang versé, nécessaire pour qu’il y ait blessure reconnue par les tribunaux ; mais, ici, le sang du salut vient remplacer celui de la vengeance. Le Christ agressé est aussi celui qui pardonne, dans cette ambiguïté de l’image soulignée par Dominique Rigaux, en une analyse qu’elle partage totalement. A ce titre, le Christ du dimanche ne doit pas être isolé des autres images où le sang du Christ apparaît, telle la Messe de saint Grégoire. Vient ensuite une question relative aux milieux de production de cette image ; à leur propos le clivage traditionnel entre clercs et laïcs semble devoir être affiné : si les commandes viennent d’en bas, ce serait autant des fidèles que du bas clergé, qui verraient communément dans le Christ du dimanche un Christ qui exprime leur spiritualité et leur effort pour mieux détacher le sacré du profane. Claude Gauvard termine son intervention sur le problème soulevé par la disparition de cette image, un épisode dans lequel elle ne saurait voir uniquement l’action disciplinaire du concile de Trente. Elle suggère qu’il y aurait peut-être là une retombée de la diffusion de l’idée selon laquelle la violence ne peut se tourner contre la Majesté, terrestre, et, a fortiori, divine, signe de l’évolution des moeurs comme de la conception de la décence. L’image s’estomperait sous l’effet de la sujétion à un Christ roi. Revenant sur la Passion perpétuelle endurée par le Christ, Dominique Rigaux rappelle la diffusion importante dans les vallées alpines des représentations de 1′ « Homme des douleurs ».

Au terme de ces débats suggestifs et prometteurs quant à l’avenir des travaux qui se donneront, sous la houlette de Dominique Rigaux, les « Alpes pour horizon », le jury fut unanime à la féliciter et à la reconnaître digne d’être habilitée à diriger des recherches,

Nicole BÉRIOU et Catherine VINCENT.

LISTE DES LIVRES REÇUS

AU BUREAU DE LA RÉDACTION JUILLET-SEPTEMBRE 1999

Ahonen (S.) (éd.). Historiaton sukupolvi ? Historian vastaanotto ja historiallisen identiteetin rakentuminen 1990-luvun nuorison keskuudessa. Helsinki, Historian kohtaaminen, 1998, 214 p., ffl., tab.

Arnold (M.). Les femmes dans la correspondance de Luther. Paris, PUF, coll. « Études d’histoire et de philosophie religieuses »,

1998, 126 p.

Arzalier (F.). Aspirations révolutionnaires dans la société française. Le cas du Val-d’Oise (1789-1999). Pantin, Le Temps des Cerises,

1999, 196 p., ill., tab., cartes.

Barles (S.). La ville délétère. Médecins et ingénieurs dans l’espace urbain, XVIIP-XIXC s. Seyssel, Éditions Champ VaUon, coB. «Maieux», 1999, 374 p., 21., tab., cartes.

Barraqué (J.-P.J. Saragosse à la fin du Moyen Age. Une vaie sous influence. Paris, L’Harmattan, coll. « Recherches et Documents – Espagne », 1998, 484 p., tab.

Bentley (M.). Modem Historiography. An Introduction. London and New York, Roudedge, 1999, 182 p.

Ben-Tov (A.). Face au génocide. Lausanne, Éditions Payot, coll. « Histoire », 1997, 232 p.

Bernard (M.). La dérive des modérés. La Fédération républicaine du Rhône sous la IIP République. Paris, L’Harmattan, 1998, 432 p.

Billot (C). Les Saintes-ChapeBes royales et princières. Paris, Éditions du Patrimoine, 1998, 78 p., ffl., cartes.

Bohôrquez-Môran (Carmen L.). Francisco de Miranda. Précurseur des indépendances de l’Amérique latine. Paris, L’Harmattan, coa. «Horizons Amériques latines», 1998, 332 p.

Bourgeois (D.). Business helvétique et Troisième Reich. Milieux d’affaires, politique étrangère, antisémitisme. Lausanne, Éditions Page deux, coll. « Cahiers Ubres », 1998, 270 p., ai.

Broun (P.). Helvetia Sacra, VIII, 2. Bâle, Schwabe & Co., AG Verlag, 1998, 780 p.

Bridel (T.) et Francillon (R.) (dir.J. La «Bibliothèque universefle ». Miroir de la sensibilité romande au XIXe siècle, Lausanne, Éd. Payot, 1998, 352 p., tab.

Butzer (H.). Diâten und Freifahrt im Deutschen Reichtag. Der Weg zum Entschàdigungsgesetz von 1906 und die Nachwirkung dieser Regelung bis in die Zeit des Grundgesetzes. Dusseldorf, Droste Verlag, 1999, 516 p., ffl., tab.

Cabestan Q.-P.). Le système pohtique de Taiwan. Paris, PUF, coa. « Que sais-je ? », 1999, 128 p.

Cafagna (E.). La Libertà nel mondo. Etica e scienza dello Stato nei « Lineamenti di filosofïa del diritto » di Hegel. Bologne, Il Mulino, 1998, 478 p.

Casali (G.). San Gimignano. L’evoluzione deUa città tra XIV e XVI secolo. Florence, Léo S. Olschki Editore, 1998, 170 p., ill., tab., cartes.

Chambellan (C.) (dir.). Le musée social en son temps. Paris, Presses de l’École normale supérieure, 1998, 402 p., tab.

Charguéraud (M.-A.). Tous coupables ? Les démocraties occidentales et les communautés religieuses face à la détresse juive, 1933-1940. Paris, Éditions du Cerf, 1998, 304 p.

Charks-Vallin (T.). Tallien. Le mal-aimé de la Révolution. Paris, Jean Picollec, 1997, 270 p., ai.

Revue historique, CCCI/3

680

Listes des livres reçus

Chauuaud (A.). Opinions romaines face aux barbares au IVe siècle apr. J.-C. Paris, De Boccard, 526 p., ai., cartes.

Chouan (M.). L’Empire et l’histoire universeUe de Sigebert de Gembloux à Jean de Saint-Victor (XIIe-XIVe s.). Paris, Éditions Champion, 1999, 784 p.

Constantinesco (N.). Romania on the European Stage, 1875-1880. The Quest for National Sovereignty and Independence. New York, Columbia University Press, 1998, 204 p.

Cousseau (H.-C.) et Tchakaloff (T.-N.) (dir.). La route des Indes. Les Indes et l’Europe : échanges artistiques et héritage commun, 1650-1850. Paris, Somogy Éditions d’art et Musée d’Aquitaine, Musée des Arts décoratifs – Vaie de Bordeaux, 1998, 178 p., ul., cartes.

Dalarun Q.). François d’Assise ou le pouvoir en question. Principes et modalités du gouvernement dans l’ordre des Frères mineurs. Bruxeaes, De Boeck, 1999, 152 p.

Daled (P. F.). Spiritualisme et matérialisme au XIXe siècle. L’Université libre de Bruxelles et la religion. Bruxelles, Éditions de l’Université de BruxeBes, 1998, 358 p., tab.

Dard (O.). Jean Coutrot, de l’ingénieur au prophète. Besançon, Presses Universitaires francomtoises, 1999, 468 p.

Barman (P.). L’homme et les microbes, XVIIe-XXe s. Paris, Fayard, 1999, 592 p.

Del Col (A.). L’Inquisizione nel patriarcato e diocesi di Aqufleia, 1557-1559. Trieste, Edizioni Université di Trieste, 1998, 442 p., ill., tab.

Demurger (A.). La croisade au Moyen Age. Paris, Nathan, coB. « 128 Histoire», 1998, 128 p., cartes.

Denommé (R. T.) et Simon (R. H.) (éd.). Unfinished Révolutions. Legacies of Upheaval in Modem French Culture. Pennsylvania, The Pennsylvania State University Press, 1998, 178 p.

Dinet (D.). Religion et société : les Réguliers et la vie régionale dans les diocèses d’Auxerre, Langres et Dijon (fin XVIe – fin XVIIIe s.), vol. I et II. Paris, Publications de la Sorbonne, 1999, 950 p., ill., tab., cartes.

Direction du budget face aux grandes mutations des années cinquante, acteur… ou témoin ?, Journée d’études tenue à Bercy le 10 janvier 1997. Paris, Comité pour l’histoire économique et financière de la France, Ministère de l’Économie, des Finances et de l’Industrie, 1998, 864 p., tab.

Drouot (H.). Notes d’un Dijonnais pendant l’occupation aBemande, 1940-1944. Dijon, Éditions Universitaires de Dijon, 1998, 1 060 p., ill., cartes.

Dubois (V.) (dir.). PoBtiques locales et enjeux culturels. Les clochers d’une quereUe, XIXe-XXe siècles. Paris, La Documentation française, Comité d’histoire du ministère de la Culture, Travaux et Documents, n° 8, 1998, 456 p.

Duclos (L.-J.). La Jordanie. Paris, PUF, coU. « Que sais-je ? », 1999, 128 p.

Dziemboxski (El). Un nouveau patriotisme français, 1750-1770. La France face à la puissance anglaise à l’époque de la guerre de Sept ans. Oxford, Voltaire Foundation Ltd,

1998, 566 p., tab.

Edwards (C). Wrinting Rome. Textual approaches to the city. Cambridge, Cambridge University Press, 1996, 146 p., ai., cartes.

Ellul 0.). Histoire des institutions : l’Antiquité. Paris, PUF, coB. «Quadrige», 1999, 630 p.

Ellul 0.). Histoire des institutions : le Moyen Age. Paris, PUF, coB. «Quadrige», 1999, 396 p.

Ellul 0.). Histoire des institutions : XVIeXVmc s. Paris, PUF, coB. «Quadrige»,

1999, 320 p.

Ellul 0.). Histoire des institutions : le XIXe siècle. Paris, PUF, coB. « Quadrige », 1999, 382 p.

Elm (K.) et Fonseca (C. D.) (dir.). Militia sancti sepulcri. Idea e istituzioni, Atti del coBoquio internazionale. Vatican, Città del Vaticano, 1998, 522 p., ffl., tab.

Études chroniques et rapports, Bulletin de correspondance heBénique, n° 121. École française d’Athènes, 1997, p. 445-937, ill., tab., cartes.

Favier 0.) (dir.). L’Ordre cistercien et le Berry,

Cahiers d’archéologie et d’histoire du

Berry, n° 136, décembre 1998, 230 p., ill.,

tab., cartes. Fomi (G.). Agricoltura e reBgione precristiana

nell’anaunia antica. Trente, Civis, 1998,

172 p., ill., tab., cartes. Franco Junior (H.). Cocancha. A história de um

pais imaginârio. Sào Paulo, Companhia

Das Letras, 1998, ai., cartes.

Galinié (H.) et Royo (M.) (dir.). Atlas des villes et des réseaux de villes en région Centre. Tours, Éditions La Simarre, s.d., tab., cartes.

Galland (B.). Les papes d’Avignon et la Maison de Savoie (1309-1409). Rome, École française de Rome, n° 247, 1998, 512 p.

Listes des livres reçus

681

Garland (L). Byzantine Empresses. Women and Power in Byzantium AD 527-1204. London and New York, Routledge, 1999, 344 p., ill., tab.

Genet 0.-P-). La mutation de l’éducation et de la culture médiévales. Occident chrétien (XIIe siècle – milieu du XVe siècle), t. I. Paris, Éditions Seli Arslan, 1999, 250 p.

Gilomen (H. J.) (dir.). Die rotamanuaBen des basler konzils. Tübingen, Max Niemeyer Verlag, 1998, 1 336 p.

Graf (F). Dar Lauf des roBenden Jahres. Zeit und Kalender in Rom. Leipzig, B. G. Teubner Stuttgart und Leipzig, 1997, 48 p., ill.

Grant (M.). The CoBapse and Recovery of the Roman Empire. London and New York, Routledge, 1999, 122 p., ill., cartes.

Grunewald (M.) (dir.). Le problème de l’AlsaceLorraine vu par les périodiques (18711914). Berlin, Peter Lang, coB. «Convergences », 1998, 492 p.

Gyger (P. J.). L’épée et la corde. Criminalité et justice à Fribourg (1475-1505), Cahiers lausannois d’histoire médiévale, n° 22. Lausanne, 1998, 422 p., ai., tab.

Hagemnann (K.) et Prove (R.). Landsknechte Soldatenfrauen und National-krieger. MBitàr, Krieg und Geschlechterordnung im historischen Wandel. Frankfurt, New York, Campus, 1998, 368 p., ffl.

Hanawalt (B. A.) et Wallace (D.) (éd.). Médiéval Crime and Social Control. Minneapolis, London, University of Minnesota Press, 260 p.

Harouel (V.). Histoire de la Croix-Rouge. Paris, PUF, coll. « Que sais-je ? », 1999, 128 p.

Harries 0.). Law and Empire in late Antiquity. Cambridge, Cambridge University Press, 1999, 236 p.

Harrison (D.). The Age of Abbesses and Queens. Gender and PoBtical Culture in Early Médiéval Europe. Lund, Nordic Académie Press, 1998, 440 p., cartes.

Hartog (F.) (dir.). L’histoire d’Homère à Augustin. Paris, Éditions du Seuil, coB. «Point-Essais», inédits, 1999, 290 p.

Hauer (S.). Erneuerung im Bild. Die benecBktinerabtei pomposa und ihre wandmalereien des 14. Jahrhunderts. Wiesbaden, Reichert Verlag, 1998, 224 p., ffl.

Heinonen (V.). Talon-poUcainen etiikka ja kulutuksen henki. Kotitalousneuvonnasta kuluttajapUitnkkaan 199-luvun Suomessa. Helsinki, Suomen Historiallinen Seura, coB. «Bibliotheca Historica», n° 33, 1998, 446 p., ffl., tab.

Histoire cultureBe. Paris, PUF, Revue germanique internationale, 10/1998, 256 p.

Hobcher (W.). Der Auswârtige AusschuB des Deutschen Bundestages. SitzungsprotokoBe, 1949-1953. Dûsseldorf, Droste Verlag, 1998, 898 p.

Junod (D.-D.). La Croix-Rouge en péril, 1945-1952. La stratégie du CICR, de la Seconde Guerre mondiale au conflit de Palestine – Eretz-Israël. Lausanne, Éditions Payot, coll. « Sciences politiques et sociales », 1997, 270 p.

Kirk (T.) et McElligott (A.) (éd.). Opposing Fascism. Community, Authority and Résistance in Europe. Cambridge, Cambridge University Press, 1999, 246 p.

Konstan (D.). Friendship in the Classical World. Cambridge, Cambridge University Press, coll. « Key Thèmes in Ancient History »,

1997, 206 p.

Kowark (H.). Das Ende der franzôsischen Flotte im Zweiten Weltkrieg, Toulon, 1940-1944. Hambourg, Mittler, 1998, 208 p., ffl., tab., cartes.

Kurgan-van Hentenryk (G.) (éd.). Un pays si tranquffle. La violence en Belgique au XIXe siècle. BruxeBes, Éditions de l’Université de BruxeBes, 1999, 252 p., tab.

Lacoste (P.) (dir.). Le renseignement à la française. Paris, Economica, 1998, 642 p., tab.

Lançon (B.). Constantin (306-337). Paris, PUF, coB. «Que sais-je?», 1998, 128 p.

Laporte (L.) (dir.). L’estuaire de la Charente, de la Protohistoire au Moyen Age. Paris, Éditions de la Maison des Sciences de l’Homme, 1998, 228 p., ffl., tab., cartes.

Larguier (G.). Le drap et le grain en Languedoc. Narbonne et Narbonnais, 1300-1789, t. I, II, III. Perpignan, Presses Universitaires de Perpignan, coB. « Études », 1996, 1 368 p., tab., cartes.

Lebiez (M.). Éloge d’un philosophe resté païen. Proclos (412-485). Paris, L’Harmattan, coB. « Ouverture philosophique », 1998, 174 p.

Le Pichon (A.). Aux origines de Hong-Kong. Aspects de la civilisation commerciale à Canton : le fonds de commerce de Jardine, Matheson & Co., 1827-1839. Paris, L’Harmattan, coB. « Recherches asiatiques »,

1998, 602 p.

Loiseau (M.-E.), Remaud 0.-P.) et Vital (C). Les Vendéens. Grands voyageurs. La Rochesur-Yon, ADDC, et Paris, Somogy Éditions d’art, 1998, 180 p., ffl., cartes.

682

Listes des livres reçus

Lapez Garcia 0. M.) (dir.). El impacto de la Coite en Castffla. Madrid y su territorio en la época moderna. Madrid, Siglo Veintiuno de Espafia Editores, 1998, 532 p., tab.

Marie 0.-J-). Le goulag. Paris, PUF, coB. « Que sais-je ? », 1999, 128 p.

Mellor (R.). The Roman Historians. London and New York, Routledge, 1999, 212 p.

Miller Q. A.). Mastering the Market. The State and the Grain Trade in Northern France, 1700-1860. Cambridge, Cambridge University Press, 1999, 334 p., ffl., tab., cartes.

Mollier 0.-T.). Louis Hachette. Paris, Fayard, 1999, 548 p., ffl.

Mougel (F.-C). L’Europe du Nord au XXe siècle. Paris, PUF, coB. «Que sais-je?», 1999, 128 p., tab., cartes.

Mcholls (D.) (éd.). The Cambridge History of

American Music. Cambridge, Cambridge

University Press, 1998, 638 p. Mcholls (M.). A history of the modem British

Isles, 1529-1603. The Two Kingdoms.

Oxford, Malden, BlackweB, 1999, 388 p.,

ffl., tab., cartes. Meta Soria 0. M.) (dir.). Origenes de la monarquia

monarquia : propaganda y légitimation

(ca 1400-1520). Madrid, Dykinson, 1999,

604 p., tab. Mibola (C.) (dir.). Per una banca dati deBe visite

pastoraU italiane. Le visite deBa diocesi di

Trente (1537-1940). Bologne, Il Mulino,

1998, 518 p., tab.

Paupe (A.). « Quelques délits de la chair », perception et répression des délits contre les moeurs dans les seigneuries des Franches-Montagnes et de Saint-Ursanne au XVIIIe siècle, Porrentruy. Cercle d’études historiques de la Société jurassienne d’émulation, 1998, 118 p., tab., cartes.

Ferez 0-). L’Espagne de Philippe II. Paris, Fayard, 1999, 448 p.

Pertué (M.) (textes réunis par). L’administration territoriale de la France (17501940), Actes du coBoque d’Orléans (30 septembre – 2 octobre 1993). Orléans, Presses Universitaires d’Orléans, 1998, 672 p., ffl., cartes.

Pibiri (E.). Sous la férule du maître. Les écoles d’Yverdon (XIVe-XVIe siècle). Avec une étude de Pierre Dubuis, Les écoles en Suisse romande à la fin du Moyen Age, Cahiers lausannois d’histoire médiévale, n° 23. Lausanne, 1998, 244 p., ffl., tab., cartes.

Ploner (S.). Luigi Puecher Passavali, arcivescovo, testimone sofferto del Vaticano I, precursore profetico del Vaticano IL Trente, Civis, 1998, 414 p., ffl.

Polo de Beaulieu (M.-A.). Éducation, prédication et cultures au Moyen Age. Essai sur Jean Gobi Le Jeune. Lyon, Presses Universitaires de Lyon, 1999, 238 p., ffl., tab., cartes.

Potier (D. S.). Literary Texts and the Roman Historian. London and New York, Routledge, 1999, 218 p., ffl.

Pozuelo Calero (B.) (éd.). Jaun Ginès de Sepulvéda, Obras complétas, vol. IV : Historia de Felipe II, Excmo. Ayuntamiento de Pozoblanco, 1998, 130 p., ffl.

Pressly (W. L.). The French Revolution as Blasphemy. Johan Zoffany’s Paintings of the Massacre at Paris, August 10, 1792. Berkeley, University of Califomia Press, 1999, 212 p., ffl.

Rachewiltz (S.) (de) et Riedmann 0.) (dir.). Comunicazione e mobilità nel Medioevo. Incontri fra il Sud e B Centra deB’ Europa (secoli XI-XIV). Bologne, Il Mufino, 1997, 540 p., ffl., tab.

Raspi Serra 0.) et Oplignac (F. de) (dir.). La fascination de l’antique, 1700-1770. Rome découverte, Rome inventée. Paris, Somogy Éditions d’art, et Lyon, Musée de la civilisation gaBo-romaine, 1998, 218 p., ill.

Reagate (A. E.). The Armenians. Oxford, BlackweB PubBshers, 1998, 332 p., ffl., tab., cartes.

Richmond (C.) et Smith (P.) (éd.). The SelfFashioning of Disraeli, 1818-1851. Cambridge, Cambridge University Press, 1998, 212 p.

Sabaiier (G.) et Costa Gomes (R.) (coord.). Lieux de pouvoir. Europe, XVe-XXe siècle. Lisbonne, Fundaçao Calouste Gulbenkian, 1998, 442 p., ffl., tab., cartes.

Saupin (G.). Naissance de la tolérance en Europe aux Temps modernes. Rennes, Presses Universitaires de Rennes, coll. « Didact Histoire », 1998, 198 p., tab., cartes.

Schwenlzel (C.-G.). Cléopâtre. Paris, PUF, coll. «Que sais-je?», 1999, 128 p.

Schrader (F. E.). L’Allemagne avant l’Étatnation. Le corps germanique, 1648-1806. Paris, PUF, coll. « Perspectives germaniques», 1998, 166 p., tab., cartes.

Sohn (A.). Deutsche Prokuratoren an der römischen Kurie in der Friihrenaissance (14311474). Kôln, Weimar, Wien, Bôlhau, 1997, 432 p., cartes.

Soulabaille (A.). Guingamp sous l’Ancien Régime. Rennes, Presses Universitaires de Rennes, coll. « Histoire », 1999, 332 p., ffl., tab., cartes.

Spierenburg (P.) (éd.). Men and Violence. Gender, Honor, and Rituals in Modem Europe and America. Ohio State University Press, 280 p., tab.

Listes des livres reçus

683

Szerwiniack (0.) (dir.). Bède le Vénérable. Histoire ecclésiastique du peuple anglais, t. I : Conquête et conversion. Paris, Les BeBes Lettres, coll. « La Roue à Livres », 1999, 310 p.

Thévenaz (C). Écrire pour gérer. Les comptes de la commune de Vffleneuve autour de 1300, Cahiers lausannois d’histoire médiévale, n° 24. Lausanne, 1999, 426 p., ffl., tab.

Tricard 0.). Renaissance d’un « Pauvre pays ». Études sur le Limousin du XIVe au XVIIe siècle. Tours, PubBcations de l’Université de Tours, 1998, 360 p., tab., cartes.

Uglione (R.) (dir.). L’uomo antico e la natura. Turin, CELID, 1998, 376 p., ffl., tab.

Van Balberghe (E.) et Duval (F.) (éd.). Jean Tinctor (f 1469) Invectives contre la secte de vauderie. Tournai, Louvain-la-Neuve, Fabrique de l’égBse cathédrale de Tournai, 1999, 138 p.

Van Ossel (P.) (dir.). Les jardins du Carrousel (Paris). De la campagne à la ville : la formation d’un espace urbain. Paris, Éditions de la Maison des sciences de l’homme, 1998, 380 p., ffl., tab., cartes.

Vidal (M). Georges Besnier (1879-1961) ou L’inteBigence et la vertu. Arras, Conseil départemental du Pas-de-Calais, Archives départementales, 1998, 176 p., ffl., cartes.

Vilkuna (A.-M.). Kruunun taloudenpito hâmeen Linnassa 1500-Luvun pyoBvâlissâ. Helsinki, Suomen HistoriaBinen Seura, coB. « Bibliotheca Historica», n° 31, 1998, 326 p., ffl., tab., cartes.

Vivier (N.). Propriété collective et identité communale. Les biens communaux en France, 1750-1914. Paris, Publications de la Sorbonne, 1998, 352 p., tab., cartes.

Vodoff (V.) (dir.). Histoire des Slaves orientaux, des origines à 1689. Bibliographie des sources traduites en langues occidentales. Paris, CNRS Éditions, 1998, 256 p.

Von Geldern ff.) et McReynolds (L.). Entertaining Tsarist Russia Taies, Songs, Plays, Movies, Jokes, Ads and images from Russian Urban Life, 1779-1917. Bloomington, Indiana, Indiana University Press, 1998, 394 p., ffl.

Von Hirschhausen (U.). Liberalismus und Nation. Die Deutsche Zeitung, 1847-1850. Dusseldorf, Droste Verlag, 1998, 348 p., ffl., tab.

Watson (A.). The Spirit of Roman Law. Athens, University of Georgia Press, 1995, 242 p.

Wilk (S. Sdb) (éd.). Acta Nuntiaturae Polonae, t. LVII: Achffles Ratti (1918-1921), vol. 4 (1er février 1919-30 avril 1919). Rome,

1998, 488 p., ffl., tab.

Winter 0. et S.), Emmanuel (éd.). War and Remembrance in the Twentieth Century. Cambridge, Cambridge University Press,

1999, 260 p.

Ouvrages analysés

dans les comptes rendus

et les notes bibliographiques

de la présente livraison

Carledge (P.), Garnsey (P.), Gruen (E.) (éd.). Hellenistic constructs. Essays

in culture, history and historiography (J.-M. Bertrand) 577

Wallace (R. W.), Harris (E. M.). Transition to Empire. Essays in Greco-Roman

Greco-Roman in honor of Ernest Badian (J.-M. Bertrand) 578

Treadgold (W.). A History of the Byzantine State and Society Q.-C. Ckeynet)

Ckeynet)

Schwartz (H.). The Culture of the Copy, Striking Likenesses, Unreasonable

Unreasonable (B. Lemonnier) 581

Garnot (B.) (dir.). L’infrajudiciaire du Moyen Age à l’époque contemporaine (Actes du colloque de Dijon, 5-6 octobre 1995) (N. Offenstadt) . 582

Genêt (J.-P.), Lottes (G.) (éd.). L’État moderne et les élites, xmcXVIIIe siècle. Apports et limites de la méthode prosopographique, Actes du colloque international CNRS-Paris I, 16-19 octobre 1991 (C. Piel) 585

Buchet (C.) (dir.). L’Homme, la santé et la mer (Actes du colloque international tenu à l’Institut catholique de Paris, 5-6 décembre 1995) (0. Pétré-Grenouilleau) 589

Carbonnel (N.), Iung (J.-E.) (éd.). Gerbert l’Européen (Actes du colloque

d’Aurillac, 4-7 juin 1996) (P. Demouy) 591

Poeck (D. W.). Cluniacensis Ecclesia. Der cluniacensische Klosterverband

(10-12. Jahrhundert) (M. Pacaut) 594

Beltjens (A.). Aux origines de l’ordre de Malte. De la fondation de l’hôpital de Jérusalem à sa transformation en ordre militaire (A. Demurger) 596

Balard (M.), Ducelier (A.) (dir.). Le partage du monde. Échanges et colonisation dans la Méditerranée médiévale Q.-C. Hocquet) 597

Balard (M.) (éd.). Autour de la première croisade. Actes du colloque de la

Society for the Study of the Crusades and the Latin East (A. Demurger). 598

Le concile de Clermont de 1095. Actes du colloque universitaire international (Clermont-Ferrand, 23-25 juin 1995) (A. Demurger) 598

Revue historique, CCCI/3

686 Ouvrages analysés

Gautier Dalché (P.). Carte marine et portulan au XIIe siècle. Le « Liber de

existencia riveriarum et forma maris nostri Mediterranei » (L. Feller). 601

Contamine (P.). La noblesse au royaume de France, de Philippe le Bel à

Louis XII. Essai de synthèse (G. Castelnuovo) 604

Sommé (M.). Isabelle de Portugal, duchesse de Bourgogne. Une femme au

pouvoir au XVe siècle (H. Dubois) 608

Boucheron (P.). Le pouvoir de bâtir. Urbanisme et politique édilitaire à

Milan (XIVe-XVe siècles) Q.-C Hocquet) 612

Maurice (P.). La famille en Gévaudan au XVe siècle (1380-1433)

(M.-T. Lorcin) 615

Charnay (A.). Paroles de voleurs. Gens de sac et de corde en pays toulousain au début du XVIe siècle (B. Gamot) 617

Knecht (R. J.). Un prince de la Renaissance, François Ier et son royaume

(D. Le Page) 618

Gadoffre (G.). La révolution culturelle dans la France des Humanistes.

Guillaume Budé et François Ier « (J. Bousquet) 621

Puaux (A.). La Huguenote Renée de France (I. Cloulas) 622

Chaline (O.). La reconquête catholique de l’Europe centrale, XVIexvnr

XVIexvnr (C. Michaud) 623

Minard (P.). La fortune du colbertisme. État et industrie dans la France

des Lumières (M. Morineau) 625

Cavaciocchi (S.) (éd.). Prodotti e techniche d’Oltremare nelle économie

europee, secc. XIII-XVIII Q.-C. Hocquet) 627

Cullen (L. M.). The Brandy Trade under the Ancien Régime : Regional Specialisation in the Charente (R. Abad) 628

Rioux (J–P-), Sirinelli J.-F.) (dir.). Histoire culturelle de la France, t. 4 : Le

temps des masses, le XXe siècle (B. Lemonnier) 632

Veauvy (C), Pisano (L.). Paroles oubliées. Les femmes et la construction

de l’État-nation en France et en Italie, 1789-1860 (A.-M. Sohn) …. 633

Houbre (G.). La discipline de l’amour. L’éducation sentimentale des filles

et des garçons à l’âge du romantisme (A.-M. Sohn) 634

Gueslin (A.). L’invention de l’économie sociale. Idées, pratiques et imaginaires coopératifs et mutualistes dans la France du XIXe siècle (P. Barrai) 636

Toucas-Truyen (P.). La mutualité au sein des populations littorales en

Charente-Inférieure (1850-1945) (M. Dreyjus) 637

Joly (B.). Dictionnaire biographique et géographique du nationalisme français (1880-1900) Q. El Gommai) 639

Church (R.), Outram (Q.). Strikes and solidarity. Coalfield conflict in Britain

Britain Mougel) 640

Misgeld (K.). Den fackliga europavâgen. LO. det internationella samarbetet

samarbetet Europas enande, 1945-1991 Q.-P. Mousson-Lestang) 642

Moss (M.), Jobert (P.) (éd.). Naissance et mort des entreprises en Europe,

XlXe-XXe siècles (C. Borde) 644

Hartog (F.), Schmitt (P.), Schnapp (A.). Pierre Vidal-Naquet, un historien

dans la cité (F. Dosse) 647

Cosme (P.). L’État romain entre éclatement et continuité, l’Empire

romain de 192 à 325 (V. Grandpierre) 651

Anglo-Norman Studies. XX. Proceedings of the Battle Conférence in

Dublin, 1997 (R. Fossier) 651

Gutton (J.-P.)- Histoire de Lyon et du Lyonnais (M.-T. Lorcin) 652

Dégage (A.), Duro i Arajol (A.). L’Andorre (M. Aurell) 653

Ouvrages analysés 687

Garnot (B.) (dir.). La petite délinquance du Moyen Age à l’époque

contemporaine (C. Lïbert) r 654

Auzépy (M.-F.). La vie d’Etienne le Jeune par Etienne le Diacre

Q.-C. Cheynet) 655

Desforges (M.). Saint Antoine de Padoue en Limousin (I. Cloutas) 656

Dotson (J.), Agosto (A.). Repertorium Columbianum, vol. IV : Christopher Columbus and his Family : The Genoese and Ligurian Documents

(M. Balard) 657

Bouchot (G.). Vasco de Gama (M. Mahn-Lot) 658

Graziani (A.-M.). La Corse génoise (Économie, Société, Culture) (M. Vigie) 659 Kully (R. M.), Rindlisbacher (H.). Der liber amicorum des Hans Jakob

vom Staal Q. Bousquet) 660

Cuignet (J.-C). L’itinéraire d’Henri TV. Les 20 597 jours de sa vie (I. Cloulas) 661

La paix de Vervins, 1598 (S. Daubresse) 662

Chauleur (A.), Louis (P.-Y.). François Mansart. Les bâtiments. Marchés de

travaux (1623-1665) (P. Plagnieux) 662

Bulliet (R. W.) (éd.). The Columbia History of the XXth Century (B. Droz). 663

Grmek (M.). Le legs de Claude Bernard (C. Grimoult) 664

Fontaine (P.). Avant, pendant et après leur professorat au grand séminaire

de Liège (XIXe siècle), Dictionnaire bio-bibliographique (B. Waché) . . 664 Rutten (W.). « De vreselijkste aller harpijen ». Pokkenepidemieën en pokkenbestrijding in Nederland in de achttiende en negentiende eeuw : een sociaal-historische en historische-demographische studie (M. Morineau)

Morineau)

Dauphin (C), Farge (A.). De la violence et des femmes (A.-M. Sohn) . . . 666 Girard (R.), Maurin (J.). Carnets de guerre du sergent Granger

(1915-1917) Q.-J. Becker) 667

Gordon (B. M.). Historical Dictionary of World War II France. The

Occupation, Vichy and the Résistance, 1938-1946 (E. Duhamel). . . . 668

Bibliografia statutaria italiana, 1985-1995 (P. Savy) 669

Dufourcet (M.-B.). Guillaume de Machaut. Les motets (E. Weber) 670

Klotz (S.). Music with her silver sound Kommunikationsformen im Goldenen

Goldenen der englischen Musik (E. Weber) 670

Imprimé en France, à Vendôme

Imprimerie des Presses Universitaires de France

ISBN 2 13 050022 6 — CPPAP n° 59 360 — Imp. n° 46 529

Dépôt légal: Septembre 1999

© Presses Universitaires de France

108, boulevard Saint-Germain, 75006 Paris

TABLE DES MATIÈRES

Articles

S. LUSIGNAN, A.-I. TARDIF : Des druides aux clercs :

quelques lectures françaises de Jules César aux XIIIe et XIVe siècles 435

C. ALLMAND : Entre honneur et bien commun : le témoignage du Jouvencel au XVe siècle 463

J.-P. Luis : la croissance ambiguë du Léviathan dans lEurope du

XIXe siècle : l’exemple de la rationalisation de lEtat espagnol 483

M. PRÉVOT : Convergences maghrébines autour d’Alain Savary,

secrétaire d’Etat au affaires marocaines et tunisiennes en 1956 507

Mélanges

Nation et nationalisme du Moyen Age à l’époque moderne (France-Allemagne), par J.-M. Moeglin 537

L’affaire Dreyfus dans le roman français, par J. Lalouette 555

Comptes rendus 577

Notes bibliographiques 651

Chronique 673

Liste des livres reçus au bureau de la rédaction 679

Ouvrages analysés dans les comptes rendus et les notes bibliographiques de la présente livraison 685

165 FF 22086324/9/99

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