Persée:Échos d’Orient: L’Église syrienne du Malabar par Raymond Janin

Échos d’Orient
L’Église syrienne du Malabar
Raymond Janin
Citer ce document / Cite this document :
Janin Raymond. L’Église syrienne du Malabar. In: Échos d’Orient, tome 16, n°103, 1913. pp. 526-535;

http://www.persee.fr/doc/rebyz_1146-9447_1913_num_16_103_4095
Document généré le 26/04/2016
L’ÉGLISE SYRIENNE DU MALABAR
Les Échos d’Orient ont, à mainte reprise, publié des études sur les
Églises orientales, mais ils s’étaient bornés jusqu’ici à peu près
exclusivement aux chrétientés de rite byzantin et n’avaient pas encore fait
connaître les communautés plus modestes, mais non moins
intéressantes, qui portent avec plus de raison que d’autres le nom d’Églises
orientales. Il nous a paru bon de combler cette lacune et d’étudier au
moins quelques-unes d’entre elles, dans la mesure où elles peuvent
être connues à l’heure actuelle, car on est loin d’avoir dépouillé tous
les documents qui les concernent.
Une bonne fortune nous a permis de réunir sur l’une d’elles des
renseignements précieux qui ne sont pas connus du grand public
européen. L’Église syrienne du Malabar, aux Indes, malgré l’intérêt que
présente son histoire et l’importance qu’elle a prise de nos jours, restait
dans une profonde obscurité, que la distance était loin d’atténuer. Il
a cependant paru à son sujet des ouvrages remarquables depuis le
XVIIe siècle, mais on n’avait pas encore, à notre connaissance, publié
une étude complète sur la question. Ce sont ces documents que nous
avons utilisés, en y joignant de nombreux détails inédits que nous ont
aimablement fournis les Révérends Pères Carmes déchaussés,
missionnaires au Malabar (i).
*
* *
Le Malabar est cette région de l’Inde anglaise qui, des environs de
Mangalore, s’étend tout le long de la côte occidentale jusqu’au cap
Comorin, du 14e au 8e degré de latitude Nord, et qui est limitée à l’Est
par la chaîne des Ghâtes. Toute la partie septentrionale dépend de la
présidence de Madras, tandis que la partie méridionale, celle qui seule
nous intéresse ici, forme deux royaumes, ceux de Cochin et de Travancore,
qui sont tributaires de l’Angleterre. Le royaume de Cochin, celui
des deux qui se trouve le plus au Nord, a une superficie de 3 523
kilomètres carrés et comptait, au recensement officiel de mars 191 1,
918 110 habitants, parmi lesquels 197953 catholiques (2). Le royaume
(1) Nous remercions tout spécialement le R. P. André de Sainte-Marie, directeur
des Missions des Pères Carmes déchaussés, à Courtrai, et le R. P. Géréon de Saint-
Joseph, professeur au Séminaire central de Puttenpally (Travancore, Indes).
(2) En dehors des catholiques, il y avait 6i5 708 Hindous, 32 768 Syriens dissidents,
2 36i protestants, 63 821 musulmans, 4 178 animistes, et 1 1775 Juifs.
L ÉGLISE SYRIENNE DU MALABAR 527
<k Travancore s'étend entre celui de Cochin et le cap Comorin. Sa
superficie est de i'7 411 kilomètres carrés, et sa population de 3 428 975
habitants (1-911), dont 467 131 catholiques (1). Les 665084 fidèles que
l'Église romaine possède dans ces deux royaumes se divisent en deux
catégories bien distinctes. Les catholiques de rite latin, au nombre de
270000, appartiennent au diocèse de Cochin, desservi par des prêtres
séculiers portugais, au diocèse de Quilon et à rarchidiocèse de Vérapoly,
confiés, le premier aux Carmes déchaussés de Belgique, le second
à ceux d'Espagne. Les catholiques de rite syriaque (413 142 dans toute
l'Inde en 191.1) dépendent de quatre vicaires apostoliques de leur rite
établis à Changanacherry, Ernaculam, Kottayam et Trichur. A côté de
ces fidèles de rite syriaque, qui sont les fils de l'Église romaine, il y
en a 313 162 autres qui vivent en dehors d'elle et qui se divisent en
plusieurs sectes différentes, d'importance fort inégale. C'est à ces
728 304 chrétiens de rite syriaque que nous consacrerons cette étude.
I. — Histoire«
Comment expliquer la présence, sur cette côte lointaine, d'une
population chrétienne appartenant à un rite oriental et connue déjà depuis
plusieurs siècles?
Si nous consultons les traditions locales, la réponse est des plus
simples. L'Église syrienne du Malabar remonte à l'apôtre saint Thomas,
qui évangélisa l'Inde où il fut martyrisé. Voici ce que les indigènes
racontent à ce sujet. Après avoir annoncé l'Évangile chez les Parthes,
et fondé les Églises de la Syrie orientale et de la Mésopotamie, l'apôtre
se rendit aux Indes en passant par Socotra. Il aborda en l'an 52 à
Oanganore, simple bourgade aujourd'hui, mais qui a joué un grand
rôle dans l'histoire. En quelques années il convertit un bon nombre de
familles de brames et fonda sept Églises le long de la côte du Malabar :
Niranam, Quilon, Chayal, Cockamangalam, Maliankara (Cranganore),
Kottakaw et Palur. Le P. Du Jarric, S. J., se faisant l'écho de cette
tradition, raconte dans son Thesaurus rerum indicarum (Bordeaux, 16 16,
p. 339) que saint Thomas établit huit archevêchés en Orient, parmi
lesquels celui du Malabar. Poursuivant son chemin, l'apôtre alla évan-
.géliser d'autres parties de l'Inde et obtint la couronne du martyre en
l'an 67 à Mylapore, un peu au sud de Madras. C'est là qu'il fut enterré.
L'apostolat de saint Thomas dans les Indes n'a malheureusement
(1) Le Travancore possède 2298390 Hindous, 278537 Syriens schismatiques,
g93o protestants et 226617 musulmans.
528 ÉCHOS D'ORIENT
aucun document à montrer pendant les trois premiers siècles pour
prouver son authenticité. Ce n'est pas une raison cependant pour le
rejeter sans examen et pour nier la légitimité d'une tradition constante
aux Indes depuis une époque fort ancienne. A ce compte-là, une foule
de traditions soi-disant solidement établies chancelleraient sur leurs bases.
Tout d'abord, l'evangelisation du Malabar par saint Thomas ne
présente aucune invraisemblance. Outre qu'on ne peut point indiquer
d'une façon certaine les pays qu'il a parcourus, il existait au premier
siècle des relations commerciales assez actives avec les Indes, soit par
la mer Rouge, soit par le golfe Persique, pour que le voyage de l'apôtre
puisse être considéré comme possible. Mais il y a des preuves
positives qui, à partir du ive siècle, sont venues étayer la tradition primitive.
Tout d'abord, plusieurs textes prouvent l'existence d'un tombeau de
saint Thomas aux Indes. Saint Éphrem, dans une hymne consacrée aux
reliques du Saint, fait dire à Satan : « L'apôtre que j'ai tué aux Indes
vint à ma rencontre à Edesse », faisant ainsi allusion au transfert des
reliques de saint Thomas. On pourrait encore citer plusieurs textes
analogues tirés des hymnes de saint Ephrem. Saint Grégoire de Tours,
dans son ouvrage Gloria martyrum, rapporte le récit que lui fit un
pèlerin gaulois : « Dans la partie de l'Inde où avaient été primitivement
ensevelis les restes de l'apôtre saint Thomas, il y avait un monastère
avec une église aux dimensions extraordinaires et savamment ornée ;
après un long intervalle de temps, les reliques du Saint ont été
transportées à Edesse. » Le calendrier syriaque porte à la date du 3 juillet :
« Saint Thomas fut percé d'une lance dans l'Inde. Son corps est a
Urhai (Edesse), où il a été apporté par le marchand Khabin. » Enfin,,
les chroniques anglo-saxonnes racontent que le roi Alfred le Grand,
pour remercier Dieu des victoires qu'il lui avait accordées en 883,
envoya des présents non seulement au tombeau de saint Pierre, à
Rome, mais aussi à ceux de saint Thomas et de saint Barthélémy,
aux Indes (1).
Les textes ne manquent pas non plus qui attribuent l'evangelisation
de l'Inde à saint Thomas. Dans une de ses homélies, saint Grégoire
de Nazianze s'écrie : « Quoi! Les apôtres n'étaient pas des étrangers?
En admettant que la Judée fût le pays de Pierre, qu'ont affaire Saul avec
les Gentils, Luc avec l'Achaïe, André avec l'Epire, Thomas avec les
Indes, Marc avec l'Italie? » Saint Ambroise écrit pareillement : «Lorsque
(1) Certains auteurs font mourir saint Barthélémy aux Indes, mais il semble bien
que ce soit à tort; d'ailleurs, les traditions du Malabar n'ont pas conservé trace de
ce fait.
L ÉGLISE SYRIENNE DU MALABAR 529
Notre-Seigneur Jésus dit aux apôtres: Allez enseigner toutes les nations,
même les royaumes que des montagnes barbares séparent de nous,
il assigna l'Inde à Thomas et la Perse à Matthieu. » Nous pourrions
multiplier les citations. Bien qu'elles n'aient pas toutes la même valeur,
elles témoignent cependant qu'aux premiers siècles il y avait une
tradition constante dans l'Église universelle relativement à l'apostolat de
saint Thomas dans l'Inde.
Quand même l'évangéiisation apostolique ne serait pas un fait
historique, on doit toutefois reconnaître, à cause des textes suivants, qu'il
y eut de bonne heure une communauté chrétienne sur la côte
occidentale de l'Inde. Les actes du concile de Nicée (325) parlent d'un certain
Jean qui se présenta aux Pères comme évêque de la Grande Inde et de
la Perse, et qui signa les canons conciliaires en cette qualité (1). On
admet communément que ce Jean était réellement un évêque syrien
du Malabar. Au témoignage de Théophile, surnommé l'Indien, il y
avait près des Maldives, en 354, une chrétienté dont la liturgie se
célébrait en syriaque. Elle habitait sur la côte occidentale de l'Inde,
à Malabar. Cette chrétienté est aussi mentionnée par Cosmas Indicopleustès,
en 535, comme habitant Male (Malabar), « le pays où poussent
les poivriers » (2). Il ajoute que les chrétiens de Ceylan (qu'il appelle
Perses) et ceux de Malabar avaient un évêque résidant à Calliana (Kalyan),
ordonné en Perse, et un autre dans l'île de Socotra (3).
Même si l'on rejette entièrement l'authenticité de l'apostolat de saint
Thomas dans l'Inde, ce qui nous paraît un peu difficile, il faut donc
admettre au moins que le christianisme pénétra d'assez bonne heure
dans le pays. Il 11'existe malheureusement aucun document ancien qui
raconte l'histoire de la chrétienté malabare. On en est réduit aux
récits que les premiers missionnaires catholiques recueillirent de la
bouche des indigènes au xvie siècle.
Le British Museum possède une belle collection de manuscrits, lettres
et rapports sur les missions des Jésuites dans les Indes. Parmi ces
documents, il y a un rapport inédit écrit en portugais, en 1604, par
(1) Labbe, Sacrosancta Concilia. Venise, 1672, t. II, 1. II, c. xxvn, col. 23i.
Cf. Samuel Giamil, Genuinoe relationes. Rome, 1902, p. 578.
(2) L. III, P. G., t. LXXXVIII, col. 169.
(3) Les habitants de cette île avaient encore conservé leur foi quand saint François-
Xavier les visita en 1542, mais le célèbre missionnaire nous apprend que le nestorianisme
s'était infiltré parmi eux. En 1680, quand le Carme Vincenzo Maria di Santa
Catarina vint à Socotra, il n'y avait plus trace de l'ancienne chrétienté. Cette
extinction était due à l'oppression des Arabes musulmans qui forment aujourd'hui la
majeure partie de la population, et aussi à la négligence des patriarches syriens, qui
se désintéressèrent de cette communauté lointaine.
Echos d'Orient, t. XVI. 34
530 ÉCHOS D ORIENT
un Père de la Compagnie, et qui résume les traditions locales (i). Bienque
ces récits ne puissent suppléer complètement au manque de textesanciens,
il est bon cependant d'en résumer les points principaux, parce
qu'ils sont au moins un reflet de la vérité historique.
Après la mort de saint Thomas, ses disciples demeurèrent fidèles
à sa doctrine durant longtemps. Maïs, à la suite de guerres et de
persécutions, les chrétiens de Mylapore durent se disperser, tandis que
ceux de Cochin, plus heureux, n'eurent pas à souffrir et purent
s'étendre de Coulac (Quilon) a Palur. Un des chefs du Malabar, Cheruman
Perumal, leur conféra même un statut civil particulier. Cette
faveur était due à l'influence exercée auprès du souverain par un
certain Mar Thomas Cana, qui joua un grand rôle dans la chrétienté du
Malabar, où son nom est toujours vénéré. C'était un marchand syrien
qui vint s'établir dans le pays avec un petit nombre de ses
compatriotes, et qui sut bientôt se concilier les bonnes grâces du prince
par les services qu'il lui rendit. Il obtint la ville de Cranganore, où il
groupa les chrétiens du Malabar en une petite principauté à peu près
indépendante, que les vicissitudes des temps ne tardèrent pas à faire
disparaître (2), Cela se passait au ive siècle, vers 345, d'après les
traditions locales; au ixe seulement, d'après les données de l'histoire (3)..
11 est certain que la persécution des califes détermina à plusieurs
reprises des émigrations parmi les chrétiens de la Mésopotamie. Il n'y
a donc pas lieu de s'étonner que ceux-ci soient allés se réfugier
jusqu'au Malabar, avec lequel ils avaient des relations religieuses et
commerciales, et où ils espéraient vivre en paix à côté d'autres chrétiens,
leurs frères. Deux autres Syriens, Soper Iso et Prodo, vinrent au Malabar
au xe siècle, et s'établirent à Quilon, où ils bâtirent une église célèbre.
C'est là qu'ils moururent en odeur de sainteté.
C'est à peu près tout ce que nous apprend ce document, qui relate
les traditions locales. Il ne nous dit point à quelle époque le nestorianisme
pénétra dans les Indes, Nous savons déjà que c'est très
probablement de la Mésopotamie que le christianisme s'étendit jusqu'à la
côte lointaine du Malabar, où il introduisit la liturgie syrienne
orientale. Les missionnaires nestoriens, dont l'activité fut considérable pen-
(1) Mnss. du British Museum, vol.9853»
(2) On a des copies de l'acte de cession faite par Cheruman Perumal.
(3) Plusieurs auteurs insinuent que c'est à cause de ce Thomas Cana et de la
popularité dont il a joui aux Indes que les chrétiens du Malabar ont attribué la fondation
de leur Eglise à l'apôtre saint Thomas, par une confusion de noms qui n'est pas
isolée dans l'histoire. C'est possible, mais cela n'explique pas les textes antérieurs au
ixe siècle.
L EGLISE SYRIENNE DU MALABAR
dant plusieurs siècles, et qui se fit sentir jusqu'en Chine, ne tardèrent
pas à convertir à leurs erreurs cette population probablement encore
assez ignorante, et qui vivait en dehors du monde chrétien. Le
patriarche nestorien lui envoya de temps en temps les évêques dont
elle avait besoin, et cela dura jusqu'à l'arrivée des Portugais, au début
du xvie siècle (1504).
Les différents voyageurs européens qui ont visité l'Inde du xme siècle
au xvie, comme Marco Polo, Monte Corvino, Jordan de Sévérac, etc.,
nous apprennent peu de chose sur les Syriens du Malabar. Ils se
contentent de dire qu'ils étaient peu nombreux et assez souvent
persécutés. En 1330, le Dominicain Jordan de Sévérac fut nommé évêque
par le pape Jean XXH pour les chrétiens de ce pays. On lit, en effet,
dans la Bulle que le Pape lui confia pour l'accréditer auprès de ses
nouveaux fidèles : Nobili viro domino Nascrinorum et universis sub eo
christianis Nascrinis de Colombo Ces Nascrini, chrétiens indigènes,
ne peuvent être que les chrétiens du Malabar, qui étaient désignés
dans leur pays sous le nom de Nasrani (Nazaréens). Le Pape les invite
du reste à abjurer le schisme et à revenir à l'unité catholique, ce qui
ne peut s'appliquer qu"à eux, car on ne connaît pas d'autre chrétienté
aux Indes au xive siècle : Quas bénigne recipientes et sacris intructionibus
quas in doctrina cathoticce fidei vobis facient, vestrarum mentium aures
proebentes devotius, animosque vestros quorumlïbet scbismatum pulsis erroribus,
in unitate catbolicoe. fidei (1) On s'accorde à reconnaître
dans Columbum, non point la ville de Colombo (Ceylan), qui n'était
pas encore bâtie, mais Coulac (Quilon). Nous ne savons pas combien
de temps Jordan de Sévérac demeura dans sa mission ni quels résultats
il obtint.
Pendant une période assez longue, les Syriens du Malabar furent
privés de hiérarchie ecclésiastique. En 1490, ils députèrent une
ambassade au patriarche nestorien pour lui demander des évêques. Celui-ci
envoya deux moines, qu'il consacra dans cette intention, Thomas et
Jean. Thomas retourna en Mésopotamie en 1493, e* ^ en revint quelque
temps après avec trois nouveaux évêques spécialement consacrés pour
les Indes. Ces trois prélats étaient Jaballa, métropolitain, Denha et Jacob.
Bientôt ce dernier resta seul avec l'ancien évêque Jean. Les deux
prélats durent entretenir d'assez bonnes relations avec les Portugais, car
nous voyons saint François-Xavier faire l'éloge de Mar Jacob dans une
(1) Oueric Raynald, Annales eccles., n« 55. Cf. Recueil de voyages et de mémoires
publié par la Société de Géographie. Paris, iH3g, t. IV, p. 8-9.
échos d'orient
lettre adressée, le 26 janvier 1549, à Jean III, roi de Portugal. Et, de
fait, ils invitèrent les missionnaires catholiques à venir prêcher dans
leurs églises et à instruire le peuple. Mar Jacob mourut à Cochin
en 1549. Les deux derniers évêques indigènes furent Mar Joseph Sulaka
et Mar Abraham.
A la mort de ce dernier, Mer Ménézès, archevêque portugais de Goa,
travailla à empêcher les Syriens de revenir au nestorianisme. A cet
effet, il réunit à Udiamparur (Diamper) un synode célèbre qui marque
une date importante dans l'histoire de la chrétienté syrienne du Malabar
(1599). Il obligea l'archidiacre nommé par Mar Abraham pour
administrer l'Église syrienne durant la vacance du siège à se proclamer
solennellement catholique, s'il voulait conserver son titre d'administrateur.
L'archidiacre se soumit à cette condition et fit sa profession de foi en
malayalam, langue du pays. Outre l'archevêque et les Jésuites, on vit
encore au synode 153 prêtres syriens et environ 600 laïques.
L'archevêque leur fit condamner à tous les erreurs de Nestorius, acclamer la
foi catholique et proclamer la soumission au Pontife romain. Il fit aussi
brûler tous les livres qui enseignaient ex professo les erreurs de
Nestorius, qui racontaient de fausses légendes ou qui traitaient de sorcellerie
et de superstition, mais il se contenta, dit-on, de faire corriger les
ouvrages qui pouvaient être conservés. Il semble bien cependant que
cette destruction s'étendit plus loin que ne le voulait probablement son
auteur, et que beaucoup d'ouvrages livrés aux flammes ne méritaient
pas tant de rigueur. Prit-on d'ailleurs la peine d'examiner chaque livre
en détail, et les missionnaires portugais étaient-ils suffisamment
compétents pour un tel examen? Il est bien permis d'en douter. On peut
du reste reprocher à Ménézès et à ses collaborateurs d'avoir mis trop
de zèle à latiniser et à faire disparaître des usages orientaux très
légitimes en eux-mêmes pour leur substituer des pratiques de l'Église
romaine, ce qui mécontenta les chrétiens indigènes fort attachés à
leurs traditions. De même, au point de vue civil, les autorités
portugaises, en voulant imposer trop vite les lois du royaume, causèrent
plusieurs fois des troubles dans le pays. Cela explique en partie le
schisme qui se produisit cinquante ans plus tard.
Sur la demande de Clément VIII, Mer Ménézès consacra, avec le titre
d'évêque d'Angamale, le P. Francisco Roz (1601), qui fut transféré par
Paul V à Cranganore, archevêché nouvellement créé. Mer Roz mourut
après vingt-trois ans d'épiscopat (18 février 1624) à Palur, sa résidence
habituelle. Il eut deux successeurs choisis parmi les Pères Jésuites :
Msr Estevâo de Brito (1624-1 641), et Mer Francisco Garcia (1 641- 1659).
L ÉGLISE, SYRIENNE DU „MALABAR 533
Un schisme éclata sous ce dernier, et prit tout de suite une
importance considérable : sur 200000 Syriens environ, 400 seulement
demeurèrent fidèles à l'union (1655). Ce schisme fut l'oeuvre de l'archidiacre
Thomas Parambil, qui l'avait préparé depuis de longues années avec
un autre archidiacre, Georges, auquel il succéda en 1637. La cause
principale de cette séparation était la haine des indigènes pour les
Jésuites et pour leurs réformes un peu maladroites. Les Syriens
refusèrent de se soumettre, et demandèrent des Pères Carmes. Alexandre VII
leur en envoya deux, le P. José de Sébastiani et le P. Vincent de Sainte-
Catherine, qui travaillèrent tout de suite avec zèle au retour des
dissidents à l'unité. Les chefs des révoltés déclarèrent qu'ils ne se
soumettraient pas tant que Ms«· Garcia serait archevêque. Le P. José de
Sébastiani se rendit alors à Rome pour soumettre au Pape les difficultés de
la situation. Alexandre VII le consacra évêque et l'autorisa à consacrer
à son retour au Malabar deux autres évêques comme vicaires
apostoliques. Msr losé de Sébastiani revint aux Indes en 1661. Mer Garcia
étant mort sur ces entrefaites (1659), ^es retours se firent nombreux :
84 églises furent reconquises, alors qu'il n'en restait que 32 à Thomas
Parambil. Une révolution politique survint, qui jeta de nouveau un
peu de trouble. Les Hollandais s'emparèrent du Malabar et forcèrent
Mgp José de Sébastiani et tous ses religieux à quitter le pays. Avant
de partir, l'évêque s'empressa de consacrer un prêtre indigène,
Mgr Alexandre de Campo (Chandy Perambil).
Cependant, les Carmes revinrent plus tard, un à un, sans être
inquiétés. Ils gagnèrent même les bonnes grâces des gouverneurs
hollandais et s'établirent à Cochin. L'évêque Chandy étant mort en 1676,
Msr Raphaël lui succéda (1676- 1695). Puis le P. Pierre-Paul, Carme, fut
nommé vicaire apostolique du Malabar, avec le titre d'Ancyre (1). Au
milieu du xvme siècle, les Syriens étaient au nombre de 150000, dont
100 000 catholiques et 50000 schismatiques. Il y avait, en outre,
50 000 catholiques latins.
Le siège de Cranganore était vacant depuis la mort de Msr Garcia
(1659). En 1701, Clément XI y nomma un Jésuite, Msr Rebeiro. Mais
les 'Syriens de Cranganore déclarèrent qu'ils préféraient rester sous la
juridiction du vicaire apostolique, Msr Ange Francis, dont la juridiction
fut étendue par le Pape sur tous les Syriens des diocèses de Cranganore
et de Cochin. Les Jésuites ouvrirent un collège à Ampalacad, le collège
Saint-Paul, où vint travailler M£r Rebeiro, qui alla mourir à Putten-
(1) Cétait un prince de la maison de [Parme; sa mère était la soeur d'Innocent XII.
534 ÉCHOS D ORIENT
cherry en 1716, II eut trois successeurs: Mgr Antonio Carvallo Pimentai
(1722-1752), Mgr Vasconcellos (1753-1756), et M&r Salvador Reis, tous
trois Jésuites comme lui. Ce furent les derniers titulaires du siège de
Cranganore. .,
De 1678 à 1886, quinze évêques Carmes se succédèrent au Malabar
et gouvernèrent les Syriens sans éprouver trop de difficultés, sauf dans
la seconde moitié du xixe siècle. En 1861, un évêque intrus vint de
Mésopotamie, envoyé par le patriarche chaldéen catholique, Joseph VI
Audo (1848-1878), à la demande d'un prêtre malabar révolté, Antoine
Thondanatta, et malgré la défense formelle du Souverain Pontife.
C'était Mar Roccos, qui ne resta heureusement que peu de temps, et
qui s'en retourna dans son pays d'origine. Le schisme qu'il avait suscité
disparut avec lui, pour renaître quelques années plus tard. En 1874,
Joseph VI, alors révolté contre Rome, envoya un second intrus, Mellus,
qui réorganisa le schisme. Rappelé en Mésopotamie par son patriarche
qui avait fait la paix avec le Pape, Mellus eut pour successeur Antoine
Thondanatta, qui s'était de nouveau séparé de l'Église catholique. La
secte formée par lui s'est perpétuée jusqu'à nos jours. Ce sont les
nestoriens ou mellusiens.
Par le Bref Quod jam pridem du 20 mai 1887, Léon XIII fit cesser
pour les Syriens du Malabar la juridiction de l'archevêque portugais de
Cranganore et de Γ évêque. de Verapoly, et constitua pour eux deux
nouveaux vicariats apostoliques, ceux de Trichur et de Kottayam, qui
furent confiés à ties évêques latins. M&r Lavigne, S. J., évêque titulaire
de Milève, fut choisi comme vicaire apostolique de Kottayam, et
Msr Medlycott s'établit à Ootacamund, pour gouverner le vicariat de
Trichur. C'était un premier pas vers la constitution d'une Église de rite
syriaque au Malabar.
En 1896, le Pape alla plus loin encore. Sa vigilante sollicitude pour
la conservation des rites orientaux et les demandes réitérées des fidèles
Syro-Malabars l'amenèrent à établir, par le Bref Quoe rei sacrée du
26 juillet, trois vicariats apostoliques : ceux de Changanacherry, d'Ernaculam
et de Trichur, confiés à des évêques indigènes de rite syriaque.
Les deux vicariats latins de Kottayam et de Verapoly disparurent par
le fait même. Ce fut une vraie fête au Malabar quand on apprit cette
nouvelle organisation ecclésiastique. Les trois nouveaux titulaires,
choisis parmi les prêtres séculiers indigènes, furent consacrés à Kandy
(Ceylan) par le délégué apostolique, Mgr Zaleski, le 25 octobre 1896,
et reçurent de la part de leurs fidèles un accueil triomphal.
Enfin, S. S. le pape Pie X, par le Bref In universi christiani du
L ÉGLISE SYRIENNE DU MALABAR 535
29 août 191 1, rétablit l'ancien vicariat de Kottayam pro genie sudistica,
•c'est-à-dire pour cette catégorie de Syro-Malabars qui sont connus sous
ie nom de sudistes. On croit qu'ils descendent des emigrants syriens
•établis dans le pays au ixe siècle, et renforcés par un autre groupe
venu au xe. Le nouveau vicariat n'a pas de limites déterminées. Il
comprend tous les catholiques sudistes dispersés dans les deux vicariats
•de Changanacherry et d'Ernaculam. C'est pour mettre fin à des querelles
intestines que le Pape fut amené à prendre cette mesure. La majorité
des catholiques du vicariat apostolique de Changanacherry étant
nordistes, ils supportaient avec peine d'être gouvernés par un prélat
■sudiste, Msr Mathieu Makil. Ils créèrent une agitation dans le pays,
tinrent des réunions, envoyèrent à Rome des pétitions et firent craindre
un nouveau schisme, si on ne leur donnait pas satisfaction. D'autre
part, ils annonçaient la conversion en masse des jacobites dans le cas
où leurs demandes seraient agréées. Le Pape établit le vicariat de
Kottayam et y transféra Mgr Mathieu Makil; les jacobites sont encore
à convertir.
Malgré les efforts qui ont été faits à diverses époques, Rome n'a
jamais consenti à ce que les catholiques syriens du Malabar
dépendissent du patriarche chaldéen de Babylone qui réside à Mossoul.
L'exemple d'insubordination donné par le patriarche Joseph VI, il y
a quarante ans, n'est pas sans avoir influé sur cette décision (1).
{A suivre.)
R. Janin.
(1) Sur l'histoire de la chrétienté syrienne du Malabar, on consultera avec fruit
Mackenzie, Christianity in Travancore. Trivandrum, 1901 ; A. -T. Medlycott, Thomas
-Christian dans The Catholic Encyclopedia. New-York.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s