L’héritage culturel et spirituel de l’inflation forcée Par J.G. Hülsmann*

L’héritage culturel et spirituel de l’inflation forcée
Par J.G. Hülsmann*
L’idée que l’inflation est néfaste est une idée bien ancrée en science économique. Cepen-dant la plupart des manuels contemporains sous-estiment l’étendue du mal parce qu’ils défi-nissent l’inflation de manière trop étroite. La définition standard la conçoit comme une « baisse prolongée du pouvoir d’achat de la monnaie (PAM) » et très peu d’attention est ac-cordée aux formes concrètes qu’elle revêt. Pour mieux comprendre sa nature néfaste dans toute son ampleur, il faut recourir à une tradition plus ancienne d’analyse monétaire qui trouve son origine dans le Traité des monnaies de Nicolas Oresme au 14ème siècle.1 Selon cette conception, l’inflation est le produit d’une violation des règles fondamentales de la so-ciété.
Aussi dans le présent essai définirons-nous l’inflation comme une augmentation de l’offre de monnaie qui est due à l’escroquerie, à l’imposition et à la rupture de contrat. Invariable-ment, elle produit trois conséquences caractéristiques : (1) elle bénéficie à ses auteurs aux dépens des autres utilisateurs de la monnaie, (2) elle permet une accumulation des dettes au-delà du niveau qu’elles auraient pu atteindre sur le marché libre, et (3) elle réduit le PAM en dessous du niveau qu’il aurait atteint sur le marché libre. Ces conséquences sont encore ag-gravées quand l’inflation est encouragée par l’Etat. On parlera alors d’ « inflation forcée ». La monnaie forcée – en particulier le papier-monnaie que le gouvernement impose aux citoyens à
* L’auteur est Professeur de sciences économiques à l’Université d’Angers. Le présent essai, chapitre d’un ouvrage paru en anglais et en allemand, est paru sous forme d’article dans la revue Kephas (avril-juin 2006): pp. 147-160. Traduction de Nathalie Hülsmann. 1 Voir Claude Dupuy (éd.), Ecrits monétaires du XIVe siècle (Lyon : La Manufacture, 1989).
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un cours forcé – rend l’inflation permanente et créé par ailleurs des institutions et des habitudes
spécifiques à l’inflation.
Un gouvernement hyper centralisé
L’inflation bénéficie au gouvernement qui la contrôle, non seulement aux dépens de la population,
mais également à ceux des gouvernements régionaux et locaux. Les souverains européens,
pendant la montée des Etats Nations aux 17ème et 18ème siècles ont anéanti les vestiges
des pouvoirs intermédiaires. Puis, les gouvernements démocratiques du 19ème et du 20ème
siècles ont achevé la centralisation du pouvoir débutée sous les rois. L’inflation a été la force
motrice de ce processus. En effet, la production de monnaie était alors complètement entre les
mains de l’appareil étatique. Plus que tout autre facteur économique, elle a rendu l’Etat Nation
irrésistible. Elle a ainsi contribué, indirectement du moins, à la popularité des idéologies
nationalistes, qui au 20ème siècle aboutirent à une vénération aveugle de l’Etat Nation.
L’inflation va de pair avec la croissance des gouvernements centraux. Elle leur permet de
croître davantage qu’ils n’auraient pu le faire dans une société libre et de monopoliser des
fonctions gouvernementales dans une mesure plus large que dans les conditions de production
naturelle de la monnaie. Cette croissance a lieu aux dépens de toutes les formes de gouvernements
intermédiaires et, bien sûr, au détriment de la société civile au sens large. L’inflation
entretenue par le gouvernement central contribue à l’isolement des citoyens. Tous leurs liens
sociaux sont contrôlés par l’Etat qui produit maintenant la plupart des services rendus autrefois
par d’autres entités sociales telles que la famille et les gouvernements locaux.
Parallèlement, la participation à la direction centrale de l’appareil étatique échappe à ces
mêmes individus.
L’inflation forcée et la guerre
Parmi les conséquences les plus horribles de l’inflation forcée et du papier-monnaie en particulier,
on compte leur capacité à allonger la durée des guerres. Les destructions engendrées
par les guerres ont l’effet (curatif) d’apaiser les velléités guerrières initiales. Ainsi, plus une
guerre est durable et destructive, moins la population est enclin à la supporter financièrement
par les impôts ou par l’achat de bons du Trésor. L’inflation forcée, elle, permet au gouverne3
ment d’ignorer la résistance fiscale de ses citoyens et de maintenir l’effort de guerre à son
niveau actuel ou bien même, de l‘accroître. Le gouvernement n’a plus qu’à imprimer les billets
nécessaires pour financer les canons et les bottes.
C’est exactement ce qui s’est passé lors des deux guerres mondiales du 20ème siècle, du
moins dans le cas des Etats européens. Les gouvernements de la France, de l’Allemagne, de
l’Italie, de la Russie et du Royaume Uni ont financé une large part de leurs dépenses au
moyen de l’inflation. Bien évidemment, il est difficile d’estimer l’impact quantitatif précis de
cette politique. Cependant, il n’est pas déraisonnable de supposer que l’inflation forcée a prolongé
les deux guerres mondiales de quelques mois ou même d’un an ou deux. Si l’on considère
que le nombre de victimes a atteint son apogée vers la fin de la guerre dans les deux cas,
nous pouvons imaginer que de nombreuses vies auraient pu être épargnées.
Beaucoup de gens pensent que pendant une guerre tous les moyens sont justes. A leurs
yeux, l’inflation forcée est un moyen légitime de repousser une menace fatale pour une nation.
Mais cet argument n’est pas très convaincant. Il n’est pas vrai que tous les moyens sont
justes dans une guerre. Notons qu’il existe, dans la théologie catholique, une théorie de la
guerre juste qui souligne exactement ce point. L’inflation forcée serait certainement un moyen
illégitime s’il existe d’autres moyens moins offensifs permettant d’obtenir le même résultat.
Et de fait, ces moyens existent et ont toujours été à la disposition des gouvernements, citons
par exemple l’imposition supplémentaire.
Un autre argument typique en faveur de la monnaie forcée en temps de guerre consiste à
prétendre que la population ignorante se lasse de la guerre et tend à résister une imposition
accrue. Le gouvernement, en revanche, est mieux informé que ses citoyens de la proximité de
la victoire. Sans la monnaie forcée, il est pieds et poings liés et cela pourrait avoir des conséquences
désastreuses sur la victoire imminente. L’inflation ne fait que donner le petit coup de
pouce nécessaire.
Il est en effet tout à fait concevable que le gouvernement soit mieux informé que ses citoyens.
Mais il est plus difficile de comprendre pourquoi ceci est un obstacle au financement
de la guerre. La tache essentielle des chefs politiques est de rallier les masses à leur cause.
Pourquoi serait-il difficile pour un gouvernement en guerre de produire des raisons convaincantes
sur la nécessité d’une imposition supplémentaire ? Ceci nous conduit à la considération
suivante.
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L’inflation et la tyrannie
La guerre est le cas le plus extrême dans lequel l’inflation forcée permet au gouvernement
de poursuivre ses objectifs sans véritable soutien de ses citoyens. La planche à billets permet
au gouvernement de s’emparer de la propriété de son peuple sans son consentement et, de fait,
contre sa volonté. Quel type de gouvernement est-ce donc, qui spolie arbitrairement ses citoyens
? Aristote et de nombreux autres philosophes politiques lui ont donné le nom de tyrannie.
Similairement, d’Oresme à Mises, des théoriciens de la monnaie ont souligné le fait que
l’inflation forcée, en tant qu’instrument de financement du gouvernement, était une caractéristique
financière de la tyrannie.
Dégénérescence de l’organisation monétaire
Les économistes autrichiens ont démontré en détail que l’inflation forcée est une forme
instable de production de la monnaie.2 En effet elle institutionnalise l’irresponsabilité que les
économistes nomment « l’aléa moral » avec pour résultat des crises économiques récurrentes
et fréquentes. Les efforts passés pour contrer ces effets n’ont malheureusement pas remis en
cause le principe même de l’inflation forcée. Ils ont entraîné une évolution particulière des
institutions monétaires – une sorte de course institutionnelle vers la dégénérescence monétaire.
La chronologie sommaire de ce processus retient la création des banques à réserves fractionnaires,
des banques centrales nationales, et finalement du papier-monnaie.
La dévolution des institutions monétaires a eu lieu durant des siècles et n’a toujours pas véritablement
atteint le fonds de l’abîme, même si le processus s’est considérablement accéléré
à notre époque sous l’ère du papier-monnaie.
L’inflation forcée et le commerce
L’inflation forcée a un impact considérable sur le financement des entreprises. Elle rend
les crédits meilleur marché qu’ils ne le seraient sur le marché libre. Ainsi les entrepreneurs
2 Voir en particulier Ludwig von Mises, L’action humaine (Paris : Presses Universitaires de France, 1985) ;
Jesús Huerta de Soto, Dinero, credito bancário y ciclos económicos (2e éd., Madrid : Union editorial, 2000).
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ont plus souvent recours au crédit pour financer leurs projets qu’aux fonds propres (capital
apporté dans la société par son propriétaire).
Dans un système naturel de production de la monnaie, les banques n’octroieraient de crédits
qu’en tant qu’intermédiaires financiers. Elles ne pourraient prêter que les sommes
d’argent épargnées par elles-mêmes, ou bien celles que leurs clients leur auraient confiées.
Les banquiers pourraient déterminer librement les conditions des crédits offerts (intérêt, durée
et garanties) mais il serait bien évidemment suicidaire de prêter à de meilleures conditions que
celles de leur emprunt. Par exemple, si une banque reçoit un crédit à 5 pour cent, il serait suicidaire
de prêter cet argent à 4 pour cent. Il s’en suit que sur un marché libre, les banques, afin
d’être profitables, sont soumises à des limites assez étroites. Il n’est donc pas possible pour
une banque de survivre et d’offrir de meilleurs termes que ceux acceptés par les épargnants
qui leur confient leur argent pour une durée donnée.
En revanche, les banques à réserves fractionnaires peuvent se le permettre. Comme elles
peuvent produire des billets supplémentaires à un coût pratiquement nul, elles peuvent offrir
des crédits à des taux plus bas que ceux qui auraient prévalu sinon. Ainsi, les bénéficiaires de
ces crédits vont financer par la dette des projets que sinon, ils auraient du financer par leur
fonds propres ou bien qu’ils n’auraient pas encourus du tout.
Le papier-monnaie a le même effet mais à plus grande échelle. Un producteur de papiermonnaie
peut octroyer des crédits pratiquement sans aucune limitation et pratiquement à
n’importe quelles conditions. Ces dernières années, la banque nationale du Japon a offert des
crédits à 0 pour cent et actuellement elle commence à payer des personnes pour qu’elles
s’endettent.
Il est évident que peu de sociétés peuvent se payer le luxe de refuser de telles offres. La
compétition est rude dans la plupart des industries et les firmes doivent rechercher les meilleures
offres à moins de perdre cet « avantage compétitif » qui peut être décisif en termes de
profits et de simple survie. Par conséquent, l’inflation forcée rend les affaires plus dépendantes
des banques qu’elles ne l’auraient été sur le marché libre. Elle crée une plus grande
dépendance et une plus grande centralisation du pouvoir que ce qui existerait sur le marché
libre. L’entrepreneur qui opère avec 10 pour cent de fonds propres et 90 pour cent de dettes
n’est plus véritablement un entrepreneur. Ses créditeurs, généralement des banquiers sont les
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véritables entrepreneurs qui prennent les décisions vitales. L’entrepreneur n’est plus qu’un
cadre dirigeant bien payé, un directeur.
Ainsi l’inflation forcée réduit le nombre des véritables entrepreneurs, des hommes indépendants
qui opèrent avec leur propre argent. De tels hommes existent toujours en un nombre
étonnamment grand mais ils ne peuvent survivre que parce que leur talent supérieur compense
leur handicap financier. Ils doivent être plus innovants ou travailler plus dur que leurs concurrents.
Ils connaissent le prix de l’indépendance et sont prêts à le payer. Généralement, ils sont
plus attachés à leur entreprise familiale et sont plus soucieux de leurs employés que les marionnettes
des banquiers.
Parce que les crédits résultants de l’inflation forcée donnent un avantage financier facile,
ils ont aussi tendance à encourager des décisions excessivement risquées de la part des dirigeants
d’entreprise. Ceci est particulièrement le cas dans les grandes sociétés qui ont accès
aisé aux marchés financiers. Leur prise de risques est souvent prise à tort pour de
l’innovation.
Selon l’économiste Joseph Schumpeter, les banques à réserves fractionnaires sont le moteur
du développement économique basé sur l’innovation. Elles fournissent une source supplémentaire
de monnaie pour les entrepreneurs ayant de bonnes idées. Il est concevable que
dans certains cas, elles jouent ce rôle, mais en général, c’est très improbable. Tout nouveau
produit et toute innovation fondamentale dans l’organisation industrielle est une menace pour
les banques. Celles-ci détiennent des placements importants (crédits et participations) dans
des sociétés établies qui produisent des produits anciens et utilisent des formes d’organisation
conventionnelles. Les banques ont donc tout intérêt à éviter la propagation de l’innovation en
déclinant son financement ou bien en communicant les idées nouvelles à leurs partenaires du
monde des affaires.
Ainsi les banques à réserves fractionnaires rendent les affaires plus conservatrices. Elles
bénéficient aux entreprises déjà établies aux dépens des nouveaux entrants, plus innovants.
L’innovation est bien plus susceptible de provenir des entrepreneurs indépendants si le niveau
d’imposition est bas.
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Le joug de la dette
Certaines des considérations développées plus haut sont applicables en dehors du contexte
des affaires. L’inflation forcée fournit des crédits faciles non seulement aux gouvernements et
aux entreprises mais également aux personnes privées. Le simple fait que ces crédits soient
offerts incite ainsi des personnes à s’endetter, qui autrement ne l’auraient pas fait. Cet endettement
devient presque irrésistible avec une autre conséquence typique de l’inflation forcée
qui est la hausse constante du niveau des prix. Alors que par le passé, la hausse des prix était à
peine tangible, les citoyens du monde occidental sont maintenant parfaitement conscients du
phénomène. Dans des pays tels que la Turquie ou le Brésil, dans lesquels l’augmentation des
prix atteint 80 à 100 pourcent par an, même les jeunes en ont fait l’expérience.
De telles conditions imposent une lourde pénalité sur l’épargne sous forme d’encaisse.
Jadis, l’épargne se faisait typiquement en thésaurisant des pièces d’or et d’argent. Il est vrai
que cette thésaurisation ne fournissant aucun revenu – le métal était nu – elle ne permettait
pas la vie de rentier. Ceci mis à part, la thésaurisation permettait une épargne efficace et sure.
Son pouvoir d’achat ne s’évaporait pas en quelques décades et pendant les périodes de croissance
économique, il était même souvent en hausse.
De manière plus importante, ce type d’épargne était tout à fait adapté à des gens ordinaires.
Des charpentiers, des maçons, des tailleurs et des fermiers ne sont généralement pas des observateurs
avisés des marchés financiers internationaux. Mettre quelques pièces sous l’oreiller
ou bien dans un coffre-fort leur évitait de nombreuses insomnies et les rendait indépendants
des intermédiaires financiers.
Comparons ce scénario du bon vieux temps avec notre situation actuelle. Le contraste ne
pourrait être plus flagrant. Il serait complètement aberrant de nos jours de thésauriser des dollars
ou des euros pour préparer sa retraite. Un homme de trente ans qui projette de prendre sa
retraite dans trente ans (2005) doit calculer avec un facteur de dépréciation de 3. Ceci signifie
qu’il doit épargner trois dollars aujourd’hui pour obtenir un pouvoir d’achat équivalent à un
dollar actuel lorsqu’il prendra sa retraite. Et encore, un facteur de 3 est plutôt optimiste !
En conséquence, la stratégie la plus raisonnable pour lui est de s’endetter afin d’acquérir
des biens dont le prix augmente avec l’inflation. C’est exactement ce qui se passe dans la plupart
des pays occidentaux aujourd’hui. Dès que les jeunes gens ont un emploi et donc une
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source à peu près stable de revenus, ils prennent un crédit pour s’acheter une maison, tandis
que leur arrière-grand-père aurait probablement tout d’abord accumulé le pécule nécessaire
pendant trente ans et ensuite acheté sa maison comptant. Il n’est pas nécessaire de souligner
que cette dernière méthode a toujours été la façon chrétienne d’aborder les choses. Dans la
lettre de Saint Paul aux Romains (13 : 8) nous lisons : « N’ayez de dettes envers personne,
sinon celle de l’amour mutuel. Car celui qui aime autrui a de ce fait accompli la loi. »
Les choses ne sont pas tellement plus roses pour ceux qui ont déjà accumulé une certaine
richesse. Il est certain que l’inflation ne les pousse pas dans les dettes, mais elle les prive de la
possibilité d’épargner en argent liquide. Ainsi, des personnes âgées dont les revenus proviennent
de pensions, veuves et orphelins doivent investir dans les marchés financiers au risque
que leur pouvoir d’achat ne s’évapore sous leurs yeux. Ils deviennent dépendants des intermédiaires
financiers et des caprices des marchés des actions et des marchés obligataires.
Il est clair que cet état de faits profite à ceux qui dérivent leurs revenus des marchés financiers.
Agents de changes, vendeurs de titres obligataires, banques et sociétés d’hypothèques et
autres « acteurs » ont toutes les raisons d’être reconnaissants du déclin constant du pouvoir
d’achat de la monnaie. Mais ceci est-il profitable au citoyen moyen ? Dans un certain sens,
ses dettes et son investissement accru dans les marchés financiers sont bénéfiques pour lui
étant donné notre régime inflationniste actuel. Lorsque l’augmentation du niveau de prix est
perpétuelle, la dette privée est la meilleure stratégie disponible.
Mais ceci veut dire bien évidemment que sans l’interventionnisme du gouvernement dans
le système monétaire d’autres stratégies seraient préférables. La présence d’une banque centrale
et du papier-monnaie rend les stratégies basées sur l’endettement plus attractives que
celles fondées sur une épargne préalable.
Il n’est pas exagéré de dire qu’à travers leur politique monétaire les gouvernements occidentaux
ont poussé leurs citoyens dans un état de dépendance financière inconnu des générations
précédentes. Déjà en 1931, Pie IX écrivait :
Ce qui, à notre époque, frappe tout d’abord le regard, ce n’est pas seulement la concentration
des richesses, mais encore l’accumulation d’une énorme puissance, d’un
pouvoir économique discrétionnaire, aux mains d’un petit nombre d’hommes qui
d’ordinaire ne sont pas les propriétaires, mais les simples dépositaires et gérants du capital
qu’ils administrent à leur gré.
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Ce pouvoir est surtout considérable chez ceux qui, détenteurs et maîtres absolus de
l’argent, gouvernent le crédit et le dispensent selon leur bon plaisir. Par là, ils distribuent
en quelque sorte le sang de l’organisme économique dont ils tiennent la vie entre
leurs mains, si bien que sans leur consentement nul ne peut plus respirer.3
On se demande quels termes Pie IX aurait choisi pour décrire notre situation actuelle. La
justification habituelle de l’inflation forcée est qu’elle stimule prétendument le développement
industriel. Les encaisses de pièces d’autrefois n’étaient pas seulement stériles, elles
étaient aussi néfastes d’un point de vue économique parce qu’elles privaient des entreprises
des moyens de paiements dont elles ont besoin pour leurs investissements. Or, le rôle de
l’inflation est de leur fournir ces moyens.
Mais la thésaurisation n’a aucune implication macro-économique négative. Elle n’étouffe
pas du tout les investissements industriels. La thésaurisation accroît le pouvoir d’achat de la
monnaie et donc donne un « poids » plus important aux unités monétaires qui demeurent en
circulation. Tous les biens et services peuvent être achetés et tous les investissements peuvent
être effectués grâce aux unités restantes. Le fait fondamental est que l’inflation ne crée aucune
nouvelle ressource. Elle change simplement l’allocation des ressources existantes. Celles-ci
ne vont plus à des sociétés qui sont dirigées par des entrepreneurs qui investissent leur propre
argent mais à des cadres dirigeants, des sociétés financées par des crédits bancaires.
L’effet net des récentes vagues d’endettement des ménages est donc de jeter des populations
entières dans la dépendance financière. Les implications morales sont claires. Des dettes
énormes sont incompatibles avec l’indépendance financière et elles tendent à accroître la dépendance
également dans d’autres domaines. L’individu couvert de dettes adopte la mauvaise
habitude de d’abord se tourner vers les autres pour de l’aide. Devenir plus mature, voire un
point d’ancrage économique et moral pour sa famille et sa communauté lui semble hors de
portée. L’illusion et la soumission remplacent la sobriété et l’indépendance de jugement. Que
dire des nombreuses familles qui ne peuvent plus supporter le poids de la dette ? Souvent elles
tombent dans le piège de sombrer dans le désespoir ou, bien au contraire, de rejeter tout standard
de solidité financière.
3 Pius XI, Quadragesimo Anno (1931), §§105, 106. Voir également Deutéronome 28 : 12, 43-44.
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Les pertes spirituelles de l’inflation forcée
L’inflation forcée réduit constamment le pouvoir d’achat de la monnaie. Dans une certaine
mesure, il est possible pour les gens de protéger leur épargne contre cette évolution mais cela
requiert des connaissances financières approfondies et le temps de superviser constamment
ses investissements, plus une bonne dose de chance. Les personnes à qui un de ces ingrédients
fait défaut sont susceptibles de perdre une partie considérable de leur capital. L’épargne de
toute une vie s’évapore en fumée pendant les quelques années passées à la retraite. Les conséquences
en sont le désespoir et l’éradication de tous standards moraux et sociaux, comme noté
plus haut. Mais il serait erroné de supposer que l’inflation produit ces effets en particulier
parmi les personnes âgées. Un auteur remarque :
Ces effets sont « surtout importants parmi les jeunes. Ils apprennent à vivre dans le
présent et méprisent ceux qui essaient de leur inculquer les bonnes vieilles méthodes de
la moralité et de l’économie ». L’inflation encourage donc ainsi une mentalité de gratification
immédiate qui est complètement décalée par rapport à la discipline et à la perspective
de l’éternel exigée pour exercer les principe d’intendance bibliques tels que
l’investissement à long terme pour le bénéfice des générations futures. 4
Même les citoyens avisés ayant les connaissances, le temps et la chance pour protéger leurs
économies ne peuvent éviter les effets négatifs de l’inflation parce qu’ils doivent adopter des
habitudes qui contredisent l’intégrité morale et spirituelle. L’inflation les pousse à passer bien
plus de temps à penser à leur argent qu’ils ne l’auraient fait sinon. Nous avons déjà noté plus
haut que, par le passé, les économies étaient surtout faites en espèces. Sous l’inflation forcée,
ce régime est suicidaire. Les citoyens doivent investir dans des valeurs qui croissent avec
l’inflation et la manière la plus commode est d’investir dans des actions et des obligations.
Mais cela implique de passer des heures à comparer et sélectionner les bons titres. Et cela
force ces personnes à être bien plus vigilantes et soucieuses de leur argent pour le reste de leur
vie. Elles doivent constamment suivre les nouvelles financières et les cours des titres sur les
marchés financiers.
4 Thomas Woods, « Money and Morality : The Christian Moral Tradition and the Best Monetary Regime »
Religion & Liberty, vol. 13, no. 5 (sept./oct. 2003). L’auteur cite Ludwig von Mises.
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De manière similaire, les gens tendent à prolonger la phase de leur vie pendant laquelle ils
gagnent de l’argent. Et un des critères les plus important pour choisir leur profession sera les
retours monétaires escomptés. Ainsi une personne qui serait attirée par le jardinage cherchera
néanmoins un emploi industriel parce que celui-ci offre un meilleur retour sur investissement
à long terme. En outre, davantage de personnes accepteront des emplois éloignés de leur domicile
parce qu’ils sont mieux rémunérés que dans un système monétaire naturel.
La dimension spirituelle de ces habitudes causées par l’inflation semble être évidente.
L’argent et les questions financières jouent un rôle exagéré dans la vie de l’individu.
L’inflation rend la société matérialiste. De plus en plus de gens cherchent à gagner de l’argent
au détriment de leur bonheur et de celui de leurs prochains. La mobilité géographique artificielle
causée par l’inflation réduit les liens familiaux et la loyauté patriotique. Beaucoup de
ceux qui tendent à être avares, envieux et pingres par nature tombent alors dans le péché.
Même ceux qui ne sont pas si enclins par nature vont être exposés à des tentations auxquelles
ils n’auraient pas été sensibles autrement. Et parce que les errances des marchés financiers
vont fournir une excuse toute prête pour justifier l’usage parcimonieux de son propre argent,
les dons aux organisations charitables vont décliner.
Ensuite, il y a aussi le fait que l’inflation constante tend à détériorer la qualité des produits.
Chaque vendeur sait combien il est difficile combien il est difficile de vendre des produits aux
caractéristiques identiques à un prix plus élevé que les années précédentes. Mais les hausses
de prix sont inévitables quand l’offre de monnaie est sujette à une croissance incessante.
Alors que font les vendeurs ? Dans de nombreux cas, l’innovation technologique vient à la
rescousse. Elle permet la production du produit à un coût moindre et neutralise ou compense
ainsi l’influence contraire de l’inflation. C’est par exemple le cas des ordinateurs personnels
et des équipements fabriqués avec un grand recours à l’informatique.
Dans d’autres industries, le progrès technologique joue un rôle bien moins important. Ici,
les vendeurs sont confrontés au problème mentionné plus haut. Ils fabriquent alors un produit
aux caractéristiques inférieures et le vendent sous le même nom avec les euphémismes
d’usage en marketing commercial. Par exemple, ils offrent à leurs clients du café « allégé » et
des légumes « non pimentés » ce qui équivaut à de l’eau couleur café et des légumes sans
goût. Des détériorations semblables sont observables dans les métiers de la construction. Les
pays dans lesquels l’inflation est constante semblent avoir plus souvent que d’autres pays des
maisons et des routes ayant un besoin constant de réparations.
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Dans un tel environnement, les gens deviennent indifférents à leur langage. Si tout était véritablement
ce que l’on nomme, il devient difficile de faire la part des choses entre la vérité et
le mensonge. L’inflation incite les gens à mentir sur leurs produits et l’inflation constante incite
au mensonge routinier. L’auteur a argumenté dans d’autres travaux que le mensonge de
routine joue un grand rôle dans le système des banques à réserves fractionnaires, l’institution
de base de la monnaie forcée. L’inflation forcée semble répandre cette habitude comme un
cancer sur le reste de l’économie.
Etouffer la flamme
Dans la plupart des pays, la croissance de l’Etat providence a été financée par
l’accumulation de dettes publiques à une échelle impensable sans le recours à l’inflation forcée.
Un coup d’oeil rapide sur les faits historiques montre une croissance exponentielle de
l’Etat providence au début des années 70 allant de pair avec une explosion de la dette publique.
C’est un fait avéré que ce développement est un facteur majeur dans le déclin de la
famille. Mais il est souvent ignoré que la force motrice matérielle de ce développement est
l’inflation. L’inflation constante détruit de manière lente, mais certaine, la famille et étouffe la
flamme terrestre de la morale chrétienne.
La famille chrétienne est le « producteur » le plus important de certains types de morale.
La vie familiale n’est possible que si tous les membres reconnaissent des normes telles que la
légitimité de l’autorité, l’union hétérosexuelle entre un homme et une femme et l’interdiction
de l’inceste. La famille chrétienne, elle, adopte des normes supplémentaires telles que l’amour
des époux l’un pour l’autre et de leur descendance, le respect des enfants pour leurs parents, la
réalité de la Trinité de Dieu, les Vérités de la Foi chrétienne etc. Les parents répètent, soulignent
et vivent constamment ces normes. Cette expérience quotidienne est « un lavage de
cerveau » pour tous les membres de la famille qui les acceptent comme étant normales. Et
dans une sphère plus large, ces personnes agissent comme les avocats des ces mêmes normes
dans les affaires, les associations et la politique.
Les amis et ennemis de la famille traditionnelle chrétienne sont d’accords sur ces faits.
C’est entre autre parce qu’ils reconnaissent l’efficacité de la famille à établir des normes sociales
que les chrétiens cherchent à la protéger. Et c’est justement pour cette même raison que
les avocats de la licence morale essaient de la détruire. Ces trente dernières années l’Etat pro13
vidence a été leur instrument de prédilection. Aujourd’hui, l’Etat providence fournit un grand
nombre de services qui, par le passé, étaient produits par la famille et qui, nous nous permettons
de le supposer, continueraient à être produits par elle, si l’Etat providence cessait
d’exister. L’éducation des jeunes, le soin des malades et des personnes âgées, l’assistance en
cas d’urgence, tous ces services sont aujourd’hui effectivement produits à l’extérieur de la
famille par l’Etat. Les familles ont été réduites à des petites unités de production qui partagent
les factures de gaz et d’électricité, les voitures, les réfrigérateurs et bien sur les impôts. L’Etat
providence financé par les impôts leur fournit l’éducation et l’assistance.
D’un point de vue économique, cet arrangement est une pure perte d’argent. Le fait est que
l’Etat providence est inefficient ; il produit des services de plus mauvaise qualité à un coût
plus élevé. Ne nous arrêtons pas sur l’inaptitude des agences gouvernementales à fournir une
assistance émotionnelle et spirituelle qui ne peut qu’émaner de la Charité. La compassion ne
s’achète pas. Mais l’Etat providence est inefficient aussi en termes purement économiques. Il
opère grâce à de larges bureaucraties et de ce fait manque d’incitations et de critères économiques
qui l’empêcherait de gaspiller de grosses sommes d’argent. Jean-Paul II observait à ce
sujet :
En intervenant directement et en privant la société de ses responsabilités, l’Etat de
l’assistance provoque la déperdition des forces humaines, l’hypertrophie des appareils
publics, animés par une logique bureaucratique plus que par la préoccupation d’être au
service des usagers, avec une croissance énorme des dépenses. En effet, il semble que
les besoins soient mieux connus par ceux qui en sont plus proches ou qui savent s’en
rapprocher, et que ceux-ci soient plus à même d’y répondre. On ajoutera que souvent
certains types de besoins appellent une réponse qui ne soit pas seulement d’ordre matériel
mais qui sache percevoir la requête humaine plus profonde.5
Chacun peut confirmer ces observations par son expérience personnelle et un grand
nombre d’études scientifiques conduisent aux mêmes résultats. C’est précisément parce l’Etat
providence est un arrangement économique inefficient qu’il doit s’appuyer sur les impôts. Si
l’Etat providence devait concourir avec les familles en termes équivalents, il ne pourrait subsister
bien longtemps. Il a chassé les familles et les institutions charitables du « marché de
5 Jean Paul II, Centesimus Annus (1991), § 48.
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l’assistance » parce que les gens sont obligés de payer pour ces services de toute façon. Ils
sont obligés de payer des impôts et ne peuvent empêcher le gouvernement de contracter de
nouvelles dettes qui absorbent le capital, qui sinon aurait été utilisé pour la production de
biens et de services différents.
L’Etat providence à outrance de notre époque est une attaque directe sur les producteurs de
morale chrétienne. Mais il affaiblit cette morale de manière indirecte aussi et le plus notablement
en subventionnant de mauvais exemples moraux. Le fait est que certains « modes de vie
alternatifs » sont porteurs de plus de risques économiques et tendent à être plus onéreux que
les arrangements familiaux traditionnels. L’Etat providence socialise les coûts de tels comportements
et leur donne ainsi une prééminence bien plus grande que celle qu’ils auraient eu dans
une société libre.
Au lieu d’être pénalisante, la licence publique pourrait bien aller de pair avec les avantages
économiques parce qu’elle dispense ses protagonistes des coûts liés à la vie de famille (par
exemple les coûts associés à l’éducation des enfants). Avec le soutien de l’Etat providence,
ces protagonistes peuvent se gausser d’une morale conservatrice comme d’une sorte de superstition
qui n’aurait pas d’impact dans la vie réelle. La dimension spirituelle semble être
claire : l’Etat providence expose constamment les gens à la tentation de croire qu’il n’existe
pas de préceptes moraux avérés du tout.
Soulignons que le point central des précédentes observations n’est pas une attaque aux services
charitables qui sont une composante essentielle des sociétés chrétiennes. L’argument
central est que l’inflation détruit le contrôle démocratique sur la provision/financement de ces
services, ce qui inévitablement conduit à une croissance excessive des agrégats de l’Etat providence
et à des formes excessives d’aide sociale, et ceci n’est pas sans conséquences pour le
caractère moral et spirituel de la population.
Les considérations qui précèdent ne sont en aucun cas un exposé exhaustif de l’héritage
culturel et spirituel de l’inflation forcée. Mais elles devraient suffire à étoffer l’argument principal
: que l’inflation forcée est la turbine d’une destruction sociale, économique, culturelle et
spirituelle.

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