AUTOUR DU « PECHE MONETAIRE DE L’OCCIDENT » de Jacques Rueff par Charles LE LIEN

AUTOUR DU « PECHE MONETAIRE DE L’OCCIDENT »
Charles LE LIEN
INSTITUT TURGOT le 18 juin 2009
Sur l’invitation de Philippe SIMONNOT au séminaire monétaire de l’Institut
Introduction :
– Je souhaite remercier Philippe SIMONNOT pour la qualité de la
proposition de thème sur laquelle il m’invite à parler et qui me donne
toute liberté pour aller au fond de ces événements économiques et
financiers les plus contemporains qui ne sont tous au fond que des
métastases de ce que RUEFF appelle le péché monétaire de
l’Occident dans un ouvrage du même titre.
– Je souhaite également remercier Henri LEPAGE pour son invitation à
parler dans le cadre de l’Institut TURGOT qu’il préside, occasion pour
moi de renouer avec le 35 ave Mac-Mahon, siège de l’ALEPS fondée par
Jacques RUEFF et Maurice ALLAIS en 1963, siège du Point de
Rencontre entre libéraux et chrétiens de Raoul AUDOUIN soutenu et
prolongé par Jacqueline BALESTIER et Arnaud PELLISSIER-TANON
que je remercie de leur présence, siège aussi de l’Institut Economique de
Paris, institut hayekien fondé en 1983 dans la foulée de l’attribution du
Prix Nobel à Friedrich HAYEK. Le 35 avenue Mac Mahon reste
décidément un important carrefour des rencontres libérales françaises. Je
suis très sensible à la présence ce soir de Jacques RAIMAN1, fondateur
notamment de l’Institut TURGOT, et je remercie les personnalités amies
qui me font l’honneur de leur présence. Je salue l’auditoire présent pour
cette conférence.
– Le langage utilisé pour cette conférence sera « barycentrique »,
susceptible d’être entendu autant par le milieu académique « main
stream » que par les institutions financières et les politiques ou « the
layman » (d’où le choix de la notion de convertibilité), de ce fait un peu
frustrant pour les auditeurs appartenant à des courants plus spécialisés
dans telle ou telle approche qui peuvent être représentées ici comme le
1 A cette occasion citons son très bel article dans le Figaro économique du 5 décembre 1996, en amont de la création de l’Euro : « Une autre
vue de la devise européenne » avec pour sous-titre « L’Europe ne doit pas abolir les monnaies européennes, mais y ajouter comme un nouvel
étalon-or ». Il y faisait notamment référence à la proposition du collectif international d’économistes réunis dans le « Groupe de Paris » qui
sous la signature d’Aristote avait proposé dans la Revue des Deux Mondes de juin 1996 la création d’une monnaie commune parallèle aux
monnaies nationales, dans un premier temps au moins, qui se serait appelé « Euro-or ». Philippe SIMONNOT avait salué à l’époque cette
initiative comme une expression du cercle des Rueffiens disparus (cf Le Monde du 3 juin 1996). Paul FABRA avait également salué cette
initiative dans les Echos du 12 juillet 1996 sous le titre « L’Euro : écouter l’insolite ».
1
courant de l’économie autrichienne, sachant que le point de vue présenté
ici n’y est bien entendu pas opposé. Ce choix est révélateur de l’espoir,
sans excès d’ illusion, que ce langage médian soit universalisable et
puisse être entendu par chacun dans les diverses sphères concernées, que
les thèses défendues ici en écho à la thèse rueffienne, plus modestement à
« l’observation raisonnée » des faits monétaires, puissent faire progresser
de quelques pas la réflexion collective à défaut de satisfaire à toutes les
exigences doctrinales particulières et à toutes les ambitions radicales de
réformes monétaires idéales, même si mon propos peut paraître déjà fort
radical à beaucoup.
– Thème d’intervention idéal : « Autour du péché monétaire de
l’Occident », dont je vais essayer de profiter pleinement en déclinant par
niveau de gravité plusieurs types de « péché » monétaire, importation
bienvenue du langage biblique, puisque s’il est un lieu d’application
pertinent à cette nouveauté de la doctrine sociale de l’Eglise qu’est le
concept de « structure de péché » (qui est au péché, sur un plan
institutionnel et collectif, l’équivalent de ce qu’est l’occasion de péché par
rapport au péché dans la vie morale) c’est bien dans le domaine de la
monnaie et des institutions monétaires, point aveugle des évolutions
économiques et financières les plus actuelles. Dès lors, par parenthèse, s’il
y a un rôle de l’Eglise en cette matière, c’est celui de faire éclore la vérité
sur cette question, dans la charité, car telle est sa vocation, plutôt que de
reprendre à son compte, sans recul suffisant et de manière complaisante,
le discours démagogique facile des puissants sur la faute des banquiers et
les exagérations du capitalisme.
– Il convient sans doute de partir : 1) de ce que Jacques RUEFF (1890-
1978) appelé « Le péché monétaire de l’Occident » dans un livre paru
chez Plon en 1971, où il raconte les avatars du Gold Exchange Standard
(GES) ou l’étalon de change-or (la possibilité octroyée à côté de l’or au
dollar et à la livre sterling de servir d’actifs de réserve comme devisesclés
convertibles en or dans l’actif des banques centrales) recommandé
par la Conférence de Gênes en 1922 face à la « pénurie d’or », jusqu’au
largage international des amarres monétaires et à l’embarquement des
économies et des marchés financiers sur les flots de plus en plus agités
des changes flottants et des monnaies discrétionnaires, c’est-à-dire jusqu’à
la disparition en 1971-1973-1976 de toute trace d’étalon-or dans le
monde, en passant par l’étape BRETTON-WOODS de 1944 de remise en
selle du GES exclusivement avec le dollar cette fois. Car il faut rendre
cette justice à l’analyse rueffienne très factuelle des évènements, qu’elle
fournit encore aujourd’hui la meilleure clé d’explication des évolutions
les plus récentes de la finance (et d’ailleurs toutes celles qui ont un intérêt
2
explicatif véritable lui sont redevables même si elles lui payent rarement
des droits d’auteur).
– Il faut ensuite convenir aujourd’hui que 2) : la thèse rueffienne doit être
dépassée et repensée dans une perspective historique plus large prenant en
compte l’histoire moderne des banques d’émission, dépassement qui
invite malheureusement à abandonner ce que j’appellerai l’idéalisme
rueffien et à faire le constat d’une pathologie encore plus sérieuse et plus
profonde qu’il ne l’imaginait des « institutions monétaires modernes »
modernes au sens historique du terme. A la lumière de l’histoire, il se
pourrait que l’apogée monétaire que constitue l’étalon-or soit l’un des
plus beaux exemples de résultat inattendu de l’action des hommes et non
de leur dessein. Ainsi ce qui apparaît à Jacques RUEFF comme une
malencontreuse décadence liée à une incompréhension contingente de la
situation monétaire de l’après première guerre mondiale serait le reflet de
la volonté captatrice profonde des Etats manifestée lors de la création des
banques d’émission et que l’étalon-or n’ait été en quelque sorte qu’une
concession temporaire des Etats à l’intention de citoyens habitués à la
monnaie métallique, destinée à disparaître depuis le départ lorsque le
moment serait venu. Dans cette perspective historique de long terme
l’optimisme de RUEFF, déclarant dans les années 70, que « s’il ne savait
pas quand l’étalon-or serait rétabli, il était sûr qu’il ne pouvait pas ne pas
être rétabli », paraît difficile à partager, sauf à conjuguer de manière
gramscienne l’optimisme de la volonté au pessimisme de l’intelligence.
Le péché monétaire de l’Occident au 20ème siècle relèverait alors d’un vice
de système plus ancien qui en serait la cause formelle et matérielle et qui
refléterait le moyen technique moderne d’appropriation de la production
de monnaie, par la substitution de la monnaie fiduciaire à la monnaie
réelle ou métallique dont la valeur marchande n’est pas sans rapport avec
la valeur faciale. Ainsi la création de banques d’émission de billets de
banque soumises aux Princes et peu à peu érigées en monopoles serait
l’un des actes fondateurs de l’Etat moderne et sa puissance relative.
– Ceci invite 3) à une déclinaison encore plus radicale du thème du
« péché » en matière de monnaie, et à dénoncer en réalité, tout en se
gardant du penchant à la polémique facile, le péché de « mensonge
officiel » en ce qui la concerne. Empruntant à Andreï SAKHAROV le
titre de son fameux livre de 1975 : « Au pays du grand mensonge », il me
paraît de plus en plus incontestable de soutenir que le domaine monétaire,
la monnaie, est devenu le lieu du grand mensonge de l’Occident réputé
capitaliste. Un mensonge que nous analyserons sous sa double forme de
a) mensonge par commission : la propagation des contre-vérités
officielles, et b)) de mensonge par omission : la disparition progressive du
3
champ de l’information publique des faits ou des chiffres qui pourraient
donner à réfléchir et de presque tout enseignement substantiel des
questions monétaires, qui passe d’abord par un enseignement honnête de
l’histoire de la monnaie, même si l’on peut comprendre à quel point il est
difficile d’enseigner honnêtement une histoire malhonnête, ou plutôt
l’histoire d’une malhonnêteté croissante.
– Trois parties donc pour cette conférence que je souhaiterais cependant
suffisamment concise pour permettre l’échange, ce qui supposera de
tailler dans le vif de développements qui pourraient être présentés plus
complètement dans un contexte de temps approprié ou dans une version
rédigée, celle que le lecteur a sous les yeux désormais.
1) Le péché monétaire de l’Occident selon RUEFF
Le péché monétaire de l’Occident selon RUEFF consiste à avoir détruit l’étalonor
classique (s’il est possible de parler d’un étalon-or2) au profit d’un étalon de
rechange, l’étalon de change-or (Gold Exchange Standard ou GES), censé être
plus performant et destiné à remédier à la situation supposée de « pénurie d’or »
ou de pénurie de « base monétaire » au lendemain de la seconde guerre
mondiale, au début de laquelle la règle universelle de la convertibilité
métallique, applicable depuis plus d’un siècle en France et en Europe
continentale et plus de deux siècles au Royaume Uni avait été abrogée ou plutôt
suspendue en attendant les jours meilleurs d’un retour à une vie pacifique et la
réapparition du libre-échange3. En effet, les prix nationaux avaient explosé du
fait de l’inflation de guerre et à peu près été multipliés par 3 en 5 ans de guerre,
2 Il serait sans doute plus exact historiquement de parler d’étalon métal, tant ce que l’histoire a réunifié sous un nom slogan recouvre de
diversités, dans la signification du terme étalon et dans les métaux qui servent de référence aux systèmes monétaire modernes, où le bimétallisme
tient en fait la plus grande part avant de céder à l’étalon-or à proprement parler au 20 ème siècle avec le Gold standard Act
américain de 1900. Sur les différents sens du terme étalon, et sur les évolutions historiques de l’étalon-métal le livre de René SEDILLOT sur
l’Histoire de l’Or est une vraie « mine » (Fayard, 1974, chapitre 4 en particulier sur « l’or étalon »). Précisons que des deux principales sur
les quatre définitions qu’il propose de l’étalon-or, nous privilégions la seconde, la moins exigeante, que nous combinons avec la troisième,
qui mettent l’accent sur la vertu de régulation cybernétique de l’économie globale qui nous intéresse principalement dans ce système. Pour la
plus exigeante : « l’étalon-or est le système monétaire que caractérise une circulation de pièces d’or, ayant seules plein pouvoir libératoire, et
de frappe libre ». Dans la seconde : « l’étalon-or n’est plus que l’adoption d’une définition en or de la monnaie », alors que pour la
troisième : il y a étalon-or si la Banque centrale accumule essentiellement (ou exclusivement) de l’or dans ses réserves et si elle assure aux
billets (à la monnaie fiduciaire qui se substitue à l’or dans la circulation) une libre conversion en or (en pièces d’or pour le gold specie
standard, ou en lingots d’or pour limiter la conversion dans le cas du gold bullion standard). Cette préférence a aussi pour intérêt de
souligner que ce qui importe dans ce système, c’est plus la définition précise de l’unité monétaire et la clause de convertibilité qui en assure
la pérennité, que la matière or et donc que la problématique est purement rationnelle. Plus l’étalon-or au sens défini est garanti, moins l’or est
visible dans l’économie monétaire. Qui dit étalon-or ne dit en fait nullement retour à l’or, mais utilisation des qualités de l’or et de son
attractivité universelle qui en fait de la monnaie en soi, comme base du système monétaire. En ce sens, les réflexions d’avenir quant à la
réforme monétaire nécessaire au rétablissement de la stabilité financière et à la réorientation économique du système financier vers le
financement de la croissance doivent s’attacher à l’essentiel de ce régime monétaire, c’est-à-dire au « mécanisme d’auto-régulation de la
masse monétaire autour d’une définition de l’unité monétaire en un actif réel » et non à l’accessoire qu’est la matière or, dont le choix
progressif n’a reposé historiquement au fond, comme l’a si précisément cerné De Gaulle dans sa grande conférence de presse de février
1965, que sur le caractère « fiduciaire » observable et vérifiable de l’or, puisqu’il a toujours suscité la confiance du public et que les
institutions qui n’en font plus rien se gardent bien de s’en défaire significativement.
3 Ceci s’est fait de manière très simple par l’article 3 de la Loi du 5 août 1914 « portant augmentation de la faculté d’émission des Banque de
France et de l’Algérie, établissant à titre provisoire le cours forcé de leurs billets… » (on ne saurait mieux illustrer a contrario le caractère
contraignant pour la création monétaire de la convertibilité métallique des monnaies fiduciaires). Cet article stipule que : « Jusqu’à ce qu’il
en soit disposé autrement par une loi, la Banque de France et la Banque de l’Algérie sont dispensées de l’obligation de rembourser leurs
billets en espèces ». Sa formulation rappelle que le billet de banque n’était alors considéré que comme un substitut de la monnaie métallique
et que les billets n’avaient pas encore valeur d’espèces monétaires courantes.
4
alors que les pairs métalliques des monnaies étaient restés les mêmes, sans poser
de problème d’hémorragie de métal puisque la clause de convertibilité était
suspendu par le décret généralisé du cours forcé de toutes les monnaies
européennes. De ce fait il y avait une disproportion apparente entre les masses
monétaires, les montants des échanges internationaux et des déficits de balances
des paiements en valeur courante et les bases monétaires et les stocks d’or
mesurés en valeur constante à la parité monétaire d’avant-guerre. D’où le
diagnostic, apparemment justifié mais en réalité erroné, de pénurie d’or et de
liquidités internationales et d’où l’idée faussement « géniale » qui a germé à la
Conférence de Gênes en 1922 d’y suppléer par un étalon de substitution en
devises-clés de réputation internationale, la Livre Sterling et le Dollar américain.
La solution pertinente permettant de sauver l’étalon-or, en tenant compte du
nouveau paysage des valeurs courantes, eût été la dévaluation conséquente des
devises, la modification des pairs métalliques pour rendre proportionnelle la
valeur des actifs en or dans les bilans des banques centrales au niveau des prix
pratiqués dans les échanges nationaux et internationaux. C’est la solution
adoptée en France en partie à l’instigation de l’inspecteur des finances RUEFF
en 1928, avec la substitution du « Franc POINCARE » à la valeur d’un
cinquième du « Franc Germinal » de 1800. C’est la solution qu’a refusé
d’adopter CHURCHILL en 1925, en rétablissant la convertibilité de la livre à la
parité de 1914, avec les conséquences déflationnistes imputées à tort à l’étalonor,
puisque la parité métallique (le pair) n’est au fond qu’un accessoire de
l’étalon-or. Son ancienneté bi-séculaire faisait percevoir à tort par le public et
certains politiques cette parité comme consubstantielle à la promesse d’assurer
la convertibilité métallique, seule « clause essentielle » du « régime de
convertibilité métallique » de la monnaie fiduciaire dit « d’étalon-or », puisque
c’est par elle que l’équilibre économique global est assuré de manière pérenne.
« L’étalon-or » un mécanisme d’équilibre économique global durable
Il faut en effet bien comprendre ce qui se cache sous ce terme d’étalon-or, qui
suscite en général chez ses opposants une hystérie proportionnelle à la
faiblesse de l’argumentation qui lui est opposée4, et une violence
disproportionnée par rapport au nombre très réduit de ses défenseurs dans le
monde et à sa faiblesse objective dans le champ politique, où il fait figure de
trouble-fête. L’étalon-or désigne en fait le régime contractuel de la création de
monnaie en économie de marché, c’est-à-dire un régime monétaire adéquat
aux principes fondamentaux de l’économie de marché, où le consommateur
4 Comme le dit fort bien René Sédillot dans son Histoire de l’or : « Lorsque des gouvernements édictent des mesures contre l’or, ce n’est pas
parce qu’ils ne l’aiment pas, c’est parce qu’ils l’aiment trop et qu’ils veulent se le réserver, ou parce qu’ils n’en ont pas. » (idem, p. 107).
Alan Greenspan écrivait quant à lui dans son célèbre article de 1966 sur « L’or et la liberté économique » : « Un antagonisme presque
hystérique à l’encontre de l’étalon-or est ce qui unit les étatistes de toute livrée. On dirait qu’ils sentent – peut-être plus clairement et plus
subtilement que bien de défenseurs cohérents de l’étalon-or – que l’or et la liberté économique sont inséparables, que l’étalon-or est un
instrument du laissez-faire et que l’un implique nécessairement l’autre. » (The Objectivist juillet 1966).
5
(en matière de monnaie « l’utilisateur ») reste le maître ultime du jeu face au
producteur. En effet, la clause contractuelle de convertibilité sous la condition
de laquelle le billet de banque (simple billet à ordre, payable à vue, au porteur
et au pair aux guichets des banques d’émission) a été admis comme substitut
fiduciaire aux espèces métalliques en circulation (dont la valeur intrinsèque ne
différait guère de leur valeur faciale depuis que les pièces respectaient le
principe de certitude nominale, en France depuis la révolution française) est
une clause essentielle à l’apparition et au développement de ces substituts
monétaires en soi dépourvus de valeur, qu’ont été successivement le billet de
banque (la monnaie fiduciaire) puis la monnaie scripturale (qui ne vaut de la
même façon au départ qu’en vertu de la clause de convertibilité au taux de 1
pour 1 contre le billet de banque, clause dont la crise bancaire récente a rappelé
l’existence, l’importance et toute l’actualité). Comment l’étalon-or régule-t-il
la quantité de monnaie en circulation sur le plan interne et assure-t-il la
permanence de l’équilibre entre l’offre et la demande globales sur le plan
interne et l’équilibre des balances de paiements sur le plan externe, c’est-à-dire
le maintien de l’économie nationale et mondiale au voisinage de l’équilibre (un
équilibre qu’elles ont justement perdu depuis l’instauration du GES, ersatz
d’étalon-or qui préfigure sa disparition et sa transfiguration en un régime
d’étalon-dollar encore plus vicié et perturbateur) ? Par la mise en jeu justement
de la clause de convertibilité par les arbitragistes et même les particuliers en
cas de soupçon par les utilisateurs d’une inflation des billets de banque ou du
crédit et donc de la monnaie scripturale par les producteurs de monnaie. En
ramenant des billets aux guichets ou en en demandant la conversion en or, on
fait jouer sur un plan global un mécanisme de rééquilibrage, puisqu’on détruit
de la base monétaire et de la monnaie après en avoir constaté ou supposé
l’excédent. De ce fait le pouvoir d’achat interne est diminué, la demande
globale freinée. Elle tend donc à se rapprocher de l’offre globale qu’elle
tendait à dépasser, et le rééquilibrage de la balance des comptes qui tendait
vers le déficit est amorcé de la même façon. C’est ce précieux stabilisateur
automatique et invisible jouant de manière décentralisée à l’initiative des
détenteurs de monnaie qui a progressivement été mis hors jeu par la
destruction de « l’étalon-or » qui, en réalité, cache sous ce nom devenu
provocateur par la polémique dirigiste menée contre lui, un mécanisme macroéconomique
subtil jouant sans intervention publique externe, sur la base d’une
clause contractuelle fondatrice5.
5 « L’effet du déficit extérieur, réagissant sur ses propres causes, tend à les corriger. C’est le mécanisme de pareille réaction que la théorie
doit expliciter. Tout déficit d’une balances des paiements entraîne dans le pays débiteur, par les règlements qu’il suscite, non pas une
conséquence, comme le croit la théorie classique, mais deux…Le première conséquence – l’effet revenu- tend, toutes conditions égales
quant au volume de l’offre à provoquer une baisse de prix (qui lui-même tend à provoquer un effet de substitution entre biens et service
nationaux par rapport aux biens et services étrangers ; effet renforcé par la baisse de la devise nationale sur le marché des changes) ; la
seconde – l’effet monnaie- tend à susciter une hausse des taux sur le marché monétaire (qui exerce un effet négatif sur la demande de crédit
et tend ainsi à accompagner l’effet de raréfaction relative de la demande interne globale par rapport à l’offre interne globale)», cf
chapitre 12 du tome 2 de la Politique Economique, volume 3 des OEuvres complètes de Jacques RUEFF, publiées par Emil-Marie
CLAASSEN et Georges LANE chez Plon en 1980 ; cf. également « Le lancinant problème des balances de paiements », Payot 1965 (les
parenthèses sont nôtres). Cette citation permet en même temps d’exprimer un hommage au fondateur ignoré de la macro-économie, que l’on
attribue à tort à KEYNES selon le complexe habituel d’infériorité devant le monde « anglo-saxon » qui va de pair avec sa critique agressive.
6
Les avantages du GES étaient : éviter de dévaluer, résoudre en principe le
problème de pénurie de réserves de change en or (fin 1928, les banques centrales
détenaient près de 2,5 mds de dollars, « économisant » ainsi 3 750 tonnes d’or
comme si l’on avait découvert un nouveau gisement, cf Histoire de l’Or p. 272)
substituer à un actif de réserve stérile qu’était l’or un actif frugifère puisque les
réserves de change en Livre ou en Dollar étaient placées, aussitôt engrangées
dans l’actif des banques centrales des pays créanciers des soldes de balances de
paiements en leur faveur, en bons du Trésor de l’Etat du pays à la devise-clé. En
bref, principalement des avantages de court terme, dont se contentent en général
les politiques et leurs conseillers économiques.
Ses inconvénients : la perturbation à effet différé du mécanisme régulateur des
balances internationales des paiements lié aux entrées et aux sorties d’or ; la
duplication des bases monétaires (et donc des créances sur un même stock d’or)
menace rapide de ce fait sur la soutenabilité de la convertibilité métallique,
explosion des crédits dans les pays déficitaires et les pays créanciers, point de
départ des bulles financières durablement disproportionnées et déconnectées des
évolutions économiques sous-jacentes et de la croissance économique (la crise
de 29 est le prototype des crises financières contemporaines dont la source
provient de l’excès de crédit et donc de la défaillance des institutions
monétaires). En bref, des inconvénients presque exclusivement à moyen et long
terme, imperceptibles immédiatement et difficilement isolables plus tard.
En ce sens le système de Bretton-Woods était condamné dès le départ…et
contenait en germe le décret du cours forcé du dollar, la déconnexion des
politiques monétaires nationales, la disparition des zones de changes fixes entre
monnaies à cours forcé ou « discrétionnaires » (fiat currencies) et l’essor des
changes flottants avec tout le cortège des innovations financières qu’il entrainait
derrière lui, notamment la création des marchés à terme d’instruments financiers
destinées à permettre la couverture des risques de change et de taux d’intérêt
induits par l’abrogation de tout régime monétaire de convertibilité métallique.
KEYNES a en effet écrit sa « théorie générale (sic) de l’emploi de l’intérêt et de la monnaie » en 1936, soit neuf ans après la publication chez
Payot en 1927 de la « Théorie des phénomènes monétaires » , qui est la véritable théorie générale de l’économie de marché (cf notre article à
publier sur « La théorie générale de l’économie de marché de Jacques RUEFF ») qui ne réfute pas mais le complète le modèle « microéconomique
walrasien de l’équilibre économique général », et qui transpose simplement dans le raisonnement macroéconomique les outils
de l’analyse micro-économique marshallienne que sont l’effet prix, l’effet de substitution ou l’effet revenu, sur, par exemple, ces véritables
prix macro-économiques que sont le change (le taux de change) ou l’intérêt (le taux d’intérêt). Jacques RUEFF est donc non seulement le
premier fondateur d’une véritable théorie générale de l’économie de marché, mais de surcroît il est l’inventeur d’une macro-économie en
quelque sorte « euclidienne, c’est-à-dire sans solution de continuité avec le raisonnement et les outils éclairants et relativement réalistes de la
micro-économie. On ne peut donc manquer d’exprimer ici, en complément à l’hommage, l’immense regret que ce ne soit pas cette macroéconomie
qui ait été retenue pour l’enseignement de l’économie. Ce choix aurait ainsi économisé à tant de générations d’étudiants dans le
monde cet enseignement schizophrénique de « l’économie », qui la divise artificiellement en deux disciplines quasi-ennemies l’une de l’autre
avec pour effet psychologique regrettable d’inviter l’étudiant, au seuil de l’enseignement de la « macro-économie » qui va prendre le
contrepied de tout ce qu’il vient d’apprendre et, osons l’ajouter, de tout bon sens et de toute logique, à faire le sacrifice de son intelligence et
d’une maîtrise convenable de « l’économie ». Ce véritable naufrage de la raison, dans une matière rationnelle par nature, est noyé par
l’utilisation pompeuse et comme en apnée intellectuelle, des outils des sciences dures, qui transforme au passage « la science » en argument
d’autorité vis-à-vis d’un « vulgum » qui continue à poser les bonnes questions et n’arrive par exemple toujours pas à croire aux vertus du
déficit budgétaire que lui distille l’Académie depuis plus d’un demi-siècle. Ce naufrage intellectuel est malheureusement le point de départ
de bien des naufrages économiques réels.
7
Ces marchés à terme de dérivés ont désormais pris une ampleur
disproportionnée : alors que par exemple l’encours de la dette internationale
s’élève au montant déjà considérable de 25 300 milliards de dollars, le montant
des engagements sur les marchés de dérivés de gré à gré s’élevait à la même
date à 683 700 milliards de dollars, soit un multiple de 27 du premier montant
d’après la BRI, cf BIS Quarterly Review, December 2008), alors qu’ils
n’avaient d’existence antérieurement que sur des compartiments limités des
marchés d’actions et sur les bourses de commerce, bref dans le domaine des
valeurs variables par nature du fait par exemple de l’aléa climatique et non du
fait de la variabilisation institutionnalisée par l’intervention des Etats dans le
domaine monétaire, comme cela a été le cas pour les changes entre devises et,
par contagion, pour les taux d’intérêt sur ces devises et les actifs financiers
libellés dans ces devises et finalement par contagion et progressivement sur
toute la sphère financière, puisque l’on est allé jusqu’à la création de marchés de
titrisation des crédits et de dérivés de crédits, en contournement explicite de la
réglementation internationale sur les fonds propres des banques (ratio de
capitalisation COOKE ou MAC DONOUGH en particulier)
En ce sens les dérives incontestables de la finance contemporaine peuvent
bien être toutes considérées comme des métastases du péché monétaire de
l’Occident, à commencer par l’effondrement inévitable du GES conduisant
à partir de 1973, à un étalon dollar fluctuant de manière discrétionnaire et
à un régime généralisé au plan mondial de monnaies discrétionnaires (fiat
currencies), élastiques et manipulables ad nutum par le politique,
permettant un largage sans précédent des amarres du crédit. Ne cherchons
pas ailleurs la fameuse déconnexion du réel et du financier. Ainsi, l’arrièreplan
de l’économie mondiale contemporaine conserve toutes les vertus
déstabilisantes du GES en y ajoutant les siennes propres, puisque le GES
garantissait encore relativement la prévisibilité des parités monétaires et ce
« bien public gratuit » qu’est la stabilité monétaire.
Il devient alors clair que c’est à un régime monétaire étatisé qu’il faut imputer
presque tout (croyons-nous pouvoir dire sans exagération) ce que l’on reproche
à tort à la mondialisation ou à un capitalisme « financier débridé » : la
compétitivité artificielle des économies, la surévaluation de certaines zones
monétaires, les mouvements erratiques de capitaux, les déséquilibres non
corrigés des échanges internationaux, le développement pathologique des
marchés financiers et « l’agiotage » universel6 à la source des « bonus » tant
6 Ceux que l’on appelait au 19 ème siècle les économistes et que l’on appelle au 20 ème siècle les libéraux faisait une claire distinction entre
spéculation et agiotage, une distinction qu’il est sans doute regrettable que les libéraux du 20 ème siècle n’aient pas reprise à leur compte au
lieu d’apparaître comme les défenseurs systématiques et inconditionnels du et des « marchés » quelle qu’en soit l’origine, réglementaire par
exemple, ou le fonctionnement qui peut être plus ou moins optimal. Ainsi Horace SAY à l’article Agiotage (sur 7 colonnes) du dictionnaire
d’économie politique GUILLAUMIN-COQUELIN écrivait la chose suivante : « La spéculation commerciale est utile et favorable à la
société, l‘agiotage lui est nuisible ; il est toujours, en outre, contraire à la morale. La spéculation prend son cours naturel et se développe dans
les pays libres et tranquilles, l’agiotage n’et jamais si actif que dans les temps de calamités et de troubles publics. La spéculation est une
opération régulière ; l’agiotage est un pari où les joueurs conservent l’arrière pensée de tricher au besoin. La spéculation est un placement de
8
décriés (alors qu’il s’agit « dans le principe » simplement de rémunérations
variables que l’on cherche aujourd’hui à étendre dans la sphère publique pour la
stimuler), les bulles financières à répétition et leurs effets destructeurs sur les
tissus économiques et sociaux, la croissance, le chômage et la montée des
inégalités entre régions, pays et groupes sociaux à l’intérieur des pays. Le
diagnostic est d’importance s’il est juste, car on passe de la vision convenue et
désespérante d’une crise inhérente au capitalisme7 (invitation implicite au 21ème
siècle à un retour anachronique du marxisme dont le bilan « globalement
négatif » au 20ème siècle ne faisait plus discussion) à celle d’une crise de la
gestion étatique des monnaies ou d’une faillite du dirigisme monétaire, qui n’a
jamais été réellement pointée du doigt, sinon par le biais très partiel et
insuffisant de la critique des politiques monétaires inadéquates. Or cette critique
ne fait au fond que renforcer le principe même de la politique publique de la
monnaie, qui est au fond le vrai problème : la politisation de la gestion
monétaire, dans une perspective permanente de court terme, alors que seule la
gestion décentralisée de la monnaie s’inscrit dans une perspective durable et de
long terme.
Le diagnostic central post-rueffien est donc exactement l’inverse de celui qui est
à dessein retenu et cultivé dans l’actualité au plan politique et médiatique : les
dérives financières universellement constatées sont le produit d’une époque de
l’histoire où l’étatisation de la gestion monétaire est de facto portée à son
comble et à son apogée historique dans les économies réputées libérales. Il
permet au fond de comprendre de manière simple ce qui se passe
aujourd’hui, c’est-à-dire la crise financière, la crise bancaire et la crise
économique comme conséquences, à leur niveau et selon une chronologie
interdépendante, de l’abandon de toute obligation de convertibilité métallique
capitaux fait avec intelligence par l’achat de denrées ou marchandises, dans l’intérêt de les revendre plus tard lorsque les prix s’élèvent ; la
différence des prix couvre les frais de conservation de la chose, l’intérêt des fonds employés et le bénéfice du spéculateur. Par la première
opération, la spéculation empêche la baisse du prix d’atteindre un taux qui serait fatal aux producteurs ; par la seconde, elle arrête une hausse
excessive qui serait fâcheuse pour les consommateurs. Dans l’agiotage, au contraire, l’achat se fait avec l’intention de revendre au plus tôt ;
on traite le plus souvent pour ne point employer de capital, on n’a pas la moindre intention de prendre livraison de la chose achetée ; d’autres
fois on vend avec promesse de livrer ce qu’on ne possède pas, ce qu’on a même aucune prévision de posséder ; on compte que dans
l’intervalle on pourra se liquider par une opération contraire, à des prix dont la différence deviendra un profit ; on se fie pour cela sur les
événements fortuits, sur les chances des récoltes, sur les conséquences d’une nouvelle bonne ou mauvaise qu’on s’arrange même pour
inventer et répandre au besoin. L’agioteur ne base, en un mot, son profit que sur la perte qu’il fait supporter aux autres. Lorsque son
opération est terminée il n’y a eu aucun service rendu, aucune valeur produite ; ce qui se produit est un simple déplacement de richesse, en
même temps qu’une atteinte profonde portée à la morale publique. Etc.» Peut-on imaginer une critique par anticipation plus dévastatrice des
marchés des capitaux contemporains que celle de ce libéral du 19 ème siècle ? Elle démontre en tout cas qu’une réglementation des marchés
d’inspiration libérale visant à faire prévaloir la morale publique dans les échanges financiers est non seulement possible mais souhaitable,
très loin de cette aspiration au grand vide dont un culte désordonné et idéologique du « laissez-faire » donne parfois l’impression. Elle
montre aussi indirectement que la réglementation financière actuelle favorise l’agiotage et non la spéculation utile. Ainsi peut-on par
exemple considérer comme parfaitement orthodoxe d’un point de vue libéral l’opinion de Paul FABRA selon laquelle « il faut réserver les
marchés à terme sur les matières premières aux professionnels comme cela s’est fait pendant des siècles » (in Les Echos du 26 mai 2009, p.
15, dans un article intitulé « Les éleveurs victimes de la spéculation » au sens de l’agiotage bien entendu puisque la distinction s’est
regrettablement évanouie en un siècle).
7 Un parfait exemple de cette approche est donné par la revue de l’OFCE dont la livraison de juillet 2009, sous la direction d’Henri
STERDYNIAK et Christophe BLOT a pour titre : « La crise du capitalisme financier ». Cette parution et bien d’autres réquisitoires contre le
capitalisme de préférence financier, comme si cela faisait une différence autre que rhétorique, font immanquablement penser au discours en
défense dudit capitalisme de Jacques RUEFF devant l’Académie des Sciences morales et politiques en 1935. Il est vrai que nous y dénotons
une faiblesse tenant à ce que le capitalisme n’y est pas distingué comme il le devrait du libéralisme (ce texte est d’ailleurs le prolongement
d’une causerie de 1931 à l’Ecole Polytechnique intitulée « Pourquoi malgré tout je reste libéral ». L’histoire même du capitalisme, ou du
socialisme réel, songeons par exemple à la NEP ou à certains aspects de la politique économique stalinienne, montre bien en effet que
capitalisme et étatisme peuvent très bien faire bon ménage ensemble.
9
des monnaies, qui permet la « libération » de la création monétaire d’origine
publique (qui vient répondre à la soif inépuisable de dépenses de l’Etat). Or, la
surproduction monétaire conduit inévitablement à l’hypertrophie financière,
accumulation de faux actifs financiers dont la valeur réelle finit par éclater au
grand jour en faisant alors apparaître le phénomène de destruction de richesses
qui a eu lieu en fait en continu dès lors que l’épargne nationale est absorbé pour
financer des dépenses courantes ou qu’elle est utilisée sur des marchés
financiers, détournés de leur vocation de financement, pour servir à l’assurance
des nouveaux risques issus de la variabilisation des monnaies et des taux par le
biais de marchés à terme spéculatifs par construction, au lieu d’alimenter le
financement des investissements et de contribuer ainsi à l’élévation du taux de
croissance potentiel de l’économie.
Au fond, le système financier des pays capitalistes est aujourd’hui dans le
même état de naufrage que naguère le système industriel et économique des
pays socialistes et pour les mêmes raisons. Un tel diagnostic, s’il n’est pas
rassurant sur le fond et sur l’état dans lequel nous nous trouvons, l’est d’un point
de vue analytique et doctrinal puisqu’il rend cohérente l’étiologie des crises. En
termes prescriptifs, il indique en creux la direction à emprunter pour que les
systèmes financiers occidentaux recommencent à contribuer positivement au
développement économique, au lieu de survivre aux dépens de la richesse des
nations et grâce à des contributions budgétaires croissantes, une direction
exactement à l’opposé des invitations à la ré-étatisation et au renforcement de la
réglementation financière, qui ne résoudront rien en profondeur.
Ce diagnostic permet à notre sens de relativiser paradoxalement la responsabilité
des politiques monétaires, ou celles liées aux statuts des banques centrales, qui
ne peuvent exercer leurs effets propres positifs ou négatifs que secondairement
une fois le cours forcé des monnaies installé de manière en principe irréversible,
par rapport à celles des institutions monétaires. Le fait que la gestion monétaire
relève d’une politique publique n’est qu’une conséquence de la politique de la
généralisation du cours forcé des monnaies et il serait donc abusif d’exagérer
l’importance de l’effet par rapport à celle de la cause, alors même que
l’abrogation de la clause de convertibilité a pour effet et pour objet la mise en
place de politiques monétaires accommodantes8. Les politiques monétaires
inappropriées et fortement inflationnistes des Etats-Unis à la fin des années 90 et
8 Il n’en reste pas moins vrai que circonstanciellement, comme le soutient Pascal Salin dans Les Echos du 1er octobre 2008, « la cause
essentielle de cette crise provient en effet de l’extraordinaire variabilité (et ajoutons-nous laxisme prolongé) de la politique monétaire
américaine (et japonaise). Voir en ce sens l’annexe 1 sur l’évolution récente des taux directeurs qui illustre visuellement cette étonnante
variabilité. Or celle-ci est bien évidemment décidée par des autorités publiques et non par le marché… Pendant toute la période de bas taux
d’intérêt et de crédit facile, le monde a été submergé de liquidités. Afin de profiter de cette magnifique occasion de profits faciles, les
établissements financiers ont accordé des crédits à des emprunteurs de moins en moins fiables, comme l’a montré la crise des « subprimes ».
Lorsqu’on est revenu à des taux d’intérêt plus normaux, les excès du passé sont apparus au grand jour. C’est l’éclatement de la bulle
financière. ». Cette analyse de la crise est tout à fait complémentaire à celle que nous présentons, le régime d’inconvertibilité métallique étant
la condition de possibilité des politiques monétaires déraisonnables et donc l’incitation à en mener dès qu’elles paraissent nécessaires
conjoncturellement dans l’ambiance court termiste définitivement instillée par le keynésianisme, dont la crise a montré que loin d’être mort il
était devenu comme une seconde nature, une sorte de réflexe pavlovien, incontrôlé.
10
depuis fin 2001 en particulier n’ont été que des accélérateurs conjoncturels et
occasionnels dans des circonstances historiques déterminées, nullement la cause
principale des qui se situe au niveau du régime monétaire qui permet de tels
excès conjoncturels durables. La politique monétaire dépend du régime
monétaire, et non l’inverse, comme le péché n’existe que du fait de l’occasion
de pécher. La création excessive de monnaie provient de la possibilité de créer
indéfiniment de la monnaie sans hémorragie d’or. C’est en ce sens, par
parenthèse, que nous croyons que les institutions monétaires contemporaines
sont le plus bel exemple de ce concept de la doctrine sociale de l’Eglise qu’est
celui de « structure de péché ». Dans un tel contexte institutionnel monétaire, les
actions intéressées des hommes normalement génératrices d’effets sociaux
positifs involontaires (du type main invisible) deviennent éventuellement
socialement destructeurs.
2) L’étalon-or peut s’analyser rétrospectivement comme une concession
temporaire des Etats pour rendre acceptable la création des banques
centrales au 18 ème et au 19 ème siècles, c’est –à-dire comme le premier
jalon de la maîtrise politique de la création monétaire à l’âge de la monnaie
fiduciaire.
Aujourd’hui que l’étalon de change-or n’existe plus, il faut non seulement
transposer l’analyse de RUEFF au contexte contemporain de l’étalon-dollar qui
ajoute aux vices de l’étalon de change-or les effets pervers propres dont nous
venons de parler et qui caractérisent le paysage financier contemporain à la
recherche ô combien compréhensible de « stabilité financière », mais il faut
aussi aller au-delà de RUEFF dans la rétrospective pour regarder avec un recul
historique plus important les évolutions des institutions monétaires modernes, au
sens historique de cet adjectif. Ceci revient à aller au-delà de RUEFF dans le
diagnostic et je le crains dans le pessimisme. Ce point ne sera ici que brièvement
abordé.
Le diagnostic post-rueffien aboutit en fait à une relecture de l’histoire moderne
de la monnaie et à un réajustement des perspectives historiques qui invite plutôt
au pessimisme. Cette histoire, même si elle ne relève d’aucune théorie du
complot ourdi par de savants programmeurs qui auraient eu devant eux le
tableau futur du monde, est cependant sous-tendue par une logique de croissance
du pouvoir de l’Etat que l’on a vu à l’oeuvre dans tous les aspects de la vie
sociale, qui a fait un « bond en avant » considérable au 20ème siècle et qui sous
nos yeux est en train d’en faire un nouveau, impressionnant, sur la base d’un
diagnostic totalement erroné, au début du 21ème siècle. Le recul progressif de
l’étalon-or, les restrictions croissantes qui lui ont été imposées, puis la
suppression de toute forme d’étalon-or et l’entrée de l’économie mondiale dans
11
un monde sans repère monétaire objectif et fiable à la recherche de boucs
émissaires commodes et de circonstance, amène en effet à reconsidérer le point
de vue selon lequel, au regard de l’histoire millénaire et souvent chaotique de la
monnaie métallique elle-même avec ses mutations, l’étalon-or représenterait
l’apogée de l’histoire monétaire et sa destruction une fin tragique très
regrettable, pour lui substituer le point de vue selon lequel la période d’environ
deux siècles d’étalon-or ne serait qu’une parenthèse prolongée de stabilité
monétaire relative. Dans cette lumière, l’étalon-or devient un parfait exemple
d’une institution positive résultant de l’action des hommes, en la circonstance
des hommes politiques face à leurs concitoyens, et non de leurs intentions. En
effet l’intention de ceux qui ont dû concéder aux citoyens l’étalonnage en or de
la monnaie fiduciaire qu’il substituait à une monnaie métallique devenue peu
manipulable en créant des banques d’émission peu ou prou publiques et la
clause contractuelle de convertibilité aux porteurs qui rendait effectif et
garantissait cet étalonnage de l’unité monétaire, était dès le départ d’accéder à
l’épargne des citoyens et de trouver des solutions financières pour financer leurs
dépenses comme en attestent très clairement l’histoire initiale de la Banque
d’Angleterre (créée en 1694) et de la Banque de France (créée en 1800) qui ont
doté leurs états respectifs de nouvelles sources de financement à l’instar de leur
grande soeur suédoise moins connue, créée en 1856. La fin de l’étalon-or et de la
contraignante clause de convertibilité est en quelque sorte incluse dans le
programme génétique des banques d’émission devenues progressivement
monopolistiques à l’échelle nationale comme la monnaie royales s’était imposé
aux monnaies ducales ou comtales lors de la renaissance. D’où le grignotage
progressif mais constant des droits concédés initialement par diminution de la
faculté de conversion, limitation des ayant-droits, avant l’abrogation pure et
simple qui laisse la valeur de la monnaie discrétionnairement dans les mains de
l’Etat et par là d’une certaine manière l’atteinte à la propriété de chacun sans que
personne ne s’en rende vraiment compte tellement les affaires monétaires sont
réputées complexes.
3) Le « grand mensonge monétaire » de l’Occident capitaliste
Le péché institutionnel en matière monétaire, plus profond que RUEFF n’osait
le penser puisqu’il gît dans les institutions monétaires modernes, ne peut
qu’inciter au péché de mensonge en matière monétaire, sorte d’hommage du
vice à la vertu. Un mensonge qui se fait tantôt par omission, tantôt par
commission.
– Mensonge par commission : de la propagation ancienne des contrevérités
officielles sur le droit régalien de battre monnaie à la désinformation
contemporaine sur la « libéralisation » de la sphère financière depuis les années
12
80. Il y a sur ce sujet tout un livre à écrire, et nous ne ferons ici qu’esquisser
cette réflexion en ne retenant que ces deux exemples, particulièrement
significatifs.
Il est bien difficile de savoir par l’enseignement officiel de la question monétaire
en quoi consiste en toute justice le droit régalien de battre monnaie et de
comprendre que l’arbitraire positif qu’on lui associe par habitude en le
considérant comme une prérogative normale de à la puissance publique n’est en
fait qu’un abus de droit que sa pratique assez systématique dans l’histoire ne
suffit pas à légitimer si l’on persiste à défendre et illustrer la notion d’Etat de
droit, garant notamment des droits de propriété et de la justice commutative.
Nicolas ORESME, Evêque et Comte de Lisieux, théologien et philosophe, en a
définitivement cerné le contenu et les limites dans son magistral Traité des
Monnaies de 13559, écrit à l’issue d’une période de très forte inflation monétaire
par mutation permanente des monnaies de la France de la première moitié du
14ème siècle sous le règne notamment de Jean Le Bon. Il y rappelle deux choses
qui mériteraient d’être enseignées dès l’école primaire : d’une part que les
Princes n’ont pas inventé la monnaie, contrairement à ce qui habituellement
enseigné dans le cadre universitaire sur ce sujet en dépit des faits les plus
patents10 ; que l’exclusivité du droit de battre monnaie concédée aux Princes a
pour objet exclusif l’authentification simple de la qualité monétaire erga omnes
contre les tentations privées de falsification, du poids et de la qualité (l’aloi) des
monnaies. Citons-le sur ces deux points.
« Quand d’abord les hommes se sont mis à commercer ou à confronter entre
elles les richesses, il n’y avait pas encore sur elle quelque empreinte ou effigie ;
mais on donnait une portion d’argent ou de cuivre en échange d’une boisson ou
d’un aliment, portion qui était mesurée au poids (chapitre IV). La monnaie est
donc une invention immémoriale des hommes, des marchands et des marchés et
elle est étroitement corrélée avec les systèmes de poids et mesures qui sont
historiquement indatables parce que toujours déjà là. Les noms de monnaie sont
9 Réédité en 1990 par les éditions Cujas sous la direction de Jacqueline FAU, dans la collection de « recherches Panthéon-Sorbonne,
Université de Paris I, en trois langues : latin (très accessible), français et anglais,.Cette véritable « somme théologique » de la monnaie a le
grand avantage sur sa grande soeur thomiste, d’être un ouvrage de moins de cent pages. Malgré cela, pour la raison qu’il a toujours contrarié
le pouvoir, depuis la date de sa publication, il a pratiquement toujours été passé sous silence depuis sa parution en langue vulgaire sous
Charles V. Sa première publication en France et en français moderne date de 1864 chez l’éditeur des « économistes » GUILLAUMIN. Ce
serait déjà un résultat capital pour le progrès de l’esprit public et de l’opinion publique mondiale en matière monétaire que de le rééditer à
grand bruit dans plusieurs langues.
10 Comme le montre bien par exemple le livre de François REBUFFAT de l’Université de Nice sur la « Monnaie dans l’Antiquité » (Ed
Picard, Collection Antiquité / Synthèses, 1996), notamment son chapitre 2 sur la naissance de la monnaie, qu’il situe au 6ème siècle avant
JESUS-CHRIST à Egine et Argos sous l’influence du tyran PHIDON d’Argos (cf p. 30) malgré une enquête concluante dans son chapitre 1
sur une histoire qualifiée par lui de « pré-monétaire » et l’évocation du sicle d’argent dans le code d’HAMMURABI au 18ème siècle avant JC.
On pourrait de même faire référence au chapitre 23 de la Genèse dans la Bible (qui ne fait manifestement pas partie de ses références
archéologiques), où il est écrit qu’ABRAHAM achète à EPHRON fils de SEOR, la terre de Mambré à Héphron au pays de Canaan « pour
400 sicles d’argent en bonne monnaie » afin d’y enterrer sa femme SARAH sur la terre promise par YAHVE à lui et à sa descendance. De la
même façon, REBUFFAT « n’accepte pas (sic) l’existence des réformes monétaires de SOLON au cours de son archontat de 594-593 avant
JC » historiquement retracée pourtant par PLUTARQUE en particulier dans sa Vie de SOLON, « ne serait-ce que parce qu’elles conduisent
à supposer qu’aurait existé une monnaie pré-solonienne » (cf. p.35).
13
d’ailleurs souvent des poids, à commencer par le peso, qui veut dire poids, ou la
livre qui est un poids, le sicle ou le talent biblique ou une quantité pondérable
comme la drachme etc. L’histoire de la monnaie est un continuum d’innovations
allant dans le sens de la commodité du pouvoir d’achat qu’à leur manière la
monnaie fiduciaire et scripturale ne font que poursuivre dans l’histoire moderne
et contemporaine : avant d’être « frappée » la monnaie métallique, qui n’est pas
la première des monnaies, fut « pesée ». Ce n’est pas parce qu’elle était frappée
qu’elle affichait sur son effigie une valeur nominale certaine. C’est toute
l’ambition du Franc germinal que de faire cesser l’incertitude nominale sur la
valeur des monnaies émises, caractéristiques de l’arbitraire royal.
Si l’Etat n’a pas inventé la monnaie, quel est son rôle en cette matière et qui
plus est son rôle légitime. Deux temps sont à décomposer. « Puisqu’il était
ennuyeux de recourir ainsi fréquemment à la balance, et aux poids et que les
encaisses métalliques ne pouvaient pas bien équivaloir en poids aux
marchandises ; comme il était advenu à plusieurs reprises qu’un vendeur ne
pouvait pas reconnaître la composition du métal ou le titre de l’alliage, les sages
de ce temps ont prévu avec sagacité que des pièces de monnaie fussent
fabriquées dans une matière fixe et d’un poids déterminé et qu’on y imprimât
une figure pour indiquer de manière notoire à tous la qualité et la conformité du
poids des pièces de monnaie, afin qu’on pût avec certitude et sans peine
reconnaître la valeur (intrinsèque) de la monnaie. Une telle empreinte fut alors
instituée…c’est ce que nous montrent les anciens noms des monnaies
reconnaissables à leurs empreintes ou figures comme la livre, l’obole, l’as, la
sextule etc. qui sont les noms de poids appropriés aux monnaies » (chapitre IV).
A ce stade l’intervention de la puissance publique n’est pas encore nécessaire.
« C’est pour éviter la fraude qu’il fut autrefois ordonné qu’il ne soit permis à
personne de faire de la monnaie ou d’imprimer une figure ou une image de ce
genre sur son argent et son or propre, mais qu’au contraire la monnaie ou
l’empreinte du cachet fut faite par une personne publique, ou par plusieurs
personnes mandatées pour cette tâche par la communauté. Parce que…la
monnaie a été de par sa nature même instituée et inventée pour le bien de la
communauté et, puisque le prince est une personne davantage publique et d’une
plus grande autorité, il est commode que ce soit lui qui, pour la communauté,
fasse faire la monnaie et la fasse frapper d’une empreinte convenable. Cette
empreinte doit toutefois être fine, et difficile à représenter ou à contrefaire. Il
faut aussi interdire, sous peine de châtiment, que quiconque, prince étranger ou
autre, ne fabrique une monnaie identique en figure et de moindre valeur de telle
sorte que le peuple ne sache pas distinguer la bonne de la mauvaise. » Ainsi le
rôle légitime et traditionnel de l’Etat en matière monétaire est un rôle notarial.
L’intervention du Prince sur le bien « monnaie », qui n’est pas sa propriété
(chapitre VI, qui condamne donc de ce fait la conception de la monnaie comme
bien public qui s’est opportunément répandue au 20ème siècle ici ou là même si la
14
définition du bien public comme bien qui peut être utilisé par quelqu’un sans
que cette utilisation en prive un autre ne peut manifestement s’appliquer à la
monnaie) ne peut avoir pour objet s’approprier le bien d’autrui, mais de garantir
la valeur de la monnaie, fraction liquide du patrimoine des « agents non
financiers ». Elle n’a pas non plus pour objet de déterminer la quantité de
monnaie en circulation ou de la plafonner, car la frappe est libre (moyennant
l’acquittement du droit de frappe) et d’origine privée mais pour en assurer sa
qualité, quelle que soit sa quantité. L’Etat légitime en matière monétaire est
donc l’Etat garant et non l’Etat gérant pour reprendre la féconde distinction
du philosophe Jean-Marie BENOIST. RUEFF rejoint d’ailleurs ORESME en
définissant la monnaie comme un droit de propriété vide à remplir au gré du
souverain détenteur de ce droit. Le droit régalien de battre monnaie est donc
dans son essence tout le contraire d’un droit de manipulation monétaire
arbitraire, mais une obligation d’authentification de la qualité de la monnaie
exercée par l’Etat pour le bien de la communauté, même si ORESME prend en
compte et réserve le cas d’extrême nécessité, où tout appartient au Prince et où il
peut sur le plan monétaire « changer les monnaies » (chapitre XXIII). En tout
autre cas, « tirer un gain des mutations effectuées sans nécessité, est le fait d’un
tyran et non d’un prince » (chapitre XV). Il est vrai que la norme du droit
régalien de battre monnaie telle que la présente ORESME après une phase
d’abus grave de ce droit a historiquement été constamment bafouée et
transgressée de facto et que l’abus de droit semble co-extensif à l’histoire réelle
de la monnaie. Cette permanence de l’abus, si elle ne peut conduire à renoncer à
toute réforme visant à limiter cet abus, doit être présente à l’esprit lorsqu’il
s’agira de réfléchir à la réforme monétaire d’urgence que la grave dégradation
contemporaine des institutions monétaires commande : il faut plus réfléchir en
termes de progrès dans un ensemble de solutions sous-optimales, qu’en termes
de solutions optimales ou idéales.
Autre exemple plus récent de mensonge par commission : la communication
faite autour des innovations financières publiques depuis la fin des années 70,
au milieu des années 80 en France en particulier, où tout une série de facilités
accordées à la puissance publique, en contrepartie d’une offre de produits
nouveaux et donc d’opportunités nouvelles de gains au secteur financier, ont été
présentées au public par le Ministère des Finances, c’est-à-dire l’Etat, comme
un ensemble de réformes visant à libéraliser le système financier. Ainsi la
création des obligations assimilables du Trésor (OAT), qui permettent à l’Etat de
s’endetter à jet continu de manière discrète et sans avoir à faire de grands
emprunts, l’ouverture de nouveau champs d’emprunt public à plus long terme, la
création d’un marché à terme d’instruments financiers avec un contrat sur
obligation d’Etat, puis sur bons du trésor négociables, incitant les établissements
de crédit à intervenir sur le marché obligataire dont l’Etat est le principal
émetteur, ont été présentés en particulier par Jean-charles NAOURI, directeur de
15
cabinet à cette époque de Pierre BEREGOVOY ministre des finances, comme
une libéralisation de la sphère financière alors qu’il s’agissait d’un allègement
des contraintes de l’Etat pour se financer directement ou indirectement, ou au
mieux donner aux acteurs de l’économie des outils pour se couvrir (et donc
spéculer) par les risques de marché nouveaux induits par le dirigisme monétaire
généralisé induit par la fin de la convertibilité-or du dollar. On ne parle plus
depuis lors pour cet entrisme approfondi de l’Etat dans la sphère financière
(ainsi entend-on très peu parler de la capitalisation boursière obligations, par
rapport à la capitalisation boursière actions dont on nous rebat les oreilles, alors
qu’elle lui est très supérieure) que de libéralisation de la sphère financière, les
« économistes » relayant comme un seul homme la communication
grossièrement mensongère de l’Etat, qui était pourtant en droit de faire ses
innovations financières publiques, à condition au moins de le confesser comme
tel, c’est–à-dire de le faire démocratiquement ni plus ni moins. « Soyez
dirigistes ou soyez libéraux, mais ne soyez pas menteurs » disait déjà RUEFF
dans les années 50.
Le mensonge par omission, ou ne vaut-il mieux pas dire par démission, s’est
également répandu progressivement de manière impressionnante, au point
qu’aujourd’hui le silence sur les fondamentaux de la monnaie, qui étaient des
éléments de culture commune pour l’homme de la rue il n’y a pas si longtemps,
est devenu assourdissant. Il n’est pas jusqu’à ce fondement même des politiques
monétaires qu’est l’équation générale des échanges de FISHER, réactualisé par
la vogue du monétarisme dans les années 70, qui ne se soit comme évanoui
progressivement, comme si la pensée monétaire s’étiolait parallèlement à
l’effilochage des politiques monétaires elles-mêmes qui ne semblent aujourd’hui
plus relever d’aucune doctrine sinon d’une sorte de keynésianisme de l’urgence,
qui a fait brusquement fait passer par dessus bord le théorème de l’équivalence
ricardienne que l’on croyait solidement campé dans les principes intangibles
d’autorités monétaires post-keynésiennes.
Il est frappant de constater à quel point l’homme de la rue (the layman) est
aujourd’hui privé de tout repère tangible en matière monétaire. On peut
d’ailleurs dire sans mauvaise foi circonstancielle, comme on peut le vérifier en
interrogeant son voisin sur le sujet, que l’homme de la rue en est resté à l’étalonor,
que pour lui banque centrale, Banque de France ou Banque d’Angleterre,
veut au moins dire stock d’or, même pour celui qui est né après l’étalon-or, ce
qui est en France le cas désormais de beaucoup. Après cela, plus rien ou pas
grand chose, en gros le savoir qu’aujourd’hui les billets ne sont plus
convertibles, et du coup une interrogation sur l’or : au fait à quoi cela sert ? Cela
sert de « trésor de guerre », et alors ici ré-émerge sous la forme de monnaie de
16
dernier recours la figure de l’or monnaie en soi, comme bien universellement
accepté en contrepartie de quoi que ce soit.
La chute du savoir de base est en effet vertigineuse. Si tout le monde ne lisait
pas au 19ème siècle le dictionnaire d’économie politique de GUILLAUMINCOQUELIN,
au moins l’étudiant en droit de ce siècle pouvait accéder dans ce
dictionnaire à une série d’entrées sur ce thème qui recouvre un savoir
impressionnant avec des auteurs de première classe s’exprimant tous de manière
lisible par le commun des mortels : qu’on en juge en compulsant les articles
monnaie, monnaie de papier, papier monnaie, banque d’émission, agiotage,
réglementation (à ce propos, on défie aujourd’hui un auteur français de parler
clairement à un interlocuteur de langue anglaise de « régulation » etc., concept
spécifiquement français et à ce titre spécialement flou). A l’article « papier
monnaie » rédigé par COURCELLE SENEUIL, il pouvait découvrir en tête
d’article cette citation du célèbre Turgot selon laquelle « on ne peut prendre
pour mesure commune des valeurs que ce qui a une valeur ». L’article se
poursuit ainsi : « Mais bientôt, lorsque les hommes ont été habitués à se servir
de monnaie dans leurs échanges, ils n’ont plus pu s’en passer, et il est devenu
possible de créer une monnaie qui, sans aucune valeur intrinsèque, valût par
l’effet même de l’usage et de l’habitude etc. ».
Sans parler de la disparition en France de tout dictionnaire d’économie digne de
ce nom, pour public plutôt spécialisé comme le dictionnaire cité plus haut ou
comme le dictionnaire d’économie politique de Léon WALRAS qui lui a
succédé et été publié jusqu’en 1900 ( ?), l’homme de la rue pouvait trouver
jusqu’en 1940 dans le Petit Larousse Illustré à l’article « monnaie », un
« tableau des monnaies françaises et étrangères » en quatre pages, qui lui
permettait de savoir en un clin d’oeil à quoi ressemblait la monnaie dans le
monde entier, quel était le régime monétaire de quasiment tous les Etats dans
toutes les grandes régions du monde et quelle était la valeur en francs de toutes
ces monnaies. Une expérience qui mérite d’être faite concrètement (en ce sens
voir notre annexe 2 qui reprend le tableau de l’édition de 1940). On y découvre
plus encore qu’on ne peut le supposer à partir des informations historiques très
vagues dont on dispose en la matière à quel point l’étalon-or était devenu
universel à la veille de son déclin définitif (provisoirement en tout cas). La
mention « Etalon d’or » y figure bien sûr pour l’Allemagne, l’Angleterre,
l’Autriche, les Etats-Unis ou la France, mais aussi pour tous les autres pays
d’Europe, non seulement la Belgique, la ville libre de Dantzig, l’Espagne, la
Finlande, la Grèce, l’Italie, le Portugal ou la Suisse, le Danemark la Norvège et
la Suède qui avaient fondu leurs systèmes monétaires dans l’union monétaire
scandinave jusqu’en 1918, mais aussi la Bulgarie, l’Estonie, la Hongrie, la
17
Lituanie, la Lettonie, la Russie qui gardait sa définition-or malgré ses affres11, la
Roumanie et son « Leu » d’or, la Tchécoslovaquie. Outre-atlantique on la
retrouve en Argentine, en Bolivie, au Brésil, au Chili, en Colombie, au Costa-
Rica, en République Dominicaine et en Equateur, au Guatemala, au Mexique12,
au Nicaragua, au Panama et au Pérou comme au Paraguay (unifié avec
l’Argentine) au San-Salvador, en Uruguay et au Venezuela. Mais aussi en
Chine, en Egypte, au Siam. Pour l’Ethiopie, l’Inde ou la Perse l’étalon est
d’argent. Bien sûr, on peut déjà noter sur ce tableau, établie en 1940, dans
beaucoup de « cases » la mention « CS » pour « convertibilité (sous-entendu
métallique) suspendue », mais ce rapide retour en arrière est instructif sur la
portée du changement « connu » par le monde en peu de décennies au fond, et
bien qu’il soit quasiment ignoré de tous. Là aussi, comme dans l’enseignement
en général, entre hier et aujourd’hui « le niveau monte », drôlement.
Cela fait réfléchir à la qualité « scientifique » des propos complaisamment
répétés, pour se faire plaisir ou se faire peur, selon lesquels la mondialisation
aurait atteint « de nos jours » un niveau « sans précédent ». En matière
monétaire, la « mondialisation » monétaire est en constante régression depuis un
siècle, et il se pourrait que bien qu’une bonne partie des déséquilibres de la
mondialisation sur d’autres plans soit en rapport direct et inverse avec la « démondialisation
» et la « nationalisation » des monnaies, à rebours des courants
de fond de la société et de l’économie mondiales, qu’ils lui soient largement
imputables en fait, car la monnaie est comme le point aveugle des pathologies de
la mondialisation, bonne en soi, mais gravement polluée par l’effritement
monétaire. Nous ne pouvons nous y étendre, mais on peut voir immédiatement
par exemple le rapport de causalité entre instabilité monétaire locale, fuite des
capitaux, désorganisation des économies des pays en développement, émigration
tendancielle massive, mise sous séquestre étatique des restes de l’économie
sous-développée, montée des inégalités internationales et nationales du fait de
l’appauvrissement.
Le mensonge par omission en matière monétaire connaît aussi des aspects
très contemporains sur le plan des statistiques et de la théorie sur laquelle
repose les politiques monétaires qui est grosso modo depuis la fin des années 70
le monétarisme. Il est des choses trop « horribles » que l’on ne saurait voir :
ainsi depuis mars 2006, la dérive des agrégats monétaires étant perçue comme
trop grave par les autorités monétaires américaines (qui n’avaient donc aucun
11 En octobre 1921, « l’échec du système sans monnaie est avoué » (cf. René SEDILLOT, idem, p. 268). Le rouble d’avant-guerre est retenu
comme unité pour le budget ; une Banque d’Etat (Gosbank) ouvre ses guichets ; le Congrès de Soviets charge le commissariat des finances
de préparer « le rétablissement de la monnaie sur la base d’une devise-or, …la date à laquelle les billets pourront être échangés contre de l’or
sera fixée ultérieurement » et elle ne viendra jamais, mais on voit très bien ici, comme dans un laboratoire le projet de l’Etat en matière
monétaire et le rôle de la convertibilité par rapport à cet objectif, qui est de la faire accepter en le rendant présentable.
12 On trouve un écho amusant de cette connaissance d’évidence de la chose monétaire par l’homme de la rue dans un dialogue du film « Las
Bandidas » de 2005 (réalisé par Joachim ROENNING et Espen SANDBERG sur une idée de Luc BESSON), où Salma HAYEK explique à
Pénélope CRUZ que la monnaie en billets du Mexique (dans les années 1880) ne représente rien si elle n’est pas gagée sur l’or, puisque les
billets de banque qu’elles veulent dérober ne sont qu’une simple représentation de l’or qui les gage.
18
moyen de savoir quelles pouvaient être les conséquences financières ou
économiques un jour ou un autre de ces dérives) qu’elles ont tout bonnement
décidé la suspension de la publication de M3, l’agrégat jugé représentatif jusque
là de la masse monétaire par toutes les banques centrales. La Banque centrale
européenne plus finement a décidé depuis mai 2003 de reléguer l’analyse
monétaire, jusque-là premier pilier de la politique monétaire et premier
indicateur des tendances inflationnistes sous-jacentes à l’économie qu’une
banque centrale a pour objectif primordial supposé de contrer, au second plan
derrière l’analyse économique. Les deux dissimulations, d’importance
différente, ont la même source, cette « divine surprise » procurée par ce que l’on
a appelé la « grande modération » : une création monétaire de plus en plus
débridée encouragée par des politiques monétaires de plus en plus
accommodantes pour ne pas dire franchement inflationnistes, dans le cadre d’un
régime monétaire indéfiniment élastique, ne se retrouvait pas dans les prix…des
biens à la consommation retenus dans les indices de prix à la consommation
(IPCH pour indice des prix harmonisé à la consommation dans la Zone euro).
Une bonne nouvelle, dont les « autorités monétaires » (notez bien, pas les
abominables « traders » et autres banquiers typiquement « privés » bien que
presque tous issus, en France, de l’Inspection des Finances) allaient durablement
user et abuser sur la base d’un raisonnement que n’aurait pas oser soutenir un
enfant de 10 ans qui lui aurait perçu dans la hausse continue à deux chiffres des
pris de l’immobilier ou dans la hausse prolongée des indices boursiers et des
ratios de capitalisation boursières (PER pour price earning ratio en bon anglais)
un effet inhérent à ces politiques monétaires laxistes, car la monnaie, pouvoir
d’achat général, achète tout ce que les ménages et les trésoriers d’entreprise ou
de banque décident d’acheter (et de vendre à leurs clients comme produits
d’épargne) et pas seulement ceux que les autorités de la course ont demandé aux
arbitres dans les stands de mesurer. Pour autant cette glissade des agrégats de
crédit plus encore que de monnaie et de monnaie juraient un peu avec la théorie
sous-jacent aux politiques monétaires selon laquelle si la vitesse de la monnaie
en circulation est à peu près constante, alors les évolutions monétaires qui
dépassent les rythmes de création de richesse en volume qu’on appelle les taux
de croissance, on est en train de concocter de l’inflation, à pleins tuyaux si ce jeu
se prolonge avec des écarts significatifs, ce qui est le cas depuis près d’une
dizaine d’années maintenant, mais en fait depuis près de quarante ans
globalement si l’on y regarde de plus près. D’où une modération croissante de la
référence au monétarisme qui veut que l’on adopte un taux de croissance de la
masse monétaire proche du taux potentiel de croissance de la zone économique
considérée. D’où une déliquescence de la pensée monétaire proportionnelle au
délitement des politiques monétaires de plus en plus incontrôlées qui
s’installaient durablement à l’ombre de la grande modération des indices de prix
à la consommation procurée par la pression à la baisse des prix industriels
mondiaux de l’atelier « low cost » Chine et Asie du Sud-est.
19
Que ces évolutions n’aient pas été significativement dénoncées par les marchés
et les hommes de marché (ce qui n’est d’ailleurs pas totalement vrai, si l’on
prend l’exemple ancien de la Chronique financière Agora qui élève depuis
longtemps sa voix de Cassandre pour dénoncer la crise de l’immobilier
américain et annoncer les catastrophes désormais survenues) passe encore, car il
semble difficile de demander que les hommes de marché se plaignent lorsque la
matière première des échanges coule à flot et vient remplir leur écluses en
faisant monter presque tous les bateaux. Mais que les « économistes » en
revanche n’aient pas poussé ensemble des cris d’orfraie dont on se souvienne
encore au moment de la cessation de la publication de M3 par le FED pour
alerter le monde des graves conséquences à venir pour les marchés financiers,
les banques et l’économie de ces emballements monétaires insoutenables, cela
est plus fâcheux et plus inquiétant. Que les autorités monétaires et par
conséquent les autorités politiques n’aient rien vu venir de ce qui était
évidemment prévisible à un moment ou à un autre, cela relève du déni de
responsabilité, un déni bien en phase avec la recherche inquiétante de boucs
émissaires appelés à détourner la ire des foules bernées par un monde financier
en délire sur des victimes sacrificielles et propitiatoires, même si celles-ci ont
leur part de responsabilité, en aval, dans ce délire. Le mensonge par omission
des « sachants » confine ici à de la désinformation active du citoyen électeur.
Conclusion
La situation économique et financière actuelle, le relatif silence sur la
défaillance des institutions monétaires font penser au discours sur la frappe des
monnaies de Nicolas Copernic en 1526 : « Quelque innombrables que soient les
fléaux qui causent d’ordinaire la décadence des royaumes, des principautés et
des républiques, les quatre suivants sont néanmoins à mon sens les plus
redoutables : la discorde, la mortalité, la stérilité de la terre et la dépréciation de
la monnaie. Les trois premiers de ces fléaux sont si évidents que personne ne les
ignore, mais le quatrième, concernant la monnaie, n’est admis que par peu de
gens, par les esprits les plus ouverts, car il ne ruine pas les états d’une façon
violente et d’un seul coup, mais peu à peu et d’une manière presque insensible.13»
Que peut-on alors espérer ? Que faut-il faire ? Lancer un nouvel appel en ce 18
juin 2009 ?
13 Cf Ecrits notables sur la monnaie, au XVI ème siècle, de COPERNIC à DAVANZATI», présenté par Jean-Yves LE BRANCHU, Félix
Alcan, 1994, tome 1, p.7. Le même COPERNIC ajoutait, simplement, que « la monnaie se déprécie le plus souvent à cause de sa quantité
excessive ». Ce que « la science économique » tend à relativiser fortement de nos jours où cette vérité est pourtant devenu « criante de
vérité ».
20
Il faut espérer que le « black out » qui s’est imposé à divers niveaux sur les
questions monétaires soit levé, car sans lumière sur ces « vérités monétaires », le
monde économique et financier ne peut qu’aller de Charybde en Scylla. La
première urgence est donc de faire la lumière sur ces vérités gênantes qui
forment comme le secret des pouvoirs modernes pour que le public puisse
progressivement développer des réactions plus saines par rapports à des
annonces politiques qui sacrifient toujours plus l’avenir au présent, alors que
c’est dans ce futur que nous et nos enfants allons vivre le reste de notre temps.
Même sans se faire d’illusion, il faut caresser un tel espoir. Caresser l’espoir que
l’abus de pouvoir monétaire reste considéré malgré son incrustation et sa
récurrence, comme tout abus de pouvoir malgré la tendance endémique à leur
pérennisation et à la réitération, comme un mal à abolir en visant de ce fait non
pas un objectif idéal, mais un objectif raisonnable, une réforme monétaire
possible et atteignable.
Posséder la clé d’analyse de cette crise et de celles qui l’ont précédée ne signifie
donc pas que l’on détienne la panacée et qu’il existe une solution unique. Pour
autant tenter de circonscrire la crise « sans précédent » que « nous vivons » par
les méthodes de relance qui y ont conduit hier, à une échelle plus grande encore,
relève du défi à la logique la plus élémentaire.
La question de la refondation monétaire du système financier défaillant dans sa
composante marché et dans sa composante banques du fait d’un régime
monétaire qui fait reposer la croissance économique et financière sur du sable
est clairement posée. Elle invite pour le moins à retrouver un étalon et à un
mécanisme d’évacuation des excédents de monnaie créées par les producteurs
qui ne se heurtent plus à « aucun butoir absolu de la création monétaire » pour
reprendre une expression de Jacqueline FAU.
Le retour à une croissance économique mondiale soutenable, à une
mondialisation durablement viable et plus équilibrée, passe par une forme ou
une autre re-mondialisation de la monnaie et par la reconstitution d’un étalon
monétaire véritable, qui permette une définition certaine de ou des unités
monétaires en un actif réel, dont le jeu de bascule avec la sphère économique
permette d’assurer le re-couplage à la base de la création monétaire avec la
création de richesses sur les marchés de biens et services comme sur les marchés
financiers.
Tout un éventail de solutions différentes est possible : de la monnaie unique
mondiale convertible en or par une banque d’émission internationale proposée
par Robert MUNDELL, au re-couplage à l’or d’une zone monétaire comme la
Zone euro pour rétablir la stabilité monétaire en tâche d’huile comme l’avait
proposé en 1993 le Groupe de Paris, à l’assortiment des principales monnaies
21
existantes de clauses de convertibilité multiple permettant de gager les monnaies
sur diverses matières premières. L’important est de se mettre en route vers une
sortie de l’ornière de la monnaie discrétionnaire (fiat money) qui se révèle être
non pas la sortie espérée de toute contrainte, espoir contraire au principe de
réalité dans le domaine économique, mais le passeport pour une dérive
financière généralisée et le délitement politique et social.
Charles le Lien, fini de rédiger en octobre 2009
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