HISTORIQUE DU CONCILE DE TRENTE PAR M. L’ABBÉ CH. GRIL

HISTORIQUE
DU
CONCILE DE TRENTE
PAR
M. L’ABBÉ CH. G R IL
CHANOINE HONORAIRE.
PARIS
LIBRAIRIE ADRIEN LE CLERE ET C»«
IMPRIMEURS DE N. S. P. LE PAPE ET DE L’ARCHEVECHE DE PARIS
RUE CASSETTE, 29.
1869

HISTORIQUE
J3V
CONCILE DE TRENTE
PARIS. — 1MP. ADIUEN LE CLERE, HUE CASSETTE, 29.
AVANT-PROPOS.
Le concile de Trente, ainsi appelé du lieu
où il s’ouvrit et se termina, est le dernier
des conciles oecuméniques célébrés jusqu’ici
dans l’Église.
Sans parler de celui de Jérusalem et de
ceux tenus à Constance et à Bâle, que beaucoup
d’auteurs ne mettent pas au rang des
conciles généraux, il y en avait eu déjà
deux à Nicée, quatre à Constantinople, un
à Éphèse, un à Ckalcédoine ; et, en Occident,
cinq à Rome, dans la basilique de
Latran, deux à Lyon, un à Vienne en Dauphiné,
et un à Florence.
Le 5e de Latran, qui se prolongea de 1512
à 1517, estle plus voisin de celui dont nous
esquissons l’histoire : un quart de siècle à
peu près les sépare.
l
Le concile de Trente fut de tous le plus
long, le plus agité de vicissitudes : il ne se
clôtura que dix-huit ans après sa première
ouverture, et eut vingt-cinq sessions; celui
de Bâle en avait tenu quarante-cinq, et
avait duré onze ans. Aux autres, il avait
suffi de quelques mois, ou tout au plus
d’une année.
Indiqué par Paul V, en 1542, le concile
de Trente ne put s’ouvrir avant 1545. Le
but du Souverain Pontife, c’était d’éteindre
l’hérésie naissante, de pacifier l’Europe et
d’unir les princes contre la puissance ottomane,
enfin d’asseoir la discipline sur de
nouvelles bases.
En 1547, l’assemblée se transporte à Bologne,
à cause d’une épidémie. Deux siècles
auparavant, le même motif impérieux
avait aussi exigé que l’on quittât Ferrare,
pour aller s’établir à Florence ; et le concile
s’étant terminé dans cette ville, le nom
lui en est resté.
— III —
De Bologne, Jules III ramène le concile à
Trente, en 154*9, et l’interrompt un instant.
Suspendu de nouveau, pendant dix ans,
sous Marcel II et Paul IV, il est enfin repris
par Pie IV, qui en voit la clôture et le confirme
au commencement de l’année 1563.
On peut donc distinguer trois phases
dans le concile de Trente : la première,
comprenant ses préliminaires et ses débuts;
la seconde, son transfert à Bologne, sa reprise
à Trente et ses deux suspensions; la
troisième, sa reprise définitive et sa continuation
jusqu’à la fin. — Il suffira d’avoir
indiqué ici ces trois phases, sans qu’il soit
besoin de les accuser par des divisions tranchées
dans le corps de l’ouvrage.
L’idée de cet opuscule me vint lorsque
notre Saint-Père le pape Pie IX eut indiqué
la prochaine assemblée des évêques du
monde catholique. Je pensai qu’au moment
où les esprits s’ouvraient à de telles préoccupations,
il y aurait un certain intérêt et
—IV —
quelque utilité peut-être à présenter, dans
un cadre assez restreint, l’historique du
précédent concile général.
On le verra, je me suis appliqué, dans
cette étude, à enchaîner rapidement les
faits saillants et principaux, à suivre les
grandes lignes, laissant de côté le détail de
la discussion, ou n’en donnant, au besoin,
qu’un aperçu sommaire.
Un de mes autres soins a été de mettre en
lumière tout ce qui se rattache à l’histoire
de l’Église de France et aux annales de nos
différents diocèses; et pour cela, je n’ai pas
craint de multiplier les notes.
Je crois avoir puisé aux meilleures
sources et ne m’être écarté en rien de l’esprit
de l’Église. S’il y avait cependant
quelque chose à reprendre dans ce modeste
travail, je me déclare prêt à le corriger.
HISTORIQUE
DU
CONCILE DE TRENTE.
i
PREMIÈRES NÉGOCIATIONS, SOUS CLÉMENT Vil.
Les erreurs du protestantisme, que vit éclore
l’année 1517, eurent bientôt jeté le trouble le
plus profond en Allemagne et de vives préoccupations
dans toute l’Europe.
L’idée d’un concile général, mise en avant
dès le principe, mais sans aucune bonne foi,
par Luther lui-même et par ses adhérents, faisait
son chemin dans les esprits ; deux Papes
cependant, Léon X et Adrien VI, moururent
sans avoir eu le dessein formel de la réaliser.
Si Clément VII hésita d’abord, ce fut en raison
des circonstances, qui ne lui parurent nullement
propices. Une lutte s’engageait entre
Charles-Quint et François I e r , et les Turcs menaçaient
les côtes d’Italie, ainsi que les provinces
arrosées par le Danube. Au milieu de
tels événements, comment réunir sur un même
point les évoques des différentes parties du
monde ? Quel rendez-vous leur assigner, qui
fût également agréé des princes rivaux ? D’ailleurs,
en réclamant des conditions trop favorables
à l’hérésie et en cherchant à dépouiller
le Pape de la présidence du concile, est-ce que
l’Allemagne n’y apportait pas obstacle ellemême?
Toutefois, aux instances réitérées de Charles-
Quint, Clément VII, à plusieurs reprises, répondit
que, si l’empereur croyait un concile
vraiment nécessaire, il pourrait le promettre
aux hérétiques, sous certaines réserves; qu’il
proposait comme lieu de réunion Rome, Plaisance,
Bologne ou Mantoue ; mais que l’assemblée
devant avoir pour but, en même temps
que de mettre fin aux dissensions religieuses,
de former contre la puissance ottomane une
ligue entre les princes chrétiens, il ne pensait
pas devoir convoquer cette assemblée sans Tassentiment
de chacun d’eux, et en particulier
du roi de France.
Celui-ci voyait, comme les princes d’Allemagne,
le salut de cette contrée malheureuse
dans un concile universel, et en réclamait avec
eux la célébration. Mais pour aplanir, pensait-il,
les difficultés que Ton devait s’attendre à voir
soulever, tantôt par un pays, tantôt par un
autre, il proposa un congrès à Rome, où les
ambassadeurs des royaumes et principautés
s’entendraient avec le Pape sur le siège et
l’époque de la réunion que l’on avait en vue,
sur les points de doctrine ou de réforme à
traiter.
L’empereur ne goûta point cet avis, sous prétexte
qu’une telle mesure porterait atteinte à la
liberté et à l’autorité du concile : à quoi François
I e r répondit, avec une modestie toute
loyale, qu’il n’avait émis sa proposition que
pour hâter l’ouverture et faciliter les travaux
de l’assemblée ; que si Ton trouvait bon d’y
procéder sans un concert préalable, il ne le
trouverait pas mauvais.
Voyant donc l’accord établi entre les deux
monarques, Clément VII s’occupe immédiatement
des moyens d’assurer le succès du concile;
et dans ce but il adresse un bref uniforme
aux princes catholiques, les priant de le seconder
dans une oeuvre si capitale et si ardue,
d’assister en personne au concile ou d’y en—
4 —
voyer des représentants, et de procurer aux
évéques de leurs États toute facilité d’y venir.
Ceci avait lieu dans le cours de l’année 1531.
En i 532, après avoir vu fuir Soliman sans
pouvoir le combattre, Charles-Quint traverse
l’Italie pour se rendre en Espagne. Le Souverain
Pontife va le joindre à Bologne, et discute
avec lui la grande question du moment. On
arrête que le Pape déclarera de nouveau son
dessein aux princes catholiques et s’informera
de leurs intentions; qu’à cet effet un nonce
du Saint-Siège et un ambassadeur impérial
iront porter aux princes allemands l’aperçu des
conditions que l’on se propose d’observer relativement
à l’ouverture et à la tenue du concile.
Pendant que cette mission s’accomplit en
Allemagne et ailleurs, Clément VII vient à
Marseille, pour avoir avec le roi de France l’entrevue
que ce monarque lui avait plusieurs fois
et si instamment demandée. Les dispositions
très-chrétiennes de François I e r comblent de
joie le pontife, et l’encouragent puissamment
à consacrer tous ses efforts à l’exécution de son
grand projet; mais Dieu en avait autrement
— 5 —
décidé : il meurt le 25 septembre 1534, laissant
à Paul III la tâche de continuer les négociations
commencées et l’insigne honneur de
les faire aboutir.
II
PAUL III POURSUIT LES NÉGOCIATIONS.
Le cardinal Alexandre Farnèse s’était toujours
montré chaud partisan de la célébration
du concile : devenu Pape sous le nom de
Paul III, un de ses premiers soins fut de donner
suite aux tentatives de son prédécesseur, et
d’envoyer aux cours d’Europe des nonces munis
d’instructions pressantes.
Le négociateur pour l’Allemagne, dont la
mission délicate exigeait une prudence extrême,
devait garder le silence sur les conditions capables
de faire ombrage, et s’en tenir simplement
à parler du siège de rassemblée, que Ton
fixerait à Mantoue, comme étant le lieu le plus
convenable. Les catholiques accédèrent volontiers
à ce choix, pourvu que l’empereur l’agréât;
mais les protestants déclarèrent aussitôt qu’ils
n’accepteraient jamais une ville italienne, sous
— 6 —
prétexte que le Pape y exercerait trop librement
pression sur le concile.
Cet échec ne découragea pas le Souverain
Pontife.
Charles-Quint, après son expédition de Tunis,
étant venu à Rome le 5 avril \ 536, Paul 111 en
prit occasion de conférer personnellement avec
lui sur la question agitée; et comme l’empereur
était alors enhardi vis-à-vis de ses sujets
luthériens par ses exploits récents contre les
Turcs, il admit sans peine et le choix de la
ville de Mantoue et la convocation immédiate.
Sans perdre de temps, dès le 8 avril, les car>
dinaux ratifiaient ces deux points, et la bulle
d’indiction, également approuvée en consistoire
le 20 mai, se publiait le 2 juin : elle convoquait
à Mantoue pour le 23 mai de l’année
suivante tous les évoques de la catholicité, dans
le but, disait le Pape, d’extirper les hérésies,
de rétablir la paix dans l’Église et de délivrer
les pays chrétiens soumis au joug des infidèles.
Rientôt après» trois membres du Sacré-Collége
allaient porter la bulle à l’empereur, au
roi de France et au roi des Romains (1) ; et des
(i) Ce titre équivalait à celui de protecteur. porté
nonces partaient en même temps pour la Pologne,
la Hongrie, le Portugal et autres directions.
Partout on accepta l’indiction avec des formalités
solennelles et des marques non équi.
voques de reconnaissance. Hais en Allemagne,
tandis que les catholiques se livraient à la joie
et aux plus douces espérances, les protestants
irrités se rassemblaient avec bruit pour rédiger
un manifeste d’opposition.
Si leur attitude n’étonna personne, il n’en
fut pas ainsi de la conduite du duc de Mantoue.
Ce prince demanda que le Pape entretînt dans
la ville une garnison de cent cinquante fantassins
et de cent cavaliers, afin de prévenir le
désordre qui était à craindre, selon lui, parmi
tant d’étrangers. Paul III, sentant bien ce qu’une
telle mesure ferait dire aux sectaires sur la
liberté du concile, s’y refusa catégoriquement.
Le duc n’en persista pas moins dans sa prétention.
Cette tracasserie, jointe au désir d’être
d’abord par les empereurs d’Allemagne, il fut donné
ensuite an prince qui devait monter sur le trône impérial.
Le roi des Romains, sous Charles-Quint, était Ferdinand,
son frère.
— 8 —
agréable aux Allemands, obligea donc le Souverain
Pontife de proroger jusqu’en novembre
le temps fixé pour l’ouverture, et de choisir un
autre point de réunion.
Charles-Quint ne se montrait nullement empressé
à favoriser ce choix; Ferdinand, son
frère, voulait qu’on prît un lieu à la convenance
des Allemands, et sur les terres de l’empire;
de son côté, le roi de France déclarait que ni
lui, ni ses représentants, ni les évêques de son
royaume, ne se rendraient dans une ville feudataire
ou dépendante de son rival.
Quant à Henri VIII, il publiait une diatribe
injurieuse et blasphématoire contre le Pape et
l’Église.
Toutes ces difficultés, ajoutées à la lutte plus
vive que jamais entre Charles-Quint et François
I e r , et aux incursions des Turcs sur les
côtes d’Italie, étaient certes bien de nature à
faire échouer l’entreprise, avant même d’arriver
au début; et il en eût été ainsi, sans un revirement
de choses tout providentiel. La flotte ottomane
ayant pris le large devant les forces
chrétiennes, et une trêve étant venue suspendre
les hostilités entre l’empereur et le roi
de France, Paul III profite de cette éclaircie à
— 9 —
l’horizon politique pour rappeler l’attention des
princes et des peuples sur le concile. Et c’est
alors que le sénat de Venise, secondant les
vues du Pape, le prie d’établir à Vicence le
siège de l’assemblée. Mais comme il devenait
impossible de notifier partout, avant le mois de
novembre, le nouveau lieu de réunion, et que,
d’autre part, la saison avancée rendrait les
voyages trop difficiles pour un grand nombre, en
conséquence, le concile est prorogé jusqu’au
1er mai 4538.
III
SUCCESSIVES PROROGATIONS DU CONCILE.
Néanmoins Paul III fait commencer à Vicence
tous les préparatifs, et y envoie les cardinaux
qui doivent le représenter jusqu’à son arrivée,
tandis que lui-même travaille de son côté au
succès du concile, en amenant Charles-Quint et
François I e r à conclure une trêve de dix ans.
La date fixée pour l’ouverture de l’assemblée
étant proche, il prie ces deux monarques d’en
rehausser l’éclat par leur présence, et de se
faire accompagner des évoques de leur suite.
Ce voeu n’est point accompli, attendu que pré—
10 —
lais et rois ont hâte de rentrer, ceux-ci à leurs
cours, ceux-là dans leurs diocèses. Quant aux
évéques des autres pays, ils se sont si peu empressés,
qu’à peine y en a-t-il deux ou trois à
Vicence; en sorte que le Pape se voit encore
dans l’obligation d’ajourner le concile à la fête
de Pâques de l’an 4539.
Suivons l’empereur en Allemagne.
En vain tentera-t-il de concilier luthériens et
catholiques : toutes ses négociations, venant se
briser contre le roc de la conscience ou du mauvais
vouloir, n’auront d’autre résultat que d’empêcher
les uns et les autres d’être prêts ou
mieux disposés pour le concile, et de forcer le
Souverain Pontife à publier une nouvelle prorogation.
Vainement encore, à la faveur de ce
nouveau délai, poursuivra-t-il entre les orthodoxes
et les novateurs un arrangement chimérique
: s’il échoue derechef, ce ne sera point la
faute du Pape, qui se prête à tout, qui députe
ses légats et ses nonces aux colloques et aux
diètes où s’expliquent les champions des deux
partis; ce ne sera pas non plus faute à l’empereur
d’avoir fait des concessions regrettables, et
promis imprudemment de son chef un concile
en Allemagne.
— M —
Sans donc avoir rien recueilli de tant d’efforts,
il se met en route pour son expédition
d’Afrique et se rencontre avec Paul III à
Lucques ; et là il lui déclare qu’en parlant d’un
concile en Allemagne, il a voulu se tirer d’embarras,
et non contrarier les desseins de Sa Béatitude,
auxquels il adhère pleinement.
Quelque temps après cette entrevue, au mois
de février 4542, le Saint-Père annonce par un
de ses cardinaux, à la diète de Spire, que ne
pouvant plus espérer tenir rassemblée à Vicence,
et son grand âge (il avait soixante-seize
ans) ne lui permettant pas de voyage lointain,
il propose soit Ferrare, soit Mantoue, ou bien
encore Plaisance et Bologne, et si Ton ne pouvait
mieux faire absolument, Trente et Cambrai.
Le 23 mars, la diète adopta la ville de
Trente ; ce fut pour les luthériens une nouvelle
occasion de protester.
A Rome, on ne s’effraya point de leurs déclamations,
et l’on poursuivit activement la
grande affaire du concile. La bulle d’indiction,
bientôt rédigée, reçut l’approbation unanime
du Sacré-Coliége dans le consistoire du 22 mai,
et, fulminée le jour de la fête de saint Pierre,
elle annonçait au monde chrétien l’ouverture
du concile à Trente pour le 4e r novembre 1542.
En conséquence, le Pape ne tarda pas à nommer
les légats chargés de présider en son nom,
et ceux-ci firent leur entrée solennelle à Trente
le 22 novembre.
Mais, sur ces entrefaites, voici que la guerre
se rallume entre François I e r et Charles-Quint,
par suite du meurtre des deux ambassadeurs
du roi de France ; et voici qu’au moment d’aboutir,
après tant de vicissitudes, la célébration
du concile est encore une fois compromise. Les
représentants des puissances, à qui la guerre
ferme les routes, n’arrivent point au rendezvous
; le roi de France, contre lequel on a violé
le droit des gens, se garde bien d’y envoyer les
siens; l’empereur, après y avoir député le chancelier
Granvelle, l’évéque d’Arras (1), fils du
(1) Antoine Perrenot, dit cardinal de Granvelle, était
né à Besançon. Son père l’ayant mené à la cour, il y
avait été bien accueilli de Charles-Quint. IL savait le
latin, le grec, l’allemand, l’italien, l’espagnol, etc., etc.,
et, comme César, occupait cinq secrétaires à la fois, leur
dictant des lettres en différentes langues. A vingt-cinq
ans, il était évéque d’Arras; en 1559, il passait à la nouvelle
métropole de Malines, avec le titre de chancelier de
l’empire qu’avait eu son père ; deux ans après, il obtenait
le chapeau. En butte aux cabales des factieux, il se retira
plusieurs années à Besançon : il s’y occupa de l’étude
— 13 —
chancelier, et son ambassadeur à Venise,rappelle
bientôt les deux premiers, dont il a besoin à la
diète de Nuremberg ; le troisième ne reste pas
longtemps après eux ; les évéques des pays
voisins, qui se sont déjà rendus à Trente, ne
veulent pas prolonger un séjour pour le moins
inutile; si bien que les légats pontificaux sont
là, seuls, dans une situation étrange qui ne
saurait être maintenue plus longtemps.
Paul III Ta compris : ses légats ont l’ordre
de quitter Trente, et une bulle, où le pontife
déçu et attristé rappelle, non sans quelque
amertume, tous les soins par lui prodigués à
cette grande et sainte entreprise, remet le concile
à des temps meilleurs.
Ces temps meilleurs, on ne pouvait guère
des lettres, s’entoura de savants, établit une académie
littéraire. En 1571, il est fait vice-roi de Naptes. Appelé
ensuite à Madrid, pour y remplir le rôle de premier
ministre, Philippe II le nomme régent d’Espagne, pendant
qu’il va prendre possession du royaume de Portugal.
L’archevêché de Besançon étant venu à vaquer en
1584 par la mort du cardinal Claude de La Baume, le
chapitre s’empresse d’élire Granvelle. Philippe I I , tout
en lui laissant accepter ce siège, ne lui permit pas de
raller occuper. Le ministre-archevêque mourut auprès
de son souverain, mais son corps fut transporté à
Besançon.
— 14 —
humainement les espérer : aussi Paul III les
demandait-il par de continuelles et ferventes
prières à Celui qui tient le coeur des rois dans sa
main, lorsqu’un négociateur inattendu vint en
aide au vénérable pontife : ce fut Eleonorę,
soeur de Charles-Quint et épouse de François
I  » . Empruntant à ce double lien et son
charme et sa force, la médiation de cette princesse
calma les deux rivaux, et les fit enfin
consentir à la paix; et ce beau succès d’une
femme qui comprenait et servait si bien les
intérêts religieux de son époque, peut nous
autoriser à lui donner le titre de mère de
VÉglise.
Un événement si providentiel fut aussitôt
salué dans l’Europe entière par des démonstrations
de joie. Partout on rendit à Dieu de vives
actions de grâces; et le Souverain Pontife, qui
voyait désormais aplanies toutes les difficultés
à la tenue du concile, en publia immédiatement,
pour le 13 mars 1545, une solennelle et dernière
convocation.
— *5 —
IV
LA VILLE DE TRENTE.
Avant d’aller plus loin dans cette étude, disons
un mot du lieu choisi définitivement pour
la célébration du concile.
Autrefois principauté, aujourd’hui chef-lieu
plus modeste du cercle territorial qui porte son
nom, Trente figure néanmoins comme Tune
des plus importantes parmi les vingt-deux villes
principales du Tyrol; elle égale même Inspruck,
ancienne capitale du comté tyrolien, par
le chiffre de la population : ce chiffre a beaucoup
varié ; on l’évalue de nos jours à dix ou
douze mille habitants.
Trente est situé sur les bords de l’Adige, dans
une petite plaine qu’entourent de très-hautes
montagnes constamment couronnées de neige.
On y arrive par deux gorges sinueuses, dont
l’une ouvre sur l’Allemagne et l’autre sert de
lit au fleuve, qui, après avoir baigné les murs
de la ville et serpenté dans la plaine, s’enfuit du
côté de Venise.
Au seizième siècle, Trente n’avait guère plus
— 46 —
d’un quart de lieue de circuit. Son étroite enceinte
renfermait quelques habitations relativement
confortables, un grand nombre de pauvres
chaumières, plusieurs couvents et des églises
assez riches, mais d’une structure insignifiante :
le tout dominé par un imposant château-fort,
séjour ordinaire du prince-évêque. Au pied
des remparts, qui n’auraient pas été à l’abri
d’un coup de main en temps de guerre, courait
un large ruisseau, dont plusieurs dérivations
s’en allaient dans les différents quartiers de la
ville distribuer l’eau nécessaire aux besoins
domestiques et â la propreté des rues.
Par sa position géographique, Trente appartenait,
alors comme aujourd’hui, à l’Italie et à
l’Allemagne tout à la fois, et offrait par conséquent
dans sa population un mélange de familles
germaniques et italiennes, confondues ensemble
par l’usage d’un idiome commun et
par les mêmes moeurs locales.
Malheureusement, ce pays était le refuge
préféré de ces hommes plus ou moins criminels,
forcés de fuir le sol natal sous le poids
de la honte, ou devant les poursuites de la
justice ou de leurs créanciers.
Qu’on ajoute à cela : pendant l’hiver, un
froid excessif, rendu plus pénétrant par le
souffle glacial des vents du nord; pendant Tété,
une chaleur insupportable, accompagnée du
bâle brillant du siroco ; en toute saison, une
température inégale, — et Ton comprendra
sans peine qu’une agglomération formée d’éléments
si hétérogènes, dans un milieu physique
si rude et si âpre, était loin d’offrir cette sécurité
de relations, cette urbanité de caractère,
ces moeurs polies, ces sentiments délicats, ces
conditions de salubrité et de vie matérielle qui
attirent le voyageur et charment l’étranger.
En un mot, la petite ville de Trente n’avait
point reçu de la civilisation ou de l’industrie
les changements heureux qui peuvent s’y être
opérés depuis; elle n’avait pour elle que ses
seuls désavantages : ni la position, ai les abords,
ni le climat, ni les ressources, ni l’état moral,
rien de tout cela ne la désignait à l’attention et
au choix du Pape comme rendez-vous des
princes de la terre et des princes de l’Église,
comme siège d’un concile oecuménique.
Il a fallu, pour lui valoir tant d’honneur et de
célébrité, la condescendance de Paul III, sacrifiant
ses goûts et ses intérêts personnels, ceux
des évéques ses frères, et plus d’une autre con—
i$ ~
sidération légitime, aux exigences de Charles-
Quint et de l’Allemagne, et montrant ainsi qu’il
n’est point de gêne, de privations, de souffrances,
de périls même, qu’on ne doive affronter,
au besoin, pour le bien de l’Église et le
salut des âmes.
En terminant cette courte description, un
souvenir biblique se présente à ma mémoire,
et, dans une certaine mesure, j’appliquerais
volontiers à Trente l’éloge prophétique qui
élève si haut Bethléem dans l’appréciation des
peuples : Et £u…, nequaquam minima es in
principièusf… Et toi, tu es loin d’être la plus
petite ville parmi les principautés de la terre !
V
LES DERNIERS OBSTACLES DISPARAISSENT.
Le 15 mars 1545 trouva peu de Pères réunis
à Trente : aussi Paul III ordonna-t-il aux
évêques italiens, même à ceux qui remplissaient
des charges à sa cour, de partir sans plus différer.
De leur côté, les cardinaux présidents du
concile ouvrirent le trésor des indulgences pour
exciter les fidèles à appeler la bénédiction divine
sur les travaux de l’assemblée.
— 49 —
Les prélats napolitains eurent, de la part du
vice-roi, quelques entraves à écarter; ceux de
France, au contraire, jouirent d’une liberté
pleine et entière. François I » s’était toujours
montré favorable au concile ; il avait même sacrifié
sa juste répugnance pour une ville allemande
au désir de le voir enfin réalisé ; et dès
la première nouvelle de sa convocation prochaine,
il avait voulu que des théologiens distingués
de Paris conférassent ensemble sur les
points attaqués par l’hérésie, et prévissent ainsi
les matières dont on s’occuperait à Trente : ces
conférences s’étaient tenues à Melun.
Charles-Quint avait aussi réclamé des docteurs
de Louvain le même travail préparatoire;
mais tandis qu’il témoignait de son zèle par
cette sage précaution, Ferdinand, son frère, tenait
à Worms un langage propre à créer des
complications nouvelles et de nouveaux retards.
Ce langage ayant été connu du Pape, celui-ci
résolut aussitôt de fixer au 3 mai l’ouverture du
concile, et transmit à ses légats des instructions
dans ce sens. Toutefois, les légats, ne voyant
autour d’eux que dix évêques, crurent expédient
de différer un peu, ce que Paul III ratifia
bientôt.
— 20 —
Mais ce délai ne suffit point encore à l’empereur,
qui prépare en secret contre les protestants
un coup énergique : il fait donc savoir au
Pape qu’il estime nécessaire, ou de temporiser,
ou tout au moins de ne traiter à Trente que de
matières générales, et non de dogmes rejetés
par les dissidents. A cette demande, Paul III
répond que différer davantage serait un scandale
pour les chrétiens, et qu’un usage antique
dans l’Église prescrit de commencer par les définitions
doctrinales; que d’ailleurs il aura soin
de faire observer un tel tempérament que, loin
de nuire au bien public et de mettre obstacle
aux religieuses intentions de l’empereur, l’assemblée
les secondera par sa modération et la
sagesse de tous ses actes.
Le plan de campagne que Charles-Quint
méditait contre les sectaires et la fermentation
des esprits en Allemagne étaient choses peu rassurantes
pour la tranquillité du concile et la sécurité
de ses membres : le Souverain Pontife
eut un instant la pensée de le transporter dans
une ville à la fois moins voisine du foyer d’agitation
et plus accessible à tous; mais les légats
consultés craignirent que cette mesure, contraire
à la promesse faite aux Allemands, ne les
— 21 —
irritât; et l’empereur lui-même, partageant ces
craintes, aima mieux consentir, non sans regret,
à l’ouverture immédiate qu’à la translation. En
conséquence, le Pape décida que ladite ouverture
aurait lieu le 43 décembre, troisième dimanche
de l’Avent.
Cette décision fut bien accueillie à Trente,
excepté des prélats espagnols, pour qui elle fut
désagréable, comme pouvant déplaire à leur
souverain ; quant aux évoques français, elle les
mit dans l’embarras, et voici comment :
Dès la réception de la bulle fixant le siège du
concile à Trente, François 1er avait de suite
nommé des ambassadeurs (J) pour l’y représenter,
et invité les prélats du royaume à s’y
(1) C’étaient : Claude d*Urfé, chambellan du roi et
sénéchal de Forez ; — Jacques de Lignères, président de
la troisième chambre des enquêtes ; — et Pierre Danès,
prévôt de Sézanne. — Danès joignait à de belles connaissances
le talent de la parole et une grande aménité
de caractère. Avant de représenter le roi au concile, il
avait accompagné en Italie Tévèque de Lavaur, Georges
de Selve, ambassadeur de François 1« à Venise. Nommé
évêque de Lavaur au décès de son protecteur et ami, il
parut en cette qualité au concile en 1562, lors de la troisième
convocation. Il se démit de son évêché en 1576,
et se retira dans l’abbaye de Saint-Germain-des-Prés, à
Paris, où il mourut Tannée suivante.
2
— 22 —
rendre : le cardinal de Lénoncourt (1), l’archevêque
à’kix (2), Févêque deClermont (3), celui
(1) IL y eut trois prélats de ce nom :
1° JRobert de Lénoncourt, d’évéque d’Auxerre, devint
archevêque de Reims et sacra François 1« : il mourut
en odeur de sainteté et avec le titre de Père des pauvres.
2° Robert de Lénoncourt, neveu du précédent, et
celui-là même qui fut envoyé à Trente, avait été évêque
de Cbàlons, puis de Metz. Paul III le créa cardinal. Il
fut transféré aux sièges archiépiscopaux d’Arles et de
Toulouse. Il était en même temps prieur de l’abbaye de
La Charité-sur-Loire, où il mourut l’an 1561. En 1563,
les huguenots outragèrent sa tombe et ses restes euxmêmes.
8° Philippe de Lénoncourt, neveu du précédent, évêque
d’Auxerre comme sou grand-oncle, puis cardinal et archevêque
de Reims, s’attira par ses belles qualités la
confiance des rois Henri III et Henri IV, et l’estime de
Sixte-Quint. Il mourut à Rome.
(î) Antoine Imbert, dit Filhol ou Filleul, de Gannat
en Bourbonnais, parvint, grâce à son seul mérite, à la
charge de président des comptes, au siège épiscopsl de
Sisteron, à l’archevêché d’Aix, enfin à la lieutenance
générale durant la captivité du roi. Il posséda plus de
trente-quatre ans l’archevêché d’Aix, sans pouvoir y
résider, à cause de ses fonctions à Paris. Il vécut jusqu’à
cent deux ans.
(3) Guillaume du Prat, fondateur du collège de Clermont
à Paris, fut considéré de tous comme un prélat
rempli de zèle et fort éclairé. Il était fils d’Antoine du
Prat, originaire d’ïssoire en Auvergne, premier président
du parlement et chancelier du royaume, lequel, ayant
d’Avranches, — Claude de La Guiche, évoque
d’Agdc, et Claude Dodieu, évêque de Rennes,
en avaient même reçu Tordre. Au lieu d’attendre,
comme les ambassadeurs, que les dernières difficultés
fussent levées, quatre de ces prélats
étaient arrivés à Trente, témoignant bien haut
de leur zèle et annonçant qu’ils allaient être
bientôt rejoints par leurs collègues et par les
ambassadeurs. Mais après plus d’un mois d’attente,
comme on ne pouvait prévoir encore
l’époque de l’ouverture, le roi leur avait mandé
de revenir, et cet ordre leur était parvenu peu
de jours après la décision du Souverain Pontife :
or, cette décision détruisait évidemment le motif
du rappel, et l’on pensait bien qu’elle changerait
à coup sûr la détermination du roi. C’est
en présentant ainsi la chose que les légats cherchaient
à retenir les évêques de France. L’archevêque
d’Aix se rendit à leurs voeux; l’évêque
d’Agde s’en alla à Vérone attendre un nouvel
ordre de son souverain; l’évêque de Clermont
et celui de Rennes se mirent l’un après l’autre
en route pour leurs diocèses. Mais voici que,
embrassé l’état ecclésiastique, fut nommé au siège archiépiscopal
de Sens, après avoir occupé successivement
jusqu’à cinq évêchés.
—u—
sur les entrefaites, un message royal, reçu à
Trente le 12 décembre, mande aux prélats que
l’on croyait y être de considérer le premier
ordre comme non avenu, et ce message, bientôt
connu en France comme en Italie, réunit à leur
collègue d’Aix le prudent évêque du Midi, et
plus tard l’évêque de Glermont, moins avisé.
Ainsi disparurent les derniers obstacles à
l’ouverture du concile.
VI
OUVERTURE ET PREMIÈRE SESSION DU CONCILE.
Le bref apostolique enjoignant aux légats de
faire l’ouverture du concile le troisième dimanche
de l’Avent leur était parvenu, avonsnous
dit, le i l décembre, et ils avaient aussitôt
prescrit pour le lendemain un jeûne général
dans la ville, une procession solennelle et des
prièrespubliques.
Dès le matin du 13, tous les Pères se rendaient
à l’église de la Sainte-Trinité pour revêtir
leurs ornements pontificaux et chanter
l’hymne Vent Creator : après quoi ils s’acheminèrent
processionnellement vers la cathédrale :
les ordres réguliers marchaient en téte ; derrière
eux les chanoines et autres membres du clergé;
puis les évêques; enfin les trois légats, suivis
des ambassadeurs de Ferdinand.
Lorsqu’on fut arrivé, le cardinal del Monte,
premier légat, célébra pontificalement la messe,
et accorda une indulgence plénière à tous les
assistants, avec recommandation de prier pour
la paix, l’union et la prospérité de la sainte
Église. Ensuite, l’évoque italien Gornélio Musso,
le plus renommé prédicateur d’Italie à cette
époque (1), commenta avec son éloquence ordinaire
l’introït de la messe du jour, Gaudete in
Domino, « Réjouissez-vous dans le Seigneur; »
et quand il eut fini, réminent del Monte récita
les prières indiquées par le cérémonial, bénit le
concile d’une triple bénédiction, et appela de
nouveau sur l’assemblée les lumières de l’Esprit
de Dieu, en faisant chanter une seconde
fois le Vent Creator.
(1) On a de lui des Sermons qui furent extraordinairement
applaudis, malgré la médiocrité du fond et l’excentricité
du genre : la fable, l’histoire, Homère et Virgile y
ont place à côté de l’Écriture et des Pères ; ce qui dénote
que Fauteur aurait subi, en ce qu’elle eut de fâcheux,
l’influence exercée par Léon X .
— 20 —
L’hymne achevée, et tous ayant pris place
sur les sièges qui leur sont destinés, le premier
légat rappelle brièvement aux. Pères les grands
devoirs que les circonstances imposent à chacun
d’eux et les belles espérances que l’Eglise a
fondées sur leur zèle pieux et éclairé. A la suite
de l’allocution, un évêque monte en chaire
pour donner lecture du dernier bref apostolique,
en vertu duquel on se trouve réuni.
Après cela, les excuses de l’ambassadeur espagnol,
que la maladie retient à Venise, étant
présentées et admises, le légat se lève et demande
aux Pères s’il leur plaît de décréter et
déclarer que le saint concile de Trente commence
et est déjà commencé. Tous répondent :
« U nous plaît. » Le cardinal leur demande également
s’il leur plaît que la deuxième session
n’ait lieu que le 7 janvier, à cause de l’approche
de Noël et des fêtes qui suivent. Et tous répondent
encore : a IL nous plaît. »
Enfin, le promoteur ayant requis les notaires
du concile de prendre acte de tout ce qui vient
d’avoir lieu, et le légat ayant béni de nouveau
l’assemblée, on termine la cérémonie par le
chant du Te Deum.
Voici quels étaient les personnages présents à
— 27 —
cette première session : outre les trois cardinaux-
légats del Monte, Cervini et Polus (1),
c’étaient le cardinal-évêque de Trente, l’archevêque
d’Dpsal en Suède, l’évêque italien de
Feltri, l’évêque espagnol de Jaen, plus de vingt
autres prélats, cinq généraux d’ordres (ermites
de Saint-Augustin, Carmes, Servîtes, Frères-
Mineurs, Conventuels), les ambassadeurs de
Ferdinand, une vingtaine de théologiens et plusieurs
seigneurs du voisinage.
VII
ORGANISATION ET MANIÈRE DE PROCÉDER.
DU CONCILE.
Notre but, dans une simple esquisse, n’est
pas de faire le récit détaillé des travaux du concile;
il s’agit seulement d’en donner une idée
générale en quelques articles succints : celui-ci,
(I) Nous Terrons les deux premiers devenir papes, et
le troisième sur le point de l’être. C’étaient des hommes
tout à fait supérieurs. Del Monte se distinguait par ses
connaissances spéciales en matière canonique ; Cervini
se recommandait comme théologien, et Polus comme
littérateur. Ce dernier était Anglais et proche parent de
Henri VIII. Après d’excellentes études, il était allé se
— 28 —
en traitant des personneset de leurs attributions,
des réunions et du rang que chacun y tenait,
nous fera saisir d’un coup d’oeil toute l’organisation
de l’auguste assemblée.
Les évéques et autres prélats supérieurs, à
qui convient proprement le titre de Pères ou de
juges, avaient seuls le droit absolu de déciderou
définir;, inhérent à la dignité et à la juridiction
épiscopale; les généraux d’ordres l’exerçaient
en vertu d’un privilège consacré par l’usage;
les abbés en jouissaient aussi, mais les suffrages
réunis de plusieurs abbés d’un même ordre ne
comptaient que pour un; il avait été réglé que
les procureursd’évêques absents n’auraientpoint
voix délibérative; quant aux autres prêtres de
n’importe quel grade daus les rangs inférieurs
de la hiérarchie, ils ne furent admis qu’avec le
rôle secondaire de théologiens ou simples conseillers
: celui des ambassadeurs se réduisait à
perfectionner pendant cinq ans en Italie. De retour en
Angleterre, les scandales du roi l’obligèrent à s’éloigner ;
dans un premier voyage, il vint à Paris, et plus tard à
Avignon. Élevé dans la suite au cardinalat, il fut chargé
de négociations qui l’appelèrent de nouveau en France.
Il aimait notre nation, nos moeurs, nos académies, et il
entretenait d’intimes rapports avec le cardinal Sadolet,
évêque de Carpentras.
— 29 —
présenter les observations de leurs maîtres et à
soutenir les intérêts nationaux : s’ils étaient évoques,
ils siégeaient en même temps comme juges
de la foi.
Il y avait un promoteur, fonctionnant comme
procureur de justice et de discipline; un auditeur,
à qui l’on déférait les questions de droit;
plusieurs avocats, pour défendre, au besoin, les
droits du concile contre les hérétiques ou la puissance
séculière; des notaires, dont l’office
était de conserver les minutes, de prendre note
du sentiment de chacun des théologiens ou
des Pères, et de travailler en sous-ordre à rédiger
les formules ; enfin, un secrétaire, spécialement
chargé de la transcription de certains
commandements apostoliques et du compte
rendu des séances générales.
Les réunions, autrement dites congrégations,
étaient privées, générales sécrètes, et générales
publiques ; les premières préparant les secondes
et celles-ci les suivantes, et aboutissant toutes,
comme résultat définitif, aux séances solennelles
ou sessions.
Les réunions privées, tenues chezl’un des trois
légats, n’étaientautre chose que des comités partiels
de théologiens ou d’évêques, au sein des—
30 —
quels on discutait divers points à soumettre
ultérieurement à l’assemblée générale se –
crête.
Tous les Pères assistaient à celle-ci, mais le
public en était exclu : établir ce qui appartient
à la foi ou aux moeurs ; régler le jour de la session
prochaine; examiner si Ton devait recevoir
les ambassadeurs nouvellement survenus, ou
lire les lettres adressées au concile; traiter enfin
les points soit de doctrine soit de réforme de
nature à être soumis au jugement des Pères :
voilà le but et l’objet de ces réunions.
C’était aux assemblées générales publiques
que les ambassadeurs devaient faire connaître
le but pour lequel ils avaient été envoyés et les
ordres dont ils étaient munis. Elles se tinrent
d’abord chez le premier légat; mais, l’appartement
devenant trop étroit à mesure que le nombre
des évéques augmentait, on les transféra dans
une église. On commençait par invoquer les lumières
de l’Esprit-Saint; le légat-président exposait
ensuite les matières à traiter; les théologiens
se mettaient à discuter; le débat théologique
étant clos, chaque Père donnait tour à
tour son avis, et parfois si longuement motivé,
qu’une seule séance ne suffisait pas d’ordinaire:
— 31 —
rarement les légats exprimaient le leur, encore
n’était-ce qu’après tous les autres.
Pour les sessions, chaque Père se rendait directement
de sa demeure à la cathédrale. Les légats
siégeaient sur une estrade, devant le maîtreautel,
ayant auprès d’eux les autres cardinaux :
àleur droite et à leur gauche, sur dessiégesmoins
élevés, les ambassadeurs ecclésiastiques et
laïques, avec préséance d’abord pour ceux de
l’empereur, ensuite pour ceux du roi de France.
Sur des bancs disposés des deux côtés et en
avant de l’autel, s’échelonnaient par ordre les
patriarches, les primats, les métropolitains,
puis les évêques selon l’ancienneté; au-dessous,
les procureurs des prélats absents, les abbés mitres,
les généraux d’ordres ; plus bas enfin, l’auditeur,
les avocats, le promoteur et autres officiers
du concile. Le secrétaire se tenait vers le
milieu de l’enceinte, en avant des évéques.
A l’heure indiquée, et tous occupant leurs
places, un évêque célébrait pontificalement la
messe ; un autre prélat prononçait un discours
latin après l’évangile. L’office achevé, lorsque le
secrétaire avait lu, du haut de la chaire, les brefs
du Pape, les messages royaux et les lettres de
créance des ambassadeurs, le célébrant venait
— 32 —
recevoir à genoux des mains du président les
décrets du concile, et montait en chaire pour
en donner lecture. Puis il adressait en latin aux
membres ayant droit de suffrage l’interrogation
collective suivante : a Très-illustres, très-révérends
et très-honorables Pères, tout ce que vous
venez d’entendre vous plaît-il ? o Et chacun de
répondre selon son rang et sa dignité, en commençant
par les légats. Approuvait-on sans réserve,
l’adhésion s’exprimait parle mot Placet.
Trouvait-on quelque chose à reprendre, on le
disait librement; on pouvait même revenir sur
un vote émis dans les congrégations. Le secrétaire
notait les suffrages émis de vive voix,
recueillait ceux qui se donnaient par écrit, et les
portait tous aux légats. Dans le cas d’un assentiment
unanime, le président disait : « Le décret
a été approuvé de tous ; rendons grâces à
Dieu. » En cas de divergence de la part de
quelques Pères, le légat en avertissait ainsi l’assemblée
: a Le décret est approuvé de tous,
excepté de quelques-uns qui désirent le voir
modifié. » Alors le secrétaire lisait à haute voix
les suffrages de ces derniers, pour que le nombre
en fût connu.
Toutes ceschoses accomplies, il ne restait plus
— 33 —
au promoteur qu’à dénoncer les absents et à en*
joindre aux notaires de prendre acte de tout
ce qui venait d’avoir lieu. On chantait enfin
le Te Deum, et le légat-président congédiait rassemblée,
après avoir invoqué sur elle les bénédictions
du Seigneur.
N’est-ce point le cas, àla suite de ces quelques
détails, encore bien incomplets, sur l’organisation
et la manière de procéder du concile, de
transcrire la judicieuse remarque de l’un de
ses membres les plus distingués? a Lorsque je
me trouvais à Trente, je faisais souvent cette
réflexion : Quand môme l’autorité du concile
ne serait pas établie et confirmée par les promesses
de Jésus-Christ, je ne pourrais m’empêcher,
à la vue des soins attentifs qu’il apporte à
la recherche de la vérité, de souscrire à toutes
ses définitions. »
VIII
DEUXIÈME SESSION.
Fixée au 7 janvier 15 i 6, comme je l’ai dit
plus haut, la deuxième session eut lieu ce jourlà;
elle avait été préalablement élaborée en
3
congrégations privées et générales. Outre les
trois légats et deux autres cardinaux, on y vit
quatre archevêques, vingt-sept évêques, trois
abbés, cinq généraux d’ordres, Claude Le Jay (4)
procureur de l’évêque d’Augsbourg, trente-cinq
docteurs, parmi lesquels Oleaster, théologien
du roi de Portugal, et Soto, théologien de l’empereur,
— les représentants de Ferdinand et un
certain nombre de seigneurs de la principauté*
Après la messe, les prières et cérémonies
obligées, le secrétaire lut une exhortation des
légats. Voici, en substance, un passage de cette
allocution, assez digne de remarque :
a Siégeant ici comme délibérants et comme
juges pour tout ce qui concerne le bien d’e
l’Église, il faut nous prémunir contre les in
fluences qui pourraient vicier de si nobles fonc-
(1) Claude Le Jay, né en Savoie, à Annecy, désigné
néanmoins comme Français dans quelques mémoires^
avait été des premiers à se joindre à saint Ignace. En
1540, il fut envoyé avec un autre en Allemagne pour y
travailler au maintien de la foi catholique. Son compagnon
ayant dû quitter le pays par suite des ardeurs de
son zèle, Le Jay resta seul chargé de la délicate mission,
et la remplit avec grand succès, entre autres lieux à
Augsbourg; il n’est donc pas étonnant de le voir figurer
au concile en qualité de procureur du prélat de ce diocèse.
— 35 —
tions. Tous les hommes y sont exposés, ceux
principalement qu’une légitime confiance rapproche
davantage des souverains : il est facile
alors d’épouser les intérêts des princes qu’on
admire et qu’on aime, et de régler ses paroles
sur l’affection qu’ils témoignent ou sur les faveurs
qu’on en attend. Ici, nous n’avons qu’un
seul et même souverain : c’est Jésus-Christ.
Servons nos maîtres temporels avec fidélité et
dévouement, mais en évéques et non en courtisans,
en serviteurs de Dieu et non en esclaves
des hommes. Toutefois, en nous gardant d’accorder
quelque chose à la faveur humaine,
évitons encore avec plus de soin de proférer un
mot de haine contre qui que ce soit : cela consisterait
l’Esprit-Saint et l’éloignerait de nous.
Observons plutôt avec tous et envers tous un
esprit de paix, de douceur et de charité; c’est
toujours et partout notre devoir, mais plus particulièrement
encore dans ce concile, où nous
sommes réunis pour mettre fin, Dieu aidant,
aux divisions funestes qui affligent l’Église. »
L’évêque officiant lut ensuite, du haut de la
chaire, la bulle relative à l’ouverture du concile,
puis celle qui privait du droit de suffrage les
procureurs de prélats absents, enfin le décret
— 36 —
qui réglait la conduite des Pères pendant leur
séjour à Trente. Voici, quant au sens, la teneur
de ce décret :
« Le saint concile de Trente, légitimement
assemblé au nom du Saint-Esprit sous la présidence
des légats apostoliques, exhorte tous les
fidèles de la ville aux oeuvres de pénitence et de
dévotion et à la prière ; les évêques et les prêtres
à se montrer assidus à la louange du Seigneur,
à offrir le divin sacrifice chaque dimanche au
moins, à comprendre dans leurs supplications
devant Dieu le Pape, l’empereur, les rois,
toutes personnes constituées en dignité, et généralement
tous les hommes, enfin à jeûner le
vendredi et à soulager les pauvres.
« Le jeudi de chaque semaine, à la cathédrale
et dans les autres églises de la ville, on dira la
messe du Saint-Esprit, avec les litanies et oraisons
prescrites.
« Les évêques vivront d’un ordinaire modeste
et se feront lire l’Écriture à leurs repas; on y
verra présider l’ordre le plus édifiant, et tout
excès en sera sévèrement banni. »
Tous les Pères souscrivirent volontiers à ces
religieuses dispositions : il n’y eut d’objection
que sur des points accessoires. Ainsi, Guillaume
— 37 —
du Prat, évoque de Clermont, désirait que le roi
de France fût nommément désigné, comme
l’empereur, dans le décret. Mats les prélats des
autres pays auraient pu réclamer aussi cette faveur
pour leurs souverains : en l’accordant à
l’un, comment le refuser à d’autres? Et puis,
l’ordre même des mentions ne froisserait-il pas
de puissantes susceptibilités? L’évêque français
sentit la justesse de ces considérations et n’insista
plus.
Neuf autres prélats — l’archevêque d’Aix
était du nombre — demandèrent qu’au titre
du concile on ajoutât le qualificatif oecuménique,
m
et les expressions : représentant VEglise universelle.
Le premier mot ne donna lieu qu’à de légères
difficultés; le reste ne passa point, grâce
à la vive opposition des légats. Ce qu’on veut
exprimer, disaient-ils, se trouve contenu dans
le terme oecuménique, et la situation actuelle de
l’Église n’est point ce qu’elle était à l’époque
du concile de Constance, où cette addition parut
nécessaire en présence du schisme; inutile,
l’addition proposée offre de plus un inconvénient,
comme pouvant réveiller le souvenir des
écarts auxquels l’assemblée de Bâle se laissa entraîner,
à l’abri de cette formule.
— 33 —
Ces sages observations étant goûtées et admises
de la majorité, le premier légat, du consentement
de tous les Pères, indique la troisième
session pour le 4 février, et termine la seconde
avec le cérémonial prescrit.
IX
TROISIÈME, QUATRIÈME ET CINQUIÈME SESSION.
Je passe rapidement sur les travaux du concile.
De la deuxième à la troisième session, vifs
débats sur la priorité à donner, dans les discussions,
soit aux matières dedogme,soitaux points
de discipline : finalement on s’accorde à les
mener de front.
Résolution prise d’adresser à Paul III une
lettre collective, pour rendre hommage au zèle
qu’il a déployé dans l’affaire de la convocation
du concile et à la sollicitude avec laquelle il
cherche à en assurer le succès;
Proposition de réciter le symbole de Nicée à
la session prochaine, et de déclarer que telle est
aussi la foi du concile de Trente.
Session, le 4 février. — À la lecture du décret
ordonnant, comme le plus digne préambule aux
— 39 —
travaux de l’assemblée, une profession solennelle
de la foi contenue dans le symbole de
Nicée, tous les Pères, à la suite du premier
légat, répondent : « II plaît, et nous croyons
ainsi. »
Il y avait à cette troisième session quatre
prélats de plus qu’à la précédente.
Le 17 février, Luther meurt à Eisleben, d’un
excès d’intempérance.
Jusqu’ici, le concile n’a pu que préparer les
voies à ses opérations; il va maintenant s’y livrer
avec ardeur.
Ce qui l’occupe tout d’abord, ce sont les
saintes Écritures et la tradition, et les abus qui
pourraient avoir altéré en quelque chose leur
pureté première.
L’archevêque d’Aix est mis à la tête d’une
commission chargée de rechercher ces abus.
Au milieu d’études si graves surviennent plusieurs
évêques d’Espagne, de Grèce et d’Italie,
et le représentant de Charles-Quint.
Le 8 avril, quatrième session. — On y adopte
tout ce qui avait été convenu dans les congrégations
préparatoires.
L’intervalle entre la quatrième session et la
cinquième, marqué par l’heureuse arrivée de
— 40 —
Laynez et de Salmeron (1), théologiens du Pape,
est employé à l’examen de la grande question du
péché d’origine, et à de vives disputes sur l’enseignement
de l’Écriture et la prédication.
Le 17 juin, cinquième session plus nombreuse
que la précédente : Robert de Croy, évêque de
Cambrai (2), s’y trouve.
On soumet au jugement des Pères le décret
du péché originel, formulé en cinq canons, et
suivi de cet article additionnel : «Le saint concile
déclare que dans ce décret, où il s’agit du
péché d’origine, son intention n’est pas de comprendre
la bienheureuse vierge Marie, mère de
Dieu… »
Le décret est adopté de tous les Pères, mais
quelques-uns motivent différemment leur avis
sur l’appendice concernant l’immaculée conception
de Marie.
L’archevêque d’Aix, entre autres, répond par
écrit : « Le décret me plaît, pourvu que, dans
l’article relatif à l’immaculée conception de la
(1) C’étaient deux illustres compagnons d’Ignace : le
premier fut, après le saint fondateur, général de l’institut
naissant.
(2) Cambrai dépendait alors de l’empire d’Allemagne ;
je recueille néanmoins en passant ce souvenir, comme
appartenant aux annales d’un pays devenu français.
— 41 —
bienheureuse Vierge, il soit ajouté qu’on impose
silence, afin que dorénavant personne n’ose
prêcher contre; »
Et l’évêque de Clermont : a Ce décret me
plaît; toutefois, en ce qui touche l’article additionnel,
je voudrais qu’on dît absolument que
Marie a été conçue sans péché. »
Enfin, le décret de réformation sur Y enseignement
de l’Écriture et la prédication est sanctionné
à son tour par un suffrage unanime; et
l’ordre du jour se trouvant ainsi épuisé, l’on
convient du 29 juillet pour la sixième session.
X
I A SIXIÈME SESSION EPROUVE DE LOXGS RETARDS.
Les Pères examinaient déjà les matières de la
session prochaine, lorsqu’ils en furent momentanément
détournés par l’arrivée des ambassadeurs
de France. — Délibération sur l’accueil
qu’on doit leur faire et sur le rang qu’il faut
leur assigner : quelques-uns proposent de les
placer au-dessous des ambassadeurs de Ferdinand;
mais la plupart, considérant que partout
ailleurs ils viennent après ceux de l’empire, ne
_ 42 —
croient pas qu’on puisse leur donner un rang
inférieur dans le concile.
Prévenus qu’on met en question la prééminence
de leur souverain sur les autres rois, les
réprésentants de François I e r chargent l’évêque
d’Agde d’en porter plainte à l’assemblée, et s’en
plaignent eux-mêmes de vive voix aux légats.
Ceux-ci acquiescent à leurs réclamations légitimes.
Us sont reçus au concile dès le S juillet,
avec le plus grand appareil : quatre prélats les
introduisent, et toute l’assemblée reste debout
jusqu’à ce qu’ils aient pris place. On lit d’abord
les lettres de créance; ensuite Pierre Danès,
avec une magnificence de langage qui excite
l’admiration générale, célèbre la gloire de la
France, de ses rois et de son clergé, et rappelle
tout ce qu’ils ont fait pour le maintien delà foi,
l’extirpation des hérésies, la défense de l’Église
romaine et de ses pontifes. En finissant, il prie
les Pères de respecter les privilèges d’un pays
qui a si bien mérité de la religion, de fixer au
plus tôt la foi des peuples par des décrets auxquels
le roi de France promet appui, et d’opérer
dans la discipline ecclésiastique une réforme
qui sera féconde pour tous.
Le premier légat répondit avec une exquise
— 43 —
délicatesse que les grandes actions des rois trèschrétiens
en faveur de l’Église et du Saint-Siège
étaient connues du monde entier, mais qu’on
éprouvait toujours un nouveau plaisir à en entendre
le récit, surtout d’une bouche si éloquente,
si digne de les célébrer ; que le concile recevait
avec bonheur les lettres du roi, et lui rendait
grâces de ses louables intentions et du choix de
représentants aussi distingués; que les Pères,
dans leurs délibérations, tiendraient compte des
privilèges de la France, persuadés que le roi
lui-même en subordonnait le maintien aux intérêts
de l’Église.
L’incident terminé, les discussions avaient
repris leur cours avec beaucoup d’animation,
lorsqu’un bruit d’armes et de combats retentit
soudain jusqu’à Trente.
Les luthériens, contre qui l’empereur faisait
de mystérieux préparatifs de guerre, n’avaient
pas attendu que la foudre éclatât sur eux : ils
avaient mis en campagne une armée considérable,
avant que Charles-Quint eût rallié ses
forces et les troupes du Pape. Pour couper le
passage à celles-ci, un général protestant s’était
emparé de deux villes peu éloignées de Trente,
et marchait sur Inspruck. Mais, repoussé avec
_ u—
vigueur et chassé des deux places qu’il occupe,
il est forcé de rejoindre le gros de l’armée luthérienne.
Le landgrave de Hesse, qui la commande,
au lieu de pousser droit sur l’empereur,
dont les forces ne sont pas encore réunies, perd
le temps à consulter et à jouir de quelques petits
succès. Dès lors les protestants avaient perdu
leur cause : après une ou deux belles résistances,
ilsn’essuient plusque des défaites, en sorte qu’au
mois de novembre toute leur armée naguère si
florissante se trouve anéantie.
Mais que s’était-il passé à Trente, parmi les
Pères, au milieu de telles conjonctures, les enveloppant
de si près?
Lorsqu’il s’était agi d’une commission pour
rédiger le décret dogmatique, deux prélats
avaient dit qu’il vaudrait mieux pourvoir à la
sécurité commune; et,partageant eux-mêmes
cet avis, les légats avaient proposé au Pape le
transfert de l’assemblée: Paul 111 s’y était refusé.
Mais les préoccupations étrangères permirent si
peu aux esprits de se livrer à d’utiles études,
que plusieurs évéques crurent pouvoir quitter
Trente. Les légats ayant donc insisté auprès du
Souverain Pontife, pour que l’on prorogeât du
moins la session, n’obtinrent qu’une réponse
— 45 —
négative ; et cette réponse, reçue la veille même
du jour où devait avoir Heu la séance, ne laissait
pas le temps de s’y préparer. On eut toutefois
celui d’entretenir de vives et ardentes disputes
sur la difficulté du moment, et l’on vit même
quelques prélats oublier la modération et les
convenances, entre autres l’évêque de Trente
qui, se croyant sans doute plus de droits parce
qu’il était sur son terrain, prit dans les réunions
une attitude et un ton de maître.
Cette conduite ayant mécontenté le Souverain
Pontife, les légats, profitant de ses dispositions,
lui redemandèrent pour le concile un siège plus
indépendant et plus sûr. « Les Pères, disaient-ils,
sont dégoûtés d’un lieu où ils ne trouvent que
d’étroites habitations, un air âpre et beaucoup
d’incommodités; le voisinage des ennemis et le
mauvais état de défense de la ville en rendent
le séjour très-dangereux ; Sienne ou Lucques
offriraient plus d’avantages et moins de périls. »
Un autre motif en faveur de la translation, —
mais celui-là on ne pouvait le déclarer au Pape,
—c’é tait son grand âge et ses infirmités : qu’il
vînt à mourir, le concile étant dans une ville
allemande, cette assemblée ne disputerait-elle
pas au Sacré-Collége le droit d’élire un succès—
40
seur, et de cette prétention ne sortirait-il pas un
schisme?
 la demande de ses légats, Paul III répondit
d’abord par un refus catégorique; bientôt après
cependant il les autorisait à procéder, sur le
désir de la majorité, au transfert du concile à
Lucques, voulant toutefois que l’empereur en
fût averti, et que l’on publiât auparavant les
deux décrets attendus.
Malgré la déférence du Pape à l’égard de
l’empereur, les ambassadeurs de ce dernier
s’opposèrent à l’exécution de l’ordre apostolique,
et Charles-Quint lui-même exhala en menaces
tout son mécontentement, de sorte que
les légats effrayés offrirent au Saint-Père leur
démission. Elle ne fut point acceptée ; seulement
Paul III, après avoir un instant maintenu
sa décision, la modifia ensuite, et permit que la
translation fût différée de deux mois, jusqu’à
ce qu’on eût apaisé l’empereur* A cet effet, un
cardinal est envoyé au camp du monarque, qui
reste sourd à toute proposition conciliante, et se
montre tellement irrité que le négociateur écrit
à Rome et à Trente qu’il faut surseoir au transfert,
dans la crainte des maux qui pourraient
advenir à l’Église.
— 47 —
C’est dans cette conjoncture que les légats
s’efforcent de faire reprendre les travaux interrompus.
Tout en essayant de s’y livrer, plusieurs
évêques informent le Pape qu’à aucun
prix ils ne prolongeront un séjour qui les expose
à tomber aux mains des protestants, et les légats
à leur tour renouvellent l’offre de leur démission,
alléguant du même coup et raisons de
santé et motifs de conscience.
Extrême embarras de Paul III : contrarieraitil
les vues de l’empereur, au risque de le laisser
prendre une résolution préjudiciable à l’Église?
— Où fixerait-il le nouveau siège du concile?
Les Lucquois prétextaient que leur ville n’était
ni assez grande ni assez riche ; Sienne, qui dépendait
de l’empire, ne plaisait point au Pape;
le roi de France ne voulait pas non plus d’une
ville allemande, et proposait Avignon.
Que va faire le Souverain Pontife?
Son parti est pris devant Dieu : il essayera
encore de s’entendre avec l’empereur, par l’entremise
de ses agents à Rome, et si ces pourparlers
échouent, il recueillera les voeux du concile,
et arrêtera en conséquence une résolution
définitive. Il lui fallut en venir là.
Dans leur réponse au Pape sur l’état des es*
— 48 —
prits, les légats ajoutaient que la défaite des hérétiques
dans le Tyrol avait éloigné le péril et
rassuré les Pères; qu’il avait paru prudent d’attendre
l’issue de la guerre, et que jusque-là on
allait s’occuper de la préparation des décrets,
de manière à tenir la session avant l’époque du
transfert.
Cette mesure devait, ce semble, ne pas déplaire
à l’empereur ; mais le monarque omnipotent
prétendait régler à sa guise les opérations
du concile : aussi manda-t-il à ses ambassadeurs
d’entraver la reprise des travaux, prétextant
que le décret dogmatique, principalement dirigé
contre les sectaires, ne viendrait pas en
temps opportun, et qu’il convenait d’attendre
le retour de ceux des Pères que la crainte avait
éloignés.
En présence de cette nouvelle difficulté, les
légats conseillèrent au Pape de suspendre le
concile, au moins pendant la saison d’hiver, que
les évéques ne pourraient supporter à Trente,
et de les appeler près de lui pour traiter avec
eux la question de discipline.
Sur ces entrefaites, le négociateur envoyé de
Rome au camp de l’empereur passe à Trente
au retour de sa mission, et décide avec lesre—
49 —
présentants impériaux qu’on différera le décret
dogmatique, afin de ne pas augmenter la répugnance
des luthériens à venir au concile, et que
l’on suspendra pour six mois l’assemblée.
L’accommodement est approuvé de Paul III,
mais Charles-Quint n’y veut point adhérer.
Comment va-t-on sortir de ce nouvel embarras?
II ne reste plus aux légats d’autre moyen que
de consulter l’assemblée et d’en préférer le sentiment,
coûte que coûte, à la volonté impériale.
Ce moyen, ils l’adoptent ; les Pères sont interrogés
sans retard, et l’expression de la pensée
commune amène cette résolution dernière : Le
concile ne sera point suspendu, — la session
aura lieu, — on y publiera le décret dogmatique
et celui de réforme; — mais pour avoir le temps
de tout préparer, la session sera prorogée jusqu’au
15 janvier 1547.
XI
SIXIÈME ET SEPTIÈME SESSION.
Fixés par la décision d’une imposante majorité,
tranquillisés d’ailleurs par l’heureuse issue
— 50 —
de la guerre, les membres du concile se remirent
à étudier la question capitale de la justification.
L’auteur de cette esquisse a déjà dit qu’il ne
s’était point proposé de suivre les débats théologiques
: il laisse donc ceux-ci de côté, et se
borne, en passant, à mentionner l’évêque
d’Agde, Claude Le Jay, Laynez et Richard du
Mans, cordelier français, comme y ayant pris
une part active et très-animée.
La discussion s’échauffa davantage encore sur
le point de discipline relatif à la résidence, si
bien qu’elle prolongea de quinze jours les retards
de la session sixième.
Elle s’ouvrit enfin, mais au milieu de dissentiments
tranchés et de contestations ardentes,
qui menaçaient de la rendre orageuse.
Quatre cardinaux, dixarchevêques, quarantecinq
évêques y furent présents. Les ambassadeurs
impériaux s’étaient retirés, l’un à Venise,
l’autre à Florence, protestant ainsi contre le décret
dogmatique, dont la promulgation déplaisait
à leur maître. Les représentants de François
I e r s’abstinrent aussi, de crainte d’offenser
l’empereur.
Le décret sur la justification fut accueilli de
tous les Pères avec un pieux respect; celui qui
pose les règles de la résidence ne rencontra
point la même faveur : les avis étaient tellement
discordants entre eux, que les légats durent se
réserver de les examiner plus tard et d’en référer
aux Pères dans une prochaine congrégation
générale; celle du 25 février eut pour résultat
d’asseoir une décision définitive, dans le
sens de l’acceptation du décret.
Le promoteur signala les absents, et trois prélais,
dont deux Français (l’archevêque d’Aix et
l’évêque d’Albi), eurent commission du président
de procéder contre ceux que n’excusait
aucune raison légitime. Enfin, Ton fixa au
3 mars la session prochaine, et Ton enjoignit
aux Pères de ne point quitter la ville, sans y
être bien et dûment autorisés.
Le décret sur la justification, auquel Charles-
Quint avait mis toutes sortes d’entraves, devait
le mécontenter, et le mécontenta en eflet extrêmement
: il ne fallait plus qu’un prétexte pour
enflammer son ressentiment, et ce prétexte naquit
bientôt.
Paul III s’était engagé de lui fournir pendant
six mois, contre l’hérésie révoltée, des secours
d’hommes et d’argent : il avait rempli fidèlement
sa promesse, et, grâce à cet appui généreux,
l’empereur avait remporté d’éclatants
succès.
Les six mois écoulés et le but atteint, le Pape,
instruit d’ailleurs de certaines déclarations fftcheuses
du monarque, et blessé de ne le voir
prendre aucun souci des intérêts de l’Église et
du Saint-Siège dans les conditions imposées aux
princes vaincus, le Pape, dis-je, refusa de renouveler
le traité d’alliance.
A ces motifs, bien suffisants par eux-mêmes,
s’en joignait un autre : Paul III n’avait nulle
raison de s’aliéner le roi de France ; et comme
celui-ci méditait alors une descente en Lombardie,
l’allié de l’empereur aurait été inévitablement
mêlé à la querelle des deux rivaux, et
forcé de prendre parti contre le premier, au
profit du second.
Par ces considérations, le refus du Souverain
Pontife était donc aussi sensé que légitime;
mais venant à la traverse de la politique ambitieuse
et personnelle de Charles-Quint, il souleva
dans le coeur de ce prince des colères qui
éclatèrent plus tard sur le concile.
Cependant l’assemblée poursuivait le cours
de ses travaux, et dans ses discussions préparatoires,
elle abordait la question des sa—
53 —
crements, et terminait celle de la résidence.
Chaque matin, les théologiens se réunissaient
pour conférer devant le cardinal Cervini, — les
canonistes, sous la présidence du premier légat;
et le soir, une congrégation générale appréciait
leurs sentiments, arrêtait les articles à définir.
Ces débats terminés, la septième session
s’ouvrit le 8 mars. L’archevêque de Corfou célébra
pontificalement le saint sacrifice ; mais le
prélat prédicateur, le même qui avait déjà fait
le discours à la deuxième session, fut pris d’un
tel enrouement qu’il ne put remplir son office,
et si subitement, que personne ne se trouva en
mesure de parler à sa place, dans cette occasion
solennelle. Après la messe, on donna lecture
des deux décrets : le premier fut adopté d’un
assentiment unanime, — et le second, à la
grande majorité des suffrages.
Enfin, Ton décida que la session huitième aurait
lieu dès le 21 avril ; et les Pères, satisfaits
d’une séance qui présageait à leurs délibérations
une marche désormais plus rapide, se retirèrent
pleins de confiance et d’espoir.
Hélas 1 d’aussi belles, d’aussi légitimes espérances
ne doivent pas se réaliser : des événements
inattendus vont bientôt donner naissance
— 54 —
à de nouvelles difficultés, et compromettre une
fois de plus une oeuvre déjà si avancée.
XII
TRANSLATION DU CONCILE A BOLOGNE (HUITIÈME
SESSION).
L’assemblée, disions-nous, poursuivait ses
travaux, lorsqu’un fléau vint tout à coup les
interrompre. Une fièvre pourprée (1), engendrée
sur le lieu même, ou apportée on ne sait
comment, se déclara dans la ville, et fit soudain
de nombreuses victimes. De la classe pauvre, la
première atteinte, elle eut bientôt gagné les
Pères, et enlevé parmi eux un général d’ordre
et un évêque.
Menacé de si près, on se voit encore sur le
point de ne pouvoir pas même échapper par la
fuite; car les populations voisines, justement
alarmées, songent à se préserver au moyen
d’un cordon sanitaire. Et comme si l’affreuse
(1) Fièvre maligne, ainsi qualifiée parce que le corps
est parsemé de taches sous-cutanées, de couleur pourpre,
analogues aux rougeurs que produisent les piqûres de
puces.
— 55 —
réalité du présent ne suffisait pas, le médecin
du concile (1) y ajoute les sombres prévisions
de l’avenir, en déclarant que le fléau n’est que
l’avant-coureur d’une peste encore plus redoutable.
Les légats n’osent mettre les Pères dans l’obligation
de braver un péril si évident et si grave :
ils les réunissent donc, et leur exposent que
déjà douze d’entre eux ont quitté la ville, et que
beaucoup vont faire de même ; que pour eux,
ils sont prêts, soit à continuer l’exercice de leurs
fonctions malgré tout, soit à embrasser le parti
qu’indiquera la majorité.
Les ambassadeurs impériaux avaient fui dès
l’apparition de la maladie, abandonnant les intérêts
de leur maître à deux prélats dévoués :
l’un, malgré son double titre et de prince et
d’évêque de Trente, n’y était déjà plus; Vautre,
l’évêque espagnol de Jaen, en même temps cardinal,
se montra plus courageux et plus fidèle,
et s’efforça de retenir les Pères. — L’impartialité
de l’histoire rendrait hommage à son zèle,
s’il avait eu pour mobile le pur amour de l’Église;
mais, serviteur empressé des volontés de
(1) C’était le célèbre Jérôme Frascator, l’oracle de
la médecine en Italie.
— 56 —
Charles-Quint, il les prenait trop absolument
comme règle de conduite, et semblait avoir
pour mission de les faire triompher. — Ce fut
avec ce sentiment qu’il s’efforça de démontrer
que le transfert du concile aurait les suites les
plus funestes; — qu’en tout cas, cette mesure
demandait beaucoup de réflexion et le double
assentiment du Pape et de l’empereur. Quatorze
prélats, sujets de Charles-Quint, adhérèrent
à cet avis; tous les autres y furent opposés,
mais sans s’accorder entre eux sur le parti
à prendre.
Bien qu’il fût très-urgent de se décider, del
Monte donna jusqu’au jour suivant pour réfléchir.
A la réunion du lendemain, il déclare qu’on
ne peut ni suspendre le concile, ni laisser chacun
libre de se retirer, parce qu’alors ce serait
dissoudre irrégulièrement l’assemblée, et renoncer
du même coup aux résultats acquis et
aux avantages à obtenir; mais que, la majorité
des Pères jugeant impraticable de rester à
Trente, il propose d’établir le siège du concile
à Bologne, ville peu éloignée, spacieuse, salaire,
abondamment pourvue de ressources.
« Il n’appartient qu’au Pape, répond l’évêque
espagnol, de transférer le concile, du moins
cette mesure exige l’assentiment des Pères, et
elle est loin de ravoir; de plus, ne va-t-ellepas
mécontenter vivement l’empereur et les autres
princes, et scandaliser l’univers chrétien? N’exagère-
t-on pas le danger ? Les ravages du fléau
sont-ils donc aussi grands, aussi rapides qu’on
les fait? Puisque plusieurs médecins ne partagent
pas la manière de voir de Frascator, ne
doit-on pas charger nne commission de recueillir
des renseignements exacts? Enfin, quelle
responsabilité, que celle d’une aussi grave détermination
prise en dehors du Pape et de
l’empereur! »
Ces objections eurent pour approbateurs les
quelques partisans de l’évêque : ils déclarèrent
qu’ils ne s’en iraient point, et que l’autorité légitime
du concile resterait avec eux, si les
autres se réunissaient ailleurs.
Mais le légat-président soutint que le nombre
des morts était considérable; qu’on les inhumait
secrètement la nuit, pour ne pas effrayer davantage,
ni accroître l’intensité du mal; que les
autres médecins contredisaient Frascator, dominés
par la jalousie et sous l’empire d’une influence
étrangère; et qu’enfin on n’avait pas>
à
— 58 —
besoin de l’ordre exprès du Pape dans un cas si
pressant.
Cette réplique eut son effet, et Ton résolut de
tenir le lendemain une session extraordinaire
pour décréter la translation du concile.
Dès le matin, les Pères se trouvèrent tous
réunis à la cathédrale, en ornements pontificaux.
Les cérémonies d’usage étant terminées,
et le légat ayant résumé les deux dernières
séances, il fut constaté, d’après les renseignements
obtenus et les témoignagnes de la science,
qu’il y avait plusieurs décès par jour, que la
maladie devenait de plus en plus violente,
quelle était véritablement contagieuse, et
qu’elle présageait pour Tété prochain une peste
plus meurtrière encore.
Ce rapport justifiait trop bien les alarmes : le
premier légat proposa donc immédiatement le
décret de translation.
L’évêque de Jaen et ses adhérents ne manquèrent
pas d’insister de plus belle sur tout ce
qu’ils avaient déjà dit ; et, sans faire cause commune
avec eux, plusieurs autres prélats, craignant
que la mesure en question ne devînt la
source d’un schisme, pensèrent qu’il valait
mieux s’exposer à mourir à Trente, ou du moins
— 59 —
congédier momentanément les Pères, avec serment
de revenir au premier appel du Souverain
Pontife.
En définitive, sur cinquante-six membres
présents, trente-six se prononcèrent purement
et simplement pour la translation; deux ou
trois y souscrivirent sous certaines réserves;
l’évêque d’Agde, le seul prélat français qui fût
à Trente, ne connaissant pas l’appréciation de
son gouvernement, et craignant de commettre
la France, soit avec le Pape, soit avec l’empereur,
répondit invariablement qu’il était indécis;
quinze se retranchèrent dans une opposition
formelle.
Les légats n’avaient pas encore manifesté leur
dernier sentiment : ils furent pressés par révoque
de laen de le faire connaître à l’assemblée ; ce
fut un moment solennel, émouvant, on peut le
dire, vraiment dramatique.
Le cardinal del Monte se lève, dit sa pensée
en deux mots accentués, rapides; puis, interpellant
le secrétaire, il lui ordonne de lire à
haute voix une bulle apostolique donnant aux
représentants du Pape l’autorisation de transférer
le concile, dans le cas où d’impérieuses conjonctures
ne permettraient pas d’en référer à Rome.
— GO —
Cette bulle avait été depuis longtemps expédiée
aux légats; mais ceux-ci en avaient gardé
le secret absolu, afin de ne gêner en rien la
libre expression des suffrages. Avec quelle joie
reconnaissante et quel pieux respect ne fut-elle
pas accueillie ! avec quel empressement et
quelle sécurité de conscience le transfert du
concile ne fut-il pas décrété l
Dès le lendemain, 12 mars, on commençait à
l’effectuer. Les légats, et après eux les Pères,
se rendirent à Bologne : quelques-uns cependant
se disséminèrent çà et là, qui pour célébrer
les fêtes de Pâques dans sa ville épiscopale,
qui pour réparer ses forces épuisées.
L’archevêque d’Aix avait aussi quitté Trente;
l’évêque de Clermont était revenu dans son
diocèse ; Claude de La Guiche, récemment transféré
d’Agde au siège de Mirepoix, suivit les ambassadeurs
français à Ferrare, en attendant les
ordres du roi.
Quant aux dissidents, ils s’obtinèrent à séjourner
à Trente (1); et qu’y firent-ils? On le
verra bientôt.
(l)Deux prélats cependant ne tardèrent pas à rejoindre
leurs collègues à Bologne : l’un, sur l’invitation
— Gl —
XIII
DIFFICULTÉS A l/oCGASION DU TRANSFERT. —
NEUVIÈME SESSION A BOLOGNE.
Paul III accepta sans plainte, non sans regret,
la mesure accomplie. On aurait, croyait-il,
évité de graves inconvénients, en prolongeant
deux mois encore le concile à Trente : ce délai
eût permis peut-être de mener à bonne fin le
reste des travaux. Mais Cervini justifia de
tout point la détermination de l’assemblée, et
proposa même au Pape divers moyens, pour
que l’empereur ne pût s’en trouver offensé.
Charles-Quint n’était pas d’aussi facile composition.
A la première nouvelle du transfert,
il s’était emporté, et avait de suite, par son
ambassadeur à Rome, témoigné au Pape son
vif déplaisir et demandé le retour des Pères
à Trente. La réponse de Paul III, aussi forte
en raisons que modérée dans la forme, ne put
rien sur l’esprit du monarque blessé.
François I e r se montra mieux disposé que
des cardinaux Farnèse et Polus ; l’autre, pour échapper
au fléau, qui avait atteint deux de ses domestiques.
son rival; malheureusement, sa santé déjà compromise
le forçait alors d’abandonner le soin
des affaires du royaume à des ministres animés
de moins bons sentiments.
Les cardinaux de Tournon (1), du Bellay (2),
de Lorraine (3), et autres dignitaires admis
dans les conseils du roi au détriment de leurs
fonctions épiscopales, et pourvu de plusieurs
bénéfices dont le revenu les mettait à même
de faire face aux exigences de leur position,
n’avaient pas été satisfaits des décisons sur la
résidence et le cumul. Aussi, lorsque le nonce
chargé d’obtenir l’agrément du roi à la translation
du concile fut renvoyé de la cour aux
ministres, ceux-ci lui représentèrent qu’il valait
mieux suspendre le concile que de le continuer
à Bologne, — qu’il fallait avant tout
apaiser l’empereur, — que la condescendance
(1) Successivement archevêque d’Embrun, de Bourges,
de Lyon et d’Auch.
(2) Transféré de Bayonne à Tévêché de Paris, et créé
cardinal par Paul III ; il se retira à Rome, après avoir
obtenu comme successeur Eustachę de Bellay, son
cousin.
(3) Il fut archevêque de Reims, et eut deux neveux
cardinaux comme lui : — Tua archevêque de Reims, —
et Vautre, de Sens.
— 63 —
du Pape, loin de nuire à sa réputation, le grandirait
au contraire, en témoignant de sa sollicitude
éclairée.
Telle était en France la tournure des choses
relativement au concile, lorsque François I »
mourut (31 mars 1547).
Ayant renouvelé sa cour, Henri II ne voit
plus d’entraves qui l’empêchent de se conformer
aux religieuses intentions de son père :
il approuve la translation de rassemblée, confirme
Claude d’Urfé comme son représentant
à Bologne, et lui adjoint au même titre le chancelier
Michel de l’Hospital (1) et Claude d’Espence
(2), Toutefois, ces représentants n’arrivent
à Bologne que le 9 septembre, avec l’archevêque
d’Aix et le nouvel évêque de Mirepoix,
qui étaient restés h Ferrare. Après eux,
viennent aussi, par ordre du roi : Robert Ceci)
Il naquit a Aigueperse, en Auvergne. Il s’agita
beaucoup, mais en vain, auprès des protestants, notamment
à Moulins. Outre redit désigné par le nom de cette
ville, on lui doit encore celui qui fixe au 1e r janvier le
commencement de Tannée civile.
(2) Prédicateur distingué, qui accompagna le cardinal
de Lorraine à Rome et qui fut sur le point d’être luimême
honoré de la pourpre.
— G4 —
nal (1), évêque d’Avranches, — Jean de Hangest,
de Noyon, — Philibert Babou de La Bourdaisière,
d’Angoulême, — François Boyer, de
Saint-Malo, — François de Mauny, de Saint-
Brieuc, — Jean de Joly de Chouin, de Saint-
Paul-Trois-Châteaux, — Pierre Duval, de
Séez, — Jacques Spifame, de Nevers; — auxquels
on peut joindre les évéques de Vaison et
de Cavaillon, et le général des Minimes.
De son côté, Paul III enlève aux sectaires
tout prétexte de se tenir éloignés d’un concile
assemblé dans les États de l’Église, en publiant
une bulle promettant à tous accueil empressé,
sécurité entière pendant le séjour, liberté de
repartir à volonté ; puis il ordonne aux légats
de réunir promptement les prélats dispersés.
Tous ceux qui n’avaient pas embrassé le parti
du cardinal-évéque de Jaen se hâtent de venir
à Bologne, dès que leurs affaires ou leur santé le
permettent. Quant aux quinze évoques restés
à Trente, on adresse à chacun d’eux une lettre
qui les presse avec douceur de rejoindre leurs
collègues. L’ambassadeur de Charles-Quint accourt
de Rome à Trente pour les en détour-
Ci) Calvin l’attaque grossièrement dans un de ses
écrits.
ner. Mais tout en persistant dans cette voie de
résistance, ils reculent néanmoins devant la
perspective d’un schisme, et n’exercent aucune
fonction synodale.
A Bologne, les légats du Saint-Siège accomplissaient
leur mission avec activité, pour que
le transfert n’apportât aucun retard dans les
délibérations. Cependant on en vint à régler
et le Souverain Pontife ordonna même qu’il n’y
aurait aucun décret à la session prochaine, dans
la crainte que le concile ne fût pas regardé
comme oecuménique.
Le neuvième session, qui se tint le 2 i avril
1547, dans l’église de San-Petronio, n’en eut
pas moins un caractère très-solennel. Ce fut
un spectacle saisissant, lorsqu’on vit tous les
Pères tomber ensemble à genoux, et que le
premier légat, prosterné sur les marches de
l’autel, implora d’une voix émue les lumières
et les secours de l’Esprit-Saint.
Après les prières multipliées faites à cette
intention, le célébrant vint recevoir à genoux
des mains du légat le décret motivé qui remettait
au jeudi dans l’octave de la Pentecôte les
définitions déjà préparées.
Ayant lu ce décret du haut de la chaire., le
— 66 —
célébrant demanda aux Pères s’ils l’approuvaient
; ils répondirent à l’unanimité : Placet.
On loua Dieu d’un si heureux accord, et la solennité
fut couronnée par la bénédiction du premier
piésident.
XIV
DIXIÈME SESSION. — ON VEUT RAMENER LE CONCILE
A TRENTE. — IL EST SUSPENDU.
Pendant que l’on s’occupe, à Bologne, de
l’objet de la session dixième, et que les théologiens,
au nombre de soixante et quelquefois de
soixante-dix, apportent un soin particulier aux
matières déférées à leur examen, Paul III négocie,
à Rome avec l’ambassadeur impérial, et
en Allemagne avec le nonce, la réconciliation
entre le Saint-Siège et l’empire ; et de peur que
les travaux du concile ne viennent contrarier
cette grande oeuvre, il recommande aux légats
de proroger la session jusque vers la mi-août.
Consultés à ce sujet par leur président, tous les
Pères souscrivent à la prorogation, et un décret,
le seul publié dans la session dixième, en
fixe le terme au 15 septembre.
— 67 —
Le mois de septembre trouve-t-il les choses
en meilleur état? Non : si bien qu’une prorogation
indéfinie doit être proposée aux Pères, et
arrêtée par eux en assemblée générale.
De leur côté, les prélats de la diète d’Augsbourg
supplient le Pape de bien vouloir, eu
égard aux besoins de l’Allemagne, ramener le
concile à son premier siège; et l’empereur
charge l’évêque de Trente d’appuyer ce voeu
de toutes les raisons capables d’émouvoir le
pontife.
Paul III communique au président du concile
les instructions du prélat; del Monte pense que
l’assemblée ne doit plus retourner à Trente, et
qu’il faut la transférer dans la Ville éternelle.
Consultés aussi par le Pape, les trois cardinaux
chargés, à Rome, des intérêts du concile, s’accordent
enfin à dire, après hésitation et divergence,
qu’il appartient aux Pères de décider
eux-mêmes s’ils doivent rester à Bologne ou se
transporter ailleurs.
Ce dernier avis est exposé en consistoire le
9 décembre. Comprenant bien que son maître
ne sera pas satisfait, l’évêque de Trente obtient
qu’avant d’aller aux voix, on entende au prochain
consistoire l’ambassadeur impérial. Mais
— 68 —
tout ce que peut alors alléguer cet agent n’empêche
point le Sacré-Collége d’abandonner l’affaire
au propre jugement du concile.
En conséquence, del Monte convoque les
Pères le 19 décembre, et leur soumet la question
: elle est tranchée dans le sens du retour à
Trente, mais aux conditions que voici :
I e Les prélats de Trente viendront d’abord à
Bologne, afin que la dignité et les droits du
concile soient sauvegardés;
2° Les protestants déclareront ce qu’ils entendent
par ce concile chrétien auquel ils disent
vouloir se soumettre; — si, en parlant du concile
qui doit se réunir à Trente, ils comprennent
aussi les sessions qui déjà s’y sont tenues; —
s’ils promettent d’adhérer non-seulement aux
décrets à faire, mais encore aux décrets antérieurs;
3° Les Pères pourront librement terminer le
concile quand ils le jugeront à propos.
Ces conditions sont trouvées, à Rome, parfaitement
justes et raisonnables, et le Souverain
Pontife les communique aussitôt à l’ambassadeur
de Charles-Quint et aux prélats de la diète.
Mais elles déplaisent à l’empereur, qui proteste
de la manière la plus violente par ses agents,
— 69 —
sans ébranler toutefois la fermeté du Pape ni
pousser à bout sa modération.
En témoignage de cette modération, Paul III
envoie en même temps à Trente et à Bologne
l’ordre aux évêques des deux partis de lui députer
quelques-uns d’entre eux pour exposer
leurs raisons : de Trente, on répond par un refus;
à Bologne, on se montre plus respectueux
et plus docile : plusieurs prélats cependant,
parmi lesquels figurent l’évêque d’Avranches et
celui de Noyon, revendiquent pour le concile
le droit de terminer l’affaire par lui-même;
mais le plus grand nombre juge qu’il n’y a point
lieu de délibérer là où il s’agit d’obéir au prince
des pasteurs. Dix évêques et deux prélats inférieurs
partent donc pour Rome, et, pendant
leur absence, les autres Pères s’abstiennent de
toute fonction synodaR
Tandis qu’une solution heureuse se prépare
ainsi, Charles-Quint se met à la traverse, et
croit pacifier les esprits si agités en Allemagne,
en publiant de son autorité propre un manifeste
appelé Intérim, où les principales questions
religieuses se trouvaient formulées au
point de vue de la conciliation, et ensuite un
édit disciplinaire pour la réforme du clergé.
5
— 70 —
Quelle n’est pas la douloureuse surprise de la
cour romaine ! Le même sentiment pénible se
produit à Bologne, et l’évêque d’Avranches
l’interprète avec énergie, en s’écriant que c’en
est fait de la religion !
Revenu de sa première émotion, le Souverain
Pontife croit prudent de rappeler le nonce qu’il
avait alors en Allemagne et de le remplacer par
un autre : c’était fournir au monarque téméraire
un moyen de réparer son tort. Saisissant
en effet l’occasion, mais au profit de ses vues
anciennes, Charles-Quint insiste auprès du nouveau
nonce pour que le Pape envoie en Allemagne
des légats chargés de tout arranger, —
suspende pendant six mois le concile, aussi
bien que le jugement sur le transfert, — et
poursuive, à Rome, l’oeuvre de réformation, de
concert avec quelques évêques des différents
royaumes, auxquels lui-même s’efforcera de
réunir plusieurs des prélats restés à Trente.
Sur le premier point, — l’envoi de légats en
Allemagne, — le Souverain Pontife se persuade
que le bien de l’Eglise réclame sa condescendance,
et il y souscrit; non pas toutefois sans
éveiller les susceptibilités du roi de France,
Henri II, qui se montre également peu favo_
71 —
rabie, tout d’abord, à la suspension du concile.
Après avoir adhéré par prudence et amour de
la paix à cette partie du programme impérial,
Paul III se met à instruire l’affaire de la translation,
et, toutes choses mûrement examinées,
déclare que le transfert a été régulier, que tous
le doivent tenir pour légitime.
Quant à la question de réforme, il se passe
du concours de Charles-Quint, et mande près
de lui quatre évêques de Bologne, dont révoque
de Noyon était un, et autant parmi ceux de
Trente. Ces derniers persistent dans leur entêtement,
et ne tiennent aucun compte des appels
réitérés du chef suprême de l’Église. Le
Pape n’en poursuit pas moins sa tâche. Mais,
comprenant qu’une grave atteinte serait portée
à l’honneur du concile, devenu simple spectateur
d’une oeuvre pour laquelle il avait été convoqué,
Paul III le suspend le 17 septembre 1549,
jusqu’à ce que des temps meilleurs lui permettent
de le reprendre. Cette consolation ne
lui était pas réservée : il succombe le 40 novembre
suivant, accablé de chagrins, autant que
de travaux et de vieillesse.
72
XV
DERNIÈRES NÉGOCIATIONS POUR LA REPRISE DU CONCILE.
— ONZIEME SESSION, A TRENTE.
Peu sympathique à l’Allemagne par suite
de son attitude dans l’affaire de la translation,
le premier légat del Monte semblait moins
propre que tout autre à aplanir les difficultés;
ce fut lui cependant qui devint Pape, le 7 février
1550, sous le nom de Jules III.
Dès le mois d’avril, Charles-Quint lui demanda
le rétablissement du concile à Trente. Les
maux de l’Église appelaient un prompt remède;
l’épidémie avait complètement disparu ; les
évêques indociles n’étaient plus à Trente : toutes
ces considérations impressionnèrent le nouveau
Pape. Mais le roi de France, quoique désireux
devoir reprendre le concile, ne voulait pas qu’il
se tînt dans une ville sujette de son rival. Cependant
Jules 111 céda aux instances de l’empereur,
et s’efforça ensuite d’obtenir l’assentiment de
Henri IL L’évêque de Toulon, Antoine Trivulce,
chargé de cette mission délicate, se fit accompagner
du nonce à l’audience royale. L’un et
l’autre recoururent à tous les moyens de la prudence
et de la persuasion. Le roi s’y montra
peu sensible, et fit entendre qu’il Tétait beaucoup
plus au peu d’égards que l’on avait eus
pour lui dans les négociations antérieures. On
ne crut cependant pas à Rome que le mécontentement
du monarque dût aller loin; on regarda
même ses assurances générales de concourir
au bien de la chrétienté comme une disposition
très-favorable. Le Pape continua de
négocier auprès de l’empereur. Celui-ci, que
ses affaires et sa santé rappelaient en Espagne,
ne voulut point partir sans emporter une promesse
de réouverture. Jules 111 lui donna enfin
cette satisfaction, et l’informa des termes dans
lesquels il devait faire la convocation ; plus tard,
il lui communiqua même sa bulle, avant de la
publier. Le conseil du prince s’offusqua de la
précision avec laquelle le Pape affirmait son
double droit de convoquer et de présider les
conciles, et l’inviolabilité des décrets de ces
saintes assemblées, notamment de ceux que
les Pères de Trente avaient déjà promulgués.
Charles-Quint pria donc le Souverain Pontife
de modifier les termes de sa bulle ; mais
Jules III avait assez accordé, sinon trop : le
24 novembre 1550, il la publia sans y rien
— 74 —
changer. Elle convoquait à Trente, pour le
1er mai 1552, tous ceux qui de droit ou d’usage
devaient assister au concile.
Trois mois après, il nommait président de
rassemblée le cardinal Marcel Crescenzi, avec
deux assesseurs pris parmi les évêques, pour
témoigner à cet ordre son estime particulière.
Crescenzi arriva le 29 avril à Trente. Le cardinal-
évêque de cette ville et treize archevêques
ou évêques se portèrent à sa rencontre à une
demi-lieue; le clergé, qui attendait à la porte,
se joignit au cortège, et tous se dirigèrent en
procession vers la cathédrale, où furent publiées
les indulgences ordinaires.
Dès le lendemain, on tint une réunion préparatoire
, et le jour suivant, c’est-à-dire le
1er mai 1552, la onzième session.
Le cardinal Crescenzi, récemment promu au
sacerdoce, fit servir cette circonstance à la solennité
de sa première messe. Lecture fut donnée
de la bulle pontificale relative à la reprise
des travaux et à la nomination du président et
de ses deux collègues, puis d’un décret fixant au
1er septembre la session douzième : — ce délai
avait paru nécessaire pour laisser aux évêques
et aux luthériens le temps d’arriver.
— 75 —
XVI
ATTITUDE DE HENRI II. — AMYOT SE PRÉSENTE A
LA DOUZIEME SESSION.
Les vues ambitieuses de Charles-Quint sur
Parme avaient rencontré chez Henri II une opposition
énergique, si bien que la guerre s’en
était suivie. Le Pape, suzerain de ce territoire,
avait chargé son neveu de venir traiter l’affaire
avec le roi, et le prier aussi d’envoyer à Trente
ses ambassadeurs et ses prélats. Mais la première
négociation avait nui à la seconde : —
n’ayant rien obtenu pour les Farnèse, dont il
soutenait les droits, le monarque n’avait rien
accordé pour le concile. Il avait même enjoint
aux évêques du royaume de se retirer dans leurs
diocèses et de s’y préparer à un synode national.
Etait-ce bravade et insulte? simple protestation
contre l’attitude du Pape à l’égard des
protégés de la France? dépit de voir qu’on
laissait à l’empereur tant d’influence sur le concile,
et si peu au roi très-chrétien ?…. Toujours
est-il que pas un évêque ne se rendit à Trente
pour y représenter l’Église gallicane.
— 76 —
Henri II adressa néanmoins aux Pères des
lettres où il expliquait et justifiait sa conduite;
et ce fut Jacques Amyot (1), alors secrétaire
(1) Amyot naquit en 1513 à Melun. Son père était un
petit marchand mercier. Ayant quitté la maison paternelle
pour éviter un châtiment, il fut trouvé au milieu
des champs de la Beauce par un cavalier, et porté en
croupe à l’hôpital d’Orléans. De là, il se rendit à Paris,
et y mendia. Sa mère lui envoyait chaque semaine un
pain par les bateaux de Melun. Charmée de son physique,
une dame le prit pour accompagner ses enfants
au collège. Il avait appris à Melun les premiers éléments
du latin : grâce à d’heureuses dispositions et au travail,
il fut bientôt en état de suivre les plus grands maîtres,
en particulier le célèbre Danez, dont cette esquisse a
déjà parlé et parlera encore. Après s’être ainsi perfectionné
dans les langues et les mathématiques, il vint à
Bourges étudier le droit. La modicité de sa fortune l’obligea
d’accepter remploi de précepteur dans une famille
par laquelle il fut recommandé à la duchesse de
Berry, protection qui lui valut une chaire à l’Université
de Bourges. Sa traduction des Sommes illustres de PIutarque
remonte à cette époque. Nommé par François 1er
à l’abbaye de Bellozane, Amyot voulut voir Tl talie :
l’ambassadeur de France à Venise se l’attacha en qualité
de secrétaire, et lui confia le message mentionné cicontre.
À son retour en France, il devint précepteur à la
cour. Charles IX, son élève, lui donna la grande aumùnerie,
et quelque temps après l’abbaye de Saint-Coriieille
de Compiègne avec l’évêché d’Auxerre. Il mouiut dans
sa ville épiscopale, à l’âge de soixante-dix-neuf ans, le
6 février 1593.
d’ambassade à Venise, qui eut commission de
les porter à Trente.
Dépourvu de tout caractère public. Amyot
se trouva dans un extrême embarras; mais,
grâce aux ressources d’un esprit vif et cultivé,
il vint heureusement à bout de sa mission. Luimême
en raconte et les difficultés et les succès
dans un rapport détaillé on ne peut plus curieux.
«… Je me tins au logis jusqu’à l’heure de
l’assignation (de la session qui était la douzième),
à laquelle, après que la messe eust été
solennellement chantée, je monte en haut au
choeur de l’église cathédrale de Trente, où
estoient tous les prélatz assemblez. Là, feis entendre
à M. le Légat, par le maistre des cérémonies,
qu’il y avoit là un envoyé de par le roy
très-chrestien, qui apportoit les lettres de Sa
Majesté, addressantes aux prélatz du concile, et
demandoit audience. Il me feit respondre que
j’eusse patience <fue les cérémonies de la session
fussent achevées, et puis que je serois ouy.
Les cérémonies furent bien longues : car on y
chante la letanie tout du long, et lit-on plusieurs
oraisons, comme au jour du vendredy
sainct. Après toutes lesquelles, le secrétaire du
— 78 —
concile prononça et leut une harangue en manière
de sermon… Après que le sermon fut
achevé, il y eut un des évesques, appelé par
M. le Légat…, qui vint prendre un papier delà
main de M. le Légat, et puis monta en la chaire
là où Ton lit l'évangile, et leut ce qui estoit
contenu dans ce papier, qui estoit en somme :
Qu'ayant esté faicte l'ouverture le premier
jour de may, comme il avoit esté indict,
la suivante session en avoit esté prorogée
jusqu'à ce jour-là, qui estoit le premier de
septembre, pour autant qu'il ne se trouvoit
pas lors grand nombre de prélatz… ; et pour
ceste mesme cause, ne s'en trouvant encore pas
de présent si grande assemblée,…. et veu que
tous les jours on attendoit qu'ils deussent venir
d'Allemagne, d'Espagne et de Rome,… on prorogeoit
encore icelle session jusqu'à quarante
jours après qui sera l'onzième jour d'octobre
prochainement venant, et qu'en icelle il serait
traicté et décidé du sacrement de l'Eucharistie,
et quant et quant de la résidence des prélatz en
leurs églises… Cet escrit ayant esté leu et prononcé
par cet évesque, il demanda publiquement
: Placet vobis decretwn, Patres? (Mes
Pères, le décret vous plaît-il?) Et lors les deux
secrétaires allèrent par tous les évesques demandant
les suffrages, qui respondirent tous : Placet.
Après cela furent présentées les lettres
patentes de l'empereur, par lesquelles il auctorisoit
ses ambassadeurs… Et après furent
aussi leues les patentes du roy des Romains…
« Après que toutes ces choses avoient esté
ainsi faictes, ce fust à moy à jouer mon roolle,
et ne sçavois bonnement que j'étois, ny comment
je me devois appeler, au moins quel tiltre
me donner, car jamais homme ne fust mieux
envoyé en matterat desempenné (1)… Toutesfois.
.. je présentay moy-mesme à M. le Légat les
lettres missives du roy… L'on ne faillit pas incontinent
à me demander si j'avois d'aultre mandat :
et je dis que je n'avois aultre mandat que celles
lettres; et que par la lecture d'icelles, ils cognoistroientet
entendroientcequej'estoisvenu faire..
Le Légat, tenant ces lettres en ses mains, dit à
ses deux assistants : a Ceste superscription
monstre que le roy ne nous mesprise point ; »
et à ma réquisition bailla les lettres au secrétaire…
lequel commença à lire tout haut la
superscription, flui estoit telle : Sanctîssimis
atque in primis observandis in Christo Patribus
(1) Flèche dégarnie de ses plumes.
— 80 —
conventûs Tridmtini (aux très-saints et trèsvénérables
Pères en Jésus-Christ, les Pères du
concile de Trente). Soudain que cette superscription
eustété leue et entendue des évesques
espagnols, commencèrent tous à crier… disant
que ces lettres ne s'adressoient point à eux,
parce qu'ils estoient concile général et légitime,
et non point réunion, conventûs… Je dis que,
sauf leur révérence, cette diction-là conventûs,
ès anciens livres latins, ne sonne point si mal,
comme Pusage ou l'abus des notaires en leurs
styles l'avoient depuis rendu odieux; et que le
roy mesme en cette dernière proposition que
j'avois à leur lire, appeloit quelquefois cette
assemblée concilium, quelquefois conventûs,
quelquefois consessus, et qu'il n'entendoit point
aucunement le prendre en mespiis, ny contcmnement
de la compagnie…
« Quelque chose que je sceusse dire, ils
s'attachoient opiniastrement à ce mot conventûs.
Je ne sçay s'ils avoient peur que le roy les estimast
tous moynes (4) : et disoient que cela
estait là mis [malicieusement, et y en eust
(1) Le mot conventûs signifie assemblée, réunion, convint.
— 81 —
aucuns qui me dirent : Demandez la lecture
sans préjudice. Je leur répondois que je n'estois
envoyé que pour leur présenter ces lettres…
et pour leur lire certaine aultre proposition que
j'avois en ma main, à laquelle je ne pouvois
adjouter ny diminuer chose quelconque et
que sauf leur correction, ils ne se devroient
point arrester à une inscription que le secrétaire
avoit faicte, ainsi qu'elle luy sembloit estre
plus latine… Je filois le plus doux que je pouvois,
me sentant si mal, et assez pour me faire
mettre en prison, si j'eusse un peu trop avant
parlé : mesmement qu'il y en avoit un qui me
disoit à tous coups : Estes-vous donc venu pour
protester contre ce concile? Je ne respondois
autre chose, sinon qu'il leur pleust me donner
audience, et qu'ils entendroient ce que j'estois
venu faire, et trouveroient toutes choses si
sobres, si modérées et si réservées qu'ils ne se
repentiroient point de m'avoir ouy…
a Nous fusmes assez bonne pièce à contester
ainsi, et moy à prier le plus révéremment que
je pouvois qu'on ne fist point ce tort au roy,
de ne vouloir point recevoir ses lettres… Finalement,
M. le Légat et les présidents dirent :
Allons à la sacristie, et délibérons entre nous…
— 82 —
Et se retirèrent derrière le grand autel, où est
la sacristie, et là consultèrent entre eux sur ce
qu'ils avoient à faire… Et faut noter qu'avec les
évesques entrèrent aussi les ambassadeurs de
l'empereur : et après qu'ils eurent esté en conseil
plus d'une grosse demi-heure, ils retournèrent
se seoir en leurs sièges.:, et me firent
faire cette response par le promoteur du concile
qui est un honnête homme de docteur ; a Le
« sainct concile veult bien que les lettres du
ce roy sérénissime soient leues, mais sans préjue
dice, estimant que cette diction conventûs
« n'est point prise en mauvaise part ; autrement
a elles seroient nulles. » Je me contente de
cela sans rien respondre : et a donc furent ouvertes
et leues les lettres missives du roy, et ne
contenoient les lettres en somme sinon une
complainte de ce qu'il ne pouvoit envoyer les
évesques de son royaume… Et premièrement
qu'ils voulussent patiemment ouyr une proposition
qu'il leur envoyoit… U faut noter que nonseulement
je n'estois point nommé en cette
lettre, ny près, ny loin, mais qui pis est, on
n'en avoit pas seulement envoyé la copie, par
laquelle nous peussions sçavoir ce qu'il y avoit
dedans. De sorte que je ne vis jamais chose si
— 83 —
mal cousue que cela… Audience me fust
donnée, et leue de poinct en poinct jusqu'à la
fin la proposition protestatoire que le roy avoit
envoyée, sans jamais estre interrompeue; et
croy qu'il n'y eust personne en toute la compagnie
qui en perdist un seul mot, s'il n'estoit
bien sourd, mesmement aux lieux plus importants,
que je lus plus pesamment à celle fin
qu'ils en feussent mieux notez, avec toute telle
action comme si je l'eusse estudiée deux mois
auparavant par coeur…
« Je n'eus pas si tost achevé de lire, que le
promoteur me dit, de la part du concile, telles
ou semblables paroles en substance : a Le sainct
a concile a pour agréable la modération du
a roy; quant à vostre personne, il ne la reçoit
a qu'autant qu'elle estmunye de pouvoirs légi-
« times, et il vous advertit de vous trouver à la
« session de l'onzième jour d'octobre, afin d'ena
tendre la response aux lettres du roy… »
Et à tant fust finie la session, qu'il estoit bien
près de vingt heures (trois heures après midi).
a… Or, pour sçavoir ce qui avoit esté dit en
cette consultation, quand ils se retirèrent pour
me faire response, je m'en allay le soir vers
l'évesque de Verdun, Nicolas Psaulme, qui est
— 84 —
à mon avis un très-honnête homme, bien affectionné
au party du roy… Je sceus de lui que
M. le Légat et les assistants avoient fort tenu la
main à ce que je fusse ouy ; aussi fit le cardinal
de Trente; aussi firent les deux électeurs de
l'empire, l'archevesque de Mayence et l'évesque
de Trêves… Et le comte de Montfort, ambassadeur
de l'empereur, dit qu'il protesterait au
nom de son maistre, que je fusse ouy, quand on
me vouloit desnier audience…
a Voilà quasi tout ce que j'ay fait à mon
voyage de Trente… Et après avoir là séjourné
deux jours depuis la session, je m'en suis revenu
à Venise rendre compte de ma négociation à
ceux qui m'y avoient envoyé, et leur présentay
la minute que j'avois faicte de l'acte, qu'on a
présentement envoyé au roy… »
XVII
DERNIERS MOIS DE L'ANNÉE 1551. — TREIZIÈME,
QUATORZIÈME ET QUINZIÈME SESSION.
La réponse des Pères fut prête le 11 octobre.
— La guerre qui a pour cause une querelle particulière,
y disait-on, ne doit point faire oublier
— 85 —
le bien général, ni empêcher les évêques de
France d'y venir coopérer; ils n'ont pas plus à
craindre pour leur liberté que ceux d'Allemagne;
si, malgré cette sécurité promise, ils
ne se rendent pas à Trente, le concile n'en sera
pas moins oecuménique… La réponse du Pape
fut à peu près la même; il ajoutait que si les
prélats français redoutaient les périls du voyage,
il leur offrait à tous, et se chargeait d'obtenir
des autres princes le sauf-conduit le plus large
et le plus rassurant.
Toutefois, rien ne fut changé dans la situation,
et la guerre continua.
Mais tandis que la politique agitait entre les
princes la question de Parme, loin de se laisser
détourner de ses religieux travaux, le concile
en avait activement poursuivi le cours ; et, fidèle
au plan des premières sessions, il avait préparé
pour celle du i l octobre un décret de foi sur
l'Eucharistie, et un décret disciplinaire sur les
obstacles à la résidence des évêques. On les promulgua
dans la treizième session, le 11 octobre
1551, et l'on fixa au 24 novembre la session
suivante.
L'intervalle fut rempli d'une manière sérieuse
et brillante par de fréquentes discussions sur
— 86 —
divers points de dogme et de discipline. Les
choses avaient été si bien approfondies dans ces
discussions préparatoires, que les deux projets
de décret présentés à la quatorzième session
eurent l'assentiment unanime des Pères. La
quinzième fut fixée au 25 janvier 1552.
En passant d'une année à l'autre, il est bon
de montrer, par un fut qui correspond à cette
époque, à quel point étaient fondés les règlements
portés à Trente sur la résidence des
évêques. Nous voyons, en effet, que dans
le concile de Narbonne, ouvert le 10 décembre
1551, il ne se trouva que des ecclésiastiques
du second ordre, députés par les
prélats de cette province. Le président de l'assemblée
fut le vicaire général du cardinalarchevêque
François Pisani. Les grands vicaires
des évêques de Béziers, Carcassonne, Montpellier,
Lodève, Uzès, Agde, Nîmes, Alais et Saint-
Pons, avec l'abbé de Gaunes et les députés des
cathédrales précitées, moins deux (Lodève et
Uzès), formèrent le synode. On n'y vit aucun
procureur de l'évêque ni du chapitre d'Elne
(Perpignan). Tandis que ces simples prêtres
donnaient la plus haute idée de leur capacité
et de leur zèle pour la foi, les illustres prélats
— 87 —
dont ils tenaient la place prouvaient, par leur
absence, qu'ils avaient besoin d'une illustre
réforme.
Avant d'aller plus loin, on doit encore signaler
le mouvement qui s'était produit parmi les
protestants d'Allemagne. Pressés de se rendre
au concile par un édit impérial, ils avaient
essayé de s'accorder entre eux sur les articles
de croyance à soutenir. Cela fait, tant bien que
mal, ils s'étaient munis d'un sauf-conduit de
l'empereur, dont les clauses, insuffisantes à
leurs yeux, durent être confirmées par les
Pères. Dans ces dispositions équivoques, et sur
l'ordre menaçant de Charles-Quint, ils avaient
donc envoyé à Trente leurs principaux chefs,
mais successivement, pour traîner les choses
en longueur et préparer les voies aux théologiens
du parti.
L'électeur de Brandebourg s'était décidé le
premier, et ses ambassadeurs avaient tenu, dans
la session du 41 octobre, un langage insinuant
et convenable, propre à bien disposer les Pères
et le Saint-Siège en faveur d'un jeune fils du
prince, qu'il s'agissait de pourvoir de deux
évêchés vacants.
Les envoyés du duc de Wurtemberg étaient
— 88 —
partis à leur tour, porteurs d'instructions moins
bonnes, auxquelles ils ne furent que trop
fidèles.
Les cités protestantes, Strasbourg à leur téte,
députèrent aussi des agents, avec des recommandations
également hostiles.
Maurice de Saxe retarda le plus possible le
départ de ses représentants, qui n'arrivèrent que
le 7 janvier 1552.
Tous furent admis le 24 en congrégation.
Entre autres choses, ils demandèrent que, dans
la session du lendemain, on ne publiât point les
articles préparés, mais qu'on attendit la prochaine
arrivée des théologiens protestants, dont
le retard, disaient-ils, n'avait d'autre cause que
le défaut de sécurité du sauf-conduit; — et, en
second lieu, que tels et tels décrets antérieurs
fussent discutés derechef, attendu qu'alors le
concile était peu nombreux.
Après avoir délibéré, les Pères accueillirent
le premier point; mais, quant au second, il
était trop ouvertement hérétique pour être seulement
examiné.
Le lendemain, 25 janvier, dans la quinzième
session, les Pères se bornaient à publier un
autre sauf-conduit, dont les garanties bienveil—
89 —
lantes et nettement formulées n'étaient pas
mieux reçues des hérétiques : preuve évidente
qu'ils n'avaient autre chose en vue que
de susciter de nouveaux embarras. Us ne
réussiront que trop, en effet, comme on le verra
dans l'article suivant, à entraver la marche du
concile.
XVIII
SEIZIÈME SESSION. — LE CONCILE EST DE NOUVEAU
SUSPENDU, JUSQU'EN 1562.
Pendant que les députés hérétiques, par leur
prétendue bonne volonté et leurs faux-fuyants,
essayaient de tromper les esprits peu attentifs
dans l'Europe chrétienne, Maurice de Saxe achevait
d'ourdir sa révolte contre l'empereur, marchait
sur Inspruck et menaçait Trente. Au premier
bruit de ses armes victorieuses, les Pères
mirent en délibération la suspension du concile.
Mais Charles-Quint, aveuglé par sa confiance,
les pria de retarder la session jusqu'à l'arrivée
des théologiens qu'il avait promis d'envoyer.
On souscrivit à ce voeu, et la session fut prorogée
du 19 mars au 11 mai.
— 90 —
Maurice n'attend pas cette époque pour pénétrer
en plein Tyrol : bientôt il arrive aux
portes d'Inspruck. L'empereur, qui allait se
mettre à table, n'a que le temps de monter en
litière et de fuir par des sentiers détournés avec
un petit nombre de compagnons d'infortune.
A peine est-il sorti de la ville, que Maurice y
entre à la tête d'un corps d'armée, et consomme
avec ses officiers, dans le palais impérial, le
splendide repas destiné à son maître.
Les trois prélats-électeurs (Trêves, Cologne
et Mayence), ayant eu vent de ce qui se préparait,
avaient déjà quitté Trente, et, à leur suite,
d'autres prélats d'Allemagne. Parmi ceux d'Espagne
et d'Italie, plusieurs firent de même,
effrayés qu'ils étaient du voisinage des troupes
luthériennes. Interprète des communes alarmes,
le cardinal-évêque de Trente représenta au
Pape que sa ville épiscopale n'étant point assez
fortifiée pour résister à un coup de main, les
Pères couraient le danger de tomber au pouvoir
des hérétiques.
Sur cet avis, Jules III réunit le sacré-collége,
rédige et expédie une bulle qui suspend le
concile et autorise les Pères à quitter Trente.
Le premier légat se trouvait alors malade et
— 91 —
absent. Ses deux collègues, intimidés par les
ambassadeurs de Charles-Quint, n'osent publier
la bulle, et demandent au Pape de nouveaux
ordres. Mais, sans les attendre, les Pères décident,
à la majorité des suffrages, qu'en raison
du danger on anticipera la seizième session, et
qu'on y promulguera le décret de suspension,
— ce qui a lieu quatre jours après, 28 mars. —
Le décret suspendait le concile pendant deux
ans, à moins que des conjonctures meilleures
ne permissent de le reprendre plus tôt.
Douze prélats espagnols s'opposèrent avec
véhémence au décret; mais leur protestation
n'empêcha point les Pères d'y donner suite et
de se disperser. Le premier légat se fit transporter
à Vérone, où il mourut au bout de
quelques jours. Les autres évêques cherchèrent
un asile où ils purent. Le cardinal de Trente en
défraya plusieurs, que la soudaineté des circonstances
avait surpris dans un dénùment complet.
Quant aux douze prélats espagnols, effrayés
eux-mêmes du péril, ils s'y dérobèrent
bientôt à leur tour. Si c'était de leur part une
inconséquence, ce fut une inconséquence
heureuse pour l'Église, car elle dissémina les
éléments d'une scission semblable à celle
— 92 —
qu'avait occasionnée le transfert à Bologne.
Suspendu le 28 mars 4 552, le concile ne se
rouvrira que le 18 janvier 4562. Dans l'intervalle,
trois papes se succéderont sur le Saint-
Siège. Après Jules III, Marcel II (Cervini, cardinal
de Sainte-Croix) ne régnera qu'une vingtaine
de jours, et léguera sa grande préoccupation
touchant le concile à Paul IV (Caraffa,
cardinal-évêque d'Ostie). Celui-ci écrira aux
évêques de Pologne : « Comme le concile général,
commencé à Trente, a été interrompu
déjà deux fois, nous pensons à le rétablir de
nouveau et à le terminer, Dieu aidant, pour
abolir par ce moyen les hérésies et les schismes.
Afin de pouvoir obtenir un résultat si désiré,
nous nous efforçons de ramener la paix entre
nos chers fils, l'empereur Charles et Henri, roi
de France. »
Ce dernier favorisera loyalement les intentions
du pontife, et si elles rencontrent des obstacles,
ce sera du côté de Charles-Quint et de son fils,
depuis peu roi d'Espagne, acharnés à la lutte
contre le monarque français. Un commencement
de paix ne reposera la chrétienté que vers
la fin de 4547. A la faveur de cette trêve,
Paul IV s'empressera de négocier la reprise du
— 93 —
6
concile, et deux cardinaux seront envoyés dans
ce but en France et en Espagne. Lui-même, en
attendant l'issue des négociations, s'entourera
des hommes les plus recommandables, parmi
lesquels brilleront d'un éclat particulier les cardinaux
Hosius et Dupuy (1), — préparera avec
eux les matières à soumettre à la future assemblée,
— disposera toutes choses pour en
fixer le siège au palais de Latran, afin de diriger
de plus près les travaux et de leur imprimer
une impulsion plus vive, — enfin écrira des
brefs aux rois et aux princes pour les conjurer
de ne pas donner lieu à de nouvelles difficultés ;
— et lorsque la paix sera conclue entre Philippe
et Henri par le traité de Cateau-Cambresis
(3 avril 1559), il obtiendra qu'un article du
traité stipule a que les deux monarques procureront,
autant qu'il sera en eux, la tenue du
concile oecuménique, pour faire cesser par ce
moyen les dissensions religieuses qui agitent
l'Europe. »
(1) Jacques Dupuy, de Nice, en Provence, de basse
extraction, était arrivé au cardinalat par son mérite. A
la mort de Marcel II, il s'en était peu fallu qu'il ne devint
pape. Ce choix eût été agréable aux Français, qui le
regardaient comme de leur nation. Le zèle indiscret d'un
ami lui fit préférer le cardinal Carami.
— 94 —
XIX
ZÈLE DE PIE IV POUR LA REPRISE DU CONCILE.
Dans le conclave qui suivit la mort de
Paul IV, chacun des cardinaux s'engagea par
serment, si la Providence relevait sur la chaire
apostolique, à reprendre le concile interrompu.
Le premier acte de Pie IV (Ange de Médicis)
fut un motu proprio où il promettait de tenir
son serment.
En France, le jeune François II commençait
à régner sous la tutelle de sa mère. Politiquement,
Catherine de Médicis était plutôt favorable
qu'opposée au calvinisme : elle fut amenée
à convoquer au mois d'août 1560, à Fontainebleau,
une assemblée des princes du sang
et des premiers seigneurs du royaume. Outre
les cardinaux de Lorraine et de Bourbon, on y
Mais la mort du roi de France, arrivée au
moins de juillet suivant, et celle de Paul IV
survenue le 18 août de la même année, retarderont
la suite de ces premiers résultats.
vît également de Morvilliers, évêque d'Orléans,
de Marillac, archevêque de Vienne, et de Montluc,
évêque de Valence. Il y fut décidé qu'on
tiendrait à Paris, le 20 janvier 1561, une réunion
de prélats, pour délibérer sur les choses
à proposer au concile oecuménique, s'il devait
avoir lieu, ou, à son défaut, sur l'opportunité
d'un synode national.
Cette idée malencontreuse d'un synode national,
quand il était question d'un concile
oecuménique, ayant été vainement combattue,
à la cour de France, d'abord par un envoyé du
roi d'Espagne, ensuite par le nonce du Saint-
Père, celui-ci résolut, pour l'empêcher, de hâter
la réouverture du concile général, dont le retard
était mis en avant comme prétexte ou motif.
Informé de ce dessein, le roi, qui ne partageait
pas en tout les vues de la régente, fit prier
le souverain Pontife de presser l'exécution
d'une mesure si bien inspirée. Mais il voulait
que ce fut une assemblée à nouveau, et non
pas la continuation des précédentes. Quant au
lieu de réunion, il proposa tour à tour Besançon,
Verceil, Sainl-Maurice-en-Valais, puis une
ville d'Allemagne où la liberté des Pères eût
pleine garantie.
— 96 —
De son côté, l'empereur Ferdinand, successeur
de Charles-Quint, demanda que les princes
de l'Europe y assistassent en personne ou par
leurs mandataires, que le pape y vînt présider
lui-même, que Ton choisît dans l'empire une
ville plus spacieuse et plus commode que Trente,
enfin que ce fût un nouveau concile où seraient
soumises à un second examen les questions
déjà décidées.
Les deux premiers points ne soutiraient aucune
difficulté; sur les deux autres, Pie IV
répondit que la suspension, il est vrai., avait
été décrétée pour deux ans, mais qu'en définitive
Jules III en avait fait dépendre la durée
de son jugement et de celui du Saint-Siège ; —
que d'ailleurs on était convenu d'attendre la fin
de la guerre et une circonstance favorable ; —
que, la paix étant rétablie, le concile pouvait
par conséquent reprendre son cours, si le Souverain
Pontife le jugeait à propos; — que
Trente avait paru assez grande autrefois; —
que depuis on l'avait embellie de vastes hôtels
; que si le séjour en était néanmoins encore
incommode, à coup sûr ce ne serait pas l'empereur
qui en souffrirait le plus, étant là chez
lui, mais bien le Pape et les autres princes; —
— 97 —
qu'aucune des villes d'Allemagne n'offrait la
même sécurité; — qu'il serait inconvenant et
injuste de rejeter, à cause d'un seul, le choix
d'un lieu accepté de tous dans le principe, et
de vouloir s'instituer juge d'une affaire évidemment
réservée à la décision du Pape.
Cette réponse était sage et modérée; Ferdinand
eut le bon esprit de la goûter.
Quant au roi d'Espagne, il s'accommodait
volontiers de n'importe quelle ville, et désirait
que le concile fût tout simplement regardé
comme la continuation du précédent.
A force de négociations, on parvint à s'entendre,
et Pie IV, [heureux de voir aboutir ses
démarches, put déclarer, dans le consistoire du
15 novembre 1560, que les princes étaient d'accord.
Peu de jours après, un jubilé universel
fut accordé au monde chrétien, afin d'attirer
les bénédictions de Dieu sur le concile; et le
29 novembre une bulle apostolique en indiquait
l'ouverture à Trente pour la fête de Pâques 1561m
Puis, des nonces spéciaux ne tardèrent pas à
porter cette bulle avec des brefs particuliers
aux différentes cours d'Europe, en Arménie,
en Grèce, en Ethiopie, au patriarche des Cophtes
et à celui de Constantinople. Sans les suivre si
— 98 —
loki, je me bornerai à dire comment ils furent
accueillis plus près de nous.
XX
NOUVELLES COMPLICATIONS.
En Espagne, le nonce trouva des dispositions
favorables; cependant Philippe II aurait voulu
archevêque de
Tours, était du nombre; mais on ne voit point
(1) Beaucaire de Péguillon. né dans le Bourbonnais,
fut précepteur du cardinal de Lorraine, qu’il suivit à
Rome et remplaça sur le siège de Metz. S’étant démis de
son évèché, il se retira au château de la Chresse en
Bourbonnais. Il a composé plusieurs ouvrages.
(2) Charles d’Angennes obtint la pourpre de Pie IV,
auprès duquel il avait été envoyé comme ambassadeur;
on Tappeta dès lors le cardinal de Rambouillet. Mort à
Corneto, en 1587, il eut pour successeur au Mans son
frère Claude, évêque de Noyon.
(3) Neveu et successeur du trop célèbre Jacques Spifame.
(4) Gomme l’archevêque actuel de Tours, il avait d’abord
occupé le siège de Viviers. — Il mourut eu 3597,
Âgé de quatre-vingt-deux ans, avec une grande réputation
de savoir et de sainteté.
— 126 —
sa signature apposée aux actes du concile.
Ils avaient été précédés, depuis plus ou moins
de temps, de leurs collègues illustrissimes de
Saint-Papoul, de Comminges,de Viviers, de Paris,
de Lavaur, de Nîmes, de Vabres et d’Angers.
Avec eux arrivent trois abbés et une vingtaine
de théologiens, parmi lesquels Gentian Hervet
(1), Antoine de Mouchy (2) et Simon
Vigor (3) étaient des plus distingués.
(1) Hervet, natif d’Olivet, près d’Orléans, s’était rendu
à Rome, à rappel du cardinal Pol us, pour une traduction
latine d’auteurs grecs. Sa science et son aménité lui
avaient conquis alors l’affection de ce prélat et de tous
les hommes illustres de l’Italie. Au retour du concile, il
devint grand vicaire de Noyon et d’Orléans, puis chanoine
de Reims, où il mourut à quatre-vingt-cinq ans,
l’année 1594.
(S) Antoine de Mouchy, dit Démocharès, était de Ressions,
diocèse de Beauvais. Nommé inquisiteur, il déploya
dans cette charge un zèle des plus vifs. De son nom,
furent appelés mouches ou mouchards ceux qu’il employait
à découvrir les sectaires. — On sait a qui s’applique
de nos jours cette dénomination. — II devint
chanoine de Noyon, et mourut à Paris, âgé de quatrevingts
ans (1574).
(3) Simon Vigor, d’Évreux, était le théologien du prélat
de ce diocèse. Il devint plus tard curé de Saint-Paul,
à Paris, ensuite archevêque de Narbonne. Il mourut à
Carcassonne, en 1575. — Nous avons déjà dit un mot
de lui, en parlant du fameux colloque de Poissy.
— 127 —
 rapproche du cardinal Charles de Guise,
deux délégués du concile vont, à quelques journées
de Trente, le complimenter au nom du
Pape et de rassemblée. Les Pères eux-mêmes
s’empressent à sa rencontre. Les légats, venus
le recevoir bien au-delà des portes de la ville,
le placent au milieu d’eux, malgré son humble
résistance, et entrent solennellement, suivis des
ambassadeurs ecclésiastiques et de plus de cent
trente évêques. Les ambassadeurs laïques, à
cheval, précèdent ce cortège, imposant comme
celui d’un pape ou d’un roi. — Une foule immense
est accourue pour contempler le digne
objet de tant d’honneurs, ce prélat « jeune encore,
resplendissant de santé et de beauté, de
la première noblesse de France, portant dans
tout son extérieur les marques de la vertu et
d’une vie exemplaire. »
Dès le lendemain, le cardinal, accompagné
des ambassadeurs français, rend visite aux légats,
se fait bien venir auprès d’eux, et leur
exprime le voeu d’être admis bientôt à une
assemblée générale, pour y présenteras lettres
du roi. — Une fièvre de rhume ne lui permet
cette communication que le 23 novembre.
Le patriarche de Jérusalem, deux archevêques
et quatre évêques vont le prendre à son
hôtel. Quand il paraît, tout le monde se lève,
les légats descendent de leurs sièges pour l’aller
recevoir, et le conduisent à la place qui lui a
été préparée.
Les lettres royales étant lues, il prononce, debout,
un discours qu’il termine ainsi : a Pour
moi et pour tous les évêques de France, mes
collègues, nous protestons, dans ce saint concile
de TÉglise universelle, que nous voulons
être soumis au saint-père Pie IV, souverain
pontife; car nous reconnaissons sa primauté sur
toutes les Églises de la chrétienté, et jamais
nous n’éluderons ses ordres; nous vénérons
aussi les décrets de l’Église catholique et du
concile général; nous nous soumettons à votre
autorité, très-illustres et très-révérends légats;
nous nous unissons à vous tous, vénérables
Pères, et nous nous réjouissons d’avoir pour
témoins de nos sentiments les très-illustres ambassadeurs
des princes. Que le Saint-Esprit
nous éclaire et nous dirige tous dans nos opérations.
Honneur et gloire à Dieu, père de
Notre Seigneur Jésus-Christ ! »
Profondément ému, comme toute l’assemblée,
le cardinal de Mantoue répondit par un
— m —
éloge délicat de la maison de Lorraine, de la
personne du cardinal, et de tous les évêques
français venus avec lui (4).
Un prélat répondit à son tour, au nom des
Pères. — Puis Arnaud du Ferrier prit la parole,
et son discours mit fin à cette grande et solennelle
séance.
XXVII
NOUVELLES CAUSES QUI RETARDENT LA SESSION.
Nous traversons une phase assurément fort
regrettable, mais curieuse et utile au point de
vue historique. Car s’il était fâcheux de voir
languir et s’arrêter une oeuvre commencée depuis
déjà si longtemps, et dont la conclusion
était si souhaitable, il était bon que l’histoire
enregistrât une preuve de plus de la liberté
complète laissée à tous les membres de la sainte
assemblée.
Le 24 novembre, on se remet donc à discuter
sur l’institution divine des évêques. Les débats
deviennent on ne peut plus passionnés et même
orageux. Le cardinal de Lorraine se montre à la
‘J) L’évêque de Lectoure, à Trente depuis le 14, assis*
tait à cette réunion.
8
— 130 —
fois sage et ferme. Le 5 décembre, il parle pendant
deux heures avec éloquence et savoir, et
propose des changements à faire aux chapitres
doctrinaux et aux canons : les prélats français,
parmi lesquels on compte deux nouveaux
venus, les évêques de Dol et de Vannes, se
rangent à son sentiment ; mais l’évêque de Metz
n’y adhère qu’en partie.
Instruit de la tempête qui s’est élevée, Pie IV
indique plusieurs moyens de l’apaiser : les légats
y voient de graves difficultés, et, après de vains
efforts, dépêchent à Rome un prélat italien
pour obtenir du Pape une déclaration catégorique
de ses volontés.
La discussion n’en continue pas moins, mais
sans résultat, jusqu’au 26 décembre : la session
devait s’ouvrir le lendemain; il fallut la proroger.
Sur les entrefaites, arrivent de France des
nouvelles qui exigent du concile, tantôt des
offices funèbres, tantôt de solennelles actions
de grâces, ou des prières publiques pour appeler
sur le royaume très-chrétien les bénédictions
du Ciel. Ces différentes cérémonies prennent
beaucoup de temps et font remettre la session
au 4 février 1863.
— 131 —
Le 3 janvier, les ambassadeurs français communiquent
aux légats les demandes dont ils
doivent saisir le concile : elles sont trouvées
empreintes d’une modération inattendue ; plusieurs
cependant paraissent inopportunes. Les
légats et le cardinal de Lorraine conviennent
ensemble de les envoyer toutes au Souverain
Pontife, avant de les formuler devant l’assemblée.
On avait déjà expédié à Rome les deux projets
de décret rédigés par l’éminent archevêque
de Reims : en les retournant un peu modifiés,
le cardinal Borromée donne les motifs des changements
jugés nécessaires.
Associé depuis quelque temps aux pensées
intimes de Pie IV et aux affaires du concile, le
jeune Borromée justifiait pleinement la confiance
de son oncle, et le secondait avec une
maturité précoce. — Admirable conduite de
l’Esprit de Dieu, d’avoir voulu qu’un tel saint
fût l’intermédiaire entre le chef et les membres,
et que son coeur servît de canal aux communications
échangées de part et d’autre 1
L’auteur de la première rédaction n’ayant
point goûté la seconde, il y eut dissentiment
parmi les Pères. Un nouveau travail échoue de—
132 —
Tant l’opposition des prélats français, auxquels
est venu s’adjoindre Jean de Morvilliers (1),
évêque d’Orléans.
Tous ces incidents sont portés à la connaissance
du cardinal Borromée : il répond que le
Souverain Pontife veut bien retrancher certaines
expressions du projet venu de Rome; — que
si, malgré cela, on ne s’entend point, il ne faudra
rien statuer sur le pouvoir du Pape et la juridiction
des évêques, mais seulement définir
les points hors de conteste; — enfin, que si
le calme ne se fait pas, on devra proroger la
session.
Dans une autre lettre, Pie IV témoignait à
ses légats pleine confiance et satisfaction entière;
ce qui ne les empêcha pas, pour se mettre
(l) Jean de Morvilliers, né à Blois en 1507, fut d’abord
lieutenant-général de Bourges, doyen de la cathédrale
de cette ville, puis conseiller au grand conseil. Ses talents
l’ayant fait connaître, il devint ambassadeur à Venise,
et s’y conduisit avec adresse, bon sens et probité. De
retour en France, il eut l’évêché d’Orléans, et, plus tard,
la charge de garde des sceaux. Son esprit et son zèle
furent admirés à Trente. Il se démit de son évêché en
1574, et mourut à Tours septuagénaire. — Les gens de
lettres de tous les pays célébrèrent sa mémoire, comme
celle d’un bienfaiteur.
— 433 —
à couvert, de prier le Pape de notifier par une
bulle ses volontés et ses ordres.
Après un peu d’hésitation, il se rendit à leurs
voeux, et leur enjoignit, au cas où Ton statuerait
quelque chose sur la puissance du chef de
l’Église, de ne rien laisser dire de moins large
et de moins clair que ce qui se trouve dans les
conciles antérieurs et les anciens Pères ; —- que
si des troubles s’élevaient à ce sujet, ils supprimassent
cette question et celle de la juridiction
épiscopale.
Restait à résoudre les difficultés soulevées à
propos de la résidence: nouveau débat, et
nouveau désaccord; — si bien que, dans la
congrégation générale du 3 février, il paraît nécessaire
de renvoyer la session au 22 avril.
xxvm
L’EMPEREUR A INSPRUCK. — TROUBLES ET DEUILS,
— NOUVEAUX LÉGATS.
Croyant sans doute pouvoir exercer quelque
pression sur le concile en se rapprochant de
Trente, l’empereur était venu s’établir k Inspruck.
— 134 —
Le cardinal de Lorraine eut mission, et de
Catherine de Médicis et du Pape lui-même, de
se rendre en cette ville; il y arriva le 16 février,
avec un certain nombre d’évêques ( i ) et de
docteurs français, et y fut honoré d’une réception
magnifique.
Tandis que les théologiens allemands, réunis
autour de l’empereur, tenaient des conférences,
Téminent prélat, qui n’y avait aucune part,
mettait à profit ses entretiens avec le monarque
pour influencer très-sagement son esprit.
La députation française étant revenue à
Trente avec des impressions favorables, les légats
encouragés n’hésitèrent pas à transmettre
immédiatement à une commission quelquesunes
des demandes impériales, se réservant de
proposer les autres à mesure que le permettrait
Tordre des matières.
Mais voici que le deuil se répand au sein du
concile : le cardinal de Mantoue, premier légat,
meurt le 2 mars 1563, après une courte maladie.
Le 17, Séripandi succombe à son tour aux
suites d’une fièvre dont les symptômes s’étaient
(1) Guillaume d’Avençon, archevêque d’Embrun, arrivé
& Trente le 14 février, n’en faisait sans doute point
partie.
— 135 —
déclarés dans la congrégation du 8 : — il avait
soixante-dix ans; son collègue n’en avaii que
cinquante environ.
Les historiens du concile que l’auteur a sous
les yeux se complaisent dans le récit des qualités
des illustres défunts et dans la peinture de
la consternation générale; mais ils sont peu
prolixes au sujet des cérémonies funèbres qui
durent avoir lieu, sans doute parce qu’elles
leur parurent tout à fait secondaires en présence
de la douleur universelle (1).
Il fut un instant question du cardinal de Lorraine
pour remplacer le premier président du
concile; mais le Souverain Pontife craignit de
donner trop de prépondérance aux prélats
(1) Ils n’omettent pas d’ordinaire ces sortes de détails.
Ainsi à propos des nouvelles venues de France, mentionnées
dans notre article précédent, ils nous disent
qu’une messe solennelle fut célébrée par Gilles Spifame,
évoque de Nevers, pour demander au Dieu des armées
le triomphe des catholiques sur les dissidents révoltés, et
qu’à la suite eut lieu une procession générale ; — qu’à
la nouvelle du succès, H y eut d’abord de publiques actions
de grâces, puis un discours à la louange des vainqueurs,
prononcé par Beaucaire de Péguillon, évêque de
Metz ; et qu’enfin Louis de Presles, évêque de Meaux,
officia dans une messe de Requiem à l’intention des victimes.
— 136 —
français, dont les opinions n’étaient pas trèsfavorables
au Saint-Siège. Le cardinal, qui avait
ambitionné cet honneur, se consola vite de le
voir accordé à un autre, car a le Français ne
loge pas deux nuits la tristesse dans son coeur, »
— Ce fut à Morone que passa l’héritage de Hercule
de Gonzague; à d’Altemps, retourné dans
son diocèse, succéda Navagero.
Quel est ce bruit d’armes mêlé au glas funèbre?…
D’où partent ces provocations, ces
cris de guerre et de vengeance qui dominent la
prière émue des pontifes autour d’un cerceuil?
Le 8 mars s’élève une dispute entre les gens
de deux évêques, l’un Français, l’autre Espagnol
: un des serviteurs du premier reçoit un
coup mortel. On accuse les Espagnols de s’être
jetés plusieurs sur un seul. Quelques Italiens
veulent venger la victime d’une violence aussi
déloyale. Dès lors, Espagnols et Italiens sont à
couteaux tirés. Les rixes deviennent si fréquentes
et si meurtrières que les prélats n’osent plus
laisser sortir leurs serviteurs ni sortir euxmêmes.
ITALIE ! ESPAGNE ! Ces deux mots retentissent
à toute heure au milieu des rues, comme
un signal de ralliement et de combat. Le 12,
au lieu d’un conflit, c’est une véritable bataille :
— 437 —
plusieurs tués et blessés restent sur place. Le
tocsin rassemble un assez bon nombre de soldats;
les combattants sont dispersés. Mais la
crainte passée, le tumulte recommence les jours
suivants. On demande un renfort de troupes.
En attendant, les légats pensent qu’il est nécessaire
de désarmer les mutins : l’expédient
rencontre des difficultés de la part des maîtres,
et ne peut s’exécuter qu’en partie. Les ambassadeurs
français et le cardinal de Lorraine
sont seuls autorisés à garder auprès d’eux un
certain nombre de gens armés, pourvu qu’ils
donnent leurs noms et signalement. Grâce à ce
moyen, et. surtout grâce à l’exemple des légats
qui, les premiers, désarment leur entourage,
l’apaisement se fait bientôt. Un édit impérial,
portant qu’on chassera de la ville tout individu
trouvé à se battre, achève de rétablir la tranquillité
publique.
Cette collision, où deux partis opposés et
deux nations rivales se personnifiaient dans la
domesticité, n’empêcha point Ferdinand d’envoyer
une lettre aux légats et copie d’une autre
qu’il adressait au Pape; c’étaient des plaintes
sur Tordre suivi dans les travaux du concile et
sur la lenteur qu’on y mettait; c’étaient aussi
— 138 —
des demandes, et notamment le voeu que le
Souverain Pontife se rendît à Trente, avec promesse
d’y venir lui-même.
La réponse de Pie IV fut modérée mais précise,
bienveillante et ferme.
Quant au voyage, il disait avec raison que la
ville n’était ni assez grande pour recevoir en
même temps les deux cours, ni assez sûre du
côté des hérétiques du voisinage ; que son absence
augmenterait encore la terreur où l’armée
ottomane jetait le peuple romain ; que d’ailleurs
le poids des années ne lui permettait pas un
pareil déplacement.
Cette missive fut confiée au cardinal Morone,
à son départ de Rome.
11 arrive à Trente le 10 avril, et y reçoit un
accueil brillant et empressé.
Le comte de Lune, ambassadeur du roi d’Espagne,
le suit de près.
Le 13, en congrégation générale, le nouveau
légat prend possession de la présidence du
concile.
Dès le lendemain il part pour Inspruck : sa
négociation auprès de Ferdinand réussit on ne
peut mieux.
A Trente, on avait repris l’examen des quos—
139 —
tions agitées, puis prorogé la session sans préciser
d’époque, se réservant de la fixer d’une
manière certaine quand les travaux seraient
plus avancés.
A ce moment, un troisième deuil survient
dans le concile : c’est la mort du célèbre théologien
Pierre Soto (1), succombant le 20 avril,
après trois jours de maladie. Au milieu de ses
cruelles souffrances il avait eu assez de force
et de présence d’esprit pour dicter l’expression
de ses sentiments, qu’il voulut qu’on adressât au
Pape. Il le priait de faire définir de quel droit
est la résidence des pasteurs, et décider que
l’institution et la juridiction des évêques sont de
droit divin. 11 ajoutait : a Au moment de rendre
le dernier soupir, j’atteste que Votre Sainteté
est supérieure à tous les conciles, et qu’elle ne
peut, en aucune manière, être jugée par eux ;
et je crois qu’il est très-important que ce point
devienne, dans l’Eglise, une vérité de foi ; car
l’opinion contraire tend manifestement à la sédition,
à la guerre et au schisme. »
(1) Il y eut deux religieux dominicains de ce nom :
Dominique et Pierre. Le premier avait été envoyé à
Trente par Charles-Quint; le second ne s’y lit pas moins
remarquer comme théologien de mérite.
— 140 —
L’arrivée du cardinal Navagero vint faire diversion
aux tristes pensées des membres du
concile. Prévoyant que les cérémonies d’une
réception solennelle donneraient lieu à quelque
dispute de préséance entre les ambassadeurs de
France et d’Espagne, le nouveau légat préféra
la paix aux honneurs dus à sa dignité, et entra
dans la ville en litière, après le coucher du
soleil, la veille du jour où il était attendu. —
Cet expédient dénotait chez lui un esprit élevé,
calme et modeste, et promettait de sa part
grande sagesse et grande prudence dans les
affaires.
XXIX
DU 12 Mal AU 16 JUIN.
Le 12 mai, congrégation générale : il s’agit
des abus relatifs au sacrement de l’Ordre. Le
cardinal de Lorraine en fait une critique vigoureuse
et juste. Il était depuis peu de retour d’un
voyage à Padoue, Ferrare et Venise, dans lequel
plusieurs évêques et presque tous les docteurs
français l’avaient accompagné.
On écoute attentivement l’orateur, car il s’ex—
i Ai —
9
prime d’une manière admirable. « 11 faut avouer,
écrit un de ses illustres auditeurs, que c’est un
des plus rares sujets que son ordre possède de
nos jours : esprit vif, il saisit tout de suite ce
qu’il doit dire, et il le dit avec tant de facilité,
avec tant de grâce et de charme, qu’il semble
que les belles choses fleurissent sur ses lèvres. »
Dans la congrégation du 17, sortie d’un prélat
contre les évêques allemands, qui n’ont pas
même envoyé de procureurs. Arnaud du Ferrier
se lève et dit que plusieurs évêques français,
retenus dans leurs diocèses à cause de
l’hérésie, ont délégué des hommes de mérite
auxquels on peut accorder en toute confiance
voix délibérative.
La question s’élargit et se généralise : les légats
irrésolus l’abandonnent à la décision du
Pape,^et lui suggèrent des expédients. On s’arrête
à celui-ci : promesse aux ambassadeurs
qu’on accordera aux procureurs, et même à
quelques théologiens par eux désignés, l’entrée
des congrégations, mais sans droit de suffrage.
Les représentants de l’archevêque de Saltzbourg
et des prélats-électeurs de l’empire font seuls
exception à la règle commune.
Horone revient d’Inspruck le 17.
— U2 —
Le 20, ne pouvant encore indiquer la session,
on se réserve jusqu’à la mi-juin pour la fixer
définitivement.
Le 21, entrée du comte de Lune au concile.
Avant de s’asseoir, il dit que, s’il n’exige pas sa
place immédiatement après les ambassadeurs
impériaux, c’est en vue de la paix et sans préjudice
des droits de la couronne d’Espagne. —
A cette protestation, l’ambassadeur de France
oppose naturellement la sienne.
Le duc de Bavière fait solliciter l’usage du
calice pour ses sujets ; on le dissuade de toute
instance à cet égard.
De son côté, Catherine de Médicis demande
le transfert du concile au centre de l’Allemagne,
menaçant d’assembler un synode
national ; sa politique échoue devant la fermeté
de Pie IV et le bon sens des souverains.
Ces difficultés écartées, on revient à la grande
affaire de la réforme du clergé. Plus d’une congrégation
se passe à entendre les voeux. Celuilà
demande que l’évêque et ses chanoines aient
table commune; celui-ci, que le Pape et les
évêques choisissent leurs successeurs; — une
voix s’élève contre le luxe scandaleux de cer—
143 —
tains prélats; une autre, contre les évêques
sans siège.
Derrière les individualités, trois partis étaient
en présence : le parti français, tendant à diminuer
l’autorité pontificale ; le parti espagnol,
voulant que l’institution et la juridiction des
évêques fussent définies purement et simplement
comme de droit divin; et le parti italien,
avec des doctrines plus favorables à la cour de
Rome.
Dès lors, comment rédiger une formule de
décret qui satisfît tout le monde? — On y travailla
sans succès jusqu’au 15 juin.
C’était le jour où devait être fixée la session.
Il fallut encore la proroger; mais on décida que
le dernier terme nedépasseraitpointle 15juillet.
Une nouvelle rédaction, mieux accueillie des
Pères, est envoyée à Rome et soumise au jugement
du Pape.
Persuadé qu’un tel expédient n’établira point
l’accord, du Ferrier propose en secret aux
légats un moyen qui lui semble meilleur. C’est
de régler et définir dans la prochaine session,
qui serait la dernière, tout ce dont on convient
généralement, — de laisser ensuite chacun s’en
aller, de permettre des synodes nationaux, sous
— 144 —
la présidence de délégués du Pape, pour
prendre des mesures selon le besoin de chaque
pays, lesquelles mesures devront avoir l’approbation
du Saint-Siège. — Bien qu’agréé du
Souverain Pontife, ce dessein ne put aboutir.
XXX
DERNIERS PRÉLIMINAIRES ET TENUE SE LA SESSION
VINGT-TROISIÈME.
Le 16 juin, remarquable discours de Laynez
sur les articles de réforme. Presque toute rassemblée
y applaudit; les légats en envoient
copie à Rome, comme pièce de la plus haute
importance.
L’éloquent religieux ne s’était pas placé, tant
s’en faut, sur le terrain des opinions gallicanes;
aussi voulut-on persuader au cardinal de Lorraine
que l’orateur l’avait eu principalement en
vue dans le développement de sa thèse. Informé
de ces bruits calomnieux, Laynez va trouver le
prélat, et lui proteste qu’il n’a attaqué ni Son
Eminence, ni aucun autre évêque français;
qu’il a seulement entendu réfuter certains docteurs
de Sorbonne imbus de faux principes.
— i45 —
Si le cardinal ne s’abaissa point au rôle peu
digne qu’on avait voulu lui faire jouer, le parti
français n’en continua pas moins à dire que le
but du discours était d’empêcher la réforme de
l’Église, et celle de la cour de Rome en particulier.
Ce nouveau grief entre Italiens et Français se
traduisit avec aigreur dans un incident public.
Au sujet de la réforme, l’évêque de Verdun
étant allé un peu loin dans ses propositions à
l’endroit du Pape, l’évêque d’Orvieto se mit à
dire à ses voisins : « Il chante trop haut, ce
coq (1) ! » L’évêque de Lavaur l’entendit et riposta,
par allusion au chant du coq qui fit
pleurer saint Pierre : « Plaise à Dieu qu’au chant
du coq Pierre s’éveille et pleure amèrement ! »
Cette saillie se répandit promptement hors de
rassemblée et de la ville de Trente et défraya
quelque temps les conversations.
L’injuste soupçon qui pèse sur les légats de
vouloir empêcher la réforme, tombe aussitôt
qu’on les voit en activer le travail.
On élague tout ce qui peut susciter de non-
(1) En italien comme en latin, le mot qui signifie coq,
veut dire aussi Gaulois, Français.
— 446 —
veaux embarras, pour ne s’occuper que des
choses les plus urgentes.
Toutefois, des difficultés de préséance devaient
encore amener du trouble. Le seigneur
de Lansac et le comte de Lune prétendaient
tous deux avoir droit au premier rang après les
ambassadeurs de l’empire. On avait cru que leur
porter en môme temps l’encens ainsi que le
salut de paix, serait le moyen de contenter
l’un sans blesser l’autre ; l’expédient devait
être mis à exécution le jour de la fête de saint
Pierre. Mais Lansac, prévenu dès le commencement*
de la messe, éclata en plaintes amères
et en violentes menaces, auxquelles ne manqua
pas de faire écho tout le parti français.
Devant cet orage, les légats se retirent à la
sacristie, y appellent, entre autres prélats, le
cardinal de Lorraine, l’archevêque de Sens et
l’évêque d’Orléans, ainsi que les ambassadeurs
d’Allemagne et de Pologne, et délibèrent avec
eux sur les mesures à prendre.
Après des pourparlers très-inquiets, on se
décide à omettre ce jour-là l’encensement et le
baiser de paix. On règle ensuite qu on fera de
même le jour de la session, et que, pour les
autres solennités, les rivaux éviteront de se
trouver ensemble.
Rappelé par son gouvernement, peu de temps
après cet accord, Lansac laissait à ses deux collègues
le soin de maintenir ou de revendiquer
les prérogatives de la couronne.
Le 7 juillet, les légats réunissent chez eux les
cardinaux de Trente et de Lorraine, trente-six
autres prélats et le P. Laynez. La conférence
dure cinq heures : on arrive à s’entendre, ou à
peu près, sur la rédaction des formules.
Le 9, congrégation générale : on y voit les
évêques d*Ypres et de Namur, et celui d’Arras,
François Richardot (1), que la régente des Pays-
Bas venait d’envoyer au concile avec Baïus,
Hessels et Jansénius (2), docteurs de l’université
de Louvain.
Par un accord inattendu, la rédaction élaborée
la surveille est adoptée sans grande difficulté.
Les Espagnols seuls la rejettent, pour se
(l) Richardot, né en Franche-Comté, successivement
professeur à Besançon et à Paris, avait remplacéle cardinal
de Granvelle sur le siège d’Arras, en 1561.
(1) Ce Jansénius n’est pas celui que l’Église a condamné.
Quant à Hessels et Baïus, ils étaient déjà entachés
d’hérésie.
— 148 —
ranger ensuite,après deux autres congrégations,
au sentiment de la majorité.
Enfin, après dix mois de sursis et d’attente,
de débats orageux et de labeurs pénibles, la
vingt-troisième session se tient le 15 juillet.
L’évêque de Paris officie pontificalement.
Les ambassadeurs de France et d’Espagne y
assistent; mais on omet la double cérémonie
de l’encens et de la paix.
Lorsque le secrétaire a donné communication
des lettres de plusieurs souverains, le célébrant
lit du haut de la chaire le décret dogmatique
et celui de discipline. Tous les Pères, moins
quelques-uns qui font des réserves peu importantes,
disent purement et simplement Placet
au premier. Le second rencontre moins d’unanimité,
excepté néanmoins en ce qui touche
l’institution des séminaires : cette pensée vivifiante,
si bien accueillie déjà, enlève des acclamations
enthousiastes.
La session suivante est assignée au 16 septembre.
Ainsi avançait l’oeuvre de Dieu : marche lente
et sûre, progrès laborieux et fécond. — Il y a
de grands pas, mais en dehors de la voie : l’Église
n’en fait jamais de pareils ; car elle marche
— 149 —
sous la conduite de Celui dont l’éternité est patiente.
Quand il faut aller de l’avant, l’Église ne
recule point; elle s’arrête quelquefois par prudence,
ou tourne la difficulté. Dans sa carrière
militante, il lui est bon de reprendre haleine ;
et lorsqu’elle est au repos, c’est toujours l’arme
au bras et l’oeil ouvert du côté de l’ennemi.
XXXI
DE LA VINGT-TROISIÈME A LA VINGT-QUATRIÈME
SESSION.
Tout le monde, au loin comme auprès, désirait
la fin du concile. De Lune fit tout ce qu’il
put pour créer de nouveaux embarras : son
obstination ne céda un instant que devant une
lettre du Saint-Père, appuyée des ambassadeurs
impériaux.
Libres de ce côté, les légats groupèrent sous
quarante-deux chefs les différents points de réforme.
Du Ferrier et le cardinal de Lorraine
virent bien qu’il ne fallait plus espérer la dissolution
immédiate de l’assemblée. L’homme des
délais, lecomte de Lune, demanda l’ajournement
de la discussion jusqu’à ce que les ambassadeurs
— 150 —
fussent mieux renseignés sur les moeurs et les
besoins de leurs pays.
Les présidents inclinaient pour la clôture; le
Pape la voulait à tout prix, et il leur écrivait de
la prononcer résolument, dès que les matières
à l’étude seraient définies ou réglées. Ce voeu,
les théologiens le secondaient par leur activité.
Dès le 31 juillet, on avait pu soumettre au
jugement des Pères les questions relatives au
sacrement de Mariage.
Celles qui concernaient les princes, au point
de vue de la réforme, avaient mis en émoi
toutes les cours. L’empereur, dont l’esprit, ainsi
qu’une laine blanche, prenait facilement les
teintes qu’un mauvais entourage voulait lui
donner, fut l’interprète des alarmes communes,
et, ne pouvant mieux faire, proposa des modifications
aux quarante-deux articles. Les légats
en avaient déjà réduit le nombre et retouché le
reste; et, sans s’inquiéter des tracasseries impériales,
ils avaient mené bon train le travail préparatoire
k la session. Le 7 septembre, tout
était prêt ; mais un tel dissentiment s’éleva dans
les congrégations, qu’il fallut la proroger jusqu’au
11 novembre.
De France, les ambassadeurs et le cardinal
— 454 —
recevaient du gouvernement des lettres menaçantes
pour le concile, au sujet de la réforme
des princes et de la question du mariage. Leur
conduite ne fut pas la même. Tandis que le
prélat éclairait le roi et son conseil, l’imprudent
du Ferrier prononçait un discours audacieux,
si mal reçu de tous, qu’un écrit anonyme, attribué
à l’archevêque de Sens, en fit aussitôt
la juste critique et le désaveu formel.
Appelé à Rome, Charles de Lorraine recueillit
de la bouche du Saint-Père l’expression accentuée
de sa pénible surprise : le cardinal
affirma que le roi n’avait point ordonné a de
mettre tant de chair au feu, » et que l’ambassadeur
avait outre-passé ses pouvoirs ; et, sur cette
assurance, accompagnée sans doute de réflexions
modérées et respectueuses, Pie IV
manda à Trente de laisser tomber l’affaire. Mais
quand arriva la lettre, du Ferrier venait de partir
pour Venise, où son collègue l’avait déjà précédé.
Le gouvernement n’avait donc plus au concile
de mandataires politiques; mais l’Église de
France, malgré le départ de quelques évêques,
continua d’y être dignement représentée jusqu’à
la fin par le cardinal de Lorraine et un nombre
suffisant d’autres prélats distingués.
Après de sérieux débats renouvelés dans plusieurs
congrégations générales, la majorité des
Pères admit la rédaction du décret annulant les
mariages clandestins.
Celui de réforme essuya à son tour de vives
critiques, et dut subir plus d’un changement.
Tant qu’il ne fut question que de la réforme
du clergé, les ambassadeurs laissèrent couler
les choses ; mais lorsqu’on en vint à la réforme
séculière, ce fut de leur part un toile général,
tout un concert de réclamations, de plaintes et
de menaces.
Voulant apaiser l’orage et conjurer la foudre,
le premier légat propose, le 8 octobre, de tenir
au plus tôt la session sur les matières élaborées,
et d’ajourner le reste à une autre session, qui
pourra être la dernière. L’avis est adopté. Pour
mener bon train le travail, trois commissions
fonctionnent (1), ayant chacune pour président
l’un des cardinaux Hosius, Simonetta et Navagero
(2).
(1) L’archevêque de Sens et les évêques de Verdun et
d’Arras en faisaient partie.
(2) Un autre Navagero, de la même famille, amhassadeur
de Venise auprès de Charles-Oumt et de François I w
successivement, était mort à Bloisen 1529.
— 453 —
De Lune n’aurait pas été lui-même s’il eût
laissé finir le concile sans de nouvelles tracasseries.
Plusieurs prélats ayant modifié leur manière
de voir sur les mariages clandestins, il ose
dire que ce revirement d’idées résulte soit des
menaces soit des promesses. Mais Morone et ses
collègues repoussent avec dignité cette allégation
aussi injuste que gratuite, et le somment
d’articuler des faits : il n’en peut produire, puisqu’il
n’y en avait pas, et il en est pour la honte
d’une imputation déloyale.
Sur les entrefaites, le bruit se répand que
l’empereur désire la clôture du concile, et
bientôt une lettre du monarque confirme la
nouvelle. Ce voeu était conforme aux pensées
des légats, on l’accueille avec joie. Par un bref
du -14 octobre, le Souverain Pontife approuve
leur intention, si la majorité des Pères y souscrit.
Voici reparaître l’incorrigible de Lune : le
char marche trop vite à son gré, il essaye de
mettre des bâtons dans les roues. Mais l’entrave
est aussitôt rompue, et, en dépit de ses efforts,
les décrets tant de fois examinés et revisés déjà
sont de nouveau soumis en congrégation générale,
le 40 novembre, veille de la session.
Le lendemain, dès huit heures, commence
— 154 —
l’office pontifical. Après le discours prononcé
par l’évêque d’Arras, le célébrant lit du haut de
la chaire le décret dogmatique : doctrine et canons
sont approuvés de tous, sauf les réserves
de quelques-uns. On passe ensuite aux chapitres
disciplinaires, qu’on adopte également. Ici, le
cardinal de Lorraine, peu satisfait de l’ensemble
du décret, déclare, en son nom et au nom
de tous les évêques français, qu’il accepte la
réforme, non comme entière et suffisante, mais
comme préparatoire d’une autre plus complète.
Beaucoup de prélats de différentes nations
s’associent à ce sentiment et à cette espérance.
Il était quatre heures du soir, et Ton siégeait
depuis huit heures du matin sans désemparer :
la fatigue était extrême. Sur l’invitation de Morone,
l’évêque officiant promulgua le décret
fixant au 9 de décembre la session vingtcinquième.
XXXII
VINGT-CINQUIÈME ET DERNIÈRE SESSION. — CLOTURE.
Les Pères étaient depuis longtemps éloignés
de leurs églises; plusieurs y avaient été rappelés
— 155 —
d’urgence; la peste sévissait à Inspruck, menaçant
tout le voisinage ; déjà maîtres de Wurtzbourg,
les hérétiques révoltés pouvaient arriver
jusqu’à Trente : — en fallait-il davantage, aux
yeux du Pape et des légats, pour clore au plus
tôt le concile?
Tel aussi le voeu des Pères et des ambassadeurs.
On devine qui, parmi ces derniers, fit
désaccord dans cette unanimité…. de Lune, et
avec lui quelques évêques espagnols. — On les
laisse dire.
On distribue les matières à plusieurs commissions.
Les décrets de réforme sont prêts le 15 novembre,
et discutés le même jour en congrégation
générale : la critique en est faite avec une
gravité et une précision remarquables.
Nouvelle tentative du comte pour gagner du
temps.
Tout à coup, dans la nuit du 29 au 30, arrive
une fâcheuse nouvelle, transmise au comte par
l’ambassadeur espagnol à Rome; un second
message, adressé aux légats, confirme le premier
: Paul IV est à l’extrémité, on désespère
desa vie; de son lit de mort, le pontife inquiet
ordonne de presser les derniers travaux, de
– 156 —
crainte qu’un conflit ne s’élève entre le Sacré-
Collége et les Pères, sur l’élection d’un successeur.
Les légats convoquent les cardinaux de Lorraine
et de Trente, les représentants impériaux
et celui d’Espagne, et le lendemain, les autres
ambassadeurs avec les principaux d’entre les
Pères, — et leur exposent la gravité des circonstances,
la nécessité d’en finir. Tous partagent
les craintes et l’avis des légats. Le parti
espagnol veut qu’on attende l’agrément du roi.
Un passe outre.
La formule du décret de foi est admise le
2 décembre, sauf quelques remarques. Celui de
discipline passe à l’unanimité. Quoi que dise
encore de Lune, on décide que la session aura
lieu le lendemain, qu’on y traitera delà clôture,
et que, vu l’abondance des matières et la longueur
des cérémonies, elle durera deux jours.
La congrégation venait de finir, lorsque, vers
neuf beures du soir, arrive en toute hâte un
courrier; il apporte aux légats et au cardinal
de Lorraine un paquet de lettres : elles sont du
Pape lui-même, échappé comme par miracle
au plus sérieux danger. Du lit de souffrance où
la maladie le retient encore, il les adjure de ne
— 457 —
pas même différer d’une heure la clôture du
concile.
Après s’être un instant livré à l’espérance et
à la joie, on travaille jusqu’à près de minuit
pour faire aux décrets les changements convenus.
Les premières lueurs du jour trouvent les
Pères déjà réunis à la cathédrale, répandant
leurs actions de grâces au pied des autels. Le
saint sacrifice estoffertavec pompe; un discours
enthousiaste émeut profondément l’assemblée.
Le célébrant monte en chaire, et, d’une voix
solennelle, donne lecture des décrets : tous,
excepté quelques-uns, adhèrent au premier;
un placet unanime accueille le second.
Lecture et suffrages avaient amené la fin de
la journée; on renvoya au lendemain ce qui
restait à faire.
Pendant la nuit, on élabore un dernier décret
sur les indulgences; il reçoit dès le matin une
première approbation générale.
Par suite de cet emploi de la matinée, on
ne peut rentrer qu’un peu tard en session.
La messe dite, et les cérémonies supprimées,
on procède à la lecture du décret et à sa sanction
définitive.
— 458 —
Puis, quand on a lu tous les décrets dogmatiques
et énoncé les décrets disciplinaires antérieurs
à Pie IV, pour les faire approuver aussi,
Morone consulte rassemblée sur la clôture,
élève les mains au ciel et dit aux Pères : « Révérendissimes
Pères, après avoir rendu à Dieu
vos actions de grâces, allez en paix. » — Tous
répondent : « Ainsi soit-il. »
Alors éclate une immense allégresse, on
quitte ses places, on pleure de joie, on s’embrasse
avec effusion.
Le silence et le calme se rétablissent ; les acclamations
usitées dans les anciens conciles vont
commencer.
Qu’on se figure un temple magnifiquement
décoré, resplendissant de lumières ; — plus de
deux cent-cinquante prélats revêtus de leurs
habits pontificaux et mitre en tête, traduisant
leur joie par des gestes expressifs, le ton de leur
voix émue et l’animation de leur visage. Les
uns tendent les bras vers le ciel; les autres
essuient leurs larmes; en voici, à genoux, qui
répandent en présence de Dieu leurs prières et
louanges, et qui rappellent les vingt-quatre
vieillards de l’Apocalypse prosternés devant
l’Agneau; la plupart contiennent leur émotion
— 459 —
pour s’unir au chant triomphal des acclamations
qui retentissent.
Le cardinal de Lorraine est en chaire ; il domine
ce beau spectacle et y ajoute encore
quelque chose de plus imposant. Sa voix pleine
et vibrante, la majesté de ses traits, son port et
son maintien, le feu de ses regards, la noblesse
et la dignité de toute sa personne, la grandeur
de son nom, tout en lui contribue à rehausser
l’éclat de la cérémonie, à lui donner un caractère
de solennité que n’eut jamais peut-être
aucun concile. — Auteur des acclamations, il
les fait monter vers le ciel senties et harmonieuses;
toute l’assistance y fait écho…
Elles furent suivies du Te Deum, de la bénédiction
du premier légat et du congé dans la
paix du Seigneur.
Avant de se séparer, les 4 légats et les 2 autres
cardinaux, 3 patriarches, 215 archevêques,
168 évêques, 39 procureurs de prélats absents,
7 abbés et 7 généraux d’ordres, — en tout
255 membres, souscrivirent les décrets réunis
et authentiqués.
Le surlendemain, ce fut le tour des représentants
des puissances.
Le cardinal de Lorraine suppléa les ambassa—
160 —
deurs de sa nation et signa pour eux, au nom
de Charles IX, en présence des évêques de
Verdun, du Mans et d’Evreux, et de plusieurs
autres témoins illustres.
Par un dernier reste d’aigreur, de Lune ne
voulut souscrire que sous la réserve de l’assentiment
de son souverain. C’était faire injure,
non-seulement à ses collègues et à son maître,
mais encore au concile et à Dieu lui-même.
Quinze jours s’étaient à peine écoulés, que
l’orgueilleux et maladroit courtisan succombait,
aux environs de Trente, à une pleurésie contractée
dans une partie de plaisir.
XXXIII
LE PAPE CONFIRME ET LES COURS ACCEPTENT LE
CONCILE.
La joie des Pères eut bientôt rempli tous les
coeurs catholiques, et leurs acclamations retenti
dans l’Église entière.
Dès le 12 décembre, Pie IV, à peine rétabli,
invite le Sacré-Collége à célébrer l’heureuse
issue du concile; et trois jours après, à la voix
du pontife, Rome se porte en procession de
Saint-Pierre à Sainte-Marie-de-la-Minerve,
— 161 —
Le chef de l’Église a hâte de sanctionner les
décrets de ses frères, mais il commence par les
exécuter, semblable à Celui dont il est Je vicaire
et qui n’enseigna qu’après avoir agi.
La confirmation ne se fait pas attendre : une
première bulle l’annonce au monde chrétien,
et une seconde rend le concile obligatoire à
partir du 1e r mai; enfin un motuproprio institue
une congrégation de huit membres du Sacré-
Collége, pour veiller partout à son exécution.
Tandis qu’on prend à Rome ces sages mesures
et autres non moins prévoyantes, que se passet-
il dans les différentes cours de l’Europe ?
Celle de Portugal est la première à réjouir
le coeur du Souverain Pontife : le roi Sébastien
s’empresse de lui écrire, et lui promet de faire
observer le concile dans son royaume.
Les gouvernements italiens suivent de près,
et Venise se distingue entre tous par son zèle ;
aussi Pie IV, satisfait, donne-t-il aux représentants
de cette république à Rome le beau palais
appelé depuis palais de Venise.
De Lune a chargé son maître d’un odieux qui
lui pèse : un édit royal promulgue et impose
les décrets en Espagne, où les obstacles sont
aisément levés. Philippe II a une tâche plus
— 162 —
difficile dans les Pays-Bas, gouvernés en son
nom par la duchesse de Parme.
La régente consulte les corps ecclésiastiques
et civils de l’État. Du côté des évêques, adhésion
complète et empressée; — des universités
de Douai et de Louvain, réponses on ne peut
plus catholiques. Quant aux conseils des provinces,
tous, à la vérité, s’inclinent devant les
décrets de foi, mais ils ne traitent pas avec le
même respect ceux de discipline ; on les voit
même exciter la duchesse à en rejeter quelquesuns.
Le conseil d’État est plus mal disposé
encore. Philippe renouvelle ses ordres, mais
d’une manière impolitique et violente qui accroît
le nombre des opposants et fait d’eux une
faction redoutable.
Les évêques néanmoins peuvent exécuter les
volontés royales; et, pour n’en mentionner
que trois, nous voyons l’archevêque de Cambrai
réunir à cette fin un synode provincial en
1565; — Granvelle, archevêque de Malines, en
faire tenir un dans le même but, l’année 1570,
— et Claude de La Baume, métropolitain de
Besançon, convoquer aussi le sien,le 24 octobre
1571, — après avoir surmonté, les uns et les
autres, des difficultés plus ou moins grandes.
— 163 —
Des obstacles non moins sérieux s’élèvent
en Allemagne. Ferdinand est mort, et Maximilien
n’a pas hérité des sentiments religieux
de son père; toutes les sectes protestantes se
réveillent et s’ameutent; les catholiques euxmêmes,
ne s’isolant point assez de ce milieu
hostile, montrent de la répugnance pour les
statuts disciplinaires. Cependant Maximilien
ne se laisse pas entièrement déborder, déploie
même un zèle inattendu; si bien que les prélats
trouvent de ce côté appui pour la publication
du concile.
Le roi de Pologne, que l’hérésie puissamment
organisée enveloppe de toute part, hésite entre
les sectes et l’Église. Mais il cède enfin à l’ascendant
vainqueur de la vérité, qui a pour
organes le nonce apostolique Commendon (1)
(1) Commendon versifiait très-bien dès l’âge de dix ans.
Jules III, dont il fut camérier, dit un jour qu’il valait
trop pour ne faire que des vers, et le chargea de négociations
qui réussirent. Les successeurs de Jules et les
légats du concile l’employèrent avec fruit. Pie IV le fit
cardinal, à la prière de saint Charles Borromée. Il revint
à Home après sa mission en Pologne. Grégoire XIII
étant tombé malade, plusieurs cardinaux formèrent le
dessein de l’élever sur la chaire pontificale, et ils l’eussent
exécuté, si elle fut devenue vacante alors. Commendon
— 164 —
et le cardinal Hosius (1) : grâce à ces deux
hommes, la Pologne ne se séparait ni du Saint-
Siège ni des puissances catholiques.
XXXIV
DIFFICULTÉS EN FRANCE FOUR LA RÉCEPTION DU
CONCILE.
A son retour, le cardinal de Lorraine présente
au roi les décrets portés à Trente.
Charles IX, influencé par Catherine et L’Hospital,
les défère à son conseil. Le conseil ne
mourut peu de temps après. Sa vie, écrite en latin, a
été traduite élégamment par Fléchier.
(1) Stanislas Hosius, élevé en Italie, devint secrétaire
du roi de Pologne, chanoine de Cracovie, sa ville natale,
évêque de Culm, puis de Warmie. Chargé par Pie IV de
négocier la reprise du concile auprès de l’empereur Ferdinand,
ce prince lui dit en l’embrassant a qu’il ne pouvait
pas résister à un homme dont la bouche était le temple, et
la langue l’organe du Saint-Esprit. » Pie IV le revêtit delà
pourpre en 1561, et l’adjoignit comme légat aux cardinaux
de Mantoue et Séripandi. Dès la clôture du concile,
Hosius, avec l’agrément du Pape, rentra directement
en Pologne ; mais Grégoire XIII l’appela plus tard auprès
de lui. Il mourut à soixante-seize ans, avec les beaux
surnoms de Colonne de V Eglise et ci’Augustin de son
temps.
— m —
trouve pas qu’où puisse en admettre la discipline,
parce qu’elle blesse les libertés et privilèges
de l’Église gallicane. Le Saint-Père envoie successivement
deux nonces : leurs efforts n’ont
aucun résultat. L’illustre archevêque de Reims
n’en publie pas moins les décrets dans un synode
provincial ; mais le pouvoir blàmb sa conduite
et défend de les observer.
Les autres prélats ne sont pas moins favorables
au concile que leur éminent collègue;
toutefois, ils croient devoir attendre que les
temps deviennent plus tranquilles et que le
jeune monarque soit plus maître de ses actions
(1).
Pie V, à peine sur le trône pontifical, adresse
d’abord au nonce à Paris de pressantes recommandations,
puis envoie le cardinal Alexandrin,
son neveu, et saint François de Borgia
plaider la cause du concile auprès de Charles IX :
leur mission échoue.
(1) Les États du Languedoc, présidés à Beaucaire, en
1564, par Pélissier, évêque de Montpellier, prièrent instamment
le roi de recevoir le concile. Cette demande
fut plusieurs fois renouvelée, notamment en 1568, par
les marnes États tenus à Carcassonne, sous la présidence
de Pierre de Villars, alors évêque de Mirepoix.
10
— 466 —
Grégoire XIII ne réussira pas davantage auprès
du nouveau monarque Henri III. Celui-ci
promettra même aux protestants un synode
national, et le malheureux évêque de Valence,
Montluc, raffermira dans cette voie.
Mieux inspirés, les autres prélats du royaume,
qui n’ont cessé un seul instant de poursuivre
la grande affaire de la réception du concile,
réuniront dans ce but leurs efforts aux Etats
généraux tenus à Blois en i 576. Mais le clergé
du second ordre (chapitres, réguliers et curés)
fera la plus tenace opposition pour conserver
ses exemptions et privilèges : il y tient pardessus
tout; et, s’il le faut, Guillaume de Taix,
doyen du chapitre de Troyes, ira supplier le
Pape de confirmer ce qu’il s’agit d’abolir. Telle
est la résistance contre laquelle viendront se
briser tour à tour d’Epinac, archevêque de Lyon,
— de Villars, devenu archevêque de Vienne,
—de Saintes, évêque d’Évreux, — et de Gondy,
évêque de Paris.
Cependant les huguenots et les agitateurs
commenceront à troubler les provinces, et Ton
proposera de leur accorder quelque chose pour
les apaiser. Les trois États, au contraire, demanderont,
avec le maintien absolu de la foi
— 167 —
et du culte, la publication des décrets; et dans
le conseil royal les cardinaux d’Esté, de Guise
et de Bourbon, le frère du roi et le duc de
Nevers seront de ce second avis; tandis que
Morvilliers, évêque d’Orléans, et autres conseillers
se rangeront au premier sentiment. Catherine
saura faire pencher le roi du mauvais
côté.
On devine ce que l’épiscopat, rempli d’alarmes,
essayera dans l’assemblée de Melun,
en 1579. On a souvent, dit l’Écriture, pour
adversaires et pour ennemis les gens de sa
propre famille. Ici, les adversaires sont encore
ceux que nous avons déjà vus résister, — les
membres du clergé secondaire. Unis à l’archevêque
de Lyon, les évêques de Bazas (de Pontac),
de Nevers (Sorbin de Sainte-Foy), de
Noyon (d’Angennes), épuisent tout leur zèle à
faire prévaloir dans ce corps de meilleurs et de
plus religieux sentiments.
L’évêque de Bazas et deux de ses collègues
sont députés auprès du roi, pour obtenir enfin
ce qu’exige le bien de l’Église de France, ce
que tout l’épiscopat réclame, la publication
du concile. Sa Majesté renvoie au Parlement,
avec une réponse évasive. Le Parlement ren—
468 —
verra-t-il au roi ? Non, mais il subordonnera
la publication à ses propres décrets, aux droits
du prince, aux libertés de l’Église gallicane.
Les choses languissent ainsi quelque temps,
jusqu’à ce que l’assemblée, transportée à Paris,
d’abord à Saint-Germain-des-Prés, puis au
couvent des Augustins, exprime au souverain,
par Torgane de L’Angelier, évêque de Saint-
Brieuc, ses voeux tant de fois émis.
Henri III se retranche dans la difficulté des
circonstances et le malheur des temps; — réponses
déjà connues, auxquelles toutefois il
ajoute a qu’il pense à réunir une grande assemblée
». Mais quand on lui demande de la
convoquer, il ne la veut plus et permet seulement
des synodes provinciaux.
Avant de les aller tenir, les prélats députent
MMgrs d’Aix et de Bazas auprès du nonce apostolique,
pour lui rendre compte de tout ce qui
s’est passé. Ils sont heureux de lui entendre
dire que le Pape a résolu de leur venir en aide,
et qu’il aura égard aux exemptions et privilèges,
au moyen de dispenses particulières.
Les évêques se séparent le 1e r mars 4570, et
vont porter cette bonne nouvelle dans leurs
diocèses.
— 169 —
Les résultats ne devaient pas répondre entièrement
à ces espérances. Le pouvoir laissa
bien les métropolitains réunir leurs suffiragants
et adopter dans chaque province tout ce
qu’ils voulurent des décrets portés à Trente ;
mais quant à les recevoir et enregistrer comme
loi du royaume, il s’y refusa toujours.
Il n’entre pas dans le but de l’auteur de suivre
jusqu’au bout les efforts tentés d’une part, les
résistances opposées par ailleurs; —les mille
complications, les mille difficultés dont l’histoire
de notre pays se montre en quelque
sorte hérissée, pendant près d’un quart de
siècle, sur cette grande et capitale question.
Ce serait là une étude qui nous entraînerait
trop loin. Nous y verrions les susceptibilités
exagérées, les injustes défiances du vieil esprit
parlementaire et gallican; et à côté, et audessus,
les nobles figures de Sixte V, Grégoire
XIV, Clément VIII et Paul V, voulant
assurer les fruits du concile avec autant de
zèle que leurs prédécesseurs en avaient mis à le
préparer et à le mener abonne fin.
170
NOMS, DIGNITÉS OU OFFICES
DES FBAtfÇÀIS (1) TENUS A TRENTE TOUR LE CONCILE.
De l’ouverture (13 décembre 1545) à la translation
(11 mars 1547).
Antoine Filhol, archevêque d’Aix.
Claude de La Guiche, évêque d’Agde.
Guillaume du Prat, évêque dp Clermont.
Claude Dodieu, évêque de Rennes, reparti
avant l’ouverture, n’est pas revenu.
Claude d’Urfé, ambassadeur.
Jacques de Lignières, ambassadeur.
Claude Le Jay, d’Annecy, procureur de
l’évêque d’Augsbourg.
Jean Calvi, Corse, général des mineurs de
l’Observance.
Gentian Hervet, docteur, prêtre séculier.
Richard du Mans, docteur, mineur de l’Observance,
du couvent de Chartres.
Nicolas Desgrandes, docteur, mineur de
l’Observance, de Paris.
(1) Sont mentionnés comme tels quelques noms étrangers
alors à la France, mais devenus français par l’extension
de notre territoire.
— 174 —
Jean Conseil, docteur, mineur de l’Observance,
de Paris.
Melchior Clave, docteur, mineur de l’Observance,
<fAix.
Jean Locheb, docteur, de l'ordre de Saint-
François.
Adrien Masy, docteur, de Tordre de Saint-
François.
Jean Borel, chantre.
Jean Rolliard, courrier (Lorrain).
Mathurin Menand, courrier (Lorrain).
Translation à Sologne (2$ avril 1547 —
18 septembre 1549)
Antoine Filhol, déjà nommé.
Claude de La Gu iche, déjà nommé.
Jean d'Angennes, évêque de Noyon.
Robert Cénal, évêque d'Avranches.
Philibert Babou de La Bourdaisière, évêque
d'Angoulême.
François Bocri, évêque de Saint-Malo.
François Manne, évêque de Saint-Brieuc.
Jean Solice, évêque de Saint-Papoul.
Pierre du Val, évêque de Séez.
Jacques Spifame, évêque de Nevers.
Claude d'Urfé, ambassadeur, déjà nommé.
— 172 —
Michel de l'Hospital, ambassadeur.
Pierre Danès, ambassadeur.
Claude Le Jay, déjà nommé.
Simon Guichard, d'Etampes, général des
Minimes.
Jean Conseil, docteur, déjà nommé.
Simon Somère, docteur, mineur de l'Observance.
Jean Borel, chantre, déjà nommé.
Antoine Royal, chantre.
Claude de La Maison, Lorrain, notaire.
Jean RoIIiard, courrier, déjà nommé.
Mathurin Menand, courrier, déjà nommé.
Pierre Gantesio, Jean Piccati et Jean Aurai
sont inscrits comme attachés à la maison de
l'archevêque d'Aix.
De la reprise à Trente ( i« mai 1551) jusqu'à la
fin (A décembre 1563).
Pierre du Val, déjà nommé.
Charles de Lorraine, cardinal-archevêque de
Reims.
Guillaume d'Avançon, archevêque d'Embrun.
Nicolas de Pellevé, archevêque de Sens.
Gabriel Le Veneur, évêque d'Evreux.
— Ą13 —
Guillaume Barton de Montbas, évêque de
Lectoure.
Gabriel de Bouvéri, évêque d'Angers.
Nicolas Psaume, évêque de Verdun.
Eustachę du Bellay, évêque de Paris.
Tristan de Bizet, évêque de Saintes.
Jean de Morvilliers, évêque d'Orléans.
Louis de Brézé, évêque de Meaux.
François Richardot, évêque d'Arras.
Jacques-Marie Sala, évêque de Viviers.
Jérôme de Bourges, évêque de Chftlons.
François Beaucaire de Péguillon, évêque de
Metz.
Charles d'Angennes, évêque du Mans.
Pierre Danès, évêque de Lavaur.
Philippe du Bec, évoque de Vannes.
Charles de Roussy, évêque de Soissons.
Charles d'Espinay, évêque de Dol.
Gilles Spifame, évoque de Nevers.
Bernard del Bene, évêque de Nîmes, précédemment
de Lodève.
Louis de Genoilbac, évêque de Tulle.
Louis de Bueil, évêque de Vence (mort à
Nice, inhumé k Saint-Pons, dont il était abbé).
Etienne Boucher, évêque de Quimper.
Antoine Le Cirier, évêque d'Avranches.
— m —
Pierre d'Albret, évêque de Comminges.
Jean Clausse, évêque de Sénez.
Antoine-Marie Salviati, évêque de Saint-
Papoul.
François de La Vallette, évêque de Vabres.
Louis de Saint-Gelais, seigneur de Lansac,
ambassadeur.
Arnaud du Ferrier, ambassadeur.
Guy du Faur de Pibrac, ambassadeur.
Jérôme Souchier, abbé de Ciairvaux.
Claude Sainctes, abbé de Lunéville.
Jean Contignon, procureur de Tordre de
Cluny.
Nicolas Boucherat, procureur de Tordre de
Citeaux.
Nicolas Maillard, doyen de TUniversité de
Paris (1).
Jean Pelletier, principal du collège de Navarre.
Antoine Démocharès ou de Mouchy, docteur
de Sorbonne.
Nicolas de Brie.
Jacques Hugon, franciscain (fut aussi procureur
de l'évêque de Tréguier).
Simon Vigor.
(1) Ce docteur et les onze nommés après lui avaient
été envoyés par le roi.
Richard Dupré.
Noël Paillet.
Robert Fournier, chanoine d'Amiens.
Antoine Goquier.
Lazare Broychot.
Claude de Sainctes (du diocèse de Chartres).
Jacques Alain, théologien de l'évêque de
Vannes.
Bernard Beraardi, théologien de l'évêque de
Nîmes.
Pierre Aridien, théologien de l'évêque du
Mans.
Georges Girard, théologien de l'évêque
d'Angers.
Gentian Hervet, théologien de l'archevêque
de Reims.
Jean Chartougne, de l'ordre de Saint-Benoît.
Jean de Verdun, de l'ordre de Saint-Benoît.
Nicolas, de Tordre des Carmes.
Herald Carpentier, de Tordre des Carmes.
Barthélémy Lecomte, chantre.

TABLE
Pag.
AVÀNT-PHOPOS I
I. — Premières négociations, sous Clément
VII 1
U. — Paul III poursuit les négociations. . 5
III. — Successives prorogations du concile. 9
IV. — La ville de Trente 15
V. — Les derniers obstacles disparaissent. . 18
VI. — Ouverture et première session du
concile 24
VII. — Organisation et manière de procéder
du concile 27
VIII. — Deuxième session 33
IX. — Troisième, quatrième et cinquième
session 83
X. — La sixième session éprouve de longs
retards 41
XI. — Sixième et septième session 49
XII. — Translation du concile à Bologne
(huitième session) 54
XIII. — Difficultés à l'occasion du transfert.
— Neuvième session à Bologne. . 61
XIV. — Dixième session. — Oa veut ramener
le concile à Trente. — Il est suspendu
66
— 178 —
XV. — Dernières négociations pour la reprise
du concile. — Onzième session,
à Trente 72
XVI. — Attitude de Henri II. — Amyot se présente
à la douzième session. . . . 75
XVII. — Derniers mois de Tannée 1551.
— Treizième, quatorzième et quinzième
session 84
XVIII. — Seizième session. — Le concile est
de nouveau suspendu jusqu'en 1562. 89
XIX. — Zèle de Pie IV pour la reprise du
concile 94
XX. — Nouvelles complications 98
XXI. — Reprise du concile.—Dix-septième et
dix-huitième session 104
XXII. — Ce qui se passe en France 108
XXIII. — Dix-neuvième et vingtième session;
faits qui s'y rattachent 112
XXIV. — Préliminaires et tenue de la vingtunième
session 116
XXV. — Préliminaires et tenue de la session
vingt-de uxième 119
XXVI. — Premiers retards apportés à la session
vingt-troisième. — Charles de
Guise, cardinal de Lorraine. . . . 122
XXVII. — Nouvelles causes qui retardent la session
129
XXVIII. — L'empereur à Inspruck.— Troubles et
deuils. — Nouveaux légats 133
XXIX. — Du 12 mai au 16 juin 140
XXX. — Derniers préliminaires et tenue de la
session vingt-troisième 144
XXXI. — De la vingt-troisième à la vingt-quatrième
session 149
— 179 —
PARIS. — IMP. ADRIEN LE CL ERE, RUE CASSETTE, 2*J.
XXXII. — Vingt-cinquième et dernière session.
Clôture 154
XXXIII — Le pape confirme et les cours acceptent
le concile 160
XXXIV. — Difficultés en France pour la réception
du concile 164
Noms, dignités ou offices des Français Tenus à
Trente pour le concile 170

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