SAINT THOMAS D’AQUIN par le Père Sertillnges

SAINT
THOMAS
D’AQUIN
C’est le propre des grands coeurs de
découvrir le principal besoin des temps
où ils vivent et de s’y consacrer.
P. LACORDAIRE.

SAINT THOMAS D’AQUIN
http://www.thomas-d-aquin.com 3
AVANT-PROPOS
L’épigraphe commune à toute la collection des Grands
Coeurs se prête ici à une transposition particulièrement
opportune. Les grands hommes ont compris leur temps et
lui ont apporté ce qu’il cherchait. A ce titre seul ils sont des
héros et méritent notre culte. Mais s’ils sont parmi les plus
grands, si ce sont de ces hommes qui représentent notre
humanité en l’une de ses fonctions permanentes, ils
perpétuent leurs bienfaits et rajeunissent leur message au
profit de chaque génération.
Saint Thomas d’Aquin est de ce nombre. Il y a de
l’éternité en lui. Sa doctrine porte en elle-même de quoi se
renouveler d’âge en âge, et sa personne, type achevé du
travailleur, du bienfaiteur social et du saint, est d’un constant
exemple.
Il est beau de voir ainsi le problème de l’existence résolu
doublement : en concepts dans une géniale Somme, en fait
dans une héroïque vie.
Ce que notre soif d’idéal réclame avec une presque égale
exigence : tantôt de l’intelligence et tantôt de la sainteté, un
seul homme nous l’apporte. Bien mieux, il nous l’apporte
étroitement conjoint, et c’est une harmonie nouvelle. En lui,
LES GRANDS COEURS
4 http://www.thomas-d-aquin.com
la sainteté est une requête du savoir et le savoir un appel du
saint. Il est l’homme lumière.
Aujourd’hui que par l’excès des lumières anarchiques et la
poussée d’instincts indisciplinés notre monde est en désarroi,
c’est bien le moment de lui mettre sous les yeux un tel
modèle. Qu’il médite sur l’image d’un penseur raccordé à
l’universel et d’une âme toute donnée aux valeurs suprêmes ;
c’est à quoi voudrait aider pour sa part ce rapide travail
Rosemont, 8 septembre 1930.
SAINT THOMAS D’AQUIN
http://www.thomas-d-aquin.com 5
CHAPITRE PREMIER
LE TEMPS ET L’APPEL DU TEMPS
On a souvent décrit ces débuts du XIIIe siècle, où des
forces bouillonnantes et des états d’esprit confus pouvaient
désorienter pour longtemps la pensée et la civilisation
chrétiennes. Mon confrère le P. Mandonnet, dans un ouvrage
désormais classique1, a tracé de cette époque un puissant
tableau. En ce qui concerne notre objet, quelques traits
suffiront, faciles à marquer et par eux-mêmes assez frappants
pour rendre inutile l’insistance.
Notre Occident était foncièrement chrétien ; il l’était dans
les moelles, le christianisme ayant présidé à sa formation,
veillé sur son berceau, inspiré ses institutions et nourri sa
pensée de toute la sève doctrinale élaborée séculairement
d’après l’Évangile. Cette possession d’une doctrine de vie
était le trésor par excellence de ces temps, où l’inconscience
d’une civilisation en désarroi voudrait voir un âge de
ténèbres. Or, à ce moment, une crise menaçait, autrement
redoutable et décisive que celle qu’amèneraient, au XVI e
siècle, des causes assez semblables. Il s’agissait, comme
1 R. P. P. Mandonnet. Siger de Brabant et l’averroïsme latin au XIII
siècle
LES GRANDS COEURS
6 http://www.thomas-d-aquin.com
toujours, d’un progrès ; mais le progrès des institutions,
comme la croissance des vivants, ne se fait pas sans péril ;
manqué, le tournant s’appelle déviation, et dans une société
non encore stabilisée, à l’égard d’une doctrine complète en
son fond, mais non systématisée, imparfaitement adaptée
aux données générales de la pensée humaine et de l’humaine
expérience, la déviation pouvait être fatale.
En quoi consistait le progrès ? Dans un apport venu de
l’antiquité, comme au temps des Marsile Ficin, des Pic de la
Mirandole, des Erasme. Par des canaux lointainement
chrétiens, mais plus prochainement et plus spécifiquement
arabes, judaïques pour une part, pour une part alexandrins, la
philosophie et l’esprit grecs envahissaient la chrétienté.
C’était un souffle vivifiant, mais qui se précipitait en cyclone,
qui d’ailleurs confondait dans une même atmosphère des
éléments toniques et de réels poisons.
Aristote était le dieu nouveau ; ses écrits, grossis de
commentaires tendancieux, insuffisants par eux-mêmes et
capables, en raison de leur naturalisme excessif et de
certaines tares particulièrement graves, de dévoyer les
intelligences chrétiennes, trouvaient dans les écoles des
sectateurs passionnés, prêts à outrepasser toutes les bornes.
La doctrine même de Dieu risquait d’y périr. Car le Dieu
d’Aristote, le XIIe livre de la Métaphysique le dessine en
quelques traits sublimes, mais équivoques. Avec beaucoup
de bienveillance – Thomas d’Aquin en aura des trésors – on
peut achever ces traits en un dessin harmonieux, mais
combien pauvre ! Ni la personnalité divine n’est précisée, ni
la providence ne s’affirme, ni même la liberté créatrice ne
s’aperçoit. Dieu est cause finale : est-il aussi cause efficiente ?
SAINT THOMAS D’AQUIN
http://www.thomas-d-aquin.com 7
C’est obscur, si ce n’est franchement nié.
Et ainsi en est-il de l’âme. L’âme est, pour Aristote,
quelque chose de supérieur à la matière ; elle est « séparée » ;
elle arrive à la chair naissante « du dehors » et comme « par la
porte ». Mais cet arrivage est-il un vrai don ? L’âme pensante
est-elle chose individuelle ? Chaque homme est-il, par elle,
assuré d’une vie supérieure réellement propre et qui -dépasse
là mort ? Sommes-nous – et jusque là responsables?
L’aspiration morale est-elle un optatif, un objet de
persuasion, ou un ordre, tellement qu’on puisse dire : Dieu
est Dieu et la conscience est son prophète ? Tout cela est
incertain, obscur, ambigu. Chez les commentateurs, et
surtout les Arabes, cela tourne aux pires sens.
Or on se dit maintenant aristotélicien, partisan
d’Averroès, d’Avicenne, d’Avicebron, de Maimonide, en
oubliant parfois de se sentir chrétien. Or en vient ainsi à
contester, au nom du « Philosophe » et de ses séides, les
thèses les mieux assurées et le: plus fondamentales de la
doctrine catholique, La création du monde dans le temps, le
gouvernement divin et la paternité céleste, l’individualité
spirituelle de l’âme et sa destinée immortelle, le libre arbitre
et la responsabilité morale font place, en certains milieux
scolaires, à un monde éternel, à un Dieu abstrait coupé de
communication avec son oeuvre, à un Intellect unique pour
tous les hommes et seul immortel, à un strict déterminisme
physique et psychologique excluant l’action responsable, etc.,
etc. C’est la science. Et comme pourtant, dans un tel milieu,
la foi chrétienne ne peut être attaquée de front, comme sur
elle reposent les institutions et en son nom se propose
l’enseignement même, on trouve ce biais, qui provoquera un
jour les protestations indignées de saint Thomas: Sans
LES GRANDS COEURS
8 http://www.thomas-d-aquin.com
doute ! la foi est vraie ; nous ne la contredirons pas ; mais
nous parlons, nous, en philosophes. Philosophiquement, on
doit dire ceci ; chrétiennement, on peut dire cela : autre point
de vue, autres solutions ; autre discipline, autres principes.
On distingue déjà, comme fera tout aussi sérieusement Jules
Soury, entre « oratoire et laboratoire ».
Il y avait là pour l’intelligence chrétienne deux périls
contraires : un péril de méconnaissance, un péril de
défection. Rejeter un apport aussi précieux que la sagesse
antique retrouvée, avoir ou paraître avoir la raison humaine
contre soi, c’était grave. Mais aussi, céder devant des forces
animées de paganisme et d’orgueil; et ouvrir la voie aux
erreurs les plus pernicieuses, n’était-ce pas mortel P
Une seule solution : adopter les nouveaux venus et les
convertir ; recevoir le cadeau suspect et en faire une richesse
pute ; au lieu de rejeter par une prudence poltronne un
système de pensées humaines éminent entre tous, l’adapter à
la sagesse chrétienne en l’interprétant, le révisant, le
redressant, l’achevant, et ainsi l’accomplir. Ce serait l’oeuvre
de saint Thomas.
Mais une telle solution, claire après coup, n’apparut point
d’abord ; la concevoir et être capable de la réaliser, c’était
presque la même chose. Il était plus facile de protester, de
réagir violemment et de se rejeter en des sens contraires.
A l’opposé du mouvement aristotélicien et rationaliste, un
courant mystique très puissant se prononçait, rattaché à saint
Augustin et à saint Bernard, pénétré en grande partie de
spiritualité franciscaine, à ce titre très vénérable, mais se
laissant entraîner volontiers à exalter la foi jusqu’au dédain de
la raison et de la science, auxquelles on contestait pratiquement
SAINT THOMAS D’AQUIN
http://www.thomas-d-aquin.com 9
leur autonomie, leurs méthodes, leurs principes propres. De ce
côté-là, Aristote était un suspect, et suspects avec lui, plus ou
moins, ceux qui prétendaient introduire en théologie ses
procédés dialectiques et ses thèses. On écartait avec horreur,
cela va de soi, les négations outrancières ; mais en outre, on
marquait une défiance tenace à l’égard de tout ce mouvement
de renaissance, qui paraissait menacer l’antique foi.
A quoi bon tant de recherches et de subtiles
argumentations, quand on peut boire aux sources de
certitude ? Cette raison orgueilleuse sert-elle à autre chose
qu’à troubler les âmes, à soulever des questions oiseuses, à
émettre des doutes là où la foi apporte des solutions, et à
frayer ainsi les voies à l’hérésie et au schisme ? On ne
manquait pas de noms à citer, quand on dénonçait les
fauteurs de nouveautés pernicieuses, penseurs présomptueux
que ne retenait nulle autorité, qui portaient le rationalisme si
loin qu’on se demandait op était leur christianisme, qui
entendaient tout prouver, même les mystères, et tout
contrôler, fût-ce la parole de Dieu.
On avait tant fait que cette question des rapports de la
raison et de la foi était devenue inextricable. Des esprits
comme Anselme y avaient achoppé. Lui, grand conciliateur,
mystique et philosophe, également habile à la dispute et
enclin à l’adoration, n’avait pu procurer l’apaisement. Le
mysticisme ratiocinant et le rationalisme théologien
s’affrontaient dans les ombres. On passait sans s’en
apercevoir de ce qui se démontre à ce qui se croit, du dogme
à la science, à moins que sans s’en apercevoir encore et
surtout sans en avertir, on n’annihilât plus ou moins l’un ou
l’autre. On embrouillait les questions pour les éclaircir ; on
invitait à mettre en doute ce qu’on se targuait de prouver, ou
LES GRANDS COEURS
10 http://www.thomas-d-aquin.com
l’on repoussait toute démonstration même là où la
démonstration est pertinente. Comment s’ouvrir une route, à
travers toute cette confusion ?
Les autorités religieuses, sollicitées en divers sens,
inquiètes de refuser un progrès, frappées des abus criants qui
de Paris et de sa Faculté des Arts menaçaient de gagner la
chrétienté tout entière, hésitaient. L’anxiété leur arrachait des
mesures indécises. Aucune condamnation absolue, sauf pour
des erreurs qui se condamnaient d’elles-mêmes; mais des
interdictions provisoires, une gêne, une vague attente
d’améliorations qui ne se produisaient pas.
Qui s’étonnerait de cette perplexité ? La raison pure a
toujours été pour l’âme religieuse un danger redoutable. A
cause même de son prix, image de l’absolu et plus proche de
nous, apparemment, que l’Absolu en personne, elle subjugue,
éblouit, entraîne à l’orgueil et à la suffisance blasphématrice.
Le ciel se voile, au reflet du pâle et noble flambeau.
Le moyen âge était croyant ; mais aussi il était neuf, plein
de sève et d’ingénuité, prêt à l’insensé autant qu’au sublime,
en équilibre instable et d’une curiosité non exempté de
présomption. Habitué à là chaude atmosphère de la foi et
jeté tout à coup dans ce froid climat philosophique,
trouverait-il en lui une suffisante vigueur de réa Mon ? Une
crise de croissance mal dirigée ne ferait-elle pas de lui un
perpétuel malade ? Il avait besoin d’être préservé ; on ne
voulait pas le violenter : que faire, sinon adopter des
traitements provisoires, en attendant de meilleurs jours.
Et puis, cet Aristote, qu’était il à la fin, en totalisant, dûton
faire abstraction de ses écarts visibles? Était-ce un
collaborateur ? un ami dangereux ? un terrible ennemi peutSAINT
THOMAS D’AQUIN
http://www.thomas-d-aquin.com 11
être ? Il fallait voir. Si encore il eût été seul ! Mais autour du
grand arrivant, il y avait son cortège. Tous ces Juifs, tous ces
Arabes et leurs âmes damnées lui composaient une
artificieuse auréole, où sa propre lumière s’altérait. A tout
prix il fallait se prémunir, protéger le troupeau fidèle. La
papauté, à regret saris doute, s’y décida. Aristote fut interdit
par deux fois, comme auteur » à introduire dans
l’enseignement. Ce n’était pas l’anathème. Rien n’empêchait
d’utiliser à côté l’auteur classique proscrit. Et d’ailleurs, on ne
le proscrivait que d’une façon temporaire. « Jusqu’à ce qu’il
soit révisé », disait-on. Mais qui donc le réviserait ?
A l’heure précise où saint Thomas s’éveillait à la vie de
l’esprit, la question n’était déjà plus tout à fait intacte. Albert
le Grand était venu ; il avait pris à tâche de « rendre l’oeuvre
d’ Aristote intelligible aux latins » et d’en assimiler la
substance. Il avait poussé le travail avec activité. Mais il
s’était beaucoup dispersé ; sa méthode était un peu lâche ; il
allait et venait à travers les problèmes sans les épuiser ; ses
exposés étaient passablement confus ; sa documentation
textuelle était incomplète, empruntée à des traductions
douteuses, où se mêlaient beaucoup de gloses suspectes.
Doué d’un esprit vigoureux, mais bouillonnant et surtout
encyclopédique, c’était un assembleur de matériaux plus
qu’un constructeur. Bref, en dépit d’une immense notoriété
personnelle, hautement justifiée, ce n’était pas lui qui pouvait
tracer la voie à son siècle et apporter à l’Église une sécurité.
Plus haut dans le temps, un grand précurseur avait paru qui
avait nom Abélard. Dialecticien pénétrant, convaincu de la
nécessité de procurer à la foi une armature rationnelle et de lui
donner ses entrées dans le monde des philosophes, il s’était
constitué le pionnier d’une reforme d’avenir, mais en même
LES GRANDS COEURS
12 http://www.thomas-d-aquin.com
temps avait fait ce qu’il fallait pour la compromettre.
Courageux et génial, il n’était pas sûr. Ses incartades, exagérées
à vrai dire par des mystiques passionnés, avaient déconsidéré
ses positions et ses méthodes. Du reste, même en ce qu’il avait
d’excellent, il n’avait laissé que des ébauches. L’ouvrier
véritable était donc toujours attendu.
L’humanité attend toujours. A chaque phase de sa vie
correspond une préparation, une éclosion, une croissance,
puis une crise, et il faut que tout recommence. Sur la courbe
des temps religieux se trouvent ainsi des points privilégiés,
où se manifestent providentiellement des forces neuves. En
raison de leurs prodromes, reconnus tels après coup, on
dirait que ces forces rayonnent en arrière, et elles rayonnent
en avant avec un irrésistible pouvoir. Tel est éminemment et
hors de toute comparaison le cas de l’Évangile ; mais il en est
d’autres exemples en sa dépendance.
Une première fois, aux In° et ive siècles de notre ère, un
vaste effort avait été entrepris par ceux qu’on appelle les
Pères, pour harmoniser la doctrine chrétienne avec les
nobles débris de la pensée antique alors sur son déclin, voire
pour retrouver cette pensée et la capter, en vue d’une
systématisation intégrale. M. Aimé Puech, dans son grand et
beau travail sur l’Histoire de la littérature grecque chrétienne, met
ce fait dans un plein relief. Mais les temps avaient marché ;
de troubles événements étaient survenus ; l’intellectualité
avait sombré, puis avait repris ; une longue période de
gestation confuse et inquiète, de chaos fécond avait abouti à
ce siècle de saint Louis qui exigeait, qui méritait une large
renaissance. Heure ardente, heure d’éblouissement et
d’espoir, où dans la solution saturée des études anciennes
vient de tomber un nouveau cristal. Aristote ! le Philosophe
SAINT THOMAS D’AQUIN
http://www.thomas-d-aquin.com 13
par excellence !… Oui ; mais il y a le risque ; il y a la difficulté
de l’emploi. Tout n’est pas dit parce que l’oeuvre est prête.
« Il faut, écrit Nietzsche, les coups du hasard et l’imprévu –
disons la Providence – pour qu’un homme supérieur en qui
sommeille la solution d’un problème se mette à agir en
temps voulu, pour qu’il éclate, pourrait-on dire2 ».
Il éclatera. Au conseil d’en haut qui l’a prévu, une libre
coopération, une tranquille passion viendront correspondre ;
des concours s’offriront qui paraîtront également voulus, et
les oppositions ne feront que relever le triomphe.
Voyons se former l’homme providentiel.
2 Frédéric Nietzsche, Par delà le bien et le mal, aphor. 274
LES GRANDS COEURS
14 http://www.thomas-d-aquin.com
CHAPITRE II
L’HOMME ET LA VIE
Emerson a observé que « ce sont les grands génies qui
ont les plus courtes biographies3 ». La remarque vaut tout au
moins pour les génies de la pensée. On raconte longuement
les doctrines qui se démontrent dans des faits ; celles qui
s’expriment dans les idées vont naturellement se perdre en
elles, et c’est de comprendre, alors, qu’il s’agit. Toutefois,
quand la pensée a été réellement vécue et qu’une philosophie
effective s’en dégage, coma ment ne pas chercher là un
supplément d’instruction ?
Saint Thomas était d’une famille de chevaliers, apparenté
par son père, Landolphe, à Frédéric Barberousse et par sa
mère, Théodora de Théate, aux chefs normands. Landolphe
était un homme rude, passablement violent, comme on l’était
souvent à cette époque guerrière. La comtesse Théodora
était aussi une femme énergique, volontaire et ambitieuse.
Ses aînés, Landolphe et Raynald, étaient les hommes de
Frédéric II d’Allemagne et guerroyaient pour son service,
3 ) R. Emerson. Les Hommes représentatifs. Platon. Trad. Dugard.
Crès, éd.
SAINT THOMAS D’AQUIN
http://www.thomas-d-aquin.com 15
C’est aux environs de 1225, et très probablement au
début de cette année même, que naquit le dernier fils, celui
qui devait à jamais illustrer la race, Il vit le jour au château de
famille, à Rocasecca, près de Naples, et des ironistes ne
manquent pas de citer ce nom comme un symbole. Pour
eux, la Somme théologique, imposante, ils veulent bien le
concéder, est un rocher aussi sec que celui des comtes
d’Aquin. — Paix à leur ignorance.
Dans le voisinage du donjon féodal s’élevait l’abbaye du
Mont-Cassin, puissante et illustre ; cet là qu’entre cinq et six
ans fut conduit le jeune Thomas pour faire ses premières
études sous la direction de son oncle, l’abbé Sinnibald,
C’était un bel enfant ; les mères se mettaient aux portes pour
le voir, et les pauvres l’aimaient, car il s’emparait pour le leur
donner de tout ce qu’il pouvait saisir dans la demeure
paternelle, Aux domestiques qui se plaignaient, sa mère,
heureuse, disait : Laissez-le faire. On racontait qu’un jour de sa
petite enfance, au moment où on allait le mettre au bain, on
avait en vain essayé de lui arracher un morceau de parchemin
qu’il défendait avec force cris, et qui portait l’Ave Maria.
Il n’est pas absolument certain, mais bien probable qu’il
fut reçu au Mont-Cassin non à titre de pensionnaire princier,
mais comme un petit moine, un oblat, portant déjà la coule
bénédictine. Il s’agissait, dans la pensée de ses parents, de
s’approprier un jour les revenus de l’abbaye, qui étaient
considérables, et d’utiliser son prestige en faveur de la
politique delà maison. Question d’intérêt et de diplomatie,
qui n’excluait d’ailleurs pas, en ces temps surtout, une pensée
religieuse. L’abbaye avait pouvoir sur sept évêchés ; elle
entretenait des armées et se constituait au besoin en
forteresse. On l’avait bien vu récemment, en 1229, quand
LES GRANDS COEURS
16 http://www.thomas-d-aquin.com
l’empereur Frédéric II, aidé du comte d’Aquin en personne,
était venu assiéger le donjon monastique et l’avait emporté.
Depuis, la paix avait fait retour et l’oblature de l’enfant en
était sans doute le gage, à la manière d’un mariage scellant
une alliance.
L’enfant manifesta aussitôt un goût prononcé pour
l’étude et pour la retraite, un éloignement surprenant pour
les turbulences et même pour les jeux. «Qu’est-ce que
Dieu ? » demandait-il innocemment, anxieux du mystère.
Toute sa vie ne serait qu’un essai de réponse. Cette première
formation dans un milieu cultivé et fort vivant ne pouvait
que lui élargir l’esprit, l’ouvrir à la beauté liturgique et à la
science, et lui donner du monde ambiant une vue ample,
non dépourvue de grandeur.
De nouveaux conflits ayant éclaté entre le Pape et
l’Empereur, celui-ci exigea la dispersion des moines, ses
puissants adversaires. Thomas se trouvait ainsi rendu à sa
famille, et sur le conseil de l’abbé, qui avait constaté son
extraordinaire studiosité et pensait sans doute se ménager un
brillant sujet d’avenir, il fut envoyé à l’université de Naples
pour faire ce qu’on appellerait aujourd’hui ses humanités. Il
avait environ 14 ans.
On sait peu de chose de ce séjour, si ce n’est qu’aussitôt,
parmi les étudiants et les maîtres, une petite célébrité entoure
le jeune d’Aquin. On dit qu’en répétant les leçons
communes, il dépasse de beaucoup ce qui lui a été enseigné.
En 1244, à l’âge de 19 ans environ, le voilà dans une
direction nouvelle. Depuis vingt ans, un Ordre apostolique et
savant a pris un essor merveilleux. Les Frères Prêcheurs sont
les hommes des universités, ou ils se recrutent en grande partie
SAINT THOMAS D’AQUIN
http://www.thomas-d-aquin.com 17
parmi les maîtres et les étudiants. Ils s’adonnent à l’étude, à la
prédication élevée, à la science. On a vu récemment, à Paris,
leur habit revêtu en un seul trimestre par soixante-douze
étudiants et docteurs. Étonnante propagation, qui rappelle
celle de l’Église primitive, et qui est bien faite pour exercer
sur une jeune âme sa force d’entraînement.
Dans cette phalange véritablement « moderne », la vie
monastique fleurit comme au Mont-Cassin, et l’intellectualité
y est beaucoup plus ardente. En y entrant, Thomas ne perdra
rien et il acquerra beaucoup. Il déposera l’habit noir pour
l’habit noir et blanc, l’habit tissé de lumière. – A une sainte
vocation, il en substituera une plus complète, parce qu’elle
implique, avec un déploiement intérieur égal, un plus large
don. Contemplata aliis tradere, c’est la devise de l’Ordre nouveau
: désireux du meilleur, que trouverait-il de préférable à la
contemplation diffusant ses effets ?
Il ne redoute pas l’infidélité : il est libre ; voué par ses parents
à titre provisoire, il n’est pas pour cela enchaîné. Et quant aux
ambitions familiales, que lui importe ! Les jeunes gens ne
s’attachent pas à de telles considérations ; ils sont généreux, et
celui-ci est entre tous une grande âme. Son père est mort
l’année d’avant, en 1243 ; l’opposition du chef de famille n’est
malheureusement plus à craindre i mais restent Théodora et ses
deux fils qui sait si le postulant va gagner au change ?
De fait, à peine a-t-il pris l’habit des mains de Thomas
d’Agni,. Prieur de San Domenico Maggiore, que la comtesse
survient et réclame son fils. On lui répond qu’il e t parti pour
Rome. Elle y court, mais là elle apprend qu’il chemine vers
Paris, où ses supérieurs l’envoient compléter ses études,
Outrée et prête à prouver que le sceptre familial est tombé
LES GRANDS COEURS
18 http://www.thomas-d-aquin.com
en des mains fermes, elle dépêche aussitôt vers ses fils, à
l’armée, et leur ordonne de faire diligence pour couper la
route au transfuge.
Celui-ci se dirige en ce moment vers Bologne, en compagnie
de son maître général, Jean le Teutonique, et de trois autres
frères. Après une étape, le groupe s’en arrêté près d’une
fontaine. Tout à coup apparaissent les chevaliers. Sans s’attarder
à discuter, ils essaient d’arracher à leur frère son habit ; Thomas
résiste ; ils ne lui font pas violence, mais le campent à cheval et
l’emmènent, pour l’enfermer au château de Saint-Jean, à
quelques lieues du donjon d’Aquin.
C’est la réclusion. On ne permet au captif ni de sortir, ni de
voir aucun dominicain. On essaie de le réduire par la disette il
en prend occasion de pratiquer strictement la règle même de
l’Ordre dont on prétend le détacher, Quant à la solitude, elle
ne l’épouvante pas : il va la convertir en noviciat et mener
paisiblement ses études. Ses frères en religion ont trouvé le
moyen de correspondre avec lui et de lui passer des livres. La
Bible, les Sophismes d’ Aristote et les Sentences de Pierre
Lombard sont ses ouvrages de chevet, et une profonde vie
spirituelle le soutient.
Ses soeurs Théodora et Marietta, ayant reçu mission de le
plier aux vues familiales, le visitent et sont accueillies
tendrement ; mais leurs efforts de persuasion tournent
bientôt d’une étrange manière : c’est lui qui les convainc et
les dirige vers Dieu. Bientôt l’une d’elles, devenue
bénédictine, sera abbesse du monastère de Capoue ; son
sublime frère lui aura appris que le plus haut rôle de la
tendresse, c’est d’aider son idole à la déserter.
Alors, la tenace persécution prend une autre forme. Les
SAINT THOMAS D’AQUIN
http://www.thomas-d-aquin.com 19
frères du prisonnier, revenus des camps, essaient d’une
méthode en rapport avec leurs propres pensées. Ils amènent
de Naples une de leurs amies, fille d’une grande beauté, et ils
l’introduisent, dûment stylée, dans la tour où veille leur frère.
Sa Sainteté le Pape Pie XI fait ici une réflexion bien
frappante. « Si dans l’extrême danger où elle se trouva, la
pureté de Thomas avait défailli, il est vraisemblable que
l’Église n’aurait jamais eu son Docteur angélique. » Y songet-
on ? Nos responsabilités sont donc bien grandes, qu’une
telle grâce faite à l’univers religieux ait pu dépendre ainsi d’un
obscur combat
Mais le péril est déjà vaincu. Loin d’entrer en colloque
avec la tentatrice, Thomas, qui a éventé le piège, se précipite
sur elle avec un tison, et quand la porte se referme sur sa
solitude, il trace avec son charbon, en gage de victoire, le
signe de la croix. La nuit suivante, disent les biographes,
durant son sommeil, il se vit accosté par deux anges, qui lui
ceignaient les reins d’un cordon de feu. Il se réveilla avec un
cri. C’en était fini pour sa vie des attaques de la chair. Son
confesseur et ami, Réginald, pourra dire à Guillaume de
Tocco, qui en témoigne au procès de canonisation, que la
confession générale de saint Thomas à son lit de mort était à
cet égard celle d’un enfant de cinq ans.
Y eut-il après cela quelque relâchement dans la
surveillance ? Toujours est-il que bientôt, sans doute avec la
complicité de ses sueurs, peut-être de sa mère enfin
attendrie, en tout cas avec le concours des moines, le
prisonnier s’évade ; il est descendu de sa tour « au moyen
d’une corde », on dira plus tard dans une corbeille, au
souvenir de saint Paul. Ses parents n’insistent plus. Ils
LES GRANDS COEURS
20 http://www.thomas-d-aquin.com
semblent même avoir donné leur consentement, « vaincus
par sa confiance ». L’incarcération avait duré un an et
quelques mois.
Aucun temps perdu, en somme ; on a seulement renforcé
les préparations. Les projets sont repris où on les a laissés.
Jean le Teutonique repart avec son aiglon et va le poser sur les
ailes d’un grand aigle. Albert le Grand enseigne alors à Paris ;
c’est l’homme le plus savant de son temps, et qui prépare,
ainsi que j’ai dit, par un travail encyclopédique, mais sans être
en état de l’accomplir, la synthèse doctrinale du siècle. On lui
envoie l’ouvrier ; il le formera ; il prophétisera son avenir ; il
dira comme le Précurseur : « Il faut qu’il croisse et que e
diminue » ; mais il demeurera associé à l’oeuvre, et aujourd’hui,
dans cette conjonction d’affres Albert le Grand, Thomas
d’Aquin, on ne distingue pour ainsi dire plus.
Quelle aubaine, pour un génie à ses débuts, que six ans de
contact intime et de collaboration avec un maître de cette
trempe ! Un travailleur acharné, un esprit de première force,
un érudit d’une immense information, un homme du plus
généreux caraé1ère, frère en religion et tout de suite,
intellectuellement, paternel : n’est-ce pas une chance unique,
pour cette âme admirablement disciplinée, modeste et d’une
activité dévorante ?
Qu’il parait taciturne, celui qu’on appellera à Cologne le
grand boeuf muet ! Mais sa vie au dedans est intense. Il a
vingt ans ; il est physiquement formé. Bien qu’il soit grand et
carré d’épaules, il est d’une complexion délicate et
extrêmement sensible. « La moindre atteinte corporelle le
trouble » Dans cette délicatesse des tissus, dans cette finesse
SAINT THOMAS D’AQUIN
http://www.thomas-d-aquin.com 21
de grain de la matière vivante s’annonce, dira-t-il lui même
plus tard, d’après Aristote, la vigueur de l’intelligence. Pour
l’instant, c’est sa jeune âme surtout qu’on admire, âme d’une
plénitude et d’une simplicité sans défaut, toute limpide, toute
précieuse, comme un pur diamant.
Le moment où Thomas d’Aquin aborde à Paris (1245)
coïncide avec une belle période du règne de saint Louis ; on
élève la Sainte-Chapelle. L’Université parisienne est en plein
épanouissement, studieuse et en même temps tumultueuse,
rendez-vous du monde intellectuel tout entier et faisant de
Paris, selon le mot d’Albert le Grand, la « ville des
philosophes ». Mais ce premier séjour n’est pas long ; le
studium dominicain de Saint-Jacques se trouvant encombré,
l’Ordre vient d’ériger en studium. generale celui de Cologne,
avec Albert le Grand pour régent. Le maître emmène avec
lui son élève. Thomas regrettera-t-il Paris ? Non; le séjour ici
ou là lui est bien indifférent; sa patrie est la science. Du reste,
il obéit.
A Cologne, le voilà qui s’enfonce de plus en plus dans le
travail et là solitude. Il mène sa « vie cachée ». On pourrait dire
de lui à ce moment ce que Carlyle dit de Cromwell avant ses
orages : « Il vivait silencieux, une grande nier innommée de
pensée autour de lui ». Telle est sa taciturnité que ses
camarades le croient ahuri par de trop fortes études. L’un
d’eux offre de lui donner des répétitions. Il n’a garde de
refuser : ne serait-ce pas se trahir ? N’y aurait-il pas dans ce
refus une marque d’orgueil ? Et puis, la vérité vient de
partout ; il y a là peut-être une source. Le répétiteur opère
quelque temps ; un jour, il s’embrouille, et Thomas,
LES GRANDS COEURS
22 http://www.thomas-d-aquin.com
doucement, le remet dans la voie. Il a la vocation du maître.
Promptement d’ailleurs un incident scolaire fait sortir le
« boeuf muet » de son silence obstiné. Incident prophétique,
raconté avec complaisance par les chroniqueurs, peut-être
enjolivé, comme il arrive toujours, mais qui, dans sa
substantielle authenticité, représente pour Thomas d’Aquin
cette soudaine nécessité de s’exprimer qui dicte au petit
enfant ses premières paroles. Nécessité, dis-je, élan spontané
qui, devenu conscient, se transformera en devoir, c’est-à-dire
en obéissance à sa, destinée.
Albert, donc, fait son cours sur les Noms divins. Thomas
en trace un résumé dont une feuille s’égare et arrive aux
mains du professeur. Plein d’admiration, celui-ci décide
d’éprouver à fond cette jeune science, peut-être aussi de la
dévoiler et de faire cesser l’équivoque. Il invite l’étudiant à se
préparer pour une discussion publique, et le jour venu, c’est
lui-même qui prend le rôle d’objectant. Au bout de quatre
instances pressantes, tout le monde croit que le débutant est
« cerné ». Mais le voici qui reprend à fond toute la thèse et
avance une distinction lumineuse qui met fin à tout le débat.
« vous ne procédez pas en répondant, observe Albert, mais
en maître qui détermine. » « Je ne vois pas le moyen de
répondre autrement », réplique modestement Thomas. Déjà
il sent qu’à la clarté d’un exposé positif, l’objection
succombe, et qu’il n’y a plus à ferrailler, quand la vérité a
vaincu.
C’est alors qu’Albert se serait écrié : « Vous appelez celui-ci
un boeuf muet ; mais le temps vient où par sa doctrine il
poussera de tels mugissements qu’on les entendra dans tout
l’univers. » Paroles un peu solennelles, magnifiques après
SAINT THOMAS D’AQUIN
http://www.thomas-d-aquin.com 23
coup, mais qu’on pourrait juger imprudentes, d’un professeur
à un étudiant, si elles étaient strictement historiques.
Quoi qu’il en soit, Thomas fut chargé dès lors de rédiger
le cours, et nous avons ce traité des Noms divins écrit de sa
main, en cette graphie rapide, peu articulée, difficile à lire,
qui se retrouvera un peu plus tard dans la transcription du
cours sur l’Éthique.
A cette date, environ 1250, l’occasion se présente pour
Thomas d’Aquin d’affermir ses résolutions et de se fixer dans
sa voie d’une façon définitive. De grands malheurs viennent
de fondre sur sa famille. Son frère Raynald a été tué par ordre
de l’Empereur, pour avoir pris le parti du Saint-Siège. Le
château d’Aquin et toutes ses dépendances ont été mis à sac.
Mais l’Empereur étant mort peu après, Théodora, dans
l’espoir de relever sa fortune, fait appel à son plus jeune fils. Il
va objecter sa vocation ? C’est prévu ; on a obtenu du Pape
qu’il puisse garder son habit de Frère Prêcheur et devenir
néanmoins abbé du Mont-Cassin. N’est-ce pas un devoir de
dire oui, et de sauver ainsi à la fois sa famille et son âme ?
Mais le devoir réel est d’être soi-même. Thomas refuse.
Plus tard, nouvelles batteries : on fait offrir au dominicain
l’archevêché de Naples, avec les droits qu’il confère sur la
riche abbaye de Saint-Pierre. C’est une perspective
extrêmement brillante. Archevêque avant le temps,
admirablement doué et noblement apparenté, il peut
prétendre à tout. Mais il a d’autres ambitions. La science !
c’est par la science, non par l’administration et l’éclat, qu’il
doit servir ce monde. Sa tâche est tracée ; son plan peut-être
est déjà fait. Albert, qui a préparé le bois, vient de faire jaillir
LES GRANDS COEURS
24 http://www.thomas-d-aquin.com
la flamme : celle-ci doit grandir. Thomas d’Aquin jeune
seigneur, jeune bénédictin, jeune dominicain, persécuté et
tenté, étudiant et puis maître, docteur et saint : telles sont les
phases prévues éternellement. En elles, d’ailleurs, se reflète et
se résume une époque entière.
L’heure est venue maintenant de prendre vol. Albert
propose Thomas comme bachelier à Paris, en attendant la
maîtrise. Cela concerne le maître général, qui est un
protecteur et qui l’a prouvé. Toutefois, Jean le Teutonique
refuse. Cela ne se peut pas. On est bachelier à Paris à trentecinq
ans, non à vingt-sept. Mais le Cardinal Hugues de Saint
Cher, autre grand dominicain, ayant passé à Cologne, Albert
en fait son allié ; il lui explique l’importance d’allumer à Paris
une telle lumière, d’y constituer une telle force, en faveur de
l’oeuvre urgente qu’il a lui-même commencée:
Sous cette double pression et ne demandant sans douté
qu’à se voir forcer la main, le maître général eue: Thomas se
rend à Paris muni de son nouveau titre et aussitôt (1252)
ouvre son enseignement. Il débute brillamment ; en quatre
années il établit sa réputation et jette les bases de ses
premières oeuvres. Il commente publiquement et par écrit les
quatre livres des Sentences, le classique du temps, et rédige son
premier libre traité philosophique : De Ente et Essentia. On
peut remarquer que dès son premier cours, dont la trace nous
demeure dans le Commentaire In Sent, qu. I, art. 1, il établit sa
méthode et résume d’une certaine manière toute sa vie.
En 1256, il est admis à passer sa licence en anticipant de
quatre ans l’âge requis par les statuts de l’Université. On a
obtenu pour lui une dispense papale. Il entre en charge en
même temps que saint Bonaventure, son ami, a-t-on dit, en
SAINT THOMAS D’AQUIN
http://www.thomas-d-aquin.com 25
tout cas objet de sa vive admiration, mais malgré tout son
adversaire doctrinal. Il a dès lors le droit de donner un
enseignement autonome, dont le premier acte est la leçon
inaugurale solennelle appelée Principium.
Les chroniques veulent que cette première leçon lui ait
été comme dictée en songe, alors qu’il ne savait à quoi se
prendre et doutait de lui-même. C’est une si grande dignité
qu’une chaire doctorale avec des hommes tout autour, et,
dans le lointain, grâce au mystère de l’écriture, un ample et
indistinct auditoire ! Qui donc se sentirait digne d’audience ?
Les luttes vont commencer. On s’étonne de ce mot luttes
au moment de l’écrire ; mais il faut céder à l’histoire. Sous la
placide objectivité de ses exposés et de ses discussions
doctrinales, saint Thomas cache une âme extrêmement
ardente ; il vit passionnément la vie intellectuelle de son
temps, et il va se montrer, en même temps que génial docteur,
un polémiste redoutable.
L’occasion lui en est donnée par l’offensive de Guillaume
de Saint-Amour contre les Ordres religieux, querelle allumée
depuis longtemps, mais dont il est actuellement l’enjeu, lui,
Thomas, pour une part importante ; car il occupe une chaire
que les séculiers voudraient supprimer et développe par ses
succès une influence qu’on voudrait abattre.
Il est grand besoin qu’on intervienne ; car le Pape Innocent
IV, circonvenu et d’ailleurs frappé par des abus manifestes, a
publié coup sur coup des bulles désastreuses pour les grands
Ordres ; il a le sentiment d’un déséquilibre dans l’Église, d’un
péril pour la hiérarchie, du fait de la croissance soudaine et de
l’extension envahissante des Ordres mendiants. L’Église
entière sera-t-elle livrée aux moines ?
LES GRANDS COEURS
26 http://www.thomas-d-aquin.com
Innocent meurt trois mois après la promulgation de sa
dernière bulle. Alexandre IV lui succède, et trouvant de telles
craintes chimériques, il, se contente de demander aux religieux
les sacrifices raisonnables et les rétablit dans tous leurs droits.
De son côté, l’Ordre de saint Dominique a chargé son illustre
fils de soutenir sa cause.
A Anagni, où celui-ci est appelé, le traité Contre les adversaires
du culte de Dieu et des voeux de religion voit le jour et décide de la
querelle. Retour triomphant à Paris. Ordre pontifical de
recevoir Thomas à la maîtrise. Soumission de l’Université, et
alors, intense travail d’enseignement et d’écriture.
De 1256 à 1259, Thomas d’Aquin préside des disputes
publiques touchant la Vérité et les questions connexes, et il
rédige l’admirable ouvrage qui porte ce titre : De la Vérité, un
des plus puissants qui soient sortis de sa plume. De cette
époque datent encore le commentaire de l’Évangile selon
saint Matthieu, le commentaire sur le livre de la Trinité de
Boèce. Sa réputation va de jour en jour croissant. On
admire, dit un contemporain, sa manière « brève, claire,
facile et accessible ».
Ce qui frappe le plus – certains aujourd’hui en seraient bien
étonnés – c’est la nouveauté de son enseignement, que
souligne un texte célèbre de Guillaume de Tocco redondant à
souhait et d’autant plus significatif. « Il soulevait des questions
nouvelles, inaugurant dans la recherche et la démonstration
scientifique une manière nouvelle et claire, développant des
arguments nouveaux. Aucun de ceux qui l’entendirent ainsi
enseigner du nouveau et résoudre sur de nouvelles base les
doutes et les difficultés, ne doutait que Dieu n’eût éclairé ce
penseur des rayons d’une nouvelle lumière. »
SAINT THOMAS D’AQUIN
http://www.thomas-d-aquin.com 27
En 1259, on trouve saint Thomas à Valenciennes, où
avec Albert le Grand et Pierre de Tarentaise, il réorganise les
études de son Ordre et décide la création de nouveaux
centres de culture en Espagne. A la prière de saint Raymond
de Peñafort et sur l’ordre exprès d’Alexandre IV, il
entreprend la Somme contre les Gentils, afin d’aider à la
pénétration des idées chrétiennes et des saines idées
philosophiques en terre musulmane.
C’est d’ailleurs en Italie qu’il achèvera cet ouvrage. Il y est
appelé par son Ordre et convoqué, en 1261, à la cour
pontificale par Urbain IV. Pendant dix ans, à Anagni, à
Orvieto, à Rome, à Viterbe, il profite des facilités qui lui sont
données pour constituer définitivement sa doctrine et la faire
pénétrer au coeur de l’Église. Sa documentation lui est
facilitée par cet amas de manuscrits qui de toutes parts
affluent vers le Saint-Siège et qui plus tard formeront le
fonds appelé bibliothèque vaticane. Déjà, à Paris il avait été
heureux sous ce rapport, jouissant de la riche collection
réunie par saint Louis près de la Sainte-Chapelle, celle qui
permit à l’érudit confrère de saint Thomas, Vincent de
Beauvais, de composer son célèbreMiroir. Mais le génie, plus
que l’érudition, brille, en la personne de thomas d’Aquin,
dans la demeure papale. « là, écrit le poète Henri de
Würzbourg, il est quelqu’un qui découvrirait une nouvelle
philosophie, si le feu détruisait l’ancienne. Il saurait la rétablir
d’une meilleure manière  » sa science lui vaudrait une gloire
supérieure même à celle -des anciens4.
De cette époque datent les commentaires sur Job, sur Isaïe
4 Cité par Grabmann. Saint Thomas d’Aquin, trad. L.
Vansteenberghe. Bloud et Gay, éd.
LES GRANDS COEURS
28 http://www.thomas-d-aquin.com
et sur l’Évangile de saint Luc, – La Chaîne d’Or, compilation
harmonieuse d’idées patristiques dont il trouvait les éléments
dans la bibliothèque des Papes, – les grands traités
théologiques et philosophiques de Potentia, où il étudie l’activité
intérieure de Dieu, la création et le gouvernement divin, le
miracle, etc. – le traité de Malo, où sont débattues les difficiles
questions du mal dans la nature et du mal moral, – la Question
des Créatures spirituelles, la Question sur l’Ame, la Question de l’Unité
du Verbe incarné, d’autres encore.
Pour aider au retour des Orientaux en l’unité romaine, il
écrit Contre les erreurs des Grecs. En 1264, lorsque est instituée,
en partie par son influence, la fête solennelle du Saint-
Sacrement, il en compose l’Office. Enfin, grâce au concours
de son confrère flamand Guillaume de Moerbeke, hellénisant
distingué, il s’attache à élucider les principaux ouvrages
d’Aristote, ainsi que le Livre des Causes, oeuvre platonicienne
célèbre dans les écoles. Il invente à cette occasion l’exégèse
littérale, si favorable à la précision critique, et dont avant lui
il n’y avait pas d’exemple. Ces vastes travaux, tous largement
poussés, ne peuvent être cependant terminés en Italie ; à
Paris ils devront se poursuivre5.
En 1265, saint Thomas est chargé par son Ordre de
diriger à Rome un Studium generale que, vient de fonder
Charles d’Anjou. Il réside alors à Sainte Sabine. En 1267, il e
t appelé à Viterbe par le Pape, et c’est en ce temps, sans
doute en 1266, que naît dans son esprit l’idée de la Somme
théologique.
5 Il faut d’ailleurs observer que ces attributions de dates sont
parfois contestées et que les meilleurs érudits en disputent encore.
SAINT THOMAS D’AQUIN
http://www.thomas-d-aquin.com 29
Il sent que sa doctrine est définitivement acceptée, que le
vaste propos conçu par lui et sur lequel nous devrons nous
étendre est compris et approuvé des autorités responsables.
Bien qu’une telle prétention soit fort loin de sa pensée, il est
déjà le doctor catholicus, le doctor communis il peut prendre
possession de l’avenir au moyen de son chef-d’oeuvre.
Il s’agit, dans la Somme théologique, de coordonner sous une
forme à la fois magistrale et simple, très nette, dégagée des
broussailles qui obstruent les écrits du temps, les idées qu’il
s’est faites au cours de sa formation et de ses expériences
savantes. OEuvre de synthèse, oeuvre de dégagement, oeuvre
méthodique, oeuvre de charité intellectuelle à l’égard des
jeunes générations : telle est la Somme. En deux ans fut
achevée la Première partie, la plus importante au point de vue
de la doctrine générale.
Thomas et alors rappelé (fin 1268) à l’Université de Paris.
Le désordre intellectuel et moral y et grand ; l’offensive
contre les Ordres religieux se poursuit ; l’averroïsme s’affiche
ouvertement, sous l’influence de Siger de Brabant et de
Boèce de Dacie. Cette doctrine subversive, qui affirme
l’unité de l’intellect chez tous les hommes et exclut par là
toute immortalité individuelle, prétend s’autoriser d’Aristote,
et elle compromet, par de si énormes excès, la reviviscence
péripatéticienne à laquelle Thomas se consacre. Celui-ci
entre en lice et prend nettement position à la fois contre les
averroïstes et pour Aristote.
Le point culminant de la dispute et marqué par le traité de
l’Unité de l’Intellect, contre les Averroïstes (1270, d’après
Mandonnet). A quel degré d’excitation en est venue la
querelle, on en peut juger par la finale de ce travail, si peu en
LES GRANDS COEURS
30 http://www.thomas-d-aquin.com
harmonie avec les allures pacifiques de l’auteur, qui pourtant,
dans ses tout derniers mots, laisse percer sa bonté foncière :
« Si quelqu’un, enflé d’une fausse science, veut s’opposer à
nos assertions, qu’il n’aille pas dans les coins, s’expliquer avec
des enfants qui ne peuvent juger de ces causes difficiles ;
qu’il écrive contre cet écrit, s’il l’ose. Alors il trouvera non
seulement moi, qui suis le moindre de tous, mais encore
beaucoup d’autres champions de la vérité, qui combattront
ses erreurs ou secourront sa faiblesse. »
Après diverses fluctuations, saint Thomas sera considéré
comme ayant gagné la partie, et l’art du moyen âge consacrera
sa victoire. Au Louvre, dans un tableau de Benozzo Gozzoli,
Averroès et représenté comme anéanti aux pieds du Docteur
en gloire. Chez Antonello de Messine, au palais Bellomo de
Syracuse, il et plus lamentable encore, roulé sur le dos,
touchant des deux épaules et montrant du doigt son
vainqueur. Avec plus de bienveillance, fra Angelico à Saint-
Marc, Andrea de Bonaiuto à Sainte-Marie-Nouvelle, le
représentent assis, toujours aux pieds du saint Docteur, mais
paraissant méditer et comme préparer sa conversion. C’et le
commentaire graphique des derniers mots de l’opuscule.
En même temps, Thomas d’Aquin devait se défendre
contre les augustiniens, qui attaquaient plusieurs de ses thèses,
en particulier l’unité du principe vivant dans l’homme et la
possibilité philosophique d’un monde éternel. Touchant ce
dernier point, il réagit par la publication de l’opuscule intitulé de
l’Éternité du Monde, contre ceux qui murmurent. On voit que le
murmure ne le désarçonne point. Au cours du travail, il
laisse échapper une phrase d’une ironie assez mordante, la
seule, avec celle que nous citions plus haut, qui se trouve
dans toute son oeuvre : « ceux qui aperçoivent ici des
SAINT THOMAS D’AQUIN
http://www.thomas-d-aquin.com 31
contradictions ont sans doute un esprit plus subtil que le
nôtre ; seuls ils sont hommes, et avec eux se lève la sagesse. »
Mais l’attaque risquait à ce moment de lui venir de plus
haut, de l’autorité ecclésiastique elle-même. L’évêque Etienne
Tempier, ancien chancelier de l’Université, personnellement
très opposé à Aristote et peu ami des Réguliers, par ailleurs
justement alarmé des progrès de l’averroïsme, institua des
assises solennelles où Thomas fut invité à expliquer
sa doctrine. L’assaut lui vint de toutes parts et la lutte fut
véhémente. On cherchait à le montrer rebelle à l’autorité,
partisan de privilèges abusifs en faveur des Réguliers, et
surtout entraîné par son aristotélisme du côté des
averroïstes, au rebours de la foi.
Thomas répondit à tout avec calme et clarté, rassura
l’autorité sans rien abandonner de ses thèses, et put ainsi
écarter ses propositions personnelles d’une censure qui en
frappait treize autres. Nous le verrons d’ailleurs plus tard, ce
ne fut que partie remise.
L’oeuvre ne souffrait point de toutes ces agitations, qui
pourtant s’aggravèrent jusqu’à diviser profondément
l’Université et à provoquer, en 1272, une véritable grève.
Thomas écrit en ce temps la deuxième partie de la Somme
théologique, ou ses profondes qualités de moraliste brillent
spécialement et qui devait échapper à la critique de ses plus
virulents adversaires. Il continue ses commentaires d’
Aristote, étudiant le Perihermenias, la Métaphysique, le traité du
Ciel et du Monde, les Météores, la Génération et la Destruction des
choses, et il commence la Politique. Concurremment, il écrit
des opuscules sur les Principes de la Nature, sur les OEuvres
cachées de la Nature, la Combinaison des Éléments, les Jugements par
LES GRANDS COEURS
32 http://www.thomas-d-aquin.com
les Astres, les Sorts, le Mouvement du coeur, etc. Il y faut ajouter le
traité des Substances séparées, sûrement postérieur à 1268, et le
commentaire sur l’Évangile de saint Jean.
En 1272, au grand regret de ses collègues qui font appel,
pour le garder, au chapitre de son Ordre à Florence, saint
Thomas quitte Paris. Ses supérieurs le chargent d’établir en
Italie un nouveau studium generale en lui laissant le choix de la
ville. Thomas, cédant sans doute aux sollicitations du roi
Charles d’Anjou, se décide pour Naples. C’est le retour dans sa
patrie. Mais le séjour ne sera pas de longue durée. Saint
Thomas est épuisé. Une constante application a miné ses
forces. Il poursuit cependant le travail de la Somme, dont la
troisième partie a été à peine commencée à Paris. Mais arrivé
au traité des parties de la Pénitence, il sent son courage
l’abandonner. Des événements intérieurs dont nous
parlerons achèvent de le détacher de son oeuvre. Il suspend
sa harpe aux saules de la rive, dit un ancien biographe, parce
qu’il a entrevu la patrie.
De fait, en 1274, il est appelé par Grégoire X au concile
oecuménique de Lyon ; il part, mais en route il se sent mal et
s’arrête au château de Magentia, chez sa nièce. Son état
s’aggravant, il veut aller à la rencontre de la mort en un lieu
convenable à sa vocation et se fait conduire chez les
cisterciens, à l’abbaye de Fossa-Nuova. En arrivant au
monastère, il appuie la main à la muraille et dit cette parole
du psaume CXXXIe « C’est ici le lieu de mon repos pour
toujours ». Il revenait ainsi à son berceau ; sa vie serait
encadrée dans la paix bénédictine, et deux grandes familles
religieuses en seraient à jamais unies.
Les moines reçurent avec joie et vénération celui qui venait
SAINT THOMAS D’AQUIN
http://www.thomas-d-aquin.com 33
leur confier ses dernières faiblesses. Le malade avait froid; ils
tenaient à aller eux-mêmes couper et charrier le bois de la
forêt pour réchauffer ses membres, disant qu’il ne convenait
pas d’abandonner cet honneur à des bêtes. Et Thomas disait
« D’où me vient que de saints hommes veuillent bien ainsi me
servir, moi qui ne suis qu’un homme ? »
Durant le mois qui lui fut encore laissé, le saint voulut
reconnaître la bienveillance fraternelle de ses hôtes, et à leur
requête il leur commenta brièvement le Cantique des Cantiques.
Il demanda ensuite le sacrement des mourants. Devant
l’eucharistie il dit : « Je te reçois, prix de la rédemption de
mon âme, viatique de mon pèlerinage, pour l’amour de qui
j’ai étudié, j’ai veillé, je me suis épuisé. C’est toi que j’ai
enseigné et prêché durant ma vie en ce monde. Je n’ai jamais
rien dit contre toi ; mais si je l’ai fait par ignorance, je ne
m’obstine pas dans mon propre sens ; je laisse tout à la
correction de l’Église romaine, dans l’obéissance de laquelle
je quitte cette vie. »
Il avait à peu près 49 ans. La pensée, flamme rapide, avait
usé prématurément sa matière mortelle. Mais la longévité n’a
rien à voir avec le génie et relativement peu avec ses oeuvres.
Le génie se mesure en hauteur et en profondeur. Que peut-il
étreindre : c’est là tout ce qui importe, et la répétition de ses
gestes ajoute peu à sa gloire ou même à ses services. Michel-
Ange vécut quatre-vingt-dix ans, Raphaël trente-sept ; s’il y a
entre eux une différence, elle ne tient pas à cela. Quand saint
Thomas mourut, il avait dit ce qu’il avait à dire ; sa prodigieuse
activité pensante avait donné son fruit; il partait parce que
c’était l’heure. Nous dirons le sens de ce déclin bienheureux,
annonciateur d’une force universelle.
LES GRANDS COEURS
34 http://www.thomas-d-aquin.com
*
* *
On aimera connaître d’un peu plus près l’homme qui se
cacha toujours derrière sa pensée, comme sa pensée derrière la
vérité, seul souci de sa carrière. On en peut parler sans crainte.
Si tels grands hommes, leur spécialité mise à part, ont quelque
chose de suspect ou de puéril, de ridicule quelques fois ou
même de hideux, ce n’est pas le cas de celui-ci ; tout satisfait
dans sa personne comme dans son ouvrage.
Physiquement, il était corpulent et de haute taille, assez
pour attirer l’attention des laboureurs, quand il passait au
bord des champs. Il était brun, le teint « couleur de
froment », la tête imposante et un peu chauve, la face
puissante et pacifique, les lèvres sinueuses et bien modelées,
le regard pénétrant et d’une ampleur tranquille, avec de la
candeur. Si son extrême sensibilité lui faisait redouter la
souffrance physique, il lui suffisait pour se calmer de
concentrer son esprit, ce qu’il faisait quand on pratiquait sur
lui la « minutio », la saignée, ou quand, ayant des ulcères aux
jambes, on dut lui infliger de douloureuses cautérisations.
La légende s’est répandue qu’il redoutait beaucoup les
orages ; ce ne serait pas surprenant ; mais la vérité est qu’ils le
laissaient impassible, au point qu’une fois, en mer et dans un
grand danger, il garda seul son calme. Quand il tonnait très
fort, il avait simplement l’habitude pieuse du signe de la croix.
Il dormait peu et se levait souvent pour consulter quelque
SAINT THOMAS D’AQUIN
http://www.thomas-d-aquin.com 35
ouvrage, surtout pour dicter. La nourriture lui était une
corvée pénible ; toujours absorbé, occupé à « adapter sa
pensée à l’univers », ce qui est à ses yeux l’oeuvre du
philosophe, il en oubliait une autre adaptation, celle qui nous
sustente. Le primo vivere, d’abord vivre, ne le convainquait
pas. Il avait fallu lui donner en frère Réginald un gardien et
comme une nourrice.
« Taciturne » dans sa jeunesse, il le devint toujours
davantage à mesure qu’il s’enfonçait dans son oeuvre. Les
affaires de ce monde ne l’intéressaient pas, si ce n’est qu’elles
eussent rapport à la pensée abstraite ou à la charité. « Aucune
occupation, dit Guillaume de Tocco, ne modifiait la direction
de son coeur ». Gracieux pour tout le monde, il parlait peu, et
jamais inutilement. Il se mêlait le moins possible aux groupes ;
sa récréation était de se promener seul, à grands pas, la tête
découverte et élevée vers le ciel, sous les cloîtres de son
couvent. Il ne sortait jamais que par nécessité, et l’on
comptait ces sorties dans son existence. Appelé à la cour de
saint Louis, il s’excusait sur son travail, et il n’y parut qu’une
fois, par ordre. On sait comment il s’y conduisit. Au beau
milieu du repas, il frappe tout à coup sur la table en s’écriant:
« Voilà qui est décisif contre les manichéens ! » et le bon roi,
loin de s’offenser, comme le craignait le prieur présent à
cette scène, fait appeler un secrétaire pour recueillir la
trouvaille du distrait.
Il s’était détaché de ce qui passionne la grande masse des
hommes ; ce qui semble vital aux autres n’était rien pour lui. A
la possession de Paris, étalé devant ses yeux un jour qu’il
revenait de Saint Denis avec des disciples, il disait préférer un
manuscrit de saint Jean Chrysostome, qui alors lui manquait.
LES GRANDS COEURS
36 http://www.thomas-d-aquin.com
La nature, comme spectacle, ne semble pas l’avoir
beaucoup retenu ; il vivait dans ses causes ; il la reconstruisait
en lui-même; l’âme n’est-elle pas « en puissance, tout » ? La
société l’intéressait par ses âmes, mais non par son train et
par son banal commerce. On ne trouve guère chez lui le
sentiment de l’histoire, là où le sort même de la
doctrine n’est pas en question.
C’était un homme tout simple, sans aucune singularité, et
qui paraissait aussi placide que le style de ses ouvrages. On se
demandait comment on peut parler si paisiblement et avoir
l’audience du monde entier.
Ce n’est pas qu’il n’eût au spirituel comme physiquement
une sensibilité très vive ; mais il l’avait domptée. Cet athlète de
la pensée, cet homme à la robuste poitrine ne tenait pas à ce
qu’on dit sous ces côtes, sous ces arcs d’acier il y a un coeur de
chair ; mais il y en avait un, et c’était une étroite discipline qui
en réglait le rythme.
De là sa merveilleuse possession de lui-même au milieu
des plus durs combats. « Pugiliste de la foi », comme
l’appelle la liturgie, il écrit au milieu des luttes ; mais il est
« très patient », « très prudent », et pas plus qu’on ne le voit
s’énerver d’un contretemps, on ne le surprend irrité d’une
contradiction, fût-ce sur les points qui lui tiennent le plus à
coeur. Un de ses acharnés adversaires, John Peckham,
écrivant longtemps après une séance où lui-même avait
attaqué le saint avec une violence extrême, attestait que celuici
lui avait répondu « avec grande douceur et humilité ».
Au fait, si le système de saint Thomas est éminemment
impersonnel, au meilleur sens du terme, n’est-ce pas
précisément parce qu’il reflète une personne désintéressée,
SAINT THOMAS D’AQUIN
http://www.thomas-d-aquin.com 37
bienveillante, largement ouverte à tout et à tous, amie de la
mesure, ignorante des partis pris et merveilleusement
équilibrée dans son étonnante richesse ? Cet esprit qui anime
toute son oeuvre est d’abord en lui ; il est un sage passionné,
mais passionné uniquement de la sagesse ; la stricte objectivité
de ses écrits ne peut empêcher d’apercevoir les tendances qui
s’y expriment, et c’est de servir les hommes, mais de ne leur
rien demander pour soi-même, parce qu’on aspire plus haut.
Les contemporains de notre Docteur le disent
admirablement bon (miro modo benignus). On le trouve prêt à
tous les services, et non pas seulement d’ordre intellectuel.
Un frère convers l’entraînant un jour par la ville au pas de
charge, l’ayant requis sans savoir qui il était et ne s’inquiétant
pas de sa fatigue, il s’escrime de son mieux sans rien dire, et
quand il voit les passants protester contre une telle
outrecuidance, il sourit.
Il croit volontiers en autrui et ne soupçonne jamais le mal
sans de formelles preuves. Il n’admet pas qu’on joue avec la
vérité. Un jour qu’un jeune religieux, tendant un piège à sa
distraction, lui dit soudainement : « Frère Thomas, voyez un
boeuf qui vole ! » il va tranquillement vers la fenêtre, et
comme on rit, il dit : « Je m’étonnerais moins de voir un
boeuf voler qu’un religieux mentir ». Leçon souriante sans
doute, mais qui décèle un caractère.
Les témoins de la canonisation vantent chez saint
Thomas la douceur de son accueil, l’aménité de ses
manières,, la bonté foncière de son âme, sa libéralité, sa
patience, sa prudence parfaite et le rayonnement de sa
charité, de sa piété : belle gerbe d’hommages, dont chaque
article est appuyé de faits ou de significatives paroles.
LES GRANDS COEURS
38 http://www.thomas-d-aquin.com
La bonne grâce et la simplicité exquise sont peut-être,
chez un tel homme, les valeurs les plus apparentes et les plus
goûtées, sinon les plus hautes. Invinciblement, on compare à
ce que suppose, comme sentiment de la vie et de soi-même,
une telle attitude, avec ce que le Docteur est pour l’univers.
L’homme des tableaux de Triomphe et des panégyriques ne
perd rien à se laisser plaisanter sur son embonpoint ou sur
ses distractions proverbiales. Ayant obtenu par l’invocation
de sainte Agnès la guérison de son très cher disciple
Réginald de Piperno, atteint de fièvre maligne, frère Thomas
promit de payer chaque année un bon repas aux étudiants du
couvent de Naples, le jour de la fête de la sainte. Il touchait
alors du roi une once d’or par mois pour ses cours.
Malheureusement, il ne put tenir parole qu’une fois, car sa
fin était proche ; mais le trait n’en parut que plus touchant.
Ainsi fait, saint Thomas provoqua des attachements
profonds, avant tout celui du fidèle Réginald, son compagnon
de tous les instants, et celui de son maître Albert. Celui-ci,
après la mort prématurée de son ancien élève, ne pouvait
entendre évoquer son souvenir sans fondre en larmes, et vers
la fin de sa vie, dans un âge très avancé, on le vit entreprendre
le voyage de Cologne à Paris, rude affaire en ce temps-là, pour
venir défendre la mémoire de Thomas et sa doctrine.
Dans le privé, simple comme un enfant ; devant le monde
et à pied d’oeuvre, solide, prudent, mesuré, bienveillant, mais
hardi et imperturbable : tels semblent être les caractères de
l’homme, en celui qui nous paraît aujourd’hui libre
d’humanité et qu’on ne voit d’ordinaire que noyé et comme
réduit à l’état de forme irréelle, dans la lumière de sa pensée.
SAINT THOMAS D’AQUIN
http://www.thomas-d-aquin.com 39
CHAPITRE III
LE PROPOS
« Les grands hommes, dit Emilio Castelar, sont les
formes diverses que revêtent les grandes idées6. » Il est donc
essentiel, pour la compréhension de saint Thomas et de son
rôle, de savoir à quelle grande idée il correspond
historiquement, comment lui-même a compris sa tâche, en
attendant que nous disions par quelle méthode et en quelle
forme il l’a réalisée.
On doit prévoir ce qu’il en est d’après ce qui précède, si
l’épigraphe de ce livre a raison et convient à notre auteur.
Nous savons qu’il a voulu et su répondre à la situation de son
temps ; cette situation nous et maintenant connue : tout doit
s’ensuivre. Oui ; mais il faut l’exprimer d’une façon précise. Et
c’est complexe, assurément, dans le détail ; mais c’est très
simple en sa teneur première, à ce moment auquel pense M.
Bergson quand il écrit : « Tout travail philosophique fécond
naît d’une concentration de la pensée, avec, à la base, une
émotion pure7 ». A quelle émotion initiale correspond
6 Emilio Castelar, Civilizacion, t. III, p 151
7 Henri Bergson. Discours prononcé pour le Trentenaire de la
Revue de Métaphysique et de Morale.
LES GRANDS COEURS
40 http://www.thomas-d-aquin.com
l’oeuvre de saint Thomas ? Qu’a-t-il entrevu ? Vers quoi, dès
le début, soit instinctivement, soit plutôt d’une très expresse
volonté, orienta-t-il sa vie tout entière ?
Nul doute : ce point de départ, c’est la vision d’une
harmonie à établir entre la raison et la foi, sous les auspices
d’un grand système philosophique préexistant, avec l’aide de
toutes les notions contenues dans la tradition et dans
l’ambiance intellectuelle de l’époque, et moyennant la pleine
compréhension de ces éléments en apparence disparates. Il
voit cela d’un coup, grâce à sa formation à l’école d’Albert le
Grand assurément, mais grâce surtout à cette réaction
vigoureuse et autonome que l’enseignement prépare et ne
saurait remplacer.
Avec ce fil conducteur, on comprend tout ; sans lui on ne
comprendrait rien. Tel est l’apport de saint Thomas, son
« message », comme on dit maintenant. Il est de poids, si la
raison et la foi sont tout l’homme, si la doctrine
aristotélicienne a pu être appelée, fût-ce en vue de s’en
distraire, « la métaphysique naturelle de l’esprit humain », et
si enfin, dans le chantier des esprits de tous les âges, des
fragments ou des blocs de vérité sont partout épars.
M. Bergson assure que ce qui caractérise avant tout une
telle intuition initiale, c’est sa puissance de négation. Le mot
impossible serait le premier formulé dans l’esprit du philosophe,
comme dans la raison de Socrate aux prises avec son démon.
Cela se peut bien ; car on n’affirme que pour se sauver du
doute, et le doute est bien plus redoutable et instigateur de
fuite s’il prend la forme d’une erreur.
En ce cas, il n’est pas difficile de trouver en quoi consiste la
négation thomiste initiale. Thomas constate la double attitude
SAINT THOMAS D’AQUIN
http://www.thomas-d-aquin.com 41
averroïste, déjà menaçante chez Abélard : comme croyant, on
affirme ; comme philosophe, on nie ou l’on conteste. Il constate,
même chez un Anselme, une confusion relative de la foi et de la
raison quand à leur teneur, à leurs principes et à leurs méthodes ;
enfin il se rend compte qu’aux problèmes posés par le
mouvement des intelligences, les conceptions augustiniennes, en
dépit de leur valeur, ne peuvent fournir de réponse satisfaisante.
Dès lors, il se retourne. Impossible que la raison et la foi se
dissocient, se contredisent ou se confondent : il faut chercher
leur formule d’autonomie et d’accord. Impossible que
l’augustinisme platonicien préside à la renaissance qui s’annonce
et remédie à la crise qui en est la rançon ; l’aristotélisme, où l’on
voit le danger, est en vérité le remède, à la condition qu’il soit
reformulé en concordance avec l’apport de la foi et avec ce qu’il
y a de vrai dans d’autres systèmes. De là tout part, et le travail
d’une vie a sa formule complète.
Premier dilemme : la raison et la foi. Ce qui importe avant
tout, c’est de marquer leur autonomie en face l’une de l’autre,
leur droit, chacune, de s’affirmer et de se déployer selon sa
propre loi. Sans cela, on ne pourra opérer entre elles que de
fausses conciliations ; car ce n’est pas concilier deux choses,
que de les sacrifier plus ou moins l’une à l’autre. Or, c’est ce
qu’on fait. Cela s’explique par le règne quasi exclusif de la
théologie comme régime de pensée pendant les dernières
périodes, et c’est ainsi qu’une pure philosophie, comme
l’aristotélisme, peut paraître à certains, de ce fait seul, un
scandale. Pour les augustiniens, la spéculation philosophique
elle-même part de la foi, se fonde sur la foi : autant dire qu’ils
ne reconnaissent pas de philosophie autonome. La formule
fameuse fides quaerens intellectum décèle bien leur pensée
LES GRANDS COEURS
42 http://www.thomas-d-aquin.com
profonde. La foi cherche à comprendre, disent-ils ; mais une
foi qui cherche à comprendre n’est encore et toujours qu’une
foi. Eclairée rationnellement, elle ne perd pas pour cela sa
nature foncière. Et certes, saint Thomas admet et pratiquera
autant que personne la formule susdite ; mais pour lui, elle
n’exprime pas tout le travail à faire. La raison pure aussi a ses
aspirations ; elle a ses domaines ; elle a ses moyens ; elle a ses
certitudes propres, et la philosophie est un droit en même
temps qu’un haut privilège de l’esprit humain.
Bien loin donc qu’il y ait lieu de reverser pour ainsi dire la
philosophie dans la théologie et la raison dans la foi, il ne s’agit
même pas de les « concilier » comme on concilie des choses ou
des gens ayant des droits opposés et qui doivent pourtant vivre
ensemble ; on ne cherchera pas à les rajuster avec des
concessions des deux parts, ou grâce aux sacrifices de l’une
d’elles ; ce serait là un piètre travail. Non ; ce qu’il faut faire,
c’est placer la raison et la foi sur deux trônes, à des titres divers
sans doute, et à d’inégales hauteurs, mais en reconnaissant les
droits souverains de l’une et de l’autre, chacune dans son ordre,
quitte à relier ensuite les deux ordres.
Saint Thomas considérerait comme une félonie
d’abandonner en faveur de la raison quelque chose de la foi ;
mais il ne répugne pas moins à abandonner pour la foi quelque
chose de la raison. Ce serait une trahison au fond identique,
une trahison de la Vérité vivante, une trahison de Dieu. Car
Dieu est Dieu partout, dans l’Église et dans la nature, dans le
Verbe révélateur et dans l’esprit humain. On conciliera donc,
si l’on tient à ce mot, en poussant à fond toutes les
exigences, toutes celles de la raison d’une part, de l’autre
toutes celles de la foi, et la vérité même assurera l’alliance.
SAINT THOMAS D’AQUIN
http://www.thomas-d-aquin.com 43
Il y a là une belle confiance, une noblesse d’attitude qui
n’honore pas moins le croyant que le philosophe. Pourquoi
redouter les libres allures de la raison, si la foi est divine ? Et
que craint-on de la foi en philosophie, si cette même
condition d’une origine commune nous certifie d’avance le
raccord ? A-t-on peur que Dieu ne contredise Dieu ? Ou
Dieu serait-il jaloux de l’essor de la pensée chez sa créature ?
Saint Thomas ne veut pas être orgueilleux pour ce Dieu qui
ne l’est point, ni, comme homme, se montrer timide. Il
affirme le plein droit de la raison ; il affirme le plein droit de
la foi ; il est théologien ; il est philosophe, et ses deux
sciences lui apparaissent, selon la belle expression de M.
Pierre Lasserre, comme « deux zones dans la traversée d’un
même rayon de sagesse qui descend du ciel ».
Est-ce à dire que notre penseur conçoive une philosophie
coupée de toute communication avec la foi et en état de
revendiquer une pleine et entière indépendance ? Non
certes ; une telle dichotomie méconnaîtrait l’unité du vrai,
l’unité de l’homme, et, si l’on peut ainsi dire, l’unité de Dieu.
D’un autre côté, conclure ainsi serait oublier que si la raison
et la foi sont humano-divines toutes les deux, la liaison entre
l’homme et Dieu se réalise dans les deux cas d’une façon
bien différente. Dans le cas de la révélation, le discours de
Dieu est direct et par là infaillible ; dans le travail de raison,
Dieu intervient en ce sens que notre raison est émanée de la
sienne et qu’aussi viennent de lui les raisons des choses ; mais
ici, les défaillances de la créature s’interposent, et s’il y a
désaccord entre les résultats de la recherche humaine et les
données de la foi, ne faudra-t-il pas aller au plus certain ?
N’aura-t-on pas le devoir de s’incliner devant l’irréfragable et
souveraine Vérité première ?
LES GRANDS COEURS
44 http://www.thomas-d-aquin.com
Il n’en demeure pas moins que tout conflit étant
impossible, à la seule condition de ne pas affirmer comme de
foi ce qui ne serait pas de foi ou comme prouvé
rationnellement ce qui ne serait qu’hypothèse ou erreur, la
marche est libre dans tous les sens ; on peut s’avancer dans le
dogme armé de sa raison et s’éclairer, en philosophie, des
lumières de foi sans rien compromettre et sans rien confondre.
Agir ainsi, ce sera être à la fois le théologien le plus fidèle et le
philosophe le plus intelligent. Il ne s’ensuivra point qu’on
prétende démontrer la foi, comme l’ont tenté Abélard et
parfois Anselme ; cela semble à saint Thomas déroger à la
sublimité de la foi et l’exposer aux risées des philosophes ;
mais on pourra en relier les éléments l’un à l’autre et aux
données de l’expérience, et l’on se tiendra assuré de pouvoir
toujours réfuter les objections qu’on lui oppose, car elles
sont nécessairement sans valeur.
Telle sera, durant toute sa vie, l’attitude de saint Thomas. Il
ne se posera jamais en pur philosophe ; il est doctor catholicus,
théologien, homme de la Sainte Doctrine ; mais le docteur
catholique prend la vérité de toutes parts ; il est l’homme de
vérité intégrale ; ayant mis l’intelligence en adoration devant
Dieu, il la garde en une fière attitude de domination à l’égard
de tout le reste ; l’inclinant là où il faut, il la redresse d’autant
mieux là ou elle est reine et où facilement, ayant refusé
l’hommage premier, cet hommage qui la couronne, elle
deviendrait bientôt inquiète d’elle-même et serve.
N’est-ce pas ce qui arrive périodiquement, aux époques
de crise de la foi et de rébellions orgueilleuses de
l’intelligence ? Pour avoir mis l’intelligence à la place de
Dieu, pour en avoir fait un Dieu, on n’a plus de remède
contre ses impuissances manifestes ; on en vient à douter
SAINT THOMAS D’AQUIN
http://www.thomas-d-aquin.com 45
d’elle. Alors, on n’a plus rien. En matière intellectuelle
comme partout, l’humilité qui met tout à sa place est la plus
haute sauvegarde et la souveraine grandeur.
Et pourquoi refuserait-on d’utiliser en philosophie même
les données de la foi, en ce sens qu’on se laisse éclairer de la
divine lumière pour diriger sa recherche, pour féconder et
juger son travail ? Une science ne sert-elle pas de guide et de
contrôle à une autre science ? Cela n’est point confondre. La
branche et la fleur ne se confondent point ; isolées, on pourrait
en beaucoup de choses les opposer ; mais elles se réunissent en
la sève. Ainsi le philosophe thomiste avoisine la foi, et il ne
confond pas pour cela deux ordres de faits ni deux méthodes
diverses. Il n’emploie en philosophie que des arguments de
philosophe ; il ne conclut qu’en vertu de principes communs à
tous, et nul ne peut donc écarter ses solutions au nom de
l’incroyance. Qu’on prouve leur fausseté, et le croyant sera
confondu avec le philosophe. Si on ne le peut, tous deux
triomphent par un même effort, qui est celui du seul savant.
Serait-il nécessaire, pour suivre un droit chemin, de courir le
risque des fondrières ? Ou faudrait-il, pour mieux s’éclairer
dans une chambre obscure, fermer la baie par où filtre le
soleil ? Au vrai, tout en maintenant fermement la distinction
essentielle entre la foi et la raison, on a le droit de soutenir, au
nom de leur synthèse, cette proposition hardie de Jean Scot
Erigène : « La vraie religion est la vraie philosophie ; la vraie
philosophie est la vraie religion. »
Muni de cette large et haute théorie, sur laquelle il
reviendra sans se lasser, pour laquelle il bataillera contre tous
ses adversaires de droite et de gauche, saint Thomas se mettra
en devoir, pour l’appliquer, de réaliser une double tâche.
Premièrement, il faudra montrer dans le fait, et non plus
LES GRANDS COEURS
46 http://www.thomas-d-aquin.com
seulement en droit, que la foi ne contredit en rien la raison,
bien qu’elle la dépasse, et que la raison ne peut opposer à la
foi que des apparences faciles ou non à dissiper, mais toujours
caduques. C’est le travail le plus important, celui qui constitue,
dans une société chrétienne, comme une oeuvre de salut
public, et saint Thomas s’y consacrera avec une ardeur qui
n’aura d’égale que sa magnifique loyauté, vraiment émouvante.
On a pu dire de lui qu’il n’a laissé que bien peu à faire aux
incrédules de l’avenir, tant il a le souci de mettre en pleine
lumière l’objection comme la thèse et de présenter une vue
complète, pour et contre, des problèmes proposés.
En second lieu, l’ordre étant par excellence l’oeuvre du
sage, comme il le dira souvent, saint Thomas devra établir un
ordre rationnel aussi strict que possible entre les données de la
foi, qui nécessairement forment un système, venant de l’Un en
qui tout s’assemble, et d’autre part entre ces mêmes données
et celles de l’expérience ou de la science acquise, après qu’on a
dit, théoriquement, qu’elles sont concordantes. L’idéal pour lui
serait de penser non pas seulement un dogme, non pas
seulement une philosophie, non pas seulement une science,
mais une connaissance intégrale où tout se tienne et où tout se
compénétre, « l’hymne des relations entre tout », comme dit
Mallarmé. Labeur impossible, en ces termes absolus, mais
dont la formule est pour l’infatigable ouvrier comme un
labarum. Il veut constituer ce qu’on pourrait appeler un
humanisme divin ; il veut établir entre le bon sens vulgaire et
la plus haute orthodoxie, en traversant tous les plans et tous
les degrés de la spéculation, un grand chemin de passage ; il
veut définir intellectuellement le christianisme et christianiser
l’intellectualité. Philosophiquement, le monde est pour lui un
réseau d’effets et de causes ; religieusement, un lot de pensées
SAINT THOMAS D’AQUIN
http://www.thomas-d-aquin.com 47
divines et de vouloirs divins : il s’agit de « dire quels et de
monter la machine », ainsi que dirait Pascal. Tel et son travail.
Il s’y acharnera jusqu’à épuisement de ses forces, et quand il
tombera, ce sera pour avoir vidé aux pieds de la vérité tout ce
qu’il y avait en lui de vitalité et d’énergie pensante, lui qui ne
vivait que pour la pensée. D’autres ont essayé, comme
Descartes, Malebranche, Leibniz, d’établir ainsi, en le poussant
d’ailleurs plus ou moins loin, un système de philosophie
chrétienne, un ensemble de pensées où la foi et la raison
trouvassent leur accord. On ne peut pas dire qu’ils aient
échoué de tout point ; mais ce qui est certain, c’est que nulle
réussite comparable à celle-ci n’a jamais paru dans le monde.
Bien mieux, certains de ces concordismes sincères se sont
retournés à la fin contre le principal de leurs éléments. Le
concordisme cartésien a produit Spinoza et Bayle, et il a
préparé Voltaire. On n’en rend pas responsable son auteur ;
mais le fruit était dans l’arbre et la sève, sans doute.
Pourquoi maintenant cet immense travail s’est-il organisé
sous les auspices et comme par la vertu de l’aristotélisme ? Ce
n’est certes point pour obéir à une mode et entrer dans l’esprit
de ces novateurs que Thomas d’Aquin aurait si souvent à
combattre. Albert le Grand influença certainement, à cet
égard, son élève préféré ; mais il l’influença en ce sens qu’il le
convainquit. Une ardente persuasion se fait jour à chaque
instant dans les exposés, surtout dans les disputes, et l’on est
fondé à en demander les raisons.
Il en est une générale qui s’impose d’abord, et c’est celle
qui frappa les autorités religieuses, malgré leurs défiances : ne
fallait-il pas capter, sous la forme où il se présentait, cet
LES GRANDS COEURS
48 http://www.thomas-d-aquin.com
heureux courant de renaissance dont la fécondité se
manifestait de toutes parts ? Depuis l’histoire des « vases
d’Égypte », l’authentique religion avait toujours procédé ainsi,
et le fait a paru remarquable à tous les historiens, tel Harnack,
voire à tous les publicistes un peu réfléchis. « C’est un des
faits les plus émouvants de l’histoire, écrit Barrés, ce moment
où le christianisme, ayant définitivement vaincu, arrête ses
prêtres destructeurs d’idoles et dit : Maintenant que notre
ennemi est à terre, nous pouvons prendre ce qu’il a de bon8. »
Il y avait aussi des iconoclastes de la pensée ; l’Église les a
arrêtés de même. Au temps de saint Thomas, les iconoclastes
de cette espèce ne manquaient pas ; Albert le Grand les
dénonçait avec virulence, ne craignant pas de dire d’eux,
fissent-ils partie de son Ordre : « Ce sont des brutes (bruta
animalia) qui blasphèment ce qu’ils ignorent. » Thomas
d’Aquin ne veut pas être l’un d’eux. Il est chrétien ; mais la
belle antiquité aussi, est chrétienne, car toute vérité est
chrétienne ; reprendre là son bien est pour le christianisme un
droit et pour ses fils un devoir. C’est le sens de ces paroles un
peu audacieuses de Péguy, que certains ont prises en
mauvaise part et que l’Aquinate eût si bien comprises : « Je
veux être chrétien, mais je veux aussi être païen. »
Que la rencontre ait donc lieu, sous les auspices de cet
Aristote dont la gloire renaît, entre la pensée évangélique et la
libre raison grecque, entre la raison et la foi, entre la révélation
et le génie. Que l’histoire s’unifie, reliant à son avenir son
passé, à ses préparations son essor et ses espérances.
Cela se pouvait d’autant mieux, qu’à la différence
d’antiques philosophies plus ou moins aberrantes,
8 Maurice Barrès. Les Maîtres, Dante
SAINT THOMAS D’AQUIN
http://www.thomas-d-aquin.com 49
l’aristotélisme se présentait à Thomas d’Aquin comme un
incomparable chefs-d’oeuvre système pondéré, souple, au
point de paraître identique au bon sens soulevé de terre par
le génie ; circonspect jusqu’à trouver, en toute matière
capitale, le point précis où l’esprit doit se poser pour
répondre à tous les desiderata du problème ; accueillant
assez pour envelopper d’avance dans sa compréhension tout
apport légitime, tout parti justifiable, et, pour ce motif,
synthétique au degré suprême, offrant l’aspeé1 d’une
encyclopédie non achevée, mais ouverte en tous sens, et
procédant selon les lois d’un développement organique où
les apports sont toujours utilisés pleinement, où rien ne
détruit l’harmonie totale.
Il serait beau de montrer comment peut être conçu,
motivé et défendu, en fonction d’une telle pensée, le dogme
révélé qui est la foi de l’Église. Quelle conquête, et quel
enrichissement ! Quelle sauvegarde contre le danger déjà
flagrant de voir ces deux do trines, qui en fait coexistent,
faire route chacune à part, diverger par une mutuelle
incompréhension, devenir ennemies au détriment des esprits
et des consciences.
C’est le grand coeur de saint Thomas qui lui a ici donné
confiance, son grand coeur de croyant animé d’une double
foi : celle que lui impose sa qualité de chrétien, celle qu’il a
conçue, dans une étude approfondie de six années, pour la
plus grande des philosophies uniquement humaines.
Quelque difficile que fût la synthèse à opérer, il y a cru
d’avance, et il l’a faite. Ne devons-nous pas nous en louer
aujourd’hui, s’il est vrai, comme on l’a écrit, qu’Aristote est
« peut-être le seul ancien qui ait été un moderne » ?
LES GRANDS COEURS
50 http://www.thomas-d-aquin.com
Seulement, ici de nouveau s’imposait une hiérarchie de
valeurs qu’il fallait se garder de méconnaître et surtout de
négliger. Aristote, oui ; mais d’abord la vérité révélée, règle
souveraine à laquelle tout chrétien se subordonne. L’adhésion
de saint Thomas à une philosophie a cette signification que la
raison est sueur de la foi et doit s’accorder avec elle : son
adhésion à la philosophie péripatéticienne ne peut prendre un
autre sens. Il ne s’agit pas de se dire : l’aristotélisme est vrai,
comment y introduire la pensée chrétienne ? mais : le
christianisme est vrai, d’abord : comment le penser
philosophiquement en utilisant l’aristotélisme, qui sur le plan
de la raison indépendante semble être aussi le vrai ?
Cette façon respectueuse et fidèle de plier Aristote au
joug de la foi sans désavouer sa libre investigation et sans
renier, sur son terrain, l’autonomie de la pensée pure, a été
figurée, un peu brutalement, par les sculpteurs de nos
cathédrales. Ce qu’on appelle le lai d’Aristote et où l’on a cru
voir une allusion à l’épisode de Campaspe, la courtisane,
représente au vrai la jeune théologie chevauchant la
philosophie, comme saint Matthieu, l’homme du nouveau
Testament, chevauche Isaïe, homme de l’ancien, sur un
vitrail de Chartres. L’inspiration de Matthieu ne fait pas tort
à celle d’Isaïe : ainsi la vérité primordiale de la foi n’exclut
point l’autonomie de la raison philosophique, en l’homme de
Stagyre. Mais comment oublier ce que notre auteur dira un
jour dans un sermon à l’Université de Naples : « Une vieille
femme, aujourd’hui, en sait plus long sur les choses divines
que dans le passé tous les philosophes ensemble » ? Aristote
servira ; pourtant, sa liberté philosophique sera entière ; car
le vrai ne s’enchaîne point, à servir le vrai. Toute
l’atmosphère est pleine de rayons comme de feux
SAINT THOMAS D’AQUIN
http://www.thomas-d-aquin.com 51
entrecroisés, et la lumière est libre.
Il y a des risques, à ce magnanime projet. On le verra
bien ! Si Thomas ne cherchait que sa tranquillité, mieux
vaudrait pour lui suivre une autre route. Mais le risque est le
privilège du héros, et c’est ici un héros de l’intelligence.
Du reste, comme l’a voulu l’autorité religieuse, Aristote,
sur le chantier thomiste, sera admis à « correction ». Étrange
mot, appliqué à un tel cas Mais il faut bien le comprendre. Il
n’y aura point infidélité ; car la correction ne consiste qu’à
entrer davantage dans l’esprit du système et à faire mieux
conclure ses principes fondamentaux, grâce aux indications
venant de la divine lumière. Si Aristote eût revécu au XIIIe
siècle de notre ère, il eût trouvé quelqu’un de plus
aristotélicien que lui, poussant à fond sa pensée et redressant
au besoin ses propres infidélités à elle-même.
Toujours est-il que le docteur chrétien n’adhère aux thèses
de son auteur que sous bénéfice d’inventaire. Paraissant
adopter tel quel l’univers aristotélicien, il le transforme à fond
en y incorporant la création et les idées créatrices, la
providence, la spontanéité transcendante et la liberté de l’esprit,
le miracle, etc. Ce sera là de l’Aristote pourtant, et d’autant plus
authentique qu’il sera plus pur, mieux évolué, plus achevé dans
le sens de la lumière vraie, où le portaient ses racines et sa sève.
C’est au point qu’Emile Boutroux a pu dire « L’oeuvre la plus
considérable d’ Aristote, c’est la philosophie chrétienne ». Or la
philosophie chrétienne d’aujourd’hui, c’est saint Thomas
d’Aquin qui en est le père.
LES GRANDS COEURS
52 http://www.thomas-d-aquin.com
Ajoutons une remarque très importante, qui permet de
mieux apprécier la hauteur d’esprit de saint Thomas d’Aquin et
sa grande âme. Il fait sienne la philosophie d’Aristote ; mais il
la prend à son point de jonction avec Platon, non à sa propre
extrémité, là ou elle touche à des disciples immédiats qui
versent bientôt au naturalisme. Platon était plus religieux
qu’Aristote, et il fallait à saint Thomas un Aristote religieux. Il
se 1e donne sans infidélité à l’oeuvre, avec une certaine
infidélité heureuse à son esprit de réaction.
Mais Platon, c’est moins en lui-même – ses oeuvres étaient
alors peu connues – que chez les Pères de l’Église et surtout
chez saint Augustin que saint Thomas le trouve. De sorte que
le voilà augustinien contre les augustiniens. Mais c’est pour
l’accessoire, en philosophie, alors qu’en théologie c’est pour
l’essentiel. Attitude balancée, parfaitement cohérente. Par un
effort d’interprétation, notre auteur tire saint Augustin dans le
sens d’Aristote et Aristote dans le sens de saint Augustin. Il
n’abandonne le premier que là où vraiment Platon le domine
trop et le second que là où la foi l’exige. Il laisse ainsi tomber
les extrêmes, et un aristotélisme chrétien animé de platonisme,
sans oublier le néoplatonisme alexandrin dont il y aura chez lui
tant de traces, sera le résultat du travail.
J’ai dit tout à l’heure que saint Thomas devait se défier du
naturalisme aristotélicien poussé à fond par une école infidèle,
et ainsi coupé de communication avec la souche platonicienne
de l’oeuvre. C’est très certain. Mais cela ne s’entend que d’un
naturalisme excessif, excluant les réalités supérieures dont vit la
pensée religieuse. Il est un autre naturalisme auquel saint
Thomas s’attachera au contraire passionnément, parce qu’il y
SAINT THOMAS D’AQUIN
http://www.thomas-d-aquin.com 53
verra le remède aux effets pernicieux d’un faux mysticisme ou
d’un spiritualisme antiscientifique alors et toujours menaçant.
Nous reprocherions volontiers à saint Thomas, aujourd’hui,
d’ignorer trop le monde physique et, dans l’homme, la réalité
physique. Superficiellement lu, il peut paraître mériter ce
reproche, en raison des questions qu’il traite et parce qu’il est
avant tout théologien. Mais quant au fond et surtout dans
l’histoire, il a droit à une louange toute contraire. Il a pris
d’Aristote et il devait déjà à son bon sens génial un sens
profond de la nature, que la grâce, pour lui, et en général l’esprit
ne fait que couronner sans discontinuité avec elle. Ce seront de
ses axiomes sans cesse répétés, que la grâce ne détruit par la
nature, mais l’achève, et que l’âme, toute spirituelle qu’elle soit,
ne peut se définir entièrement sans le corps. L’âme est la forme
du corps ; la grâce est la forme suréminente de l’âme: en cet
étagement, dont la base, comme celle d’une pyramide, repose
sur le sol, on reconnaît l’esprit positif du Maître de Stagyre allié
à un esprit plus positif encore, puisqu’il vient du Fondateur
commun de tout ce qui est.
Ce n’est pas saint Thomas, ce sont les augustiniens, les néoplatoniciens,
ses prédécesseurs et ses contemporains (sans
parler de ses successeurs) qui, s’absorbant dans le divin et dans
les rapports de l’homme avec le divin, en oubliaient les
prolongements du divin du côté de la matière et les
prolongements de l’âme dans le corps. Il n’y avait là rien de
positif à rejeter sans doute, mais il faudrait exclure
l’exclusivisme, et ce serait une grande révolution.
Tel est le propos de Thomas d’Aquin. Déjà formé,
certainement, au moment où le disciple d’Albert le Grand
LES GRANDS COEURS
54 http://www.thomas-d-aquin.com
quitte Cologne pour commencer à voler de ses propres ailes,
ce propos se fortifiera en se réalisant ; car toujours l’exécution
réagit sur la conception, en une oeuvre humaine.
Ce qu’il faut bien se dire, ici surtout où nous cherchons les
traces d’un « grand coeur », c’est que la puissance de
construction manifestée dans l’oeuvre thomiste, en apparence
si impersonnelle et si froide, est fille d’un grand désir. Désir
d’acquisition personnelle : « Qu’est-ce que Dieu ? qu’est-ce que
Dieu ? » et désir d’expansion de son trésor, vu que pour lui
« communiquer aux autres l’effet de sa contemplation » c’est
l’idéal de l’activité humaine, et d’abord le sien.
Toute grande doctrine philosophique a un caractère moral,
non seulement à titre de conclusion et comme éthique, mais à
titre d’inspiration, d’esprit, d’âme, et cela est vrai par excellence
de la doctrine thomiste. On la comprendrait mal, et l’on
méconnaîtrait celui qui nous l’offre, à s’en tenir aux questions,
aux réponses et à la marche logique de l’argumentation ; il y a
au-dessous autre chose : un grand courant spirituel émané
d’une âme profonde, d’un coeur ardent et bon, tout dévoué à
l’effort de divinisation de la vie dont son oeuvre est la formule.
Ce qui est premier, ici, dans l’ordre d’exécution n’est pas
premier dans l’ordre de conception et de choix ; ce ne sont
pas les principes qui sont le principe. Il faut creuser plus
profond que la doctrine même, pour aboutir à l’attitude
vitale, là où saint Thomas nous révèle non plus seulement
son génie, mais son coeur.
Vraiment, un Thomas d’Aquin, génial et saint, tout lucide et
tout charitable, peut prendre sa part de la définition consacrée
par Dante au Premier Principe : « une lumière intellectuelle
pleine d’amour ». Ce penseur-là s’attaque aux problèmes non
SAINT THOMAS D’AQUIN
http://www.thomas-d-aquin.com 55
parce qu’ils l’amusent ou parce qu’il en peut tirer des effets
glorieux, mais parce que ce sont des problèmes et qu’il importe
aux hommes qu’ils soient résolus. Il offre ce phénomène
touchant et vénérable d’une foi d’enfant dans un cerveau
sublime et du don de soi chez celui qui pourrait tout garder
pour son propre essor. Il pense pour vivre et pour faire vivre ;
il cherche à se reconnaître en ce monde afin d’y marcher et de
nous ouvrir le chemin ; il s’enquiert du sens de tout pour
savoir le sens de l’existence, et il épelé chaque mot en vue du
dernier mot, pour que ce dernier mot éclaire tout le discours et
fixe heureusement nos destins.
Quelle fortune, pour un temps, que de trouver un homme
assez clairvoyant pour découvrir ses besoins, assez puissant
pour les satisfaire et assez généreux pour s’y consacrer tout
entier ! S’il est vrai, comme le dit Barrès, que « l’homme de
génie est celui qui nous donne ce dont nous avions besoin et
qu’un autre ne pouvait pas nous donner9 », encore faut-il qu’il
le veuille, qu’il consente à se considérer, lui, de sa propre
initiative, comme le représentant naturel du groupe besogneux,
comme son pourvoyeur, comme son guide, afin qu’il ne soit
pas dit que par son désistement il a permis un désastre,
Et que, faute d’un coeur, un siècle soit perdu.
(LAMARTINE.)
9 Maurice Barrès. Les Maîtres, Dante
LES GRANDS COEURS
56 http://www.thomas-d-aquin.com
CHAPITRE IV
LA MÉTHODE
Un travail fort connu a pour titre Introduction à la méthode
de Léonard de Vinci : on pourrait écrire, parallèlement, un
chapitre intitulé Introduction à la méthode de saint Thomas
d’Aquin, et voici, je crois, quelques-uns des traits qui
devraient marquer cette étude.
A la différence de tant d’hommes qui se jettent dans le
travail sans s’occuper du travailleur, persuadés, semble-t-il,
que le produit de l’activité est chose indépendante, saint
Thomas commence son oeuvre par sa personne. Il
enseignera que notre action c’est nous à l’acte second :
voulant mener une action féconde, faire oeuvre utile, oeuvre
sainte, il s’y dispose au dedans, et les dispositions qu’il
acquiert n’affecteront pas moins sa technique, ses procédés
intellectuels que la spiritualité qui les imprègne. La méthode
de saint Thomas, je dis en philosophie, en théologie, en
science, est une méthode de sainteté.
Qu’est-il, en tout et pour tout ? Un intellectuel. On ne lui
voit pas d’autre caractère. La passion de la vérité n’est point
une particularité de sa vie, elle est sa vie même. L’unité de sa
carrière s’établit dans l’intelligence. Docteur, l’intellectualité est
SAINT THOMAS D’AQUIN
http://www.thomas-d-aquin.com 57
sa profession ; prédicateur, il ne fait qu’étendre, simplifier et
adapter à un mode de communication sa doctrine ; poète, il
poétise en concepts, et mystique, il se livre à une
contemplation intellectuelle plus qu’affective. Ses prières même
sont doctorales par leur contexture ; ce sont encore, en forme
de désir et d’appel, des rangements de notions et de thèmes,
des titres transposés d’articles de la Somme, où le courant de
spiritualité, présent ici et là, est seulement plus à découvert.
Il s’agit donc pour lui de voir, en attendant qu’il montre
ce qu’il a vu. Eh bien, pour voir, il faut d’abord, pense-t-il,
rectifier son regard. On n’achète point par des folies le droit
de parler avec sagesse. Toutes nos fonctions sont solidaires.
Ceux-là se trompent, qui croient que l’on pense avec son
cerveau seulement : on pense avec tout son être ; on pense,
particulièrement, avec toute son âme, dont les tendances ont
un tel poids pour incliner l’intellect dans le sens du vrai ou
l’en retirer, le faire dévier, le jeter aux partis pris, aux
originalités de mauvais aloi, aux affirmations et aux
négations intéressées ou capricieuses.
Pasteur demandait qu’on fît un livre sur l’influence du
coeur dans le progrès des sciences10. Le coeur ! cela va loin, et
l’on sait ce que la Bible entend par un homme « droit de
coeur ». Conservons donc notre âme à niveau, pour
rencontrer le fil à plomb à angle droit et ne tracer que de
correctes épures. La vérité ne change point ; mais l’angle
sous lequel notre esprit l’aborde est affaire d’attitude, et si
cette incidence est perverse, l’acuité du regard n’est qu’un
danger de plus.
10 Discours prononcé pour l’inauguration de la statue de Thonard
LES GRANDS COEURS
58 http://www.thomas-d-aquin.com
Par ailleurs, voir et ne faire que voir, n’exige-t-il point qu’on
se détache de tout le reste ? On n’est disponible pour la science
qu’au prix de renoncements crucifiant et, si la science est votre
tout, c’est tout, sauf elle, qu’il faut jeter par dessus bord. « Toute
conquête de la connaissance provient du courage, de la dureté à
l’égard de soi-même », écrit Nietzsche11.
La philosophie, comme l’art, est par nature un
détachement du réel concret et une exploration dans le sens
de ses sources idéales, de ses « causes » il n’est pas étonnant
que le détachement vertueux et le détachement instinctif
d’un homme tout spirituel constituent à son égard une
magnifique prédisposition. Saint Thomas sera un philosophe
fidèle parce qu’il se sera établi dans le parfait
désintéressement, comme dans la parfaite droiture. Au
commencement de toute pensée philosophique, il met l’oubli
du sujet pensant, afin que l’objet règne. Avare de vérité
jusqu’à la frénésie, il entend confondre son sort avec celui de
la vérité, et si c’est un calcul, c’est en effet un calcul d’avare.
Faire son moi de la vérité ! devenir ainsi son égal pour s’être
perdu en elle !…
On connaît la curieuse expérience de Rodin, remplaçant
dans l’Imitation le mot Jésus par le mot sculpture, et constatant
que tout reste vrai. Qu’et-ce que cela prouve ? Que les
conditions du travail technique sont les mêmes que celles de
la sainteté. Alors, soyons un saint ! Nul doute que cette
pensée n’ait été à la base de l’attitude morale de Thomas
d’Aquin. De lui on pourrait dire, comme de l’arbre de la
science dans l’Ébauche d’un serpent
11 Frédéric Nietzsche. La Volonté de puissance
SAINT THOMAS D’AQUIN
http://www.thomas-d-aquin.com 59
Grand être agité de savoir,
Qui toujours, comme pour mieux voir,
Grandis à l’appel de ta cime.
Saint Thomas, pour mieux voir, a voulu grandir tout
entier. Sa sainteté est une sainteté de lumière. Comme, pour
le chrétien, la vision éternelle et le fruit de la vertu et de la
grâce : ainsi, pour l’angélique Docteur, la compréhension
géniale est le fruit de la sainteté et du don. Les deux ; car
nous ne prétendons pas que la vertu engendre le haut savoir
a elle seule ! Mais elle en est une condition préalable, à
supposer qu’on vise réellement au vrai. En fait, chez saint
Thomas, la doctrine n’est qu’un rôle de la sainteté ; elle est la
sainteté utilisant le génie, la sainteté rendant témoignage à la
vérité et se consumant en efforts pour qu’elle brille.
Précisons un peu mieux ce qu’il a voulu à cet égard et
comment il le réalise.
Nous l’avons vu se faire religieux dans l’Ordre de la vérité :
sans doute attendait-il de là des ressources intellectuelles ;
mais on sait bien qu’un Ordre religieux n’est pas une école ;
on y contracte pour commencer des engagements essentiels.
Les voeux sont à la base de toute institution monastique, et
l’homme de vérité.qu’était saint Thomas devait donc
chercher et trouver dans ces voeux des éléments de lumière.
Il en était ainsi. Voulant se donner tout entier au Dieu de
vérité, le voilà qui se dégage, et s’allège, et se rassure. Il se
défait des biens extérieurs par la pauvreté ; il aura le droit
d’oublier qu’il est prince ; il n’aura rien à administrer, à
garantir, surtout à convoiter ; les mains ouvertes dans l’azur,
LES GRANDS COEURS
60 http://www.thomas-d-aquin.com
il ne sentira plus que l’impalpable, et la lumière toute seule,
non pas l’or, non pas le clinquant des inutilités temporelles,
luira entre ses doigts.
Par la chasteté, il se libère des exigences de son corps et
de son coeur. Il a été ceint, dans le songe de la tour, par des
anges au cordon étincelant ; le désir a été en lui brûlé ; il ne
dépassera jamais en convoitise l’état d’âme « d’un enfant de
cinq ans »; il s’y engage délibérément, après avoir paru en
recevoir l’assurance. Et j’entends tel mondain s’écrier: c’est
puéril ! Ah ! ah ! hommes « d’expérience », vous vous croyez
très forts dans la science du coeur humain ; mais ce mortel
angélique en saura plus long que vous, et déjà un grand païen
vous condamne. « Le vice, écrit Platon, ne peut se connaître
lui-même, ni la vertu ; mais la vertu peut connaître et ellemême,
et le vice. »
Comment penser, et penser sagement, que ce soit en
matière de vice ou de vertu, au milieu des troubles de la chair,
de ces alternatives de désir, de furie, de déceptions, de regrets,
de reprises, qui dévorent les forces de l’âme, et sous le poids
de ces chaînes de l’habitude qui entravent nos mouvements ?
L’ardeur des fausses joies ne fera-t-elle point pâlir, comme
derrière un brasier fumeux, la pure étoile lointaine ? Thomas
d’Aquin sera angélique comme les vierges, afin de le devenir à
la manière de ces êtres célestes qui sont pleins d’yeux et qui
voient de toutes parts. (Ezéchiel, X, 12.)
Et il sera obéissant, pour simplifier la vie, pour n’avoir de
responsabilité que celle de son travail, pour donner à son
travail même les garanties providentielles qui en feront une
ouvre éternelle, une ouvre voulue là haut et fleurissant pour
là haut, non l’effet d’une volonté d’homme.
SAINT THOMAS D’AQUIN
http://www.thomas-d-aquin.com 61
A cette teneur formelle de ses engagements, il ajoutera
l’esprit qu’ils suggèrent. Esprit d’humilité, qui lui fera écarter
les dignités, dédaigner les flatteries, « s’offrir par les
humiliations aux inspirations », selon la formule pascalienne,
et qui lui permettra de dire : « Je n’ai pas souvenir d’avoir
jamais accueilli volontairement une pensée de vaine gloire ». –
Esprit de mortification, qui le porte à négliger les soucis du
corps, à pratiquer strictement l’abstinence, et à jeûner, surtout
quand une question le tourmente, sans que d’ailleurs on le
voie se livrer à ces macérations passionnées, dont beaucoup
de ses frères et de ses contemporains nous donnent le
spectacle, mais que sa haute prudence, jugeant bien de sa
tâche, excluait. – Esprit de silence et de solitude, parce que si
le silence ce le « père des prédicateurs », il est bien davantage
encore celui du penseur profond, de l’inventeur de liaisons
idéales, du capteur de sources, de celui qui veut créer de la
lumière et sait bien qu’elle se crée dans l’ombre. Quand la
Sagesse murmure dans le secret, son fidèle ne se permet point
de parler en même temps qu’elle. Rien n’éclot de grand que
dans ce mystérieux empire du silence « plus haut que les
étoiles, plus profond que les royaumes de la mort ». – Esprit
de détachement dans son travail même, en ce que, doué
d’aptitudes universelles, il a le courage de se concentrer dans
son objet et de sacrifier toute curiosité accessoire. Dur
sacrifice, pour celui qui prend un chemin avec le regret d’en
laisser mille dont les attraits insidieux le poursuivent l « Celui
qui est sage, disait Goethe, repousse toutes les prétentions qui
dispersent ; il se renferme dans une seule science et il y
devient supérieur12. » Cela doit s’entendre avec quelque
largeur ; car la spécialité même a des exigences qui la
12 Conversations de Goethe avec Eckermann, 15 mai 1829
LES GRANDS COEURS
62 http://www.thomas-d-aquin.com
dépassent, et un esprit n’y est apte qu’à condition de porter
très loin ses regards, pour se situer exactement au centre des
choses. Toujours est-il que notre penseur fuit la dispersion.
Quand il était à Paris, saint Louis lui faisait souvent porter, le
soir, un résumé des questions qu’il se proposait de traiter le
lendemain en son conseil, afin d’avoir l’avis de ce sage. Il
répondait de son mieux, mais brièvement et ne poussait point
ses avantages ; car si, au dire d’un chroniqueur, « appliquant
son esprit aux affaires de ce monde il en jugeait avec une
sagesse qui semblait à tous divine », cela ne lui paraissait point
un motif pour s’y impliquer.
Par ces moyens, l’homme était à l’égard du vrai dans un
état de réceptivité aussi parfait qu’il dépend de notre arbitre.
Aucune interposition entre la faculté pensante et l’objet.
L’orgueil, la vanité, l’ambition altèrent l’intelligence ; elles
font tort à sa faculté d’assimilation et d’adaptation aux
choses, à sa compréhension d’autrui ; c’est un durcissement
certain et une série de déviations presque inévitables. En
Thomas d’Aquin, rien de ces tares, parce qu’un vertueux
détachement l’établit dans une noble passivité. Il est un
philosophe passif en ce sens que sa philosophie n’a rien
d’arbitraire et ne résulte point d’un flat personnel ; elle lui est
imposée par les requêtes des choses ; elle est une position
qu’il prend sous la poussée de forces convergentes qui
d’elles-mêmes s’équilibrent en lui. C’est plus difficile ; car
reconstruire idéalement le monde offre moins d’aléas que de
le reconnaître pour ce qu’il est ; la fable est à la portée de
tout esprit un peu inventif ; ce qui est laborieux, c’est
l’histoire, et, ainsi que l’observe Marcel Proue, « toute action
de l’esprit est aisée, si elle n’est pas soumise au réel ». Mais
pour se soumettre au réel, il faut d’abord se détacher de soi,
SAINT THOMAS D’AQUIN
http://www.thomas-d-aquin.com 63
de ses mille et une volontés ignorées, de son caprice. Le bon
sens proverbial de saint Thomas n’est pas fait uniquement de
justesse, mais de justice ; il respecte le droit des faits et le
droit des autres intelligences ; il ne subit qu’au minimum
cette étrange propension que nous avons tous de nous croire
l’homme qui a raison, l’homme qui juge bien entre tous et
qui ricane volontiers de la sottise ambiante. Son objectivité
scientifique, si frappante, tient à ce qu’il est étranger à ce
monde bouleversé des passions intimes où éclosent nos
pensées coutumières et au monde extérieur qui le nourrit. Le
monde, il ne lui demande rien ; il veut seulement le servir ; il
est, lui, entre la lumière et nous, un lieu de passage.
Autre article, encore plus important, de cette sainte
méthode. A quoi bon se détacher, si ce n’est pour se prendre,
et s’enrichir, sinon pour donner ? On ne travaille pas au
négatif ; on ne travaille pas pour soi seul. Agir ainsi ne serait
pas être homme de vérité, car, en fait, la vérité est vivante et
ne se livre entièrement qu’à l’amour ; en fait, la vérité est le
bien commun des hommes et nul ne peut loyalement la garder
pour soi. De plus, cette vérité commune est entre tous
communément partagée ; il faut la recevoir, avant de la
donner, et l’on ne reçoit communication de la vérité d’autrui
que par la sympathie, qui établit les âmes à l’état de vases
communicants et leur permet de dire avec Albert le Grand :
« Soyons deux, mais que la cause soit une ».
Que tout cela porte loin ! Nous verrons que Thomas
d’Aquin a centré toute sa doctrine en Dieu ; il veut connaître
Dieu, et les écoulements de Dieu, et le jeu de la lumière
créatrice dans les choses, et les chemins de retour de toutes
choses vers Dieu c’est là son tout, parce que c’est, en effet, le
tout, et que Spinoza aurait raison de ne connaître que Dieu
LES GRANDS COEURS
64 http://www.thomas-d-aquin.com
et ses modes, s’il n’avait oublié, au profit de l’immanence
nécessaire de Dieu, sa transcendance souveraine.
Mais quand on dit que saint Thomas centre tout en Dieu,
on ne l’entend pas d’une simple coordination logique, d’un
point de fuite choisi par une habile perspective; il s’agit d’un
centre vital, d’un objet de contemplation affective et par là
d’expérience, d’intuition, et non pas de pur concept. Ce qui,
dans l’exposition doctrinale, est syllogisme et dispositif, est au
fond, chez saint Thomas, au témoignage des contemporains les
mieux placés pour le savoir, le résultat d’une génialité en grande
partie intuitive et surnaturelle, un don.
C’est qu’il y a, d’après sa propre doctrine, deux façons
d’accéder à Dieu qui normalement se complètent. « Par la
sagesse que procure l’étude humaine, on juge sainement des
choses divines selon le parfait usage de la raison… Mais il y
en a une autre qui vient d’en haut… et qui juge des choses
divines en raison d’une certaine communauté de nature avec
elles. C’est le don du Saint-Esprit, qui perfectionne l’homme
dans l’ordre divin en lui faisant non seulement apprendre,
mais expérimenter les choses divines13. » En ce sens il
commente le texte de saint Paul aux Corinthiens (I, VI, r7)
« Celui qui adhère à Dieu est avec lui un seul esprit ». Et telle
est à ses yeux la Science des saints.
La connaissance rationnelle fait venir Dieu en nos prises,
mais il y a un intermédiaire ; par l’amour, c’est lui qui nous
tient, et dans cette intimité éclairante, il nous livre de ses
secrets. Si le génie est là, au service de l’amour unifiant, il
s’établira un échange pareil à celui que décrivait Goethe
13 Somme théologique, Il- Seconde Partie, q. 85, art. 1 et 2.
SAINT THOMAS D’AQUIN
http://www.thomas-d-aquin.com 65
entre l’inspiration et le travail, entre la navette et la trame, qui
enchaînent dans une même étoffe leurs fils entrecroisés.
C’est un fait unanimement attesté, que saint Thomas allait
chercher dans la prière aimante, dans la concentration en
Dieu et parfois dans l’extase les intuitions riches qui, dans
ses oeuvres, se déploient en suites conceptuelles, en
théorèmes et en scolies indéfiniment enlacés. Lui-même
disait avoir plus appris au pied de son crucifix que dans les
livres. Dans sa candeur de génial enfant, il allait appuyer sa
tête à la porte du tabernacle, comme pour y dérober des
secrets. A la messe, au chant mélancolique des complies, il
fondait souvent en larmes ; en larmes il demandait la
solution de ses questions abstraites ; la science était pour lui
comme un céleste larcin ; car en Dieu, disait-il, est la source
simple dont le torrent des idées aux vagues pressées n’offre
qu’un témoignage.
Il fallait donc au départ non une vocation intellectuelle
seulement, mais des épousailles mystiques avec la Vérité vivante,
un esclavage d’amour grâce auquel, possesseur théorique de
l’Être, le penseur en serait avant tout possédé, se conduirait
intellectuellement, aussi bien que pratiquement, en être donné, et,
rendu ainsi intime à Dieu, trouverait en ce Principe souverain un
moyen d’intimité éclairée avec tout le reste.
A l’égard des autres penseurs, il en serait
proportionnellement de même. Une sympathie universelle
mettrait en sa possession la sagesse de tous, lui permettrait
de pénétrer au coeur des idées adverses pour en extraire la
substance saine sous la déviation de surface, ferait de lui le
contemporain de tout le passé, le collaborateur du présent et
par là le prophète de l’avenir.
LES GRANDS COEURS
66 http://www.thomas-d-aquin.com
Aussi bien, les deux cas distingués ainsi ne diffèrent-ils qu’en
apparence. Dieu qui est source des choses est source aussi de la
pensée où se reflètent les choses. L’univers est créé deux fois.
N’attribué je pas au soleil l’image en miniature, dans le cristal,
du ciel et de la terre ouvragée ? « Tout ce qui est vrai, dit par qui
que ce soit, vient du Saint-Esprit », dira Thomas d’Aquin ; dans
sa fidélité à l’Esprit, il trouvera donc une raison de s’adapter à
l’esprit d’autrui, de penser en constante collaboration, d’être un
coéquipier du travail commun et par là de devenir bénéficiaire
de toutes les trouvailles, ayant participé d’esprit et de coeur à
toutes les recherches.
Quand il s’agira de donner et non plus de recevoir, cette
méthode de l’amour produira le zèle, le travail jusqu’à
l’épuisement, l’obéissance aux indications que l’amour lui
donne par ses supérieurs, représentants de Dieu, et par les
requêtes qui lui viennent de toutes parts : signes
providentiels, pense-t-il, tellement qu’en s’y prêtant il
entendra satisfaire l’amour en sa double forme, vu que Dieu
et le prochain, à ses yeux, ne font qu’un.
Un vrai grand homme a le droit, en un sens, d’être égoïste ;
c’est de l’économie pour le genre humain ; mais d’ordinaire il ne
l’est pas, si ce n’est dans la mesure qu’exige la prudence, en vue
de la bonne administration de son trésor. Et quand il s’est
donné tout entier, arbre et fruits, comment sa prodigalité auraitelle
des bornes ?
Ce n’est pas saint Thomas qui a organisé sa vie et décidé
de son oeuvre. Il a mené son enseignement et il a écrit
presque tous ses ouvrages à la requête de ses supérieurs, à la
demande de ses confrères ou à l’appel de ceux qui en
SAINT THOMAS D’AQUIN
http://www.thomas-d-aquin.com 67
attendaient le bénéfice. Il ne craint pas de se livrer ainsi au
hasard ; exerçant son jugement sur des faits, il pense y
rencontrer plus d’utilités qu’à se renfermer dans un cadre
d’action réglé par une logique abstraite. Et puis le hasard
n’est-il pas aussi un fils de Dieu ? Nos bonnes aspirations,
c’est Dieu au dedans ; mais les événements, c’est Dieu au
dehors. Thomas d’Aquin obéit à Dieu. Il est un serviteur.
Donner le vrai et recevoir le vrai, le recevoir pour le donner,
telle est sa mission et telle est sa passion unique.
D’après saint Augustin, la plus haute charité est celle de la
doctrine ; avec ce maître, Thomas d’Aquin affirmera à
maintes reprises que rien ne prévaut sur le don de la lumière
de vie. Il estime avec Platon que l’erreur, mensonge
involontaire, est plus nuisible que l’homicide involontaire, et
que l’erreur par négligence ou le refus du vrai, alors qu’on a
charge, est donc un homicide aggravé.
Dans cette pensée, il s’attelle à des tâches si lourdes que
prématurément il mourra à la peine. Il est un surmené du
vrai. Son assiduité studieuse a une telle force d’élan qu’elle
rejette, tel un volant à toute vitesse, tout élément parasite de
sa vie. Il pense ; il pense ; il est l’homme qui pense sans
repos, qui refuse les distractions les plus légitimes, qui
s’écarte des relations et des amitiés banales où périrait quoi
que ce soit de son labeur. Il célèbre la messe de bon matin,
entend une messe d’actions de grâces qu’il sert souvent luimême,
et aussitôt se livre à son occupation permanente, à
peine interrompue par la nuit.
Il faut le surveiller à table, car son travail l’y poursuit et il
y perd le souci de lui-même. Quand on cherche à le récréer
et qu’on l’oblige à sortir au jardin, il s’y prête en souriant ;
LES GRANDS COEURS
68 http://www.thomas-d-aquin.com
mais à la première occasion, il s’éclipse et remonte dans sa
cellule. Celle-ci doit être pour lui un lieu de délices, si
l’Imitation a bien dit : « La cellule pratiquée devient douce ».
Mais c’est surtout la « cellule intérieure » qui a son culte ; il
emporte avec soi ce gîte secret ; il n’entend du monde que
ses appels et ne parle que pour donner la réponse.
Il se hâte lentement, conscient peut-être du peu d’années
qui lui sont accordées pour son oeuvre, et plein de patience
pourtant, parce que là où l’homme s’arrête par soumission à
la Providence, c’est Dieu qui poursuit.
Bien que livré avant tout à la science, large de coeur autant
que diligent, il n’abandonne jamais la prédication. Ne se doitil
pas à tous ? N’est-il pas Frère Prêcheur ? En chaire, il
enseigne toujours, disais-je, et les sermons de lui qui nous
restent le prouvent bien ; mais il ne faudrait pas croire à de la
sécheresse, comme y pourraient inviter ces notes, où le
squelette de l’idée est seul visible. Les manuscrits de Vincent
Ferrier aussi sont secs, souvent ceux de Savonarole ;
pourtant c’étaient des hommes de feu. A Naples, Thomas
d’Aquin, au dire d’un magistrat témoin au procès de
canonisation, devait s’interrompre pour laisser ses auditeurs
pleurer. Il ne cherchait pourtant aucun effet ; son action était
calme, presque immobile ; il parlait les yeux au ciel, dans une
sorte d’extase. On se le représente impressionnant comme
Newman, uniquement par la sincérité profonde et l’accent
pénétré du verbe.
*
* *
SAINT THOMAS D’AQUIN
http://www.thomas-d-aquin.com 69
Rapprochons-nous maintenant de la technique, pour voir
comment Thomas d’Aquin applique ses principes de vie
doctorale et marque son attitude.
Sa passion de la vérité et de la vérité seule, son adhésion
de coeur au Dieu de vérité en toutes ses manifestations, dans
les choses ou dans l’homme, concluent directement à une
méthode synthétique, à un rassemblement de la lumière
partout répandue, à une moisson d’étoiles.
La synthèse est la règle de tous les arts, mais combien
plus de cette architectonique idéale, de cet art métaphysique
dont le but est de figurer par des concepts l’équilibre
universel ! Le programme de Thomas d’Aquin sera bien
simple : tenir compte de tout. Les faux systèmes ne sont
faux que pour avoir négligé quelque aspect du réel ; ils
pèchent non au positif, mais par leur manque. Essayons
donc de ne manquer en rien, et pour cela creusons tous les
problèmes, explorons toutes les opinions, de manière à
découvrir partout les points de convergence.
Tout se rejoint, dans le réel, parce que l’Etre est divin, et
pour la même raison tout se rejoint dans les opinions d’une
certaine manière. Le vrai relatif, approfondi, mène au vrai
tout court, et tout est vrai relativement, de ce qui se dit dans
la science. L’erreur toute pure ne pourrait pas se formuler,
surtout d’une formule géniale, et à plus forte raison ne
ferait-elle pas de conquêtes. « Le faux est un certain vrai, dira
notre docteur, comme le mal est un certain bien ». En
traversant la couche des erreurs, on arrive à ce qui les
provoque, à ce qui paraît les justifier, à ce qui fait leur force
LES GRANDS COEURS
70 http://www.thomas-d-aquin.com
auprès des esprits, et c’est là du vrai. Ce vrai profond, atteint
au moyen de maints sondages, découvert comme support
commun de toutes les pensées, pourra servir à les concilier
dans la mesure où elles sont conciliables, et à les juger, à les
réfuter pour le reste. Méthode toute positive, même en ce
qu’elle a de critique ; méthode constructive, qui n’écarte,
quand il est nécessaire, que pour créer.
Maintes conséquences particulières résulteront de là.
Puisque la vérité est partout, dans le temps aussi bien que
dans l’ambiance du penseur, Thomas d’Aquin voudra se
plonger dans la tradition, non pour la juger de haut, comme
certains, pour en prendre le contre-pied ou essayer de faire
oeuvre indépendante. Ce n’est pas lui qui voudrait, comme
Kant, fonder « une science entièrement nouvelle, dont
personne auparavant n’aurait eu seulement la pensée », et ce
n’est pas lui qui prendrait la position de notre Descartes, qui
« ne veut même pas savoir s’il y a eu des hommes avant lui ».
Attitude impossible, à laquelle seul un embouteillage parfait
de la pensée philosophique peut servir d’excuse. Il y a mieux
à faire. Le vrai accompagne les générations, comme la
lumière fait et restait constamment le tour du globe : un
esprit amoureux du vrai doit donc être le contemporain de
tous les âges, séculaire en arrière, surtout s’il peut nourrir
l’ambition de l’être aussi en avant. On ne devient le maître du
genre humain qu’à condition d’en avoir été d’abord le
disciple. Le novateur le plus hardi est celui qui peut
s’appuyer sur la sagesse de tous.
Thomas d’Aquin a le sentiment de ne pouvoir se passer
de personne, précisément parce qu’il doit faire oeuvre propre,
SAINT THOMAS D’AQUIN
http://www.thomas-d-aquin.com 71
de même que, constructeur d’un monument qu’il voudrait
sans faille, il doit chercher sa matière partout.
Les génies surtout auront son audience, parce que ce sont
eux qui ont le plus capté de la vérité diffuse ; entre eux
s’étend comme un réseau lumineux où le chercheur se prend,
passionné de ce va-et-vient qui fait passer les mêmes notions
par tant de centres transformateurs ou en crée de nouvelles.
Thomas ne sera point partial. Il s’attachera principalement
aux Pères de l’Église, et pour avoir vénéré ces anciens
docteurs, dira Léon XIII, il héritera de l’intelligence de tous ;
mais il fera confiance à bien d’autres, et il se gardera de se
renfermer dans le cercle des philosophes ; il se tient au
contaé1 des historiens, des juristes, des médecins, des
orateurs, des poètes, des grammairiens, des géographes de
l’antiquité ; il cite Ovide, Horace, César, Cicéron, Sénèque,
Térence, Salluste, Tite-Live, Strabon, Valère Maxime, Galien,
Hippocrate, etc. Les Arabes et les Juifs lui sont familiers
comme les Romains et les Grecs dont les ouvrages sont alors
connus, et les théologiens ses prédécesseurs sont de sa part
l’objet d’une étude ardente. Albert le Grand, à l’érudition
immense, lui représente le tout, et l’on pense bien qu’il ne
néglige pas d’épuiser cette source. D’ailleurs, ce qu’il attend
de tout ce passé, ce n’en pas une dispense d’effort, c’est la
préparation de sa matière. Il ne s’adresse à autrui qu’en vue
de se découvrir lui-même et de se placer, grâce à de multiples
concours, à de multiples contrôles, mieux et plus sûrement
en face du vrai. A la tradition, mère des intelligences, ce qu’il
demande ce n’est pas sa substance même, c’est son lait.
Les textes où saint Thomas a exposé sa pensée à ce sujet
sont nombreux et ont été souvent cités ; en voici deux
empruntés à son travail sur la Métaphysique (Livre II, leçon
LES GRANDS COEURS
72 http://www.thomas-d-aquin.com
i, et Livre III, leçon i) : « Les penseurs s’aident l’un l’autre
d’une double manière : directement, car chacun de ceux qui
précèdent trouve quelque chose de la vérité, et en
assemblant ces richesses, les suivants peuvent arriver à de
grandes connaissances ; indirectement, parce que ceux qui
ont erré donnent occasion à qui discute soigneusement leurs
dires de faire apparaître plus clairement le vrai. » – « De
même que dans les jugements on ne peut porter une juste
sentence sans écouter les raisons des deux parties, ainsi
l’homme qui étudie la philosophie juge mieux s’il observe le
choc des idées comme celui d’adversaires dans le doute. »
Saint Thomas pousse à tel point cet esprit d’utilisation
qu’on pourrait le prendre en faute, si l’on oubliait son
exclusive préoccupation doctrinale. Comme historien des
idées, il n’est pas toujours sûr ; ce qu’a pensé effectivement
tel ou tel l’intéresse peu ; ce qui l’inquiète, c’et la vérité, et s’il
croit la découvrir dans un texte tel qu’il le comprend, lui, ou
tel qu’à son avis il conviendrait de l’entendre, il s’en empare
sans trop s’occuper de savoir si tel en fut le sens exact dans
la pensée de son auteur. D’autres fois, il s’attache aux
intentions présupposées de l’auteur plutôt qu’à son texte
même, et il commente en conséquence. Tout ce jeu n’en pas
d’un critique exact ; mais c’est le fait d’un chercheur de vérité
et d’un éducateur des esprits dans la vérité.
On doit concevoir d’après cela que saint Thomas était un
zélateur ardent des études profanes. Ce n’était pas, de son
temps, un esprit très répandu. Beaucoup de théologiens
jugeaient inutile et dangereuse la fréquentation des
disciplines non théologiques ; la Bible, les Pères et les
docteurs approuvés leur suffisaient ; l’étude de la nature ou
des sciences humaines florissantes dans l’antiquité leur
SAINT THOMAS D’AQUIN
http://www.thomas-d-aquin.com 73
paraissait une mondanité à exclure.
Saint Thomas en juge tout autrement ; il et un humaniste
au grand sens du mot ; il n’admet pas que la contemplation
active des oeuvres de Dieu et l’étude de leurs interprètes
puissent nuire à la science de Dieu, science qui pour une part
en procède et pour l’autre s’y joint comme une illustration et
une force. L’univers est un effet de l’art divin : comment
nous éloignerait-il du divin Artiste ? Il nous commente sa
parole ; il nous jette en admiration devant sa sagesse et en
extase d’amour pour sa bonté.
Craindrait-on pour l’homme ainsi cultivé les tentations de
l’orgueil ? Il y en a ; toute science en comporte ; mais faudraitil,
pour être humble, ne rien savoir ? La supériorité de l’esprit
est un moyen de sanctification, dès qu’on l’a empêchée d’être
un obstacle. Plus on est grand parmi les hommes, plus on a
besoin de s’abaisser au dedans pour retrouver la voie des
simples, des petits, des enfants, qui seuls entrent dans le
Royaume des cieux ; mais, cette voie retrouvée, l’orgueil
vaincu, la supériorité est une force, comme un puissant
éclairage quand le véhicule est dans le bon chemin.
On mènera donc les études profanes dans un esprit non
profane ; on fréquentera la nature à cause du divin ; le
théologien fera alterner dans son travail l’esprit du philosophe
et l’esprit du naturaliste avec l’esprit théologique proprement
dit ; la mer sera vue du rivage et le rivage vu de la mer.
Thomas d’Aquin parlera de Dieu à propos de tout, mais aussi
de tout à propos de Dieu, cherchant la science totale,
sphérique, avec son centre irradiant en tous sens. Esprit
synthétique, toujours, comprenant, avec le divin, « toutes les
idées humaines, synthétisées en bas par le bon sens et en haut
LES GRANDS COEURS
74 http://www.thomas-d-aquin.com
par l’orthodoxie14 ».Ce même esprit et ce même amour
exclusif du vrai, partout où il se trouve, produit d’autres effets.
L’extrême pondération de saint Thomas en est une marque
insigne. Aucun grossissement chez lui, aucune partialité en
faveur d’une idée au détriment d’autres idées moins neuves ou
moins brillantes. Les fabricants de systèmes font un sort à
quelques notions et, au profit de celles-ci, négligent ou
contraignent toutes les autres ; mais le vrai s’accommode mal
de pareils coups de force. Toute partialité est hostile à la
vérité. Il s’agit de tout peser dans une balance sévère, de ne
sacrifier rien, de laisser chaque question dans son ordre,
chaque idée à son plan, chaque trait dans sa proportion juste.
Quiconque aime le vrai pour lui-même le recherche là où il est
et lui laisse partout son droit.
« Toute réalité est vénérable par elle-même », écrit
Nietzsche ; saint Thomas eût signé de tout son coeur cette
maxime. En chaque point du cosmos divin, il sait voir le tout
: dès lors, pourquoi grossir ? Tout est de même prix, au titre
de vérité et d’être. L’homme qui exagère est celui qui ne voit
pas les liaisons et sacrifie aux parties les ensembles. On ne
dépasse le but que pour n’avoir pas su l’atteindre et pour
avoir négligé de se dire : ce que maintenant j’exalte tout à
l’heure me gênera. Pour éclairer un point de philosophie,
saint Thomas trouve quelque chose de mieux que de l’enfler
aux dépens des autres : il le situe par rapport à eux ; il
ordonne toute la science autour de ce point, qui trouve alors
sa signification exacte et fait figure, sans cesser d’être luimême,
de centre universel. Abordant le réel par l’un
quelconque de ses éléments, sa philosophie et là tout entière.
14 Joseph Serre. Au large ! p. 70
SAINT THOMAS D’AQUIN
http://www.thomas-d-aquin.com 75
On est surpris, à propos de thèmes insignifiants, de le voir
mettre en avant les plus hauts principes. Comme le vautour
décrit ses grands cercles et tombe sur le mulot blotti au coin
d’une motte, notre penseur part d’un univers pour arriver à
un rien, sachant qu’un rien et un tout c’est la même chose,
dans la « sphère infinie dont le centre est partout et la
circonférence nulle part ». Celui qui voit ainsi son objet de
pensée n’a pas besoin de s’empresser ici ou là, il a besoin
seulement – seulement l – d’une attention universelle.
L’instrument technique de saint Thomas pour réaliser
cette subordination d’éléments qu’exige l’esprit synthétique,
c’est la division, combinée avec d exactes définitions: moyen
par excellence de situer les parties d’un tout et de régler, en
fonction des détails, les grandes évolutions d’ensemble. « Il
sera comme un dieu pour moi, disait Platon, celui qui sait
diviser et définir » : à ce prix, notre auteur mérite déjà
suffisamment l’épithète de divin (Divus Thomas) que lui a
conférée l’École.
Saint Thomas est un ennemi de la confusion ; il estime que
l’office du sage et avant tout d’établir l’ordre. Si Leibniz a pu
lui attribuer un art tout particulier pour éclaircir les questions
confuses, c’est parce qu’il sait classer, ordonner, recomposer
pour l’esprit ce qu’il a patiemment divisé. Il ne raffine point ;
quand il n’y a pas assez de simplicité dans les choses, il y en
met ; toutefois, ce n’en point par escamotage, c’est par
synthèse. Ses formules ramassées sont des schèmes
d’ingénieur, ou un autre ingénieur – ou lui-même une autre
fois – saura trouver de quoi rétablir l’organisme complexe.
Au surplus, voulant tout ménager de ce qui est, saint
Thomas obéit à la règle pascalienne de penser toujours, à
LES GRANDS COEURS
76 http://www.thomas-d-aquin.com
propos d’une vérité, à la vérité contraire. Il sait que tous les
contraires ont leur droit, chacun à sa juste place, parfois à la
même place sous divers rapports, et dans ses
développements tranquilles, ce droit partiel ou provisoire est
toujours concédé. Comme celui de son maître Aristote, son
esprit procède par oscillations ascendantes du pour au
contre, du contre au pour, et s’établit au-dessus de leur
querelle. Il est un familier de la contradiction, afin d’être un
sûr chevalier de l’affirmation. Dans la pénombre de sa
pensée, les idées sont en lutte, et ce qui vient à la lumière a
tout le droit du vrai. Enfin, la marque par excellence de
l’esprit de vérité et de synthèse, chez saint Thomas, c’est sa
façon d’agir avec ses adversaires. A-t-il vraiment des
adversaires ? A peine de-ci, de-là s’en aperçoit-on ; il
paraîtrait n’avoir que des collaborateurs. « Éprouvez tout,
avait dit saint Paul, et ce qui est bon, retenez-le ». Mais pour
retenir ce qui est bon, il faut le reconnaître, et nous savons
qu’à cet effet, la sympathie est nécessaire. Saint Thomas aime
la vérité des autres, parce que, dit-il, « la vérité ne change pas
avec la diversité des personnes, et qui que ce soit qui la
soutienne, celui-là est invincible. » Il n’approchera donc pas
de l’adversaire dans un aigre esprit de réfutation, mais de
jugement équitable et de partage. Que dit-on de vrai ? je le
recueille ; que dit-on de faux ? je l’écarte et je dis pourquoi.
Un détail d’attitude marque cet esprit. Quand il approuve
une opinion, saint Thomas aime en citer l’auteur ; quand il
blâme, il préfère dire « quidam ». Il y a là une sorte d’excuse.
L’erreur n’est jamais qu’un « manque de tout voir » ainsi que
dit Pascal ; on s’en défend non en sabrant ceci ou cela, mais
en enveloppant d’un réseau de lumière sans défaut l’objet à
connaître. Il n’est pas nécessaire alors de clouer au pilori les
SAINT THOMAS D’AQUIN
http://www.thomas-d-aquin.com 77
auteurs d’idées à rectifier ; mieux vaut les louer de ce qui leur
reste de bon, et surtout s’en servir.
Saint Thomas a trop de vertu pour voir dans l’homme qui
erre uniquement l’homme d’erreur, ou le méchant. On
s’accorde bien à soi-même le bénéfice contraire ! Il est en
relations assez étroites avec la vérité pour rendre justice à
tout le monde, et cette noble indépendance a sa contrepartie
en ceci que prenant la vérité partout, il ne se croit obligé de
prendre l’erreur nulle part, fût-elle signée des plus grands
noms, et des plus chers, comme Aristote, Augustin, ou son
maître Albert. Il est contraint de croire ce que l’ennemi lui
annonce, il est forcé de ne pas croire ce que l’ami lui assure,
suivant que le vrai lui paraît briller ici ou là, dans la paille ou
le grenier d’abondance.
Qu’il eût aimé ce que dit Kant dans les nobles lignes
suivantes : « C’est dans une certaine mesure défendre
l’honneur de la raison humaine, que de la réconcilier avec
elle-même dans les diverses personnes des penseurs
pénétrants, que de dégager, alors même que précisément ils
se contredisent, la vérité qui n’échappe jamais complètement
à la profondeur de tels hommes15. » Oh ! oui, Thomas
d’Aquin en est convaincu, entre toutes les puissantes façons
de penser, il existe un rapport secret ; des points de jonction
se révèlent dans les profondeurs. Sous les bâtisses
artificielles, la terre court, la bonne terre commune comme
au-dessus s’étend le ciel. Ce qui fascine l’auteur pénétrant
d’une doctrine erronée en elle-même, ce ne peut être que la
part de vérité profonde qu’elle contient. Et les génies qui, à
15 E. Kant, Gedanken von der svahren Schâtiung der le – bendigen Kriifte,
1747, 1, p. 145
LES GRANDS COEURS
78 http://www.thomas-d-aquin.com
la vérité, s’opposent et se réfutent, n’en sont pas moins, à
l’égard des choses fondamentales, plus proches qu’on ne
croit. Ils se réfutent, ils s’opposent au nom de principes
communs que l’antagonisme arbitré permet d’approfondir,
comme la mine et la contre-mine creusent le sol.
Pour cela, le véritable philosophe, et à plus forte raison le
philosophe saint, ne se place pas, pour étudier, en face de ses
adversaires, mais à côté d’eux, pour faire, avec la collaboration de
leurs vérités et même de leurs erreurs une fois dépistées, la
route mystérieuse ; sa position est en quelque sorte par delà le
vrai et le faux qui l’un et l’autre l’éclairent, et il y éprouve les
joies de la recherche plus que l’impatience des contradictions,
car l’esprit dépouillé est toujours serein, ce ne sont que les
caractères qui se heurtent.
Son sentiment du mystère fait que saint Thomas est
d’autant plus modeste, en face des divergences d’esprits, qu’il
s’agit de questions plus fondamentales. Si quelque chose est
tel en philosophie, c’est bien la valeur du principe de
contradiction. Or, dans son opuscule sur l’éternité du
monde, trouvant en face de lui des penseurs qui contestent
la valeur absolue de ce principe, puisqu’ils accordent à Dieu
le pouvoir de le violer, il s’exprime à leur égard avec une
réserve respectueuse et se contente de dire que telle n’en pas
sa pensée. Tout le monde sait bien qu’à l’égard de telles
questions notre esprit vacille ; le plus profond est ici le plus
près de trembler. Dans la « forêt obscure » de l’univers
intellectuel qui de toutes parts nous déborde, les génies se
parlent comme des enfants perdus dans la nuit.
Au cours de la doctrine, bien que toujours simple et
impersonnel, saint Thomas a coutume d’affirmer avec
SAINT THOMAS D’AQUIN
http://www.thomas-d-aquin.com 79
vigueur ; mais qui le pratique a tôt fait de voir à quel point il
a utilisé toutes opinions, même les plus opposées à la sienne.
Ouvrier d’une synthèse qu’il eût voulue pleinement
compréhensive, il ne pouvait ignorer qu’un tel organisme
intellectuel doit être capable de se nourrir au moyen de tous
les autres. J’ajoute qu’il le doit ; car si nulle grande doctrine
n’est dépourvue de précieuses vérités, ces vérités, à elle
incorporées, lui appartiennent en propre à certains égards, et
à cet égard c’est en elle seulement qu’on les trouve.
Saint Thomas semble se jouer au milieu des pensées
adverses ; il se glisse paisiblement entre leurs trappes ; sachant
se défendre, il tire plus de services d’un génie égaré que d’un
petit esprit juste et droit. Il est là proche des sources, il y
puise ; que lui importe qu’on y jette çà et là du venin ?
Et puis, il y a le bénéfice de la stimulation, de
l’avertissement, de l’invitation à se fortifier sur les points où
l’on voit que d’autres flanchent. On gagne toujours, au
contact de ceux qui se trompent avec profondeur. Il faut
chérir la contradiction, si elle multiplie ou achève nos
pensées, si elle évente les traquenards, si elle aiguise notre
précision dans l’expression du vrai. « Ce qui nous ressemble
nous laisse en repos, dit Goethe ; mais ce qui nous est
opposé, voilà ce qui nous rend féconds. » Quand on relit
saint Thomas après avoir traversé les broussailles des
opinions qu’exposent et discutent ses commentateurs, on
s’aperçoit que ses brèves formules sont toutes construites
comme des ponts destinés à passer entre des abîmes. Un
mot changé inclinerait vers ceci, vers cela, qui menacerait
d’erreur l’exposé ou réduirait sa capacité de lumière.
Comment fût-il arrivé à cette plénitude, si son immense
information ne lui avait fait voir constamment l’erreur
LES GRANDS COEURS
80 http://www.thomas-d-aquin.com
proche, l’erreur de tel et de tel, à droite, à gauche, avec, entre
les deux, un étroit passage ? « L’erreur vient de la
ressemblance », dit Platon. Il faut regarder profondément à
l’erreur, crainte que nos vérités ne lui ressemblent et ne
viennent ainsi à mériter plus ou moins son nom.
Saint Thomas redoute si peu l’adversaire qu’il se constitue
lui-même son propre adversaire, par la facilité avec laquelle il
manie les objections les plus formidables comme on jongle
avec des poignards. Il ne redoute pour la vérité aucun
voisinage ; sa confiance en elle est assez grande pour que
nulle tentative d’ébranler ses bases ne lui donne le sentiment
d’un danger. A l’égard des choses les plus sacrées, il présente
l’objection et la thèse avec la même tranquillité et la même
attention en apparence indifférente. La sérénité de sa raison
et de sa foi ont quelque chose d’émouvant. Voyez-vous ce
saint, qui ne craint pas de dresser des embûches à Dieu, de
dire en faveur de l’athéisme ou de l’agnosticisme, des
incroyances et des hérésies, des choses plus fortes que n’en a
jamais dit l’impie en sa fureur ? Il ne redoute rien ; il est sûr
que la vérité passera entre tous les pièges ; il sait que son
Dieu sera vainqueur, et pour l’édifice du Seigneur qu’il
construit, il charge Satan aussi bien que Gabriel de porter les
pierres. Enfin, comme il accueille facilement la pensée des
autres, il se détache facilement de la sienne. Il se rétracte
volontiers et s’approfondit toujours. Il n’a pas écrit, comme
saint Augustin, un ouvrage de Rétractations, et l’opuscule de
Concordantiis qui se trouve parmi ses oeuvres n’est pas de lui ;
mais, à l’occasion, il ne manque pas de se reprendre ; il le fait
simplement, sans chercher à s’expliquer et à se couvrir. Il
n’en rien, lui ; la vérité qui lui est tard venue n’en est pas
SAINT THOMAS D’AQUIN
http://www.thomas-d-aquin.com 81
moins ancienne et toute neuve.
En bref, saint Thomas, tel un patriarche, est un
philosophe qui « marche devant Dieu ». Il voit, il parle, il
écrit avec une âme libre d’elle-même et enchaînée à la vérité
qui et le bien des hommes. Il et l’acteur de son poème
d’idées ; il est l’homme de son livre ; il est le saint de la
sainteté qu’il décrit et le fidèle de la divinité qui remplit son
oeuvre. Sa méthode a été d’unir dans la recherche et le don
de la vérité dont il avait charge la sagesse et l’amour.
LES GRANDS COEURS
82 http://www.thomas-d-aquin.com
CHAPITRE V
LE GÉNIE
Il faut marquer en quelques traits assemblés, bien que
partout nous en devions faire état, le génie de saint Thomas
d’Aquin et ses caractères. On aime, en face d’un paysage
connu, à lever souvent les yeux vers le sommet, d’où semble
vous venir la lumière.
L’intellectualité a sans doute moins d’attraits, pour
l’imagination et la sensibilité des humains, que les actions
d’éclat d’un ordre pratique. A ce titre, un Napoléon, un
César, une Jeanne d’Arc règnent sur les esprits. Toutefois, à
un certain degré, la pensée aussi et un haut fait ; le « roseau
pensant » se reconnaît avec joie dans le génie sublime ; nos
premiers titres de noblesse ne sont-ils pas là, et s’il et exact
de dire avec Pascal que « toute la dignité de l’homme ne
consiste que dans la pensée », quel contact peut nous anoblir
davantage, par solidarité de nature et par fraternité
admirative, que celui de l’Aquinate glorifié ?
Un Thomas d’Aquin n’est pas seulement digne de
louange et propre à suggérer de la part d’esprits conquis une
adhésion paisible ; il est prodigieux. La sûreté du coup d’oeil
jointe à sa pénétration et à son ampleur, n’a que rarement
SAINT THOMAS D’AQUIN
http://www.thomas-d-aquin.com 83
accumulé des ressources comparables, en vue de forcer
l’énigme de l’univers et de célébrer son Auteur.
Les qualités de ce penseur sont d’un ordre qui leur
permet d’affronter toute comparaison, même la plus
écrasante. L’intelligence du Stagyrite n’était pas plus vaste ;
celle de Platon n’était pas plus élevée ; celle de Socrate n’était
pas plus sage ; celle de Leibniz, sauf dans la mathématique,
et en tenant compte de la différence des temps, n’était pas
plus riche ; celle de saint Augustin n’était pas plus ailée, en
dépit d’allures diverses. Disons que l’évêque d’Hippone avait
les ailes de l’aigle, et saint Thomas celles du lion de Saint-
Marc, qui font bondir d’un bondissement lourd, dont la
retombée broie l’obstacle, mais qui n’ignorent pas non plus
les nuées de lumière.
Thomas d’Aquin n’est presque plus un penseur ; c’est la
pensée qui s’exerce d’elle-même, sans effort apparent, sans
ce ahan que tant de grands écrivains font entendre. Avec lui,
écrit le Père Gratry, « on sent qu’on a franchi plusieurs orbes
et que la pensée ne pèse plus ».
C’est que par l’élévation naturelle et acquise de ses
conceptions, il se trouve et on le voit au niveau de toute
recherche. Pour atteindre les hauteurs de l’intelligence, il n’a
pas besoin de monter. C’est nous, qui devons monter vers
lui ; mais son accueil est tel qu’on a sa récompense ; il luit :
on éprouve le jour. Son front est vraiment un lieu de lumière
pour les hommes.
Nous dirons l’opinion de ses contemporains, celle de la
postérité, que d’ailleurs personne n’ignore ; mais déjà ses
chroniqueurs familiers nous donnent quelques détails
remarquables. Sa faculté de concentration était extrême ;
LES GRANDS COEURS
84 http://www.thomas-d-aquin.com
nous savons qu’il s’en servait comme d’anesthésique pour
supporter de douloureuses interventions. Il composait
mentalement de longs traités et les dictait tout d’une pièce. Il
était capable, comme César, de dicter à trois ou quatre
scribes à la fois et sur des matières diverses, toujours fort
difficiles. Il lui arrivait de dicter en dormant, d’un sommeil
spécial sans doute, sorte de dédoublement qui l’arrachait à la
vie des sens et ne laissait agir que l’esprit. Sa mémoire, « où
rien ne périssait », mettait à sa disposition tous les éléments
qu’il avait recueillis au cours de sa formation studieuse, et sa
perpétuelle application, son calme imprégné d’humilité,
animé de zèle, lui permettaient de poursuivre ensemble une
foule de travaux, tout en se mêlant aux travaux d’autrui et
aux disputes.
Pour nous, qui regardons surtout à l’oeuvre, cet aspect
biographique du génie n’a qu’un intérêt de curiosité
sympathique ; ce qui importe, c’est l’emploi de cette force, et
d’abord le caractère spirituel qu’elle affecte. A cet égard, ce
qui frappe aussitôt le juge compétent et droit, c’est l’air de
santé, si je puis dire, la simplicité de démarche, la droiture,
l’objectivité de cette intelligence pourtant hors mesure. Un
de ses anciens disciples observe justement qu’il est à la fois
un docteur commun et un docteur exceptionnel, en ce que,
trouvant le vrai comme nul ne l’avait fait avant lui, il ne le
cherche que dans les voies communes.
Que d’idées philosophiques ne sont célèbres que par leur
pétulance, par leur fidélité à un tempérament débordant et
leur infidélité aux choses ! Ce que Nietzsche appelle la
« vision pure », dégagée de toute contingence et de tout
caractère, à la manière du pur esprit, n’est pas un phénomène
fréquent. On le rencontre ici. Notre auteur a l’instinct de la
SAINT THOMAS D’AQUIN
http://www.thomas-d-aquin.com 85
vérité comme la bête des bois celui de la plante utile, et l’on
ne craint pas à sa suite d’être mystifié.
Sa démarche est toujours très simple. L’ordre de ses
questions et la manière dont il les traite n’ont rien
d’arbitraire, d’artificiel, d’ « original » ; tout est pris du réel
naïvement regardé, et l’on ne nous fait point lire la nature à
travers une grille de concepts spécieux. Ce docteur du moyen
âge a sans doute quelques-unes des crédulités et des
puérilités de son temps ; mais son bon sens le défend le plus
souvent du subtil, de l’absurde, du frelaté, de l’apocryphe, qui
autour de lui foisonnent. On ne serait pas un grand être, si
l’on ne portait le front un peu plus haut que ses
contemporains. Thomas, comme Saül, « dépasse de la tête
tout le peuple ».
Quand il traite un sujet ardu, il ne quitte pas pour cela le
style du manuel, le plus difficile. Au lieu de poser à l’initié, il
aime mieux initier les autres. Passeur, il ne se montre pas
revenant de l’île mystérieuse, bien qu’il nous y mène. Son
objectivité est parfaite. J’en ai dit les racines morales ; mais il
y a ici, également, affaire de génie, et je crois bien qu’aucun
philosophe n’a jamais dépassé sous ce rapport l’Aquinate.
On aime la bonhomie de Socrate, la noblesse aristocratique
de Platon, dont participe son disciple Aristote. Ce sont là
d’exquises qualités d’hommes. Toutefois, n’est-il pas plus
philosophique et plus utile aux esprits de se placer aussitôt
au-dessus de l’homme, dans des régions de pure pensée ?
Les belles manières n’ont rien à voir avec la vérité des
choses. Un interprète du monde a besoin de clairvoyance et
non de décorum. Pour être impersonnel ainsi, quelle
éminente personnalité ne fallait-il pas ! C’est le plus grand,
qui sait faire oublier sa taille ; c’est le plus noble et le meilleur
LES GRANDS COEURS
86 http://www.thomas-d-aquin.com
qui ne pose plus la question de noblesse ou de distinction
personnelle, parce qu’il a transporté plus haut le débat qu’il
provoque dans les esprits.
Techniquement, l’objectivité de saint Thomas et son
esprit positif lui suggèrent des thèses bien souvent
compromises dans le monde philosophique. Il sait se
défendre de l’idéalisme platonicien toujours régnant dans son
entourage ; il restitue au monde de l’expérience sa ferme
substantialité, la causalité réelle de ses éléments, l’authenticité
de ses échanges et de ses phases. Il défend l’autonomie de la
pensée contre les illuminations des mystiques, l’expérience
contre les innéistes et les aprioristes éblouis du divin. Il
soutient contre une opposition acharnée l’unité de l’homme
concret, âme et corps, ouvrant ainsi le chemin à la
psychophysiologie moderne.
C’est à Aristote qu’il entend faire honneur de ces solutions,
et elles procèdent en effet du péripatétisme ; mais Thomas les
a développées largement; il en a d’abord compris la nécessité
et la force, et il a saisi le lien qui les rattache à des vues
objectives, par opposition à une idéalité aberrante. « Aristote,
dit-il, n’a pas cherché la vérité de la même manière que ses
prédécesseurs (Il songe surtout à Platon). Il est parti des
choses sensibles et observables et s’est élevé de là aux choses
séparées de la matière. Au contraire, ses devanciers ont
prétendu appliquer après coup aux choses sensibles ce qu’ils
avaient conçu de l’intelligible et de l’abstrait16. » C’est là
proprement rêver ; or Thomas d’Aquin, non plus qu’Aristote,
ne rêve jamais, même s’il dicte en dormant.
16 In III, Métaphys. lect. 1, circa finem
SAINT THOMAS D’AQUIN
http://www.thomas-d-aquin.com 87
Quand un arbre ne s’enfonce pas puissamment dans la
terre, ses branches embrassent peu de ciel voulant porter très
haut la ramure de son système, notre génie estime qu’il doit se
fonder au coeur du réel. Il raisonne le plus fortement qu’il
peut, mais sur des bases fermes. Nulle dialectique en l’air, à la
manière des sophistes ; il pense en face des choses et non au
seul conta ct des pensées. Et il pense aussi en face de
l’humanité pensante, gardant ses liens avec la tradition, afin de
contrôler sa spéculation par le concert des intelligences. La
science n’est après tout qu’une manière de vivre : elle tient
donc à la vie, aux vivants ; l’en détacher, c’est la livrer aux
chimères. Si pourtant il faut choisir dans ce qu’ils offrent,
qu’on départage les temps et les hommes par une prudente
discrimination, sans réaction violente ni coupure. « Son esprit,
dit le Dr Willmann en parlant de Thomas d’Aquin, ressemble
à un lac qui reçoit de tous côtés les eaux des torrents et qui
laisse choir les impuretés qu’ils charrient, de manière à rétablir
le clair et calme miroir dans lequel se dépose majestueusement
le bleu du ciel17. » Le génie de saint Thomas est fait après cela
d’un dosage parfait de modération et de hardiesse. Mieux vaut
sans doute, pour le progrès de la pensée humaine, un génie un
peu fou qu’un équilibre médiocre ; mais un génie pondéré,
dont la hardiesse consiste à porter au sublime le plus vulgaire
bon sens, telle est la merveille.
Bossuet parle de ces esprits excessifs « plus capables de
pousser les choses à l’extrémité que de tenir le raisonnement
sur le penchant, et plus propres à commettre ensemble les
vérités qu’à les réduire en leur unité naturelle18. Saint Thomas
17 Cité par Grabmann, op. cit. p. 43
18 Bossuet. Oraison funèbre de Cornet
LES GRANDS COEURS
88 http://www.thomas-d-aquin.com
certes n’est point tel ; mais s’il tient le raisonnement sur le
penchant, ce n’est point par timidité d’esprit, c’est au contraire
par une extrême hardiesse en tous sens. Ayant été au bout de
tout, il se retrouve au centre, et ainsi prouve sa force.
En fait, étant donné l’état de son temps, ni sa prudence
proverbiale, ni sa docilité, ni son humilité et sa piété n’ont pu
l’empêcher d’être un révolutionnaire. Etrange
révolutionnaire, dont tout le souci est de rétablir l’ordre !
Mais au fait, tel est bien le but de toute révolution ; la
question est de savoir comment et dans quelle mesure on y
arrive. Saint Thomas consent à être nouveau et en apparence
subversif par amour et vue claire de la vérité. Il marche
devant lui simplement, et sa libre démarche est plus
audacieuse que l’audace, comme son humilité est plus haute
que l’orgueil. Il va, il ne s’étonne pas. On s’égare autour de
lui, n’ayant pas su rencontrer le point où le vrai s’accorde
avec lui-même : il parlera donc un nouveau langage. Mais
être nouveau en ce sens-là, c’est être éternel.
Il faut bien le répéter, quoique le fait soit connu comme
le nom de saint Thomas lui-même, le plus frappant parmi les
caractères généraux de ce génie, c’est sa puissance de
synthèse. Il avait cette faculté royale de se placer aussitôt au
coeur des choses et d’en apercevoir tout le rayonnement. Il
centrait, il reliait, il débrouillait : c’était son aptitude
maîtresse. Il faisait jaillir partout la clarté.
Un principe est un germe d’expansion : nul mieux que lui
n’en sut ménager le foisonnement et en épanouir ainsi la
richesse. S’il n’a pas découvert, au sens courant du mot, les
principes directeurs de la science, il les a mis en oeuvre, et
l’inventeur des idées maîtresses n’est-il pas celui qui en saisit
SAINT THOMAS D’AQUIN
http://www.thomas-d-aquin.com 89
la maîtrise et leur fait jouer leur rôle magistral ? Capable de
se mesurer avec une multitude de faits, d’idées, de textes, de
documents sacrés et profanes, Thomas en tire une
construction simple, grande, sans emphase et sans porte-àfaux
.. Chez lui, tout l’univers vient décider de la moindre
question pratique ; partout, sous les plus petites applications,
la membrure du système se fait voir. Dans les figures de
Michel-Ange, pourtant si fines de race et si élégantes, le
squelette est toujours sensible ; la symphonie
beethovénienne a beau est filer le thème en de subtiles
variations, le thème est toujours là ; dans le drame
shakespearien ou la tragédie cornélienne, le trait vif, la
réplique inattendue ou l’action soudaine ne font qu’amener
en pleine lumière l’âme d’un personnage ou d’une situation :
ainsi, chez saint Thomas les grands thèmes d’idées, la
charpente osseuse du système, si je puis dire, son esprit
général, son âme sont sous-jacents à tout développement et
à toute conclusion partielle. Tout découle des principes
premiers. Et rien n’est donc un expédient. On ne nous ouvre
pas les portes de lumière avec les clefs d’occasion que de
petits inventeurs nous fabriquent. Rien de plus frappant que
ce sens de l’unité, que cette vue des attaches universelles de
chaque notion et de chaque être, en tout écrit de notre
Docteur. C’est la rotation du ciel qui fait marcher sa montre,
et aux étoiles, à toute minute, il demande l’heure qu’il est.
« La philosophie, écrit Novalis, est le mal du pays, le désir
d’être partout chez soi19. » Ce partout, cette présence de
l’esprit dans tout l’univers est le rêve de l’Aquinate ; à nul
moment il n’y renonce. Il a trouvé la science comme un tas
19 Novalis. Nouveaux Fragments, Stock, éd
LES GRANDS COEURS
90 http://www.thomas-d-aquin.com
de limaille ; il en a fait un système solaire, traçant les
trajectoires et réglant le décours.
Il ne mélange rien ; il unit tout. Pour le grand et le petit il
a des poids et des mesures probes. Il a la puissance de relier
d’après leur propre loi les faits détachés. Dans chaque valeur
particulière, il voit un cas de l’absolu et dans l’absolu une
anticipation de valeurs particulières. Remonter jusqu’à
l’origine de chaque fait dans la structure du monde, dans la
pensée de Dieu, est son ambition. Il fait pressentir, comme
le dit Amiel des grandes intelligences, « l’Esprit sphérique qui
voit tout, sait tout, enveloppe tout20. » Aussi sa Somme est-elle
comme un palais de lumière sans frontière visible, une
maison d’anges, que le douleur angélique a bâtie.
Il est à vrai dire plus d’un piège où pourrait tomber ce
philosophe d’esprit synthétique. Certains penseurs
construisent leur univers avec des concepts abstraits, de
valeur purement logique, et ils substituent ainsi à la nature
vivante une sorte d’automate, articulé avec du fluide pensant.
A l’autre extrémité est le poète, qui rend tout vivant, mais
indistinct et sans ordre. Entre les deux, à la surface des faits,
est l’éclectique, qui combine avec talent, mais sans
communiquer avec le génie de la nature qui unifie les
tendances complémentaires. Le philosophe complet réunit
tout par les profondeurs. Ainsi Thomas d’Aquin ne cherche
pas à concilier comme du dehors des faits, des doctrines, des
tendances et des hommes. Il y a « une façon rigoureuse de
rester à la surface des chose21 », ce n’est point sa façon. Il va
droit à la vérité, qui concilie tout, à la réalité, à l’Être, où tout
20 Amiel. Journal intime, 31 mai 1880
21 Abel Bonnard. Saint François d’Assise, p. 106
SAINT THOMAS D’AQUIN
http://www.thomas-d-aquin.com 91
le divin, tout l’humain, et dans l’humain toute vérité partielle,
toute tendance légitime, tout milieu et toute époque trouve
son droit.
Entre le réel concret et ses principes, que recherche le
philosophe, Thomas habite une zone moyenne où
s’établissent leurs rapports, et il leur applique alternativement
sa maïeutique, tirant le fait du principe quand il possède le
principe, tirant le principe du fait quand il part du fait. Cela
n’est pas « peser le réel avec des balances d’ombre », comme
le prétendent certains. On peut excéder parfois dans le sens
de l’abstrait, et nous ferons à cet égard, en ce qui concerne
saint Thomas, les concessions nécessaires ; mais on ne perd
pas de vue l’objet parce que l’abstrait le mesure. Du reste,
l’abstrait est du réel aussi, fondé qu’il est en la nature de
l’intelligence qui a prise sur l’être. Le mètre-étalon de platine
vient du sol ; s’il est juste, et si sa température est fixe, la
mesure vaut.
Ajoutez que ce penseur athlétique est habile dans le
menu, comme souvent les colosses, et l’ampleur de ses
synthèses ne fait nul tort aux fines analyses par lesquelles il
les prépare. Nous avons loué son art de la division : il la
pousse aussi loin qu’il faut pour que la mécanique générale
ait tous ses organes. Au delà, il s’agirait de vaine subtilité, et
saint Thomas n’est pas subtil en ce sens-là ; il ne cherche pas
à étonner le regard par des préparations microscopiques ; il
aime mieux le satisfaire en une claire vision et par ce fait
qu’autour de l’élément minuscule s’étend, comme une
auréole, tout un vaste horizon de pensée.
Distinguons, pour finir, et en vue de préciser un peu
LES GRANDS COEURS
92 http://www.thomas-d-aquin.com
mieux, le génie métaphysique de saint Thomas, son génie
moral et son génie mystique. Un de nos professeurs s’est
permis de dire qu’en métaphysique saint Thomas est
« superficiel ». Ce n’était pas l’avis de Leibniz. Un tel propos
ne saurait prouver que deux choses, ou une information tout
à fait nulle à l’égard de son sujet, ou une rare incompétence
de jugement. Ce qui peut tromper le juge… superficiel, c’est
que saint Thomas, en raison même de la profondeur et de
l’étendue de sa pensée, en raison de sa charité intellectuelle et
de ses préoccupations pédagogiques, est incliné souvent à
des imprécisions volontaires, à de précautionneuses formules
chargées de sens pour l’initié, faciles à l’ignorant et limpides
pour tous. Savante façon d’éviter une explication
inopportune, de ménager une vérité complémentaire,
d’écarter par une nuance indécise une difficulté qu’on ne
veut pas soulever. Ceux qui savent ont constamment de ces
surprises en lisant le texte thomiste, et bien loin qu’elles les
scandalisent, elles les plongent dans l’admiration, comme les
silences d’une magique symphonie.
A l’ordinaire, ceux qui n’apprécient point la métaphysique
thomiste sont ceux qui ne savent pas ce que c’est que la
métaphysique, tout pénétrés qu’ils sont d’esprit physiciste ou
d’esprit idéaliste, ces deux extrêmes qui, passant par dessus
l’objet d’une métaphysique véritable, réduisent la philosophie
première à une physique ou à une psychologie. Saint Thomas
est certes très éloigné de ces deux positions-là. Il est un
métaphysicien authentique, trouvant l’objet de cette science
souveraine là où il est, dans l’être en sa plus haute généralité et
dans ses attributs communs, cherchant au dérivé une
explication non en lui-même et dans ses conditions à niveau,
mais dans le sens de ses sources. On ne construit pas le
SAINT THOMAS D’AQUIN
http://www.thomas-d-aquin.com 93
monde de l’expérience avec des éléments de l’expérience, pas
plus que les maisons avec des maisons, répète-t-il avec
Aristote. Toute métaphysique ne consiste-t-elle point à essayer
d’atteindre, à travers le visible, au mystère latent ?
Grand est celui qui vit dans la sphère supérieure des
choses, là où règnent les grandes lois, là où l’éternel pose les
conditions du temps et l’infini celles de l’éphémère.
L’existence même de ce monde transcendant est ignorée de
la plupart, à moins que le sentiment religieux ne le leur
révèle ; mais il n’en est pas moins partout supposé, et le
grand être est celui qui le décèle et le dévoile. Le
métaphysicien de génie, tel notre Docteur, est un produit de
la nature où la nature exprime ses plus hauts secrets, parle
son plus haut langage ; c’est un fils du ciel où le ciel se reflète
quelque peu, pour inviter les hommes à regarder vers lui.
Il faut dire que, théologien, saint Thomas a établi sa
métaphysique en grande partie à propos des mystères de
Dieu ; mais il n’en a pas moins constitué cette science tout
entière et prouvé là ses merveilleuses facultés de réflexion.
L’occasion en était bonne, puisque Dieu, l’Être même
subsistant, coïncide en quelque façon avec l’objet de la
métaphysique, comme le soleil coïncide avec l’image réelle
qu’étudie l’astronome au foyer de son télescope. Aussi
Thomas d’Aquin emploie-t-il toute sa force à scruter, en
philosophe, le mystère de Dieu, à explorer, autant qu’il se
peut, l’intimité divine elle-même, jusqu’à la Trinité, ce
mystère des mystères, qu’il circonscrit et calcule du dehors,
comme un génial algébriste aligne des formules précises
touchant des réalités inconnues. Dieu ne se pénètre pas ;
mais on peut faire des cercles autour de l’abîme ; on peut
illuminer ses bords, et la pénombre qui s’y étend pacifie cette
LES GRANDS COEURS
94 http://www.thomas-d-aquin.com
nuit pour la craintive intelligence.
A l’égard du créé, Thomas cherche à exprimer le
mécanisme intérieur de l’être avant sa descente dans le
phénomène, et les conditions de cette descente, et ce que c’est
que le phénomène, forme d’être aussi, vu que l’apparence est
une réalité à sa manière et a besoin d’explication comme le
reste. Aucun ésotérisme d’ailleurs ; sa montre est à boîtier
transparent et elle donne l’heure exacte ; son miroir ne
reflète que la plus claire essence des réalités qui le frappent ;
il absorbe ce qui ne luit pas.
Génie métaphysique supérieur, Thomas d’Aquin est aussi
et peut-être davantage encore un génie moral. Sa sainteté l’y
porte de soi, vu qu’une éminente charité invite le penseur à
circuler parmi les hommes comme Raphaël avec le jeune
Tobie, enseignant les remèdes et apprenant à dompter les
monstres. C’est pour servir qu’il comprend, et sa
compréhension demeure pénétrée de cette inquiétude
fraternelle. La scolastique, si l’on en croit ses détracteurs, a
pu racornir des cerveaux et dessécher des coeurs ; mais si cela
est, on doit dire d’elle, comme Auguste Comte du
positivisme, qu’elle ne produit cet effet que sur ses « organes
vulgaires » ; son grand maître en est loin.
La tendance, il est vrai, n’est pas tout. Mais l’aptitude
morale ne peut manquer à celui qui brille d’abord par le
jugement, par l’art des discriminations et des nuances
précises, par le sens droit. On appelait Thomas d’Aquin,
dans son entourage, le « très prudent », et la prudence joue
dans la constitution de la morale, comme dans sa mise en
pratique, le rôle essentiel. Du reste, c’est une erreur grossière,
bien qu’assez répandue, de croire que la faculté de l’abstrait
SAINT THOMAS D’AQUIN
http://www.thomas-d-aquin.com 95
et le sens pratique s’opposent et tirent en sens contraire. Cela
peut être vrai aux niveaux bas, par manque d’ampleur pour
envisager deux domaines connexes ; mais un génie a tôt fait
de voir les extensions du métaphysique dans le moral, du
fondement nécessaire et éternel dans notre vie contingente.
« La théorie incomplète écarte la pratique, écrit Novalis ; la
théorie complète la ramène22. » S’il est vrai de dire avec
Goethe que « chaque philosophie n’est autre chose qu’une
forme différente de la vie », que serait un grand philosophe
mauvais législateur de la vie ? Ce serait une sorte de monstre.
La puissance du vol et la force de l’étreinte concluent ici et
là. C’est parce que le condor peut voler très haut qu’il
soulève un mouton dans la plaine.
La morale de saint Thomas a toutes les qualités de sa
métaphysique ; les lignes générales en sont extrêmement
arrêtées, et la richesse du détail est proprement éblouissante.
Si l’on en doute, qu’on lise, dans la Première Seconde Partie, ce
qui concerne les passions, et dans la Seconde ce qu’on appelle
les « petites vertus », où le fil devient ténu et fort comme une
chanterelle de viole.
Le génie moral de saint Thomas est extrêmement souple,
afin de rester fidèle à la vie, sinueuse dans ses détours
extérieurs, fuyante dans son intimité où le moral proprement
dit s’élabore. Une géométrie morale est nécessairement
infidèle ; c’est un « cubisme » où les formes vivantes ne se
reconnaissent point. Aussi Thomas est-il bien éloigné de
l’esprit de certains casuistes. Des cas réellement concrets
qu’on puisse résoudre dans l’abstrait, d’avance, hors du sujet
qui les vit et les constitue pour sa part, cela lui paraît une
22 Novalis. Fragments, Stock, éd.
LES GRANDS COEURS
96 http://www.thomas-d-aquin.com
contradiction. Impossible, dit-il, de rejoindre l’individuel
avec un assemblage de notions ; or tout cas moral est
individuel essentiellement, et donc « ineffable ». Cela ne
plaide pas contre des solutions décidées en matière morale ;
mais la science doit savoir s’arrêter à point, et convenir qu’au
delà d’elle est un double domaine qu’elle n’enserre pas : le fait
et la conscience.
Saint Thomas possède ce génie de la mesure, en même
temps que celui de l’affirmation décisive. Il est grec par le
sens des justes bornes et romain par le respect du droit. Si
l’on étudie son traité de la justice et des lois ou son traité de
l’Éducation des Princes, on aura en face de soi un politique, un
législateur, un conseiller des autorités sociales prouvant que
le moraliste, en lui, est complet. Car en dépit d’aberrations
aujourd’hui courantes, la politique, loin d’être une
« physique » indépendante des fins supérieures qui dirigent la
vie humaine, n’est que l’élargissement et l’application aux
faits collectifs des visées humaines individuelles et des
principes moraux qui en sont la loi.
Enfin, Thomas d’Aquin est un génie mystique, parce que le
mystique est au métaphysique et au moral, dans le sens des
hauteurs, ce que le métaphysique et le moral sont, dans le sens
de la vie terrestre, au droit, à la sociologie et à la politique. Il
est le scribe du divin en nous, comme celui de la pensée
abstraite, comme celui de la nature. Mieux que Platon au dire
d’Emerson, il peut être appelé « l’Euclide de la sainteté », et
c’est-à-dire qu’il a formulé supérieurement, autant qu’on le
peut faire, ce qui est de soi informulable, comme le mystère,
mais se prête à des tracés de frontières, à des analogies, à des
SAINT THOMAS D’AQUIN
http://www.thomas-d-aquin.com 97
énoncés de préparations, à des lois. Il expose avec une pleine
clarté ce que les mystiques les plus réputés ont quelquefois
noyé dans des flots d’images. Il a beau parler d’extases et de
tendresses, il ne roucoule jamais ; toujours il pense.
Et cependant, il est, lui aussi, outre un théoricien de ces
faits intérieurs, un possédant de leurs plus précieuses
richesses ; il est un extatique ; mais son extase est une extase
contrôlée ; au réveil il vous en donnera la formule dans les
limites que j’ai dites ; le jour où il ne le pourra plus, débordé
par le flot décidément trop large et trop fort, il dira : « Voici la
fin de mon travail, venit finis scripturae meae ».
Chose étonnante, plus saint Thomas s’élève dans ce
domaine du surnaturel, plus il donne, comme Dante au dire
de Barrès, une impression de nature. C’est qu’il s’efforce
alors de souligner les analogies, d’appuyer sur la
proportionnalité des rapports. Mais il s’exprime toujours en
langage précis ; ses procédés sont toujours rigoureux et ses
preuves rationnelles, quelle que soit la source, scripturaire ou
intime, à laquelle puise son inspiration.
Sa sainteté, disions-nous, semble sise tout entière dans
l’intelligence, et à l’intelligence il ramène ce que vivent
ineffablement les plus nobles coeurs. La vie intense de l’âme,
son mystère, ses rapports secrets avec le divin, auxquels il
participe, tournent chez lui en concepts et n’apparaissent
dans ses oeuvres que sous une forme géométrique, comme
cristalline. Que nous sommes loin du langage d’une Thérèse
d’Avila, d’un Ruysbroek ou d’un Jean de la Croix ! C’est que
Thomas d’Aquin a une vocation exclusive et universellement
contraignante ; à sa mission doctorale tout est subordonné,
sans aucune déperdition en faveur de fins étrangères. Tout
LES GRANDS COEURS
98 http://www.thomas-d-aquin.com
absolument a passé là. Le coeur et l’imagination, en lui, se
sont faits intelligence par une orientation impérieuse de
toutes leurs énergies. C’était son ascétisme à lui, c’était le
moyen de son culte, la forme de sa sainteté, son oblation,
son adoration, au besoin son holocauste. « Le héros, dit
Emerson, est celui qui est immuablement concentré. » Saint
Thomas s’est concentré ainsi, et il n’en est pas moins, il en
est d’autant mieux un génie complet, un sage à la fois au sens
philosophique, pratique et mystique de ce mot qui en quatre
lettres dit tout.
SAINT THOMAS D’AQUIN
http://www.thomas-d-aquin.com 99
CHAPITRE VI
LA DOCTRINE
Pour voir à l’oeuvre le génie de saint Thomas dans la
constitution de sa doctrine, il faudrait analyser les nombreux
ouvrages ou cette doctrine se trouve consignée ; il faudrait tout
au moins présenter un aperçu détaillé de ses thèses et en
éprouver le poids. On n’attend pas de nous, ici, un pareil
travail ; nous l’avons entrepris ailleurs, à l’usage des gens
qu’anime un peu profondément le zèle de la science23. N’offrant
ici du monument qu’une vue à vol d’oiseau, nous devons
pourtant nous demander si ce monument est en vérité une
création originale et personnelle à son auteur, après que nous
avons concédé tant d’emprunts et fait de l’impersonnalité du
génie de saint Thomas sa suprême louange.
Pierre Duhem, un moment du moins, n’a cru voir dans le
système de saint Thomas qu’une « marqueterie » ; non une
synthèse, dit-il, mais « un désir de synthèse ». Pierre Duhem
fut un vrai savant et un grand érudit ; ce qu’il dit là n’en est
pas moins un propos d’ignorant, d’homme qui regarde un
23 Cf. Saint Thomas d’Aquin, Collection des Grands Philosophes,
Paris, Alcan. La Philosophie morale de saint Thomas d’Aquin, Paris,
Alcan. Les grandes Thèses de la philosophie thomiste. Paris, Bloud et Gay
LES GRANDS COEURS
100 http://www.thomas-d-aquin.com
temple avec des préoccupations de carrier, disant : telle
pierre vient d’ici, telle autre de la, mais jugeant mal de
l’architecture parce qu’elle le dépasse. Celui qui peut juger et
qui étudie quotidiennement saint Thomas est révolté d’une
telle conclusion ; il en connaît l’inanité et l’injustice vraiment
irritante. Si quelque chose lui apparaît à tout moment, c’est
l’unité de plan de cette haute construction, unité qui se fait
sentir alors même qu’on n’y songe point, comme on éprouve
à l’intérieur d’une cathédrale, la nuit, l’accord des lignes et la
cohérence des masses.
Saint Thomas a fait beaucoup d’emprunts ; mais qu’est-ce
que des emprunts, là ou le tout seul compte, là où nulle pièce
ne peut être isolée, ne prenant sa valeur et même sa
signification que de son attache avec toutes les autres ? Cela
ne signifie exactement rien. Saint Thomas eût-il tout
emprunté d’une certaine manière, rien encore ne serait dit
touchant la valeur philosophique de son effort. « Tout maître
a trouvé ses matériaux assemblés », dit Barrés24. « La pensée,
écrit Emerson, est la propriété de qui peut l’héberger et lui
donner une place adéquate25. » En recevant la pensée
d’autrui, le créateur l’oblige à dire son rang dans l’ordre des
pensées, et c’est à cause de ce rang qu’il l’adopte.
Un vrai grand homme est toujours un créateur ; mais il
n’est pas nécessaire qu’il crée l’alphabet, il s’en sert pour de
nouvelles paroles. Ce qui fait le mot, ce ne sont pas les lettres,
et ce qui fait l’oeuvre de pensée, ce ne sont pas les pensées,
mais l’ordre, la subordination, le jeu des éléments dans un
ensemble exactement lié et rattaché à ses causes premières.
24 Cahiers intimes, t1° partie
25 Les Hommes représentatifs. Shakespeare
SAINT THOMAS D’AQUIN
http://www.thomas-d-aquin.com 101
En conséquence, ce qui compte dans une grande
doctrine, ce ne sont pas les détails et les théories
particulières, c’est le courant spirituel qui la traverse, c’est la
trame idéologique qui l’enserre, c’est l’intuition initiale et
l’intuition terminale, la première confuse, la seconde
clairement épanouie qui en constitue les deux pôles, animant
en deux sens l’oeuvre tout entière.
D’après saint Thomas, les degrés des intelligences, humaines
ou angéliques, s’échelonnent d’après cette capacité de
comprendre sous un seul ou sous un petit nombre de principes
tout un ensemble de conclusions ramifiées. Sa propre
intelligence s’est fait voir géniale précisément parce qu’il a su
rassembler sous l’action de quelques principes très simples
toute une infinie contexture de propositions doctrinales. Ce
n’est point là une quelconque «marqueterie », c’est une oeuvre
d’art, c’est une construction organique, une vie.
Les éléments que le penseur utilise précèdent sa pensée
pour l’informer ; mais quand il s’agit de créer l’ordre, c’est sa
pensée qui précède. A cette heure-là le penseur est seul ; il se
décide avec sa propre lumière ; ce qu’il a élu ou ce qu’il a
rejeté, presque également concourant, s’évanouit également
dans ce qu’il fait ; il arrive que ce qu’il prend ait une valeur
nulle là où il le trouve et une valeur souveraine là où il le met.
Bref, il s’assimile des substances et par là les annule. Quand je
suis nourri et déploie de la force, qu’est devenu le pain ?
Quelqu’un a dit plaisamment : « Il ne suffit pas de piller ses
prédécesseurs, il faut les assassiner ». Saint Thomas n’a
assassiné personne ; mais dans quelle ombre n’a-t-il pas rejeté
tant de ces informateurs dont on lui reproche la collaboration
comme une déchéance ! Saint Augustin lui-même, si grand
LES GRANDS COEURS
102 http://www.thomas-d-aquin.com
qu’il soit, est-il après saint Thomas exactement à la même
place qu’auparavant ? Et n’avons-nous pas entendu Emile
Boutroux nous dire : « L’oeuvre la plus considérable d’Aristote,
c’est la philosophie chrétienne », c’est-à-dire thomiste ? La
Somme théologique est une flamme qui s’élève d’un immense
bûcher. Il y a là des branches maîtresses, des sarments, des
brindilles qu’on peut dénombrer ; mais la flamme monte de
plus en plus blanche et pure, et à sa crête, dans la lumière du
ciel, on ne distingue plus rien.
Cette question préalable écartée – et si j’y appuie c’est qu’il
s’agit, dans certains milieux, d’une campagne de dénigrement
fort peu philosophique – il faut tracer la courbe générale du
système de saint Thomas, sans prétendre, encore une fois, en
offrir une vue même approximative.
Qu’on jette un coup d’oeil sur la table des matières de la:
Somme théologique, où l’oeuvre entière a son fidèle miroir : on
constatera que tout, absolument, et non pas uniquement sous
son aspect théologique, mais philosophiquement, est centré en
Dieu. Ce fut le point de vue de Spinoza, et c’est celui de toute
doctrine intégrale. Le point de vue Dieu n’est-il pas le point
d’éclairement universel de la science ? Chacune de nos idées a
Dieu derrière elle et Dieu au-devant d’elle. Rien n’éclaire que
les principes, et rien n’éclaire ultimement que le Premier
Principe. Qui ne voit pas jusqu’à Dieu, si loin qu’il voie, est
myope, et qui ne voit pas à partir de Dieu, de si loin qu’il voie,
est pris de court pour juger avec ampleur. Rapporter tout à
Dieu est le seul moyen de mettre tout dans sa perspective et
par suite de le comprendre. On ne peut attribuer à rien son
essence propre, ses limites et ses proportions que par un
SAINT THOMAS D’AQUIN
http://www.thomas-d-aquin.com 103
rapport à ce qui est premier et suprême. On ne peut
« nommer » les êtres qu’en présence de Dieu.
Il est de ce fait, pour saint Thomas, une raison plus
fondamentale encore et qui fournit la contrépreuve d’une
grande vérité, savoir qu’en philosophie, doctrine et
méthode coïncident : c’est que l’Être est foncièrement un,
et qu’il est un en Dieu.
On entend aujourd’hui railler cette philosophie de l’Être, à
laquelle se rattachent les plus grands noms de la philosophie
dans tous les âges. Être, « ce verbe nul et mystérieux », dit-on,
qui aurait fait « une si grande fortune dans le vide26 ». Il est
vrai, le vide n’est jamais si profond que lorsqu’on l’a fait en
soi-même ; mais qu’on l’ait fait ainsi, cela ne supprime rien. En
sa plus haute généralité, l’Être est plus réel qu’en aucune de
ses participations multiformes ; le nier est à la fois un athéisme
et la mutilation de l’intelligence quant à ses plus hauts
pouvoirs. Ce n’est pas le cas de notre philosophe.
Le problème philosophique tout entier est pour
l’Aquinate ce qu’il a été pour Platon : comment le multiple
sort-il de l’un et se ramène-t-il à l’un ? Identité et variété,
différenciation et réintégration, émanation et retour, c’est
tout ce qui inquiète le philosophe platonicien, et aussi le néoplatonicien
d’Alexandrie, et aussi saint Thomas, bien qu’avec
de capitales différences.
L’universalité des choses, prise comme essence ou comme
existence, comme substance ou comme accident, comme
pensée ou comme objet de pensée, comme esprit et comme
matière, comme connaissance et comme vouloir, etc. se ramène
26 Cf. Paul Valéry. Préface au Léonard de Vinci de M. Lee Ferrero
LES GRANDS COEURS
104 http://www.thomas-d-aquin.com
nécessairement à une unité relative, où le divers, réel sans aucun
doute, est cependant secondaire, dérivé, réductible par
conséquent, ainsi que l’exigent la mise en équation et la solution
de l’universel problème.
Rien ne se justifie devant l’esprit sans témoigner d’une
certaine homogénéité qui permet l’étreinte ; l’esprit ne se
contente pas de brins, il lui faut la gerbe, et l’esprit est le juge
naturel de l’être, qu’il égale en extension, dont il représente,
en sa passivité vivante et réagissante, l’actif déploiement.
Or, quel pouvoir peut assembler dans le réel ce que
l’esprit assemblera en lui-même pour le comprendre ? Quel
est le lien de la gerbe universelle ? Quelle source est
supposée à l’universel jaillissement? Quel homogène absolu
explique l’homogénéité relative de ce qui en est issu : car une
homogénéité relative, avec des dissemblances, ne peut être
première, vu qu’elle pose une double question, celle de la
participation à quelque chose de commun et d’antérieur, et
celle de l’écart ?
A cette question essentielle, c’est Dieu qui fournit la
réponse. On arrive à Dieu par des voies en apparence très
différentes ; mais en creusant, on verrait que l’exigence
rationnelle dont on fait état dans une quelconque « preuve » se
ramène à celle-ci dans l’ultérieur se révèle l’antérieur, dans le
divers l’homogène, dans le multiple l’un.
On arrive là à partir de n’importe quel point, en
invoquant l’expérience élémentaire ou savante, en exerçant le
bon sens ou le génie. Il suffit d’observer que les choses, sous
nos yeux, ne sont pas en vrac ; elles offrent un ordre ; il y a
des catégories, des degrés, des effets et des causes, des
antécédents et des conséquents, des moyens et des fins, des
SAINT THOMAS D’AQUIN
http://www.thomas-d-aquin.com 105
résultats et des conditions de ces résultats. Bref, dans tous
les sens du mot, sous tous les rapports imaginables, il y a
autour de nous, sous le nom d’univers, ce que Kant appelle
un immense conditionnement. De condition en condition,
effective ou idéale, à partir d’un phénomène quelconque, on
peut monter ; au bout de la montée – car il faut un bout, sans
quoi tout le conditionné collectif croulerait – on trouve
l’Inconditionné, le suffisant par soi-même, le Centre
d’expansion, le Premier, la Source, celui que d’un nom tout
simple et ineffable on appelle Dieu.
Sans doute, on accède ainsi au mystère plein mais c’est ce
mystère qui éclaire tout. On ne peut le nommer, le qualifier que
par ses dérivés ; mais ce qu’on en dit ainsi est la plus haute de
nos connaissances, en même temps qu’une sublime ignorance.
Un silence d’adoration est la seule louange qui convienne
finalement au Parfait, à l’Être plein, à l’Être même subsistant,
terre vivante où germent et d’où fleurissent toutes choses.
Une fois là, on opère, par la méthode synthétique, une
redescente explicative des choses à partir de Dieu, comme
on avait abouti à Dieu à partir des choses. En théologie,
Dieu lui étant donné, saint Thomas suit le second procédé ;
en philosophie, il suit le premier ; en fait, dans tous ses
ouvrages, les deux méthodes se mêlent, bien que chacune
soit très nettement caractérisée. Mais toujours se manifeste
chez lui cet état d’âme central, qui détermine toutes les
coordonnées du réel à partir du divin et revient au divin de
tous les points où ces coordonnées touchent aux choses.
C’est ce qui donne à ses exposés, dès qu’ils sont un peu
étendus, leur courbure sphérique ; c’est ce qui fait tourner
son système comme tournent, dans le ciel, les systèmes
solaires et les groupes de nébuleuses.
LES GRANDS COEURS
106 http://www.thomas-d-aquin.com
Dieu est donc l’Être premier, l’être parfait, l’être plein,
celui qui est « virtuellement toutes choses », puisque en lui
toutes choses trouvent leur raison et leur source. Il est
tellement tout, que ce qui sort de lui « ne fait pas addition
avec lui » et c’est-à-dire n’en sort pas. « En lui nous vivons,
nous nous mouvons et nous sommes », déclare saint Paul.
Scot Erigène va jusqu’à dire que Dieu, en quelque sorte, se
crée lui-même en donnant l’être à sa créature : parole
excessive, mais qui exprime fortement à quel point Dieu
possède tout l’être, à quel point la créature est un avec lui et
une en lui, et combien toutes choses sont homogènes,
identiques foncièrement, réductibles à un principe commun
et universellement convergentes, parce qu’elles sont divines.
Dieu, c’est l’être rassemblé ; le monde, c’est l’être
distribué. Echelonner la distribution ; opérer le
rassemblement, par une systole et une diastole alternées ou
conjointes, c’est tout l’objet de la philosophie thomiste.
On trouvera au degré le plus proche de Dieu l’esprit pur, audessous
l’esprit dégradé et mêlé de matière, l’homme, audessous
encore la vie connaissante et tendancielle de l’animalité,
puis la vie végétante, puis l’être et l’activité différenciés par des
formes et des propriétés spécifiques, enfin la matière pure,
substrat commun de tout ce qui évolue et se transforme.
Tout cela n’est que de l’être divin participé, une
ressemblance concrète du Prototype, une dégradation
échelonnée de l’Être plein, qui à se voir ainsi émietté en de
libres émanations, ne perd rien de sa transcendance. Et tout
cela ne diffère que par le degré et la forme de ressemblance
divine qui lui est attribuée, par la façon dont il exprime
SAINT THOMAS D’AQUIN
http://www.thomas-d-aquin.com 107
imparfaitement le suprême Principe, par la relation de sa
formule d’être avec l’Un suprême, d’où procède par une libre
dérivation tout ce qui est nombre, poids, mesure, mode,
espèce, ou ordre, en sa création.
L’esprit et la matière, en particulier, ne s’opposent que
comme le plus et le moins, le parfait et le dégradé, l’actuel et
le potentiel. Le connaissant et le connu, en acte, sont
identiques, et si cet acte est parfait, ils sont Dieu. L’idée de
Spinoza, que la Substance infinie se manifeste en pensée et
en étendue doit être corrigée à la fois dans son panthéisme et
dans son dualisme. Le manifesté n’est pas un simple mode, il
subsiste, et l’étendue se ramène à la pensée au moyen d’une
plus haute actualisation.
Par là, le dualisme cartésien est lui aussi redressé, et le faux
problème de l’union de l’âme et du corps s’évanouit. L’homme
n’est pas un mélange de deux substances hétérogènes et
irréductibles, il est un degré. On l’appelle bien un composé,
mais ce n’est là qu’un langage analytique ; en réalité, dans
l’homme, il n’y a ni corps ni âme, il y a l’homme, de même que
dans l’eau, après la combinaison et avant la décomposition
chimiques, il n’y a ni oxygène ni hydrogène, il y a l’eau.
L’homme n’est pas un esprit chu dans la matière, un
« ange englué », un « dieu tombé », un « monstre », c’est un
être autonome, un, autant qu’il est être, et qui ne présente de
multiplicité relative qu’en raison de son imperfection comme
être. Car plus on s’éloigne de l’Un souverain, plus on accède
au multiple, à l’étendu, au temporel, au mouvant.
Le fameux débat sur l’unité de forme substantielle dans
l’homme, qui coûta si cher à saint Thomas et qui n’est pas
encore clos, a cette signification. C’est toute la métaphysique
LES GRANDS COEURS
108 http://www.thomas-d-aquin.com
qui est en cause. On conçoit que saint Thomas n’ait rien
cédé, quoiqu’il se rendît compte autant que personne des
difficultés que lui créait son système. Si l’homme est un,
comment expliquer son origine en partie double, Dieu
insufflant l’esprit, les générateurs fournissant la matière
vivante? Si l’homme est un, comment concevoir
l’immortalité de l’âme une fois le corps péri ? Problème
d’individuation, problème de survie : il y avait sujet à
querelle ; mais la doctrine générale s’imposait, et pour toutes
les objections de sens contraire que proposent un
matérialisme ou un « angélisme » également étriqués, des
solutions sont prêtes.
Voyons maintenant la suite du système.
Dieu est donc premier. Le monde procède de Dieu sans
s’en séparer. La parenté divine, qui tient toutes choses liées à
leur origine commune crée en elles (puisque l’être est
dynamogénique), un élan de retour qui explique toute leur
activité et qui détermine leur fin. Ne voyons-nous pas que
chaque être est ainsi porté spontanément vers son principe,
dans la mesure où ce principe en est vraiment un, c’est-à-dire
tient dans sa dépendance, avec l’intime réalité de ce qui
procède de lui, le déploiement de cette réalité nouvelle et son
avenir ? A cause du sein, l’enfant cherche sa mère ; à cause
du savoir, le disciple est attaché au maître ; à cause de la
victoire, le soldat suit son chef : à cause de l’être et du parfait
en toutes leurs formes, à cause du bien, toutes choses
tendent vers Dieu. L’être créé se cherche en Dieu, parce que
c’est en Dieu mieux participé qu’il sera plus pleinement soimême
; c’est en se faisant plus semblable à Dieu qu’il trouve
sa propre ressemblance et réalise sa fin, qui est le parfait.
SAINT THOMAS D’AQUIN
http://www.thomas-d-aquin.com 109
On répugne aujourd’hui, dans la science, à ces vues
finalistes ; mais la science expérimentale n’est pas tout. Nous
sommes ici en métaphysique. Et vraiment, se représenter
l’univers comme une machine monstrueuse poussée en
arrière par je ne sais quelle force, est-ce plus éclairant et plus
rationnel que de la voir comme un immense désir
provoquant un immense effort ? Du reste, les deux points de
vue ne s’excluent point, ils se complètent.
Quoi qu’il en soit, Thomas d’Aquin, après avoir décrit
l’émanation de l’être à partir du Premier Principe, décrit le
vaste essor qui ramène l’être vers sa source, le grandiose
tourbillon dans lequel toute réalité s’introduit par le désir,
sous l’influence du suprême Bien.
Ce retour s’opère naturellement selon la condition de
chaque être. Tous sont dans la même perspective ; mais tous
ne vont pas également loin dans l’assimilation et dans la
rencontre. Les règnes de la nature s’étagent, par conséquent
aussi les lois évolutives, par conséquent les fins. Les mondes
matériels se créent, suivent une courbe d’évolution et se
dissolvent. Parmi les vivants, la plante naît, croît et meurt
après avoir porté son fruit. L’animal a une destinée plus riche ;
mais la trajectoire qu’il suit est pareille. Seul l’esprit ne finit
point, parce qu’il commence toujours. Et pour lui, la richesse
de déploiement va si loin qu’elle le met en relation avec Dieu
même. Il pense tout l’être et va jusqu’à sa cause. A cette cause,
par les moyens de la nature et de la grâce, il est destiné à
s’unir. Il n’y aura jamais confusion ; car s’unissant à Dieu,
l’homme ne fera, lui aussi, que se trouver plus complètement
lui-même ; mais il y aura une conjonction qui s’exprime en
théologie comme une divinisation véritable, et qui, avec les
réserves que de droit, a pu faire appeler la théorie thomiste de
LES GRANDS COEURS
110 http://www.thomas-d-aquin.com
la vision éternelle un nirvana chrétien.
Quant à ce qui fait le fond de l’univers matériel lui-même,
saint Thomas croit à sa permanence éternelle et à sa venue au
parfait sous une forme qui nous échappe. Les nouveaux cieux et
la nouvelle terre ne sont pas pour lui un vain mot. Il les rêve
pour une part en fonction de la cosmologie de son temps,
mais avec assez d’indépendance pour que la transposition soit
facile27. Au surplus, pour toute cosmologie présente ou future,
il y aura toujours là un mystère. Nul sujet du Royaume de
Dieu universel ne peut décrire le règne de ses fins.
Revenant au cas particulier de l’homme, qui nous intéresse
d’abord, il faut distinguer les moyens de retour à Dieu qui
correspondent aux divers éléments de notre être. Comme
êtres matériels, végétants et sensibles, nous n’aurions point de
destinée a part, si les fonctions de ces trois ordres étaient
autonomes ; mais elles ne le sont point. Puisque notre être est
un, tout en lui se hiérarchise, et de même qu’il est, lui, destiné
au parfait, chacun de ses éléments se subordonne au plus
parfait, pour concourir à la fin commune. La matérialité
humaine est faite pour la vie, la vie pour la sensation, la
sensation pour la pensée, la pensée naturelle s’achevant en la
foi et la foi devant aboutir un jour à la vision éternelle.
On voit que l’intelligence est ainsi l’organe principal du
retour, bien que le vouloir donne l’élan, de même que la
forme d’existence de l’être inférieur est en lui l’essentiel, bien
qu’une tendance afférente explique les phases de sa
27 Cf. Sertillanges. Catéchisme des Incroyants. L. V. ch. VII.
Flammarion, éd.
SAINT THOMAS D’AQUIN
http://www.thomas-d-aquin.com 111
réalisation progressive. C’est ce qui fait le prix de la science
dans l’ordre naturel et le prix de la foi pour la surnature.
Saint Thomas place la science, au sens le plus général de
ce mot, là où l’avait placée Aristote, au sommet de toute la
vie temporelle. « Le bonheur, déclare-t-il, consiste dans la
joie que donne la vérité. Si vaste que soit le domaine de
l’activité humaine, apprendre à connaître la sagesse surpasse
tout en perfection, en grandeur, en utilité et en délices. La
vérité est le but suprême de la création ». Seulement, pour
lui, la sagesse aristotélicienne comporte un dépassement
transcendant ; ce dépassement s’inaugure par la foi achevant
la science chez le savant, la suppléant chez l’ignorant, et il se
révèle en plénitude dans la vision béatifique, à moins que la
liberté n’ait manqué sa route.
Ainsi la science fait retour à Dieu d’où elle vient à travers
les choses, et ainsi la foi va s’évanouir en Dieu par une claire
vision. Quant aux autres éléments de notre être, ils seront
achevés aussi en perfection dans le nouveau milieu qui leur
aura été préparé. La résurrection de la chair fait partie du
grand cycle et comble un vide qui apparaîtrait béant dans
une philosophie similaire, mais sans foi.
D’ailleurs, cet aspect de la destinée ne paraît à saint
Thomas que fort secondaire ; il le rattache à la vision comme
une conséquence, comme une communication au corps de la
vitalité supérieure puisée en Dieu par la conjonction de
l’esprit terrestre à l’Esprit souverain. Ce qu’il aime glorifier
davantage, lui intellectuel passionné, c’est l’épanouissement
prodigieux de la science du fait de cette vision qui sans doute
a pour objet principal Dieu même, mais avec lui tout le reste.
La théorie qui lui est chère à cet égard est celle-ci :
LES GRANDS COEURS
112 http://www.thomas-d-aquin.com
Qu’est-ce que connaître, sinon avoir en soi, idéalement, l’être
que l’on connaît ? Aussi Aristote déclare-t-il que l’âme est
pour ainsi dire toutes choses, parce qu’elle est capable de
tout connaître. De ce fait, un seul être suffit à contenir en soi
toute la perfection du monde, et l’on comprend que les
anciens philosophes aient considéré cette sorte d’inscription
du monde en nous comme la souveraine perfection de l’âme.
Mais cette même perfection se retrouve pour nous,
chrétiens, dans la vision de l’essence divine ; car ainsi que le
dit saint Grégoire, « que ne verront-ils pas, ceux qui voient
Celui qui voit tout ? » (Q. II de la Vérité, art. 2.)
Reste à poser les conditions de cette destinée, qui, avec
Dieu, est notre oeuvre. Il s’agit cette fois de la vie morale, et
d’une façon générale de la pratique. Les mêmes principes
unitaires y président. En soi, la plus haute des activités
humaines est la contemplation, car « elle se tient du côté de
la fin », qui est intellectuelle. On entend par contemplation,
outre ce qui porte ce nom dans la vie mystique, la science, et
l’art en tout ce qu’il a d’intellectuel.
A l’intérieur de la science prise en général, la science de la
nature sera orientée vers la philosophie et la philosophie
générale vers la métaphysique. Connaître et « rationaliser » la
matière ne peut être un but dernier, puisque la matière n’a ni
son explication ni son but en elle-même.
Toutefois, il faudra comprendre que cet ordre est un
ordre en soi, qui ne se réalise tout à fait que dans le définitif.
Ici-bas, en vue même de cette réalisation, l’ordre,
fréquemment, se retourne ; la pratique prend le pas sur la
théorie et la contemplation le cède à l’action pour la mener,
elle aussi, au terme.
SAINT THOMAS D’AQUIN
http://www.thomas-d-aquin.com 113
Au surplus, de même que la matière est, d’une certaine
manière, esprit : ainsi l’action est, d’une certaine manière,
pensée ; elle est de la pensée dégradée, de la pensée qui se
révèle et se cherche à la fois : elle se révèle, car toute action
procède d’une pensée ; elle se cherche, car toute réalisation
fait retour sur la pensée et l’accroît ; toute réalisation, en
créant le loisir, permet la contemplation et, si elle est
moralement droite, elle la vaut en équivalent de mérite, pour le
jour du grand aboutissement. Quand ce but sera atteint, ce
que nous appelons ici action s’éteindra ; mais ce sera en faveur
d’une activité plus haute. La fin sera « le plus noble emploi de
la plus noble faculté de l’homme à l’égard du plus haut objet. »
On pourrait se demander si, dans cette grande théorie, la
distinction du naturel et du surnaturel ne crée pas une dualité
irrémédiable, entachant l’unité que son auteur a
manifestement recherchée de toute sa force. Mais il n’en est
rien. Le naturel et le surnaturel ne se distinguent que du côté
de l’être émané et déjà dégradé qu’est la créature. En Dieu, il
n’y a ni nature ni surnature, il y a simplement Dieu. Si de
notre côté l’on distingue, c’est qu’il y a un double étage de
participations, de communications ; l’harmonie des effusions
créatrices suit un rythme binaire, si l’on peut ainsi parler, et
dans sa double série d’effets étagés, l’analyse discerne, sans
séparer jamais. On nous a fait comme une double nature,
dont la plus haute est appelée surnature, en vue d’une double
fin dont la plus haute est tout court la fin. L’unité du réel
n’est donc pas rompue. Le surnaturel ne crée pas plus de
dualité ontologique et finale que la rationalité s’ajoutant en
nous à la vie sensible, la vie sensible à la vie végétante, la vie
végétante à l’activité physico-chimique des tissus. Tout cela
LES GRANDS COEURS
114 http://www.thomas-d-aquin.com
est en continuité, intègre une même existence, aboutit
normalement au même résultat.
Bien mieux, l’unité se renforce du fait que le moyen choisi
de Dieu pour la réalisation des fins surnaturelles est une
incarnation. Tout l’ordre de la grâce tourne autour du Christ
homme et Dieu, du Christ frère commun, chef de la création
entière, point de suture mystérieux entre cette création et
son Principe, pièce de raccord entre le Transcendant et le
dérivé universel.
Vraiment, tout part de l’Un, tout est un, tout tend vers l’un,
tout se consomme en l’un. Le cycle des choses est parfait, et il
est simple, en dépit de l’immense diversité de ses formes.
En le décrivant, on a songé surtout à l’homme, car la science
est en somme faite pour nous. Mais il ne faut pas négliger de
noter, car c’est une grande gloire thomiste, quel effort
prodigieux a fait notre auteur pour intégrer à sa philosophie
théologique le cas de l’esprit pur, dans son traité des anges.
Saint Thomas semble avoir eu pour ces natures
mystérieuses une curiosité et une dévotion toutes spéciales.
Au début de son opuscule des Créatures spirituelles, il dit
joliment : « Ne pouvant, au choeur, faire l’office des anges,
du moins écrivons d’eux ». Et il se met aussitôt à éplucher les
opinions des anciens philosophes touchant les esprits:
preuve nouvelle que la rigidité de sa méthode ne fait nul tort
à la chaleur interne latente dans ses écrits.
Le traité des anges de saint Thomas est une oeuvre
extraordinaire, pour qui peut déchiffrer cette algèbre ; c’est
toute une mathématique puissante, rencontrant au passage
quelques données bibliques, mais établie avant tout sur une
SAINT THOMAS D’AQUIN
http://www.thomas-d-aquin.com 115
psychologie humaine et une métaphysique de Dieu dont elle
est le point de suture. Que nos préoccupations soient
aujourd’hui tournées ailleurs, ce n’est pas une raison pour
ignorer un tour de force qu’on pourrait appeler la création
d’un monde.
A voir l’ensemble de la philosophie ainsi exposée, et
beaucoup plus encore si l’on pouvait en suivre les détails
imperturbablement poursuivis, qui peut douter de la génialité
de l’entreprise, de la maîtrise de la réalisation, et, notons-le
bien, de la sûreté qui fait passer la courbe du déploiement
doctrinal par tous les points stratégiques du vrai, a travers
des abîmes.
Saint Thomas a absorbé, disais-je, avec l’aristotélisme, tout le
platonisme d’Athènes et d’Alexandrie, celui de saint Augustin,
celui du Pseudo-Denys et du Livre des Causes ; il n’a même pas
oublié Parménide et sa théorie de l’être un; mais il a redressé
l’armature systématique de tous ces auteurs et les thèses
particulières qui en dépendent.
L’être est un, mais il inclut une multiplicité virtuelle, que
méconnaît Parménide. Sa richesse, qui est vie en Dieu, Dieu
peut ou non la manifester, et si elle éclate, c’est que Dieu l’a
librement voulu, à la différence de ce que disent les
Alexandrins, et Aristote sans doute, avec Platon même.
L’être émané fait retour à Dieu, comme l’avait dit Plotin;
mais à un retour de forme indécise et mystique, Thomas
substitue des échelonnements précis, concordant avec une
vie positive des choses, distinguant les espèces et les êtres et
enveloppant les données de la foi.
Sa doctrine est un monisme si l’on veut, et il le faut bien,
mais qui n’a aucun des inconvénients du monisme. C’est
LES GRANDS COEURS
116 http://www.thomas-d-aquin.com
secondairement un dynamisme, car l’Être y est conçu
comme une force d’expansion et d’attraction, mais en évitant
l’erreur du dynamisme qui nie la substance, et qui, au lieu de
voir dans la force une dynamogénie, en fait l’être même.
C’est un intellectualisme, parce que l’être est pensée ; mais
c’est secondairement un volontarisme, parce que la pensée
engendre l’amour comme l’être la force. La pensée, issue de
l’Être premier, y dirige l’amour ; l’amour y porte la pensée.
En Dieu même, l’amour est la cause de l’expansion créatrice,
et c’est l’amour qui consomme en lui l’union qu’il a préparée.
Tout est par l’amour et tout est pour l’amour. L’amour est la
consommation de toutes choses.
Enfin, cette théorie est à la fois, dans l’unité d’une synthèse
compréhensive, un créationnisme et un évolutionnisme. C’est
un créationnisme, car tout descend de l’Un par une libre
initiative créatrice, et l’origine de tout est donc au sommet de
l’Être, non dans je ne sais quel chaos sans raison suffisante. C’est
un évolutionnisme pourtant, puisque des confins de
l’émiettement ontologique, tout remonte à l’Être premier, soit,
en ce qui concerne la nature, dans un cycle toujours repris, ce
que la physique du temps devait imposer nécessairement au
thomisme historique, soit par un déploiement linéaire dont le
terme nous échappe, comme un thomisme renouvelé n’y
répugne en aucune façon.
On évite ainsi les outrances et les paralogismes de
théories isolées, et l’on ne va plus buter à des impossibilités
manifestes. Dans les multiples notions de sens divers que
nous suggèrent les choses, saint Thomas ne croit pouvoir
établir un ordre qu’ainsi. La mise en équation du monde,
telle que l’expérience totale nous l’impose, ne lui paraît
comporter que cette solution. Mais celle-ci, en ses termes
SAINT THOMAS D’AQUIN
http://www.thomas-d-aquin.com 117
généraux, semble bien parfaite.
Certains lui opposent que la réduction du multiple à l’un,
qui en est le but, n’est pas achevée, puisque le multiple n’en
pas détruit à la fin, et qu’ainsi les deux termes subsistent.
Étrange objection ! Avec un retour parfait dans le sens d’une
exclusive existence divine, après comme avant le cycle
créateur, quelle raison d’être assigner à la création ? Veut-on
faire de la symphonie créatrice prise dans son ensemble une
« mesure pour rien » ? Le multiple doit subsister, mais
subordonné à l’un, expliqué par l’un, relié entièrement et
intimement en lui-même par l’influence de l’un, de telle sorte
qu’en l’un il soit virtuellement contenu sans aucun
débordement qui implique émancipation ou indépendance.
En cette doctrine, « tout communique et rien ne se
confond », comme disait Lachelier. C’est pourquoi elle est
vraiment parfaite, mais d’une perfection, évidemment, où
subsiste le mystère, et qui laisse place au travail. Saint
Thomas ne prétend pas tout dire ; il espère seulement dire
vrai et présenter un système complet comme ensemble. Le
point de vue d’où il le prend, à savoir le point de vue
métaphysique, rend ce plan indépendant de toute expérience
nouvelle en matière de cosmologie, de physique ou de
psychologie positive. Ne se fondant que sur des
phénomènes vraiment fondamentaux, bien qu’il utilise pour
s’exprimer les théories de son temps que les temps ultérieurs
dépasseraient, il ne craint pas la caducité. Il est question pour
lui d’une bonne position de la pensée en face du réel et de
ses cadres premiers, non de l’achèvement de son travail.
Quant au mystère, cette terra incognita, il le respecte ; sa carte
en fait mention et il l’illumine du dehors de son mieux, mais
LES GRANDS COEURS
118 http://www.thomas-d-aquin.com
avec une noble réserve. Songez qu’il ne prétend même pas à
démontrer scientifiquement la providence ! Le cardinal Cajetan
a bien raison de le louer ici ; car une telle précaution scientifique
chez un théologien n’est pas sans inspirer confiance.
Saint Thomas a dit souvent et senti très vivement que
l’intelligence humaine doit se mouvoir en ce monde comme
entre deux nuits : la nuit d’en bas, que recèle l’impénétrable
matière ; la nuit d’en haut, faite d’un mystère qui est de luimême
toute clarté, mais qui nous éblouit trop pour
permettre la vision. Il faut rappeler ce double océan de nuit,
et quand nous y jetons la sonde, ce qui est le plus sublime
effort de l’esprit, ne pas prendre la longueur de notre câble
pour son exacte profondeur.
Ici, la prudence de saint Thomas, comme ailleurs son
génie, avait son rôle. Dans les deux cas le rôle du sage a été
rempli.
SAINT THOMAS D’AQUIN
http://www.thomas-d-aquin.com 119
CHAPITRE VII
L’ÉCRIVAIN
Nous n’aurons garde de nous attarder sur le cas de saint
Thomas écrivain ; ce serait trahir cette admirable brièveté qui
est la propre marque de son style. Il ignore cet art de n’en
plus finir qu’affectionnent certains de nos penseurs ; en de
très courts articles et en des réponses encore plus réduites, il
sait faire tenir tout ce qui compte ; le reste est silence ; mais
dans ce silence infus une majesté se dérobe.
Érasme admirait le latin de la Somme, non sans doute pour
sa pureté classique, mais pour ses hautes qualités mentales,
parmi lesquelles figurait certainement, à ses yeux, la brièveté
pleine (flylus brevis, grata f acondia) qui a été relevée par la
liturgie. Il faut être très grand, pour tisser ainsi le discours de
paroles et de silences exactement mesurés, pour pratiquer
cette sobriété charitable qui, écartant tout verbiage, ne
présente aux esprits que l’essentiel.
Pour ceux qui sont au niveau des problèmes qu’il pose,
saint Thomas est toujours clair, et c’est bien déjà en raison
de ce pouvoir d’écarter le secondaire en faveur des
articulations primordiales. Ses bons commentateurs
l’embrouillent volontiers, tout en nous apportant de leur part
LES GRANDS COEURS
120 http://www.thomas-d-aquin.com
des lumières. Des lumières, dis-je ; mais de la lumière, c’est
chez le maître et non chez eux qu’on la trouve.
Heureusement qu’il est là, lui, pour les éclaircir ! Revenir à
son texte est un repos délicieux, après ces excursions en
pleines broussailles. Novalis a raison : « Le suprême, le plus
pur est aussi le plus commun, le plus compréhensible. Plus
une science devient difficile et compliquée, plus elle est
dérivée, impure et mélangée28 ».
Nous glissons ainsi à un nouveau caractère étroitement
apparenté au premier, sinon identique : la simplicité. Simple
est celui qui ne surcharge pas, qui ne complique pas, et qui
ne bluffe pas, si je puis employer ce terme. Or la naïveté de
saint Thomas, dans son style, est aussi parfaite que son
éloignement pour ce qui complique ou déborde. Montrant
toujours la force de son intelligence, il ne l’annonce jamais.
C’est un Hercule dont on ne voit ni les biceps ni la massue.
Il ignore toutes nos complications pédantes, nos poses
énigmatiques, notre poudre aux yeux. Sa syntaxe est le
simple déploiement de son âme. Prenez ses phrases, vous n’y
trouverez d’autres effets que ceux qui naissent de l’ordre,
d’une discipline de fer, de la contexture même des idées.
Aucune draperie : on dessine des pensées nues. Aucune
rhétorique, mais, ainsi que dit Claudel, « une expression
quasi grammaticale du réel ». Style de constructeur, style
d’ingénieur, qui n’emploie que des éléments primordiaux et
des formes d’assemblage.
Cela, c’est l’effet de l’objectivité. Le style de saint Thomas
est objectif comme sa pensée, exactement calqué sur les
choses. Une chose par mot ; une vérité par phrase ; un
28 Novalis. Fragments. Stock, éd
SAINT THOMAS D’AQUIN
http://www.thomas-d-aquin.com 121
ensemble articulé par article ; un monde par traité. L’ordre
d’exposition est toujours pris du dedans, et c’est pourquoi
nous avons dû attirer l’attention sur les tables des matières et
avons pu trouver dans le plan de la Somme un système entier.
En rétrogradant, la même observation s’applique à chaque
élément de ces ensembles techniques, à chaque proposition.
La pensée va ici tout droit de l’esprit à la plume, sans ce
détour vers le magasin littéraire qui est à la disposition d’un
auteur. Il n’y a pas d’ « auteur » ; il n’y a pas d’ « homme » ; le
vrai seul se communique en prise directe à l’intelligence. De
Thomas on peut dire, comme de Dante : « C’est de la vision
immédiate et complexe de toutes les réalités spirituelles qu’il
obtient, à l’aide des mots les plus simples, son style
sculptural et grave29 ».
Il faut noter le lien secret entre ce style et la philosophie
même qu’il est chargé d’exprimer. Un saint Bonaventure,
exactement contemporain, mais philosophe augustinien et
mystique, écrit de tout autre manière, et de même un saint
Anselme ou un saint Bernard. Ainsi un Carpaccio, un Paolo
Ucello, un Michel-Ange d’une part, de l’autre un Titien ou
un Véronèse, un Rubens ou un Delacroix ont une façon de
dessiner qui correspond à leur vision différente du monde. Il
y a beauté ici et là ; mais la beauté de Thomas d’Aquin est du
genre sévère ; le caractère définitif de sa phrase, sa densité lui
sont un ornement comme les muscles du Doryphore ou de
l’Apoxyomenos en leur nudité olympienne. Impossible de
rien modifier, de rien retrancher ou ajouter sans faire tort au
système idéologique lui-même ; c’est un modèle d’exposition
et d’élocution scientifique à peine égalé par un Aristote en
29 Maurice Barrès. Les Maîtres, Dante
LES GRANDS COEURS
122 http://www.thomas-d-aquin.com
ses meilleures pages, ou, de nos jours, par un Goethe ou un
Claude Bernard.
Peut-on parler de monotonie ? La question ne se pose
pas. Du moment que la pensée règne seule, il y a monotonie
au sens propre, au sens étymologique, si la tonalité de la
pensée est la même, et il y a variété quand elle change. Le
justaucorps, et à plus forte raison la peau, vêtement de
nature, varie avec chaque vivant, avec l’évolution du vivant,
et c’est la seule variété qui convienne. Aussi saint Thomas ne
craint-il pas de se répéter quand il faut, de marquer par le
retour des mêmes expressions le retour des mêmes pensées,
guidant ainsi l’esprit et l’aidant à se reconnaître en des
chemins difficiles, au lieu de l’y égarer par de fausses
similitudes ou par de factices changements.
La mesure, où nous avons vu un caractère du génie de
saint Thomas, ne se rencontre pas moins dans ses formes
littéraires que dans sa doctrine. Il n’enfle jamais rien, ne force
jamais la note, ne cherche à faire briller aucun point de vue,
aucun objet, au risque d’une déformation ou d’un déséquilibre.
Et cela aussi se rattache à sa philosophie générale ; car ce qui
domine dans ses préoccupations, ce ne sont pas les objets
particuliers qu’il étudie, c’est leur ordre, ce sont leurs
dépendances mutuelles. La science est une connaissance « par
les causes », c’est-à-dire qu’elle est affaire de relations et
d’exact équilibre en des séries échelonnées, et au surplus
l’essentiel de la création tout entière, la finalité créatrice
première, ce n’est ni telle créature particulière ni telle autre,
c’est le cosmos.
SAINT THOMAS D’AQUIN
http://www.thomas-d-aquin.com 123
Enfin, impersonnel, comme nous l’avons tant dit, dans la
recherche de la vérité, saint Thomas l’est aussi dans son
expression. Serait-il objectif sans cela ? Mais aussi serait-il
jusqu’en ce point, jusqu’en sa façon d’atteindre aux
intelligences par le verbe, un docteur commun ?
L’impersonnalité est tellement un caractère du vrai, que son
fidèle en devient aussitôt l’homme de tous. Qui se tient
proche du vrai et loin de lui-même est de ce fait au contact
de tous les esprits. Heureux philosophe ! son oeuvre éclate ;
lui-même est invisible, comme les anges.
Et pourtant on sent là une puissance sereine, comme
lorsque, au dedans, l’ange gardien vous parle. Un rayonnement
doux se dégage de ce texte ennemi de tout faux éclat. Un son,
celui de l’acier huilé dans les bielles d’une puissante machine,
sort de ce silence du constructeur tout entier incorporé à son
oeuvre. La phrase est fluide et forte, avec des heurts sans
grincements ni secousses, à certaines articulations. Art
d’ingénieur, encore une fois ; art qui substitue au sourire de
Platon la sérénité grave et attentive d’un Spinoza ou d’un
Aristote ; art détaché, pour s’être mieux livré à de profondes
attaches. Après tout, la précision géométrique se réalise-t-elle
jamais mieux que dans un libre vol ?
Aussi cette lecture apporte-t-elle la paix dans
l’intelligence ; on s’y livre avec confiance et joie, parce qu’on
sent que tout, fond et forme, y procède de l’amour du vrai et
de la sujétion de cet amour à l’ordre éternel.
En vain parlerait-on, dès lors, de la « sécheresse » thomiste.
Demandez aux artistes ce qu’ils pensent de la sécheresse
égyptienne, de la sécheresse des métopes du Parthénon ou du
Trône de Vénus au musée des Thermes. Il y a une sécheresse
LES GRANDS COEURS
124 http://www.thomas-d-aquin.com
qui s’impose à qui veut faire grand, à qui veut dire beaucoup
en peu de paroles et ne rien interposer entre l’idée créatrice et
l’esprit où elle descendra.
Que si pourtant – et il est vrai – cette sécheresse a des
inconvénients au point de vue d’une utilisation définitive et
entièrement humaine du savoir, le remède en est dans une
collaboration fraternelle des penseurs et des écrivains de divers
ordres. Le docteur n’est pas l’orateur, mais il en attend le
concours. L’organisateur des idées n’est pas leur vulgarisateur,
et encore moins leur chantre ; mais saint Thomas sait bien, lui
qui en a établi les règles, qu’à côté de la discipline des concepts
et des propositions dogmatiques, il y a celle des images, il y a
celle des passions de l’âme, où s’achèvent et grâce auxquelles
triomphent dans le monde les pensées.
Les constructeurs de Memphis n’ont pas sculpté dans la
carrière les blocs cyclopéens destinés à leurs temples ; ils ont
mesuré des masses, prévu des proportions. D’autres sont venus
qui ont inscrit sur les pierres géantes les batailles ou les chasses
royales et l’image des dieux.
SAINT THOMAS D’AQUIN
http://www.thomas-d-aquin.com 125
CHAPITRE VIII
LE POETE
Ce que nous venons de dire de saint Thomas écrivain se
rapporte à sa prose scientifique ; il y a lieu de mentionner à
part ses poésies religieuses, qui ont étendu jusqu’aux foules
l’anion d’un homme prédestiné uniquement, semblait-il, à
provoquer la méditation des penseurs.
On sait l’admiration de Remy de Gourmont pour l’Office du
Saint-Sacrement. Déjà au XVIIe siècle, un concurrent, si je puis
dire, Jean de Santeul, auteur de poésies latines estimées, se
déclarait prêt à échanger toutes ses oeuvres pour une seule
stance de l’Aquinate, comme Gounod toute sa musique pour
le chant de la Préface.
Mais nous devons remonter un peu plus haut et nous
demander si la poésie ne serait pas intéressée, chez saint
Thomas, à la doctrine même. M. Pierre Lasserre surabonde
dans ce sens, quand il découvre en saint Thomas « une
intelligence du type épique plutôt que du type philosophique,
de la race de Bossuet et de Milton30 ». Il y a là, ce me semble,
une belle demi-vérité. Il est très vrai qu’il y a quelque chose
d’épique dans le mouvement général de l’oeuvre thomiste ;
30 Pierre Lasserre. La Jeunesse d’Ernest Renan, t. III, p. 260
LES GRANDS COEURS
126 http://www.thomas-d-aquin.com
mais c’est bien le philosophe, en Thomas d’Aquin, qui lui
imprime ce caractère ; il crée des idées ou les recrée par la
fécondité qu’il leur communique ; il ne se contente pas d’en
faire un panorama.
La symétrie de la Somme est réellement musicale, parce
que la Somme est architecturale du dedans, non par un artifice
de distribution des matières ; elle est un élan, comme le
temple gothique ; elle est la cathédrale de l’ordre divin. N’y
aurait-il pas aussi un pathétique de l’intelligence, un émoi
lyrique de la pure pensée ?
Par Thomas d’Aquin, la doctrine est devenue
harmonieuse à la manière d’une symphonie ; elle vibre
librement en toutes ses parties, et d’une extrémité à l’autre les
ondulations se répandent, sans aucun de ces écarts qui
faussent le ton et rompent l’accord, sans dissonances non
résolues ni silences autres qu’expressifs, j’entends les
mystères. Les mystères ne sont pas des vides ; ils ont plus de
densité que tout le reste, et c’est précisément leur densité
adamantine qui les rend impénétrables. Tels quels, ils servent
aux connexions et assurent la cohésion de l’ensemble ; la
synthèse les utilise comme des articulations nécessaires et y
trouve sa force. N’y trouvera-t-elle pas aussi sa beauté ?
Dans le rapide schéma que nous avons donné de cette
synthèse doctrinale, qui ne verrait pas, sous-jacente, une
poésie profonde, serait atteint de cécité. Là, comme le disait
Carlyle de Shakespeare, « tout se dégage et s’arrondit en une
sorte de cohérence rythmique ».
Le travail est celui-ci : chercher le sens intellectuel de tout
ce monde visible. De ce mystère vêtu d’apparences, quel est
le secret ? Thomas explore avec simplicité ; écrire, pour lui,
SAINT THOMAS D’AQUIN
http://www.thomas-d-aquin.com 127
c’est voir ; il dit comme il voit, aussi naïvement, aussi
lumineusement grâce au génie qui le guide, et de ce fait seul
il est poète, car voyant chaque chose en rapport avec tout,
comme elle est en effet, il poétise au sens le plus profond du
mot, indépendamment de toute prosodie verbale.
Qu’est-ce qu’un rythme, en dehors d’une symétrie spatiale
ou temporelle sise dans les choses mêmes ? Et qu’eu-ce
qu’une image poétique, sinon la constatation et l’expression
d’un rapport ? Plus le rapport est lointain et juste, plus
l’image est forte. A cet égard, le poète est un philosophe
intuitif, le philosophe est un poète réfléchi. Toute
philosophie ne consiste-t-elle pas à exprimer comme on le
peut la signification et les relations divines des choses, de la
nature, de la vie humaine, de l’histoire, de la pensée et de
l’action partout à l’oeuvre dans l’univers ? Donner une vue de
toute réalité prise de l’intérieur, avec les liaisons qui en font
une oeuvre d’une seule venue, un ordre, un cosmos divin,
c’est son rôle. Celui qui remplit ce rôle avec génie a le droit
d’être rangé parmi les prophètes du verbe, les interprètes
inspirés, les poètes.
Qu’importe, à ce niveau, la différence des moyens ? Le
philosophe use de concepts, plutôt que d’images et de
rythmes ; il se sert d’un langage abstrait pour juger le concret,
alors que le poète charge le concret d’exprimer l’abstrait luimême.
Toujours est-il qu’ici et là l’univers et l’homme, Dieu et
la création nous sont livrés en pâture idéale, et comme le poète
tient sa sensibilité et son imagination au voisinage de tout ce
qui est, pour en vivre, ainsi le philosophe veut être et est
effectivement partout, dans l’univers, présent par sa pensée.
LES GRANDS COEURS
128 http://www.thomas-d-aquin.com
Quant au détail de l’exécution, il nous plaît de citer ce
beau passage de M. Pierre Lasserre où l’allure poétique de la
philosophie de saint Thomas nous paraît décrite de la façon
la plus pertinente « Les comparaisons, les images qu’il ne
cesse d’inventer avec une abondance et une souplesse de
grand poète, ménagent aux visions de sa foi et de sa poésie
religieuse mille moyens d’accommodation graduée et aisée à
l’armature syllogistique dans laquelle il les ordonne. De là
son harmonie intellectuelle et ce facile passage de l’idée à
l’idée, qui, même quand il nous mène par les plus
vertigineuses cimes de l’abstraction, prête un charme à la
Somme contre les Gentils31. » Il est très vrai. Chez saint Thomas,
l’imagination et la sensibilité participent à l’expression
beaucoup plus qu’on ne le croit d’ordinaire32. On est saisi par
l’idée ; on en oublie le véhicule, et plus encore les résonances
secrètes et ce silence latent dont plus haut nous parlions.
Dans l’intime d’une phrase sèche, quand un génie de haut
vol l’a écrite, que de lyrisme est parfois infus !
Il faut seulement bien marquer que si saint Thomas est poète
par le sens de la comparaison et de la métaphore, sa pensée
précède toujours l’image et n’en est pas sujette. La poésie qu’il
pratique est une poésie de l’abstrait ; l’autre est sa servante.
Une seule fois, au sens propre et technique du terme, il
chanta. Pensait-il alors, avec Étienne Burnes, que « la poésie
31 Pierre Lasserre. La Jeunesse d’Ernest Renan, t. II, p. 233
32 Beaucoup, avant d’être avertis, ne songeraient pas à lui attribuer
une idée comme celle-ci, pourtant fort authentique : L’espérance
est comme une fumée qui monte de la vie, produite par le feu de
l’amour, et qui va s’évanouir dans la gloire. (In Epist. ad Ephes.
Prol.)
SAINT THOMAS D’AQUIN
http://www.thomas-d-aquin.com 129
est la colombe prédestinée que la raison envoie en avant
lorsqu’elle arrive à sa limite » ? Il ne semble pas qu’il ait été
mû par aucune considération de ce genre. On lui demande
de chanter l’eucharistie, et lui, le Docteur eucharistique par
excellence, l’auteur des pages les plus profondes qu’on ait
écrites sur un sacrement où tout est mystère, trouva simple
et aisé d’obéir. Il crut achever ainsi, loin de s’en écarter, sa
mission de lumière.
C’est le même Verbe, qui éclaire par la raison et par la foi
dont le culte eucharistique est le témoignage suprême ; c’est
le même, qui a habité parmi nous et s’est fait notre commensal
d’abord, ensuite notre pain, terrestre et puis céleste. L’amour
du vrai ; l’amour de Celui qui est le vrai ; l’amour des idées
où le vrai se reflète ; l’amour du sacrement où Celui qui est le
vrai se dérobe à la fois et se livre, et aussi se présage à titre
de « Vérité rémunérante », comme l’a appelé notre Docteur,
tout cela, pour lui, est un. Il chantera le sacrement de l’unité, le
docteur unanime ; il exaltera Celui qui par sa mystique
présence fait le lien de l’Église, lui qui a lié la gerbe des
pensées dont l’Église vit. Le pain qu’il chante est pour tous :
le chant aussi sera pour tous, alors que pour quelques uns
seulement – en sa propre teneur tout au moins, quoique non
dans ses effets – était la parole abstraite.
Le sens catholique qui guide partout Thomas d’Aquin
aura donc là sa manifestation la plus éclatante ; son amour
de la liturgie, puisé aux sources bénédictines, pourra se faire
jour et sa tendresse d’âme détendre quelque peu les
contraintes d’une méthode ailleurs implacable. A son frère
Raynald, poète de cour, usant assez mal de ses dons, il fera
contrepoids ; aux petites confidences suspectes, aux concetti,
aux madrigaux, il opposera des chants destinés à toute
LES GRANDS COEURS
130 http://www.thomas-d-aquin.com
l’humanité chrétienne et larges comme elle.
Qu’on n’attende pas de lui, en ce domaine non plus
qu’en aucun autre, la moindre singularité. Aucun lyrisme
individuel, romantique ou mystique. Il chante un chant
collectif, un chant d’Église; tous doivent pouvoir y
participer, d’une seule voix. Aussi la profondeur du
sentiment ne devra-t-elle pas faire tort à sa simplicité, à sa
généralité, à la facilité du partage.
Le poète emploiera la première personne, mais du pluriel
: « nobis datus, nobis natus… ». Sa volonté d’entraînement se
marquera par des subjonctifs : « Praeiiet fides supplementum »,
« veneremur », « compar sit laudatio ». Sa poésie sera toute
d’épanouissement et de joie, sans rien qui présage les
tristesses jansénistes ou les violences d’émotion du XVe
siècle. Ce sera, ainsi qu’il convient à une âme commune, une
poésie toute concrète, une poésie de choses, comme celle de
l’Ecclésiaste ou du Livre des Proverbes. Enfin, dans cette même
pensée d’unanimité et de popularité, il écartera la prosodie
ancienne, trop ésotérique, et s’orientera vers celle des temps
nouveaux en adoptant la mesure syllabique et la rime.
S’il y a continuité et simple effort d’extension dans le
propos de saint Thomas poète par rapport au Thomas
docteur, il y a continuité aussi dans les procédés et la forme.
A un lyrisme de mots ardents et d’imaginations
enthousiastes, un lyrisme d’idées se substitue, mais qui
procède d’un même élan intérieur et de la même chaleur
d’âme. Qu’importe, quand le désir est le même, le moyen par
lequel on l’exprime et on tente de l’apaiser ?
C’est parce que la philosophie de saint Thomas est belle,
que sa poésie a le droit d’être une pensée, et c’est parce que
SAINT THOMAS D’AQUIN
http://www.thomas-d-aquin.com 131
le sentiment de cette beauté doctrinale lui est présent, qu’au
moment de poétiser il n’éprouve pas le besoin de modifier sa
manière et comme de changer d’âme. La beauté de ses
poèmes, comme celle du diamant, tiendra uniquement à la
densité et à l’intégrité de la matière, mise en valeur par la
netteté de la taille ; elle sera géométrie et lumière, avec, en
arrière et au-dessous, la ferveur d’un immense amour.
Au surplus, il ne se distingue en cela d’autres inspirés que
par des modalités assez superficielles. On sait bien que chez
tous les grands poètes, c’est la pensée qui construit le chant.
Ici, la construction est seulement plus visible, le chant plus
réservé, et cela tient à cette unité spirituelle à laquelle nous
revenons sans cesse parce qu’elle caractérise à fond notre
auteur. De même qu’il n’y a pas en Thomas d’Aquin un
docteur et un saint, mais un saint docteur, ainsi n’y a-t-il pas un
docteur et un poète, mais un poète docteur, un poète de la
pensée ardente, chez qui la raison tient toujours la guide et
l’exactitude la plus rigoureuse n’est jamais sacrifiée.
Lisez les hymnes, les proses, les séquences de ce penseur
mélodieux, vous serez d’abord frappé par leur sévère
ordonnance, par la brièveté de leur essor puissamment
contenu, crainte que le thème n’échappe ou ne se diffuse en
variations vaines. C’est une chaîne de pensées dont le
déroulement produit une musique sans intervalles accentués,
sans surprises sonores. On pense au premier prélude de
Bach décrassé de son faux Ave Maria, ou au huitième, élargi
par des voûtes de cathédrale.
Voici la stance qu’admirait tant Santeul :
Se nascens dedit socium,
LES GRANDS COEURS
132 http://www.thomas-d-aquin.com
Convescens in edulium,
Se moriens in pretium,
Se regnans dat in praemium 33
En quatre vers de huit pieds, sur une seule rime, le poète
fait tenir la naissance et la vie du Christ, la dernière cène, la
mort rédemptrice et le triomphe éternel. Vers de bronze !
s’exclame Remy de Gourmont, « d’une plénitude syllabique
égale à tels nobles vers de M. Leconte de Lisle34. »
L’auteur ajoute un peu plus loin : « Cette poésie est
rythmée comme par le coup de marteau d’un battant de
cloche. » On pourrait dire encore : c’est le son de l’enclume du
grand forgeron. Avant tout Thomas d’Aquin a forgé des
engins puissants ; il a rivé des charpentes de fer et posé des
tabliers de ponts sur des arches. Mais le marteau qui façonne
sait aussi chanter ; son chant est ferme et plein, à défaut de
modulations délicates ou de draperie sonore.
La magnifique pondération de cet homme s’est prouvée
une fois de plus, dans une occasion où semblait s’imposer
l’oubli des rites disciplines. Le fait que les liaisons logiques les
plus exigeantes sont toujours supposées, chez lui, aux
rapprochements symboliques et aux jeux d’images, a pour
signification l’identité de tous ses dons en leur source intime ;
il manifeste l’âme étonnamment une de ce Docteur de l’Un.
33 Naissant, il se donne comme compagnon, – Convive comme
nourriture, – Mourant, il se donne comme prix, – Régnant, comme
récompense
34 Rémy de Gourmont. Le Latin mystique
SAINT THOMAS D’AQUIN
http://www.thomas-d-aquin.com 133
CHAPITRE IX
L’HOMME DE GLOIRE
« On ne sait jamais tout ce qu’on commence », écrit M.
Abel Bonnard35. Le moine qui de 1250 à 1274 traçait
paisiblement sur du parchemin ses griffonnages difficiles
pouvait-il se douter du retentissement prodigieux de son
oeuvre et du lustre de sa personne, auprès d’une postérité qui
périodiquement, semble-t-il, se sent obligée d’activer ou de
régénérer son culte ?
Dès qu’on nomme Thomas d’Aquin, l’esprit rêve sur ce
nom et y perçoit des sonorités qui sont comme une
condensation de louanges. Ce maître, comme un Platon, un
Aristote, un Shakespeare, un Newton, un Pasteur, a vraiment
épuisé l’admiration.
Un homme avait prévu ce qu’il en serait, tout au moins
dans quelque mesure. Nous avons cité le cri arraché au grand
Albert par la première explosion de génie chez son jeune
disciple. Au lendemain d’une mort prématurée, il dirait de
son continuateur suréminent, trop tôt ravi à l’oeuvre
commune: « Il a été la fleur et la gloire du monde ».
35 Abel Bonnard. Saint François d’Assise, p. 178
LES GRANDS COEURS
134 http://www.thomas-d-aquin.com
Lui, Albert, avait fourni des possibilités et de partielles
réalisations encore chaotiques ; il était le fagot que lèche une
flamme légère ; des brins prennent feu, ou des branches,
mais ce n’est pas encore l’incendie. La flamme une, claire et
pure, voilà ce qu’il attendait lui-même avec beaucoup
d’autres, et qu’il vit monter.
Le succès prouva l’attente. Ce fut comme une
déflagration d’adhésions ferventes, quelque chose comme
lorsque Jésus criait à la foule : « Comprenez-vous ces
choses ? » et qu’on clamait en réponse : « Oui ! oui ! » On
était ravi de voir que de toutes les possibilités antérieures
quelqu’un avait fait une oeuvre, et de tant de vues partielles
une pensée.
Elle nous vient de Bartholomé de Lucques, un
contemporain, cette appellation de docteur commun (doctor
communis) usitée à l’Université de Paris pour désigner celui que
tout le monde cite, apprécie et commente. De son vivant, les
Papes Alexandre IV, Urbain IV, Clément IV sanctionnent
déjà sa doctrine ; il parle presque en leur nom. Le bruit de sa
mort provoque à la Faculté des Arts, la plus intéressée, comme
philosophe, aux nouveautés qu’il apporte, une explosion de
louanges presque excessives. On salue, en écrivant à ses
supérieurs, celui qui avait paru « comme une étoile du matin
ou comme un nouveau soleil sur le monde » ; on réclame sa
dépouille, s’engageant à lui élever un monument immortel.
Quatre ans après, en 1278, le chapitre général de Milan
prend officiellement position à l’égard d’une doctrine qui
sera désormais, dans l’Ordre des Prêcheurs, comme un bien
de famille. Mais c’est l’Église surtout qui s’en empare et en
fait de plus en plus son armure intellectuelle, son glaive
SAINT THOMAS D’AQUIN
http://www.thomas-d-aquin.com 135
pacifique et son bouclier. Aux délégués qui viennent lui
demander la canonisation du saint (1318), Jean XXII répond
: « Cet homme a plus illustré l’Église que tous les autres
docteur s ; dans ses livres, on profite en un an plus qu’en
toute une vie chez les autres ». Cela veut dire qu’on trouve là
le lien de ce qui chez d’autres se disperse. Or le lien est
toujours transcendant à la gerbe.
De Pape en Pape, jusqu’à celui qui règne aujourd’hui,
cette haute louange s’est répercutée sans subir d’éclipse. Il est
arrivé que le culte scolaire s’affaiblît. Sous l’influence de la
Renaissance paganisante, puis du fait de la révolution
cartésienne, enfin sous le règne des « philosophes » et de
l’Encyclopédie, la gloire mondaine de Thomas semble
vouloir s’ensevelir, en attendant qu’elle renaisse. Mais dans
l’Église, il n’y a pas de fléchissement. Une fois elle a reconnu
son trésor : elle le garde. La valeur représentative de saint
Thomas est à ses yeux celle du chef d’armée qui évoque
l’idée de victoire. « Il est la force tutélaire et la parure de
l’Église », écrit Léon XIII. De son oeuvre, bien mieux encore,
incomparablement, que de la Divine Comédie, l’on peut dire :
« Elle fait partie du matériel sacré de l’humanité36 ».
Il est vrai que parfois une renommée si éclatante a tourné
contre son bénéficiaire, en ce que, désireux de se placer sous
son rayonnement, invités par les plus hautes autorités à se
faire ses disciples, des groupes entiers ont tenté de tirer saint
Thomas en leur sens, ont cherché en lui – et trouvé, car qui
cherche trouve – un Docteur qui répondît à leur propre
pensée et ne les obligeât point à répudier leurs tendances.
Mais ce sont là les accidents de la gloire, et ils la confirment.
36 Maurice Barrès. Les Maîtres. Dante. Pion et Nourrit
LES GRANDS COEURS
136 http://www.thomas-d-aquin.com
Quand un héros disparaît derrière son auréole, c’a qu’elle est
consistante, et ce nom-là est éminemment sonore, dont
chacun autorise son bruit.
D’une autre façon, plus heureuse et plus triomphante,
saint Thomas a été comme noyé dans sa gloire. Il est le
Docteur commun; sa doctrine est un bien de tous ; la colonne
de granit s’élève haut et large, au ciel de la pensée ; mais elle
n’y dessine pas une figure d’homme ; on la voit comme une
stèle nue surmontée d’un globe : une vision de l’univers.
Disons plus simplement que la Somme théologique est entrée
en quelque sorte dans la contexture même de l’Église. On sait
qu’elle figura sur l’autel, au Concile de Trente, à côté de la Bible.
A sa façon, elle est une Bible, moins vénérable, mais mieux
ordonnée que l’autre, moins sacrée, mais plus scientifique, et où
le double courant divin et humain circule toujours.
Est-ce à dire que Thomas d’Aquin n’ait jamais connu que
des apothéoses et des adhésions ? Nous savons déjà que
non. Ses idées étaient trop subversives, aux yeux de certains
de ses contemporains, trop prudentes au regard de certains
autres, trop personnelles en tout cas pour ne pas soulever
beaucoup d’oppositions et de critiques. Il navigue entre deux
courants. Les augustiniens d’une part, les aristotéliciens
averroïstes de l’autre ne savent pas voir qu’il est aristotélicien
et augustinien plus qu’eux, parce qu’il prend ces deux
grandes coulées doctrinales à leur point de rencontre et laisse
fuir l’excédent de leurs eaux.
Il y a là, comme toujours, des conservateurs et des
progressistes, des raisonneurs et des mystiques, des médecins
SAINT THOMAS D’AQUIN
http://www.thomas-d-aquin.com 137
tant pis et des médecins tant mieux de l’âme et de l’esprit. Il
y a aussi des envieux, des amis passionnés de tel ou tel
groupe : réguliers et séculiers, Franciscains et Dominicains,
etc. Que dis-je ? parmi ses frères, Thomas, bien que vénéré
de la plupart, n’est pas sans en effrayer ou en offusquer
quelques-uns. Toute supériorité connaît ces épreuves ;
heureux quand elles ne vont pas jusqu’à paralyser le talent ou
obstruer sa route.
Albert le Grand, qui s’est heurté le premier à ces
difficultés, s’est défendu à coups de boutoir ; Thomas
d’Aquin use d’une autre méthode ; il va devant lui, sans
colère comme sans peur. L’historien est surpris de découvrir,
après avoir lu telles pages paisibles et parfaitement
objectives, qu’elles ont été écrites en pleine bataille et dans
des circonstances angoissantes. L’homme habite des
hauteurs si sereines que le tumulte intellectuel ou pratique ne
l’atteint pas. L’excitation du dehors ne réussit qu’à le
concentrer davantage en lui-même. Aujourd’hui que le néant
a repris ses détracteurs, nous sommes tentés de trouver toute
simple son attitude ; mais à pied d’oeuvre et au degré où il la
porta, c’était un héroïsme, et c’est ainsi que les contradictions
qu’il subit font partie de sa gloire. On ne vit jamais un plus
calme navigateur au sein d’une tempête. Il brave le flot sans
gestes véhéments. Sachant sa route et sûr de son navire, il
avance et riposte par une manoeuvre appropriée aux
mouvements de la mer.
Dans le groupe de ses disciples, on est un peu moins
patient. A ceux qui publient des Corrections de Frère Thomas, on
répond par des Corrections des corrupteurs de Frère Thomas, et ce
petit jeu n’a pas de grandes conséquences. Ce qui en a
davantage, c’et l’attitude de certaines autorités. On sait que
LES GRANDS COEURS
138 http://www.thomas-d-aquin.com
l’évêque de Paris, Étienne Tempier, a évité de le frapper, lors de
la fameuse dispute soutenue en sa présence et qui aboutit à la
condamnation de treize propositions doctrinales. En 1277, trois
ans après la mort du saint, il se rattrape ; il condamne avec
d’autres une vingtaine de propositions thomistes. Presque au
même moment, en Angleterre, un confrère de Thomas
d’Aquin, Robert Kilwardby, archevêque de Cantorbéry, censure
également sa doctrine, et son successeur Jean Peckham,
franciscain, aggrave la sentence. La lutte continue jusqu’à la
canonisation (18 juillet 1323), et il faut une intervention
énergique du Saint-Siège pour faire lever, en 1324, après
quarante-sept ans d’interdit, la sentence parisienne.
Incidents, malgré tout, que ces conflits de doctrine ou de
personnes. La gloire e 1 venue tôt à Thomas d’Aquin et ne
lui a jamais été infidèle ; il a prévu en partie son avenir, et on
le sent bien à telles de ses paroles. En dépit de son humilité,
il parle en homme qui domine les temps et qui s’adresse à la
postérité plus qu’à son fugitif entourage. On pourrait donc
se demander si un certain enivrement n’était pas en quelque
sorte fatal chez le héros d’une telle carrière, et si sa fin,
auréolée à ce point au dehors, ne le fut pas un peu aussi dans
son coeur.
C’est ici que peut nous renseigner un fait d’une extrême
portée et certainement des plus authentiques. Le 6 décembre
1273, tandis qu’il célébrait la messe à Naples, en la chapelle de
saint Nicolas, le saint eut un de ces raptus qui lui étaient
habituels, mais beaucoup plus prolongé que de coutume.
Quand il en revint, il dit à frère Réginald, son confident : « La
fin de mon couvre er venue, venit finis scripturae meae ». Et
SAINT THOMAS D’AQUIN
http://www.thomas-d-aquin.com 139
comme l’ami insistait pour qu’il achevât du moins le grand
travail de la Somme, il répondit : « Réginald, je ne puis plus ;
tout ce que j’ai écrit ne me semble maintenant que de la
paille. » Certains chroniqueurs, renchérissant, ont ajouté que
Thomas aurait alors ordonné de brûler sa Somme ; mais leurs
dires ne reposent que sur une légende. Cela ne s’ensuit pas. Ce
qui paraît sûr, c’est qu’en lui, à la suite d’une vive intuition,
sinon d’une vision formelle, la flamme de création s’éteignit et
qu’une sorte de découragement sublime lui arracha ce cri d’un
coeur excédé et non satisfait Réginald, je ne puis plus!…
Il faut bien dire qu’après un labeur poursuivi sans relâche
durant tant d’années, une perpétuelle tension cérébrale avait
de quoi provoquer une crise, et qu’une grande flamme
précède l’extinction, c’est un phénomène assez ordinaire
pour qu’on n’en soit pas trop surpris. Mais il y a là
certainement autre chose.
Zelter écrivant à Goethe disait de Beethoven finissant :
« Ses oeuvres paraissent lui causer une secrète horreur », et
lui-même, après avoir donné au monde la Neuvième symphonie
et la Messe en ré, ces deux univers sonores, disait : « Il me
semble que j’ai écrit à peine quelques notes ». Le
rapprochement des deux cas et des deux formules est
frappant. Plus on a de génie, plus on a le sens de ses limites.
« Le retour de la pensée sur elle-même est mortel à
l’espérance », écrit M. André Suarès. Quand on a exécuté
facilement le difficile, on se tourne vers l’impossible. En
philosophie surtout, on se rend compte, à mesure qu’on
progresse, que parler, c’est toujours exprimer une erreur
partielle alors, se taire, ne sera-ce pas dire la vérité ?
Le silence est pour nous, humains, la plus haute
LES GRANDS COEURS
140 http://www.thomas-d-aquin.com
condensation de la science ; on y arrive, quand on prend le
sentiment de cette intuition pure
Près de qui tout savoir est un entassement. (CH. PÉGUY)
« Je me doute de tant de connexions, lit-on dans les
Cahiers de Paul Valéry, que je ne parle plus… Je n’aurai pas le
courage d’entrer dans le détail de cet éclair qui illumine
instantanément des années. » Que sera-ce, si les années ainsi
éclairées, années d’un Docteur ébloui de Dieu, années d’un
saint, ce sont comme des années éternelles. Thomas est parti
de la question «Qu’est-ce que Dieu » : d’un mouvement
continu, sans coupure, arrêt ni recul, il aboutit à l’extase en
Dieu où s’éteint sa force humaine. C’est normal. « Toute
haute vie commence et finit avec ses dieux », a-t-on dit37.
Qu’est-ce que nos pauvres exercices de pensée, en présence
de l’Insondable ? Nul ne dispose de l’Infini. La proie, la
divine proie doit à la fin dévorer son chasseur.
A l’égard même du créé, le sentiment de la sublime unité de
tout, entrevue en Dieu, doit faire paraître au philosophe ses
anciennes connexions, par causes et effets, ainsi que des coq-àl’âne.
Le discours du monde, vu du Verbe, est tellement plus
profond, sans parler du Verbe lui-même ! A cette haute vérité de
l’univers, n’est-elle pas due aussi, l’ultime admiration du silence ?
On a essayé de nous décrire les choses, et l’on s’aperçoit qu’on
n’a fait que dessiner le contour de leur ombre. Cette ombre
exalte, qui est pour nous sans prix, au milieu de tant de
déformations pernicieuses, cette ombre en l’homme, qui est
lumière pour sa contemplation et pour sa conduite, le créateur
génial ne la voit plus que dans sa vacuité. Il a perdu cette noble
37 Abel Bonnard, Saint François d’Assise, p. 131
SAINT THOMAS D’AQUIN
http://www.thomas-d-aquin.com 141
crédulité qui pense étreindre en ses filets la vérité toujours
infiniment débordante. Il éprouve « ce parfait renseignement,
cette parfaite connaissance de ce que l’on n’est rien, cette remise,
cette abdication qui est au fond de tout véritablement grand
homme38 ». Il a triomphé ; on l’appellera demain
emphatiquement « l’étoile du matin » ; mais lui la voit là-haut,
l’étoile, en sa splendeur inaccessible. La science est derrière lui ;
en avant brille une autre lumière ; il lui est désormais impossible
de se retourner.
Mais il n’en est pas triste ; l’échange est trop heureux. Cette
vérité que nos mains ne saisissent pas, Dieu la donne. Les
impuissances du temps ne font que marquer le triomphe de
l’infini pouvoir. Thomas se sent accompli en Dieu, alors que
l’abandonne toute sa raison de vivre. C’est la vraie gloire, cela.
Il l’a toujours dit, « la vraie gloire est celle qui se trouve auprès
de Dieu ». Loin de lui la pensée de chercher dans sa doctrine
le piédestal de sa statue ou l’ornement de sa tombe ; il s’est
perdu dans la lumière qu’il projetait, afin qu’elle brillât seule.
A elle la gloire ! a elle le somptueux avenir ! Pour lui, il rentre
dans ce néant intérieur qu’il a de jour en jour creusé.
L’humilité lui a été un refuge contre l’exaltation qui perd tant
de grands êtres. Mais il sait bien qu’en descendant au fond de
soi-même comme au coeur du globe, on se dirige, au delà,
vers le soleil.
L’aube naît, de ce soleil sans déclin. Dans peu de jours,
ses dernières pensées seront consacrées au Cantique des
noces éternelles. Il expirera devant l’hostie comme Bayard
devant la croix de son épée. Son âme s’échappera de ce
monde de fantômes et de futiles abstractions pour s’élancer
38 Charles Péguy, Notes sur M. Descartes
LES GRANDS COEURS
142 http://www.thomas-d-aquin.com
au-devant de la Vérité substantielle. L’être ne pense que parce
qu’il vit imparfaitement. C’est dans l’extase entrevue de l’Être
même, qu’il prend le droit dès maintenant d’oublier la
pensée.
Pour nous, qui vivons de cette pensée, nous ne voyons
dans le suprême désistement de son auteur qu’une raison de
plus de le vénérer, de l’aimer, et à sa gloire consacrée là haut,
nous ajoutons humblement l’hommage de notre admiration
filiale et la fidélité de nos esprits.
SAINT THOMAS D’AQUIN
http://www.thomas-d-aquin.com 143
CHAPITRE X
L’HOMME DU TEMPS PRÉSENT
Saint Thomas appartient aujourd’hui à deux sortes
d’esprits : ceux qui étudient son oeuvre en purs historiens ou
qui la goûtent en philosophes ; ceux qui la regardent
sympathiquement comme un moment du passé et ceux qui y
découvrent une force du présent ; ceux qui, selon une belle
image de M. Thibaudet, contemplent l’oeuvre et l’homme
comme une chute d’eau où passe l’arc-en-ciel, et ceux qui les
transforment en énergie utilisable.
Il e 1: certain que pour tous notre auteur est redevenu
actuel ; et il en est d’abord une raison générale, c’est que le
XXe siècle, ainsi qu’on l’a observé, a entrepris pour
l’intelligence du moyen-âge la même résurrection que le
XIXe pour sa beauté. Il y a là des deux parts un noble
mouvement ; mais ce rapprochement nous éclaire et pourrait
provoquer nos craintes. Le mouvement créé par
Chateaubriand, Montalembert, Ozanam, Hugo, Cartier,
Viollet-le-Duc, a suscité d’abord des pastiches ; puis on a
reconnu l’erreur, et l’on revient au «moderne ». Un
mouvement similaire en philosophie donne lieu, dira-t-on, à
des essais néo-thomistes imités du XIIIe siècle, mais n’ayant
pas plus d’avenir que le faux gothique en architecture ou en
LES GRANDS COEURS
144 http://www.thomas-d-aquin.com
orfèvrerie. Saint Thomas est la figure actuelle d’un siècle
aboli, il n’et pas autre chose.
Erreur, à notre avis, et qui provient d’une confusion. La
beauté artistique est avant tout affaire de formes. Dans la
mesure où elle inclut un fond éternel, on ne puise pas moins
aujourd’hui à Chartres ou au Parthénon qu’en des temps
moins anxieux de nouveauté ou même au temps de leur
naissance. Qu’on se rappelle Rodin ou Bourdelle, les frères
Perret ou M. Le Corbusier. Or, en philosophie, il y a bien
aussi le fond et la forme, et à l’égard de cette dernière, nous
sommes prêts à des concessions auxquelles certains, peutêtre,
ne s’attendraient pas; mais le fond l’emporte de
beaucoup, parce qu’il ne s’agit plus principalement d’un état
d’âme, comme en art, mais de vérité objective, non de la
libre expression de ce qu’on éprouve en face du réel, mais du
réel lui-même.
Sans doute, ceux qui ne voient dans toute philosophie
qu’une « oeuvre d’art » raisonneraient autrement et
maintiendraient l’assimilation complète. Pour eux, tout
l’effort de la pensée interprète de l’univers doit regarderer
vers la science expérimentale ; le reste est « poésie » et se
trouve donc livré aux variations indéfinies des imaginations
et des siècles. Nous ne pouvons entrer dans ce débat.
Observons seulement que c’est là nier la philosophie, par
suppression arbitraire de son objet propre. La philosophie
étudie le monde en se fondant sur les notions les plus
élevées de l’esprit, extraites des choses elles-mêmes ; elle est
objective autant et plus que la science expérimentale. Dès
lors, ce n’est point en oeuvre d’art qu’il faut la traiter ; une
réussite géniale à son sujet, quelle qu’en soit l’époque,
n’appelle pas uniquement un hommage d’admiration, mais
SAINT THOMAS D’AQUIN
http://www.thomas-d-aquin.com 145
l’adhésion de l’esprit, qui est l’hommage exigé par la vérité
authentique. On s’incline devant l’oeuvre d’art parce qu’elle
plaît ou parce que son auteur est sublime ; on s’incline
devant une thèse philosophique ‘parce qu’elle est vraie, et
peu importe alors qu’elle date du XIIIe ou du XXe siècle.
Ce n’est pas une bonne marque, pour des hommes qui
prétendent représenter leur génération et assurer le progrès
des générations nouvelles, que de méconnaître une grande
doctrine sous prétexte qu’elle est ancienne. Ce sont les
mêmes, qui poussent en avant avec force et qui sentent à
leurs épaules l’appui du passé. « La parole du passé est parole
d’oracle, écrit Nietzsche; vous ne la comprendrez que si vous
êtes les édificateurs de l’avenir et les visionnaires du
présent. » La réciproque n’est pas moins exacte.
Saint Thomas a été l’homme de ses contemporains ; il a
voulu servir sa génération, comme c’est le devoir de chaque
homme, et ce n’était pas seulement une vertu, c’était, même à
l’égard de la postérité, une sagesse. Le penseur qui
prétendrait travailler pour une postérité abstraite travaillerait
faiblement pour tous, comme le peintre imaginant de
représenter l’Homme.
Jésus-Christ, homme universel, n’en a pas moins été un
juif, et un juif du temps de Tibère : une philosophie, même
universelle, n’en sera pas moins à la base, au départ, la
philosophie d’un milieu et d’une époque. Mais pas plus que
sa qualité de juif ne s’oppose, en Jésus, à son rôle de Fils de
l’Homme, pas plus son élaboration entre 1250 et 1274
n’empêche la philosophie thomiste de constituer en son fond
cette philosophie éternelle, philosophia quaedam perennis que
Leibniz poursuivait.
LES GRANDS COEURS
146 http://www.thomas-d-aquin.com
Saint Thomas, en travaillant pour son temps, a travaillé
pour tous les temps, parce qu’il a creusé plus bas que les
racines du temps et a retrouvé l’éternelle substance des
choses. La vérité n’est-elle pas « plus ancienne que l’idée que
nous en avons », ainsi que dit Pascal, et n’est-elle pas pour la
même raison plus durable que nous, quand il s’agit surtout des
objets intemporels que la philosophie première envisage ?
Non certes, la jeunesse médiévale de la philosophie
thomiste et son actualité pour nous ne sont point
contradictoires. Ces formules qui nous étonnent furent en
leur temps une nouveauté fleurie ; aujourd’hui, parce qu’elles
ont pâli, elles semblent arides ; mais il n’y a pas de fleurs que
celles qu’on peut reproduire en tableaux ; le botaniste en
connaît d’autres, et qui annoncent aussi leur fruit.
La vérité des idées revêt la force qui appartient à la réalité
elle-même. Le réel est fort, parce qu’il est de fabrication
divine ; mais la vérité aussi est de Dieu à travers les choses ;
c’est pourquoi elle défie le temps. Ce qui, dans le réel,
demeure, demeure dans la pensée véridique, et la pensée
véridique de l’avenir le retrouve ; qui le dédaigne offense la
force éternelle à l’oeuvre dans le monde et dans les esprits.
Ah ! que nous avons besoin de rapprendre cette sagesse,
qui est à la fois une humilité et le plus élevé des cultes !
Jamais autant que depuis qu’il et infidèle à Dieu, le genre
humain n’a été indocile à l’homme. Il répugne à toute
tradition, à tout enseignement, content de céder à des
entraînements successifs qui font de lui, parce qu’il ne veut
pas être serviteur, un esclave.
Thomas d’Aquin ne connut pas ce redoutable travers. Il
utilisa le passé au titre de présent éternel et y trouva les
SAINT THOMAS D’AQUIN
http://www.thomas-d-aquin.com 147
éléments d’une doctrine toute neuve; pour satisfaire aux
besoins de son temps, il emprunta à ce qui anime tous les
âges, et c’est par là qu’il intéresse toute l’humanité. Avec la
même fidélité, ne garderions-nous pas la même liberté
toujours nécessaire ?
A certaines époques, et je pense surtout à l’ère cartésienne,
des thomistes sincères se crurent en droit et en devoir de
modifier le système en son fond, pour l’accommoder, soidisant,
à des nécessités nouvelles : ils faisaient acte de liberté,
et de cela nous les louons ; mais ils en déplaçaient l’objet, et
de ce fait, se croyant de libres esprits, ils n’étaient que timides.
C’est une timidité que de se laisser désarçonner par une
secousse intellectuelle, alors que sa position était bonne et ne
requérait qu’un effort d’adaptation.
Ce qui a fait paraître inactuel, à ces ‘époques-là, le système
thomiste, c’est que ses disciples, attachés à son corps,
oubliaient de consulter son âme, d’entrer dans son esprit et
de, poursuivre, à la lumière de ses principes directeurs,
l’interminable et toujours neuve aventure. La rigueur de saint
Thomas, qui ne l’avait jamais lui-même encombré, parce
qu’elle était une méthode de recherche et non un carcan,
paralysait le cerveau de ces penseurs à la suite. Disciples, ils
négligeaient d’être maîtres à leur tour, et il n’y a pas de
philosophie vivante sans maîtrise.
Ainsi que nous le dirons pour finir, on ne peut être
thomiste aujourd’hui que par un effort d’approfondissement
et de rénovation. Peut-être n’y est-on point encore parvenu ;
mais des essais en subsistent, et ils sont le signe de cette
pérennité que je défends’; car, ainsi que dit Carlyle, « donnez
une chose au temps, si elle peut prospérer, c’est une chose
LES GRANDS COEURS
148 http://www.thomas-d-aquin.com
bonne » ; mais si ayant fléchi par la faute de ses adhérents
elle peut revivre, c’est une chose meilleure encore.
Il est temps d’examiner une objection capitale opposée
par de très sincères esprits – par d’autres aussi – à toute
possibilité de renouveau de la philosophie thomiste. On dit :
Cette philosophie est solidaire d’une conception du monde
périmée, d’une cosmologie, d’une physique, voire d’une
psychologie que ne reconnaît plus la science ; c’est une
philosophie géocentrique et anthropocentrique, alors qu’on
sait maintenant combien nous sommes perdus dans « ce
canton de la nature » ; c’est une philosophie lourdement
réaliste, alors qu’un fort courant d’idéalisme et de
nominalisme prévaut, etc., etc.
Ce qu’on dit là du thomisme, on le dit souvent du
christianisme lui-même, dont les dogmes, assure-t-on,
tiennent à la boule du monde étriquée dont on fit autrefois
l’univers. Mais ceux qui parlent ainsi ne connaissent bien ni
le christianisme, ni la philosophie thomiste ; avec du bon
vouloir quelquefois, souvent avec beaucoup de passion, ils
falsifient tout, voltigent à la surface de tout et, comme disait
Albert le Grand, « blasphèment ce qu’ils ignorent ».
Tout récemment, un de nos savants physiciens, dans une
préface qui ne lui fera point honneur, tenait au sujet du
christianisme et de la science des propos vraiment sots ; on
lui amènerait le rouge au front, si on l’entreprenait dans une
conversation entre gens sérieux. Avec beaucoup moins de
légèreté et une très évidente droiture, M. Pierre Lasserre,
dans son Ernest Renan, penche dans le même sens, et il se
trouve que tous ses exposés des dogmes et de la philosophie
SAINT THOMAS D’AQUIN
http://www.thomas-d-aquin.com 149
thomiste, tous, sans exception, sont substantiellement
inexacts. On se demande comment, après cela, pourrait
valoir une conclusion :t se fonder une critique. La critique
est cependant le fort de ce temps. Il n’a que cela. Serait-ce
donc qu’il n’a pas grand chose ? Il a beaucoup ; mais cela
n’est pas au point, faute de bases, et en ce qui concerne le
problème présent, il y a évidemment maldonne.
Il n’est pas vrai que le thomisme, et encore moins le
christianisme, reposent sur une physique ou une cosmologie
périmées. En ce qui concerne le christianisme, je crois l’avoir
montré, après bien d’autres, par un simple exposé de ses
doctrines au contact des idées actuelles39. Pour le thomisme,
sans préjudice des précisions que nous ne pouvons apporter
dans ce volume, il suffira de dire ceci.
Le thomisme, en tant que philosophie, est essentiellement
une métaphysique. La cosmologie et la physique qui s’y
adjoignent, et pas davantage certaines théories
psychologiques provisoires, classement de faits plutôt que
système d’explications, ne font corps avec elle. Il est bien
évident que le géocentrisme eut une grande influence sur la
façon dont se présenta la doctrine au XIIIe siècle ; mais une
critique élémentaire sait distinguer entre les idées
fondamentales d’un métaphysicien et le véhicule qu’elles
empruntent pour s’exprimer, les données accessoires qui s’y
accolent dans le cerveau du penseur, en raison de cette unité
de l’esprit dont nul ne peut se déprendre.
Il y a un état premier et un état second des doctrines
métaphysiques. Au premier Made, l’esprit les contient à l’état
39 Cf. A. D. Sertillanges, Catéchisme des Incroyants, Flammarion, éd
LES GRANDS COEURS
150 http://www.thomas-d-aquin.com
pur, mais elles ne se prêteraient alors à nulle expression
coordonnée à l’expérience et par là communicative. Dès
qu’elle s’incarne en cette seconde forme, ce qui est pour elle
comme une sorte d’individuation, l’idée métaphysique se
trouve mêlée à des notions expérimentales plus ou moins
authentiques et plus ou moins élaborées par la science. Mais
si de ce fait l’idée première est contaminée quelque peu, elle
ne perd rien de sa validité comme notion de son ordre.
Ai-je à exprimer l’idée de providence, je pourrai dire :
C’est Dieu qui dirige les atomes comme les âmes. Mon idée
de providence sera-t-elle périmée parce qu’on aura renoncé à
la théorie atomique ? Et si, dans ma démonstration de la
providence, j’utilise les atomes, comme saint Thomas utilise
le soleil « source de chaleur universelle », ma démonstration
sera-t-elle abattue parce qu’on aura substitué aux atomes
substantiels un régime de forces ? Raisonner ainsi, ce serait
montrer qu’on ne sait pas comment se pose et comment se
résout un problème métaphysique.
M. Pierre Lasserre se figure avec beaucoup d’autres que « le
monde idéal d’un Platon ou d’un saint Thomas n’est que
l’idéalisation de la nature que leurs yeux et un médiocre
ensemble de renseignements leur représentent ». Or rien n’est
plus faux. Le monde idéal de saint Thomas (je ne parle pas de
celui de Platon, sur lequel la critique est encore mal fixée) est
l’ensemble des nécessités de toute expérience, même la plus
élémentaire et par suite la moins changeante ; c’est pourquoi il
ne dépend point des progrès de la découverte, mais seulement
des progrès et des bonheurs de l’esprit.
Quand on nous donne en exemple la théorie de
l’humanité but principal du monde, on oublie d’observer que
SAINT THOMAS D’AQUIN
http://www.thomas-d-aquin.com 151
ce n’est point là une théorie métaphysique, mais une croyance
fondée sur une expérience réduite. Ce qu’il y a de
métaphysique en la circonstance et qui vaut, pour cette
raison, aujourd’hui comme hier, c’est que la matière est
orientée vers la forme, le corps vers l’esprit, comme le moins
vers le plus, le partiel vers le Tout, qui est sa raison dernière.
Que le savoir du moyen âge se soit présenté comme un,
c’est bien évident ; c’est une beauté, et à chaque étape du
progrès humain, cet effort d’unification recommence ; mais
l’unité ainsi procurée est toujours provisoire, comme l’unité
de l’organisation vitale et de l’aliment du jour ; elle n’est pas
essentielle. C’est une liaison dans les cerveaux et dans les
exposés, ce n’est pas proprement une liaison de doctrine.
Aussi bien n’est-ce pas de cela que nous parlions, quand
nous avons décrit et loué la synthèse thomiste. Une synthèse
intégrale, comprenant toute la science expérimentale, est à
jamais impossible en son absolu ; relative, elle est à reprendre
tous les vingt ans. Mais une synthèse métaphysique est tout
autre chose. Elle se meut sur un plan différent. Elle n’est pas
sans rapports avec la première, et c’est pourquoi nous dirons
qu’il y a et qu’il y aura toujours lieu à une présentation
nouvelle de l’antique doctrine. Mais cette doctrine n’en sera
pas moins la même, avec des attaches extérieures et un ordre
de croissance intime renouvelés.
J’ajouterai à cela deux remarques accessoires, c’est que
d’abord saint Thomas, tout en utilisant la science de son
temps, n’est pas sans marquer fréquemment son
indépendance ou même sa défiance à l’égard de ces théories
dont il sait le caractère transitoire. Quand il ne la marque
LES GRANDS COEURS
152 http://www.thomas-d-aquin.com
pas, son indépendance n’en est pas moins inscrite dans
maintes précautions verbales, incluse dans la position qu’il
prend, loin des contingences, au plan des causes premières.
En second lieu, ce serait une erreur de croire que tout soit
périmé dans cette physique et cette cosmologie si étrangement
vieillies dans l’ensemble; la force et l’ingéniosité de grands
esprits ne s’y sont pas dépensés en vain. A travers des erreurs
de fait ou des arrangements de faits exacts séparés par
d’immenses hiatus, des vues géniales subsistent, des intuitions
que notre science vérifie à d’autres niveaux, en des formes
diverses, mais étroitement parentes.
Que s’il s’agissait en particulier de la métaphysique de
Dieu, dont on pense aussi, dans certains milieux, qu’elle
dépend chez saint Thomas de conceptions désuètes, il serait
bien facile de prouver qu’il n’en et rien. Outre ce qu’on vient
de dire en général de toute métaphysique, il suffit d’observer
ceci. Aux yeux de Thomas d’Aquin, l’univers créé par Dieu
e1 absolument et universellement contingent ; il l’et dans sa
forme et dans sa durée aussi bien que dans son être. Thomas
croit à la possibilité d’un Dieu éternellement solitaire, et il
croit à la possibilité d’un monde éternel ; il croit que le
monde créé pourrait être entièrement différent de ce qu’il et,
avec des lois positives absolument autres. Or, on ne pourrait
pas dire le monde ainsi contingent, surtout dans sa forme, si
l’on avait commencé par calquer l’un sur l’autre d’une part le
créé, de l’autre le premier Nécessaire.
La plaisanterie de Voltaire : « On dit que Dieu a créé
l’homme à son image, les hommes le lui ont bien rendu »,
peut s’appliquer au déisme instinctif ou aux divers émanatismes ;
SAINT THOMAS D’AQUIN
http://www.thomas-d-aquin.com 153
le divin de saint Thomas en e1 bien éloigné, lui qui place
l’essence divine si fort au-dessus des formes du temps et
concède même cette proposition : « Dieu n’a pas d’essence40 ».
Quant à la synthèse thomiste concernant l’accord de la
raison avec la foi, elle s’établit principalement, elle aussi, du fait
même des problèmes posés, au plan métaphysique. Quand il
s’agit de faits contingents, il les prend tels quels, comme des
données dont nous avons à tenir compte comme lui, à
supposer qu’il soient vraiment de foi41. Aucun vieillissement par
conséquent sur ce point; la situation est intacte.
En bref, la synthèse thomiste en ce qu’elle a d’essentiel
n’appartient exclusivement à aucun temps. Elle peut donc
appartenir au nôtre. Quiconque croit à la métaphysique
comme science autonome et admet le principe de la foi peut
y adhérer sans crainte d’anachronisme. Il ne s’agit point là de
ce que mesure la durée, mais de ce qui se tient au-dessus
d’elle et doit survivre à tout son décours.
On ne sera pas obligé pour cela d’adopter les procédés
didactiques de saint Thomas. Ces procédés, saint Thomas ne
les a pas créés, il les a subis. Nous avons vu qu’il y apporta
de nombreux perfectionnements, mais relatifs, comme tout
penseur dans le temps. De même, les problèmes particuliers
qu’il posa et le biais sous lequel il eut à les envisager furent
40 De Ente et Essentia. ch. VI
41 J’entends réserver ainsi la relativité des commentaires bibliques,
en fait beaucoup plus stricts au temps de saint Thomas, bien que
sa théorie générale de la révélation et de l’inspiration soient
toujours valables
LES GRANDS COEURS
154 http://www.thomas-d-aquin.com
gouvernés par l’état des questions à son époque, par les
groupes où il fut appelé à enseigner et les disputes auxquelles
il prit part. Tout cela c’est l’enveloppe, c’est la coque de la
noix, ce n’en est pas le fruit.
Le fruit ! à quel point il pourrait être nourrissant, pour ce
siècle si affamé, en dépit de ses prétentions indigentes ! Ce
temps est au désarroi besogneux, autant qu’à l’opulence des
matières. « Un rien infiniment riche », écrit Paul Valéry42.
Chateaubriand dénonçait déjà « l’invasion des idées
succédant à l’invasion des barbares43 ». Pour un philosophe
allemand de nos jours, la pensée régnante constitue « un
interrègne pathologique ». Entre les deux, Nietzsche parle de
la philosophie moderne comme d’ « une critique sans joie et
sans force ». Les centaines de témoignages semblables
seraient faciles à aligner. On n’en a pas besoin pour constater
que nos philosophes donnent un caillou ou un scorpion à
qui leur demande du pain. De belles et brillantes théories
peuvent ouvrir certaines voies : à côté, d’autres les obstruent,
et rien n’émerge qui éclaire véritablement et rassure. Le
chaos est l’arbitre de la pensée. On en arrive à une sorte de
désespoir triomphant : curiosité aiguisée des modes et des
méthodes du connaître, dédain ou désabusement
inconcevable du vrai.
Pourtant, nous ne manquons pas d’hommes. Ce qui fait
défaut, ce ne sont ni les vues ingénieuses, ni les analyses de
détail, ni la pénétration, ni l’ampleur : c’est l’ordre ; c’est une
42 Paul Valéry. Variété. « La Crise de l’Esprit. »
43 Chateaubriand, Mémoires d’Outre-tombe, Conclusion
SAINT THOMAS D’AQUIN
http://www.thomas-d-aquin.com 155
régulation générale de l’intelligence à partir des principes
premiers jusqu’au Principe- suprême. « Semper discentes, et
nunquam ad scientiam veritatis pervenientes » répéterait saint Paul (II
Timoth., III, 7). Ils apprennent, et ne parviennent jamais à la
connaissance de la vérité. Ils disent des choses sages, à côté
d’autres invitant à penser que devenir philosophe c’est perdre
le sens, et l’on dirait, tant ils sont peu pressés de conclure,
qu’ils ne savent pas eux-mêmes quand ils ont parlé sagement.
Bref, on est lassé des « penseurs » ; on voudrait un peu de
vrai. La crise actuelle de la société, qui angoisse tout homme
clairvoyant, est au fond une crise doctrinale. Si l’oeil de
l’homme se trompe, quel membre agira bien ? Tout le monde
veut de la paix, et pour la paix, de l’ordre ; mais l’ordre a son
origine première dans la pensée : quelle pensée assez sage et
assez compréhensive nous secourra ?
La religion en a le secret, et si Faut, pour se rajeunir, a
signé le pacte avec le diable, l’homme moderne signerait le
pacte même avec Dieu, dit un de nos savants44. Mais pour
que la religion joue ce rôle, elle doit revêtir une forme
intellectuelle. Il nous faut une philosophie. C’est pourquoi
celle de toutes les philosophies que l’Église elle-même
présente comme la mieux apparentée à ses enseignements et
à ses tendances, et l’homme dont elle dit tout
particulièrement dans sa liturgie qu’il a pris la parole au
milieu de l’Église : « In medio Ecclesiae aperuit os ejus », cet
homme et cette philosophie sont au premier rang des
secours que nous pouvons attendre, bien loin qu’il en soit
comme de ces noms et de ces pièces d’archéologie que le
musée de la pensée honore de sa poussière.
44 M. Etienne Burnet, de l’Institut Pasteur
LES GRANDS COEURS
156 http://www.thomas-d-aquin.com
Saint Thomas fut un maître d’ordre, un régulateur des
esprits, un sage ; dans le va-et-vient de l’incertitude, il sut
trouver une position (table, et il s’est établi assez haut pour
faire profiter de sa sagesse des temps élargis. A toutes nos
diversités et à tous nos conflits épuisants, il apporte
l’apaisement du vrai, à toutes nos ressources la force de
rapprochement d’une synthèse ample et toujours ouverte. Il
n’y a d’intransigeance en lui qu’à l’égard de ces cadres et de
ces principes généraux sans lesquels l’esprit n’a plus d’assiette
ferme et le réel de pivot.
Qu’on ne dise donc pas, quand nous parlons d’être
thomistes : Vous voulez nous faire rétrograder ! Vous voulez
nous ramener au XIIe siècle ! Nous ne voulons faire
rétrograder personne ; nous invitons simplement à garder la
route. On s’en est écarté largement ; y revenir, ce ne sera pas
nier ce qu’on a fait de chemin.
La nouveauté, aujourd’hui, c’est de recommencer ; mais nous
ne demandons pas qu’on répète, et si l’on semble y incliner ici
ou là, l’homme de sens, l’homme de libre esprit n’est pas
dupe. Dans tout culte il y a de vrais adorateurs et des
fanatiques. Certaines louanges vous donneraient envie de
blasphémer. Mais blasphémer pour cela serait bien sot, car
ce serait tomber à son tour dans le travers qu’on signale. Le
vrai, la sagesse, un culte éclairé, la recherche d’acquisitions
toujours plus ambitieuses, jamais satisfaites : telle est la façon
authentique d’être thomistes, à l’école de saint Thomas luimême
et non de ses grimauds.
En tout cas, le temps est loin où se dire thomiste était se
placer au-dessous de son siècle et déclarer son appartenance
au passé. Tout homme ami des grandes architectures et des
SAINT THOMAS D’AQUIN
http://www.thomas-d-aquin.com 157
grandes pensées peut trouver ici de quoi rêver, et s’armer, et
s’instruire. Puisse-t-il reconnaître, à cette école, l’axe sur
lequel tourne le système des choses, et qui est le divin.
LES GRANDS COEURS
158 http://www.thomas-d-aquin.com
CHAPITRE XI
L HOMME DE L’AVENIR
Nous avons mentionné deux catégories d’esprits, parmi
ceux qui s’occupent aujourd’hui de saint Thomas : ceux
qu’animent des préoccupations purement archéologiques et
ceux qui songent au présent. Mais parmi ces derniers, un
classement nouveau s’impose à la critique. Il y a les
dilettantes, empressés à suivre un moment une mode
intellectuelle, et qui passeront, demain, à d’autres exercices. Il
y a les désabusés, les désespérés, qui saisissent n’importe
quelle planche, dans le grand naufrage de la pensée. Le
thomisme est-il vrai ? ils n’en savent rien et négligent
volontiers de s’en instruire ; ils trouvent là une espérance,
c’est tout ce qu’ils demandent, comme beaucoup, hélas ! en
matière de foi.
Des dilettantes, il n’y a rien à dire, sinon que leur
« thomisme » est assez puéril et qu’il encombre le chemin. Où
donc la mode va-t-elle se nicher? pense-t-on, quand on
compare à l’austérité de leur objet ces petites adhésions fugaces.
Les désespérés inspirent des sentiments plus
sympathiques, mais non moins inquiets. Les méthodes de
désespoir n’ont rien de philosophique, et la durée des
SAINT THOMAS D’AQUIN
http://www.thomas-d-aquin.com 159
fidélités qu’elles provoquent n’est pas non plus très garantie.
Un thomisme sérieux ne souhaite donc d’adhérents que
ceux qui croient vraiment à son avenir, qui en seront les
agents à quelque titre, et qui pour cela sont prêts à en poser
les conditions, qui nous restent à exprimer.
Quelqu’un dira peut-être : Quelles conditions ? Une
doctrine est ce qu’elle est ; reconnue bonne, elle obtiendra des
suffrages du fait seul de sa présentation, sans qu’on ait besoin
de la « travailler », ce qui serait l’altérer, ce qui en ferait la
doctrine de tel ou tel, et non plus la doctrine thomiste.
J’ai entendu cette objection plus d’une fois ; on me l’a
opposée, quand j’ai essayé de transcrire pour nos
contemporains quelque thèse du maître. Certains seraient
bien aise qu’on laissât le fruit dans sa gaine coriace, afin que
nul n’y mordît, et d’autres, mieux intentionnés, ne se rendent
pas compte des choses.
Il ne se peut pas que le thomisme ait un avenir – je dis en
dehors des écoles spéciales – en demeurant simplement ce
qu’il est dans les textes du moyen âge. Content ainsi de se
proposer, sans se réadapter et c’est-à-dire se restaire, on
pourrait prophétiser que sa gloire ne serait pas longue ; la
mode le soutiendrait quelque temps ; le coup de barre des
autorités ferait gagner à son vaisseau quelque brasses, puis il
serait emporté par le flot. Le mouvement des idées a en effet
dépassé non pas certes sa valeur de solution, mais sa façon
de poser et de débattre les problèmes. Il doit se repenser à
fond, être autre, et identique. L’homme qu’il deviendra sera
la gloire de l’enfant qu’il fut – qu’on est toujours, au regard de
LES GRANDS COEURS
160 http://www.thomas-d-aquin.com
temps plus évolués -, en attendant qu’on y découvre une
nouvelle enfance. C’est de tout vivant, homme ou système,
qu’on peut dire : « il arrive novice à chaque âge de la vie ».
Si les scolastiques ont eu un tort, ça été de croire que le
thomisme pouvait ainsi indéfiniment continuer, sans crise,
c’est-à-dire sans une reprise de fond, comme la nature
reprend ses organismes au moment de la puberté ou de
quelque grande secousse. De nouvelles conditions et de
nouveaux problèmes appelaient, déjà dans le passé, un
renouvellement de points de vue : il n’a pas eu lieu. Il eût
fallu une crise Galilée, une crise Descartes, une crise Kant.
Ne faudrait-il pas aujourd’hui une crise Bergson, plus tard
d’autres encore ?
L’âme du Docteur angélique est toujours au milieu de
nous; mais son corps, y compris son cerveau pensant, vécut
au XIIIe siècle. Or, d’après sa propre affirmation, notre
doctrine tient à notre corps, par le moyen des images
mentales et de toute notre sensible expérience ; elle tient
donc aussi à notre temps, bien que, comme la pensée
dépasse l’expérience sensible, elle aussi, la do trine, dépasse
le temps où elle se posa. Nous avons défendu plus haut cette
dernière affirmation ; mais sa défense incluait l’acceptation
de la première, étant fondée sur la distinction de ce qui, dans
une doctrine, demeure, alors que le reste fuit.
Non, il ne suffit pas de rééditer le thomisme et de le
défendre âprement, il faut le rafraîchir. « C’est par les choses
vertes que tout recommence », dit Henri Pourrat. Un vivant
fait toujours un drôle de visage, sous le masque des morts,
fussent-il des plus grands.
On a marché, depuis saint Thomas. On a erré ; mais on a
SAINT THOMAS D’AQUIN
http://www.thomas-d-aquin.com 161
travaillé, et le travail doit se poursuivre autant que la vie des
hommes sur la terre. Toutes les lumières du ciel ne sont pas
suspendues à la voûte de ce palais grandiose qui s’appelle la
Somme. Un palais est un palais et un temple est un temple ; mais
il y a l’univers, qui déborde tout, et il y a, au delà des systèmes
quelque sublimes qu’ils soient, la vérité éternelle. Je dis au delà,
je devrais dire au dedans, à titre de possibilité et d’espérance ;
car lorsqu’il s’agit d’une synthèse comme la synthèse thomiste,
on peut dire avec vérité qu’elle contient tout, mais
virtuellement, et de l’explicite y est toujours en attente.
Le thomisme n’est pas plus tout entier en saint Thomas que
le catholicisme dans l’Évangile et que dans le grain de sénevé le
royaume des cieux. Les Écritures ne sont pas la religion, elles
n’en sont qu’un certain témoignage ; la religion s’y trouve bien
nettement et à jamais différenciée, mais non pas évoluée, et il
lui reste à vivre. Ainsi le thomisme est une vie à partir d’un
certain germe. Qu’on soit infidèle au germe, c’est-à-dire aux
principes, aux méthodes, aux thèses métaphysiques
essentielles, il n’y a plus de thomisme. Qu’on prétende
conserver tel quel l’état des problèmes et des solutions quant à
leur présentation et quant à leurs attaches avec l’expérience, on
n’a plus qu’une doctrine figée, une momie enveloppée de
bandelettes sacrées, mais qui n’a plus vie.
Il en est ainsi de toute grande doctrine. A l’égard de
chaque problème comme à l’égard de l’ensemble, ses
solutions, même vraies, ne sont encore que provisoires ; le
temps, qui ronge tout, rend très vite caduques beaucoup de
ses parties, et la synthèse est à reprendre. Nulle expression
temporelle n’épuise ce qui est de soi au-dessus du temps,
comme une métaphysique. La formule la plus arrêtée n’est
jamais que le signal d’une étape ; on se l’oppose à soi-même
LES GRANDS COEURS
162 http://www.thomas-d-aquin.com
pour se défendre, provisoirement, de progresser plus loin ;
mais prendre cela pour un arrêt définitif, ce serait une
trahison. Pour la recherche philosophique, il n’y a,
proprement, aucune fin. Il n’y en a pas moins, quant au
fond, des solutions fermes. On ne peut trop insister à dire
que ces deux vérités sont corrélatives : pérennité de
l’essentiel, caducité de ses incarnations ; fidélité nécessaire à
cette essence valable toujours, renouvellement nécessaire des
formes et des adaptations successives.
C’est celui qui tient compte de cette double nécessité qui
et le vrai fidèle. Je montre que j’ai compris mon auteur,
quand je puis le repenser librement et le mettre au contact
d’un milieu nouveau en une correcte métamorphose.
J’appelle correcte métamorphose celle qui s’opère selon les
procédés de la nature, qui fait de la chrysalide un papillon
dans une même espèce.
Au surplus, le thomisme n’est pas seulement une doctrine,
c’est une méthode, ou si l’on veut une attitude. Nous avons vu
saint Thomas à l’oeuvre. En face d’un apport nouveau, ou
d’une contradiction, ou d’une doctrine adverse, saint Thomas
ne s’arc-boute pas ; il examine, discerne, se montre moins
empressé à combattre qu’à assimiler, constamment prêt, tout
en redressant ou en rejetant là ou il le faut, à s’accroître. C’est
1e sens de toute sa vie ; c’et le propre de son libre et
accueillant esprit. Ne sera-ce pas le nôtre ?
Saint Thomas n’a nullement songé à un système exclusif,
à un système clos. Il s’est toujours adressé à tous ceux qui
pensent, pour s’approprier et organiser avec les siennes leurs
justes pensées. Il entendait bien, sans doute, qu’après lui on
en agirait de même, et il n’aurait que de l’horreur pour une
SAINT THOMAS D’AQUIN
http://www.thomas-d-aquin.com 163
fidélité qui s’accrocherait à lui en refusant le progrès.
Il n’a pas pu tout dire, lui ! Il a tout dit imparfaitement, eu
égard à l’ampleur du vrai et à sa hauteur inaccessible. Mais
s’il n’a pas toujours éclairé les mystères, il les a toujours
respectées ; il a toujours escompté le travail d’autrui et le
développement des problèmes. Ce qu’il n’a pas trouvé hier,
on pourra le trouver demain, en creusant à la même place.
Quelles lacunes et quelles imperfections, par rapport à
notre temps, pourrait-on relever dans le travail de saint
Thomas tel qu’il fut accompli au XIIIe siècle ? Le souligner
serait délicat et toujours sujet à contradiction ou à réserves.
On s’entendrait cependant assez vite, je crois, sur les points
suivants. Les exposés de saint Thomas, en raison de ses
attaches péripatéticiennes et de l’esprit régnant autour de lui,
ne sont pas exempts d’un certain logicisme. Son sens du réel
n’est pas endormi ; son admirable bon sens le préserve des
déviations que provoque chez beaucoup d’autres un abus des
concepts abstraits et de leurs jeux loin des choses. Mais si les
solutions demeurent correctes, les éléments concrets du
problème ne sont pas toujours assemblés aux yeux de
l’esprit ; on se tient dans des hauteurs un peu astrales, et
alors que la plus riche substance y est en cause, il arrive que
le travail paraisse court, amaigri, et, pour nous, réalistes et
verbeux, peu utilisable.
En doctrine, cependant, l’auteur enseigne que le réel, c’est
l’individu, c’est le concret, non les cadres logiques, et que la
science doit donc se tenir au contait du concret, qui est la fin du
LES GRANDS COEURS
164 http://www.thomas-d-aquin.com
savoir45. Mais on ne résiste pas à la pesée de tout un siècle, et
l’on connaît l’engouement que la révélation de l’Organon
aristotélicien imposait aux générations médiévales. Aujourd’hui,
saint Thomas s’exprimerait sans doute tout autrement et
conduirait ses démonstrations de tout autre manière.
Question de forme, dira-t-on. Oui, mais qui influe sur le
fond, quand à cet état second des pensées que je distinguais à
l’in tant de leur teneur profonde. Tous les auteurs du moyen
âge et tous leurs commentateurs ont tendance à remplir avec
des notions les vides de l’expérience et, en matière
d’observation, de s’en tenir à des cas symboliques, toujours les
mêmes, qui pour les besoins de la dialectique suffisent
amplement, mais ne font pas pénétrer très avant dans le réel.
La nature est conçue par l’École comme un système de
rouages engrenés, d’agents et de patients, de causes et d’effets
individuels dont le jeu est régi par des essences immuables et
des qualités fixes dérivant de ces essences, au lieu de ce
complexus mouvant, de cet océan de plus en plus un en son
intimité que nous fait entrevoir la science. Il s’ensuit que
dans bien des thèses, et jusque dans les preuves de
l’existence de Dieu, un physicien est embarrassé pour mettre
des réalités sous les étiquettes logiques utilisées par le texte.
Des savants fort bien intentionnés m’en ont écrit, et j’ai dû,
en quelque mesure, plaider coupable. Si de son côté mon
confrère M. Édouard Le Roy a cru pouvoir critiquer si
âprement – et si injustement à mon sens – les preuves
thomistes de Dieu, la cause en est pour une grande part dans
ses idées personnelles, mais pour une part aussi dans ce
logicisme abstrait, d’apparence un peu verbale, et qui aurait
45 Cf. Somme Théol. II- Partie, Q. 84, art. 8
SAINT THOMAS D’AQUIN
http://www.thomas-d-aquin.com 165
besoin aujourd’hui de s’incorporer des éléments plus positifs.
Rien ne serait plus aisé, tout au moins en principe, et il ne
s’agit, métaphysiquement, que d’apparences ; mais le travail
n’est pas fait, et c’est un article à inscrire au programme du
nouveau thomisme.
Dans l’homme, les facultés diverses et les divers éléments
psychologiques sont souvent traités de même, non comme
des termes d’analyse, mais comme des êtres distincts, où
l’unité de la vie se disperse et où la réalité des rapports
devient parfois peu intelligible. Saint Thomas est en garde
contre ce défaut ; il en est bien autrement averti que la
plupart de ses disciples, même contemporains, et au moment
où des conséquences doctrinales en pourraient fâcheusement
résulter, son génie intervient et redresse la situation.
N’importe, l’impression demeure ; la méthode tend à faire
illusion, et la richesse des solutions en est forcément réduite.
D’une façon générale, on ne peut nier que le rôle
scientifique joué par la logique abstraite dans l’oeuvre de saint
Thomas, comme dans celle d’Aristote, est tout à fait
disproportionné. Ses travaux d’exégète en fournissent des
exemples frappants et qui peuvent servir de symboles.
Prenez le psautier, recueil évidemment compilé en dehors de
toute considération théologique ou mystique, vous
constaterez que saint Thomas y découvre, au moyen de
savants découpages, tout un ordre idéologique, assez
semblable, en fait, aux batailles que Léonard de Vinci croyait
voir – et c’est-à-dire projetait lui-même – dans les lézardes des
vieux murs. Le procédé, quelque fallacieux qu’il soit, est ici
bien innocent ; il n’en serait plus de même en philosophie, si,
encore une fois, le génie et une rectitude merveilleuse de
jugement n’intervenaient à point pour s’opposer à des
LES GRANDS COEURS
166 http://www.thomas-d-aquin.com
déviations graves.
Reste qu’un thomisme renouvelé doit en finir avec cet
excès d’une méthode précieuse en elle-même, excès qui a
tant contribué à l’injuste décri de la doctrine. Moins de
raisonnements, plus de faits et plus de contrôle par les faits ;
recours plus abondant aux disciplines positives, même en
métaphysique, a fortiori en psychologie et en morale, plus
que tout peut-être en morale sociale. L’anatomie du réel,
chez saint Thomas, est merveilleuse; elle est même
surabondante, car, à la manière de Michel-Ange, qui
« inventait des muscles », il invente ou réinvente des organes,
comme le sensus communis, le concupiscible, l’irascible, etc. ; mais
la biologie du réel, si je puis dire, et l’étude du double milieu
intérieur et extérieur où baignent ses éléments est à
développer, si l’on veut que cette admirable philosophie
cesse tout à fait d’être une pièce de musée, pour devenir aux
yeux de tous une doctrine vivante.
Mes confrères en thomisme auraient-ils la tentation de
trouver cette critique irrespectueuse ? je répondrais avec
Péguy : « Une grande philosophie n’est pas celle qui n’a pas de
brèches, c’est celle qui a des citadelles », et j’ajouterais : Prenez
garde qu’un faux respect au dedans ne se traduise au dehors
par l’irrespect suprême de l’abandon et du silence. Nous
voulons que la gloire de saint Thomas s’étende et se ramifie,
que ce ne soit pas une gloire verbale, mais une vie en la
postérité lointaine. Il faut pour cela qu’elle s’engrène dans la
vie du temps, dans la science progressive, dans le courant
philosophique moderne en tout ce qu’il a de sain, afin de
préparer ce qui ne peut manquer de se produire un jour,
j’entends une résorption de tout l’acquis contemporain dans
une Somme nouvelle, comme saint Thomas a résorbé tout le
SAINT THOMAS D’AQUIN
http://www.thomas-d-aquin.com 167
passé dans la sienne.
Je vois, dans l’idéal, l’avenir de la doctrine thomiste à la
manière d’une longue ligne vibrante, dont les « noeuds » seraient
marqués, chacun, à des distances bien mesurées, par une
nouvelle synthèse. Une telle doctrine ne peut périr ; mais elle
doit périodiquement se renouveler. Ceux qui la veulent
« conserver » ne feraient que préparer sa chute. L’éternel se
conserve ; mais le temporel croît ou meurt, ou plutôt croît en
mourant partiellement pour renaître, ne conservant, dans ses
métamorphoses, précisément que ce qu’il a d’immortel.
Les circonstances mortes où le thomisme est né, les
problèmes morts qu’il charrie, les méthodes et le vocabulaire
morts que souvent il emploie pourraient-ils, en disparaissant,
le compromettre lui-même ? Le mollusque qui croît sort de
sa carapace et s’en fabrique une autre. L’essentiel n’est pas là.
Une grande doctrine n’est pas identique à telle ou telle de ses
incarnations passagères ; elle vit plus profond.
L’homme étranger aux grandes pensées et qui n’en retient
qu’un lot de formules emmagasinées de mémoire est
désorienté dès que l’expression se transforme : de même,
ceux qui ne connaissent d’un système que ses formes
extérieures, comme la silhouette d’un arbre sur le ciel, se
scandalisent ou se désolent si quelqu’un décortique leur arbre
et l’émonde, s’en remettant à la sève et aux racines pour
produire une ramure nouvelle. Mais celui qui vit en esprit la
vie de l’arbre le reconnaît aussi bien à ses racines nues, à sa
sève nourricière, qu’à ses branches et à son feuillage ; il l’y
reconnaît bien mieux.
Au fond, au fond, le thomisme, non plus qu’aucun autre
système philosophique, ne dépend pas de ses symboles
LES GRANDS COEURS
168 http://www.thomas-d-aquin.com
idéologiques pris matériellement, en eux-mêmes, mais bien
plutôt des rapports profonds qu’on a voulu leur faire
exprimer. Matière et forme, substance et accident, cela pourrait
s’évanouir (en apparence) sans que la position essentielle de
l’esprit thomiste et que les solutions thomistes en fussent
modifiées. Je ne propose pas cette transformation ! mais je
parle dans l’absolu, et il me paraît, à certaines directions de la
pensée moderne, que l’évoquer n’et pas une chimère.
Il peut venir un thomisme qui serait à celui du XIIIe siècle
ce que le Nouveau Testament est à l’Ancien, avec la correction
qu’impose l’intervention d’une Personne divine. De ce
nouveau testament doctrinal, saint Thomas serait l’Abraham,
le « père des croyants », et ce serait sa gloire immortelle.
Le thomisme est à jamais, nous le croyons, un des trésors
de l’humanité, et son auteur un capitaine intellectuel en
même temps qu’un haut exemple. Cet oeil clairvoyant qui
s’en promené sur le visible et sur l’invisible, et ce saint qui
invite à incarner la sagesse dans les faits, n’es-ce pas une
double et admirable aubaine ? Si un proche avenir en était
d’accord, beaucoup serait obtenu pour le redressement et
l’union des intelligences, pour l’ordre et la paix de la pratique,
et nous pourrions conclure comme M. Gonzague de
Reynold, avec plus de sécurité encore que lui, par ces belles
paroles : «Nous vivons dans une nébuleuse, mais cette
nébuleuse est peut-être en train de se faire une étoile. Si elle
se fait étoile dans l’intelligence d’une élite, ce sera le premier
signe de la reconstruction, le premier espoir d’un monde
nouveau.
SAINT THOMAS D’AQUIN
http://www.thomas-d-aquin.com 169
TABLE DES MATIÈRES
AVANT-PROPOS ……………………………………………………………………………… 3
LE TEMPS ET L’APPEL DU TEMPS …………………………………………………..5
L’HOMME ET LA VIE………………………………………………………………………14
LE PROPOS……………………………………………………………………………………..39
LA MÉTHODE…………………………………………………………………………………56
LE GÉNIE……………………………………………………………………………………….. 82
LA DOCTRINE ……………………………………………………………………………….. 99
LE POETE ……………………………………………………………………………………..125
L’HOMME DE GLOIRE………………………………………………………………….. 133
L’HOMME DU TEMPS PRÉSENT…………………………………………………… 143
L HOMME DE L’AVENIR……………………………………………………………… 158
TABLE DES MATIÈRES………………………………………………………………… 169

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s