La Nouvelle-France; revue des intérêts religieux et nationaux du Canada français

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LA NOUV ELLE -FE ANGE 




Sceau de la Compagnie des Cent Associés 

on 

de la Nouvelle- France 

1627 



Nota.— Fac-similé d'une ompreinto du sceau de la Compagnie do la Nouvelle-France. Cette 
empreinte, la plu» complète de celles qui restent aujourd'hui au Canada, est sur ciro ronge, 
attachée à on parchemin que possèdent les Dames Ursulines de Québec et sur lequel est écrit 
l'acte authentique do la concession, faite par la Compagnie, à Adrien Duchesne, chirurgien, 
d'un terrain situé sur le coteau Sainte-Geneviève, à Québec. Ce terrain fut plus tard cédé par 
Adrien Duchesne au pilote Abraham Martin dit l'Ëcossais. 

Ce sceau était, comme on le voit, de forme circulaire. L'une de ses faces porte, au centre, 
one femme drapée à l'iintiquc, tenant de la main droite une grande croix, et, de la main gauche, 
aaa tige ornée de trois fleurs de lis naturelles. Le champ môme du sceau est semé do fleurs de 
lia héraldique!. Le cachet est ceinturé pur un ruban portant les mots: UE donatit ludovicub 

(CHalBTIÀNIgaillDH?) 1 

L'autre face du eoean, on, plus exactement, le contre-sceau, qui figurera k U fin de ce Tolnme, 
porte, an centre, one earavelle, voiles déployéet, avec, en chef, la devise : in uari vim tvm. 




^'"- LA 



Nouvelle -France 



REVUE DES INTÉRÊTS RELIGIEUX ET NATIONAUX 



DU 



CANADA FRANÇAIS 



PAKAISSANT TOUS LES MOIS 



Sciences — Lettres— Arts 



1903 

TOME r>ETJX:i:ÊMJ3 

DB LA COLLECTION 




QUEBEC 

BL BEAUX DE LA «NOUVELLEFEANCE. 
2, rue Port -Dauphin 



flp 

N(o3 
^.2. 



LA NOUVELLE-FRANCE 

REVUE DES INTÉRÊTS RELIGIEUX ET NATIONAUX 

DU 

CANADA FEANÇAIS 

Tome II JANVIER 1903 N» I 

LES CANADIENS-FRANÇAIS 

ET 

L'EMPIRE BRITANNIQUE^ 



AVERTISSEMENT 

Le travail que j'offre aujourd'hui aux lecteurs de la Nouvelle-France 
est la traduction d'une étude pensée et écrite en anglais et destinée au 
public de la Grande-Bretagne ~. Je voulais expliquer, en quelques pages, 
pourquoi les Canadiens-français résistent et continueront de résister au 
courant de l'impéiùalisme britannique. J'ai appuyé ma thèse sur des 
faits constants et solides, du genre de ceux qui frappent davantage le.<> 
esprits éclairés, en Angleterre. Ces faits, je les résume ain^i : 

Les Canadiens-français ne repoussent pas l'idée impérialiste parce 



1 — Droits de traduction et de reproduction réservés à l'auteur. Cet 
article va paraître en brochures qui seront mises en librairie. 

2 — Le texte anglais a paru dans le Monthly,de Londres, en septembre et 
octobre 1902. Il date du mois de juin ; c'est-à-dire qu'il est antérieur au 
dernier congrès colonial. 



LA NOUVELLE -FRANCE 



qu'ils sont Français, — c'est-à-dire, dans la pensée de beaucoup d'An- 
glais, des ennemis héréditaires de la Grande-Bretagne, — mais à cause 
de leur formation ethnique et sociale et des conditions particulières que 
l'histoire et la géographie leur ont faites. Ils sont satisfaits de leur 
situation actuelle parce qu'elle leur garantit la paix, la liberté inté- 
rieure et la direction de leur gouvernement et de leurs lois. Mais si l'on 
veut à tout prix modifier cette situation et alourdir le poids de leur 
allégeance à la couronne britannique, ils préféreront dénouer les liens 
qui les rattachent à la Grande-Bretagne. Quant à la liberté relative 
dont ils jouissent aujourd'hui, ils croient la devoir à leur ténacité dans 
la lutte et à quelques circonstances accidentelles, beaucoup plus qu'à la 
générosité de l'Angleterre, de son peuple et de la majorité de ses gou- 
vernants. En un mot, ni la loi ni la reconnaissance ne commandent aux 
Canadiens-français de rendre à la Grande-Bretagne et à son empire des 
devoire nouveaux ou des services gratuits; et les intérêts véritables du 
Canada s'y opposent. 

Cette démonstration nécessitait une courte revue historique. C'est la 
première partie de cette étude. Je la reproduis en entier, encore que 
ces événements soient bien connus ici. Car si nous gardons le souvenir 
des faits de notre histoire, nous semblons perdre la notion exacte de 
leur portée politique. Cette notion, le peuple l'a conservée d'instinct ; 
mais la plupart de nos hommes publics etde nos journalistes s'évertuent 
il l'effacer de son esprit, ou au moins à la fausser. 

Cet article n'étant pas destiné à un organe de combat, je me suis 
efforcé de présenter ma thèse sous sa forme la moins agressive. J'ai 
relaté des faits et indiqué certaines tendances qui ont donné lieu à des 
appréciations très diverses. Je n'ai pas sacrifié do vérités essentielles 
par crainte des commentaires, mais je me suis interdit de donner à ces 
vérités la couleur de mes opinions particulières. 

C'est ainsi que j'ai rappelé les sentiments et l'attitude du clergé et du 
peuple franco-canadiens pendant les guerres napoléoniennes. J'ai noté 
la cause réelle de ces manifestations ; et je me suis contenté d'indiquer 
la seule méthode générale qui permette do juger avec impartialité les 
hommes et les choses du passé. Il m'a paru inutile d'ajouter que beau- 
coup d'eau a coulé dans le Saint-Laurent depuis 1812. Aujourd'hui, 
le clergé ne nous demanderait pas de contribuer à une guerre contre 
la France ni de célébrer une défaite française. Il est également certain 
que le peuple s'y refuserait absolument. 



LES CANADIENS-FRANÇAIS ET l' EMPIRE BRITANNIQUE 



J'ai dit que le Canada avait été deux fois conservé à l'Angleterre 
grâce aux Canadiens-français, et grâce à eux seuls. Quelques Anglo- 
Canadiens se sont émus et m'ont accusé d'insulter à la mémoire des 
soldats et des volontaires de leur race qui ont combattu les Atnéricains 
en 1775 et 1812. Je ne parlais pas de la seule défense armée. Il est 
indéniable que les Anglais qui ont servi sous le drapeau britannique, 
en ces deux occurrences, étaient beaucoup plus nombreux que les 
nôtres. Eien de plus naturel, — surtout de la part de ceux qui, enrôlés 
dans l'armée et les milices régulières, étaient obligés par devoir d'aller 
au feu. Mais si le peuple canadien-français n'avait observé la fidèle 
neutralité que ses prêtres lui ont prêchée avec tant d'énergie, la déroute 
des armées de Sa Majesté aurait été complète. C'est cette neuti'alité 
générale, très méritoire à cette époque, que j'ai voulu mettre en 
lumière, plus encore que les services, d'ailleura incontestables, des 
volontaires canadiens-français. 

J'ai signalé le peu d'ambition de mes compatriotes comme une des 
causes de leur opposition à l'impérialisme. Je ne veux pas qu'on me 
prête l'intention do prôner cette insouciance comme une qualité. Ce 
peut être une force d'inertie. Mais dans l'évolution que subissent, en ce 
moment, l'Empire anglais et la Eépublique américaine, les forces inertes 
sont des armes d'une valeur problématique. Chez nous, l'imprévoyance 
et la passivité deviennent des vices nationaux. L'imprévoyance indi- 
viduelle a jeté à l'étranger plus d'un tiers des nôtres. La passivité 
collective nous livre sans défense aux entreprises des factions enne- 
mies et aux trahisons volontaires ou inconscientes de nos hommes 
publics. 

J'ai marqué l'affaiblissement du sentiment de répulsion que nous ins- 
pirait autrefois l'idée de l'annexion du Canada aux Etats-Unis. Quel- 
ques-uns en ont conclu que j'étais prêt à voir, de gaieté de cœur, ma 
nationalité s'anéantir dans le Grand Tout américain. Ici encore je n'ai 
pas plaidé, j'ai constaté. Je suis et je reste plus opposé que jamais à 
l'annexion. Plus j'apprends à connaître le peuple américain, ses insti- 
tutions et ses tendances, plus je redoute le résultat de notre alliance 
avec cette formidable nation, — en dépit des apparences éblouissantes 
de prospérité matérielle 4u'elle nous offre. Mais je ne puis fermer les 
yeux à l'évidence et nier que le nombre s'accroît sans cesse de mes com- 
l)atriotes qui subissent les effets de la fascination. Et personne ne tra- 
vaille plus efficacement à nous conduire là que les apôtres de l'impéria- 



LA NOUVELLE - FRANCE 



lisme, s'obstinant à vouloir nous inspirer un amour sans bornes, sans 
causes et sans compensations réelles pour la Grande-Bretagne et son 
Empire, et couvrant de leui-s injures et de leur mépris tous ceux qui 
refusent do boire avec eux le gros vin du jingoïsme. 

S'il me fallait forcément choisir entre l'impérialisme anglais et la 
fuaon pan-américaino, — et que le premier mal pût nous préserver du 
second, — j'accepterais l'impérialisme sans hésitation. Mais je sais qu'en 
ceci je ne représente pas l'opinion de la majorité de mes compatriotes. 
Du reste, et je l'ai dit ailleurs i, le motif principal de mon opposition 
constante au mouvement impérialiste c'est que sa résultante inévitable, 
en Amérique, sera l'annexion du Canada aux Etats-Unis. On ne sau- 
rait trop le répéter aux Impérialistes, qui, en dépit de l'accalmie du 
moment, n'ont pas dit leur dernier mot. 

Henri Bourassa. 
Québec, 15 décembre "1902. 



1 — Grande-Bretagne et Canada, Montréal, 1902 (page 42), 



LES CANADIENS-FRANÇAIS ET L'EMPIRE BRITANNIOUE 



Qu'est-ce que le Canadien-frauçais ? Quelle est sa situation 
dans l'Empire britannique ? Dans quelle directioit et avec quel 
degré d'intensité peut-il influer sur les destinées de cet Empire? 
Ces questions, bien peu d'hommes d'état et de publicistes anglais 
songent à se les poser. 

Aux yeux de l'observateur superficiel, la force numérique du 
peuple canadien-français est une quantité négligeable dans l'en- 
semble des possessions britanniques : 1,600,000 âmes — en comp- 
tant les Acadiens des Provinces Maritimes — isolés au milieu 
d'une population de 400,000,000. Mais dans tous les problèmes, 
et plus particulièrement dans les problèmes nationaux et politi- 
ques, la valeur réelle des co-efScients dépend de leur position 
relative. 

L'Empire anglais ne se compose pas d'une masse humaine 
inerte qu'une loi uniforme gouverne, que domine la force brutale, 
ou même la seule volonté du plus grand nombre de ses habitants. 
Son organisation politique ne peut se modifier sans l'assentiment 
libre des pays autonomes qu'il contient, outre les complications 
qui poumiieut surgir de l'Inde et des colonies de la Couronne. 
Le Canada est la plus importante des possessions britanniques 
qui jouissent des privilèges du self-government. Si le Canada a voix 
au chapitre lorsque s'opérera, dans l'Empire, cette transformation 
qui occupe tant d'esprits, on ne peut faire fi de l'opinion de ses 
habitants d'origine française. 

En 1760, la France abandonna sur les bords du Saint- Laurent 
soixante mille colons, presque tous paysans. De cette humble 
semence est sorti un peuple d'au moins trois millions d'âmes, 
laborieux, éclairé et industrieux, po^5scdant, au moral et au phy- 
sique, des traits particuliers nettement accentués. En un mot, 
c'est une race nouvelle qui a surgi. Près de la moitié de ce peuple 



10 LA NOUVELLE -FRANCE 



habite les Etats-Unis où il résiste victorieusement aux forces 
d'absorption, tout en s'adaptant aux institutions américaines. 
Fussent-ils tous restés au Canada, les Canadiens-français y 
seraient les maîtres. A l'heure actuelle, ils forment environ 
un tiers de la population du Dominion. Ils possèdent la province 
de Québec, qui occupe le second rang dans la Confédération. 
Unis aux Acadiens du littoral, leur influence morale et matérielle 
grandit sans cesse dans les provinces anglaises de l'Est. 

Par l'accroissement naturel, les Canadiens-français augmentent 
beaucoup plus rapidement que leurs concitoyens d'origine 
anglaise, ie chiffre de leur population double presque à chaque 
quart de siècle. Depuis quelques années, l'émigration aux Etats- 
Unis s'est beaucoup ralentie. Le développement des industries 
canadiennes a créé un courant contraire qui, chaque année, 
ramène au Canada des milliers de Canadiens-français émigrés. 

On dit que le Franco-Canadien manifeste moins d'aptitude aux 
affaires que l'Ecossais et l'Anglais ; qu'il s'adonne peu à l'exploi- 
tation des mines et à la fabrication des produits industriels. Ces 
observations sont justes. Néanmoins, il s'est assuré dans le com- 
merce et la finance une position d'autant plus méritoire qu'il est 
isolé au milieu des autres races du continent américain et que le 
capital et l'influence de l'étranger lui ont manqué totalement. 

Mais le Canadien-français est incontestablement le plus hardi 
défricheur et le meilleur colon du monde. Il pénètre des forêts 
qui rebutent tous ses rivaux, il les abat, il met le sol en état de 
production et il s'y fixe, non comme un simple tenancier, mais à 
titre de possesseur libre et absolu. Cet instinct colonisateur main- 
tient à la base de la race canadienne-française un peuple de petits 
propriétaires terriens, robustes et frugaux. Ce peuple jouit du 
droit de suffrage et il en use avec orgueil. 

Dans les sphères plus élevées de la culture intellectuelle et des 
professions libérales, les Franco-Canadiens sont au moins les 
égaux de leurs voisins d'origine anglo-saxonne. Ils ont accompli 
avec succès leur part des œuvres de création nationale ; ils ont 



LES CAKADIENS-FËANÇAIS ET l'eMPIRE BRITANNIQUE 11 

contribué au développement du pays, à la préparation et au fonc- 
tionnement de sa constitution et de ses lois. Au point de vue de 
la codification et de l'agencement harmonieux de l'ancien droit 
et du droit nouveau, la province de Québoc marche incontesta- 
blement à la tête de la Confédération. C'est la seule des pro- 
vinces canadiennes qui possède un code de droit civil où se 
sont fondues les anciennes coutumes françaises, les dispositions 
modernes du code Napoléon et plusieurs des lois statutaires de la 
Grande-Bretagne. 

On peut donc conclure que le Canadien-français continuera 
d'occuper une position solide au Canada et d'imprimer son cachet 
particulier sur la politique de son pays ; et son influence augmen- 
tera graduellement. 

Il peut paraître impossible qu'en dépit des traits accentués de 
son caractère et des tendances conservatrices qui le rendent réfrac- 
tëre à l'assimilation, le Canadien-français se soit adapté au rouage 
des institutions britanniques. Et pourtant cette assimilation a 
été si complète qu'il redoute, plus encore que l' Anglo-Canadien, 
toute atteinte à l'intégrité de la constitution que le Canada s'est 
fait octroj-er par le parlement de la Grande-Bretagne. Une étude 
attentive des causes de ce phénomène et de leur développement 
historique en rend l'explication facile. 

Il serait évidemment absurde de prétendre que le Canadien- 
français accorde aux institutions britanniques un culte analogue 
à celui que professe l'Anglo-Saxon : sa foi ne peut avoir les 
mêmes motifs et ne saurait se manifester par les mêmes signes 
extérieurs. Le désir d'échapper à l'aiiarchio et au joug de tyrans 
corrompus ne l'a pas non plus conduit forcément à se soumettre 
au roi d'Angleterre, ainsi qu'il en fut pour la plupart des peuples 
de l'Inde. Il a accepté le régime britannique parce que ses ins- 
tincts de race l'y avaient préparé ; il l'aime parce qu'il a combattu 
pour l'obtenir ; et il a prouvé qu'il pouvait, autant que son allié, 
l'Anglo- Canadien, le faire fonctionner avec succès. En un mot, 
il a fait ce régime sien et il en réclame les avantages avec la 



12 LA NOUVELLE - FBANCE 

même fierté qui caractérise tous les citoyeus britanniques. Mais 
ce serait une erreur profonde d'en conclure que le Canadien- 
français est prêt à suivre le monde britannique dans un mouvement 
d'évolution qui l'entraînerait à assumer de nouvelles obligations 
envers l'Empire. 

Nos compatriotes anglais eux-mêmes nous connaissent mal. 
Cette ignorance tient sans doute à ce que très peu d'entre eux 
croient nécessaires d'étudier notre langue et notre tempérament. 
Aussi, jugent-ils très faussement nos aspirations nationales. Les 
uns pensent qu'avec le secours de quelques hommes dirigeants 
choisis parmi les nôtres, ils pourront sans peine nous faire accepter 
une union plus étroite avec la Grande-Bretagne et l'Empire. 
D'autres, au contraire, nous considèrent comme un rameau à 
peine détaché du vieux tronc français ; ils nous attribuent de 
vagues aspirations vers la France et des sentiments d'insubordina- 
tion contre le joug bienfaisant de la Grande-Bretagne. Ils croient 
qu'il ne faudra rien moins que la force brutale de la majorité 
pour nous imposer « les responsabilités complètes de la citoyen- 
neté impériale \ » suivant l'expression consacrée mais rarement 
définie. D'autres enfin, connaissant mieux notre état actuel que 
nos luttes d'autrefois, trouvent que nous avons contracté envers 
la Grande-Bretagne et la population anglaise du Canada une 
dette de gratitude tellement onéreuse que nous ne saurions hési- 
ter à la solder par de nouveaux services à l'Empire. 

Toutes ces opinions sont autaut d'illusions dangereuses qu'il est 
grand temps de dissiper, pour le plus grand bien du Canada et 
de l'Empire. 

Je veux étudier dans les limites étroites de deux articles : — 
I. La formation héréditaire et politique du peuple canadien- 
français ; — IL Son sentiment sur les nouveaux problèmes de 
l'impérialisme. 



1 — The full responiibilities of Impérial citizenship. 



LES CANADIENS-FRANÇAIS ET l'eMPIRE BRITANNIQUE 13 



La plus grande partie des colons de la Î^ouvelle-France traver- 
sèrent l'océan à la fin du XVTP siëcle et au commencement du 
siècle suivant. Les premiers établissements, fondés dans un but 
exclusivement mercantile, disparurent bientôt. Les entreprises 
des Cent Associés et de la Compagnie des Indes Occidentales 
n'eurent qu'une existence courte et peu brillante. La Nouvelle- 
France vivante et réelle fut l'œuvre d'idéalistes à la fois désinté- 
ressés et pratiques, tels que Champlain et Maisonneuve, de 
moines et de prêtres comme Lallemant, Brébeuf et Laval, de 
religieuses comme Jeanne Mance et Marguerite Bourgeoys, et 
d'un bon peuple de paysans français, énergiques, moraux et opi- 
niâtres, aimant l'ordre et la paix. De toutes les colonies trans- 
plantées du vieux monde sur le nouveau contiuent, aucune ne 
peut se glorifier d'une origine plus noble et plus saine. Le soin 
particulier avec lequel les autorités ecclésiastiques surveillèrent 
l'immigration féminine détermina la moralité vigoureuse qui a 
conservé ce faible groupe humain à travers tant et de si longues 
épreuves. De curieux documents conservés aux archives de 
Québec démontrent qu'on renvoya en France des femmes dont 
les mœurs n'étaient pas assez pures pour les rendre dignes de 
devenir les mères de la colonie. 

Un autre trait particulier de la race canadienne-française pro- 
vient de son origine ethnique. Les provinces de l'ouest et du nord 
de la France, l'Anjou, le Poitou, le Perche, la Normandie et la 
Picardie, fournirent la plupart des colons de la Nouvelle-France. 
Ces régions avaient été pendant des siècles en communication 
constante avec l'Angleterre. On retrouve partout dans Québec 
les noms, les mœurs et le parler des Normands. Cette migration 
se fit à une époque où le régime politique de la France était 
encore décentralisé ; où chaque province avait son parlement, 
son gouvernement militaire et civil, ses lois et ses coutumes. Le 
mouvement cessa quarante ans avant que la Révolution eût 



14 LA NOUVELLE - FRANCE 



balayé toutes les institutions provinciales et fait le vide qui per- 
mit à Napoléon d'accomplir son œuvre gigantesque d'unification 
nationale. En un mot, la race canadienne-française, née il y a 
plus de deux siècles, se sépara de la mëre-patrie cinquante ans 
avant que la nationalité française contemporaine fût complétée. 
Le Français d'aujourd'hui est un composé du Méridional ner- 
veux, enthousiaste, brillant et loquace, et de l'homme du Nord, 
robuste, prudent et conservateur : l'élément du Midi fit complè- 
tement défaut à la Nouvelle-France. De plus, le Canada et la 
France restèrent étrangers l'un à l'autre pendant près d'un siècle 
qui suivit la séparation. Tandis qu'un courant continu d'émigra- 
tion s'établissait entre les Iles Britanniques et les colonies Anglo- 
Américaines, le peuple Canadien-français ne recevait plus de 
sang nouveau. Aussi le Français du Canada est-il devenu un type 
humain difli'érent, à plusieurs égards, de son congénère européen. 

J'analyserai plus loin nos sentiments individuels et politiques à 
l'endroit de notre patrie d'origine. Mais je veux indiquer tout 
de suite que même avant la cession il existait une différence très 
nette entre Français et Canadiens. La vie aventureuse du nou- 
veau monde développa rapidement chez les colons ce culte de la 
liberté individuelle et sociale qui existe à l'état latent danstoutes 
les natures fortes et saines. Cet amour de la liberté ne so manifes- 
tait pas chez les Canadiens avec le même fanatisme passionné qui 
animait les Puritains de la Nouvelle-Angleterre. Nos pères 
n'avaient pas souffert persécution à cause de leur foi religieuse et 
politique ; ils n'avaient pas au cœur l'instinct de la vengeance 
sociale. Aussi se montrèrent-ils plus tolérants que leurs voisins 
à l'endroit des religions dissidentes ; un esprit plus doux d'apos- 
tolat les inspirait dans les eflrârts qu'ils firent pour convertir les 
indigènes. 

La nécessité constante de protéger leurs foyers contre les atta- 
ques des Indiens les lia par un amour sans bornes à leur nouvelle 
patrie. Ils prirent l'habitude de combattre joyeusement et sans 
relâche. La rivalité des établissements anglais et les luttes san- 



LES CANADIENS -FRANÇAIS ET l' EMPIRE BRITANNIQUE 15 

glantes et prolongées qu'elle entraîna, succédant aux incursions 
des Iroquois, accentuërent ces dispositions agressives. 

Toutefois, si les Canadiens faisaient volontiers la guerre, ils 
aimaient à se battre à leur guise. Une expédition libre sur les 
frontières du Massachusetts ou de la N'ouvelle-Ecosse les trouvait 
toujours prêts, pourvu qu'ils fussent de retour au temps des 
semailles. Ils détestaient cordialement la discipline militaire, la 
vie permanente et régulière des camps et des forteresses. Dans 
ses dépêches aux autorités françaises, Montcalm parle souvent du 
désaccord qui existe entre les soldats français et les volontaires 
canadiens ; il se plaint de la difficulté qu'il éprouve à les main- 
tenir sous le joug d'une discipline commune. 

Comme chef d'armée, Montcalm avait raison de reprocher au 
gouvernement français la parcimonie avec laquelle on remplissait 
les cadres de l'armée coloniale. Mais le sort de la Nouvelle- 
France devant être scellé tôt ou tard, ce fut une bénédiction pour 
les Canadiens que l'élément militaire soit resté peu nombreux. 
La France, en envoyant de nouvelles forces, aurait peut-être 
retardé la conquête ; mais rien ne pouvait empêcher le dénoue- 
ment, et la présence de ces soldats eût rendu plus difficile l'œuvre 
de pacification. 

La guerre terminée, tous les hauts fonctionnaires de l'armée 
et de l'administration passèrent en France, ainsi que les derniers 
régiments et plusieurs dos habitants les plus riches de la colonie. 
Les prêtres, les religieuses et le peuple restèrent, courageusement 
déterminés à se cramponner au sol et à accepter loyalement les 
conditions de la capitulation. 

Envisagé sous certains aspects, le départ d'une partie des 
classes dirigeantes fut une perte pour la colonie, qui se trouva 
ainsi privée d'un nombre assez considérable de ses citoyens les 
plus influents. Toutefois, l'absence de toute autre classe privi- 
légiée que le clergé rendit plus facile l'entente entre les vain- 
queurs et les vaincus et assura à ceux-ci une sécurité plus com- 
plète. Les qualités et les défauts des classes aristocratiques se mani- 



16 LA NOUVELLE -FRANCE 

festent d'ordinaire bouh une forme plus accentuée que ceux des 
couches populaires. Une aristocratie coloniale se serait inclinée 
devant les conquérants, comme le firent la plupart des quelques 
nobles qui restèrent au Canada, ou elle aurait provoqué des luttes 
entre les deux races. Or la servilité et l'agression étaient les 
deux dangers que les nouveaux sujets du roi d'Angleterre 
devaient éviter. 

Le clergé resta la seule classe dirigeante. Vivant au milieu 
d'une population profondément religieuse, il exerçait naturelle- 
ment une haute autorité morale ; il acquit bientôt une très grande 
influence politique et sociale. Le peuple sentait que ses évêques 
et ses prêtres étaient ses guides naturels et ses chefs les plus 
BÛrs ; il leur confiait volontiers la direction de ses affaires indivi- 
duelles et la sauvegarde de son existence nationale. 

L'Angleterre accepta l'organisation de l'Eglise catholique 
au Canada, maintint les corporations épiscopales et paroissia- 
les, et reconnut peu à peu les droits civils du peuple cana- 
dien-français. Nous occupons aujourd'hui une position très 
enviable : nous jouissons d'un ensemble de droits religieux et 
nationaux que beaucoup de peuples conquis nous envieraient. 
On a vu là une preuve de magnanimité, et même de générosité 
excessive, de la part de la Grande-Bretagne. N'oublions pas tou- 
tefois que cette heureuse situation est le fruit d'une lutte pro- 
longée. 

*** 

Notre existence nationale fut reconnue d'abord à la capitula- 
tion de Montréal (1760), puis au Traité de Paris (17U3). Ces 
conventions, la seconde surtout, ne furent pas l'acte spontané 
d'un vainqueur généreux. Les armes anglaises avaient triomphé 
en Amérique ; mais en Europe leur succès ne fut pas aussi 
décisif. Le Traité de Paris comportait des concessions mutuelles. 
La France recueillit quelques maigres avantages sur ses fron- 
tières, l'Angleterre se tailla d'immenses domaines en Amérique 



LES CANADIENS-FKANÇAIS ET l'EMPIRE BRITANNIQUE 17 

et aux Indes. En somme, l'Angleterre garda presque tous les 
profits, et sa victoire diplomatique fut beaucoup plus complète 
que celle de ses armées sur les champs de bataille de la guerre de 
Sept Ans. Son nouvel empire lui aurait coûté plus cher si le 
gouvernement corrompu de Louis XV et de Choiseul avait eu 
une conception plus nette des destinées futures de la Nouvelle- 
France et de l'Inde. 

En concédant quelques immunités aux Canadiens-français et à 
l'Eglise catholique, non seulement l'Angleterre s'assura à très 
bon marché un immense territoire, mais elle ouvrit la voie la plus 
Bure à la pacification de l'Amérique. Et par une étrange évolu- 
tion, cet acte de bonne politique devint bientôt la seule sauvegarde 
de la puissance anglaise sur ce continent. 

Lorsque la lutte entre les autorités de Londres et les colons 
anglo-américains atteignit sa période aiguë, le parlement britan- 
nique améliora la situation qu'il avait faite aux habitants des 
nouvelles possessions anglaises. L'Angleterre ne tarda pas à 
recueillir les fruits de sa libéralité. Les Canadiens-français refu- 
sèrent d'unir leur cause à celle des rebelles, et ils prirent volon- 
tairement les armes pour repousser l'invasion américaine. Même 
après que la France se fut déclarée l'alliée de la nouvelle Répu- 
blique, la fidélité des Canadiens demeura inébranlable. 

Il me semble à propos de rechercher les diverses causes de 
cette singulière manifestation d'attachement à l'Angleterre, suc- 
cédant de si près aux guerres sanglantes que les Canadiens- 
français avaient soutenues contre leur nouvelle mère-patrie. L'une 
de ces causes tenait à l'antipathie que leur inspirait les Boston- 
nais, contre qui ils avaient soutenu des combats plus nombreux 
et plus sanglants que ceux livrés à l'armée anglaise. Du reste, le 
sentiment de leur propre nationalité s'était développé. Ils avaient 
le souvenir encore cuisant de l'insouciance avec laquelle le gou- 
vernement français les avait abandonnés en faisant banqueroute 
aux obligations de la colonie. Ces causes intimes durent refroidir 
l'effet des appels chaleureux que Lafayette leur adressait. îféau- 



18 LA NOUVELLE -FRANCE 

moins, ces motifs n'avaient qu'une influence indirecte sur là 
situation. Le fait actuel, constant, qui frappa davantage l'esprit 
du clergé et du peuple canadiens, fut le contraste entre le régime 
que l'Angleterre leur faisait et celui que l'Eglise catholique 
subissait dans les colonies américaines. 

Quelques années plus tard, la France traversait la tourmente 
révolutionnaire ; son organisation traditionnelle était bouleversée ; 
les ordres religieux, les prêtres, les évoques, dispersés et persé- 
cutés ; les biens ecclésiastiques saisis. Le clergé canadien fit 
encore à ce moment des comparaisons absolument favorables au 
régime britannique. Les sentiments loyalistes se développè- 
rent rapidement. Au cours des guerres napoléoniennes, lorsque 
le gouvernement anglais se vit réduit jusqu'au point de quémander 
des aumônes pour remplir son trésor épuisé, les Sulpiciens de 
Montréal, la plupart nés Français, versèrent leur contribution à 
la guerre contre l'Empire français. A Montréal et à Québec, on 
chanta dans les églises des Te Deum solennels pour célébrer le 
dernier coup porté au géant corse à Waterloo. On a souvent, de 
nos jours, peint ces manifestations comme les effets d'un loya- 
lisme excessif voisin de la servilité. Mais on doit juger ces actes 
à la mesure des conceptions sociales de l'époque. Aux yeux 
du clergé canadien, la Révolution française renversait tous les 
principes de l'Eglise et de l'Etat ; l'Empire, c'était la Révolution 
légalisée ; Napoléon, le geôlier du Pape ; la chute du tyran, juste 
châtiment de ses crimes, sauvait l'Eglise et la France elle-même. 

En 1812, des motifs identiques à ceux qui avaient dirigé 
les Canadiens en 1775 les induisirent à combattre de nouveau 
contre les Etats-Unis. Cependant, les circonstances s'étaient 
modifiées, et dans une direction qui rendait plus méritoire 
encore la fidélité des sujets français de Sa Majesté britannique. 
Aucune voix française ne faisait appel, cette fois, à leurs senti- 
monts nationaux en faveur de la cause américaine ; par contre, 
leur vieille haine contre les Bostonnais s'était sensiblement 
adoucie. Ils avaient, il est vrai, arraché des ministres et du 



LES CANADIENS-FRANÇAIS ET l'eMPIRE BRITANNIQUE 19 

parlement de la Grande-Bretagne des concessions avantageuses ; 
mais ils étaient encore au plus fort de leur lutte pour la conquête 
du gouvernement responsable et la répression d'un régime détes- 
tablement oligarchique. Quelques-uns de leurs chefs politiques 
avaient été incarcérés. Les autorités religieuses elles - mêmes 
avaient à défendre contre le gouverneur leur droit do nomination 
aux offices ecclésiastiques. Mais, comme à la veille de la révolution 
américaine, les autorités de Londres et celles de la colonie cédè- 
rent au moment opportun. Le peuple, obéissant aux appels pres- 
sants de son évêque et de ses prêtres, soutint une fois encore les 
droits de la Couronne ; et le Canada resta possession britannique, 
grâce à ses habitants français. 

Une autre cause, aussi forte que l'iufluence prépondérante du 
clergé, avait contribué à faire accepter aux Canadiens le joug de 
l'Angleterre :. un besoin intense de repos. Sans doute, il fut 
sombre dans leur vie le jour où le vieux drapeau blanc s'inclina 
devant les couleurs de l'ennemi et quitta pour toujours les rives 
du Saint-Laurent ; mais la pensée que la paix était enfin venue 
pour demeurer dut adoucir l'amertume de leur douleur. Je l'ai 
noté déjà : les Canadiens-français, comme tous les peuples ruraux, 
n'étaient soldats ni par goût ni par métier. La nécessité seule 
les avait conduits au combat : le jour où cette nécessité disparut, 
leur instinct reprit le dessus, et ce fut avec joie qu'ils se remi- 
rent au travail paisible. La réaction fut telle que ses effets se 
manifestent encore. On trouve chez presque tous les Canadiens- 
français la même répulsion innée pour la guerre et le militarisme, 
et pour les mœurs tyranniques de la soldatesque. 



*** 



Abandonnant la guerre pour aborder les problèmes politiques, 
retraçons brièvement l'histoire du gouvernement représentatif 
au Canada. 



20 LA NOUVELLE -FRANCE 

La loi martiale, suivie d'an régime absolu, dura jusqu'en 1774. 
Ce fut à cette époque qu'effrayé par la révolte débordante des 
colonies anglo-américaines, le parlement anglais vota 1' « Acte 
de Québec. » Les Canadiens-français ont toujours considéré 
cette constitution comme leur Grande Charte. C'était d'ailleurs 
une loi rudimentaire. Elle ne créait aucun corps électif; mais 
elle reconnaissait et déterminait l'organisation religieuse, le jury, 
les lois civiles françaises, l'administration territoriale. Le gou- 
verneur, tout en conservant ses pouvoirs autocratiques, était 
entouré d'un conseil consultatif, où il plaça quelques représen- 
tants de la population française soigneusement gardés par une 
majorité anglaise ; il choisit aussi parmi les Canadiens des magis- 
trats, des juges de paix et des capitaines de milice. 

La Révolution avait chassé des colonies avoisiuantes une classe 
nombreuse et respectable d' Anglo-Saxons, fidèles à la Grande- 
Bretagne ; on les appelait les United Um.pire Loyalists. Un 
certain nombre d'entre eux se dirigèrent vers la Nouvelle-Ecosse 
et leîfouveau-Brunswick, les autres vinrent au Canada. On les y 
accueillit avec hospitalité et on les traita généreusement. Un 
groupe important de ces nouveaux venus s'établit dans les Can- 
tons de l'Est où on leur concéda des terres gratuitement ; l'autre 
groupe alla se fixer dans l'ouest de la province, aujourd'hui 
Ontario. 

Cependant, le besoin d'un régime plus libéral se manifestait 
chaque jour davantage; et en 1791, le parlement britannique 
vota une nouvelle constitution. La colonie fut divisée en deux 
provinces distinctes : le Bas-Canada, qui comprenait tous les 
établissements français et les Cantons de l'Est, et le Haut-Canada. 
Cette division fut faite à la demande pressante des nouveaux 
colons de l'Ouest, qui ne voulaient pas être représentés dans un 
corps législatif où l'élément français aurait dominé. On créa dans 
chacune des deux provinces une Chambre élective et un suffrage 
quasi universel. Le gouverneur continua d'exercer le pouvoir 
exécutif, sans subir le contrôle d'un cabinet responsable à la 



LES CANADIENS-FRANÇAIS ET l' EMPIRE BRITANNIQUE 21 

Chambre ; ce pouvoir comportait l'emploi arbitraire des deniers 
publics et le droit de nommer aux fonctions judiciaires et admi- 
nistratives. On constitua un Conseil législatif .sous l'autorité 
immédiate du gouverneur qui en choisissait lui-même les mem- 
bres et les nommait à vie. En résumé, le système devenait 
moins absolu mais essentiellement oligarchique. 

Dès ce moment s'engagea un conflit permanent entre les deux 
chambres. La lutte était plus ou moins aiguë, suivant le tempé- 
rament et le tact de chaque gouverneur, et le degré de pression 
qu'il faisait subir à ses favoris et à ses créatures du Conseil ; elle 
fut constante, sauf une trêve d'environ deux ans à l'époque de 
la guerre anglo-américaine de 1812. Non contents de disposer à 
leur gré de toutes les fonctions publiques, les gouverneurs domi- 
nèrent le Conseil et l'encombrèrent scandaleusement de magistrats 
et de fonctionnaires publics. Ils s'assuraient ainsi les services 
d'esclaves déjà soumis à leur influence immédiate. Ils s'efforcè- 
rent de faire voter par l'Assemblée une liste civile assurant aux 
fonctionnaires leur subsistance pour toute la vie du Roi. De son 
côté, l'Assemblée réclamait la direction absolue et permanente 
du budget. Privée du droit de contrôler la nomination des magis- 
trats et des fonctionnaires, elle voulait au moins exercer sur eux 
une autorité indirecte en retenant les appointements de ceux 
d'entre eux qui s'acquittaient mal de leurs devoirs. 

La lutte devenait chaque jour plus irritante. Le Conseil légis- 
latif ne s'employait qu'à renvoyer le budget à la Chambre afin 
qu'elle le modifiât suivant le désir du gouverneur ; et la Cham- 
bre résistait avec obstination. L'Assemblée mit en accusation des 
magistrats siégeant au Conseil et des fonctionnaires coupables de 
concussion ; le gouverneur les maintint dans leurs fonctions. La 
Chambre alla jusqu'à refuser de voter le budget. Le gouverneur 
continua, par l'entremise de ses employés, à percevoir les impôts. 
Il se payait son propre traitement et acquittait le salaire de ses 
créatures ; mais il ne manquait pas de retenir les appointements 
du président de la Chambre. Il fit emprisonner des représentants 



22 LA NOUVELLE - FRANCE 

du peuple et des journalistes. Il ordonna des dissolutions succes- 
sives et rapides du parlement ; mais enflammé par la superbe obsti- 
nation de ses représentants, le peuple les reuvoyait sans relâche 
à la Chambre. 

Ces appels fréquents k l'électorat n'eurent d'autre effet que 
d'unir et de fortifier le sentiment populaire, et de mettre à la 
portée immédiate de chaque citoyen les problèmes du régime 
parlementaire et du gouvernement autonome. J'ose dire que le 
simple paysan canadien-français devint plus éclairé que l'étaient 
alors la plupart des électeurs du Royaume-Uni : il se pénétra 
davantage du sentiment de ses droits politiques et de l'esprit 
fondamental des institutions anglaises. Cette supériorité s'ex- 
plique aisément. II n'y avait ici aucune classe privilégiée et 
riche qui disposât des circonscriptions électorales en faveur 
des candidats de son choix. La plupart des députés possédaient 
un certain degré de savoir et de fortune ; mais ils vivaient 
au milieu du peuple et s'adressaient directement à la foule. 
Ils n'attendaient du pouvoir ni place, ni récompense. Ils com- 
battaient avec le peuple, pour les droits du peuple. Les pro- 
blèmes les plus élevés du gouvernement constitutionnel étaient le 
seul sujet de toutes les disputes électorales. Avant chaque élec- 
tion, le leader reconnu du parti nationaliste, Papineau, parcourait 
la province, enseignant les principes des institutions anglaises, 
réclamant pour les Canadiens l'exercice du self-government. Il 
pressait ses compatriotes d'exiger la création d'un cabinet res- 
ponsable ; il demandait qu'on remît à la Chambre élective la 
direction des impôts, des dépenses publiques et de l'alminis- 
tration ; il prêchait la réforme de la magistrature et do la Cham- 
bre haute. 

Pendant cinquante ans, les représentants de la Couronne gou- 
vernèrent contre la volonté manifeste des représentants du 
peuple. Ils no réussirent jamais à corrompre l'électorat, ni à 
séduire ses mandataires, ni même à entamer la majorité parle- 
mentaire. La Chambre envoya au gouvernement britannique 



LES CAîTADIEN-S-ï'RAîTÇA.lS ET L* EMPIRE BRITANKIQTTE 23 

des pétitions et des délégations ; mais les cabinets whigs ou torys 
qui se succédaient à Londres continuèrent de prendre parti pour 
les gouverneurs. 

Il n'est pas d'épisode plus émouvant dans l'histoire de l'Empire 
anglais que le spectacle de ce petit peuple de race française, 
luttant contre la Couronne britannique afin de faire triompher au 
Canada les principes essentiels dont la conquête avait coiité au 
peuple anglais des combats si longs et si vaillants. On peut 
résumer cette période de l'histoire en disant que les Canadiens- 
français ont été, en Amérique, les pionniers des institutions 
anglaises. 

Le Haut-Canada subissait le même joug oligarchique ; il en 
résulta le parti de la réforme, formé parmi les descendants mêmes 
des United Empire Loyalists. 

La situation s'envenima jusqu'au jour oii un soulèvement éclata 
dans les deux provinces. On fit arrêter un grand nombre de 
citoyens ; les uns furent exécutés, les autres bannis. La consti- 
tution fut suspendue et la loi martiale proclamée. Emu enfin, le 
parlement de Londres vota une nouvelle constitution et donna à 
la colonie toutes les prérogatives du gouvernement responsable. 
Tout en opérant cette réforme, les autorités britanniques tentè- 
rent d'anéantir l'élément français. En 1791, les Canadiens d'ori- 
gine française étant de beaucoup les plus nombreux, les colons 
anglais avaient obtenus une organisation indépendante. En 1841, 
les nouvelles couches venues des Etats-Unis et de la Grande- 
Bretagne avaient accru fortement la population du Haut-Canada. 
On réunit les deux provinces, dans l'espoir qu'avec l'appui de leurs 
compatriotes des Cantons de l'Est, les Anglo-Saxons de l'Ouest 
auraient bientôt fait de dominer les Canadiens-français. Malgré 
que la population du Bas-Canada fût encore plus nombreuse que 
celle du Haut-Canada, ou divisa également la représentation des 
deux provinces à la Chambre d'assemblée et au Conseil légis- 
latif. Le Haut-Canada élisant une représentation entièrement 
anglaise, et dix ou douze comtés du Bas-Canada nommant aussi 



24 LA NOUVELLE - FRANCE 

des députés anglais, on avait ainsi trouvé le moyen de donner à 
la minorité plus do représentants qu'à la majorité. 

De plus, on imposa au trésor du nouveau gouvernement le 
paiement des dettes des deux anciennes provinces. C'était faire 
une injustice manifeste au Bas-Canada, dont le budget était à 
peu près libre de charges permanentes, tandis que le Haut- 
Canada avait la banqueroute à ses portes. Il est généralement 
admis qu'en adoptant cette mesure inique, le parlement anglais 
avait subi l'influence de la maison Bariiig, qui détenait les cou- 
pons de rente du Haut-Canada. 

En dépit des obstacles, les députés Canadiens-français formè- 
rent une alliance avec le parti de la Réforme. Ils eurent encore 
à livrer quelques escarmouches aux gouverneurs, qui subissaient 
avec répugnance le nouvel ordre de choses. Mais le Canada put 
jouir enfin de tous les privilèges du gouvernement libre et res- 
ponsable, et ses habitants d'origine française eurent leur part 
légitime de droits nationaux. 

Une nouvelle évolution devait bientôt s'accomplir. Tant que la 
population du Haut-Canada resta moins nombreuse que celle de 
la province française, le régime de la représentation égale sub- 
sista. Mais le jour où la proportion des chiffres fut changée, les 
Anglo-Canadiens déclarèrent que la représentation de chacune 
des provinces devait être proportionnée au chiiFre de sa popula- 
tion ; et l'agitation ne s'apaisa que lorsque le changement fut 
opéré. De ce mouvement est née la constitution actuelle qui 
groupa peu à peu eous le même régime fédératif toutes les posses- 
sions britanniques de l'Amérique du Nord, Terre-Neuve exceptée. 
Les Canadiens-français se sont prêtés très volontiers à l'organi- 
sation et au fonctionnement de la nouvelle constitution. La 
division du pays en provinces autonomes leur a enfin assuré la 
possession des privilèges qu'ils désiraient avec le plus d'ardeur : 
l'organisation religieuse, les lois civiles, l'instruction publique, 
l'administration municipale. Ils ont aussi obtenu leur part pro- 
portionnelle de la représentation fédérale. 



LES CANADIENS-FRANÇAIS ET l'eMPIRE BRITANNIQUE 25 

Dans son ensemble, ce régime a bien fonctionné. Il est bon 
néanmoins de signaler ici un trait caractéristique. Dans la pro- 
vince de Québec, les Canadiens-français ont accordé à la minorité 
anglaise, non seulement justice complète, mais le traitement le 
plus généreux qu'une minorité puisse désirer. Au contraire, dans 
les provinces anglaises, les groupes français et catholiques ont vu 
leurs droits ou leurs privilèges subir des assauts nombreux. Ces 
attaques ont été couronnées de succès au N'ouveau-Brunswick, à 
l'Ile du Prince-Edouard, au Manitoba et dans les Territoires du 
Kord-Ouest ; elles ont échoué dans la province d'Ontario, après 
une lutte prolongée. 

*** 

Le peuple canadien-français trouve aujourd'hui, sous la couronne 
britannique, une liberté très grande et il s'en déclare hautement 
satisfait. Mais j'ai démontré, je, crois, qu'il est redevable de son 
bonheur à ses propres efforts et aux circonstances qui ont entouré 
son histoire, autant qu'à la générosité du gouvernement britan- 
nique et au bon vouloir de la majorité anglo-canadienne. Avec 
cette joyeuse insouciance qui le caractérise, il a facilement oublié 
les luttes du passé et le régime détestable qu'il a subi si longtemps. 
Il rend volontiers témoignage à la libéralité dont l'Angleterre 
a fait preuve à son endroit depuis quelques années. Toutefois 
éclairé par les épisodes saillants de sa vie nationale, il ne croit 
pas que la reconnaissance lui impose de sacrifices plus lourds que 
ceux qu'il a accomplis lorsque le sort de la colonie était entre ses 
mains. Et si l'on insiste trop sur l'amour sans bornes qu'il doit 
professer pour la Grande-Bretagne, il trouvera bon de rappeler à 
la mère-patrie les fortes rançons qu'il a payées plus d'une fois pour 
sa liberté. Il pourrait aussi remettre en lumière les services qu'il 
a rendus à la cause de l'intégrité de l'Empire. Si l'Angleterre ne 
lui avait pas garanti son existence religieuse et nationale, il eut 
tendu la main, en 1774, aux Anglo-Saxons révoltés ou, en 1812, 



26 LA NOUVELLE - FRANCE 

aux armées de la République américaine ; — et la puissance 
anglaise en Amérique serait aujourd'hui un souvenir aussi loin- 
tain que la domination de la France. La Grande-Bretagne ver 
rait son armée privée de la plus courte de ses routes vers l'Inde 
et l'Australie ; et elle aurait perdu deux stations navales de la 
plus haute importance pour ses escadres du Nord Atlantique et 
du Nord Pacifique. 

En deux mots, la domination anglaise et la fidélité des Cana- 
diens-français sont unies l'une à l'autre par plusieurs liens dont 
les ligaments sont un mélange d'affection et d'égoïsrae, de bons 
offices réciproques et du respect absolu que chacune des deux 
races doit à l'autre. Ces motifs d'alliance sont plus fructueux 
que des déclamations bruyantes; et ils subsisteront pourvu qu'on 
les comprenne et qu'on sache le faire valoir. Mais l'entente serait 
bientôt rompue si l'on cherchait à imposer aux Canadiens-fran- 
çais de nouvelles chaînes que rien dans l'histoire de leurs rela- 
tions avec la Grande-Bretagne ne les oblige à subir. 

Ayant ainsi retracé les grandes lignes de l'histoire du peuple 
canadien-français et analysé les traits principaux de son carac- 
tère, voyons comment ce groupe de sujets britanniques se propose 
d'aborder l'étude du problème impérialiste dont la solution 
s'impose à toutes les colonies anglaises par suite de leur partici- 
pation à la guerre sud-africaine. 

II 

Les Canadiens-français vivent aujourd'hui dans une heureuse 
quiétude. Ils sont contents de leur sort. Ils ne demandent 
qu'à rester libres et paisibles. Ils éprouvent un désir modeste 
d'agrandir leur situation individuelle et nationale ; mais ils sont 
peut-être trop portés par instinct à compter sur la Providence et 
Bur le développement des forces sociales qui les entourent plutôt 
que sur les résultats de leurs propres eflTorts. Ils se prêtent avec 
une remarquable facilité à toutes les exigences de la vie : cette 



LES CANADIENS-FRAlSfÇAIS ET l'eMPIRE BRITANNIQUE 2^7 

souplesse, jointe au défaut d'ambition et de cupidité, les empê- 
che d'entreprendre des luttes énergiques pour amasser de la 
for,tune et même pour conserver leurs gains. Ils envisagent 
l'avenir avec l'insouciance la plus sereine. Cet optimisme indi- 
viduel se manifeste également dans leur vie nationale. 

Us sont désireux de vivre en bons termes avec les Anglo-Cana- 
diens et de contribuer avec eux à la prospérité du Canada. Ils 
ont assuré les droits de la minorité anglaise et protestante de la 
province de Québec par un ensemble de lois du caractère le plus 
libéral et le plus généreux. Dans les relations individuelles, ils 
s'efforcent également de prouver à leurs compatriotes d'origine 
étrangère beaucoup de confiance et de bonne volonté. Il est à 
propos de noter ici un fait constant de l'histoire de notre pays. 
Tandis qu'un certain nombre d'Anglais ont toujours repré- 
senté, au parlement ou dans les corps municipaux, des groupes 
français et catholiques, il est presque inouï qu'une majorité 
anglaise ait nommé un Canadien-français à une fonction publique 
quelconque. J'ajouterai que si le Canadien-français n'éprouve 
aucune sympathie pour le peuple anglais dans son ensemble, — et 
c'est le résultat normal de son histoire et des événements poli- 
tiques qui ont menacé sa nationalité, — il entretient volontiers des 
relations cordiales avec son voisin. Il est même étrange de con- 
stater qu'il fait meilleur ménage avec l'Anglais et l'Ecossais, tous 
deux protestants, qu'avec l'Irlandais catholique. 

H est manifeste que notre tempérament national, avec les ten- 
dances que j'y ai signalées, ne nous porte pas à désirer de chan- 
gement radical dans l'organisation politique du Canada. De même 
qu'un besoin impérieux de paix avait succédé à la période des 
guerres coloniales, la fin des luttes constitutionnelles a produit 
une réaction analogue et nous a rendus absolument réfractaires 
aux évolutions politiques. Toute modification du régime actuel 
ne peut manquer d'éveiller nos méfiances et nos appréhensions. 
Nous ne pouvons oublier que chacune des transformations du 
gouvernement de la colonie avait pour but d'amoindrir notre 



28 LA NOUVELLE -FRANCE 



influence, sauf lorsque l'Angleterre s'est vue forcée de nous 
ménager. îTous ne demandons qu'à rester longtemps stables 
et paisibles. S'il faut qu'une évolution s'opëre, nous ne vou- 
lons l'envisager ni au point de vue des intérêts britanniques 
ni sous l'empire exclusif de no3 sentiments nationaux ; mais 
nous sommes prêts à étudier le problème, pourvu qu'on nous 
propose une solution favorable aux seuls intérêts généraux du 
Canada. Nous avons loyalement accepté la constitution actuelle ; 
nous avons accompli, sans calcul, tout ce que le salut du Canada 
réclamait de nous ; nous croyons qu'on doit nous consulter avant 
de modifier notre situation. 

Tous ceux qui se proposent d'altérer la conformation politique 
ou nationale du Canada ne doivent jamais oublier que nous som- 
mes exclusivement Canadiens. Cette vérité est tellement mani- 
feste, c'est une conséquence si logique de notre histoire, que seuls 
la plus profonde ignorance ou l'entêtement le plus aveugle 
peuvent expliquer le langage de ceux qui parlent de nous impo- 
ser, de gré ou de force, de nouveaux devoirs envers l'Empire. 

En réalité, nous formons au Canada le seul groupe de race véri- 
tablement canadienne. Un flot constant d'immigration, parti des 
Iles Britanniques, a maintenu des relations intimes entre les 
Anglo-Canadiens et leur mère-patrie. Encore aujourd'hui, nos 
compatriotes d'origine britannique parlent de la terre européenne 
comme du home, donnant ainsi la preuve inconsciente de leur 
double nationalité. Pour nous, le Canada est l'unique patrie : 
nous avons concentré sur son sol toutes nos aspirations nationales. 
Jamais nous ne songeons à prendre un autre titre que celui de 
Canadiens ; et lorsque nous nous appelons Canadiens-français, c'est 
que nous voulons marquer l'origine ethnique qui nous sépare des 
Anglais, des Ecossais et des Irlandais, lesquels, à nos yeux, ne 
sont pas encore tout à fait Canadiens. 

On nous dit que le Canada est une possession de l'Angleterre 
et que nous devons nous incliner devant la volonté de la majorité 
anglaise. A ceci, la réponse est facile. Le Canada est resté 



LES CANADIENS-FRANÇAIS ET l'eMPIRE BRITANNIQUE 29 

anglais à cause de notre fidélité. Lorsque notre race formait la 
très grande majorité du peuple canadien, le Canada fut deux fois 
épargné à la Couronne britannique, grâce à nous, et grâce à nous 
seuls. Nous avons été fidèles à la Grande-Bretagne parce qu'elle 
nous a garanti des droits et des privilèges déterminés. Nos con- 
citoyens d'origine anglaise ont accepté l'engagement ; ils ne 
doivent pas maintenant profiter de leur prépondérance pour le 
rompre. Quant aux nouveaux venus du Royaume-Uni qui se fixent 
au Canada, ils sont tenus de comprendre qu'ils deviennent citoyens 
d'une Confédération où nous possédons des droits acquis : il ne 
leur appartient pas de rendre le Canada et son peuple plus bri- 
tanniques que canadiens. 

*** 

Les changements de régime que le Canada pourrait subir 
sont l'indépendance, l'annexion aux Etats-Unis, l'impérialisme 
anglais, la réunion à la France. Il est indéniable que les deux 
derniers projets sont ceux que nous combattrions davantage. 

L'indépendance est à nos yeux le couronnement naturel de nos 
destinées. Mais aussi longtemps que l'Angleterre ne tentera pas 
de resserrer les liens qui nous unissent à sa puissance, nous ne 
ferons aucun effort pour les rompre. Nous comprenons que l'œuvre 
du temps nous favorise chaque jour davantage en nous apportant 
de la population et des capitaux : plus nous tarderons à prendre 
notre voie, plus elle sera sûre. 

Quant à nos relations avec la France, j'ai déjà noté les diffé- 
rences de tempérament qui, outre la scission politique, nous 
séparent de nos cousins d'outre-mor. Depuis quelques années, 
nous avons avec eux des communications plus intimes. Un 
nombre toujours croissant déjeunes Canadiens - français vont 
à Paris terminer leurs études d'art ou de sciences. Nous échan- 
geons des deux côtés de l'Atlantique un nombre plus considérable 
de journaux. Nous suivons avec un intérêt toujours grandissant 



80 LA NOUVELLE -FRANCE 

le mouvement littéraire on France. On peut même affirmer, je 
crois, que nous lisons aut:mt de livres français que la population 
de plusieurs des provinces de France. En un mot, nous sommes 
devenus, par l'esprit, plus français qu'il y a un demi-siècle ou 
môme vingt-cinq ans. D'autre part, notre attachement au régime 
social et politique qui nous est propre, loin de s'aflaiblir, s'affermit 
chaque jour davantage et avec plus de netteté. 

On prétendra peut-être que cette double évolution est impos- 
sible et que le Canadien-français tentera un jour de renouer 
des relations politiques avec sa patrie d'origine; — ou tout au moins 
qu'il laissera grandir dans son esprit des aspirations stériles 
qui menaceront l'unité du Canada et sa paix intérieure. L'exemple 
des Etats-Unis suffit à réfuter cet argument. Chaque année gros- 
sit le nombre des Américains qui^se créent des relations intimes 
en Angleterre. Les mœurs et la littérature anglaises, et même 
la manière de penser et de parler des Anglais, envahissent peu à 
peu les cercles de la société américaine la plus raffinée et en chas- 
sent les vieilles traditions de la Nouvelle-Angleterre et de la 
Pennsylvanie. Qui songerait à conclure de là qu'une partie du 
peuple américain projette de rétablir la domination anglaise aux 
Etats-Unis ? 

Il existe entre les Français d'Europe et ceux du Canada 
des divergences politiques plus profondes encore que celles qui 
séparent la Grande-Bretagne et les Etats-Unis. Une série 
d'évolutions constitutionnelles a dirigé les deux nationalités fran- 
ça-.ses dans des voies différentes. C'est bien de l'Angleterre 
que la France a emprunté la forme extérieure de son gouverne- 
ment ; mais elle y a introduit un esprit essentiellement bureau- 
cratique et centralisateur. Par atavisme, les Français du Canada 
ont accueilli avec enthousiasme le principe des institutions bri- 
tanniques, auxquelles leurs ancêtres normands, conquérants de 
l'Angleterre, avaient ajouté plusieurs traits distinctifs. Mais à 
rencontre des Français d'Europe, nous avons accentué l'esprit 
décentralisateur de ce régime et rendu les pouvoirs publics plus 



LES CANADIENS-FRANÇAIS ET l'eMPIRE BRITANNIQUE 31 

directement responsables au peuple. Au point de vue ethnique, 
tandis que la nation américaine s'infusait chaque année du sang 
anglais ou irlandais dans les veines, nous sommes restés sans 
mélange. 

L'amour que nous portons à notre patrie d'origine vient à la 
fois du cœur et de l'esprit. Il s'adresse plutôt à l'âme nationale 
de la France et aux productions de son génie qu't\ la personne 
des Français eux-mêmes. Cette nuance se manifeste très nette- 
ment dans l'accueil un peu méfiant que nous faisons aux nou- 
veaux venus de France, à ceux du midi surtout. Nous nous 
entendons très vite ; mais le premier mouvement n'est pas celui 
d'une chaude sympathie, tel qu'on pourrait l'attendre de deux 
frères se retrouvant après une longue séparation. 

Notre hérédité française restera donc absolument inoffensive, 
pourvu que la majorité anglaise fasse preuve à cet égard de beau- 
coup de jugement, de sens commun et de justice. Nous voulons 
parler notre langue dans les cercles intimes et dans les affaires 
publiques et l'enseigner à nos enfants, conserver nos traditions, 
manifester nos aspirations nationales, et même exprimer libre- 
ment l'amour platonique que la France nous inspire ; mais nous 
ne pouvons éprouver pour l'Angleterre les sentiments qui naissent 
de l'affinité du sang, et nous refusons d'accepter de nouvelles 
entraves que nulle loi ni aucune obligation morale ne nous 
imposent. Nos compatriotes anglais sauront, je n'en doute pas, 
respecter ces désirs et ces tendances légitimes ; et ils n'auront alors 
rien à craindre de la double fidélité qui nous est propre : fidélité 
intellectuelle et morale à la France, fidélité politique à l'Angle- 
terre ; car toutes deux sont entièrement subordonnées à notre 
patriotisme exclusivement canadien. 

*** 

Outre la répugnance instinctive que toute évolution politique 
nous inspire, quels sont nos sentiments particuliers à l'endroit de 



82 LA NOUVELLE - FRANCE 

la Fédération Impériale ou de l'impérialisme britannique sous 
une forme quelconque? D'abord, aucun motif de sympathie ou 
d'exaltation nationales ne peut nous entraîner de ce côté. Ou 
devra s'adresser à notre seule raison. Il faut nous prouver clai- 
rement que la nouvelle politique impériale donnera au Canada 
et à nous-mêmes des bénéfices que nous ne serons pas forcés de 
payer par la moindre atteinte à la liberté qui nous a coûté si cher. 

Nous savons que notre serment d'allégeance comporte des 
devoirs dont l'Angleterre a le droit de réclamer l'exécution. 
Mais nous comprenons que ces devoirs sont ceux que nous avons 
accomplis jusqu'ici, et pas d'autres. Nous avons oublié généreu- 
sement les persécutions que la Couronne britannique nous a fait 
subir pendant la première et la plus longue moitié de notre exis- 
tence nationale. Nous reconnaissons qu'elle nous a bien traités 
depuis ; mais nous ne pouvons oublier que la ténacité de nos 
efltbrts et le voisinage des Etats-Unis ont contribué à améliorer 
notre situation. 

En un mot, nous éprouvons pour la Grande-Bretagne une 
aftection raisonnée, — mélange d'estime et de méfiance dont les 
proportions varient selon l'époque et les circonstances et se modi- 
fient d'aprës l'éducation et le tempérament de chacun d'entre 
nous et le milieu social où nous vivons. 

A l'endroit de l'Empire, nous ne ressentons rien — et tout 
naturellement. Que nous sont la Nouvelle-Zélande ou l'Australie, 
l'Inde ou le Sud-Africain ? Il n'existe entre nous et toutes ces 
contrées et tous ces peuples nulle relation intellectuelle ou poli- 
tique ; et la communauté d'intérêts matériels est moindre qu'entre 
le Canada et plusieurs pays étrangers : les Etats-Unis, la France, 
l'Allemagne ou la Belgique. Le lien du sang fait défaut; et 
nous n'avons pas l'orgueil de la puissance et de la gloire impé- 
riales. 

Nous pensons être quittes envers la métropole et ne rien 
devoir à son empire. Nous faisons très large la part que 
prend chez les Anglo-Canadiens le sentiment de leur race ; 



LES CANADIENS-FRANÇAIS ET l'eMPIRE BRITANNIQUE 33 

mais ayant nous-mêmes, dans le passé, sacrifié beaucoup de nos 
instincts nationaux 4 la cause do l'unité canadienne, il nous sem- 
ble que nos alliés d'origine anglaise doivent être prêts à aborder 
les problèmes de l'impérialisme au seul point de vue des intérêts 
canadiens. De plus, nous pensons que la voix du sang ne faisant 
pas vibrer nos cœurs lorsqu'il s'agit de discuter la situation du 
Canada dans l'Empire, nous sommes en état de juger cette situa- 
tion avec plus d'impartialité que nos concitoyens anglais. 

Nous n'ignorons pas ce que vaut au Canada le lien qui l'unit 
à une nation riche et puissante. Nous sommes heureux de pou- 
voir recueillir les bénéfices que nous ofi're le marché anglais. 
Mais nous savons également que l'Angleterre accorde le même 
avantage à toutes les nations du monde, à celles même qui lui 
sont le plus hostiles. Un double sentiment de justice et d'égoïsme 
nous empêche d'unir nos voix à celles des Anglo-Canadiens qui 
réclament bruyamment les faveurs de la mère-patrie, dans la 
sphère du commerce ou ailleurs : nous prévoyons d'instinct qu'à 
toute faveur reçue il faudra répondre par une compensation au 
moins équivalente. 

Notre ambition n'est pas assez robuste pour nous pousser aux 
grandes opérations financières. Livrés aux professions libérales 
ou à l'agriculture, au commerce ou à l'industrie locale, nous nous 
contentons plus facilement que l'Anglo-Canadien d'une rémuné- 
ration proportionnée à notre travail et à nos efforts. Nous n'avons 
pas été saisis par ce tourbillon gigantesque de la spéculation, 
par ce déploiement intense des énergies de la finance, par cette 
concentration des capitaux et cette concurrence outrancière des 
industries, qui ont entraîné nos concitoyens anglais dans les 
grandes combinaisons de la fortune et du commerce. Le projet 
qui veut faire de l'Empire britannique une monstrueuse société 
d'afiaires ne nous offre aucun attrait. Nous préférons que le 
Canada conserve la direction absolue de sa politique commer- 
ciale et qu'il fasse les meilleurs arrangements possibles avec 
toutes les nations, britanniques ou étrangères. 
3 



34 LA NOUVELLE - FRANCE 

On nous dit que le Canada jouit gratuitement des services de 
la diplomatie anglaise et qu'un tel avantage vaut bien quelques 
Bacrifices de notre part lorsque la Grande-Bretagne est en dan- 
ger. L'histoire réfute cet argument. Jusqu'à présent, le Canada 
n'a gufere entretenu de relations extérieures qu'avec les Etats- 
Unis. Il est difficile de constater, à travers les conventions et les 
traités anglo-américains où les intérêts canadiens étaient en jeu, 
que l'influence et le prestige de l'Angleterre aient été d'un grand 
secours au Canada. Chose certaine, nous avons payé cher les 
bienfaits de l'intervention anglaise. Noii seulement la Répu- 
blique américaine a obtenu à peu près tout ce qu'elle réclamait, 
mais les plénipotentiaires anglais ont souvent sacrifié les intérêts 
du Canada pour racheter les erreurs ou les méfaits du gouverne- 
ment britannique. 

En réalité, le Traité de Réciprocité de 1854 reste la seule des 
conventions anglo-américaines qui ait offert quelque avantage au 
Canada. La guerre de Sécession éclata. L'Angleterre donna aux 
Etats esclavagistes un appui moral à demi avoué, trop faible pour 
leur assurer la victoire, mais assez marqué pour exciter la colère 
du gouvernement vainqueur. Le Canada paya le prix de la ven- 
geance. Les Etats-Unis mirent fin au traité de 1854 et refusèrent 
toujours de le renouveler. De plus, par le Traité de Washington 
(1871), ils se firent donner libre accès aux pêcheries du Canada 
à l'époque oii elles étaient le plus profitables. L'Angleterre fit 
cette concession aux Américains afin de les apaiser et de leur 
faire oublier la protection qu'elle avait offerte aux corsaires 
des Etats du Sud. Le Canada reçut une indemnité en deniers 
comptants ; mais il n'en est pas moins vrai que les Etats-Unis obtin- 
rent une part précieuse de son patrimoine national, et que le 
gouvernement canadien se vit dépouillé d'un des moyens sur 
lesquels il avait toujours compté pour obtenir des autorités améri- 
caines un nouveau traité de commerce. Sir John Macdonald 
était l'un des plénipotentiaires britanniques qui négocièrent le 
Traité de "Washington. Il combattit énergiquemeut cette trans- 



LES CANADIENS-FRANÇAIS ET l'EMPIRE BRITANNIQUE 35 

action injuste. Il menaça même d'abandonner les négociations ou 
d'empêcher le parlement canadien de ratifier le traité. Mais ses 
collègues, lord De Grey, sir Stajffbrd Nortlicote et sir Edward 
Thornton, lui persuadèrent qu'il devait sacrifier les intérêts du 
Canada à ceux de l'Empire, et il céda à leur pression. 

Voyons maintenant comment se sont réglées nos disputes de 
frontières. Le traité de 1842 détermina les limites qui nous sépa- 
rent de l'Etat du Maine. Le plénipotentiaire anglais, lord Ash- 
burton, abandonna aux Américains une large portion du terri- 
toire canadien en faisant observer plaisamment qu'il ne regardait 
pas à quelques degrés de latitude. Plus tard, le Canada eut 
encore à se plaindre de la délimitation des frontières de l'Orégon. 
Il faut reconnaître que cette fois le gouvernement américain 
n'obtint pas tout ce qu'il réclamait. L'an dernier, le Traité 
Claytou-Bulwer fut abrogé d'un commun accord sans qu'on 
songeât à régler la question des frontières de l'Alaska. Ce traité 
n'accordait aucun droit au Canada ; mais les Etats-Unis mani- 
festant un désir pressant de l'annuler, l'occasion semblait propice 
de faire enfin profiter l'Amérique anglaise des avantages de la 
doctrine Monroe si chère aux Américains. La Grande-Bretagne 
consentait à la rupture d'une convention qui avait pour objet des 
intérêts exclusivement américains, — dans le sens géographique 
du mot. Le Canada espérait à bon droit que cet abandon entraî- 
nerait la solution d'un autre problème américain. Les autorités 
canadiennes pressèrent le gouvernement britannique d'adopter 
cette manière de voir. On a même aflârmé qu'elles en firent une 
des conditions essentielles de la conférence qui siégea à Québec 
et à Washington, en 1898 et 1899, sous la présidence de lord 
Herschel ; mais évidemment, ces efforts furent vains. 

On objectera peut-être qu'en compromettant les intérêts du 
Canada, la Grande-Bretagne a cédé à des exigences impérieuses. 
On peut dire aussi que ces concessions atteignaient le Canada 
tout entier et que les Canadiens-français n'ont pas plus que 
leurs concitoyens anglais le droit de s'en plaindre. Mais ce sen- 



36 LA NOUVELLE - FRANCE 

timent exclusivement canadien que j'ai décrit nous rend plus sen- 
sibles à toute attaque contre l'intégrité de notre pays. Nous ne 
trouvons pas dans la gloire de l'Empire, comme l' Anglo-Canadien, 
une atténuation suffisante des pertes que le Canada éprouve. 
Toutefois, ce serait une erreur d'en conclure que nous gardons 
rancune à l'Angleterre. Nous reconnaissons volontiers qu'elle a 
rencontré des obstacles considérables et qu'il s'en trouve encore 
sur son chemin. Pénétrés des principes du gouvernement auto- 
nome, nous n'attendons pas de la mëre-patrie qu'elle compro- 
mette sa position au bénéfice de la colonie. Mais si la Grande- 
Bretagne refuse de s'exposer au danger pour sauvegarder les 
intérêts canadiens, ou qu'elle soit incapable d'y faire face, pour- 
quoi assumerions-nous de nouvelles obligations envers elle? 
pourquoi aiFaiblirions-uous la sécurité du Canada dans le seul 
intérêt de la métropole ? 

*** 

Si l'on envisage l'impérialisme au point de vue des guerres 
d'attaque ou de défense, les Canadiens-français sont encore moins 
disposés à se prêter à des combinaisons impériales. La première 
cause de leur répugnance se trouve dans cette aversion du milita- 
risme que j'ai signalée comme un trait particulier de leur caractère. 
Et puis, ils sentent d'instinct que tous les sacrifices que le Canada 
pourrait faire sur ce terrain ne lui rapporteraient aucun bénéfice 
en retour. 

Reportons-nous vers le passé. Depuis cent quarante ans que 
nous sommes sujets de l'Angleterre, nous n'avons été pour elle 
la cause d'aucun conflit. Le Canada n'a entraîné l'Empire dans 
aucune guerre et n'a suscité contre lui les menaces d'aucune 
nation. Par contre, le gouvernement anglais a adopté une poli- 
tique qui, bonne ou mauvaise, a fait du Canada le théâtre de 
deux guerres anglo-américaines. En ces deux occasions, le Canada 
resta possession britannique, grâce à la fidélité de notre race. 



LES CANADIENS-FRANÇAIS ET l'eMPIRE BRITANNIQUE 37 

Pendant la guerre de Sécession, l'attitude de la Grande-Bretagne 
mit de nouveau notre paix en danger et notre territoire faillit 
subir une troisième invasion. Si nous avons évité cette catas- 
trophe et d'autres encore, c'est que l'Angleterre a fait à nos 
dépens les concessions que j'ai relatées. 

Voilà pour le passé. Si nous examinons le présent et l'avenir, 
aucun motif ne nous presse de consentir à l'exécution d'un projet 
de défense impériale. 

On nous dit que si le Canada soutient l'Empire, l'Empire sou- 
tiendra le Canada. Cet argument n'a guère d'influence sur nous. 
Nos refus s'inspirent des leçons de l'histoire et des prévisions qui 
en découlent. La guerre d'Afrique a donné lieu à l'application 
de la nouvelle doctrine. On nous a fait payer notre part des frais 
de cette expédition. Sans doute, notre contribution a été légère, 
si on la compare à celle du Royaume-Utii ; mais elle paraîtra 
assez lourde si on se rappelle que notre intérêt dans le conflit 
était nul. De plus, nous n'avions aucun contrôle sur la politique 
qui provoqua les hostilités ni sur celle qui détermina les condi- 
tions de la paix. Si la doctrine de l'impérialisme militaire pré- 
vaut, le jour peut venir où nous serons entraînés dans des guerres 
qui naîtront des conflits d'intérêts de l'Australie et du Japon, de 
la Nouvelle-Zélande et de l'Allemagne, de la Grande-Bretagne 
et de la France, en Europe, ou de la Grande-Bretagne et de la 
Russie, en Asie. Mais aucune éventualité ne nous fait prévoir 
que l'Empire devra venir au secours du Canada. 

Nous sommes prêts aujourd'hui, comme nous l'avons toujours 
été dans le passé, à maintenir une force militaire qui suflise à 
nous garantir la paix intérieure et à faire face aux attaques qui 
peuvent menacer notre territoire. Mais ces dangers ne sont guère 
à craindre dans un avenir rapproché. L'immensité de notre 
domaine et le champ fertile qu'il offre à l'activité et aux entre- 
prises de notre population, nous préservent du danger prochain 
des luttes sociales. Si l'on excepte les Ebats-Unis, aucune invasion 
étrangère ne nous menace. Nos côtes sout faciles à défendre contre 



I 



38 LA NOUVELLE - FKANCE 

les attaques extérieures, qui offriraient de grandes difficultés et 
peu d'avantage aux ennemis de l'Empire. Au seul point de vue 
canadien, ces provocations sont du reste absolument improbables. 
Laissé à lui-même, le Canada n" a de motif de querelle avec aucune 
nation, sauf les Etats-Unis. Par contre, s'il s'engage à contribuer 
à la défense de l'Empire, il peut se trouver en guerre avec toutes 
les grandes puissances. De là le Canadien-français conclut qu'en 
dehors de l'Amérique, la fédération militaire de l'Empire lui sus- 
cite de nouveaux dangers et ne lui ofl're aucune compensation utile. 

Il est à propos de parler ici d'une guerre où le problème des 
races au Canada deviendra menaçant, si les principes de l'impé- 
rialisme triomphent. Des intérêts matériels considérables sont 
une heureuse garantie de paix entre la France et l'Angleterre ; 
mais le danger d'un conflit reste possible. Si la lutte ne se fai- 
eait qu'entre ces deux puissances, les Canadiens-français obser- 
veraient une loyale neutralité. Si la flotte française, par un 
hasard peu probable des combats, venait attaquer nos côtes, on 
pourrait même compter sur nous pour organiser la défense du 
territoire. Mais si on nous impose la solidarité impériale, et qu'il 
advienne une guerre anglo-française où le Canada n'aurait aucun 
intérêt immédiat, nous considérerions comme une insulte à notre 
race que le parlement fédéral expédiât des soldats et votât de 
l'argent pour soutenir cette guerre. Il ne s'agirait plus alors de 
la défense du territoire, que nous sommes prêts à entreprendre 
contre la France elle-même ; on nous demanderait d'aider à ver- 
ser le sang des nôtres dans un conflit étranger au Canada. On 
blesserait ainsi ce sentiment intime que j'ai défini comme l'amour 
de l'âme nationale de la France. 

Il nous reste à examiner les conséquences d'une guerre avec 
les Etats-Unis. A tort ou à raison, nous croyons qu'afin d'éviter 
une telle calamité, la Grande Bretagne est prête à sacrifier tous 
ses droits en Amérique. Les sentiments et la politique du peuple 
anglais devront subir une transformation complète avant que le 
Canada puisse compter sur les forces de l'Empire pour le défendre 



LES CANADIENS-PBAKÇAIS ET l'eMPIEE BRITANNIQUE 39 

contre les Etats-Unis ; et si cette métamorphose s'accomplissait, 
nous conserverions quelques cloutes sur le résultat de la lutte et 
même sur la possibilité de la soutenir. 

En admettant la réalisation des espérances les plus hasar- 
deuses : — la flotte américaine anéantie ; les navires anglais fer- 
mant et bombardant les ports américains, et c'est là le seul coup 
redoutable qu'on pût porter à la République ; — rien n'empêche- 
rait l'armée américaine d'occuper le centre du Canada et proba- 
blement d'envahir la plus grande partie de son territoire. Quelle 
que fût l'issue des combats, le Canada en serait la victime inévi- 
table. Toute communication serait interrompue entre ses ports 
de mer et ses territoires producteurs de blé ; et tandis que les 
Américains tireraient à profusion de leur sol intact la nourri- 
ture dont ils auraient besoin, le peuple anglais se verrait privé à 
la fois des produits du Canada et de ceux des Etats-Unis. Ceci 
seul, en dépit de toutes les victoires, forcerait la Grande-Bretagne 
à accepter les conditions que lui poserait la République. 

Il est un autre fait qu'on ne peut passer sous silence lorsqu'on 
envisage les conséquences d'une guerre anglo-américaine. C'est 
qu'il se trouve aujourd'hui autant de Canadiens-français qui 
obéissent au drapeau étoile qu'aux couleurs de l'Angleterre. Un 
grand nombre de ces Canadiens émigrés sont devenus des citoyens 
de la République américaine, aussi fidèles à leur nouvelle patrie 
que nous le sommes au Canada. Sans doute, nous sommes prêta 
à faire tout ce qui est nécessaire pour défendre notre pays ; mais 
la pensée que nous deviendrions les meurtriers de nos frères 
suffit à nous empêcher de faire surgir des causes de guerre entre 
le Canada et l'Empire et les Etats-Unis. 

Toutes ces considérations amènent les Canadiens-français à 
conclure que leur pays ne réclamera jamais l'intervention armée 
de l'Empire, pas plus qu'il ne l'a fait dans le passé. La seule 
exception possible, je viens de la signaler : une guerre entre le 
Canada et les Etats-Unis. Or, nous ne voulons pas attaquer nos 
voisins et nous sommes persuadés que l'Empire refuserait ou 



40 LA NOUVELLE - FRANCE 

serait incapable de nous défendre contre eux. Pourquoi donc 
irions-nous assumer des obligations nouvelles en faveur de toute 
autre partie du monde britannique ? 

D'ailleurs, plus le Canada sera peuplé et prospère, moindres 
seront les dangers qui le menacent et plus il contribuera à la 
gloire réelle de l'Empire. Nous estimons qu'en détournant de sa 
vie paisible et industrieuse l'élément le plus sain de la population 
canadienne pour l'envoyer combattre dans toutes les parties du 
monde, nous travaillerions mal à l'œuvre impériale. Il nous 
répugne de développer au Canada l'esprit du militarisme. Nous 
voulons rester à l'écart des aventures guerrières et rendre notre 
pays heureux et attrayant. 

*** 

Indifférents à l'impérialisme commercial, hostiles à l'impéria- 
lisme militaire, nous ne désirons aucun changement organique de 
notre constitution, et nous repousserons tout projet de fédération 
impériale. 

Nous avons longtemps combattu pour obtenir la direction 
absolue de nos lois, de notre organisation sociale et de nos deniers 
publics. Aucun groupe de citoyens britanniques n'est plus attaché 
que nous aux principes du gouvernement autonome : le vote 
libre des impôts et la responsabilité directe des corps législatifs. 
Le régime paroissial de notre province, ses lois municipales et 
son système d'instruction publique, sont animés d'un esprit plus 
décentralisateur et plus démocratique que celui des provinces 
anglaises du Canada. Nous aimons à exercer nos droits d'élec- 
teurs et à garder à notre portée immédiate les mandataires que 
nous élisons, ainsi que les lois ou les règlements qui nous régis- 
sent. Les impérialistes projettent de confier à un bureau ou con- 
seil siégeant à Londres des pouvoirs qui ont appartenu jusqu'ici 
à nos corps représentatifs. C'est ce que nous n'accepteronsjamais. 



LES CANADIENS -FRANÇAIS ET l'eMPIRE BRITANNIQUE 41 

Il me reste à dire un root de l'annexion aux Etats - Unis. 

J'ai démontré que, laissés à nous-mêmes, nous ne réclamons 
aucun changement. Nous n'aspirons qu'au repos afin de pouvoir 
grandir et nous développer. N'ous sommes orgueilleux de notre 
nationalité canadienne ; elle suffit à notre patriotisme. Les Impé- 
rialistes rêvent d'agrandir la sphëro de leurs ambitions nationales 
et cherchent à nous entraîner en dehors de notre orbite : ils ne 
réussiront qu'à nous incliner vers le pan-américanisme. 

Longtemps l'idée de l'union américaine inspira aux Canadiens- 
français une répugnance profonde. Lorsqu'un groupe influent 
d' Anglo-Canadiens fit une agitation annexioniste, la résistance de 
leurs compatriotes, français fut la meilleure garantie du maintien 
de l'autorité britannique. Mais si leur fidélité éprouvée se voyait 
méprisée, si l'autonomie du Canada subissait la moindre atteinte, 
si on leur imposait un joug impérial et des obligations nouvelles, 
ils préféreraient unir leur sort à celui de leurs voisins du Sud. 

Sans doute, ils trouvent leur constitution très supérieure au mode 
de gouvernement adopté par les Etats-Unis. Mais forcés de sacri- 
fier quelque chose de l'autonomie fé<lérale au bénéfice d'un pou- 
voir étranger, ils se tourneraient du côté des Etats-Unis oii, à tout 
événement, ils conserveraient l'autonomie absolue de leur pro- 
vince. Si la réorganisation de l'Empire se faisait au point de vue 
du commerce et de la finance, il leur semble qu'une alliance avec 
la nation la plus puissamment industrielle du monde leur oûVirait 
des perspectives plus brillantes que l'union douanière des diverses 
possessions britanniques. L'invasion des capitaux américains au 
Canada contribue à développer ce sentiment. Il est indéniable, 
d'ailleurs, que l'aversion des Canadiens-français pour l'union 
américaine s'est adoucie grandement à la pensée de voir réunis, 
sous le même drapeau, les deux groupes de leur race. 

m** 

Les opinions que j'ai analysées sont celles des classes diri- 
geantes du peuple canadien-français. Elles sont nées de la cou- 



42 LA NOUVELLE -FRANCE 

naissance do l'histoire et de l'étude des conditions politiques, 
militaires ou économiques qui entourent le Canada. Si l'on 
considère la foule, principalement composée d'agriculteurs, on 
peut affirmer que ses instincts la conduisent aux niômos conclu- 
sions. Les Canadiens-français du peuple n'ont d'autre patrie 
que le Canada. Ils sont prêts à lui rendre tout ce qu'ils lui 
doivent ; mais n'estimant rien devoir à l'Angleterre ni à aucun 
autre pays, ils n'en attendent rien. Pénétrés d'un vif sentiment 
de liberté, ils ne s'objectent nullement à ce que leurs compatriotes 
anglais aillent se battre partout où il leur plaira ; mais ils ne 
peuvent concevoir que le Canada soit forcé de subir un autre 
régime que celui dont il jouit maintenant. Ils laissent discuter 
toutes sortes de projets impérialistes, sages ou insensés ; mais si 
on cherchait k leur imposer un régime nouveau, on peut être 
certain qu'ils offrinnent une résistance pacifique, mais opiniâtre. 
Je résume ma pensée en disant que le patriotisme des Cana- 
diens-français est exclusivement canadien, et leur tempérament 
ethnique américain. Les gens qui rêvent d'envahir le monde 
peuvent lui reprocher son attachement au foyer. Mais après 
tout, cet amour exclusif du sol et de la nationalité est l'un des 
traits caractéristiques de tous les peuples robustes et grandissants. 
Au contraire, la fièvre de l'expansion exagérée et la soif d'une 
domination orgueilleuse ont toujours été les signes précurseurs 
de la décadence des nations. 

Henri Boukassa. 



AU PAYS DU SPHINX 



NOTES DE VOYAGE 



A bord de la • Cléopâtre.» 

Je vais donc le réaliser, me disais-je, ce rêve que j'ai caressé si 
longtemps : Voir l'Orient. Je vais enfin la parcourir cette terre 
où le soleil se lève, et qui a vu se lever l'humanité, qui a été le 
berceau des civilisations primitives, et qui n'en garde que les 
tombeaux. 

L'Orient ! Terre des merveilles antiques et de tous les grands 
souvenirs de l'histoire ; la première qu'on nous apprend à con- 
naître, dès la plus tendre enfance, en nous donnant à lire le Livre 
des livres, la Bible. 

L'Orient, dont les classiques grecs et latins nous parlent sans 
cesse pendant les études du collège. L'Orient, patrie des héros, 
des demi-dieux et des dieux de la fable ; le sol privilégié où 
vécurent les patriarches et les prophètes, sur lequel Jéhovah 
daigna descendre plusieurs fois, et qui vit naître et mourir son 
Fils. 

Mon imagination y voyage déjà. Elle me précède sur ces 
rivages lointains qui depuis tant d'années la fascinent et l'atti- 
rent ; et dans deux jours je débarquerai sur la terre des Pharaons. 

C'est ainsi que je me parlais à moi-même pendant que la Cléo- 
pâtre, joli steamer autrichien, m'emportait à travers la mer 
Ionienne, de Brindisi à Alexandrie. 

Ma joie est grande et c'est avec une fiévreuse curiosité que 
j'interroge l'horizon à bâbord du navire, dans l'espoir d'y voir 
surgir les îles les plus avancées de l'archipel grec. 

Mais on n'a rien sans peine, et voilà une mer qui n'est pas hospi- 
talière, ou qui l'est trop ; car elle nous ouvre généreusement un 



44 LA NOUVELLE - FRANCE 

asile de paix dans ses profondeurs. Heureusement que sa voix 
n'a rien des enchantements des sirènes qui séduisaient le malheu- 
reux Ulysse, et nous n'avons pas besoin de nous boucher les 
oreilles pour nous tenir éloignés des syrtes fatales. 

Cependant la Cléopâtre, élégante et solide en apparence, ne 
m'inspire pas une confiance illimitée. Elle est légëre et mobile 
comme la fameuse reine d'Egypte de la maison des Ptolémées. 
Elle danse un peu plus que de raison sur la vague et se plaît à 
côtoyer les abîmes. Qui sait si elle n'aura pas la fantaisie d'imiter 
sa patronne dant ses célèbres naufrages ? 

Ces réflexions ne m'empêchent pas, heureusement, de goûter 
un peu de sommeil chaque fois que je puis m'étendre dans un 
fauteuil. J'ai cette heureuse faculté de pouvoir dormir partout, 
soit le jour, soit la nuit. Est-ce un don de la nature ou une 
habitude prise sur le Banc ? Je l'ignore. 

Grâce à cette somnolence facile, j'ai l'illusion que la Cléopâtre 
est immobile, et que ce sont les îles ioniennes qui naviguent au 
loin sur notre gauche. Quand j'ouvre les yeux, je les vois défiler 
là-bas, les unes à la file des autres, au fond d'un horizon bru- 
meux. 

Corfou est déjà loin, Céphalonie va disparaître et Zante passe 
lentement à côté de nous, comme si elle se dirigeait vers l'Occi- 
dent. 

Toutes ces îles de l'archipel sont montagneuses, et leurs hautes 
falaises sont abruptes et nues. La vague du large les bat sans 
cesse et les inonde. Elles résistent ; mais, comme nous qui luttons 
contre les tempêtes de la vie, elles blanchissent — avec cette 
différence que c'est le sel de la mer qui leur donne la blancheur, 
et que ce n'est pas toujours le sel de la sagesse qui fait blanchir 
nos cheveux. 

Tout de même, quand je rêvais de la Grèce je me la représen- 
tais sous un aspect plus riant. J'ai peine à me persuader que 
ces monts sans verdure, aux pieds desquels se montrent quelques 
habitations à de longues distances, et dont les flancs semblent 



• AU PAYS DU SPHINX 45 

sauvages, c'est la Grëce. Tout pays a deux faces sans doute, et 
plus tard je verrai l'autre qui sera plus riante. 

Par delà ces sommets sourcilleux, brûlés par le soleil, desséchés 
par les vents, et battus par les tempêtes, je verrai la terre clas- 
sique de la civilisation payenne, la patrie d'Homëre et d'Héro- 
dote, d'Eschyle, de Sophocle, de Phidias, et des illustres guerriers 
de Sparte et d'Athènes. 

La nuit a été très mauvaise. La Cléopâtre s'est mieux défen- 
due que je ne l'espérais. Mais les passagers n'ont fait qu'une 
pitoyable résistance, et, ce matin, les plus robustes sont couchés 
sur le champ de bataille, qui heureusement n'est pas inondé de 
flots de sang. 

Personne n'a paru au déjeuner pour me tenir compagnie ; mais 
vers les 10 heures avant^midi, quelques figures pâles font leur 
apparition sur le pont. 

Le ciel est tacheté de nuages gris qui courent dans la vaste arène 
de l'azur. Mais la mer est horriblement tourmentée. J'ai vu dans 
nos territoires du Nord-Ouest de grands l'anches de moutons ; 
mais les troupeaux de Neptune les éclipsent tous : ils sont innom- 
brables. 

Je m'explique maintenant les descriptions terrifiantes que nous 
ont laissées Homère et Virgile, des tempêtes qu'ont essuyées leurs 
héros dans ces parages ; je ne les trouve pas exagérées quand je 
songe aux misérables navires qu'ils montaient. 

Une nouvelle terre se montre à l'horizon. C'est la Crête, le 
pays natal de Jupiter, qui ne fut dieu qu'en poésie. 

Saint Paul y vint, un jour, malgré lui, poussé par la tempête, 
en se rendant de Césarée à Rome. Le navire sur lequel il s'était 
embarqué avec saint Luc et Tite, s'y réfugia dans une baie que 
les Grecs appelaient Bons-Ports, et ils y firent un assez long 
séjour, en attendant un vent favorable qui ne venait pas. 



I 



46 LA NOUVELLE - FRANCE 

Comme la saison était très avancée et mauvaise, saint Paul 
conseilla au capitaine d'hiverner en cet endroit. Mais l'avis con- 
traire prévalut, et l'on reprit la mer. 

Saint Luc décrit dans les « Actes des Apôtres » l'effroyable 
tempête qui assaillit alors le malheureux navire, le désempara, le 
ballotta comme une épave pendant plusieurs jours et plusieurs 
nuits, le jeta enfin tout brisé sur une île, qui se trouva être l'île 
de Malte. 

Saint Paul avait laissé Tite en Crête pour en évangéliser les 
habitants, et dans l'épitre qu'il lui adressa de Rome, plus tard, 
saint Paul parle des Cretois en termes peu flatteurs. ' Il cite ces 
paroles d'un poète de cette île à l'adresse do ses compatriotes : 
« Cretois, toujours monteurs, méchantes bêtes, ventres paresseux. « 
Et il ajoute : « Ce témoignage est vrai. » 

Les habitants de Candie valent-ils mieux aujourd'hui que leurs 
ancêtres? Je n'en sais rien, mais ils sont certainement bien à 
plaindre d'être tombés sous le joug tjrannique et cruel du Sultan. 

*** 

Il n'y a plus aucune terre visible à l'horizon, et la mer est plus 
démontée que jamais. La nuit dernière a été terrible, et, malgré ma 
grande capacité de sommeil, je me suis éveillé plusieurs fois en me 
demandant si la Cléopâire pourrait lutter jusqu'au matin. Je 
dois lui rendre justice, elle a vaillamment poursuivi sa route, au 
milieu des plus formidables assauts, et elle a enfin triomphé du 
typhon, qui l'a poursuivie jusque dans le port d'Alexandrie. 

Pauvre Cléopâtre ! Elle portait un nom fatal, et il devait lui 
arriver malheur. A peine nous avait-elle déposés sur les quais 
d'Alexandrie qu'un grand steamer des Messageries Maritimes, 
poussé par la violence du vent, s'est précipité sur elle, et l'a 
coulée à fond, avec toute sa cargaison. 

Pauvre Cléopâtre ! 

(À suivre.) 

A.-B. RODTHIBR. 



UNE VISITE PASTORALE 

CHEZ LES ALGONQUINS DU LAC VICTORIA ET DU LAC BARRIERE 



(Suite) 
X 

9 Juillet: Encore des noces Comme sur le pont d'Avignon Quand 

trois poules s'en vont au champ Départ Gais compagnons. — 

A la perche Une rose sans épine. — Sujet de méditation. 

C'est le départ. Nous voulions partir de bonne heure, mais 
nous avions compté sans les mœurs des sauvages. Ces gens-là 
peuvent tout faire, excepté partir d'un poste. Une fois en chemin 
ils sont diligents, matinals, laborieux, dévoués, mais une fois au 
poste, rien ne les presse ; ils ont toujours du temps. Imaginez 
que, depuis la veille au soir, on avait récolté trois mariages à 
faire. Ces choses-là se décident toujours très tard, paraît-il. 

L'avant-veille, lorsque nous visitions les tentes, un veuf avait 
répondu au Père Laniel, qui lui demandait s'il ne profiterait pas 
de la Mission pour convoler en secondes noces : « Oui, si tu me 
trouve une femme. » Ce fut l'un des époux. Encore la veille, un 
autre des futurs, en réponse à la même question, disait, eu pen- 
chant la tête : « Peut-être, mais ce n'est pas sûr encore. » C'est 
souvent quand le missionnaire a tout empaqueté peur le départ 
qu'un amoureux vient lui dire qu'il veut se marier. 

— Mais pourquoi ne m'as-tu pas averti plus vite ? 

— Je n'étais pas décidé. 

On raconte qu'un jeune homme avait acheté, un bon matin, 
toute une toilette pour sa future : mouchoir, châle, bottines, robe 
et rubans. Le mariage devait se faire le matin même. Plus heu- 



48 LA NOUVELLE - FRANCE 

renx qu'un guerrier qui revient chargé de nobles dépouilles, il se 
dirige vers la tente de sa bieu-aimée. On lui apprend que la 
belle, ses parents et U7i autre élu étaient déjà rendus à l'église 
et que la messe du mariage allait bientôt finir. Vous pensez qu'il 
fit une scène? Il éclata de rire et revint à la course demander au 
commis delà Compagnie, si, vu les circonstances, il ne reprendrait 
pas sa marchandise. L'histoire dit qu'on accéda à sa prière, et 
notre homme partit heureux comme devant. Pourtant, une fois 
mariés, les époux s'aiment tendrement et les ménages sont heu- 
reux. 

Donc, à six heures, quand Monseigneur se rendit à la chapelle 
pour offrir le Saint Sacrifice, six jeunes gens étaient décidés ! 
C'était Alexandre et Anne, Joseph et Angèle, Thomas et Angé- 
lique. 

Tout est prêt ; les futurs viennent prendre place sur un banc 
de bois qui bnrre la grande allée. Il faut enjamber par-dessus le 
banc, mais ce n'est pas une difliculté. 

Les costumes sont des plus brillants. Pantalons et gilets tout 
neufs pour les garçons. L'un d'eux n'a certainement pas oublié 
son scapulaire, car il s'étale sur ses épaules et sur fa poitrine, à 
l'extérieur des habit?. Des châles do couleur enveloppent les 
épaules et la tête des filles. Ne vous informez pas des garçons 
et filles d'honneur : ils sont assis par terre, derrière les heureux 
couples. A peine le oui sacramentel est-il tombé des lèvres de 
l'épouse qu'une décharge de mousqueterie fait trembler la cha- 
pelle jusque dans ses fondements, et tressauter le célébrant avec 
ses acolytes. Mais rien n'émeut les mariés. Vous diriez qu'ils 
assistent à l'enterrement général de tous leurs parents. Leurs 
têtes s'inclinent de plus en plus ; l'épouse surtout disparaît presque 
dans les plis de son châle. Après tout, je crois qu'ils n'ont pas 
tort. Je suis touché de leur recueillement. Ils ont communié 
ce matin même, et maintenant ils prient et peut-être réfléchissent 
qu'un sacrement ne doit pas être reçu à la légère. Pendant la 
messe on chante des cantiques sur des airs de l'Avent. Je n'ai pas 



UNE VISITE PASTORALE 49 

compris les mots, mais je suppose qu'ils signifiaient : « Ce que 
« Dieu a uni, que l'homme ne le sépare pas. — Que les femmes 
« soient soumises à leurs maris comme à leur seigneur. — Et vous, 
i( maris, aimez vos femmes comme Jésus-Christ a aimé l'Eglise. » 
Après la messe, une fusillade étourdissante accueille la noce à 
la porte de l'église, puis a lieu le cérémonial des grandes circon- 
stances, la fraternelle poignée de main. Les hommes viennent 
d'abord, puis les femmes ; c'est comme sur le pont d'Avignon : 
tout le monde y passe. Pendant tout ce temps, les époux se tien- 
nent gravement debout, rangés sur deux lignes. Pour clore la 
cérémonie le chef vint leur faire un discours qui dura bien vingt 
minutes et que tout le monde écouta avec le plus grand respect. 
On part enfin pour le déjeûner. Un des époux bat la marche, et 
à dix pas en arrière vient l'épousée. Les deux autres couples 
suivent de la même manière. On dirait des coupables marchant 
à l'échafaud. Malgré la solennité de la circonstance, je ne puis 
m'empêcher de fredonner le couplet populaire : 

Quand trois poules s'en vont au champ, 
La première marche par devant, 
La deuxième suit la première, 
La troisième vient par derrière. 

Mais pendant qu'on fait la noce le soleil monte à l'horizon. Il est 
huit heures, neuf heures, dix heures et nous n'avons encore qu'un 
de nos canotiers. Enfin M. Christopherson se mettant de la partie, 
le grand canot fait son apparition, et nous descendons sur la grève. 

La dernière cause de retard est de donner encore la main deux 
cent quatre-vingt-une fois, autant de fois qu'il y a d'hommes, de 
femmes et d'enfants. Tout est prêt, la foule s'agenouille, nos 
rameurs se découvrent, nous disons « îTotre Père h, «Je vous salue, 
Marie» ; nous invoquons le Sacré-Cœur, la bonne Mère du Ciel, 
saint Joseph ; le prélat bénit une dernière fois ses enfants, la 
fusillade éclate et notre canot, poussé par de vigoureux coups 
d'aviron, s'élance dans les flots ; nous voilà en route pour la mis- 
sion du lac Barrière. 
4 



50 LA NOUVELLE -FRANCE 

Il est onze heures. Nous allons disparaître derrière une pointe. 
Un tonnerre de mousqueterie nous arrive de la côte ; les cha- 
peaux et les mouchoirs s'agitent. Adieu, chers enfants des bois, 
restez à la garde des bons anges ! Que Dieu, qui nourrit les 
oiseaux du ciel, vous donne une chasse abondante ! Que l'ange 
Raphaël dirige vos barques légères sur l'onde de vos rivières ; 
qu'il vous préserve des accidents ; qu'il vous protège pendant les 
longs mois de l'hiver, contre le froid et la faim, jusqu'à ce que 
l'ange visible, votre bon Père Laniel, celui que vous appelez 
avec tant de raison, Kitehitwa loinata (Louons-le), revienne vous 
apporter la joie de sa présence et les bienfaits de son ministère ! 
Nous allons gaîment : nos deux nouveaux compagnons de 
route, le Père Laniel et le Frère Lévesque, savent toutes les 
chansons de voyageurs et toutes les histoires de sorciers qui se 
racontent dans les forêts. J'oubliais de dire que nous avons une 
escorte : deux familles nous suivent et doivent nous accompa- 
gner jusqu'au lac Barrière afin de jouir plus longtemps de la 
présence de Monseigneur et des bienfaits de la mission. 

Nous avons passé le <i portage de pierre » et celui « des bou- 
leaux» ; nous allons moins vite maintenant, car nous remontons 
le courant qui devient rapide, si rapide à certains endroits qu'il 
nous faut longer le rivage et aller à la perche. 

Nous venons camper sur une grève idéale : un long rocher plat 
pour nous promener, un coucher de soleil à rendre rêveurs les 
ours mêmes de la forêt, une baie profonde pleine de brochets, une 
brise fraîche et un grand feu qui flambe. Enfin nous avons trouvé 
une rose sans épine, un campement sans maringouins. Pourquoi 
n'en profiterions-nous pas ? La causette se prolonge longtemps, si 
longtemps que lorsque nous nous agenouillons pour la prière du 
soir, le ciel est tout sombre et la pluie menace. 

C'est Dieu qui voulait nous donner, en passant, une toute 
petite instruction. Au beau milieu du chapelet, la pluie se mit à 
tomber, tranquillement d'abord, puis drue et pressée, enfin à plein 
ciel. J'imagine l'effet qu'eût produit pareille averse sur un cam- 



UNE VISITE PASTORALE 51 

pement de touristes en villégiature près de Montréal ou Ottawa. 
Voyez-vous le tumulte, le sauve-qui-peut général ? ISTos sauvages 
ne bougèrent point jusqu'à ce que le Përe leur donnât le signal 
de se lever. Ils vinrent alors tranquillement se réfugier sous une 
tente et la prière continua sans un seul moment d'interruption. 
Merci de la leçon, ô mon Dieu, oe sera un bon sujet de médita- 
tion pour demain matin. 

XI 

10 Juillet: En pays de chasse. — Visite au cimetière. — Les mois algon- 
quins Souvenirs sanglants iMa chandelle n'est pas morte. ■ — 

Lacs et affluents Une rencontre peu banale Explication 

de Simon. 

De grand matin nous sommes sur pied, car nous voudrions 
arriver ce soir à la mission du lac Barrière. 

Nous sommes en plein pays de chasse, sans doute, car le gibier 
abonde. Des couvées de canards fuient sur notre passage, les 
chevreuils broutent sur le rivage, «le héron au long bec emman- 
ché d'un long cou » guette au bord des joncs, « ma commère la 
carpe et le brochet son compère, « le huard fait entendre son cri 
de roue criarde et de grands aigles planent au-dessus des arbres. 

De temps en temps, sur le bord de la rivière, nous rencontrons 
des clairières, une cabane, un champ de pommes de terre. Ce 
sont des possessions sauvages. îTaturellement les maisons sont 
désertes, car la tribu tout entière est actuellement campée soit 
au lac Victoria soit au lac Barrière. 

Nous tournons près d'une pointe et le canot vient doucement 
accoster au rivage. Là-haut il y a un cimetière et Monseigneur 
ne veut pas passer sans dire un de profundis. Sur une tombe 
où l'hurbe n'a pas encore poussé, nous lisons, inscrits sur une 
croix de bois, ces simples mots : Mani Akat, 8 Kenositch 1902 ; 
c'est-à-dire, Mario Agathe, 8 du mois de la neige 1902. Il faut 
savoir que les Algonquins n'ont ni r ni </ dans leur alphabet. 



52 LA NOUVELLE - FRANCE 

Déplus, ils ne désignent pas comme nous les mois de l'année. Le 
mois de la neige, c'est janvier ; février est le mois du cochon de 
terre ; il paraît que c'est en février que cet animal sort pour la 
premiërc fois de son trou. Mars est le mois de la loutre ; avril, 
le mois où la terre revient. Puis viennent le mois des fleurs, le 
mois des fraises, le mois des framboises, le mois des mûres. N'est- 
ce pas charmant ? Suivent le mois des récoltes, celui de la truite 
et celui du poisson blanc. Enfin décembre s'appelle le mois où 
l'hiver revient. 

Le pays où nous sommes a été, dit la tradition, le théâtre de 
combats sanglants entre les Iroquois et les Algonquins. On 
trouve encore, en creusant le sol, des pointes de flèches en pierre 
et des casse-tête. Les sauvages redisent les histoires terribles 
que leurs përes leur ont racontées en frissonnant d'eftroi, et ajou- 
tent que presque tous les Algonquins périrent dans ces guerres 
d'extermination. On torturait les guerriers, on empalait les 
enfants, et on emmenait les femmes prisonniëres. Tristes fruits 
du paganisme qu'on trouverait encore dans ces forêts si le mis- 
sionnaire n'avait apporté de France l'évangile qui civilise et la 
croix qui pacifie. Chëre mëre-patrie, alors tu étais grande, parce- 
que dans l'opinion de tes nobles enfants « la conversion d'un 
infidèle valait mieux que la conquête d'un royaume. » 

Nous passons à l'embouchure de la rivière Chochockwan, un 
bel affluent de l'Ottawa de 75 milles de longueur. Ce nom 
signifie: «La rivière qui coule sur des galets.» Quelques géo- 
graphes ont entendu Sasekokv^an, au lieu de Chochockwan, et ils 
ont traduit par Fryijig-pan, « la poêle à frire. » Ceci me rappelle 
une histoire qui montre avec quelle précaution il faut aller quand 
on commence à parler sauvage. En algonquin, épouse et chandelle 
se disent presque de la même manière. Or un jeune mission- 
naire, rencontrant un sauvage, voulut engager avec lui un bout 
de conversation. Après quelques questions il veut lui demander : 
« Comment va ta femme ? » Mais se trompant de mot il dit : 
(i Comment va ta chandelle?') Et le pauvre sauvage de répon- 



UNE VISITE PASTORALE 53 

drc : « Je n'ai pas de chandelle. — Elle est doue morte ? — Non, 
je n'en ai jamais eu. — Mais alors tu es un vieux garçon?" 
L'autre faillit tomber à la renverse, car il était marié depuis 
25 ans. Ou finit par se comprendre et le missionnaire nota immé- 
diatement dans son calepin la légëre variante qu'il y a en algon- 
quin entre « femme » et « chandelle. » 

Voici le lac Pikwan, Backbone Lake. C'est le nom d'un vieux 
sauvage assassiné autrefois, dit-on, sur les bords de ce lac. De là 
nous faisons le portage des « rats musqués » et nous voguons sur 
le lac Kaïnaquanaga, un mot qui en vaut dix-sept puisqu'il 
signifie : Le lieu où les eaux, ayant passé à travers les îles, se 
réunissent en un seul courant. 

Nous saluons le Capitadjiwan, un autre affluent de l'Ottawa , 
long d'une centaine de milles, et nous trouvons le portage « des 
« cinq rapides », une promenade de deux milles et demi à travers 
des marais séparés les uns des autres par des collines sablon- 
neuses. 

Il faut raconter ici une rencontre peu banale. Nous descendions 
une pente assez raide quand, tout à coup, sur le bord du sentier, 
nous apercevons uu ours qui prenait sa « collation, n à l'ombre des 
grands arbres, à même une fourmiliëre. Le larron n'attendait 
personne sans doute, car il dégustait tranquillement les bestioles 
sans l'ombre même d'une préoccupation. Le plus brave d'entre 
nous, en voyant l'habitant des bois, poussa un cri de tarreur et 
remonta la côte au pas de charge, ce qui eut sur Jean-Pierre 
l'elFet d'une commotion électrique. Il déguerpit sans laisser son 
adresse et depuis -ce temps, on se demande en certains milieux, 
lequel, de l'homme ou de l'ours, détale plus vite « quand la peur 
monte en croupe et galope avec lui. » Pendant que dans l'ombre 
de la forêt, nous mettons en déroute notre puissant ennemi, les 
sauvages suivent la rivière en remontant les rapides à la perche, 
ou en faisant des portages quand l'eau n'est plus tenable. 

Nous rembarquons pour traverser le lac Nouwatinou, « le vent 
cesse. )i Un rapide furieux nous arrête à l'extrémité de ce lac 



54 LA NOUVELLE - FRANCE 

nous faisons un court portage et venons camper sur le rivage du 
lac Barrière. 

Simon, qui sait quelques mots de français et d'anglais, m'a 
expliqué l'origine de ce nom. — k Là-bas, dit-il, les deux côtés du 
lac se touchent presque, et autrefois les sauvages ont fait une 
barrière avec des pierres pour prendre l'esturgeon. Les estur- 
geons, vois-tu, n'ont pas d'esprit et ils aiment le fond de l'eau. 
Descendant avec le courant et trouvant des roches devant eux, 
ils ne sautaient pas par-dessus comme ils auraient pu faire, mais 
ils revenaient dans la baie, et les sauvages les attrapaient. » Et 
Simon souriait comme un professeur qui vient de démontrer le 
théorème du carré de l'hypoténuse. — « Mais cette barrière, la 
verrons-nous ? — Non, les blancs ont fait une digue qui a fait 
monter l'eau du lac et la barrière est noyée. » Et j'en conclus que 
les esturgeons ne s'en portent pas plus mal. 

C'est ce soir que nous devions arriver à la mission ; mais le 
courant et les portages nous ont tellement retardés qu'il est trop 
tard pour aller plus loin. Ifous le regrettons et les sauvages qui 
nous attendent à huit milles d'ici doivent être encore plus désap- 
pointés que nous. 

(à suivre). 

E.-A. Latdlipe, p"'^ 



NOTRE-DAME DE SAINTE -FOY 



Québec, la ville des grands souvenirs, attend encore son histo- 
rien particulier qui nous fera pénétrer dans sa vie intime. Mais, 
en revanche, les paroisses qui l'entourent comme d'une couronne 
possèdent des monograpliies complètes et bien fouillées. C'est 
ainsi que Beauport, l'île d'Orléans, Charlesbourg, Lorette, la 
seigneurie de Lauzon, ont eu tour à tour leurs chercheurs patients 
et laborieux. Il manquait encore, pour fermer la brèche à cette 
muraille d'un nouveau genre, une histoire de la paroisse de Notre- 
Dame de Sainte-Foy. M. l'abbé H.-A. Scott, curé de cette 
paroisse, docteur en théologie, vient de nous la donner, avec une 
abondance de détails inédits, avec un luxe de typographie, qui 
feront le charme de tous les amateurs. 

De cette œuvre nouvelle, nul doute que quelqu'un devra par- 
ler un jour plus pertinemment que nous ne le pouvons faire. Mais, 
avant de laisser les rives canadiennes, nous tenons à publier ces 
quelques notes comme un témoignage de la sincère admiration 
que nous éprouvons pour le mérite réel de son auteur. 

L'abbé Scott — un de ces érudits modestes et diserts comme 
on en trouve encore dans nos presbytères canadiens — a depuis 
longtemps la curiosité des livres, et il sait où les trouver et com- 
ment les lire. Connaissant ses goûts, son talent et ses aptitudes, 
nous n'avions jamais pensé qu'il voudrait abandonner ses études 
de théologie et que l'histoire de sou pays le gagnerait un jour. 



1 — Une paroisse historique de la Nouvelle-France. Notke-Damb de Sainte- 
Foy — Histoire civile et religieuse d'après les sources, par l'abbé H.-A. Scott : 
ouvrage orné de plusieurs cartes inédites, de nombreux portraits, dont un 
inconnu jusqu'ici, et de quelques dessins originaux. Tome I, 1541167C. 
J.-A.-K. Laflamme, imprimeur, 37, rue Sousle-Fort, Québec. 



56 LA NOUVELLE - FRANCE 

Notre petit monde littéraire le tient maintenant pour de bon, et 
il y tait son entrée — non pas en néophyte — mais comme un 
maître et un connaisseur. Le livre qu'il vient de publier lui est 
un passeport assuré qui n'a pas besoin de visa. 

Il a fallu que M. Scott fût nommé curé de Notre-Dame de 
Sainte-Foy pour décider de sa vocation. Dans cette n paroisse 
historique de la Nouvelle-France, » ainsi qu'il vient de la baptiser, 
où il était appelé à succéder à l'érudit Sasseville, comment n'au- 
rait-il pas senti s'éveiller en lui une nouvelle ardeur ? 

N'est-ce pas sur ce coin de terre, à l'entrée de la riviëre du 
Cap-Rouge, que furent tentés au XVP siëcle les premiers essais 
de colonisation française par Roberval et Cartier ? N'est-ce pas 
là encore, au temps de Champlain, que fut fondée cette bourgade 
algonquine qui a gardé le nom du commandeur de Sillery et où 
les grands seigneurs et les grandes dames de France rêvaient 
d'aller mourir? C'est dans cette chrétienté naissante — embryon 
des célèbres réductions du Paraguay — que les missionnaires 
jésuites faisaient leur apprentissage avant d'aller porter la connais- 
sance du vrai Dieu chez les farouches Iroquois et les tribus 
lointaines des Hurons ; c'est là que les explorateurs prenaient 
langue avant de s'aventurer dans l'Ouest mystérieux : c'est là 
que les gouverneurs, suivant les instructions de la métropole, 
voulurent façonner les Peaux-Rouges aux mœurs et aux coutumes 
européennes. 

Enfin, sur cette terre de Sainte-Foy, teinte jadis du sang le 
plus pur et le plus noble de la France et de l'Angleterre, jonchée 
des ossements des guerriers qui ont jeté sur son nom un lustre 
immortel, dominée par le monument chargé de redire aux âges 
futurs leurs combats et leur gloire, l'histoire est partout, elle se 
lève et nous dit : Me voici. 

Et M. l'abbé Scott n'a pu faire autrement que de répondre à 
l'appel. 

C'est un peu le défaut des historiens canadiens de revenir sans 
cesse sur ce qui a déjà été traité. L'on tire sur un même fond 



NOTRE-DAME DE SAINTE - FOY 57 

mainte épreuve. Il ne faudrait pourtant pas paraître trop redire, 
ni encore moins se contredire : il faut, au contraire, être dans un 
courant, dans un recommencement perpétuel. Essayer de reculer 
les bornes de la science et de la faire aimer, c'est le moyen de la 
servir plus utilement. 

Le premier volume de l'ouvrage de M. Scott commence à 
Jacques Cartier et se termine en 1670. II semble, à première 
vue, qu'il n'y avait rien de très nouveau à dire sur cette lointaine 
époque. Et nous ne cachons pas qu'on ouvrant le volume, nous 
craignions — malgré la réputation de l'auteur — de n'y trouver, 
pour la plus grande partie, que des choses vues et connues. Mais 
l'abbé Scott — et c'est précisément là qu'est son grand mérite — 
a su éviter l'écueil des redites, et quand il brode sur un thème 
déjà entendu comme cela devait nécessairement se rencontrer, il 
a l'art de relever le vieil air d'une note piquante, nouvelle, inat- 
tendue. Ce sont ces notes, ces variations inédites, qui font les 
délices des chercheurs. 

Dans sa préface, M. Scott nous fait connaître ses craintes. Il 
a peur, dit- il, d'avoir donné trop de place à la bourgade iroquoise 
de Sillery, aux descriptions de mœurs et de coutumes sauvages, 
aux manifestations naïves de la foi des néophytes, et que ses 
emprunts aux Relations des jésuites soient trop fréquents et trop 
longs. 

Quelques-uns lui en feront peut-être un reproche, mais, pour 
nous, nous estimons que l'on ne peut trop s'amuser aux détails 
lorsqu'il s'agit de cotte période de notre histoire. Il faut, au con- 
traire, redoubler de soins pour laisser h ceux qui viendront après 
nous le plus de renseignements précis et le plus d'idées vivantes 
sur un passé déjà si enfoui pour nous-mêmes et si lointain dans le 
souvenir. 

M. Scott n'abuse pas des longues citations de textes connus, 
mais il sait condenser avec habileté et grouper les traits épars 
afin de donner à son lecteur une bonne vue d'ensemble. 

L'ouvrage de M. Scott emprunte une valeur particulière à la 



68 LA IfOÛVÊLLË - FRANCE 



nouveauté des documents tirés des archives ; de ce côté, il nous 
semble que rien n'a été épargné. 

Nous ne sommes pas de ceux qui, par une estime exagérée, 
mettent les pièces et les matériaux au-dessus de l'œuvre défini- 
tive ; mais comme les monuments historiques vraiment dignes 
de ce nom sont rares, comme d'ailleurs ils ne sont possibles et 
durables qu'à la condition de combiner et fondre dans leur 
ciment toutes les matières premières de longue main produites et 
préparées, il n'est pas mauvais que celles-ci se produisent aupa- 
ravant et soient mises en pleine lumière. Ceux qui aiment à 
réfléchir peuvent, en les parcourant, s'y tailler çà et là des cha- 
pitres d'histoire. ^ 

Pour celui qui n'est pas initié aux méthodes suivies aujourd'hui 
en Europe, la lecture de la plupart de nos histoires locales est 
souvent pénible et insipide. Il ne peut comprendre à quoi bon 
cette multitude de notes et de références. Au lieu de lire une 
histoire amusante, il se croit condamné à la lecture continue d'un 
registre. De tels livres, en eiFet, sont moins à lire qu'à consulter. 
Mais les auteurs n'ont pas donné ces choses-là au public pour 
qu'il s'en amuse, ils les ont destinées aux historiens de l'avenir, 
pour qu'ils s'en servent. 

M. Scott, il nous semble, en écrivant son histoire de Saiute- 
Foy, s'est inspiré des méLhodes modernes. Tout en revêtant sa 
pensée d'un style toujours correct mais sobre, il a cherché avant 
tout à être utile. 

Il n'a pas craint de pénétrer dans les antres mystérieux oii l'on 
conserve nos archives pour y puiser à pleines mains tous les ren- 
seignements qui pourraient intéresser en particulier les chers 
paroissiens confiés à sa garde. Nos historiens, en général, il faut 
bien le dire, ne nous ont pas habitués à ce laborieux effort. Il est 
très rare que dans nos histoires locales, on pense au peuple, dans 
le sens moderne. D'ordinaire, on ne le voit pas, on ne le dis- 
tingue pas. 

M. Scott semble avoir goûté, au contraire, un contentement à 



NOTRE-DAME DE SAINTE -FOT Ô9 

nul autre semblable, lorsqu'il pouvait remonter à travers les âges 
et ressaisir aux sources mêmes les origines des familles qui habi- 
tent aujourd'hui son coin de terre aimé. 

C'est là, dit-il, grâce aux papiers jaunis, à demi ron^'és par le temps, débris 
des actes de nos anciens notaires, que nous avons pu retrouver tous les 
anciens habitants de Sainte-Foy, de 1645 à 167'^ Avec quel plaisir ! il n'y a 
pas de mot pour l'exprimer. Il est à craindre que nous ayons trop cédé à ce 
sentiment que le lecteur ne partagera peut-être pas, en parcourant les cha- 
pitres un peu arides où s'étalent avec complaisance mille détails sur nos 
anciennes familles. Mais ces moindres vestiges d'un passé enseveli sous la 
poussière de plus de deux siècles nous ont paru précieux, sacrés, et, s'ils 
laissent froid quelque lecteur, ne causeront-ils pas une douce émotion à 
ceux qui y retrouveront la trace d'un ancêtre ? Ceux-là seront nombreux, 
parce que, sans exagération, on peut affirmer qu'un grand nombre de familles 
de ce pays, avant d'aller s'établir ailleurs, ont planté temporairement leur 
tente à Sainte-Foy. 

Voilà, certes, des sentiments sur la famille paroissiale qui hono- 
rent celui qui les a exprimés. Mais que l'auteur se détrompe. 
D'autres, encore, après avoir lu son beau livre, goûteront une 
double jouissance maintenant, lorsque les hasards de la vie les 
conduiront sur ces deux grandes voies qui déroulent leurs anneaux 
hors des murs de Québec et enlacent la paroisse de Sainte-Foy, 
dominant tantôt la riante vallée de la rivière Saint-Charles, tantôt 
les rives sauvages du Saint-Laurent. Au milieu de ce grandiose 
paysage dominé par les Laurentides, au sein de cette nature qui 
semble taillée pour de tels spectacles, quelle joie n'éprouvera pas le 
penseur à voyager dans des terres connues où tout lui parlera du 
passé ? Que de familles intéressantes ont habité dans ce coin de 
pays : les d'Auteuil,les Damours de Nouvièrcs, les de Monceaux, 
les de Lauzon ; et que de détails inédits l'auteur nous donne sur 
chacune d'elles ! Tgnotus vient de nous faire connaître tout 
récemment la carrière de magistrature des d'Auteuil ; qu'on lise 
maintenant la vie patriarcale de cette famille dans l'abbé Scott, 
et l'on verra à première vue tout un aperçu nouveau sur ces temps 
primitifs. Que dire encore de cette société de colonisation formée 



60 LÀ NOUVELLE -FRAKCE 

par Louis de Lauzon avec ses censitaires du Cap-Rouge, où cha- 
cun s'engage à labourer la terre et à défendre en même temps 
les armes à la main la paroisse en formation en pleine forêt ? 
Mais nous ne pouvons tout relater. 

En notre temps, disait derniërement un écrivain français, il 
faut être riche pour écrire l'histoire. 

En effet, le lecteur difficile exige une érudition do première 
main et des éditions de luxe. Tout cela implique des recherchée 
assidues, des copies de documents, des reproductions de vieilles 
gravures. L'abbé Scott a mis dans son œuvre tout son cœur. 
Les archives ont été fouillées, les piëces les plus rares ont été 
recueillies, des cartes et des vieux dessins ont été reproduits 
avec une abondance qui n'a point connu d'épargnes. Un livre, 
si précieux par sa documentation, si complet par ses renseigne- 
ments, si curieux par ses détails inédits, méritait un vêtement de 
luxe, et l'auteur a voulu le lui donner. C'est au public lettré, 
aux envieux du passé, à faire leur part maintenant, en souscri- 
vant généreusement à l'ouvrage. Souhaitons que ce vœu se réa- 
lise afin que le deuxième volume ne tarde pas trop à paraître, 
car il serait dommage vraiment d'arrêter un ouvrage si utile en 

si beau chemin. 

J. -Edmond Roy. 

Lévis, 21 décembre 1902. 



Pages Romaines 



Les cardinaux mohts en 1902 La langue italienne à Malte. La chasse 

AU bandit Varsalosa. 

Dans le courant de l'année qui vient de s'écouler, le Sacré Collège a perdu 
5 de ses membres, ce qui porte à plus de 140 le nombre des cardinaux 
morts sous le pontiScat de Léon XIII. Si long que fût le règne de Pie IX, 
ce chiffre ne fut pas atteint ; Pie IX ne vit mourir que 119 cardinaux dont 
62 créés par lui et .57 par ses prédécesseurs. Aujourd'hui seuls les cardinaux 
Luigi Oreglia di San-Stefano et Lucido-Maria Parocchi doivent leur nomina- 
tion au prédécesseur de Léon XIII. 

Les deux dernières pertes du Sacré Collège dans l'année 1902 devaient être 
plus regrettabl 'S encore que les précédentes par les personnalités qui en 
étaient l'objet. La première est celle du cardinal Miecislas Ledochowski. Né 
le 29 octobre 1822, à Gorki, diocèse de Sandomir, dans la Pologne russe, il fit 
d'abord ses études au séminaire de Varsovie, puis vint les continuer à Rome 
comme membre de l'académie des nobles ecclésiastiques, — et célébra sa pre- 
mière messe dans les cryptes vaticanes, le 13 juillet 1849. Admis à la secré- 
tairerie des affaires ecclésiastiques extraordinaires,il reçut la mission d'ablégat 
pour porter la barrette aux cardinaux de Séville, de Tolède età Msr di Pietro. 
Successivement auditeur do nonciature à Lisbonne, délégué apostolique en 
Colombie, puis nonce à Bruxelles de 1860 à 1866 avec le titre d'archevêque 
de Thèbes, il fut préconisé archevêque de Gnesen et Poseu. Sommé de se 
démettre de son siège, lors du Kulturkampf, il refusa de céder aux injonc- 
tions de Bismarck dans une réponse digne d'un Athanase. Dans la nuit du 2 
au 3 février 1874, dépouillé de tout son avoir, il fut conduit à la prison 
d'Oskow. Ce fut pendant ses deux ans d'étroite captivité dans un cachot, 
que Pie IX voulant honorer en lui le confesseur de la foi et jeter, en même 
temps un défi aux persécuteurs de rEglise,lenomma cardinal, le 19 mars 1875. 
Le prisonnier eut ignoré longtemps la grande faveur pontificale dont il 
était l'objet si une amie ne fut parvenue à glisser adroitement un billet dans 
la serrure de la lourde porte qui fermait sa cellule. Le noble détenu y lut 
avec sa promotion au cardinal l'expression de la reconnaissance de Pie IX 
pour l'intrépidité de sa foi. A sa libération, défense lui fut faite de retourner 
dans son diocèse : il s'achemina vers Rome, recevant un accueil triomphal 
dans les villes de Prague, de Cracovie, de Vienne et de Gratz qu'il traversa. Au 
centre de la catholicité, il dut bientôt abandonner le palais 6'' Marthe pour 
habiter le Vatican, dans la crainte que le gouvernement prussien, d'accord 
avec le gouvernement italien, ne le fit enlever une seconde fois. Quand les 



62 LA NOUVELLE - FBANCE 



temps devinrent meilleurs en Prusse, il cessa d'être l'hôte des palais aposto- 
liques et devint secrétaire des mémoriaux, puis des brefs, et enfin préfet de 
la Propagande, en 1892. Oubliant les mauvais traitements dont il avait été 
l'objet de la part du gouvernement allemand, il accepta des cadeaux de 
l'empereur Guillaume et se rencontra avec lui, lors d'un voyage de l'empe- 
reur à Rome. N'ayant aucune sympathie pour la France, souvent il ne sut 
pas lui dissimuler son hostilité dans le gouvernement de la Propagande, 
oubliant aussi la générosité française à l'égard des missions. Ce fut sa seule 
faiblesse. Malgré une cécité complète et de nombreuses infirmités, il con- 
tinua à travailler jusqu'à ce que la mort le frappât à l'improviste, le 22 
juillet 1902. 

Au palais de la daterie, le 22 novembre, mourait presque subitement le 
cardinal Gaétan Aloisi-Masella. Le matin, il célébrait la messe dans sa cha- 
pelle domestique ; à 1 heure, il avait cessé do vivre, à l'âge de 76 ans. 

D'une noble famille napolitaine, le cardinal Masella était né à Pontecorvo 
le 30 septembre 1820. Du collège des Bamabites do son pays natal il passa 
au séminaire romain où il subit les épreuves du doctorat en philosophie et 
en théologie. De 1850 à 1870, il parcourut tous les degrés de la carrière 
diplomatique pontificale. Conseiller de Ms'' A. Franchi, ambassadeur extra- 
ordinaire du S. Siège près la Sublime l'orte, en 1871, il devint, en 1874, 
secrétaire de la Propagande i^our les affaires du rite oriental, et en 1877, 
archevêque titulaire de Néo-Césarée et nonce en Bavière. Son séjour à Munich 
lui procura la joie d'être le premier intermédiaire entre la cour de Rouie et 
celle de Prusse pour la cessation du Kultuikampf. Pressenti d'abord par 
le comte de Holnstein, au nom du prince de Bismarck, sa première ren- 
contre avec le chancelier do fer eut lieu à Dresde, à l'occasion des noces 
d'argent du roi de Saxe, mais ne donna aucun résultat, par suite dos préten- 
tions du ministre do Prusse de n'ouvrir les pourparlers qu'à Berlin. 

A la suite d'une nouvelle invitation faite le 16 juillet, au nom du prince 
de Bismarck par le même comte de Holnstein, M»' Masella, muni d'une lettre 
d'introduction du cardinal Franchi, secrétaire d'Etat, se rendit à Kissigen le 
29 juillet. Les instructions qu'il avait reçues l'obligèrent à demander au 
ministre le slaUi quo antc, c'est-à-dire l'exécution dos conventions réglées 
par la bulle De sainte animarum de Pie VII, et comme conséquence, l'abro- 
gation des lois de mai. Nul doute que ce bloc ne dût être rejeté par Bis- 
marck, comme il le fut en effet, mais il pouvait donner naissance à des pro- 
positions conciliantes qu'il était nécessaire de connaître. Après avoir fait 
au nonce l'accueil le plus courtois, le prince lui demanda d'écarter d'abord 
toute question de principe, pour cliercher momentanément un modus Vivendi 
entre les deux pouvoirs. Pour Bismarck la reprise des relations diplomati- 
ques entre les deux cours devait précéder toute modification aux lois de 
mai ; soumises aux nouveaux examens d'une commission dont ferait partie 



PAGES ROMAINES 63 



un évêque catholique, elles seraient ensuite modifiées au mieux des intérêts 
d'un chacun. En retour de ces concessions, l'Etat suspendrait tous les 
procès engagés contre le clergé, et les évêques notifieraient désormais à l'Etat 
le choix de ceux qu'ils destinaient aux bénéfices. Ce sont ces prétendues 
avances que Bismarck souriant qualifiait de . petit Canossa • en insistant 
auprès du nonce pour les lui faire accepter. Rome jugeant tout autrement 
que le chancelier, ne voulut pas d'un Canossa amoindri, et les pourparlers 
furent rompus. 

Le transport de Ms» Masella à la nonciature de Lisbonne, en 1879, l'enleva 
à l'oeuvre de la pacification allemande au moment où elle allait s'accomplir. 
Créé cardinal le 14 mars 1887 avec le titre de Saint-Thomas in Parione, qu'il 
échangea bientôt contre celui de S'' Praxède, il fut nommé préfet des Rites, 
ensuite pro-dataire de Sa Sainteté. D'un caractère entier, intègre, ne cédant 
jamais à des considérations humaines, il entreprit de sérieuses réformes 
dans l'administration de la daterie, sans redouter jamais les inimitiés qu'il 
se créa. 

Après plus d'un an de luttes, de récriminations, le gouverneur de Malte, 
Grenfell, vient de donner satisfaction aux Maltais, en revenant aux tradi- 
tions du passé qui mettaient sur le même pied d'égalité l'enseignement des 
deux langues anglaise et italienne dans les écoles et leur accordaient un 
égal privilège pour les examens. La nouvelle a produit en Italie une joie 
universelle, le sentiment anglophile de la plupart des journaux se trouvant 
gêné depuis près d'un temps par la proscription officielle de la langue 
italienne d'une ile si près des rivages de la Péninsule, plus près encore de 
son cœur. 

*** 

Après Mussolino, c'est Varsalona. L'Italie a toujours son Fra Diavolo pour 
jeter l'épouvante dans les populations et lasser la patience des gendarmes 
lancés à sa recherche. Les exploits de Varsalona se passent en Sicile. A ce 
que l'on dit, le bandit vécut honnêtement (?) jusqu'à l'âge de 30 ans ; puis, 
un beau jour, au mois de juillet 1892, un de ses frère, Luigi, fut tué par un 
certain Caldiero qui subit encore sa peine au bagne. Franoesco, le bandit 
d'aujourd'liui, et son autre, frère Paolo voulurent porter sur leurs épaules 
jusqu'au cimetière la bière renfermant le cadavre de Luigi. Là, les deux 
frères ouvrirent la bière et sucèrent le sang qui sortait d'une plaie de la vic- 
time. Cet acte signifiait que Franoesco et Paolo entendaient venger à tout 
prix leur frère tué. C'était plus qu'un serment. La soif de la vengeance était 
violente surtout cliez Franoesco. Connaissant ce sentiment/les personnes de 
la localité en profitèrent pour se débarasser de leur propres ennemis. Insi- 
dieusement elles persuadèrent Varsalona que Caldiero n'était point le seul 



64 LA NOUVELLE -FRANCE 



meurtrier de son frère, et indiquèrent trois autre individus, parmi lesquels 
un nommé Provenzano. On comprend ce qui arriva. Quelques mois après, 
Varsalona tuait Provenzano d'un coup de fusil et gagnait ensuite la monta- 
gne. Dès lors, il commença sa vie de brigand. 

Il faut croire qu'elle n'a pas été sans profits, car le bandit a amassé, dit-on, 
lin joli magot, tout en faisant acheter des propriétés au nom de sa femme. 
Il y eut une période, en 1894 surtout, où Varsalona, qui s'était adjoint un 
autre bandit du nom de Galbao, fit beaucoup parler de lui. Ils eurent plus 
d'une fois des conflits avec la force armée, mais ils parvenaient toujours à 
s'échapper, grâce à la vitesse de leurs chevaux. En Sicile, Messieurs les 
bandits sont bien montés et mènent joyeusement la vie, à ce qu'il paraît. 
Dans le plus épais de la forêt, on a trouvé plusieurs grottes abondamment 
pourvues de victuailles et où le vin ne manquait pas. D'une audace incroyable, 
Varsalona a plus de douze assassinats à son actif depuis 1 892 ; ses vols ne se 
comptent plus. Cet homme était né brigand comme d'autres naissent avec de 
bons instincts ; et son éducation ne put que développer ses mauvaises incli- 
nations. Son père mourut en prison, à laquelle il avait été condamné pour 
vols, sa mère subit des condamnations, son frère Paul fut son complice, 
Calogero son plus jeune frère mourut également en prison, et la seule sœur 
qui lui reste vivait de son côté avec un certain Antonio dont la police s'em- 
para sous accusation d'homicide. — Ne pouvant jamais parvenir à prendre le 
bandit, les autorités siciliennes décidèrent, en novembre dernier, d'arrêter en 
masse toutes les personnes que l'on supposait faire partie des associations de 
malfaiteurs dont l'île est infestée ou les favoriser. Des communes, ou plutôt 
des arrondissements entiers furent en véritable état de siège ; ce ne furent 
que patrouilles d'agents et de gendarmes sillonnant la contrée où, depuis dix 

ans, le brigand règne en maître levant tailles et impôts sur les propriétaires 

En une seule nuit, le chiffre des personnes arrêtées s'éleva à plus de deux 
cents parmi lesquelles des maires, des conseillers et le marquis Filipo de 
Cordova. En opérant une perquisition dans le château de ce dernier, on 
trouva un souterrain secret d'une longueur de trois cents mètres et abou- 
tissant à un torrent ; l'entrée dans le ravin en était habilement dissimulée 
par un fouillis de ronces. 

Et voilà bientôt deux mois que la police italienne a commencé à grand fracas 
sa chasse au brigand, réussissant à arrêter tout le monde, excepté le bandit. 

Don Paolo-Aqosto. 



Le Président du Bureau de Direction : L'abbé L. Lindsat. 
Le Secrétaire-Gérant : J.-F. Dumontier. 



Québec : — Imprimerie 8.-A. Demers, N° 30, rue de la Fabrique. 



LA NOUVELLE-FRANCE 

REVUE DES INTÉRÊTS RELIGIEUX ET NATIONAUX 

CANADA FllANCAIS 

Tome II FÉVRIER 1903 N» 2 

PAGES INÉDITES D'ERNESÏ IIELLO 

l'infini 

Nous sommes tellement finis que, pour exprimer l'infini, 
nous nous servons d'un mot négatif : « infini, non fini » ; nous 
sommes obligés de prendre le fini pour base du mot et puis 
de le nier. Le mot « infini » a trois syllabes, et le fini occupe 
deux d'entre elles; deux sur trois, c'est beaucoup. Quand 
nous essayons de parler de l'infini, le fini nous remplit la 
bouche. L'affirmation absolue devient entre nos lèvres 
une négation. Autant faut-il en dire de l'immense ; nous 
sommes obligés de parler de mesure pour dire qu'il n'y en 
a pas. Notre limite éclate et s'affirme par les efforts 
mêmes que nous faisons pour parler d'autre chose. Pour 
parler d'infini on dirait qu'il nous faut prendre le mot « fini » 
comme victime et l'offrir en sacrifice. Est-ce qu'il y aurait 
quelque rapport entre cet acte de la langue humaine et cet 
acte de la flamme qui voulant parler d'infini à sa manière 
cherche une victime pour la brûler ? Dans un cas comme 
dans l'autre est-ce que l'infini nous dirait : Qu'y a-t-il de 
commun entre vous et moi ? 

5 



I 



66 LA NOUVELLE - FRANCE 

LE SUBLLME 

Le sublime est par son essence étranger au raisonnement. 
Il n'est pas de son ressort et ne tombe pas sous ses coups. 
L'acte qui se raisonne n'est pas sublime, et le sublime n'est 
pas raisonné \ Il doit s'appeler l'acte raisonnable dans 
une langue supérieure ; mais dans la langue de ce pays-ci, 
il n'est pas raisonné. Il s'adresse à la majesté. Le sublime 
est ce qui flatte la gloire. 

Si le sublime est un étranger pour le raisonnement, il 
n'en est pas un pour la bonté. Le sublime est ce qui 
flatte la gloire. Videbit eum omnis oculua et qui eum pupu- 
genmt. « Ils verront qui ils ont frappé. » 

La vie est un mystère. L'homme quand il croit avoir 
affaire à l'homme ne sait pas au juste à qui il a affaire. 
Quand il s'agit de dégager l'immense inconnu, le raison- 
nement est celui qui trompe. Celle qui ne trompe pas, 
c'est la bonté. La bonté est la pierre de Jacob sur laquelle 
l'homme dira au jour du réveil : « Ce lieu est saint, et je 
ne le savais pas. » 

La bonté est vis-à-vis du mystère ce que l'aiguille 
aimantée est vis-à-vis du pôle. Elle ne sait pas, mais elle 
fait comme si elle savait. Son instinct qui émane de l'im- 
mense, se tourne vers lui et y ramène. 

L'immense se moque du raisonnement. Il lui brise entre 
les mains son petit compas. Il ne se moque jamais de la 
bonté. La bonté l'entend même quand elle ne le com- 
prend pas. 

Entre la bonté et l'immense il y a un traité secret. 



] —Serait-ce parce que l'acte sublime est une directe impulsion dé Dieu? 

M°" Hkllo. 



CATHOLIQUES ET PKOTESTANTS 

DANS LES ILES DE L'OCÉANIE 



Les deux récents articles de la Nouvelle-France qui, sous le titre 
de «Catholiques et Protestants» ont si judicieusement déterminé 
les rapports qui peuvent exister entre ceux-ci et ceux-là, ont eu 
un intérêt tout particulier pour moi, qui, à chaque pas de mon 
long voyage à travers l'Océanie, avais assisté à l'âpre lutte que se 
livrent ces deux puissances si diflërentes, l'Eglise catholique et la 
Kéforme protestante : c'était l'intérêt des conclusions rigoureuses 
tirées d'un amas de prémisses accumulées par l'observation des 
faits. 

Je n'ai pas la prétention de rien ajouter à ce qui a été si bien 
dit ; mais peut-être le simple récit de quelques faits nous con- 
duira à la même conclusion en nous montrant les droits impres- 
criptibles de la vérité contre l'erreur. 

Dans le siècle qui vient de finir, les deux grandes îles de 
l'Océanie, l'Australie et la I^ouvelle-Zélande, se sont partagé, 
avec l'Amérique, le trop-plein de l'Europe : presque inconnues 
et inhabitées il y a cent ans, elles sont aujourd'hui, avec leurs 
vastes et orgueilleuses cités, des colonies florissantes. Catholiques 
et protestants sont venus indistinctement s'y établir, pour con- 
quérir la terre et lui arracher ses trésors : les uns et les autres 
ont formé corps, s'y sont fortifiés, ont grandi, et maintenant, 
malgré la lutte latente qui existe nécessairement entre la vérité 
et l'erreur, ils vivent côte à côte, comme aux Etats-Unis et dans 
plusieurs provinces du Canada, jouissant également de cette large 
liberté que l'Angleterre octroie à ses colonies. 

Mais à côté de ces grandes terres, il y a les milliers d'îles dont 
le Créateur a constellé l'Océan Pacifique comme il a semé le 



G8 LA NOUVELLE - FRANCE 

firmaraent d'étoiles ; celles-ci en sont encore où était l'Australie 
il y a cent ans : habitées par des indigènes sauvages au milieu 
desquels se perdent quelques colons civilisés, condamnés à 
l'isolement. Et cependant dans toutes ces îles, sur les plus 
grandes, comme la Nouvelle-Guinée, la Nouvelle-Bretagne, la 
Nouvelle-Irlande, comme sur les plus petites, du détroit de Torrès, 
des Carolines, des Marshall, des Samoa, des Hawaï, j'ai rencontré 
les protestants en face des catholiques, non plus établis côte à 
côte pour cultiver la terre et exploiter les richesses du pays, mais 
en lutte ouverte pour conquérir les âmes ; sans doute ce sont des 
âmes de sauvages, moins belles encore que leurs corps, des âmes 
ignorantes et grossières, mais rachetées par le sang do Notrc- 
Seigneur Jésus-Christ, et peut-être plus proches de la vie éter- 
nelle que tant d'autres qui follement s'enorgueillissent do leur 
science. Et c'est là ce qui donne non seulement un intérêt pal- 
pitant à cette lutte, mais encore une importance capitale à son 
dénouement, au point que tous les catholiques do tous les pays 
ne peuvent plus se contenter d'en être les spectateurs attentifs, 
mais ont le devoir d'apporter leur concours aux forces de leur 
Eglise. 

Est-il nécessaire de déclarer qu'en retraçant quelques épisodes 
de cette lutte je n'ai aucune intention d'attaquer les personnes ? 
J'exposerai les faits, j'en tirerai les conséquences ; jamais je ne 
jugerai les intentions : c'est un domaine qui ne relève que de 
Dieu. Au contraire je suis heureux de déclarer que, parmi les 
ministres protestants que j'ai rencontrés, beaucoup étaient de 
parfaits (/eniZemen, et que plus d'un a fait preuve d'un louable 
dévouement pour les indigènes. Derrière l'œuvre des hommes 
nous voulons surtout constater la vitalité des principes qui les 
dirigent. 

La première secte que j'ai rencontrée est la secte qui prétend 
occuper le premier rang parmi toutes celles qui sont sorties de 
l'anglicanisme : l'église épiscopalierine qui s'intitule elle-même la 
haute Eglise. Longtemps retenue au rivage par sa froide dignité, 



CATHOLIQUES ET PROTESTANTS 69 

elle s'est laissée devancer dans l'apostolat par d'autres sectes plus 
actives : mais elle n'a pas tardé à comprendre que l'absence de 
l'esprit apostolique serait une preuve écrasante contre elle, et elle 
a fondé des missions. 

Eu montant sur le bateau, à Sydney, pour commencer la visite 
des îles, le premier qui me tendit la main fut un ministre épisco- 
palien, et quand dix jours après nous descendîmes à Thursday 
Island, dans le détroit de Torrès, nous aperçûmes d'abord l'evêque 
anglican qui a établi son siège dans cette jolie petite île, mais 
qui exerce son autorité sur toute la côte sud-ouest de la Nouvelle- 
Guinée. Trois mois après je passais à Samaraï, autre petite île 
située à l'autre extrémité de la ISTouvelle-Guinée oij réside le 
nouvel évêque anglican à qui est confiée la côte sud-est de la 
grande île. Le grand souci de ces dignes clergymen est de se 
rapprocher le plus possible de l'Eglise catholique, tout en restant 
anglicans : difficile problème, à la solution duquel le cardinal 
Newman consacra quinze ans de sa vie et de son génie, jusqu'à 
ce qu'il eût trouvé la seule véritable solution, en entrant dans 
l'Eglise romaine. L'evêque anglican de Thursday y travaille de 
son côté : il a établi dans sa cathédrale le chant de l'office divin 
et cherche à introduire le jeûne du carême ainsi que le célibat 
ecclésiastique. Quand l'evêque anglican de Samaraï, accompagné 
de son vicaire général, vint rendre visite à M*'' Navarre, arche- 
vêque de Cyr et Vicaire Apostolique de la Nouvelle-Guinée, ils 
entrèrent dans la chapelle des missionnaires du Sacré-Cœur, 
prirent de l'eau bénite, tirent la génuflexion devant le tabernacle ; 
ils admirèrent le bon ordre du couvent des Sœurs ; et le vicaire 
général déclara naïvement à un missionnaire : " Nous avons déjà 
la messe, nous entendons les confessions ; dans quelque temps 
nous espérons aussi avoir des sœurs ; et alors, à part un ou deux 
sacrements, nous aurons tout ce que vous possédez, vous autres 
catholiques ! " 

Et bien, non ! ils n'auront jamais ce que possèdent les catho- 
liques ! Ils peuvent nous emprunter nos rites, nos cérémonies, nos 



70 LA NOUVELLE - FRANCE 

méthodes, même ils peuvent imiter notre dévouement; ils n'auront 
jamais ni unité de doctrine ni autorité catliolique : c'est là leur 
incurable faiblesse. Plus ils imiteront les traits extérieurs du 
corps, plus ils trahiront leur radicale impuissance à lui infuser 
une âme. Si à leur station principale ils établissent le ritualisme 
le plus complet, dans les stations secondaires, ils sont bien forcés 
de tolérer des ministres qui pensent et agissent à leur guise : là 
plus de messe, plus de confession, plus de rites sacrés, mais une 
doctrine flottante, indécise, abandonnée, elle aussi, à l'initiative 
personnelle. L'évoque peut rétablir le jeûne du carême ; mais il 
est seul à l'observer : de quel droit, en vertu de quelle autorité 
peut-il l'imposer, je ne dis pas aux protestants, mais à ses minis- 
tres ? Il peut vouloir introduire le célibat ecclésiastique et affirmer 
sa volonté par son exemple : cependant, de notre vérandah, à 
Thursday Island, nous voyions chaque dimanche, après l'office 
du soir, son premier vicaire accompagner jusque chez elle la plus 
aimable de ses paroissiennes, en lui portant humblement son livre 
de prières. J'ai quitté trop tôt Thursday Island pour voir la fin 
de cette idylle ; mais personne ne doutait qu'elle ne finît par une 
demande en juste mariage, adressée au père de la jeune fille. Et 
qui y trouverait à redire ? L'évoque sans doute en aura gémi, 
mais une fois de plus il aura constaté l'impuissance d'une autorité 
purement humaine en face de la conscience. Et je n'ai pas parlé 
des fidèles de son église : aucun de ceux-là ne veut renoncer à la 
liberté essentielle du Protestantisme, de croire et de pratiquer ce 
qu'il veut, d'où naissent autant de religions qu'il y a d'individus : 
émiettement lamentable que souligne l'unité de doctrine, de loi, 
de discipline de l'Eglise catholique qui grandit et prospère tout 
à côté. 

Les catholiques n'ont pas été seuls à relever cette contradic- 
tion : des protestants ont constaté ce qu'il y avait d'anormal 
dans cet enseignement sans magistère, ce commandement sans 
autorité, ces rites sans ordres sacrés; et pour rester dans la 



CATHOLIQUES ET PROTESTANTS 71 

logique, ils ont préféré supprimer le principe de l'autorité. Tels 
Bont les missionnaires de la London Mission Society. Ils sont 
disséminés sur toute la côte sud do la Nouvelle-Guinée, envahis- 
sant aussi bien les stations anglicanes que les missions catholi- 
ques, entravant les unes et les autres. Les anglicans les méprisent 
et les appellent dédaigneusement des « hérétiques. » 

Voici la profession do foi que l'un d'eux, M. Daunsay, homme 
du reste excellent, a faite à un missionnaire : « Nous n'avons ni 
Eglise, ni Supérieur, ni Maître dans la foi ; notre Maître unique 
est la Bible. Quand plusieurs de ceux qui admettent ce principe 
fondamental sont ensemble, ils se réunissent et forment ce qu'ils 
appellent une « Congregational Union « ; ils choisissent un membre 
qui est chargé de lire et de commenter la Bible, le dimanche. 
Nous nous appelons Indépendants, et nous nous en faisons 
gloire. » 

Un autre ministre, à qui un missionnaire catholique demandait 
s'il croyait en la divinité de Notre-Seigneur Jésus-Christ, répon- 
dit : '( De ceci je ne sais rien et ne veux rien savoir : je sais seu- 
lement que cet homme nous a laissé un enseignement moral 
admirable que ses disciples ont consigné dans l'Evangile ; tout 
mon rôle consiste à enseigner cette morale. « 

Leur méthode d'apostolat est la conséquence de cette doctrine, 
si on peut appeler doctrine l'absence de tout dogme et de toute 
foi : elle consiste à apprendre la lecture aux indigènes, et de leur 
mettre ensuite entre les mains une Bible dont on lira et commen- 
tera quelques passages le dimanche; car le dimanche est le jour 
choisi pour les réunions, et ils en exigent la stricte observance. Au 
reste, cette instruction élémentaire des indigènes n'est pas du 
ressort immédiat du ministre ; il s'en décharge sur des teachers 
ou instituteurs, indigènes eux-mêmes, mais ordinairement amenés 
d'autres îles, de Samoa, de Tonga, de Fidji, etc. ; et le ministre 
se contente d'exercer une haute surveillance sur ces teachers et de 
les entretenir avec les subventions que fournit la London Mis- 
sion Society. Tandis que généralement les ministres sont respec- 



I 



72 LA NOUVELLE -FRANCE 

tables, ces teachers sont un fléau pour les îles ; même ceux qui 
savent passablement lire et écrire sont d'une ignorance effrayante 
en matière religieuse, et leur orgueil est à la hauteur de leur 
ignorance. Il n'y a qu'une chose qu'ils enseignent bien : la haine 
contre les catholiques ; les calomnies les plus infâmes se mêlent 
aux plus grotesques ; c'est aussi la seule chose qu'apprennent ces 
pauvres grands enfants de sauvages. 

Plus actifs, plus intrigants, plus redoutables encore sont les 
Wesleyens, dont le siège central est à Boston, aux Etats-Unis, et 
dont les missionnaires sont répandus à travers toutes les îles du 
Pacifique : c'est à eux surtout que se heurte l'apostolat catholique. 
Ils ont une organisation puissante, non certes au point de vue 
religieux où ils laissent régner la totale anarchie des idées, mais 
au point de vue social, j'allais dire financier et politique. Chaque 
ministre a un contrat avec l'administration centrale de Boston, 
^ui s'engage à lui verser un traitement généralement assez 
élevé et qui, en retour, exige de lui un travail dans une sphère 
déterminée, lui impose de faire des quêtes annuelles ou semes- 
trielles auprès des indigènes soit pour alimenter la caisse centrale, 
soit pour payer les teachers, et lui demande un compte détaillé 
de son action comme de ses ressources. Et il semble que l'esprit 
de cette organisation supérieure se soit communiqué aux minis- 
tres eux-mêmes, et d'eux aux teachers indigènes : par l'audace, 
l'adresse, l'intimidation, les promesses, etc., ils exercent sur les 
indigènes un véritable empire, qui, comme un puissant réseau, 
enlace toutes ces îles. 

Non pas que les blancs soient très noiubreux : d'après une sta- 
tistique oflicielle assez récente, le nombre des ministres venant 
des pays civilisés ne dépassait pas quatre-vingts, nombre dérisoire 
en comparaison de celui des missionnaires catholiques. Ce n'est 
pas davantage à leur formation qu'ils doivent cette force : leur 
recrutement se fait souvent dans des conditions déplorables : 
comme preuve, je ne citerai que deux faits. 



CATHOLIQUES ET PROTESTANTS 73 

Dans la plus méridionale des îles qui se rattachent au groupe 
des Marshall, appelée par les indigènes Nauru, mais que les 
Anglais ont nommée Pleasant Island, tant elle surgit fraîche et 
charmante du milieu des flots, se trouve un ministre, appelé 
Delaporte, qui a été durant plusieurs années cuisinier à bord d'un 
bateau croisant dans les eaux du Pacifique, et qui, sans transi- 
tion aucune, a passé de ses casseroles aux fonctions de ministre. 
Il n'est pas de sot métier, et personne ne le blâmera d'avoir été 
cuisinier, surtout s'il faisait de bonne cuisine ; mais à coup sûr 
beaucoup trouveront cette préparation plutôt insuffisante. Notre- 
Seigneur lui-même a choisi des pêcheurs ignorants, il est vrai, 
mais il a voulu les former durant trois années à son école. — 
Autre fait. Le premier officier du paquebot allemand qui m'a 
conduit dans ces parages me raconta que, dans un voyage précé- 
dent, il rencontra un des directeurs de la mission wesleyenne de 
Boston, en quête de missionnaires allemands : après quelques 
conversations insignifiantes, celui-ci proposa au jeune marin le 
poste de ministre, et lui fit les plus magnifiques promesses : riche 
traitement, maison bien bâtie, peu de travail, une retraite hono- 
rable après un certain nombre d'années, etc. Or, ce jeune homme, 
alors âgé de 23 ans, connaissait sans doute tout ce qui est néces- 
saire pour être marin, mais ignorait tout ce qui regarde la reli- 
gion chrétienne à laquelle il ne croyait plus : comme la majorité 
des protestants cultivés, il était sceptique et libre-penseur. Mais 
ce n'étaient point là des obstacles. Il refusa par un sentiment 
de loyauté qui lui défendait d'enseigner une religion dont il ne 
savait ni ne croyait rien. 

D'oii vient alors à la secte l'empire dont elle dispose ? De ses 
teaehers. D'après la même statistique, ils étaient au nombre de 
4,500 ; et plus encore que chez la London Mission Society ils 
sont la cheville ouvrière. Dans ces âmes primitives et ignorantes 
on a développé un orgueil excessif avec un violent désir de domi- 
nation, et c'est ainsi qu'on les envoie au milieu de populations 
encore plus primitives et plus ignorantes. Aussitôt ils font parade 



I 



74: LA NOUVELLE - FRANCE 



de leur science, enseignent à lire, distribuent ou vendent des 
Bibles, et propagent leur soi-disant religion qu'ils n'ont pas grand' 
peine à imposer aux indigènes : le dogme est nul ; nulle aussi la 
morale du cœur et de la conscience ; en retour, une observation 
du dimanche dure, exagérée, pharisaïque ; l'assistance aux offices 
en longs habits blancs, enfin, selon les lieux, l'interdiction des 
boissons alcooliques, du tabac, ou de la danse. Ils parviennent 
de même, quoiqu'avec plus de difficulté, à instituer des collectes 
régulières que le ministre vient toucher, quand, à des époques 
fixes, il fait le tour de son district sur le gentil petit vapeur de la 
mission : et j'ai entendu affirmer que souvent ces quêtes sont très 
fructueuses. 

Tel nous apparaît donc le protestantisme dans sou œuvre 
d'apostolat : ce n'est pas seulement la multiplicité des doctrines, 
mais l'abandon définitif de toute doctrine devant l'impossibilité 
d'en trouver une ; c'est l'abaissement du christianisme à uue 
morale naturelle qui dépend tout entière des circonstances de 
lieu, de temps, de personnes ; c'est la négation de Jésus-Christ, 
le rejet de la foi, l'élimination de la grâce ; c'est une civilisation 
matérielle qui n'a rien de supérieur à celles des païens avant 
Jésus-Christ ; c'est un apostolat basé sur l'apostasie. 

Eu face se dresse l'Eglise catholique avec son dogme, ses lois, 
ses sacrements, ses rites ; toujours et partout égale à elle-même, 
puisque partout et toujours elle reste fidèle au Christ : il n'est paa 
une seule de ces plages, quelque perdue qu'elle soit au milieu des 
Océans, où je n'aie trouvé un autel pour célébrer la sainte messe, 
et quelques chrétiens pour adorer Jésus-Christ venu au milieu 
d'eux dans son Eucharistie. Et qui n'aurait vu, comme moi, que 
l'Eglise catholique ne forme qu'un corps, et qu'elle n'a qu'une 
âme qui est le Christ ? 

Les lecteurs ont le droit de me demander quel est le fruit de 
ce double apostolat et quelle est l'issue de cette lutte. 



CATHOLIQtTES ET PROTESTANTS 76 

On ne peut uier que les protestants, surtout là où ils sont seuls, 
n'aient, humainement parlant, du succès. Ils ont des adeptes, 
parfois nombreux, souvent opiniâtres. Mais, en toute vérité, je 
dois déclarer que ce n'est pas un succës religieux : ils font moins 
des conversions que des conquêtes. Ils donnent à leurs adeptes 
un certain vernis de civilisation européenne ; tel sauvage long- 
temps formé par les ministres battra le champion de l'Australie 
au fameux jeu du cricket; tel autre aura une écriture à faire 
envie à un bureaucrate ; la majorité viendra régulièrement au 
prêche. Mais cette éducation, qui n'est point basée sur la foi, 
développe en ces pauvres âmes un orgueil néfaste ; ce n'est plus 
la vanité enfantine du sauvage ; c'est l'orgueil dur et méprisant 
pour les autres, c'est la morgue hautaine, c'est surtout la haine 
du catholique. Que de fois les ai-je vus passer, ces sauvages d'hier, 
protestants d'aujourd'hui, en leurs longs habits blancs, la Bible 
sous le bras, et me regardant avec un air où, au contentement 
de soi, s'alliaient la pitié et le mépris ! 

Les missionnaires catholiques, au contraire, cherchent à faire, 
non des conquêtes, mais des conversions ; et ils y réussissent. Il 
n'entre point dans mon plan de montrer ici, comme en un tableau, 
les résultats de l'apostolat catholique même dans ce champ 
restreint de l'Océanie : il y faudrait tout un article, certes aussi 
consolant à écrire qu'édifiant à lire. Je me contenterai de citer les 
paroles qu'écrivait à un de ses confrères, missionnaire du Sacré- 
Cceur,M^''Verius, l'héroïque apôtre qui le premier évangélisa l'im- 
mense île de la Kouvelle-Guinée : « L'expérience est faite : nos 
pauvres sauvages ont montré par les faits qu'il sont capables de 
devenir de véritables chrétiens ! » Et ces paroles que le vaillant 
évêque écrivait après trois courtes années d'apostolat, ont été 
confirmées par les succès des douze dernières années. Oui, l'expé- 
rience est faite : l'Eglise, sans avoir supprimé toutes les faiblesses 
de ces peuplades sauvages, leur a appris à croire en Dieu, à le 
servir et l'aimer ; à s'aimer entre eux au lieu de s'entre-tuer, à 
respecter la sainteté du mariage et à fonder des familles chré- 



76 LA NOUVELLE - FRANCE 

tiennes ; en un mot, elle a réussi à en faire de véritables disciples 
de Jésus-Christ et à sauver leurs âmes. Que d'admirables traits 
j'aurais à raconter, si je n'avais prorais d'être court ! 

Quand les catholiques et les protestants se rencontrent sur le 
môme terrain, les difficultés redoublent. Les premiers ont leurs 
fidèles, les seconds leurs adeptes. Mais quelles défections ! quand 
un catholique se soustrait aux lois de l'Eglise, quand, par exem- 
ple, il veut divorcer, il dit simplement : « Je m'en vais chez les 
protestants. » Il y va et est accueilli. D'autres fois aussi des pro- 
testants quittent leur ministre par dépit, et viennent chez le mis- 
Bionnaire catholique, qui ne peut guère faire fonds sur de pareilles 
conversions. Puis, les sauvages sont trop simples, trop instinctifs 
pour comprendre quelque chose à nos disputes : aussi facilement 
qu'ils acceptent une doctrine quand elle leur est présentée par un 
blanc, revêtu d'autorité, aussi défiants deviennent-ils quand ils se 
trouvent en présence d'une doctrine contraire : au lieu d'en 
choisir une, ils les rejettent toutes deux. Et ainsi ces pauvres 
grands enfants deviennent sceptiques avant d'avoir rien cru ni 
connu. Enfin, le protestantisme communique à ses adeptes cet 
orgueil, cette infatuation, ce pharisaïsme qui est le plus grand 
obstacle à leur conversion à l'Eglise catholique. Comment redire 
les amères larmes qui coulent des yeux des missionnaires, les 
tristesses profondes qui remplissent leurs cœurs, quand ils voient 
ainsi le bien entravé par ceux qui devraient le promouvoir ? 

Cependant, quelquefois ils trouvent.du secours du côté d'où ils 
pouvaient le moins l'attendre. C'est un fait constant que les 
résidents protestants n'ont ordinairement que du mépris pour 
leurs propres ministres, tandis qu'ils réservent toute leur admi- 
ration aux missionnaires catholiques. Tout le monde connaît la 
célèbre lettre dans laquelle Louis-Robert Stevenson venge le 
Père Damien des infâmes calomnies d'un ministre protestant. 
De pareils faits sont nombreux ; je n'en citerai qu'un. Quand 
le 12 août j'arrivai à Jaluit dans les îles Marshall, j'y rencontrai 
le capitaine Kessler qui, à bord du Merune, revenait des îles Gil- 



CATHOLIQUES ET PROTESTANTS 77 



bert où depuis de longues années il fait le commerce du coprah. 
Comme il connaissait intimement tous nos missionnaires, il put 
me fournir de précieux renseignements. Il ne tarissait pas à me 
raconter les merveilleux succès des prêtres catholiques. " A Buta- 
ritari, me dit-il, avant l'arrivée des missionnaires, toute l'île, qui 
compte prës de 3,500 habitants, était protestante ; aujourd'hui 
le ministre compte encore six adeptes ; tous les autres se sont 
faits catholiques ^ Da reste, ajouta-t-il, moi aussi j'ai con- 
tribué à faire des conversions». 

— « Comment cela, capitaine ? » 

— « Voici. Il y a quelques années, mon bateau relâchait dans 
une île du groupe juste au moment où la lutte était la plus vive 
entre catholiques et protestants. Un assez grand nombre d'indi- 
gènes vinrent à bord, et se rassemblant autour de moi me deman- 
dèrent : « Dis-nous, toi qui es un blanc et notre ami, qui a raison, 
de nos anciens ministres ou de ces nouveaux missionnaires?» 

K Ecoutez, mes enfants, » leur répondis-je. « Vous n'avez point 
oublié l'affreuse sécheresse qui a réduit à la misère vos voisins de 
l'île que vous voyez là-bas à l'horizon : beaucoup moururent de 
faim ou de soif. Quand, durant cette horrible disette, j'arrivai 
dans l'île, le Père Bontemps que vous avez connu vint à bord de 
mon bateau, acheta cent sacs de riz, les paya de son argent, et dit 
ensuite aux chefs présents : Toi, prends quinze sacs pour ta 
tribu ; toi, prends-en six pour la tienne ; en voici douze pour 
ceux qui habitent l'extrémité de l'île, et ainsi il distribua tout 
le riz entre les habitants, pour les empêcher de mourir de faim. 
Or, pendant ce même temps, le ministre protestant avait ras- 
semblé ses adeptes dans le temple et leur adressait de violents 
reproches, parce que la quête de cette année ne rapportait que 



1 — 11 y a un peu d'exagération dans ce récit : dans ses lettres, M^i^ Leroy, 
tout en constatant les consolants progrès de notre religion, reconnaît qu'il 
reste encore quelques centaines de païens dans l'île. 



78 LA NOUVELLE - FRANCE 

deux cent cinquante dollars. Et maintenant, mes enfants, jugez 
vous-mêmes do quel côté est la vérité. » 

— (( Bravo, capitaine, lui dis-je ; mais comment vous, qui êtes 
protestant et fils de pasteur protestant, accordez-vous de telles 
paroles avec votre foi et vos convictions ? « 

— " Hélas, me répondit-il, je n'ai plus de foi et n'ai point de 
convictions ; nous autres protestants qui courons le monde, nous en 
aboutissons tous là. Mais j'ai retenu la liberté d'admirer ce qui 
est grand et beau, et de le dire. » 

Je m'arrête sur cette parole : c'est le testimonium animœ 
naturaliter chrisiianœ, « le témoignage do l'âme naturellement 
chrétienne, » de Tertullicn. Puissent nos frëres séparés entendre ce 
témoignage intérieur, qui est aussi celui de Dieu, et le suivre 
docilement; ils aboutiront infailliblement à la vérité, et par elle 
à la vie. 

E. Mkyer, 

Miss, du S.C. 



NOTRE LANGAGE 



Nos journaux quotidiens nous parlent beaucoup d'invasion 
américaine depuis quelque temps : — invasion par les colons dans 
la province d'Ontario ; invasion par les capitaux dans la province 
de Québec et un pou partout dans la Puissance du Canada. C'est 
le temps de redoubler de vigilance si nous ne voulons pas voir 
notre belle langue française s'altérer au sein de nos familles, puis 
définitivement disparaître de notre pays. 

N'a-t-on pas, l'an dernier, donné officiellement un nom anglais 
(Shawinigan Falls) à une ville nouvelle que les capitaux améri- 
cains, avec quelque appoint d'outre-mer, ont fait surgir dans lo 
district des Trois- Rivières, le pays si français des Tonnancour, 
des Ilertel, des Norman ville, des Bouclier, des La Vérendrye, des 
Lafltche ? Il ne faudrait pas que cet exemple fût imité. Il appar- 
tient à l'association fondée à Québec, en 1902, sous le nom de 
Il Société du Parler français au Canada, » d'avoir l'œil ouvert sur 
ces tentatives d'empiétement. 

La Société du Parler français n'est pas sans ressemblance 
avec l'Athénée louisianais, qui a, je crois, disparu il y a quel- 
ques années, un peu avant la mort de son principal fondateur, le 
très méritant M. Tujague. La nouvelle institution québec- 
quoise n'a rien d'aussi triste à appréhender ; en tout cas, elle a, 
et doit avoir, toutes les sympathies du public franco-canadien. 

Il y a langage et langage. La distinction dars la manière de 
s'exprimer est un des buts que l'on doit poursuivre. On peut 
dire très grammaticalement des choses communes, vulgaires, trop 
familières : il faut éviter cela. Les jeunes gens, en particulier, 
devraient prendre de bonne heure l'habitude de la politesse, et 
bien se garder de donner dans ce mauvais genre qui consiste à 
se rudoyer entre camarades et à se dire des gros mots sur le ton 
de la plaisanterie. Mais c'est là une question d'éducation plutôt 
que de philologie. 



I 



80 LA NOUVELLE - FRANCE 

L'anglicisme est le danger suprême qui menace la pureté de 
notre langage. Quelques " algonquinismes, » ou plutôt quelques 
substantifs empruntés à la langue des indigènes du pays, comme 
ouabano, micouenne, babiche, se sont aussi glissés dans notre voca- 
bulaire ; mais ces expressions n'ont rien de dangereux ou de 
contaminant. 

Quant aux « canadianismes dégagés de toute influence de 
langue étrangère, ils sont rares, et l'un d'eux du moins mérite 
d'être conservé : c'est l'expression feu sauvage pour désigner la 
petite dartre très cuisante qui se forme quelquefois sur le bord 
des lèvres, et que l'on désigne en France sous le nom de feu 
volage. Les deux expressions sont jolies. 

La réforme à faire, chez nous, dans le domaine de la pronon- 
ciation, est considérable. II serait important de ne pas grossir la 
tâche par des corrections erronées ou maladroites. Ainsi, nous. 
Canadiens, nous prononçons très bien les mots « congrégation, — 
fondation, — éducation, » etc., avec Va très long, les terminaisons 
en ation devant être prononcées âtion. Gardons-nous donc d'aban- 
donner la bonne prononciation qui nous est familière et de dire 
« congrégation, — fondation, — éducation, » etc., avec des a brefs, 
comme on s'efforce parfois de le faire. 

L'a suivi d'un s doit aussi être long. Nous disons bien 
M matelîts, — coutelas, — je ne veux pas ; » mais il faut dire avec 
l'a bref : « éclat, — légat, — avocat. » 

Il y a assurément une certaine logique dans notre manière 
particulière de prononcer les a. Ainsi nous disons paehâ, avec le 
premier a bref et l'a final long, — hazârd, avec le premier a bref 
et le deuxième long. Nous prononçons le mot car avec Va bref, 
parce que ce mot ne se trouve jamais à la fin d'une phrase ; 
mais nous prononçons l'a long dans quart lorsque ce mot se trouve 
à la fin d'une période rythmique. 

Nous disons bien : « un quart d'heure, « mais nous disons : 
(I une heure et quart. » 



NOTRE LANGAGE 81 



Enfin, nous disons avec des a brefs, sauf le dernier: « Ca — 
na — dâ. » 

Encore une fois il y a là une logique qu'il ne faut pas mécon- 
naître. Toutefois il nous faut adopter la bonne prononciation de 
la Franco actuelle, et nulle opinion contraire ne devrait trouver 
crédit parmi nous. 

Là où il faut nous garder d'imiter nos amis de France, c'est 
lorsqu'ils adoptent certains mots anglais pour renoplacer des 
expressions parfaitement françaises. Je reviendrai peut-être sur 
le sujet, mais dès à présent je proteste contre l'exclusion systéma- 
tique de notre mot très français « piastre ", en usage dans le pays 
dès le dix-huitième siècle, tirant son origine do l'unité monétaire 
espagnole de valeur correspondante à celle de notre piastre cana- 
dienne, consacré, dès l'année 1777, par un décret officiel, pour le 
remplacer par le mot d'origine hollandaise dollar, donné, dans ce 
même décret, comme la traduction anglaise du mot a piastre, d 
L'ordonnance bilingue 17 George III, chapitre 8, — anuée 1777, 
— emploie ces termes : 

€ Piastre espagnole valeur £0-5-0. 

■ Spanish dollar value £0-5-0.> 

Qui nous a enseigné à rejeter le vieux mot canadien et fraiiçais 
employé depuis si longtemps parles habitants de ce pays? Des 
cousins de France qui avaient passé par îTew-York ; des gens 
qui ne sont pas comme nous dans la lutte pour la conservation 
de leur langue, et qui, du reste, ignoraient sans doute que le mot 
« piastre " fiit employé par nous comme synonyme de l'affreux 
dollar. 

On me dira : — Mais le mot dollar se trouve dans les diction- 
naires français. — Oui ; et le mot « piastre u s'y trouve aussi. Le 
premier est donné comme « monnaie d'Allemagne qui vaut un 
peu plus de cinq francs, » et aussi comme « monnaie d'argent des 
Etats-Unis, n et le second comme « monnaie d'argent ayant cours 
dans différents pays. » 



I 



82 LA NOUVELLE - FRANCE 

Il n'est rien dit dans les dictionnaires que j'ai sous la main de 
l'unité monétaire canadienne; mais ce que l'on ne sait pas géné- 
ralement en France, et que nous savons fort bien ici, c'est que 
nos statuts donnent le mot " piastre" comme le ternie français, et 
le mot dollar comme le terme anglais, pour désigner l'unité 
monétaire canadienne. Ainsi, on retrouve les mots «piastre» 
pour le français et dollar pour l'anglais, dans une ordonnance du 
Conseil Spécial de l'année 1839. (2 Vict., ch. 46.) 

Mais voici qui est plus formel encore. L'acte du Parlement 
du Canada, 34 Victoria, chapitre 4 (année 1871), intitulé : Acte 
pour établir un système monétaire uniforme pour la Puissance du 
Canada, contient une clause qui se lit comme suit : 

(version française) 

I 2. Les dénominations de la monnaie d'après le système monétaire du 
Canada, seront énoncées par piastres, contins et mîUins, le centin consti- 
tuant la centième partie d'une piastre, et le millin la dixième partie d'un 
centin. • 

(version anglaise) 

« 2. The dénominations of money in the currency of Canada, sliall be dol- 
lars, cents and mills, the cent being one hundredth part of'a dollar, and the 
mill one tenth part of a cent. > 

La première fois que j'entendis prononcer le mot dollar, — il 
y a de cela bien longtemps, — c'était par un Canadien-Français, 
retour des Etats-Unis. Ainsi que son beau teint le faisait augurer, 
il se nommait Larose. Il avait les cheveux frisés au fer, portait 
des boucles d'oreilles et chantait des chansons de nëgre d'une 
voix de baryton bien timbrée. Il parcourait les campagnes du 
district des Trois-Rivières en donnant des spectacles à la lanterne 
magique, et c'est avec son double talent de chanteur et de lan- 
ternier qu'il comptait, disait-il, amasser quantité de dollars. 

Une des vues de sa lanterne représentait l'extérieur de la ville 
de Jéricho, et l'on voyait un groupe de soldats joufflus soufflant 



NOTRE LANGAGE 83 



dans des trompes au pied des murailles de la cité biblique. Cette 
exhibition était accompagnée du chant : 

Oh Suzannah! 
DonH y ou cry for Jne : 
r m gain' io Alabama 
With the banjo on my knee. 

Ainsi chantait l'homme aux boucles d'oreilles qui disait dollar 
en parlant français, — le banjo du nègre de l'Alabama faisant le 
pendant des trompettes des soldats de Josué, suivant l'immor- 
telle loi du parallélisme, commune à tous les arts. 

La propriété des termes et la correction grammaticale, voilà 
ce qu'il faut atteindre avant tout. On pourra plus tard — pas 
trop tard — s'occuper de prononciation et d'articulation. 

Ce qui est très laid dans notre manière de prononcer, ce sont 
les terminaisons en ais ou ait, que l'on s'applique souvent à faire 
entendre très ouvertes, c'est-à-dire le plus mal possible, croyant 
bien faire. Ainsi certaines personnes p-ononcent le mot « était » 
comme les deux premières syllabes du mot « étalage « ; le mot 
(1 avait 11 comme les deux premières syllabes du mot « avalanche. » 
D'autres, pour ne pas prononcer les ais aussi ouverts, les pronon- 
cent trop fermés. Ils disent « il été » pour « il était, » — « il avé » 
pour « il avait, » et en cela leur manière de prononcer rappelle 
celle du bas peuple do Paris. C'est très mauvais, ou, pour parler 
comme ces messieurs, c'est tré mauve. 

Ne disons pas non plus « pèlerinage, » mais « pèlerinage » (pro- 
noncez pelrinage). Ne disons pas « René, Fénélon, Saint-Dénis, » 
mais « René, Fénelon, Saint-Denis. >, 

Quant à la diphtongue oi suivie d'un r, dont on nous parle 
souvent, comme dans « voir, avoir, savoir, » que l'on prononçait 
ouère en France, même dans la bonne société, au dix-septième 
siècle, on la prononce assez généralement bien (ouare), à la 
moderne, dans nos collèges et séminaires, depuis quelques années, 
de même que les assonances en oil, en oit, etc., et il n'y aura rien 
d'herculéen à accomplir sur ce point par nos réformateurs. 



84 LA NOUVELLE - FRANCE 

Prenons garde, cependant, de dépasser le but en procédant 
par analogie : disons Lien « fête de Noël, » et non « fête do N'o«i ; » 
disons : « c'est ce que je vous souhaite, » et non : « c'est ce que 
je vous eouhale. » 

Notre manière particuliîîre de prononcer certaines voyelles, 
diversement combinées, n'est pas d'invention canadienne : elle 
nous vient des provinces de la vieille France. Nous pouvons 
ajouter qu'elle n'est pas sans intérêt pour les étrangers instruits, 
qui croient y trouver comme un écho du parler du grand sibclc. 
Un de ces étrangers me disait un jour: Louis XIV prononçait 
(I bonsoir, » bonsovère, comme les gens de votre côte de Beaupré, 
et s'il a jamais dit le mot que l'histoire lui "attribue : «l'Etat c'est 
moi, " il a dû prononcer: « l'Etat c'est moue! » 

Voilà nos gens en royale compagnie. 

Moutcalm écrivait, le 13 mai 1756, après avoir parcouru, en 
voiture, la distance qui sépare Saint-Joachim de Québec : (( J'ai 
observé que les paysans canadiens parlent bien le français, et 
comme sans doute ils sont plus accoutumés à aller par eau que 
par terre, ils emploient volontiers les expressions prises de la 
marine. » 

(Et Montcalm lui-même écrivait, un peu plus tard, à la supé- 
rieure de riIôtel-Dieu de Québec, pour la prier d'envoyer en 
France du « suc » d'érable dans une caisse « bien amarrée. » ) 

De ce témoignage du « grand vaincu « des Plaines d'Abraham, 
il résulte que, si nous pouvons résister à l'invasion des anglicis- 
mes et garder fidèlement notre langage d'autrefois, nous aurons 
combattu un bon combat, et serons réellement de grands vain- 
queurs. Pour cela il ne faudra guère compter que sur nous- 
mêmes : nos aimables visiteurs du pays de nos ancêtres n'ont pas, 
d'ordinaire, assez la crainte dea néologismes pour nous aider 
dans nos résistances. 

Ernest Gagnon. 



AU PAYS DU SPHINX 

(Suite) 

NOTES DE VOYAGE 

II 



Le Caire. 



Alexandrie ne m'a pas retenu. Elle a été jadis une ville com- 
merciale des plus florissantes, et un centre brillant qui attirait 
tous les savants de la Grèce. Mais il ne reste rien de la ville 
antique ; et la ville moderne n'a rien do bien remarquable. 

On se rappelle seulement en la traversant qu'elle a été le tom- 
beau de son fondateur, Alexandre le Grand, et la patrie de plu- 
sieurs hommes très célèbres, entre autres Euclide, Archimède, 
Origène, saint Clément, saint Athanase, et Arius le fameux 
hérétique. 

En voyaut la colonne de Pompée qui domine la ville, on se 
souvient aussi de Cléopâtre, et de ses illustres amants de Rome, 
Pompée, César, Antoine et même Octave. 

Quelle puissance de fascination devait donc posséder cette 
femme pour enchaîner tous ces grands hommes à sa fortune ! 

En moins de quatre heures, le chemin de fer franchit la dis- 
tance qui sépare Alexandrie du Caire, et nous voici maintenant 
dans la plus grande ville d'Afrique et du monde arabe. Elle 
est à la fois le cœur et la tête de ce pays merveilleux qui s'ai^pelle 
l'Egypte. 

Dès que ce nom, l'Egypte, est prononcé, il éveille dans l'imagi- 
nation un tableau qui est toujours le même, et qui est vraiment 
symbolique. Des yeux de l'esprit on y voit le cours sinueux 
d'un grand fleuve ombragé de palmiers, et sur sa rive les Pyra- 
mides géantes et la statue colossale du Sphinx. 

Le Sphinx, emblème du mystère qui enveloppe l'histoire de 
l'Egypte. Les pyramides, image de la mort oii s'est anéantie 
toute la gloire de son passé. Le Wû, seul témoin survivant de ses 



I 



86 LA NOUVELLE - FRANCE 

antiques splendeuvs, et seul facteur perpétuel de sou renouvelle- 
ment et de sa vie. 

Oui, toute l'Egypte est bien dans ce tableau. C'est un monde 
momifié, dormant depuis des siècles dans des tombeaux impé- 
rissables. Mais cette momie semble garder toujours la puis- 
sance d'enfanter, et ses générations ne s'éteignent que pour faire 
place à d'autres, qui grandissent et meurent à leur tour. 

De même que les flots du Nil débordant sur ses rivages renou- 
vellent et fécondent sans cesse le sol de l'Egypte, de mênae toutes 
les races envabissent tour à tour ce prodigieux pays, y font 
renaître des peuples nouveaux et fleurir de nouvelles civilisations. 

Et le Sphinx énorme, emblème du génie primitif de l'Egypte, 
sans courber la tête sous ses cinq mille ans d'existence, regarde 
ce double mouvement des renaissances végétales et humaines, 
sans jamais rompre le silence et sans daigner répondre aux voya- 
geurs qui l'interrogent. 

Toujours couché, mais jamais endormi, entre le fleuve qui, 
dans la crue des eaux baigne ses pieds, et le désert qui amoncelle 
vainement autour de lui ses tourbillons de sable pour l'ensevelir, 
il dresse toujours dans l'azur sa tête altière qui répand dans la 
nuit l'étonnement et l'épouvante. 

Cinquante siècles ont passé sur son chef, qui a la hauteur d'une 
tour, et toujours serein, solennel, ébauchant un sourire amer, il 
regarde vers l'Orient quelque chose qui s'en va et quelque chose 
qui vient. Mais que voit-il ? Que regrette-t-il ? Qu'attend-il ? 
Que signifie-t-il ? Les savants l'appellent l'inconnaissable. 

Il faut voir le colosse dans son cadre pour être pénétré de la 
grandeur mystérieuse qui l'enveloppe. 

Derrière lui s'étend le désert à perte de vue. A ses côtés se 
dressent les trois pyramides de Gizeh dont la plus grande, celle 
de Khéops, a exigé pour sa construction le travail de 100,000 
hommes pendant 30 ans. 

Devant lui, coule le Nil, qui est lui-même une des merveilles 
du monde, et dont les sources viennent à peine d'être connues. 



AU PAYS DU SPHINX 87 

Fleuve immense, qui se promène lentement au milieu des 
sables sur une distance de 3000 milles, répandant partout la 
fécondité et la richesse, et tranformant le désert en jardin. 

Tout difiérent des autres fleuves, qui sèment la dévastation et 
la mort quand ils sortent de leurs lits, le Nil déborde à des dates 
régulières pour enrichir les champs qu'il inonde. 

Cette crue phénoménale et providentielle se produit chaque 
année au commencement de juin et dure environ quatre mois. 
C'est une marée qui monte et qui s'étend dans une progression 
presque insensible. Ses eaux naguère limpides prennent alors 
cette teinte verdâtre des marais stagnants, saturés de matières 
végétales en décomposition. Peu à peu elles envahissent les 
rivages ; et les champs que le soleil a desséchés les boivent avide- 
ment. 

Bientôt la coloration des eaux change et le Nil vert devient le 
Nil rouge. On dirait qu'il charrie des flots de sang pour apporter 
un regain de vie au sol appauvri. 

La marée monte toujours et se soulève, comme une poitrine 
qui respire, sous l'action de la crue grandissante. Le nilomètre 
du Caire enregistre ses progrès pouce à pouce, et, comme au 
souflle du printemps dans nos pays du Nord, la nature se ranime 
et palpite au contact du flot bienfaisant qui s'avance. 

C'est le souverain dont elle attendait la visite. Mais il ne 
vient pas pour recevoir des honneurs ou percevoir un tribut, en 
retour de promesses fallacieuses et stériles. Il vient pour répan- 
dre partout ses largesses et ses bienfaits. 

Sous les souflles attiédis du Nord, les palmiers secouent la pous- 
sière qui couvrait leurs longues feuilles, et la sève recommence à 
monter dans leurs têtes reverdies. Au milieu des feuillages plus 
touftus des orangers et des bananiers les fruits d'or brillent et 
mûrissent. 

Les fellahs se hâtent de récolter les moissons tardives, et se 
retirent devant le flot envahisseur qui leur apporte des germina- 
tions nouvelles. Leurs cœurs sont dans la joie ; car ils savent 



88 LA NOUVELLE - FRANCE 

que dans quelques semaines le fleuve aimé se retirera à son tour 
devant eux, à mesure qu'ils jetteront leurs semences dans le sol 
rajeuni. 

Quand j'arrivai au Caire, décembre commençait; et depuis 
quelques semaines les flots limoneux rentraient paisiblement dans 
leur vaste lit de sable. 

Do chaque côté de la route carrossable qui conduit aux Pyra- 
mides ils formaient encore de larges étangs boueux aux environs 
du fleuve. Mais, plus loin, les fellahs faisaient leurs semailles 
dans les champs que la crue venait d'abandonner en y laissant 
son noir limon. 

Plus loin encore, et dans le voisinage des Pyramides, les prai- 
ries verdoyaient déjà et les moissons sortaient de terre. 

Dans les semaines qui suivirent, à chacune de mes promenades 
aux gigantesques monuments de Gizeh, je pus mesurer la décrois- 
sance graduelle des eaux, et l'accroissement proportionnel des 
champs ensemencés. L'envahissement de la végétation succé- 
dait à celui des eaux ; mais sa marche était de plus en plus 
rapide. 

Ses progrès s'étendaient dans tout cet immense triangle qui 
forme le Delta, et qui partant du Caire, qui en est la tête, va 
s' élargissant jusqu'à la mer. 

Alexandrie et Port-Saïd sont les deux autres pointes de ce 
triangle, et c'est un beau spectacle à observer que les changements 
à vue qui se produisent sur le sol égyptien pendant les mois de 
décembre et janvier. Le Nil, le soleil et les fellahs rivalisent 
d'activité, et la luzerne, le coton, la canne à sucre, les céréales 
poussent à vue d'oeil. 

C'est aussi la saison de l'activité et du mouvement dans les 
villes, et surtout au Caire, qui présente alors le spectacle le plus 
animé et le plus varié. 

Les grands hôtels regorgent de visiteurs, et les rues sufiisent à 
peine à la circulation. Les équipages sont innombrables, et for- 
ment tout le jour une procession ininterrompue dans les rues El 



AU PAYS DTJ SPHINX 89 



Kamel, El Maiiak et Kasr-el-ÎTil. Ceux dos princes, des pachas, 
des beys, des consuls généraux et autres personnages officiels 
dont le nombre est grand, sont précédés de deux sais, ou chas- 
seurs à pied pour écarter la foule. Ces Arabes vêtus de riches 
costumes en soie brodée d'or, portant une longue verge toujours 
levée, courent tout le jour plus vite que les chevaux pour frayer 
un passage à leurs seigneurs et maîtres. Et ce n'est pas une siné- 
cure, car la foule est immense, à pied, à cheval, à dos d'âne ou 
de chameau, en bicycles, en automobiles, en landaus, en brœlcs, 
en omnibus. Et cette multitude est la plus bariolée qu'on puisse 
imaginer. Nulle part au monde on ne peut voir une telle variété 
de costumes et de couleurs. 

Au milieu des touristes venus de toutes les parties du monde 
fourmillent les Arabes, les Nègres, les Juifs, les Grecs, les Turcs 
et les Nomades du désert. 

La femme blanche, attifée comme une Parisienne, coudoie la 
musulmane voilée de noir ou de blanc, avec son barillet de bois 
jaune sur le nez pour retenir son voile, la négresse aux couleurs 
criardes, chargée de verroteries et de cuivres, la femme de peine, 
en loques sales et empestées, la femme du peuple, mère de 
famille, se promenant en allaitant son enfant, vingt autres varié- 
tés de femmes portant des plumes d'autruches, des éventails, 
des bracelets aux bras et aux jambes, des colliers, des boucles 
d!oreilles, des amulettes, etc. 

Comptez, si vous le pouvez dans cette muUitude ambulante 
les longues tuniques blanches, bleues, rouges, grises et panachées, 
surmontées de tarbouchs rouges. 

Essayez de comprendre les cris des camelots et des colporteurs 
qui vous oflrcnt des étoffes, des bijoux, des serpents vivants ou 
empaillés, des scorpions, de petits crocodiles, des volailles vivantes, 
des comestibles de toute espèce, des fruits, des bonbons, des 
cigarettes, dos pipes, des cannes, des journaux, des photographies, 
des cartes-poste, des billets de loterie, des antiquités plus ou 
moins fausses, des scarabées, et mille autres objets de commerce. 



90 LA NOUVELLE - FRANCE 

Mais surtout armez- vous de patience, et tâchez de vous défendre 
contre les guides qui vous ahurissseut, et contre les âniers qui vous 
poursuivent avec leurs montures et qui vous barrent le chemin 
jusqu'à ce que vous les preniez pour avoir la paix. 

Le Caire compte une population d'environ 600,000 âmes, à part 
les étrangers. Dans les quartiers ar.ihes cette population est très 
dense, et les rues sont étroites, tortueuses et sales ; mais les quar- 
tiers modernes rivalisent avec les grandes cités européennes. 

Vu de loin, le Caire ressemble à une forêt de minarets et de 
coupoles. On y compte plus de trois cents mosquées, autant de 
palais dans le style moresque, et de somptueux tombeaux. 

Comme plusieurs autres villes d'Orient, c'est un dualisme 
curieux d'une ville morte et d'une ville vivante. C'est un cara- 
vansérail oriental où des nomades de toutes les races se rencon- 
trent, et où l'on entend parler toutes les langues. C'est une ville 
de contrastes, un désert et un jardin, une solitude et une multi- 
tude, un tableau à plusieurs plans, l'un mouvementé et l'autre 
endormi, celui-ci enveloppé d'ombre et de mystëre, celui-là inondé 
d'une lumière qui embellit et idéalise, tous très divers de lignes 
et de coloris dans un cadre qui est toujours le même. 

(A sidvre.) 

A.-B. RODTIIIER. 



gueriso:n de la tuberculose 



Hier les tuberculeux, les malheureux poitrinaires étaient incu- 
rables, condamnés et abandonnés à leur triste sort par la Faculté 
découragée et impuissante. Aujourd'hui, par un radical et heu- 
reux revirement des idées, la science s'en occupe avec une solli- 
citude attentive et touchante, elle les soigne, les améliore et les 
guérit. N'est-ce pas là un important et précieux résultat dont il 
faut se réjouir pour l'humanité souffrante ? 

La tuberculose est curable. 

Qui le démontre mieux que ces autopsies vingt fois répétées 
de vieillards révélant des cicatrices anciennes du poumon, preuve 
évidente de cavernes tuberculeuses guéries ? Et ce qui l'atteste 
bien davantage, c'est la statistique de Vibert, établie à la Morgue 
de Paris, donnant 17 individus guéris sur 131 frappés de mort 
violente, soit 15 p. 100. Mais le meilleur témoignage est encore 
celui que nous apportent les sanatoria où est appliqué le traite- 
ment rationnel de la tuberculose et d'où sortent tous les jours 
des malades améliorés ou guéris, reconnaissants et heureux de 
faire connaître la nouvelle méthode et d'assurer sa propagation 
et son triomphe. 

La cure générale, hygiénique et rationnelle de la tuberculose 
est absolument opposée à l'ancienne pratique, mais se recom- 
mande d'elle-même par sa simplicité, sa douceur et surtout ses 
succès. Elle comprend trois parties connexes et associées : la 
cure d'air, la cure de repos, la cure d'alimentation. 

La cure d'air est capitale : elle consiste dans la libre respiration, 
dans l'aération complète et continue. Le malade doit vivre autant 
que possible au dehors ; et quand il rentre dans sa chambre, il 
doit garder ses fenêtres largement ouvertes, la nuit comme le jour, 
l'hiver comme l'été. Sa respiration doit être ample et franche ; 
et on veille à débarrasser le thorax et les côtes de tout ce qui 
pourrait l'entraver. 



92 LA NOUVELLE - FRANCE 



La cure de repos est fondée sur cette donnée incontestable : 
que le poumon malade, enflamme, ulcéré doit être préservé de 
tout excès, de toute fatigue. Elle se pratique sur une chaise lon- 
gue, à l'abri du soleil, sous une tente ou un parasol ; et clic no 
s'interrompt que pour de courtes promenades et les besoins du 
corps. Les médecins l'ordonnent aux malades qui ont une tempé- 
rature vespérale de 37 degrés. Mais si cette température monte, 
si la fièvre survient, c'est l'immobilisation complète, c'est le lit 
qui s'impose. Et le séjour sous les draps peut durer de longs 
jours, des semaines, des mois raome : il est nécessaire si l'on veut 
guérir. 

La cure alimentaire est des plus importantes : elle vise à offrir 
au malade des mets simples, nutritifs, assimilables, à surveiller 
le régime, à faciliter la digestion, à stimuler et à exciter l'appétit 
par des menus variés et séduisants. Une longue expérience mon- 
tre qu'un tuberculeux est en voie de guérison quand il mange et 
digère. Des pesées régulières servent à éclairer l'observation. On 
se guide à la fois sur l'appétit et sur l'engraissement qui vont de 
pair. Si l'un ou l'autre faiblit, on a la ressource d'instituer le 
régime lacté et végétarien qui pare à tout danger et prévient 
la déchéance vitale. 

Tel est, dans ses grandes lignes, le traitement nouveau de la 
tuberculose. Il recourt peu ou point aux médicaments dont nos 
aînés ont tant usé et abusé et il refuse de faire le moindre crédit 
aux spécifiques, aux prétendus sérunis que vantent les charlatans 
patentés ou non. Cette réserve est légitime et se justifie par les 
dures leçons du passé. Le sérum sauveur existe peut-être, mais 
nous ne le connaissons pas : ce n'est qu'une espérance. 

Ce qui par contre est une certitude, et une certitude précieuse 
et réconfortante, c'est le résultat de la cure d'air, depuis bientôt 
vingt ans qu'elle est rationnellement conçue et appliquée, c'est le 
chiffre élevé de guérisons qui lui sont nettement attribuables. 
Les statistiques publiées à cette heure sont des plus encoura- 
geantes, et nous ne pouvons mieux faire que de reproduire ici un 



GUÉRISON DE LA TUBERCULOSE 93 



éloquent tableau qui les résume et que nous empruntons au 
D' Taul Neille. 



Noms des établissements Médecins 



Falkonstcin (riches) Dettweilcr 4à4 

" (pauvres).... Dettweiler et Ilalm 

Goebers(lorfF(Breliina) Achterman 

" (Rumplor)... Rumpler 

" (Puckler) ... Weicker 

RebolJsgrunn Wolff 

Davos (Suisse) „ Turban 

Hohenhonnel Meissen 

Nordrao Walter 

Ilalila (Finlande) Gabrilovvitch 13.5 

Canigou (France) Sabourin 

AdironJaoks Trudeau 

Wingad Von Ruok 

Leysin Lauth 

Leysin Burnier 

Rehburg... Tornspeck 

Ventnor (Angleterre) Coghill 





Cures 






absolues 


Amélio- 


Mortalité 


et 
relatives 


rations 


% 
4 à 4.5 


% 
■ 14.1 


% 
45 


4à4.5 


13 


77 


7.5 


25 


50 à, 55 


7.5 


2) 


50 


4 




72 


2.5 




70 à 73 


4.3 


40 

14 à 28 

30 


40 




65 


13.5 


36.7 

43.8 

20 à 25 


33 


1 


30 à 35 


4 


22.6 


42.4 


21.4 


22.7 


30 


17.2 


11.3 


58.2 


2S 


4<J 


32 


4.7 


11.5 


60.5 



Tous ces cliifFrcs ne sont pas également satisfaisants, mais tous 
sont favorables, puisqu'autrefois un tuberculeux était un con- 
damné à mort. Il est probable que les écarts sont dus, non pas à 
une sélection malhonnête des statisticiens, mais à une sélection 
insuffisante des malades dans certains établissements. La plupart 
des sanatoria refusent à juste titre les malades trop avancés qui 
n'ont plus que des chances infimes de guérison ; quelques-uns 
les reçoivent ou ne les éliminent qu'à regret. C'est ce qui vicie 
essentiellement les résultats, mais ne porte aucun préjudice à la 
méthode de traitement. 

Cette méthode est excellente, rationnelle et scientifique : elle a 
fait ses preuves. Mais, répétons-le, pour qu'elle porte tous ses 



94 • LA NOUVELLE -FRANCE 

fruits, il faut qu'elle soit exactement suivie et qu'elle soit rigou- 
reusement appliquée au début du mal. 

Rien ne le démontre mieux que la statistique établie par M. le 
D' Vaquier pour l'hôpital de Villiers sur Marne pendant une 
période de sept années (1895-1901) : 

Cures absolues et relatives 25.5 % 

Améliorations 35./ % 

Mortalité 10.8 % 

Comme le dit trbs justement notre confrère, « ces chiffres sont 
éloquents dans leur modération. » L'hôpital de Villiers est dans 
des conditions spéciales. Il fait partie de V Œuvre antitubercu- 
leuse d'Ormesson que dirige avec tant d'intelligence et de cœur 
M. le C Léon l'otit, et est consacré au traitement des enfants 
tuberculeux. Oril n'y a pas de terrain plus fragile, mieux préparé 
aux conquêtes du bacille meurtrier que ces constitutions infan- 
tiles, débiles, épuisées, grevées de mille tares. Mais l'Œuvre 
prend ses pupilles au débat du mal, elle les enlève aux mauvais 
milieux où ils sont comme fatalement destinés à s'étioler et à 
périr, elle leur donne l'air, l'exercice, l'alimentation, l'éducation 
convenables, elle met à profit les ressources presque infinies d'une 
nature, jeune et généreuse, et elle obtient des résultats merveil- 
leux, inespérés. 

C'est dire, c'est prouver, par une expérience décisive, que la 
tuberculose, jugée naguère incurable, est eniin maîtrisée et vain- 
cue, et que la science a trouvé dans la cure d'air une arme sûre 
contre le redoutable et cruel fléau et l'un de ses beaux triomphes 
à l'aurore du vingtième siècle. 

D' Surbled. 



UNE VISITE PASTORALE 

CHEZ LES ALGONQUINS DU LAC VICTORIA ET DU LAC BARRIERE 



(Suite) 
XII 

11, 12, 13 Juillet: Départ matinal Bienvenue Une alêne vénérable 

Où les musiciens s'entendent. — Procession du Saint- 
Sacrement Discours Une députation. 

A trois heures et demie du matin nous entendons le réveille- 
matin de tous les jours, Simon qui fend du bois pour allumer son 
feu. N'ous sommes bientôt sur pied et de grand matin nous 
voguons dans la brume du lac que le soleil levant a vite dissipée. 
Dans une heure, à dix avirons, nous filons huit railles. Nous 
entrons dans une baie et juste eu face est la barrière, noyée par 
la digue construite par les blancs. Il y a quelqu'un sur la plage, 
et le Père Laniel a vite reconnu Jean Makakouche, le chef de la 
mission, et sa digne moitié, qui montent la garde depuis l'aurore 
afin de signaler notre approche aux autres sauvages de la mission. 
C'est tout un océan de joie qui déborde de leurs yeux et inonde 
leur visage quand ils viennent baiser la main du « saint gardien 
de la prière. » Vite ils nous quittent pour aller annoncer la bonne 
nouvelle ; quelques coups de fusil ont résonné là-bas : c'est com- 
pris, et le léger canot revient, effleurant à peine le lac. 

Pendant qu'on transporte le grand canot et sa charge par-dessus 
la barrière, nous allons dire une prière au cimetière de la missian 
que nous apercevons à quelques pas d'ici. Une grande croix de 
bois, toute couverte de mousse, étend ses vieux bras audessus des 
tombes. On lit sur le croisillon cette simple date : 1841. C'est le 
Père Laverlochère, disent les anciens, qui a érigé le monument 
sacré. « Alors ou n'avait pas de clous, n raconte Mistikigik, « le 
temps clair, « un vieux sauvage qui vit encore, « et c'esC mon 
père qui fournit son alêne pour fixer au montant la traverse de 
la croix. » L'alêne du grand-père est toujours là, quoique depuis 
on ait ajouté un gros clou pour consolider le monument. 

Le canot a repris sa charge et nous partons pavillons déployés. 



96 LA NOUVELLE - FRANCE 

N'eus apercevons bientôt la flottille qui nous attend dans un rayon 
de soleil. Les fusils saluent, les échos répondent, les drapeaux 
s'agitent, et au milieu des chants d'allégresse la ma,rche triom- 
phale recommence. M. Edwardson, le gardien du poste de la 
C'" de la Baie d'IIudson, sa femme et ses 14 enfants, sont sur 
la côte, mêlés à la foule qui acclame l'arrivée du Gardien de la 
pribre. C'est chez lui que nous logerons, et à en juger par l'ac- 
cueil qu'il nous fait, nous retrouverons ici l'aimable hospitalité 
du lac Victoria. 

Je ferai grâce au lecteur de plusieurs détails de la visite pas- 
torale ; nous serons ici trois jours et le cérémonial de la mission 
précédente se répétera en grande partie. 

C'est d'abord l'entrée solennelle, agrémentée cette fois d'un 
violon et d'un tambour. Heureux pays où les musiciens s'en- 
tendent ! Les chantres entonnent un cantique sur le ton qui leur 
convient, le violon joue un air quelconque et le tambour bat la 
mesure sans se préoccuper, le moins du monde, ni des chantres 
ni du violon. Pour comble d'harmonie 30 ;\ 40 chiens évoluent 
autour de la procession mêlant aussi leur accompagnement à la 
fusillade qui ébranle l'atmosphère. 

L'église ressemble à celle du lac Victoria. Toute blanche au 
milieu de la verdure, elle regarde le lac et domine la campagne 
qui paraît fertile. La seule différence appréciable est dans la 
statue qui couronne l'autel. L;\-bas c'est Notre-Seigiieur qui étend 
ses bras et montre son cœur ; ici, c'est une belle vierge de l'As- 
somption qui s'élance vers le ciel et invite à la suivre. N'oublions 
pas de parler de la procession du Saint-Sacrement qui eut lieu le 
lendemain de notre arrivée. On avait fait de grands préparatifs, 
aplani le terrain, dressé des arcs de triomphe, préparé un reposoir 
de feuillage qui n'aurait pas déparé les rues de nos grandes villes, 
à la procession de la Fête-Dieu. Plus de 100 petits pavillons 
flottaient au clocher de l'église, au bout des mâts, dans la ver- 
dure des arbres. Il ne nous manquait qu'un dais ; mais le frère 
Lévesque est-il jamais en peine ? Vite, il ajuste un parapluie au 



UNE VISITE PASTORALE 97 

bout d'une perche, fait disparaître la batiste noire de l'en-tout- 
cas sous des festons de coton blanc et rouge, et y suspend des 
glands de tavelle bleue. C'est tout. Les sauvages étaient émer- 
veillés devant ce chef-d'œuvre, et vous, ô mon Dieu, vous étiez 
content, car c'était l'amour qui vous offrait cet humble pavillon. 
Il est 10 heures A. M. ; le gazon étend à nos pieds son tapis de 
verdure, l'azur du lac fait silence, celui du ciel se pare de nuages 
blancs qu'on prendrait pour la fumée de célestes encensoirs, et le 
soleil verse à flots sa lumière. Rangée sur quatre ligue?, la tribu 
tout entière s'avance recueillie, 1^ cloche sonne à toute volée et, 
touchante simplicité dans un si grand spectacle, le violon et le 
tambour mêlent leurs voix joyeuses aux chants sacrés qui mon- 
tent vers le ciel. Soudain tous les fusils ont éclaté à la fois et la 
Sainte Hostie, portée par le pontife et accompagnée des prêtres 
en surplis, a franchi le seuil de l'église. Jésus passe à travers les 
tentes, sur la grève du lac, eu face des grands bois qui bordemt 
l'horizon, il bénit ce peuple qui croit, qui adore et qui aime. Ne 
pourrait-il pas dire aux peuples policés, l'adorable maître : (( En 
vérité, je n'ai pas trouvé autant de foi en tout Israël ? « 
. Pendant la mission il y eut des assemblées publiques. Je les 
donnerais volontiers comme modèles du genre à nos réunions 
politiques et municipales. Le chef fait d'abord la prière. Ne 
faut il pas que le Grand Esprit délie la langue et ouvre les oreil- 
les ? Chacun s'asseoit à terre, à sa guise ; l'orateur reste debout 
sur un tertre quelconque et parle à la tribu comme un père à ses 
enfants. Il recommande surtout de bien écouter la Robe-Noire ; 
il avise, réprimande et quelquefois devient véritablement éloquent. 
Naturellement il prend ses comparaisons parmi les objets qui 
l'entourent. « Il y a des sauvages, dit-il, qui n'aiment pas leurs 
enfants autant que les animaux aiment leurs petits. La mère- 
chevreuil, elle, n'a pas le cœur à l'aise quand son petit s'éloigne, 
elle regarde, elle l'appelle et le suit dans la forêt ; et j'en ai vu 
parmi nous manger, dormir : ils avaient le cœur à l'aise et leurs 
enfants couraient dans les bois. Voyez-vous le chasseur ? ajoute- 
7 



98 LA NOUVELLE - FRANCE 

t-il ; il e6t ici, et le plomb qui sort do la bouche de son fusil s'en 
va tuer les canards qui sont au milieu du lac. C'est comme celui 
dont la langue est méchante. C'est ici qu'il parle et les paroles 
qui sortent de sa bouche s'en vont faire mal au cœur de celui qui 
est là-bas. « 

On écoute en silence, la tête basse ; les orateurs se succèdent 
et à la fin de chaque discours, pour tout applaudissement on jette 
à voix couverte, cette acclamation : « Oh ! Oh ! » Ce n'est pas 
bruyant, mais il païaît que c'est très expressif. 

C'était la veille du départ. Nous étions déjà à faire nos prépa- 
ratifs de voyage quand une députation, composée des notables, 
nous arriva. «Saint Gardien de la prière, dit un ancien, nous 
voudrions te garder, ainsi que les Robes-Noires, encore un jour 
avec nous. Au mois de la neige dernier, nous avons choisi un 
chef, mais alors le froid faisait craquer les arbres et le vent 
bïûlait le visage. Il y avait beaucoup de sauvages qui n'ont pas 
pu venir dire au chef qu'ils l'aiment et veulent lui obéir. Demain 
nous voudrions lui donner la main, et si tu es parti, nos cœurs no. 
seront pas contents. » 

Que faire ? Il ne s'agissait de rien moins que du couronnement 
du roi. Fallait-il contrister ces bonnes gens ? Allions-nous repro- 
duire, en miniature, au fond des bois, le gigantesque désappoin- 
tement de l'Empire Britannique ? Nous allions peut-être céder 
quand un des missionnaires nous dit que, si nous accédions à cette 
demande, on ne manquerait pas le lendemain d'apporter de plus 
fortes raisons encore pour solliciter un nouveau délai. On fit donc 
comprendre aux envoyés que tout était prêt pour le départ, que 
5,000 personnes attendaient Monseigneur à Pembroke, que d'ail- 
leurs la cérémonie pourrait bien avoir lieu le lendemain matin, 
enfin que pour toutes sortes de raisons il fallait à tout prix partir 
au jour indiqué. 

Comme nous n'avions pas affaire à des entêtés, nos raisons 
furent entendues et, en conséquence, le lendemain matin de bonne 
heure, on procéda au couronnement. 



Uî*: VISITE PASTORALE 99 



XIII 

14 Juillet: Le couronnement du roi Nibish. — En attendant Nouvel 

équipage La pointe aux Iroquois. — L'île Bronson. — Grands 

Lacs et 1000 Iles.— Kesh ! kesh ! kesh ! 

Les apprêts avaient été moins grandioses sans doute que pour 
les fêtes d'Edouard VII à Londres, mais aux yeux des sauvages 
c'était sublime. Un festin avait été préparé sur l'herbe. Eu face 
d'un drapeau, debout entre deux officiers, revêtu de son costume 
d'ordonnance, Jean Makakouche, le chef élu, se tient en silence. 
Monseigneur vient solennellement lui attacher sur la poitrine une 
grande médaille donnée à la tribu en 1814 par George III, puis 
l'Eglise et l'Etat s'unissent dans une cordiale poignée de main 
pendant qu'un tonnerre de mousquetterie convie à la fête tous 
les échos de la forêt. Les anciens font des discours où ils protes- 
tent de leur loyauté et de celle de tous les fidëles sujets ; enfin 
l'indispensable poignée de main vint clore la démonstration 
et préluda à des agapes qui durèrent autant que les provisions 
étendues sur l'herbe. 

La mission est finie. Tout le monde est si content qu'on offre 
à Monseigneur le plus joli petit chien de la tribu. Il vient de 
l'autre côté de la hauteur des terres, presque de la Baie James. 
Devinez son nom : Sadjitamak Sagimë, c'est-à-dire, « celui qui 
chasse les maringouins. » Comme le nom n'est guère plus com- 
mode en français qu'en sauvage, je supplie qu'on le change en un 
plus court, ce qu'on fait sur l'heuro, et désormais les visiteurs de 
l'évêché de Pembroke n'auront qu'à appeler « Mbish, » « feuille 
de thé, )) pour voir accourir le plus beau petit chien du Dominion. 

C'est l'heure du départ; nous avons récité les prières de l'itiné- 
raire, nous sommes prêts, mais naturellement nos rameurs ne le 
sont pas. En les attendant, causons. 

Il y a, au lac Barrière, 172 personnes réparties en 27 familles. 
Ces sauvages, aiusi que ceux du lac Victoria, vivent de chasse. 
Chaque famille a son territoire propre, délimité par une mon- 



100 LA NOUVELLE -FRimCE 

tagne, un lac ou un ruisseau quelconques. Lo sauvage connaît 
parfaitement son pays de chasse. Il en a compté toutes les huttes 
de castors et il sait combien il y a de petits par famille. Co n'est 
pas lui qui voudrait détruire à la fois tous les individus d'une 
même hutte. Il a soin de son gibier comme la ménagère la plus 
expérimentée a soin de sa basse-cour. On est libre de chasser 
partout les animaux vo^'ageurs de leur nature, comme le che- 
vreuil ou l'orignal, mais le castor et les autres bêtes à fourrure 
qui s'attachent k un lieu déterminé pour y vivre et s'y reproduire, 
sont la propriété du maître du paj's de chasse sur lequel ils se 
trouvent. Un sauvage, qui chasserait cette espèce de gibier sur le 
terrain d'un autre, s'en accuserait comme d'un vol. Ceci me 
remet en mémoire le trait touchant que voici : 

L'hiver dernier un sauvage du lac Barrière s'était ainsi permis de 
braconner sur la propriété de son voisin. Ce fut un easus belli qui 
eut son retentissement j usqu'à la mission. On s'était querellé et, tout 
comme les autres enfants d'Adam, on se gardait rancune. Mais 
la Robe-Noire était venue pour pardonner les péchés et donner 
le pain qui rend fort, le saint Gardien de la prière allait arriver 
dans quelques jours : il fallait bien se réconcilier. L'un des cou- 
pables vint trouver le Père et lui conta sa peine, puis allant cher- 
cher son compagnon et se mettant à genoux, il embrassa la terre 
et se mit à s'accuser à haute voix d'avoir pris ce qui ne lui appar- 
tenait pas. Mais l'autre ne l'entendait pas ainsi et le voilà a 
genoux lui aussi, s'accusant d'avoir le premier engendré la chi- 
cane pour une affaire de rien. (( Mais, ajoutèrent-ils, ce que nous 
faisons n'est pas bien ; c'est devant tout le monde que nous nous 
sommes querellés, c'est devant tout le monde aussi que nous 
devrions pleurer, u Le père les dispensa de cette humiliation publi- 
que et les deux pénitents se retirèrent la main dans la main et 
les larmes aux yeux. Ne serait-ce pas le lieu de répéter pour 
plusieurs qui ne sont pas sauvages la parole' d'Ambroise à Théo- 
dose : (I Puisque vous avez imité leur faute, imitez donc aussi 
leur pénitence ? » 



UNE VISITE PASTORALE 101 

Après la mission tout le monde se disperse. La Compagnie de 
la Baie d'Hudson donne à chaque famille un ou deux sacs de 
farine, un peu de lard, du thé, du sucre et des habits. Ces pro- 
visions ne dureront pas toujours, mais il y a le gibier dans la 
forêt et le poisson dans les rivières : il faudra se tirer d'aflaire 
et l'été prochain on apportera des fourrures pour payer les dettes 
contractées cette année. 

Si vous interrogez un sauvasre sur l'état de ses finances, il 
vous répondra : — « J'ai payé toute ma dette ; » c'est un parfait 
gentilhomme : — « j'ai payé ma dette et un peu plus ; » c'est pres- 
qu'un millionnaire : — « je n'ai payé que la moitié de ma dette ; » 
c'est uîi pauvre diable ou un paresseux. Ainsi c'est la Compagnie 
de la Baie d'Hudson qui fait vivre les sauvages en leur fournis- 
saut les choses dont ils ont le plus besoin, et en retour ce sont 
les sauvages qui font vivre la puissante Compagnie en lui appor- 
tant les fourrures qui encombrent le marché des deux mondes. 
Sans doute dans ce do ut des, c'est toujours le lion qui a la plus 
grosse part, mais qu'importe ? Si par la vertu de quelque puis- 
sance magique j'avais soudain le choix d'être ou l'un des hono- 
rables millionnaires, ou l'un des pauvres sauvagos que j'ai vus 
là-bas, vraiment, je ne sais pas lequel après tout je choisirais. 

Heureux sauvage, il a peu de désirs et partant peu de besoins. 
Il vit avec sa famille à l'abri des revirements politiques, s'inquié- 
tant peu des grèves, loin des écoles sans Dieu. Veut-il voyager, 
il plie sa tente, jette dans le canot la poêle et le chaudron avec 
les quelques provisions de bouche qu'il possède, prend son fusil 
et ses hameçons, fait embarquer la femme et les petits, et le voilà 
au large, n'ayant rien a regretter, car il a tout avec lui. Los 
chiens suivent sur la grève, et quand ils seront fatigués, eux aussi 
auront leur place dans un coin du canot. En chemin ils jetteront 
la ligne, abattront un canard, et au prochain campement ils auront 
du gibier et du poisson frais. Je ne les ai jamais vus embarrassés : 
ils fabriquent tout de leurs mains et trouvent tout dans la forêt. 
En arrivant sur la grève, ils allument une écorce de bouleau et 



I 



102 LA NOUVELLE - FEANCE 

l'instant d'après le thé bout à gros bouillons. Comme par enchan- 
tement le bois s'est trouvé sous la main, l'eau a été puisée et 
déjà la grillade se tord dans la poêle. Ce sont de grands enfants, 
mais quels bons enfants quand les blancs ne les ont pas gâtés ! 
Jetez-leur sur l'herbe une poignée de bonbons, et comme de véri- 
tables écoliers^vous verrez accourir les bambins, les chasseurs, les 
mères de famille et jusqu'aux grand'mères qui pour un moment 
retrouveront la souplesse et l'agilité des jeunes ans. Puis pendant 
l'heure d'ensuite, encore comme des enfants, vous les verrez rire 
à gorge déployée du plaisir qu'ils ont eu. 

Il est 11.40 heures A. M. Enfin, tout le monde est au poste : 
nous montons dans le grand canot. Cette fois c'est tout uft autre 
équipage. En tête du canot est Jean Makakouche, le roi cou- 
ronné de ce matin. Par respect pour l'autorité nous lui garde- 
rons son nom sauvage, car il faudrait dire en français « Le petit 
baril. » A l'arrière est Simon "Wabano, ou k le Sorcier, » vieil- 
lard qui a vu tomber la neige 70 fois, mais qui rajeunit de SO ans 
quand il monte en canot et prend son aviron. Cinq autres 
rameurs nous accompagnent, car il paraît que le voyage sera rude, 
Nous sommes sept passagers, en tout quatorze personnes et une 
lourde charge sans compter Nibish. 

Le départ, comme toujours, est mouvementé. Certains rameurs 
se sont décidés au dernier moment ; comme au temps de la 
chevalerie, leurs dames les accompagnent soucieuses sur la grève. 
On se met dans des positions périlleuses pour venir nous toucher 
la main jusque dans le canot. 

Enfin nous sommes au large, dix avirons plongent ensemble 
dans les eaux du lac, le canot bondit en avant, la mousquetterie 
éclate et les sauvages, en courant, nous suivent sur la côte. 

A midi, nous saluons la pointe aux Iroquois : on retrouve 
partout la trace et le souvenir des terribles Peaux-Rouges. C'est 
ici qu'ils guettaient leurs ennemis qui devaient nécessairement 
passer au bout de la pointe, quand ils revenaient de l'intérieur 
des terres. Que de scènes affreuses ont vues ces rivages ! Il n'y a 



UNE VISITE PASTORALE 103 

pas encore longtemps on montrait à terre le tronc d'un énorme 
pin. La tradition veut que la tête branchue du géant de la forêt 
ait servi de cachette aux guetteurs iroquois qui exploraient l'ho- 
rizon en quête de chevelures. De là ils pouvaient distinguer dans 
le lointain le moindre canot, et malheur alors aux pauvres Algon- 
quins ! 

Je vois de jeunes pins sur le rivage ; sont-ce les petits-fils du 
vieux géant tombé ? 

Voici l'île Bronson avec ses cent milles de rivages : un vrai 
paradis terrestre sillonné de ruisseaux et tacheté de lacs bleus. 
Nous abordons pour dîner. En une heure et 20 minutes nous 
avons fait 8 milles, mais il faut dire que les dix avirons ont tra- 
vaillé dru et fort. Nous repartons à deux heures. Les horizons 
s'élargissent, les côtes s'éloignent, des îles surgissent : nous 
sommes sur le lac des Rapides, ainsi nommé parce qu'il se 
déverse, par des rapides, deux fois dans le lac Kakabouga et une 
fois dans l'Ottawa. Pour raccourcir notre route nous touchons 
terre, et à travers la forêt vierge nous faisons un portage d'un 
mille pour arriver au lac Kakabouga ou (( Lac des bancs de sable. » 
Ce portage est do tous celui qui nous a donné le plus de mal jus- 
qu'à présent ; c'est littéralement la hache à la main qu'il a fallu 
se frayer un passage dans l'épaisseur du bois. C'est dire que plus 
d'une fois nos sauvages ont ri a gorge déployée. Nous reprenons 
l'eau à 4| heures. Une brise fraîche vient de l'est et souffle 
juste en face. C'est la bonne Providence qui veut sécher les sueurs 
qui inondent le front de nos braves rameurs. 

Mais voici que le lac s'élargit : là-bas, au delà des îles, s'ouvre 
l'immensité. Ce n'est plus la brise qui soupire, c'est le vent qui 
souffle et les vagues blanchissent l'étendue. 

Kesh ! kesh ! kesh ! Tous les rameurs font machine en arrière, 
le canot arrête, recule comme par enchantement et au milieu 
d'un sonore éclat de rire, un sauvage tout penaud repêche son 
couvre-chef que le vent lui avait emporté. 

Nous sommes maintenant en plein lac et en plein vent; les 



104 LA NOUVELLE - FRANCE 

vagues entrent parfois dans notre canot d'écorce qui pourtant se 
balance bravement sur l'écume. Notre marche est grandement 
retardée et Monseigneur est soucieux, car tout retard peut nous 
empêcher d'arriver à Pembroke pour dimanche. Pour moi, j'en 
fais humblement ma confess'on, je me réjouis intérieurement, 
car chaque délai est un moment de plus ajouté à mes vacances. 

Le lac Kakabouga, le lac des Ecorces au sud et celui des 
Rapides à l'ouest forment une étendue d'eau de 50 milles de 
longueur sur 30 de largeur. On dit qu'en faisant quelques travaux 
peu coûteux, il y aurait dans cette région 300 milles de naviga- 
tion. Quel beau pays quand il sera colonisé ! Les sauvages nous 
assurent qu'il n'y a pas moins de 1000 îles dans les deux lacs des 
Rapides et Kakabouga. Il faut être sorcier ou sauvage pour 
voyager sans boussole à travers le verdoyant labyrinthe des mille 
îles du comté de Pontiac. Le Père Guégen, 0. M. L, qui a pour- 
tant passé sa vie dans les bois, y est resté perdu trois jours, il y a 
quelques années. Mais nous qui avons Jean Makakouehe à la 
pince du canot, nous allons droit au but, et en dépit du vent et 
de l'affreux portage dont il a été question, nous avons fait 25 
milles dans l'après-midi. 

Nous sommes à l'extrémité est du lac Kakabouga, fermé par 
une écluse d'une dizaine de pieds de haut, et nous dormons au 
bruit de la cascade que font les eaux en tombant dans la rivière 
« Gens des terres. » 

(à suivre). 

E.-A. Latulipe, p''^ • 



Pages Romaines 



La bibliothèque Barberini Le décret sur l'héroïcité des vEUTUi du 

VÉNÉEABLE EuDES Le CaRDINAL PaEOCOHI Lb 25" ANNI- 

3» VERSAIRB DE LA MORT DE ViCTOR EmMAXUEL. 

La riche bibliothèque des princes Barberini, devenue propriété pontificale, 
par suite de l'achat qu'en a fait Léon XIII, vient d'être transportée au Vati- 
can. Créée par les trois cardinaux Barberini, frère et neveux ci'Urbain VIII, 
elle eut pour bibliothécaire le célèbre Luc Holsten, hambourgeois converti 
au catholicisme, et Léon AUazius, avant qu'ils fussent préposés à la Vati- 
cane. Possédant tous les registres d'Urbain VIII -écrits sur parchemin, 
12,000 manuscrits dont plosieurs sont d'auteurs illustres, 50,000 volumes, 
elle porte ainsi à 42,000 le total des manuscrits que renferme la bibliothèque 
vaticane, y compris les 2,300 qui proviennent du fonds Borghèse. 

Tandis que les grandes familles princières de Rome dépouillent peu à peu 
leurs palais des musées et des bibliothèques dont les enrichit la Renaissance, 
en dépit des mauvaises années, la Papauté s'impose des sacrifices pécuniaires 
pour garder à Rome une partie de ses trésors. La Ville Eternelle fut tou- 
jours fière de ses remarquables collections de livres, et par leur zèle à les 
accroître, les souverains qui la gouvernèrent, flattèrent de tout temps sa 
légitime ambition sur ce point. 

La description constantinienne des 14 régions de Ro:ne nous garde le sou- 
venir de ses 28 bibliothèques publiques ou semi-publiques. 

Depuis que, pour se consoler des mécomptes de la politique, Asinius Pollio 
s'adonnant à la culture des belles-lettres fonda dans Vatrium libertatis la 
première bibliothèque publique, ce fut une véritable émulation parmi les 
grands de Rome de recueillir des collections pour favoriser l'étude de leurs 
concitoyens. A côté même du temple d'Apollon, sur le palatin, Auguste, au 
dire de Tacite, fonila une bibliothèque grecque et latine que l'incendie 
devait détruire en deux circonstances diverses, sous l'empereur Commode 
et quelque temps après. Non content de cette première munificence, de 
concert avec sa sœur Octavie, Auguste en fonda une seconde que le feu 
devait consumer comme la première et qu'on appelait; liibliotheca de por- 
ticu Ociaviœ. Tibère établit la bibliothèque domus tiberiatiœ ; Vespasien 
inaugura celle de la paix, non loin du temple du même nom, l'an 75 ; sur les 
côtés de son forum, Tnijan créa la bibliothèque Vlpia qui eut à la fois une 
durée plus longue que les autres et une renommée plus grande ; enfin, sur 
les sommets du capitole où la gloire couronnait les vainqueurs, elle avait 
donné asile aux plus grandes oeuvres de l'intelligence humaine. A l'encontre 
de nos bibliothèques qui étalent aux yeux de tous la multitude de leurs 
livres, les anciennes, au contraire, les gardaient religieusement en des 
armoires fermées, en des sortes de ?oc«Z2 creusés dans les murailles. Seuls les 
portraits des auteurs, placés en avant de leurs ouvrages, s'offraient aux 
regards d'un chacun. L'Eglise qui a conservé la grande tradition romaine 



106 



LA NOUVELLE - FRANCE 



dans l'ordonnance de la bibliothèque Vaticane, ne devait pas se montrer 
moins empressée que le paganisme à propager la science, à en garder reli- 
gieusement les trésors. Comme à côté des anciens temples païens, des 
bibliothèques furent adossées aux sanctuaires chrétiens, afin qu'en quittant 
l'autel le sacerdoce catholique étudiât scrupuleusement et sans retard le 
mystère qu'il venait de vénérer. Tant s'accrut le nombre de ces biblio- 
thèques ecclésiastiques, que saint Jérôme en parle comme d'une annexe obli- 
gatoire et universelle des églises, ecclesiarum bibliothecœ. D'une pauvreté 
tout évangelique pour tout ce qui les regardait personnellement, les grands 
docteurs et les grands évêques des premiers temps avaient des prodigalités 
royales pour le culte, pour les infortunes et pour les livres. Alexandre, 
évêque de Jérusalem, fonda près de l'église patriarcale du Saint Sépulcre une 
célèbre bibliothèque ; le martyr saint Pamphile de Césarée enrichit la biblio- 
thèqued'Origène d'environ 30,000 rouleaux, et Possidius, l'historien de saint 
Augustin, nous montre avec quel soin jaloux l'évêquo d'Hippone accroissait 
sans cesse sa collection de livres, les gardait pour favoiùser les études de 
ses prêtres, et les laissa par testament à sa chère église. 

Ce que les évêques faisaient, les papes le tirent mieux encore, et dès les 
premières années de l'église romaine se fonda cette grande bibliothèque 
pontificale que nous voyons au Latran d'abord, près des diverses habitations 
des pontifes, ensuite à .\vignon, au moins en grande partie, au X1V« siècle, 
au Vatican depuis le retour de la papauté sur le bord du Tibre. A la chute 
de l'empire de Constantinople, Nicolas V acheta quantité de livres latins de 
la bibliothèque impériale et en enrichit celle du Vatican dont Sixte V 
agrandit les locaux. Grégoire XV, après la prise d'Heidelberg par Tilly, fit 
l'acquisition d'une portion de la bibliothèque palatine qu'elle possédait ; 
les manuscrits des ducs d'Urbino lui furent donnés par Alexandre VII qui 
s'en rendit acquéreur ; Alexandre VIII augmenta, à son tour, la collection 
qui s'en trouvait au Vatican par ceux que lui vendit la reine Christine de 
Suède. Quelques années plus tard, Abraham Massard. .\ndré Scandar et 
Elie-Joseph-Simon Assoman, sur l'ordre de (Vilement XI, entreprirent le 
voyage d'Orient, pour acheter, à n'importe quel prix, les plus rares manus- 
crits qu'il pourraient trouver. 

Le nouvel acte de Léon XIII, qui accroît les trésors de science et 
d'histoire accumulés au Vatican, n'est donc que la continuation d'une tra- 
dition séculaire pontificale que rien n'interrompit jamais. Pour montrer 
combien sont utiles ces munificences papales à la cause de la religion, il 
suffit de voir combien elles aident à faire tomber les préjugés que le protes- 
tantisme avait contre le catholicisme romain : témoin ces paroles que le pro- 
testant D' Ernst Heinmann écrivait naguère dans la Kunstchrnnik. . On ne 
saura jamais trop louer l'esprit libéral, noble et élevé qui inspire l'adminis- 
tration de la bibliothèque vaticane sous la savante direction de son préfet 
le Père Ehrle, et difficilement, en Europe, trouverat-on une bibliothèque qui 
soit plus largement ouverte aux études des savants " 

La gratitude que provoque cette grande hospitalité de l'Eglise pourrait 
bien se transformer un jour en acte d'amour. 

Mardi, jour de l'Epiphanie, vers onza heures du matin, dans ce petit 
salon d'audience et de travail, dit salle du Tronetto, qui précède immédia- 
tement la chambre à coucher du Pape, le cardinal pro-préfet des rites, le 



p^ 



GES ROMAINES 107 



secrétaire et le substitut de la même congrégation, le promoteur et sous- 
promoteur de la foi, Ms'' Virili, évêque de Troade, postulateur de la cause 
de la Vénérable Julie Billiard, le Père Mallet, postulateur de celle du Véné- 
rable Jean Eudes, le Père Le-Doré, supérieur général des Eudistea. les avo- 
cats de l'une et l'autre cause, les membres de l'antichambre pontificale se 
groupaient autour de Léon XIII. Ils venaient assister à la promulgation des 
décrets sur l'héroïcité des vertus de deux grandes âmes d'origine française. 

Quand Rome était au Pape, c'était au milieu des joies d'une des grandes 
solennités à l'issue de la messe, en présence du Souverain Pontife et du 
Sacré Collège que, dans un silence tout fait d'admiration pour le héros chré- 
tien, et de gratitude pour Dieu qui le suscita, se lisait le décret ajoutant 
la sanction pontificale aux témoignages humains sur la sainteté du Vénéra- 
ble, et s'en remettant à Dieu de confirmer par des miracles la vertu de son 
serviteur, avant de l'élever aux honneurs de la béatification. Aujourd'hui, 
c'est dans le Vatican, dans une des pièces de l'appartement privé du Pape 
que se fait cette promulgation. Mais si l'Ealise parle à voix basse, à cause 
du malheur des temps, elle a la joie de ne point interrompre la longue énu- 
mération des actions héj'oïques de ses enfants. 

Bien qu'elle ait passé la plus grande partie de sa vie en Belgique, et 
qu'elle y soit morte, la Vénérable Julie Billiard est française par son bap- 
tême, par son éducation, par son institut qu'elle fonda en France avant de 
le transporter ailleurs. La mort l'avait déjà frappée, quand Ms"^ Joachim 
Pecci arriva en qualité de nonce à Bruxelles, mais sa mémoire était vivante, 
et bien souvent on causait tellement des vertus de la défunte, que, entre 
deux conversations diplomatiques, le nonce se plaisait à écouter le récit de 
sa vie. Dans son décret, Léon XIII évoque ses propres souvenirs, ajoutant 
ainsi à sa parole de pape son propre témoignage de témoin auriculaire. 

Avec les vertus de la Vénérable Billiard, ce sont celles du Vénérable Jean 
Eudes dont Léon XIII vient de proclamer l'héroïcité. 

Français du grand siècle, il naquit à Mezerai, paroisse de Ri, près d'Ar- 
gentan, en IGOI, et mourut à Caen, le 19 août I68n. L'Oratoire le compta 
parmi ses prêtres jusqu'en 1043, pendant une vingtaine d'années. Comme 
missionnaire, sa parole avait une telle puissance qu'elle arracha à Bossuet 
ce cri d'admiration : ■ Voilà comment nous devrions prêcher. • Quand il 
crut que la volonté divine lui demandait la fondation d'une congrégation 
nouvelle pour aider l'église à la formation du clergé, dans la crainte de se trom- 
per, entre autres conseils qu'il sollicita, il fit appel à ceux de M^' de Montmo- 
rency-Laval, premier évêque de Québec, auquel le rattachaient les liens de 
la plus douce amitié ; le Vénérable Boudon, la sainte Marie des Vallées, qui 
devait stimuler le zèle de Mademoiselle Mance dans ses fondations cana- 
diennes, interrogés par lui, le confirmèrent dans ses desseins. Devenu fon- 
dateur de congrégation, il profita de son ascendant pour se faire le promo- 
teur du culte public envers les divins cœurs de Jésus et Marie par deux 
fêtes qu'il institua en leur honneur dans les maisons de son institut. Appelé 
par Me' Claude de la Madeleine de Ragny à prêcher une grande mission dans 
la ville d'Autun, il fit célébrer solennellement dans la cathédrale, 8 février 
1648, la première fête du Saint Cœur de Marie dont l'office liturgique, 
composé par lui, renfermait plutôt des allusions au Sacré Cœur de Jésus qu'il 
n'en faisait mention. 

La Bienheureuse Marguerite-Marie n'était alors âgée que de quelques 
mois. Peu après, en 1653, le Vénérable Eudes concevait le jirojet de deux 
nouvelles fêtes distinctes, afin de rendre au Sacré Cœur de Jésus un culte 



108 LA NOUVELLE - FRANCE 



plus spécial. Toutefois, il ne le réalisa qu'en 1C70, à l'occasion d'une mission 
qu'il prêcha à Rennes et dont les exercices commencés avec Pavent de 
lfi69 se prolongèrent comme à Autun jusqu'à l'octave de Pâques (13 avril 
lf)70). L'ordonnance par laquelle, sur les instances du P. Eudes, Ms' de la 
Vieuxville autorisa la célébration annuelle de la solennité du Sacré Cœur 
d'abord fixée au 31 août, fut le premier acte authentiquenient rédigé dans 
l'église catholique sur le culte nouveau. Il ne resta pas longtemps isolé, 
car de Loménie de Brienne, évêque de Coutances, de Maupas du Tour, 
évêquo d'Evreux, de Ilarlay, archevêque de Rouen, de Resmond, archevêque 
de Bayeux, de Matignon, évêque de Lisieux, imitant presque aussitôt leur 
collègue de Rennes, autorisèrent dans leurs diocèses la dévotion au Sacré 
Coeur, permettant d'en célébrer la fête avec messe et office propres compo- 
sés par le saint missionnaire, attestant ainsi devant l'histoire la priorité 
d'apostolat du Vénérable Père Eudes dans le culte du Sacré Cœur. 

Si grande que devait être la glorieuse mission confiée à la Bienheureuse 
Marguerite-Marie par son divin Maître, elle n'a cependant été que la conti- 
nuation de celte que le Vénérable Eudes avait déjà inaugurée sous l'inspi- 
ration do Dieu. Si, comme tout semble le faire croire, M»' François de 
Montmorency-Laval qui, le 23 décembre lf)62, avait déjà hautement loué et 
approuvé l'office composé par son saint ami, en l'honneur du Sacré Cœur de 
Marie, loua, approuva et j)ropagea l'office du Sacré Cœur de Jésus, il par- 
tagea avec le Vénérable Eudes la gloire d'avoir inauguré liturgiquement 
une si grande dévotion. Cette gloire, Louis XIV l'ambitionna à son tour. 
• Est-il vrai que vous faites construire une église à Caen, demanda le roi 
en 1673 au Père Eudes dont il venait d'écouter une prédication? — Oui, Sire, 
répondit le missionnaire, et c'est la première église qui ait été érigée dans 

votre royaume en l'honneur du Saint-Cœur de Jésus et de Marie Vous 

voudrez bien me permettre d'en payer une pierre, • et il donna 2,000 livres. 

Le décret qui proclame l'héroïcité des vertus du fondateur des Eudistes 
est un solennel hommage rendu par l'Eglise au premier apôtre du culte 
liturgique du Sacré Cœur. 

*** 

Atteint depuis deux ans d'une affection cardiaque, le Cardinal Parooohi, 
après des alternatives de mieux dont il profitait aussitôt pour donner libre 
cours à l'activité de sa vaste intelligence, mourait presque à l'improviste le 
19 janvier, à deux heures du matin. 

Ia rapidité du mal, l'imprévu, l'heure du dénouement donnèrent à ses 
derniers moments une étrange solitude, et lui, si entouré de son vivant, ne 
vit auprès de son chevet, au moment suprême, que ses domestiques, son 
jeune secrétaire qui lui donna les derniers sacrements, et avec lequel il 
récita les psaumes dans la sérénité d'une âme qui s'en va vers le Dieu qu'elle 
a toujours servi. Pas de râle, un tressaillement nerveux, et fermant violem- 
ment ses yeux aux choses de la terre, il immobilisa ses lèvres dans une 
prière pleine de foi. 

Né à Mantoue, le 13 août 1833, d'humbles propriétaires commerçants, il 
était parvenu aux plus hautes dignités de l'Eglise par le seul ascendant de 
son vaste savoir et de sa grande vertu. Tour à tour élève des écoles primaires 
de son pays d'origine et de l'université grégorienne de Rome où il prit les 
grades de docteur en théologie et en droit canon, il devint ensuite profes- 
seur de théologie morale et d'histoire ecclésiastique au séminaire de Man- 



PAGES ROMAINES 109 



toue, puis curé de la paroisse Saint-Gervais. Les remarquables conférences 
qu'il donna alors sur le protestantisme et le rationalisme lui ménagèrent le 
succès bien rare de contenter tout le monde, le peuple par la sympathie 
qu'il témoigna à la cause populaire, la cour de Savoie par le patriotisme 
libéral qu'il professa, la cour de Kome par la révélation d'un admirable talent 
au service de la plus impeccable orthodoxie. Le titre de Prélat de la Maison 
de Sa Sainteté fut la première faveur de Pie IX à son égard, l'évêché de 
Savone fut la seconde, et bientôt l'archevêché deBoIo;;ne la troisième. 

Bien des événements s'étaient produits depuis les jours des grandes confé- 
rences. L'Italie s'était emparée de Home, la Maison tle Savoie avait pris 
possession du Quirinal : tout cela transforma le libéralisme des premières 
années de Me' Parocchi en une intransigeance dont il ne devait jikis se 
départir. Du haut de la chaire, il avait loyalement béni Victor-Emmanuel, 
lors des premières guerres entreprises avec le secours do la France pour la 
résurrection de l'Italie ; il refusa obstinément de permettre la célébration 
d'un service dans sa cathédrale pour ce u;ême roi, quand ce roi mourut en 
spoliateur du jiape. Entre temps, sur la demande formelle du conseil muni- 
cipal de Bologne, Vexequalur royal lui avait été refusé ; passant outre, il 
n'en prit pas moins possession de son siège, et Pie IX récompensa aussitôt 
cette indépendance apostolique par l'élévation de M^^ j arocchi au cardina- 
lat. Il avait 44 ans. Quelques mois après, Pie IX mourait, et dans le conclave 
où se tit l'élection do Léon XIII, le cardinal Parocchi vit des suffrages se 
porter sur son nom. 

Pour mettre un terme au conflit de Bologne, tout en grandissant par une 
dignité nouvelle la personnalité de l'archevêque, le nouveau pape l'appela 
auprès de lui, pour lui confier l'administration du diocèse de Rome. Il la garda 
dix-huit ans. Père de tous sans nulle distinction, il donnait six heures 
d'audience chaque jour, souriant au dernier visiteur comme au premier, alors 
que de ses antichambres pleines, riches, pauvres l'avaient successivement 
approché pour avoir ses conseils. Les joies de son ministère épiscopal le 
délassaient de ses fatigues : c'étaient les ordinations si nombreuses à Rome 
qu'il faisait lui même, les prises de voile, les professions religieuses, les 
examens dans les universités, les discours, etc. Les congrégations romaines 
avaient ses travaux : la Visite Apostolique, le Concile, les Kvêques et Régu- 
liers, la Propagande, l'Index, les Rites, la Cérémoniale, les Indulgences, les 
Atl'aires ecclésiastiques extraordinaires, les Etudes l'avaient pour juge. Il 
était Cardinal-Ponent de plus de cinquante causes, parmi lesquelles celles 
du Vérjprable François de Montmorency-Laval, premier évêque de Québec, 
et de la Vénérable Marie de l'Incarnation, attiraient particulièrement sa 
sollicitude parce qu'elles provoquaient son admiration. Ne bornant nulle- 
ment son intérêt aux œuvres faites directement par ces deux saintes âmes, 
il en avait étudié le développement, il en connaissait les succès, et ce ne fut 
pas avec un moindre étonnement que l'auteur de ces lignes, à son retour du 
Canada, entendit pondant plus d'une demi-heure le cardinal Parocchi, auquel 
il rendait visite, lui faire avec enthousiasme l'histoire religieuse de la pro- 
vince de Québec, depuis ses premiers apôtres jusqu'à ce jour, donnant avec 
une rigoureuse exactitude la topographie des lieux, comme s'il les eut habi- 
tés, et faisant revivre les figures disparues, comme s'il les eut personnelle- 
ment connues. Plus de soixante ordres ou instituts religieux l'avaient choisi 
comme protecteur et lui confiaient le soin de leurs intérêts. Au milieu de 
tant d'occupations, toujours de la même égalité d'humeur, il suffisait à tout 
par une prodigieuse activité d'intelligence qui lui permettait— c'est encore 



I 



110 LA NOUVELLE - FRANCE 



ici un témoignage personnel — de tenir une conversation dans une langue 
étrangère, en écrivant simultanément dans une autre, sur le sujet le plus 
disparate et le plus sérieux. 

Aucune littérature ne lui était étrangère; aucune science, si moderne fût- 
clle, ne lui était inconnue : quoi donc d'étonnant qu'à l'occasion de sa mort, 
même les journaux antireligieux reconnaissant son mérite aient affirmé 
qu'avec lui disparaissait la figure latine la plus caractéristique et la plus 
géniale du Sacré Collège: tSipt(ô sicuramente affermare che col Cardinal 
J'arocchi è scomparsa la Jigura pià genialmente e caratteristicamente latina 
del Sacro CoUegio. > 

1 'Osservatore romano exprimait la même pensée, en écrivant de lui : « Il a 
consacré jusqu'à ses derniers jours toute sa doctrine, tout son génie élevé, 
tout son zèle au service de rEgli-<e et de la Papauté. 

■ On devrait beaucoup parler de lui. Nous nous bornerons à constater ici 
la variété inépuisable de son génie, sa vaste et immense culture, sa parole 
facile, incisive, sculpturale qui dans chuque phrase sut enfermer la synthèse 
d'une conception et la puis.sante logique d'un syllogisme. Cette i^arole-là, 
efficace, subtile, fascinante, subjugua et remplit d'admiration tous ceux qui 
l'entendaient et tit de lui un des plus précieux ornements du Sacré Col- 
lège. Aussi sa mort constitue une perte douloureuse pour le Sacré Collège 
et un deuil très cruel pour l'Eglise. • 

Son intérieur, où il vécut jusqu'en ses dernières années avec une sœur 
ainée qui le précéda dans la tombe, resta dans une simplicité modeste comme 
fon origine ; l'argent qui afflua dans ses mains en sortit toujours pour secou- 
rir les misères, aider les œuvres, et ne permit qu'à son esprit de s'enrichir. 

Le samedi, 17 janvier, dans l'Eglise de SaintLaurent-inDamaso, vingt- 
quatre cardinaux, près de trente évêques, archevêques, iiatriarohes, la cour 
pontificale, les généraux et procureurs d'ordres religieux, le prince Colonna 
assistant au tiône pontifical, le prince Rospigliosi, le jjatriciat romain, le 
corps diplomatique, nombre de députations étaient groupés autour du 
cercueil de l'éminent Cardinal, fils d'un humble commerçant. Quand l'au- 
guste sacrifice eut été célébré, quand l'encens eut donné ses derniers par- 
fums en un suprême honmiage aux restes mortels du défunt, par les lèvres 
de tous les assistants, l'Eglise émue ne crut pouvoir mieux souhaiter à 
Lucide-Marie Parocchi, évèque suburbicaire de Porto et S. Kulina, sous- 
doyen du Sacré-Collège, vice-chancelier de la Sainte Eglise Romaine, som- 
miste des lettres apostoliques, commendataire de Saint-Laurentin-Damaso, 
secrétaire du tribunal suprême de l'Inquisition, que d'aller où vont tous les 
fidèles du Christ, accueilli par les anges, escorté par les martyrs, vivre dans 
les siècles éternels, en compagnie de ce Lazare qui fut le pauvre aimé de 

Dieu : Ut cum Lazaro qnondam panpere œternam habeas requiem Quelle 

éloquence dans ce souhait qui clôt une telle vie ! 

*** 

Le 9 janvier ramenait, cette année, le 25« anniversaire de la mort de Victor 
Emmanuel ; ce quart de siècle a été l'occasion de ce que l'on a audacieuse- 
nient appelé «un pèlerinage national • à la tombe du roi spoliateur. A l'ex- 
ception de journaux socialistes pour lesquels Victor Emmanuel ne saurait 
mériter une plus grande indulgence que les autres, toute la presse italienne 
s'est unie pour saluer la mémoire de celui qui fut à un si haut point i le 



PAGES ROMAINES 111 



symbole et la synthèse de toutes les vertus du génie italien que nombre de 
siècles devront passer, avant qu'un chef de peuples puisse mériter comme 
lui le titre de roi galant homme, c'est-à-dire, de roi tidèle à sa parole > 
Quanli secoli dovrannn trascorrere, prima che vn condultore di popoli 
meriti il tilolo che V. E. meri!ô di re galanUiomo.' Le cerveau qui a une 
telle conception des hommes, doit bien en avoir une semblable des choses 
et appeler la tombe du roi, tun aliare ;' c'est ce qu'il a fait. J^e paga- 
nisme divinisait ses empereurs, la révolution peut bien accorder le même 
honneur à ses maîtres. 

Pour favoriser la démonstration populaire, les chemins de fer avaient 
abaissé leurs tarifa, et de toutes les parties de l'Italie les pèlerins étaient 
venus. Sans doute, il y avait parmi eux nombre de francs-maçons délégués 
des loges provinciales, des survivants de la légende garibaldienne, mais 
à côté de ces apôtres de la libre-pensée, que de figures douces, honnêtes 
parmi ces gens du peuple qui, séduits par le bon marché, étaient venus à 
Rome, moins pour rendre houunage au premier roi d'Italie, que pour visiter 
la capitale du monde chrétien. Par une amère ironie des choses, tandis que 
leur ignorance était trompée par la révolution, la révolution était trompée 
par leur foi, et pendant les jours qui précédèrent et suivirent la date du 9 
janvier, sous les vastes voûtes de la basilique des apôtres, quantité de ces 
bons italiens s'agenouillaient aux pieds des pénitenciers, leur demandant 
une absolution générale joour toutes les fautes de leur vie dont ils leur fai- 
saient humblement l'aveu. C'était le renouvellement des scènes inouïes de 
naïveté qui.se produisirent le lendemain du :^() septembre 1870, quand les 
soldats que l'on avait lancés à l'assaut de Rome, en leur persuadant qu'ils 
allaient délivrer le Pape, assiégeaient les confessionnaux i)Our gagner les 
indulgences promises par Pie IX à l'armée italienne ! 

Au reste, Ja révolution a ici des contrastes qui frappent de stupeur celui qui 
n'est pas né dans la patrie de Machiavel. Quoique dans la Péninsule, comme 
dans les autres pays latins, la révolution ait pour programme la guerre à la 
religion, elle célèbre la mémoire de son roi par une messe solennelle. Sur la 
porte du Panthéon, le peuplp lira ; « Au Dieu très grand, très bon, l'Italie 
offre des prières pour l'âme de Victor Emmanuel, père de la Patrie. > II 
verra encore le gouvernement demandera l'un des ijrincipaux artistes de la 
nation, Ravanello, directeur de la chapelle de Saint-Antoine à Padoue, de 
composer une messe, genre palestrina, pour que les supplisations du Requiem 
œ/ernam, du Pie Jesu, traduites en sublimes harm nies, soient i)lus dignes 
du Dieu auquel on les adresse ; il verra le roi, les reines, les ministres, les 
chambres, les francs-maçons se donner rendez-vous auprès de l'autel. Tout 
cet éclat éblouira le peuple, qui, trop simple pour deviner l'hypocrisie de 
ces hommages, sera étonné des rigueurs de la Papauté envers un gouverne- 
ment si pieux et s'attacliera d'autant plus à lui qu'il le croira méconnu, per- 
sécuté. C'est ce qui explique la double démonstration au tombeau de Victor 
Emmanuel, le 9 et le 14 janvier, ces prières précédant la commémoraison du 
défunt au théâtre Argentina, au temple maçonnique, ces croix d'or à côté 
du drapeau des logos, c'est ce qui persuade aux naïfs qu'on a tort de mécon- 
naître les intentions du diable qui va se convertir. 



Don PAOLO-AaosTO. 



BIBLIOGRAPHIE 

Catéchisme de coNinovERSE. — Deuxième partie : Les Sacrements en géné- 
ral Les Sacrements en particulier ; — Baptême. — Confirmation — Eucha- 
ristie. Pénitence Extrême-Onction Ordre Mariage. Brochure in-32, 

96 pages. J.-P. Garneau, libraire-éditeur, Québec, 1902. Prix: 10 centins. 

Les lecteurs de La Nouvelle-France se rappellent probablement que nous 
avons signalé, en juin dernier, la première partie de l'opuscule intitulé 
Catéchisme de controrerse. 

La note élogieuse que nous lui donnions était si bien méritée, que le second 
tirage est déjà presque complètement épuisé. 

La deuxième partie, nous en sommes convaincu, ne sera pas moins favo- 
rablement accueillie. Sans compter que la matière traitée est plus univer- 
sellement pratique, il nous semble que ce dernier opuscule est même supé- 
rieur au premier. Chaque point est tellement mis en lumière, qu'il entraine 
irrésistiblement l'assentiment. 

On ne saurait donc exagérer les services que ce Catéchisme de controverse 
est destiné à rendre, non seulement aux catholiques, mais à ceux aussi qui 
ne le sont pas. C'est pourquoi nous aimerions le voir traduit dans une langue 
accessible à tant de non catholiques de bonne foi. 

Il nous est agréable d'ajouter que le nom de l'auteur n'est plus un secret. 
La citation suivante en fournit une preuve ; 

< De Québec toujours nous recevons le premier opuscule d'un catéchisme 
, de controverse qui comprend quatre chapitres. On nous l'envoie sans nom 
, d'auteur ; mais les indiscrétions d'outremer, comme les indiscrétions pos- 
, thumes, s'excusent plus facilement ; et quiind nous aurons révélé à nos lec- 
, teurs que l'auteur n'est autre que S. G. M*'' l'Archevêque de Québec, nul 
, ne s'étonnera plus de trouver dans ces pages un sens pastoral si intime et 
, si délicat, si pressant et si pénétrant, et ce sens d'une aduiirable rectitude 
. dont nous avons trop souvent perdu l'usage à travers certaines polémiques 
. européennes. > 1 

D. GossKLiN, Ptre. 



UNE NOUVELLE EEVUE QUÉBECQUOISE ^ 



Nous sommes en retard pour souhaiter la bicnvciuic aux AiimiJeJt de Notre-Damr du 
Sncrc-Vœnr. Il nous faudrait, jjour racheter cette nt'(;liK'"i'-'''i redire tout le bi<'n que 
nous pensons de cette revue toute canadienne, qui, faisant suite aux diverses éditions 
française, anglaise, allemande, flamande, espai'nole et italienne des Annnksàa la Viorgo 
d'Issondun, ajoute une fleur de plus — et non la moins suave — à la couronne littéraire 
de la Reine du Sacré-C(eur. 

La KuufcUe-Ji'miire — nous le reconnaissons avec gratitude — est redevable de ((uel- 
ques-unes de ses plus belles pages aux distingués et aimables rédacteurs des Annales. 
Nos lecteurs se rappellent l'éloquent article du Père Courbon sur nos grandes fêtes 
religieuses et nationales du 34 juin dernier ; ils fioûteront également le travail si 
instructif du Rév. Père E. Meycr dans la présente livraison de la Ncmvdle-Frunce. A 
ces noms désormais familiers s'ajoutent ceux d^autrcs colliiborateurs aussi lins lettrés 
et écrivains délicats que fervents apôtres et vaillants missionnaires. — L. L. 



\— L'Ami du Clergé, livraison du 30 octobre 1902. 

2— len Annalet de Notre-Dame du Sacré-Cœur. S'adresser au Père Supérieur des Mission- 
naires du Sacré-Cœur, 71, rue Sainte-Ursule, Québec.— Abonnemoui, 50 ceutins. 

Québec : — Imprimerie S.-A. Dkmers, N° 30, rue de la Fabrique. 



LA NOUVELLE- FRANCE 

EEVUE DES INTÉRÊTS RELIGIEUX ET NATIONAUX 

DC 

CANADA FRANÇAIS 

Tome II MARS 1903 N» 3 

UN SOUVENIR DE M^"^ TACHÉ 



C'était au lendemain d'un grand jour de deuil pour la 
population catholique de Manitoba. 

Nous venions d'apprendre que le Conseil Privé avait 
donné gain de cause à nos adversaires et que l'enseigne- 
ment religieux était banni de nos écoles. Frappés au cœur 
par ce coup de foudre, le premier sentiment que nous 
éprouvions était celui d'une profonde tristesse et d'une 
angoisse mortelle. Nous nous demandions avec une vive 
inquiétude, comment le valeureux athlète de nos libertés 
scolaires, dont la santé était si précaire, pourrait supporter 
cette cruelle épreuve, au soir de sa carrière épiscopale. 

La pensée de ses souffrances augmentait les nôtres, et 
afin de verser sur les plaies de son time le baume de notre 
cordiale sympathie, nous nous rendîmes, un petit groupe 
des confidents intimes de ses pensées, auprès de Sa Gran- 
deur. 

D'ordinaire, M^"" Taché accueillait les siens avec une 

8 



114 LA NOUVELLE -FRANCE 

gaieté débordante. Cette exubérance de caractère n'était 
chez lui que la manifestation des sentiments affectueux 
qu'il portait à tous ceux qui faisaient partie de son trou- 
peau. 

Ce jour-lcà, nous nous approchions de Sa Grandeur avec 
le même respect silencieux que s'il eut été paré au trône. 
A demi penché sur le bras d'un large fauteuil, tenant 
encore dans sa main droite un chapelet qu'il venait d'égre- 
ner, les yeux humides de larmes qui tombaient abondantes 
le long de ses joues décolorées, M»' Taché, atterré par cette 
navrante nouvelle, était abimé de douleur. 

Il passait, en ce moment, par l'agonie du jardin des 
Oliviers et semblait dire comme son Divin Maître : « Sei- 
gneur, que ce calice s'éloigne de moi. » 

L'angoisse poignante qui l'opprimait étouffait sa voix, 
et ses lèvres, sur lesquelles se jouait toujours un sourire 
affectueux, tremblaient d'émotion. 

M. le sénateur Girard porta la parole en notre nom. Il 
le fit avec cette onction si suave et si patriarcale que lui 
connaissaient tous ceux qui l'ont entendu parler en public. 
Il lui dit combien nous, ses enfants, nous partagions les 
peines de notre archevêque et notre pore, et que nous 
venions l'assurer de nouveau de notre entier dévouement. 
A travers ses sanglots. Monseigneur répondit : « J'avais 
« besoin, mes bons amis, que vous veniez me voir. Je 
« compte sur vous. » Puis, après un moment de silence, il 
ajouta : « La question de nos écoles va entrer dans une 
« phase nouvelle maintenant, mais elle ne sera réglée que 
« lorsque la justice aura triomphé. » Peu à peu, sa figure 
s'anima et il se mit à causer avec nous, sur les moyens à 
prendre pour réparer ce premier échec. Lorsqu'il fallut le 



UN SOUVENIR DE M»' TACHÉ 115 

quitter, Monseigneur s'était relevé de son premier abat- 
tement. 

Après avoir bu la coupe jusqu'à la Ife et payé ce juste 
tribut à la faiblesse humaine, M^"" Taché ployait ses épaules 
sous la lourde croix qui devait bientôt le conduire au 
tombeau. 

Le spectacle attendrissant de ce grand Prélat de l'Ouest, 
à l'âme si virile, éprouvant un instant de défaillance, en 
voyant le souffle des mauvaises passions détruire l'œuvre 
de sa vie, est resté un souvenir inoubliable dans ma 
mémoire. Les larmes des vieillards ont quelque chose de 
déchirant qui font mal au cœur. C'est qu'en effet, ils ne 
se bercent plus, comme les jeunes gens, de brillantes espé- 
rances ou de rêves enchanteurs. Ils ont trop souvent tou- 
ché du doigt les décevants mirages des calculs humains, 
pour se livrer à de faciles consolations. 

L'illusion est un tonique de croissance qui développe 
puissamment les énergies de la jeunesse, mais dont les 
effets sont émoussés au déclin de la vie. 

Les larmes de ce grand évêque évoquaient chez moi 
la pensée de Charlemagne, pleurant amèrement sur les 
ravages causés par les premières barques normandes sur 
les côtes de France. Tous deux, perçant les voiles de 
l'avenir, comprirent qu'ils voyaient seulement le prélude 
des maux qui allaient fondre sur ceux qui leur étaient 
confiés. 

L.-A. Pbudhomme. 

Saint-Boniface, 27 octobre 1902. 



LE JÉSUITE PAUL RAGUENEAU 



Au mois d'août de l'année 1G62, M*"' de Laval s'embarquait à 
Québec pour la France. La colonie, à peu prës abandonnée de 
la mëre-patric, était mise aux abois par l'Iroquoia ; la traite de 
l'eau-de-vie et la division des " puissances » achevaient de mettre 
le comble à ses maux. Bref, la colonie penchait à la ruine et le 
grand prélat allait travailler à la relever. 

Il avait pour compagnon un vénérable missionnaire, illustré 
par vingt-cinq années de travaux, dans les missions huronnes et 
iroquoises, et à Québec. C'était un jésuite d'environ cinquante- 
cinq ans, d'un mérite trës distingué, qui avait rempli les premiëres 
charges de son Ordre au Canada. Nul ne connaissait mieux le 
pays, nul n'était mieux au courant de ses besoins et de la situa- 
tion présente. M^' de Laval ne pouvait donc avoir de meilleur 
appui auprès de Louis XIV que ce religieux, qui allait, du reste, 
user de son influence auprès du prince de Condé son ancien élève. 
Le P. Paul Eagueneau, c'était son nom, ne devait pas revenir. Il 
fut retenu en France pour succéder au P. Lejeune, comme pro- 
cureur des Missions de la Nouvelle-France ; mais il ne cessa de 
travailler activement jusqu'à la fin aux intérêts d'un pays qui lui 
resta toujours profondément cher. 

Le P. Paul Eagueneau est peu connu. Il mérite de l'être 
davantage, si tout le bien qu'on a dit de lui est vrai. C'est en 
effet une belle et grande figure d'apôtre à laquelle peu sauraient 
être comparées dans notre histoire, pourtant si riche en ces 
sortes de gloires. Peu ont mérité aussi bien que lui le titre d'apô- 
tre de la Nouvelle-France. Mais il lui a manqué un biographe. 
Nous avons bien de lui plusieurs Relations, et la Vie de la Mère 
de Saint- Augustin. On peut lire dans les Lettres de la Vénérable 



LE JÉSUITE PAUL RAGUENEAU 117 

Marie de l'Incarnation le bel éloge qu'elle fait de ses qualités 
naturelles et de son éminente vertu. L'ouvrage du P. de Roche- 
monteix et les Relatims nous offrent quelques autres témoignages 
de ses contemporains, en particulier des Pères de Brébeuf, Gar- 
nier et Chauraonot qui partagèrent son apostolat. Le P. de 
Brébeuf écrivait de lui à Rome : « C'est un homme hors ligne, et 
pour tout dire en un mot, si accompli sous tous les rapports qu'il 
n'a pas ici son semblable, et je ne sais si jamais il l'aura.» Mais 
de tous ces traits épars — on se prend à le regretter en les lisant — 
la personnalité du P. Ragueneau se dégage trop vague, imprécise. 

Il eut pourtant un biographe, qui fit du moins un essai de 
biographie. Mais ses manuscrits sont restés ensevelis, c'est le cas 
de le dire, dans la poussière des siècles, car ils datent de la fin du 
XVIP siècle. Ils ont été trouvés assez récemment. L'un a été 
laissé par M. l'abbé Bois, au Séminaire de Nicolet ; il a pour titre : 
La Vie du Père Paul Ragueneau, de la Compagnie de Jésus, Mis- 
sionnaire du Canada, et le Recueil des réponses qu'il a faites 
sur les plus difficiles matières de la vie spirituelle. 

L'autre est la propriété des Ursulines de Québec : c'est préci- 
sément ce Recueil de réponses que l'auteur de la Vie avait tran- 
scrites de sa main. Les deux manuscrits sont de l'écriture du 
pieux apôtre des Abénaquis, Jacques Bigot ^, le frère de Vincent 
Bigot qui fut supérieur des jésuites de la Ifouvelle France. Le 
brave missionnaire connut le P. Ragueneau, à Paris, et c'est sans 
doute lors d'un voyage qu'il fit en France après la mort de ce 



1 — Le P. Jacques Bigot, arrivé à Québec en 1679, un an avant la mort du 
P. Ragueneau, fut envoyé à Sillery auprès des Abénaquis, puis à leur mis- 
sion de Saint-François de Sales, sur la Cliaudière et sur le Kennebec. Il 
fonda ensuite les missions de Béoancour et de Saint-François du Lao. On le 
retrouve v.ers la fin de sa vie directeur de la Congrégation des hommes à 
Québec, oii il mourut en 171 1. Il se distingua par une tendre piété envers 
saint François de Sales, dévotion qu'il inculqua si profondément aux cœurs 
abénaquis qu'elle est encore en honneur dans la tribu. 




118 LA NOUVELLE - FRANCE 

dernier, qu'il composa sa notice, qui ne vit jamais le jour pas 
plus que les Lettres. 

La préface est intéressante pour un témoignage inédit de 
M*' de Laval dont on appréciera la haute signification. Le voici : 

Je ne puis surtout omettre ici les éloges particuliers que j'ay cent fois 
entendu faire de luy à Monseigneur de la Val Premier Evesque de Québec, 
qui avait connu plus longtemps et plus particulièrement ce grand mission- 
naire. Il disait que le Père Ragueneau estait un des plus grands esprits et 
un des plus grands saints qu'il eutjajnais connu; qu'il avait une si grande 
étendue d'esprit qu'il le croyait capable de tout entreprendre et de réussir 
en tout. Il avait une si profonde humilité, ajoutait cet illustre Prélat, que 
ce saint homme avait demandé instamment au Général de leur Compagnie 
de n'estre jamais mis dans aucune charge quoiqu'il fut capable des plus 
hauts employs de cette Compagnie, selon mon sentiment. Enfin, j'avais 
une si haute idée de ce Père, le connoissant aussy particulièrement que je le 
connoissais pendant sa vie, que je le croyois non seulement capable d'estre 
Général de la Compagnie, mais encore capable de gouverner un Royaume 
tant ie voyois dans luy d'élévation et d'étendue d'esprit. Ce sont les propres 
termes dont se servait cette illustre Prélat pour faire connoistre la grande 
perte qu'on avait faite à la mort du P. Ragueneau et la haute estime qu'il 
avait de luy 1. 

Le p. Jacques Bigot ne nous a laissé par malheur qu'une 
biographie très incomplète. Il ne nous présente qu'un côté de 
l'apôtre, le saint. Rien de ses courses apostoliques, rien de sou 
administration, rien enfin du rôle qu'il a joué eu égard aux des- 
tinées du Canada. C'est que l'auteur se proposait avant tout, 
comme il le déclare lui-même, d'ofirir à la piété des fidëles les 
lettres spirituelles de son personnage; il les jugeait éminemment 
propres à faire du bien dans les âmes, tant il y trouvait d'onction, 
de piété solide et éclairée. La Vie n'était, dans son dessein, 



1 Sans doute, si les sentiments de Me' de Laval à l'égard du P. Ragueneau 

eussent été connus, on n'aurait pas insinué, comme on l'a fait, que ce Père, 
lors de son départ du Canada, était une cause de déplaisir et d'embarras 
pour l'Evêque de Québec. 



LE JÉSUITE PAUL RAGUENEAU 119 

qu'une introduction. Elle nous est toutefois précieuse, malgré 
qu'elle soit d'un pauvre écrivain ; au moins elle nous révèle la 
physionomie morale de notre apôtre de la Nouvelle-France. 
Tâchons d'en esquisser ici les principaux traits. 



*** 



Le P. Ragueneau naquit à Paris en 1605 {al. 1608). De ses 
premières années nous ne dirons rien, si ce n'est qu'il se signala 
toujours par une piété et une vertu au-dessus du commun, surtout 
par un amour singulier de la pureté. Quand il fut désigné en 
1636, pour les missions du Canada, depuis longtemps l'objet de 
ses vœux, la réalité de sa vocation fut révélée à ses parents par 
un prodige : Dieu leur fit voir à chacun séparément leur enfant 
qui portait un Indien sur ses épaules. Dès ce moment, ils aban- 
donnèrent le dessein qu'ils avaient formé de s'opposer de tout 
leur pouvoir au départ de leur fils. 

Le jeune missionnaire aborda sur nos rives, brûlant de mar- 
cher sur les traces du B. Charles Spinola, dont le martyre était 
alors assez récent. Ce fut, en efiet, le même courage, intrépide 
jusqu'à l'héroïsme en face du danger, la même ardeur magna- 
nime à courir au-devant des travaux et des souffrances, la même 
joie à les supporter. Un document inédit nous en donne une 
preuve touchante. C'est la formule d'un vœa qu'il fit en 1639. 
quand mille bruits, mille menaces de mort arrivaient à ses oreilles. 
Elle commence par ces mots : Quid retribuam iibi, Domine mi 
Jesu, pro omnibus quœ retribuisti mihi ? Calicem tuum accipiam et 
nomen tuum invocabo, et se termine ainsi : 

Tibi ergo, Domine mi Jesu, et corpus et sanguinem meumjam ab 
hae die gaudenter offero, ut pro te, si ita doues, moriar, qui pro 
me mori dignatus es. Fac ut sic vivam, ui ita mori tandem me 
velis. Ita, Domine, calicem tuum accipiam et nomen tuum invocabo, 
Jesu, Jesu, Jesu. 



120 LA, NOUVELLE - FRANCE 

Un zële ardent consumait ce grand cœur d'apôtre. Il semblait 
infatigable. M^ de Laval raconte que pendant la traversée qu'ils 
firent ensemble en 1662, il vit le P. Ragueneau écrire plus de 
trois cents lettres, « ce qui ne le détournait point, ajoute le prélat, 
des instructions continuelles qu'il faisait dans le vaisseau ; et tout 
le monde était charmé de l'entendre parler de Dieu comme il 
faisait. C'était vraiment un homme tout rempli de l'esprit de 
Dieu. )) De retour en France, sa vie étonnait les plus vertueux 
et les plus mortifiés. Loin de prendre un repos bien mérité après 
tant de fatigues essuyées dans de pénibles missions, il continua à 
se dépenser sans compter. Il déployait une activité vraiment 
prodigieuse. D'ordinaire, il ne se couchait point ; il prenait un 
peu de sommeil assis, faisait ensuite quelques heures d'oraison, 
puis travaillait le reste de la nuit. C'était, on le voit, un athlète 
par tempérament aussi bien que par vertu. Il s'employait, outre 
les devoirs de sa charge, au bien d'une infinité de personnes de 
toutes conditions, répondant à leurs consultations, confessant, 
prêchant et donnant des retraites aux communautés religieuses. 
Son expérience consommée dans les choses spirituelles fit qu'un 
grand nombre d'âmes, et parmi elles beaucoup de personnes 
engagées dans les voies extraordinaires, s'adressaient à lui pour 
leur direction. C'est ainsi qu'il continua à diriger de Paris une 
célèbre mystique de l'Hôtel-Dieu de Québec, la Mère Catherine 
de Saint-Augustin morte dans cette ville en odeur de sainteté, 
en 1068, et dont il écrivit la vie en 1671, sur la demande de 
M*' de Laval. 

Chose admirable, ce fort au cœur de lion était doux comme un 
agneau. Eien que d'aimable dans sa vertu, dont le caractère fut 
une douceur inaltérable jointe à un zèle dévorant. Sa douceur 
était faite de bonté, d'une humilité profonde et pleine de condes- 
cendance, d'une charité tendre, patiente et toujours sereine. 
C'est ce qui lui gagnait le cœur des sauvages ; aussi il en convertit 
un grand nombre. Il en fut de même à Québec auprès des Fran- 
çais. Il était si saintement engageant qu'un pécheur ne pouvait 



LE JÉSUITE PAUL BAGUENEAU 121 

guère lui résister dans la conversation, et qu'il opéra nombre de 
réconciliations dans les familles. Les instructions publiques où 
il exhortait ses auditeurs à la pénitence produisaient une telle 
impression que « très souvent après ses instructions personne ne 
sortait de l'église sans se confesser auparavant ; c'est le témoi- 
gnage que m'ont donné les personnes qui se sont trouvées à ses 
instructions et qui vivent encore. » 

Les préventions et les animosités tombaient comme d'elles- 
mêmes devant le charme de sa douceur. Un gouverneur, proba- 
blement M. de Lauzon, avait été fort prévenu contre le P. 
Ragueneau, qu'on lui avait dépeint trompeur, intrigant et plein 
de « malicieuses artifices. » Aussi, à son arrivée à Québec, l'ac- 
cueil qu'il fit au Père fut-il rien moins que gracieux. Cependant 
celui-ci ne répondait à ses rebuts constants que par une douceur 
non moins constante, pleine d'humilité et de patience, et jointe à 
une sagesse remarquable dans toute sa conduite. Le gouverneur 
en fut frappé. Il s'aperçut dès lors que l'envie et la haine avaient 
été les seuls mobiles des personnes qui avaient décrié auprès de 
lui le saint missionnaire. Il n'était personne, après cela, pour qui 
il montrât plus d'estime, même par des éloges publics. 

Cet esprit de douceur, le P. Ragueneau s'appliquait h le com- 
muniquer à tous : il fait le caractère de sa direction spirituelle 
et ne contribue pas peu à l'onction répandue dans ses Lettres 
spirituelles, que nous voudrions voir plus nombreuses. Il puisait 
cette douceur dans une union intime avec Dieu dont la présence 
lui était continuelle ; il la puisait encore — détail qui ne manque 
pas d'intérêt — dans le dévotion au Sacré-Cœur de Jésus qui lui 
était familière comme il appert par ses lettres. 

Le vénérable apôtre de la Nouvelle-France mourut pour ainsi 
dire sur la brèche. Il entendait les confessions quand il fut frappé 
de la dernière maladie qui l'enleva à la terre quelques heures 
après. «Aimons Dieu», dit-il en expirant; son âme chargée de 
mérites allait enfin jouir de la récompense, de l'Amour infini. 

C'était le trois septembre 1680 ; il était âgé de soixante et quinze 



122 ^ LA NOUVELLE - FRANCE 

ans. Outre M™° d'Ailleboust, plusieurs autres saintes personnes 
connurent d'une façon surnaturelle la gloire qu'il a reçue en par- 
tage au ciel. 

Le biographe, avant de conclure, s'exprime ainsi : 

Je n'ai point voulu aussi, dans tout l'abrégé de sa vie, toucher les commu- 
nications extraordinaires, les relations, les visions qu'a eues pendant sa vie 
ce fidèle serviteur de Dieu, quoique j'aie dos connaissances assez particu- 
lières des faveurs spéciales qu'il a reçues do Dieu. 

Ah ! comment ne pas en vouloir à cet excellent missionnaire 
des Abénaquis, d'avoir ainsi fait de la discrétion à nos dépens ! 

L. HuDOJî, S. J. 



CAUSERIE LITTÉRAIRE 



L'Oublié ï, par Mme Laure Conan Une internationaliste en littérature 

L'héroïque histoire du Canada Les oubliés; Lambert Closse. — Que 

liambert n'occupe pas une assez large place dans le roman ; et que sa 

femme paraît bien être le personnage principal Les inconvénients du 

roman historique. — Mme Laure Conan et l'histoire; Mme Laure Conan 
et la nature; Mme Laure Conan psychologue. — Un héros sacrifié. — La 
composition ; l'inspiration du livre. 

Voici un livre qui a toutes les apparences d'un roman, dont 
l'auteur pourtant paraît n'avoir pas voulu faire un vrai roman, 
dont M. l'abbé Bourassa, qui a écrit pour lui une belle préface, 
ne sait pas lui-même s'il est bien un roman. Ce sont, dans L' Oublié 
de fines études d'âme humaine, des tableaux d'imagination, des 
dialogues sur notre histoire, des scènes de la vie coloniale : le 
tout plus ou moins lié, mêlé et fondu, si bien que M"" Laure 
Conan semble vouloir traiter les genres en prose comme les roman- 
tiques de 1830 ont fait les genres en vers. Elle fait éclater les 
moules, elle brise les cadres, elle abat les frontières ; c'est une 
internationaliste en littérature. Relisez plutôt A l'œuvre et à 
l'épreuve, qui a précédé de quelques dix ans L'Oublié, et essayez 
de donner un nom à ce livre composite, et de le ranger dans quel- 
qu'un des genres classiques que vous savez. 

Cependant, L'Oublié est fait d'après un plan plus précis, se 
détache dans des lignes plus nettement dessinées qu'J. l'œuvre et 
à l'épreuve, et nous ne serions pas étonnés s'il était quelque jour 
définitivement placé, dans notre bibliothèque canadienne, sur le 
rayon des romans historiques. C'est là, pour notre part, qu'au- 
jourd'hui nous le déposons volontiers. 



1 — L'Oublié, par Laure Conan, 1902, chez Beauchemin, Montréal. 



124 LA NOUVELLE -FRANCE 

M"'" Laure Conan vient doue d'outrer défiuitivemeut dans cette 
voie très large où la fautaisie et l'histoire se jouent librement, 
dans ce chemin où l'ont ici devancée, Marmette, Bourassa, de 
Gaspé, Taché, de Boucherville, pour ne nommer que les plus 
illustres parmi les morts. 

Aussi bien, notre histoire se prête-t-elle merveilleusement h ces 
récits qui sont à la fois fable et réalité, à ces résurrections qui 
font se lever sous le regard des Canadiens d'aujourd'hui ces 
grands Canadiens d'autrefois, qui ont fondé la colonie, qui l'ont 
défendue, qui nous ont conquis au prix de leur sang et de leur 
vie un sol que tant d'ennemis leur disputaient. Ces héros d'il y 
a deux siècles, noue, dont les origines ne se perdent pas comme 
celles des peuples d'Europe et d'Asie, dans la nuit des temps, 
nous les appelons volontiers les demi-dieux de notre hisioire ; ils 
appartiennent, en vérité, à cette période de notre vie nationale 
que lord Elgin appelait lai-même l'âge héroïque du Canada. 

Mais, quelques-uns de ces héros, quelques-unes de ces figures 
que nous devrions toutes connaître, ou que nos poètes et nos 
historiens auraient dû mettre toutes en lumière, sont restées dans 
l'ombre. Il y a des oubliés sur la liste de nos grands hommes, 
et c'est à faire revivre un de ces héros qui ne doivent pas mourir 
tout entiers, que s'est appliquée M"" Laure Conan, 

Lambert Closse, — n'est-ce pas qu'on avait oublié ce nom-là? — 
est venu au Canada vers le milieu du dix-septième siècle. Il fut 
un des plus dévoués compagnons de M. de Maisonneuve ; il 
l'aida puissamment à fonder Villemarie ; maintes fois il défendit 
la ville naissante contre les attaques des sauvages, et les jésuites 
ont écrit de lui dans leurs Relations qu' « il ajustement mérité la 
louange d'avoir sauvé Montréal et par son bras et par sa réputa- 
tion \ » 
Or, Lambert Closse épouse, à Villemarie, et c'est toujours l'his- 



1— Cf. Préface de L'Oublié, p. XIL 



CAUSERIE LITTÉRAIRE 125 

toire qui parle, M"° Elizabeth Moyen, jeune orpheline qui avait 
été enlevée par les Iroquois, dans un combat où ses parents furent 
massacrés, mais qui ensuite fut rendue à la liberté et échangée 
par les sauvages pour un guerrier que l'on avait fait prisonnier à 
Montréal. La vie de famille ne fut pas longue pour Lambert 
Closse et Elizabeth Moyen. Le mari fut tué par une balle iro- 
quoise, et la jeune épouse resta veuve à dix-neuf ans, n'ayant 
pour se consoler qu'une petite fille de deux ans. 

Et voilà tout le sujet du roman, tout le thème sur lequel devaient 
broder l'imagination et l'exquise sensibilité de M'"" Laure Conan. 
Lambert, c'est l'oublié ; Elizabeth, c'est la jeune fille timide, un 
peu naïve, attachante, qui éveille un très discret amour dans un 
cœur de brave qui ne semblait né tout d'abord que pour la gloire 
et les rudes combats. 

La scène se passe dans l'île de Montréal, à l'heure précise où 
déjà Villemarie se dégage de la forêt, et étale ses trente petites 
maisons sur la Pointe-à-Caillères ; mais à l'heure fatale aussi où 
les Iroquois font à Québec et à Montréal des expéditions meur- 
trières, surprennent, massacrent, tuent les pauvres colons. C'est la 
vie que l'on menait au milieu de telles alertes, c'est l'héroïsme 
que suscitaient de pareils combats que M'"*' Laure Conan a voulu 
peindre et caractériser ; c'est un fragment de la grande épopée 
canadienne qu'elle a voulu nous donner. 

A ce chant épique, il fallait un Achille ou un Roland, et c'est 
Lambert Closse qui doit ici jouer le rôle de ces classiques person- 
nages. Au reste, ce ne sont pas les combats, les mêlées confuses 
et sanglantes que l'auteur de L'Oublié veut raconter ; les guerriers 
ne sont pas toujours sur le champ de bataille, et M'"" Laure Conan 
veut nous les montrer surtout à la maison. Qu'y a-t-il de plus 
charmant qu'Hector entouré d'Andromaque et du jeune Astya- 
nax? 

Seulement, comme il arrive d'ordinaire dans la vie privée, la 
jeune fille, l'épouse, la mère, occupent une place considérable, et 
souvent la plus large. Et M'"" Laure Conan avait donc ici un 



126 LA NOUVELLE - FRANCE 

très dangereux écueil à éviter, et elle n'a pas toujours bien su 
s'en garder. Vraiment, Lambert est trop souvent rais à l'écart 
dans L'Oublié. Cet oit6?j^, l'auteur l'oublie trop souvent elle- 
même, et le lecteur s'impatiente de ce que le héros principal est 
à peu près négligé pendant les cent premières pages d'un livre 
qui n'en comptera pas deux cent cinquante, et de ce que c'est 
Elizabeth qui y étale plutôt son personnage. Pourquoi Lambert 
n'occupc-t-il donc pas une place plus large dans un livre qui lui 
est consacré ? pourquoi ne se montre-t-il pas et n'agit-il pas plus 
souvent sous nos yeux ? Que fait donc Achille sous sa tente ? 

Au fait, n'est-ce pas plutôt Elizabeth que M""' Laure Coiian a 
voulu peindre, raconter et faire revivre en ces pages qu'elle vient 
d'écrire ? Elizabeth, d'ailleurs, appartient elle aussi à notre his- 
toire ; elle aussi, l'orpheline malheureuse et la prisonnière inté- 
ressante, elle est une oubliée. Et voyez comme l'auteur s'attache 
à mettre en relief dans toute la suite du livre cette petite fille 
qu'au début du chapitre deuxième vous apercevez assise au milieu 
d'une pirogue, coiftëe de feuillage, les cheveux flottant au vent, 
le visage baigné de larmes heureuses. C'est elle, Elizabeth, 
c'est bien elle dont la vision douce rayonne à travers toutes les 
pages de V Oublié ; c'est bien « cette petite qui a des yeux 
comme M"° Mancc les aime, des yeux de velours avec du feu 
au fond,» qui nous occupe, nous attendrit, nous retient, nous 
captive. Et dès lors. M"" Laure Conan n'a-t-elle pas vraiment 
oublié d'ajouter une lettre au titre qu'elle a écrit sur son livre ? 
Ou plutôt, et nous nous excusons de risquer ici un conseil, n'est-ce 
pas Les oubliés qu'il faudrait lire, quand viendra une seconde 
édition, sur la couverture du roman ? 

Que si un pareil défaut a pu se glisser dans la composition de 
l'ouvrage que nous étudions, c'est que sans doute l'auteur n'a 
pas osé mêler trop de fantaisie à ses récits, c'est qu'elle a voulu 
avant tout ne pas trop déborder les données de l'histoire qui 
sont, en somme, très courtes et très sommaires sur le compte de 
Lambert Closse ; c'est que, sans doute aussi, elle n'a pas osé péné- 



CAUSERIE LITTÉRAIRE 127 

trer beaucoup plus outre que l'annaliste lui-même, auquel elle 
emprunte le thème de son livre, dans les multiples manifesta- 
tions de la vie coloniale que l'on devait mener à Villemarie vers 
1650, et auxquelles a dû prendre part Lambert Closse. M"" Laure 
Conan semble avoir eu sous les yeux, tout le temps qu'elle a écrit 
son roman, cette boutade de Diderot qui n'aimait pas les romans 
historiques, et qui les dénonçait comme appartenant à un genre 
faux : « Vous trompez l'ignorant, vous dégoûtez l'homme ins- 
truit, vous gâtez l'histoire par la fiction et la fiction par l'histoire. » 
M"'° Laure Conan a éprouvé elle-même tous les inconvénients que 
présente le roman historique ; et il n'y a pas assez d'histoire dans 
son livre et pas assez de fiction ; elle a craint, à tort, pensons- 
nous, de mêler dans une large et puissante mesure ces deux élé- 
ments essentiels de son roman ; elle a fait une nouvelle un peu 
fluide peut-être ; elle n'a pas tissé de façon assez serrée et assez 
solide la trame de son livre ; elle n'a pas lancé son héros dans 
des aventures ou des actions suflBsamment multijfliées ou nour- 
ries ; et comme sa nature de femme l'inclinait plutôt vers cette 
nature très tendre qu'est Elizabeth Moyen, elle s'est plu à racon- 
ter cette nature, et à faire de cette jeune tille le centre principal, 
car nous ne sommes pas trës sûrs qu'il n'y ait pas plusieurs cen- 
tres dans l'Oublié, de son roman. 

Il ne faut donc pas craindre, quand an veut par le roman 
faire connaître rhistoire,-de tailler largement ses tableaux dans 
la réalité et dans la fantaisie et d'intriguer fortement son récit. 
Ici, comme dans la tragédie ou le drame, l'auteur n'est tenu qu'à 
une seule chose, à respecter la couleur locale, à donner au lecteur 
le sentiment juste du passé, l'iliusion véritable de la vie historique. 

M"" Laure Conan sait d'ailleurs nous donner admirablement 
cette illusion, et conserver aux hommes et aux choses le caractère 
que, par ailleurs, nous leur connaissons. Et ce n'est pas un des 
moindres mérites de son livre. Elle nous dit très précisément ce 
que dut être, ce que fut cette étonnante, cette miraculeuse Ville- 
marie au milieu du dix-septième siècle. 



128 LA NOUVELLE - FRANCE 

Vous savez, en effet, que Montréal n'est pas né comme nais- 
sent les autres villes. Il fut extraordinaire dès son berceau. Ce 
sont des âmes d'élite, de vrais religieux, des saints véritables qui 
lui donnèrent la vie, et qui étaient d'une initiative dont avaient 
tort de se moquer les gens de Québec de ce temps-là ^ Maison- 
neuve est une des figures les plus nobles, les plus énergiques aussi, 
les plus pures qui soient dans la galerie de nos fondateurs ; c'est 
un chevalier de Dieu et de Marie ; il vient travailler ici à étendre 
le règne de l'un et de l'autre ; lisez plutôt le premier chapitre de 
V Oublié, M"° Mance est l'hospitalière par excellence; c'est la 
mère des pauvres, des blessés, des malheureux ; elle s'enveloppe 
d'une atmosphère de tendresse, de piété, do vertu qui charme et 
purifie tous ceux qui l'approchent ; c'est une vierge admirable, 
un apôtre vraiment élu. Entendez-la définira Elizabeth l'inspi- 
ration qui la fit venir ici dépenser sa vie : « On ne choisit pas sa 
vocation. Je n'y pouvais rien. Toute mon âme s'en allait vers la 
Nouvelle-Fratrce^. » 

Et tous les autres personnages qui ont aidé ceux-ci à fonder 
Montréal, et dont M"" Laure Conan a esquissé la silhouette ont 
les mêmes attitudes de piété virile, de missionnaires inspirés. 

Voyez, par exemple, Lambert lui-même, et de Brigeac, et 
Marguerite Bourgeois ; entendez ces hymnes de la Vierge que le 
soir on chante au fort pour charmer les longues veillées d'hiver ; 
considérez comme se préparent au combat ces seize jeunes gens 
qui suivent dans l'héroïsme et dans la mort notre admirable 
Daulac. Et tout le livre de M"" Laure Conan est pénétré de cette 
foi robuste, et de ce christianisme si sincère et si agissant qui 
animaient nos pères en général, et les premiers habitants de 
Montréal en particulier. Et peut-être même est-ce pour cela que 
l'auteur n'a pas osé y introduire plus d'invention personnelle, ni 



1 —L'Oublié, p. 19, 20. 

2 — L'Oublié, p. 57. 



CAUSERIE LITTÉRAIRE 129 

plus de romanesque. Ce livre où l'on devait raconter de si pieuses 
choses, paraît craindre de devenir un véritable roman. 

Mais où l'imagination de M'"" Laure Conan pouvait davantage, 
et sans nulle timidité, s'ébattre et s'envoler, c'est dans la descrip- 
tion des lieux où elle situe ses personnages. Quel plus imposant 
décor, quel plus gracieux, et quel plus varié ? La forêt vierge ou 
à peine entamée par la hache du colon ; les champs cultivés où 
ondoie la moisson dorée, et qui font à travers bois de grandes 
clairières lumineuses ; le petit coin de terre où Lambert a con- 
struit sa maisonnette, et où il mène sa douce vie de famille : et 
tout ce paysage limité, agrandi par le fleuve qui le contourne, 
l'enveloppe, et le remplit de l'éternel murmure de ses eaux pro- 
fondes. 

N'est-ce pas que l'auteur a dû être fortement tentée de s'attar- 
der à décrire cette nature d'Amérique, si facilement grandiose, 
et, à l'époque où nous nous reportons, si sauvage encore et si 
mystérieuse? M"'" Laure Conan n'a pas voulu céder à cette tenta- 
tion pourtant séduisante ; elle est d'une sobriété attique, voisine 
de la sécheresse. Et comme nous voilà loin des pages exubé- 
rantes, des plantureuses descriptions de Marmette ! 

Au surplus, M"'" Laure Conan paraît bien ne pas se complaire 
dans le genre descriptif. L'abbé Delille doit être pour elle le 
dernier des écrivains ; et de le penser, en tout cas, elle n'aurait 
pas tout à fait tort, ni non plus tout à fait raison. Elle se console 
d'ailleurs, parle peu de cas qu'elle fait de la description, de n'avoir 
pas sans doute beaucoup de cette sorte d'imagination et de cette 
sorte de sensibilité qu'il faut pour bien décrire et pour décrire 
longuement. On sait en efliet que pour peindre la réalité, il ne 
suffit pas de seulement bien voir, mais il faut aussi bien imaginer, 
et surtout facilement s'émouvoir. C'est à travers toutes nos 
facultés sensibles que doivent passer toutes nos visions de la 
nature ; et ce sont ces facultés, selon qu'elles sont plus ou moins 
délicates et souples, qui enchantent les spectacles, qui les animent, 
qui les colorent, qui les transforment, qui leur donnent leur 
9 




130 LA NOUVELLE -FRANCE 



poésie et leurs très variables significations. Un paysage est un 
état d'âme, disait fort justement ce pauvre Amiel. 

Or, il paraît certain que M'"'' Laure Conan manque un peu 
beaucoup de cette imagination qu'il faut pour bien voir et pour 
bien peindre ce que l'on a vu. Ce n'est pas qu'elle ne puisse jeter 
sur la nature de rapides et trës intelligents coups d'oeil ; mais elle 
se lasse vite de regarder, et si parfois elle a des mots charmants 
qui font image, elle ne peut prolonger son regard, ni par lui enve- 
lopper de bien larges tableaux. Ses descriptions ne dépassent 
guëre quelques lignes ; ce sont plutôt des canevas, très délicate- 
ment indiqués d'ailleurs. 

Insensiblement, ils se rapprochaient du rivage. Le bruit des eaux rapides 
de la rivière Saint-Pierre, quelques mugissements, quelques tintements de 
clochettes dans les herbages de la grève troublaient le silence. Encore parée 
d'éclatants feuillages, l'île de Montréal se détachait dans la gloire du cou- 
chant ; et, sur la Pointe-à-Caillères, aux bords des eaux brillantes, le berceau 
de Villeniarie, voilée de brume lumineuse, semblait osciller aux brises du 
ciel 1. 

Ces lignes qui sont écrites par une main très légère caractérisent 
la manière à la fois exquise et un peu vague de M"" Laure Conan 
quand elle essaie de crayonner. 

De même l'auteur de L'Oublié ne s'abandonne pas assez à ces 
imprcEsions que les spectacles de la nature font naître dans une 
âme, ni non plus ne communie assez intimement avec cette nature 
qui, on le sait, sympathise avec nos joies et nos tristesses. Elle 
éprouve bien la douceur de ces secrètes relations, mais elle ne 
fait le plus souvent que laisser entrevoir la merveilleuse harmo- 
nie qui s'établit entre les êtres et nous, quand nous souffrons ou 
quand nous sommes heureux. 

Une joie étrange l'envahissait, la pénétrait, et comme pour exprimer cette 
joie divine qui débordait en larmes silencieuses, la voix du rossignol s'éleva 
tout à coup sous l'épaisse feuillée 2. 



1 — L'Oublié, p. 9S. 
2— L'Oublié, p. i2. 



CAUSERIE LITTÉRAIRE 131 

Ce n'est pas pourtant que M™^ Laure Conan manque de sensi- 
bilité. Elle en est douée, et d'une très tendre et trës fine, mais 
c'est à d'autres objets, nous le savions déjà, que l'auteur d' Ange- 
Une de Montbrun sait l'appliquer. 

Ce qu'en efiet M™* Laure Conan aime à étudier, à pénétrer, à 
analyser, c'est Pâme humaine, c'est toute cette multitude infinie 
de sentiments qui s'y cachent et s'y révèlent, discrets et char- 
mants tout ensemble, timides et généreux, qui s'enveloppent à la 
fois de pudeur et de bonté, qui se découvrent comme à regret, 
et n'apparai.-sent que pour exhaler leurs parfums et nous pénétrer 
de leurs suaves influences. Eappelez-vous donc Angeline, Mau- 
rice Darville et la bonne Gisèle Méliand. Et rapprochez de ces 
âmes celles d'Elizabeth, de Lambert, de Maisonneuve et de 
M"« Mance. 

Donc, ce que M""" Laure Conan aime surtout faire en ses livres, 
c'est de la psychologie. Oh ! rassurez-vous. Elle ne pose ni 
n'étudie aucun de ces problèmes ardus où s'enfonce la courageuse 
pénétration de Paul Bourget ; elle ne cherche pas les cas rares, 
les cas exceptionnels pour les examiner, les retourner et eu 
démêler les très complexes éléments. Sa psychologie est plus 
accessible, et moins abstruse. Lambert Closse et Elizabeth 
Moyen sont des âmes très belles, mais nullement compliquées ; 
et M"" Conan s'attache à nous faire voir en elles ce qu'il pourrait 
y avoir de meilleur en vous et moi. Nous voudrions mâme par- 
fois cette psychologie moins superficielle et plus variée en ses 
procédés. Il y a peut-être un type trop uniforme de ces person- 
nages, et peut-être aussi ce type est-il trop féminin. A une époque 
de grandes batailles comme celle où vivent les héros de L'Oublié, 
on aimerait voir sur ces visages de colons-soldats quelque chose 
de plus viril et de plus martial. 

C'est sans doute aussi parce que M""' Laure Couan se plaît 
davantage à peindre des âmes délicates, féminines, qu'elle a 
donné dans son livre une trop large place à Elizabeth et à M"* 
Mance. 



132 LA NOUVELLE -FRANCE 

L'espace nous fait défaut pour entrer un peu dans l'analyse des 
caractères que M""' Laure Conan a tracés dans son roman. Lam- 
bert surtout et Elizabeth mériteraient une étude particuliëre ; et 
il serait surtout intéressant de faire voir comment l'auteur a fait 
naître et se développer en ces deux âmes une passion très vive, 
très pure, que les obstacles ou les déceptions n'ont jamais aiguil- 
lonnée ou égarée. C'est une idylle, délicieuse et fraîche, que 
l'histoire des amours de Lambert et d'Elizabeth. Jamais berger 
et bergère ne sont plus doucement ni plus sûrement possédés. 

Ce que nous reprocherions seulement à M'"^ Laure Conan, c'est 
d'avoir créé un rival à Lambert, et d'avoir allumé une passion très 
vive pour Elizabeth dans le cœur de ce pauvre Claude de Brigeac. 
Non pas que cela ne soit pas naturel. Les choses se passent sou- 
vent ainsi dans le monde, et longtemps encore sans doute on se 
disputera le cœur des bonnes Elizabeths. Mais, en vérité, pour- 
quoi n'avoir pas donné à cette passion de Claude de Brigeac tout 
le développement qui eût pu la rendre intéressante? Et pourquoi 
nous dire qu'il aime tant Elizabeth, s'il ne doit faire dans toute la 
suite du roman que deux ou trois courtes apparitions, et si surtout 
on ne le rencontre que pour le voir soupirer, pâlir, rêver et s'amai- 
grir en silence ? Il faut, paraît-il, dans toute pièce, un personnage 
sacrifié. Eh bien, de Brigeac est ici le héros sacrifié, et il l'est 
dans les grands prix. Que l'auteur de i'OwôZié se rappelle cepen- 
dant que les don Sanches sont aussi ridicules dans le roman que 
sur la scène. 

Il y a dans l'Oublié entre Lambert et Elizabeth des scènes qui 
sont d'une exquise douceur, et qui sont pénétrées de cette sensi- 
bilité à la fois très tendre et très saine dont M™" Laure Conan à 
le secret. 

Il y a aussi dans ce livre des récits simples et attachants tout 
ensemble que nous voudrions reproduire en entier. Je ne puis 
que renvoyer le lecteur à ces narrations si délicates que nous 
lisons, par exemple, aux pages 40-48, et 110-117. 



CAUSERIE LITTÉRAIRE 133 

Il serait désirable que tous les récits de L' Oublié ressemblassent 
à ceux-là, et que la même inspiration, la même continuité, le 
même esprit de suite présidât à leurs développements. On peut 
en effet relever ici et là, dans ce livre, certaines incobérences de 
composition qui font que parfois les chapitres ne sont pas trës 
bien conduits, ni même les paragraphes assez bien organisés. 

Sans doute aussi que l'auteur aurait pu fondre davantage toutes 
les parties de son livre, et grouper de façon plus serrée autour de 
son personnage principal tous les autres héros. Il y a certains 
chapitres qui forment presque un tout à part, ou qui se ratta- 
chent trop indirectement à l'histoire de Lambert Closse, de 
Youhlié. D'où il suit, que le roman nous apparaît trop quelque- 
fois comme une série de tableaux, trës intéressants d'ailleurs, 
mais qui donnent au livre ce caractëre un peu mêlé et composite 
dont nous parlions au début. 

Aussi, ce qui vaut surtout dans L'Oublié c'est, outre la finesse 
de certains détails, l'ingéniosité de beaucoup d'analyses, la beauté 
d'un très grand nombre de récits, c'est la noblesse et comme la 
dignité de l'inspiration. Un même souffle anime toutes ces pages, 
et ce souffle est franchement patriotique et chrétien. Et l'on sort 
meilleur d'une lecture qui vous suggère de si bonnes pensées, de 
si religieux sentiments. 

M""* Laure Conan se constitue parmi nous un apôtre ; elle 
emploie sa plume à écrire et à propager ce qu'il y a de meilleur 
dans son âme si canadienne. Elle est pénétrée de cette pensée 
qui explique tout Lambert Closse, et que Lambert Closse com- 
munique à M"* Elizabeth, à savoir que la vie est surtout un 
devoir. Elle a publié un jour Si les canadiennes le voulaient, et 
elle veut pour sa part contribuer à faire chez nous les âmes plus 
fortes, et la patrie plus grande. N'avait-elle pas, par exemple, 
une intention, et trës louable et trës patriotique, quand elle a 
imaginé le chapitre douzième de L'Oublié, et qu'elle fait voir si 
âpre au dur labeur de la colonisation son héros ; et quand sur- 
tout elle lui fait dire à sa jeune et dolente épouse : — « Défricher, 




134 LA NOUVELLE - FRANCE 

labourer, semer, c'est la noblesse de la main de l'homme. C'est 
presque aussi beau que de porter le drapeau ^ ? » 

Ce sont des leçons de ce genre que souvent et très discrëtemcnt 
M""^ Laure Conan donne à ses compatriotes, et cela suffit vrai- 
ment pour que son livre mérite d'être répandu dans tous nos 
foyers canadiens, et qu'il y porte avec l'amour de notre passé si 
admirable, la semence des bons conseils et des bonnes résolutions. 

J.-Camille Rot, p"'^ 



ï— L'Oublié, p. 168. 



CHRONIQUE RELIGIEUSE ET POLITIQUE D'ALLEMAGNE 



Malgré les coups de canon qui ont si inopinément retenti au 
delà de l'Atlantique et qui ont suscité de si violentes colëres aux 
Etats-Unis, malgré les bruyantes manifestations de la politique 
mondiale que l'empereur a inaugurée depuis plusieurs années et 
dont jusqu'ici il a recueilli quelques lauriers, peu de fruits et 
beaucoup d'ennuis, c'est en deçà de l'Océan, dans le cœur même 
de l'Empire germanique qu'il faut chercher la clef des événe- 
ments et le secret des destinées de l'Allemagne. 

Certes l'empereur Guillaume II est une personnalité mar- 
quante j et du portrait très flatteur et très flatté qu'en a tracé ces 
jours-ci le chancelier von Biilovv en plein Parlement, il ressort 
clairement qu'il a des idées de gouvernement arrêtées dont il 
veut le triomphe, et qu'en particulier il désire être lui-même son 
ministre des affaires étrangères. Mais l'Allemagne est un empire 
constitutionnel, et en aucun autre pays, peut-être, les membres 
du Parlement ne sont plus jaloux de conserver intactes leurs 
prérogatives et leur autorité. Très mêlés à la vie du peuple, 
en contact fréquent avec leurs électeurs, ils connaissent les besoins 
réels du pays, et autant par patriotisme que par souci de leur 
réélection, ils savent défendre ses véritables intérêts même contre 
les projets ou les rêves de l'empereur. 

Pour ces raisons, le grand événement de l'année 1902 a été la 
discussion et l'adoption du nouveau tarif douanier, comme le fait 
le plus important de l'année 1903 sera le renouvellement du 
Reichstag ou Parlement de l'Empire, qui aura lieu au commence- 
ment de l'été, et qui, dès aujourd'hui, préoccupe tous les esprits. 
Dans la discussion du nouveau tarif, le Centre, ou parti catho- 
lique, a joué le premier rôle, et c'est lui encore qui, dans la 
prochaine bataille électorale, aura à soutenir les assauts les plus 
violents. A ce titre, ces deux faits méritent de fixer l'attention 
des lecteurs de la Nouvelle-France ; il s'en dégagera ainsi une 



136 LA NOUVELLE - FRANCE 

leçon, car ils nous montreront comment dans un pays en grande 
majorité protestant, l'union, la discipline et surtout l'inébranlable 
fidélité à ses principes ont donné à la minorité catholique une 
influence prépondérante. 

Bien curieuse et bien instructive a été la discussion des nou- 
veaux tarifs douaniers. En réalité il s'agissait d'une question 
vitale pour l'Allemagne. Dans les différents Etats dont l'agglo- 
mération forme l'empire germanique, plus qu'ailleurs l'opposition 
d'intérêts est tranchée entre les tenants de la terre et les partisans 
de l'industrie, entre les cultivateurs des campagnes et les ouvriers 
des villes. Il y a trente ans, l'Allemagne était surtout un pays 
agricole et la terre suffisait à nourrir ses habitants. Mais la guerre 
de 1870 qui a écrasé la France a donné un élan prodigieux à l'in- 
dustrie allemande : quand le voyageur parcourt les plaines de la 
Prusse rhénane et de la "Wostphalie que couvraient autrefois de 
vertes prairies et de riches moissons, il est pris de stupéfaction, pres- 
que d'effroi, à la vue de ces villes qui ont surgi de terre, de ces 
immenses fabriques qui renferment des milliers d'hommes, de ces 
cheminées colossales qui de leur fumée obscurcissent le ciel, de 
ce sol torturé, éventrë par les hommes pour lui arracher ses 
trésors cachés. Et partout rfegne la même lièvre d'activité. Mais 
ce progrès a aussi son revers : il s'est accompli au détriment de 
l'agriculture à qui l'industrie a arraché le sol et les bras ; et la 
population a été divisée en deux partis de force a peu près égale 
et dont les intérêts sont irréconciliablement divisés. Les cultiva- 
teurs pour vivre ont besoin d'être protégés contre la contiurrence 
étrangère : aussi demandent-ils qu'on élève une muraille de tarif 
infranchissable qui fermera les frontières allemandes à l'invasion 
des céréales, du bétail, et autres productions de la culture étran- 
gère, sous peine de tuer l'agriculture nationale et de condamner 
les paysans à mourir de faim. Mais il est facile de prévoir que 
les autres peuples useront de représailles et fermeront leurs pro- 
pres frontières aux produits de l'industrie allemande, dont l'ef- 
frayante surproduction n'a pas trop de tous les marchés du monde. 



CHRONIQUE RELIGIEUSE ET POLITIQUE d' ALLEMAGNE 137 

Aussi, par contre-coup, les industriels réclament-ils, sinon l'abo- 
lition, du moins la diminution des droits d'entrée, pour que les 
autres nations accordent à leurs produits une égale faveur. Ainsi 
ce qui sauve l'agriculture ruine l'industrie, et ce qui fait la richesse 
des ouvriers cause la misère des paysans. 

Or le temps était venu où cette grave question allait passer du 
domaine de la théorie dans celui de la pratique : à la fin de 
l'année 1902, les traités de commerce, conclus pour dix ans par 
le chancelier Caprivi avec les différentes nations, devenaient 
caducs. Personne ne songeait à les renouveler tels qu'ils étaient, 
tant ils avaient soulevé d'animosités dans toute l'Allemagne. Il 
fallait donc les modifier, sur une base plus équitable et plus en 
harmonie avec les intérêts en présence. Cette base ne pouvait 
être qu'un nouveau régime de tarifs douaniers. 

Ce fut la grande œuvre du chancelier von Biilow. Pour la 
mener à bonne fin, il s'inspira de l'idée très simple que puisqu'on 
se trouvait en présence de deux partis à peu prës d'égale force 
et dont les intérêts étaient irréductiblement opposés, il fallait 
diviser et les avantages et les charges ; de sorte que l'on impose- 
rait les productions étrangères suffisamment pour protéger la 
culture nationale, mais non de manière à exciter des représailles 
funestes à l'industrie. Le projet fut sérieusement élaboré dans 
les commissions, et s'il ne fut pas au-dessus de toutes les critiques, 
il marqua cependant un considérable progrès. Il nous est impos- 
sible de donner ici un aperçu de ce projet de loi si compliqué et 
si hérissé de chiffres : un seul exemple en montrera l'esprit. Les 
agrarions réclamaient un droit de 7 marks 50 sur les 100 kilo- 
grammes de blé étranger ; les socialistes demandaient l'abolition 
de tout droit pour procurer aux pauvres le pain à meilleur 
marché : la commission fixa le droit à 5 marks. 

La lutte s'engagea donc ardente, passionnée, débordant de l'en- 
ceinte du Parlement dans les journaux, les réunions publiques et 
jusque dans la rue. Contre le projet étaient les agrariens avant 
tout qui trouvaient les tarifs trop peu élevés, les libéraux, et sur- 



138 LA NOUVELLE - FRANCE 

tout les socialistes, adversaires décidés de tout tarif. Les autres 
partis étaient en majorité favorables au projet. Tout allait dépen- 
dre de la position que prendrait le Centre catholique ; compre- 
nant à lui seul plus du tiers des membres du Parlement, s'il restait 
uni, il déciderait de la victoire. Ou devine avec quelle impa- 
tience, j'allais dire avec quelle anxiété sa décision était attendue. 
Après avoir, par un mûr examen et une discussion approfondie, 
acquis la certitude que le projet sauvegardait suffisamment les inté- 
rêts de l'agriculture, le Centre se rallia franchement au principe 
de la loi, sauf à y introduire les amendements de détail qui lui 
sembleraient nécessaires au courant de la discussion publique. 
Et ici apparut clairement que la véritable force du Centre catho- 
lique vient de son union et de sa discipline : plusieurs de ses 
meiubres, en efiet, sont les représentants des populations pure- 
ment agricoles qui exigeaient des tarifs plus élevés, tandis que 
d'autres sont les élus des centres ouvriers, ennemis de tout tarif. 
Et cependant, malgré leurs intérêts personnels, la presque tota- 
lité resta fidèle à la décision prise par le groupe. A partir de ce 
moment, la victoire était assurée au profit du gouvernement. 

Cependant les adversaires de la loi ne désarmèrent pas : alors 
commença cette fameuse campagne d'obstruction organisée par 
les socialistes et dirigée par le démocrate millionnaire juif. Singer. 
Le jeu des socialistes était clair : en soulevant d'interminables 
discussions sur chaque article du projet, ils espéraient prolonger 
assez les débats pour que le présent Parlement expirât avant le 
vote de la loi : et alors les élections pour le futur Reichstag se 
feraient sur la question des tarifs ; admirable plateforme électorale 
pour les socialistes qui ne se recrutent que parmi les ouvriers, 
ennemis jurés de tout tarif. Le jeu était si clair que tout le monde 
le vit; et la majorité ne voulut point sacrifier la paix et la pros- 
périté du pays aux calculs socialistes. Du reste ceux-ci, par leur 
obstruction systématique, faussaient la machine parlementaire et 
l'empêchaient de fonctionner ; fallait-il, par un respect supersti- 
tieux des formes, la laisser se briser? La majorité ne le pensa pas, 



CHRONIQUE RELIGIEUSE ET POLITIQUE d'aLLEMAGNE 139 

et elle vota des pouvoirs discrétionnaires au président pour mettre 
fin aux débats inutiles. L'opposition fut ainsi réduite à l'impuis- 
sance, et enfin, le jour de Noël, au coup de six heures du matin, 
le nouveau tarif fut voté dans son ensemble par deux cents voix 
contre une centaine. Ce fut une rude lutte et une belle victoire : 
muis c'est avec raison que les journaux déclarèrent que c'était 
une victoire du Centre autant que du gouvernement. 

La loi est votée, mais l'agitation n'est pas terminée : un à un 
vont maintenant être dénoncés les traités de commerce avec les 
autres nations pour être refaits selon le nouveau tarif douanier ; 
sans parler des récriminations dans les journaux étrangers, l'agi- 
tation va continuer dans le pays ; et puisque ces traités de com- 
merce devront être ratifiés par le futur Reichstag, malgré tout 
les élections ee feront sur cette irritante question. 

Le Centre catholique, qui a eu la part prépondérante dans le 
vote de la loi, aura aussi à supporter les assauts les plus violents 
durant la campagne électorale ; non seulement d'ores et déjà 
toutes les forces protestantes se sont coalisées contre lui, mais, 
phénomène nouveau, les socialistes vont tourner contre lui tous 
leurs efforts. 

Pour bien comprendre la raison et la portée de cette nouvelle 
orientation des socialistes, il faut remonter plus haut, et en même 
temps montrer la position qu'occupe le Centre aujourd'hui. Long- 
temps le Centre fut, avant tout, un parti de combat. Ce n'est pas 
lui qui avait déclaré la guerre. Brutalement, haineusement, 
Bismark avait voulu écraser l'Eglise catholique et la soumettre à 
ses violents caprices ; et la majorité avait approuvé ces odieuses 
mesures devenues les fameuses lois de Mai, votés en 1873. Les 
catholiques eurent à souiFrir la prison, la spoliation, l'exil, mais 
ils surent avant tout résister. Et cette résistance s'organisa sur 
tous les points : sur le terrain parlementaire, comme sur le ter- 
rain religieux, elle fut admirable ; et c'est par là que le Centre 
ne cessa de grandir et qu'il devint une puissance. Dans cette 
lutte aussi longue qu'acharnée, à plus d'une reprise, il trouva des 



140 LA NOUVELLE - FRANCE 



alliés inespérés dans les socialistes. Non pas qu'ils aient jamais 
sacrifié un de leurs principes pour se rapprocher des socialistes : 
mais ceux-ci étaient, tout comme les catholiques, des persécutés : 
le même chevalier de fer qui avait fabriqué contre l'Eglise les 
lois de Mai avait lancé contre le socialisme les lois de coercition ; 
et ainsi, séparés par l'infranchissable fossé des principes, catholi- 
ques et socialistes allaient à l'assaut du même adversaire. Et l'on 
vit les socialistes voter à l'unanimité le rappel des jésuites et des 
autres congrégations religieuses en Allemagne, tandis que les 
députés catholiques, de leur côté, votaient l'abolition des lois 
de coercition pour rendre aux socialistes les libertés du droit 
commun. 

Mais tout le monde connaît quelle fut l'issue de la lutte : Bis- 
mark lui-même fut obligé de s'avouer vaincu, et sous ses succes- 
seurs, la victoire du Centre catholique ne fit que s'accentuer. 
Lambeaux par lambeaux furent déchirées les lois persécutrices, et 
arrachées au gouvernement les libertés nécessaires. Il se fit donc 
aussi un revirement dans le parti du Centre: admirable sur le 
champ de bataille, il ne se montra, à la surprise et au désappointe- 
ment de ses adversaires, ni moins grand ni moins admirable sur 
le terrain politique et social ; et le gouvernement impérial fut 
bien forcé de compter avec lui pour pouvoir compter sur lui. Il 
le fit du reste de bonne grâce. L'empereur lui-même, protestant 
convaincu, et à ce titre imbu, comme tout bon protestant alle- 
mand, de préjugés enracinés contre le catholicisme, a fini par se 
rendre. Pendant longtemps il sembla tenir rigueur aux catho- 
liques ; se pliant aux nécessités politiques, et tout en restant 
correct, il ne sut pas toujours cacher la froideur marquée et 
la défiance qu'il entretenait à leur égard. Est-ce politique plus 
habile et mieux dissimulée, ou bien est-ce expérience et convic- 
tion ? nous ne savons ; mais le fait est que tout paraît changé : 
partout on le voit faire de cordiales avances aux catholiques, et 
cet état d'esprit nouveau se traduit aussi bien dans les plus 
grandes occasions que dans les moindres circonstances. Il y a 



CHRONIQUE RELIGIEUSE ET POLITIQUE d' ALLEMAGNE 141 

quelques mois il prononçait à Aix-la-Chapelle le fameux discours 
dans lequel, au grand mécontentement des protestants, il promet- 
tait une égale protection à ses fidèles sujets les catholiques ; il y 
a quelques semaines, il faisait refuser le livre que lui offrait 
l'apostat Paul de Iloensbrock « La papauté et son action sociale, )i 
parce que ce livré était injurieux pour les catholiques ; enfin, il y 
a quelques jours à peine, dans la première semaine de février, le 
chancelier von Biilow^ a annoncé au Parlement que le Bandesrath 
ou conseil fédéral allait enfin ratifier la suppression de l'article II 
de la loi contre les jésuites, de sorte que ceux-ci, quelle que soit 
leur nationalité, pourront fixer leur séjour sur n'importe quel 
point du territoire de l'Empire, et par conséquent exercer leur 
ministère apostolique comme par le passé, mais seulement « à titre 
individuel. » Telle est donc aujourd'hui la position du Centre : il 
n'est pas, comme le lui reprochent aigrement ses adversaires 
jaloux, un parti gouvernemental ; il a trop souci de garder son 
entière indépendance qui fait sa force ; mais il n'est pas non plus 
un parti d'opposition systématique : il accepte les avances du 
gouvernement et y répond par des votes favorables sur les 
questions qui importent à la grandeur et à la prospérité de 
l'Allemagne. 

Les socialistes, eux, sont restés ses ennemis ; l'opposition, du 
reste, est leur raison d'être et la cause de leur succès. Aussi, 
devant la nouvelle position que les événements ont faite au Centre 
catholique, toute la haine des socialistes contre l'Eglise s'est-olle 
réveillée ; leur défaite dans la question des tarifs douaniers n'a 
fait qu'ajouter à leur fureur; et dorénavant au Parlement comme 
devant les électeurs c'est contre les catholiques qu'ils tourneront 
surtout leurs eflbrts. C'est là ce qui donne un intérêt particulier 
à la lutte électorale qui est déjà virtuellement ouverte. 

En deux points particuliers les socialistes vont attaquer les 
positions jusqu'ici acquises au Centre; à l'Ouest, les grands 
centres ouvriers de la Prusse rhénane et de la Westphalie ; à 
l'Est, la Silésie et la Pologne prussienne. Nous avons déjà dit le 



142 LA NOUVELLE - FRANCE 

prodigieux développement pris par l'industrie dans les provinces 
catholiques de l'Est de l'Empire : des centres ouvriers de pre- 
mière importance se touchent : Barraen, Elberfeld, Essen, Hamm, 
Bochum, etc., etc. Grâce à la vigoureuse action religieuse et 
sociale du clergé, ces masses profondes d'ouvriers sont restées en 
majorité catholiques ; mais comment les prévenir de toute infil- 
tration socialiste ? Partout il y a des mécontents, et partout 
aussi la démocratie allemande a des émissaires pour exploiter le 
mécontentement. C'est uniquement pour exciter les ouvriers 
contre les patrons et les gagner ainsi à leur cause que les socia- 
listes ont engagé cette campagne de scandales contre le fameux 
industriel Krupp, qui en est mort ; campagne, dans laquelle l'em- 
pereur a dû lui-même intervenir, et qui a eu une malheureuse 
répercussion dans le Parlement où elle a provoqué une crise pré- 
sidentielle. 

En Pologne l'état des esprits est plus grave encore ; et là c'est 
le gouvernement qui fait le jeu des socialistes contre le Centre 
catholique. Rien en effet n'a pu arrêter le gouvernement dans la 
germanisation à outrance de la Pologne : fermeture violente des 
écoles, introduction d'instituteurs ignorant la langue polonaise, 
déiense de faire l'instruction religieuse en polonais, expropriation 
forcée, etc., tout a été mis en œuvre pour arracher aux Polonais 
leur langue, leurs mœurs, leurs coutumes. Le Centre a toujours 
été opposé à ces vexations, et en janvier dernier, il a encore voté 
au Parlement un ordre du jour de blâme ; il a toujours été parti- 
san d'une agitation polonaise, mais contenue dans les limites d'un 
sincère loyalisme envers le trône et l'autel. Les socialistes n'ont 
point ces scrupules : loyale ou non, l'agitation leur est toujours 
favorable, et plus elle est violente, plus elle leur profite. Aussi 
encouragent-ils de tout leur pouvoir le mécontentement des Polo- 
nais, et cherchent-ils à prendre la tête du mouvement jiour le 
tourner à leur profit. Malheureusement les Polonais, voyant 
l'inutilité de la résistance légale, ne sont que trop disposés à prêter 
l'oreille à leurs excitations. Est-ce qu'un des membres de la 



CHRONIQUE RELIGIEUSE ET POLITIQUE d'ALLEMAGNE 143 

Chambre des Seigneurs, von Koscielski, ne disait pas ces jours 
derniers que « les électeurs catholiques polonais devraient envoyer 
quelques députés socialistes aux Chambres, non certes pour accep- 
ter leurs doctrines, mais pour montrer qu'eux aussi avaient des 
ongles? " C'est ainsi que le gouvernement, en refusant de se ren- 
dre aux sages remontrances du Centre, favorise ses pires ennemis. 

Malgré ces nuages, le Centre catholique attend avec sérénité 
et confiance l'issue de la lutte électorale. Les adversaires ont 
prédit que la question du tarif serait son tombeau : elle sera 
plutôt son piédestal. Cependant il ne s'endort point dans sa con- 
fiance : et les catholiques allemands donnent au monde un magni- 
fique exemple d'organisation et d'activité : de tous côtés s'éta- 
blissent de nouveaux comités électoraux, dans tous les centres se 
tiennent des réunions, des conférences ; dès maintenant toutes 
les forces sont mobilisées ; la presse catholique, admirablement 
soutenue, mène le combat avec un remarquable ensemble ; il se 
produit, entre les députés catholiques de l' Alsace-Lorraine et 
ceux du Centre, un rapprochement très sensible qui ne tardera 
pas à devenir une union définitive ; de sorte que si, ce qui est 
probable, les socialistes reviennent plus nombreux au futur Par- 
lement, ce no sera pas au détriment des catholiques, qui eux 
aussi sortiront plus nombreux et plus forts de la lutte. 

Et ce ne sera pas un spectacle banal de voir, dans cette Alle- 
magne qui fut longtemps le boulevard du protestantisme, deux 
grandes forces, à peu près seules, en présence : celle de l'athéisme, 
du matérialisme et du désordre, représentée par les socialistes ; 
et celle de l'ordre, de la morale et de la religion, aux mains des 
catholiques. Saluons à l'avance ce triomphe de l'Eglise de Jésus- 
Christ, et souhaitons que les catholiques des autres pays appor- 
tent dans leurs luttes le même zèle et la même fidélité aux prin- 
cipes de la religion, afin de préparer une pareille victoire. 

E. Walter. 
Cologne, le 12 février 1903. 



UNE VISITE PASTORALE 

CHEZ LES ALGONQUINS DU LAC VICTORIA ET DU LAC BARRIERE 



(Suite) 
XIV 

15 Juillet: La rivière Gens des terl-es. — Fins canards Le lac de la Tra- 
verse et les deux Calumets. — Quinze rapides en un jour. — 
C'est la Maligne. 

Il est 10 J heures A. M. Le canot a une entaille et nos estomacs 
crient : il faut user de la gomme et faire bouillir le thé. 

Depuis le matin nous voyageons sur la rivière « Gens des terres» 
ainsi nommée autrefois par les sauvages parce qu'elle était l'unique 
chemin de sortie pour les tribus de l'intérieur. Le courant en est 
très rapide. Lorsque les eaux du Kakabonga y entrent librement 
elle est assez profonde, mais maintenant que le flottage des 
billots est terminé sur le lac, on a fermé l'écluse et la rivière est 
presque à sec en quelques endroits. De plus elle est hérissée 
partout de rochers à fleur d'eau qui en rendent la navigation 
très difficile. 

Depuis le matin nous en sommes à notre neuvième portage et 
la rivière est descendue en bondissant de chute en chute, et de 
rapides en rapides. Dans les accalmies nous revenions au canot 
et nous nous amusions à regarder les nombreuses couvées de 
canards qui vivent dans ces eaux. C'était merveille de voir les 
rusés palmipèdes exploiter tout ce que la nature a rais de canard 
sous leur plumage pour nous dépister et nous jouer. La mère 
inquiète tâchait d'ordinaire de cacher les petits au fond des eaux 



UKE VISITE PASTORALE 145 



OU dans les roseaux. Comme à toutes les mères, l'inexpérience 
des têtes légères de la couvée lui coûtait parfois bien des soucis, 
mais enfin les plus imprudents étaient en lieu sûr, et alors c'était 
touchant de voir cet amour maternel s'exposer bravement au 
plomb et filer devant le canot pour nous attirer loin de sa famille. 
Quand nous étions assez loin, elle quittait ses airs d'oiseau blessé, 
s'envolait hardiment, et par un détour retournait en arrière où 
l'on devait bien rire du tour qu'on nous avait joué. 

Dans la matinée nous avons passé encore un lac « de la Tra- 
verse, » une expansion de la rivière Gens des terres, cette fois. 
On nous a montré aussi l'embouchure de la rivière qui conduit 
au lac « à la truite, » endroit bien connu des sauvages, car il y a 
eu autrefois sur ce lac un poste de la Compagnie de la Baie 
d'Hudson. 

Nous repartons à 11| heures. Le tonnerre gronde et nous 
promet des émotions. En effet bientôt la pluie tombe en averse 
et nous force à chercher un abri sous les arbres de la côte. Gens 
des terres s'élargit ; c'est un beau lac maintenant, le grand Pwagan 
ou le « grand calumet " qui soulève un nuage de poussière d'eau 
en se précipitant par une chute formidable dans le « petit Pwa- 
gan, )) un joli petit lac que nous mettons une heure à traverser. 
Il est 2J heures quand nous rentrons dans la rivière et sautons 
un rapide où peu s'en fallut que nous missions notre canot en 
charpie sur les rochers de la côte. Mais nous n'eûmes pas le 
temps de crier' gare, la minute d'après nous étions au pied du 
courant et les sauvages se tordaient de rire. 

Voici le soir, nous avons passé 15 rapides aujourd'hui ; nous 
sommes heureux de voir les côtes s'abaisser et la rivière couler 
tranquille entre deux grèves sablonneuses. 

Pendant une heure notre nef légère glisse doucement sur l'onde 
et nous nous réposons. 

En présence des montagnes majestueuses, devant les gouffres 
retentissants, volontiers nous pensons à Dieu ; pourquoi, quand la 
10 




146 LA NOUVELLE - FRANCE 

nature est calme, d'elles-mêmes nos pensées vont-elles à Marie ? 
Au bruit cadencé des rames, chantons : 

L'ombre s'étend sur la terre, 
Vois tes enfants de retour, 
Pour t'offrir, ô bonne mère, 
La prière et la fin du jour. 

et les échos du bois avec le chœur répondent : 

O vierge tutélaire, 

notre unique espoir, 

Entends notre prière, 

La prière et le chant du soir. 

Soudain nos rameurs se sont jeté quelques monosyllabes signi- 
ficatifs, î^ous regardons en avant. Là-bas la rivière se cabre, les 
vagues tourbillonnent et les flots bondissent : c'est « la Maligne. » 
La Maligne, nous en parlions depuis le départ ; enfin nous la 
voyons. La Maligne, c'est peat-être le pays de l'avenir, car on 
assure qu'il y a ici des mines de cuivre. En tout cas, qu'est-ce 
que la Maligne ? C'est tout simplement un bout de la rivière 
Gens des terres, mais ici resserrée entre les montagnes ; courant 
sur un plan incliné, se heurtant partout aux rochers qui lui barrent 
le passage, elle devient tellement furieuse que les voyageurs, 
employés au flottage des billots, ont cru devoir changer son nom 
et, depuis que je l'ai vue, j'avoue qu'on ne l'a baptisée que d'un 
pur euphémisme. 

Il est six heures quand nous voyons de près la première colère 
de la Maligne. L'espace d'un mille l'eau se précipite par une 
série de cataractes efl['rayantes, les flots affolés courent en tous 
sens, se ruent sur les obstacles, s'entrechoquent dans un tumulte 
indescriptible. Nous faisons le portage par un chemin qui ressem- 
ble à la rivière, seulement nous allons moins vite que les flots. Il 
est sept heures quand nous arrivons au pied des cascades, nos 
sauvages ont encore faim et pour cause ; nous sommes fatigués, 
nous plantons nos tentes et nous dormons sous le tonnerre des flots. 



UNE VISITE PASTORALE 147 



XV 

16 Juillet : Sur la Maligne. — Vir prudens dirigit gressus (Prov.XV.21) La 

porte de l'enfer Dans un sakaqua Bravo ! — Deprofundis. 

Image de la vie Jean comme devant. — Prouesse d'Abra- 
ham le rat. 

A en juger par les apparences la journée sera rude et la navi- 
gation dangereuse. A 4 heures et demie nous sommes debout. 

Nous sentons le besoin de prier avec ferveur et, à vrai dire, en 
présence de cette grande nature, l'âme monte d'elle-même vers 
Dieu. « Œuvres du Seigneur, grandes eaux, collines et monta- 
gnes, fontaines et rivières, douce rosée du ciel, luxuriante végé- 
tation, bêtes de la forêt, et vous enfants des hommes, bénissez le 
Seigneur. » 

C'est aujourd'hui la fête de Notre-Dame du Mont Oarmel : 

De tes enfants exauce les prières, 
Du haut du ciel daigne les protéger ; 
Mère bénie entre toutes les mères, 
Sois-nous propice à l'heure du danger. 

Nous partons. Avec précaution le canot se détache de la 
grève. Dans ces remous qui tournent en tous sens, au milieu 
de ces roches aiguës à fleur d'eau, dans ces courants qui se pré- 
cipitent, il faut que chaque coup d'aviron soit calculé. Mais 
soyons tranquilles ; nous savons maintenant par expérience que 
nos sauvages joignent à une rare habileté 'une prudence con- 
sommée. Jamais ils n'affronteront une passe dangereuse sans la 
connaître parfaitement. En arrivant à un rapide, vous voyez 
l'homme de l'avant se hisser, au moyen de son aviron, sur les 
bords du canot et promener son regard d'aigle sur les vagues 
furieuses. Quand il n'est pas satisfait de cette inspection som- 
maire il saute à terre et court sur les roches de la grève jusqu'au 
pied du rapide. S'il revient joyeux en disant « Neehichine, c'est 
bien, » confiez-vous au courant sans crainte. Mais s'il dit tris- 




148 LA NOUVELLE - FRANCE 



tement : « Kawin néchichine, impossible, " descendez du canot, et 
sans murmurer rendez-vous à l'autre bout du portage. 

Nous laissons derrière nous le rapide du Ouaouaron, bientôt 
nous avons franchi le « Penché » et nous arrivons devant une chute 
à nom lugubre, « La porte de l'enfer. » Toute la rivière vient 
s'engouftVer dans une gorge de quelques pieds de largeur. Un 
portage s'impose, mais figurez vous que pour aborder il faut 
nécessairement passer en plein courant à 75 i)ieds de la chute. 
Sans la confiance aveugle que nous avons dans nos guides, nous 
aurions parfois des crises de nerfs. 

Voici le rapide de l'Ile, puis un long rapide plat d'un raille et 
quart. L'eau est si peu profonde qu'il faut à tout prix alléger le 
canot. Monseigneur voulait se sacrifier le premier, mais, pour 
l'honneur de l'épiscopat, il se laissa convaincre et resta dans 
l'embarcation, tandis que nous, le menu fretin du voyage, prenions 
le chemin de terre. Après tout c'était un grand honneur à nous 
faire, car nous allions inaugurer un portage. 

D'abord nous suivons la grève marchant sur des cailloux ronds 
qui roulent sous nos pieds : ce n'est pas facile. Bientôt nous 
sommes en face de rochers sur lesquels des chèvres auraient peine 
à grimper et qu'il faut pourtant escalader pour pouvoir avancer. 
Des branches nous barrent le passage, s'accrochent à nos habits, 
nous fouettent le visage : c'est plus difficile. Tout à l'heure on 
risquait, en tombant, de se casser une jambe ou un bras, mainte- 
nant c'est le cou qui est dans l'occasion prochaine de se rompre 
au premier faux pas. Enfin tout manque, la rive est escarpée et 
en bas les flots grondent. Il nous faut prendre le bois, un véritable 
sakaqua, comme disent les sauvages en parlant d'un fourré impé- 
nétrable. Figurez-vous une forêt vierge dont les arbres tombent 
en tous sens depuis la création : c'est notre chemin. Haletants et 
épuisés, nous arrivons enfin au canot, et avec effusion nous félici- 
tons Monseigneur d'avoir été appelé à l'épiscopat. Nous nous rem- 
barquons, mais hélas ! nous voyageons sur la Maligne et bientôt 



UNE VISITE PASTORALE 149 

nous sommes en présence d'un autre rapide qui nous vaut une 
nouvelle promenade d'un mille et demi. 

Ce rapide s'appelle « Le noyé, » en souvenir sans doute de 
quelque pénible catastrophe. L'entrée en est effrayante, mais 
d'un coup d'œil notre capitaine a jugé qu'il est abordable au 
moins pour le canot et une partie de sa charge. Pour voir sauter 
la frêle écorce nous nous mettons en observation sur un rocher 
qui regarde l'abîme. Voici le canot. Sans m'en rendre compte, 
je cherche en ma mémoire les saintes paroles de l'absolution. Les 
hommes sont nu-téte et rament à tour de bras. Si l'on s'aban- 
donnait simplement au courant, on ne pourrait plus diriger l'em- 
barcation. En face du danger le chef trempe sa main dans l'eau 
et fait un grand signe de croix. , Bravo ! Dieu te protège ! et le 
canot passe comme un trait, plongeant dans l'écume, parant les 
écueils, se balançant sur la vague, mais toujours sous le contrôle 
des vaillants rameurs dont les cris de joie maintenant se mêlent 
aux hurlements des flots et à nos applaudissements frénétiques. 

Maligne ! moi je l'appellerais plutôt « la sauvagesse » quand 
je la vois courir ainsi à travers les montagnes sans entraves, ivre 
de liberté. Que tu es belle, mais que tu es terrible aussi ! Sur la 
grève nous trouvons partout des croix. Elles marquent les tombes 
des infortunés voyageurs qui se sont noyés pendant le flottage du 
bois. Pauvres enfants, seuls ici pour mourir, sans prêtre, loin 
de leurs mères, avec des compagnons qui ne pouvaient rien pour 
eux. 

Voici deux noms que je lis sur des croix de bois : Victor 
Ranger, Peter Fields. Aux parents en deuil qui liront jamais ces 
lignes, je suis heureux d'apprendre que le 16 juillet 1902, à 11 J 
heures A. M., M*' Lorrain et ses compagnons de voyage se sont 
agenouillés sur les tombes solitaires de leurs pauvres enfants, 
et que de tout leur cœur ils ont récité le De profundis. 

Il faut encore passer le rapide Miné et celui des Bois-francs. 
Ici les côtes se dressent perpendiculaires, à une grande hauteur. 
Il y a des gorges où les rayons du soleil n'ont jamais pénétré. 




150 LA NOUVELLE -FRANCE 

Je n'en finirais pas si je voulais décrire les efforts de nos sau- 
vages. Parmi les obstacles qui retardent notre marche il y a les 
billots dont la rivière est souvent encombrée. Pauvres billots, je 
deviens songeur en les contemplant. Les uns vont s'échouer sur 
des rochers inabordables ; d'autres tournent dans les remous 
sans pouvoir en sortir ; quelques-uns s'engloutissent dans les 
abîmes pour n'en plus revenir, plusieurs se brisent sur des écueils, 
tous à peu près se heurtent aux récifs qui les meurtrissent. Image 
de la vie où les hommes aussi s'abandonnent follement au cou- 
rant qui les attire, tournent dans le misérable cercle des mes- 
quines préoccupations de la terre, se heurtent à tous les écueils 
et laissent accrochés aux aspérités de la rive les lambeaux de 
leur âme désenchantée. Heureux quand ils ne s'enfoncent pas 
pour toujours dans des abîmes incomparablement plus terribles 
que ceux qui grondent à nos pieds ! 

Il est trois heures ; nous sommes encore en face d'une cascade 
formidable, « la chute à Narcisse, » la dernière colère de la 
Maligne. 

Enfin les côtes s'abaissent, la Maligne se calme, elle redevient 
Gens des terres, j'allais dire « Jean comme devant. » 

Pour regagner le temps perdu, nous fuyons comme le vent, 
emportés par un fort courant et poussés par dix avirons. 

Nous allons si vite qu'à peine nous entrevoyons la Sauterelle, 
la Grande et la Petite Carpe, la Patsangevva, le Serpent, autant 
de minuscules tributaires de la rivière Gens des terres. Il est 
7J heures quand nous venons camper dans un beau bois de sapins. 

Nos sauvages ont travaillé fort aujourd'hui, aussi nos vic- 
tuailles sont presque épuisées. Mais la bonne Providence veille 
sur nous : un beau chevreuil vient juste à temps passer au bout 
du fusil d'Abraham le rat. Ce fut l'affaire d'un moment. La 
pauvre bête respirait encore que déjà elle était saignée et éven- 
trée. Ce gars-là scalperait sa mère sans frémir. 



UNE VISITE PASTORALE 151 



XVI 

17 Juillet: Quelques surprises Agonie et mort. Ceux du lac Basco- 

tong. — Sur le lac Bitobi. 

Hier soir les étoiles scintillaient joyeuses et la lune versait à 
flots la douce lumière de sa lampe d'argent. Grande surprise ce 
matin, il pleut ! Ce n'est que vers 9 heures que nous pouvons 
partir. 

A 10 heures nous sommes à la grande Côte Jaune, qui nous 
vaut un portage d'un mille, dans le sable jaune, naturellement. 
Les sauvages appellent ce portage « le Scalpé n en souvenir de 
quelque sanglante tragédie, j'imagine. Un peu plus loin c'est la 
petite Côte Jaune, puis une nouvelle surprise : 30,000 billots 
barrent la rivière sur la longueur de deux arpents. Que faire ? 
impossible de se frayer un passage à travers l'abatis flottant qui 
est devant nous ; à droite et à gauche, les côtes coupées pres- 
que à pic s'élèvent à une hauteur de 50 pieds. 

Il n'y a que deux choses à faire : rester ici, et nous n'y tenons 
guère, ou grimper en haut. 

Décrire les prodiges d'équilibre qu'il fallut pour hisser là-haut 
le canot et les paquets serait impossible. Pas un murmure dans 
l'équipage ; on rit, et au bout de deux heures d'un travail opiniâ- 
tre nous étions de l'autre côté des billots, fiers comme ^Napoléon 
quand il eut tourné les Alpes. 

Il est deux heures. Depuis quelque temps la rivière s'élargit 
insensiblement ; la voici qui s'arrête dans un joli lac ; elle reprend 
son cours, mais à la voir s'attarder dans de capricieux méandres on 
dirait qu'elle hésite et qu'elle craint d'avancer. Soudain elle se 
cabre devant une barrière de rochers et se précipite furieuse dans 
le rapide du Matawan (confluent). Sur la colline voisine de 
grands pins se dressent comme pour contempler l'agonie de Gens 
des terres, et cette dernière, impuissante, vient s'éteindre dans les 
eaux de la Gatineau. Hola ! des coups de fusils ; des canots rea- 



152 LA NOUVELLE - FRANCE 

versés sur la grève ; sur le rivage des chiens qui accourent, des 
hommes, des femmes, des enfants. 

Ce sont les sauvages du lac Bascotong, à trois railles d'ici, 
dans le diocèse d'Ottawa, qui ont eu vent de notre arrivée et qui 
sont venus baiser la main du Gardien de la prière de Pembroke. 
Monseigneur descend, les bénit, leur distribue des médailles et 
nous repartons nous dirigeant vers le sud en descendant la Gati- 
neau. 

A 5 heures nous sautons le rapide de la Barbue, ou du « Poisson 
laid, Il comme disent les sauvages; les côtes, unies depuis la 
Maligne, se redressent quelque peu, nous passons près d'une île, 
une émeraude dans la Gatineau, et pour éviter le rapide du Lion 
qui rugit là-bas, nous marchons un mille et venons camper sur 
le rivage du lac Bitobi. C'est jeudi soir et nous n'avons que du 
dhevreuil pour demain. Vite nous organisons une partie de pêche 
et nous revenons bientôt avec cinq beaux brochets. Nous dor- 
mons tranquilles en attendant le vendredi. 

(à suivre). 

E.-A. Latulipb, p'". 



Pages Romaines 



IL Y A ZO ANS 

Le désir d'avoir une nouvelle occasion de rendre hommage à la Papauté, 
dans le retour bien rare de l'un des grands événements de son histoire, la 
crainte que le grand âge du Pape ne lui permît pas d'atteindre l'achèvement 
complet de la 25« année de son pontificat, firent anticiper d'un an les fêtes 
jubilaires de son règne. Les cardinaux, les évoques vinrent à Rome l'an 
passé, les foules y accoururent, et la Providence a récompensé l'ardeur de 
cette piété filiale par la prolongation de la vie du Père commun des fidèles 
qui semble miraculeuse, tant elle défie journellement les prévisions de la 
science et les appréhensions de tous. 

Quand, le 20 février 1878, du haut de la loggia de la basilique Saint-Pierre, 
le cardinal Caterini, premier de l'ordre des diacres, annonça l'élection du 
cardinal Joachim Pecci au trône pontifical sous le no:n de Léon XIII, nul 
n'eut osé prédire que le règne du nouveau pape, si frêle de santé, déjà âgé 
de 68 ans, dépasserait tous ceux de ces prédécesseurs, à l'exception de saint 
Pierre et de Pie IX. 

A 25 ans d'intervalle, ce n'est pas sans intérêt que l'on évoque le souvenir 
des jours qui suivirent la mort de Pie IX et où, dans les actes que les cardi- 
naux accomplissaient dans la pleine liberté de leur conscience, Dieu prépa- 
rait l'avènement de son Vicaire. 

Lorsque le grand pape mourut, ce fut avec une véritable stupeur que le 
monde chrétien accueillit la nouvelle de sa disparition. Tant Pie IX avait 
eu de malheurs, tant il avait eu <le gloire, tant il était aimé qu'on s'était 
habitué à le croire immortel. Groupés autour de son lit les cardinaux avaient 
d'abord exprimé toutes leurs prières par des larmes ; le cardinal Bilio, grand 
pénitencier, n'avait osé dire le Proficiscere anima chriatiana que sur l'ordre 
formel du mourant, et la mort venue, le cardinal Pecci, camerlingue, s'était 
recueilli dans un silence profond avant d'entonner le Veprofundis. Dans ce 
deuil des âmes, le Sacré Collège se demandait si. Pie IX mort, il aurait la 
liberté nécessaire pour lui donner un digne successeur, alors que Rome était 
au pouvoir d'un gouvernement ennemi. Telle fut la question que se posèrent 
les cardinaux dans la première réunion qu'ils tinrent au Vatican dès le lende- 
main de la mort de Pie IX. La discussion qu'elle suscita entre eux, non 
moins que la lecture des dernières constitutions du défunt en date du 23 
août 1871, du 8 septembre 1874, du 10 octobre 1877, et du règlement du 10 



154 LA NOUVELLE - FRANCE 



juin 1877, abandonnant au Sacré Collège le choix du lieu du conclave, ne 
durèrent pas moins de six heures, de 9 heures du matin à 3 heures du soir, et 
le vote qui termina cette première délibération, sur 38 votants n'en compta 
que 8 favorables à Rome. 

Soit que la majorité fût aussitôt effrayée de la décision pleine d'imprévus 
qu'elle venait de prendre, soit pour tout autre motif, on décida, d'un com- 
mun accord, de ne point regarder ce vote comme irrévocable, réservant à un 
second scrutin du lendemain de l'annuler ou de le confirmer. 

Le lendemain, 9 février,dès l'ouverture de l'assemblée, le cardinal di Pietro, 
sous-doyen du Sacré Collège, se fit le défenseur de la cité pontificale,combat- 
tant longuement le projet de transporter le conclave à l'étranger. Les prin- 
cipaux arguments de sa thèse étaient, d'une part, la constatation de ne voir 
aucun gouvernement off'rir l'hospitalité aux cardinaux, de l'autre la menace 
de l'Italie d'envahir le Vatican, si le sénat de l'Eglise s'en allait au delà des 
frontières. Le cardinal Pecci émit l'opinion de se réunir à Malte sous la 
protection de l'Angleterre, d'autres préférèrent Monaco, l'Espagne, mais le 
vote final au scrutin secret donna la préférence à Rome par 32 voix contre 5. 

Le conclave se tiendrait donc dans la capitale de la chrétienté, mais quel 
palais choisirait-on pour les réunions de cette grande assemblée? Depuis 
fort longtemps les élections pontificales se faisaient au Quirinal, mais le 
Quirinal était devenu la demeure du roi d'Italie. Deux plans furent donc 
soumis à l'examen des cardinaux dans leur troisième congrégation du 10 
février: l'un plaçait le conclave dans les vastes sacristies de Saint-Pierre, 
l'autre, dans l'enceinte du Vatican, et quand ce dernier eut été adopté à la 
satisfaction générale, les cardinaux di Pietro, sousdoyen, Saeconi, pro-dataire, 
Simeoni, préfet des palais apostoliques, et Pecci, camerlingue, furent chargés 
d'en assurer l'exécution. Puis, sur la proposition du cardinal Bartolini, on 
décida l'envoi d'une circulaire au corps diplomatique sur les conditions 
exceptionnelles du conclave ; le cardinal Franchi reçut la mission de la 
rédiger. Lecture faite des lettres de condoléance des souverains et chefs 
d'Etat, on prit connaissance des dépêches diplomatiques du gouvernement 
d'Alphonse XII d'Espagne manifestant le désir de voir élire un p^pe conci- 
liant qui, tout en défendant les droits imprescriptibles de l'Eglise, s'efforce- 
rait de renouer les rapports officiels avec la Russie, la Prusse, la Suisse, avec 
lesquelles les relations diplomatiques étaient rompues. Le ministèreWaddin-.'- 
ton qui gouvernait alors la France exprimait le même désir, y ajoutant le 
double vœu de voir le conclave se réunira Rome et le choix des électeurs se 
porter sur un Italien. On décida donc de soutenir une candidature italienne 
et on se sépara. 

La quatrième, la cinquième, la sixième réunion qui se tinrent le 11, le 12, 
le 13 février furent de moindre importance que les précédentes. Dans la 
première, on fixa au 18 la date de l'ouverture du conclave, dans la seconde 



PAGES ROMAINES 155 



on procéda par boules blanches et boules noires à la nomination des méde- 
cins, chirurgien, pharmacien et confesseur qui assisteraient les cardinaux 
dans les jours consacrés à l'élection du pape, enfin la liste des conclavistes 
fut soumise à l'approbation d'un chacun. Frédéric Foschi, curé de Pérouse, 
supérieur du séminaire de la même ville, fut le conclaviste que choisit le 
cardiaal Pecci et qu'il manda, en toute hâte, auprès de lui, par dépêche 
télégraphique. 

Le 14 février, la septième congrégation cardinalice fut consacrée à la lec- 
ture de la circulaire Franchi que signèrent Ibs cardinaux Amat, en qualité 
de doyen, Schwarzenberg, archevêque de Prague, après quelques difficultés, 
comme chef de l'ordre des prêtres, et Caterini, premier de l'ordre des diacres. 

Le 15 février, le cardinal di Pietro chanta le premier service solennel pour 
le repos de l'âme de Pie IX, en présence de tous ses collègues, de la préla- 
ture romaine, du corps diplomatique, du patricMat, groupés dans la chapelle 
Sixtine autour d'un riche catafalque atteignant plus de cinq mètres de hau- 
teur, et la huitième réunion qui suivit la cérémonie fut réservée aux récep- 
tions des ambassadeurs d'Autriche, d'Espagne, aux ministres du Brésil, de 
Belgique, de Bolivie. 

Le lendemain, avec le même cérémonial que la veille, le cardinal Sacconi 
chanta la messe, l'une des cinq absoutes rituelles fut donnée par le cardinal 
Pecci, puis, réunis en leur neuvième assemblée, les cinquante-quatre cardi- 
naux présents, après avoir reçu les ambassadeurs de France et de Portugal, 
tirèrent au sort les appartements du conclave. Chaque appartement était 
composé de quatre pièces : une chambre à coucher pour le cardinal, une pour 
son conclaviste, une troisième pour son domestique, la quatrième servait de 
salle à manger. La porte extérieure portait le nom du cardinal, son blason 
et son numéro d'ordre. 

Le cardinal Pecci ayant tiré le numéro 92, il l'échangea contre le numéro 
91 du cardinal Bilio, pour garder la chambre qu'il ojcupait comme camer- 
lingue depuis la mort de Pie IX. 

Enfin, le 17 février, le cardinal Sohwarzanberg offi;ia au dernier service 
de la Sixtine, M»'' Nocella y prononça l'oraison funèbre de Pie IX, et dans 
sa dixième réunion le Sacré Collège donna audience aux ministres de Costa- 
rica, de Monaco, de Nicaragua, du Pérou, du Chili. 

La matinée du 18 février fut consacrée à la préparation immédiate du 
conclave. La messe solennelle du Saint-Esprit, chantée dans la chapelle 
Pauline, par le cardinal Schwarzenberg, entouré de tous ses collègues, du 
corps diplomatique, de la prélature, du patriciat, le discours pro Pontifice 
Maximo eligendo prononcé par M^'' Mercurelli, secrétaire des brefs, en rem- 
plirent les heures. Midi dispersa toute l'assiitance et vers 4 heures du soir, 
les carrosses des cardinaux traversèrent de nouveau la place Saint Pierre 



156 LA NOUVELLE -FRANCE 



remplie d'une immense foule acclamant ceux qui allaient s'enfermer pour 
donner un chef à l'Eglise. 

A 4.J heures, tous les cardinaux, vêtus en violet, sortant professionnelle- 
ment de la chapelle Pauline, se rendaient à la Sixtine au chant du Veiii 
Creator. Puis ce fui-ent la proclamation des constitutions apostoliques, le 
serment du prince Chigi, maréchal du conclave, et l'installation de chaque 
cardinal dans son appartement vers lequel il avait été conduit par un garde 
noble, pendant que les conclavistes juraient à leur tour entre les mains du 
camerlingue, assisté de son doyen, d'observer fidèlement les règlements pro- 
mulgués. L'architecte Jlartinucci consigna alors les quatre clefs du con- 
clave au cardinal Pecci, camerlingue, qui en garda deux et remit les deux 
autres au prince Chigi. 

U Extra omnes proclamé, les portes furent fermées. 

Soixante cardinaux composaient ce conclave, le plus nombreux de l'his- 
toire ; quatre cardinaux y manquaient, les cardinaux archevêques de Dublin, 
de Rennes, de New- York, de Lisbonne ; ce dernier arriva le lendemain au 
soir et se réunit immédiatement à ses collègues. 

Conformément aux décisions qui avaient été prises, une cuisine commune 
devait pourvoir à la nourriture d'un chacun. Le chocolat, le café, le lait 
composaient le petit déjeuner du matin ; à une heure, le principal repas 
avait pour menu un potage, trois plats, le dessert et du vin blanc et rouge ; 
celui de 8 heures du soir, en tout semblable à celui du matin, avait un plat 
en moins. Chaque cardinal mangeait avec son conclaviste ecclésiastique, les 
autres prenaient leurs repas à la caserne de la garde palatine. Seul, le car- 
dinal llohenlohe dérogea au règlement en se faisant faire une cuisine à part. 

Dix autels avaient été dressés dans la chapelle Pauline, cinq dans la salle 
ducale pour la célébration des messes. Tandis que, par un ordre du cardinal 
vicaire, l'exposition du Saint-Sacrement était faite dans toutes les églises de 
Rome pour permettre aux fidèles de soutenir par leurs prières les délibéra- 
tions cardinalices, à la chapelle Pauline, la sainte hostie restait exposée en 
permanence, comme pour présider elle-même à l'élection du Pontife. 

Dans la transformation subie par la Sixtine pour devenir la salle du scru- 
tin, un immense païquet en avait nivelé le sol, et tout autour de ses murs, 
on avait élevé soixante-un trônes surmontés d'un dais, dont quatre aux 
couleurs vertes pour les cardinaux survivants de Grégoire XVI, les autres 
aux tapisseries violettes. Une petite table portant, avec tous les acces- 
soires de bureau, la liste imprimée de tous les cardinaux, était placée devant 
chaque fauteuil cardinalice. Au centre de la Sixtine, sur une immense table 
couverte d'un tapis, avait été posées deux urnes, l'une en forme de calice 
destinée à recevoir les votes, l'autre semblable à un ciboire réservée à leur 
vérification. A leur côté se trouvaient une boîte en bois noir fermée à clefs 
dont on devait se servir pour aller recueillir le vote du cardinal Amat que 



PAGES ROMAINES 157 



les infirmités de la vieillesse retenaient dans sa chambre, plus une sorte de 
damier dont les divers compartiments recevraient les grandes boules por- 
tant les noms gravés de chaque cardinal, plus encore les listes des noms car- 
dinalices, trois plats ou bassins en métal doré, trois encriers, et devant eux 
trois sièges pour les scrutateurs. A gauche de l'entrée principale de la cha- 
pelle, tout à fait à côté de la porte dite des Souverains, une petite cheminée 
en fer devait consumer les bulletins de vote ; à droite étaient le buffet et le 
vestiaire du futur pape. Au fond, au-dessus du maître autel, un magnifique 
gobelin représentait la descente du Saint-Esprit. 

Telle était l'organisation matérielle de la grande salle du scrutin. 

Le 19 février, à 7^ heures du matin, le cardinal di Pietro célébra la messe 
dans la chapelle Pauline, et donna la sainte communion à ses vénérés col- 
lègues, puis, à 9^ heures, après qu'il eut prononcé un discours dans l'intérieur 
de la Sixtine, on procéda au tirage au sort de trois infirmiers qui furent les 
cardinaux Canossa, Pecci, Oreglia, députés pour aller recevoir le vote du 
cardinal Amat, et de trois scrutateurs. Ce tirage au sort se renouvela à 
chaque séance. A onze heures, le scrutin fut ouvert. Testor Chrisium domi- 
num qui me judicaiurus est, me eligere quem secundum Deum judico eligi 
debere, et quod idem in accessu prœsiaho, telle était la formule qui était pro- 
noncée, chaque fois qu'un suffrage était donné. Quand ils furent tous recueil- 
lis, le premier cardinal scrutateur ouvrait le bulletin et le transmettait en 
silence à son collègue qui en inscrivait le nom sans mot dire ; le troisième 
seulement le proclamait. A midi, le résultat définitif attestait que seize 
cardinaux s'étaient partagé les voix des électeurs ; le cardinal Pecci, à lui 
seul, en avait obtenu dix-neuf. 

A 3 heures de l'après-midi du même jour, eut lieu un second tour de 
scrutin. De nouveau les votes se répartirent sur seize candidats ; le cardinal 
Pecci recueillit vingt-six suffrages, et, à l'accessit, huit voix s'ajoutant aux 
premières lui donnèrent un total de trente-quatre. 

A l'issue de cette nouvelle réunion, le cardinal camerlingue entr'ouvrit les 
portes du conclave pour recevoir le cardinal archevêque de Lisbonne qui 
venait d'arriver. 

Il n'y avait plus aucun doute, le scrutin du lendemain serait définitif. Mais 
si bref que fût ce conclave, l'histoire garde le souvenir d'autres moins longs 
encore : tel celui où fut élu Pie IX, qui ne dura que 36 heures ; tels ceux où 
furent proclamés Lucius II, Grégoire VIII, Bonifaoe VIII, Innocent VI, qui ne 
durèrent qu'un jour, celui d'Innocent III, qui ne dura que quelques heures, 
puisqu'il fut proclamé pape le jour même de la mort de son prédécesseur 
Célestin III. Par contre, le conclave qui remit le souverain pouvoir entre 
les mains du Bienheureux Grégoire X, se prolongea pendant 2 ans 10 mois. 
Et sans remonter à ces temps déjà lointains, le conclave de Pie VI dura 
4 mois 10 jours, celui de Pie VII, 3 mois 14 jours, celui de Léon XII, 26 jours, 



158 LA NOUVELLE -FRANCE 



celui de Pie VIII, 1 mois 8 jours, celui de Grégoire XVI, 1 mois 23 jours. 
Dans les circonstances pénibles où se trouvait l'Eglise la brièveté d'un con- 
clave n'était pas une moindre faveur du ciel. 

Dans la réunion du 20 février au matin, devant l'imminence du résultat, 
aux trois scrutateurs on joignit trois vérificateurs. Commencé à 11 heures, 
le vote, terminé à midi, donnait sur 61 sufirages 44 voix au cardinal Pecci 
qui, de ce fait, était élu. Un électeur, par le mot neminem inscrit sur son 
bulletin, avait déclaré ne voter pour personne. 

A droite de l'autel, le cardinal Pecci occupait le trône portant le N° 10, à 
ses côtés, le cardinal Donnet, archevêque de Bordeaux, avait le N° 11 ; une 
conversation des plus animées s'établit entre le cardinal italien et le cardi- 
nal français pendant le dépouillement du scrutin, celui-ci ne cessant de 
féliciter son heureux collègue du choix dont il était l'objet, celui-là révélant 
à l'archevêque de Bordeaux les étranges émotions de son âme au moment oià 
on le proclamait le chef de l'Eglise. 

On abaissa les baldaquins qui surmontaient les trônes cardinalices à l'ex- 
ception de celui de Télu, et le cardinal di Pietro, au nom de l'assemblée, 
demanda au cardinal Pecci s'il acceptait le souverain pontificat qu'on lui 
offrait et sous quel nom il voulait régner. 

C'était environ 1 heure, quand l'acte d'élection et d'acceptation dressé, le 
nouveau pape, revêtu de la blanche soutane et de la mosette, reçut le pre- 
mier hommage du Sacré Collège. Il embrassa affectueusement chaque car- 
dinal, tandis que l'on inaugurait son règne par le cantique de l'action de 
grâce ; il nomma camerlingue l'archevêque de Prague Schwarzenberg qui lui 
mettait au doigt l'anneau du pêcheur et donna solennellement sa première 
bénédiction. 

En ce moment-là même, le cardinal Caterini, du haut de la loggia de 
Saint-Pierre, annonçait à la foule l'élection du nouveau pontife. 

Revenu dans son appartement, Léon XIII, en dépit de l'étiquette, retint 
à déjeuner avec lui son conclaviste Frédéric Foschi qu'il devait nommer plus 
tard son successeur sur le siège de Pérouse. 

A 4 heures, les portes du conclave s'ouvrirent ; peu de temps après, Léon 
XllI vêtu pontificalement reçut pour la seconde fois les hommages des car- 
dinaux : le cardinal Di Pietro récita l'oraison *«^er Eleci. Poniijic., et le 
Pape s'en fut bénir de la fenêtre intérieure de la loggia le peuple qui rem- 
plissait la Basilique Saint-Pierre. 

Le Vatican vit ensuite ses hôtes retourner à leurs anciennes demeures. 

Le lendemain, jeudi, 21 février, un second Te Deum était chanté à la 
Sixtine, une troisième obédience était faite par les cardinaux dans la salle 
dite de la comtesse Mathilde, les ambassadeurs de France, d'Autriche, d'Es- 
pagne, de Portugal offraient leurs félicitations au nouveau pape ; au dehors, 
le monde entier l'acclamait. 



PAGES ROMAINES 159 



Les jours suivants, Léon XIII donnait audience aux diverses députations 
catholiques venues à la hâte, aux membres de la famille de Bourbon de 
Naples et de Parme, au cardinal de New- York, arrivé le 23 février, et dans la 
cérémonie de son couronnement dans la Sixtine, le 3 mars, le cardinal 
Mertel lui imposait la tiare. 

Le 29 mars, dans son premier consistoire, il imposait le chapeau au cardi- 
nal Mac Closkey, et en remerciant le Sacré Collège des suffrages qu'il lui 
avait donnés, il manifestait la crainte qu'il avait de succéder à' un Pontife 
tel que Pie IX: .Notre indignité nous apparaît d'autant plus grande, que la 
renommée de notre prédécesseur Pie IX, pontife d'immortelle mémoire, 
avait acquis dans le monde une phis grande célébrité. Ayant combattu sans 
relâche et avec une ardeur invincible pour la vérité et pour la justice, ayant, 
au prix de mille fatigues admirablement dirigé l'Eglise, cet illustre pasteur 
du troupeau catholique a non seulement illustré le Saint-Siège par l'éclat de 
ses vertus, mais encore, il a tellement rempli l'Eglise entière de l'amour et 
de l'admiration qu'il a provoqués envers sa personne, que, de même qu'il 
surpassa tous les pontifes romains par la longue durée de son pontificat, 
ainsi, il obtint de tous les plus amples témoignages de respect et de vénéra- 
tion qui ne se dé. uentirent jamais. > 

C'est par l'apologie du règne de Pie IX que Léon XIII inaugurait le sien. 



Don Paolo-Aoosto. 



I 



•w 



BIBLIOGRAPHIE 

Histoire de la. paroisse de Saint-Liguori (comté do Montcalm, 
P. Q.). précédée d'une notice biographiaue du saint patron, par M. 
l'abbé A.-O. Dugas, curé de Saint-Clot. Vol. in-8, pp. VlII-221, 1902. 

Nos monographies ne i<e comptent pas encore par centaines, il est vrai, 
mais leur nombre augmente presque tous les ans de quelques unités. 
Ce mouvement comniencé il y a un certain nombre d'années s'accentue, 
et finira par 8e généraliser avant longlemps. Déjà l'on peut entrevoir, 
il nous semble, l'époque où chaque paroisse aura l'avanlagede posséder 
sa monographie imprimée ou, du moins, manuseriie. 

L'une des dernières parues est celle que nous signalons présentement. 

Nous l'avons parcourue avec un réel intérêt, et le fait que nous 
sommes friand de ce genre d'écrits ne suffit pas à l'expliquer. 

Elle n'e t pe\it-être pas parfaite. L'autour, on tout cas, est le premier 
à le proclamer. Mais, en somme, elle lui fait cortainoinent honneur. 

Qu'il nous donne, dans une seconde édition, quelques gravures et, en 
particulier, les portraits de ceux qui ont bien mérité do sa chère paroisse 
natale, et grâce à ce complément, l'histoire do Saint-Liguori ne laissera 
plus rien à souhaiter. 

D. QOSSELIN, P'". 



Honneur a la province de Québec, par C.-J. Magnan, avec une 
introduction par l'honorable Thomas Cbapais, Québec. 

L'auteur a réuni sous ce titre doux conférences déjà publiées avec 
quelques pages empruntées à V Enseignement jirimaire. Il y a ajouté, 
et c'est ce qui donne à sa brochure une actualité jjleine d'intérêt, un 
travail de statistique comparative, d'où il ressort que la province de 
Québec, grâce à l'appoint généreux des institutions indépendantes qui 
ne figure pas au budget de l'instruction publique, n'a rien à envier à 
la province-sœur, si liôre pourtant de ses largesses eu matière scolaire. 

Ceux qui ont dit ou répété que notre province occupe le bas de 
l'échelle en fait de déjionsos pour l'instruction publique, liront avec 
profit ces pages, et en concluront que la prudence les engage à se taire, 
si la justice ne les force pas de rétracter leurs calomnies anti-patriotiques. 

Nous félicitons M. Magnan de cet acte de zèle et do patriotisme. 

Quant aux réformateurs qui veulent que les mas^e3 soient do plus en 
plus intellectualisées, à l'instar de ce qui, selon eux, se pratique aux Etats- 
Unis et en Europe, ils pourront retenir, comme bouquet spirituel, cet 
aveu que le bon sens et l'expérience arrachaient naguère au rédacteur 
de la Bévue Occidentale, organe ofiBciel du positivisme français : « La 
moralité revendiquera toujours la victoire finale sur l'intoUoctualité. » 

L. L. 

Le Président du Bureau de Direction : L'abbé L. Lindsat. 
Québec : — Imprimerie S.-A. Demkrs, N° 30, rue de la Fabrique. 



LA îyOUVELLE- FRANCE 

REVUE DES INTÉRÊTS RELIGIEUX ET NATIONAUX 

DU 

CANADA FRANÇAIS 

Tome II AVKIL 1903 N» 4 

PAGES INÉDITES D'ERNEST IIELLO 



PÂQUES 

Voici la vérité, la beauté, la splendeur et la joie. Voici 
celui que nous désirions dans les premiers transports de 
notre jeunesse ardente, quand le soir, les yeux fixés sur 
l'immensité pleine d'étoiles, nous demandions au dôme noir 
et d'or, des nouvelles de la patrie. Nous ne cherchions pas 
seulement le Dieu créateur : nous cherchions le Dieu 
ressuscité .... 

Seigneur, quand j'atais jeune je ne savais pas encore le 
mal; donnez-moi de ne plus le savoir. Que j'oublie ce qui 
n'est pas pour me souvenir de ce qui est. Seigneur, rendez- 
moi la légèreté des anciens jours, la transparence de l'en- 
fant. 

Seigneur, quand j'étais jeune, souvenez-vous des heures 

que j'ai passées avec vous, j'allais dire, que nous avons 

passées ensemble, si pour vous comme pour moi, passaient 

les heures. La tristesse est le souvenir de moi, la joie est 
11 



I 



162 LA NOUVELLE - FRANCE 

le souvenir de vous. Seigneur, donnez la joie, et puisque 
sans vous je suis également incapable de tout, aidez-moi à 
la recevoir. J'ai oublié les ténèbres, ô lumière, souvenez- 
vous de moi. 

La place est libre. Vie éternelle, commencez. Aidez 
mes lèvres à prononcer dans le temps l'Amen de l'éternité, 
l'Amen sans discontinuité, sans nuit, sans trouble, sans 
fatigue et sans soir, seule joie qui soit à la hauteur de notre 
situation et au-dessus de laquelle, même en levant la tête, 
nous ne voyons rien. Solennité de l'immense Pâques, 
calme profond, transparent, inouï, fête de la lumière, exal- 
tation de la toute -puissance, pierre soulevée, tombeau 
vaincu, triomphe que j'ai désiré sans le connaîti'e depuis 
que mon âme désire, triomphe qu'appelaient les battements 
de mon coeur quand les triomphes connus me semblaient 
trop petits pour me cacher, il me faut une parole qui t'ex- 
prime, triomphe, ô mon amour, il me faut un cri digne. Ce 
cri, quel sera-t-il ? Trop pressé pour attendre le ciel, je veux 
pousser sur la terre, dès aujourd'hui, le cri de la liberté ; 
mais encore une fois, ce cri, quel est-il ? Dieu ressuscité, 
je vous en prie de tout mon coeur et de toute mon âme, 
puisque je ne sais pas encore parler, aidez mes lèvres d'en- 
fant à balbutier le cri de triomphe éternel. 
Amen. Amen. Amen. 

Esprit de paix, esprit de joie, ô langues de feu douces et 
dévorantes, souffle qui enflammez et qui rafraîchissez, plus 
fort que la tempête quand elle déracine les forêts, plus 
calme que l'océan quand sa surface sans ride permet de 
voir le ciel comme dans un miroir. Sérénité translumi- 
neuse, vivifiante, sérénité embrassante devant laquelle 
meurt ma parole que je conçois même quand je pense à 



PAGES INÉDITES d'ERNEST HELLO 163 

VOUS, être inférieur à l'Etre que vous êtes, immensément 
plus insaisissable par votre immensité que l'atome par sa 
petitesse, ô Dieu, je ne me sens plus, maintenant soyez 
me vie ! 

Remplacez-moi, car moi je m'ennuie. Et vous, vous me 
réjouissez. Je m'accable et vous me soulevez. vie, soyez 
ma vie. joie, soyez ma joie. Je me pèse et vous dégage- 
riez mes ailes. Dévorez à jamais la trace noire de la tris- 
tesse, qui est ma trace, ma marque, ma propriété et ma 
mort. 

Ravissez-moi jusqu'aux régions de la joie et de la foudre. 
Que je dise Amen de plus près, dans ma langue, dans la 
langue de ma patrie, dans la langue qui fait pleurer, se 
souvenir et se reconnaître : que mon Amen éclate enfin 
dans l'immensité comme la paix et le tonnerre. 

Lumière, je vous adore ! 



m COUVENTS DONNENT-ILS UNE ÉDUCATION PRÂTKÎUE ? ' 

(Premier article) 



Voilà une question qu'il importo d'élucider pour l'avantage de 
tous les intéressés : parents, élevés, religieuses institutrices, direc- 
teurs et patrons officiels de l'éducation. Si, pour ces diverses 
catégories de personnes, le résultat de l'examen est rassurant, il 
faudra bien que ceux de nos chers compatriotes à qui leur devoir 
d'état permet de ne pas s'en préoccuper, cherchent ailleurs un 
objet digne de leur sollicitude. 

l.e moi éducalion doit se prendre ici dans son acception géné- 
rique, à savoir, la formation totale de l'enfant, au point de vue 
intellectuel et moral surtout, sans toutefois, loin de là, négliger sa 
culture physique. Il s'agit donc, à la fois, de l'éducation, prise 
dans le sens strict, et de l'instruction, qui en est un facteur 
indispensable. 

Quant à l'épithëte -pratique, que peut-elle bien signifier dans la 
pensée et sous la plume de ceux qui à tout prix voudraient en 
gratifier notre éducation populaire ? Pour ceux-là l'enseignement 
pratique, c'est le dernier mot de la perfection pédagogique. 

Le terme ne saurait évidemment désigner ici le simple corré- 
latif du mot théorique ; car, à ce titre, toute éducation, dès le 
berceau, serait infaiUiblement pratique. Pratique, sans le savoir, 
le bébé que le poëte invite à répéter sa première leçon : 

Incipe, parve puer, risu cognosoere matrem ; 

car il trahit par un sourire sa nature intelligente. Pratique encore 
le tout petit enfant d'école qui nomme les lettres, qui épelle, qui lit, 
qui pane, qui écrit, qui compte, car pour accomplir tout cela, il 
doit passer de la puissance à l'acte, de la faculté à l'opération, de 



1_I1 n'estjquestion dans cet article que des couvents entièrement ou 
partiellement indépendants du contrôle des commissions scolaires ; ce sont 
les seuls que l'inspecteur ecclésiastique ait la mission de visiter. Il s'agit 
aussi principalement des couvents situés dans les paroisses rurales. 



NOS COUVENTS ET L'ÉDUCATION PRATIQUE 165 

la connaissance des règles à leur application, en un mot, de la 
théorie à la pratique. Education ^pratique, dans l'arrière-pensée de 
ceux qui usent et abusent du mot à temps et à contretemps, 
signifie tout un monde de choses plus ou moins vagues et indé- 
finies, mais toujours pleines de promesses séduisantes pour l'huma- 
nité. L'acception la moins chimérique — ^j'allais dire la plus tolé- 
rable, car à certains égards et dans de justes limites elle est 
parfaitement légitime — c'est l'aptitude d'un système scolaire à 
enseigner l'art d'arriver rapidement à la fortune et au bien-être 
matériel. Ceux qui préconisent pareil système ont toujours devant 
les yeux et sur les lèvres l'idéal anglais, l'idéal américain surtout, 
voire, l'idéal français contemporain ! 

Pour être dans le vrai, ces admirateurs enthousiastes de ce qui 
se fait ailleurs devraient prouver que ces systèmes scolaires tant 
vantés dans les divers pays où ils fleurissent sont, à un degré 
uotable, la cause efficiente de la richesse des uns, sans y être pour 
beaucoup dans la mauvaise fortune des autres infiniment plus 
nombreux ; qu'un pays est heureux, même au point de vue pure- 
ment économique et humain, quand à côté de fortunes colossales 
on voit soufl'rir la tourbe toujours croissante des miséreux, quand 
un abîme sépare les diverses classes.de la société ; et que, au con- 
traire, tel autre pays est à plaindre quand Vaurea mediocritas, 
cette honnête suffisance chantée par le poète païen, mieux avisé 
que les néo-païens du vingtième siècle, est le partage de la très 
grande majorité. Il faudrait prouver qu'un peuple est heureux, 
quand malgré sa richesse matérielle, il voit, avec le décroissement 
l)rogressif de sa population originelle, monter proportionnelle- 
ment le thermomètre de sa criminalité. 

N^ou, le mot pratioiie, il ne faut ni en fausser ni en torturer le 
sens. D'après son origine et l'usage rationnel, il signifie efficace, 
et ce sens est assez noble et assez caractéristique pour qu'on ne 
lui en attribue pas un autre à la fois chimérique et décevant. 

La question peut donc se poser ainsi : 

Nos couvents donnent-ils une éducation efficace ? 




166 LA NOUVELLE -FRANCE 

A cette question je crois pouvoir répondre affirmativement. 

Ecartons pour le moment la question de degré, et raisonnons 
au point de vue relatif, tenant compte des circonstances de lieu, 
de temps, de personnes, de moyens qui afFoctont nécessairement 
cette œuvre comme toute autre entreprise humaine. 

Une œuvre est efficace si elle relève de causes proportionnées 
à leur effet et produit des résultats satisfaisants. Or telle me semble 
l'éducation donnée par nos couvents. La conclusion sera la 
réponse au titre de cet article. 

La majeure de ce raisonnement est évidente par elle-même. Il 
faut donc essayer d'en prouver la mineure, dans chacune de ses 
deux parties : 1° L'éducation dans nos couvents est confiée à des 
maîtresses compétentes ; 2" cette même éducation produit de 
bons résultats. 

Etablissons aujourd'hui la première de ces propositions. 

Nos religieuses enseignantes sont-elles compétentes pour l'œu- 
vre qui leur est dévolue ? — Etant donné qu'elles sont à la fois 
éducatrices et institutrices, sont-elles aptes à remplir chacun de 
ces deux rôles ? 

Après la mère, qui, de droit divin, est la première et la princi- 
pale éducatrice de l'enfance, nulle n'est mieux douée pour cet 
office que la religieuse. Son sexe, son caractère, ses vertus, sa 
stabilité, les grâces de son état en font une seconde mère, qui, au 
dévouement et au désintéressement de la mère selon la nature, 
joint un discernement, une expérience et une fermeté salutaire 
dont celle-ci n'est pas toujours susceptible. Aussi l'enfant, en 
même temps qu'elle décerne volontiers h sa maîtresse le titre de 
mère, lui en reconnaît-elle comme tout naturellement les attri- 
butions. Elle est donc admirablement préparée pour continuer 
l'œuvre maternelle, cette femme appelée par vocation divine et 
consacrée le plus souvent par un vœu spécial à l'éducation, et qui 
n'a d'autre ambition que de former Jésus-Christ dans les âmes de 
ses élèves, que de les rendre à leurs familles, à la société, à 
l'Eglise, plus éclairées, plus fortes, plus sages, plus vertueuses, 



NOS COUVENTS ET L'ÉDUCATION PRATIQUE 167 

aussi innocentes et pures qu'à leur départ du foyer ! — Seule, 
l'Eglise de Jésus-Christ, mère et préceptrice des âmes baptisées, 
a pu opérer cette merveille, exaltant et complétant par la grâce 
ce que la nature avait si bien commencé. 

Le rôle d'institutrice est le complément indispensable de celui 
d'éducatrice. Que faut-il donc à celle-ci pour qu'elle soit une 
maîtresse compétente ! Il lui faut, outre le talent naturel, la 
connaissance des matières qu'elle doit enseigner, et, avec l'auto- 
rité, la formation pédagogique. Or ces diverses conditions sont 
réalisées par nos sœurs enseignantes. Une novice fût-elle dépour- 
vue de la science ou des dispositions requises, la prudence la plus 
élémentaire eût engagé ses supérieures à la diriger vers un autre 
institut, ou, tout au moins, à lui confier un emploi plus humble 
et plus facile. Au reste, les brevets de capacité, les diplômes de 
graduées, conquis à la fin de leurs cours par un grand nombre 
d'aspirantes à la vie religieuse, en attestant le succès de leurs 
études, ajoutent encore à leur compétence pour l'enseignement. 

Eestent l'autorité, attribution partie innée, partie acquise, et 
ce qui lui donne sa principale efiicacité, la formation pédagogique. 
Or, outre qu'une proportion assez notable de nos religieuses ont 
bénéficié des cours de l'Ecole normale, toutes celles qui sont des- 
tinées à l'enseignement ont subi au noviciat un entraînement 
pédagogique qui les prépare efficacement à leur future carrière. 

Mais l'ouvrière, quelque intelligente et instruite qu'elle soit, a 
besoin, pour réussir dans son travail, d'instruments aussi perfec- 
tionnés que possible. Il faut donc ici que le programme de chaque 
institut particulier, comme celui de l'Instruction publique ^, soit 
apte à préparer l'élève pour son futur rôle dans la société. Il faut 
aussi que tout l'outillage scolaire concoure au même but, que 



1 — Ce programme est de rigueur dans toutes les écoles qui relèvent des 
commissions scolaires, comme les externats des couvents. Il s'impose égale- 
ment dans les classes de ces mêmes couvents oîi les élèves se préparent aux 
examens pour le brevet d'institutrice. 



168 LA NOUVELLE - FRANCE 

manuels, cartes, tableaux et autres accessoires pédagogiques 
répondent aux exigences d'un légitime progrès. 

Les programmes des principaux instituts, sauf dans quelques 
détails, ne laissent guère à désirer. Si les académies féministes 
nouveau-siècle pourraientles dédaigner comme trop rudimentaires 
et rétrogrades, en revanche, mainte école florissante de l'ancien 
monde serait tentée de les trouver par trop progressistes. Quel- 
ques-uns de ces programmes sont la résultante de l'expérience 
acquise dans les quatre plus anciennes provinces du Dominion et 
aux Etats-Unis, «fournissant matière à un éclectisme qui devrait 
satisfaire les plus exigeants S'ils pèchent, ces programmes, c'est 
plutôt par excès que par défaut, reproche qui s'adresse également, 
paraît-il, à la dernière rédaction du programme officiel. Celui-ci 
aussi bien que les premiers peut être perfectionné sans boulever- 
sement, sans réforme radicale. — Ceux qui paroflicoou par profes- 
sion ont la mission d'y travailler réaliseront cette œuvre désirable 
en temps opportun. Si, en attendant, les Canadiens-français sont 
moins riches que les Anglo-saxons, il ne faudra pas en tenir res- 
ponsables les auteurs et les patrons de notre système scolaire. 

Quant aux manuels en usage et aux appareils pédagogiques, il 
y a depuis quelques années un progrès considérable. On trouve à 
la disposition de notre professorat des livres choisis dans la librai- 
rie scolaire française et anglaise des deux hémisphères. La biblio- 
graphie pédagogique du Canada français s'est enrichie, de plus, 
d'un grand nombre de livres classiques dont les nations aînées 
pourraient être fières. 

II en est de même pour les cartes murales et le mobilier sco- 
laire; mais je réserve ces détails avec d'autres aussi intéressants 
et instructifs sinon plus, pour une visite que nous pourrions faire 
ensemble à un des nombreux couvents soumis à ma juridiction. 
Nous y verrons, par le fait, la preuve au moins partielle de la 
seconde proposition : L'éducation donnée par nos couvents pro- 
duit des résultats satisfaisants. 

L'abbé L. Lindsay. 



L'ANARCHIE GRAMMATICALE EF LITTÉRAIRE 



«Anarchie » est un mot un peu dur, écbevelé, et qui fait encore 
peur aux gens comme il faut. Le mot doux, désormais correct, 
qui a cours dans les milieux les plus délicats, c'est « libéralisme. » 
Tout le monde n'admet pas l'équivalence, la parfaite synonymie 
de ces deux termes : cette équivalence, en efïet, n'existe pas au 
point de départ : elle n'apparaît qu'au point terminus. C'est une 
des illusions de notre époque, la plus difficile à guérir : tout est 
dit, et rien n'est changé. On est malvenu à ajouter aux vieilles 
critiques, tant le mot s'est acclimaté, en droit pour les uns, en fait 
pour les autres. A l'heure présente, il serait malséant de décla- 
mer contre un mot qui revêt un certain caractère orthodoxe en 
face du despotisme maçonnique qui nous opprime, et nous menace 
chaque matin de nouvelles rigueurs, plus brutales encore. 

L'œuf du libéralisme fut déposé dans la théologie avec la 
Réforme. Suivant une logique implacable, il pénétra dans la 
philosophie avec les Encyclopédistes du XVIIL'' siècle ; de là 
dans la politique et dans les réalités sociales avec les révolution- 
naires de 89. Il est aujourd'hui en pleine diiFiision dans les 
mœurs. Il n'avait plus qu'une étape à parcourir pour envahir la 
grammaire et la littérature. Il y est. 

Le libéralisme est un écart en dehors de la règle ; la somme 
des axiomes ou principes généraux, qui supportent l'économie 
des choses humaines dans tous les genres, constituent cette règle. 
L'écart est plus ou moins considérable, et forme avec la règle 
immobile un angle de diiférents degrés : il y a tel écart qui con- 
stitue l'anarchie pure. Dans cette étude, il n'est question que de 
l'anarchie grammaticale et littéraire. 

Ici une observation préliminaire est nécessaire pour rester dans 



170 LA NOUVELLE -FRANCE 

le vrai, qui est entre deux extrêmes. Il faut distinguer les lan- 
gues mortes et les langues vivantes. Les premières sont des 
cadavres rigides, entourées de bandelettes comme les momies 
égyptiennes, et couchées sur les aromates, qui conservent leur 
mémoire dans la postérité. Les chefs-d'œuvre qu'elles ont pro- 
duits leur composent une immortalité de gloire qui n'est pas la 
vie : ce sont des couronnes funèbres qui ornent leur tombeau. Si 
elles sont parlées encore, c'est dans les gymnases pour former le 
goût des jeunes élèves, et au fond des instituts, où les érudits les 
citent en témoignage. Mais désormais aucun peuple vivant n'en 
fait usage, ni dans les actes olïiciels, ni dans les relations sociales. 
Les langues vivantes sont soumises aux lois ordinaires de la 
vie : une de ces lois c'est le mouvement, ou le renouvellement 
des parties dans l'unité de l'essence. C'est ainsi qu'un arbre perd 
en automne les feuilles dont le printemps l'avait couvert, en atten- 
dant qu'un autre printemps les lui rende. Horace, le grand légis- 
lateur du langage, a formulé cette loi dans le vers suivant : 

Multa renasoentur quro jam cecidere, cadentque. 

Par oii l'on voit le circulus vital, que l'on constate dans l'his- 
toire de toutes les langues. . . 

L'histoire de la langue française a été écrite à plusieurs reprises ; 
ce travail se continue de nos jours avec un succès croissant, parce 
que ces études sont en faveur, et que les spécialistes, en se multi- 
pliant, ont fait dans nos origines des fouilles plus profondes. Ici 
encore l'esprit de système s'en est mêlé — où ne se glisse-t-il pas ? — 
On a forcé la thèse en appliquant le Darwinisme aux différents 
genres de littérature comme aux espèces vivantes. Ces exagéra- 
tions n'empêchent pas que l'érudition de nos critiques n'ait found 
une somme considérable de résultats précieux. On a divisé 
l'évolution de notre langue nationale par périodes : période 
initiale, ou de formation, avec l'analyse des éléments constitutifs, 
c'est-à-dire la contribution des divers idiomes correspondant aux 



l'anarchie grammaticale et littéraire 171 

races qui se sont croisées sur notre sol ; période de dépouillement 
ou d'épuration, quand la langue secoue ses langes pour prendre 
des formes moins imparfaites ; période où elle atteint son plein 
épanouissement et toute sa beauté ; période de décadence, quand 
le mauvais goût lui enlève quelques-unes de ses qualités maîtres- 
ses, et qu'elle subit la fatalité des choses humaines, qui ne 
naissent que pour mourir. L'art imite la nature, mais la nature 
répare ses pertes ; l'art ne se relevé pas toujours de ses déchéances. 
L'évolution dos langues correspond aux différents âges des 
peuples et aux modifications internes qui s'opërent chez eux. 
Elle suit les phases de la civilisation, avec ses hauts et ses bas : 
c'est dans ce sens qu'on dit que la littérature est l'expression des 
peuples. Le mouvement vital est donc incompressible : chercher 
à l'arrêter serait une folie. Mais le mouvement est-il spontané, 
ou réfléchi et réglementé ; spontané, c'est-à-dire produit par la 
foule inconsciente, qui crée des mots comme la prairie se couvre 
de fleurs et d'herbe verte à la saison ; réfléchi, c'est-à-dire 
dirigé par une autorité compétente et acceptée? Les classiques, 
que dans l'espèce on pourrait appeler les conservateurs, se sont 
fait accuser d'enfermer la langue dans des cadres inflexibles, 
sorte de clichage auquel les générations futures ne sauraient tou- 
cher sans crime. Il ne faut pas prêter sans preuve une erreur, et 
une erreur sotte, à une grande école ; ici les classiques ont été 
calomniés ; ils payent pour des exagérations dont ils ne sont pas 
responsables ; ils admettent la loi de l'évolution dans les langues 
vivantes : 

L'on écrit régulièrement depuis vingt ans, dit La Bruyère ; l'on est esclave 
de la construction; l'on a enrichi la langue de mots nouveaux, secoué le 
joug du latinisme, et réduit le style à la phrase purement franc lise. ' 

D'autres passages du même auteur sont encore plus catégori- 
ques. Les libéraux ou progressistes n'acceptent guère l'autorité 



1 — Les ouvrages de l'esprii. 



172 LA NOUVELLE - FRANCE 

en pareille matière, et demeurent les champions résolus de la 
liberté grammaticale et littéraire, mais à des degrés divers. 

Entre les deux écoles dont nous dessinons les tendances — car 
il s'agit ici de tendances, tant ces systèmes poussés à bout sont 
inapplicables— il y a place pour une troisième opinion, celle qui 
reconnaît dans l'évolution des langues l'action combinée des 
deux facteurs, la spontanéité et la réglementation, quoiqu'il ne soit 
pas aisé peut-être d'analyser le mystère do cette évolution, mystère 
qui accompagne toutes les fonctions de la vie, où qu'elle se mani- 
feste. . . Ceci est la vérité. 

Ce sont les choses qui créent les mots dont les langues se 
composent, car les choses connues par les sens ou par la pensée 
ont besoin d'être nommées, et en quelque sorte baptisées. D'ail- 
leurs, les mots sont le moyen de communication d'homme à 
homme, et constituent le lien infrangible de la sociabilité. La 
mimique, ou la langue des signes, est un instrument de relations 
très imparfait. Un simple rapprochement entre les dix parties du 
discours et les catégories d'Aristote, établit avec évidence que 
les mots d'une langue bien faite expriment toutes les modalités de 
l'être, l'être lui-même ou la substance, ses qualités premières et 
secondaires, la quantité, la relation, le temps, le lieu, etc. Assez 
souvent c'est en vain qu'on chercherait un rapport essentiel entre 
les mots et les choses qu'ils expriment, quoiqu'il existe quelquefois. 
Quant à l'accord des mots entro eux, qu'on appelle syntaxe, c'est- 
à-dire juxtaposition harmonique, il faut faire la large part à la 
logique, qui n'explique pas tout ; car les variétés qui se rencontrent 
dans les langues nous obligent de conclure à la loi des idiotismes, 
ce résultat de mille causes, parmi lesquelles le genre de chaque 
race occupe le premier rang. Il semble bien que la spontanéité 
est ici pour quelque chose. 

Il faut encore rapporter à la spontanéité l'évolution des langues 
à mesure que les sociétés progressent. Les langues gardent leur 
identité avec les lois de la syntaxe ; elles s'enrichissent de mots 
nouveaux, qui forment leur vocabulaire : c'est encore le besoin 



l' ANARCHIE GRAMMATICALE ET LITTÉRAIRE 173 

qui provoque ces accroissements. Quand Christophe Colomb 
découvrit l'Amérique, il fallut donner un nom au nouveau conti- 
nent. Quand la science fait d'autres découvertes, quand l'analyse 
plus approfondie d'une faculté, d'un organe, d'un tissu, d'un 
minéral, en a révélé la constitution intime, les propriétés et les 
fonctions, il est nécessaire de les décrire ; de là les nomencla- 
tures, qui s'étendent à chaque instant, et qui, en s'accumulant, 
deviennent le trésor de la science. 

Mais la spontanéité admet-elle une réglementation ? n'y a-t-il 
pas incompatibilité entre les forces comparables à la force centri- 
fuge et à la force centripète ? Les langues se sont-elles, faites 
toutes seules, ou par une action sociale inconsciente, ce qui est la 
même chose? Cette hypothèse est inadmissible, car partout où 
il y a ordre, harmonie, finalité, la réflexion s'est exercée. La 
réflexion se distingue de la spontanéité par le procédé et les 
résultats ; les caprices du hasard ne produisent rien de pareil. 
La vie, où qu'elle se manifeste, a sa loi, qui la contient, la dirige, 
et lui fait atteindre son but, en la sauvant de ses emportements 
aveugles et excentriques. L'autorité existe en théologie, en phi- 
losophie, en morale, en politique ; elle existe donc pour les lan- 
gues. Où réside-t-elle ? La question est délicate. 

Une autorité en matière de langage, c'est l'usage. Horace l'a 
consacré dans le vers suivant de VArt Poétique: 

.Si volet ustis 

Quem pênes arbitrium est, et jus et norma loquendi. 

Cette autorité a toujours et partout dirigé les écrivains : elle 
n'est pas encore par terre, malgré les amoindrissements que l'es- 
prit novateur lui a fait subir. La résistance qu'elle oppose aux 
assauts qu'on lui livre s'explique aisément, si l'on considère 
que c'est la logique qui sert de base à la syntaxe ou à l'accord 
des mots, et la logique est éternelle : aucune insurrection ne peut 
en triompher. Quant aux mots, qui sont comme les pierres d'une 
langue, ils sont souvent conventionnels ; mais ils doivent garder 



174 LA NOUVELLE - FRANCE 

le sens que l'usage leur a donné, pour ne pas troubler les relations 
sociales, à peu près comme les pièces de monnaie frappées doi- 
vent conserver leur valeur, sous peine d'occasionner la banque- 
route universelle. 

Cependant en matière de langage l'usage n'est pas d'airain ; il 
faut lui reconnaître une certaine élasticité, qui permette à l'évo- 
lution de s'accomplir, puisque tout vivant évolue. C'est la diffi- 
culté à résoudre. On peut abuser, on a en réalité abusé de la loi 
vitale de l'évolution. Mais eu matière de langage l'usage doit 
être entendu comme la coutume en jurisprudence, en théologie 
et en droit canon. Il y a coutume et coutume comme il y a fagot 
et fagot. Pour être légitime la coutume doit être revêtue de cer- 
taines conditions ; ainsi en est-il pour l'usage en grammaire et 
en littérature. Qu'il ait d'abord pour lui l'antiquité. Il y a tou- 
jours une circulation de mots nouveaux, qui plaisent à la foule 
par leur nouveauté même, quand ce n'est pas par leur étrangeté ; 
ils ont la vogue ; on les repète à l'envie, par vanité pour paraître 
au courant, et comme on dit, à la hauteur du siècle. Mais leur 
vogue est éphémère ; la mode les créa et la mode les emporte un 
beau matin, comme des feuilles sèches, et on ne les retrouve plus 
que dans les gazettes d'antan, ensevelies dans la poussière des 
bibliothèques. Ce n'est pas le cas d'appliquer le si volet uxus. 

L'usage doit ensuite être raisonnable, c'est-à'dire qu'il ne viole 
pas les lois générales de l'esthétique, car le temps ne consacre 
pas l'absurde, l'extravagant, ou de pures curiosités. Le barba- 
risme, le solécisme, l'illogisme ne prescrivent pas. Comment 
s'opéreraient les réformes nécessaires ? Comment obtiendrait-on 
le progrès successif qui s'observe dans l'histoire de toutes les lit- 
tératures ? A ce compte en France nous en serions encore à 
Joinville et à Amyot. 

Parallèlement h l'autorité de l'usage vient celle des grands 
écrivains. Ils sont les pères des langues ; après en avoir for- 
mulé les lois, qui existaient sans doute, mais qui bouillonnaient 
confuses et incertaines dans le chaos des origines, ils ajoutent 



l'anarchie grammaticale et littéraire 175 



l'exemple aux préceptes en les réalisant* dans leurs œuvres. En 
se succédant ils jalonnent l'histoire, et ils marquent les étapes 
des langues en marche vers la perfection. En France, pendant la 
période de formation, nous allons de Villon à Marot, à Ronsard, 
à Malherbe, pour la poésie ; de Montaigne à Charron, à Rabe- 
lais pour la prose. Le XVIP siècle est l'apogée de notre littéra- 
ture ; on sait les grands noms qui l'ont portée à cette hauteur. 
Voilà les maîtres. Les apprentis dans l'art d'écrire et ceux qui 
sont voués par leur génie à une médiocrité éternelle, n'ont pas 
le droit de toucher au langage, d'en changer les lois — ce qui 
n'appartient à personne — ni au vocabulaire, ni à son mécanisme 
dans ses parties variables : c'est un privilège réservé à un très 
petit nombre d'hommes. S'ils empiètent sur le rôle des maîtres, 
ils ne sont qu'impertinents ; si la foule les suit, c'est un signe 
certain de décadence. Le cas n'est pas chimérique. 

Les milieux sociaux ovi se rencontrent, avec les avantages de 
la naissance, la supériorité du rang, l'élégance des manières, la 
pureté de l'élocution, la haute culture intellectuelle exercent 
aussi cette maîtrise. A partir de Louis XIII, sous Louis XIV 
principalement, la cour décida, par ses faveurs ou par ses cen- 
sures, des destinées des écrivains, et par contre-coup de notre 
littérature. C'est au Roi qu'on adressait les dédicaces ; c'est 
devant le Roi qu'on jouait les comédies de Molière et les tragédies 
de Racine et de Corneille. C'est le Roi qui accordait les pensions 
aux écrivains pauvres : ces encouragements consacraient les 
œuvres littéraires, qui fixaient le goût en lui servant de règle. 

Les salons étaient les succursales de la cour à cette époque. 
Quand on n'y tramait pas des Ligues et des Frondes, on jugeait 
les livres qui se montraient aux devantures des éditeurs. Tel 
livre était porté aux nues, tel autre mis à l'index : on consacrait 
un mot, on suspendait un épigramme à la queue d'une phrase 
mal venue. Les prédicateurs étaient mis sur la sellette comme les 
poètes et les prosateurs. On poussait quelquefois le purisme très 
loin, jusqu'au ridicule, comme chez les précieuses de l'hôtel Ram- 



176 LA NOUVELLE - FRANCE 

bouillet. Les femmes prenaient parti dans ces cabales ; on trouve 
la trace de ces mœurs dans Les Lettres de M"" de Sévigné, dans 
Les Mémoires de Saint-Simon et autres répertoires. Ce qu'il faut 
retenir de ce court exposé, c'est que les salons étaient alors une 
autorité en grammaire ot on littérature, et qu'ils servirent de 
frein aux fantaisies des écrivains toujours jaloux des suffrages de 
l'opinion, 

Richelieu avait fait plus et mieux : il fonda l'Académie fran- 
çaise, qui dans sa pensée serait une véritable magistrature, char- 
gée de défendre les lois du langage comme le Parlement était le 
gardien des lois du royaume. On voit apparaître daus cette insti- 
tution le génie dominateur du terrible cardinal : il avait réduit 
les seigneurs dont il fit des courtisans ; il avait écrasé les protes- 
tants, en démantelant leurs places fortes, et en rasant leurs 
temples ; en 1625 il voulut prévenir l'indiscipline des écrivains 
en les soumettant à la juridiction de l'Académie ; après leur avoir 
enlevé le droit d'attaquer l'Eglise et de critiquer sa politique, il 
voulut, autant qu'il était en lui, les priver des moyens de pécher 
contre la grammaire. L'Académie prit son rôle au sérieux ; elle 
se recruta parmi les hommes les plus distingués, désignés à son 
choix par leurs œuvres et par leur renommée ; ainsi elle devint 
une autorité, dont les jugements furent ordinairement sanction- 
nés par l'opinion publique. Elle commença son dictionnaire, véri- 
table code de notre langue, toujours revu et corrigé, jamais fini, 
qui avait le dernier mot dans les controverses de syntaxe et de 
style. Elle a tenu le sceptre pendant des siècles. Aujourd'hui ce 
sceptre tremble dans ses mains. 

Le dictionnaire de l'Académie en a enfanté bien d'autres. 
Les dictionnaires réunis sont devenus comme une enceinte forti- 
fiée, qui protégeait la langue française arrivée à sa perfection ; 
mère, féconde d'œuvres immortelles, lues dans le monde entier, 
restée le modèle de toutes les littératures, elle n'avait qu'à jouir de 
sa gloire, en s'enrichissant de nouveaux chefs-d'œuvre. Derrière 
les dictionnaires les grammairiens, race attentive et scrupuleuse, 



l'anakciiie grammaticale et littéraire 177 

qui représentent pour la syntaxe les commentateurs pour la juris- 
prudence, se tenaient debout, sentinelles et servants de la cita- 
delle. Les dictionnaires et les grammairiens, y compris les gramma- 
tistes, devinrent ensemble une autorité digne de la considération 
dont ils jouissaient, malgré la subtilité de leurs thèses, l'acuité de 
leurs controverses, et les points et virgules transformés en lances 
et épées, qui se croisaient sur nos têtes. La langue française 
semblait à l'abri de toute entreprise capable d'en compromettre 
la beauté, et d'en préparer la décadence. Mais elle a eu le sort 
de l'église et de la monarchie : elle n'a pas échappé aux coups 
de la Révolution. Ici-bas tout s'enchaîne : rien ne grandit seul, 
rien ne tombe seul. 

(à suivre). 

P. At, 

Prêtre du Sacré-Cœur. 



12 



I 



o 



RADIO-CONDUCTEURS ET TELEGRAPHIE SANS FIL 



La télégraphie sans fil est à la veille d'entrer dans la pratique et 
de remplacer partout, même entre l'ancien et le nouveau monde, 
la télégraphie de ligne qui avait été elle-même un incomparable 
progrès sur les signaux d'antan. Mais les admirables et gran- 
dissants progrès de Marconi ne doivent pas nous faire oublier la 
géniale découverte du Français Branly qui les a préparés et 
suscités. Sans les radio-conducteurs du savant professeur de 
l'Institut catholique de Paris, on ne connaîtrait pas les communi- 
cations à distance qui nous émerveillent, il n'y aurait pas de télé- 
graphie sans fil. 

Il n'est pas inutile de le dire, et il est encore bon de rappeler 
que la radio-conduction n'est pas née, comme on le raconte par- 
tout, des travaux de Hertz, des ondes herziennes, mais qu'elle a 
été découverte inopinément, spontanément dans le laboratoire de 
l'Institut catholique. Et nous en avons pour preuve le récit 'de 
l'inventeur lui-même, M. le D' Branly : 

En 1890, raconte-t-il, j'expérimentais sur un phénomène récemment 
découvert en Allemagne : la déperdilion de Véleciricilé négative sous l'action 
de la lumière. J'avais adopté des dispositions qui me procuraient une puis- 
sante source de lumière violette et ultra-violette, et déterminaient des effets 
très accentués même pour l'électricité positive. Une forte bobine d'induc- 
tion, dont le courant primaire était interrompu par les vibrations rapides 
d'une barre d'acier, chargeait une batterie de condensateurs : les décharges 
de cette batterie éclataient entre deux pointes d'aluminium distantes de 2 
à 3 millimètres. Après avoir obtenu quelques résultats nouveaux, je dus 
suspendre mes investigations, car elles ne progressaient plus. En conser- 
vant l'espoir de reprendre plus tard le même sujet, avec de nouvelles idées, 
je résolus d'utiliser les radiations très rét'rangibles de mon éclairage pour 
l'examen d'un problème que j'avais déjà abordé à plusieurs reprises : les 
variations de conductibilité électrique des lames métalliques minces sous l'in- 
fluence de la lumière. 

En éclairant par la lumière des décharges une lame de verre argentée ou pla- 
tinée, intercalée dans l'une des branches d'un pont de Wheatstone, j'observais 



RADIO-CONDUCTEURS ET TÉLÉGRAPHIE SANS FIL 179 



des variations persistantes et notablement supérieures à celles de mes essais 
antérieurs. Ce résultat fut, de ma part, l'objet d'une attention toute particu- 
lière, mais, après quelques tâtonnements, je reconnus qu« la variation de con- 
ductibilité avait encore lieu lorsque, par l'interposition d'un écran, l'étincelle 
de décharge des condensateurs venait à éclater sans éclairer la couche métalli- 
que. Je me proposais de poursuivre cette étude, en opérant sur des dépôts 
électrolytiques variés, afin de rechercher l'effet de la nature du métal et de 
son épaisseur. Pendant que je réunissais le matériel nécessaire pour pro- 
céder commodément à ces dépôts, l'impatience de l'attente me suggéra 
l'idée d'appliquer sur des lames de verre et d'ébonite une couche de poudre 
de cuivre porphyrisé, et de la fixer en la frottant avec un brunissoir d'agate. 
Les particules de cuivre porphyrisé étaient indépendantes et me semblaient, 
à peu près, dans la situation des particules de platine du verre platiné. 
Tant que la compression ne lui avait pas donné un demi-poli, cette couche 
de particules extrêmement fines, serrées les unes contre les autres, mais sans 
cohésion, opposait au passage du courant une résistance énorme, pratique- 
ment infinie. Toutefois il arrivait un moment où la compression faisait 
naître une légère conductibilité. Il convenait de ne pas rechercher une 
cohésion plus intime qui déterminât une conductibilité notablement plus 
importante. Voici ce que J'observais : une plaque d'ébonite, enduite de cuivre 
porphyrisé, faisant partie d'un circuit de pile et offrant une résistance égale 
à quelques millions d'ohms, devenait subitement très conductrice quand une 
étincelle éclatait à quelques mètres de distance. Il suffisait maintenant do 
quelques centaines d'ohms pour lui faire équilibre dans le pont de Wheat- 
stone. 1 

Ce fut là, pour le D'' Branly, un trait de lumière, et le point de 
départ d'une série d'expériences ingénieuses et délicates. Dès le 
24 novembre 1890, le savant physicien pouvait communiquer à 
l'Académie des sciences une note qui résumait ses importants 
résultats : 

J'ai employé comme conducteurs de fines limailles métalliques, de fer, 
aluminium, antimoine, cadmium, zinc, bismuth, etc. La limaille est versée 
dans un tube de verre ou d'ébonite, où elle est comprise entre deux tiges 
métalliques. Si l'on forme un circuit comprenant un élément Daniell, un 
galvanomètre à long fil et le tube à limaille, il ne passe le plus souvent qu'un 
courant insignifiant, mais il y a une brusque diminution de résistance accusée 
par une forte déviation du galvanomètre quand on vient à produire dans le 



1 — Revue des questions scientifiques de Bruxelles, avril 1898, 



180 LA NOUVELLE - FRANCE 

voisinage du circuit une ou plusieurs décharges électriques. Je fais usage, à 
cet effet, soit d'une petite machine de Wimahurst, avec ou sans condensateur, 
soit d'une bobine de Ruhmkorff. L'action s'observe très aisément à quelques 
mètres de distance. J'aijnt constater cette act.'on à plus de 20 mètres, à travers 
des cloisons et des murs. 1 

Le tube à Ihnaille était trouvé. On peut le composer avec les 
substances les plus diverses : limailles et grenailles métalliques, 
grains de plomb, métaux réduits et porphyrisés, mélanges de 
poudres ou corps gras isolants et de poudres métalliques, etc. 
Mais tous les essais qu'on en a faits à l'origine, et tous ceux 
qu'on a tentés depuis, ont démontré son insuffisance. Tantôt actif, 
tantôt faible ou inerte, il accuse toujours une extrême inconstance. 
Et dès 1891 M. Branly y renonçait pour adopter un nouveau 
radio-condudeur, plus régulier, plus pratique, à contact unique. 
En voici la description : 

Deux tiges cylindriques de cuivre rouge sont oxydées dans la 
flamme d'un bec Bunsen, puis elles sont superposées en" croix, 
chargées de poids pour éviter les variations par trépidation et 
reliées respectivement aux bornes d'une branche d'un pont de 
Wheatstone. La résistance principale de cette branche réside 
dans les deux couches d'oxydes en contact. Une mesure prise au 
hasard parmi un grand nombre accusait une résistance de 80 mille 
ohms avant les étincelles d'une machine électrique indépendante 
(c'est-à-dire fonctionnant à quelques mètres de distance) ; cette 
résistance passait à 7 ohms après les étincelles. Un effet analogue 
est obtenu en superposant deux tiges d'acier oxydées eu uue tige 
d'acier et une tige de cuivre, toutes deux oxydées. . . . 

Mais quelle nature exacte le métal doit-il présenter pour donner 
la meilleure sensibilité? C'est ce (|ue M. le D' Branly s'est appli- 
qué à chercher dans de nouvelles expériences. Et, avec la haute 
conscience qui le distingue, on ne s'étonnera pas qu'il ait mis dix 
ans à poursuivre ses travaux et à trouver un appareil complète- 



1 — Comptes reiidua Acad. des se. 12 f'év. 1894. 



RADIO-CONDUCTEURS ET TÉLÉGRAPHIE SANS FIL 181 

* 

ment satisfaisant. La dernière communication à l'Académie est 
du 10 février 1902: 

Utilisant tour à tour ou simultanément les eflfets de l'oxydation et du poli, 
j'ai efiFectué depuis plusieurs mois de nouveaux essais ; ils permettent de 
réaliser des conditions assurant au contact unique les qualités qui lui man- 
quaient, c'est-à-dire une grande régularité assosiée à la sensibilité. J'emploie 
des métaux d'abord nettoyés et polis, puis recouverts d'une très légère cou- 
che d'oxyde par un séjour de durée réglée dans une étuve à air chaud de 
température connue. Bien que le contact métal oxydé-métal oxydé, et 
aussi les contacts métal oxydé métal net et métal poli-métal poli donnent 
souvent de bons résultats, jusqu'ici je donne la préférence au contact métal 
oxydé-métal poli. 

Voici la description du radio-conducteur définitivement adopté 
dans la télégraphie sans fil sur les indications de M. Branly et 
associé au poste récepteur à l'enregistreur Morse ordinaire : 

^C'est un trépied formé d'une plate-forme circulaire, sur lequel sont 
implantées trois tiges équidistantes et verticales, à pointes mousses oxydées. 
Ces pointes sont en acier, préalablement nettoyé, poli, trempé au mercure ; 
après un nouveau nettoyage, nécessité par l'opération de la trempe, et un 
nouveau poli très soigné, les pointes sont oxydées à une température fixe. 
Elles reposent librement sur un disque en acier trempé et poli. Le fil métal- 
lique qui doit se rendre du trépied à l'un des pôles de l'élément de pile, est 
un fil fin d'argent recuit, pressé entre deux tiges verticales sortant de la 
face supérieure de la plateforme et serrées entre elles par un petit éorou. 

Premier circuit Un élément d'un demi-volt est relié par l'un de ses 

pôles à la vis supérieure du butoir de Alorse, le courant de l'élément des- 
cend le long de cette vis suivant son axe, passe à une lamelle de platine 
fixée à la palette mobile du Morse, et isolée électriquement; par un fil flexi- 
ble, il se rend à un relais sensible (relais Claude), puis à une résistance 
variable et au disque d'acier. Le courant traverse le trépied en passant par 
les contacts acier poli-acier oxydé et retourne par le fil d'argent au second 
pôle de l'élément d'un de.iii-volt. 

Second circuit. — Ce circuit est celui qui déclanche le relais. Il com- 
prend : une pile de deux à quatre éléments Leclanché ; les contacts 
fermés par le relais ; les bobines de l'électroaimant du Morse. Quand il 
est fermé, il détermine l'attraction par l'électro-aimant de la palette de con- 
tact et en même temps l'inscription des signaux sur la bande de papier qui 
se déroule. 



182 LA NOUVELLE - FRANCE 



Fonctionnement. — Une étincelle ayant éclaté au poste transmetteur, le 
premier circuit se fer.iie par la conductibilité des contacts acier oxydé-acier 
poli ; le courant de l'élément d'un demi-volt, réduit par la résistance addi- 
tionnelle, actionne le relais. Par le jeu du relais, le second circuit se ferme 
à son tour, la palette du contact du Morse est attirée par l'électro-aimant ; 
la lamelle de platine fixée sur la palette s'écartant alors de la vis supérieure 
du butoir, le premier circuit s'ouvre. Le relais ouvre alors le deuxième circuit. 
Entraînée par sa vitesse acquise, la palette de contact poursuit son mouve- 
ment, frappe la vis inférieure du butoir et par ce choc, qui peut être très 
faible parce qu'il a lieu à circuit ouvert, s'opère le retour du trépied. 1 

Le télégraphe nouveau pourrait à la rigueur se borner à cet 
appareil d'une part, à une source d'électricité de l'autre, les deux 
postes n'étant reliées |jar aucun fil. Mais l'expérience a démontré 
dès 1891 à M. Branly que les communications sont grandement 
améliorées par l'adoption d'un autre dispositif. Ce savant maître 
a d'abord constaté que la portée des étincelles se multiplie par 
l'adjonction de longues tiges de laiton à l'excitateur ou producteur 
d'étincelles. Plus tard il a observé que la sensibilité du récepteur 
se multiplie de la même manière. Le principe des antennes était 
trouvé : il était réservé à d'autres de le développer et de l'appli- 
quer. 

Quel est exactement le rôle de ces antennes ? C'est ce qui n'est 
pas encore élucidé. Il est probable qu'elles donnent au fluide 
électrique une ampleur et une force proportionnée à leur longueur. 
Les ondes électriques ont des dimensions très variables : les unes 
ne mesurent que quelques millimètres, les autres ont un mètre et 
plus, quelques-unes atteignent plusieurs centaines de mètres. On 
peut supposer que ces dernières sont facilitées par l'antenne très 
développée du poste transmetteur, qui s'accorde de plus avec 
l'antenne du poste récepteur pour orienter dans le même plan 
l'ondulation électrique. Est-il besoin d'ajouter que ces différentes 
hypothèses sont assez mal établies, et qu'il faut s'en tenir, jusqu'à 
plus ample informé, au rôle pratique des antennes ? 



1— Cosmos, 6 juillet 1902. 



RADIO-CONDUCTEURS ET TÉLÉGRAPHIE SAKS FIL 183 

C'est grâce à l'emploi simultané des radio-conducteurs et des 
antennes que Popoff et surtout Marconi ont pu réaliser les commu- 
nications sans fil à grandes distances. Les succës du savant 
italien sont présents à toutes les mémoires. 

En 1895, à Bologne il communique à la distance de 5 kilo- 
mètres. 

En 1897, des essais réussissent entre la Spezzia et des vaisseaux 
éloignés à 3 et 4 lieues en mer. 

En 1898, la télégraphie sans fil se fait en Angleterre à ôOkilo- 
mëtres. 

En 1899, les ondes électriques traversent la Manche, entre 
Douvres et Wimereux, soit 52 kilomètres. 

En 1900, l'audace croissante de Marconi est récompensée : il 
obtient la communication à 136 kilomètres. 

En 1901, il échange des signaux entre l'île de Wight et le 
cap Lizard à 300 kilomètres. 

A l'heure actuelle, les milliers de kilomètres ne paraissent plus 
infranchissables, puisqu'on tente la traversée de l'Atlantique. 
Deux postes sont construits avec des antennes colossales de 66 
mètres pour relier l'Angleterre à l'Amérique. Tout fait présager 
un succès. 

Mais le dernier mot est-il dit, et la nouvelle télégraphie est- 
elle d'ores et déjà complète, parfaite ? Hélas, non ! Elle est 
assujettie à une imperfection grave, fondamentale, que M. Branly 
tout le premier, avec sa loyauté scientifique, n'hésite pas à dénon- 
cer clairement : 

II y a une difficulté dont la solution ne paraît pas encore acquise, malgré 
de nombreuses tentatives : elle se rapporte au secret des dépêches. Les 
signaux du transmetteur ne seront-ils pas reçus par tous les récepteurs du 

voisinage ? Les divers effets que nous avons déterminés avec notre 

transmetteur à étincelles, un autre transmetteur ignoré, mis en jeu par une 
main malveillante ou ennemie, aurait pu les produire à contretemps et à 
notre insu. De là des explosions avant l'heure, des dépêches dénaturées ou 
incompréhensibles. 



184 LA NOUVELLE - FRANCE 



Et le savant maître en fournissait une démonstration expéri- 
mentale dans sa Conférence du Cercle du Luxembourg, à Paris, 
le 12 mai 1899. 

Vous allez vous-mêmes, disait-il à ses auditeurs, être à même de donner 
la réponse : Si nous mettons un certain nombre de récepteurs en mesure 
de subir l'action de l'étincelle, vous voyez qu'?7s sont ions impressionnés en 
même ievips quand une étincelle éclate au fond de la salle. C'est ce qui a 
déjà eu lieu tout à l'heure, les radio-conducteurs préparés pour les expé- 
riences que nous devions réaliser successivement devenaient tous conduc- 
teurs à la fois quand une étincelle éclatait, et, avant de les employer à leur 
tour pour les démonstrations, il ne faiblit pas négliger de les ramener préa- 
lablement par un choc à leur résistance primitive. 

Cette égale aptitude de tous les radio-conducteurs à vibrer 
sous une même étincelle constitue une imperfection grave, si 
grave même qu'elle doit absolument disparaître pour rendre la 
télégraphie sans fil utilisable et pratique. C'est ici que les admi- 
rables travaux de Hertz trouvent leur application : ils démontrent 
l'existence des radiations électriques, de ce qu'on a justement 
appelé les oiïdes herziennes, ils vont nous donner le moyen de les 
diriger et de les gouverner. 

On connaît la loi de résonnance en acoustique : quand on chante 
une note devant un piano ou un violon, le son de la voix fait 
vibrer et résonner la corde du piano ou du violon qui correspond, 
qui est accordée pour émettre la même note. C'est sur ce principe 
qu'ont été crées tous les résonnateurs qui jouent un si grand rôle 
en physique. 

Hertz a eu la gloire de démontrer qu'il y a des ondes électriques 
comme il y a des ondes sonores, et il a inventé un résonnateur ou 
explorateur qui non seulement les met en évidence, mais qui les 
enregistre et les mesure. Quand cet ingénieux appareil est bien 
réglé, une décharge, une étincelle produite dans l'excitateur 
amène aussitôt dans le réso*^niatcur une étincelle semblable. 
Comme le résonnateur acoustique, il ne répond qu'à une vibra- 
tion donnée, il n'est sensible que pour les ondes qui mesurent la 
période pour laquelle il est harmonisé. 



RADIO-CONOtrCTEURS ET TÉLÉGRAPHIE SANS FIL 185 

Dès lors, pour assurer la télégraphie nouvelle contre toutes les 
chances d'erreur, il n'y a plus qu'une précaution à prendre : 
accorder l'appareil transmetteur et l'appareil récepteur pour qu'ils 
correspondent exactement et ne puissent plus agir que l'un sur 
l'autre, établir en un mot l'harmonie ou ce qu'on a appelé la 
syntonisdtion des deux postes. 

Des essais heureux ont été déjà faits en ce sens, et l'on est sur 
la voie de la réalisation. En 1901, Marconi communiquait entre 
Biot près d'Antibes et Calvi en Corse,,di8tants de 175 kilomètres. 
Il avait établi à chaque poste deux transmetteurs et deux récep- 
teurs, accordés deux à deux pour des longueurs d'ondes très difté- 
rentes. Les appareils de même ton fonctionnèrent admirablement : 
ils s'actionnaient mutuellement sans impressionner aucunement 
les autres. D'autres tentatives, hélas ! ont été infructueuses ; et 
il serait prématuré de chanter victoire. Comme le dit très bien 
M. Branly, «la solution de cette difficulté est plus théorique que 
pratique. Les fils télégraphiques ont encore de beaux jours. » 

Mais il ne faut désespérer de rien ; et, si le système Branly- 
Marconi ne réalise pas toutes ses promesses, telle autre merveille 
de la physique contemporaine, comme Varc chantant, est capable 
d'y suppléer. C'est du moins l'avis d'un savant physicien, le R. P. 
Lucas, S. J. 

On peut se demander, écrit-il, si Varc chantant ne pourrait pas contri- 
buer pour une part importante aux perfectionnements ultérieurs. Les 
décharges de transformateurs qui, actuellement, expédient les dépêches 
sans ligne sont semblables à d'effroyables coups de tam-tam capables de 
briser ou, tout au moins, de fatiguer vite tous les tympans électriques un 
peu voisins. Dans cette cacophonie les antennes et accessoires choisissent 
telle ou telle note qu'elles rayonnent de leur mieux. Combien plus élégant, 
et plus efficace peut-être, serait-il de pouvoir chanter la dépêche sur la note 
ferme, pure, brève et soutenue à volonté, de l'arc sonore ! Déjà cette note 
monte facilement à 30,000 ou 40,000 vibrations par seconde. La télégraphie 
sans ligne n'emijloie que l'octave ou la double quinte de ces sons. On y 
viendra bientôt. 1 



1 — Revue des questions scientifiques, cet. 1902, p. 693-694. 



186 LA NOUVELLE - FRANCE 

Acceptons l'augure du savant maître et demandons-lui la 
nature de l'arc chantant qui est une des plus surprenantes nou- 
veautés de la science. 

Un jour, en 1898, dans son laboratoire d'Erlangen, le D' Simon 
étudiait une lampe à arc. Tout à coup elle se mita bruire d'étrange 
façon. L'enquête que fit notre physicien révéla que le phé- 
nomène était dû au fonctionnement d'un inducteur placé dans 
une salle voisine. Il y avait induction de courant, les canalisa- 
tions qui alimentaient arc et bobine étant parallèles et voisines. 

Le C Simon eut alors l'idée de faire passer le courant de l'arc 
dans le gros fil d'une bobine d'induction et d'intercaler dans le 
secondaire un microphone avec sa batterie. Aussitôt l'arc se mit 
à reproduire les sons qui impressionnaient le microphone. Plus 
d'un millier de personnes réunies dans une vaste salle les enten- 
daient. 

Mais ce n'est rien encore, car Simon et son continuateur 
Ruhmer ont considérablement perfectionné l'appareil en renfor- 
çant le courant microphonique, en prenant des dérivations sur le 
courant de l'arc, en usant de condensateurs et de bobines de réac- 
tion, en augmentant le courant d'alimentation et la longueur de 
l'arc. On est arrivé à reproduire avec force et clarté, le chant, 
le sifflet, le rire, un morceau de cornet à piston (Peukert). 

Voilà, dit le P. Lucas, de très jolis résultats. Mais l'aro-téléphone nous 
réserve encore des surprises. N'en viendra-ton pas à se servir simultané- 
ment de tous les arcs d'un éclairage urbain comme de crieurs publics ? Les 
nouvelles communiquées instantanément à toute une ville ! Des concerts 

populaires rayonnant de toutes les lanternes de nos boulevards ! Sans 

laisser davantage voguer notre imagination, sachons que des expériences 
préliminaires ont été tentées, non sans succès. A Francfort, Simon a super- 
posé les courants microplioniques au courant in lucteur d'un dynamo et 
toutes les lampes à arc du réseau, armées de capacités convenables, mises en 
dérivation sur leurs bornes, ont reproduit les sons émis devant le micro- 
phone. 

En attendant les services de la « flamme qui parle, » louons et 
admirons ceux plus positifs du grand savant qui nous a dotés par 



RADIO-CONDUCTEURS ET TÉLÉGRAPHIE SANS FIL 187 

ses radio-conducteurs de la télégraphie sans fil. C'est un Français, 
et c'est un catholique. A ce double titre, il est cher à nos cœurs, 
il a droit à nos hommages et à notre reconnaissance. Et — chose 
triste à constater dans le domaine de la science — il est en butte 
aux attaques sournoises et perfides des ennemis de la foi et du 
pays. 

On a cherché à lui enlever son talent, sa valeur, jusqu'à la 
paternité de sa belle découverte. En pleine Académie, on a 
reporté sur Lodge le mérite du tube à limaille. Toutefois le savant 
anglais a été assez loyal pour décliner un honneur qu'il ne 
méritait pas ; et, dans une lettre adressée le 8 janvier 1899 à 
M. Branly, il lui a rendu pleine et décisive justice. 

Mais les haines ne désarment pas : elles poursuivent le savant 
catholique sur tous les terrains. 

31. le Z)'" Branly n'est pas de V Académie des Sciences. Sa place 
y est marquée depuis longtemps, mais une coterie assure qu'elle 
ne lui sera jamais faite. 

Et demain, s'il plaît ;\ notre gouvernement sectaire de ruiner 
ce qui reste debout de l'enseignement supérieur libre, l'Institut 
catholique de Paris devra fermer ses portes, et le professeur 
Branly quitter sa chaire de physique et son modeste laboratoire 
illustrés par de si beaux travaux. La science et la liberté gémi- 
ront, mais nos maîtres seront satisfaits, répétant le mot cynique 
de leurs sinistres ancêtres : La République n'a pas besoin de 

savants ! 

D' Surbled. 



CAUSERIE ARTISTIQUE 



L ŒUVRE DE TISSOT 

Au moment de son apparition en France, il y a quelques 
années, la célèbre Vie du Christ de James Tissot eut un très 
grand retentissement. Les critiques d'art lui consacrèrent, en 
eflfet, de longs articles. Leur verve, quand ils touchaient ce sujet, 
semblait intarissable. La quantité et la qualité si originale de 
ses tableaux leur fournissaient toujours matière à de nouvelles 
observations. Plus tard, lorsque l'artiste fit voyager son œuvre, 
les journalistes d'Angleterre et d'Amérique eurent aussi l'occa- 
sion d'en parler à leur aise. Enfin, on octobre dernier, la mort 
de l'auteur donna lieu à une autre série de jugements plus ou 
moins renouvelés des précédents. 

Tissot eut, dès le principe, de naïfs admirateurs qui saluèrent 
en lui le créateur du véritable art religieux, mais aussi des adver- 
saires qui n'ont pas encore désarmé. L'un de ces derniers, M. 
Huysmans, je crois, caractérisa son œuvre d'un mot : « C'est une 
mascarade.» Pour beaucoup, ce terme, trop violent peut-être, ren- 
fermait cependant une assez juste appréciation. 

Pour nous, Tissot n'a jamais eu nos amours ni nos haines. 
Nous ne sommes ni adversaire ni ami. Ce n'est à aucun de ces 
titres que nous voulons dire aujourd'hui quelques mots de l'œu- 
vre de ce maître. Seulement, ayant eu l'avantage de la contem- 
pler assez longuement au musée de Brooklyn, nous nous per- 
mettrons d'en donner notre impression. Voici donc les notes que 
nous avons prises au cours de notre visite. Nous les livrons telles 
quelles, sans faire de phrases, comme elles nous sont venues. 

La Vie du Christ se compose de 402 aquarelles. Il y a, en outre, 
quelques études peintes et un grand nombre de dessins à la plume. 
L'entière collection a été achetée par les citoyens de Brooklyn, 
en 1900, pour la somme de $60,000, et présentée à l'Institut des 
arts et des sciences. L'on sait que la maison Marne, de Tours, 
l'avait utilisée auparavant pour des illustrations qui out été exé- 



CAUSERIE ARTISTIQUE 189 



cutées avec un Boin extrême et qui readent pleinement justice 
aux originaux. 

Nous avons beaucoup aimé les grandes vues de Jérusalem, 
études sincères qui respirent une très grande ferveur. Elles sont 
justes de ton, assez bien peintes, quoique d'une facture qui man- 
que de charme. 

Prise dans son ensemble, l'œuvre ne nous paraît pas toujours 
dans le caractère du sujet. L'artiste a voulu faire, avec les récits 
et paraboles évangéliques, comme des tableaux de genre où, 
malheureusement, une sorte de mysticité se heurte trop souvent 
à un réalisme parfois grossier. Cela est habile, ingénieux, mais 
cela n'est pas en harmonie avec le caractère mystique, surnaturel 
de ces grands sujets religieux. Et puisque nous sommes en frais 
de critique, nous reprocherons tout de suite à l'auteur sa concep- 
tion des anges. Les anges de Tissot sont des choses bleuâtres, 
phosphorescentes, à lignes vagues, à figures étranges et fantas- 
tiques. Ce sont des êtres vaporeux, d'indéfinissables essences. Il 
n'ont pas forme humaine. Et pourtant, l'Ecriture afl&rme qu'ils 
prenaient les traits de notre nature. Ils ressemblent à quelque 
vision de cauchemar : ce sont d'aflFreuses chimères. Pour avoir 
voulu s'écarter de la représentation traditionnelle, l'artiste est 
tombé dans le faux et dans la laideur. Qu'était-il besoin, pour 
signifier la spiritualité pure de ces anges, leur constante activité, 
de leur mettre ces invraisemblables, impalpables contours, de les 
représenter eous le symbole de mouvantes flammes ? 

Dans les tableaux où il a fait figurer Satan, le peintre a été 
moins heureux encore. Ici, loin d'innover, il s'en est tenu, tout 
comme les naïfs imagiers du moyen-âge, aux cornes, aux griffes, 
à la peau de bête, au visage grimaçant. Cela est anti-esthétique, 
évidemment. Tissot, avec toutes ses lumières, aurait pu trouver 
mieux. Cela nous paraît même anti-théologique. Car le Prince 
des ténèbres est toujours le plus fin, le plus parfait des esprits 
déchus. Et, alors, la vraie manière de le représenter serait de lui 
donner des formes superbes, mais de les jeter dans l'ombre, une 



190 LA NOUVELLE - FRANCE 

ombre épaisse, noire. C'est ainsi que nous avons essayé de le 
représenter dans notre tableau de l'Enfer à l'église de Saint- 
Sauveur. Cette beauté, ainsi enténébrée, figurerait très bien cet 
être sublime et dégradé à la fois, un des premiers parmi les 
esprits par l'intelligence, et aussi le plus radicalement, le plus 
profondément fixé dans le mal. En gardant, au contraire, les 
vieux symboles, l'artiste a manqué à la vérité, et introduit dans 
son œuvre un élément absolument opposé à toute idée de beauté. 

Farmi les trois cents et quelques aquarelles, il y en a de 
lourdes ; il y en a où le dessin est défectueux. Cela manque de 
style. Souvent reviennent des choses énigmatiques. En quelques- 
unes, la Vierge y montre un profil charmant, d'une exquise 
finesse. En général, le Christ ne sort pas assez de la foule, et la 
composition manque d'unité. Parfois même, Jésus a la tête enve- 
loppée d'un épais burnous qui lui donne l'air d'un vulgaire 
bédouin. On le cherche en vain au milieu de la multitude. Rien 
ne l'en distinguo, ni dans l'expression de la physionomie ni dans 
l'attitude. Que le peintre no lui ait pas mis d'auréole, passe 
encore : cela est plus nature. Il est bien certain cependant que 
la figure du divin Maître produisait une extraordinaire impres- 
sion, et qu'il y avait dans toute sa personne quelque chose qui lui 
faisait une place à part, au-dessus de tous les autres. 

Dans presque chacune des scënçs, c'est une profusion d'objets 
inutiles et encombrants, qui, à notre humble avis, ne contribuent 
pas à la beauté de la composition. C'est un déploiement complet 
de tout le bazar oriental dans ce qu'il a de plus riche et de plus 
éblouissant : arabesques, meubles, orfèvrerie, marquette rie, ten- 
tures et tissus de toutes sortes, tout cela y est exécuté avec la 
plus scrupuleuse conscience, avec une patience et une minutie 
dignes des vieux enlumineurs. Mais les formes humaines sont 
surchargées de chitlons multicolores. Ce sont souvent des paquets 
de linge bariolé d'où sort une figure qui seule nous permet de 
nous y reconnaître. 

Tissot ne s'y entend pas toujours très bien dans ce que l'on 



CAUSERIE ARTISTIQUE 191 

appelle en peinture « l'art des sacrifices. » Il y a, dans les arriëre- 
plans, des choses qui viennent trop en avant et nuisent à la note 
principale. Parfois, on dirait que la représentation fidële du bric- 
à-brac oriental l'a plus préoccupé que celle de la figure divine 
dont toutes ses planches tirent cependant leur intérêt. 

Au point de vue de l'esthétique, la composition est souvent 
imparfaite. Ainsi, dans la « Vision de Zacharie, » l'Ange est 
coupé par la moitié, ce qui est un gros péché. Il y a des scènes 
où ne paraît aucune recherche de l'ordonnance dans le groupe- 
ment des figures. On dirait des photographies instantanées 
prises par l'artiste au milieu des carrefours de quelque ville 
d'Orient. 

Dans le « Pharisien et le Publicain, » la composition est défec- 
tueuse. Les deux bonshommes sont trop près l'un de l'autre, ce 
qui est contraire au sens de la parabole. Il n'y a pas non plus 
suflisamment de contraste dans l'attitude de chacun. Pour 
répondre à l'énergie du récit évangélique la pose devrait expri- 
mer, sinon plus d'orgueil chez l'un, du moins beaucoup plus de 
sincère humilité chez l'autre. Le Publicain devrait nous paraître 
abîmé dans la conscience de son néant. 

La « Samaritaine )) nous semble une des plus belles composi- 
tions. Le Christ est admirable. La fontaine où il se repose 
vers l'heure du midi est sous une arcade de pierre, dans une 
tonalité sombre exprimée avec un sentiment exquis. Quelle 
fraîcheur dans ce lieu ! Et quelle poésie ! Mais la Samaritaine est 
revêtue de trop de chiffons. 

Dans une collection aussi considérable, 11 ne faut pas s'étonner 
de rencontrer beaucoup d'inégalités, de défaillances. Il y a des 
choses parfaites. Il y a des scènes qui sont plus étudiées, plus 
travaillées. Mais comment le talent de l'artiste eût-il pu se sou- 
tenir à la même hauteur tout le long de cette œuvre prodigieuse ? 
Comment son inspiration eût-elle pu être également heureuse ? 
Il est tout naturel que certaines scènes trahissent la sécheresse, 
la fatigue de l'esprit. 



192 LA NOUVELLE - FRANCE 

Les draperies sont en général bien faites. Et certes, ce n'était 
pas un mince mérite. Tous les types de Juifs sont d'un caractère 
pittoresque et original. Le Christ prédisant la ruine du Temple, 
Madeleine aux pieds de Jésus, sont d'un trës beau sentiment. La 
composition en est sobre et bien entendue. Ailleurs, Jésus est 
trop souvent en dehors de l'étiquette traditionnelle. Les scènes 
de la Passion sont expressives au plus haut degré. Le mystère de 
Jésus y est traité avec âme et chaleur. On y trouve des nou- 
veautés d'effet qui nous rapprochent du réel. 

Beaucoup de ces dessins font penser à ces délicates ciselures 
que l'on voit sur les vases sacrés. Ils rappellent l'art du graveur. 
Toutes ces aquarelles ayant été faites en vue de l'illustration qui 
ne supporte qu'un nombre de couleurs assez limité, la critique du 
coloris, pour être juste, doit nécessairement tenir compte de cette 
circonstance. N'était ceci, l'on pourrait peut-être dire qu'il n'est 
pas assez riche ni assez varié. 

L'artiste avait certainement l'amour, la passion de sou sujet. 
Son œuvre révèle une force de volonté extraordinaire. Malgré 
toutes nos restrictions, cette Vie du Christ renferme de supé- 
rieures beautés. Il pourra paraître qu'à travers tous ces tableaux 
nous avons surtout voulu chercher les imperfections. Que l'on 
veuille bien se persuader toutefois que nos observations ne procè- 
dent pas d'un esprit d'animosité. Et ce n'est pas pour en atténuer 
le ton peut-être un peu cru, mais en toute franchise et de tout 
cœur que nous proclamons l'œuvre de Tissot un miracle d'origi- 
nalité, de constance et d'habileté. Au point de vue documentaire 
et archéologique elle est extrêmement précieuse. Mais ce n'est 
pas son seul mérite. Certains sujets ont été traités dans la note 
voulue. L'inspiration religieuse anime un grand nombre de 
scènes où éclate la poésie de la vie orientale éternellement bibli- 
que. Cette Vie du Christ, travail colossal, inouï, ne fait pas seule- 
ment que nous intéresser, que nous instruire ; elle parle à l'âme, 
la touche, la rend meilleure. C'est peut-être sou plus bel éloge. 

Charles Huot. 



UNE NOUVELLE GLOIRE THOMISTE 



Quand M*' Satolli (aujourd'hui Cardinal et Préfet de la Sacrée 
Congrégation des Etudes) dut, à son grand regret, abandonner 
sa chaire de théologie dogmatique à l'université de la Propa- 
gande pour entrer dans la carrière diplomatique en qualité de 
délégué apostolique aux Etats-Unis, on se demanda avec une 
curiosité mêlée de crainte qui oserait recueillir l'héritage d'élo- 
quence et de savoir laissé par l'éminent professeur italien. 

Le choix tomba sur un ancien élève de M^ Satolli, le Père 
Alexis-M. Lépicier, de l'ordre des Servîtes, qui était alors profes- 
seur de philosophie en Angleterre, et qu'un important ouvrage 
sur les Indulgences, récemment sorti de sa plume, venait de 
signaler à l'attention publique. 

On ne pouvait douter à l'avance que ce choix ne fût judicieux ; 
les faits, du reste, ne tardèrent pas à le démontrer. Le Père 
Lépicier, par conviction autant que par respect pour sou maître 
vénéré, se fit un devoir de maintenir les fortes méthodes d'ensei- 
gnement scolastique introduite?, non sans peine, et solidement 
établies à la Propagande par M*''' Satolli. Ce fut le même atta- 
chement à l'Ange de l'Ecole, la même fidélité à sa doctrine, la 
même ardeur communicativc, je devrais dire le même enthou- 
siasme, dans ce zèle pour la restauration des hautes études théo- 
logiques qui,avait marqué la carrière professorale de son prédé- 
cesseur. 



1 — A propos des Commentaires sur saint Thomas d'Aquin du R. P. Lépi- 
cier, dont trois volumes ont paru (chez Lethielleux, Paris), savoir : 

— Tractaius de Beatissima Virgine Maria Maire Dei, in-8, pp. 484. 

— Tractaius de Deo uno, P. I de pertinentiitts ad divinam easentiam, in-8, 
pp. 567. 

— Tractaius de Sanctissima Trinitate, in-8, pp. 483. 
13 



194 LA NOUVELLE - FRANCE 

Et voici qu'après douze ans de labeur, de recherchée, do médi- 
tations profondes, le nouveau professeur, selon l'usage des plus 
illustres maîtres de la science sacrée, offre lui aussi au public le 
fruit de son expérience et de ses veilles, les commentaires sur la 
Somme de saint Thomas qu'il s'était jusqu'ici contenté de com- 
muniquer oralement à ses élèves. Quelques volumes ont déjà 
vu le jour; d'autres sont en préparation. 

Ces commentaires, où la clarté, la limpidité du style s'allie 
merveilleusement à l'abondance des matières et au caractère 
profondément thomiste de la pensée, seront accueillis avec faveur 
par tous ceux qui, de près ou de loin, ont suivi avec intérêt le 
mouvement de renaissance théologique opéré par Sa Sainteté 
Léon XIII. Ils seront, nous en sommes sûr, particulièrement 
goûtés des prêtres canadiens qui, depuis quelques années, ont eu 
l'avantage d'aller compléter à Rome leurs études cléricales et 
d'y recueillir de la bouche persuasive du R. P. Lépicier les 
enseignements que cet humble savant veut bien aujourd'hui 
livrer à la publicité. 

Le temps et l'espace nous manquent pour descendre dans le 
détail et l'analyse approfondie des trois volumes que nous avons 
en ce moment sous la main. 

Ce que nous tenons surtout à faire remarquer, c'est que l'auteur, 
tout en demeurant fidèle aux grandes traditions scolastiques, n'a 
pas négligé, loin de là, les ressources qu'offrent aux théologiens 
les travaux subsidiaires accomplis par la science contemporaine. 

Son ouvrage, à ce point de vue, pourra satisfaire les plus 
exigeants. A côté de thèses puissamment charpentées, on y 
trouvera une riche moisson d'érudition biblique, patristique et 
même littéraire qui encadre et comme enguirlande les hautes et 
arides spéculations de la métaphysique. 

Non, quoi qu'on en dise, le thomisme romain n'est pas ennemi 
de l'érudition et de l'histoire. Mais, — et c'est là son mérite, — il 
sait, dans l'œuvre capitale de la formation intellectuelle, réserver 
la première place aux principes élevés, aux intuitions pénétrantes, 



UNE NOUVELLE GLOIRE THOMISTE 195 

aux démonstrations éternellement fécondes sans lesquelles l'esprit 
humain manque d'orientation et de lumière. Il reconnaît volon- 
tiers les mérites de la science moderne ; mais il ne veut pas qu'on 
lui sacrifie une méthode d'enseignement si chëre à l'Eglise elle- 
même, que Léon XIII a remise en honneur, qu'il ne cesse de 
recommander, de préconiser en toute occasion, et à laquelle il 
serait vraiment téméraire de préférer les vues personnelles, toutes 
respectables qu'elles puissent paraître, de quelques personnages 
ecclésiastiques même des plus distingués. Disons le mot : ce n'est 
pas à La Eochelle, mais à Rome qu'il faut aller chercher les vrais 
principes à suivre dans le gouvernement théologique des intelli 
gences et la direction des études sacrées. 

Ah ! si, en certains pays, les esprits se tenaient plus assidû- 
ment tournés vers la Ville Eternelle, nous n'aurions pas le spec- 
tacle de tant de divisions religieuses et sociales, de tant de sys- 
tèmes hasardés, de tant de nouveautés troublantes, de tant 
d'affirmations propres à jeter le désarroi dans les intelligences et 
l'inquiétude sceptique dans les cœurs. 

Nous félicitous le R. P. Lépicier des volumes si remarquables 
dont il vient d'enrichir la littérature théologique de notre époque, 
et nous faisons, avec tous ses amis et admirateurs, les vœux les 
plus sincères pour qu'il puisse conduire son œuvre jusqu'à son 
dernier terme. La religion et la vraie science y sont également 
intéressées. 

Ajoutons en terminant que le savant professeur a vu, dès le 
principe, son travail béni et approuvé par le Docteur suprême de 
l'Eglise : une lettre très élogieuse de Léon XIII figure en tête 
du beau volume consacré à célébrer, dans le langage didactique 
de l'Ecole, les gloires dogmatiques et morales de la Mère de 
Dieu. 

L.-A. Paquet, p'". 



UNE VISITE PASTORALE 

CHEZ LES ALGONQUINS DU LAC VICTORIA ET DU LAC BARRIÈRE 

(Suite et fin) 
XVII 

18 Juillet: En bonne humeur. — Gracieux équipage. — A reculons et à 
quatre pattes. — A qui la iaute ? — Au Grand Itamous. — 
Arrivée à Maniwaki. 

C'est notre dernier jour dans les bois. Après tout il fait bon 
de revenir chez soi. A 3 heures et demie nous sommes sur pied, 
frais, ditipos et de bonne humeur si nous le fûmes jamais. 

En quelques coups d'avirons nous avons traversé le lac Bitobi, 
Il le lac où sont refoulées les eaux de la rivière », dit le terme 
algonquin. Elles y sont refoulées en effet par un ruisseau plus 
sinueux que profond. A bout de moyens pour fp,ire avancer 
l'ombarcution, nos rameurs sautent bravement à l'eau et nous 
allons, pensant à cette belle déesse qui voyageait en conque 
marine en se faisant traîner par des dauphins. 

C'était trop beau pour durer. Nous avons retrouvé la Gati- 
neau, et devinez le nom des deux i)ortages que nous y rencon- 
trons? Il A reculons » et « à quatre pattes, n Le premier est une 
côte de sable mouvant, dans laquelle vous glissez, à reculons 
naturellement, à chaque pas que vous voulez faire en avant. Le 
second est tellement raidc qu'il fuut le monter en s'aidant des 
mains. En littérature de voyageur, on dit : à quatre pattes. 

Nous reprenons le canot jusqu'au rapide de la Montagne. 
celle-ci est assez modeste d'apparence, mais la rivière fait rage à 
cet endroit. Une île lui barre le passage et de chaque côté les 
eaux se précipitent dans des gorges où elles se brisent avec fra- 
cas. La côte est de granit rouge, vert et bleu. 

A quelque distance de là la rivière fait un saut de vingt pieds, 
ce qui nous oblige à faire quelques sauts à travers les broussailles. 



UNE VISITE PASTORALE 197 

Puis c'est le rapide du Brûle. La forêt de pins secs qui hérisse la 
côte nous dit en effet que le feu a passé par là. 

Nous sommes à vingt milles de Maniwaki. Voici une ferme de 
pauvre «ij/parence. C est la colonisation qui s'avance pénible- 
ment dans l'épaisseur de la forêt. Il y a dix ans il fallait des- 
cendre encore dix railles pour trouver les premiers vestiges de la 
civilisation. Un mille par année, ce n'est pas un train rapide, 
mais à qui la faute ? Certes, en voyant passer ainsi le char de la 
colonisation dont l'allure est vraiment par trop peu ambitieuse, 
on pense plus volontiers aux charrettes de nos grands përes 
qu'aux locomotives perfectionnées du vingtibrae siècle. 

A mesure que nous avançons les horizons s'élargifcsent. Voici 
quelques maisons, de beaux champs cultivés, des nichées d'en- 
fants. Nous sommes au Grand Remous. Dire qu'il y a ici 52 
enfants en âge d'aller à l'école. Ces bonnes gens sont à s'orga- 
niser, à se saigner plutôt pour construire une école qui devra 
servir en même temps de chapelle. Ne pourrait-on rien faire pour 
aider ces pauvres colons ? « Emparons-nous du sol ; » crions-nous 
chaque année à la Saint-Jean-Baptiste ; oui, mais pour cela il faut 
au Canadien-français une chapelle, une école, au moins des 
chemins pour avancer dans la forêt, et les colons n'ont rien. 
Abandonnés à eux-mêmes ils se découragent, désertent le champ 
arrosé de leurs sueurs et reviennent dans les villes en quête d'un 
morceau de pain, et voilà comment il se fait que la colonisation 
n'avance que d'un mille par année. 

M. Amable Savoyard, chez qui nous entrons, est un colon 
modèle puisqu'il a douze enfants. « Il y a huit ans, dit-il, je suis 
arrivé ici avec un sac de farine dans mon canot. C'était tout 
mon avoir. Maintenant j'ai deux chevaux, huit vaches et 
soixante arpents de terre en culture. Je cultive le blé, les pois, 
l'avoine, etc. Toute ma récolte est superbe. » Il nous assure que 
toute la région quf s'étend depuis la Gatineau jusqu'à la rivière 
du Lièvre est un terrain de première classe et nous pouvons ajou- 
ter que presque partout, surtout depuis la Maligne, la vallée de la 



198 LA NOUVELLE - FRANCE 

rivière Gens des terres est propre à la colonisation. « Si on nous 
donnait des chemins, dit-il en terminant, nous verrions bientôt 
partout de riches habitants, peut-être une ville au Grand Remous, 
où il y a des pouvoirs d'eau capables de tenter tous les capita- 
listes de l'Amérique. « 

Au revoir, monsieur et madame Savoyard, merci de votre cor- 
diale hospitalité, nous reviendrons vous voir bientôt et alors, 
nous l'espérons, ce sera en chemin de fer, sur la ligne qu'on pous- 
sera beaucoup plus haut sans doute pour exploiter les carrières 
de granit de la Gatineau et les gisements de cuivre de la Maligne. 

lîfous repartons à 10 heures. A 11 heures nous sautons le 
rapide du Castor, et un quart d'heure aprës nous saluons la riviëre 
Joseph qui se joint à la Gatineau juste à temps pour tomber avec 
elle dans le formidable rapide Joseph. 

Nous rencontrons ici une équipe de (( voyageurs » occupés au 
flottage des « billots. » Dès qu'ils ont reconnu l'évêque, ces bons 
travailleurs se pressent sur la grève pour recevoir la bénédiction 
épiscopale. Certes, ils ont besoin de toutes les bénédictions d'en 
haut pour échapper aux mille dangers de leur vie aventureuse. 
Nous sommes maintenant en pleine civilisation. Les deux rives 
sont couvertes de jolies maisonnettes, des odeurs de foin frais- 
coupé nous arrivent de terre et dans les champs les moissons 
ondulent sous la brise. 

Du rapide Joseph à celui des Os (Okan en Algonquin), il y a 
trois milles. C'est l'affaire de quelques coups d'avirons. Okan ou 
le « Des Os, » comme on dit ici, était autrefois un lieu de pêche. 
Le rivage était constamment couvert d'arêtes et d'os de barbues, 
et c'est ce qui lui a valu son nom. 

C'est hier qu'on nous attendait ici et nous apprenons que les 
citoyens de Maniwaki avaient préparé à Monseigneur une récep- 
tion magnifique. Nous sommes en retard d'une journée et les bons 
Maniwakiens ont dû s'en retourner bredouille, mais je gagerais 
que les reporters d'Ottawa auront tout de même un récit très circon- 
stancié de cette réception dans leur édition du dix-neuf juillet. 



I 



UNE VISITE PASTORALE • 199 

Il est deux heures et demie du soir quand nous arrivons, sans 
tambour ni trompette, à Maniwaki « la terre de Marie. » 

Quelques instants plus tard, à genoux au pied du tabernacle 
nous disions le cantique de la reconnaissance : Te Deum lau- 
damus. 

Nous logeons chez les Pères Oblats : c'est dire que les heures 
volent et qu'il nous en coûte d'avoir dès le lendemain matin, à 
nous arracher à cette aimable hospitalité. 

XVIII 

19 JUILLET : Maniwaki Bouchette. — Gracefield. — En chemin de fer — 

Ottawa. 

Si vous arrivez jamais à Maniwaki, en canot d'écorce, en des- 
cendant la Gatineau, comme nous, vous serez émerveillés. Le 
village déjà considérable occupe le sommet et les penchants de 
plusieurs collines. Là-haut, sur cette éminence, c'est l'église 
ayant à sa gauche la maison des Pères, et à sa droite l'hôpital et 
le couvent. De belles terrasses, qui représentent sans doute des 
années de patience et de travail, déroulent autour des diiFéreuts 
édifices le vert tendre de leur gazon et dominant tout, même le 
clocher de l'église, une grande croix se dresse sur une hauteur au 
fond du tableau et se détache sur l'azur du ciel. 

Si vous en avez le temps, entrez chez les Pères ou au couvent 
chez les Sœurs Grises. Je vous promets que vous trouverez à 
l'un et l'autre endroit la plus aimable hospitalité. Si vous m'en 
croyez, faite votre visite à l'heure du soleil couchant et vous 
jouirez alors du plus beau spectacle qui se puisse contempler. Au 
fond sont les montagnes qui se détachent sur le ciel en feu ; en 
deçà, des collines arrondies et verdoyantes ; à droite et à gauche, 
jetés négligemment sur le vert tapis de la campagne, deux rubans 
• d'argent étincellent dans la lumière du soleil qui flambe au cou- 
chant : ce sont la rivière Désert qui vient de l'ouest et la Gati- 
neau qui descend du nord. 



200 LA NOUVELLE - FRANCE 

Puis en bas, tout prës, la presqu'île gracieuse formée par ces 
deux rivières qui s'embrassent aux pieds de la « ville de Marie, i» 

En face l'industrie a jeté sur la Gatineau un pont en fer qui a 
coûté §25,000, et là-bas dans la campagne, des équipes de travail- 
leurs abattent les collines et comblent les ravins pour frayer la 
voie aux locomotives du Pacifique Canadien qui apportent des 
trésors à la reine de la Gatineau. 

En attendant, comme le chemin de fer n'est pas encore terminé, 
nous partons en diligence. Heureux sauvages qui retournez dans 
le léger canot qui vous berce sur la vague comme les bras d'une 
nourrice, vous ne sentez pas le heurt des cailloux qai menacent à 
chaque instant de nous lancer dans l'éternité, heureux sauvages, 
adieu ! « fortunatos nimiwm sua si bona norint. » 

A quinze milles de Maniwaki est Bouchette, un joli nid sus- 
pendu au bord de la montagne, audessus du cristal de la Gatineau. 
Là-bas, à quelques verges, un rapide chante les espérances de la 
jeune villette et des deux cent cinquante familles qui chaque 
dimanche se pressent dans leur église devenue trop étroite. Mou- 
sieur le curé est absent, mais la maison est ouverte, et qu'on y est 
bien reçu ! 

A treize milles plus bas est Gracefield, gracieuse vallée en eflet 
que les Laurentides protègent, que de verts mamelons décorent 
et que la Gatineau enchâsse de ses flots d'argent. 

Nous avons à peine le temps de saluer Monsieur le curé Guay ; 
nous prenons le train à 5.15 P. M. et maintenant c'est au vol que 
nous saluons les beautés qui passent sous nos yeux. 

Nous filons, le soleil baisse, son disque rayonnant va disparaître 

à l'horizon, l'Occident est tendu de pourpre, les montagnes sont 

en feu et doucement nos cœurs montent vers Dieu. Tout à coup, 

la voix nasillarde d'un serre-frein nous tire de notre pieuse rêverie : 

« Ottawa ! Ottawa ! » Le train s'arrête. Nous nous retrouvons dans 

la cohue étourdissante de la capitale et vraiment, au risque de 

passer pour un arriéré, je regrette malgré moi le calme des grands 

bois, 

E.-A. Latulipe, p'". 



Pages Romaines 



A PROPOS DU Jubilé de Léon XIII ; ses encycliques, ses œuvres Son cadeau 

AUX MEMBRES DU SaCRÉ COLLÈGE La VIEILLE HORLOOE FARNÉSIENNE. 

Léon XIII sera le pape aux grands et nombreux jubilés. Depuis qu'il est 
assis sur la chaire de Pierre, il a vu le monde catholique tout entier accourir 
auprès de lui pour fêter, tour à tour, le cinquantième anniversaire de son 
sacerdoce, de sa consécration épiscopale, la vingt-cinquième année de son 
élévation au Souverain Pontificat, et, entre ces trois dates, venir avec le 
même élan pour gagner dans les basiliques romaines la grande indulgence 
jubilaire du commencement du siècle. 

Cet entraînement des peuples vers la Papauté, à une époque où la Révolution 
fait tous ses efforts pour en amoindrir le prestige, n'est pas une des moindres 
preuves de sa divine grandeur. Il n'est pas jusqu'à l'hypocrisie diplomatique 
de certains gouvernements qui, à l'heure même où ils bannissent les congré- 
gations religieuses de leur territoire, envoient des missions extraordinaires 
féliciter le chef de la chrétienté, ne proclame la fascination que l'Eglise 
exerce sur ses persécuteurs. 

Si belles qu'elles aient été, il est superflu de reprendre ici le récit des fêtes 
que chacun a pu lire et relire dans tous les journaux du monde, les premiers 
jours de mars. A l'écho des acclamations des peuples, celui de la grande voix 
de Léon XIII nous paraît préférable, parce qu'il nous rappelle comment le 
Pape sait toujours donner au monde la parole dont il a besoin. Cet écho est 
la nomenclature de toutes les encycliques pontificales '. 



1 — Le jour même de Pâques, le 11 avril Grande munus du 30 septembre 1880, sur 

1878, pur aa. buUe' rnucrutabili, Léou XIII le culte des SS. Cyrille et Méthode, apôtres 

annonça à l'univers chrétien son élévation des Slaves. 

au souverain pontificat. Sancta Dei clvitm du 4 décembre 1880, sur 

Après se succédèrent les encycliques la propagation de la foi. 

suivantes : Militant Jem ChrMl Ecclexia du 13 mars 

Qurid ApostoNci munerix du 38 octobre 1881, publiant un jubilé extraordinaire. 

1878, contre le socialisme. Diaturniiin du 31) juin 1S81, sur le pouvoir 

yiitemi Patris du 4 août 1S79, sur l'étude temporel, 

de la philosophie de saint Thomas. ifisi'iVo» du 15 février 1883, bulle adressée 

Arcanum du 10 février 1880 sur le mariage aux évêques d'Italie sur les maux eontem- 

chrétleu. porains. 



202 



LA NOUVELLE - FRANCE 



Ces encycliques qui, comme des milliaires d'or, marquent les années et 
les mois du pontificat de Léon XIII, montrent dans leurs admirables ensei- 
gnements que l'Evangile est à la fois un code religieux et social renfermant 
les principes à l'aide desquels on peut résoudre les problèmes les plus ardus 
de la vie matérielle des peuples. Par la variété, le nombre et la grandeur 
des sujets qu'il traite, ce bullaire léonin est un des plus beaux que l'Eglise 
possède dans ses collections, et plus encore que l'acclamation enthousiaste 
des foules, il honore le Pape qui le publia. Le grande sagesse qui se montre 
dans toutes ses lettres apostoliques, non moins que la haute dignité dont il 
est revêtu, inspirèrent aux peuples de prendre Léon XIII comme arbitre de 



Auxpicato du 17 septembre 1882, sur le 
septième centeuaire de saint François-Xa- 
vier. 

Cum muUa du 8 décembre 1883, lettre 
adressée aux évêques d'Espagne, sur la 
concorde. 

Snpreiid Apoatolalus du lor septembre 

1883, pour inviter les fidèles à la dévotion 
à Notre-Dame du Rosaire. 

NobiltHui ma GaUor'/}n gt-ns du 10 février 

1884, sur les malheurs de la société et la 
nécessité de l'union avec le Saint-Siège. 

Ilunianum i/enus du 20 avril 1884, contre 
les francs-maçons. 

Supeiiore anuo du 20 août 1884, sur le 
Saint-Rosaire. 

JmmoiUûc Vei du 1er novembre 1885, sur 
la constitution chrétienne des Etats. 

QurKl aurtoritatt du 22 décembre 18S5, 
sur le Jubilé. 

Quod iitullum (\\x2i août 1886, aux évo- 
ques hongrois, sur la liberté de l'Eglise. 

Jluinurue nalutiH Auctor du 1er septembre 
1886, aux évêques portugais sur la hiérar- 
chie dans les Indes. 

l'ergiata nobls du 14 septembre 1886,aux 
évêques portugais sur le Concordat. 

Vi e hm nota du 20 septembre 1887, aux 
évêques italiens sur le Rosaire présenté 
comme remède aux maux de l'Italie. 

Officia sduitinsiina du 22 décembre 1887, 
aux évêques bavarois, sur les conditions 
dans lesquelles se trouve l'Eglise en Ba- 
vière. 



Libcrlaa du 20 juin 1888, sur la nature de 
la liberté. 

Sœpe Nos du 24 juin 1888, aux évêques 
irlandais sur les agitations politiques et 
religieuses. 

Patemn charitas du 25 juin 1888, au Pa- 
triarche de Cilicie, aux évêques et au peu- 
ple d'Arménie. 

A'xcmitejam anno du 2.5 décembre 1888, 
sur la clôture de son jubilé sacerdotal, et 
sur les maux qui afiligeutla société. 

Quamquuni pbtriex du 1.5 août 1880, sur le 
patronage de saint Joseph et de la sainte 
Vierge. 

Napieniùe ehristiance du 10 janvier 1890, 
sur les devoirs des citoyens chrétiens. 

Dali' alto deW Apostollca seyyia du 15 oc- 
tobre 1890, aux évêques et au peuple 
italiens, sur les maux présents. 

CathoUat' FcHfsite du 20 novembre 1890, 
sur l'abolition de l'esclavage. 

Jicnim novarurn du 15 mai 1891, sur la 
condition des ouvriers. 

Oetubi-i mense du 22 septembre 1891, sur 
le Saint-Rosaire. 

An niilu'u dfis nollkihuics du 16 février 
1892, aux évêques et aux catholiques de 
France sur les dissensions politiques. 

Quarto abeimie sœcuio du 16 juillet 1892, 
aux évêques, d'Espagne, d'Italie, d'Amé- 
rique, à l'occasion du centenaire de la 
découverte du nouveau monde. 

Mayna Del Matrls du 8 septembre 1892, 
sur le Saint- Rosaire. 



PAGES ROMAINES 



203 



la paix. En 1885, la Prusse et l'Espagne soumirent à ses décisions leur 
différend au sujet des îles Carolines ; en 1892, le Portugal et la Belgique lui 
demandèrent de tracer lui-même leurs frontières réciproques dans les posses- 
sions du Congo. En 1895, en de semblables difficultés, les républiques de Haïti 
et de Saint-Domingue firent de même. En 188G, Léon XIII signa un concor- 
dat avec le Portugal, avec le Monténégro, et, en 1888, avec la Colombie. En 
1878, il rétablit la hiérarchie épiscopale en Ecosse ; en 1881, il fit de même 
chez les Bulgares, les Ruthènes, en Bosnie, en Erzegovine, et, en 1891, au 
Japon. En 1882,1a légation de Prusse, près le Saint-Siège, fut reconstituée, et, 
en 1895, celle de Russie, et les gouvernements d'Angleterre et des Etats- 



luimica ris du 8 décembre 1893, aux 
évGques italiens sur les sectes. 

Ad extrenue Oi ientis orax du 24 juin 1893, 
à l'épiscopat indien sur la fondation des 
séminaires. 

Cimstanli Hunyaroruiu du 2 septembre 
1893, aux évoques hongrois. 

Latitiie sanct<e du 8 septembre 1893, sur 
le Saint-Rosaire. 

Non mediocri du 25 octobre 1893, aux 
évêqucs espagnols. 

Providcnlixsimus Dcun du 18 novembre 
1893, sur les études bibliques. 

Charitatlx providenda-que Nostrœ du 19 
mars 1894, aux évéques de Pologne, sur 
l'éducation du clergé. 

Pnedurd du 20 juin 1894, aux princes et 
aux peuples, pour les inviter à retourner 
à l'unité de l'Eglise. 

Litterns a Voliis du 2 juillet 1894, aux 
évéques du Brésil, à l'occasion d'une nou- 
velle hiérarchie. 

ChrUti noiiien du 8 septembre 1894, sur 
le Saint-Rosaire. 

ion.i7i'7(7?(a du 6 janvier 1895, à l'épisco- 
pat des Etats-Unis. 

AmantissiiiKP. roluutati du 11 avril 189.5, 
aux Anglais pour le retour des dissidents. 

Adjatrkem du 5 septembre 189.5, sur le 
Saint- Rosaire. 

Satin cof/iiitum du 39 juin 1S9C, sur l'unité 
de l'Eglise. 

Fidinldm piumque ammum du 20 septem- 
bre 1896, sur le Saint-Rosaire. 



Dh'inum iUud du 9 mai 1897, sur le Saint- 
Esprit. 

Militantis Eccleshe du 1er i.oût 1897, aux 
évéques d'Allemagne, d'Autriche et de 
Suisse, à l'occasion du centenaire du Bien- 
heureux Canisius. 

Aai/antixDhnœ Virijinls 3{arm du 8 sep- 
tembre 1897, sur le Saint-Rosaire. 

Atfuri vna du 8 décembre 1897, aux évé- 
ques du Canada, sur les écoles. 

Vharitatis sludium du 35 juillet 1898, aux 
évéques de Suède, sur le magistère de 
l'Eglise. 

Biuturni lemporis du 5 septembre 1898, 
sur le Saiut.Rosaire. 

Testein beneinilentiœ du 33 janvier 1899, 
au cardinal Gibbons, sur l'américanisme. 

Annuin Sacnim du 35 mai 1899, sur la 
consécration du genre humain au Sacré 
Cœur de Jésus. 

Depuis lejmir du 8 septembre 1899, aux 
évéques de France sur les études dans les 
séminaires. 

Tametsi du 1er novembre 1900, sur le 
Christ Rédempteur. 

Gniivs de communi du 18 janvier 1901, 
sur la démocratie chrétienne. 

Pen'enuti aîVnuno vifjesiinnquinto du 19 
mars 1903, sur les causes de la guerre con- 
tre l'Eglise. 

Mirce caritatis du 38 mai 1902, sur la 
Sainte-Eucharistie. 

i'7/i dal principiù dil Nostro Pontijicato 
du 8 décembre 1902, aux évéques italiens 
sur l'éducation ecclésiastique. 



204 LA NOUVELLE - FRANCE 



Unis lui envoyèrent des ministres plénipotentiaires en 1888, en 1890 et en 
1902. Entre temps, Léon XIII fonda dans Rome le collège ruthène, le collège 
grec de Saint-Athanase, le séminaire copte, ainsi que les collèges arménien, 
maronite et chaldéen. A Rome, encore, il fonda l'institut léonin, accrut les 
richesses de la bibliothèque vaticane, ouvrit les archives aux recherches des 
historiens, fonda un observatoire, restaura les appartements Borgia, et com- 
pléta la restauration de l'abside de Saint-Jean de Latran, entreprise par 
Pie IX. Dix-huit saints lui doivent les honneurs de la canonisation, cent 
dix, ceux de la béatification, cinquante-quatre martyrs qui ont souffert pour 
la foi sous les règnes do llenri VIII et d'Elisabeth ont vu leur culte reconnu 
et confiriué par lui. 

*** 

Le cadeau que le Pape a fait au Sacré Collège à l'occasion de son Jubilé 
est sorti de la typographie du Vatican et fait le plus grand honneur aux 
presses du palais apostolique. 

C'est un magnifique volume de 150 pages, imprimé sur papier de grand 
luxe, en caractère elzévirs, relié en rouge et intitulé: Recentiora Christianœ 
fovendœ pietati documenta. 11 comprend cinq encycliques : 1° la Promulgation 
du Jubilé de 1900 ; 2° la Consécration des hommes au Sacré Cœur de Jésus ; 
3° Le Christ Rédempteur; 4° L'Eucharistie; 5° le Culte du Saint-Esprit. 

A la suite de ces encycliques viennent plusieurs poésies du pape Léon XIII 
et un document très important, inédit, du pape Innocent III, que le cardinal 
Segna a découvert dans les archives du Vatican. 

La reliure de ce volume, fort élégante, porte gravés les mots : Lumen 
in cœlo. 

*** 

Tandis que, et à juste titre, Ijéon XIII ne croyait i^ouvoir offrir à ses cardi- 
naux un plus beau souvenir de son pontificat que le volume de ses encycli- 
ques, Alphonse-Marie de Bourbon, comte de Caserte, roi légitime de Naples, 
comme le pontife romain l'est des Etats de l'Eghse, dépossédé lui aussi de 
ses Etats par la révolution, envoyait au pape un don symbolique. 

C'est une vieille horloge que le célèbre mathématicien Bernard Facini de 
Plaisance fit en 1745, à lademande des sérénissimes princes de la maison Far- 
nèse, ducs de Parme. Dans le mouvement dos aiguilles, les heures marquaient 
leur marche ; des mécanismes savants faisaient apparaître et disparaître le 
soleil, sous forme d'un disque à rubis, au moment où l'astre du jour montait 
sur l'horizon ou abandonnait le ciel ; les saisons y retrouvaient les dates de 
leur arrivée et de leur départ; il n'était pas jusqu'aux lois qui régissent les 
évolutions des étoiles dont la régularité ne fut marquée en un cadran spécial. 
Or, si bien réglée qu'elle fût, depuis longtemps l'horloge se refusait à indi- 



PAGES ROMAINES 205 



quer la marche des années ; ses maîtres ne régnant plus, elle ne voulait 
point compter les jours de leur exil, et les princes passaient avec une mélan- 
colique reconnaissance devant celle qui gardait avec obstination la date de 
la dernière année de leur règne, pour leur rappeler la joie qu'ils avaient eue 
à se montrer royalement les pères de tous leurs sujets. 

Sur l'ordre d'Alphonse-Marie de Bourbon, la maison Haussman de Rome 
a éveillé la fidèle horloge de son long sommeil. Au milieu d'une parure toute 
nouvelle de pierres précieuses, le blason de Léon XIII a pris place chez elle 
à côté de Técu fleurdelisé des Bourbons, et elle, horloge séculaire, a 
recommencé à vivre dans la joie de sonner les heures d'une vie presque cen- 
tenaire et de pouvoir énumérer des jours si rares dans le pontilicat, que les 
siècles ne les ont vus passer que trois fois depuis le Christ. 

Leoni XIII 

EXACTO. SUMÎir. PONTIFIOAT0S. AnNO. XXV. 

Alphonsus. Maria. Borbcvius. 

COMES. Caseetanus. 

PiGxus. L^titi;e 

Obsequh. que. sui. 

Telle est l'inscription que l'on lit sur la partie antérieure de l'horloge. 

CoMES. Stephanus. San Martixo. Ramondetto 
Ex. DuciBus. MosTis. Aldi 

Dux. Sancti. Martini 

CoMiTis. Casertani. Orator 

Tradidit. 

Celle-ci se lit sur la partie opposée, et rappelle la fidélité des Bourbons de 
Naples à maintenir auprès du trône de Pierre, comme au temps de leur 
prospérité, un ambassadeur. S'il y a là de la fierté royale, il y a aussi et sur- 
tout un hommage rendu à la Papauté. 

Un album de 24 planches illustrées, richement relié en parchemin, aux 
armes pontificales et royales, aide à admirer les beautés de l'horloge farné- 
sienne que l'illustre astronome augustin Père Angelo Rodriguez y Prada, 
directeur de l'observatoire du Vatican, appelle un présent d'une valeur 
incalculable qui à lui seul constituerait la richesse d'un musée scientifique. 



Don Paolo-Agosto. 



BIBLIOGRAPHIE 



La définibilité db l'assomption db la Très Sainte- Viekoe. — Etude théo- 
logique par D. Paul Renaudin, 0. S. B. — Gr. in-8 de 136 pages ; Paris, Victor 
Betaux. 

Cet opuscule, dont les pages ont été extraites de la Revue thomiste où elles 
ont d'abord paru, mérite une mention spéciale. 

Jusqu'ici, croyons-nous, nul auteur n'a traité avec autant de soin et n'a 
éclairé d'une aussi vive lumière que le Père Renaudin une question qui inté- 
resse non seulement les théologiens, mais encore tous les catholiques dévoués 
à Marie: savoir, si l'assomption delà Très .Sainte Vierge peut être solennelle- 
ment définie par l'Eglise et rangée au nombre des dogmes que nous devons 
croire de foi divine. 

Le révérend Père commence son étude par de savantes considérations sur 
le progrès du dogme, les conditions requises pour qu'une vérité puisse être 
l'objet d'une définition dogmatique et le rôle qu'ont joué les apôtres dans la 
promulgation de la doctrine révélée. C'est comme la majeure de son argu- 
ment. 

11 démontre ensuite la mineure, établissant que l'assomption ou la glorifi- 
cation au ciel, en corps et en âme, de la T. S. Vierge réunit toutes les condi- 
tions essentielles à une définition doctrinale de la part de l'Eglise. 

Ce i>rivilège glorieux de Marie peut être déjà entrevu dans les types pro- 
phétiques de l'Ancien Testament; il est clairement formulé dans les monu- 
ments les plus autorisés de la tradition, au moins à partir du VI' siècle. 
Mais sur quoi, en définitive, repose l'absolue certitude avec laquelle l'Eglise, 
dans sa liturgie, propose au culte des fidèles l'assomption de Notre-Daaie 
au ciel 7 Sur la tradition divino-apostolique, c'est-à-dire sur une transmis- 
sion faite oralement par les apôtres de ce fait merveilleux qu'eux-mêmes 
durent apprendre soit par une constatation i^ersonnelle aidée du secours 
de Dieu soit par une révélation immédiate de l'Esprit Saint. 

En tout cas l'Assomption appartient sans aucun doute au dépôt des doc- 
trines formellement révélées, et l'Eglise, pour des raisons que l'auteur 
énumère et qui semblent présager un acte si désirable, fera peut-être avant 
longtemps pour ce privilège mariai ce qu'elle a fait pour cet autre pri- 
vilège récemment défini, l'Immaculée Conception. 

Déjà les Pères du Concile du Vatican avaient rédigé une supplique en ce 
sens. Les évêques de notre temps y ont pieusement fait écho. En moins de 



BIBLIOGRAPHIE 207 



deux ans (nous dit le P. Renaudin) plus de cent dix prélat» ont envoyé au 
Souverain Pontife leur votum personnel, exprimant le désir do voir la Sainte 
Vierge glorifiée dans son assoiuption. Il y en a de toutes les parties du 
monde, des pays de mission comme des pays réputés catholiques, de la 
Chine et de l'Amérique comme de l'Italie et de la France. 

Si, comme nous l'espérons, l'heure n'est pas éloignée où lo Vicaire infail- 
lible de Jésus-Christ ajoutera à la couronne dogmatique de Marie ce nouveau 
et glorieux fleuron, l'opuscule du docte bénédictin, que nous sommes heu- 
reux de signaler à nos lecteurs, n'aura peut-être pas été sans influence sur la 
réalisation d'un si joyeux événement. 

L.-A. P. 



Cours français de lectures graduées, par l'abbé J.-Roch Magnan, ancien 
professeur de littérature. Trois volumes in-S, ornés de gravures, et approuvés 
par le Bureau des Ecoles de Grand Uai^ids, Michigan, pour les écoles catho- 
liques du diocèse. Beauchemin <fe Fils, éditeurs, 256-2Ô8, rue St-Paul, Mont- 
réal, Canada, 1902. 

Il nous a été impossible de signaler plus à bonne heure l'apparition de 
cet ouvrage qui, nous le savons, fait rapidement son chemin. 

Nous n'en sommes pas étonné, et personne ne le sera quand il lui aura 
été donné de faire sa connaissance. Il franchira bientôt, nous en avons la 
conviction, les limites du diocèse où il est en usage, pour se répandre dans 
les écoles catholiques de plusieurs autres diocèses des Etats-Unis. 

Un simple coup d'œil permet de saisir la méthode suivie par l'auteur. 
C'est dire qu'elle est claire, uniforme, rationnelle. Quelques détails en 
fourniront la preuve. 

Sauf quelques rares variantes, chaque leçon comprend un morceau de 
prose ou de poésie, suivi d'un lexique, d'un questionnaire, d'un exercice 
élémentaire d'écriture et, quelquefois, de dessin, de notions grammaticales, 
le tout couronné par une réflexion morale. 

Les morceaux de prose ou de poésie sont très bien choisis. Les uns parlent 
à l'enfant de ses devoirs envers Dieu et sa famille ; les autres, de ses devoirs 
envers la patrie et l'humanité. Chaque sujet trahit la préoccupation con- 
stante de M. l'abbé Magnan : former des chrétiens pour le ciel et, par là 
même, de bons citoyens pour la patrie terrestre. 

S'il se rencontre un mot un peu difficile, le lexique l'explique. 

Le questionnaire, réduit d'ailleurs à sa plus simple expression, empêche 
la lecture d'être purement machinale. Il accoutume l'enfant à peser les mots, 
a analyser les phrases, pour saisir les idées qu'elles renferment. 

Les réflexions morales, toujours laconiques et un peu dans le style des 
proverbes populaires, sont pour les auditoires d'enfants la prédication la 



208 LA NOUVELLE - FRANCE 



plus pratique. Les vérités qu'elles énoncent se gravent dans ces jeunes âmes 
en caractères presque ineffaçables, et provoquent, tôt ou tard, le réveil des 
indifférents et des prodigues. 

Bref, ce Cours de lectures graduées est ce qu'on appelle dans une autre 
langue une série de Readers. On sait que les manuels ain.si désignés figurent, 
de temps imméiuorial, comme élément indispensable, dans les programmes 
des écoles anglaises au Canada comme aux Etats-Unis. Les écoles catholi- 
ques n'ont rien à envier sur ce point aux écoles protestantes. Plusieurs séries 
de Readers, plus perfectionnées les unes que les autres, sont venues succes- 
sivement enrichir la bibliographie scolaire. La plus remarquable est, à notre 
avis, la série AiteVatholic National Readers, dont l'auteur est feu tiiP Gilmour, 
évèque de Cleveland, Ohio. 

Le Cours français de lectures graduées de l'abbé Magnan fait bonne figure à 
côté des éditions en langue anglaise. 

Quant à la i^artie matérielle, l'auteur a fait les choses princièrement, et il 
a été habilement secondé par ses éditeurs. 

L'espace ne nous permet pas de multiplier davantage les observations. C'est 
pourquoi nous terminons en invitant nos confrères à feuilleter ces volumes 
que nous verrons probablement avant longtemps entre les mains des enfants 
d'un bon nombre d'écoles de la province de Québec. 



D. QOSSELIN, P'™. 



LIVRES REÇUS 



Le CAnËME SASfCTiFiÉ,parlepère P.Wittebolle, C. SS. B. 2' édition. Desclée, 
de Brouwer & Cie, 1903. 

LÉvis, ou ABANDON DU LA Nouvelle-Franoe, drame historique en cinq 
actes, par le Kév. M. J. Marsde, C. S. V., Montréal. Librairie Beauohemin. 

Notre Dkapbau, par un compatriote. La CieCadieuxet Dérome, Montréal. 



Le Président du Bureau de Direction : L'abbé L. Lindsat.* 
Québec : — Imprimerie S.-A. Dehsrs, N* 30, rue de la Fabrique. 



LA NOUVELLE-FRANCE 

REVUE DES INTÉRÊTS RELIGIEUX ET NATIONAUX 

DU 

CANADA FRANÇAIS 

Tome II MAI 1903 N» 5 

L'ABBÉ LOUIS-JACQUES CASAULT 

FONDATEUR ET PREMIER RECTEUR DE l'uNIYERSITÉ LAVAL 



Le mois de mai ramène l'anniversaire de la mort d'un prêtre 
dont on nous a demandé d'entretenir les lecteurs de la Nouvelle- 
France. Aussi bien, le nom de celui que l'on continue d'appeler 
Monsieur Casault est-il trop peu connu des jeunes générations 
qui ont été formées à l'Université Laval, et il ne faudrait pas que 
la mémoire de ce grand éducateur fût emportée dans le tourbillon 
des affaires qui dispersent follement notre activité et nos sou- 
venirs. 

A l'occasion des fêtes du cinquantenaire de l'Université que 
l'on vient de célébrer, il importait sans doute de remettre en 
lumière la figure du vrai fondateur et du premier recteur de 
cette institution. Nulle autre ne méritait mieux d'attirer l'atten- 
tion des anciens élèves rassemblés autour de l'Aima Mater, puisque 
c'est bien lui, M. Casault, qui a créé le foyer de vie intellectuelle 
où s'est réunie pour un jour la grande famille universitaire. 

C'est donc pour replacer sous les yeux du lecteur cette person- 
nalité puissante que nous allons essayer de dire ici quelle fut 
14 



210 LA NOUVELLE - FRANCE 

l'œuvre et quel fut l'esprit de M. Casault, quelle part surtout il 
a prise dans la fondation de l'Université ^ 

*** 

On ne peut dire qui eut le premier l'idée do fonder l'Université 
Laval. Cette idée flottait dans l'air vers le milieu du siècle der- 
nier, et préoccupait un peu tous les esprits. Un pareil projet était 
souvent discuté dans les conversations que l'on tenait au Sémi- 
naire de Québec ; l'abbé Holmes en fut un des plus ardents 
promoteurs, et M. Demers, qui exerça une si profonde influence 
sur ses contemporains, qui donna aux études classiques une si 
vive impulsion, avait lui-même, quoique inconsciemment peut- 
être, préparé dans une grande mesure ce mouvement qui devait 
aboutir à la fondation de l'Université Laval ^. 

Disciple préféré de M. Demers et de M. Holmes, M. Casault 
avait puisé dans le commerce de ces deux hommes l'iuspiration 
qui devait animer, féconder sa propre vie, et le faire travailler 
avec un zèle si persévérant à la création de l'Université. L'idée 
dont on s'entretenait autour de lui hantait son esprit, et il se 
préparait dans le silence à la réaliser. 

Plusieurs années avant que M*' Bourget, évoque de Montréal, 
eut proposé ouvertement à M^' Turgeon, archevêque de Québec, 
l'établissement de l'Université, l'abbé Casault « qui comprenait 
qu'une université n'est pas seulement, comme le pouvaient pen- 



1 Les pages qui vont suivre sont extraites à peu près textuellement d'un 

livre L' Université Laval et les fêtes du cinquantenaire qui paraîtra en juin, 
à Québec. 

M. Casault est né à Saint-Thomas de Montmagny le 17 juillet 1808. Il fit 
ges études classiques et théologiques au Séminaire de Québec, et fut ordonné 
prêtre en 1831. Attaché pendant trois ans, comme vicaire, à la cure du Cap- 
Santé, il fut ensuite rappelé au Séminaire où il dépensa le reste de sa vie 
sacerdotale. 

■ 2 — Voir sur ce sujet une Etude littéraire et biographique sur l'abbé Holmes, 
publiée par P.-J.-O. Chauveau, chez Côté, Québec, 1876. 



l'abbé louis- JACQUES CASAULT 211 

ser quelques-uns, un collège ayant le pouvoir de conférer des 
degrés ou de donner des diplômes, mais un établissement distinct 
et au-dessus des collèges par la nature et l'étendue de son 
enseignement \ » étudiait avec soin toutes les questions relatives 
à l'enseignement supérieur, et en particulier le fonctionnement et 
le mécanisme des universités européennes. Comme pour préparer 
les esprits au projet qu'il prévoyait devoir être bientôt soumis au 
public, il faisait publier dans l'Abeille de 1850 quelques articles 
sur l'oro'anisation des universités d'Oxford et de Oambridoro. 
M. l'abbé Charles Trudelle, qui travaillait à cette époque à côté 
de l'abbé Casault ^, et qui devait lui aussi fournir une carrière si 
utile à l'éducation des jeunes gens et aux lettres canadiennes, 
nous racontait, il y a quelques semaines, comment M. Casault 
s'occupait avant 1850 de la fondation de l'Université, et com- 
ment, en particulier, presque chaque soir de l'année 1849-1850, 
après la récitation du bréviaire que l'on faisait à deux, il l'entre- 
tenait invariablement du projet de cette fondation. Le désir de 
travailler à le réaliser était comme une obsession chez M. Casault, 
et lui, d'ordmaire si réservé et si sobre de paroles, devenait inta- 
rissable quand il causait de ce sujet favori. 

En 1851, M. Louis Gingras cessait d'être supérieur du Sémi- 
naire, et M. Casault était appelé à le remplacer. La Providence 
le conduisait au bon moment à ce poste où il pourrait bientôt 
coopérer si activement à l'exécution de ses propres desseins. On 
sait, en effet, que c'est en 1851, que les évêques de la province 
ecclésiastique de Québec demandèrent au Séminaire de se charger 
de la fondation de l'Université. Le Séminaire, après quelques 
hisitations bien justifiées, accepta, et 4 partir de ce moment c'est 
à M. Casault que revient la plus large part dans toutes les démar- 



1 — Journal de Québec, 6 mai 1862, article de M. Ferlaud. 
2— M. Casault était en 1849, directeur du Petit Séminaire, et M. Trudelle, 
assistant-directeur. 



212 LA NOUVELLE - FBANCE 

ches et toutes les négociations que nécessita l'établissement de 
cette institution. 

M. Casault fut vraiment l'âme dirigeante de tout ce mouvement 
universitaire. Au re8te,per8onne alors n'était comme lui préparé à le 
bien contrôler, à l'orienter, et à le conduire à bonne fin. Ce prêtre, 
qui n'avait jamais pénétré encore dans une université, connaissait 
déjà jusque dans les détails les rouages si compliqués d'un pareil 
établissement, et l'on comprend combien cette expérience pure- 
ment livresque, mais éclairée par un ferme bon sens, fut d'un 
secours inappréciable quand à la première heure il fallut tracer, 
pour les soumettre aux autorités civiles, les grandes lignes de 
l'organisation des diverses Facultés. 

•Il fallut de plus, à ce moment difficile, toute l'énergie, toute la 
persévérance, tout le prestige de M. Casault pour triompher des 
premières difficultés. C'est lui qui vainquit les hésitations de 
lord Elgin, lequel déplorant que les universités anglaises se fus- 
sent déjà si multipliées dans le pays, craignait que d'autres villes, 
à la euite de Québec, ne voulussent aussi avoir leur université, et 
qu'un jour ne vînt oii l'on ne trouverait plus ni assez de profes- 
seurs ni assez d'élèves pour toutes les universités du Canada. 
C'est lui encore qui vainquit les hésitations de Pie IX, lequel 
doutait d'abord, après l'échec que venaient de subir à Londres 
les évêques d'Irlande qui avaient demandé l'érection d'une Uni- 
versité à Dublin, de la possibilité d'établir à Québec une université 
canadienne-française ; c'est M. Casault lui-même qui sollicita et 
obtint à Londres la charte royale. 

C'est lui, on s'en souvient, qui parcourut l'Angleterre, la Bel- 
gique, la France, l'Italie, et visita avec tant de soin, étudia avec 
tant d'intelligence leurs principales universités. Il compléta, à 
cette occasion, les connaissances qu'il avait acquises déjà sur 
toutes les questions relatives au fonctionnement de ces maisons ; 
et au retour il élabora, d'une façon à peu près définitive, les 
principaux règlements de l'Université Laval et de ses diflTérentes 
Facultés. Il étonnait, dit-on, par la précision de ses renseigne- 



l'ABBÉ^LOUIS- JACQUES CASAULT 213 

ments et la science des détails techniques ceux qui étaient char- 
gés de définir avec lui les programmes de l'enseignement univer- 
sitaire. 

C'est encore M. Casault qui s'occupa avec grand soin des 
constructions que l'on commença en 1854, et il traça lui-même 
les plans de l'Ecole de médecine. 

Au reste, il ne fut pas seulement attentif aux besoins matériels 
et à l'organisation des divers enseignements de l'Université. Il 
apporta un soin extrême et vraiment sacerdotal à réaliser pour 
les étudiants les meilleures conditions de vie morale où l'on pour- 
rait les placer. Et c'est lui qui insista le plus pour obtenir la 
fondation du Pensionnat, estimant qu'il fallait faire « pour nos 
étudiants en droit et en médecine ce que l'on fait en Angleterre 
pour les élevés des universités d'Oxford et de Cambridge, et en 
France pour les jeunes gens qui fréquentent les écoles spéciales. » 
Si le Pensionuat n'a pas eu la fortune, que M. Casault lui sou- 
haitait, et si personne aujourd'hui ne songe à le rétablir, cela 
tient sans doute à des circonstances, et surtout à certaines condi- 
tions de vie sociale que dans notre bonne ville de Québec l'on peut 
réaliser, et sur lesquelles le premier recteur n'avait pas osé 
compter. 

On le voit donc, M. Casault ne fut étranger à aucune des pré- 
occupations qui sollicitèrent en 1852 l'attention des fondateurs 
de l'Université Laval. Effectivement il fut partout le premier au 
travail et à la peine. Aussi n'est-il pas étonnant que ses collè- 
gues lui aient, après sa mort, décerné le titre de véritable fonda- 
teur. M. Ferland, le cardinal Taschereau, qui furent les compa- 
gnons et les auxiliaires fidèles de M. Casault, lui rendirent eux- 
mêmes cette justice. 

M. Casault exerça pendant huit ans les fonctions de recteur. 
Bien que d'après les constitutions du Séminaire, il eut dû cesser 
d'être supérieur en 1857, après son second triennat, on pria l'au- 
torité ecclésiastique de le continuer dans cette charge pendant 
trois autres années. Ou voulait qu'il pût présider le plus long- 



214 LA NOUVELLE -FRANCE 

temps possible à la direction de l'Université, persuadé que l'on 
était que nul autre ne pouvait mieux contribuer à asseoir cette 
institution sur des bases solides et définitives. 

*** 

La haute situation qu'avait longtemps occupée M. Oasault dans 
le Séminaire et dans l'Université avait rendu son nom populaire. 
On estimait l'homme, le prêtre, l'initiateur, l'ouvrier infatigable, 
et on l'admirait. Non pas certes que M. Casault ait lui-même re- 
cherché la popularité. Personne ne fut plus que lui modeste, et per- 
sonne ne se servit moins de tous les moyens, petits ou grands, qui 
attirent la faveur et l'attention du public. Il évitait au contraire 
toute situation qui pouvait le mettre en évidence ; il s'appliquait 
à ne pas paraître. Il poussa même parfois ce soin jusqu'à l'exagé- 
ration, et lui qui savait faire à ses élevés du Petit Séminaire les 
instructions si solides, si agréables, si captivantes dont ils ont 
toujours gardé le souvenir, ne voulut jamais monter dans la 
chaire des églises de Québec. 

Il était, au reste, doué d'une grande pénétration d'esprit ; de 
très bonne heure ses talents s'étaient manifestés, et un jour 
M. Deniers interrompait les exercices de l'examen public où 
avait figuré le jeune Casault, élève de philosophie, pour faire 
son éloge, et déclarer aux auditeurs que ce jeune homme était 
le meilleur élève que dans toute sa longue carrière il eût encore 
rencontré. M. Casault développa par un travail énergique et 
toujours soutenu ces qualités natives, et il acquit bientôt dans 
les sciences physiques et philosophiques auxquelles il consacra 
surtout ses études, une autorité considérable dans le pays. Volon- 
tiers on venait le consulter : prêtres et laïcs recherchaient son 
avis et ses lumières. 

Et pourtant M. Casault n'avait, à première vue, rien de ce qui 
attire à soi les hommes. Son visage sans doute était régulière- 
ment taillé ; le front était îarge, le nez bien planté et droit, la 



l'abbé LOUIS-JACQUES CASAULT 215 

bouche finement dessinée ; mais la tête était chauve, les cheveux 
négligemment ramenés sur les tempes ; les sourcils étaient fron- 
cés, et les yeux solidement enfoncés sous cette arcature énergique 
avaient des regards sévères ; le corps était amaigri et presque 
décharné. Aussi l'ensemble était plutôt austère, et trahissait même 
une souffrance presque continuelle patiemment endurée. Cet 
homme portait vraiment sur lui-même toutes les traces d'une vie 
laborieuse, recueillie, mortifiée, ascétique. Méditatif et ami de la 
solitude, M. Casault semblait tout absorbé dans ses pensées, et se 
complaire surtout dans le commerce de ses idées. Affligé d'une 
très mauvaise vue, myope depuis son enfance, il ne pouvait que 
difficilement reconnaître ceux qui l'approchaient, et ceci même 
contribuait à le faire paraître plus réservé ou moins engageant. 
Mais sous cette écorce un peu rude, M. Casault cachait une 
nature extrêmement fine et délicate, une charité inépuisable, un 
cœur d'or ; et ce sont ces qualités qui l'ont fait tant estimer de 
ses contemporains. On ne l'avait pas aussitôt abordé que sa 
physionomie s'éclairait d'un air de douceur et de bonté qui faisait 
tout de suite naître la sympathie et la confiance. Aussi, bien 
que M. Casault ne fut nullement propre à attirer à lui ceux qui 
sont en quête de bavardage ou de relations inutiles, jamais il n'a 
éloigné ceux qui voulaient profiter de son commerce, toujours il 
a provoqué les plus belles, les plus utiles, et les plus solides amitiés. 

11 y avait dans ce grand homme, écrivait dans son Journal du 5 mai 1885, 
un de ceux qui ont le mieux connu M. Casault et qui ont le plus bénéficié 
de son amitié, M*' Cyrille Légaré, une heureuse alliance de bonté et de sévé- 
rité qui lui gagnait les esprits et les cœurs, tout en les maintenant dans le 
devoir. 

Il y avait chez lui une hauteur d'intelligence et une force de volonté qui 
caractérisent les personnes appelées à régner sur leurs semblables. 

Il y avait un tact, une délicatesse de manières qui ne froisse personne 
dans les rapports avec la société 1. 



1 — Nous devons à l'obligeance de M»' C.-O. Gagnon d'avoir pu consulter 
le Journal manuscrit si intéressant et si précieux de Mk' Légaré. 



216 LA NOUVELLE - FRANCE 

Au reste, M. Uasault était né surtout pour le commandement, 
et il était doué de cette énergie active, persistante, autoritaire 
qui est particulière aux hommes de gouvernement. Il arrive sou- 
vent sans doute, qu'une telle faculté de domination ne va pas sans 
quelques excès, qu'elle s'exalte en face des difficultés, qu'elle brise 
violemment les obstacles qu'elle rencontre : les fortes volontés 
sont facilement impérieuses et intransigeantes. Sans aller peut- 
être jusqu'à ces défauts d'une qualité très précieuse, M. Casault 
se laissait volontiers éperonner par la contradiction, et avec une 
ténacité très fèrme il s'efforçait de faire plier à ses desseins et à 
ses résolutions ceux qui tout d'abord leur opposaient quelques 
résistances. Quand il avait aperçu ce qu'il croyait être le plus 
convenable aux intérêts de l'Université ou aux progrès de notre 
enseignement classique, il s'efforçait de le réaliser, et il entrepre- 
nait pour cela, avec une infatigable constance, les combats les 
plus longs et les plus pénibles. Aussi bien, cet homme devait-il 
lutter toute sa vie pour compléter l'organisation de son œuvre, 
pour faire accepter ses vues relatives au baccalauréat, et à l'affi- 
liation des collèges et des petits séminaires à l'Université. Ces 
luttes il les soutenait avec la plus entière franchise ; elles lui 
paraissaient être un devoir que parfois pourtant il regrettait 
d'avoir à accomplir. Il faudra donc toujours lutter, disait-il, 
avec un accent de profonde tristesse la veille même du jour où il 
fut mortellement frappé par la maladie. Les souffrances morales 
ont aussi bien que les souffrances physiques précipité la fin de sa 
carrière. S'il eût vécu quelques mois de plus, il eut vu la réalisa- 
tion de ses rêves, et nos maisons d'enseignement secondaire s'unir 
et se grouper enfin autour de l'Université Laval. 

Ceux qui ont le mieux connu M. Casault ne reprochent guère 
à son esprit si fertile et si aiguisé qu'un seul défaut, celui d'une 
causticité parfois trop piquante. Il aimait, nous écrit l'un d'eux 
qui fut quelquefois sa victime, à tirer des •pointes pas mal pointues. 
Mais cette tendance qui tenait à son tempérament très sec plus 
encore qu'à une réelle inclination de sa volonté, n'empêchait pas 



l'abbé louis -JACQUES CASAULT 217 

l'abbé Casault d'avoir une grande charité, d'être dévoué sans 
réserve à ses confrères et à ses amis. Ironie et bienveillance se 
rencontrent volontiers dans une même âme : notre nature n'est- 
elle pas plutôt faite tout entière de ces contrastes ? 

La charité de M. Casault était d'ailleurs sans bornes : elle ne 
connaissait pas même les limites de ses ressources. Les pauvres 
le savaient bien, eux qui sont si attentifs à discerner les mains qui 
savent s'ouvrir. M. Casault leur donnait tout ce qu'il avait, et 
l'on trouva même à sa mort qu'il avait contracté pour eux une 
dette de près de soixante louis : le seul héritage qu'il ait laissé, et 
qui a échu à un membre de sa famille ^ 

Mais cette bonté naturelle, cette charité si généreuse et si 
désintéressée, c'est envers les élèves de l'Université et du Petit 
Séminaire qu'il se plût surtout à l'exercer. 

Aux étudiants des Facultés de droit et de médecine il ne ména- 
geait pas ses soins, sa sollicitude toute paternelle. Non seulement 
il savait à l'occasion leur donner l'aumône d'une sage direction 
ou d'un bon conseil, mais encore il les secourait de ses deniers, et 
nous savons que pendant plusieurs années il consacra une partie 
de son maigre salaire à payer les frais d'étude des jeunes gens 
pauvres qui suivaient les cours de l'Université. 

Directeur du Petit Séminaire de Québec pendant huit ans, il 
n'a cessé de prodiguer aux enfants qui lui étaient confiés toutes 
les marques de la plus bienveillante charité. Homme de règle, et 
soucieux de faire observer la plus exacte discipline, il était à la 
fois sévère et bon ; il possédait l'art difficile d'inspirer à la fois de 
la crainte et de l'estime. Et si pendant tout le temps de son direc- 
torat rien n'était tant à redouter parmi les écoliers que d'aller 
chez Monsieur Casault, il est inouï qu'aucun élève, qui eût mérité 
ce châtiment, ait jamais osé proférer une seule parole amère k 
l'adresse du bien-aimé directeur. Rarement d'ailleurs punissait-il ; 



1 — Eloge de M. 'Casault, par le docteur H. LaRue, 1863. 



218 LA NOUVELLE -FRANCE 

quelques avis très précis, quelques mots brefs et énergiqueraent 
accentués renvoyaient tout confus l'écolier même le plus hardi ^. 

C'est que M. Casault aimait ses enfants, et leur voulait faire 
tout le bien qu'il souhaitait. Il cherchait des lors à entrer en 
contact avec eux, à les attirer à lui pour les mieux connaître et 
leur être plus utile. 

Professeur de sciences pondant vingt ans, il réunissait ses élèves 
le jeudi soir dans la classe de physique pour passer avec eux la 
récréation. C'était pour lui un excellent moyen de les distraire 
et de les instruire tout ensemble, d'éveiller leur confiance, de 
provoquer leur sympathie, de leur donner de sages conseils : tel- 
lement l'ami, le directeur d'âme et l'apôtre se confondaient en 
lui avec le maître ou le professeur. Sa sollicitude allait quelque- 
fois jusqu'à paraître excessive. «Une des grandes préoccupations 
de M. Casault dans ses rapports avec les élèves, écrivait encore 
M*' C. Légaré, c'était de les éloigner des occasions de péché : 
je trouvais même ses précautions minutieuses : objets, paroles, 
actions, promenades, repos, réjouissances, tout devenait un sujet 
de crainte. . . Aujourd'hui, je connais un peu mieux le cœur des 
jeunes gens, et je ne m'étonne plus de toutes les inquiétudes de 
M. Casault ^. » 

M. Casault savait aussi qu'un des meilleurs moyens de com- 
battre le mauvais esprit chez les écoliers, c'est de leur montrer 
beaucoup d'intérêt et de chercher surtout par tous les moyens 
possibles à améliorer leur sort. C'est à ce dernier soin qu'il s'est 
particulièrement appliqué. Pour rendre aux pensionnaires leur 
vie de communauté plus distrayante, il fit agrandir les cours 
de récréations ; il fit aussi exécuter des travaux considérables 
à Maizerets et à Saint-Joachim afin de leur ménager un lieu de 



1 — Eloge de M. Casault, par le docteur H. LaRue. 
2— Journal du 16 août 1865. 



l'abbé LOUIS-JACQUES CASAULT 219 



repos plus agréable pour les jours de congé ou pour les mois des 
vacances ^. 

Après même que l'Université fut fondée, et au moment où son 
organisation absorbait une si large part de ses journées, M. 
Casault s'occupa très soigneusement des œuvres du Petit Sémi- 
naire, des élèves et de leurs études. Doué d'une grande lucidité 
d'esprit, il pouvait à la fois se donner sans réserve aux affaires de 
l'un et l'autre établissement. 

Au surplus, le Séminaire et l'Université avaient trop de points 
de contact, ces deux institutions se complétaient trop naturelle- 
ment, pour que M. Casault, travaillant pour l'une et pour l'autre, 
ne vît pas qu'il y trouvait une excellente occasion de s'appliquer 
plus complètement à la réforme et au progrès de l'enseignement 
au Canada. Il ne faut pas oublier, en effet, que M. Casault fut 
par-dessus tout un éducateur émérite, et qu'il vit avec précision 
tout ce que l'on pouvait, tout ce que l'on devait faire pour per- 
fectionner nos études classiques, alors plus ou moins bien orga- 
nisées. 

A ses yeux, écrivait M»'' M.-E. Méthot, l'éducation de la jeunesse était 
chose si grande et si sacrée qu'il était prêt à faire tous les sacrifices pour lui 
donner toute la perfection dont elle était susceptible. Homme de tradition 
et homme de progrès tout ensemble, autant il respectait les anciens usages, 
autant il s'empressait d'introduire les améliorations et les réformes qui lui 
paraissaient nécessaires ou simplement utiles 2, 

Aussi nul n'a mieux que lui continué le mouvement de restau- 
ration des études qu'avaient commencé au Séminaire de Québec 
les abbés Demers et Holmes. Il s'appliqua à élargir les program- 
mes, à stimuler l'ardeur des élèves, à déterminer chez eux cette 
curiosité intellectuelle sans laquelle il n'y a pas de travail sérieux. 
Il pensa surtout que le meilleur moyeu de fortifier les études 



1 — Consulter le Journal de M^' Légaré, à la date des 14 et 16 juillet 1865, 
au sujet des transformations faites à la chapelle duPetitCappar M!. Casault. 
2 — Notice biographique, publiée dans l'Annuaire de l'Univ. 18621863. 



220 LA NOUVELLE - FRANCE 

classiques était de fournir aux professeurs eux-mêmes l'occasion 
de se mieux préparer à leurs fonctions. C'est pourquoi il pro- 
posa au Conseil du Séminaire d'envoyer étudier dans les écoles 
spéciales, à Paris oa à Louvain, ceux que l'on destinait au minis- 
tëre de l'enseignement. C'est lui qui a le premier ici nettement 
posé la question de la formation des professeurs ; c'est sur sa 
demande que les abbés Marmet ^, Beaudet, Légaré et Hamel 
allèrent successivement passer plusieurs années à l'Ecole des 
Carmes de Paris. 

D'autre part, M. Casault espérait beaucoup propager par 
l'Université le mouvement de réformes auquel il travaillait. Il 
estimait que l'Université serait utile, non seulement aux jeunes 
gens qui viendraient y chercher des leçons de droit et de méde- 
cine, mais aussi aux collèges et aux petits séminaires de la pro- 
vince. Il comptait surtout beaucoup sur l'émulation que ferait 
naître bientôt chez les écoliers la Ijjuable ambition de conquérir 
le diplôme de bachelier. 

*** 

M. Casault a exercé au dehors de l'Université soit par ses con- 
seils, soit par son action personnelle, une influence considérable. 
N^ous ne pouvons ici retracer en détail ce côté de sa vie. Rappe- 
lons seulement en passant la part qu'il prit à l'administration 
diocésaine. M*'' l'archevêque, soucieux de s'entourer d'un conseil 
où se trouveraient réunis les membres les plus distingués de son 
clergé de Québec et de se mieux renseigner par ce moyen sur l'état 
des esprits et des œuvres du diocèse, appela M. Casault à siéger 
dans ce conseil, et lui conféra le titre de vicaire général. 

D'autre part, le premier recteur ne perdait jamais une occasion 
de montrer combien il était zélé pour le progrès matériel, écono- 
mique de son jeune pays. Sans se mêler aux questions politiques 
qui divisent les hommes, il se plaisait particulièrement à encou- 
rager « ceux qui, par zèle ou par le devoir de leur position, tra- 



1 — L'abbé Marmet est mort pendant son séjour à Paris, en 1854. 



l'abbé louis- JACQUES CASAULT 221 

vaillaient à la défense des grandes causes de la nationalité cana- 
dienne et de la colonisation du pays par les enfants du sol ^ » 

C'est pour cela sans doute, c'est parce que M. Casault fut à la 
fois un fondateur courageux, un éducateur clairvoyant, un con- 
seiller habile, et un patriote zélé que sa carrière fut si admirable- 
ment remplie, et que sa mort prématurée jeta le deuil dans tout le 
pays. 

Il avait cessé depuis deux ans d'être recteur, et il était préposé 
depuis ce temps à la direction du Grand Séminaire. Membre du 
conseil universitaire, assistant supérieur, et vice- recteur, il vivait 
au milieu de ses collègues, et il pouvait longtemps encore les 
faire bénéficier de l'expérience qu'il avait si laborieusement 
acquise. Aussi ce fut à Québec et par toute la province une 
cruelle surprise et une véritable consternation quand le 5 mai 
1862, on apprit qu'une mort inattendue, après quelques jours de 
maladie seulement, couchait M. Casault dans la tombe. Le pre- 
mier recteur n'avait que cinquante-quatre ans. 

Cette mort fut regardée comme un malheur national. Il suffit 
de relire les journaux de cette époque et d'y voir les éloges et les 
sympathies qui de toutes parts arrivaient à cette tombe pour 
comprendre quelle perte l'Eglise et la patrie canadienne venaient 
d'éprouver. Cet homme qui avait fui la gloire, qui évitait avec 
' tant de soin les applaudissements du public, et tout ce qui pou- 
vait faire du bruit autour de son nom, fut enseveli au milieu des 
larmes et des unanimes regrets de tout un peuple. Jusque-là on 
avait bien connu M. Casault sans doute, on l'avait estimé, on 
l'avait admiré ; mais on avait pris grand soin à ne pas contrarier 
son extrême modestie, et avec cette pudeur qui est une des 
formes les plus délicates de l'amitié et du respect, on avait tou- 
jours contenu dans de très discrètes limites les sentiments d'une 
admiration profonde qui débordait sans cesse et ne cherchait 
qu'à se manifester au dehors. 



1 — Notice hiog., par Ms'' Méthot. 



222 LA NOUVELLE -FRANCE 

Mais dès que la mort eut fermé les yeux de cet humble, et 
qu'elle eut à jamais empêché ses oreilles de s'ouvrir aux bruits 
de la terre, ce fut autour de son lit funèbre comme une explosion 
d'universels regrets, et quelques mois après ce douloureux événe- 
nement on pouvait dire en toute sincérité que la gloire pour 
M. Casault n'avait commencé qu'à sa tombe. 

Le trois janvier 18G3 les citoyens et le clergé de Québec fai- 
saient ériger dans le chœur de la chapelle du Séminaire, où fut 
enterré M. Casault, un marbre commémoratif, surmonté des 
armes de l'Université Laval ; on y avait gravé en lettres d'or 
l'histoire d'une vie si féconde et ei noblemnt remplie. 

L'incendie qui le 1" janvier 1888 détru'sit la chapelle du 
Séminaire a fait disparaître aussi le monument. 

On se rappelle que ce monument élevé à la mémoire du fonda- 
teur de l'Université faisait pendant, dans le chœur de la cha- 
pelle, au monument de M*' de Laval, fondateur du Séminaire de 
Québec. Ainsi la piété des anciens élèves, des citoyens et du 
clergé canadien avait voulu rapprocher et unir ces deux noms 
qui ne seront jamais plus séparés. 

Le marbre sur lequel on avait écrit le nom de M. Casault a 
péri, mais ce nom lui-même ne périra pas. Le dévouement, les 
bienfaits, les œuvres de l'illustre recteur l'ont protondément gravé 
dans la mémoire de ses compatriotes, et lui assurent ainsi la gloire 
la plus durable. Au surplus, l'Université Laval debout encore, et 
jeune, et pleine de promesses après cinquante ans d'une existence 
laborieuse, est elle-même le plus beau monument que se soit élevé 
M. Casault ; et, pour reprendre une pensée déjà exprimée par 
M. Ferland, aussi longtemps que cette Université subsistera, elle 
portera à la postérité les noms réunis de son premier recteur et 
du premier évêque de Québec. 

Camille Roy, p""". 

5 mai 1903, jour anniversaire 

de la mort de l'abbé L.-J. Casault. 



AU PAYS DU SPHINX 

(Suite) 
NOTES DE VOYAGE 

III 

Les souvenirs du Sphinx. 

Ma promenade favorite, pendant l'hiver que j'ai passé au Caire, 
était à Mena House. C'est un élégant restaurant, bâti au pied 
des pyramides de Gizeh, où Fou trouve du soleil, et de l'ombre, 
à son choix, un spacieux balcon et d'excellents fauteuils. La 
table y est trës bonne, la musique tzigane y est très gaie, et plus 
vous regardez les pyramides plus elles grandissent à vos yeux. 

L'aspect de ce tableau qui embrasse les immenses tombeaux, 
les bords du désert lybique et du Nil bordé de palmiers n'est 
pas banal, tt nul endroit au monde ne dispose mieux à la rêverie. 

A quelques pas de Mena House, se cache le sphinx derrière 
une haute colline de sable. 

Or, un jour, me rappelant ce tableau d'un grand artiste qui, 
voulant peindre « La Sainte Famille en Egypte, » a représenté la 
Sainte Vierge assise entre les pattes du Sphinx, avec l'eufant 
Jésus dans ses bras, il me prit fantaisie d'aller m'asseoir au même 
endroit. 

Je trouvai le siëge moins confortable que les fauteuils de 
Mena House, mais j'y pus rêver mieux encore aux cinquante 
siècles d'existence de ce mystérieux colosse. 

C'était le matin. Dominant déjà les hauteurs du Mokatam, 
le soleil illuminait les coupoles et les innombrables minarets du 
Caire. 

Les parties visibles du Nil, au Sud, resplendissaient comme des 
plaques en bronze doré ; et sur l'imperturbable azur du ciel les 
onze pyramides de Sakkara dessinaient au loin leurs mornes 
silhouettes. 

Le Khamsyn soufflait du désert lybique. Des nuages de sable 
tourbillonnaient autour du Sphinx, et enlizaient ses vastes 



224 LA NOUVELLE - FRANCE 

flancs. Seuls, dans leur impassibilité sereine, son large poitrail 
et sa tête altière dominaient les vagues de sable. 

Longtemps je me laissai bercer aux psalmodies mélancoliques 
et monotones du vent qui se brisait aux angles des trois pyra- 
mides de Gizeb. Puis, je me sentis envahi par je ne sais quel 
hypnotisme vague, et des visions lointaines passèrent devant mes 
yeux. 

Bientôt il me sembla que le vieux Sphinx murmurait à mon 
oreille des légendes et des fables des temps préhistoriques ; et il 
me vint à l'idée qu'il me répondrait peut-être si je l'interrogeais. 

— O grand Sphinx, lui dis-je alors, qui que vous soyez, dieu ou 
monstre, symbole ou statue, parlez-moi, je vous en prie, et racon- 
tez-moi vos souvenirs, 

— Mes souvenirs ! répondit une voix sourde. Cinquante siècles 
de souvenirs ! Toute une bibliothèque les contiendrait à peine. 

— Je le comprends, ô Sphinx. Aussi vais-je changer ma ques- 
tion. Ecoutez-moi. 

J'appartiens à la religion de Jésus-Christ, et ce que je cherche 
avant tout dans ce pays ce sont les souvenirs bibliques. Or vous 
avez dû bien connaître les grands personnages de la Bible 
qui ont visité l'Egypte, ou qui y ont vécu. Vous en souvenez- 
vous? 

— Si je m'en souviens ? Mais ces personnages sont les plus 
vivants de la vieille Egypte. Si j'avais pu les oublier, douze 
siècles d'Islamisme me les auraient rappelés. Leurs noms sont écrits 
à chaque page du Coran. Ils brillent sur les murs de toutes les 
mosquées, ils retentissent aux sommets des minarets, et tous les 
bons musulmans unissent dans leur vénération les noms d'Abra- 
ham, de Jacob, de Joseph, de Moïse, de Jésus et de Mohammed. 

Je les ai tous bien connus, sauf Jésus, qui n'était qu'un petit 
enfant quand je l'ai vu, mais qui m'a laissé une impression inef- 
façable . . . 

— Eh ! bien, grand Sphinx, parlez-moi d'eux, en commençant 
par le Père des Croyants. 



AU PAYS DU SPHINX 225 



LE SPHINX 

Il y avait environ mille ans qu'un artiste inconnu m'avait 
donné l'existence, en dégageant à grands coups de ciseau mes for- 
mes colossales de l'énorme rocher qui me sert de lit. Etait-ce de sa 
part une inspiration d'en haut, ou un simple caprice d'artiste ? 
L'histoire n'en sait rien. Qu'étais-je ? et que suis-je ? Celui qui 
fut mon përe le savait sans doute ; mais la postérité ne l'a jamais 
su. Et comme il avait négligé de me donner un nom, les peuples 
m'ont appelé Sphinx — ce qui veut dire dans toutes les langues : 
Inconnaissable. 

Les anciens Egyptiens m'ont divinisé. Ils ont fait de moi 
jadis le dieu « Horus, » et je représente surtout " Ilarmakhis » 
le « Soleil Levant. » 

MOI 

C'est à ce titre sans doute que vous avez reçu la visite de notre 
Jésus enfant, qui était le vrai Soleil Levant. 

LE SPHINX 

Peut-être. Ce qui est certain, c'est qu'on aurait dû me nom- 
mer le grand Veilleur de nuit, et le Guetteur du Soleil levant. 
Car il y a cinq mille ans que je veille, et que je vois chaque 
matin le soleil se lever. Il y a cinq mille ans que dans cette atti- 
tude de lion couché je dresse ma tête d'homme et regarde 
l'Orient. 

C'est de là que sont venus presque tous les hommes providen- 
tiels de l'antiquité. C'est de là que j'ai vu arriver, il y a qua- 
rante siècles, le grand patriarche Abraham, pasteur de troupeaux 
et pasteur d'hommes. 

Originaire de la Chaldée, il était versé dans les sciences et les 
arts de ce pays, et spécialement dans l'astronomie. Il croyait 
en un Dieu unique, et dans ses entretiens avec Pharaon il lui a 
raconté que ce Dieu lui était apparu plusieurs fois et lui avait 
promis de hautes destinées. 
15 



226 LA NOUVELLE -FRANCE 

Pharaon ne le crut pas d'abord, et se conduisit injustement à 
son égard. Il lui fit même enlever sa femme Sara, qui était très 
belle. Mais le dieu d'Abraham le vengea, et força Pharaon à lui 
rendre justice. 

L'arrivée du célèbre patriarche en Egypte fut un événement ; 
et quand je le vis s'avancer à travers le désert arabique, monté 
sur un chameau richement caparaçonné, et entouré d'une nom- 
breuse escorte de pasteurs et d'esclaves, il avait l'air d'un roi. 
Derrière lui venait toute une caravane de chameliers armés se 
balançant sur leurs montures, et conduisant devant eux de grands 
troupeaux de moutons. La récolte du blé avait manqué dans la 
terre de Canaan, et le Père des croyants venait échanger des 
bestiaux contre le blé des Egyptiens. 

C'est tout près d'ici, presque aux portes de Memphis, qu'il 
vint planter ses tentes. Memphis était encore h cette époque une 
ville immense et très belle, la digne rivale de Thèbes. Elle appar- 
tenait encore aux rois pasteurs, ou Ilyksos. Mais depuis plusieurs 
années ils n'y faisaient plus leur résidence. Leur capitale était 
Tanis, dans le Delta, et pour régler ses différends avec le pharaon 
Apapi, Abraham fut obligé d'aller camper aux environs de' 
Tanis. 

Les rois pasteurs venaient de la Syrie et du pays de Canaan, et 
ils avaient entraîné avec eux les Ibrihim ou Hébreux, qui for- 
maient un groupe très important de leurs sujets, en Egypte. 

Abraham considérait donc l'Egypte comme un pays ami ; et, 
comme il était lui-même appelé par Jehovah à régner comme 
roi-pasteur sur la terre de Canaan, il avait lieu de s'attendre à 
être bien accueilli par Pharaon. 

Malheureusement les mœurs des cours étaient, dès cette épo- 
que, peu édifiantes ; et les courtisans du roi, toujours à l'affût 
des belles Asiatiques qui franchissaient la frontière, enlevèrent 
Sara pour la maison de Pharaon. 

Mais celui-ci comprit sa faute quand il se vit châtié par Jeho- 
vah, qu'Abraham lui avait fait connaître comme étant le Dieu 



AU PAYS DU SPHINX 227 

unique. Il fit venir à sa cour le grand patriarche, lui rendit sa 
femme, et le combla de présents. Quand le futur Père des Croyants 
retourna dans son pays, il y emporta de grandes richesses en 
troupeaux, en or et en argent. 

L'avez-vous jamais revu ? 



MOI 



LE SPHINX 

Non, et je me suis dit alors qu'il n'était pas le vrai Soleil 
Levant, dont il m'avait parlé, et que les Sages de la Chaldée 
attendaient. 

Maie, deux siècles après, vers la fin de la domination des roia 
pasteurs, arriva à Tanis un enfant vraiment extrordiuaire qui se 
disait l'arrière-petit-fils du patriarche Abraham, dont la nom- 
breuse postérité occupait la terre de Canaan. Il se nommait 
Joseph. 

Se4 frères l'avaient vendu à des marchands ismaélitas, qui 
l'avaient revendu comme esclave à Putiphar, le chef des satellites 
du roi. Il gagna en peu de temps la confiance de son maître, et 
comme il était très beau la femme de Putiphar tenta de le 
séduire. Furieuse de n'avoir pas réussi, elle l'accusa faussement 
auprès de son mari, qui le jeta en prison. 

Mais le Dieu d'Abraham veillait sur lui. Pharaon fit un songe 
extraordinaire, que Joseph seul put expliquer ; et le roi devinant 
en lui un favori des dieux lui confia le gouvernement de son 
pays. 

Il lui donna pour femme Aseneth, fille d'un prêtre de On ou 
Héliopholis, et il l'appela d'un nom égyptien qui signifie 
« Sauveur du Monde. » 

Le voilà enfin, pensai-je alors, le vrai « Soleil Levant, » et je 
suivis avec le plus vif intérêt les événements de sa vie. 

MOI 

Mais ce n'était pas encore lui. 



228 LA NOUVELLE -FRANCE 



LE SPHINX 

Non. Vous connaissez son histoire merveilleuse, et vous savez 
comment ses frëres retrouvèrent leur victime à la tête de l'Egypte ; 
comment il leur rendit le bien pour le mal, et comment enfin il 
fit venir auprès de lui toute sa famille, pour la combler des 
faveurs de Pharaon. Ce souverain donna même aux nouveaux 
venus un large coin du Delta, appelé le pays de Goshen ou Ges- 
sen, et il s'y multiplièrent merveilleusement 

MOI 

Et depuis lors, tout en continuant d'assister chaque matin au 
lever de votre dieu Ilorus, vous avez continué d'attendre le vrai 
«Soleil Levant" dont Joseph n'avait été qu'une figure ? 

LE SPHINX 

Our, et j'attendis ainsi pendant plus de cinq siècles, lorsqu'un 
jour je vis venir d'Orient un autre homme extraordinaire. Il 
n'avait pas d'autre arme qu'une verge, ni d'autre suite que sa 
femme montée sur un âne, et ses fils. 

Il était beau, grand, fort, plus instruit que tous les hommes de 
son temps, et le génie inspiré qui brillait dans ses regards lui 
donnait l'aspect d'un demi-dieu. Mais il était bègue, et c'était 
son frère qui parlait pour lui, sous son inspiration. 

Pourquoi traversait-il le désert arabique, laissant derrière lui 
la terre de Madian où il avait connu les bonheurs de l'amour 
légitime, et les calmes jouissances de la vie pastorale ? 

Que venait-il faire en Egypte ? Je ne fus pas longtemps sans 
l'apprendre. Il se disait envoyé par son Dieu pour délivrer du 
joug des Pharaons les Israélites qu'il appelait son peuple. 

Et quand on lui demandait quel était le nom de son Dieu, il 
disait : Moi-même j'ai demandé son nom à Celui qui m'a envoyé, 
et il m'a répondu : « Je suis Celui qui suis ! Le Dieu de tes pères, 
le Dieu d'Abraham, d'Isaac et de Jacob. » 



^N. 



AU PATS DU SPHINX 229 



J'appris bientôt qu'il se nommait Moïse, et je me souvins qu'il 
avait été élevé et instruit à la cour des rois. 

Les drogmans vous montreront au bord du Ml, dans le vieux 
Caire, un endroit où il aurait été exposé enfant dans un berceau 
d'osier enduit de poix et de résine. Mais c'est une de leurs nom- 
breuses erreurs. 

La cour des Pharaons était alors à Tanis, et comme il avait été 
recueilli par une des filles du roi, ce doit être dans le voisinage 
du palais, sur la branche tanitique du Wû où vivaient beaucoup 
de familles Israélites, que l'enfant fut ainsi exposé et sauvé de 
l'arrêt de mort porté contre tous les enfants mâles de cette race. 

Celui que l'Egypte a considéré comme le plus grand de ses 
rois, Ramsès II ou Sésostris, régnait. Et comme ses derniers pré- 
décesseurs il persécutait cruellement le peuple que Jéhovah s'était 
choisi. 

Les Israélites, laborieux, économes, religieux, s'étaient multi- 
pliés et enrichis. Ramsës les accabla d'impôts. Il les condamna 
aux travaux les plus durs, bâtissant dans toute l'Egypte des 
palais, des temples, des tombeaux et des villes. Ce n'était plus 
sous des pyramides énormes que l'on enterrait les rois, mais dans 
des caveaux aussi vastes que des palais creusés sous les monta- 
gnes de roc de la Thébaïde. 

Malgré tout cependant, Israël croissait, e*-. il bâtissait les villes 
de Pithom, Rhamessës et autres. Il fallait arrêter cet accroisse- 
ment ; car, bien que réduits à l'état de bêtes de somme, les per- 
sécutés devenaient menaçants par leur nombre. 

Et c'est alors que Ramsès avait décrété le meurtre des enfants 
mâles. • 

Mais Jéhovah se moqua de lui ; et ce fut à son palais que fut 
élevé, instruit, formé celui qui devait être plus tard le libérateur 
des opprimés. 

Quel n'eut pas été l'étonnement de Ramsës II si quelque pro- 
phète lui avait dit alors : « C'est par cet enfant, ô roi, que 
l'Egypte sera bientôt frappée des plus grands malheurs. C'est 



230 LA NOUVELLE - FRANCE 

par lui que tes successeurs perdront six cent raille de leurs sujets 
les plus utiles. C'est pur lui que l'un de tes fils et toute son 
armée seront ensevelis dans la naer Rouge. C'est de lui que 
datera le déclin de ton vaste empire, et c'est son peuple qui 
deviendra le maître de cette Palestine que tu te vantes d'avoir 
conquise ! » 

MOI 

N'est-ce pas que cette histoire est merveilleuse, ô Sphinx ? 

LE SPHINX 

Oui, certes. Et quand je fus témoin des grands prodiges 
accomplis par Moïse, je restai convaincu que cette fois j'avais 
connu le vrai Soleil Levant. 

MOI 

Je vous comprends ; car Moïse est la plus haute gloire de 
l'histoire. Et quand je me le représente descendant du Sinaï 
portant les tables de la Loi, il me paraît plus grand que le majes- 
tueux pyl6me du temple de Karnak. Il est la porte monumen- 
tale par laquelle l'humanité a dû passer pour entrer dans la terre 
promise de la vraie civilisation ; et c'est par lui qu'elle a connu 
Dieu, et la vraie notion de cette vie. 

Toute son œuvre est surhumaine ; et cependant il n'était pas 
encore le vrai Harmakliis, ou « Soleil Levant. » 

LE SPHINX 

Hélas ! non ; et j'ai dû attendre près de quinze siècles encore. 

(À suivre.) 

A.-B. ROUTHIER. 



L'ANARCHIE GRAM^IATIOALE Ef LITTERAIRE 



(Suite) 

La langue française a eu son '89 et son '93. Chateaubriand a 
fait son '89 ; et pour ce motif il est regardé comme le père de 
notre littérature moderne. En politique, '89 a réformé quelques 
abus de l'ancien régime ; il ne sut pas s'arrêter au point ; et à la 
place des réformes il laissa des ruines. La langue française avait 
besoin d'être retrempée ; elle avait perdu quelques-unes de ces 
qualités maîtresses qui la distinguaient au XVIP siècle ; elle 
était devenue fruste comme une monnaie depuis longtemps en 
circulation, claire et correcte encore, mais manquant de relief et 
de couleur. Chateaubriand lui donna une physionomie nouvelle, 
sans toucher à son génie, sans violer les lois de sa vieille esthé- 
tique fondée sur les principes éternels du vrai et du beau. En 
réalité il resta classique. La langue du siècle de Louis XIV fut 
toujours son idéal, et les maîtres qui l'avaient créée continuèrent 
d'être ses modèles ; le jugement qu'il en porte le démontre suffi- 
samment. 

Les écrivains du même siècle, quelque différents qu'ils soient par le génie, 
ont cependant quelque chose de commun entre eux. On reconnaît ceux du 
bel âge de la France à la fermeté de leur style, au peu de recherche de leurs 
expressions, à la simplicité de leurs tours, et pourtant à une certaine con- 
struction de phrase grecque et latine qui, sans nuire au génie de la langue 
française, annonce les modèles dont ces hommes s'étaient servis. 

Dans une phrase du même chapitre il ajoute : 

Nous avons entendu critiquer la prose du siècle de Louis XIV comme 
manquant d'harmonie, d'élégance et de justesse dans l'expression. Nous 
avons entendu dire : . Si Bossuet et Pascal revenaient ils n'écriraient plus 
comme cela. > C'est nous, prétend-on, qui sommes les écrivains en prose 
par excellence, et qui sommes bien plus habiles dans l'art d'arranger des 

mots Ne serait-ce point que nous exjirimons des pensées communes en 

style recherché, tandis que les écrivains du siècle de Louis XIV disaient 
tout simplement de grandes choses ? ' 



1 — Le génie du christianisme, Tome 7, 3« Partie. Livre 11. 386. 



232 LA NOUVELLE - FRANCE 

Après une pareille profession de foi on sait à quelle école 
appartenait Chateaubriand. En politique, il fut le champion du 
libéralisme, qui fut le mal de son temps comme il est encore le 
nôtre ; mais il resta fidèle à la monarchie, qu'il voulut moderni- 
Ber, non pas renverser. Il pleura sur la révolution de 1830 qu'il 
avait préparée sans le vouloir, et il accompagna dans l'exil les 
princes qu'il avait chagrinés pendant quinze ans. En littérature 
il sacrifia moins aux idées nouvelles ; ici il ne rendit que des 
services : la langue du Génie du christianisme fut une restaura- 
tion, non une révolution. 

Ses œuvres disent plus clairement encore combien il resta con- 
servateur du bon goût. Il a traité tous les genres : poète en 
prose, auteur des Martyrs et des Natchès, qui se rapprochent de 
l'épopée, critique d'art, publiciste dans les journaux, historien, 
philosophe, orateur à la tribune, rédacteur des Mémoires d'outre- 
tombe, il changea de ton selon les sujets qu'il'traita ; il parla tou- 
jours la même langue très française par le naturel, la clarté, la 
justesse ; si ses écrits n'étaient pas datés, on les rapporterait à la 
période qui le précéda. Il s'en distingua seulement par deux 
caractères qui lui sont personnels, la couleur et le sentiment ; il 
avait emprunté la couleur à Bernardin de Saint-Pierre, et le sen- 
timent quelque peu maladif à Jean-Jacques Rousseau : 

Telle est l'inconséquence humaine que je traversai encore les flots, queje me 
livrai encore à l'espérance, que j'allais encore recueillir îles imaje*!, chercher 
dos couleurs pour orner qui devaient m'attirer peut-être des chagrins et des 
persécutions. 

Il alla, en effet, chercher des couleurs sur les ruines de la 
Grèce, parmi les rhododendrons de l'Eurotas, sur les bords de 
riliissus et du Permesse, et sur les cimes de l'Hymette, ces pays 
auxquels les classiques n'avaient emprunté que la mythologie et 
l'esthétique. Auparavant il avait visité les savanes de l'Amé- 
rique, les grands fleuves, et les paysages des Natchès, dont 
Lafayette n'avait rapporté que la Liberté. Il alla méditer sous 
les murs de Jérusalem, et parcourut la Palestine où il cueillit les 
roses de Jéricho, les raisins du Carmel et les fruits de cendres 



l'anarchie grammaticale et littéraire 233 

de la Mer-Morte ; sur sa palette la couleur ne dégénéra pas en 
peinturlurage dont les barbouilleurs littéraires devaient nous 
fournir tant d'échantillons. Peut-être que chez lui le sentiment 
tourna à la sentimentalité, un effet de tête qui fut la manie des 
écrivains de son temps, et l'a fait classer parmi les saules pleu- 
reurs des bords de la Seine. C'était l'exagération d'une qualité qui 
ajouta un charme à notre langue, une note que d'aucuns préten- 
daient avoir manqué à la littérature du XVIP siècle. Nous 
n'avons pfis à vérifier ici cette assertion un peu risquée. A sa 
suite viennent des écrivains tels que Lamennais, Lacordaire, 
Montalembert, de Falloux, Lamartine, Musset, de Vigny, Dela- 
vigne, Villemain, Guizot, Thiers, tous des universitaires de mar- 
que, qui ont enrichi notre littérature, et surent être originaux en 
respectant la tradition. On les désigne sous le nom de néo-classi- 
ques : ce ne sont pas encore les romantiques. 

Chateaubriand fit le '89 de la langue française ; Victor Hugo a 
fait son '93 : voici le grand révolutionnaire. Il ne débuta pas par 
là ; dans le même homme on en découvre deux ou trois qui se 
suivent et ne se ressemblent pas. Il a accompli la loi du Darwi- 
nisme, mais à rebours. Tandis que pour le naturaliste anglais la 
vie s'élève graduellement, et va du protoplasme à l'homme, chez 
Victor Hugo la vie littéraire commence par le génie, et à travers 
une série de métamorphoses va aboutir à une espèce de démon, 
révolté contre le ciel et la terre, qui blasphème la tradition, la 
religion, la morale, l'art, le goût, et dans sa chute garde encore 
des restes de son ancienne puissance, en déployant des ailes d'ar- 
change dans les espaces sombres et désolés où sa colère et son 
orgueil éclatent en orages. Poète dès sa première jeunesse, il com- 
posa à seize ans une ode qui fut remarquée, commençant comme 
d'autres finissent. Avec les Odes et Ballades il mena la gloire à 
grandes guides, sans défaillance, suivant plutôt un crescendo qui 
lui fait atteindre la plénitude de ses facultés avant l'âge mûr. 
Cette période, la plus belle de sa longue vie, va de 1818 à 1828 : 
c'est le premier Victor Hugo, le meilleur, sinon le plus étonnant. 
Ici il est classique comme Chateaubriand. 



234 LA NOUVELLE -FRANCE 

Il faut lire avec attention les préfaces des diverses éditions des 
Odes et Ballades ; on y trouve sa doctrine littéraire, la plus 
orthodoxe qui fût jamais. En 1821, à propos de la querelle des 
classiques et des romantiques, il craint d'être taxé d'hérésie, et il 
se défend du reproche de novateur qu'on lui adressait déjà. En 
admettant les variétés que différentes causes peuvent créer eu 
poésie, parmi lesquelles il range les révolutions sociales, il ne 
reconnaît qu'une division : « En littérature, comme en toute chose, 
il n'y a que le bon et le mauvais, le beau et le difforme, le vrai 
et le faux. « Il flétrit les écrits sophistiques et déréglés de Vol- 
taire, de Diderot, d'Helvetius, etc., « qui ont été d'avance l'expres- 
sion des innovations sociales écloses dans la décrépitude du 
dernier siëcle. » Il déclare que la littérature présente, telle que 
l'ont créée les Chateaubriands, les Staëls, les Lamennais n'appar- 
tient pas à la Révolution. C'est la sienne. Il décrit magnifique- 
ment le rôle de la poésie au lendemain des catastrophes où 
retentit « la parole mystérieuse, » qui est celle de Dieu. 

Quelques âmes choisies recueillent cette parole et s'en fortifient. Quand 
elle a cessé de tonner dans les événements, elles la font éclater dans leurs 
inspirations ; et c'est ainsi que les événements célestes se continuent par 
des chants. Telle est la mission du génie : ses élus sont des sentinelles laissées 
par le Seigneur sur les tours de Jérusalem, et qui ne se taisent ni jour ni nuit. 

En ce temps-là Olimpio traduisait pieusement le prophète laaïe. 
Un peu plus loin, il développa cette même pensée avec des accents 
d'une éloquence encore plus pénétrante. 

C'est surtout à réjjarer le mal fait par les sophistes que doit s'attacher 
aujourd'hui le poète. Il doit marcher devant les peuples comme une lumière 
et leur montrer le chemin. Il doit les ramener à tous les grands principes 
d'ordre, de morale, d'honneur ; et pour que sa puissance lui soit douce, il 
faut que toutes les fibres du cœur humain vibrent sous ses doigts, comme 
les cordes d'une lyre. Il ne sera jamais l'écho d'une parole si ce n'est de celle 
de Dieu. 

Apres avoir relevé chez les classiques, chez Boileau, en parti- 
culier, certains défauts secondaires, il écrit en note : 

Quant aux critiques malveillants qui voudraient voir dans ces citations un 
manque do respect à un grand nom, ils sauront que nul ne pousse plus 
loin que l'auteur de ce livre l'estime pour cet excellent esprit. Boileau par- 



'anarchie grammaticale et littéraire 235 



■ ■ • 

tage avec notre Racine le mérite unique d'avoir fixé la langue française, ce 
qui suffirait pour prouver que lui aussi avait un génie créateur. 

A cette même époque, Victor Hugo donnait en une forme 
abrégée les linéaments de son esthétique d'une remarquable 
pureté : 

S'il est utile et parfois nécessaire de rajeunir quelques tournures usées, de 
renouveler quelques vieilles expressions, et peut-être d'essayer encore d'em- 
bellir notre versification par la plénitude du mètre et la pureté de la rime, 
on ne saurait répéter que là doit s'arrêter l'esprit de perfectionnement. 
Toute innovation contraire à la nature de notre prosodie et au génie de 
notre langue doit être signalée comme un attentat aux premiers principes 
du goût. 

Il aborda le problème de l'accord, de l'autorité et de la liberté, 
problème aussi difficile en littérature qu'en politique, quoique 
moins redoutable, et il le résoud avec bonheur ; en face de la 
règle il place les droits du génie : mieux que d'autres il pouvait 
s'en souvenir. 

Le vrai talent regarde avec raison les règles comme la limitf qu'il ne faut 
jamais franchir, et non comme le sentier qu'il faut toujours suivre. Elles 
rappellent incessamment la pensée vers un centre unique, le beau ; mais 
elles ne la circonscrivent pas. Les règles sont en littérature ce que sont les 
lois en morale : elles ne peuvent pas tout prévoir. Un homme ne serajamais 
réputé vertueux parce qu'il aura borné sa conduite à l'observance du code. 
Un poète ne serajamais réputé grand parce qu'il se sera contenté d'écrire 
selon les règles... La littérature ne vit pas seulement par le goût, il faut 
qu'elle soit vivifiée par le génie. 

En 1826 Victor Hugo donna à sa doctrine d'autres développe- 
ments, et précisa le sens du romantisme. Il accepte le mot puis- 
qu'il a prévalu, en lui enlevant sa mauvaise acception : 

Ce qu'il est très important de fixer, c'est qu'en littérature comme en poli- 
tique l'ordre se concilie merveilleusement avec la liberté. Il en est de 
même le résultat. Au reste, il faut bien se garder de confondre l'ordre avec 
la régularité. La régularité ne s'attache qu'à la forme extérieure ; l'ordre 
résulte du fond même des choses, de la disposition intelligente des éléments 
intimes du sujet. La régularité est une combinaison matérielle et purement 
humaine ; l'ordre est pour ainsi dire divin. 

Dans cette même exposition le poète peint sa pensée par la 
célèbre comparaison des jardins de Versailles, dessinés par Le 



236 LA NOUVELLE - FRANCE 



Nôtre, avec la forêt vierge du N'ouveau-Monde, et celle de la 
cathédrale gothique avec un monument moderne plaqué de style 
grec et latin. Il conclut ainsi : 

La régularité est le goût de la médiocrité ; l'ordre est le goût du génie. Il 
est bien entendu que la liberté ne doit jamais être l'anarchie, que l'origina- 
lité ne peut en aucun cas servir de prétexte à l'incorrection Plus on 

dédaigne la rhétorique, plus il sied de respecter la grammaire. On ne doit 
détrôner Aristote que pour faire régner Vaugelas. ' 

C'est parler d'or. La Bruybre en avait dit plus d'un sibcle 
auparavant (il est curieux de rapprocher ces deux écrivains, 
séparés depuis par un abîme) : 

Il y a des artisans et des habiles dont l'esprit est aussi vaste que l'art et 
la science qu'ils professent. Ils lui rendent avec avantage par le génie et 
par l'invention ce qu'ils tiennent d'elle et de ses principes. Ils sortent de 
l'art pour l'ennoblir, s'écartent des règles si elles ne les conduisent au grand 
et au sublime : ils marchent seuls et sans compagnie ; mais ils vont fort haut 
et pénètrent fort loin, toujours sûrs et confirmés parle succès des avantages 
que l'on tire quelquefois de l'irrégularité. Les esprits justes, doux, modérés, 
non seulement ne les atteignent pas, ne les admirent pas, mais ne les com- 
prennent pas, et voudraient encore moins les imiter. Ils demeurent tran- 
quilles dans l'étendue de leur sphère, vont jusqu'à un certain point qui fait 
les bornes de leur capacité et de leurs lumières. Ils ne vont pas plus loin 
parce qu'ils ne voient rien au delà; ils ne peuvent au plus qu'être les pre- 
miers d'une seconde classe, et exceller dans le médiocre 2. 

Voilà la preu ve que cette esthétique bien comprise et bien 
appliquée aurait eu pour résultat une littérature ancienne par 
l'observation des règles du goiit, et nouvelle parle rajeunissement 
de ses formes. Cette littérature, Victor Hugo l'avait continuée 
après Chateaubriand, Lamennais, de Staël et beaucoup d'autres. 
Mais il ne resta pas fidèle à sa première manière ; ainsi il gâta 
son esthétique et sa gloire. 



1 — Odes et Ballades. Préface de différentes éditions. 
2 — Les ouvrages d'espril. 



(à suivre). 

p. At, 

Prêtre du Sacré-Cœur. 



DANS L'AMERIQUE DU SUD 

SUR LES CÔTES DU PACIFIQUE 



C'est dans l'Amérique du Sud, et, exclusivement, à travers les 
Républiques que baignent les eaux profondes du Pacifique, que je 
prie les lecteurs de La Nouvelle-France de voyager avec moi. 

Entrons d'abord à Quito, la capitale de l'Equateur. 

On y respire l'odeur de la poudre de guerre. 

Il y a bientôt dix ans le général Alfaro révolutionnait l'Equa- 
teur. 

Franc-maçon militant il voulait renverser le gouvernement con- 
servateur qui, pourtant, maintenait l'ordre, la paix, la prospérité 
dans son pays. 

Malgré une résistance héroïque des catholiques, divisés entre 
eux, — ce fut leur tort et leur faiblesse, — Alfaro fut vainqueur. 

Que de crimes il lui fallut pour arriver au triomphe ! 

Journalistes, propriétaires fonciers, prêtres et religieux égorgés 
ou condamnés à l'exil ; maisons incendiée.-», fortunes volées, 
églises pillées, saintes hosties profanées : voilà les principaux titres 
que l'on pourrait donner aux chapitres de l'histoire de cette 
lugubre période. 

Une fois au pouvoir Alfaro n'eut que deux préoccupations : ' 
empêcher tout soulèvement du parti écrasé, ce qu'il obtint en 
maintenant sous les armes et en gorgeant de faveurs, au grand 
détriment de la fortune publique, les soudards qui l'avaient aidé 
dans sa campagne meurtrière, et déchristianiser le pays. 

L'Equateur, autrefois, par des votes de ses représentants, 
s'était consacré au Sacré-Cœur et à Notre-Dame de la Merci. Deux 
décrets, sanctionnés par l'approbation du parlement, ont, dernière- 



238 LA NOUVELLE - FRANCE 

ment, déclaré nuls ces deux actes politico-religieux qu'avaient 
acclamé les 95% do la population. 

Un projet de Concordat pour l'asservissement et la spoliation 
du clergé fut présenté au Saint-Siège, dont l'habile politique sut, 
pourtant, détourner,, en grande partie, les coups que l'on voulait 
porter à l'Eglise. 

Le général Léonidas Plaza, successeur d'Alfaro, suit la même 
désastreuse politique. On peut pourtant espérer de lui . qu'il ne 
fera pas par son initiative couler le sang. Il vient de publier la 
loi, votée par les Chambres, qui impose le mariage civil à tous 
les Equatoriens, ne reconnaît que celui-là, et permet le divorce. 

Des protestation^ indignées ont répondu à cette mesure. On 
menace le gouvernement d'une révolution à main armée : la 
poudre est dans l'air, puisse-t-elle ne pas s'enflammer. 

Un seul fait suffira pour faire comprendre combien cette loi 
répugne au sentiment national. Un des députés qui l'a votée, M. 
Juan Benigno Vêla, avait une fille déjà fiancée. Le futur époux 
demandait qu'on attendît, pour célébrer les noces, le l" janvier 
de cette année, date à laquelle entrait en vigueur « le mariage 
civil. )) Le député s'y opposa avec indignation : « Si ce n'est pas 
une femme honorable que vous voulez pour compagne, dit-il à 
celui qui doit être son gendre, allez la chercher ailleurs que chez 
moi. — Jamais je ne déshonorerai ma fille en privant son mariage 
de la bénédiction du prêtre. » 

Comme tant d'autres, M. Benigno Vêla, contraint par ses ser- 
ments, vote en Franc-Maçon ; dans sa vie privée il agit en hon- 
nête homme ! ! 

Le gouvernement et les particuliers, à l'Equateur, laissant les 
divisions politiques et religieuses, pourraient se livrer à des tra- 
vaux aussi importants que rémunérateurs. 

Le pays n'a presque pas de chemins de fer. La voie ferrée, 
initiée par Garcia Moreuo, entre Quito, la capitale, et Guayaquil, 
le port le plus important, n'est pas encore terminée. 

C'est à dos de mule, et en 8 jours, que les voyageurs et les 



DANS l'Amérique du sud 239 

marchaudises doivent être transportés d'une de ces villes à l'au- 
tre. Les mines d'or, d'argent, de cuivre abondent à l'Equateur. 

Les plantes médicinales pourraient y être cultivées et récoltées, 
en grande échelle, et donner des bénéfices. 

Toutes ces entreprises demandent des capitaux et des bras. 
Hélas ! les hommes sont morts en si grand nombre, sur les champs 
de bataille, qu'il est impossible d'avoir une main-d'œuvre suffi- 
sante ; et qui voudra faire des placements dans une contrée où 
la paix est sans cesse troublée, et où les propriétés sont tour à 
tour rançonnées par les troupes du gouvernement et celles de la 
révolution ? 

La Franc-Maçonnerie ruine l'Equateur à tous les points de 
vue. Que lui importe, pourvu qu'elle triomphe? Elle dessèche 
complètement la fibre patriotique dans le cœur de ses adeptes. 

**# 

Le gouvernement du Pérou s'est délivré de ses griffes. 

Avec le président Pierela d'abord, «puis, maintenant, avec 
l'Excellentissime Romagna, c'est le parti conservateur qui est au 
pouvoir. La confiance a reparu avec la paix, et des capitalistes, 
des industriels, des cultivateurs sont accourus pour exploiter les 
richesses minières et agricoles du pays. Les Yankees sont les 
plus nombreux. 

Un des hommes les plus connus de Lima, M. Zévilla, fameux 
entre tous les zouaves pontificaux, écrivait dernièrement à un 
ami de New-York : 

Je possède de nombreuses mines ; sur mes terres coulent des rivières qui 
charrient de l'or. Que des capitalistes envoient des ingénieurs, en qui ils 
aient une confiance absolue ; que sur leur rapport favorable ils commencent 
immédiatement l'exploitation. Ils n'auront rien à payer pour la propriété 
du sol, je leur demanderai seulement une part des bénéfices nets. 

Il s'agit, comme on le voit, d'un placement de toute sûreté, 
capable de tenter ceux qui aiment les pays du soleil. 



240 LA NOUVELLE - FRANCE 

Les ouvriers ëvangéliques ont profité des facilités qu'offrait le 
régime péruvien à leurs travaux bienfaisants, pour accourir en 
nombre. Les religieux chassés des Philippines ont trouvé là un 
vaste champ pour leur zële. Les augustins espagnols, pour ne 
parler que d'eux seuls, ont pris la direction de trois séminaires 
diocésains, fondé un grand collège à Lima, ont été mis à la tête 
de deux vicariats apostoliques. 

Leur présence, leurs œuvres, comme celles de leurs frères 
d'apostolat, augmentent le zële du clergé national et, une fois de 
plus, par la persécution, l'Eglise regagne avantageusement dans 
une contrée, ce que l'on semble, pour un temps, lui avoir enlevé 
dans une autre. 

La vie religieuse, littéraire, industrielle, commerciale, agricole 
est intense au Pérou, mais que d'ouvriers du ciel et de la terre 
il y manque encore ! ! Cette contrée est à peine peuplée, vu l'im- 
mensité de son territoire. Il y a place encore pour des légions de 
travailleurs sérieux et constants qui, facilement, y arriveraient à 
la prospérité. 

*** 

Il faut en dire autant du Chili, avec cette différence, pourtant, 
que la paix y est plus stable encore. Là on est ennemi des révo- 
lutions. Les aventuriers ne trouvent presque personne à qui 
parler. Depuis Portales, en 1833, la paix intérieure n'a été sérieu- 
sement troublée qu'une fois et alors la nation toute entière se leva 
contre l'homme qui voulait remplacer, par sa volonté personnelle, 
la constitution politique du pays. Elle s'en débarrassa et l'ordre 
a été rétabli sur des bases plus solides encore que par le passé. 

Il y avait eu longtemps menace de guerre entre le Chili et 
l'Argentine, sa voisine, à propos d'une question de frontière, 
dont la solution était pendante depuis l'époque moine de l'indé- 
pendance au commencement du siècle passé. 

Après avoir dépensé des sommes folles pour remplir leurs [lorts 
de vaisseaux de guerre, leurs arsenaux de canons de tout calibre, 



DANS l'Amérique du sud 241 

de fusils dernier modèle, pour créer des casernes et y appeler de 
nombreux contingents, grâce aux efforts du président Enazuriz 
et de l'archevêque de Santiago, M*"" Casanova, on finit, de part 
et d'autre, par s'en remettre à l'arbitrage de l'Angleterre, mesure 
très sage par laquelle on aurait dû commencer. 

Le roi Edouard VII a dicté la sentence que les deux rivaux 
ont reçue en maugréant, comme c'est coutume en pareil cas, mais 
on l'a reçue loyalement et toutes les forces vives du pays sont 
maintenant consacrées au travail. 

Le Chili est sillonné de chemins de fer dont les voies s'allon- 
gent et se ramifient tous les ans. On y exploite le salpêtre, d'une 
si grande utilité pour l'agriculture dans les terrains épuisés, des 
mines de cuivre, d'argent et quelques-unes d'or. 

Le blé, le vin, les fruits sont les produits agricoles les plus 
abondants. Le sol, encore jeune, les donne sans grand travail ni 
grandes dépenses de la part de l'agriculteur. 

On exporte beaucoup de vins, et les grandes marques, supé- 
rieures à tout ce que produit la Californie, pourraient être 
introduites au Canada par la navigation à voile, avec avantage 
pour le producteur et le consommateur. 

L'élevage du bétail, vaches et chevaux, est aussi une des res- 
sources de la contrée. Rien de plus pittoresque que le spectacle 
de ces milliers d'animaux robustes qui naissent, croissent dans 
les prairies, sur les flancs des collines, sous les ardeurs du soleil 
de l'été, les ondées de l'hiver, et ne connaissent jamais les étroites 
limites d'une étable. 

Dans la partie méridionale c'est le mouton que l'on trouve 
davantage. La chair séchée ou gelée se répand sur tous les mar- 
chés de l'Europe et de l'Amérique. 

Il y a dans ces régions des îles encore inexplorées qui atten- 
dent la visite du missionnaire d'abord et du colon ensuite. Sans 
doute que la persécution religieuse qui sévit en France jettera 
sur ces côtes, que peuplent des tribus anthropophages, dit-on, les 
ouvriers de l'Evangile et do la civilisation. 
16 



242 LA NOUVELLE -FRANCE 

En attendant, l'Eglise vient de remporter, au Chili, une de ces 
pacifiques victoires qui devrait ouvrir les yeux de tous ses 
ennemis, dont le triomphe éphémère est suivi de si éclatantes 
défaites. 

Il y a 20 ans, bientôt, un président du Chili, dont le nom aurait 
pu faire augurer autre chose, M. Santa-Maria voulait imposer au 
Saint-Siège la nomination à l'archevêché de Santiago d'un 
ecclésiastique qui n'aurait pas été à la hauteur de sa tâche. Il 
employa les flatteries, les menaces, les présents, les rigueurs pour 
triompher des résistances de l'envo} é du Pape. N'obtenant rien 
de lui, il lui donna son passe-port, lui laissant à peine 48 heures 
pour s'éloigner du pays. 

Derrière M*'' Del Frate, ainsi violemment expulsé, marchait 
son secrétaire, l'abbé L. Monti, jeune prêtre qui débutait dans la 
carrière diplomatique. 

La haute société, le peuple, par leurs manifestations de respect, 
désapprouvaient hautement la conduite du gouvernement qui 
laissait partir, sans aucune escorte officielle, les représentants de 
la plus haute autorité du monde. 

Depuis lors les relations diplomatiques étaient rompues avec 
le Saint-Siège. 

Le pays en souffrait. Il y a des questions religieuses très déli- 
cates à régler. Le Chili a conquis, sur le Pérou, de grandes pro- 
vinces que ses employés administrent civilement. L'autorité reli- 
gieuse est restée au pays vaincu. 

On a parlé, pendant longtemps, d'accorder un Cardinal à 
l'Amérique du Sud. 

Dans la personne de son très digne archevêque M^' Casanova 
qui a donné à son clergé des statuts synodaux hautement 
approuvés à Rome et par les canonistes du monde entier, qui a 
été l'inspirateur du concile latino-américain tenu à Rome, qui a 
si puissamment contribué à la paix maintenant établie avec l'Ar- 
gentine, qui a publié des lettres pastorales sur la sanctification du 
Dimanche, sur la tempérance, sur l'éducation religieuse lesquelles 



DANS L'AMÉRIQUE DU SUD 243 

ont eu jusqu'à 8 et 10 éditions successives et ont été traduites en 
plusieurs langues, le Chili aurait pu être honoré du premier cha- 
peau cardinalice dans ces contrées. La rupture diplomatique avec 
le Saint-Siège était un obstacle invincible. 

Aussi le président actuel de la République, l'Exme Riesco, a-t-il 
été spécialement heureux de voir aboutir les démarches faites 
pour établir un nouvel ordre de choses. Le Saint-Siëge a consenti à 
accréditer un chargé d'aiFaires au Chili. Il a demandé que le 
secrétaire d'autrefois, chassé par Santa-Maria, aujourd'hui M*"' 
Monti, soit son représentant. On a accepté, et c'est avec tous les 
honneurs officiels que le prélat a été reçu au palais présidentiel. 
Le passé n'a pas été rappelé, mais il est si vivant dans tous les 
souvenirs, qu'il se fait jour, partout, sous le suaire dont le cou- 
vrent les phrases doucereuse de la diplomatie. 

Dans la société on n'est pas tenu à ces habiles réserves, et les 
catholiques, ils sont l'immense majorité, célèbrent la victoire de 
l'Eglise. 

Ce n'est pas la seule qu'elle ait remportée dans ce pays cette 
année. 

On célébra en janvier à Santiago un congrès de l'enseignement. 
L'Université chilienne, qui en avait la direction, a été livrée par 
Santa-Maria à des professeurs allemands en majorité rationalistes 
et protestants. Leur influence a été néfaste, et malgré les lois du 
pays qui imposent l'éducation religieuse à tous les degrés de 
l'enseignement, ils ont formé des maîtres indifférents, tout au 
moins, et même quelques-uns scandaleusement impies. Aussi 
n'est-ce qu'au dernier moment que les professeurs chrétiens de l'en- 
seignement libre furent-ils invités à prendre leur place à ces assises. 
Ils eurent la douleur d'entendre formuler le vœu d'une éducation 
en dehors de toute croyance religieuse, auquel se rallia la majo- 
rité de l'assemblée malgré leurs réclamations. 

Le pays protesta contre cette formule impie. Les colonnes des 
journaux se remplirent des noms les plus respectés de la haute 
société, qui la réprouvaient. Aux élections législatives, en mars 



244 LA NOUVELLE - FRANCE 

dernier, les candidats qui auraient pu la soutenir à la chambre 
ont été en grande partie repoussés du îford au Sud de la llépu- 
blique. Leurs congénères n'auront qu'une infime minorité dans 
la représentation nationale. 

Eu face de l'Université de l'Etat, dont l'esprit a été faussé par 
l'étranger, l'Université catholique se développe davantage tous 
les jours. M*"' Casanova vient de poser la première pierre du 
splendide édifice qui va renfermer toutes ses facultés, même 
celle de Médecine. 

Une foule compacte assistait à cette cérémonie et, par ses vivats, 
manifestait son estime et son amour pour la science basée sur la 
religion. C'est grâce à sa liberté défendue vaillamment contre 
toute agrcEsion, celle d'un homme comme celle d'une secte, que 
le peuple Chilien a la joie de voir le catholicisme enregistrer ces 
triomphes qui sont aussi les siens. 

Sachons comme lui noblement secouer tous les jougs, surtout 
ceux qu'on voudrait faire peser sur notre conscience. 

Hadrien, A. A. 



«JE ME SOUVIENS « 



Le fier Américain des Etats-Unis devrait souvent, en justice, 
invoquer la devise de notre chère province, et dire avec recon- 
naissance : « Je me souviens. » En effet, le nom des fils de la 
Nouvelle-France est écrit en lettres d'or sur mainte page des 
annales de son pays. C'est à leur vaillance et à leur zèle qu'il 
doit quelques-uns des plus riches joyaux de son héritage national. 

Généreux missionnaires, explorateurs intelligents, intrépides 
voyageurs, les Français du Canada ont tracé une voie au chris- 
tianisme et à la civilisation, depuis le pays des grands lacs décou- 
vert par deux Récollets et exploré par l'immortel Champlain, 
jusqu'au golfe du Mexique, depuis l'Océan Atlantique jusqu'aux 
Montagnes Rocheuses. 

Cavelier de la Salle découvrant la rivière Ohio, et plus tard, 
les bouches du Mississipi ; le jésuite Marquette, et son compa- 
gnon Jolliet, sillonnant, les premiers, le « père des eaux » jusqu'à 
sa rencontre avec l'Arkansas, dotent la France très chrétienne de 
l'immense bassin baigné par le plus long fleuve de l'univers. 

Si la France a pu céder, et si les Etats-Unis, doublant leur 
domaine, ont pu acheter, en 1803, ce bassin qui comprend la 
Louisiane, l'Arkansas, le Missouri, le Kansas, l'Iowa, rangés 
parmi les plus fertiles Etats de l'Union, sans compter presque tout 
le Minnesota, une portion notable du Colorado et du "Wyoming, 
tout le Montana, le Dakota Nord et Sud, l'Oklohama et le Terri- 
toire Indien, à qui en revient le mérite, sinon à l'humble mission- 
naire mort victime de son zèle, et enterré sur la rive d'un lac 
solitaire, et à ses successeurs dans la carrière apostolique ? A qui 
encore? sinon aux vaillants pionniers, compagnons de leurs 
courses, et ambitieux d'agrandir les domaines de leur roi ? 



246 LA NOUVELLE - FRANCE 

Et les territoires baignés par le Grand Océan, qui les ouvrit à 
l'Evangile ? Qui fonda les églises de la côte nord-ouest du Paci- 
fique, sinon des missionnaires partis de Québec? Au reste, sauf 
la Californie, le Nouveau-Mexique et la Floride, théâtre do l'apos- 
tolat des fils de saint François d'Assise, qui accompaguërent les 
découvreurs espagnols, tous les diocèses de l'Union américaine, 
comme tous ceux du Dominion du Canada sont des rejetons du 
tronc vigoureux de l'Eglise de Québec, qu'on pourrait, dans un 
certain sens, appeler la « mëre et la maîtresse « de toutes celles 
de l'Amérique du Nord. 

Si, pendant longtemps, la fièvre de l'industrie et du commerce 
a pu détourner les esprits de nos voisins de l'étude de leurs 
origines, leurs fils prennent aujourd'hui noblement leur revanche. 
C'est d'abord l'Est, et surtout Boston, « l'Athènes des Etats- 
Unis, Il qui, depuis bon nombre d'années, prend un vif intérêt à 
tout ce qui concerne l'histoire primitive de notre province. Et 
voici maintenant que l'Ouest, à son tour, se réveille au charme 
des études historiques. Presque partout on y avait conservé les 
noms des pionniers et des fondateurs canadiens-français, perpé- 
tuant ainsi le souvenir de leur courage et de leur dévouement 
souvent héroïques. Le Wisconsin, plus peut-être que les autres 
Etats de cette région, a noblement fait son devoir en érigeant 
des statues à la mémoire du Père Marquette, et en publiant, en 
français et en anglais, sous les auspices de la Société historique 
de l'Etat, une édition magistrale des Relations des Jésuites. Ce 
Bont deux actes de reconnaissance envers ces fils de l'Ancienne 
et de la Nouvelle France qui ont jeté les bases de leur grandeur 
nationale. 

Dans un autre ordre de choses, également, le Canada peut 
réclamer sa part de mérite dans la formation du peuple américan. 
Le chauviniste étroit et outrecuidant de la Nouvelle-Angleterre, 
habitué à regarder comme illettré et ignorant le pays qui depuis 
longtemps fournit des bras à ses industries, est loin de soupçonner 
que l'homme qui a le plus contribué à la haute éducation de ses 



« JE ME SOUVIENS » 247 

compatriotes, aussi bien qu'à l'instruction des Anglo-Saxons de la 
Grande-Bretagne, était fils d'une mère canadienne-française. 

Il en est ainsi pourtant, et nous sommes heureux d'en faire la 
preuve aux lecteurs de La Nouvelle-France. 

Voici d'abord, en raccourci, la biographie du célèbre latiniste 
et helléniste, Charles Anthon, qui, né à New- York, le 19 novem- 
bre 1791, y mourut le 5 janvier 1867. 

Après avoir étudié les humanités au Collège Columbia (Yale), 
il y prit ses grades avec honneur et se livra d'abord à l'étude du 
droit. Mais il était né professeur, et son attrait naturel le portait 
vers l'enseignement des classiques grecs et latins. C'est durant les 
premières années de son stage qu'il prépara sa grande édition 
d'Horace, qui, pendant longtemps, fut le vade mecum des étu- 
diants des Etats-Unis et de l'Angleterre. 

Maître savant et expérimenté, il savait aussi capter ses élèves 
par l'urbanité de ses manières, par son zèle pour leur avancement, 
par le désintéressement avec lequel il poussait les plus retarda- 
taires dans la voie royale du savoir. 

On se demande avec étonnement comment Charles Anthon a 
pu mener de front tant d'œuvres diverses, car ses fonctions de 
professeur et de directeur d'un lycée (grammar school) suffisaient 
pour absorber tout son temps. Comment a-t-il réussi à publier 
tant de livres, en tout une cinquantaine de volumes ? 

D'abord, il n'avait pas à compter sur les soucis et les distrac- 
tions inséparables de la vie domestique, car à l'instar des/e?ZoM?s ^ 
des universités anglaises d'Oxford et Cambridge, il était bachelier 
dans la double acception du titre. Puis, .sa journée était réglée 
d'une façon tellement méthodique qu'il pouvait en utiliser tous 
les moments libres. 

Il ne dormait que six heures, se couchant à dix heures, et se 



1 — Le règlement traditionnel imposant le célibat aux feîlows a été abrogé 
depuis quelques années. 



248 LA NOUVELLE - FRANCE 

levant à quatre. Ce sont ces premières heures de la journée, heures 
de fraîcheur et de lucidité singulièrement favorables au travail 
intellectuel, qu'il consacrait à la composition de ses traites de 
littérature classique ou à ses commentaires des grands écrivains 
des siècles de Périclès et d'Auguste. 

Pendant de longues années, les manuels classiques de Charles 
Authon furent à peu près les seuls en usage dans toutes les insti- 
tutions d'enseignement secondaire et supérieur des Etats- Unie, 
du Haut-Canada, et firent autorité même dans les écoles du 
Royaume-Uni. Si, depuis, avec les progrès de la linguistique et de 
la philologie, des ouvrages plus savants et mieux documentés sont 
venus les supplanter, les classiques commentés du Docteur Anthon 
n'en ont pas moins rendu un service signalé à la jeunesse étu- 
diante de langue anglaise. 

Jamais l'axiome bien connu « le style, c'est l'homme» ne 
trouva plus que chez lui une heureuse et exacte application. Le 
.Docteur Anthon était vraiment l'ami de l'étudiant, dans ses livres, 
aussi bien que dans sa chaire et dans son cabinet d'étude. Ex[>li- 
cation opportune et commentaires lucides des passages obscurs et 
difficiles, notes historiques et archéologiques aussi intéressantes 
qu'instructives, illustrées de fac-similés, d'inscriptions antiques et 
de gravures appropriées au sujet : voilà autant de moyens de 
faciliter la tâche de l'éludiant, moyens pour le moins aussi intel- 
ligents et certainement plus expéditifs que l'exploitation plus ou 
moins mécanique d'un colossal dictionnaire. Que de temps ainsi 
ménagé pour la lecture, et quelle facilité offerte à l'élève de mieux 
connaître et approfondir les auteurs classiques par l'explication 
d'une partie plus notable de leurs œuvres ! 

Combien, pour notre part, nous avons douce souvenance du 
volumineux Anlhon's Virgil relié en plein mouton que nous lais- 
sions toujours en classe derrière le fauteuil de notre cher et regretté 
profcssur de seconde,et quelle reconnaissance ne devons-nous pas à 
00 dernier de ne nous avoir jamais confisqué le précieux bouquin ! 
Grâce aux notes, aux commentaires et aux gravures de ce com- 



« JE ME SOUVIENS » 249 

plaisant manuel, nous n'étions jamais pris au dépourvu quand le 
moment était venu de traduire, à première vue, un passage quel- 
conque de l'Enéide. 

*** 

Mais nous voici loin de notre tliëse. En quoi donc le Canada 
français peut-il réclamer une part de la gloire littéraire du D' 
Anthon ? 

En ce que la mëre de celui-ci, Geneviève Jadot, était canadienne- 
française, née à Sandwich ; que sa grand' mère maternelle, Mar- 
guerite-Amable Baudry de Saint-Martin, était née à Québec, où 
l'acte de son baptême se lit dans le registre paroissial de l'église 
cathédrale ; que par ses ancêtres du côté de sa mère, il remonte 
jusqu'à Louis Hébert, «le patriarche de la Nouvelle- France, » et à 
Guillaume Couillard, qui, lui aussi, assista aux origines de cette 
colonie, et qui embrasse dans lu lignée de ses descendants directs 
ou indirects les familles Jolliet, de Léry, de Ramezay, d'You- 
ville, Deschambault, Taschereau, Bégin, Taché, Boucher, en un 
mot tout ce que la Nouvelle-France compte de plus illustre par 
la naissance, la dignité, la vaillance et la vertu. 

Mais cette gloire n'a-t-elle pas été amoindrie par la mésalliance 
religieuse de sa mère et son infidélité eonséqueute aux traditions 
de sa nationalité et de sa foi ? C'est là, il faut l'avouer, un de ces faits 
lamentables qu'on ne saurait assez déplorer, et qu'il faut, dans 
l'occasion, savoir éviter au prix de n'importe quels sacrifices. Il 
est, toutefois, consolant de songer que, dans le cas présent, il n'y 
eut pas, de la part de Geneviève Jadot, de renonciation formelle 
de sa foi. 

Fille unique de Louis Jadot, colonel dans l'armée française 
sous les ordres de M. de Muy, et dont le père était maire de 
Rocroy en Champagne, et de Marguerite Baudry Saint-Martin, 
elle fut baptisée, le 20 mai 1763, dans la chapelle des Hurons, par 
le missionnaire jésuite Pierre Potier. Elle perdit sa mère l'année 



250 LA NOUVELLE -FRANCE 

suivante, et son përe fut tué peu de temps après, à Miami (Fort 
"Wayne), où il avait été député pour porter des présents aux sau- 
vages. 

Devenue la pupille du D' George Anthon, chirurgien de l'armée 
anglaise en garnison au Détroit, et confiée aux soins de M"" 
Anthon, née Marie- Anne de Navarre, veuve de son oncle mater- 
nel Jacques Saint-Martin, Geneviève fut de nouveau, par la mort 
de sa tante, privée d'une gardienne de sa foi. Elle n'avait alors 
que six ans, et quand, plus tard, son tuteur, alors âgé de qua- 
rante-quatre ans, la demanda en mariage, elle n'en avait que 
quinze. 

Durant son séjour au Détroit elle occupa la maison que le fonda- 
teur de la ville, son cousin Antoine de Lamothe-Cadillac, avait 
fait construire pour le chef des Hurons. En 1740, lors de la 
translation des Hurons à l'île au Bois Blanc (aujourd'hui île de 
Lynn), cette maison échut aux Saint-Martin. Plus tard, lors de 
l'insurrection de Pontiac, elle devait subir le feu des balles enne- 
mies. Madame Anthon quittait le Détroit en 1787 pour aller vivre 
à New- York. 

L'atmosphère mondaine du Détroit, occupé depuis la cession du 
Canada par une garnison anglaise, n'était guère propre à entre- 
tenir la ferveur religieuse. Le changement d'allégeance, et les 
rapports forcément intimes entre les militaires étrangers et la 
société française, eurent pour résultat, là, comme à Québec, vers 
la même époque et plus tard, de favoriser les alliances mixtes. Ce 
fut malheureusement le cas pour Geneviève Jadot, qui, par suite 
du mariage de sa tante avec un protestant, se trouva privée, 
après la mort de celle-ci, de toute instruction catholique. On était, 
au reste, à cette période lamentable de l'histoire qu'on ajuste- 
ment appelée l'époque « de la disette,» disette spirituelle due à la 
désorganisation temporaire de l'église de Québec, conséquence 
inévitable du changement de drapeau et de l'extinction rapide 
des ordres religieux d'hommes, décrétée par les nouveaux maî- 
tres du pays. Un des derniers survivants de la Compagnie de 



« JE ME SOUVIENS » 251 

Jésus, le Përe Potier, desservait seul les fidèles du Détroit et 
des environs, ministère auquel, vu son âge et son isolement, il ne 
pouvait suffire ^ 

L'ignorance et la bonne foi expliquent l'attitude de Geneviève 
Jadot ; elles atténuent sa faute, si toutefois il y eut de sa part, 
vu les conditions où elle se trouva, faute consciente et formelle. 
On éprouve, tout de même, un serrement de cœur en voyant 
ainsi s'éloigner du giron de la sainte Eglise, et fonder une famille 
étrangère à la foi catholique, l'héritière du sang le plus pur et le 
plus fidèle de la IS'ouvelle-France. 

Ce fut une de ses ancêtres, une arrière-cousine, Marie- Made- 
leine de Repentigny, qui, au vieux monastère des Ursulines de 
Québec, alluma, devant la statue de la Madone du Grand Pouvoir 
" la lampe qui ne s'éteint jamais. » 

Poètes et romanciers, usant de leur privilège, ont brodé à l'envi 
sur ce fait historique. Ils ont écrit à ce sujet les choses les plus 
pittoresques comme les plus invraisemblables. Mais, imagination 
à part, n'y peut-on voir un symbolisme mystérieux et touchant ? 

La lampe votive, n'est-ce pas la prière ardente de l'âme qui, 
vouant à Dieu sa virginité, se consume pour lui seul et pour les 
âmes qu'il a créées et rachetées ? 

Elle brille, cette lampe fidèle, dans la « chapelle des saints, » 
depuis bientôt deux cents ans ; et l'âme bienheureuse de Made- 
leine de Repentigny de Sainte-Agathe, elle aussi, se consume 
comme un séraphin devant le trône de Dieu et intercède pour le 
salut des siens. Et sa prière est depuis longtemps exaucée. Car 
ils sont innombrables les héros, les saints, les pontifes, les vierges, 
qui, issus comme elle du premier colon de la Nouvelle-France, 
ont illustré et illustrent encore l'Eglise et la patrie. Et voici que 
le rameau que l'erreur a détaché du tronc vénérable vient de s'y 
greffer encore et promet une nouvelle floraison. 



1 — Le P. Potier mourut en 1781, la troisième année du mariage de 
Madame Anthon, six ans avant le départ de celle-ci pour New- York. 



252 LA NOUVELLE - FRANCE 

Une âme d'élite, arrière-petite-niëce du grand linguiste améri- 
cain, est entrée naguère au bercail de l'Eglise, renouant ainsi la 
chaîne brisée des traditions catholiques de sa famille. Son retour 
a été déjà et sera même — nous en avons l'espoir bien fondé — le 
signal de plusieurs autres ; car l'onction d'une âme gagnée à 
Jésus-Ohrist par un acte de sa prédilection divine exerce sur les 
âmes sœurs une fascination salutaire. L'humilité de la foi, l'ar- 
deur de la priëre, la douceur de la grâce, la bonne odeur de 
Jésus-Christ que répand une âme attirée elle-même par les liens 
de l'amour : voilà le secret de son irrésistible influence. 

La néophyte, par reconnaissance et par souvenir, a voulu unir 
dans le baptême le nom de son aïeule canadienne-française la 
plus immédiate, à celle de son autre parente, consacrée à Dieu dans 
l'ordre de Sainte-Ursule. Elle s'appelle Marie-Madeleine-Geue- 
viève. 

Quand elle visita pour la preraiëre fois le berceau de sa famille, 
l'antique cité de Québec, elle s'y trouva en pays de connaissance. 
L'atmosphère catholique qu'on y respire allait à merveille à son 
âme régénérée. Le lendemain avait lieu la procession de la Fête- 
Dieu. Elle assista à la grand'messe, dans la vieille cathédrale de 
Notre-Dame de Québec, dont son aïeul, Guillaume Couillard, 
avait donné le terrain ; puis, suivant Jésus-Hostie dans sa marche 
triomphale par les rues do Québec, dont plusieurs portent les 
noms de ses illustres ancêtres, elle le remerciait de l'avoir choisie 
entre mille et entre dix mille pour recouvrer et posséder sans 
mélange le don inappréciable de la foi. 

Des fenêtres de l'Université Laval elle put voir, dans le jardin 
du Séminaire, le terrain cultivé par son aïeul, Louis Hébert, et 
l'emplacement de la maison où. les Pèrea Lejeune et de Noiie 
célébrèrent le saint sacrifice de la messe pour la première fois 
après la recouvrance de la Nouvelle-France naguère tombée au 
pouvoir des Kertk. 

En priant dans la vielle chapelle des Ursulines, elle vit, à tra- 
vers les grilles du cloître, scintiller la flamme d« « la lampe votive, » 



« JE ME SOUVIENS » 253 

et, exhalant son désir de voir les siens partager son bonheur, 
elle put répéter doucement, avec le plus illustre des néophytes 
du dernier siëcle : Lead, kindly light ^ 

L'abbé L. Lindsat. 

1 — En reconnaissance du don de la vraie foi, et on souvenir de sa pieuse 
arrière cousine, M"« Anthon a voulu signaler la restauration de la chapelle 
du monastère des Ursulines de Québec par un ex voto digne de son illustre 
origine. Outre la belle verrière en rosace qui orne la façade de la chapelle 
publique, elle a remplacé la vieille lampe votive de la madone du Grand 
Pouvoir par une autre qui est une véritable oeuvre d'art, exécutée spéciale- 
ment pour cette fin par la célèbre maison d'orfèvrerie religieuse d'Armand 
Calliat, de Lyon. 

Cette lampe, qui est entièrement d'argent l" titre, avec dorure ors et cou- 
leurs, et émaux au feu, aussi bien que les chaînes et le pavillon, pèse 1398 
grammes. En voici le poëme dans les détails : Un large bandeau, ciselé en 
relief, supporte quinze roses émaillées, cinq blanches, cinq rouges et cinq 
jaunes, couleurs emblématiques dos mystères du Rosaire. Trois voiutes aux- 
quelles les chaînes sont attachées supportent cette lampe qui se termine par 
un pendentif ciselé en relief et par une croix éniaillée. Trois chapelets aux 
grains de lapis bleu du Tyrol sont suspendus au-dessus du bandeau de la 
lampe. Des lys au naturel timbrent le bandeau du pavillon et s'accrochent 
aux volutes. 

Sous la lampe a été gravée une inscription commémorative. 



Pages Romaines 



Sur les rives du Tessin. — A côté de la voie ardéatine. — Conoeès 

HISTORIQUE. 

Sur les rives du Tessin, à 2 kilomètres environ de Bellinzago, le soc d'une 
charrue qui ne déchirait la terre que pour la préparer à recevoir la semence 
qu'on voulait lui confier, vient de faire découvrir une vieille et vaste nécro- 
pole inconnue. 

Chaque tombe en pierre renferme diverses urnes de dimensions diffé- 
rentes, dont l'une contient les cendres du défunt, les autres gardent les objets 
qui furent à son usage, bracelets, boucles d'oreille, colliers, bagues, couteaux ; 

le tout est d'une composition de fer mélangé de cuivre A l'exception 

d'une seule qui porte en grossières incisions des V, unis par leurs extrémités, 

les urnes n'ont aucun dessin Et c'est tout ce qui reste d'une population 

dont l'histoire avait perdu non seulement le nom, mais encore le souvenir. 

Ces tombeaux heurtés par une charrue inconsciente d'abord, et qui s'en- 
tr'ouvent aujourd'hui sous la main d'une scii^nce audacieuse qui les inter- 
roge en les inondant de lumière, restent impénétrables dans leur silence 
séculaire. Faits pour ceux dont ils gardent les dépouilles et non pour les 
étrangers, ils n'ont pas même une inscription pour indiquer au passant le 
dépôt qui leur fut confié. Tout ce qu'ils révèlent, c'est qu'ils sont contem- 
porains de l'âge du fer et que les générations qui reposent en eux deman- 
dèrent au feu de consumer leurs cadavres. 

Le gouvernement italien va continuer à ses propres frais les fouilles si 
heureusement commencées par M. Laurenzo Apostolo dans la propriété 
Kanchini. C'est ainsi qu'on appelle le champ des récentes surprises .archéo- 
logiques de l'Italie du Nord. 

*^* 

A Rome, l'archéologie sacrée n'a pas été moins lioureuse cette année. 

Se basant sur les indications fournies par les itinéraires des anciens pèle- 
rins, le célèbre archéologue, M. Jean-Baptiste de Kossi, après avoir longue- 
ment étudié la topographie des cimetières chrétiens, annonçait que des 
recherches faites sur la droite de la voie ardéatine, du côté des catacombes 
da Domitille, devaient amener la découverte de l'anciea tombeau du pape 
saint Damase qui mourut octogénaire on 3S4, après son pontificat de dix huit 
ans (360-384). La grande personnalité de ce pape qui prépara le triomphe 
définitif du christianisme par l'édit de Théodose abolissant le culte païen 
qui parut peu après sa mort, sa vénération pour tout ce qui se rapportait aux 
martyrs chrétiens, les inscriptions qu'il mit sur leurs tombes, les poésies qu'il 
composa en leur honneur, le soin qu'il apporta à se creuser un sépulcre pour 
lui non loin de ceux des héros de la religion, <lans ces mêmes catacombes oii 
il avait déjà enseveli et sa mère et sa sœur, l'exhumation dont il fut l'objet 
au huitième siècle, quand ses restes furent transportés dans la basilique 
S. Laurent in Damaso qu'il avait fait bâtir lui-même, non loin du théâtre de 
Pompée, près des archives do l'Eglise dans l'étude desquelles sa jeunesse 
s'était écoulée, tout cet ensemble accroissait les désira bien légitimes de 
découvrir le lieu où reijosa si longtemps ce grand pape. 



PAGES ROMAINES 255 



K. de Rossi était mort, quand des fouilles exécutées sur ses indications 
firent retrouver une large crypte où une fresque du quatrième siècle repré- 
sentait le Christ couronnant six saints. Etait-ce la crypte des martyrs Marc 
et Marcellianus ou celle de quelques-uns de leurs compagnons dont il est 
parlé dans les actes de saint Sébastien? Les avis furent et restent encore 
partagés. — Et les discussions continuaient lorsque, cédant aux instances de 
M. Joseph Wilpert qui, à l'encontre de l'opinion de M. de Rossi, affirmait 
l'existence du tombeau primitif du pape saint Damase, sur la gauche de la 
voie ardéatine, des fouilles nouvelles entreprises par la cotnmission archéo- 
logique aidée par les pères trappistes du cimetière Saint-Calixte conduisirent 
à l'entrée d'une crypte souterraine ornée de marbres et de peintures. 

Par un caprice barbare un bloc de marbre plus robuste que les autres 
avait été le plus mutilé ; seules quelques lettres échappées au marteau res- 
taient là en témoignage d'une ancienne inscription. Le bloc avait dû servir 
de dalle ou de support, car le plâtre sur lequel on le posa dans ses destina- 
tions successives gardait, au revers, l'empreinte de l'inscription brisée. Ce 
sont quatre hexamètres latins du style damasien dont les premiers commen- 
cent par ces mots : 

Hic Damasi Mater Posuit Lauren (lia membra) 

Les autres racontent la vie de la défunte qui vécut 89 ans, consacra 60 
années de sa vie au service de Dieu, eut quatre enfants et survécut à son 
époux. 

Ce marbre confiant à un plâtre humide Tépitaphe qu'il ne peut garder 
lui-même et retenant à la dérobée quelques lettres qui lui permettront, par 
la juxtaposition de l'empreinte, de garantir la fidélité de celui dont il 
emprunte le secours, ce marbre a conHrmé les prévisions de M. Joseph 
Wilpert. La science est enfin en possession du tombeau primitif de saint 
Damase, qui reposa, nous l'avons dit plus haut, non loin de sa mère Laurentia 
et de sa sœur Irène qui s'était consacrée à Dieu dans la fraîcheur de ses 
vingt ans, ainsi que le dit son frère dans l'épitaphe toute de cœur qu'il fit 
graver sur une pierre tumulaire : 

Bis denas hiemes necdum complcverat œtas. 

Quelle famille que celle de ce Pape qui pouvait en louer publiquement 
tous les membres et qui écrivait de son père dans une inscription qu'il fit 
placer lui-même dans les archives de l'Eglise qu'il aftectionnait tant : 

Hinc pater excepter lector levita saccrdos 
Creverat hinc meritis qiioniam melioribus actis ; 
Hiiic milu provecto Christus, cul summa potestas, 
Sedis Apostolicae voluit concedere lioQorem. 

La crypte qui vient de révéler ce nom de Laurentia que portait la mère 
du saint-pape n'a probablement pas dit tous ses secrets. 11 en est des choses 
comme des hommes : quand on les éveille après un long sommeil, il faut 
qu'elles se reprennent avant de se reconnaître, et que de nouveau elles 
s'habituent à parler. 

*** 



256 LA NOUVELLE - FRANCE 



Rome vient d'être le centre de deux congrès internationaux à 8 jours 
d'intervalle. Le premier avait pour objet la culture de l'histoire, l'évocation 
du passé : deux cent vingt membies le composaient ; l'autre avait pour but 
de <lemander à la fécondité de la terre et au travail de l'homme par l'agri- 
culture la richesse du présent ou tout au moins l'honnête aisance. 

Il serait difficile de donner ici un résumé complet des différents travaux qui 
ont été soumis à l'examen des membres du congrès historique. Qu'il suffise 
de citer le» communications les plus importantes qui ont été faites. Dans la 
première section consacrée à là philologie classique et comparée ce furent 
successivement une étu(3e sur les papyrus d'Herculanum par M. Ussani, et 
des projets émis sur une méthode internationale pour la j)rononciation du 
latin. L'histoire des origines seigneuriales des communes par Ferdinand 
Gabotto, professeur à l'université de Gênes, fut un des travaux les plus remar- 
quables de la deuxième section dite du moyen âge et des temps présents. 

Des récits tirés de documents inédits relatifs au départ de Napoléon de 
l'île d'Elbe jetèrent un jour tout nouveau sur cet épisode de la vie de Bona- 
parte, par les lèvres du commandeur Gorrini qui les faisaient ; mais ce qui 
intéressa plus encore ce fut l'exposé des motifs qui empêchèrent toujours 
Napoléon d'entrer, lui-même, dans Rome. Dans la section <le la littérature, 
la Divine Comédie par le professeur Lisius, Fulci, Folengo, Cervantes, Rabe- 
lais parle professeur Tanorède furent les études qui eurent les plus grands 
succès. Enfin, dans les autres assemblées, on écouta ici un superbe discours 
sur la valeur des études historiques dans la médecine par M. Benedikt, de 
Vienne, ailleuis une dissertation sur les origines de la fête du premier de 
l'an par M. Zanini, là, sur le passage des Alpes par Annibal, sur l'inventeur 
de la boussole, sur la célèbre bulle de Silvestre II, relative à la constitution 
du royaume de Hongrie, sur les rapports de la civilisation de l'Inde avec la 
civilisation greco-roiuaine, etc. 

En se séparant, les membres du congrès se donnèrent des rendez-vous sur 
les lieux les plus célèbres de l'Italie, pour y revivre ensemble quelques 
heures l'histoire du passé. 

Pendant le mois d'avril, Rome a eu trois congres ; car outre les deux précé- 
dents, les derniers jours du mois en ont vu un autre, le congrès anti-esclava- 
giste national. 

Les étrangers qu'ant amenés ces assemblées extraordinaires, ceux qu'avait 
conduit à Rome le désir d'y passer la semaine sainte, l'agitation produite au 
milieu de tout cela par la grève générale dos typographes et de tous les 
autres ouvriers au sein d'une population plus afiamée de journaux qu'elle ne 
pouvait plus lire que de pain qu'elle pouvait manger encore puisque Florence 
la ravitaillait, tout cet ensemble a donné à la ville éternelle une physionomie 
particulièrement curieuse. 

Don Paolo-Aqosto. 



Le Président du Bureau de Direction : L'abbé L. Lindsay. 
Québec : — Imprimerie S.-A. Dbmers, N* 30, rue de la Fabrique. 



LA NOUVELLE-FRANCE 

REVUE DES INTÉRÊTS RELIGIEUX ET NATIONAUX 

DU 

CANADA FRANÇAIS 

Tome II JUIN 1903 N» 6 

AU PIED DU MONUMENT BOURGET 



Monseigneur l'Archevêque de Montréal a été heureusement 
inspiré non seulement quand il a conçu l'idée d'élever un monu- 
ment à son illustre prédécesseur M^"" Bourget, mais encore quand 
il a choisi pour l'inauguration de ce monument le 24 juin, jour 
de notre fête nationale. C'est déjà un acte de haute sagesse, en 
même temps que de reconnaissance et de justice, que défaire 
revivre le grand Evêque en ce superbe bronze, digne du talent 
de notre sculpteur national, et de le remettre debout au cœur 
même de cette grande ville de Montréal qu'il a tant aimée, à la 
porte même de cette Cathédrale qu'il avait rêvée comme le 
témoignage impérissable de son attachement à la Chaire de saint 
Pierre ; c'est rappeler à la ville et au diocèse ce qu'ils devront 
toujours à celui qui a tant fait pour leur développement civil et 
religieux ; c'est leur redire, comme d'ailleurs le fait si bien la 
simple et admirable inscription du piédestal, de rester fidèles au 
dernier vœu de leur Pasteur dans son mandement d'adieu : 
« Mes enfants, gardez le dépôt sacré des traditions ; souvenez-vous 
de mes labeurs. " 

Mais en choisissant la fête nationale comme jour du dévoile- 
ment, M*"' Bruchési témoigne que c'est à la nation tout entière 
17 



258 LA NOUVELLE -FRANCE 

qu'il veut s'adresser, non seulement pour qu'elle se réjouisse 
de la gloire d'un de ses enfants, mais pour qu'au pied de cette 
statue elle vienne trouver un enseignement vital pour son avenir. 
Si je puis dire ainsi, c'est une leçon nationale que ce monument 
doit donner au peuple de la Nouvelle-France ; et la revue La 
Nouvelle-France est dans sou rôle en répétant cette leçon aux 
quatre coins du pays. 

Si des qualités nombreuses et de grandes vertus ont orné l'âme 
de M"' Bourget, il en est une que l'on doit appeler sa qualité 
maîtresse, le trait saillant de son caractère : cette qualité, c'est la 
force. C'est elle que son panégyriste au regard si pénétrant, le 
regretté M. Colin, ne pouvait manquer d'apercevoir entre toutes, 
et c'est elle qui lui fit choisir le texte de sa magnifique oraison 
funèbre — chant d'une grande âme sur la tombe d'un héros — : 
« Domirtus dédit illi fortitudinem, et usque ad senedutem perman- 
« sit un virtus. >> Tous ceux qui l'entendirent — celui qui écrit ces 
lignes en était un— n'oublieront jamais les nobles aspirations 
qu'éveilla dans leurs âmes la grandiose évocation de cette force, 
et des œuvres merveilleuses qu'elle a enfantées pour Dieu et la 
patrie. 

Et aujourd'hui que la voix éloquente de M. Colin s'est tue 
pour jamais, c'est à ce bronze de parler au peuple, c'est à lui de 
montrer, sous les traits si mâles de cette tête sculpturale, cette 
force d'âme qui fut le grand don de M^'' Bourget, et qui est le 
grand besoin de notre époque comme le grand besoin de notre 
race. 

*** 

Au point de vue social, le grand fait de notre époque, c'est 
l'avènement de la démocratie. On peut dire que, surtout depuis 
l'apparition du Christianisme, tout ce qui est arrivé dans les 
sociétés tendait graduellement à cet avènement, par une évolu- 
tion sourde et lente, mais certaine. Alexis de Tocqueville con- 
statait que c'était « le fait le plus continu, le plus permanent, et le 



ATT PIED DU MONUMENT BOURGET 259 

plus ancien que l'histoire connaisse. » Et un Anglais, au style 
lourd mais à l'esprit profond, Benj. Kidd, a écrit il y a quelques 
années sous le titre de Social Evolution un livre magistral, 
quoique discutable en bien des points, pour montrer les progrès 
de cette évolution. 

Quelles que soient donc nos attaches et nos admirations pour 
l'état de choses d'autrefois, aujourd'hui nous devons accepter 
l'inévitable ; sous toute forme de gouvernement, nous voyons de 
plus eu plus que désormais l'aristocratie n'est plus celle du sang, 
mais celle du talent ; que l'aristocratie ne se perpétue plus par 
l'hérédité, mais que pour chacun l'aristocratie commence et finit 
à lui-même. Qu'il y ait toujours une aristocratie, la chose s'im- 
pose à toute société, par suite de l'inégale répartition des talents ; 
mais de nos jours, c'est l'aristocratie démocratique, si je puis dire 
ainsi, l'aristocratie qui se recrute de bas en haut, qui monte à la tête 
des nations et vient les diriger ; c'est à elle de créer les grandes 
œuvres que jadis l'aristocratie du sang était seule eu état de créer. 
En Amérique surtout, où dès l'origine les grandes familles ont 
manqué, nous voyons cette ascension des plus infimes citoyens au 
plus haut rang, cette formation d'une aristocratie iatellectuelle 
et financière qui doit être la tête et le guide des peuples. 

Or, de plus en plus, il est facile de constater le danger inhérent 
à cet état social actuel ; parce qu'il est possible à tout citoyen 
d'arriver au sommet, l'ambition de chacun devient sans bornes, 
et pour parvenir on sacrifie tous les principes. Aussi voit-on dans 
tous les pays une foule d'hommes brillants qui réussissent à 
monter, mais donnent chaque jour le triste spectacle de leur 
faiblesse de caractère. En Europe, où le système parlementaire 
fleurit partout, il faut voir, par exemple, à quelles influences 
incroyables obéissent tant de députés, qui "pourtant savent tourner 
de si belles phrases. En Amérique, pour ne prendre qu'un 
exemple actuel, pourquoi le danger des " Trusts " — peut-être le 
plus formidable danger social qui se soit vu, puisque par le 
cours logique des choses la masse entière du peuple ouvrier va 



260 LA NOUVELLE - FRANCE 

s'organiser, et se lever un jour et se porter aux derniers excès — 
pourquoi ce danger ne peut-il être conjuré ? Parce que les députés 
et les sénateurs, qui pourraient faire des lois préventives, se 
laissent acheter par les capitalistes multi-millionnaires. Nous 
sommes en régime démocratique : peut-on jamais dire que le 
peuple fait sa volonté ?. .11 fait la volonté de ceux qui le mènent, 
et ceux qui le mènent font la volonté de quelques mystérieux 
personnages cachés dans la coulisse. La grande tentation, c'est 
de sacrifier son pays à la bourse. La faiblesse do caractère, voilà 
le danger. 

Autrefois les enfants des grandes familles recevaient une édu- 
cation ordinairement soignée ; surtout ou leur inculquait le culte 
de l'honneur ; et leurs grandes ressources les mettaient à l'abri 
des tentations mesquines. Aujourd'hui ceux qui parviennent ont 
souvent d'admirables qualités ; mais souvent aussi leur éducation 
morale a été manquée, et leur désir de monter les entraîne à 
d'étranges bassesses ; l'égoïsme amollit chez eux le caractère. 
Je le répète, la force du caractère est le plus grand besoin de 
notfe époque. 

*** 

Paraîtrai-je trop hardi, si je soutiens que cette force est aussi 
le besoin de notre race?. . . En tout cas je donne mon opinion 
telle que les longues années passées en Europe me l'ont formée et 
confirmée. 

Le trait le plus saillant qui distingue les races du Sud des races 
du Nord, c'est qu'aux premières Dieu semble avoir donné de 
préférence la grâce avec l'intelligence, et aux autres la force avec 
la volonté. Dans le Sud, — et c'est là surtout que vivent les races 
latines, — tout paraît gracieux, la nature elle-même avec ses 
chaudes couleurs de ciel et de mer, ses riants contours de mon- 
tagnes, sa végétation luxuriante ; c'est la région du soleil, 
la région de la lumière ; les esprits sont vifs et précoces, les 
costumes sont gais et pittoresques, les manières faciles et obli- 



AU PIED DU MONUMENT BOURGET 261 

géantes. C'est la zone de la grâce. Mais montez au Nord, passez 
par exemple d'Italie en Autriche, ou mieux encore en Allemagne 
et en Hollande : tout est changé ; les pages fameuses de Taiue sur 
les races du Nord, dans son Histoire de la littérature anglaise, 
vous reviennent tout de suite à la pensée. La nature est sérieuse 
ou sévëre, le soleil est moins chaud, les nuages et les brouillards 
sont fréquents ; le peuple est affable, mais plus raide dans ses 
manières raisonnées, comme dans ses costumes sombres et rigides. 
Mais vous sentez aussi que c'est la région du labeur, du travail 
ardu et opiniâtre, la région de l'effort et de la ténacité ; on parle 
moins, on est plus ponctuel, on ne flâne point au soleil, on s' égayé 
le soir en famille, mais après que la longue journée a été bien 
remplie ; on chante moins, — quoique l'on chante bien, — on 
pense moins vite, mais l'on pense laborieusement et profondé- 
ment; en un mot, on travaille ; on travaille intellectuellement. 
Quoi qu'en disent les Français, l'Allemagne est aujourd'hui par 
excellence le pays de la science, tout comme elle est le pays de 
la musique, quoi qu'en disent les Italiens. Surtout dans le domaine 
industriel, les peuples du Nord, Allemands et Anglais, n'ont-ils 
pas la suprématie du travail ? Leurs pays, où partout se dressent 
leurs colossales cheminées, ne ressemblent-ils pas à d'immenses 
usines? Mais industrie, musique et science, tout chez eux porte 
le cachet du travail, et se montre plutôt comme le fruit de la 
force que comme le fruit de la grâce. 

En visitant toutes ces contrées, — tout en admirant le divin 
Artiste qui a jeté dans l'univers le reflet de sa grâce et de sa 
force, de son Verbe et de son Amour, qui a donné la force à 
l'homme et la grâce à la femme, la force aux peuples du Nord et 
la grâces aux peuples du Sud, — je descendais à des considérations 
moins métaphysiques, je pensais à notre chère patrie canadienne. 
A Dieu ne plaise que je déprécie jamais le sang latin, ou que 
j'envie le sang teutoniquc ou saxon ! A Dieu ne plaise que j'ignore 
ce que notre sang a produit dans l'histoire du monde de grand 
et de généreux ! Ce que je constate seulement, c'est que le sang 



262 LA NOUVELLE - FRANCE 

latin enfante plutôt des hommes d'intelligence, de grands pen- 
seurs, de grands artistes, de grands orateurs, tandis que le sang 
teutonique ou saxon produit plutôt des hommes de volonté et 
d'action, de laborieux savants, d'infatigables chercheurs, de 
grands hommes d'Etat, d'admirables colonisateurs et des « bâtis- 
seurs d'empire,» comme on dit en Angleterre. 

Or, pour grandir et se fortifier, chaque peuple comme chaque 
individu doit tendre à corriger les défauts de ses qualités. Les 
races latines ont reçu la grâce, avec l'esprit et l'éloquence ; mais 
elles sont portées à pousser ces qualités jusqu'à la mollesse, à la 
légèreté, au verbiage sans frein, à la curiosité volage, à la mobilité 
des opinions, à l'amour du changement — voyez donc sur ce point 
la France de nos jours ! — Les races du Nord ont reçu la force avec 
la volonté et la ténacité : mais elles sont portées à, pousser ces 
qualités jusqu'à la morgue et à l'arrogance, jusqu'à l'opiniâtreté 
dans l'erreur, jusqu'à la dureté, la cruauté, la barbarie ; l'écrase- 
ment des faibles est peut-être leur plus grand péché dans l'histoire, 
depuis les invasions des Angles et des Saxons de jadis jusqu'aux 
invasions. . .de nos jours ! Et quelles autres que les races du Nord 
auraient pu s'entêter pendant tant de siëcles dans l'hérésie si peu 
logique de la Réforme protestante ? 

Le sang ne se change pas, mais par la raison le tempérament 
s'améliore ; une race doit rester elle-même et garder tout ce 
qu'elle a ; mais elle doit s'efforcer d'acquérir ce qui lui manque, 
comme de développer ce qu'elle possède. Nous qui sommes bien 
latins, nous ne manquons pas d'hoiumes aux talents brillants ; 
mais nos hommes de grand caractère sont rares. Nous parlons 
beaucoup et bien ; nous nous enflammons très vite ; mais que 
de feux de paille ! que d'inconstances et de caprices ! Et pour- 
tant des hommes qui conçoivent de grandes entreprises, et y 
consacrent toutes leurs facultés et leur vie entière et ne reculent 
ni devant les obstacles ni devant les sacrifices, et savent planer 
plus haut que les sollicitations de l'or et les suggestions de 
l'égoïsme, — voilà ce qu'il nous faut avant tout, à nous qui avons 



AU PIED DU MONUMENT BOURGET 263 

une mission sur co continent, à nous qui sommes venus ici fonder 
une grande race. La force, la virilité du caractère, voilà notre 
grand besoin, voilà ce qu'il nous faut acquérir si nous voulons 
être complets, —complets dans l'action comme dans la pensée et 
dans la parole. 

*** 

La force ! voilà ce que nous a montré dans sa vie l'immortel 
archevêque Bourget. Il a su parler, il a su écrire, mais par-dessus 
tout il a su agir, il a su fonder, il a su créer ; et ses œuvres nom- 
breuses et fécondes vivent et croissent toujours, et apportent de 
plus en plus leur appoint au bien moral et au progrès de notre pays. 
La force, voilà la grande leçon que la statue de M*"" Bourget vient 
nous prêcher. 

Et ceux qui savent voir remarqueront sur la poitrine du grand 
homme un petit signe que l'on voit aussi sur bien d'autres grands 
cœurs ; ils verront une croix, et en cette croix ils verront la 
source même de la force, et ils se rappelleront que la plus grande 
œuvre des siècles a été un jour opérée par la croix. . . 

J.-A.-M. Brosseau, p'". 



QUESTIONS D'APOLOGETIQUE 



L APOLOGETIQUE ET LE SURNATUREL 

L'objet principal de l'apologétique chrétienne et catholique est 
de défendre, de justifier, de démontrer le lait surnaturel dans le 
monde et plus spécialement dans notre humanité. Il lui incombe 
d'abord de le constater et d'en préciser le caractère, dans son 
existence idéale, en reconnaissant et en montrant que la croyance 
et l'aspiration au surnaturel sont des faits dont la constance, 
l'universalité, la perpétuité à travers toutes les générations 
humaines, attirent l'attention de quiconque étudie la psychologie 
de notre race, puis de prouver qu'il n'appartient pas à la seule 
catégorie de l'idéal, qu'il est une réalité extérieure, une chose en 
soi, pour nous servir d'une expression en faveur dans la termina- 
logie de la philosophie contemporaine, de conclure enfin que le 
surnaturel existe, réalisé au sein de l'humanité actuelle. 

A cette fin elle s'enquiert des raisons à priori, qui le rendent, 
au moins à titre d'hypothbse, possible, vraisemblable, acceptable. 

Puis surtout, comme il est afiirmé sous la forme d'un fait réel, 
concret, historique, elle recueille, scrute, pëse, met dans leur vrai 
jour les preuves positives de ce fait et les témoignages de l'his- 
toire dont son affirmation se réclame. Enfin, aprës avoir établi la 
réalité du fait surnaturel sur notre globe, il lui reste à déterminer 
où il se trouve certainement, à découvrir et à faire connaître 
laquelle des nombreuses sociétés religieuses qui se partagent l'hu- 
manité, et se prétendent en possession du don céleste, eu a effec- 
tivement reçu le dépôt intégral et le conserve intact et pur de 
tout alliage. 

*** 

L'apologétique constate donc, en premier lieu, l'existence 
du surnaturel ; envisagé dans l'ordre idéal comme objet de 



QUESTIONS d'apologétique 265 

croyance et terme d'aspiration, comme mobile des actions humai- 
nes, et elle lui trouve le caractère d'un fait universel. Il se traduit 
dans les manifestations de la vie religieuse de toutes les nations. 
Un peuple, une tribu même, totalement dépourvus de croyances 
et de pratiques religieuses, ne se sont jamais rencontrés. Il est, 
en vérité, essentiel à l'humanité existante — la seule dont nous 
ayons à nous occuper, et qui tombe sous l'observation, — d'avoir 
une religion. 

D'autre part, il n'y eut jamais de religion purement naturelle. 
Celle-ci, qui serait l'œuvre de la philosophie qui connaîtrait sim- 
plement Dieu comme l'Etre Suprême, l'auteur de la nature, la 
cause première et universelle, conservant et régissant le monde 
suivant les lois qui présidèrent à sa formation, et qui sont depuis 
les lois inflexibles de la Providence naturelle, nous est à peine 
concevable. ISTous concevons avec peine quelles sortes d'actes une 
telle conception de Dieu et de ses relations nécessaires avec 
l'homme, sa créature infime, réclamerait ou solliciterait de la 
part de ce dernier. 

Ce n'est point le lieu d'esquisser ici la théorie d'une religion 
purement naturelle. Qu'il nous suffise d'exprimer notre convic- 
tion, née d'un mûr examen, que ceux qui s'y sont essayés, 
croyants et incroyants, se sont, à leur insu, d'ordinaire partielle- 
ment éloignés de leur cadre. Ils ont fait de la religion naturelle 
un tableau dont les trait? empruntés à la religion surnaturelle 
n'appartiennent souvent qu'à celle-ci, Nous nous proposons d'y 
revenir plus tard. 

*** 

La religion surnaturelle est celle qui a pour base la croyance 
en une Divinité unie à l'homme par des relations que la nature 
ne comporte pas en réalité — ni la nature de l'homme, ni la nature 
de Dieu ; la croyance, disons-nous, en une Divinité rapprochée 
de l'homme et descendue au niveau de l'humanité, jusqu'à un 
certain anthropomorphisme, ou du moins jusqu'à une certaine 



266 LA NOUVELLE -FRANCE 

incarnatiou, s'ideutifiant soit avec quelque être liuraain, soit^ 
avec d'autres êtres de la création parmi ceux qui exercent une 
influence prépondérante sur les évënemonts de la vie humaine ; 
ou même simplement la croyance en une Divinité qui entretient 
avec l'homme des rapports sociaux rappelant à beaucoup d'égards 
ceux des hommes entre eux ; enfin la croyance en la déification 
corrélative de l'humanité, au moins dans quelques-uns de ses 
membres, en son élévation jusqu'à la sphère divine, commencée 
pendant la vie présente et consommée dans la vie aprës la mort. 
Cette croyance en ce que nous appellerions une certaine identité 
entre Dieu et l'homme, a pour objet un fait, qui, si on le suppose 
réel et non chimérique, est essentiellement surnaturel, et essen- 
tiellement surnaturelle est aussi la religion qui repose sur cette 
base. 

Or cette croyance, sous ses traits les plus généraux, se retrouve 
au fond de toutes les religions de la terre. Il est à peine besoin 
d'observer que l'ignorance, la grossièreté des instincts, les rêveries 
de l'imagination, les dépravations du cœur, voire même l'inter- 
vention préternaturelle d'une puissance supérieure à l'humanité, 
mais dévoyée et séductrice, travaillèrent, comme à plaisir, à 
obscurcir et à déformer un peu chez tous les peuples cette croy- . 
ance fondamentale. Il n'en reste pas moins vrai que toute reli- 
gion, — nous parlons de celles qui ont vécu et ont été vécues par 
les masses humaines, — s'appuyant sur cette donnée, se présente 
ou s'est présentée au monde comme surnaturelle, en ce qu'elle 
croit et affirme, on nous permettra de le répéter, l'existence d'une 
Divinité qui s'unit à l'homme, descend jusqu'à lui, l'élève jusqu'à 
elle, en ce qu'elle se propose, par les actes dû culte proprement 
dit, de reconnaître et de resserrer les liens de cette union entre la 
Divinité et l'homme. 

C'est là un fait dont l'universalité ne paraît pas contestable, et 
qui nous autorise à redire ce que nous remarquions plus haut : il 
n'y a pas, il n'y a jamais eu dans l'humanité existante de religion 
purement naturelle. 



■ QUESTIONS d'apologétique 267 

Le théologien catholique n'a pas de peine à assigner à cette 
loi sa raison. Il lui suiiit de constater que, d'après la tradition 
révélée eur l'origine de l'homme existant, celui-ci appartient 
à une race essentiellement surnaturelle ; à une variété d'êtres 
humains, disons-nous, pour lesquels le surnaturel n'est pas, il est 
vrai, une propriété spécifique, mais un caractère de race. La 
croyance et l'aspiration au surnaturel constituent en lui un ins- 
tinct de race, qui n'est guère moins profond, guère moins univer- 
sel et irrésistible que ne le sont les besoins de sa nature propre- 
ment dite. Sous la poussée de cet instinct, la tradition qui affirme 
les relations étroites entre Dieu et l'homme, relations authropo- 
morphiques du côté de Dieu et déifiques du côté de l'homme, ne 
saurait tomber dans l'oubli. Elle tendrait plutôt à s'amplifier, à 
s'exagérer outre mesure, du moins parmi les hommes qui obéis- 
sent encore passivement aux impulsions de leur spontanéité. 
L'humanité primitive, la société antique et même une Lirgo frac- 
tion des peuples existants jusqu'à notre époque, méritèrent et 
méritent encore le reproche de saint Paul aux Athéniens : per 
omnia quasi superslitiosiores von video, bien plus que l'imputation 
de naturalisme. 

*** 

Le fait du surnaturalisme originaire de toutes les religions 
pourrait vraisemblablement, s'il était admis, ne fût-ce qu'à titre 
d'hypothèse, éclaircir bien des problèmes dans l'étude comparée 
des religions antiques, soit disparues soit encore vivantes, sur 
leurs origines, leur évolution, leurs dogmes, leur symbolisme, etc. 
Il est à regretter que ceux pour lesquels ces sortes de recherches 
sont devenues une spécialité, soient invariablement partis de 
l'hypothèse opposée, de l'hypothèse exclusivement naturaliste ; 
qu'Usaient afiecté d'identifier l'homme primitif ou antique avec 
l'homme nature, aidé de sa seule raison et de ses seuls instincts 
naturels, pour s'élever du spectacle de la création à la connais- 
sance de la cause première et suprême, et aboutissant à des croy- 



268 LA NOUVELLE - FRANCE 

ances religieuses, comme résultat de ses premiers et impuissants 
efforts pour construire un embryon de systëme philosophique et 
cosmogonique. Il y a une autre hypothèse qu'ils ont ignorée ou sur 
laquelle ils n'ont pas daigné arrêter leur attontion, et qui cepen- 
dant pourrait être la vraie. C'est l'hypothbse surnaturaliste,d'aprës 
laquelle l'humanité aurait constaté par son expérience l'existence 
du surnaturel, dès son berceau, aurait reçu tout d'abord la con- 
naissance de Dieu par révélation, la connaissance d'un Dieu se 
mettant à sa portée, à son niveau. Cette révélation se serait con- 
servée, (avec bien des déformations, hélas !) dans le cours des 
âges, en vertu de ce que nous appellerions l'idiosyncrasie surna- 
turelle de notre race, sans parler des théophanies nouvelles qui 
purent s'échelonner à divers intervalles et se reproduire en diffé- 
rents lieux, et eurent pour eftet de rafraîchir le souvenir et de 
préciser la signification des manifestations primordiales. 

La société humaine suivit sans doute, sur le terrain de la con- 
naissance de son Dieu et de ses desseins sur elle, une voie iden- 
tique à celle que parcourt l'individu dont la raison s'éveille au 
milieu de ses semblables. Il connaît en premier lieu le Dieu du 
surnaturel, qui lui est révélé sous les traits d'un anthropomor- 
phisme d'abord trop grossier, mais dont la notion s'épure à 
mesure que l'intelligence de l'enfant progresse, soit par le sain 
usage de la raison, soit par une révélation plus complète. Tel 
fut, croyons-nous, le procédé suivi par l'humanité entière. Mais à 
la recherche de ce Dieu, obscurément entrevu, qui est spéciale- 
ment le Dieu de l'homme, elle tomba dans des aberrations dont 
la raison ne sut ni la préserver, ni la ramener, comme elle l'aurait 
dû, et comme elle l'aurait pu en principe ; c'est pourquoi tem- 
pora quiclem hujus îgnoranliœdespieiens Deus, c'est saint Paul qui 
parle (Act. XVII, 30), Dieu prit en pitié l'ignorance méprisable 
des siècles idolâtres, il ajouta progressivement aux données de la 
révélation primitive des éclaircissements complémentaires, des 
dogmes plus explicites, jusqu'au jour où par l'organe de son Fils 
Incarné, il acheva de livrer au monde le code des vérités reli- 



QUESTIONS d'apologétique 269 

gieuses qui le préserveront désormais, s'il les accepte et les con- 
serve, des égarements de la superstition. 

Tel est, esquissé à grands traits, le fait surnaturel que l'apolo- 
gétique chrétienne constate et enregistre et dont elle a pour 
fonction subséquente de démontrer la légitimité, c'est-à-dire la 
réalité, en dehors des régions idéales de la croyance et des aspi- 
rations humaines. 

*** 

La première partie de la tâche qui lui incombe sur ce terrain, 
est d'examiner la question de la possibihté du fait en lui-même. 
Le surnaturel rêvé et poursuivi par l'humanité entière et plus 
clairement proclamé par certaines sociétés, les sociétés religieuses, 
peut-il être plus qu'un beau rêve, qu'un mirage décevant ? Est-il 
au moins possible dans la réalité ? N'implique-t-il rien de contra- 
dictoire, d'irrationnel ? 

La réponse à cette question dépend évidemment de l'idée que 
l'on s'est faite de Dieu, à supposer, (ce qui est loin d'être le cas 
le plus général), que, avant d'avoir reçu la révélation du surna- 
turel, on ait déjà de Dieu une idée préconçue. 

Pour quiconque ne reconnaît pas l'existence d'un Dieu person- 
nel, distinct du monde, d'une nature supérieure à celle de toute 
la création, contenant en son être infini toutes les perfections 
partiellement reflétées par les créatures, par conséquent doué 
d'intelligence et de liberté, — pour le panthéiste et l'athée, il est 
clair que le surnaturel est un non-sens. C'est en vain qu'on 
tenterait de leur en montrer directement la possibilité. La seule 
voie, pour cette classe d'hommes, d'être convaincus en cette 
matière, c'est ab actu ad posse. Si Dieu se révèle, se manifeste 
en fait, donne des preuves de sa souveraine raison et de sa souve- 
raine liberté, — un peu comme chaque individu humain avec qui 
nous entrons en contact nous démontre expérimentalement et 
par des faits son existence, sa vie, sa raison, sa liberté, etc., — si 
Dieu, disons-nous, se met en communication avec l'humanité, 



270 LA NOUVELLE - FRANCE 

noue effectivement, et sans qu'on en puisse douter, avec elle, des 
relations authropomorphiques et déifiantes, il n'y a pas de néga- 
tion qui tienne contre la possibilité de ces faits existants et 
dûment constatés. C'est la voie par laquelle la plupart des hom- 
mes sont introduits dans la connaissance du surnaturel. Le fait 
leur est d'abord révélé et il leur apporte avec lui la preuve de sa 
possibilité. Cette voie reste ouverte aux esprits sincères et droits 
que les défaillances de la raison ou leurs préjugés philosophiques 
ont jetés dans l'athéisme, le panthéisme, l'agnosticisme, etc. Mais 
pour eux, nous en convenons, à ragins qu'on no les guérisse au 
préalable de leur erreur sur la nature de Dieu, il n'y a point de 
preuve directe et convaincante de la possibilité du surnaturel. 

Au contraire quiconque reconnaît l'existence d'un Dieu per- 
sonnel, tout-puissant, souverainement bon, souverainement libre, 
ne peut se dispenser d'admettre la possibilité du surnaturel, sous 
la forme qu'il revêt, dans la conception qui se dégage de l'ensem- 
ble des dogmes catholiques. On ne saurait sans contradiction 
dénier à ce Dieu le pouvoir de se communiquer lui-même à sa 
créature par voie d'union, aprës lui avoir communiqué la ressem- 
blance de lui-même par voie de création, de s'unir à elle, s'il 
l'estime convenable, par bonté et par amour, soit en l'élevant 
jusqu'à lui, soit en descendant jusqu'à elle. Réduit à ces termes, 
le surnaturel doit être regardé comme évidemment possible. 

#*# 

Le rationalisme a coutume de nous accuser d'anthropomor- 
phisme, parce que l'idée que nous nous formons de la conduite de 
Dieu à l'égard des hommes implique une frappante similitude 
avec la conduite des hommes entre eux. 

Le mot d'anthropomorphisme est susceptible de plusieurs sens. 
Il a été inventé primitivement pour désigner une vieille et gros- 
sière erreur, attribuant à la nature divine une forme humaine. 
Tel l'anthropomorphisme de la mythologie grecque et romaine et 



QUESTIONS d'apologétique 271 

de celle de bien d'autres peuples. Il est à peine besoin de dire 
que cet anthropomorphisme n'a rien de commun avec la notion 
chrétienne et catholique de la nature divine. 

Il y a une autre espèce d'anthropomorphisme, auquel on pour- 
rait plus exactement appliquer les termes d'incarnation, à'huma- 
nification, si l'on v^ut bien nous permettre ce néologisme. II ne 
suppose point que Dieu est, par nature, une sorte d'être humain 
supérieur à l'humanité terrestre ; il conçoit seulement le Dieu 
suprême et infini, comme se faisant librement et volontairement 
homme, à quelque degré, en assumant soit la nature humaine 
tout entière, soit au moins quelque fonction, quelque opération 
appartenant en propre à une personne humaine. Cette forme 
d'anthropomorphisme, nous ne la répudions pas, loin de là. Mais 
nous disons qu'elle appartient à l'ordre surnaturel. Car il n'est 
point dans la nature de l'homme que Dieu remplisse à son égard, 
d'une manière h peu près humaine, les fonctions de précepteur, 
de roi, de législateur, de père, de frère, d'ami, de pourvoyeur, etc., 
et, si Dieu daigne eflectivement revêtir pour lui ces qualités et 
autres analogues, nous appellerons cela une faveur surnaturelle : 
surnaturelle au sens absolu, car nulle créature, si noble fiit-elle, 
n'aurait, de par sa nature, le droit d'élever si haut ses prétentions. 

En condescendant à un certain anthropomorphisme, en se fai- 
sant homme, ou tout au moins en se faisant à quelque degré 
humain au regard de l'humanité. Dieu, suivant la conception 
catholique, ne change pas, ne se transforme pas, ne se métamor- 
phose pas : il s'unit seulement à quelque chose de l'homme. Le 
changement est tout entier du côté de la création. Le type le 
plus complet de cette union, de cette réalisation du surnaturel 
dans l'humanité est l'Incarnation proprement dite. Là, le Verbe 
de Dieu se fait réellement personne hnmaine, en s'unissant la 
nature humaine et se substituant à la personnalité naturelle de 
l'homme : 7ion conversione Divinitalis in carnem sed assumptione 
humanitatis in Deum. Il n'y a nulle conversion, nul changement 
du côté de la Divinité. Il y a simplement union. Ainsi en va-t-il 



272 LA NOUVELLE -FRANCE 

dans toutes les manifestations du 'surnaturel. Il a pour base 
l'union de Dieu en lui-même avec la créature poussée jusqu'à une 
espèce d'identité ; réalisé en faveur de l'humanité, il fait de Dieu, 
à un certain degré, un être humain, et de l'homme, à un certain 
degré aussi, un Dieu ou un être divin. 

Mais dans la conception de cette identité, résultat de l'union 
surnaturelle de Dieu avec l'homme, le dogme catholique se garde 
de toute exagération. Il y a une certaine identité entre Dieu et 
la créature dont le rêve, trop souvent caressé, a été toujours 
repoussé par lui, à l'égal des plus monstrueuses erreurs. C'est la 
pleine et réelle identité de nature. L'union qui, par impossible, 
s'achèverait dans cette identité entraînerait la suppression de 
l'un des deux termes, de l'homme, sans doute, par son absorption 
finale dans l'essence divine. Ce rêve est spécialement celui des 
religions de l'Inde, et il est né probablement d'une fausse con- 
ception du fait révélé à l'humanité de sa destinée surnaturelle, 
de son union jusqu'à une certaine identité avec l'Etre divin. Le 
dogme catholique affirme la déification de l'homme par suite de 
son union surnaturelle avec Dieu. Mais cette déification laisse 
subsister l'homme entier; l'union dont elle résulte respecte l'in- 
tégrité des deux termes. L'homme qui est fait Dieu réellement 
et substantiellement, est à la fois, perfectus Deus et perfedas homo ; 
celui qui est fait simplement et accidentellement divin reste à 
plus forte raison homme complet, en pleine possession de son 
individualité humaine. 

Cette brève exposition de la conception catholique du fait sur- 
naturel, obscurément entrevu par l'humanité entière, dont l'idée 
et la croyance se retrouvent à la base de toutes les religions, nous 
a paru nécessaire. Compris de la sorte il apparaît comme mani- 
festement possible aux ^-eux de quiconque ne nie pas l'existence 
d'un Dieu personnel, infiniment parfait, intelligent et libre, d'un 
Dieu tel que l'a connu dans tous les temps la saine philosophie. 

(À suivre.) 

Alex. Mercier, O. P. 



LES CAUSES DU CONFLIT IROQUOIS-HURON 



C'est un phénomëne bien remarquable des commencements de 
notre histoire que la guerre cruelle, incessante, faite par les Iro- 
quois aux tribus indigënes du Nord et de l'Est de l'Amérique, 
et surtout à leurs propres congénères, les Hurons. Elle sévissait 
depuis des années, depuis des géuérations peut-être, lorsque Cham- 
plain, à l'aube du dix-septième siècle, remonta le Saint-Laurent 
pour la première fois ; la venue des Français ne fit que lui donner 
un caractère plus sanglant ; et elle se prolongea encore bien des 
années après que les villages hurons voisins de la Mer Douce 
eurent été détruits de fond en comble et les débris de la nation 
dispersés aux quatre vents. Quelle a été l'origine de ce conflit ? 
Entourés comme ils l'étaient de peuplades algonquines, menacés 
plus tard par le flot montant de l'immigration européenne, les 
Iroquois auraient eu, serable-t-il, un intérêt majeur à se concilier 
les autres groupes d'aborigènes (ou du moins parmi ceux-ci leurs 
similaires), et à former avec eux une ligue puissante contre les 
envahisseurs blancs. Dès lors, pourquoi firent-ils constamment la 
guerre à leurs voisins peaux-rouges ; pourquoi, surtout, s'achar- 
nèrent-ils à la perte des Hurons ? 

Telle est la question que se posent encore aujourd'hui beaucoup 
de curieux de notre histoire. Tout récemment, un jeune Outarien, 
M. Hampden Burnham, en faisait, à Peterboro, le sujet d'une 
conférence, dont j'ai le texte sous les yeux. Passant en revue les 
explications avancées couramment par les historiens, il se montrait 
peu satisfait des unes et des autres, mais finissait par se rattacher 
à la théorie vague d'une soif de vengeance développée chez les 
Iroquois dans les temps anciens par les persécutions des peuplades 
voisines. Son étude m'a donné l'idée de tirer au clair cette ques- 
tion restée un peu embrouillée. 

L'histoire proprement dite ne nous fournit guère de données 
de nature à nous faciliter la solution du problème. C'est à peine 
18 



274 LA NOUVELLE - FRANCE 

si elle enregistre le récit plus ou moins légendaire de violences 
qui auraient été commises à une époque très reculée par des 
guerriers hurons sur des Iroquois de la nation Tsonnontouan, 
lorsque les uns et les autres habitaient ensemble l'île appelée 
depuis Montréal. C'est là un incident trop banal eu lui-même 
pour avoir été le mobile d'une guerre de cette durée. Aussi, à 
mon avis, la cause véritable d'un phénoraëne de cette importance 
ne se trouve-t-elle pas dans un simple fait accidentel : elle se 
rattache étroitement, — je vais essayer de le démontrer, — aux 
conditions de l'ordre économique et social. 

La science sociale nous enseigne que la chasse, de sa nature, 
pousse à la guerre les populations primitives qui en font un 
moyen principal d'existence. On conçoit facilement que la pour- 
suite habituelle du gibier par des jeunes gens armés, les rencon- 
tres fréquentes qui ont lieu entre bandes de tribus voisines, rivales, 
en territoire indécis, fournissent bien des occasions de ruptures 
et de rixes. On se bat pour la possession du gibier et des terri- 
toires de chasse : c'est le motif le plus ordinaire des guerres que 
se font les peuplades f-auvages. On conçoit, de même, que réta- 
blissement des Européens en Amérique et le développement du 
commerce des fourrures, en donnant aux produits de la chasse 
une valeur marchande qu'ils n'avaient pas jusque-là, aient gran- 
dement intensifié la compétition et les haines entre peuples chas- 
seurs. La guerre d'escarmouche devint une guerre à outrance. 
L'introduction des armes à feu par les émigraiits européens con- 
tribua aussi sans doute à donner à la guerre entre tribus indien- 
nes (surtout de la part des Iroquois qui en furent mieux pourvus) 
un caractère plus meurtrier et décisif; et les victoires rapides, 
les succès continus remportés par les Iroquois les poussèrent sans 
cesse vers de nouvelles expéditions. 

Maintenant serrons le phénomèmedeplus près. Rappelons nous 
quels étaient, au moment de l'arrivée des émigrants d'Europe, la 
situation géographique, le rôle économique des trois principaux 
groupes d'aborigènes dans le bassin du Saint-Laurent. Les Algon- 



LES CAUSES DU CONFLIT IROQUOIS-HURON 275 

quins, purs chasseurs nomades, occupaient tout le haut pays 
forestier au nord et au nord-ouest de la colonie française, depuis 
les côtes du Labrador jusqu'aux rives du lac Supérieur et au delà, 
une vaste région reposant sur le granit, couverte de conifères et 
de bouleaux, généralement peu favorable à la culture, mais riche 
en gibier, en bêtes à fourrures. Au sud du lac Ontario, dans le 
voisinage des Hollandais et des Anglais, les Iroquois, mi-chas- 
seurs, mi-cultivateurs, alignaient les bourgades de leurs cinq 
nations en un pays de plaine, beaucoup mieux adapté que le pré- 
cédent à la culture du sol, mais d'autre part, pauvre en gibier, 
en fourrures. Entre ces groupes extrêmes, à proximité du lac que 
nous appelons aujourd'hui Simcoe et de la baie que nous appelons 
Géorgienne, dans l'Ontario, au point de jonction de la plaine fer- 
tile et de la montagne giboyeuse, vivaient les Ilurons, séden- 
taires comme les Iroquois. La plaine ondulée qu'ils habitaient 
n'était guëre plus giboyeuse que le pays des Iroquois, mais ils 
avaient sur ceux-ci l'avantage d'être en rapports étroits de voisi- 
nage et d'amitié avec les nomades algonquins du haut pays du 
nord, pourvoyeurs de fourrures. Plus commerçants, plus avisés 
que la plupart de ces Algonquins, les Hurons devinrent à l'arri- 
vée des Français les intermédiaires et les transporteurs de la 
traite des pelleteries. On peut dire qu'ils furent dans la première 
moitié du dix-septième siècle le pivot de tout le mouvement com- 
mercial de la région. 

On voit que les Iroquois, alliés naturels des Hollandais puis 
des Anglais dans le commerce des fourrures, avaient un intérêt 
pécuniaire à faire la guerre h la fois aux Algonquins, aux Hurons 
et aux Français, mais avant tout aux Hurons, facteurs principaux 
de l'organisation rivale. Les Algonquins du Nord, nomades pau- 
vres, toujours en mouvement, répandus par toutes petites bandes 
sur un immense territoire, donnaient moins de prise à l'attaque 
que les Ilurons. Il était plus difficile de les atteindre dans leurs 
lointaines solitudes, et il y avait moins d'avantage à retirer de 
leur défaite. Les colons français offraient une proie plus riche, 



276 LA NOUVELLE - FRANCE 

mais à l'abri de leurs forts ils étaient plus à même de se défen- 
dre que les Ilurons, et ils pouvaient à l'occasion exercer de terri- 
bles représailles. Les Hurons, au contraire, dans leurs bourgades 
populeuses mais mal gardées, dans leurs canots de traite lourde- 
ment chargés de fourrures et mal ammunitionnés, prêtaient lar- 
gement le flanc à l'ennemi, et en leur portant un coup décisif, les 
Iroquois ruinaient le commerce entre Français et Algonquins, 
commerce dont la nation huronne était la cheville ouvrière. 

Cette raison tirée de la situation géographique et des relations 
commerciales des divers groupes d'aborigènes, explique suffisam- 
ment pourquoi les Iroquois firent porter leurs coups tout particu- 
lièrement sur les Hurons. Mais elle explique moins bien leur 
« rage » à poursuivre ces derniers même après qu'ils les eurent 
réduits à l'impuiesance et détruits comme nation distincte. Elle 
explique encore moins la guerre atroce qu'ils firent subséquem- 
ment à d'autres nations aborigènes do leur propre type social, 
restées à peu pi es étrangères au commerce des fourrures, comme 
le Tionnontatés, les Neutres, les Eriés, les Andastes. Existait-il 
donc en dehors de la chasse, en dehors de la traite, en dehors de 
la compétition commerciale, une influence qui prédisposait les 
Iroquois à la guerre? Oui, et cette influence nous la trouvons 
dans certains caractères fondamentaux de l'organisation sociale 
huronne-iroquoise : le double atelier de travail, le clan familial 
et la forme fédérative do leur groupement en nation. 

Qu'était-ce que le double atelier de travail? Tandis que les peu- 
plades algonquines du Nord tiraient leur subsistance uniquement 
de la chasse et de la pêche, les groupes hurons-iroquois comptaient 
tout autant sur les produits de culture que sur ceux de la chasse 
et de la pêche. A chaque foyer huron-iroquois deux groupes de 
travailleurs coexistaient : les pourvoyeurs de gibier, les produc- 
trices de maïs ; ou pour parler le langage de la science sociale, 
deux ateliers de travail se trouvaient juxtaposés: celui de la 
chasse, celui de la culture. Ces deux ateliers, à chaque foyer, 
restaient parfaitement distincts; celui de la chasse, toujours en 



LES CAUSES DU CONFLIT IROQUOIS-HURON 277 

mouvement, groupaient les hommes valides ; celui de la culture 
était fixe, sédentaire, et comprenait seulement les femmes. 

Dans la revue La Science sociale (Paris, 1890, t. IX, p. 158), 
M. Paul de Rousiers, se fondant sur La Harpe et Parkrnan, a 
fort bien mis en relief ce trait curieux d'organisation sociale, et 
montré ses conséquences. En effet, chaque famille huronne- 
iroquoise dépendant pour sa subsistance à la fois du groupe des 
hommes livré à la chasse et du groupe des femmes appliqué à la 
culture, il s'ensuit que le maintien de l'équilibre entre ces deux 
groupes devenait un sujet de grave préoccupation. {La Science 
sociale, t. X, p. 157). 

Cet équilibre entre les deux ateliers, constamment rompu ti 
chaque foyer par les mariages au dehors ou les décès, comment 
le rétablissait-on ? En premier lieu, par les mariages. M. de Rou- 
siers l'établit à l'aide de faits empruntés surtout à la biographie 
de la sainte iroquoise, Catherine Tegahkouita (Ibid., t. IX, p. 161). 

Mais le second moyen auquel on recourait pour rétablir l'équi- 
libre entre les deux ateliers était l'adoption, l'adoption surtout 
des prisonniers de guerre. « Les familles, écrit M. de Rousiers, 
qui avaient perdu un des leurs dans la lutte, recevaient en échange 
un prisonnier, et statuaient souverainement sur son sort. Elles 
délibéraient pour savoir si ce remplacement devait leur être 
avantageux ou non. . . L'adoption était donc bien un régulateur, 
un balancier inventé dans le but de conserver à chacun des deux 
ateliers ses proportions normales et de produire l'équilibre nécei- 
saire. » (Ibid., t. X, pp. 147-9). 

Or, l'équilibre devait être maintenu non seulement à chaque 
foyer entre les deux groupements de travailleurs, mais encore 
dans chaque nation entre les divers clans familiaux. En effet, 
chez les Hurons-Iroquois, les individus, groupés matériellement 
par nations, par villages, par familles, étaient en outre répartis 
entre plusieurs grands groupements, chacua fondé, à l'origine du 
moins, sur la consanguinité, la commune descendance de ses 
membres et chacun se ramifiant dans toutes les nations, dans tous 



278 LA NOUVELLE - FRANCE 

les villages, dans toutes les familles. De temps immémorial il 
exista chez les Hurons sept ou huit de ces clans, qui vraisemble- 
ment représentaient les sept ou huit familles dont l'alliance avait 
formé la souche première de la nation. 

M. W.-E. Connelly a pu, dans le territoire indien des Etats- 
Unis, recueillir les traditions et observer la vie sociale des "Wyan- 
dots \ groupe important d'origine huronne-iroquoise, rameau de 
l'ancienne nation du Petun, ou des Tionnoutatés, qui daus la 
première moitié du dix-septième siècle, était fixée sur les bords 
de la baie de I^ottawasaga (au fond de la baie Géorgienne). Une 
étude de lui, parue dans le rapport archéologique de l'Ontario de 
1899, projette une vive lumière sur la nature du clan huron- 
iroquois, et incidemment sur la question dont nous nous occu- 
pons. On y lit que la composition de chaque clan se trouvait 
déterminée d'avance, que chaque clan avait sa liste de noms pro- 
pres, tous inspirés de quelque particularité de l'animal mythique 
sous la protection duquel le clan se trouvait placé ; et sous peine 
d'encourir la colère de cette divinité protectrice, les membres du 
clan étaient soumis à l'obligation d'en tenir les cadres remplis 
(p. 114). En d'autres termes, il existait entre les clans une 
rivalité assez vive pour se manifester jusque dans les croyances 
religieuses et indigènes. Or, c'était surtout par la guerre," par 
l'adoption des captifs ou des captives, que le clan se refaisait 
rapidement des pertes qu'il avait subies et que l'équilibre se réta- 
blissait entre les divers clans de la nation. Jusqu'en l'année 1800, 
d'après M. Connelly, les Wyandots des Etats-Unis firent la 
guerre aux Cherokees leurs congénères, dans le but de combler 
les vides dans leurs divers clans (p. 114). 

Sans doute les prisonniers de guerre n'étaient pas toujours 
adoptés. Si les femmes et les enfants emmenés en captivité 
étaient rarement mis à mort, on sait à quels horribles supplices 



1 — i Ouendat ■ était le nom générique des Ilurons ; sous sa forme anjilaise 
il est venu i désigner les descendants des Tionnontatés, seulement. 



LES CAUSES DU CONFLIT IROQUOIS-HURON 279 

étaient parfois voués les guerriers pris sur l'ennemi. Toutefois, 
dans l'un coname flans l'autre cas, c'était la famille, ou c'était le 
clan représenté surtout par l'élément féminin, l'élément stable, 
du groupe auquel le prisonnier avait été attribué qui décidait de 
son sort d'une manière ou de l'autre, suivant que le désir de ven 
geance ou le souci des intérêts matériels l'emportait. La Relation 
de l(J5t) (p. 30) rapporte un incident très significatif à cet égard. 
Un groupe de la nation des Eriés, en vue de se concilier les Iro- 
quois, aurait voulu épargner la vie d'un prisonnier de la nation 
iroquoise d'Onnontagué. Mais la femme d'Erié à qui ce prison- 
nier avait été donné en remplacement d'un frère tué à la guerre, 
décida qu'il serait mis à mort, et pour leur plus grand malheur, 
les Eriés en passèrent par la décision de cette femme. 

La rivalité que nous avons observée il y a un instant chez les 
Hurons-Iroquois entre les divers clans se produisait également 
chez eux de nation à nation. Leur groupement national, en effet, 
n'était pas homogène : il se décomposait en quatre ou cinq petites 
nations presque indépendantes, chacune désireuse de maintenir, 
d'augmenter son influence au sein de la confédération. La rivalité, 
la nécessité d'équilibre entre les nations composant la confédéra- 
tion n'est signalée dans aucun des auteurs que j'ai consultés, 
comme cause distincte de la propension à la guerre chez les Iro- 
quois. Et pourtant elle me paraît devoir être notée séparément. 
Sans doute il n'est pas toujours facile de distinguer son action de 
celle du clan, puisque dans la plupart des cas les deux s'exer- 
çaient simultanément et que -les prisonniers réclamés par les 
guerriers d'une nation étaient nécessairement incorporés dans un 
des clans de la nation. Mais d'autre part, la nation profitait des 
acquisitions faites par la section d'un clan comprise dans son 
territoire, et si dans certaines circonstances, comme celle rapportée 
plus haut, le clan prédomine au point d'efîacer presque la nation , 
dans d'autres cas c'est la rivalité de nation à nation qui se mani- 
feste surtout. Par exemple, la relation de 1657 (pp. 19 et sui- 
vantes) nous met vivement sous les yeux la dispute des Iroquois 



280 LA NOUVELLE- FRANCE 

de la nation d'Agnier avec les Iroquois de la nation d'Onnonta- 
gué au sujet du partage des quelques centaines de fugitifs hurons 
réfugiés à l'île d'Orléans. 

Ainsi donc, toute l'organisation sociale des Hurons-Iroquois 
reposait sur le maintien, à chaque foyer, de l'équilibro entre le 
groupe des hommes livré à la chasse et le groupe des femmes livré 
à la culture ; sur le maintien dans la tribu de l'équilibre entre 
les divers clans ; sur le maintien dans la confédération, de l'équi- 
libre entre les petites nations confédérées. Cet équilibre entre 
les divers groupements tubsidiaires, sans cesse rompu comme 
nous savons, c'était par l'adoption des prisonniers de guerre 
qu'on trouvait à le rétablir promptement. La guerre était donc 
une nécessité intermittente, un élément indispensable du bon 
fonctionnement de ce type de société. Et la guerre se faisant 
ainsi très souvent en vue de faire des prisonniers qu'on pourrait 
adopter, on se rend compte pourquoi ces peuplades s'attaquaient 
de préférence à leurs propres congénères, plus facilement et plus 
rapidement assimilables. 

En somme, une cause d'ordre quasi-physique ou naturel, la 
chasse ; une cause d'ordre plutôt économique, la concurrence 
commerciale suscitée par la venue des Européens et intensifiée 
par la situation géographique ; enfin, une cause d'ordre purement 
social, la complexité des divers mécanismes sociaux et la nécessité 
de maintenir l'équilibre entre chaque partie : il semble qu'il y ait 
là bien assez pour nous faire comprendre la persistance des 
Iroquois à faire la guerre et à la faire plus particulièrement aux 
Indiens de leur propre type social. 

LÉON GÉRIN. 



CHRONIQUE RELIGIEUSE ET POLITIQUE DE FRANCE 



Le rôle du chroniqueur, chargé d'apprécier les événements 
actuels de France n'est ni beau ni gai : les temps sont passés où 
dans ses chroniques, semblables à des bulletins de victoire, il 
pouvait montrer l'activité française, exubérante de jeunesse, pro- 
pageant à travers le monde l'influence politique, militaire, indus- 
trielle, littéraire, religieuse et morale de la mère-patrie. Aujour- 
d'hui il ressemble plutôt au médecin qui, penché sur la couche 
du malade, constate l'affaiblissement de la vie, assiste aux accès 
d'une fièvre violente, et se demande avec angoisse s'il n'est pas 
en présence de l'épuisement de la consomption qui, lentement 
mais inexorablement, conduit au dénouement fatal. Et quand 
sa chronique, j'allais dire son bulletin de malade, est destinée à 
l'étranger, son patriotisme alarmé ne le place-t-il pas dans l'alter- 
native de voiler la vérité ou de briser sa plume ? Ce choix dou- 
loureux et cette amertume me sont, du moins, épargnés, puisque 
j'écris pour la Nouvelle- France, qui est une bonne et belle France, 
imbue des sentiments les plus généreux à l'égard de l'ancienne 
patrie, grande encore, même dans ses malheurs. 

Et d'abord il faut bien constater l'affaiblissement progressif 
des forces vives de la nation. La laborieuse discussion du bud- 
get, que le gouvernement, d'accord avec sa majorité servile, a 
cherché à retirer et à écourter le plus possible, pour s'en retour- 
ner à ses occupations favorites de dévastations religieuses, a 
cependant jeté une vive lumière sur la déplorable situation finan- 
cière du pays. Pour qui veut se rendre un compte exact de l'état 
présent de la France, l'examen de cette situation financière s'im- 
pose, car elle révèle le vice radical du régime actuel et montre 
les ruines qu'il a accumulées. Que le lecteur me pardonne donc 
les chifïres que je suis forcé de citer et que j'emprunterai au bud- 
get de 1903 : ils ont leur poignante éloquence. 



282 LA NOUVELLE - FRANCE 

Voici d'abord l'état de la dette publique : la dette consolidée 
pour laquelle l'Etat paie chaque année 641 millions de rentes 
atteint le chiffre de 21 milliards 366 millions de francs. A cette 
première dette il faut en ajouter une autre, la délie à terme, qui 
a été constituée par des emprunts remboursables au bout d'un 
certain nombre d'années, mais qui malheureusement se prorogent 
sans cesse et augmentent d'année en année: de ce chef l'Etat 
doit 7 millards 490 millions. La dette fl Mante est de 1 milliard 
401 millions. 

Ce serait déjà suffisant pour constituer la plus formidable 
dette du monde. Mais il faut remarquer de plus que l'Etat paie 
aimuellement 252 millions de rentes viagères, c'est-à-dire de pen- 
sions ou allocations diverses accordées à ses serviteurs, souvent 
à ses créatures. Normalement ces rentes viagères devraient 
s'éteindre avec ceux qui les touchent, mais de fait les dernières 
vingt-cinq années ont montré qu'elles ne font que s'accroître : 
c'est donc une obligation stable et permanente qui incomlie à 
l'Etat, et qui évaluée à 3% constitue une charge, une dette de 8 
milliards 400 millions. 

Nous arrivons ainsi à un total de 38 milliards 657 millions de 
francs. 

Mais comme la dilapidation est une maladie contagieuse, les 
départements eux aussi ont emprunté une somme de 478 million?, 
et les communes ont de leur côté contracté des emprunts dont 
l'ensemble monte à 3 milliards 548 millions. 

Donc l'ensemble de la dette publique en France atteint près 
de 43 milliards ; de sorte que, avant toute autre dépense, il faut 
prélever annuellement sur le budget des recettes 1 milliard 300 
millions de francs pour payer les intérêts dûs aux créanciers. 

Que si vous voulez vous rendre compte de ce que représentent ■ 
réellement ces chiffres, votre imagination en est écrasée et votre 
esprit en reste confondu : vous ne rencontrerez rien d'approchant 
dans l'histoire d'aucun siècle ni d'aucun pays ; et il ne reste à la 
France que la triste gloire de posséder le plus gigantesque mônu- 



CHRONIQUE RELIGIEUSE ET POLITIQUE DE FRANCE 283 

ment qui ait jamais été élevé par l'imprévoyance et l'incurie 
gouvernementale. 

Mais que faitle gouvernement en face de ces charges écrasantes? 
quels remèdes apporte-t-il à une situation que l'on pourrait crain- 
dre désespérée ? Sa manière d'agir est très simple : il ferme les 
yeux et continue à dilapider. Ou croyait généralement que le 
ministère de M. Waldeck-Rousseau avait été, de tous ceux qui se 
sont succédé depuis trente ans, le plus funeste à nos finances : 
M. Combes a encore trouvé moyen de surpasser son prédécesseur. 

Il faut noter que la France, de même qu'elle est accablée de la 
plus forte dette publique, possède aussi le plus gros budget du 
monde ; nulle part les impôts ne sont aussi lourds : le sol en eat 
grevé, la propriété bâtie en est surchargée, les métiers sont ran- 
çonnés, les denrées alimentaires exploitées, les objets de première 
nécessité décimés, les marchandises étrangères tarifées ; ce n'est 
qu'en saignant le pauvre contribuable à toutes les veines, que l'on 
parvient à lui extorquer chaque année la somme fantastique de 
trois milliards et demi. Eh bien ! cette somme ne suffit plus à 
satisfaire les appétits, les cupidités, les folies des hommes qui nous 
gouvernent : chaque année il faut avoir recours à des emprunts 
nouveaux et augmenter la dette publique. Ici encore je suis forcé 
de citer des chiffres : mais je me contenterai de parler des trois 
dernières années, celles du ministère Waldeck-Rousseau et de 
Combes. 

En 1901 les dépenses tant ordinaires qu'extraordinaires ont 
atteint le chifire de 3 milliards 705 millions de francs ; les recet- 
tes ont été de 3 milliards 444 millions ; soit un déficit de 261 
millions. 

En 1902, aux dépenses de 3 milliards 735 millions n'ont répondu 
que 3 milliards 456 millions de recettes : nouveau déficit de 279 
millions. 

Enfin, pour l'année 1903, le budget prévoit des recettes de 3 
milliards 458 millions auxquelles correspondent 3 milliards 761 
millions de dépenses. C'est donc un déficit prévu de 303 millions. 



284 LA NOUVELLE - FRANCE 

Additionnez et vous aurez pour une période de trois ans un 
déficit de 843 millions. 

Le tableau est suggestif: c'est la pente fatale où chaque étape 
augmente la vitesse de la descente, tandis que disparaissent les 
dernières espérances d'un arrêt. Et cependant les avertissements 
n'ont pas manqué au gouvernement : un de ses membres, le 
ministre des finances déclarait que si on continuait de ce train, 
de nouveaux impôts deviendraient nécessaires ; (grand Dieu ! que 
peut-on encore imposer?); dans le parlement tous les hommes 
qui ont à cœur le bien du pays ont montré le danger et poussé le 
cri d'alarme, quelques-uns, comme M. Ribot, avec une éloquence 
qui a ému la nation ; au dehors la rente qui s'était si longtemps 
maintenue au-dessus du pair est descendue à 97. Mais le gouver- 
nement et sa majorité n'ont prêté qu'une oreille distraite à toutes 
ces remontrances : ils n'ont pu cacher leur impatience devant ces 
importuns qui venaient leur parler d'économies, de sage admi- 
nistration, du bien de la France. Ils ont bien le temps de s'occu- 
per de ces misérables questions de détails : des affaires autrement 
importantes réclament leur attention et stimulent leur zële : il 
faut chasser quelques religieux, et arracher les sœurs du chevet 
des malades. 

C'est le périodique accès'de fiëvre anticatholique : nous assis- 
tons en eflet à une des crises les plus violentes de persécution 
religieuse que la France ait jamais traversées. A la guerre 
déguisée et hypocrite qui depuis vingt-cinq ans est faite à l'Eglise, 
succëde l'attaque ouverte et brutale. 

Je ne connais pas de spectacle qui déconcerte plus la raison 
humaine que celui dont la lutte antireligieuse nous rend témoins 
en France : elle n'est justifiée par rien, elle est directement con- 
traire aux principes des persécuteurs, et cependant elle reste 
l'unique ressort de la politique intérieure du pays. 

Rien ne la justifie : j'entends encore, il est vrai, des orateurs de 
clubs, voire des ministres, parler du péril clérical ; mais les obser- 



CHRONIQUE RELIGIEUSE ET POLITIQUE DE FRANCE 285 

valeurs les plus attentifs ont beau regarder de tous les côtés, ils 
n'en voient aucune trace : jamais mot ne fut plus vide de sens. 
Car il n'est pas de contrée sur terre, où le clergé séculier et régu- 
lier s'occupe moins de politique qu'en France : comparez le clergé 
de notre pays avec celui de l'Italie, de la Belgique, de l'Alle- 
magne, de l'Angleterre, des Etats-Unis, etc., et vous constaterez 
qu'il n'en existe pas un seul qui jouisse de moins de libertés 
publiques que le nôtre et qui fasse plus abnégation de ses droits 
de citoyen. D'aucuns le taxent de pusillanimité ; préférons dire 
que c'est de la prudence. Mais le fait est indéniable : nos évêques, 
nos prêtres, nos religieux se renferment strictement dans leur 
ministère spirituel d'éducation, de moralisation, de charité. Il est 
vrai qu'ils ont le courage de défendre Dieu quand on l'attaque, 
de protester quand on viole outrageusement les droits de l'Eglise 
et la foi des traités ; de crier au loup qui dérobe, déchire, mas- 
sacre le troupeau des âmes qui leur est confié. C'est là une audace 
et une tyrannie insupportable, que seule la mort ou la proscrip- 
tion peuvent expier. 

Cette persécution est de plus contraire aux principes des persé- 
cuteurs : nous les entendons, en tous leurs discours, revendiquer 
toutes les libertés : liberté de pensée, liberté de conscience, liberté 
de parole, liberté do la presse, liberté d'action, liberté d'associa- 
tion, et tant d'autres ! Ils s'appellent les apôtres de la liberté à 
travers le monde ! Et de fait, pour eux, leurs amis, leurs parti- 
sans, ils s'arrogent toutes les libertés. Mais, dès qu'il s'agit des 
catholiques, tout change soudain : ils ont beau ne réclamer aucun 
privilège, revendiquer le seul droit commun, demander la liberté 
dont jouissent tous les citoyens : pour eux, il n'y a plus de droit, 
plus de liberté, plus de justice. ' Il y a là un singulier état d'âme 
qui se fait jour dans la majorité parlementaire et gouvernemen- 
tale et dont il serait intéressant et instructif d'étudier les causes, 
les phénomènes et les manifestations, si le cadre limité de notre 
chronique ne nous interdisait une pareille étude. 

Et cependant je n'ai point exagéré en affirmant que la lutte 



286 LA NOUVELLE - FRANCE 

religieuse est l'unique ressort de notre politique intérieure, elle 
prime tout, elle pénètre tout, elle absorbe tout : c'est l'idée fixe, 
la monomanie, la folie de l'heure présente. J'ai déjà fait remar- 
quer que pour elle on avait rétréci la discussion du budget, et 
écarté les questions qui sont vitales pour le pays. Mais cette dis- 
cussion du budget elle-même a été dominée et comme hantée 
par la haine religieuse : à propos de tout, du budget des cultes, 
de l'ambassade au Vatican, des écoles d'Orient, des colonies, des 
aumôniers de lycées, des aumôniers de marine, etc., etc., elle 
faisait explosion et réclamait des victimes. 

Enfin le budget à peine voté, dans les lamentables conditions 
que j'ai dites, la grande curée commence ; comme des fauves ils 
s'en lèchent déjà les lèvres ; leur appétit est robuste : il leur faut 
un grand nombre de victimes; il est pressé et glouton: il les leur 
faut sans retard. La loi de M. Waldeck-Rousseau avait déclaré 
qu'il fallait une loi spéciale pour chaque congrégation qui sollici- 
tait l'autorisation. Il y avait cinquante-quatre demandes de la 
part des congrégations d'hommes : il fallait donc autant de 
projets de loi. Mais M. Combes, qui porte déjà au front toutes 
les tares de Judas, devait encore obéir à l'injonction qui fut faite 
au traître : u Fais vite ta besogne!» Et violant c^'niquement la 
loi, il rédige un projet de loi qui englobait les 25 congrégations 
^enseignantes, un autre pour les 28 congrégations prédicantes, un 
troisième pour les Chartreux, et demande le rejet en bloc de 
toutes les demandes. Ainsi on n'examinerait pas une seule 
demande, mais on voterait contre le principe même de l'autorisa- 
tion. Ce qui fut fait, malgré les protestations indignées des 
hommes de loi et de M. Waldeck-Rousseau lui-même. 

La discussion répondit à l'attente générale et montra au plein 
jour les motifs qui guidaient les deux partis. Et ici mon appré- 
ciation n'est pas personnelle : c'est celle de tout esprit désinté- 
ressé, impartial qui, placé au-dessus des passions, juge froidement 
des paroles et des actes ; ce sera celle de la postérité : du côté 
des religieux, non seulement les catholiques, mais tous les hom- 



CHRONIQUE RELIGIEUSE ET POLITIQUE DE FRANCE 287 

mes honnêtes qui croient encore à la justice et à la liberté ; du 
côté du gouvernement, ou plutôt devant le gouvernement, le traî- 
nant comme on traîne un vil esclave aux gémonies, tous les inter- 
nationalistes, tous les socialistes, tous les hommes de désordre, 
tous les lâches serviteurs do la franc-maçonnerie, en un mot, tous 
ceux dont un honnête homme repousserait les suffrages avec 
mépris ; en faveur des religieux, outre le droit et la justice, l'élo- 
quence, la science, le talent, le désintéressement, l'indépendance, 
l'amour du pays, le souci des intérêts publics, la haine de la 
tyrannie ; pour le gouvernement, l'hypocrisie, le sophisme, les 
plus viles passions, l'infâme calomnie, le cynisme brutal, les hon- 
teuses apostasies, la basse cupidité, s'étalent au milieu des cris 
fauves, des interruptions forcées, des applaudissements frénétiques, 
des démentes approbations qui constituent le talent et le savoir 
de sa servile majorité. Le droit a succombé, la justice a été vain- 
cue, mais un stigmate d'éternelle infamie marque le front des 
vainqueurs, tandis que l'auréole commence déjà à rayonner autour 
de la têle des victimes. 

Mais ils ne s'arrêteront pas là : je ne parle pas seulement de 
ces admirables congrégations de femmes, qui, demain, à la rentrée 
des Chambres, seront exécutées à leur tour; je veux parler du 
clergé séculier. Quand il s'agissait d'enlever à une majorité malgré 
tout hésitante le vote contre les religieux, les meneurs allaient 
répétant à tous les échos que leur projet favoriserait autant les 
intérêts de la Religion que ceux de l'Etat : que voulaient-ils, 
après tout ? supprimer dans l'Eglise un rouage inutile et dange- 
reux ; rétablir les conditions primitives du concordat ; débarras- 
ser les évoques et les curés de concurrents habiles et passants 
qui savaient s'implanter partout, absorber tout, et ne laisser aux 
pasteurs ordinaires que la partie matérielle de la religion et du 
culte : leur œuvre était donc non une persécution, mais une pro- 
tection. Ainsi parlaient les bons apôtres : parmi les radicaux et 
les socialistes, personne ne crut à ces propos ; je n'oserais pas 
affirmer qu'il en fut de même parmi les catholiques, toujours si 



288 LA NOUVELLE -FRANCE 

prompts à se laisser leurrer par de fausses promesses. Mais le 
masque ne tarda pas à tomber, laissant apparaître la véritable 
portée de leurs desseins: l'expulsion des religieux n'était pas un 
but, mais une étape ; le but final était la destruction de l'Eglise 
catholique en Frailce. 

A peine le vote contre les religieux était-il obtenu à la chambre 
que le nouveau cri de guerre était poussé contre l'Eglise, non pas 
par quelqu'énergumène socialiste, mais par le chef du gouverne- 
ment lui-même ; et par une de ces étranges coïncidences qui sont 
souvent une leçon, et quelquefois un châtiment, le discours que 
M. Combes prononça le 23 mars contre le Pape, les Evêques, les 
prêtres et le concordat, se trouva affiché dans toutes les com- 
munes de France, à côté du discours dans lequel il proscrivait les 
religieux. 

Je ne sais si jamais le représentant d'un gouvernement civilisé 
a parlé ainsi, et je n'ai aucune peine à m'imagiiier la stupeur, 
l'ahurissement, puis les éclats de rire, et le mépris qui ont dû 
saluer ce discours dans toutes les chancelleries étrangères. Et je 
ne parle pas seulement des faussetés et des mensonges dont il est 
rempli, des vieilles rengaines qui depuis trente ans traînent dans 
les clubs de bas étage ; mais de la lâche et brutale attaque contre 
un pouvoir étranger, auprès duquel la République entretient un 
ambassadeur et qui, pour être la plus haute puissance morale du 
monde, n'en est pas moins dépourvu des forces matérielles de se 
défendre ; de l'indiscrétion inouïe qui révéla les entretiens diplo- 
matiques les plus intimes et les transactions les plus secrètes ; du 
cynisme avec lequel furent jetés à la pâture des passions publiques 
des noms respectés qui avaient droit au silence. Par ses mala- 
dresses et ses infamies ce discours aurait dû conduire son auteur 
aux assises ou dans une maison de santé : le Sénat a préféré le 
faire monter au Capitole ! Tant pis pour le Sénat ! 

Je me trouvais justement à Rome quand y arriva le texte du 
discours de M. Combes, et j'étais bien placé pour juger de l'im- 
pression qu'il produisait. Certes ce fut de la stupeur ; dans ce 



CHRONIQUE RELIGIEUSE ET POLITIQUE DE FRANCE 289 



milieu de la diplomatie pontificale, si correcte, si digne, si déliée, 
si affinée par des traditions dix fois séculaires, on ne pouvait con- 
cevoir qu'un homme politique foulât si grossièrement aux pieds 
tous les usages, toutes les règles qui régissent les rapports inter- 
nationaux ; la pitié seule arrêta le mépris ; du moins il n'y eut 
pas trace de crainte. Devant Dieu le Saint-Siège a pour lui la 
vérité, et devant les hommes il a pour lui le droit. Il a résisté à 
Napoléon I qui a été brisé : il ne cédera point à M. Combes. 
Quoi qu'il puisse arriver, l'Eglise défendra les droits inaliénables 
que lui a confiés Dieu, et notamment ne mettra pas entre les 
mains de francs-maçons la nomination des évoques. 

En attendant la persécution va continuer et s'aggraver encore : 
après des intervalles plus ou moins longs d'accalmie nous ver- 
rons apparaître d'autres accès de fièvre antireligieux secouant et 
affaiblissant le corps de la France. 

Mais que dire de ce mal qui semble s'étendre à tous les organes 
du pays pour les paralyser ? Est-ce l'épuisement, la consomp- 
tion, la phtisie morale qui est l'agonie des peuples, en attendant 
qu'elle en soit la mort ? La question est de celles que l'esprit 
humain peut bien se poser, mais dont trop d'éléments leur échap- 
pent pour oser hasarder une réponse. Certes les hommes les plus 
clairvoyants et les plus généreux de France ne peuvent se défen- 
dre contre la crainte et l'angoisse qui les oppressent devant les 
incertitudes de l'avenir : mais il ne peuvent fermer les yeux aux 
raisons d'espérer. La France possède en elle de puissantes res- 
sources et une vigoureuse réserve de vie : il ne faudra peut-être 
qu'une secousse pour les faire jaillir. Et n'assistons-nous pas 
aux premiers ébranlements ? 

Voyez nos évêques : par deux circulaires du 9 et du 11 avril 
(notez les jours : le jeudi et le samedi saints !) M. Combes leur a 
enjoint d'abord d'interdire la chaire sacrée aux anciens religieux 
proscrits ; ensuite de fermer les chapelles qui ne peuvent se pré- 
valoir d'un décret d'autorisation. Presque tous, ils ont énergique- 
19 



290 LA NOUVELLE - FRANCE 

ment protesté contre ces prétentions exorbitantes du pouvoir 
civil ; les uns avec la tranquille assurance de leur droit ont 
emprunté les paroles des Apôtres à leurs juges: « Nous devons 
obéir à Dieu plutôt qu'aux hommes ! » les autres, laissant parler 
leurs consciences blessées, ont dit avec indignation au gouverne- 
ment de se chercher d'autres instruments pour exécuter ses tristes 
projets. On dira peut-être que ce ne sont là que des paroles, 
éloquentes sans doute, comme tant d'autres qui ont été prononcées 
depuis trente ans, et qui n'ont éveillé aucun écho. îTon, ce sont 
des actes : car c'est un acte de se dresser en face du ministre et 
de lui dire: «Je ne vous objéirai point!» Et je ne crois pas 
que depuis trente ans il y ait eu en France un acte d'une aussi 
grande gravité de la part de l'Episcopat. Il faudrait réunir en une 
brochure toutes ces protestations épiscopales : elles traduiraient le 
cri de la conscience catholique outragée et les justes revendica- 
tions de l'Eglise, 

Aussi est-il aisé de concevoir les colères et l'embarras du gou- 
vernement : si deux ou trois évêques seulement avaient refusé 
d'obéir, on aurait supprimé leur traitement, et peut-être les aurait- 
on traduits devant un des tribunaux, comme on avait fait autre- 
fois pour M*' Gouthe-Soulard, archevêque d'Aix, dans un cas 
moins grave. Mais supprimer le traitement de soixante-dix 
évêques ou les citer à la barre d'un tribunal ! Ne serait-ce pas 
souligner leur désobéissance collective et leur donner à eux et à 
leur cause un regain de popularité dont le contre-coup couvrirait 
le gouvernement de ridicule ? D'autre part ne rien faire, c'est 
s'avouer d'avance vaincu, et encourir la disgrâce des partis avan- 
cés. On dit que dans son eftarement, M. Combes veut demander 
conseil et assistance au Pape contre les Evêques ! . . . Ce serait 
le comble. 

Avec les évêques, les religieux résistent : il faut réquisitionner 
des crocheteurs, mobiliser la gendarmerie, convoquer l'armée 
pour enfoncer les portes des couvents et en tirer de force les 
religieux : besogne aussi odieuse que ridicule. Et les moines, 



CHRONIQUE RELIGIEUSE ET POLITIQUE DE FEAXCE 291 

forts de leurs droits, n'ont pas peur de la légalité, s'en vont bra- 
vement en prison, d'où ils ne sortiront que pour rentrer dans leurs 
monastères. Chaque jour la résistance s'accentue, et bientôt sans 
doute il faudra relâcher les malfaiteurs pour faire place dans les 
cachots aux religieux. 

L'opinion publique elle aussi s'émeute : partout on fait des 
ovations aux victimes et ou conspue les persécuteurs ; les Parisiens 
qui acclament Edouard VII aux courses de Longchamps, sifflent 
et huent M. Combes et son fils Edgar ; les rudes montagnards 
des Pyrénées préparent leurs fusils et vident tous les magasins à 
poudre, dans le cas où la force publique fermerait la basilique de 
Lourdes; les électeurs de Chambéry, qui depuis plus de 20 ans 
ne donnaient leur voix qu'à des radicaux, élisent dix conseillers 
municipaux catholiques sur douze, au lendemain de l'expulsion 
des Chartreux; dans une commune de la Charente-Inférieure, dé- 
partement dont M. Combes est l'élu, 2-12 électeurs sur 247 lui 
adressent une pétition très énergique en faveur « des bonnes 
sœurs. » Enfin il y a à l'horizon cette afl:aire de chantage contre 
les Chartreux dans laquelle est impliqué le propre fils de M. Com- 
bes qui jusqu'ici ne s'est défendu que par sa tçrrible frayeur du 
jury; affaire qui pourrait bien être le commencement du châti- 
ment qui attend le triste apostat qui nous gouverne. 

Quos vult perdere Jupiter dementat, disaient les anciens. C'est 
encore aujourd'hui une loi de l'histoire. Exaspérés par cette 
résistance, nos gouvernants sectaires vont frapper de nouveaux 
coups, plus forts, plus violents, moins mesurés, plus aveugles : ce 
sera l'effort désespéré de l'injustice qui croira assurer ainsi son 
triomphe et qui ne fera que préparer l'heure de la justice de Dieu. 

E. Mbyer. 
Taris, lô 11 mai 1903. 



L'ŒUVEE THEOLOGIQUE DE 1^^ L.-A. PAQUET 

HAUTE APPROBATION 



Au moment de l'apparition du dernier des six volumes 
des Commentaria in tShimmam Tlieohxjîcam Divi Thomœ ^, 
nous sommes heureux de porter à la connaissance de nos 
lecteurs la lettre magistrale adressée à l'auteur par M*"" l'Ar- 
chevêque de Québec. Que notre distingué collègue nous 
pardonne si, sans l'avoir consulté, mais avec l'agrément de 
Sa Grandeur, nous reproduisons ici ce document, si juste- 
ment élogieux et si honorable pour celui qui en est l'objet : 

ARCHEVÊCHÉ DE QUÉBEC 

6 janvier 1903. 
M""' L.-A. Paquet, P. A., 

Séminaire de Québec. 
Monseigneur, 

On peut bien affirmer en toute vérité que l'une des grandes 
préoccupations de Notre Saint-Père le Pape Léon XIII, durant 
son long et glorieux pontificat, a été la restauration de la philo- 
sophie chrétienne et de la théologie par l'étude de saint Thomas 
d'Aquin : il n'a laissé échapper aucune occasion d'inculquer à 
nouveau l'importance capitale de cette étude. 

Quelques semaines seulement après son exaltation — ^le 21 avril 
1878 — il signalait comme le premier des maux dont souffre notre 
éjioque « le renversement universel des vérités suprêmes sur les- 



] — De Sacramenlis (2'' pars), Cum appendice de Novissimis. Quebeci, ex 
typographia S. A. Demers. 



l'œuvre théologique de Uer L.-A. PAQUET 293 

quelles est fondée la stabilité de la société humaine, n Désireux 
d'apporter un remëde prompt et efficace à ce mal radical, il 
publia, le 4 août 1879, sa mémorable encyclique jEterni Patris 
dans laquelle il imposait aux Universités et aux Séminaires l'en- 
seignement et l'étude des œuvres du Docteur Angélique. La 
raison, l'autorité, l'histoire, l'utilité actuelle lui fournissaient des 
arguments irréfragables pour convaincre l'univers catholique de 
la néceseité de ce retour. Il leur montrait saint Thomas, prince 
et maître des scholastiques, remplissant la terre de l'éclat de sa 
doctrine, « héritant en quelque sorte de l'intelligence de tous les 
docteurs du passé, puisanl ses conclusions dans les raisons et les 
principes mêmes des choses, arrivant à réfuter à lui seul toutes les 
erreurs des temps antérieurs et fournissant des armes invincibles 
pour dissiper celles qui ne manqueront pas de surgir dans l'avenir, 
distinguant et unissant par une amitié mutuelle la raison et la 
foi, sauvegardant les droits et la dignité de chacune, de telle 
sorte que la raison, portée sur les ailes de saint Thomas jusqu'au 
faîte de l'intelligence humaine, ne peut guëre monter plus haut 
et que la foi peut à peine espérer de la raison des secours plus 
nombreux et plus puissants que ceux que saint Thomas lui a 
fournis. )> Il terminait cette Encyclique, l'une des plus belles et 
des plus importantes de son pontificat, par une exhortation pres- 
sante faite à tous les évêques de favoriser et de propager partout 
l'étude des œuvres de ce grand Docteur, de ce prince de la science 
sacrée. 

Mon illustre et regretté prédécesseur, l'Eminentissime Cardi- 
nal Taschereau, toujours docile aux moindres désirs du Saiat- 
Siëge, n'hésita pas un instant à suivre la direction donnée par 
Léon XIII, à seconder ses vues et à orienter l'enseignement 
philosophique et théologique de notre Université Laval de Qué- 
bec selon les doctrines de l'Ange de l'Ecole, Vous fûtes appelé. 
Monseigneur, l'un des premiers à faire partie de la nouvelle 
phalange de professeurs de théologie, et depuis près de vingt 
ans vous avez consacré votre temps, vos talents et votre travail 



294 LA NOUVELLE -FRANCE 



à l'exécution du programme d'études tracé par le Souverain 
Pontife. 

Vous avez commencé, ces années dernières, à publier, pour vos 
élèves et pour le clergé, vos Commentaires sur la Somme théolo- 
gique de saint Thomas, et vous êtes sur le point de faire impri- 
mer le sixième et dernier volume qui sera le digne couronnement 
de votre œuvre. Ce volume, je l'attendais avec grande hâte et 
mon anxiété était partagée par tous ceux qui vous ont suivi et 
encouragé dès le début, et qui craignaient que votre santé quel- 
que temps chancelante ne vous permît pas de conduire votre 
travail à bon terme. Mais, grâces à Dieu, nous aurons bientôt ce 
cours complet de théologie dogmatique qui sera pour les études 
de nos séminaristes un immense secours, pour notre clergé un 
précieux arsenal de saine doctrine, et pour notre Université un 
regain de prestige, un nouveau titre de gloire. 

Vous étiez mieux préparé que tout autre à commenter saint 
Thomas avec succès. Les études sérieuses que vous aviez faites 
à Rome de la Somme du Docteur Angélique ; votre légitime 
admiration ou plutôt votre vénération pour ce puissant génie ; la 
sage direction et l'impulsion vigoureuse que vous avait imprimées 
votre illustre professeur Satolli, devenu depuis Cardinal de la 
Sainte Eglise Romaine ; l'enseignement thomiste que vous n'avez 
cessé de donner avec éclat à l'Université Laval, tout vous dési- 
gnait pour exécuter cette œuvre en fidèle interprète de la pensée 
du grand Docteur et selon les vues du Souverain Pontife. Les 
cinq premiers volumes ont été accueillis partout avec une satis- 
faction marquée ; les professeurs les plus célèbres des Univer- 
sités et des Séminaires de lîome et d'ailleurs en ont fait les plus 
beaux éloges et les ont chaleureusement recommandés à leurs 
élèves. Aussi ai-je appris avec plaisir que la première édition en 
est déjà épuisée et que vous allez commencer tout de suite à en 
publier une seConde : c'est là une preuve irrécusable du succès 
qu'a obtenu votre ouvrage et je m'en réjouis de grand cœur. 

Aux appréciations si flatteuses qu'ont faites de vos Commen- 



l'œuvre théologique de Mer L.-A. PAQUET 295 

taires des cardinaux, des évêques, des théologiens distingués, 
j'unis volontiers mes félicitations et mes encouragements pour 
des travaux ultérieurs. Je désire que tous les prêtres de mon dio- 
cèse, sans exception, aient votre ouvrage entre les mains et en 
fassent une étude sérieuse ; la lecture quotidienne de ces pages 
où se reflète comme dans un miroir fidèle la pensée du Docteur 
Angélique, donnera des idées nettes, précises sur tous les dogmes 
catholiques, des arguments solides, une doctrine sûre et en même 
temps une exactitude d'expression qui permettra, en toutes cir- 
constances, de ne jamais dévier de la vérité. En vous appuyant 
sur les principes généraux posés par saint Thomas pour traiter les 
questions modernes de l'hypnotisme, du transformisme et autres, 
vous avez appliqué la parole de Léon XIII, à savoir que les solu- 
tions données par l'Ange de l'Ecole « répondent aux nécessités 
de tous les temps et suffisent à la réfutation des erreurs perpé- 
tuellement renaissantes. » 

Je prie Dieu de bénir ce dernier volume que vous allez faire 
imprimer et de lui faire produire, comme à ses aînés, en même 
temps que la vénération pour saint Thomas d'Aquin, des fruits 
de salut abondants et suaves. 

Veuillez agréer. Monseigneur, l'expression de mes sentiments 
les plus dévoués en N.-S. 

t Louis-Nazaire, 

t Archevêque de Québec. 



Pages Romaines 



Venise Réception de Marconi au capitule — Visites du roi Edouaiid et 

DE l'empereur Guillaume au Vatican. 

Depuis les heures les plus matinales, Venise voyait ses canaux sillonnés 
par ses gondoles pleines de citoyens et d'étrangers, et ses vieux palais redi- 
saient tous les échos des acclamations et des chansons joyeuses qui retentis- 
saient de toutes parts. En la fête de Saint-Marc, son patron, la reine de 
l'Adriatique allait, pour la seconde fois en mille ans, inaugurer la première 
pierre de son campanile. 

Toute la matinée, sur la place Saint-Marc et dans les environs, ce fut une 
lutte entre Vénitiens pour conquérir une place et la garder péniblement jus- 
qu'à l'heure officielle de l'inauguration, trois heures après-midi. A part les 
invités qui furent dîner tranquillement dans leurs demeures dans la certitude 
d'avoir accès dans l'enceinte réservée, les curieux transformèrent ce jour de 
fête en un long jour de jeûne, pour ne pas se priver du plaisir d'être les 
heureux témoins de la cérémonie. 

Les joies qu'elle leur procura leur firent oublier leurs peines quand ils 
virent, au milieu des splendeurs du culte, le cardinal Sarto, patriarche de 
Venise, bénir solennellement la première pierre, au sein de la pompe offi- 
cielle, le comte de Turin, cousin du roi et son représentant, la cimenter lui- 
même dans les fondations, et dans le cadre incomparable que formaient la 
basilique, le palais des doges, la mer, le palais royal, les procuralies et 
l'immense foule, le ministre italien Nasi, et M. Chaumié, ministre de l'Instruc- 
tion publique en France, proclamer l'un et l'antre en des discours les gloires 
de laVénétio et jeter le cri patriotique de Vive Saint-Marc ! Ironie des choses, 
I la marseillaise • dont le chant retentit pour la première foi--, en cette même 
place, pour fêter la chute de la république vénitienne, en 1797, l'hymne ita- 
lien qui rappelle plutôt une occupation nouvelle qu'une résurrection natio- 
nale de Venise, se firententendre tour à tour et furent longuement acclamés, 
pendant que sur un parchemin, élégamment écrit et peint dans le style du 
XV« siècle par Vincent Faggiotto, la procès-verbal de la cérémonie, signé par 
le cardinal, le comte de Turin, les ministres, les autorités, était placé dans 
l'intérieur de la première pierre pour garder le récit de la journée aux siècles 
à venir. 

Le lendemain Venise ouvrait sa cinquième exposition internationale d'art. 
Divisée en deux grandes parties, la première dans la salle romaine, toscane, 



PAGES ROMAINES 297 



émilienne, lombarde, piémontaise, méridionale, vénitienne est consacrée à 
la peinture italienne ; l'autre est réservée à l'art dans les nations étrangères. 

*** 

Dans le Palais que Paul III, Farnèse, fit élever au sommet du Capitole sur 
les dessins de Michel-Ange, le jeudi, 8 mai, Roir.e par la voix du prince 
Prosper Colonna, son syndic, proclamait Guillaume Marconi, citoyen romain. 

Votés par le conseil municipal, les honneurs de ce titre avaient le double 
but de glorifier l'inventeur du télégraphe sans fil et de donner à la ville éter- 
nelle l'éclat d'une nouvelle grandeur. De tout temps Rome a donné des 
lettres de naturalisation aux gloires du monde pour les grandir et être 
grandie par elles. 

A dix heures du matin, trois voitures de la municipalité amenaient au 
Capitole Guillaume Marconi, sa mère, son frère Alphonse, M. Bonnatyne, 
président de la compagnie Marconi, sa fille, le lieutenant de vaisseau Solari 
et son épouse, l'ingénieur Guillaume Mengarini, le professeur Ascoli. Au 
milieu de ce cortège formé par tout ce que la nature pouvait offiir de plus 
tendre à son cœur, la science de plus intelligent et de plus dévoué à son 
œuvre, Marconi fut reçu par le conseil municipal au milieu de cette émotion 
frénétique d'un public enthousiaste, ne cessant de crier ; Vive Marconi ! 
vive le génie italien I 

Intimidé tout d'abord, le jeune inventeur s'assit non loin de sa mère qui 
ne parvenait pas à dissimuler les émotions de sa joie. Dans une harangue 
qui racontait à grands traits la carrière scientifique du héros, le prince 
Prosper Colonna proclamait Guillaume Marconi citoyen romain, et lui en 
remettait les lettres patentes. Sur un parchemin où Joseph Cellini a dessiné 
avec le globe terrestre, l'Etude et l'Inspiration sous l'image de deux femmes, 
ainsi que la Victoire et Rome avec les insignes de l'empire du monde, elles 
portent les paroles suivantes : 

S. P. Q. R. 

A GuGLiEMO Marconi. 

Che con genio persévérante ha dato aile onde eteree, 

Attraverso gli Oceani la parola, 

Roma, 

Col voto unanime délia sua Rappresentanza, 

Il di 6 marzo 1903, 

Conferendo l'onore che solo ai sommi tributa 

Décrété la cittadinanza. 

Il ne fallut pas moins de cinq longues minutes pour que l'enthousiasme 
de tous, non point lassé, mais moins expansif, permît à Marconi de parler 



298 LA NOUVELLE - FRANCE 



à son tour. Il le fit avec simplicité, et lui qui donna à l'électricité la puis- 
sante parole qui traverse les mers, eut des accents presque timides pour 
remercier Rome de lui avoir facilité ses premières expériences, et pour 
manifester à tous la fierté qu'il éprouvait à pouvoir dire : Civis romanus sum. 
Exténué par la fatigue, Marconi se dérobant aussitôt aux acclamations, 
se retira pour revenir dans l'après-midi du même jour faire lui-même la lon- 
gue histoire de ses découvertes, de la ténacité de ses recherches, de ses 
succès au Canada, en Angleterre et du couronnement de son oeuvre. Le roi, 
la reine, le prince de la maison de Savoie, tout ce que Rome compte d'esprits 
cultivés composaient son auditoire. Des projections électriques aidaient puis- 
samment à comprendre les exposés scientifiques, des cartes géographiques 
permettaient de suivre l'inventeur dans les différents pays oii il a fait suc- 
cessivement les expériences qui devaient aboutir & son admirable invention. 

*** 

Deux des grandes visites attendues ont été faites ; à quelques jours d'in- 
tervalle, Rome a reçu le roi d'Angleterre et l'empereur d'Allemagne. Ce 
n'est pas sans efforts que le protocole est parvenu à régler le cérémonial de 
la visite du roi Edouard à Sa Sainteté Léon XIII. Là, nulle tradition n'était 
à invoquer; depuis la Réforme, jamais le chef de la religion anglicane ne 
s'était trouvé face à face avec le chef de la catholicité. Une des plus bizarres 
conséquences de la prise de Rome par les Italiens devait être de ménager au 
roi d'Angleterre une visite à la papauté. 

Pendant l'hiver de 1858-59 qui vit la grande duchesse Catherine de Russie, 
la reine Marie-Christine d'Espagne, le prince Albert de Prusse, la princesse 
Marie- Alexandrine de Prusse, le roi et la reine de Prusse, la grande-duchesse 
Marie-Nicolaowna de Russie, le grand-duc de Toscane et sa famille, l'archi- 
duc Reynier d'Autriche, etc., prendre le chemin de Rome et séjourner dans 
la Ville éternelle, le prince de Galles, sous le nom de Baron de Renfrevv, 
vint visiter pour la première fois la capitale du monde chrétien. Arrivé le 3 
février 1859, le 7 du même mois il fut reçu en audience par Pie IX qui lui 
fit le meilleur accueil. Soit qu'il obéit aux ordres qui lui avaient été donnés, 
soit que son zèle de protestant craignît que le jeune prince ne subît la fasci- 
nation de la bonté du grand pape, le colonel Bruce qui accompagnait le 
Baron de Renfrevf, en qualité de gouverneur, et qui assistait à l'audience, 
se leva bientôt comme pour mettre fin à l'entretien du pontife et de l'héri- 
tier de la couronne d'Angleterre. Sans faire nulle attention à l'impatience 
peu courtoise de Bruce, Pie IX et le prince continuèrent à causer longtemps 
encore et le colonel debout devint le témoin respectueux des charmes d'une 
telle entrevue. 



PAGES ËOMAINES 299 



Le 22 février, le prince visita l'église Saint-Clément, desservie par les 
dominicains irlandais, et fut rendre visite au Père Prieur Joseph MuUooly, 
dans son humble cellule ; le jour de la Saint Patrice, l'église de Sainte-Aga- 
the alla svburra attenante au collège irlandais eut la même faveur, et le 2 
mai, brusquement rappelé par la reine Victoria par suite des événements 
politiques de la Péninsule, il s'embarquait directement pour l'Angleterre 
après avoir pris congé de Pie IX. 

Le 12 novembre 1862, le prince de Galles, le prince héritier de Prusse et 
la princesse héritière, à bord de l'Osborne, arrivaient à Civitavecchia et pre- 
naient, le même jour, le chemin de Rome. Le 17 le groupe princier rendait, 
en train de gala, visite au Pape, et le 24 du même mois, le prince do Galles 
laissant sa sœur et son beau-père, s'embarquait sur la frégate qui l'avait 
amené. 

Le prince de Galles avait rendu plusieurs fois hommage à la Papauté dont 
il avait été l'hôte sous le pouvoir temporel ; roi d'Angleterre, il est venu la 
saluer en la personne de Léon XIII, dans l'après-midi du 29 avril. Accom- 
pagné de C. Hardinge, Sir Stanley A. Clarke, ministre de la maison royale 
d'Angleterre, de Hedworth Lambton, contre-amiral, commandant le yacht 
Victoria Albert, Edouard VII en costume de feld-maréohal, reçu avec tous 
les honneurs dûs à son rang dans la cour Saint-Damase, accueilli par le pape 
au seuil de ses appartements privés, eut avec lui un entretien secret de 25 
minutes, puis il présentait sa suite au Saint-Père, et le quittait émerveillé de 
cette intelligence qui a gardé toute la vivacité de la jeunesse, en dépit d'un 
âge presque séculaire. 

**# 

Au souvenir de l'empressement que mit l'empereur Guillaume II à se 
rendi-e auprès de Sa Sainteté, dès le lendemain de son arrivée à Rome et du 
faste impérial dont il entoura sa visite, après le départ de son puissant allié, 
l'Italie s'est demandé si Guillaume II était venu dans sa capitale pour y 
saluer son roi ou pour y vénérer le pape. Depuis plusieurs jours, do Berlin, 
les voitures de la cour, les chevaux pi'éférés de l'empereur l'avaient précédé 
dans Rome ; c'était dans ses propres équipages que le chef de la confédéra- 
tion germanique voulait franchir le seuil du Vatican. 

C'était la troisième fois que Guillaume II allait voir Léon XIII. La première 
visite remonte aux premiers mois de son règne, 12 octobre 1888, et l'on se 
rappelle encore comment, obéissant aux ordres de son père, le Chancelier 
de fer, la comte Herbert de Bismark interrompit brusquement et grossière- 
ment l'audience pontificale, sous prétexte d'introduire auprès du Saint-Père 
le prince Henri de Prusse, en réalité pour ne pas permettre au Pape d'exer- 
cer une influence heureuse sur l'esprit du jeune empereur. Dans sa seconde 



300 LA NOUVELLK - FRANCE 



visite, le lundi 24 avril 1893, Guillaume II était accompagné de l'imi^ératrice ; 
dans sa troisième, 3 mai 1903, l'empereur avait avec lui ses deux fils aînés, 
les princes Frédéric et Eitel. 

Un déjeuner auquel l'empereur avait invité les cardinaux RampoUa, 
Agliardi,Gotti, le majordome, le maître de chambre de Sa Sainteté et plusieurs 
autres prélats de la cour pontificale, précéda, au palais Odescalohi, la visite 
impériale au Vatican. Sur la tour du Quirinal, où il flottait depuis l'arrivée 
de Guillaume, le pavillon allemand avait été ramené comme pour bien mar- 
quer que l'empereur n'était plus, en ces heures consacrées au chef de 
l'Eglise, l'hôte de l'Italie. Vers 3 heures, dans une voiture à la Daumont, 
assis à coté du prince héritier, escorté de sa garde, suivi de dix carrosses de 
cour, Guillaume revêtu de l'uniforme bleu des Hussards se rendit au palais 
apostolique. Sur le parcours du cortège, les soldats italiens portaient les 
armes,les musiques militaires jouaient l'hymne allemand; près de Saint-Pierre, 
environ 800 pèlerins de Cologne, après avoir applaudi frénétiquement leur 
maître à son passage, s'en furent dans leur église nationale teutonique 
chanter un Te Deum. Cette prière d'action de grâce faite à Dieu, à l'heure 
même où l'empereur s'entretenait avec le pape des intérêts religieux de 
l'Allemagne, empruntait aux circonstances une particulière solennité. 

Reçu au bas do l'escalier d'honneur du palais par M*' Cagianode Azevedo, 
majordonne. de Sa Sainteté, entouré de M*' Constantin!, grand-aumônier, de 
■ Mï' Pifferi, sacriste, des marquis Jules Sacchetti et Serluppi, du Prince Rospl- 
gliosi, commandant de la garde noble, du Comte Camille Pecci, commandant 
de la garde palatine, du Baron Meyer de Schauensee, commindant de la 
garde suisse, et du C" Tagliaferri, commandant la gendarmerie pontificale, 
l'empereur se dirigea vers la salle Clémentine où l'attendaient le maître de 
chambre, les camériers secrets participants, une partie de la cour pontifi- 
cale, des évêques d'Allemagne, etc. Au milieu de l'antichambre secrète, 
Guillaume rencontra Léon XIII qui venait à sa rencontre, en soutane et en 
mozotte blanches, il le suivit dans son cabinet privé, s'entretenant seul à 
seul avec le vieillard du Vatican pendant près d'une demi-heure. Puis se 
lit la présentation des princes, puis l'échange des cadeaux: de la part du 
pape ce furent trois superbes tableaux en mosaïque représentant, l'un le 
forum romain, les deux autres, la fontaine Trévi et le château Saint-Ange ; de 
la part de l'empereur, trois magnifiques albums contenant diverses photo- 
graphies de la façade de la cathédrale de Metz récemment restaurée par les 
soins du gouvernement prussien. L'audience collective de la suite de Guil- 
laume termina la visite, et tour à tour le Saint-Père reçut les hommages du 
comte Otton de Biilow, chancelier de l'empire, du comte de Waldersee, feld- 
maréchal général, du comte d'Eulenburg, grand-maréchal de la cour, du 
général de Plessen, du comte de Widel, grand-éouyer, du baron de Seaden- 



PAGES ROMAINES 30]L 



Bibran, vice-amiral, du lieutenant général Scholl, de M. Klehmet, conseiller 
au ministère des affaires étrangères, du conseiller de Valentini, chef du cabi- 
net particulier de l'empereur, du lieutenant-colonel Pliiskow, du docteur 
Ilberg, médecin de Sa Majesté, etc., etc. 

Le lendemain, une seconde audience moins écourtée que la première était 
accordée par Léon XIIl à tous ces personnages de la couç allemande, et par 
les ordres exprès de Guillaume, la domesticité de l'empereur allait elle-mêaie 
se prosterner devant le Pape et recevoir sa bénédiction. 

Deux jours après, accompagné par le roi d'Italie, Guillaume se rendait au 
Mont-Cassin, autrefois visité par Totila, au temps de saint Benoît, plus tard 
par Charlemagne qui, après avoir donné à tous les moines le titre de chape- 
lains de l'empire et à l'abbé le titre d'archi-chancelier, octroya à ce dernier 
le privilège de boire dans une coupe d'or, de porter un manteau de pourpre 

et d'arborer le drapeau impérial En gravissant les pentes rapides qui 

mènent au monastère, ces figui'es du passé devaient s'éveiller dans le souve- 
nir de Guillaume, et dans son imagination devait revivre cette visite triom- 
phale de l'empereur Louis IL quand, au lendemain de ses victoires sur les 
Sarrasins, les moines du Mont-Cassin vinrent à sa rencontre, flambeaux 

allumés, encensoir à la main, chantant des hymnes d'allégresse En des 

temps moins lointains Conrad III, Frédéric II et d'autres empereurs d Alle- 
magne visitèrent cette célèbre abbaye où, pendant le VIII' siècle, Carloman, 
frère aîné de Pépinle-Bref, et Ratchis, ancien roi des Lombards, vinrent, le 
premier y garder les troupeaux, le second y travailler à la cuisine, sous les 
ordres de l'abbé Petronace qui leur confia ces emplois. 

Trente-quatre grands volumes élégamment reliés ayant pour titre : Œuvres 
militaires de Frédéric le Grand, et 10,000 marcs pour contribuer à la restau- 
ration de la crypte de saint Benoit, tel est le cadeau de l'empereur au célèbre 
monastère. Eu échange, le Père abbé Boniface Krug, d'origine allemande, de 
nationalité américaine, lui ofirit le . Scadenziere < de Frédéric II, publication 
de grande importance historique, spécialement préparée pour les Bénédictins 
pour être donnée en hommage à l'empereur. Un éloge fait par Guillaume à, 
l'ordre de saint Benoit qu'il aime à voir partout prier et travailler, une invi- 
tation au Rév. Père abbé Krug de renouveler l'art de la mosaïque antique 
i qui va si bien au mysticisme austère de la religion • clôturèrent la visite. 



Don Paolo-Aqosto. 



CORRESPONDANCE 



Nous sommes heureux de publier, à titre de rectification, les 
deux lettres suivantes dont le sens est assez clair pour nous 
dispenser de tout commentaire : 

Nouvelle-Orléans, 9 avril 1903. 

Monsieur le rédacteur de la Nouvelle France. 

Un de mes amis a appelé mon attention sur un article de M. Ernest 
Gagnon, publié dans la livraison de février 1903 de la Noucelle- France. Dans 
son article M. Gagnon mentionne l'Athénée Louisianais, « qui a, je crois, dis- 
paru il y a quelques années, un peu avant la mort de son principal fonda- 
teur, le très méritant M. Tujague. • 

Je suis heureux de pouvoir vous dire, M. le Rédacteur, que loin d'avoir 
disparu, l'Atliénée Louisianais n'a jamais été plus prospère qu'en ce moment. 
M. Cambon, ambassadeur de France, est venu à la Nouvelle-Orléans, l'année 
dernière, sur l'invitation de l'Atliénée, et cette société continue à combattre 
vaillamment et avec succès pour la conservation de la langue franc lise en 
Louisiane. 

M. François Tujague était un membre distingué de l'Athénée Louisianais, 
mais n'en a pas été le fondateur. C'est le D' Alfred Mercier, Louisianais de 
naissance, littérateur éminent, qui fonda l'Athénée en 1874. Il en fut le 
secrétaire perpétuel jusqu'à sa mort en 1894. 

.l'espère. Monsieur le Rédacteur, que vous voudrez bien donner à cette 
lettre la même publicité qu'à l'article de M. Gagnon. .Je suis sûr que les 
Canadiens-français seront heureux d'apprendre que l'Atliénée Louisianais 
est vivant, très vivant. Veuillez agréer l'assurance de mes sentiments les 
plus respectueux. 

I Alcéb Fortier, 

Président de l'Athétiée Louisianais. 



Québec, 25 avril 1903. 
A M. Alcée Fortier, 

Président de l'Athénée Louisianais, 
Nouvelle-Orléans. 
Monsieur, 

Je m'empresse de répondre à votre lettre du 9 de ce mois, que M. l'abbé 
Lindsay vient de me faire remettre. 

Peu de jours avant la mort de Monsieur Tujague, nos journaux ont repro- 
duit un article portant sa signature, au sujet du maintien de la langue 
française en Louisiane. Le souvenir de cet écrit, empreint d'un profond 
découragement, et le fait que, depuis plusieurs années, je n'avais pas eu 
l'occasion de voir aucune publication émanant de l'Athénée Louisianais, 
m'ont porté à croire que votre association avait {leut-être cessé d'exister. . 
Je dis « peut-être, > car, par un singulier caprice de la langue, le fait d'écrire 
ije crois,» en affirmant une chose, indique que l'on n'en est pas très sûr. 



BIBLIOGRAPHIE 30c 



Monsieur Sylvain, d'Ottawa, api'ès avoir lu mon article intitulé : ■ Notre 
langage • dans la Nouvelle- France du mois de février dernier, m'a fait savoir 
que votre association existait encore et que ses bulletins étaient publiés 
régulièrement. Je me suis alors empressé d'envoyer à V Enseignement 
primaire, de Québec, qui m'avait demandé la permission de reproduire mon 
article, un Post-Scriptum constatant cette continuité d'existence, que je 
venais d'ppprendre avec une vive satisfaction, et que votre lettre vient 
confirmer aujourd'hui. 

l,e nom du docteur Alfred Mercier ainsi que le vôtre. Monsieur, ne me 
sont pas inconnus ; cependant je dois déclarer que nous ne nous rendons 
pas suffisamment compte ici du travail que nos cousins de la Louisiane 
accomplissent \>o\xv conserver la langue et les traditions françaises dans leur 
iutéressante région. Et cela m'amène à vous prier, Monsieur le président, 
d'écrire pour notre revue La Nouvelle- France, un article sur l'œuvre de 
l'^^A^n^e //ouwi'anais, ou quelque sujet connexe, et aussi d'échanger votre 
publication avec la nôtre. 

Veuillez agréer. Monsieur, avec mes félicitations bien sincères, l'expres- 
sion de ma cordiale et respectueuse estime. 



Ernest Gaonon. 



BIBLIOGRAPHIE 



MÉDECINE SANS MÉDECIN, par le docteur Surbled, librairie Bloud, Paris 

Voilà un livre qui pourra rendre de précieux services, dans les affections 
subites, en attendant le médecin. L'éminent praticien qui en est l'auteur 
veut être utile à ses patients et aux malades en général ; il veut que par des 
soins intelligents on prépare les voies à l'homme de l'art, dont le traitement 
n'en sera alors que plus efficace. Loin donc d'empiéter sur le terrain de ses 
confrères — ce qui serait également se nuire à lui-même — il leur a ménagé 
dans ce livre un auxiliaire opportun. 

Notre littérature médicale compte déjà quelques traités de ce genre, aux- 
quels on serait tenté de reprocher, outre leur prix élevé, la surabondance 
des matières et une initiation trop détaillée aux symptômes des diverses 
maladies. La Médecine sans Médecin du docteur Siirbled, sous un volume 
restreint et à un prix modique, suffit aux exigences raisonnables. 

L'Amour sain, par le même, A. Maloine, éditeur, Paris. Après l'hygiène 

corporelle, l'hygiène morale et sociale Profond philosophe autant que 

physiologiste savant et expérimenté, mais avant tout chrétien éclairé et 
convaincu et patriote dévoué, notre distingué collaborateur aborde, encore 
une fois, la solution d'un problème qui intéresse au plus haut degré la 
famille, et partant l'Eglise et la nation. Dieu sait si la question est de pre- 
mière actualité pour notre ancienne mièrepatrie, aussi bien que pour nos 
voisins d'Ontario et de la Nouvelle-Angleterre. Plaise à la divine Providence 
que notre chère patrie, fidèle à la loi du Créateur et respectant l'inviolabilité 
et la sainteté du mariage, ignore longtemps et toujours le fléau de la dépo- 
pulation ! — Aux seules personnes mariées, désireuses de s'éclairer sur les 
devoirs sacrés de leur état ou de sauvegarder l'intérêt vital de ceux qui leur 



304 LA NOUVELLE - FRANCE 



sont chers, nous recommandons ce livre où l'auteur semble avoir résumé, 
avec une dialectique convaincante et dans un style toujours noble, les salu- 
taires leçons qu'il a données à ses contemporains dans ses travaux anté- 
rieurs sur des sujets analogues '. 

Les ouvrages du docteur Surbled ne se comptent plus. Il collabore, en outre, 
à presque toutes les revues catholiques do la France et do la Belgique, voire 
de l'Italie. Qu'il puisse mener de front tant de travaux, c'est pour nous un 
mystère. Plût à Dieu que ceux de nos médecins qui savent écrire fussent 
tentés de suivre l'exemple de leurs confrères de France I Le grand Kéca- 
mier s'occupait à ses heures perdues d'apologétique. Un des plus célèbres 
chirurgiens de Paris, le D'' Michaux, se consacre aux patronages de jeunes 
gens et y développe des sociétés de gymnastique. ■ 11 est impossible, nous 
écrivait dernièrement l'auteur du livre que nous venons d'apprécier, il est 
impossible, à moins de s'abrutir, de se confiner toute sa vie dans la méde- 
cine et de ne pas chercher ailleurs une diversion e^ un dérivatif. • Nos lec- 
teurs savent à quels nobles travaux l'éminent médecin qui a dicté ces paroles 
consacre ses rares loisirs. 

L'excellence de la dévotiox au coîur adorable de .TÉsn.s-C'nEisT, par le 
Père .Joseph de Gallifet, S. J — Edition canadienne publiée par un Père de la 
même compagnie d'après l'édition de 174.0 : Bureaux du Messar/er Canadien 
du Sacré-Cœur, Montréal. Prix 25 cents l'unité, $2A0 la douzaine. 

Nous sommes tard-venu pour saluer l'apparition de cet opuscule sur la 
dévotion par excellence des temps actuels. Le mois de juin, consacré au 
culte du Cœur adorable de .Jésus, nous fournit l'occa<ion do réparer notre 
négligence. Nous connaissons, pour l'avoir souvent feuilleté et parfois 
exploité, ce rarissime exemplaire de 1745 que Téditour canadien a eu l'heu- 
reuse inspiration de reproduire. Il y a eu, depuis cette époque, tout une 
floraison de littérature mystique sur la dévotion au iSacré Cœur. Mais en 
a-ton écrit d'une manière à la fois plus attrayante et plus solide? Nous en 
doutons. Le Père de Gallifet (Vlntroductio/i de l'éditeur en fait foi) était un 
homme aussi vertueux que savant ; contemporain des révélations du Divin 
Maître à la Bienheureuse MargueiiteMarie, et des guides que Dieu avait 
choisis pour diriger cette âme privilégiée dans les voies de la sainteté, il a, 
pour ainsi dire, vécu dans l'atmosphère do cette Jlamme luisante et ardente 
dont son âme était en même temps embrasée et éclairée. 

L'opuscule est dédié à la Vénérable Marie de l'Incarnation que l'auteur 
n'avait pas oublié de mentionner dans l'antique édition, et aux illustres mar- 
tyrs .Jean de Brébeuf et GaV)riel Lalemant. On ne saurait mieux choisir: 
Marie de l'Incarnation a été la messagère du Sacré-Cœur dans le Nouveau- 
Monde ; les martyrs jésuites ont versé leur sang en travaillant au salut 
des âmes «qu'il a tant aimées. ■ 



L. L., F"\ 



1 — A consulter, entre autres ouvrages du niCmo autf^ur , La vie du Jmno homme, Lu 
vie à âtux. 



Le Président du Bureau de Direction : L'abbé L. Lindsay. 
Qdébeo : — Imprimerie S.-A. Demers, N° 30, rue de la Fabrique. 



LA NOUVELLE -FRANCE 

REVUE DES INTÉRÊTS RELIGIEUX ET NATIONAUX 



DO 



CANADA FRANÇAIS 



Tome II JUILLET 1903 N» 7 

QUESTIONS D'APOLOGÉTIQUE 

l'apologétique et le surnaturel 
(Suite) 

Cette vérité de l'existence d'un tel Dieu est la seule, pensons- 
nous, que suppose et à laquelle soit subordonnée la possibilité du 
surnaturel. 

On l'a voulu quelquefois prouver par l'existence des mystères 
proprement dits, par le pouvoir du côté de Dieu de les faire con- 
naître et la faculté du côté de l'homme d'en saisir quelque chose, 
supposé qu'ils lui soient révélés. Certainement la preuve est 
bonne et convaincante, dans la mesure surtout où elle sous- 
entend l'existence du Dieu personnel, intelligent, libre, capable 
de descendre au niveau de l'homme, de se mettre à sa portée, et 
de l'élever jusqu'aux régions divines. Mais nous estimons qu'elle 
n'est point nécessaire. Elle a même, à nos yeux, le double tort 
de tendre et de parvenir au but par un trop long circuit, et de 
paraître restreindre implicitement le domaine du surnaturel en 
deçà de ses limites véritables. Nous croyons que la révélation des 
20 



306 ' LA NOUVELLE - FRANCE 

mystëres n'est nullement essentielle à la réalisation du surnaturel 
dans l'humanité. Assurément une communication entre Dieu et 
une créature raisonnable, une union entre Dieu et l'homme serait 
excessivement imparfaite et bornée, serait à peine divino-humaine, 
si Dieu ne daignait parler à l'homme. Mais Dieu pourrait parler 
à l'homme sans lui révéler aucun mystère. Il pourrait pousser la 
condescendance à l'égard de la créature dont il se fait l'ami jus- 
qu'à venir s'entretenir avec elle, se promener avec elle sous les 
ombrages d'un Paradis terrestre, et ne lui parler que de la beauté 
du ciel bleu, de la douceur du vent dans l'après-midi, ad auram 
post meridiem, du parfum des fleurs, (nous dirions volontiers, de 
la pluie et du beau temps, si nous ne craignions de tomber dans 
la vulgarité), et cette condescendance devrait être appelée une 
faveur surnaturelle : oui surnaturelle au sens propre du mot, 
parce qu'il n'est dans la nature d'aucun être créé possible de voir 
ainsi Dieu descendre à son niveau. 

La révélation des mystères est seulement un degré du surna- 
turel. Nous avouerons volontiers qu'elle est assez dans la logique 
des faits. Si Dieu descend jusqu'à la familiarité avec sa créature, 
il est logique qu'il se fasse plus intimement connaître d'elle, et 
lui révèle quelque secret. Toutefois, nous le répétons, cela n'est 
pas absolument nécessaire. Lors môme que, par impossible, il n'y 
aurait point de mystère, lors même que l'homme serait une créa- 
ture connaissant par elle-même tout ce que Dieu connaît, ou bien 
lors même que Dieu ne jugerait pas à propos de lui révéler, de lui 
montrer rien de caché, rien qui le dépasse, il y aurait encore place 
pour le surnaturel. 

*** 

Le surnaturel, on ne devrait jamais l'oublier, n'a nullement 
pour but de compléter la nature, de suppléer à ses insuiRsauces. 
Il a sa raison d'être en lui-même, c'est-à-dire dans la bonté infinie 
de Dieu, qui trouve sqs délices à aimer ses créatures intelligentes, 
à être aimé d'elles en retour, à vivre, dans une certaine mesure, 



QUESTIONS d'apologétique 307 

de leur vie, et à les associer à la sienne propre. Dans l'hypothèse 
même où l'être créé serait d'une nature infinie, où par conséquent 
il se suflSrait pleinement, surabondamment, le surnaturel aurait 
encore sa place. Il resterait encore à l'être créé, supposé infini, 
de voir ses auteurs descendre jusqu'à lui, s'unir à lui dans la 
communion d'une même vie individuelle, ce qui seraft une faveur 
dépassant sa nature, comme celle de tout être créé. 

Pour cela nous avons une certaine défiance pour les preuves 
qui visent à rendre le fait surnaturel vraisemblable et plausible, 
en arguant de l'impuissance où est la nature de se suffire dans 
son propre domaine. Elles ont l'inconvénient de présenter le 
surnaturel comme une sorte d'annexé de la nature, comme le 
moyen ordonné par Dieu et qui _s'imposait pour ainsi dire à lui 
pour rendre l'homme capable de remplir sa destinée terrestre, et 
d'obéir aux lois de sa vie morale, intellectuelle, sociale, etc. ; en 
un mot, elles paraissent subordonner le surnaturel à la nature, 
comme le moyen est subordonné à sa fin. Elles ont besoin d'être 
bien comprises et d'être maintenues soigneusement sur leur pro- 
pre terrain. Nous inclinons fortement à croire que plusieurs d'en- 
tre elles, mises en avant par les plus hautes autorités, ont été 
insensiblement déplacées, transportées du terrain de la thèse 
supernaturaliste sur celui de l'hypothèse naturaliste, à la faveur 
de l'équivoque créée par la ressemblance des termes. Nous cite- 
rons comme exemple de ces termes équivoques, celui de nature 
humaine, qui comme nous le montrerons plus tard, peut avoir un 
double sens : il peut signifier ou bien la nature spécifique univer- 
selle de l'humanité abstraite, ou bien la nature particulière de 
l'humanité existante, considérée comme race surnaturelle. Il est 
fort possible que telle preuve, tendant à prouver la nécessité de 
quelque don ou secours surnaturel, qui s'appuyait primitivement 
sur les exigences de la nature humaine entendue dans le second 
sens, qui partait uniquement de la notion propre à l'humanité 
actuelle surnaturalisée, ait glissé peu à peu et à l'insu de ceux 
qui la faisaient valoir sur le terrain de la nature proprement 



308 LA NOUVELLE - FRANCE 

dite, ait été étendue ensuite, soit à l'humanité possible, abstraite, 
soit à l'humanité terrestre et existante, supposée, à tort, dans 
quelque période de son existence, réduite à l'état do nature pure, 
ou purement déchue. 

Ainsi en est-il, croyons-nous, des preuves classiques formulées 
par saint Thomas, répétées après lui par tous les théologiens, 
itdoptées et reproduites par le Concile du Vatican, qui ont pour 
but de montrer que l'homme a besoin d'une révélation divine, 
partant surnaturelle, s'étendant môme A certaines vérités de 
l'ordre rationnel. Ces preuves nous semblent concerner l'huma- 
nité de fait, race surnaturelle, comme nous l'avons remarqué : 
sur ce terrain elles sont apodictiques. 

C'est à l'homme existant et non point à l'homme purement 
na;ture que peuvent s'appliquer les paroles de saint Thomas : 
Veritas de Deo. . .a cvjus cognitmie dependet tota hominis salas 
quœ in Deo est ', « la vérité sur Dieu de la connaissance de laquelle 
dépend totalement le salut de l'homme, qui est en Dieu. » Le mot 
de salus dans le langage théologique est le terme propre pour 
exprimer la béatitude surnaturelle à laquelle l'homme actuel est 
ordonné. Incontestablement l'homme existant, dont la fin est de 
vivre en société immédiate avec son Dieu, auquel, dans ce but, 
de vrais mystères sont manifestés dès la vie présente, et dont il a 
été dit : hœc est vita œterna ut cognoscant Deum veruni. . .ne peut 
se passer de la connaissance de Dieu qui n'est pas totalement 
inaccessible à sa raison ; et comme s'il était laissé à ses seules 
forces naturelles, — veritas de Deo per rationem investigata a paucis 
et per longum tempus et cum admixlione multorum errorum homini 
proveniret, ce sont les paroles de saint Thomas, « la vérité sur Dieu 
due aux investigations de la raison ne parviendrait qu'à un petit 
nombre d'hommes, après de longues recherches, et avec le 
mélange de beaucoup d'erreurs, » — on en conclut légitimement à 
la nécessité morale, même de ce chef, d'une révélation. Ut igitur 

1 _ 1« q. 1 art. 1. 



QUESTIONS d'apologétique 309 

salus hominibus et convenientias et certius proveniret, necessa- 
riumfuit quod de divinis per dîvinam revelatioyiem instrueretur, 
«pour rendre aux hommes le salut plus commode et plus assuré 
il fut nécessaire qu'une révélation divine vînt les instruire des 
choses divines. » Il s'agit toujours da salut proprement dit. Il sem- 
ble bien évident que saint Thomas parle uniquement de l'homme 
appelé à la béatitude de la vision divine. Quant à l'homme 
nature, dans l'hypothëse de son existence, au cas vraisemblable 
où ses ressources pour atteindre au vrai ne l'emporteraient point 
sur celles de l'humanité présente, comme il aurait Dieu pour fin 
dernière en un sens bien différent de celui qu'éveillent ces expres- 
sions en notre esprit habitué aux idées surnaturelles, et d'une 
manière dont la claire notion nous échappe, ne peut-on pas 
supposer qu'une longue et assez générale ignorance de la veritas 
de Deo, et l'alliage de nombreuses erreurs à la faible connaissance 
qu'il finirait [.ar en acquérir, n'auraient pas pour lui les mêmes 
inconvénients que pour notre race, ne seraient pas en contradiction 
avec son état et ses relations vis-à-vis du Créateur ? L'état de 
nature pure, si le fait surnaturel tel qu'il est compris par le 
catholicisme est une réalité, l'état de nature pure dans l'humanité 
ne peut être pour nous qu'une sorte d'énigme sur laquelle nous 
n'avons guère que des conjectures à hasarder. Il manque à nos 
déductions tirées de l'analogie la confirmation de l'expérience, 
et nous sommes toujours exposés à voir cet état hypothétique à 
travers nos conceptions de l'état où nous sommes. 

(À suivre.) 

Alex. Mercier, O. P. 



LE PREMIER PRETRE ACADIEN 

l'abbé JOSEPH -m ATHURIN BOURG 
I 

Josepli-Mathurin Bourg naquit à la Rivière -aux -Canards, 
paroisse Saint-Joseph, le 9 juin 1744, de Michel Bourg et d'Anne 
Hébert. Il était petit-fils d'Alexandre Bourg, notaire royal aux 
Mines, mort à Richibouctou en 1760. 

Cet Alexandre descendait lui-même de l'un des compagnons 
d'Aulnay et peut-être de Razilly, venus en Acadie, à Port- Royal, 
en 1632, dans le but de relever cette place et de la fortifier contre 
les invasions des Anglais de la Nouvelle-Angleterre. 

C'est sous l'administration de M. de Razilly que les familles 
européennes commencèrent à émigrer vers l'Acadie. Elles for- 
mèrent ce petit noyau devenu, dans la suite, malgré la persécu- 
tion, les désastres et la déportation, la grande, l'énergique famille 
acadienne actuelle. Chacun des compagnons d'Aulnay et de 
Razilly fit souche ; c'est à eux qu'il faut remonter pour trouver 
l'origine du peuple acadien. 

La Rivière-aux-Canards, aux Mines, fut fondée par des colons 
venus de Port-Royal en 1680. Pierre Melanson et Pierre Terriau 
étaient à leur tête. 

Il est probable que l'ancêtre de l'abbé Bourg était du nombre 
de ces vaillants colons. Ce sont eux qui ouvrirent à la colonisa- 
tion cette riche région devenue, par la suite, le centre acadien le 
plus populeux, le plus riche, le plus prospère. 

Lors de la naissance de' l'abbé Bourg, l'avenir était sombre, 
plein d'incertitude. Chaque jour, les Anglais suscitaient aux 
Acadiens de nouvelles tracasseries. Devenus maîtres de Port- 
Royal et de toute l'ancienne Acadie, les Anglais exigeaient sans 
cesse le renouvellement du serment d'allégeance à la Couronne 



LE PREMIER PRÊTRE ACADIEN 311 

(l'Angleterre : et chaque fois, les Acadiens protestaient énergi- 
quemcnt quand ce serment contenait des outrages à leur foi, des 
conditions contraires aux privilèges concédés par la reine Anne 
touchant le libre exercice de leur religion, la liberté pour eux de 
s'en aller, avec leurs biens ntfeubles, dans le pays de leur choix. 

Trompé parles astucieux agissements de l'ennemi, les Acadiens 
vivaient dans une fausse sécurité. Mais un jour, le gouverneur 
Law^rence, d'ignoble mémoire, s'étant concerté avec ses satellites, 
exécuta ce coup de main horrible et sans précédent dans l'histoire 
des nations : la déportation en masse de tout le peuple acadien. 

Michel Bourg *, përe de l'abbé Bourg, avait pu échapper à la 
déportation en se réfugiant, avec un grand nombre d'autres 
Acadiens, à l'île Saint-Jean où il se crut à l'abri des Anglais. 
Mais en 1758, tous furent pris par un ennemi acharné contre ce 
peuple malheureux. On les entassa dans des navires dont quel- 
ques-uns n'arrivèrent jamais à destination. 

Celui qui portait la famille de Michel Bourg fut assez heureux 
pour atteindre les côtes du nord de la France, où les épaves de ce 
pauvre peuple furent recueillies et établies à Saint-Malo, à Belle- 
Ile-en-Mer, sur le littoral de la Bretagne, et ailleurs, grâce aux 
soins de l'abbé de l'Isle-Bieu, vicaire général de l'évêque de 
Québec, résidant à Paris, et du célèbre abbé LeLoutre, ancien 
missionnaire en Acadie, victime, lui aussi, de la persécution de 
l'Anglais. 

L'abbé de l'Isle-Dieu, qui s'intéressait tant à l'église du Canada, 
et qui avait réussi à établir soixante-dix-huit familles canadiennes 
dans le seul diocèse de Vannes, sut distinguer parmi ces réfugiés 
quatre enfants dont les talents remarquables et la tendre piété fai- 
saient présager déjà des sujets précieux pour le clergé de Québec. 
Ces quatre jeunes gens étaient : Jean Bro et Joseph Mathurin 
Bourg, nés à la Rivière-aux-Canards ; Pierre Bourg et Isaac 
Hébert, nés aux Mines, paroisse de Copequid. 



1 — D'après M. P. P. Gaudet. 



312 LA NOUVELLE -FRANCE 

Les prenant sous sa protection, il leur fit faire leurs humanités 
au petit séminaire de Saint-Malo et entretint une correspondance 
suivie à leur sujet avec le cardinal préfet de la Propagande à 
Rome, dans le but de les faire adopter par cette Congrégation. 
Puis, lorsqu'ils eurent terminé leurs études philosophiques et théo- 
logiques, il réussit à faire agréer les deux premiers par l'évêpe 
de Québec qui les fit venir au Canada en 1772. 

L'abbé Bro s'eraploj'a, après son ordination, à recueillir ses 
compatriotes exilés dans la Nouvelle- Angleterre et à les fixer sur 
des terres généreusement concédées par les Messieurs de Saint- 
Sulpice à Montréal et ailleurs dans le même district. Ils y formè- 
rent plusieurs paroisses où sont encore leurs descendants. 

L'abbé Jean Bro décéda à Saint-Jacques de l'Achigan, le 12 
janvier 1824, âgé de quatre-vingts ans et demi. Il fut inhumé 
dans cette paroisse dont il avait été curé de 1796 à 1814. 

II 

L'abbé Bourg fut ordonné à Montréal en septembre 1772, par 
M^'' Briand, évêque de Québec. Ce fut le premier prêtre acadien. 

Après un an de vicariat il fut chargé, en 1773, des missions 
de l'Acadie, y compris la Gaspésie et la baie des Chaleurs. Il 
devait faire sa résidence à Tracadièche (aujourd'hui Carleton, 
baie des Chaleurs). 

Il arriva à Tracadièche en septembre 1773, chargé par son 
évêque de parcourir toute l'Acadie, d'y relever le courage des 
pauvres Acadiens qui, après la tempête, revenaient au pays à 
travers les bois, au prix des plus rudes épreuves. Presque chaque 
jour, durant .ce douloureux voyage, ces malheureux voyaient 
diminuer leur nombre par suite de la fatigue et des inénarrables 
souffrances de la faim. Mais revoir leur patrie, objet du culte de 
leur cœur !. . . . 

Ceux qui l'atteignirent se fixèrent dans des régions encore 
inexplorées où ils fondèrent des établissements nouveaux. 



LE PREMIER PRÊTRE ACADIEN 313 

Au nom de l'évêque de Québec, qui leur portait un vif intérêt, 
l'abbé Bourg promit qu'il s'eftbrccrait de leur procurer, le plus 
tôt possible, les secours religieux dont ils étaient privés depuis si 
longtemps par les malheurs de la guerre. 

Son premier soin en arrivant à Tracadièche fut de s'aménager 
un logement dans la sacristie de la petite chapelle bâtie par le 
Père de la Brosse, célèbre missionnaire jésuite, qui fit deux mis- 
sions en Gaspésie et à la baie des Chaleurs, l'une en 1771 et 
l'autre en 1772. 

M. Bourg trouva en cet endroit un groupe de quarante familles 
acadiennes, formant une population de deux cents âmes, se 
livrant à la pêche et à la chasse, quelques-uns à la culture du 
soi. 

Tracadièche \ ainsi nommé par les sauvages, avait reçu ses 
premiers habitants vers 1755. Sept familles acadiennes, après 
mille dangers, réussirent à échapper à la fureur des Anglais. 
Parties de Beaubassin, elles se réfugièrent dans les bois, empor- 
tant les objets les plus indispensables k la vie. Elles s'étaient 
enfuies dès la première annonce du danger qui les menaçait, et 
elles furent assez heureuses pour atteindre la baie Verte sans 
être inquiétées. 

Ces sept familles étaient celles de François Coracau, Charles 
Dugas, Benjamin LeBlanc, Joseph LeBlanc, Claude Landry, 
Eaymond LeBlanc et J.-B'" LeBlanc. 

Après avoir erré durant quelque temps sans oser se fixer, par 
la crainte des Anglais, ces familles arrivèrent à la baie des Cha- 
leurs qu'elles traversèrent, pour s'arrêter enfin à une petite pres- 
qu'île, ou plutôt un barrage (désigné par les habitants de ces con- 
trées sous le nom de barachois), le barrage de Tracadièche. 

Ce barrage est formé par un banc de sable de près de deux 
milles de long, joignant la terre ferme à l'est à un cap qui s'avance 
à un mille dans le golfe, fermé à l'ouest par un autre banc de 



1 — Tracadièche signifie: Endroit ou il y a beaucoup de hérons. 



314 LA NOUVELLE - FRANCE 

sable qui court de la terre ferme nord et sud jusqu'à plus d'un 
mille au large, ne laissant qu'un goulet étroit et profond pour la 
décharge de ce vaste étang au reflux de la marée. 

Ces deux bancs, se rencontrant — sauf le goulet— presque à 
angle droit, étaient alors couverts d'épaisses forêts oftVant une 
retraite sure. Aussi les malheureux exilés établirent-ils leur 
campement dans une petite île, boisée également, qui se trouve 
au centre du barrage. 

Ils y passèrent l'hiver de 1756, vivant de la chasse. Trois ou 
quatre d'entre eux moururent et y furent enterrés. 

Ce furent là les fondateurs de la belle paroisse actuelle de 
Carleton. 

Quelques temps après, ils y furent rejoints par d'autres familles 
acadiennes qui étaient venues se mettre sous la protection du fort 
de Eistigoucheet de la flotte française commandée par M. de Dan- 
jac, qui fut détruite par les Anglais dans un combat naval, peu 
après la prise de Québec. 

M. Bourg passa l'hiver de 1773-1774 auprès de ses ouailles de la 
baie des Chaleurs, et alla faire une mission chez les sauvages de 
Ristigouche dont il apprit à fond la langue en peu de temps. 

A peine le printemps de 1774 s'annonçait-il que M. Bourg 
partait pour les lointaines missions de l'Acadie. Il tardait à sou 
cœur d'apôtre et d'Acadien de revoir, après les épreuves de la 
dispersion dont il était une des victimes, le sol natal resté si cher 
à son âme. Accompagné de deux sauvages, il se dirigea à travers 
la forêt sur la rivière Saint-Jean, passant par la Madawaska. Il 
y trouva un grand nombre de sauvages et quelques établisse- 
ments nouveaux formés par les Acadiens revenus des côtes de la 
Nouvelle- Angleterre où la persécution les avait jetés. 

M. Bourg resta plusieurs jours sur la rivière Saint-Jean, donnant 
la mission à tous les postes français et sauvages. 

Qu'ils furent heureux ces pauvres Acadiens de voir au milieu 
d'eux un piètre de leur race, comme eux victime de la barbarie 
anglaise, comme eux attaché à sa foi ! Cette fidélitité même 



LE PREMIER PRÊRTE ACADIEN 315 

n'avait-elle pas été la cause principale de leurs malheurs? Quel 
fut leur bonheur d'entendre la parole de Dieu dont ils avaient 
été privés si longtemps et dont ils étaient si avides ; de recevoir 
les secours religieux dont ils avaient si grand besoin dans leur 
profonde détresse ! 

Mais combien pénibles étaient ces missions pour le mission- 
naire ! A chaque petit bourg, à chaque station même, au milieu 
d'un petit groupe de familles, quelquefois dans la misérable 
cabane d'un pêcheur au bord de la mer, ou au fond des forêts 
sous la tente d'un sauvage, il fallait dresser un autel, consacrer 
les mariages par les bénédictions de l'Egliae — mariages souvent 
contractés déjà devant un notable de la place ou le chef du cam- 
pement — , suppléer aux cérémonies du baptême, catéchiser les 
enfants, donner la première communion, enfin couronner la mis- 
sion par une retraite de deux ou trois jours et confesser tout le 
monde ; car tous accouraient à la mission et la suivaient religieu- 
sement. Et après s'être réconciliés avec leur Dieu, ils s'en retour- 
naient, plus forts contre les épreuves à venir, consolés de leurs 
souiFrances actuelles. 

A la nouvelle de la venue du missionnaire, on s'empressait de 
se rendre à l'habitation la plus vaste qui lui servait alors de cha- 
pelle et de résidence. Des familles entières faisaient cinq à six 
lieues et quelquefois davantage, par des chemins difficiles, à 
travers la forêt, ou en barques conduites par de vigoureux jeunes 
gens. On campait autour de l'habitation du missionnaire. On y 
restait tout le temps de son séjour, tant on était heureux de sa 
présence, désireux de la parole de Dieu et des secours de la reli- 
gion. Avec la piété et le recueillement des chrétiens des temps 
apostoliques, on assistait à tous les oflaces qui duraient presque 
des journées entières. 

Spectacle«bingulièrement émouvant, s'écrie M. Rameau de St-Père, que 
celui de cette atfluence agreste et enthousiaste autour de ce visiteur étrange, 
isolé, presque misérable I Quand il survenait à travers les bois, accompagné 
d'un ou deux sauvages, sa simplicité, son dénûment même n'étaient pas sans 



316 LA NOUVELLE -FRANCE 



grandeur. Mais on comprend difficilement comment un homme pouvait 
suffire à une telle besogne. Les stations étaient plus fatigantes encore que 
les parcours ; il faut réellement que dans ces réunions où se reflétait tant 
de puissance morale, les missionnaires aient puisé des joies intérieures et 
des consolations religieuses qui seules pouvaient compenser les fatigues et 
l'épuisement du corps. 

Après un assez long séjour consacré aux missions de la rivière 
Saint-Jean, il visita le fort Quanabéquécliis \ où il fit plusieurs 
baptêmes et un mariage ; puis il continua sa route en visitant 
tous les postes français. Il fit une mission de quelques jours à 
Petitcoudiac et à Memramcook. De là il se rendit au village de 
la baie Sainte-Marie, N.-E., créé récemment par les proscrits de 
1755 revenus dans leur patrie. M. Bourg y demeura quelques 
semaines. Il y baptisa un grand nombre d'enfants, et même 
d'adultes de quatorze et seize ans qui, faute de prêtres, n'avaient 
pas encore reçu la grâce du baptême. 

Il continua dès lors droit sur Halifax. 

Au retour, il visita Cocagne et y passa quelque temps. Il y fit 
plusieurs baptêmes, bénit les fosses de ceux qui étaient morts 
durant l'absence du missionnaire et consacra des mariages. Il 
donna ensuite une mission à Miramichi où se trouvait un groupe 
considérable d'Acadiens et un grand nombre de sauvages ; puis, 
se rendit à Miscou et finit sa tournée par Caraquet pour de là 
rentrer à Tracadièche, lieu de sa résidence. 

Il fit à l'évêque de Québec un rapport du succès de cette pre- 
mière mission si fructueuse pour le salut des âmes de ces pauvres 
Acadiens si longtemps abandonnés. 

M*' Hubert, alors évêque de Québec, en fut si satisfait, qu'il 
conféra à M. Bourg les titres et la juridiction de grand-vicaire 
pour toute l'Acadie et autres missions, tant en Gaspésie que sur 
• 

1 — On écrit KennehecasU. Ce fort est situé à environ 15 milles de Saint- 
Jean, N.-B., et s'appelle maintenant French Village (Rov. W.-O. Raymond). 



LE PREMIER PRÊTRE ACADIEN 317 

les deux rives de la baie des Chaleurs. En lui octroyant ces pou- 
voirs, M*"^ Hubert s'exprima ainsi : 

Le zèle qui vous fit abandonner l'Europe pour vous sacrifier au salut de 
vos frères, plus chers à votre cœur par les sentiments de la religion que 
par ceux de la nature, ne trouve point d'obstacles insurmontables dès qu'il 
s'agit de gagner des âmes à Jésus-Christ. La difficulté des chemins, la mau- 
vaise humeur des peuples, que nous ne vous avons pas laissé ignorer et qui 
ne vous a pas épouvanté, l'incertitude du succès, rien de tout cela ne ralentit 
votre zèle ; à toutes ces représentations que notre affection autant que notre 
devoir nous obligeait de vous faire, vous ne nous avez donné que des réponses 
dignes d'un ministre de Jésus-Christ. 

• Je ne suis venu, avez vous dit, que pour les âmes abandonnées de secours. • 
De si beaux-eentiments ne pouvaient que nous plaire infiniment; ils ont en 
effet pénétré jusqu'au tendre et au plus intime de notre cœur. Et pour 
entrer dans toutes vos saintes et pieuses intentions, seconder votre piété et 
votre esprit apostolique, nous vous avons revêtu et vous revêtons, par les 
présentes, de tous nos pouvoirs. 

Durant les trois années qui suivirent, M. Bourg visita la Gas- 
pésie et la baie des Chaleurs jusqu'à Miscou. 

Il faut remarquer qu'il était le seul missionnaire en ces parages, 
et qu'il avait plus de quatre cents lieues à parcourir par terre et 
par mer. 

{à suivre). 

L'abbé E.-P. Ciiouinard, 

Curé de Saint-Paul de la Croix. 



L'ANARCHIE GRAMMATICALE EC LITTÉRAIRE 



(Suite) 

1828 marque le second stade de notre grand poète : il mue. 
A plusieurs reprises il revient sur l'influence des révolutions sur 
la littérature, qui doit les refléter, pour y applaudir, ou pour en 
combattre les erreurs et en flétrir les excès. Cette influence il la 
subit à son tour, pour son malheur. Les dernières années de la 
Restauration furent orageuses : 1830 se préparait dans l'ombre. 
La révolution grondait déjà dans sou âme avant d'éclater dans ses 
œuvres. Les orientales, qui portaient encore la marque du maître, 
semblent être une transition dans l'évolution de son génie ' Le 
grand retentissement qui les accompagna ne les sauva pas de la 
critique. Leur défense fut l'occasion d'une nouvelle déclaration 
de principes : 

Hors de là la critique n'a pas de raison à doinandor ; le poète n'a pas do 
compte à rendre. L'art n'a que faire dos lisières, des menottes, des bail- 
lons ; il vous dit : Va, et il vous lâche dans ce grand jardin do poésie oii il 
n'y a pas de fruit défendu. L'espace et le temps sont au poète. Que le 
poète donc aille oii il veut en faisant co qui lui plaît : c'est la loi. 

Et ailleurs : « Les étranges caprices que vous avez là ! n A quoi il 
a toujours fermement répondu que ces caprices étaient ses capri- 
ces ; qu'il ne savait pas en quoi étaient faites les limites do l'art ; 
que de géographie précise du monde intellectuel il n'en connais- 
sait pas, etc. Et encore : 

A quoi rime l'Orient? Il répondra qu'il n'en sait rien, que c'est une idée 
qui lui a pris, et qui lui a pris d'une façon assez ridicule, l'été passé, en allant 
voir coucher le soleil. 1 



1 — Préface des Orientales, 1829. 



l'anarchie grammaticale et littéraire 319 

Ce sans-façon trahit un orgueil immense, qui désormais va 
s'étager comme la tour de Babel en menaçant le ciel ; frappé de 
la foudre, il ne se rendra pas, et il mourra dans son obstination. 

A cette date Victor Hugo esquissait un programme qui ferait 
présager l'avenir. II tint parole. Désormais sa Muse devient une 
Némésis qui promène sa torche incendiaire à travers toutes les 
choses saintes qu'il avait vénérées et chantées, la religion, la 
royauté et l'art. Cette entreprise sacrilège sera menée pendant 
cinquante ans sans défaillance, et plutôt avec une ardeur que les 
évènemennts ne font qu'enflammer. Ne parlons ici que de l'art. 
Après avoir rédigé sa doctrine révolutionnaire en prose, il la mit 
en vers. Son « cheval, » qui dépasse de cent longueurs le Pégase 
fourbu des anciens, en est le symbole ébourifflé. 

Il n'est docile, il n'est propice 
Qu'à celui qui, la lyre en main, 
Le pousse clans le précipice 
Au delà de l'esprit humain. 



Sans patience et sans clémence 

11 laissa, en son vol effréné, 

Derrière sa ruade immense, 

Malebranche désarçonné. 

Son flanc ruisselant d'étincelles 

Porte le reste du lien 

Qu'ont tâché de lui mettre aux ailes 

Despréàux et Quintilien '. 



Le cheval était fait pour le cavalier : tous les deux firent du 
chemin. 
S'adressant à son propre esprit, genio Hbri, il lui tient les propos 

suivants : 

toi qui dans mon âme vibres, 

O mon cher Esprit familier, 

Les espaces sont clairs et libres ; 

J'y consens, défais ton collier. ' 



1 — Chansons des rues et des bois. 



320 LA NOUVELLE -FRANCE 



Trouble La Harpe, ce coq d'Inde, 
Et Boileau dans leurs sanhédrins. 
Saccage tout, jonche le Pinde 
De césures d'alexandrins '. 

Le volume auquel j'emprunte ces citations parut en 1866. 
L'auteur avait passé la soixantaine, et son sang ne s'était pas 
refroidi. Plus jeune, il avait fait sa profession de foi avec le même 
enthousiasme sauvage. Il faut lire en entier la pièce intitulée : 
Réponse à un acte d'accusation. Je n'en citerai que quelques 

vers : 

Oui de l'ancien régime ils ont fait tables rases, 

Et j'ai battu des mains, buveur du sang des phrases. 

Quand j'ai vu par la strophe écumante et disant 

Les choses dans un style énorme et rugissant 

L'art poétique piis au collet dans la rue ; 

Et quand j'ai vu, parmi la foule qui se rue, 

Pendre par tous les mots que le bon goût proscrit 

La lettre aristocrate à la lanterne esprit. 

Oui, je suis ce Danton. Je suis ce Robespierre ^ 

On peut suivre dans la même pièce l'abattage de toutes les 
règles classiques sur la rime, le rythme, le mot, la périphrase, la 
strophe, la césure, la métrique en général. Le caprice, poussé 
aux dernières limites, y déploie ses audaces et ses défis dans des 
titres vaporeux, étranges, fantasques, cherchés, quand un point 
d'interrogation n'en tient pas lieu. La rivalité y sert de repous- 
soir au sublime, et des mots qui n'ont pas cours en bonne com- 
pagnie sont sertis comme des perles dans des vers admirables. 
Les mots y sont coupés en deux, la première syllabe rime à la 
fin du vers, la seconde rejetée au vers suivant. L'orgueil du poète 
outrage la tradition et les gloires les plus pures. Escomptant 
l'avenir, sûr de son règne, le sublime égaré chante son triomphe 
dont il jouit d'avance : ses œuvres en prose et en vers, ses romans, 



1 — Ibidem. 

2 — Les Contemplations. 



l'anarchie grammaticale et littéraire / 321 

j 

son théâtre portent l'empreinte de sa mentalité. Il ne respecte 
rien, ni la religion, ni la morale, ni la pudeur, ni les femmes dont 
il adore l'écorce, ni le prêtre, ni le moine, ni le chevalier, quoiqu'il 
appelle le moyen-âge " un océan de poésie, » ni l'histoite, ni les 
souvenirs de la vieille patrie française. On peut glanejj dans ses 
poésies des vers qui contredisent ses assertions sans les détruire. 
Il ne varia qu'une fois, mais ce fut pour tout de bon. La seconde 
moitié de son existence orageuse, et la plus longue, est d'une 
seule pièce. Si l'unité était le critérium de la grandeur dans tout 
ordre de choses, il faudrait accorder à cet homme la grandeur 
sinistre du mal. 

Cependant à travers les ruines qu'il a amoncelées, dans ces 
compositions d'une architecture confuse, que de beautés de pre- 
mier ordre, quelle fécondité de conceptions, même quand elles 
sont bizarres, quelle variété de tons, qui épuisent la gamme 
humaine, que de pensées délicates, quels délicieux passages, 
quelle richesse de couleurs, quelles fraîches peintures, que de 
mots heureux, que de vers bien frappés, sonores comme l'airain ! 
Quand ce Titan redevient père, quand il quitte le forum pour le 
fojer, quand il caresse ses petits-enfants, quels accents il trouve 
dans son âme pour dire qu'il les aime ! Comme il pleure sur les 
tombeaux ; l'amour et la douleur lui rendent l'espérance ; il 
regarde le ciel qu'il narguait la veille ; il invoque un Dieu auquel 
il avait cessé de croire. Etrange organisation, faite d'ombre et de 
lumière, de haine et d'amour, d'ascensions radieuses et de chutes 
lamentables, ange et démon, qui fascine et qui repousse, qui pro- 
voque l'euthousiasme et l'horreur, presque le mépris, malgré 
tout étonnant par la puissance des facultés dont il abusa. Mais 
il a laissé après lui, avec la gloire qu'il a conquise, la révolution 
dans l'art. 

*** 

L'école romantique dont Victor Hugo est le chef le plus illus- 
tre, et qui marque peut-être une étape vers la décadence de notre 
21 



322 LA NOUVELLE - FRANCE 



langue, restera une date dans l'histoire de la littérature française. 
Ses excès sont rachetés par des œuvres d'une incontestable 
beauté. C'est ce mélange de grandeur et de misère qui explique 
pourquoi hlle a des partisans résolus et des détracteurs irréconci- 
liables. Ï)e8 critiques autorisés et peu suspects de complaisance 
reconnaissent loyalement les magnificences que contiennent les 
poèmes de Victor Hugo et de ceux qui l'ont suivi. Ces magni- 
ficences semblent être une objection contre la vieille esthétique 
dont ils restent les avocats. Ils ont répondu que lorsque les roman- 
tiques présentent des compositions qui s'imposent à l'admiration 
des bons juges, ils ne sont pas romantiques: ils sont classiques. 
Une étude détaillée des œuvres de Victor Ilugo démontrerait 
cette thèse jusqu'à l'évidence. Les odes et ballades sont des œuvres 
classiques ou néo-classiques, à la manière de Chateaubriand ; dans 
ses autres compositions, les meilleurs morceaux ont ce caractère. 
Mais à notre époque ou ne sait pas s'arrêter. Le romantisme 
fit du bruit pendant quarante ans, et a laissé dans notre littéra- 
ture une empreinte qui ne s'est pas effacée. Pour le dire en pas- 
sant, cette empreinte est plus profonde dans la poésie que dans 
la prose. La prose a une gravité naturelle, qui contient les écri- 
vains dans les règles du style ; elle est d'ailleurs employée pour 
des sujets sérieux où l'idée occupe plus de place que la forme. 
S'il faut ici faire une exception, c'est pour le roman genre idéa- 
liste ou plutôt fantaisiste, qui jette les écrivains en dehors de la 
réalité, à moins qu'il ne soit réaliste, et provoque des frais d'ima- 
gination et de sentimentalité, quelquefois aux dépens des règles 
de l'art. Autour de Victor Hugo, Lamartine, Musset, Alfred de 
Vigny, Delavigne, et les nombreux prosateurs que l'on sait, 
fondirent dans leur genre le classicisme et le romantisme, emprun- 
tant aux deux esthétiques ce qu'elles avaient de bon ; sans égaler 
le maître, resté hors de pair, par la puissance de la conception, 
la richesse et la splendeur du jet, ils furent plus français que lui. 
Louis Veuillot, qui s'y entendait, a dit de Musset : « C'est le plus 
français de tous. » 



L'ANARCniE GRAMMATICALE ET LITTÉRAIRE 323 

Quand cette pléiade, qui avait illustré le XIX.' siècle, disparut 
de la scène, les Parnassiens parurent. Je confesse ne pas com- 
prendre entièrement comment ils se distinguent des classiques 
romantiques, ni par quels traits ils justifient leur prétention d'être 
une école : je vois un mot nouveau pour dire une chose qui n'est 
pas neuve. Lecomte de Lille, Thieuret, Sull^'-Prudhomme, de 
Ilérédia, de Bornier, Rostan ont chacun leur petite caractéris- 
tique ; tous ont fait leurs preuves, et conquis leur place dans 
l'opinion et à l'Académie qui en est l'interprète. Ils n'ont pas 
créé un genre, et il faut les en féliciter: éviter l'imitation servile, 
qui étouffe le génie et les extravagances de l'originalité qui n'en- 
fante que des monstres, c'est entre ces deux extrêmes qu'il faut 
rester. 

(à suivre). 

P. At, 

Prêtre du Sacré-Cœur. 



AU PAYS DU SPHINX 

Les souvenirs du Sphinx 
(Suite et fin) 

LE SPHINX 

Après avoir subi tour à tour le joug de la Perse et de la Grbce, 
l'Egypte était tombée sous la domination romaine, et l'empereur 
Auguste en était devenu le pharaon. 

Les yeux toujours fixés sur l'Orient, je vois venir un jour, par 
ce même chemin du désert arabique qu'Abraham, Jacob et 
Moïse avaient suivi, un voyageur appuyé sur un long bâton, et 
conduisant un <âne qui portait une jeuue femme tenant son enfant 
dans ses bras. 

Il me rappela Moïse venant de la terre de Madian. Car c'est 
sous le même aspect de pauvreté et d'impuissance que j'avais vu 
rentrer dans son pays natal le grand Libérateur d'Israël. 

MOI 

Et qui étaient ces humbles émigrants ? 

LE SPHINX 

Je l'ignorais. Mais je ne sais quel vague pressentiment m'aver- 
tit qu'ils étaient de nouveaux envoyés de Jéhovah, venant de la 
terre d'Israël. 

MOI 

Quelque signe précurseur avait-il attiré votre attention aupara- 
vant? 

LE SPHINX 

Oui. Dans ma veille de la nuit précédente, j'avais remarqué 
dans le firmament, du côté de l'Orient, une nouvelle étoile, très 
brillante, qui s'approchait lentement, dans la direction d'Iîéiio- 



AU PATS DU SPHINX 325 



polis ; et je m'étais dit que ce nouvel astre annonçait peut-être 
l'arrivée de quelque personnage extraordinaire. 

Or, le lendemain, j'appris qu'un fait prodigieux s'était accompli 
à Héliopolis. Les trois cent soixante-cinq idoles, représentant les 
365 jours de l'année solaire, qui décoraient le somptueux temple 
du Soleil avaient été soudainement renversées et brisées, sans 
qu'on eût constaté aucune secousse de tremblement de terre. 
Les prêtres du Soleil épouvantés s'étaient précipités hors du 
temple, et ils avaient vainement cherché la cause du phénomène ^ 

ïïéliopolis était alors une ville presque déserte ; et ils n'avaient 
vu passer auprès du temple que les humbles voyageurs que j'avais 
moi-même aperçus. 

MOI 

Les avezvous revus bientôt après ? 

LE SPHINX 

Pendant deux ans, je n'entendis plus parler d'eux. Mais, un 
soir d'orage, je les vis arriver au pied du rocher qui me sert de 
couche ^. Ils paraissaient venir de Memphis, et avoir l'intention 
de traverser le Nil. C'était à l'époque de la crue des eaux, et le 
Khameyn faisait rage. La pauvre famille n'aurait pu trouver un 
logement dans ce lieu désert que j'habite, et elle se servit de moi 
})Our s'abriter. 

Grâce aux monceaux de sable qui m'entouraient, la jeune fem- 
me put grimper jusqu'à mon poitrail, en tenant par la main son 
enfant, qui avait alors deux ans, et qui marchait très lestement. 
Tous les deux se couchèrent à demi entre mes pattes, et mon 
large menton les couvrit comme un toit et les protégea contre 
la pluie. 

L'homme se dépouilla de son manteau, et les enveloppa avec 



1 — Ce fait n'a d'autre origine qu'une ancienne tradition, qu'on trouve 
dans quelques écrits des saints Pères et dans les vieux livres coptes. 

2 — Cette visite de la sainte Famille au Sphinx est légendaire. 



326 LA NOUVELLE - FRANCE 

le plus grand soin. Puis il descendit auprès de son âne, resté au 
pied du rocher. Du bout de son bâton il fit un trou dans le sable, 
et il en jaillit une source d'eau vive. Il en puisa dans un vase 
et la porta h la jeune mère et à l'enfant, avec du pain et quelques 
fruits, pendant que l'âne s'abreuvait lui-même, et cherchait quel- 
ques herbes à manger. 

L'homme passa la nuit debout, faisant la garde. Mais moi 
aussi je veillais, et j'avais, cette nuit-là, de graves raisons de ne 
pas dormir. 

Jusque dans les profondeurs de mon être de pierre je sentais 
des tressaillements jusqu'alors inconnus. Le contact de l'enfant 
me donnait comme des chocs électriques, et ses yeux lançaient 
des éclairs qui faisaient pâlir l'auréole de son front. 

J'aurais voulu lui parler, mais je n'osais. Son regard me ravis- 
sait et m'effrayait en même temps. Tout à coup sa voix douce 
me dit : 

— Qui donc ef-tu, grand Sphinx ? 

— Je suis, répondis-je en tremblant, le symbole du Soleil- 
Levant, 

— Et qui est le Soleil-Levant ? Le connais-tu ? 

— Hêlas ! non ; je connais bien l'astre que je vois se lever 
chaque matin. Mais je sais que tous les peuples en attendent un 
autre qui sera le vrai Soleil-Levant, et qui éclairera les intelli- 
gences et les âmes. 

Il y a trois mille ans que je guette son lever sur le monde, et 
deux fois j'ai cru à sa venue. Mais je hie suis trompé. Joseph 
et Moïse étaient bien les hommes les plus extraordinaires que 
l'Egypte et le monde aient connus. Mais ils n'ont pas dissipé la 
nuit qui enveloppe l'humanité. 

, — Eh bien ! grand Sphinx, tu pourras dire enfin que tu l'as 
vu lever Celui dont tu crois être le symbole. Car son jour est 
venu, et bientôt sa lumière illuminera le monde des âmes. 

Abraham et Jacob sont mes ancêtres. Joseph et Moïse ont été 
mes précurseurs. La Loi ancienne que Moïse a donnée au monde 



AU PAYS DU SPHINX 327 

venait de Dieu. Mais j'apporte la Loi nouvelle, et je viens réta- 
blir sur la terre le règne de Dieu et sa Justice. 

— Ces paroles me jetèrent dans la stupéfaction, et je m'écriai ; 
Mais toi, prodigieux enfant, qui donc es-tu ? 

— : Je suis le Verbe. 

— Le Verbe ? 

— Oui, le Verbe, la Parole qui a tout créé. Je suis la Voie, 
la Vérité, la Vie. 

— La Vie ? 

— Oui, la Vie et la Résurrection. 

— Pendant mes trente siècles d'existence je n'ai jamais entendu 
être humain prononcer de telles paroles. N'est-tu donc pas un 
enfant des hommes? Et cette femme n'est-elle pas ta mère? 

— Oui, cette femme est ma mère. Mais mon père est aux cieux. 
Il est Dieu, et je suis semblable à Lui. 

— Je suis l'Homme-Dieu, et les hommes me nommeront Jésus, 
le Christ. 

— Je n'interrogeai plus, et je restai plongé dans un étonnemeut 
qui me rendit muet. L'enfant s'endormit alors dans les bras de 
sa mère. 

MOI 

Vous on saviez assez, ô Sphinx. Mais, plus tard, avez-vous 
appris quelque chose sur le compte de cet enfant ? 

LE SPHINK 

Oui, certes. Quelques années s'étaient à peine écoulées qu'on 
ne parlait plus que de Jésus en Egypte. Le bruit de ses miracles, 
de ses discours qui étaient d'autres miracles, de sa mort tragique 
et de sa résurrection arriva jusqu'à mes oreilles ; et bientôt je vis 
venir Marc et quelques autres de ses disciples parcourir la vallée 
du Nil, et prêcher l'Evangile de Jésus-Christ. 

La nouvelle religion se propagea dans tout le Delta avec une 
grande rapidité. Les solitudes du désert se peuplèrent d'ana- 
chorètes. Des temples chrétiens s'élevèrent partout ; et l'Egypte 
compta bientôt dans ses thébaïdes environ 200,000 moines. 



328 LA NOUVELLE - FRANCE 



MOI 

Vous avez dû être convaincu que vous aviez vu, cette fois, le 
vrai Soleil-Levant, dont vous êtes le symbole, et vous n'en atten- 
dez pas d'autre ? 

LE SPHINX 

Non, mais j'attends son retour. Puisqu'il s'est proclamé la 
Résurrection et la Vie, il faut bien qu'il revienne rendre la vie 
aux innombrables victimes de la mort. 

Souvenez-vous que je suis le Veilleur du plus vaste et du plus 
ancien cimetière du monde. Ces longues collines, que vous avez 
sous les yeux, et qui s'étendent de Gizeb à Memphis, sont pleines 
de tombeaux, et tous ces morts attendent avec moi qu'une aurore 
nouvelle vienne dissiper leur nuit. Il faut donc que le Soleil- 
Levant reparaisse un jour à l'horizon terrestre, et réveille ces 
multitudes endormies. 

Alors seulement ma veille sera terminée, et je retomberai dans 
la poussière d'où j'ai été tiré. Car je suis un corps sans âme, et 
malgré mon existence tant de fois séculaire je n'ai rien d'immor- 
tel en moi. 

MOI 

Et quand s'accomplira ce nouvel avènement ? 

LE SPHINX 

Allahou Alam ! 

MOI 

Que veulent dire ces mots ? Je ne sais pas l'arabe. 

LE SPHINX 

Cela veut dire : « Dieu est plus savant ! » J'ai vu et je vois 
bien des choses ; mais je ne vois pas demain. Je veille, je regarde, 
j'écoute ; mais je ne connais que le présent. Et. . . je ne parle 
jamais — excepté au vrai Soleil-Levant. . .et à ceux qui rêvent. . . 



AU PAYS DU SPHINX 329 

Cette dernière parole m'éveilla de mon sommeil hypnotique. 

Je me tirai des pattes du sphinx, et je repris la route du Caire. 

Le lendemain, j'allai visiter Matarieh, qui, d'après la tradition 
la plus constante et la plus ancienne, aurait été le séjour de la 
sainte Famille en Egypte. 

C'est un petit village arabe à 7 ou 8 milles au nord-ouest du 
Caire tout près des ruines d'Héliopolis. Je n'avais pas de guide, 
et je ne savais quelle direction prendre, une fois arrivé au village. 
Mais je n'eus qu'à demander au premier petit arabe que je ren- 
contrai : Siiti Mariam (Madame Marie) ? Et il m'indiqua com- 
plaisamment l'endroit que je cherchais. 

Après cinq minutes de marche, j'arrivai au célèbre lieu de 
pèlerinage que tant de voyageurs chrétiens ont visité depuis des 
siècles. J'y reconnus les objets vénérés que les pèlerins des XIII", 
XIV" et XV° siècles ont décrits dans leurs récits : le jardin de 
Baume, l'arbre de la Vierge, qui s'ouvrit, dit-on, pour faire un 
abri à la Mère de Dieu, et la Sakyeh, ou source qui jaillit mira- 
culeusement du sol pour abreuver la sainte Famille. 

Le terrain appartient au Khédive, et les Jésuites qui ont bâti 
tout à côté une petite chupelle, lui ont proposé de l'acheter. Lui- 
même serait bien disposé à le leur vendre. Mais les Arabes s'y 
opposent ; car ils ont en grande vénération ce petit coin de terre 
qu'ils croient eux-mêmes avoir été habité par la Vierge et l'en- 
fant Jésus. 

L'arbre de la Vierge est un sycomore, ou figuier de Pharaon, 
vieux de plusieurs siècles et de proportions énormes. Il serait le 
rejeton de celui qui abrita la sainte Vierge ; et sou tronc cave 
forme une espèce de niche. 

Voici comment le décrit en prose rimée un pèlerin de 1487 : 

" Là fut montré un grand figuier large et spacieux 
Et bien semblait qu'il était vieux. 
Le tronc avait grant concavure 
Où fut logée la Vierge pure 



330 LA NOUVELLE - FRANCE 

Avec Jésus ; car quand logis 
Joseph ne put trouver 
En ce lieu voulut reposer 
Près (lu figuier lequel s'ouvrit 

Par tel proufit 

Que logis fit 

Au Créateur 

Et à sa mère. 

Noble repaire, 

Et de valeur I " ' 

A quelle époque remonte l'arbre actuel ? Ou ne le sait pas 
exactement ; mais on peut penser que les racines de l'arbre pri- 
mitif n'ont pas péri, et que celui d'aujourd'hui est un rejeton de 
l'ancienne souche. 

Ce qui est certain, c'e^it que les manuscrits les plus anciens, 
s'appuyant sur une tradition séculaire, et même l'évangile apo- 
cryphe de « L'Enfance du Sauveur, » qui fut écrit dans les premiers 
siècles de l'ère chrétienne, font mention de cet arbre vénéré. 

Jean Wessling, protestant, et le docteur Sepp croient qu'il était 
en vénération dès le second siècle. 

je jardin du Baume n'a plus de bauraiers ; mais les pèlerins 
du XV siècle en comptèrent environ cinq cents. Quelle fut l'ori- 
gine de ces arbustes? Elle est entourée de légendes, et la croyance 
générale était jadis qu'il fallait les arroser avec l'eau de la fon- 
taine miraculeuse pour leur faire produire du baume. 

Quant à la source elle-même, le miracle de son origine est 
affirmée par des écrivains de la plus haute antiquité, et par la 
plus constante tradition. Le R. P. Julien cite les anciens livres 
liturgiques des Coptes, le Synaxaire, le Dipnarion et l'évangile 
apocryphe de « l'Enfance du Sauveur. » Les musulmans, les 
Coptes et les Grecs scliisraatiques vénèrent cette source aussi bien 
que les chrétiens. 



1 — J'extrais ce naïf récit d'une brochure publiée pur le K. P. Julien, du collcge des 
Jésuites, au Caire, sur le voyai^c de la 8«inte-Famille eu Egypte. J'y ai trouvé le» 
renseignements qui suivent, et j'ai acquis en la lisant la conviction que c'est biuu à 
Matarieli que la sainte Famille a dû séjourner en Egypte. 



AU PAYS DU SPHINX . 331 

L'eau en est douce et pure, et l'on s'étonne qu'elle ne soit pas 
salée comme celles des sakiehs voisines. 

En définitive, il nous paraît bien démontré que Matarioh fut le 
séjour de la sainte Famille pendant son exil en Egypte. Le voisi- 
nage d'Héliopolis semblait d'ailleurs bien choisi. La ville consa- 
crée au culte du Soleil devait attirer Celui qui était le vrai Soleil 
de Justice. C'était le grand centre du culte des idoles que Jésus 
venait détruire. C'était la ville oii le patriarche Joseph, figure du 
Christ, avait épousé la fille du grand-prêtre. C'était là que, selon 
la fable antique, le phénix se brûlait lui-même sur l'autel du tem- 
ple du Soleil, et renaissait trois jours après de ses cendres. C'était 
en même temps un centre scientifique, et Moïse y avait étudié les 
hautes sciences. 

Enfin, c'était avant l'eaode d'Israël, une ville en grande partie 
juive, et l'on y parlait ^a langue de Chanaan. 

A l'époque où la sainte Famille y vint, prës d'un million de 
Juifs habitaient encore l'Egypte, et se groupaient surtout aux 
environs d'Héliopolis. Joseph était donc sûr d'y rencontrer des 
compatriotes, et de s'y créer pendant son exil un genre de vie 
convenable pour la famille confiée à ses soins. 

Quelle maison habita-t-il à Matarieh ? Ce fut sans doute une 
humble construction en briques crues, ou en limon séché au 
soleil, comme sont encore toutes les maisons des fellahs égyptiens. 

La tradition veut encore que la sainte Famille ait habité quel- 
que temps dans ce qu'on appelle aujourd'hui le vieux Caire, et 
qui s'appela d'abord Babylone. Mais il est probable qu'elle ne fit 
que s'y arrêter en passant. Il y a là, dans une antique église 
copte schismatique, une crypte très vénérée, que j'ai visitée, et 
qui réunit un grand nombre de témoignages attestant que la 
sainte Famille a sanctifié ce lieu. 

Quoi qu'il en soit, et selon toutes les probabilités, c'est à Mata- 
rieh que fut l'habitation de la sainte Famille ; et c'est un pèle- 
rinage qui repose agréablement le voyageur, quand il a visité les 
ruines d'Héliopolis. 

A.-B. KOUTHIER. 



IMMENSITÉS SIDÉRALES 

LE SOLEIL ET SON CORTÈGE 

APERÇU SOMMAIRE 

Par comparaison avec la stature humaine, le globe qui nous 
porte paraît immense. En faire le tour est un événement dans la 
vie d'un homme. Et malgré la fréquence et la rapidité des com- 
munications singulièrement accrues depuis un demi-siècle, c'est 
déjà quelque chose, pour un grand nombre, d'avoir fait seulement 
la traversée de l'Atlantique. 

LA TERRE 

En fait, le diamètre moyen du sphéroïde terrestre n'est pas 
inférieur à 12,735 kilomètres ou 3,18-1 lieues, correspondant à un 
volume de 1,083,260 kilomètres cubes et à une surface de 510,- 
082,000 kilomètres carrés. 

Le tour de ce globe immense, mesuré sur la ligne équatoriale, 
est de plus de 10 mille lieues ^ En imaginant un chemin de fer 
idéal parcourant dans son entier le cercle équatorial, un train 
rapide marchant sans interruption avec une vitesse de cent kilo- 
mètres à l'heure, mettrait à faire ce circuit, 109 jours, 18 heures 
et 57 minutes, soit tout près de 110 jours ou trois mois et trois 
semaines. 

Et cependant, que sont ces longueurs, ces distances, ces nombres, 
comparativement à ceux qui règlent les mouvements, l'équilibre, 
la stabilité de ce même sphéroïde au sein de l'immensité des 
espaces célestes? 



1 — Tous les chiffres donnés dans cette étude ont été établis d'après I'An- 
NUAiuE DC Bureau des Longitudes et I'Annuaike astronomique de la Société 
astronomique de France. 



LE SOLEIL ET SON CORTEGE 333 

Le Soleil, ce globe de feu qui nous chauffe et nous éclaire, entre- 
tient la vie sur notre sphéroïde et le retient dans son cercle d'at- 
traction. Et celui-ci pivotant sur lui-même d'occident en orient, 
en 24 heures et demie environ — ce qui implique que chaque point 
de l'équateur parcourt ses dix mille dix-neuf lieues et demie en cet 
espace de temps — exécute en outre sa révolution autour de l'astre 
central en 365 jours et un quart, parcourant ainsi, dans ce mouve- 
ment de translation, un cercle, ou plutôt une ellipse sensiblement 
circulaire, de 936 millions de kilomètres (ou 234 millions de 
lieues) de circonférence, et entraînant dans sa course son satellite, 
la Lune, qui gravite autour d'elle. Cela représente une vitesse de 
30 kilomètres par seconde de temps. Le rayon moyen de cette 
vaste orbite est, en nombre rond, de 110 millions de kilomètres 
ou 37 millions et demi de lieues. Telle est la distance qui nous 
sépare du Soleil. 

Que nous voilà loin déjà des 1,592 lieues du demi-diamètre ou 
rayon intérieur du sphéroïde et dos six mille lieues de son équa- 
teur ! Il est vrai qu'il ne s'agit ici que d'une circonférence 
idéale, l'ellipse très voisine d'un cercle que décrit la Terre dans 
son mouvement de translation autour du Soleil. 

LE SOLEIL 

Et du Soleil lui-même, quelles sont les dimensions ? 

Le volume de la Terre tel que nous le connaissons (plus d'un 
million de kilomètres cubes) étant pris pour unité, le volume du 
Soleil est représenté par le nombre 1,283,720. Ce qui signifie que 
si, par la pensée abstraite, on réunissait 1,283,720 sphères de 
volume égal à celui de la sphère terrestre et qu'on les pétrît 
ensemble pour n'en plus former qu'une seule, celle-ci aurait un 
volume égal à celui du Soleil. 

Cela ne veut pas dire qu'il y ait, dans le Soleil, plus de douze 
cent mille fois autant de matière que dans notre planète. La 
masse de celle-ci, c'est-à-dire la quantité de matière qu'elle con- 
tient, étant prise pour unité, la masse du Soleil ne sera que de 



334 LA NOUVELLE - FRANCE 

324,'139 fois plus considérable, ce qui ne laisse pas que d'être 
encore un assez joli chiiFre. 

C'est que la densité de la matiëre solaire, c'est-à-dire la quantité 
de matière sous l'unité de volume, n'est guëre que 25 p. cent de 
la densité moyenne de la Terre. Ainsi en comparant un mètre 
cube de matière supposée prise dans le Soleil avec un mètre cube 
de matière terrestre, le premier ne comprendrait que les 25 cen- 
tièmes (exactement, . 253) de la matière comprise dans le second. 

Cette dernière, comparée à l'eau, devient 5.50 comme densité, 
ce qui ramènerait la densité du Soleil relativement à celle de 
l'eau, au cbiffre de 1 . 39. 



Nous parlions tout à l'heure du rayon de l'orbite terrestre 
dont la longueur moyenne est de 37,500,000 lieues. Mais tout le 
monde sait que la Terre est fort loin d'être la seule planète à se 
mouvoir autour du Soleil. 

Tout près de l'astre central — relativement, s'entend — c'est-à- 
dire à 58 millions de kilomètres ou 14,500,000 lieues, se meut 
autour de lui en 88 jours la planète Mercure, petit astre dont le 
volume n'est que le vingtième de celui de la Terre, mais dont la 
densité un peu plus forte (1.173) lui fait une masse égale à ^V de 
celle de notre globe. 

La révolution de Mercure s'accomplit sur un plan qui diffère 
quelque peu — d'un angle de 7'.0'.8" — du plan de l'orbite ter- 
restre ou écliptique. C'est, de toutes les planètes, celle dont le 
plan de révolution s'écarte le plus do celui du globe terrestre. 
L'écart, pour les autres, varie, comme nous le verrons, de f de 
degré ou 0°.46' (Uranus) à 3". 23' (Vénus). 

A une distance du Soleil qui n'est pas tout à fait double de 
celle de Mercure, ou, pour préciser, à 108 millions de kilomètres 
ou 27 millions de lieues, la planète Vénus, presque aussi volu- 
mineuse que la Terre (97.5 p. cent) exécute en 225 de nos jours 



LE SOLEIL ET SON CORTEGE 335 



sa révolution autour du Soleil. Le plan de cette orbite n'est 
incliné, comme il vient d'être dit, que de 3". 23' sur l'écliptiquc. 
La masse de la planète est proportionnellement plus faible que 
celle de la Terre, n'en étant que les 787 millièmes, ce qui, rapporté 
à son volume, établit sa densité à 81 pour cent, environ. 

Sur le mode de rotation de ces deux planètes autour de leur 
axe, les astronomes ne sont pas encore bien fixés. On le soupçonne 
analogue à celui des satellites dont nous parlerons plus loin. 
Mercure et Vénus sont dites planètes inférieures ou intérieures, 
parce qu'elles se meuvent sur des orbites contenues dans celle de 
la Terre. Par opposition, les planètes dont il nous reste à parler 
et dont les orbites contiennent toutes celle de notre globe, sont 
dites supérieures ou extérieures. 

Parmi celles-ci, la plus voisine de nous ^ s'appelle Mars, comme 
le dieu guerrier de mythologique mémoire. Son orbite n'est dis- 
tante de la nôtre que de dix-neuf millions de lieues. Plus volu- 
mineux que Mercure, Mars compte cependant comme petite 
planète, ne correspondant qu'à j" du volume de la terre (exacte- 
ment les 147 millièmes). Sa densité est de 71 p. cent, de celle 
de notre globe ; elle se rapproche de la densité de Vénus. Mais 
sa masse, vu sa faible grosseur, n'est que de 105 millièmes (10.5 
p. cent). Mars effectue sa révolution en (387 jours sur une orbite 
dont le plan n'est incliné relativement à l'écliptique, que de moins 
de deux degrés (F.ôl'). 

De môme que la Terre retient dans sa sphère d'attraction un 
satellite que nous appelons Lune, tournant autour d'elle en 29 



1 — Mentionnons, à titre d'exception et seulement pour mémoire, une toute 
petite planète, Eros, visible à l'aide d'un fort télescope et découverte en août 
1808 par M. Witt : elle circule sur une orbite très voisine de celle de Mars, 
mais intérieure à celle-ci. La distance de la Terre au Soleil étant prise pour 
unité, celle de Mars est 1.524, et celle d'Eros, de 1.4G0. D'après ces données, 
l'intervalle entre les orbites de ces deux planètes ne serait que de 2,400,000 
lieues. 



336 LA NOUVELLE - FRANCE 



jours et demi et dont nous nous occupons plus loin, Mars en 
possède deux : Phobos et Deimos. Il en sera parlé également. 

A l'œil nu, Mercure peut s'apercevoir à certaines époques, bien 
qu'avec quelque difficulté à cause de l'irradiation solaire dans 
laquelle il est comme plongé, vu son faible éloignement de l'astre 
central. Tout le monde a vu maintes fois Vénus poétiquement 
qualifiée d'étoile du berger ou du matin et d'étoile du soir, sui- 
vant qu'elle précède le Soleil à son lever ou le suit à son coucher. 
Mars se reconnaît aisément à la teinte rougcâtre de la lumière. 

JUPITER, SATURNE, URANOS ET NEPTUNE 

La planète facilement visible à l'œil nu qui vient aprës Mars, 
est Jupiter, vaste sphère dont le volume n'est pas moins de 1279 
fois plus gros que celui de la Terre, et qui circule à 775 millions 
de kilomètres ou 193,750 millions 750 mille lieues du Soleil, 
mettant, à accomplir sa révolution, 11 de nos années et 315 de 
nos jours, autant dire douze ans. Nonobstant son énorme volume, 
Jupiter ne possède pas une masse comparable ; elle n'est que 310 
fois celle de la Terre ; aussi sa densité est-elle ;\ peine le quart de 
la densité terrestre, 2-1 p. cent. C'est une question de savoir si 
cette volumineuse planète n'en est pas encore à la période liquide 
de son évolution. Mais c'est là un ordre d'idées que nous ne pou- 
vons aborder aujourd'hui. 

L'inclinaison de l'immense orbite sur le plan de l'écliptique est 
encore plus faible que celle de Mars, et ne dépasse pas 1".19'. 

Autour de l'immense globe jovien ne circulent pas moins, à 
distances diverses, de cinq lunes ou satellites. Nous en reparle- 
rons. Mais remarquons eu passant que le système jovien, avec 
son globe central considérable et les cinq satellites gravitant 
autour de lui, nous offre une reproduction en plus petit du sys- 
tème solaire lui-même. 

Eeculons encore dans les profondeurs des espaces. Avançons, 
par la pensée, de 646 nouveaux raillions de kilomètres au-delà 



LE SOLEIL ET SON CORTEGE 337 

de l'orbite de Jupiter. Nous voilà à plus de 355 millions do lieues 
(1421 millions de kilomètres) du centre du Soleil, à l'orbite de la 
planète Saturne. 

Moins énorme que la précédente, mais 719 fois encore plus 
grosse que la Terre, cette planète n'en a, comme densité, que les 
13 centièmes, et, comme masse, que 92 unités. Mais la planète 
offre cette particularité unique, que, outre ses satellites, au nom- 
bre de huit et intérieurement à toutes leurs orbites, elle est envi- 
ronnée d'un double anneau tournant également autour d'elle. 

Elle met à parcourir, d'un même point à un même point du 
ciel, son immense orbite, 29 ans et 5 mois et demi. L'inclinaison 
de cette orbite sur l'écliptique, sans être bien sensible, est cepen- 
dant de 2". 30', presque le double de celle de l'orbite jovienne. 

Que l'on se représente un cercle dont le diamètre serait donné 
par une droite de 2 milliards 842 millions de kilomètres, ou si, 
pour de telles grandeurs, l'évaluation en lieues parle mieux à 
l'esprit, 710,500,000 lieues ! En prenant pour unité la distance 
du Soleil à la Terre, on a, pour celle du Soleil à Saturne, 9 . 54, 
ce qui signifie que cette distance est neuf fois et demie la pre- 
mière ; et le diamètre moyen de l'orbite saturnienne est repré- 
senté par plus de 19 fois cette unité. 

C'est peu de chose encore. Du Soleil à Uranus, la planète 
suivante, la distance est double : elle dépasse le diamètre même 
de l'orbite de Saturne ; de telle sorte que le diamètre de l'orbite 
d'Uranus est au rayon de l'orbite terrestre comme 38,36 est à 1. 
Cela fait en kilomètres, pour ce diamètre, le nombre de 5,716,- 
000,000, et pour le rayon, 2,858,000,000. A parcourir l'orbite 
correspondante, la planète emploie 84 ans et 7 jours. Quatre 
satellites l'accompagnent dans ce voyage quasi-séculaire. Quant 
à son volume il n'est guère que le lO'' de celui de Saturne qui, 
lui-même, ne dépasse pas de beaucoup la moitié du volume de 
Jupiter. Si réduit soit-il, ce volume représente encore 69 fois 

22 



338 LA NOUVELLE - FRANCE 

celui de notre globe, sa masse 14 fois la masse de ce dernier, et 
sa densité un peu moins des deux dixiîimes (0.195). 

Comme on l'a vu plus haut, l'inclinaison de l'orbite uranienne 
sur l'écliptique est presque nulle : elle no dopasse pas 46 minutes 
d'arc. 

Sommes-nous au terme de ce voyage interplanétaire de la pen- 
sée ? Pas encore. Il nous faut reculer de onze fois de plus le 
rayon de l'orbite terrestre, d'arriver à trente fois la distance au 
Soleil qu'il représente. C'est la bagatelle de 4 milliards 478 mil- 
lions de kilomètres, ou si l'on préfère, un rayon ou demi-diamètre 
de 1119 millions et demi de lieues, qui nous amène à l'orbite do 
Neptune ; cette planète la parcourt en 164 ans et 280 jours, tout 
près de 165 ans. Un peu moins volumineux qu'Uranus, Neptune 
est encore 55 fois plus gros que notre Terre ; mais ea masse 
dépasse un peu celle d'Uranus, étant de 16 par rapport à la masse 
terrestre. Aussi sa densité dépasse-t-elle d'un bon tiers celle 
d'Uranus : elle est des 3 dixièmes de celle de notre sphéroïde. 
L'inclinaison de l'orbite sur l'écliptique est de 1".47'. 

Comme nous, les habitants (?) de Neptune — s'ils existent ils 
doivent y voir bien peu clair et avoir terriblement froid — ne 
sont accompagnés que d'une seule lune, d'un seul satellite, qu'on 
a nommé Triton, dénomination assez seyante au compagnon du 
dieu de l'océan spatial. 

LES PLANÈTES TKLESCOPIQUES 

Existerait-il, au-delà de Neptune, d'autres planètes retenues, 
elles ausbi, dans la sphère d'attraction du Soleil ? On l'ignore 
jusqu'à présent ; mais la chose n'a rien d'impossible. Quoi qu'il 
en soit, il ne faudrait pas croire que les huit planètes. Terre com- 
prise, énumérées ci-dessus, sont les seules qui figurent dans notre 
système solaire. Il en est des centaines d'autres ; chaque année 
on en découvre de nouvelles, et au 31 octobre 1902, leur nombre 
dépassait ,520. Leurs dimensions et leurs masses sont, il est vrai, 



LE SOLEIL ET SON CORTEGE 339 

extrêmement faibles. Elles circulent dans le large espace annu- 
laire de 198 millions de kilomètres compris entre les orbites de 
Mars et de Jupiter, et semblent provenir soit d'une planète formée 
qui aurait été brisée en une multitude de fragments, soit des élé- 
ments d'une planète en formation que l'influence perturbatrice 
de la puissante masse jovienne aurait empêchés de se réunir et 
de se grouper en un seul astre. Elles ne sont visibles qu'à l'aide 
de puissants instruments ; d'où leur nom. 

INCLINAISON DES PLANETES SUR LEURS ORBITES 

La Terre, dans son double mouvement d'occident en orient, 
tant de rotation sur elle-même que de translation autour du 
Soleil, n'a pas le plan de son équateur en coïncidence avec le 
plan de son orbite. S'il en était ainsi, nous n'aurions ni saisons 
ni inégalités de durée entre les jours et les nuits. Mais le plan de 
l'équateur terrestre est incliné de 23". 27' sur l'écliptique. C'est 
ainsi que du 21 mars au 24 septembre notre globe présente son 
pôle nord aux ardeurs du Soleil tandis que son pôle austral reste 
dans la nuit, et que du 24 septembre au 21 ou 22 mars suivant, 
c'est au contraire le pôle boréal qui reste dans l'ombre alors que 
le pôle sud reçoit en plein les radiations solaires. 

Il en est ainsi plus ou moins de toutes les planètes. Cependant 
on n'est pas encore fixé quant à l'inclinaison de Mercure et de 
Vénus sur leurs orbites respectives. Mais celle de Mars est très 
analogue à celle de la Terre : elle est de 24". 52'. Pour Jupiter 
son inclinaison est sinon nulle du moins très faible et ne dépasse 
pas 3". 4'. Ses jours, d'ailleurs très courts, atteignent à peine 10 
heures (9''. 55'". 37'), s'y partageant également, sauf des diffé- 
rences insignifiantes, la lumière et la nuit ; et la variation des 
saisons y doit être inconnue. Saturne, dont les jours ne sont 
guère plus longs (10''. 14'". 24"), s'incline sur le plan de son orbite, 
de 26". 49' ; les saisons y doivent donc être très accusées. 

Pour Uranus, c'est bien autre chose. Son inclinaison dépasse 
de 8 degrés le quart de la circonférence ; elle est de 98", et sa 



340 LA NOUVELLE - FRANCE 

rotation en devient rétrograde, s' effectuant d'orient en occident. 
D'autre part cette inclinaison, supérieure, mais de peu, h un angle 
droit, implique que l'axe de rotation de la planète eoit comme 
couché (à 8" prës) sur le plan de son orbite. En sorte que pen- 
dant la moitié de son année — c'est-à-dire pendant 42 ans — elle 
présente au Soleil non pas seulement un pôle mais bien un 
hémisphère tout entier, l'autre lui étant opposé pendant le même 
temps. 

Il en va autrement de Neptune qui est incliné de 122" sur son 
orbite, ce qui porte le plan de son équateur à 32' audessous de 
celle-ci. Aussi le sens rétrograde de son mouvement de rotation 
y est-il bien plus nettement accusé que sur Uranus. La variation 
des saisons y serait plus normale, si toutefois il peut être question 
de saisons à de pareilles distances du Soleil. Cet astre si chaud 
et si éclatant pour nous, ne doit offrir là-bas que le froid aspect 
d'une étoile un peu plus brillante que les autres. 

LA LUNE ET LES AUTRES SATELLITES 

Ne quittons pas cotte vue sommaire de notre système cosmogra- 
phique sans dire un mot des satellites. Le nôtre, la Lune, moyen- 
nement distante de nous de 96,000 lieues, accomplit sa révolution 
autour de la Terre en 29 jours et 12 heures f . Son volume est 
le j'^® de celui de notre globe, sa masse en est le g'o* et sa densité 
en dépasse 6 p. cent (6.15%). Son orbite est inclinée d'un peu plus 
de 5" sur l'écliptique. 

Le mouvement de rotation de la Lune sur son axe s'accomplit 
dans le même temps que sa révolution autour de la Terre, en sorte 
qu'elle nous présente toujours le môme hémisphère, l'autre nous 
restant à jamais inconnu. C'est comme un cheval de cirque qui 
montre toujours le même flanc au dresseur stationnant au centre 
du cercle décrit par la piste. Ce mode de mouvement paraît être 
commun à tous les satellites ; et l'on soupçonne qu'il anime éga- 
lement les deux planètes inférieures. 



LE SOLEIL ET SON CORTKGE 341 

Mars a deux petits satellites : Phobos le plus rapproché, qui 
accomplit ea révolution autour de sa planëte en 7 heures 40 
minutes, et Deimos qui l'exécute en 1 jour, 6 heures et 18 minutes. 
Ils n'ont été découverts qu'en 1877. 

Autour de Jupiter gravitent cinq satellites dont quatre sont 
bien connus depuis l'année 1610, et dont le dernier — • ou plutôt 
le premier, car il est, et de beaucoup, le plus rapproché de la 
planëte — n'a été découvert qu'en 1892. On ne lui a pas encore, 
que nous sachions, donné de nom. Il met à peine 12 heures 
(11''. ô7"') à contourner sa grosse planëte dont il n'est distant que 
de deux fois et demie son demi-diamètre. Les quatre autres, 
lo, Europe, Gavymède et Callisto, respectivement distantes de la 
planëte de 6 fois, 9 fois, 15 fois et 26 fois son demi-diamëtre ou 
rayon, accomplissent leur révolution, lo en 1J.18''.27'", Europe en 
3J . 13\ 13', Gany mède en 7^ . 3" . 42', et enfin Callisto en 16^ . 16\ 32'. 
— On se figurera avec quelle rapidité se meuvent ces satellites en 
remarquant que deux fois et demie (exactement 2.55) le demi- 
diamètre de Jupiter équivalent à 44,856 lieues. C'est donc un 
cercle de ce rayon que le nouveau satellite de Jupiter parcourt 
en moins de douze heures ; et Callisto, la « lune » la plus lointaine, 
ne met que seize jours à décrire une orbite dont le rayon est de 
1,865,000 kilomètres. 

Nous avons dit, en parlant de Saturne, que cette planète est 
entourée, à l'intérieur de toutes les orbites de ses satellites, 
d'un double anneau évoluant autour d'elle. Sa durée et sa 
rotation est, d'après Herschell, de 10''.32"M5', différent peu de 
celle de l'astre lui-même (10''. 14"'. 24'). Les deux parties de 
cet anneau sont séparées par un espace étroit qui n'est que la 
22° {artie (plus exactement les 0.046) du rayon équatorial de 
la planëte. Celui-ci étant pris pour unité, le rayon ou demi- 
diamëtre de la circonférence extérieure de l'anneau extérieur 
serait environ de 2J (exactement 2,229), et le demi-diamètre 
intérieur de l'anneau intérieur, de près de IJ (1,482), la largeur 
totale de l'ensemble des deux anneaux, y compris l'intervalle qui 



342 LA NOUVELLE - FRANCE 

les sépare, étant de 0.747. La masse de cet ensemble n'est, 
d'après M. Tisserand, que j^^jj' do celle de Saturne, laquelle n'est, 
nonobstant les vastes dimensions de l'astre, que 92 par rapport à 
celle de la Terre prise pour unité. 

Des huit satellites, le plus rapproché. Mimas, est distant, du 
centre de la planète, de 3 fois environ le demi-diamètre de celle- 
ci (3 . 07) 1 et ne met que 22 heures et demie (22'' . 37'" . 5') à accom- 
plir sa révolution circumplanétaire. 

Le suivant, Encelade, exécute son tour en un jour, 8 heures 
et 58 minutes sur une orbite qui n'est distante de celle de 
Mimas que de 0.87 du demi-diamètre de Saturne (distance au 
centre: 8.94). 

TÉTUYS vient ensuite à près de 5 fois (4.87) le rayon équato- 
rial de la planète, dont il fait le tour en 1^.21". 18'". 

La quatrième Satellite est Digne, à six fois (exactement 6.25) 
la longueur du rayon' planétaire, et accoraplisasnt sa révolution 
en 2J.17\41"'. — Puis viennent Rhéa, distance 8.73, révolution 
4M2''.25"' ; Titan, le plus brillant de tous, mais beaucoup plus 
éloigné, distance 20.22, révolution I5'.22'\41"' ; Hypérion qui 
exécute son tour en 21 jours et 6 heures | à une distance de 
•24.49; enfin Iapkt, distant de la planète de 59 fois (58.91) le 
rayon équatorial de celle-ci, el; mettant près de trois mois 
(79". 7''. 56'") à revenir à son point de départ. 

On voit combien le système saturnien est compliqué. Plus 
encore que le système jovien il offre une image du système 
solaire avec, en plus, un élément resté stable jusqu'ici (les anneaux) 
de sa formation probable. 

Restent les deux systèmes uranien et neptunien. On a vu que 
la rotation d'Uranus est légèrement et celle de Neptune nettement 
rétrograde. Les satellites suivent cette orientation et tournent 
autour de leurs planètes suivant la direction est-ouest. 



1 La circonférence extérieure de l'anneau étant 2,229, on voit que l'orbite 

de Mimas n'en est distante que de 0.841. 



LE SOLEIL ET SON CORTEGE 343 



Ariel, Umbriel, Titania et Oberon, les quatre lunes d'Uranus, 
sont distantes respectueusement de 7.06 — 9.91 — 16.11 et 21.54 
du centre de leur planète, le demi-diamètre de celle-ci étant pris 
pour unité. Elles exécutent leurs révolutions dans les durées sui- 
vantes : 2J.12"J — 4i.3"è- &.1T — W.n\ 

L'unique satellite de Neptune, découvert par Lassel en 1846, 
n'a pas encore reçu, que nous sachions, de dénomination spéciale. 
Il est distant du centre de sa planète de près de 15 fois (14.75) 
le rayon de celle-ci, et accomplit sa révolution en 5 jours et 21 
heures (en négligeant les minutes et les secondes). 



Tel est, très sommairement tracé, le tableau des principales 
pièces du mécanisme solaire et plunétaire. Les données en sont 
plutôt approximatives que partout rigoureuses, et sont d'ailleurs 
loin d'être complètes. Nous n'avons parlé ni des comètes, ni des 
aérolithes, bolides, étoiles filantes, etc. A peine avons-nous men- 
tionné l'ellipticité des orbites planétaires. Aux phénomènes de 
imtation, de précession des équinoxes, de déplacement de la ligne 
des apsides, de rotation et de translation du globe solaire lui- 
même, et autres, il n'a été fait aucune allusion. 

L'exposé de toutes ces merveilles de l'admirable machine 
céleste demanderait plusieurs autres entretiens. Celui qui s'achève 
suffit déjà à faire ressortir, au regard de la petitesse relative de 
l'homme, la grandiose magnificence des œuvres du Créateur. 

Cœli enarrant gloriaui Dei. 

Jean d'Estienne. 



A PROPOS DE nOBLAT 

DE M. JORIS-KARL HUYSMANS 



Peu de figures contemporaines sont plus intéressantes — ou 
plus curieuses — que celle de M. Joris-Karl Iluysmans. 

Monté comme Brunetitre et Coppoe, Drumont et Bourget, du 
scepticisme à la foi, Iluysmans diffère radicalement de tous 
ceux-ci, et par son tempérament intellectuel et par les voies qui 
l'ont amené à la croyance. 

L'évolution fut radicale et complète : sous le rond-de-cuir 
artiste, que n'eftrayait aucun sujet et qui traduisait avec une 
effrayante énergie le vide et la laideur de tout, s'est lentement 
éveillé un moine des vieux âges, épris de symbolique et de litur- 
gie, admirant à travers la Création le jeu des forces spirituelles : 
prière, douleur, action divine. . . . 

Mais, dans la transformation religieuse qui élargissait et haus- 
sait son liorizon moral, l'artiste passionnément épris de son art, 
curieux du mot neuf, du fait précis, de la couleur brillante, est 
resté lui-même. Il a scruté, avec une même conscience, avec un 
égal souci d'exactitude, les sujets nouveaux que cherchait son 
talent. Les portraits de moines, de curés, que nous offre, par 
exemple, L'Oblat, sont d'un réalisme aussi complet, que les figures 
les plus nettement arrêtées de ses livres antérieurs. 

*** 

L'Oblat est le troisième tableau d'un triptyque dont les volets 
premiers sont constitués par £Jn Boute et La Cathédrale. 

Revenu du satanisme, de la magie et des messes noires de 
Là-Bas, Durtal cherche la vérité religieuse, le plan où s'établi- 
ront définitivement une intelligence et une sensibilité inespérées 



À PROPOS DE « l'oblat » ^ 345 

du Deant de la vie, et qui tendent avec une sorte de violence à la 
pleine possession de la Lumière et de la Beauté. En Route 
raconte cette tragique et douloureuse ascension. 

La Cathédrale est plus apaisée. Durtal cherche encore sa voie, 
mais la foi retrouvée emplit son cœur d'une indicible joie. La 
passion de l'art religieux le tient, et c'est, à travers les quatre 
cents pages de ce gros volume, un défilé constant d'études sur la 
symbolique, la liturgie, le plain-chant, coupé d'analyses aiguës et 
de poignantes crises d'âme. 

Le converti est fasciné par la splendeur de la vie monastique, 
par la superbe élévation et l'incomparable idéalisme do ce rêve 
d'âmes se perdant en Dieu, hors du terre à terre et du vulgaire 
de la vie présente. Il s'essaie à combiner l'essentiel de ce mode 
de vie spirituelle avec son tempérament et ses habitudes, et 
L'Oblat nous apporte le récit de cette très curieuse expérience. 

L'oblat, au sens d'IIuysmans, est un type spécial, mi-religieux 
mi-laïque, qui continue les reclus d'autrefois. II tient à la famille 
monastique par des engagements spéciaux, par la participation à 
certains offices, mais conserve une dose de liberté suffisante à la 
réalisation de grands travaux littéraires ou artistiques. Il est à 
son gré dans le cloître ou aux alentours. 

Durtal passe ainsi quelques mois près de l'abbaye bénédictine 
du Val des Saints, prenant sa part des offices, fouillant le passé 
de l'Ordre, s'enivrant de liturgie et de musique sacrée. Il étudie 
les nobles et les paysans de la région, pousse de temps à autre 
une pointé vers Dijon, dont il fouille les vieilles légendes et décrit 
les antiques monuments. Puis, un jour sombre, les lois iniques 
dont il a suivi le contre-coup dans l'âme naïve des moines, rui- 
nent l'abbaye et le chassent vers Paris. — C'est le récit de cette 
année de prière et de labeur qui fait le fond du dernier livre de 
M. Iluysmans. 

De prime abord, L'Oblat semble un peu désarticulé, plutôt fait 
de pièces et de morceaux sans attaches communes. Mais si l'on 
y regarde de plus près, les études de liturgie, d'art, d'histoire 



346 LA NOUVELLE - FRANCE 

religieuse qui lui donnent parfois l'allure d'une anthologie, se 
relient logiquement au sujet principal : elles servent toutes à 
caractériser l'évolution de Durtal et le milieu où il se réalise. 

Au reste, ce volume résume le talent d'Huysmans. Les ter- 
ribles examens de conscience qui font le charme angoissant d'En 
Roule y sont moins fréquents, mais ofirent le même fouillé, le 
même accent criant de vérité. Les études d'art sont marquées 
par une analyse puissante et un dogmatisme exclusif, traduites 
dans une langue pittoresque, d'une grâce et parfois d'une 
outrance prodigieuses. Les scënes de la vie quotidienne sont 
peintes par le meilleur Iluysmans — l'observateur patient dont 
l'œil scrute à la fois les âmes et les corps, et qui ne dessine ni 
des anges ni des brutes. 

Chose singulière, l'écrivain ne paraît guëre posséder le sens do 
la grande nature, l'amour des vastes horizons, du soleil et des 
grands arbres. Il brossera de ci de là un paysage, mais plutôt à 
la façon du curieux qui analyse des effets de couleur qu'à la 
manière du poète qui communie avec l'âme des choses. Il voit 
dans telle allée profonde, dans tel sous-bois plein de soleil et 
d'ombre, non pas le tremplin qui lance dans l'infini, mais le coin 
tranquille où l'on peut en liberté songer d'art ou fouiller sa 
conscience. 

Il conviendrait peut-être de retrouver en cette caractéristique 
la trace d'une double influence : celle des peintres hollandais qui 
furent ses pères et de Paris où il a grandi. 

Le style est unique, drapant la pensée de phrases si éclatantes, 
si nerveuses, qu'il eu apparaît certaines fois caricatural et tour- 
menté. Un peu fatigant par la recherche du mot neuf, de l'ex- 
pression rare, par le besoin de traduire dans une image maté- 
rielle toutes les sensations et toutes les pensées, il n'a pas le 
charme enveloppant de Daudet ou de Lemaître, ni l'harmonieux 
lyrisme de certaines pages de Coppée ; mais il enferme une 
extraordinaire puissance d'expression et de coloris. Etonnam- 
ment souple et ductile sous son allure quelque peu étrange, il se 



À PROPOS DE « l'oblat » 347 

fait tour à tour émouvant ou grandiose, atteint avec la même 
facilité au lyrisme le plus élevé et à la satire la plus aiguë. On 
n'a guère écrit en français de plus belles pages que celles où 
Durtal chante l'épopée de la Douleur. 

Mais l'intérêt principal de L'Oblat réside dans la peinture du 
monde monastique, et sa beauté supérieure, dans le rappel à la 
réalité de certaines forces, à la vérité de la conception religieuse 
du monde et de la vie. 

Dans une période de grand progrès matériel, on se laisse faci- 
lement prendre à ne voir d'activité réelle que dans le mouvement 
extérieur des agents physiques. L' Oblat rappelle qu'il y a autre 
chose dans le monde : des énergies spirituelles dont l'action est 
aussi claire que celle de l'électricité ou de l'éther et que la souf- 
france et la prière comptent dans le jeu des forces universelles. 
A l'œuvre du naturaliste qui sonda avec un si désolant pessi- 
misme, avec de telles nausées, la vanité de l'eilbrt humain, la 
brutale opacité de l'existence sans horizon sur l'indni, il apporte 
comme couronnement une admirable conception de la Vie 
— celle qui, haussant avec l'Idéal la besogne quotidienne, l'illu- 
mine des clartés de l'Au-delà, la présente comme un passage, 
une épreuve, comme l'aube de la Vérité et de la Justice. 

Cette haute et consolante philosophie, cette resplendissante 
vision font la beauté dernière du livre do Huysmans. 

Omer Hkroux. 



Pages Romaines 



A I.A VILLA MÉDICIS MoUVEMEMTS IRRÉDENTISTES. — ViOTOK-EmMANUEL À 

Paris M. Loubetà Rome Dons américains au Pape Mater 

Boni Consilii. — Les i'réparatifs du cinquantenaire de 

l'Immaculée-Cosception La constitution 

Actum prœclare de Cdba. 

Il y a peu de temps, la France célébrait à Rome le centenaire de la trans- 
lation de son académie nationale des Beaux-Arts du palais Mancini à la 
villa Médicis. 

Œuvre de Louis XIV, inspirée par Colbert et par Le Brun, l'école fran- 
çaise fondée en 16(55 sous le pontificat d'Alexandre Vil fut d'abord installée 
dnns le palais Valle devenu plus tard le théâtre Valle. En 1725, Louis XV 
la transféra au Corso, dans le palais Mancini des ducs de Nevers qu'il venait 

d'acquérir. Elle y resta jusqu'aux premières années du XIX" siècle A cette 

épocjue, avec les négociations de Cacault, à Rome, et de Clarcke, ministre 
de France à Florence, le palais Mancini fut échangé contra la Villa Medicis, 
14 août 1802 Quelques mois plus tard (18 mai 1803), l'école prenait pos- 
session de sa nouvelle demeure, l'une des plus belles de la Ville éternelle. 

C'est sur l'emplacement d'un ancien temple du soleil, que dans le XVI* 
siècle, le Cardinal Jean Ricci de Montepulciano fit construire cette villa dont 
le plan fut tracé jiar Alexandre Lippi, et dont la façade septentrionale est 
attribuée à Michel- Ange. Acquise, en 1579, par le Cardinal Ferdinand de 
Medicis qui devait, plus tard, devenir grand-duc de Toscane, elle fut con- 
sidérablement embellie par lui. Avant de ceindre la tiare sous le nom de 
I.«on XI, Alexandre de Medicis en fit souvent sa résidence. Galilée y fut 
l'hôte de l'ambassadeur de Toscane sous Urbain VIII, et quand la maison de 
Ilalsbourg-Lorraine régna sur Florence, la villa reçut dans ses murs les princes 
de celte famille. Le grand-duc Léopold I, frère de .losepli II, y séjourna 
avec trois archiduchesses d'Autriche à chacune desquelles Pie VI envoya la 
rose d'or. Sous la Restauration, à l'occasion du sacre de Charles X, le duc 
de Laval-Montmorency, ambassadeur de France, y donna des fêtes merveil- 
leuses. A l'occasion du centenaire de la prise de possession de cette villa, 
la France a fêté cette grande institution de la vieille monarchie, l'Ecole 
française. * 

■ Quand à la fin du règne de Louis XIV, la France traversa cette crise 

■ terrible qui se termina dans les cris de victoire de Denain, on raclait litté- 

• ralement les coftres-forts vidés par la guerre pour envoyer aux pension- 

• naires du Roi de quoi subsister. Les directeurs étaient au bout de leurs 

• avances ; l'étranger se réjouissait déjà de voir disparaître cette institution 

■ qui grandissait l'influence française. Le duc d'Autin s'efforçait de relever 
•les courages, affirmant que la fortune des armes allait nous revenir...' 
L'école française vécut et ses annales ont enregistré avec orgueil une pléiade 
de noms tels que Natoire, Vanloo, Boucher, Fragonard, Restout, David, 
Drounis, Gérard, GIrodet, Guérin, Horace Vernet, Ingres, Schnetz, Robert 
Fleury, Hébert, Heim, Flandrin, Cabanel, Lenepveu, Bouguereau, Baudry, 
Delaunay, Henner, Gounod, pour n'en citer que quelques-uns, et ces quel- 
qu'un» à eux seuls constituent un patrimoine dont une nation aie droit d'être 
lière. 

**# 



PAGES ROMAINES 349 



Une nouvelle explosion de sentiments irrédentistes vient d'affirmer, une 
fois de plus, que le traité d'alliance qui lie l'Italie à l'Autriche, pour être 
écrit par la diplomatie îles deux pays, n'est nullement sanctionné par le sen- 
timent populaire des deux nations. La vieille histoire des Guelfes et des 
Gibelins se continue en des luttes qui, probablement, ne finiront jamais. En 
ces temps où l'on parle toujours de supprimer les frontières pour mieux 
réunir les hommes dans une même popularité, il est curieux de voir com- 
nienf la nature des races se réveille en de violentes manifestations contrai- 
res. Sous le prétexte que l'Autriche comprime le sentiment italien dans ses 
sujets du ïyrol, en ne cédant pas à des injonctions qui ne tiendraient ni 
plus ni moins qu'à disloiiuer les provinces de Trente et Trieste de l'empire, 
chaque résistance de l'Autriche provoque des colères dans toute la Pénin- 
sule. Le ïyrol réclame une université purement italienne à Trente ou à 
Trieste ; l'Autriche se contente de maintenir des chaires italiennes à l'uni- 
versité d'Innsbriick. Les étudiants des deux langues manifestent leur animo- 
sité réciproque à Innsbriick ; il suffit de cela pour que Rome, Bologne, 
Modène, Vérone, Pavie, Gitane, Palerme,Messine voient leurs facultés devenir 
des foyers d'agitation si intenses que la troupe doit assurer la tranquillité des 
rues, et la censure défendre la représentation de t l'.-viglon ■ sur les théâtres, 
dans la crainte qu'on en profite pour outrager publiquement l'Autriche. Il y 
a sans doute beaucoup de fanfaronnades dans toutes ces manifestations 
tumultueuses ; elles n'en indiquent pas moins la fragilité de l'alliance diplo- 
matique des deux peuples. 

*** 

Ce n'est plus de la satisfaction, ce n'est plus de la joie, c'est du délire. 
Toute la presse, depuis la Tribuna de feu Crispi, jusqu'à VAvanii du Jaurès 
italien Enrico Ferri, applaudit, trépigne, en parlant du futur voyage du roi 
Virîtor-Emmanuel à Paris. La Patria dit que ce n'est pas le roi qui va serrer 
la main de M. Loubet, c'est l'Italie, qui se jette au cou de la France pour lui 
dire: < Ma sœur. Ma soeur, oublions notre brouille!" Le journal italien 
attribue celle-ci, en grande partie, au prince de Bismarck. < Ne pensons 
plus, ajoute-til, qu'à l'avenir.» La Perseveranza déclare que le voyage du roi 
a une importance extraordinaire. La Lombanlia prêche l'alliance des deux 
grandes sœurs latines, etc., etc. Enfin, la Tribuna, jusqu'ici francophobe, 
aujourd'hui francophile, voulant persuader à ses lecteurs que la France 
entière est dans l'enthousiasme de recevoir Victor-Emmanuel, affirme qu'à 
l'occasion de son arrivée à Paris, des journaux extraordinaires, illustrés, 
seront tirés, l'un à 100,0U0, l'autre à 5t'0,U0O exemplaires pour être distribués 
gratuitement. Ce délire serait du pur comique s'il n'était la révélation d'un 
nouveau succès des loges maçonniques. Victor-Emmanuel, en provoquant, 
lui-même, l'invitation qu'on lui a faite de se rendre à Paris, n'a agi de la 
sorte que pour forcer M. Loubet à venir à Rome. Si peu sympathique que 
soit le personnage qui signe avec une si grande résignation les nombreux 
décrets de persécution religieuse qu'il plaît à M. Combes de rédiger, il n'en 
est pas moins le premier magistrat d'une nation qui s'était constituée la 
gardienne du patrimoine de saint Pierre. 

Depuis le jour où l'armée piémontaise, profitant des désastres de la France, 
s'empara de Rome, les chefs des puissances catholiques^ s'ils entretenaient 
des relations avec le roi d'Italie, se refusèrent cependant toujours à venir 
les saluer dans la Rome des Papes. La visite que le roi Humbert fit, au 



350 LA NOUVELLE -FRANCE 



début de son règne, à l'empereur d'Autriche, ne fut jamais restituée, l'Italie 
voulant qu'elle Tût rendue à Rome, François-Joseph se refusant à sanction- 
ner par sa présence dans la capitale de la chrétienté les faits accomplis. 
Malgré ses liens de parenté avec la famille royale de Savoie, le roi actuel du 
Portugal suivit la même ligne de conduite. Au reste, en suprême protesta- 
tion, la papauté avait érigé en principe l'impossibilité où elle serait d'accueil- 
lir, même le meilleur de ses tils, si venant à Rome, il voulait être à la fois ou 
successivement l'hôte du vainqueur et du vaincu. Elle ne fit exception que 
pour les princes protestants ou schismatiques (l'hérésie, le schisme, ne récon- 
naissant pas dans le pape le père de leur loi, on ne pouvait leur imposer les 
mêmes comlitions qu'aux catholiques) ; pour eux d'ailleurs, tout désir do voir, 
de saluer le pape était un acte de vénération à l'égard du vicaire du Christ. 
M. Loubet venant à Rome, en qualité de chef d'Etat et y devenant l'hôte 
du spoliateur de la Papauté, c'est la sanction donnée par la France officielle 
à l'invasion sacrilège du 20 septembre 1870, et la reconnaissance par elle des 
faits accomplis. Dès lois, si M. Loubet e^t reçu au Vatican, c'est la dernière 
protestation qui disparait ; s'il n'est pas admis, ce sera fort probablement la 
rupture entre l'Eglise et la France ; dans l'un et l'autre cas c'est le triomphe 
de la franc-maçonnerie, ot voilà pourquoi l'enthousiasme devance Victor- 
Emmanuel à Paris, pour l'y accueillir, et le jeter dans les bras de M. Loubet. 

**# 

A signaler deux dons faits dernièrement au Saint-Père. L'un consiste en 
dix splendidos volumes renfermant la collection <les messages, des lettres 
officielles des présidents des Etats-Unis par ordre chronologique : Washing- 
ton élu en 1789, Adams 1797, Jetferson 1801, Madison 1809, Monroo 1817, 
Quincy Adams lS2i, .lackson 1829, Van-Buien 1837, ilairison 1841, Tyler 
1841, Polk 1845, Taylor 1849, Pierce 1853, Buchanan 1257, Lincoln 1801, 
Johnson 1863, Grant 1869, Hayes 1877, Garfield 1881, Arthur 1881, Cleveland. 
1885, llarrison 1889, Cleveland 1893-1897. Ces noms qui forment les diffé- 
rentes divisions de cet ouvrage, en évoquant des personnalités disparues, 
marquent les étapes de la nation aux destinées de laquelle ils présidaient. 
Cette histoire d'un nouve.au genre que l'on n'écoute que dans les seuls échos 
des remerciements, des proclamations, des avertissements des chefs, sans 
entendre directement la réponse des peuples, à de réelles grandeurs, quand 
tout à coup au changement d'accent de la voix qui parle, on devine qu'une 
crise violente, l'inconstance jjopulaire, un crime ont brusquement écarté ou 
fait disparaître le premier magistrat. Le don portait cette dédicace auto- 
graphe : ■ Avec ses congratulations les plus cordiales, Théodore Roosevelt, 
président des Etats-Unis, offre ce présent à Sa Sainteté Léon XIII, à l'occa- 
sion de son jubilé pontifical, par l'intermédiaire de S. E. le Cardinal Gibbons. 
Washington 1903. ■ — Le R. P. Jean-Baptiste, passioniste, avait été délégué à 
son tour par l'archevêque de Baltimore, et c'est lui qui a présenté la magni- 
fique collection Le second présent qu'a reçu le Pape, lui était offert par 

quelques prêtres américains qui accompagnèrent le représentant du Cardmal 
Gibbons. C'est un album dans lequel vingt-cinq mille membres de la société 
de la bonne presse des Etats de l'Union ont apposé leur signature en hom- 
mage de vénération envers le siège apostolique. 



PAGES ROMAINES 351 



Le décret de la Congrégation des Rites qui ordonne l'insertion de l'invo- 
cation Mater boni consilii, dans les litanies de Lorette, est la sanction 
officielle du culte qui, depuis 1467, honore la Vierge sous ce titre, dans lu 
petite ville de Genazzano, (diocèse de Palestrina). Sans préjuger, par la 
moindre critique, les origines de l'image si vénérée et si vénérable de Notre- 
Dame du Bon Conseil confiée à la garde des Pères Augustins, on ne peut 
contester que depuis le XV* siècle, elle n'ait cessé de voir se prosterner 
devant elle des foules extraordinaires de pèlerins. Les Papes, en tout temps, 

lui témoignèrent une particulière dévotion Paul II étudia scrupuleusement 

les prodiges de l'apparition de l'image ; Sixte IV en confirma la garde aux 
Pères Augustins; en 16ï0, Urbain VIII, accompagné de divers cardinaux et 
de plusieurs princes, se rendit en pèlerinage à Genazzano afin d'obtenir que 
Rome fût préservée de la peste qui désolait l'Italie; en 1682, Innocent XI 
accorda à îs'otre-Dame du Bon Conseil les honneurs du couronnement ; Gré- 
goire XIII, Innocent XII, Clément XI, Clément XII, Clément XIV, Benoît 
XIII, dotèrent son sanctuaire d'une foule de privilèges. 

En 1753, Benoît XIV approuva, par lettre apostolique, la pieuse union de 
Notre-Dame du Bon Conseil et voulut que son nom fût inscrit en tête de la 
liste des associés ; en 1777, Pie VI concéda l'otKce propre de l'apparition. 
Pie IX, qui avait célébré sa première messe sur un autel surmonté de 
l'image de la vierge du Genazzano, lui voua une dévotion spéciale tout le 
reste de ses jours. Devenu Pape, il mit sur sa table de travail Notre-Dame 
du Bon Conseil, se fit inscrire sur la liste des confrères de la pieuse union, 
enrichit lesanctuaire de la Madone de nouvelles et nombreuses indulgences, 
et le 15 août J864, accompagné par une partie de sa cour, il se rendit de 
CastelGandolfo, où il était en villégiature, à Genazzano, pour y vénérer la 
sainte Image et lui faire don d'un riche diadème tout étincelantde diamants. 
Rivalisant de zèle avec son prédécesseur, Léon XIII créait, il y a quelques 
années, le scapulaire de la Madone du Bon Conseil, puis associait le monde 
entier au culte de la Vierge de Genazzano par son invocation dans les lita- 
nies de Lorette. Ce culte était cependant loin de se limiter jusqu'à ce jour 
au diocèse de Palestrina : dans les églises de la Madeleine, de Saint-Laurent 
in Lucina, de Saint-Marc, de Saint-Augustin, de la Minerve, de Saint-Adrien, 
de Sainte-Marie du peuple,de Saint Charles, de Saint-Jacques, de Siiint-André, 
etc. dans la ville de Home, Notre-Dame du Bon Conseil de (jenazzano était 
particulièrement vénérée ; dans la chapelle Pauline, au Vatican, son image 
était exposée sur un magnifique autel que Pie IX fit restaurer; dans l'Ar- 
govie occidentale, pas une seule église qui n'ait son image de la Madone du 
Bon Conseil. En grande vénération dans les Indes, au Japon, dans les iles 
Philippines, au Brésil, au Mexique, au Pérou, elle l'est encore dans la plu- 
part des pays d'Europe. L'invocation nouvelle, ex-voto du jubilé papal de 
Léon XllI, n'est donc que la consécration pajjalo d'une prière que ne ces- 
saient de redire les dévots de Marie. 

*** 

A la suite de la lettre que Léon XIII adressait le 26 mai dernier aux car- 
dinaux Vincent Vanutelli, Rampolla, Ferrata, Vives, pour leur confier la 
préparation du premier cinquantenaire de la proclamation du dogme de 
rimmaculée-Conception, un premier programme arrêté par la commission 

cardinalice a déjà été publié Il comprend 1° des cérémonies solennelles à 

Sainte-Marie Majeure et surtout à Saint-Pierre, oîi fut dogmatiquement con- 



352 LA NOUVELLE - FRANCE 



firmée la croyance en l'ImniaculéeConception,2° un congrès mariai universel 
dans la ville de Rome, 3° la formation d'une bibliothèque exclusivement com- 
posée d'ouvrages à la gloire de la Vierge, 4° des missions données à l'occasion 
des fêtes de Marie, 5° des pèlerinages aux sanctuaires de toutes les Madones, 
6° des exercices de piété les 8 de chaque mois, 7° des services solennels en 
faveur des âmes du purgatoire qui furent les plus dévots à la Vierge, 8° un 
service funèbre tous les mois à Saint- Laurent où reposent les restes de Pie IX, 
9° des témoignages particuliers de dévotion envers les premières images de 
la Vierge qui se trouvent dans les catacombes. Sous le haut patronage des 
cardinaux désignés par le Saint-Père s'est constituée une commission execu- 
tive ; un comité central lui est adjoint, et un bulletin périodique ayant pour 
titre V Immaculée aidera puissamment à divulguer leurs travaux. 

*** 

A la suite des changements politiques survenus dans l'île de Cuba, la 
constitution apostolique Actnm prœclare a modifié l'ordre des choses au point 
de vue de la hiérarchie ecclésiastique. Au diocèse de Saint-.Jaoques de Cuba 
érigé par Léon X, à celui de SaintChristophore de la Havane créé par Pie VI, 
sont ajoutés deux nouveaux diocèses, l'un à Pinar del Uin, l'autre à Cien- 
fuegos par des territoires enlevés aux deux précédents. Saint-Jacques reste 
la métropole de l'Ile avec SaintChristophore, Pinar del Kio et Cienfuegos 
pour suflragants, tandis que Portorico, détaché de Saint-Jac(iues, sera immé- 
diatement soumis au Saint-Siège. Les décrets du Concile de l'Amérique 
latine tenu à Home en 1899 auront force do loi dans l'île de Culia dont le 
premier concile provincial devra se tenir sous la présidence do }Af^ Ch.apelle, 
archevêque de Nouvelle-Orléans et délégué apostolique. 

Don Paolo-Agosto. 
LIVRES RECOMMANDÉS ^ 



LIBRAIRIE P. TÉQUI (ancienne maison Ch. Douniol) 

Les vertus morales, Insiruciions pour Je Carême, par S. E. le cardinal 
Perraud, évêque d'Autun, membre de l'Académie française. Vol. in-12, 
prix: 2 frs. 

Le Prédicateur des Retraites de Premiérk Communiom. Contenant des 
retraites variées de chacune sept instructions, suivis de vingt-cinq instruc- 
tions pour le jour même de la fête, par deux Missionnaires. Un vol. in 8°. 
Prix : 4 fr. 50. 

Nos Enfants, lettres d'un jésuite, proscrit par la loi de 1901, à un jeune 
professeur. In]2. Prix: .3 fr. .50. 

Les Idées de Matdtinaud, par l'abbé Duplessy, vicaire de Neuilly-sur- 
Seine. Un vol. petit in-8 avec nombreuses gravures. Prix : 2 fr. 50. 

Evangile et Evolution. Simples remarques sur le livre de M. Loisy, 
L' Evangile et V Eglise, par l'abbé (i. Oger, ancien directeur au grand séminaire 
de Soissons. Un vol. in-12 de XXII-48 pages. 



1 — Prière de s'adresser, pour l'acliat de ces livres, ii la librairie .J. -P. Garneau, Québec, 
ou à celle de la Uie Cadieux et Deromc, Montréal. 



LA NOUVELLE-FRAICE 

REVUE DES INTÉRÊTS RELIGIEUX ET NATIONAUX 

DU 

CANADA niANÇAIS 

Tome II AOUT 1903 N" 8 

LÉON XllI 



Léon XIII est mort ! Telle est la lugubre nouvelle qui, le 20 
juillet dernier, faisait le tour du monde, et jetait dans le deuil 
tous les enfants de l'Eglise. Certes la mort ne s'est pas pressée ; 
elle s'est approchée comme à regret et avec respect de l'auguste 
vieillard qui, à 93 ans, gouvernait le monde catholique d'une 
main si ferme et si vaillante. Et pourtant, nous ne pouvone nous 
faire à l'idée qu'il n'est plus là, le grand Pape, l'immortel Léon 
XIIL 

Il y a à peine quatre mois, nous fêtions avec éclat le vingt- 
cinquiëme anniversaire de son élévation au suprême pontificat. 
Ce fut un imposant concert d'éloges, une incomparable explosion 
de joie, d'admiration et d'amour. Et nous étions fiers de ce triom- 
phe, et nous nous disions que la merveilleuse longévité d'un tel 
Pontife était un dédommagement aux tristesses de l'heure actuelle. 
Puis, oubliant les 93 ans qui pesaient sur les frêles épaules de 
notre Saint-Père, nous rêvions pour lui de longues années encore 
d'une vie si féconde et si utile. Et voici que ces espoirs s'éva- 
nouissent en présence d'une tombe, où l'on descend le chef aimé 

de l'Eglise. 

23 



354 LA NOUVELLE -FRANCE 

Cette mort laisse un vide qui nous épouvante. Il tenait tant de 
place, cet homme extraordinaire ! Son génie jetait un si vif éclat 
sur l'Eglise et sur le monde ; nous étions si bien habitués à atten- 
dre do 668 lèvres la réponse décisive ;\ toutes les questions, la 
solution vraie de tous les problèmes; nous avions tant do con- 
fiance dans la fermeté de sa main et la tûreté de son œil, pour 
diriger la barque de Pierre à travers les tempêtes et les écueils, 
que son départ nous déconcerte. Il nous semble qu'il y a des 
ténèbres sur la terre, comme après la mort do Jésus, depuis que 
s'est éteinte la vive lumière qui brillait dans le ciel. 

Mais Léon XIII est un de ces hommes que la tombe n'enlève 
pas tout entiers. Il laisse à la grande famille dont il était le chef 
vénéré des exemples et des enseignements impérissables. Notre 
piété filiale, anxieuse d'élever un monument à sa mémoire, peut 
facilement y trouver les matériaux nécessaires : elle n'a que l'em- 
barras du choix. Nous prendrons donc quelques pierres, celles 
que nous avons eous la main, et nous érigerons notre modeste 
"monument, bien indigne, sans doute, du grand Pape que nous 
pleurons, mais témoignage sincère de notre admiration et de notre 
amour. Nous laisserons de côté tous les détails biographiques, 
déjà«6i connus, pour ne considérer que dans son ensemble le glo- 
rieux règne qui vient de finir, et en faire ressortir l'exceptionnelle 
fécondité. 

*** 

Le 3 mars 1878, avait Heu, dans la chapelle Sixtine, au Vatican, 
l'imposante cérémonie du couronnement de Léon XIII, que le 
vote du Sacré-Collège avait, onze jours auparavant, appelé au 
souverain pontificat. Après la messe, le premier cardinal diacre 
plaça sur la tête du Pontife la tiare, insigne de sa suprême 
dignité, en prononçant ces paroles : « Recevez la tiare ornée de 
«trois couronnes, et n'oubliez pas que vous êtes le Père des 
«Princes et des liois, le chef du monde et le Vicaire de Notre 



LÉON XIII 355 



« Sauveur Jésus-Christ, auquel soit gloire et honneur dans tous 
les siècles des siècles. » 

Cette tiare mettait donc au front du nouvel élu une triple 
couronne, et devenait ainsi le symbole de la triple puissance qui 
lui avait été conférée : la puissance du Père, du Pontife et du 
Roi. Et c'est bien avec cette triple puissance que Léon XIII a 
exercé sur le monde l'immense influence dont est plein le dernier 
quart de siècle écoulé. Aussi nous pensons que ce sera résumer 
assez fidèlement cette admirable carrière de Pape que de dire 
quel Père, quel Pontife et quel Roi furent donnés dans sa personne 
à l'Eglise de Dieu. 



La paternité appartient essentiellement à Dieu. Dieu est Père 
dans l'éternité, où il engendre un Fils en tout semblable à lui- 
même ; il est Père dans le temps, où nous voyons sortir de son 
sein fécond tous les êtres qui ne peuvent exister que par lui. Il 
est la vie, et cette vie, lui seul peut la donner. Lui seul par con- 
séquent est véritablement Père. 

Cependant il a plu à Dieu d'associer l'homme à sa bienfaisante 
paternité. Les deux sociétés, établies par lui pour faire circuler 
dans le monde la double vie dont il est la source, sont fondées sur 
la paternité. Au foyer de la famille, c'est un père qui sera coad- 
juteur de Dieu pour faire passer de génération en génération la 
sève fécondante de la vie corporelle. Au foyer de l'Eglise, un père 
encore sera le coadjuteur de Dieu pour faire germer dans les âmes 
la vie spirituelle. 

Le Pape est donc père dans la plus noble acception du mot, 
puisqu'il est le grand instrument des générations spirituelles. 
C'est par lui que la vie arrive aux âmes. Aussi, quand nous lui 
donnons cette si suave appellation : Très Saint-Père, ce n'est pas 
une figure de langage que nous employons, mais une réalité que 
nous exprimons. 



356 LA NOUVELLE - FRANCE 

Et quelle réalité, quand ce doux nom de Përe désigne un Pontife 
comme Léon XIII ! Est-il un seul Pape, depuis saint Pierre, qui 
ait répandu sur le monde une pareille surabondance de vie spiri- 
tuelle? La vie spirituelle, mais il en était lui-môme, en quelque 
sorte, la personnification éblouissante. Jamais peut-être on n'a vu 
une âme plus maîtresse du corps qu'elle anime. Eu contemplant ce 
corps que les ans avaient amaigri et courbé, en voyant cette enve- 
loppe diaphane, à travers laquelle l'ame semblait éclater, on avait 
l'impression que, chez cet immortel vieillard, les lois de la nature 
étaient suspendues. C'était une âme qui vivait, et d'une vie telle- 
ment intense qu'elle semblait n'avoir plus besoin àa service des 
organes pour se maintenir. Le corps restait li\, témoin, plutôt que 
coopérateur d'une vie qui le débordait. 

Et cette vie qui était en lui, Léon XIII en a épanché sur le 
monde les flots bienfaisants. Nous lisons au quatrième livre des 
Rois le récit touchant de la résurrection du tils de la Sunamite 
par Elisée. Le prophète, ayant prié Dieu, s'ét.nd sur le cadavre 
de l'enfant, et à ce contact vivifiant, la chair morte et froide se 
réchauffe et s'anime, la vie revient, les yeux s'ouvrent, la bouche 
parle, et le prophète rend à la pauvre femme son fils ressussité. 
Notre regretté Pontife n'a-t-il pas renouvelé, dans une certaine 
mesure, le miracle d'Elisée ? Du haut de la Chaire de Pierre il 
a pu contempler le triste spectacle d'une humanité presque 
morte. La vie s'en allait par les nombreuses blessures faites dans 
les cœurs et dans les esprits. L'impiété froide et méchante, les 
erreurs de doctrine, le débordement des mœurs, les haines et les 
rancunes depuis longtemps entassées, la désorieutation dans les 
idées, les divergences d'opinion sur les problèmes les plus graves, 
toutes ces maladies — et combien d'autres ! — tourmentaient l'âme 
humaine, paralysaient ses efforts et la vouaient à une irrémédia- 
ble stérilité. 

Léon XIII s'est penché avec compassion sur cette humanité 
agonisante. Comme le prophète, il a voulu prendre avec elle un 
contact parfait. A aucune autre époque de l'histoire on n'a vu un 



LÉON XIII 357 



Pape efltrer en communion plus étroite et plus continue avec le 
monde entier. Pas un continent, pas un peuple, pas une institu- 
tion importante qui n'ait senti l'action bienfaisante et féconde 
de sa paternité. Son activité incessante s'est portée sur tous les 
hommes et sur toutes les œuvres ; il a vu pour ceux qui ne 
voyaient point, il a aimé pour ceux qui n'aimaient point, il a 
voulu pour ceux qui ne voulaient point. Et, aux clartés de ce 
regard, sous les feux de cette charité, devant l'irrésistible force 
de cette volonté, le monde a repris vigueur ; la vie s'est mise à 
circuler de nouveau dans ses membres engourdis : le fils de la 
Sunamite est vivant. 

Oui, malgré bien des défaillances, en dépit des tristesses qui 
nous affligent encore, le monde est plus vivant aujourd'hui qu'il 
l'était il y a vingt-cinq ans. La vie est plus intense et elle est 
meilleure. Vie des âmes et vie des institutions, vie de la pensée 
et vie de la parole, vie de la prière et vie de l'action, vie de la 
foi et vie des œuvres, toutes ces vies ont été fortifiées, agrandies, 
élevées par le Père incomparable que Dieu donua au mimde 
catholique, il y a un quart de siècle. Et c'est le premier titre de 
Léon XIII à notre amour et à notre reconnaissance filiale. 



II 



Notre Très-Saint-Père s'appelle aussi le Souverain Pontife. 
Et ce titre nous indique un nouvel aspect de la mission confiée 
par Jésus-Christ à son Vicaire sur la terre. Multiples sont les 
attributions du Pontife ; nous en choisirons deux, qui nous parais- 
sent plus propres à faire ressortir et à caractériser l'influence de 
Léon XIII : celles de Pasteur et de Docteur. 

Le Souverain Pontife est d'abord Pasteur. Ne tient-il pas sur 
terre la place de Celui qui s'est donné comme le Bon Pasteur ? 
Aussi quand Jésus voulut confier à Pierre sa mission officielle et 
l'investir du souverain pontificat, il lui dit : « Pais mes agneaux. 



358 LA NOUVELLE -FRANCE 

pais mes brebis. » Il a donc voulu que son remplaçant ici-Bas fût 
comme lui pasteur des peuples. Pour remplir ce rôle, le Pape 
n'a qu'à s'inspirer des paroles et des exemples du Maître. 

Léon XIII, comme ses prédécesseurs, a lu dans l'Evangile le 
portrait du vrai pasteur, et il en a fait admirablement revivre le 
type sacré. <i Je connais mes brebis et mes brebis me connais- 
«sent.... Mes brebis entendent ma voix, et je les connais et 
« elles me suivent.» Quel Pape, au cours des siècles, a pu répé- 
ter avec plus de vérité ces paroles du Bon Pasteur ? Oui, il a 
connu ses brebis répandues sur toute la surface du globe ; il a vu 
clairement la situation de tous les troupeaux confiés à sa garde ; 
il a suivi leur marche à travers les idées et les faits ; il s'est ren- 
seigné sur les besoins particuliers à chacun d'eux, il s'est ému de 
leurs périls, et s'est réjoui de leurs triomphes ; à tous il a dit la 
parole qui convenait, donné le conseil utile, indiqué la voie à 
suivre, signalé les erreurs à craindre, adressé les reproches méri- 
tés, prodigué les encouragements attendus. Son verbe, comme 
celui des apôtres, a atteint les confins du monde, et a porté par- 
tout la lumière et la paix. 

Et ses brebis l'ont connu. Grâce aux extrêmes facilités de 
communication dont nous jouissons aujourd'hui ; grâce aussi aux 
nombreuses fêtes jubilaires qui ont mis sur le chemin de Rome 
tant de pieux pèlerins ou de curieux visiteurs ; grâce enfin à l'in- 
fatigable bonté du Pasteur qui ne savait pas fermer la porte du 
bercail aux brebis désireuses d'y entrer, Léon XIII a presque vu 
l'univers passer à ses pieds. Tous les continents et toutes les îles, 
tous les peuples et toutes les villes, tous les diocèses et. . . j'allais 
dire toutes les paroisses, ont été représentés, un jour ou l'autre, 
auprès de Sa Sainteté. Et ces millions de catholiques et de pro- 
testants ont contemplé cette extraordinaire figure de pape, ils ont 
baisé l'anneau du Pêcheur, ont recueilli avec avidité les paroles 
tombées des lèvres de ce sage, et se sont courbés sous sa main 
bénissante. Puis, de retour dans leurs foyers, ils ont raconté leurs 
impressions ; plusieurs ont voulu les fixer sur le papier, afin de 



LÉON XIII 359 



les rendre plus durables. On peut donc dire que jamais Pasteur 
ne fut plus connu de ses brebis, et n'eut avec elles des rapports 
plus étroits. 

Comme le Bon Pasteur, son modèle, Léon XIII s'est encore 
appliqué avec un zële incomparable à sauver les brebis en danger. 
« Le mercenaire, dit Jésus, s'enfuit dès qu'il voit le loup, et laisse 
là les brebis. » Léon XIII a vu, au cours de son long pontificat, 
les loups rôder autour de plusieurs bergeries ; il les a vus même 
installés au beau milieu de certains troupeaux, et s'apprôtant à 
les dévorer. Avec le courage et le zèle du vrai pasteur, il s'est 
constitué le gardien et le défenseur de ces bergeries menacées et 
de ces troupeaux ravagés. Nous en citerons un exemple entre 
tant d'autres. 

On sait en quel état déplorable était l'Eglise d'Allemagne, il y 
a vingt-cinq ans. Les lois draconiennes préparées par Bismark et 
Falk l'avaient enserrée dans un cercle de fer. Sous prétexte d'as- 
surer l'intégrité nationale, et de délivrer le pays du joug de Rome, 
on avait organisé une persécution tyrannique contre les catholi- 
ques. L'Etat prussien avait mis toute la force de sa bureaucratie 
et toutes les subtilités de ses légistes au. service de cette persécu- 
tion, qui, sous le nom de KuUurkampf, devenait institution d'Etat. 
On sait la résistance courageuse que les députés catholiques, con- 
duits par des chefs comme "Windthorst et Lieber, opposèrent à 
cette inique législation. On connaît aussi la conduite héroïque 
des évoques allemands, qui ne reculèrent ni devant l'exil ni devant 
la prison, pour défendre les droits de l'Eglise. 

"Vers cette bergerie, où les loups faisaient rage, le Pasteur 
suprême tourna ses yeux et son cœur. Avec une patience inalté- 
rable, avec une acuité de vue étonnante, avec une souplesse de 
diplomatie que le monde admira, il entreprit d'apaiser les loups 
furieux, et de faire cesser le carnage. De 1878 à 1887 ce fut un 
spectacle dramatique que la lutte de ce vieillard si dénué de res- 
sources, si bon et si généreux, si patient et si tenace, contre 
l'homme dur et puissant qu'on a surnommé le chancelier de fer. 



360 LA NOUVELLE - FRANCE 

Bismark avait juré qu'il n'irait pas à Canossa. Mais quanil le 
pasteur veille et se dévoue, le loup finit toujours par se taire 
prendre. Le 29 avril 1887, au cours de la discussion qui mit à 
peu près fin au Kulturkampf, le chancelier allemand prononça 
les étonnantes paroles qui suivent : « En ma qualité de repré- 
« sentant du gouvernement, j'affirme que la Papauté n'est pas 
« seulement une institution étrangère et universelle, mais aussi 
« une institution allemande pour nos concitoyens catholiques. Je 
Il nuirais au bien de mon pays, si, par vanité nationale, je rejetais 
Il le secours d'un Seigneur aussi consciencieux et aussi puissant 
Il que le Pape, pour la raison qu'il demeure à Rome, n C'était 
bel et bien Canossa ! Le loup parlait comme un agneau, et le 
pasteur avait sauvé son troupeau. 



*** 



Pierre a reçu du Christ, en même temps que la garde du trou- 
peau, le dépôt de la foi. C'est à lui et a ses successeurs qu'a été 
donné le commandement d'enseigner toutes les nations. Pour 
cela, ils ont reçu la promesse d'une assistance divine qui garantit 
l'inerrance de leur enseignement dans les matières de foi et de 
morale. 

Le siècle dernier avait vu confirmée cette croyance par la défi- 
nition du dogme de l'infaillibilité pontificale. Sans doute tous 
les successeurs de Pierre avaient été infaillibles, et le concile du 
Vatican n'avait fait que donner à cette vérité, aussi vieille que 
l'Eglise, l'afiirmation solennelle d'une définition dogmatique. 
Aussi, quand Léon XIII prit en main le gouvernement de l'Eglise, 
il n'était ni plus ni moins infaillible que ses prédécesseurs. Seu- 
lement, la définition récente mettait peut-être plus en évidence 
son rôle de Docteur, et enveloppait d'une majesté plus souve- 
raine les enseignements tombés de ses lèvres. 

Et quel Pape était mieux préparé que lui à mettre en plein relief 



LEON XIII 



361 



cette noble mission d'enseigner toutes les nations avec une infail- 
lible autorité ? Quel Pape était plus en mesure de faire éclater 
aux yeux de tous l'opportunito, la sagesse, la nécessité du dogme 
nouveau ? Et quel temps avait plus besoin d'un grand Docteur 
qui fît briller la lumière dans les épaisses ténèbres de la terre ? 

L'esprit humain, sorti de sa voie, errait à l'aventure dans un 
labyrinthe de doctrines contradictoires, d'hypothèses absurdes, 
d'erreurs grossières. La science, mise sur l'autel, et adorée 
comme une déesse, voyait son culte profané par les plus étranges 
aberrations ; on voulait la rendre complice du mensonge et du 
crime. Il appartenait au Docteur universel de ramener au bon 
sens les esprits fourvoyés, et de remettre à l'école de la sagesse 
cette pauvre raison humaine, coupable de tant de folies. Ce sera 
la gloire de Léon XCII d'avoir compris le mal de sou siècle, et 
d'avoir travaillé avec un succès incontestable à y porter un remède 
efficace. Il n'est peut-être pas un seul Pape qui ait eu à combattre 
tant d'idées fausses, et qui ait porté autant de prudence et de 
savoir dans cette lutte ; pas un qui ait abordé autant de pro- 
blèmes ardus et délicats, qui ait traité avec plus de profondeur et 
de clarté les questions qui tourmentent l'esprit humain, qui ait 
donné une réponse plus décisive et plus lumineuse aux interro- 
gations troublées et anxieuses de la raison. 

Le démontrer serait une tâche facile, mais qui nous ferait 
déborder le cadre restreint que nous nous sommes tracé. Il nous 
faudrait passer en revue les nombreuses lettres et encycliques qui 
ont fait jaillir sur le monde l'éclat de ce grand génie. Pourtant, 
nous croyons utile de signaler au moins, sans trop nous y attarder, 
les quatre encycliques qui, à elles seules, suffiraient pour poser 
Léon XIII en maître incontesté de la pensée moderne. Ce sont 
quatre monuments impérissables élevés à la gloire de la Papauté 
et à l'honneur de la raison humaine. Je les appellerais volontiers 
les quatre évangiles, où ce Vicaire du Christ a condensé ses 
sublimes enseignements, et porté au monde la bonne nouvelle 
capable de l'arracher à ses troublantes erreurs, et à son anarchie 



362 LA NOUVELLE - FRANCE 

intellectuelle et morale. Ce sont les encycliques JEterni Patris, 
Immortale Dei, Libertas et Rerum Novarum. 

L'encyclique JEterni Patris est un des plus beaux plaidoyers 
qu'on ait jamais faits en faveur de la bonne éducation intellec- 
tuelle des sociétés humaines. Les enseignements qu'y donne 
l'immortel Pontife ont exercé une influence décisive et salutaire 
sur les études philosophiques et théologiques. On est revenu, et 
parfois de très loin, aux vraies sources et aux sûres méthodes de 
formation intellectuelle. Le Docteur angélique, déclaré Patron 
des écoles catholiques, a repris sur les esprits contemporains un 
empire que d'autres lui avaient enlevé, au grand dommage de la 
saine philosophie et de la haute théologie. 

Dans l'encyclique Immortale Dei, nous trouvons un véritable 
code de politique chrétienne. Le Pape y trace de main de maître 
les lois qui doivent régir les sociétés humaines. Nul aujourd'hui 
ne peut parler avec sécurité et compétence des rapports, des diffé- 
rences et des harmonies qui existent entre l'Eglise et l'Etat, sans 
se reporter au magistral exposé que Léon XIII a fait de ces 
questions vitales. Et ceux qui dissertent h tort et à travers sur 
la tolérance et le progrès, sur la liberté et le droit nouveau, trou- 
veraient grand profit à consulter là-dessus le document dont nous 
parlons. Ce qu'ils y apprendraient mettrait fin à de bien inutiles 
bavardages et couperait court à de bien sots écrits. 

Ces deux premières encycliques sont consacrées surtout à éta- 
blir des principes généraux, et à mettre en belle lumière des véri- 
tés fondamentales trop oubliées et souvent obscurcies. Le Doc- 
teur infaillible s'y tient sur les hauteurs, et y promulgue avec 
une autorité calme et sereine les lois primordiales qui doivent 
régir la vie intellectuelle et la vie sociale. Dans les deux autres 
encycliques, il descend, en quelque sorte, dans la mêlée, et entre 
au cœur même des problèmes les plus actuels et les pins prati- 
ques. Il se met bien en face de l'erreur contemporaine, touche du 
doigt la plaie béante, et offre le remède aux nations qui veulent 
guérir. 



LÉON XIII 363 



Parmi les mots faseinateurs et magiques qui servent aux exploi- 
teurs des passions humaines à remuer les foules et à les entraîner 
vers l'abîrae, il n'en est pas que l'on ait plus dénaturé et profané 
que celui de liberté. Presque toutes les erreurs de doctrine, et 
toutes les monstruosité de conduite sont allées, depuis cent ans, 
chercher un abri sous le manteau complaisant de la liberté. On 
sait quelles lourdes chaînes de servilisme politique et social, 
intellectuel et moral ont été forgées dans les ateliers où travaillent 
les prétendus émancipateurs du genre humain. La liberté naît 
de la vérité, et l'erreur ne peut conduire qu'à la servitude. C'est 
ce que l'histoire contemporaine démontre suffisamment. . 

Léon XIII, dans son encyclique Libertas prœstantissimum, a 
voulu mettre le monde en garde contre ces inventeurs et ces 
marchands de liberté. La liberté, il nous la fait voir, non plus 
défigurée, transformée en licence de tout dire et de tout faire, 
prostituée au service des plus mesquins intérêts ou des plus igno- 
bles instincts, mais grande, belle, majestueuse, puissante, divine, 
telle que le Christ l'a apportée à la terre, et telle qu'elle doit être 
pour le bonheur du genre humain. Il nous en explique la nature, 
les fondements, les tempéraments et les applications. Liberté de 
la parole, liberté de la presse, liberté de la conscience, liberté 
politique et liberté religieuse, son génie souple et clair scrute avec 
aisance tous ces inquiétants problèmes, et donne ;\ chacun une 
solution, dont la justesse s'impose à tout esprit sérieux. 

Ce document, superbe de logique, de bon sens et d'àpropos, 
étonna le monde, et arracha des cris d'admiration même aux 
ennemis de l'Eglise. 11 fut démontré une fois de plus, et avec 
un éclat incomparable, que le Christ a donné à son Vicaire, avec 
les paroles de la vie éternelle, les paroles de la vraie liberté. 

L'émotion produite par l'encyclique Libertas n'était pas encore 
disparue, que l'infatigable Docteur de l'Eglise apportait aux 
hommes de bonne volonté un autre message de vérité et de paix. 
C'était l'encyclique Rerum novarum, sur la condition des ouvriers. 
Léon XIII s'est, en quelque sorte, surpassé dans cette étude si 



364 



LA NOUVELLE - FRANCE 



profonde et si nette, si solide et si pratique, si prudente et si har- 
die, du sujet épineux et difficile autour duquel se sont livrés, 
depuis un siëcle, presque tous les combats de la plume et de la 
parole. Rarement le verbe apostolique a produit une impression 
plus considérable et plus universelle ; et jamais peut-être l'immor- 
tel Pontife n'a été aussi parfaitement le Pape de la lumière et de 
l'harmonieuse sérénité. Le monde entier, remué par cette voix 
descendue du ciel, étonné et persuadé par cette sagesse si supé- 
rieure à la sagesse humaine, s'est retourné vers le Vicaire du 
Christ, et lui a dit, comme jadis l'apôtre : Maître, à qui irions- 
nous ? Vous avez les paroles de là vie présente aussi bien q\ie 
celles de la vie éternelle. 

Jamais encyclique ne donna lieu à autant de commentaires, et 
ne suscita autant d'efforts généreux. Tous les hommes de bonne 
foi y ont salué l'une des plus nobles et des plus puissantes reven- 
dications des droits de la justice et de l'équité sociale ; et l'on a 
BU gré à ce chef du monde catholique d'avoir si nettement et si 
courageusement indiqué aux patrons et aux ouvriers leurs droits, 
leurs devoirs et leurs responsabilités ; d'avoir fait planer sur la 
foule des travailleurs et des pauvres de si salutaires espérances ; 
d'avoir donné à tous de si fortifiantes leçons. Le jour où les hom- 
mes se décideront à mettre en pratique les enseignements de ce 
Docteur infaillible, la société reprendra son aplomb, et rentrera 
dans l'ordre et le calme d'où l'ont fait sortir les bouleversements 
intellectuels, économiques et politiques du siëcle dernier. 



III 



La tiare n'est pas seulement la couronne d'un Përc et d'un 
Pontife, elle est aussi le diadème d'un Roi. Le Pape est Roi, par 
là même qu'il est vicaire du Christ; et sa royauté, toute céleste, 
placée en dehors et au-dessus de la volonté des hommes et du 
caprice des fortunes humaines, n'est que le prolongement, à tra- 



LÉON XIII 365 



vers les siècles, de la royauté de Jésus-Christ. Or il est advenu au 
Pape-Roi ce qui arriva au Christ-Roi. Celui-ci mourut eu affirmant 
sa royauté, et le titre de Roi est resté cloué à la croix, avec l'au- 
guste victime, pour indiquer ;\ tous les âges la cause de sa mort, 
et pour proclamer devant tous les hommes la permanence de sa 
royale autorité. 

Les empereurs chrétiens, désireux de donner au Pape-Roi la 
sécurité et l'indépendance dont il avait besoin pour gouverner les 
âmes, lui avaient taillé un domaine terrestre, sur lequel les papes, 
pendant plusieurs siècles, furent rois temporels, afin d'être plus 
efficacement rois spirituels. 

Mais les princes des synagogues modernes prirent ombrage 
d'une si haute puissance. Un jour, des soldats, issus de cette 
terre, qui avait fourni des bourreaux à Pilate, renouvelèrent la 
scène du prétoire. Le Pape apparut au monde, dépouillé, cou- 
ronné d'épines, un sceptre de roseau à la main. On croyait en 
avoir fini avec cet immense prestige qui remplissait le monde, et 
l'on se disait que le Pape-Roi mourrait avec Pie IX. Aussi, 
quand Léon XIII eut pris possession du trône pontifical, ou vit 
les Pilâtes de la diplomatie moderne s'approcher de ce Pontife, 
et lui poser, avec crainte et hésitation, la question de leur devan- 
cier : (I Es-tu vraiment roi ?» Alors ce Pape, que l'on croyait défi- 
nitivement découronné, et dont les lèvres, espérait-on, laisseraient 
facilement tomber les paroles d'une abdication longtemps désirée, 
redressa fièrement sa tête percée d'épines, et, la main appuyée 
sur le roseau qui ne casse pas, il jeta aux oreilles étonnées de 
Pilate la solennelle réponse du Christ : Ego sum ! 

Et il l'a été. Roi, dans la plus haute et la plus complète accep- 
tion du mot. Malgré son isolement, malgré l'indifiorence ou 
l'hostilité des gouvernements, sans avoir à sa disposition les 
moyens matériels d'assurer une sanction à ses volontés, rencon- 
trant presque partout des lois malveillantes, qui tendaient à 
annuler son influence morale, Léon XIII a exercé un irrésistible 
ascendant sur tous les peuples et sur tous les souverains de l'Uni- 



366 LA NOUVELLE - FRANCE 

vers. SouB son Pontificat, Rome, non pas la Rome des intrus 
qui s'y sont installés par le vol et le brigandage, mais la Rome 
des Papes, est devenue un centre de puissante attraction. Et ça 
été un bien beau et consolant spectacle de voir, au cours du der- 
nier quart de siècle, tous les babiles et les sages, tous les grands 
et les forts de ce monde, attirés tour à tour vers ce foyer de lumiè- 
res, aller prendre conseil de cet auguste et si faible vieillard, et 
chercher sur ses lèvres le mot de la vraie sagesse. 

Seule l'Italie officielle est restée, en apparence du moins, réfrac- 
taire à cet entraînement. Mais elle a des yeux pour voir, et ça 
été son châtiment — combien ironique et cinglant ! — de voir, et de 
plus près que personne, le respect, la confiance et l'admiration 
affluer de toutes parts vers sou glorieux captif. Les chefs des 
plus glorieuses puissances ont rendu visite au roitelet d'Italie et 
au Roi de Rome, et si, à leur retour, on leur eût demandé où ils 
avaient trouvé la vraie majesté, la vraie dignité, la vraie royauté, 
dans quel palais ils avaient rencontré la véritable souveraineté, 
j'affirme qu'ils n'eussent point nommé le Quirinal. 

Le Vatican de Léon XIII est devenu le foyer des lumières 
auquel se sont éclairées mêmes les affaires de ce monde. Oe Roi 
sans domaine et sans armée a fait rayonner autour de son trône 
plus de puissance et de prestige que tous les autres souverains. 
Et, pendant les fêtes jubilaires, qui ont si magnifiquement clos 
ce règne pontifical, alors que le monde entier tressaillait d'allé- 
gresse, que les princes et les peuples rivalisaient de zèle pour 
témoigner à Léon XIII leuradmiration et lui ouvrir leurs trésors, 
il est devenu évident pour tous que ce Pape captif était bien un 
Roi triomphant. 

*** 

Tel est l'homme extraordinaire que Dieu avait donné à son 
Eglise, et qu'il vient de lui enlever. Pendant un quart de siècle, 
ce Père a fait déborder des flots de vie spirituelle sur les mil- 



LÉON XIII 367 



lions de fidëlcs qui étaient ses enfants ; pendant un quart de 
siècle, ce Pontife a veillé avec un soin, une tendrese et une éner- 
gie admirables sur l'immense troupeau dont il était le Pasteur 
suprême, et enseigné avec une sagesse surhumaine les nombreux 
disciples dont il était le Docteur infaillible ; pondant un quart de 
siècle ce Pape-Roi a dominé l'univers de sa majesté sereine et a 
vu les sujets et les monarques défiler, émus et respectueux, au 
pied de son trône. Il a été l'ornement du siège de Pierre, la gloire 
de l'Eglise, la lumière du monde. 

Dors en paix, ô saint Pontife ! Après une telle vie et de telles 
œuvres, tu as bien mérité le repos éternel, que le monde catholi- 
que a demandé pour toi, dans ses jours de deuil. Ta course est 
achevée, et c'est la course d'un géant. Tu as combattu le bon 
combat, et de ce combat l'Eglise sort plus jeune, plus forte, plus 
confiante que jamais. La tiare, que tu avais si noblement portée, 
est tombée de ton front, mais pour faire place à l'immortelle cou- 
ronne de justice, qui récompense tous les généreux labeurs et 
consacre les gloires véritables. Ta lumière a éclairé nos ténèbres 
ici-bas ; que la perpétuelle lumière des cieux inonde maintenant 
ta grande âme : Lux perpétua luceat ei ! 



hr 



NOS COUVENTS DONNENT-ILS UNE EDUCATION PRATIIIUE ? ' 

(Deuxième article) 

Les vacances vont bientôt finir. C'est le temps, ou jamais, de 
racheter ma promesse, en prouvant la seconde partie de ma 
mineure: L'éducation donnée par nos couvents produit des résul- 
tats satisfaisants. Cette proposition étant d'ordre éminemment 
pratique et expérimental, j'invite le lecteur à m'accompagner dans 
une de mes visites d'inspection scolaire. 

Partis par le premier train disponible, le lundi matin, en com- 
pagnie d'une nuée de — j'allais dire d'autres — commis-voyageurs, 
nous serons de retour dès vendredi soir, juste à temps pour me 
permettre de rédiger quelques notes, de faire un peu de ministère 
spirituel, et de refaire ma valise d'échantillons pour la semaine 
suivante. Car, plus heureux que la gent mercantile, je donne et 
laisse mes échantillons là où je vais, et revient lège, sauf un peu 
de poussière et de fatigue, beaucoup d'heureuses impressions et 
quelquefois un bouquin ou une brochure, précieux incunabî,e 
déniché dans l'arrière-rangée de la tablette supérieure de quelque 
bibliothèque de couvent. 

Ces échantillons — on l'a deviné — ce sont des récompenses et 
des prix. Les enfants sont, en eflet, trop candides pour imiter la 
défiance des Troyens ; ce n'est donc pas à eux que s'adresse le 

. . . Aimeo Danaos et don a fer entes. 

C'est, au contraire, le sourire sur les lèvres et le vade-mecum 
indispensable de l'inspecteur, le sac aux prix, à la main, qu'il faut 
86 présenter à eux. La sanction, surtout quand elle est tout 
agréable, doit suivre de près l'acte pour jouir de quelque efficacité. 
Ains-i l'exige la vraie pédagogie qui tient compte de la nature 
humaine toujours si sensible, surtout chez l'enfant, à l'appât des 
récompenses. 

Enfin, nous sommes partis. 



1 — Voir la Nouvelle-France, livraison d'avril dernier, p. 164. 



• NOS COUVENTS ET L'ÉDUCATION PRATIQUE 369 

Mais OÙ allons-nous? — Ça, pourrais-je vons répondre, c'est 
mon secret. C'est la réponse que faisait à pareille question d'un 
agent de billets de chemin de fer un bon vieil abbé qui voyageait 
pour sa santé. Seul à ne pas se rendre compte de sa perte de. . . 
mémoire, il s'obstinait à ne pas recourir aux services d'un bien- 
veillant confrère chargé de l'accompagner. — Oui, c'est mon 
secret, que je vais tout de même vous confier, à condition que 
vous ne le télégraphiiez pas à la supérieure du couvent de Sainte- 
Opporlune, pas même à M. le curé, car, d'après le bon Lafon- 
taine, les hommes .... ont parfois de lamentables distractions. 

— Nous allons donc arriver à l'improviste ? — Comme vous le 
dites. — Les bonnes religieuses seront toutes déconcertées, et leurs 
élèves, frappées de surdo-mutisrae instantané et incurable. — 
C'est ce que nous allons voir. 

C'est vous convaincre, n'est-ce pas? que le procédé suivi est 
une garantie d'authenticité et d'impartialité. Arriver à l'impro- 
viste, et commencer sans délai, ce n'est pas' assister à une pure 
répétition de mémoire ; c'est goûter, non du réchauffé et du ser- 
vile mot-à-mot, mais du frais et 'du spontané; c'est constater 
chez l'enfant, avec quelques légères négligences, un travail et un 
progrès réel qui ont d'autant plus de valeur et de mérite qu'on ne 
comptait pas sur une sanction extraordinaire. 

Arriver à l'improviste et tout examiner, voilà le programme 
suivi. — Si, par là, ou constate d'une part que l'adaptation des 
moyens à la fin, c'est-à-dire les qualités pédagogiques et le savoir- 
faire des professeurs, l'interprétation des programmes, l'applica- 
tion et le progrès des élèves, répondent aux exigences raisonna- 
bles, on aura établi que les résultats immédiats de l'enseignement 
donné sont satisfaisants. Si, d'autre part, par l'expérience et les 
statistiques, on constate que la fin proposée est atteinte, à savoir 
que les élèves occupent de fait dans la société un rang honorable 
et y jouent un rôle efficace pour le bien commun, on aura prouvé 
que les résultats ultérieurs et finals do cette éducation sont égale- 
ment satisfaisants. La seconde proposition de la mineure de mon 
argument aura ainsi reçu à posteriori sa démonstration. 
24 



370 LA NOUVELLE - FRANCE 



Prouvons d'abord que, grâce aux moyens employés, le résul- 
tat premier, la valeur intellectuelle, la science des élèves, est vrai- 
ment eatisfaipant, sinon relativement remarquable. 

Quant à leur valeur morale, qui est le fruit de Véducatîon pro- 
prement dite, inutile de dire qu'elle est hors de pair. Moraliser, 
sanctifier, voilà le but de l'éducation chrétienne, de toute éduca- 
tion digne de ce nom. A ce point de vue, nulle éducation ne saurait 
être plus pratique, dans le sens vrai du mot, que celle dirigée par 
l'Eglise. Eu philosophie, comme eu théologie, morale et pratique 
sont des termes à peu prës équivalents. Quiconque observe les 
préceptes de la loi naturelle que lui dicte sa conscience, ou — ce 
qui est plus raisonnable et salutaire — les retrouve dans le Déca- 
logue et s'y conforme, celui-là fait œuvre éminemment pratique. 
N'oublions pas, non plus, que c'est surtout la moralité qui fait la 
grandeur d'une nation et qu'aucune science, aucune supériorité 
intellectuelle ne peut y suppléer. Voilà, soit dit en passant, un ter- 
rain sur lequel nos couvents, qui sont des foyers d'innocence et de 
vertu, l'emportent de ceut coudées sur les écoles publiques des 
provinces et de la république voisines, sans compter celles de l'an- 
cien monde ^ 

Mais nous voici arrivés devant la porte du couvent, aprës avoir 
serré en passant la main de M. le curé. Il n'a pas même eu le 
temps d'envoyer un courrier ni un message téléphonique à la supé- 
rieure pour l'informer que l'inspecteur est arrivé. Bien entendu, 
aussi, qu'aucun œil indiscret, comme celui de sœur Anne, de 
légendaire mémoire, n'a vu le nuage de poussière ou de neige 
poudre-de-rizée qui a signalé la venue du visiteur. 



1 — Pour sonder la profondeur de la plaie qui ronge les sociétés où fleurit 
l'école neutre, le fait suivant, parfaitement authentique, a une portée effroya- 
blement significative. Un employé de l'Instruction publique d'un pays 
limitrophe demandait naguère ex officia à un des nôtres, dignitaire dans le 
monde officiel, quelles instructions on donnait aux élèves de nos écoles pour 
les prémunir contre certaines maladies innommables 1 



NOS COUVENTS ET L'ÉDUCATION PRATIQUE 371 

Madame la Supérieure se présente. • 

« Quelle surprise vous nous causez, M. l'abbé ! îTous réclamons 
votre indulgence pour la timidité de nos élevés et les négligences 
de leur toilette. — Madame, l'imprévu est un article de mon pro- 
gramme; quant aux imperfections appréhendées, indulgence 
partielle ou plénière, selon les circonstances. — Et notre ménage 
qui bat son plein ! Et la poussière qui nous aveugle ! » — Pendant 
que mou regard cherche en vain la moindre infraction aux lois 
de la traditionnelle propreté canadienne-française dont les cou- 
vents sont le type le plus achevé, je me dirige avec la Supérieure 
vers la classe la plus voisine, commençant tantôt par la plus 
avancée, toujours animée d'une louable ardeur pour l'étude, même 
quand la saison de la préparation aux examens du brevet est 
encore éloignée ; tantôt par la classe enfantine, que la trop longue 
attente ferait languir et qu'il faut renvoyer plus à bonne heure 
à la maison. Dans ce dernier cas, les élèves des autres classes ont 
le temps d'ajuster leurs jolis rubans de congréganistes sur leur 
modeste costume de pensionnaire. 

Malgré leur surprise, les élèves saluent gracieusement du geste 
et de la voix. La vue du sac au prix et la mine paternelle du 
visiteur achèvent de rassurer les plus timides. 

— C'est le temps de réaliser la seconde partie de la devise : 
Arriver à l'improviste et tout examiner. 

Pour cela il ne faut pas languir ; car les matières sont mul- 
tiples, et les élèves, réparties en trois ou quatre classes, souvent 
subdivisées en autant de sections ou d'années du cours, sont 
nombreuses. — Ce ne sera pas trop de la matinée et de l'après- 
midi, soit de deux séances, dont l'une durera de 8.30 à 11 heures, 
et l'autre de 1.30 à 4 heures, pour le seul examen des matières 
scolaires proprement dites. 

Un coup d'œil d'abord sur la classe, son aménagement et 
son mobilier. Voici le "type le plus parfait qui se rencontre en 
maints endroits, notablement dans les couvents de construction 
plus récente. — Une salle de dimensions proportionnées au nom- 



372 LA NOUVELLE -FRANCE 



bre d'élèves qui y sont installées, d'altitude suffisante pour offrir 
le volume d'air réglementaire sans toutefois favoriser une déperdi- 
tion inutile de calorique, percée dans toute sa largeur, et — quand 
elle occupe un angle de la maison, — munie, sur les deux pans 
extérieurs, de larges et hautes fenêtres qui éclairent les élevés de 
flanc : voilà pour l'appartement. Quant au mobilier, presque 
tous les couvents ont renouvelé, ou sont en train de le faire, leurs 
tables primitives de l'ancien régime par des pupitres et des siëges 
modèles, dont l'usage doit remédier à toutes les déformations et 
à toutes les déviations dont nos përes et mères ont été, paraît-il, 
les malheureuses victimes. Dans les classes de certains instituts, 
chez qui les traditions de l'enseignement sont consacrées par 
une longue expérience, au moins deux des quatre côtés de la 
classe sont pourvus, dans toute leur longueur, de ces tableaux 
noire, en bois peint ou en ardoise, qui facilitent si admira- 
blement la tâche de la maîtresse dont ils sont les auxiliaires 
indispensables. Ceè tableaux, comme on le sait, jouent un rôle 
efficace dans la pédagogie, en permettant de présenter aux yeux 
de l'enfant l'image ou le texte qui fait passer la leçon des yeux à 
l'imagination, et de celle-ci à l'intelligence. 

Ce matériel pédagogique est complété par des cartes géogra- 
phiques ou historiques, dont la classe supérieure possède une 
série complète, et les autres classes, le spécimen qui correspond 
au programme de l'année du cours. Les vieilles cartes dispa- 
raissent graduellement pour être remplacées par d'autres plus 
grandes, plus exactes, mieux adaptées par leur tracé, leur coloris 
et leur nomenclature, aux fins de l'enseignement. 

Mais il est temps d'interroger les élèves qui brûlent de mani- 
fester leur savoir. 

Quel ordre allons-nous suivre? — Celui du jour, naturellement, et 
quand il aura été épuisé, neus reviendrons sur le passé, nous pui- 
serons au trésor des connaissances acquises depuis le début de 
l'année scolaire. 



NOS COUVENTS ET L'ÉDUCATION PRATIQUE 373 

L'ordre du jour est là, inscrit au tableau noir, sous forme de 
tableau synoptique. Il va sans dire que dans toutes les classes, l'en- 
seignement de la religion occupe la plus large place et le rang 
d'honneur. Presque partout la première demi-heure de la jour- 
née scolaire est consacrée à l'instruction religieuse, et tout le reste 
de l'enseignement, sauf l'arithmétique, en est imprégné. Au 
tableau noir, dans les classes inférieures, je lis, également : Lec- 
ture, Histoire Sainte, Calcul, Grammaire française. A ces deux 
dernières, enseignées d'après la méthode orale dans la classe la 
plus élémentaire, s'ajoutent, si l'on avance d'un ou deux degrés, 
la géographie et l'histoire du Canada. Tout ce programme est 
couronné, dans la classe supérieure, par l'histoire de France et 
d'Angleterre, la littérature (préceptes et histoire), la comptabi- 
lité, les éléments des mathématiques, et toutes les matières sup- 
plémentaires qui agrémentent le programme de la préparation 
au brevet d'institutrice. 

— Ma sœur, faites-moi le plaisir d'interroger vous-même. Les 
enfants sont plus familiarisées avec votre langage et le ton de votre 
voix. Pour m'assurer qu'il n'y a ni connivence ni routine, j'inter- 
romprai par-ci par-là par un transquestionnement qui servira de 
correctif. 

D'une pierre je ferai ainsi deux coups, me dis-je en moi- 
même ; car je constaterai, en même temps que la science de 
l'élève, le savoir-faire pédagogique de la maîtresse. Ce procédé, 
tout en étant moins fatigant, sinon plus simple, est plus efficace et 
plus compréhensif, et, malgré les apparences contraires, c'est plus 
nouveau. Je lisais récemment dans le Rapport de l'Instruction 
publique d'une des provinces maritimes du Dominion, l'expression 
d'un regret que l'examen de l'inspecteur ne se fît pas ainsi, et 
une sincère exhortation à inaugurer sans délai le procédé. 

(I Lecture française, première division ; « à ce mot d'ordre de la 
maîtresse, voici que les enfants se rangent le long du mur, ou en 
hémicycle près de la tribune. Au premier coup de signal, les 
voilà épelant, syllabant, martelant à haute voix et à qui mieux 



374 LA NOUVELLE - FRANCE 

mieux labiales et dentales, à faire envie à dos lauréats de Con- 
servatoire. Aucune mollesse d'articulation, aucun accent de terroir 
ne trouve grâce devant tant d'énergie. Plaise au ciel que le 
naturel ainsi chassé ne revienne au galop, durant la détente de 
la récréation, ou, plus tard, sous l'influence du milieu. 

Contre ce danger il y a bien un préservatif dans l'action des 
cercles de correction de langage. En effet, le sentiment patrio- 
tique qui a inspiré la formation, à l'université Laval, d'une société 
dite Du ■parler français, était déjà, depuis quelques années, pré- 
venu par des organisations plus modestes destinées, elles aussi, à 
faire un travail d'élimination et d'épuration de la langue. Dès 
le début de l'avant-dernière année scolaire, grâce à une croisade 
plus active et plus générale, et au moyen d'un système de correc- 
tion mutuelle, avec l'appât de récompenses spéciales destinées 
aux concurrentes qui persévèrent jusqu'à la fin, le mouvement 
salutaire s'est accentué et a donné des résultats fort satisfaisants 
qui, espérons-le, ne feront que s'accroître. Le travail de correc- 
tion ainsi commencé dès l'école primaire et secondaire, rendra 
plus facile et plus efficace la tâche si louable des sociétés plus 
savantes qui ont entrepris de rendre à notre belle langue fran- 
çaise au Canada sa primitive pureté. 

Puis vient le tour de la grammaire. — A la langue maternelle 
le rang d'hoimeur après le catéchisme. C'est merveille de voir 
comme on réussit à en pénétrer tous les arcanes, à en vaincre 
toutes les difficultés, à résoudre toutes les subtilités de cette syn- 
taxe française si capricieuse aux yeux de l'étranger, et pourtant 
si logique même dans ses contradictions apparentes. La connais- 
sance à peu près parfaite de la grammaire n'est atteinte évidem- 
ment que parles^nfssanfes, dont les dictées, hérissées souvent de 
difficultés et d'exceptions, sont la plupart du temps, absolument 
sans faute. — On pourrait bien s'en tirer plus facilement en béné- 
ficiant des tolérances orthographiques récemment sanctionnées par 
l'Académie et qui ne sont pas inconnues des élèves ; mais on 



NOS COUVENTS ET l'ÉDUOATION PRATIQUE 375 

respecte trop la syntaxe du grand siècle auquel on tient par tant 
de liens glorieux, et puis 

A vaincre sans péril on triomphe sans gloire. 

Avant d'aborder définitivement le cours supérieur, voyons 
quelques matières spéciales des classes intermédiaires. 

L'histoire du Canada et la géographie sont deux pièces de 
résistance ; la première surtout a les suffrages de toute la jeunesse 
canadienne. Pour stimuler le zèle des élèves, on les divise en 
deux camps rivaux, rangés en lignes opposées et commandés 
chacun par un chef. Cette organisation militaire est inspirée de 
la méthodologie des Jésuites ; on y reconnaît le caractère mili- 
tant de l'auteur du Ratio studiorum. 

Mais la joute va commencer. De nombreuses questions, écrites 
sur des fiches de papier, ont été préparées, les unes par les élèves, 
les autres par la maîtresse, qui a également contrôlé les premières 
Deux pourvoyeuses se promènent derrière les rangs de leur corps, 
d'armée respectif pour distribuer des munitions de guerre aux 
combattants. Si l'élève interrogée reste muette ou se trompe 
dans sa réponse, une camarade vient à la rescousse, et, en der- 
nier ressort, c'est la brigadière-générale qui sauve l'honneur du 
drapeau. — Si une question trop savante ou trop subtile parfois 
reste sans réponse, une annaliste placée près du tableau noir ins- 
crit une défaite sous l'image du drapeau du camp qui a faibli. 
La série des questions épuisée, les deux chefs se rencontrent 
dans un duel suprême et décisif. Comme ce sont deux fortes 
têtes, elles doivent tirer de leur propre fond les questions dont 
elles se bombardent mutuellement. Durant tout le feu des 
interrogations, une élève indique sur la carte de la Nouvelle- 
France ou du Canada les endroits illustrés par les faits histo- 
riques passés en revue. Après la mêlée, on fait le compte des 
succès et des revers, et le camp triomphant reçoit une récom- 
pense, qui de collective devient individuelle en échéant à l'élève 
que le sort a favorisée. 



376 LA NOUVELLE -FRANCE 

Il s'agit ici d'une récapitulation ordinaire, d'une joute par- 
tielle et plus ou moins improvisée. Car, dans certains couvents 
de ville, le tournoi, préparé de longue main, se déploie avec une 
pompe solennelle, avec un luxe de costumes, do chants patrio- 
tiques et guerriers et une mise en scène qui font rêver à l'âge 
de la chevalerie et du gay sçavoir. 

— Si la joute a pour objet la géographie, une carte muette sert 
de champ d'action aux parties belligérantes. Pendant le combat, 
deux hydrographes dessinent à la craie de couleur, et de mémoire, 
chacune de son cô*^^é, sur un des vastes tableaux noirs de la classe, 
la carte écrite du pays dont on étudie la géographie. 

Quelquefois la joute a pour objet l'arithmétique, et ce n'est pas 
la moins vive et acharnée. Chaque camp, par groupes de six à la 
fois, passe à tour de rôle au tableau noir. Le problème est énoncé. 
D'une main tenant la craie et de l'autre brandissant Veffaçoir, 
chaque lutteuse assaillit le tableau noir qu'elle couvre de chiffres 
et de traits. La victoire est au groupe qui a fini le premier. 
Les solutions, à mesure qu'elles sont trouvées, sont procla- 
mées à haute voix par chaque opératrice, et c'est la plus expé- 
ditive qui est ensuite chargée d'expliquer le problème à l'auditoire. 
A mesure que les problèmes deviennent plus ardus et les défaites 
plus nombreuses, s'accroit aussi l'ardeur des survivantes, et la 
victoire s'achève au milieu d'un tourbillon de poussière blanche. 
C'est plus innocent, bien qu'aussi fascinant qu'à la Bourse, avec 
la griserie des triomphes éphémères et les amères déceptions de 
la ruine financière en moins. 

L'inspecteur, tout en écoutant et en jugeant, jette un coup 
d'œil sur les travaux écrits des élèves: cartographie, dessin, cal- 
ligraphie, composition, devoirs journaliers. C'est la mine où l'on 
a puisé tant de fois pour les expositions scolaires au pays et à 
l'étranger. Franchement, les prix et les mentions honorables 
conquis par nos couvents à Paris, à Londres, à Chicago et ailleurs 
n'ont pas été volés. Il y a des cahiers dont l'écriture est fort 



NOS COUVENTS ET l'ÉDUCATION PRATIQUE 377 

/ ' "" 

soignée, des dictées sans faute, des lettres bien tournées, des 
cartes tracées avec précision. 

Mais la cloche sonne. Après un quart d'heure de chant ou de 
solfège, le dîner. Profitons de ce temps libre pour parcourir 
le couvent du sous-sol aux mansardes. C'est un bel et vaste édifice, 
le plus souvent construit en pierre ou en briques. Il y a un calori- 
fère avec radiateurs dans toutes les pièces. Depuis l'installation 
d'aqueducs dans presque tous les grands villages, chaque couvent 
est muni de bains et de cabinets dernier genre. L'air et la lumière 
pénètrent abondamment, avec la salubrité et la gaieté, par les 
nombreuses ouvertures qu'un gouvernement éclairé ne s'avisera 
jamais de grever d'impôts. Les dortoirs et les salles communes, 
aussi bien que les classes, sont spacieux et bien aérés. Il va sans 
dire que la literie et la lingerie y sont d'une blancheur immaculée. 

Quant au site, il est généralement bien choisi. A proximité 
de l'église, il est également central pour les élèves qui y affluent. 
Quelques rangées d'érables et un parterre en enjolivent la devan- 
ture. Les couvents des paroisses sises sur les rives si pittoresques 
du Saint-Laurent ou d'un de ses nombreux affluents jouissent, en 
outre, d'un panorama enchanteur. 

L'abbé L. Lindsay. 



QUESTIONS D'APOLOGETIQUE 



L APOLOGETIQUE ET LE SURNATUREL 
(SaiteJ 

L'hypothèse naturaliste n'est pas un terrain sûr et avantageux 
pour l'apologétique croyante. Accepter ce terrain qu'elle doit consi- 
dérer comme irréel et inexploré, pour y asseoir, fortifier, défendre 
l'édifice du fait surnaturel, implique de sa part, une erreur de 
tactique. Mieux vaut prendre pour point d'appui l'humanité telle 
qu'elle existe en fait et tombe sous l'observation, et supposer, au 
moins à titre d'hypothèse provisoire, qu'elle est surnaturalisée. 
La tâche de l'apologétique sera ensuite de montrer, que, donné 
l'hypothèse, tout s'enchaîne, s'explique, s'appelle logiquement 
dans la doctrine du surnaturel professée par l'Eglise, que même 
les divers problêmes religieux agités au sein de l'humanité entière, 
trouvent par là une solution satisfaisante. C'est l'unique moyen, 
à notre connaissance, le fait surnaturel étant déjà reconnu possible, 
de le rendre vraisemblable, plausible. 

Les preuves qu'on apporte à cet effet, et qui ont pour point 
de départ l'impuissance de la nature à donner à l'homme une 
morale, la vertu, la vérité, l'ordre social, la paix, la civilisati(^n, 
etc., en dehors du surnaturel, peuvent bien montrer que celui-ci 
est désirable à l'humanité et qu'elle ne saurait, sans démence, le 
repousser : mais le dogme catholique de l'entière et absolue 
gratuité du surnaturel, affirmée par le nom même qu'il porto, 
nous interdit d'attribuer à ces preuves une valeur objective, dans 
l'hypothèse naturaliste ; elles ne rendent pas, sur ce terrain, le 
fait surnaturel probable en soi et au regard de Dieu. Mais étayés 
de la thèse, ou même simplement de l'hypothèse surnaturaliste, 
elles ont toute la valeur qu'on a coutume de leur reconnaître. 



QUESTIONS d'apologétique 379 

Il est bien certain, pour en revenir à cette part importante du 
surnaturel qui est la révélation, à la question de sa nécessité et 
de ?a trës grande probabilité, il est bien certain que l'homme 
considéré comme il est et tombe sous l'observation, avec sa soif 
du divin, son besoin inné d'entrer en communication avec la 
divinité dans cette vie et surtout dans celle d'au-delà, principa- 
lement si on le suppose effectivement fait pour une telle destinée 
qui dépasse toute nature, que l'homme ainsi constitué a un besoin 
impérieux de la révélation, et que cette révélation doit compren- 
dre avant tout les vérités les plus élémentaires sur Dieu, son 
existence, sa nature, ses attributs, pour mettre leur connaissance 
à la portée de tout représentant de la race humaine, quels que 
soient son âge, sa condition, son degré d'intelligence ou de culture. 

De plus, dans l'hypothèse du surnaturel, c'est-à-dire, si Dieu 
noue avec l'homme des relations anthropomorphiques et déifiantes, 
une certaine révélation est indispensable. Le moins que Dieu 
puisse faire dans ce commerce est de parler à l'homme ; or parler 
à quelqu'un c'est lui révéler ce qu'on a dans sa pensée. Il se peut, 
comme nous le disions plus haut, que l'objet de cette révélation 
soit un fait insignifiant, déjà connu. Il se peut aussi que ce soit 
un secret, un mystère. Dieu qui avait le choix de ses confidences 
à l'homme durant le cours de cette vie, lui a révélé des vérités 
utiles, celles dont il lui promet une révélation complète parla 
pleine vision, celles qui peuvent l'éclairer sur son origine, son 
état présent, celles qui lui étaient même nécessaires pour orienter 
fa vie. 

Quoi qu'il en soit, on ne conçoit guère le surnaturel sans révé- 
lation. 

Par contre nous ne croyons pas qu'il puisse y avoir de révéla- 
tion proprement dite, en dehors du surnaturel. A notre avis une 
telle révélation impliquerait une contradiction dans les termes. 
Dans l'hypothèse même où Dieu n'aurait pas directement et posi- 
tivement élevé l'homme jusqu'à lui-même par une certaine déifi- 
cation, mais l'aurait laissé dans la nature humaine, si prenant eu 



380 LA NOUVELLE - FRANCE 

pitié les égarementp, l'ignorance, les impuissances de sa créature, 
ou pour tout autre motif, tel que serait celui de se faire aimer de 
l'homme d'un amour tout humain, il était descendu jusqu'à lui, 
s'était fait son interlocuteur, son éducateur, son instituteur, immé- 
diatement ou niédiatement, peu importe, il y aurait encore là une 
faveur surnaturelle. Le cas est proposé éloquemment sous une de 
ses formes possibles par un orateur illustre et vénéré : « Il (Dieu) 
saisira, dit-il, par les cheveux un mortel de son choix, il lui dira : 
Va et parle à mon peuple, parle par les prodiges, parle au nom 
des calamités futures, ébranle la nature, déchire les voiles de 
l'avenir, sois thaumaturge et prophète, je le veux. ... Il y aura 
une révélation dont le but immédiat sera de confirmer l'homme 
dans sa nature, et pas autre chose. » Oui, nous en convenons, 
l'état de l'humanité qu'une telle révélation supposerait, est par- 
faitement possible. Il ne serait pas surnaturel au même degré 
qne l'état présent; il ne serait pas surnaturel dans sa substance, 
mais il le serait certainement dans son mode. Un tel état rentre, à 
n'en pas douter, dans la définition du surnaturel sur laquelle tout 
le monde s'entend : quod totam naturam creatam superat. Que 
Dieu se fasse le précepteur de l'être humain, peuple ou individu, 
qu'il s'incarne moralement dans un homme et en fasse son organe, 
qu'il communique à cet homme une partie si minime soit-elle de 
sa propre science, de son propre pouvoir, pour instruire et con- 
vaincre ceux auxquels il l'envoie, c'est là un ensemble de grâces, 
de faveurs, qui est entièrement au-dessus des exigences et des 
virtualités d'une nature créée quelconque. Il en va de même de 
tous les autres modes dont Dieu, par une intervention positive, 
daignerait parlera l'homme un peu comme un homme parle à un 
autre homme. Le seul mode dont Dieu nous parle qui ne soit pas 
surnaturel, c'est lorsqu'il déploie devant nous le livre de la créa- 
tion : là il se révèle, indirectement. Nous voulons dire que le pre- 
mier objet de la création est de communiquer aux créatures le 
bien de l'cxiftence ; elles sont des réalités, des choses en elles- 
mêmes, avant que d'être des signes ou symboles destinés à rêvé- 



QUESTIONS d'apologétique 381 

1er leur auteur et archétype comme le créateur, comme la cause 
première, efficiente et exemplaire, et transcendante, comme l'ab- 
solu, l'Etre suprême. Mais lorsqu'il condescend à faire plus, à 
emprunter, pour s'adresser à nous, soit par lui-même, soit par l'in- 
termédiaire d'un envoyé, le langage humain sous l'une de ses 
multiples formes, il octroie à l'humanité une faveur qui surpasse 
toute nature. 

*** 

La révélation divine, entendue au sens propre du mot, n'appar- 
tient donc en aucun cas à l'ordre purement naturel. Elle est, en 
elle-même, déjà un fait surnaturel. L'apologétique, croyons-nous, 
a tout à gagner à bien délimiter son terrain propre qui est celui 
du surnaturel, à ne pas prétendre prouver par la raison pure et 
transporter sur le terrain philosophique des affirmations dont la 
vérité dépend, comme l'ordre surnaturel tout entier, de la très 
libre volonté de Dieu. Au reste, la tendance de la philosophie con- 
temporaine est de ne plus croire à la raison, excepté lorsque, sous 
prétexte de critique, elle s'emploie à se détruire elle-même. Il 
devient d'une difficulté extrême de rien démontrer par le raison- 
nement aux esprits qui en sont imbus, et qui professent de ne 
plus croire aux principes tenus autrefois pour les plus évidents. 
Cela n'empêche pas le rationalisme, lorsqu'il consent à discuter 
la question religieuse, de se placer sur le terrain de la nature pure. 
Rien ne nous oblige h l'y suivre, à défendre contre lui sur ce 
sable mouvant, dans la région de l'hypothèse, les affirmations de 
la doctrine révélée. Nous n'avons aucun intérêt à soutenir 
qu'elles découlent de la notion, même parfaitement orthodoxe du 
Dieu créateur et auteur de la nature, et des relations que fonde 
cette qualité entre l'humanité et lui. Il est préférable de faire 
observer au rationaliste qui se cantonne dans le naturalisme 
pur, et ne voit pas comment le surnaturel en dérive, qu'il n'est 
pas dans la question. La question n'est pas de savoir quels 



382 LA NOUVELLE - FRANCE 

seraient les rapports qui existeraient entre le Créateur et une 
humanité abstraite et hypothétique, mais quels sont ceux qui 
existent entre l'humanité existante et son Dieu. C'est avant tout 
une question de fait. 

L'élévation de l'homme existant au surnaturel ne peut être 
qu'un fait contingent ; nous pourrions dire que c'est le plus con- 
tingent de tous les faits, celui que son auteur était le plus libre 
de réaliser ou de ne pas réaliser. Il n'a d'autre motif que la 
volonté, l'amour, la bonté de Dieu infiniment libres. Sa possibi- 
lité n'est pas douteuse pour quiconque ne s'inscrit pas en faux 
contre l'existence, la personnalité, l'intelligence, la liberté, la 
toute-puissance de l'Etre suprême. Il n'implique ni impuissance, 
ni contradiction dans l'Auteur de la nature, mais seulement le 
pouvoir de se communiquer, pour le bien de ses créatures, à deux 
degrés, dont le premier n'appelle pas le second, mais est loin de 
l'exclure: le pouvoir, disons-nous, aprës s'être communiqué, par 
la création proprement dite, dans de lointaines imitations de son 
être, de se communiquer en lui-même à son œuvre par voie 
d'union. Ce fait est rendu plausible par la croyance, les aspira- 
tions, les besoins de l'humanité existante. Mais il se prouve en 
dernier ressort à la manière de tous les faits contingents, par la 
constatation expérimentale, et sa connaissance, à défaut de l'expé- 
rience directe, répétée en chaque individu humain, se transmet 
par le témoignage historique. 

*** 

Le fait surnaturel, pour être constaté expérimentalement avec 
pleine certitude, pendant la vie présente, surtout pour revêtir le 
caractère d'un événement public et social, doit se présenter sous 
une forme sensible. Il y a en efiet des phénomènes surnaturels 
qui peuvent être expérimentalement observés, et qui servent de 
preuves à la réalité de l'ordre surnaturel tout entier. On les 
appelle des miracles. Le mot seul, il en faut convenir, a le don 



QUESTIONS d'apologétique 383 

d'effaroucher les rationalistes. Ils vont jusqu'à opposer à la chose 
la fin de non recevoir la plus péremptoire, le refus d'en discuter 
la possibilité, d'en examiner l'existence ou la non-existence. Se 
rendent-ils compte de la ressemblance qu'il y a entre une telle 
attitude et le parti-pris de la mauvaise foi ? Il serait difficile 
d'imaginer un procédé plus radical pour s'aveugler, s'endurcir, et 
repousser le don de Dieu, dans l'hypothèse où il serait réel, que 
de fermer les yeux a priori et obstinément aux seules preuves 
convaincantes de sa réalité, aux seules preuves accessibles à toutes 
les intelligences, que le genre humain attend, qu'il a demandées 
dans tous les temps et demandera jusqu'à la fin, comme confir- 
mation de l'intervention divine. S'il plaît à Dieu d'offrir à l'hu- 
manité le surnaturel, s'il veut qu'elle le sache et accepte librement 
le don de son amour infini, il faut qu'il le rendre sensible, discer- 
nable ; or, le surnaturel rendu sensible, reconnaissable, éclatant 
d'évidence n'est pas autre chose qu'un miracle. 

Le rationalisme répugne au miracle parce que le miracle est 
une dérogation aux lois de la nature. Mais ici encore est-il bien 
dans la question ? Il n'est nul besoin de soutenir que Dieu, tout 
en restant l'auteur de la nature et rien de plus, déroge aux lois 
de la nature. On peut concéder que cette manière de poser et de 
résoudre la question implique au moins l'apparence d'une incon- 
séquence, sinon d'une contradiction dans les plans et les œuvres 
du Créateur. Mais il en va autrement si l'on explique que Dieu, 
ajoutant vis-à-vis de sa créature, spécialement vis-à-vis de l'homme, 
une qualité nouvelle, à sa qualité de créateur, comme il est libre 
de le faire, est nécessairement amené à se manifester par des 
œuvres nouvelles. Sans rejeter la définition du miracle qui en 
fait une dérogation aux lois de la nature, on peut dire dans un 
certain sens très vrai, que rien n'est plus naturel que le miracle. 
Il est naturel, disons-nous, c'est-à-dire conforme à la nature des 
choses, aux lois de l'être et de la pensée, qu'une cause nouvelle, 
douée d'un pouvoir supérieur, venant s'ajouter aux causes ordi- 
naires, existantes, entraîne de nouveaux effets, des effets spéciaux. 



384 LA NOUVELLE -FRANCE 

Ainsi, l'activité de l'homme entrant en ligne sur notre terre, y 
amena des phénomènes, y produisit des effets que n'y avait pas 
produits et que n'y eût jamais produits le jeu des forces aveugles 
de la nature. De même si dans l'Univers, pour un but d'union, 
Dieu vient, par moments, prendre rang parmi les causes secondes, 
ajouter sou action à la leur, les suppléer, les remplacer, les com- 
pléter, il est dans la nature des choses que des phénomènes nou- 
veaux et hors de là sans exemples se manifestent. C'est là une 
vérité de sens commun que toutes les objections d'une philosophie 
alambiquée ne parviendront pas à bannir de l'esprit humain, 
aussi longtemps qu'il n'aura pas été faussé par l'habitude du 
sophisme. La négation du miracle, au nom d'une prétendue 
impossibilité, revient à nier le surnaturel, c'est-à-dire à dénier à 
Dieu le pouvoir et la liberté, de s'approcher, s'il le juge bon, de 
ses créatures, de se faire virtuellement l'une ou l'autre d'entre 
elles, par voie d'union, pour les élever jusqu'à lui. 

(À suivre.) 

Alex. Mercier, O. P. 



CïïROiNIQUE POLITIQUE ET RELIGIEUSE D'ESPAGNE 



Parmi les nations latines, l'Espagne, aujourd'hui, est la plus 
prospère. Cette affirmation surprendra ceux qui, de loin seule- 
ment, suivent la marche de ce beau pays, et n'ont présentes à 
l'esprit que les tristes conséquences de la dernière guerre avec 
les Etats-Unis. 

Nous avons été écrasés ; Puerto-Rico, les Philippines nous ont 
été enlevés. Cuba a conquis son indépendance. Comme colonies, 
il ne nous reste plus que nos possessions de l'Afrique Occidentale, 
puisque les Canaries et les Baléares sont considérées comme des 
provinces de la métropole. 

La défaite a été complète, il faut l'avouer. La Franc-Maçon- 
nerie, qui a juré, pour atteindre l'Eglise catholique, d'abaisser et 
même de ruiner tous les pays latins, l'avait préparée de longue 
main. C'est elle qui, par les députés et les ministres qui lui 
étaient vendus, a empêché la construction d'une flotte en rapport 
avec les progrès modernes. Ses agents ont semé la défiance et le 
mécontentement dans les colonies, sous les prétextes les plus men- 
songers. 

Eu présence des cuirassés de haut rang, des canons à longue 
portée, employés par les Yankees, les soldats et marins espagnols 
ne pouvaient que mourir. Ils l'ont fait comme des héros. A armes 
égales, la victoire eut toujours accompagné notre drapeau. 

Aujourd'hui les insulaires de Puerto-Rico et des Philippines 
reconnaissent que, pour avoir changé de maîtres, ils n'ont pas 
amélioré leur sort. Ils reviendraient volontiers sous la tutelle 
maternelle de Madrid, pour éviter les exactions, les fraudes, la 
tyrannie que font peser sur eux les envoyés de la Maison Blanche. 
Il est trop tard. 

*** 

Ce qui prouve la générosité de l'Espagne envers ses colonies, 
et sa prospérité actuelle, c'est que, cette année, l'exercice budgé- 
25 



386 LA NOUVELLE - FRANCE 

taire se ferme avec un excédent de recettes de dix millions de 
pesetas ($2,000.000). Pour l'année prochaine, les entrées dépas- 
seront les dépenses de 30,000.000 de pesetas ($6,000.000). 

Quel autre pays, en Europe, se trouve dans de si heureuses 
circonstances? Ces sommes autrefois étaient envoyées aux colo- 
nies, et la Mère-Patrie se saignait sans pitié, comme sans profit 
du reste, pour ses filles ingrates d'outremer. 

Le surplus du budget va être consacré à la création d'une 
marine puissante qui permettra à l'Espagne de reprendre sa 
place parmi les grandes nations de l'Europe. 

Les chambres ont approuvé, maintenant, à une immense majo- 
rité, les projets du gouvernement sur ce point. 

On va aussi exécuter de grands travaux sur les routes. Déjà 
nous en possédons de magnifiques, et on les a admirées, avec 
raison, lors de la tristement fameuse course d'automobiles " Paris- 
Madrid. )i Les coureurs survivants, arrêtés par un décret minis- 
tériel, dans leur marche échevelée et mortelle, se sont transfor- 
més en touristes, sont venus, à une allure calme, jusqu'à notre 
capitale et ont loué, hautement, le bon état de nos voies de com- 
munication. Le nombre de ce que nous appelons « les routes 
royales" va être augmenté, et le commerce profitera grandement 
des nouvelles facilités qui lui seront données pour les transac- 
tions. 

L'industrie privée prend un développement que nous n'avons 
jamais connu. A Bilbao, pendant ces deux dernières années, de 
grandes compagnies se sont formées pour établir de nouveaux 
chemins de fer et de nouvelles lignes de transport maritime ; 
pour exploiter des mines, de hauts fourneaux, des centres pro- 
ducteurs d'énergie électrique, de nouvelles banques, des agences 
d'assurance sur la vie et contre l'incendie, etc. 

Aussi la ville élargit son enceiTite. Elle ne suffit plus à con- 
tenir la foule de travailleurs attirés par les besoins des nouvelles 
industries, auxquelles elle a donné naissance. 

Santander, Gijon, Oviedo, Avilés suivent ce mouvement de 



CHRONIQUE POLITIQUE ET RELIGIEUSE d'eSPAGNE 387 

progrès. En quelques jours, l'emprunt demandé pour les futurs 
chemins de fer: Bilbao-Madrid, Bilbao-Santander, San Sebastian- 
Burdeos a été couvert trois fois. Les fabriques de papier, les 
raffineries de sucre ont augmenté en nombre et, pour se soute- 
tenir, se sont constituées en puissants syndicats. 

ITous avons eu, dernièrement, à Cordouo, une exposition pro- 
vinciale agricole qui a manifesté les progrès réalisés, aussi, dans 
cette branche. Nous avons pu constater, de visu, que nos popu- 
lations rurales abandonnaient, enfin, leur routine et que les 
machines modernes, qui facilitent le travail et le rendent plus 
fécond, avaient remplacé notre vieil outillage rudimentaire du 
passé. 

*** 

Pour que rien ne manque à ce tableau d'activité débordante, 
les célébrités médicales ont tenu, à Madrid, un congrès plein de 
promesses pour la science. Les médecins hispano-américains for- 
maient la plus grande partie du groupe étranger, et les cœurs se 
sont plus entendus encore que les esprits. On parle d'une alliance 
de tous les peuples latins d'Europe et d'Amérique. Je ne serais 
pas étonné qu'avant peu elle fût réalisée. Avec quelle joie nous 
y verrions entrer les Canadiens-français, dont la vitalité est si 
intense. Vous avez conservé toutes les vertus de la race fran- 
çaise, en y ajoutant les énergies propres à votre climat ; ne vou- 
driez-vous point faire participer à ces richesses l'immense et belle 
famille à laquelle vous appartenez par vos origines ? 

*** 

Ce qui nous réjouit encore, en Espagne, c'est de constater à 
chaque instant la sincère popularité dont jouit notre Roi, dans 
tous les rangs de la société. Il a fait, quelques semaines après son 
couronnement, un premier voyage dans les Asturies, et partout 
il a été acclamé sans qu'une voix discordante, une seule, se fît 
entendre. Le peuple espagnol est essentiellement monarchique, 



388 LA NOUVELLE - FRANCE 



et quand il voit, à sa tête, un prince aimant, chrétien et brave, il 
est tout à lui. 

Le jeune monarque donne généreusement sur sa cassette pri- 
vée, et il n'y a point d'infortune qu'il ne soulage. Quand il arrive 
dans une ville, sa première visite est pour l'égli'^e, dans laquelle il 
s'agenouille pieusement et humblement. Il a été vu, à Madrid, 
descendre de sa voiture, y faire monter à sa place le prêtre qui 
portait le Viatique à un malade, et escorter, à pied, un cierge à 
la main, le Roi des rois. 

C'est dans cette piété qu'il puise la bravoure dont il a déjà 
donné une preuve solennelle. Quand un fou tira deux coups do 
revolver sur un des grands de sa suite, Alphonse XIII fit arrêter 
son carrosse et, calme, impassible, pendant que son auguste mère 
tremblant que l'attentat ne fût dirigé contre la personne royale, 
voulait l'obliger k se cacher, il se maintint en complète évidence 
et, par lui-même, se rendit compte de ce qui s'était passé. Les 
applaudissements de la foule montrèrent qu'elle admirait ce sang- 
froid, et qu'elle comprena't ce qu'il promettait pour l'avenir. 
Puissent nos espérances se réaliser ! 

Les journaux de scandale ont voulu mener une campagne 
contre le jeune Roi, dès son arrivée au trône. On inventa, sur son 
compte, les histoires les plus odieuses. L'ingratitude contre sa 
mère, la folie, les mauvaises mœurs en formaient les principaux 
chapitres. Grâces à Dieu, tout est faux ! Le prince est un fils 
très respectueux et très reconnaissant. Il se conduit en chrétien, 
et ses harangues, ses reparties fout briller son bon sens et la 
solide instruction qu'il possède. Il est, par ses mérites, au-dessus 
de son âge : il est à la hauteur de son métier de roi. La question 
de son futur mariage est à l'ordre du jour. Quelques-uns vou- 
draient lui donner pour compagne une des filles de DonCarlos, 
ce qui ferait disparaître, en lui donnant complète satisfaction, le 
parti carliste, qui s'éteint, du reste, peu à peu. L'entourage 
libéral du Roi est peu favorable à ce projet. L'union avec une 
princesse qui apporterait un sang nouveau pour les héritiers, 



CHRONIQUE POLITIQUE ET RELIGIEUSE d' ESPAGNE 389 

gage de leur virile énergie, et une alliance solide pour la nation 
tout entière, rentrerait davantage dans les vues de tous. La 
Reine Mëre, qui a si admirablement rempli sa mission, n'a nulle 
hâte de voir célébrer le mariage. La santé de son fils est 
délicate, il a besoin de se fortifier, pendant quelques années 
encore. 

*** 

Autour du Eoi se pressent les catholiques, dirigés par l'Epis- 
copat tout entier. Ils en sont le plus ferme soutien. Chez nos 
voisins d'au-delà les Pyrénées, ou a écrit que le Pape Léon XIII ne 
voulait pas que le clergé s'occupe de politique. C'est un mensonge. 
Le Saint-Père, et c'est là son dernier acte public, a écrit tout 
dernièrement au Cardinal Sancha pour le féliciter d'avoir pensé 
à réunir les catholiques en un parti qui travaillât pour le succès 
de la cause religieuse, et pour lui demander d'être le chef de 
cette phalange et de la diriger, énergiquement, vers le but à 
atteindre. Malgré son grand âge, le vénérable prélat a accepté. 
Chaque diocèse a maintenant, d'après ses ordres, sa section du 
parti catholique, et des succursales se sont formées dans les 
paroisses. Les tièdes, les indift'érents se réveillent, et l'on a grand 
espoir pour les futures élections. « Nous sommes les plus nom- 
breux et les meilleurs, écrit une feuille périodique de Madrid, il 
faut que le triomphe soit à nous, mais nous ne l'aurons que dans 
la mesure de notre activité et de nos efforts. » 

Ce parti catholique, créé par le Pape lui-même, indique bien 
quelle est la pensée de Sa Sainteté. Nous devons tous, tant que 
nous sommes et dans les diflérents pays que nous habitons, passer 
par-dessus les divergences d'ordre secondaire qui nous divisent, 
et nous unir pour défendre les institutions chrétiennes, les écoles 
catholiques, les communautés religieuses, toutes nos libertés. 
Peut-être que les catholiques Canadiens ont, eux-mêmes, quelque 
chose à faire sur ce point. 



390 LA NOUVELLE - FRANCE 

Pour avoir un protecteur dans les nouveaux labeurs qu'il 
entreprend, l'Eminentissime Cardinal Sancha travaille à la 
canonisation du grand franciscain F. Jimonez de Cisneros, lui 
aussi revêtu de la pourpre, et qui dirigea, avec un talent supé- 
rieur, la politique de son paya vers la fin du quinzième siëcle et 
au commencement du seizième. La cause présentée à Rome a été 
prise en considération. Puisse l'esprit de Jimenez de Cisneros 
revivre dans tout le clergé d'Espagne ! 

*** 

La réalisation de ce vœu est d'autant plus nécessaire que les 
nuages (car il y en a, Lélas !) qui obscurcissent notre borizon 
politique sont dus au manque d'énergie des catholiques gouver- 
nementaux. Les conservateurs, ep Espagne, se croient sans cesse 
obligés de faire de nouvelles concessions aux radicaux et aux 
socialistes. 

Sous prétexte de liberté électorale, le ministère Silvela a tout 
permis à ses ennemis. Les rigueurs de la police ne se sont exercées 
que contre ceux qui auraient pu le soutenir. Partout où ils ont 
été les maîtres, les partis avancés ont empêché leurs adversaires 
de voter, ou ils ont honteusement falsifié les résultats du scrutin. 
Grâce à ces manèges, et à la faiblesse du gouvernement, les 
répubhcains, les socialistes, les radicaux ont gagné des sièges 
dans la représentation nationale. Tous les monarchistes en ont 
été effrayés, et ils semblent devoir s'unir, en une masse compacte, 
pour résister aux attaques de l'ennemi. Cette coalition est excel- 
lente, mais elle aurait pu se produire en d'autres circonstances, 
et la liberté électorale ne doit jamais consister, pour un chef 
d'Etat, à permettre tous les abus à ses adversaires. 

C'est encore par esprit de faiblesse, que M. Silvela a voulu, un 
moment, interdire l'enseignement du catéchisme en Catalan. Les 
lauriers, que M. Combes prétendait récolter en Bretagne, lui 
faisaient envie à lui-même. Le Roi l'obligea à révoquer ce décret, 



CHRONIQUE POLITIQUE ET RELIGIEUSE d' ESPAGNE 391 

que rien ne justifiait. La presse a parlé d'un mouvement sépara- 
tiste en Catalogne. Il n'existe pas. Tous les Catalans sont 
attachés, de cœur et d'âme, à la cour de Madrid, mais ils veulent 
conserver leurs usages provinciaux et leur langue, cette langue 
dans laquelle a écrit le prêtre Mosen Verdaguer, le plus grand 
poète épique de l'Espagne et du siècle dernier. Pourquoi le leur 
proscrire ? Le système du gouvernement unitaire, qui soumet 
aux mêmes pratiques les provinces les plus distinctes, et qui leur 
enlève toute initiative, tout caractère propre, serait-il le seul rai- 
sonnable et fécond ? 

Dans une autre circonstance, le ministère a montré, plus 
lamentablement encore, sa faiblesse et son imprévoyance. Une 
circulaire ministérielle avait, subitement, changé les programmes 
des examens de l'école de médecine. Les étudiants demandèrent, 
par une pétition respectueuse, que la mesure fût suspendue. On 
s'y refusa. Nos carabins se mirent en grève, organisèrent des 
manifestations bruyantes, lapidèrent le Ministre de l'Instruction 
publique et sa résidence. La troupe fut envoyée contre eux et il y 
eut des chocs violents. Quand le sang eut coulé et que des cada- 
vres jonchèrent les rues, le Ministère accorda aux étudiants ce 
qu'ils avaient réclamé, d'abord, par les voies légales. Quelle 
faiblesse, quelle folie ! Provoquer l'émeute et ensuite céder 
devant elle ! Nous trouverons la manifestation du même esprit 
dans des choses plus importantes et plus graves encore. 

Les libéraux, quand ils étaient au pouvoir, avaient commencé 
la persécution contre les ordres religieux, eu négociant un con- 
cordat avec le Saint-Siège auquel ils demandaient de douloureuses 
concessions. Maintenant que les conservateurs dirigent les affaires 
du pays, nous espérions que ce projet serait abandonné, et que 
les religieux seraient laissés dans la jouissance de la liberté 
accordée à tous. Il n'en est rien. Le Concordat se discute toujours 
et il nous prépare des mesures d'exception pour ces ordres qui 
ont fait la gloire et la grandeur de l'Espagne, dans la politique 
comme dans les sciences. 



392 LA NOUVELLE - FRANCE 

Par suite de la lâcheté gouvernementale, les partis avancés 
gagnent chaque jour du terrain. Ils sëment leurs mauvaises doc- 
trines parmi la foule, et, depuis plusieurs années, les grèves, eu 
Espagne, sont continuelles. La dernière, par ordre de date, mena- 
çait de s'étendre à tous les travailleurs de Jerez, jusqu'aux nour- 
rices et aux servantes. Il est rare que l'armée n'ait pas à inter- 
venir dans ces occasions, et le sang y est souvent répandu. 

Pour arrêter le mal, l'Eminentissirae Sancha a présenté au Sénat 
un projet concédant à tous la liberté d'enseignement, et rétablis- 
sant de nombreux contres universitaires, indépendants, pour la 
collation des grades. 

Les radicaux ont poussé de hauts cris. Ils ne veulent entendre 
parler que du monopole de l'Etat. « La liberté d'enseignement, 
disent-ils, ne sera favorable qu'aux Congrégations religieuses qui 
vont s'étendre jusqu'aux plus petits villages. » — Il se peut, mais 
elles y porteront, avec l'instruction, les principes qui éloigneront 
les générations futures du socialisme et de l'anarchie. Le gou- 
vernement osera-t-il se mettre du côté des adversaires de la 
liberté ? Le dernier recensement, qui vient de se terminer, nous 
indique que ceux qui ne savent pas lire, sont encore, dans nos 
provinces, au nombre de onze millions. Ce fait honteux ne suffit- 
il pas pour qu'on fasse appel à toutes les bonnes volontés, pour 
relever le niveau intellectuel de nos populations ? 

Il y a aussi un autre projet qui a déjà réuni de nombreuses 
adhésions. On veut faire du dimanche un jour de repos légal. 
Les travailleurs, en trës grand nombre, ont souscrit une pétition 
dans ce sens. Peut-être va-t-elle être reléguée dans les cartons 
d'une commission parce que le gouvernement, en l'appuyant, 
s'attirerait les attaques des sectaires. Il ne craint pas, pourtant, 
de contrister l'immense majorité des catholiques, d'empêcher le 
bien véritable de la nation. Comment ceux qui nous gouvernent 
no se rendent-ils pas compte de l'intensité du mouvement catho- 
lique en Espagne ? 

Pour le jubilé du Pape nos ouvriers, eux seuls, ont souscrit, à 



CHRONIQUE POLITIQUE ET RELIGIEUSE d'eSPAGNE 393 

raison de dix centimes par tête, une somme de 13,000 pesetas. 
En ce moment ils s'associent à la partie élevée de la société pour 
demander que la fête du Sacré-Cœur soit fête chômée. A Bar- 
celone, le Cardinal a posé la première pierre d'une église votive 
en l'honneur du Sacré-Cour, et ce sont surtout les cotisations des 
classes laborieuses qui permettront de l'achever. 

Un ministère qui s'appuierait, décidément, sur le parti catho- 
lique, et qui s'efforcerait de le développer et de le fortifier, serait 
durable, et il forait réaliser à la patrie d'indicibles progrès. 

Mais nos gouvernants actuels semblent avoir pris comme 
modèle M. Praxédes-Mateo Sagasta, mort au commencement de 
cette année. Ce lauréat de l'école des Ponts et Chaussées pensa 
qu'il lui serait plus facile d'arriver à quelque chose par la politi- 
que, qu'en suivant sa carrière. Il se jeta dans l'opposition. 
Ifon content d'attaquer le gouvernement par la plume, il prit le 
fusil et, derrière les barricades, fit le coup de feu. Voyant que 
ses idées trop avancées l'exposaient à la prison et au gibet, il 
les déguisa et se présenta comme libéral monarchiste. D'une 
éloquence froide, sarcastique à l'extrême, et toujours habilement 
dirigée, parce qu'il ne connaissait pas la fougue qui aveugle et fait 
porter de faux coups, il s'imposa à son pays et au parlement. 
Dans l'espace do près d'un demi-siècle, il eut huit fois la charge 
de premier Ministre, et entra, en second, dans de nombreuses 
combinaisons ministérielles. Placé sur les marches du trône, il 
accordait aux ennemis de la monarchie tout ce qui était en son 
pouvoir, et, plus que nul autre, a contribué à leur donner l'audace 
dont ils font preuve aujourd'hui. 

C'est lui qui a dirigé la guerre contre les Etats-Unis, et il est 
responsable du désastre de Santiago de Cuba. 

Il a voulu mourir en chrétien, dit-on, et racheter ainsi sa 
poli tique anti-religieuse. Le Pape a envoyé sa bénédiction aposto- 
lique comme preuve de pardon. Le roi, la cour tout entière, 
ont prié devant son tombeau et ont pris le deuil pendant trois 
jours. 



394 LA NOUVELLE -FRANCE 

Ces manifestations de condoléance étaient justes, si l'on consi- 
dère la haute position que Sagasta a occupée, pendant si longtemps, 
dans son pays, mais il ne faut pas aller plus loin, et les catholiques 
ne peuvent pas prendre sa ligne de conduite politique comme 
modèle. 

Vers le milieu de juin, l'Espagne a perdu un homme qui lui a 
donné plus de gloire. C'est de Nunez de Arce que je veux parler. 
Ce fut un maître en poésie. Il ciselait, en véritable artiste, ses 
pensées fortes et profondes, dans un rythme exquis. Malheureu- 
sement il n'a pas toujours été chrétien. Il devait bien, pourtant, 
reconnaître lui-même que la foi lui avait inspiré ses meilleurs 
vers. Il n'y a rien, dans toute son œuvre, qui soit supérieur à son 
«Idylle,» si ce n'est peut-être «La Pêche» ou «Maruja. » Il s'est 
laissé emporter par le vent du doute dans ses « Cris de Combat» 
et dans « La vision de Fr. Martin, » mais son âme, naturellement 
chrétienne, réclamait une atmosphère plus pure et plus élevée. 
Il a maudit Voltaire, et sa satire a fustigé Darwin et renié la 
liberté sans frein, que réclame l'esprit moderne. 

Hadryen, a. a. 



PIE X 



CB QU ON DISAIT DU HOCVEAU PAPE IL Y A DEUX MOIS 

Une lettre en date du 30 mai dernier traçait en style cicéro- 
nien le portrait suivant du nouveau Pape ^ Bien que cette lettre 
fût destinée à l'intimité, nous croyons réjouir les lecteurs de Jja 
Nouvelle-France en leur faisant part d'une primeur, dont la 
saveur tout italienne ne peut que les charmer. Au récit des énii- 
nentes vertus du Pontife Suprême, ils comprendront comment il 
était tout désigné au choix de l'Esprit Saint pour régir l'Eglise 
de Dieu : 

Né à Riese, humble village de la province de Trévise, dans la Vénétie, 
Giusoppe Sarto eut charge d'âmes dès sa jeunesse sacerdotale, ayant été 
adjoint comme chapelain au curé du bourg de ïombolo. Il se distingua si 
bien dans le ministère spirituel qu'il fut bientôt nommé curé de Salzano, 
dans la même province de Trévise. 

Deux ou trois ans plus tard,' l'évêque Zinelli, qui s'est fait un nom dans 
l'enseignement de la philosophie, l'appela auprès de sa personne, à titre de 
secrétaire et de chancelier du diocèse de Trévise. 

Les dons remarquables que l'humilité du curé de Salzano avait su cacher 
aux autres, ne purent échapper au regard vigilant de l'évêque Zinelli, qui 
scruta à fond le caractère de son nouveau secrétaire. Il reconnut en lui une 
modestie, une tempérance, une abstinence souveraines, jointes à une singu- 
lière humilité, à la simplicité et à l'innocence d'un enfant ; mais dans cette 
même simplicité quel élan et quelle vigueur d'esprit, quelle sagesse, quel 
conseil, quelle force, quelle science des hommes, quelle érudition dans les 
lettres sacrées et profanes qu'il avait cultivées depuis l'enfance 1 Esprit 
délicat, intelligence perspicace, il révélait autant de goût dans le choix des 
sujets que de naturel et de familiarité dans la manière de les traiter. Exempt 
de toute prétention, n'ambitionnant ni ne recherchant une autorité qu'il 



1 — Une photographie du Cardinal Patriarche de Venise, avec son autographe et 
l'impression de son sceau accompagnait cette lettre. L'écusson porte en chef, le lion 
de Saint-Marc ; en pointe, une ancre plongée dans la mer, et dont la tête se dressant sur 
un champ d'azur, est surmontée d'une étoile. 



396 LA NOUVELLE - FRANCE 



possédait d'ailleurs à un degré souverain, il parlait avec douceur, attirant 
à lui ses auditeurs, même les personnages les plus graves, subjugués qu'ils 
étaient par l'attrait d'une vertu que lui seul ignorait. Aussi fut-il en haute 
estime auprès des Patriarches de Venise, Monico et Trevisinato, Cardinaux de 
la sainte Eglise Romaine, sans mentionner les Patriarches Muldi et Angelo 
Romazzotti, qui furent les prédécesseurs de l'Eminentissime Trevisinato. Il 
mérita également la faveur des évêques Calligari et ApoUonio qui succédèrent 
à Zinolli sur le siège deTrévise. Sou élévation à l'épiscopat, comme évêque de 
Mantoue, n'a donc rien de surprenant. Mais celui qui ailleurs avait excellé, 
brilla alors du plus vif éclat. Quelle dextérité il manifesta dans les circon- 
stances les plus difficiles ! Quel don de persuasion à la fois touchante et 
convaincante ! Aussi sut-il bientôt réconcilier entre elles deux paroisses 
du diocèse de Mantoue qui avaient été frappées d'interdit, dominant par sa 
charité ceux que ni leur conscience n'avait fléchis, ni d'autres voix éloquentes 
n'avaient pu ébranler. 

Le temps et l'espace manquent également pour énumérer tant d'éminentes 
qualités dont la renommée est devenue universelle. Pour comprendre ce 
qu'elles furent il suffit de savoir que tant Evêque que Patriarche, il ne' 
modifia rien dans sa nourriture ni son coucher, non plus que dans les manières 
et les habitudes de l'ancien curé de Siilzano et chapelain de Tombolo. Il n'y 
eut chez lui d'autre changement que les insignes de la dignité qui lui était 
imposée ; pour tout le reste, il se montre inviolablement fidèle à la simpli- 
cité d'autrefois. Ni l'ambition, ni la hauteur n'ont aucune prise sur lui ; il n'a 
conscience ni de sa haute intelligence, ni de l'excellence de sa nature, ni de 
l'innocence de sa vie, ni de sa réputation de sainteté qui est répandue au 
loin. S'il vous parle, vous voyez en lui un ami, et cependant vous discernez 
et révérez en celui qui vous parle un homme de Dieu. C'est pourquoi il a 
réglé à Venise des difiicultés afiparemment insurmontables, il a mis un frein 
à des désordres qu'on croyait irrépressibles. 

Il possède un don remarquable entre tous ; tandis qu'il parle, l'esprit récal- 
citi"ant se sent frappé comme d'une lumière qui l'envahit, qui l'oblige de 
s'avouer vaincu, alors même que ppur son malheur, obstinément attaché à sa 
fausse opinion, il voit et reconnaît et approuve ce qui est bien, mais per- 
siste, à son détriment, à suivre ce qui est mal. 

Et que d'autres éloges je pourrais ajouter ! Ce que je viens de dire ne doit 
être, en effet, regardé que comme une goutte d'eau comparée à l'immensité 
de l'océan. 



Pages Romaines 



LA FIN DE LEON XIII 

Sous ce titre de Pages romaines qui sert d'en-tête aux faits divers de cha- 
que mois, jamais la chronique ne s'était trouvée plus à l'étroit. En juillet, 
Kome, plus que jamais, a vécu de la vie du monde entier. Le récit des émo- 
tions, des prières, des espérances succédant aux craintes et bientôt étouffées 
par des appréhensions plus terribles encore, ne peut se faire en des pages 
où il ne pourrait avoir ni l'ampleur qu'il réclame ni la grandeur qu'il lui 
faut. 

Dès la première nouvelle de la maladie du Pape, la presse de tous les Etats 
de l'Europe et de l'Amérique envoya à Rome ses représentants les plus auto- 
risés ; jamais agonisant n'eut de témoins plus infatigables pour raconter ces 
luttes suprêmes qui, chez Léon XIII, comme chez le plus obscur des hom- 
mes, se sont terminées par le triomphe insolent de la mort. 

Si Hdèle qu'elle se soit montrée, en ces terribles journées d'angoisses, la 
presse a failli à son devoir, en ne se souvenant pas que cet infirme dont elle 
racontait les souifrances était . cette moitié de Dieu > dont parle Victor Hugo, 
et que, dès lors, en humaniser les derniers jours par des détails qui le met- 
tait au niveau des autres mortels, c'était vouloir amoindrir sa grandeur. 

Pendant les deux semaines qu'a duré la maladie du Saint-Père, que d'in- 
dustrieuses inventions pour fournir à la chronique journalière ! Au dire des 
journalistes, tantôt Léon XIII, quittant sa couche, s'en allait vers sa table de 
travail réjouir encore une fois sa belle intelligence dans la lecture du vieil 
Horace; tantôt, entre deux consultations de médecins, poète à 93 ans comme 
il le fut toute sa vie, il chantait le soir de son règne et l'heure finale de son 
existence. Et, soit inconscience soit complot, la presse n'a pas su répéter les 
échos de cette voix vibrante d'émotion, quand en face de la dernière hostie, 
elle prononçait avec la même force quelle aurait mise à proclamer un dogme 
le mea culpa du Covjiieor, qui attestait dans la personne du pape comme 
dans celle du dernier des entants d'Adam, la trace de cette faute lointaine 
qui a humilié toutes les saintetés, à l'exception de celle de la Vierge et de 
celle de Dieu. 

Ce spectacle journalier de cette ■ moitié de Dieu, • luttant plus de 15 jours 
contre la mort, non par égoïsme de la vie, mais pour se ménager encore et 
puis encore une journée eucharistique, et pour donner à la terre le temps 
d'être toute en prières au moment oîi il la laissera pour s'en aller chez Celui 
dont il fut le Vicaire, ce spectacle étrangement beau n'a pas été raconté par 
la presse, parce qu'elle n'a pas su le voir. 

Ce fut à la suite d'une promenade matinale dans les jardins du Vatican, 
le vendredi, 3 juillet, que Léon XIII ressentit les premières atteintes du mal 
qui devait l'emporter. Rentrant dans ses appartements privés vers midi, il 
donna encore audience à un groupe de pèlerins autrichiens et hongrois, dans 



398 LA NOUVELLE - FRANCE 



la salle Clémentine ; quelques heures plus tard, le docteur Lapponi s'instal- 
lait dans la bibliothèque, pièce contigiie à la chambre de son illustre client, 
y commençant cette série de veilles admirables de dévouement qui ne 
prirent fin qu'avec la vie du Pontife. 

Tant fut rapide le mal, dès les premières heures de sa manifestation, 
qu'aux nouvelles qu'en propagèrent aussitôt les journaux italiens, VOsserva- 
iore romano, organe officiel du Vatican, pour calmer l'inquiétude jrénérale, 
crut devoir qualifier de simple fatigue la maladie mortelle de Léon XIII. Le 
lendemain, les faits démentirent le stratagème de la veille, et devant le Saint- 
Sacrement exposé dans la basilique Saint-Pierre, les fidèles s'empressèrent 
de venir s'agenouiller, suppliant Dieu de venir en aide au Père de la chré- 
tienté. 

Du dimanche, 5 juillet, au lundi, 20 du même mois, vers la place Saint- 
Pierre, ce fut la procession non interrompue d'une foule jamais lasse de 
regarder la fenêtre de la chambre pontificale. Deux fois le jour, aux heures 
des visites médicales, dans la cour Saint- Damase, prêtres, r^'Ugieux, humbles 
ouvriers, femmes du peuple, grandes dames, attendaient, dans un silence 
anxieux, la distribution des bulletins de la journée ou de la nuit. 

Dès la première semaine, un des plus grands seigneurs de la cour de Berlin, 
parti en toute hâte, vint à Rome, au nom de l'empereur Guillaume, apporter 
au Saint-Père une lettre impériale exprimant les vœux les plus respectueux 
pour sa guérison. Le même jour, un courrier spécial de Russie, arrivant de 
Saint-Pétersbourg, venait remettre à son tour une missive de l'empereur 
Nicolas souhaitant prompte guérison au pontife de Rome. Ainsi, deux chefs 
d'Etat, non catholiques, subjugués par l'ascendant de la Papauté, partageaient 
les angoisses de la chrétienté. 

Le dimanche, 6 juillet, à S heures du soir, le Pape reçut le saint Viatique ; 
toute la cour pontificale assista à cette touchante cérémonie. Le lundi soir, 
à la suite d'une alerte, l'extrême onction lui fut donnée par Mif Pifferi, 
archevêque de Porphyre, son confesseur. Puis, la maladie se prolongeant, 
Léon XUI demanda à M*' Marzolini, l'un de ses familiers, de célébrer la 
messe dans sa chambre et de le communier encore quelquefois. 

Le dimanche, 19 juillet, la science déclara que sa lutte contre le mal étant 
désormais impuissante, la mort accomplirait bientôt son oeuvre. En sa 
qualité de grand pénitencier, le Cardinal Serafino Vanutelli s'installa on 
permanence au palais apostolique dans l'appartement occupé par Ms' Bis- 
letti, maître de chambre. C'était à lui qu'appartenait l'honneur de donner 
au Vicaire du Christ la suprême absolution et par les prières des agonisants 
d'accompagner son âme jusqu'au seuil de l'Eternité. Ce no fut que le len- 
demain qu'il accomplit cette mission. Le lundi, 20 juillet, à 4 heures et 4 
minutes du soir, le docteur Lapponi qui, seul debout dans cotte chambre où 
tout le monde priait à genoux, tenait sa main sur le cœur du Pape en comp- 
tant les dernières pulsations, prononça tout d'un coup ces mots : « // ponti- 
fice è morlo !• Il y eut un moment de stupeur, puis ce fut l'expression émue 
du souhait de l'éternelle paix: requiem œternain dona ei, domine. 

Presque aussitôt, Rome prenait le deuil ; les magasins se fermaient ; les 
théâtres renvoyaient à d'autres jours moins tristes leurs représentions annon- 
cées, la garde suisse fermait la porte de bronze du Vatican. Saint-Pierre 
était envahi par la foule qui, devant le tombeau du Prince des apôtres, venait 
prier pour le pontife défunt. Pendant ce temps, le Cardinal Camerlingue, 



PAGES ROMAINES 399 



doyen du Sacré Collège, Oreglia di San Stefano, de son marteau d'argent 
frappait trois fois le front de Léon XIII, l'appelant de son nom de baptême 
Joachim, et par la formule vere papa mortaus est déclarait le Saint-Siège 
vacant. 

Le lendemain, mardi, la matinée débuta par un formidable orage ; la soirée 
s'acheva dans le glas lugubre des cloches innombrables, qui jetaient à toute 
volée leurs notes graves dans la nuit. Vingt-quatre heures après la mort de 
Léon XIII, son corps fut livré au médecin pour l'embauuiement. Préalable- 
ment, le directeur du Musée et des galeries du Vatican prit le masque du 
Pape par un moulage en cire ; il prit également le moulage de la main droite 
qui tant de fois avait béni les pèlerins accourus à Rome. 

Le mercredi, 22 juillet, le corps de Léon XIII fut transporté à Saint-Pierre, 
à 8 heures du soir. En avant du cortège venaient les i)alefreniers revêtus de 
leur costume de damas rouge et portant des torches allumées ; ils étaient 
suivis des pénitenciers de la basilique vatioane, du sacristain, du soussacris- 
tain des palais apostoliques. Puis venaient le lit funéraire avec le corps porté 
par les sediariiet entouré par les gardes nobles, les officiers des corps armés 
pontificaux, la famille Pecci, les cardinaux revêtus de violet, ce deuil de la 
pourpre. Les gardes nobles, les gardes suisses formaient l'escorte d'honneur 
du Sacré Collège, Suivaient enfin le majordome, lo maître de chambre, les 
camériers secrets participants, les prélats, le maréchal du Conclave, le corps 
diplomatique. Un peloton de gardes suisses et de gendarmes pontificaux 
fermait la marche du cortège, derrière lequel venaient les familiers du Pape 
défunt, et le personnel des palais apostoliques récitant des prières. 

A la porte de Saint-Pierre, M*' Pericoli donna la première absoute. Le 
corps fut reçu par le chapitre entier du Vatican portant des cierges. La basi- 
lique, qui était fermée, était éclairée à la lumière électrique. 

Le lendemain, à 6 heures du matin, les portes de Saint-Pierre s'ouvrirent 
et le défilé commença devant le lit funèbre autour duquel brûlaient six 
cierges et à l'angle duquel, dans une immobilité complète, se trouvaient 
quatre gardes nobles, l'épée tournée en bas. Cent mille personnes défilèrent 
ainsi devant le corps du Pape. A l'extérieur et à l'intérieur de Saint-Pierre, 
le service d'ordre était fait par l'armée italienne dont les officiers envoyaient 
les soldats visiter, groupes par groupes, la dépouille de Léon XIII. 

La cérémonie de la sépulture dut être avancée à cause de l'embaumement 
défectueux du cadavre ; elle eut lieu le 25 juillet, à 7 heures du soir, dans la 
basilique Saint-Pierre, en présence du corps diplomatique et de la noblesse 
romaine. 

Tous les cardinaux, tenant en mains des cierges allumés, se rendirent à 
la chapelle du Saint-Sacrement où Léon XIII reposait toujours, et s'agenouil- 
lèrent en arrière du catafalque pour l'hommage suprême. 

Soudain, des chants funèbres se firent entendre. Le clergé de la basilique, 
présidé par l'archiprêtre de Saint-Pierre, le cardinal Rampolla, venant de la 
sacristie, s'avançait lentement en chantant le miserere. 

Les chanoines soulevèrent le lit de parade et chargés de leur funèbre far- 
deau se mirent en marche, suivis des cardinaux, du majordome, des camé- 
riers participants et des cérémoniaires pontificaux. 

Une procession lente se déroula sous les voûtes colossales à la lueur des 
lumières électriques, des torches et des cierges des assistants. 



400 LA NOUVELLE - FRANCE 



Le cortège passa devant la vieille statue de saint Pierre et s'arrêta à la 
chapelle des chanoines. 

A gauche de la porte une ouverture béante, obscure. Sur les dalles, trois 
cercueils de chêne, de plomb et de cyjjrès. Le doyen du chapitre bénit le 
cadavre et les cercueils, l'officiant donna l'absouto, les chapelains secrets 
couchèrent le corps de Léon XIII dans le cercueil de cyprès. 

Aux pieds du Pontife, le majordome mit trois bourses contenant chacune 
les 26 médailles frappées chaque année du pontificat. Tout à côté, fut déposé 
un parchemin relatant les principaux faits de la vie et du règne du Pape 
défunt. 

Puis le visage et les mains du Pontife furent recouverts de deux voiles de 
soie et le corps tout entier disparut pour jamais sous le grand linceul de 
pourpre qui recouvrait le lit funéraire. 

Le cercueil en plomb reçut le premier cercueil en cyprès, et le troisième 
en chêne les enveloppa tous les deux. Scellé des sceaux du chapitre, du 
majordome, du Cardinal Camerlingue, la triple enveloppe dans laquelle 
Léon XIII dort son dernier sommeil fut hissée à l'aide d'un treuil vers la 
sépulture provisoire des pontifes romains. 

Et pendant que le cœur chantait les répons d'une absoute finale, les 
ouvriers fermaient l'ouverture au moyen d'une plaque de marbre portant ce 
seul nom: P.P. Léo XIII. 

C'est la gloire éternelle de l'Eglise que de voir les deuils les plus cruels 
qui s'abattent sur elle et sur ses enfants concourir à faire éclater sa force et 
sa grandeur. 

L'émotion produite dans le monde entier par la mort de Léon XIII nous 
donne la mesure de la place qu'y occui)o la Papauté. 

Jamais elle ne parut plus grande, plus majestueuse, plus invincible qu'au- 
tour du lit mortuaire où reposait le Souverain Pontife qui sut encore, par 
son génie et sa bonté, en développer la bienfaisante influence sur les peuples. 

C'est à elle que vont les hommages rendus par toutes les nations au Pape 
qui n'est plus, et c'est sa souveraineté immuable qu'ils consacrent aussi bien 
devant la catholicité que devant les schismatiques et les incroyants. 

Don Paolo-Aqosto. 



LIVRE REÇU 

L'Histoire do Canada en 200 leçons. Par le P. Ph.-B\ Bour- 
geois, C. S. C. Ouvrage orné de gravures, accompagné de tableaux 
chronologiques, et préparé pour les écoles, académies, collèges, etc. 
Prix : la douzaine $4.50 ; l'unité 45 cts. Librairie Beauchemin, 
Montréal. 



Le Président du Bureau de Direction : L'abbé L. Lindsat. 
Québec : — Imprimerie S.-A. Dbmbrs, N° 30, rue de la Fabrique. 



LA NOUVELLE-FRANCE 

REVUE DES INTÉRÊTS RELIGIEUX ET NATIONAUX 

DU 

CANADA FRANÇAIS 

Tome II SEPTEMBRE 1903 N» 9 

PAGES INÉDITES D'EMEST HELLO 

SOUVERAINETÉ ET LIBERTÉ 

La confusion est si profonde que la souveraineté et la 
liberté apparaissent comme deux ennemies. 

Ceci est un des prodiges qui ont fait les ténèbres. 

La souveraineté et la liberté sont la double clef de voûte 
du même monument. 

L'homme désire et ne sait pas. Il ne sait comment faire. 
Il ne sait même pas parfaitement comment désirer ni ce 
qu'il désire. 

Le regard perçant de la souveraineté doit voir pour lui, 
deviner pour lui, découvrir pour lui sa route qu'il ignore, 
et lui dire : Marche. 

A ce mot : Marche, l'homme doit voir sa route, et courir 
altéré. 

Il ignorait son désir, l'ordre qu'il a reçu est une révéla- 
tion. Il se dit : Voilà, voilà ce qu'il me fallait. 

La souveraineté, dans le type suprême vers lequel tout 
converge, est une voyante qui contemple sur la montagne 
le spectacle éternel. Elle y voit dans la lumière vivante 
les types de ceux qu'elle gouverne ; elle voit leurs volon- 
tés ordonnées, leurs désirs ignorés, et par l'ordre qu'elle 
leur donne, elle leur révèle les besoins connus et inconnus 
qu'ils portaient dans leur âme. 



402 LA NOUVELLE - FRANCE 

Par le pain qu'elle leur fait, elle leur dit par quelle faim 
ils étaient travaillés. Les peuples régénérés par l'obéis- 
sance essentielle se jetteraient sur l'ordre donné couirac le 
cerf poursuivi sur la source d'eau vive. 

Leur enthousiasme serait leur reconnaissance ; leur joie 
serait la gloire du souverain. 

Et pendant qu'ils raangei'aient et boiraient — car leurs 
lèvres, au lieu d'être altérées du fruit défendu, seraient 
altérées du fruit commandé — le souverain, tourné vers la 
lumière où il découvre les choses réelles dans leur rapport 
avec les choses possibles, contemplerait sur la montagne 
l'idéal qu'il doit réaliser dans la plaine, et découvrant dans 
la nature des choses, dans l'âme des hommes et dans l'esprit 
de la Puissance la raison d'un nouveau départ et d'un nou- 
veau transport, leur crierait encore : Plus haut, plus haut ; 
voilà la route, vous ne saviez pas de quoi vous étiez capables. 

Et les peuples et les individus découvriraient au fond 
d'eux-mêmes des profondeurs inconnues, béantes et arden- 
tes, où la parole du maître retentissante comme le tonnerre 
réveillerait l'écho qui dort, fécondante comme la rosée, arro- 
serait le germe invisible ; et la réponse des peuples serait 
une acclamation tremblante de gloire et ardente de liberté. 
La liberté serait le transport, la souveraineté, la foudre qui 
soulève. Et quand les hommes supéi'ieurs découvriraient 
quelque chose de grand qui n'est pas encore réalisé, l'instinct 
prophétique s'éveillant en eux, ils attendraient un ordre 
dans l'anxiété, dans l'impatience, dans l'espérance et dans 
la crainte. On se dirait en se rencontrant : Quelle parole va 
donc éclater sur nous? Et le souverain, leur découvrant 
dans la lumière vivante la substance de leur désir, leur 
dirait en leur ouvrant le cœur : Voilà les tables de la Loi. 

La souveraineté et la liberté feraient la circulation de 
l'amour, comme les deux côtés du cœur la circulation du 
sang. Le pouvoir législatif est le désir, le pouvoir exécu- 
tif est l'œil voyant qui découvre et la main prompte qui 
exécute. 



LE PREMIER PRETRE ACADIEN 

l'abbé joseph-mathurin boukg 
(Suite et fin) 

m 

En 1778, une mission plus délicate et plus dangereuse lui fut 
confiée par l'évêque de Québec. 

La guerre de l'indépendance avait éclaté. Les sauvages, excités 
par des émissaires américains dont le principal agent était un cer- 
tain John Allan, établi au fort Machias, et qui était en relation 
avec les Micmacs du golfe Saint-Laurent, prirent une attitude trës 
menaçante. On put craindre un instant un soulèvement général. 

Cette révolte, dans les circonstances difficiles que traversait 
alors l'Angleterre, eût singulièrement compliqué la situation déjà 
si compromise par elle-même. 

Sir Richard Hughes, alors lieutenant-gouverneur de la Nou- 
velle-Ecosse, averti du danger par Michael Franklin, surintendant 
des sauvages, écrivit au gouverneur-général dont la résidence 
était à Québec, le priant d'insister auprès de l'évêque catholique 
de cette ville, afin que celui-ci envoyât immédiatement un mission- 
naire parmi les tribus en pleine eflervescence. 

Quel hommage rendu à la puissance de la religion catholique ! 

M. Bourg se trouvait en ce moment à Tracadièche. Il avait un 
grand ascendant sur l'esprit des sauvages dont il connaissait par- 
faitement la langue et les mœurs. C'était bien l'homme tout indi- 
qué pour cette mission d'apaisement. Aussi l'évêque de Québec 
lui dépêcha-til immédiatement un exprès pour l'en charger. 

Sans hésiter, n'écoutant que la voix du devoir et l'ordre de son 
évêque, M. Bourg, accompagné* de deux sauvages fidèles, se 
rendit aussitôt auprès des tribus soulevées par John Allan ou ses 
agents. 

Il réunit les chefs et tint avec eux plusieurs conseils. II leur 



404 LA NOUVELLE -FEANCE 

dépeignit le danger auquel ils s'exposaient ; il leur fit comprendre 
la félonie de leur conduite. 

Il fut si éloquent, si persuasif, il sut si bien trouver le chemin 
du cœur de ces naïfs enfants des bois, qu'il réussit à les faire 
renoncer à leurs projets belliqueux. Il les amena enfin à renouve- 
ler leurs promesses de loyauté à la Couronne britannique, ce qui 
se fit en grande cérémonie devant l'honorable Michael Franklin 
et d'autres officiers du roi. 

Dès ce moment, M. Bourg eut à Halifax ses coudées franches, 
et dans les missions catholiques de tout le pays une entière lati- 
tude dont il sut user largement au profit de ses coreligionnaires 
et à l'honneur de la religion. 

Sir Richard Hughes voulut cependant lui témoigner sa recon- 
naistance d'une manière plus tangible. L'immense service rendu 
à la colonie naissante par M. Bourg méritait certes quelques 
égards. Le lieutenant-gouverneur lui fit concéder gratuitement 
rile-aux-Hérons ; quatre milles de terrain en superficie sur la 
terre ferme, sur la rive .sud de la Baie-des-Chaleurs — où se trouve 
aujourd'hui la paroisse de Charlo — ; et enfin une certaine éten- 
due de terre où se trouvent actuellement les édifices religieux de 
Saint-Joseph de Carleton, rive nord de la Baie, jusqu'à la pointe 
ou cap des Bourgs. A son départ de Tracadièche, M. Bourg céda 
une partie de ce dernier terrain à l'église. Le reste appartient 
encore à ses arrière-neveux. 

Ce fut ce zélé missionnaire qui engagea, en 1783, les familles 
irlandaises d'Halifax à présenter une pétition à Sir Andrew Snape, 
qui avait succédé en 1781 à Sir Richard Hughes. Par cette péti- 
tion, les Irlandais demandaient des mesures plus libérales et plus 
tolérantes pour le libre exercice de leur religion. 

Sur la demande qui lui en fut faite par le lieutenant-gouver- 
neur, la législature décréta l'abolition des clauses injurieuses et 
iniques qui privaient les citoyens catholiques, sujets de Sa Majesté, 
du droit de posséder et de la liberté de pratiquer ouvertement 
leurs devoirs religieux dans la Nouvelle-Ecosse. 



LE PREMIER PRÊTRE ACADIEN 405 

C'est de cette époque que date l'émancipation des catholiques 
de la Nouvelle-Ecosse. 

L'année suivante, le 16 juillet 1781, M. Gravé, vicaire-général 
de l'évêque de Québec, écrivait à M. Bourg, à Tracadièche, que 
les Irlandais catholiques d'Halifax, profitant de la liberté reli- 
gieuse que venait de leur octroyer la législature, demandaient à 
l'évêque de Québec un prêtre qui se fixât parmi eux. Ils s'étaient 
d'abord adressés à l'évêque de Londres qui leur avait répondu, 
naturellement, qu'Halifax n'était pas dans son diocèse. 

M. Bourg était donc prié de se transporter à Halifax, d'exa- 
miner les choses par lui-môme et d'en rendre compte à M. Gravé. 
Il devait s'enquérir du nombre des catholiques dans la ville, du 
nombre de ceux qu'il y avait dans les environs. Il devait s'assurer 
si l'on pouvait librement bâtir une église et un presbytère à 
Halifax ; quels moyens on avait de faire vivre un prêtre, etc. 

L'évêque voulait donner ce poste à M. Bourg qui parlait 
couramment l'anglais. Il eût eu pour successeur à Tracadièche, 
et jusqu'à nouvel ordre, M. l'abbé LeRoux, récemment arrivé de 
France. 

On prévoyait déjà qu'Halifax deviendrait un centre important. 
Grâce à l'influence de M. Bourg, les catholiques y avaient obtenu 
du parlement, en faveur de la religion, des avantages que bien 
d'autres n'eussent point osé demander. 

M. Bourg était bien désigné d'avance comme devant être le 
fondateur de cette Eglise naissante. Il était déjà vicaire-général 
de l'évêque de Québec pour toute l'Acadie. Les services signalés 
qu'il avait rendus à la colonie lui avaient attiré le respect, la con- 
sidération des autorités civiles d'Halifax. Le choix de l'évêque 
était des plus heureux, des plus motivés. 

Tout en remplissant sa mission, M. Bourg était chargé de dire 
aux catholiques d'Halifax, au nom de l'évêque de Québec, qu'il 
ne les oubliait pas, qu'il était très content du zèle qui les animait 
pour leur religion ; qu'il ne perdait pas de vue leurs intérêts 
spirituels et qu'il travaillerait de tout son pouvoir à les secourir. 



406 LA NOUVELLE - FRANCE 

M. Bourg arriva à Halifax pendant l'été de 1784. Après avoir 
fait une minutieuse enquête sur les points exposés par ordre de 
l'évêque, il rendit à celui-ci un compte très détaillé de sa missiop. 

Cet important rapport ne parvint pas à destination. 

Rentré à ïracadièche vers la fin de l'automne, M. Bourg écri- 
vit de nouveau à M. Gravé, vicaire-général, lui redisant le suc- 
cès de sa mission. 

J'eus l'honneur, dit-il, d'écrire à Ms' l'évêque, étant à Halifax dans lo 
courant de l'été dernier, que je me conformais au désir de Sa Grandeur qui 
était que je résidasse à Halifax ; M. LeRoux devait résider en la Baie-des- 
Chaleurs, et moi j'étais sur mon départ d'Halifax pour chercher mes effets 
en la Baie et retourner au plus tôt. 

J'ignore si cette lettre est parvenue à Sa Grandeur et c'est ce qui m'o- 
blige de vous écrire la présente. Le trajet d'Halifax à la Baie m'a pris trois 
semaines, et, dans une tempête qui dura dix jours sans discontinuer, tout 
l'équipage fut déconcerté, excepté le capitaine. Je fus obligé de servir de 
matelot pour me sauver la vie, et à mon arrivée je tombai malade, tant j'avais 
essuyé de fatigue et de froid. Cette indisposition m'a retenu dans la Baie ; 
si Dieu me conserve, j'espère me transporter à Halifax ce printemps pour y 
faire ma résidence jusqu'à nouvel ordre de mon évêque. 

Quant à M. LeRoux, qui est un très digne prêtre, il est maintenant d'un 
âge si avancé qu'il lui est impossible de pouvoir desservir tous les endroits 
éloignés et même les moins éloignés durant l'hiver. Ainsi, je crois, qu'il 
serait à propos, si Sa Grandeur l'avait pour agréable, que M. LeRoux vînt 
résider où je suis (à Tracadièohe), qui est maintenant l'endroit le plus consi- 
dérable de la Baie, puisqu'il y a soixante-dixhuit habitants. Neuf lieues plus 
haut est la mission de Restigoucho qu'il pourrait encore desservir, ainsi que 
les endroits nommés Péréquit et Caraquet où il peut y avoir en tout quarante 
habitants. Le second endroit le plus considérable est Bon.iventure,douze lieues 
plus bas que Tracadièche et toujours sur la côte nord, où il y a environ soixante 
habitants. Quatre lieues plus bas est un endroit appelé Paspébiac où il peut y 
avoir vingt-trois habitants, ensuite Port-Daniel, Pasbeau, la Grande-Rivière et 
Percé. Du côté du sud de l'ouverture de la Baie, se trouve Miramichi où il 
peut y avoir vingt familles et quantité de sauvages; plus loin. Cocagne et 
Memramcook, où réside M. LeRoux, parce qu'il y a cent habitants au moins. 

Ne serait-il pas possible de placer un jeune prêtre à Bonaventure pour y 
résider dans le cours de l'hiver ? L'été il parcourrait les différents endroits 
que j'ai nommés. 

M. LeRoux pourrait le suppléer pour les malades pendant son absence. 

Je suis persuadé que votre zèle apostolique vous excitera à faire tout ce 
qui dépendra de vous pour favoriser cet arrangement. 



LE PREMIER PRÊTRE ACADIEN 407 

L'arrivée du P. Jones à Halifax, après le départ de M. Bourg 
de cette ville, dérangea tous ses plans. 

Le P. Jones était de l'ordre des Capucins qui avaient déjà 
fourni plusieurs missionnaires en Acadie, sous la domination 
française. C'était un homme instruit et fort distingué. 

Il éleva une église à Halifax et y exerça les fonctions de 
grand-vicaire de l'évêque de Québec, ainsi que pour la Nouvelle- 
Ecosse que ce dernier lui confia après avoir régularisé sa position. 

Bientôt lui arrivèrent deux prêtres français : MM. Allain et 
Lejamtel de la Blouterie. L'abbé Allain porta l'évangile au 
groupe acadien le plus inaccessible, le plus délaissé de tous : celui 
des Iles de la Madeleine. 

L'abbé Lejamtel de la Blouterie eut en partage le Cap-Breton 
et se fixa à Arichat où, peu après, vint le rejoindre un autre 
exilé de France, l'abbé Champion, comme lui du diocèse 
d'Avranches ^ 

M. Bourg demeura donc en la Baie-des-Chaleurs et vit ainsi se 
rétrécir le champ immense de ses missions. 



IV 



En 1786, M. Bourg résolut de faire construire une nouvelle 
église à Tracadièche. Ce qui l'engagea à l'entreprendre, ce fut 
l'activité, le développement que prit alors le commerce du pois- 
son, si abondant dans ces parages. De grandes demandes venaient 
d'Halifax et même des Antilles. Aussi la population du village 
augmenta-t-elle considérablement. 

Les difficultés auxquelles M. Bourg se heurta, l'opposition que 
lui suscitèrent certains esprits brouillons sur le choix du site de 
la nouvelle église, le fit renoncer pour le moment à l'entreprise. 

A cause du mauvais vouloir des habitants de Tracadièche, il 



1 — L'abbé Casgrain, Pèlerinage au Pays d'Evangéline, 



408 LA NOUVELLE -FRANCE 

transporta sa résidence à Bonaventure. C'était les prendre par 
leur côté le plus sensible : car, au fond, ils aimaient et respec- 
taient leur pasteur. Aussi devinrent-ils plus conciliants, nous le 
verrons tout à l'heure. 

En cette même année 178(3, M. Bourg reçut l'aide d'un nou- 
veau missionnaire, tout jeune, M. l'abbé Girouard, prêtre acadien 
comme lui, qui fut chargé des missions de Nipissigui, Caraquet 
et Miramichi. M. Qirouard se fixa à Caraquet comme étant le 
poste le plus important. 

Quelques années plus tard, M. Girouard jetait les fondements 
du séminaire de Saint-IIyacinthe. 

En 1789, M^'' Hubert régla le différend survenu entre les habi- 
tants de Tracadièche et leur pasteur. Par sa lettre pastorale datée 
du 16 juillet, il ordonnait de bâtir la nouvelle église à l'endroit 
désigné par M. Bourg. On se soumit et les travaux commen- 
cèrent immédiatement. 

Cette seconde église fut édifiée sur la terre que possède aujour- 
d'hui M. André Allain, en face de l'église actuelle et à quelques 
pas de l'ancienne. 

M. Bourg bâtit aussi un presbytère à l'endroit où se trouve 
aujourd'hui l'église de Carleton. 

Le 1" octobre 1787, M. Bourg baptisait un enfant. Il en était 
lui-même le parrain, et sa sœur Madeleine, la marraine. 

Cet enfant devait jouer un grand rôle dans la politique et dans 
la magistrature. Il se nommait Joseph-Remi Vallières de Saint- 
Réal. Grâce à la protection de M*'' Plessis, il fit de fortes études, 
devint député au parlement pour le comté de Champlain et mou- 
rut juge de la Cour supérieure. Son père, Jean-Baptiste Val- 
lières, et sa mère, Marguerite Cornelier dit Grandchamp, étaient 
établis à Carleton depuis peu. 

M. Bourg, fixé maintenant à Tracadièche et aidé dans son 
ministère apostolique par de nouveaux missionnaires, ne fit plus 
de longues missions, si ce n'est en Gaspésie et chez les sauvages 
de Restigouche. 



LE PREMIER PRÊTRE ACADIEN 409 

Il établit sa famille à Tracadifeche. 

D'après le savant chercheur acaclien, M. P. -P. Gaudet, Michel 
Bourg, père de notre héros, avait convolé en secondes noces avec 
Brigitte Martin, veuve de Séraphin Bro, père de l'abbé Jean 
Bro, dont nous avons parlé plus haut.- 

Transporté en France avec sa famille lors de la déportation, il 
figure dans le Solle des habitants tant du Canada, de l'Isle Royale 
que de l'Acadie, provenant des prisons d'Angleterre, auquel 
(Michel Bourg) le Roi a accordé une pension à raison de dix sols 
par jour à compter du jour de son arrivée à Saint-Malo, au prin- 
temps 1703, étant alors âgé de 4G ans, avec son épouse Brigitte 
Martin, âgée de 48 ans. 

Il faut croire que la mère de l'abbé Bourg, Anne Hébert, 
serait morte en Angleterre, et que Michel Bourg aurait convolé 
en secondes noces en ce pays avec la veuve de Séraphin Bro. 

M. Gaudet afiirme aussi que Michel Bourg mourut chez son 
fils, l'abbé Bourg, à Tracadièche. Il est difficile de vérifier cette 
assertion, vu que l'abbé Bourg n'a laissé aucun acte de sépulture 
dans toutes ses missions, ce qui paraît étrange quand on sait 
qu'il avait un soin scrupuleux d'inscrire tous les actes de baptême 
et de mariage dans ses registres, conservés soigneusement dans 
les archives de l'église de Carleton. 

Quoi qu'il en soit, la veuve de Michel Bourg décéda le 8 avril 
ITTQ à Saint-Jacques de l'Achigan, au presbytère de son fils, 
l'abbé Jean Bro, curé de cette paroisse, et fut inhumée le lende- 
main. Elle était âgée de 64 ans. 

M. Bourg avait établi près de lui son frère, Charles Bourg, 
qu'il maria à Théotiste Savoye, et qui fut la souche des Bourgs, 
de Carleton ; aussi, trois de ses sœurs : Victoire, mariée à Michel- 
Vincent Arseneau ; Marie - Lucie, mariée à Isaïe Bernard, et 
Marie-Madeleine qui resta fille et demeura toujours avec son 
frère le curé. 



410 LA NOUVELLE - FRANCE 



En 1791, M. Bourg fit la visite de tou8 les postes soumis à sa 
juridiction et en rendit compte à l'évêque de Québec dans une 
lettre datée de Percé. 

J'informe Votre Grandeur, dit-il, que grâce au Seigneur, jouissant toujours 
d'une bonne santé, j'ai fini de parcourir nord et sud toutes mes missions, de 
sorte qu'en trois ou quatre jours je partirai de Percé, où je suis depuis quel- 
que temps, pour retourner à la Baie et faire une mission à Caraquet. J'y 
Buis allé ce printemps ; mais ces pauvres gens ne pouvaient avoir recours à 
moi dans le cours de l'hiver. J'ai reçu les Saintes Huiles pour lesquelles je 
vous remercie et le mandement à l'égard de la suppression de quelques fêtes. 
J'ai lu ce mandement en chaque lieu et m'y conformerai ainsi que tous les 
habitants. 

On ne voit que misère en la Baie cette année, attendu que la pêche du 
saumon et la chasse ont presque entièrement manqué ; la pêche à la morue 
est fort médiocre, mais la récolte assez bonne. 

C'est un malheur qu'on ne soit pas plus porté à cultiver avec soin. Quel- 
ques habitants de ma paroisse (Tracadièche) recueillent déjà depuis quel- 
ques années plus qu'ils ne dépensent. 

J'espère que cet exemple inspirera aux autres, qui vivent très mal dans le 
cours de l'hiver, le désir de les imiter. 

Apres vingt longues années de pénibles missions, par des che- 
mins difficiles, exposé sans cesse aux périls de la mer, M. Bourg 
vit sa santé s'ébranler considérablement. Son cerveau, à la suite 
de contradictions de toute sorte venant parfois de la part de ceux 
pour lesquels il s'était prodigué et n'avait jamais marchandé ses 
bons offices, subit aussi, d'aprës la tradition, de terribles secousses. 

Epuisé, malade, travaillé par mille infirmités, résultat de ses 
longues courses apostoliques en toutes saisons, M. Bourg, se 
sentant incapable de supporter seul le lourd fardeau de ses vastes 
missions, sollicita son rappel en 1784. Ce ne fut cependant qu'à 
l'automne de 1795 qu'il put avoir un successeur dans la personne 
de l'abbé L.-J. Desjardins, prêtre français, que la Révolution 
avait jeté sur nos plages. 

L'évêque de Québec, considérant les nombreux services que 



• 



LE PREMIER PRÊTRE ACADIEN 411 

l'abbé Bourg avait rendus à la religion et au pays, le transféra à 
l'importante cure de Saint-Laurent, près Montréal. 

Mais son cœur si généreux, si fort dans les éprouves, se brisa à 
la pensée de quitter pour toujours ses chères missions. Il ne fit 
que languir dans son nouveau poste et s'éteignit pieusement dans 
le Seigneur, le 20 août 1797, après avoir reçu tous les secours de 
la religion des mains du grand-vicaire Roux, de Montréal. II 
n'était âgé que de 53 ans, 2 mois et 11 jours. 

Ses funérailles eurent lieu le lendemain au milieu d'un grand 
concours de fidèles et de membres du clergé de Montréal. 

Ses restes mortels furent déposés dans le caveau de l'église de 
Saint-Laurent où ils reposent encore. 

Mais sa mémoire et son souvenir ont traversé les âges. Ils 
demeurent vivaces parmi les populations de la Baie-des-Ohaleurs 
qui se les transmettent de génération en génération comme une 
de leurs plus chères traditions. 

Telle fut la vie de ce grand et célèbre missionnaire acadien, le 
premier de sa race élevé à la sublime dignité du sacerdoce. 

Il reconstitua son peuple. Il fut l'ange envoyé par Dieu pour 
relever son courage abattu par la persécution, pour lui montrer 
la divine espérance. Il lui enseigna, à ce peuple, que la crainte 
de Dieu, la soumission toute filiale à ses ordres, même lorsqu'il 
frappe, sont les sources de cette suprême espérance. 

Fondateur de plusieurs églises, apôtre de l'évangile et mission- 
naire au cœur fort et courageux, il donna sa vie pour ses brebis. 
Et si les jours qu'il a sacrifiés pour la gloire de Dieu, pour le 
salut de ses frères, ont été courts aux yeux des hommes, combien, 
aux yeux de Dieu, ils furent longs et bien remplis ! 

A ce valeureux fils de l'Acadie, nous devons une admiration 
sans borne, une reconnaissance éternelle. 

L'abbé E.-P. Chouinard, 

Curé de Saint-Paul de la Croix. 



QUESTIONS D'APOLOGÉTIQUE 



LE SURNATUREL 
(Suite et /in) 

Le miracle est un fait surnaturel, c'est son premier caractère. 
Cependant tout fait surnaturel n'est pas un luirale au sens rigou- 
reux du mot. Pour qu'une œuvre soit surnaturelle, au moins à 
un certain degré, il n'est point nécessaire que Dieu seul puisse 
l'accomplir : il suffit qu'il en soit effectivement l'auteur à la place 
de l'une des causes naturelles dont elle est normalement le pro- 
duit. Ce mode de production, extraordinaire et divin, la rangera 
incontestablement dans la catégorie du surnaturel. 

Mais pour qu'un phénomène mérite, dans toute son étendue, 
le nom de miracle, faut-il que Dieu seul ait la puissance de le 
produire, soit en lui-même, soit avec les circonstances qui l'ac- 
compagnent ? Oui, en théorie. 

En pratique cela n'est pas aussi nécessaire. Pour être regardé 
comme un miracle, il suffit à un phénomène de dépasser manifes- 
tement le pouvoir de tous les agents terrestres. Le miracle est 
une preuve populaire, universelle, à la portée de tous les hommes, 
de l'intervention surnaturelle de Dieu. Or, nous en convenons, 
cotmaître et discerner si une œuvre insolite et merveilleuse est du 
ressort exclusif de la puissance divine, si elle ne pouvait pas être 
le fait d'une créature supra-terrestre, supérieure à l'homme mais 
inférieure à Dieu, exige sans doute une science peu commune, 
presque surhumaine, qui ne saurait en tout cas être le partage 
du grand nombre. Mais, nous le répétons, un tel discernement 
n'est point pratiquement indispensable. Si l'homme se trouve 
en présence d'un être supra-sensible, manifestant une puissance 
et une sagesse surhumaines, une bonté et une sainteté qui écartent 
tout soupçon, dont il n'y a aucune raison de se défier, si l'homme 
entend cet être lui dire : « Je suis l'Être suprême, le Créateur du 
ciel et de la terre, ton propre créateur, qui veut te sauver, te 
béatifier, >, il n'a qu'à ajouter foi à cette affirmation ; y contredire 
serait pure témérité. Tel le jeune enfant, qui trouve penché sur 



QUESTIONS d'apologétique 413 

son berceau un être humain plus grand, plus fort, plus capable en 
tout que lui, qui le comble de ses bontés et lui dit : " Je suis ta 
mère. » Il ne peut que croire à cette parole. L'erreur dans les deux 
cas n'aurait ni remëde, ni inconvénient. Qu'une science plus 
avancée contrôle, si elle s'en croit la force, les preuves de l'affir- 
mation divine, et voie si Dieu seul est eu mesure de les fournir, 
rien de mieux ; mais le genre humain n'a pas attendu son verdict 
pour croire, et il a eu raison. 

Le miracle est donc un fait surnaturel, qui est supposé ne pou- 
voir être que l'œuvre de Dieu. Ajoutons encore que pour justifier 
son nom au sens propre et étymologique, et pour jouer le rôle de 
preuve de la réalité du surnaturel, le miracle doit réunir une 
condition de plus. Il faut qu'il puisse être manifestement con- 
staté. Il y a des œuvres qui, en elles-mêmes, pourraient être 
appelées miraculeuses, parce qu'elles sont surnaturelles, et parce 
que Dieu seul a certainement la puissance de les accomplir, mais 
auxquelles il manquedepouvoir être clairement reconnues comme 
telles, de pouvoir exciter l'admiration de l'homme en lui signalant, 
sans lui permettre d'en douter, les approches de son Dieu. Assuré- 
ment il n'en coûte pas plus à Dieu de faire fléchir, pour un moment, 
les lois de la gravitation universelle que celles auxquelles obéis- 
sent l'atome, le grain de sable, la molécule d'air, dont l'ébran- 
lement imperceptible est le prélude initial des plus grandes 
catastrophes : pourtant le premier efïet est un vrai miracle et ne 
saurait être, en règle générale, demandé à Dieu sans présomption : 
l'autre ne doit pas être appelé précisément de ce nom, et la prière 
en fait, à bon droit, quotidiennement l'objet de ses requêtes. 

*** 

Le miracle proprement dit, sous toutes ses formes, est la seule 
démonstration publique et convaincante du fait surnaturel, dans 
notre humanité. Il est le surnaturel lui-même, pris sur le fait, et 
tombant sous l'expérience, parlant aux sens afin de parler à la 
raison. Cette preuve est celle que le Christ ne cessait de mettre 



414 LA NOUVELLE - FRANCE 

en avant par ses paroles et ses actes, que ses apôtres invoquaient 
avec la même assurance. C'est la preuve par excellence de l'apo- 
logétique traditionnelle, qui n'a point vieilli et qui ne peut être 
remplacée. En parler avec mépris au nom d'une apologétique 
nouvelle, soutenir qu'elle est en elle-même sans valeur, qu'elle a 
puisé toute sa force, aux siècles écoulés, dans la seule ignorance 
où l'on était alors de la vraie science et de la vraie philosophie, 
ne nous paraît pas exempt de témérité. Il est permis de chercher 
et de faire valoir des preuves nouvelles, que l'on juge plus propres 
à impressionner et à persuader certains esprits contemporains, 
que celles du passé, c'est même en soi un efFort louable. Mais 
l'efiort peut être tenté sans qu'on ait besoin de discréditer l'apo- 
logétique traditionnelle, qui, nous le répétons, fut celle de Jésus- 
Christ et des apôtres, et qui a convaincu le monde. 

Nous disons qu'elle a convaincu le monde et non pas précisé- 
ment qu'elle l'a converti à la foi. La conviction de la vérité 
religieuse ne s'identifie pas pleinement avec la foi. Il peut y avoir 
conviction sans foi proprement dite. Tout le monde connaît le 
texte célèbre : Dœmones credunt et contremiseunt (Jac. 11, 19) et 
le commentaire qu'en donne saint Thomas. Il n'est pas certain 
que ce phénomène d'un esprit convaincu de la vérité surnaturelle 
et d'un cœur qui la repousse no se rencontre pas dans un même 
homme au milieu de nous. « Fides inclinât homiiiem ad credendurn 
secundum aliquem affectnm boni, dit saint Thomas (II-II"^, q. V, a. 
2 ad 2). La foi incline l'homme à croire par suite d'une certaine 
affection pour le bien. » Elle suppose un cœur droit, aimant ce qui 
est bon, surtout aspirant au surnaturel, au divin, lors même que 
les appétits d'en bas ou l'orgueil de l'esprit, loin d'y trouver leur 
compte, y rencontreraient un ennemi. Eu un mot, la foi n'est pas 
œuvre de raison pure, elle sort également du cœur, de la volonté. 
Elle est quelque chose de plus que la simple conviction. 

Cependant, s'il peut y avoir conviction sans foi proprement 
dite, nous n'avouerons pas que l'inverse se produise normalement. 
Nous reconnaîtrons seulement que la foi dépasse souvent la con- 



QUESTIONS d'apologétique 415 

viction rationnelle. Le cœur y a parfois autant et plus de part 
que l'esprit. Elle suit alors la loi des jugements instinctifs dont 
la certitude est beaucoup plus forte que les motifs connus ou 
conscients sur lesquels ils s'appuient. Et il est bon qu'il en soit 
ainsi ; il est bon que la foi, ce premier germe de la vie surnatu- 
relle, ne soit pas trop à la merci de la raison humaine, avec ses 
incapacités, ses défaillances, ses contradictions, seÉ erreurs. Il 
est bon qu'elle ne soit pas l'apanage exclusif d'une élite intellec- 
tuelle, qu'elle soit à la portée de toutes les âmes droites et de 
bonne volonté, des esprits les plus faibles et les plus incultes, 
comme de ceux auxquels une philosophie subversive et dissol- 
vante a enlevé toute confiance dans leurs ressources naturelles 
pour atteindre au vrai. 

Toutefois une trop grande disproportion, une espèce de scission 
entre la conviction rationnelle et la foi proprement dite, entre 
l'élément intellectuel et l'élément afiectif dont celle-ci se compose, 
ne sont pas dans l'ordre normal et régulier. La société religieuse, 
qui a reçu le dépôt intégral du surnaturel, à défaut de chacun de 
ses membres, doit les réunir, au moins par l'organe des plus éclai- 
rés de ses adhérents. Il y a eu et il y aura toujours des croyants 
alliant une conviction raisonnée et reposant sur des preuves à 
l'adhésion du cœur et de la volonté. Travailler à en réduire le 
nombre, en soutenant que la foi est étrangère à toute certitude 
rationnelle, qu'elle est un pur et aveugle instinct du cœur, sinon une 
affaire de goût, ce n'est point faire œuvre saine en apologétique : 
c'est préparer à la négation du surnaturel un sûr et facile triomphe. 

Dieu pourrait sans aucun doute inspirer à chaque individu 
humain une foi sans preuves extérieures, et même sans preuves 
objectives, conscientes, et rendre cependant cette foi aussi cer- 
taine et aussi infaillible que le sont, dans l'ordre naturel, les 
instincts de la vie inférieure. Il le pourrait : cependant nous 
avons peu à nous étonner qu'il ne le fasse pas. Une telle foi ne 
serait pas humaine. Il est aisé de voir que Dieu ne pourrait, sans 
multiplier à l'infini les miracles, l'empêcher de fournir un pré- 



416 LA NOUVELLE - FRANCE 

texte à tous les fanatismes. L'homme étant une créature sociale, 
ea religion doit être aussi une religion sociale ; les assises sur 
lesquelles elle repose doivent pouvoir être vérifiées par des 
témoins nombreux et devenir un objet de notoriété publique. Le 
fait surnaturel a besoin de revêtir une forme sensible, qui rende 
son affirmation accessible au contrôle de tout observateur possé- 
dant le plein usage de ses facultés. 

*** 

Envisagé comme critérium, le miracle porte en lui-même la 
démonstration du surnaturel. Il prouve, par le fait, que Dieu, 
uon content deea qualité de cause première, descend sur le propre 
terrain des causes secondes, de celles principalement avec lesquel- 
les l'homme est en contact ; qu'il veut bien communiquer avec 
l'humanité, soit pour se révéler à elle, s'unir à elle, soit pour 
accomplir les désirs qu'elle lui exprime. Le miracle, disons-nous, 
prouve au moins ce fait général, qui contient virtuellement et en 
germe tout le surnaturel. 

Il prouve aussi l'affirmation particulière à l'appui de laquelle 
il est expressément opéré. Si aliquis propheta, dit saint Thomas, 
pronuntiaret in sermone Domini aliquid futurum, et adhiberet 
signiim mortuum suscitando, ex hoc convinceretur intellectus vidcn- 
tis, ut cognosceret manifeste hoc dici a Deo. « Si un prophète, 
parlant au nom de Dieu, annonçait un événement futur, et donnait 
comme signe un miracle, en ressuscitant un mort, cela convain- 
crait l'intelligence des témoins, en leur faisant connaître que c'est 
manifestement Dieu qui parle. » On ne saurait mieux dire et en 
moins de mots. 

Toutefois le miracle est loin de confirmer toutes les croyances 
professées par ceux qui l'obtiennent ou en bénéficient. Par 
exemple, un miracle obtenu en priant devant une relique ou dans 
le lieu d'une apparition prétendue, ne prouvent pas rigoureuse- 
ment l'authenticité de l'une et de l'autre. Il prouve simplement 
l'efficacité de la prière et l'action surnaturelle de Dieu en faveur 



QUESTIONS d'apologétique 417 

de l'homme. Do même on ne voit pas pourquoi Dieu s'interdirait 
d'exaucer les prières de ceux qui ont le malheur de professer 
une fausse religion, pourquoi, dans l'occasion, il ne pousserait pas 
la bonté et la miséricorde à leur égard jusqu'au miracle inclusi- 
vement: mais ce miracle ne serait pas une preuve à l'appui des 
erreurs particulières de leurs croyances. Il prouverait simplement 
la Providence surnaturelle de Dieu, son inclination à exaucer les 
prières de ceux qui ne sont pas entièrement et définitivement 
exclus du surnaturel. 

Pour cela nous n'avons rien à redouter de l'objection dont cer- 
tains rationalistes semblent faire grand cas, tirée du fait, vrai ou 
supposé, que dans toutes les religions il s'opère des miracles. 
Lors même que cette assertion aurait une part de vérité, cela ne 
prouverait aucunement que toutes les religions sont également 
bonnes, qu'il n'y en a pas une seule totalement vraie, seule pure 
et exempte d'erreurs, à laquelle, en principe, tous les hommes ont 
le devoir d'adhérer. 

De plus, lorsqu'une société religieuse, une église, peut montrer 
que dans son sein le miracle est presque une monnaie courante, 
tandis que dans les autres qui lui disputent l'humanité, il est si 
rare qu'elles en ont fait leur deuil, et ne sont pas loin de se glori- 
fier de son absence, ne possède-t-elle pas, de ce seul chef, eu 
faveur de sa divinité, une présomption équivalant à la pleine 
certitude ? Ne faut-il pas chercher là, le secret de l'horreur sou- 
veraine que professent pour le miracle les adversaires attitrés du 
catholicisme, leur refus obstiné de l'examiner, de le discuter ? 

Les apologistes catholiques doivent se garder de donner dans 
le piège, do céder à l'entraînement de la mode, en partageant, 
comme quelques-uns semblent ne pas assez s'en défendre, le pré- 
jugé rationaliste contre le miracle. Ils doivent se souvenir que 
le miracle est le seul moyen, à notre connaissance, dont Dieu 
puisse, manifestement et aux yeux de tous, contresigner l'œuvre 
surnaturelle dans notre humanité. 

Alex. Mercier, O. P. 
27 



LES MÉFAITS DE L'ALCOOLISME 



Ualcool qui forme la base des boissons ferraentées a toujours 
eu le don de flatter le palais de l'homme, d'amener l'excitation 
des facultés nerveuses et sensibles pour arriver finalement à le 
plonger dans la stupeur et les turpitudes de l'ivresse. 

Il rCy a rien de nouveau sous le soleil depuis Noé. 

Les boissons enivrantes, vieilles comme le monde, ont toujours 
eu une action pernicieuse qui s'est traduite dans l'histoire par un 
nombre incalculable d'égarements, de sottises et de crimes. Et 
pourtant à ce point de vue le passé garde sur le présent une incon- 
testable supériorité. Pourquoi? Parce que l'ivresse a subi de nos 
jours une complète transformation. ÎTos générations contempo- 
raines ont vu, à leur grand dam, substituer les liqueurs distillées 
aux boissons fermentées, l'alcool au vin, au cidre ou à la bière. 
JJ alcoolisme brutal et meurtrier a remplacé l'ivrognerie bête et 
bénigne. Essayons d'en dire ici rapidement les conséquences 
physiologiques, pathologiques et surtout sociales pour nous per- 
mettre d'en indiquer bientôt les remèdes urgents, nécessaires. 



L'alcool est longtemps resté confiné dans les ofiicines, aux 
mains des apothicaires, pour le seul usage de la médecine. On 
prétend qu'au moyen âge les mineurs de Hongrie épuisés par 
leurs durs labeurs y eurent les premiers recours. En tout cas, 
il est certain qu'au seizième siècle les armées en campagne en 
firent usage : les soldats anglais guerroyant dans les Pays-Bas en 
1581 recevaient journellement une ration d'eau-de-vie. De l'armée 



1 — Nous signalons à l'attention de nos lecteurs cette étude parfaitement 
documentée de notre éminent collaborateur. Il l'a écrite sur notre invita- 
tion spéciale pour La Nouvelle- France. La question de l'alcoolisme est de la 
plus haute actualité. Ici, comme ailleurs, et plus même qu'en certains pays, 
nous avons besoin de sonder la plaie pour en écarter la cause et en prévenir 
ou guérir les effets La Rédaction. 



LES MÉFAITS DE l' ALCOOLISME 419 

la pratique ne larda pas à ee propager dans le peuple, surtout 
chez les ouvriers. Dès 1678, sous la poussée de l'opinion publique, 
le monopole de la vente dut être enlevé aux pharmaciens. L'alcool 
fut si vite prisé que l'usage s'en répandit partout et que les excès 
se multiplièrent. 

Mais ces excès, il faut le dire, étaient plus dégoûtants, plus 
avilissants que malsains. L'alcool qu'on consommait n'était pas 
pur : c'était toujours de l'eau-de-vie retirée par une distillation 
primitive des vins de qualité inférieure ou d'un transport difficile. 
Et d'ailleurs le prix en était encore assez élevé pour restreindre 
singulièrement la consommation. Rappelons seulement qu'en 
France, pays vinicole, la production totale d'alcool n'atteignait 
pas 400,000 hectolitres en 1788 (Lunier). 

Ce n'est qu'il y a environ 60 ans que l'industrie se transfor- 
mant commença à retirer l'alcool d'abord des grains et de la 
pomme de terre, puis de la betterave et de quelques autres végé- 
taux sucrés et féculents. Mais dans cette voie les progrès furent 
rapides, vertigineux, effrayants. Qu'on en juge par un seul chif- 
fre : la fabrication d'alcool dans le monde entier dépasse annuel- 
lement 30 millions d'hectolitres. Et la consommation marche de 
pair avec la production : elle s'élève à plus de 10 litres par tête 
et par année dans les pays du Nord. 

Or tous ces alcools d'industrie ne sont pas seulement des pro- 
duits enivrants, ce sont encore et surtout des poisons. Dujardin- 
Beaumetz l'a dit avec sa haute compétence, les esprits livrés par 
le commerce sont invariablement toxiques, et leur action nocive 
est en rapport avec leur origine et leur degré de pureté. M. le 
professeur Riche classe les alcools industriels dans l'ordre suivant 
relativement à leur nocuité croissante : 

Alcools et eaux-de-vie de vin ; 

Eaux-de-vie de poiré ; 

Eaux-de-vie de marc, de raisin et de cidre ; 

Alcools et eaux-de-vie de grains ; 

Alcools et eaux-de-vie de betteraves et de mélasses de bette- 
raves ; 



420 LA NOUVELLE - FRANCE 

Alcools et eaux-de-vie de pommes de terre. 

L'alcool ^thylique qui constitue presque à lui seul les eaux-de- 
vie de vin, de marc, de cidre et de poiré n'est pas bon, mais c'est 
certainement le moins dangereux. Les alcools propylique, buty- 
lique et amylique qu'on trouve dans les eaux-de-vie de grains et 
de betteraves sont au contraire très dangereux, surtout les deux 
derniers. L'eau-de-vie de pommes de terre qui contient jusqu'à 
5% d'alcool amylique ou butylique lui doit sa nocuité extrême. 

On a parlé de dissocier ces alcools et de ne garder dans l'eau- 
de-vie que l'alcool éthylique relativement acceptable. Mais la 
séparation dont il s'agit est loin d'être facile : elle réclame des 
distillations répétées, fractionnées et par suite très coûteuses. 
L'industrie ne s'en charge pas pour garder son facile outillage et 
ses gros bénéfices : elle se borne à de rapides rectifications qui 
enlèvent aux esprits leur mauvais goût mais leur laissent presque 
tous leurs principes toxiques. 

Plus l'alcool se déverse daus la consommation, moins ses sour- 
ces sont pures : les fabricants s'ingénient à le produire à bon 
marché. Autrefois il provenait exclusivement des boissons natu- 
relles, fermentées ; aujourd'hui il n'en dérive qu'excoptionnelle- 
ment : l'alcool de vin est un produit rare et cher, un article de 
luxe. Eu France, c'est surtout depuis trente ans, à la suite de la 
perte des vignes par le phylloxéra, que la fabrication des esprits 
d'industrie a pris un gigantesque essor et un empire incontestable. 
En 1860 la production d'alcool s'élevait b, 891,500 hectolitres : 
815,000 provenaient des vins, cidres, marcs et fruits, et les pom- 
mes de terre, la mélasse, la betterave n'eu donnaient encore que 
76,600. Comparez la seule statistique de 1881 : 

Pommes de terre et substances diverses.. 510,.'>62 hectolitres. 

Mélasses 685,C46 " 

Betteraves 503,240 " 

Vins, cidres, marcs, lies et fruits 01,339 " 

Total 1,821,287 hectolitres. 



LES MÉFAITS DE l' ALCOOLISME 421 

On voit que la production d'alcool de vin est devenue faible, 
insignifiante et que presque tout l'alcool mis en circulation est 
toxique. Il est vrai qu'il n'est pas tout entier consommé, qu'une 
partie est dénaturée pour servir au chauft'ivge, à l'éclairage, etc. 
Même en déduisant cette partie, la quantité d'alcool soumise aux 
droits et par suite consommée reste considérable : elle s'élève, en 
1881, à 1,444,156 hectolitres, ce qui donne au regard de la popu- 
lation une proportion de 3 litres 80 par tête et par an. 

A la même époque, les contrées septentrionales de l'Europe et 
de l'Amérique étaient encore plus mal partagées que la France, 
et les statisticiens étaient presque fiers de notre situation. La con- 
sommation annuelle d'alcool s'élevait en Angleterre à 1,924,470 
hectolitres, eoit 6 litres par tête. Celle des Etats-Unis était en 
1870 de 3,282,000 hectolitres, soit 8 litres 50 par individu. En 
Suëde, elle était de 10 litres 34 par tête, en Russie de 10 litres 
C9, en Danemark de 1(J litres 51, en Belgique de 8 litres 56, en 
Prusse de 7 litres, en Suisse de 7 litres 50. 

Depuis vingt ans les choses ont bien changé. La France s'est 
enfoncée progressivement dans le goufi're de l'alcoolisme, pendant 
que les nations voisines, conquises à la raison et à la science, réa- 
gissaient contre le mal et amélioraient leurs statistiques. A cette 
heure on peut dire que la pluj)art des Etats, l'Allemagne, la 
Suisse, les Etats-Unis, le Danemark, la Suède et la îforvège ont 
obtenu, grâce à une législation sévère, la marche graduellement 
décroissante de l'alcoolisme. Quelques pays, l'Italie, la Hollande, 
les Iles Britanniques, restent au moins stationnaires. Seule, la 
Belgique arrive en seconde ligne, mais les pouvoirs publics s'y 
occupent i\ juguler le mal, et tout permet de prévoir que leurs 
efforts seront couronnés de succès. 

Pourquoi les mêmes espérances ne nous sont-elles pas permises 
en France ? Ilélas ! l'autorité n'a aucun souci de la santé publique 
et se gardera toujours de mettre un terme aux licences des caba- 
retiers, les « grands électeurs » de la République. Aussi la con- 
sommation d'alcool suit-elle une progression continue et indéfinie. 



422 LA NOUVELLE - FRANCE 

Elle était annuellement de 1 litre 46 en 1850 ; de 2 litres 27 en 
18G0 ; de 3 litres 64 en 1880 ; de 3 litres 80 en 1881 ; de 4 litres 07 
en 1895 ; de 4 litres 54 en 1896 ; de 5 litres en 1901. Or il est 
bon de remarquer que l'cau-de-vic de vin n'entre en compte dans 
ces chiflres que dans l'infime proportion de t/j. Ajoutons k cette 
masse d'alcool pur absorbé en nature et presque toujours toxique 
l'énorme quantité des boissons fermentécs plus ou moins garan- 
ties, vins, cidres, bières, qui sont livrées au public, et nous pour- 
rons conclure avec M. le D"' Jacquet qu'on ccmsomme annuelle- 
ment en France 14 litres 19 par habitant. 

Ce chiffre global est effrayant : il est encore insuffisant, car il 
ne fait distinction ni d'âge ni de sexe. A bien dire, il faut se rendre 
à l'opinion motivée du D' Romme ' : « Un adulte français boit en 
moyenne par an 38 à 40 litres d'alcool à 100', soit de 90 à 95 litres 
d'eau-de-vie. » Si l'on tient compte de l'alcool introduit en fraude 
et de celui que livrent en sourdine les bouilleurs de cru, on arrive 
à comprendre l'étendue du mal et à mesurer en quelque sorte 
« l'épaisseur de la nappe d'alcool qui tend à submerger la France. )i 
(Romme). 

II 

Un de nos plus savants confrères, M. le C^ Jules Rochard, a 
voulu donner une idée juste et saisissante du fléau moderne. Il a 
calculé avec conscience ce que l'alcool coûte à la France, et nous 
ne pouvons mieux faire que de résumer ici sa curieuse et impar- 
tiale enquête. Il commence 

• par éliminer du calcul toutes les boissons fermentées (vin, bière, cidre, 
etc.), et même les eaux-de-vie de bon aloi (eaux-dovie de vin, de marc, de 
cidre ou de fruits). Elles sont assurément la cause de nombreuses ivres- 
ses, mais il faut faire la part de l'hygiène qui les réclame, et puis aussi de ce 
penchant qui entraîne les hommes vers les liqueurs fermentées et auquel 
il faut bien donner satisfaction dans une certaine mesure. > 



1 — L'alcoolisme et la lutte contre l'alcool en France. 



LES MÉFAITS DE l' ALCOOLISME 423 



Il ne fait le procès 

. qu'aux esprits d'industrie, à ceux qui causent une ivresse toxique, • et n'a 
d'autre but que de montrer .ce qu'ils coûtent à notre pays, ou, en d'autres 
termes, ce qu'il économiserait chaque année si la fabrication et l'introduc- 
tion de ces produits étaient complètement interdites 1. • 

Posons d'abord, comme base solide, les chiftres incontestables. 
La consommation annuelle (1890) est de 1,444,156 hectolitres. Le 
prix moyen de l'hectolitre étant de 63 frs, la dépense annuelle se 
monte à 90,981,828 frs. 

Essayons d'établir le chiffre des dépenses et des pertes qu'en- 
traîne l'ivresse. Il s'agit de calculer d'une manière approximative 
ce que l'alcoolisme coûte en journées de travail perdues, en frais 
de maladies et de chômages, il s'agit encore de dire la part qui 
lui revient dans les frais de justice, les pertes occasionnées par les 
suicides et par l'aliénation mentale. 

Pour arriver à la première estimation, le D"^ Rochard recherche 
la quantité d'alcool nécessaire pour amener l'ivresse et rendre un 
adulte incapable de travailler pendant une journée : il l'évalue à 
20 centilitres, qui représentent environ un demi-litre d'eau-de-vie. 
En admettant que le tiers de la consommation soit absorbé par 
des gens raisonnables qui n'en font pas abus, il reste encore, au 
compte de l'ivresse, 962,771 hectolitres d'alcool pur qui représen- 
tent 481,385,500 journées de travail perdues, soit à 2 frs la journée, 
962,771,000 francs. 

Cette perte énorme serait encore supportable dans un pays où 
il y aurait à la fois pléthore de population et de travail. M. Rochard 
montre très nettement que la France est loin de se trouver dans 
ces heureuses conditions. 

Les campagnes, dit-il, manquent de bras, parce que les populations rurales 
sont entraînées vers les villes par dos attraits de tout genre au milieu 
desquels l'alcool tient sa place. Cette émigration rend la culture du sol 
difficile et dispendieuse ; l'agriculture ne peut ni soutenir la concurrence 



1 — Questions dHiyyiène sociale. 



424 LA NOUVELLE - FRANCE 



étrangère, ni subir les transformations qui lui seraient nécessaires pour lutter 
contre elle. Notre sol, mieux cultivé, pourrait produire le double de ce 
qu'il rapporte. Et ce ne sont pas seulement les champs qui manquent de 
bras ; tous les métiers pénibles, fatigants, peu rétribués, sont dans le même 
cas. Ce qui le prouve, c'est la quantité de plus on plus considérable d'étran- 
gers qui viennent travailler chez nous. Dans lo Nord, ce sont des Beljies 
qui labourent nos champs et peuplent nos usines; dans le Midi, ce sont les 
Italiens et les Espagnols qui se chargent de la grosse besogne ; les Lucquois 
viennent, tous les ans, en Corse pour y faire la moisson. Au dernier recen- 
sement le nombre dos étrangers vivant sur notre sol s'élevait à 1,0()1,I00. 
Cet élément étranger augmente chez nous treize fois plus vite que la popu- 
lation indigène, et, si cela continue, dans cinquante ans, la France co:ni)tera 
10 millions d'étrangers. Les dangers de cette invasion frappent les yeux de 
tout le monde; mais je ne dois m'en occuper qu'au point de vue de la 
quantité de travail que ces immigrants nous fournissent. En admettant qu'il 
n'y en ait que les trois quarts d'occupés et que chacun d'entre eux ne le soit 
que 300 jours par an, à 2 frs par jour, cela fait une somme de 450,495,IXX) 
francs que nous leurs payons annuellement et dont nous ferions l'économie 
si nous pouvions amener nos alcooliques à travailler un ou deux jours de 
plus par semaine, car ceux-là n'en consomuiont pas moins, eux et leurs 
familles, les jours où ils ne produisent pas. C'est donc bien réellement une 
perte sèche pour le pays que celle qui résulte de leur vice. 

On ne peut nier que maladies et accidents sont souvent attri- 
buables à l'alcool chez les paysans comme dans la classe ouvrière. 
Les malheurs du lundi n'ont pas d'autre cause. M. le D' Rochard 
est très modéré, et certainement au-dessous de la vérité, eu fixant 
au dixième du nombre total le chiffre dos blessés et des malades par 
alcoolisme. Or, dans ses savantes recherches sur la valeur écono- 
mique de la vie humaine, il est arrivé à prouver que la maladie 
coûte annuellement à la France, en frais de traitement et de 
chômage, 708,420,585 francs. Le dixième de ce chiffre, soit 
70,842,000, peut être largement mis au compte de l'alcoolisme. 

La part de l'aliénation est encore plus considérable. L'ivresse, 
nous le verrons plus loin, peuple les asiles de fous. On peut éva- 
luer en moyenne à près de 14% la proportion des aliénés que 
l'alcoolisme a conduits dans les asiles pendant une période 
de 10 ans comprise entre 1866 et 1876, On ne parle pas des fous 



LES MÉFAITS DE l' ALCOOLISME 425 

qui restent dans leurs familles et échappent à toute statistique. Or 
l'entretien des asiles coûte annuellement à la Franco 16,580,703 
francs, dont les 14 centièmes, soit 2,321,300 francs, incombent à 
l'alcoolisme. 

C'est la r jme proportion (13.41%) que lui attribue le D'' Lunier 
dans les suicides, qui sont antmellement au nombre de 6,638. 
Un facile calcul permet à M. Rochard de mettre de ce chef au 
compte de l'alcoolisme une nouvelle somme de 3,170,000 francs. 

Notre confrère fait enfin la part des frais de justice. 

Les statisticiens estiment que près de la moitié des crimes sont dus à 
l'alcooL Baër (de Berlin), a trouvé qu'en Allemagne, la proportion était de 
43.9% pour les hommes et de 18.1% pour les femmes. En Belgique, la pro- 
portion est encore plus forte. En Angleterre, en 1S77 ei 1878, sur 676,000 
crimes, 285,000 relevaient de l'alcoolisme. Supposons qu'en France la pro- 
portion soit un peu plus faible et estimons-la à 40% ; comme le service des 
prisons, les frais de transfèrement et les dépenses de la transportation 
s'élèvent ensemble à 22,236,304 francs par an, les 40 centièmes, soit 8,894,500 
frs, doivent être portés au compte de l'ivresse. .Je ne parle pas des frais de 
poursuite, parce qu'on m'objecterait avec raison que, l'alcoolisme vînt-il à 
disparaître, il n'y aurait pas un tribunal ni un juge de moins. C'est pour la 
même raison que je n'ai pas songé à faire entrer dans mes calculs la répara- 
tion pécuniaire des dommages causés par les alcooliques dans leurs atten- 
tats contre les personnes et contre les propriétés. 

Je suis maintenant, continue notre auteur, en mesure d'établir le budget 
des dépenses de ce vice ruineux et humiliant. Voici comment il se règle : 

Prix de l'alcool consommé 90,981,000 francs 

Journées de travail perdues 962,771,000 " 

Frais de traitement et de chômage 70,842,000 " 

Frais de traitement pour aliénation mentale 2,321,300 " 

Suicides 3,170,000 " 

Frais de répression pour les criminels 8,894,.500 " 

Total 1,138,980,600 " 

Ce simple tableau est suggestif et méritait d'être reproduit ici. 
Les chiffres connus à cette heure, est-il besoin de le dire, permet- 
traient de le charger encore. Ce n'est pas un milliard, mais le 
double que coûte au pays l'alcoolisme, avec son sinistre cortège 



426 LA NOUVELLE - FRANCE 

de hotiteB, de désordres, de douleurs et de ruines. Qui hésiterait 
à 6'ciirôler dans la croisade que prêche la science contre un pareil 
fléau qui porte atteinte aux forces vives et menace l'existence 
même de la patrie ? 

III 

C'est dans la famille, fondement de la société, que s'exercent les 
ravages de l'alcoolisme. Qui dira l'action nocive, dissolvante de 
l'alcool au foyer? Il fait de l'ouvrier un homme brutal, furieux, 
qui n'aime et ne respecte ni sa femme ni ses enfants, leur apporte 
des coups et des injures au lieu de pain et transforme le paisible 
intérieur en un intolérable enfer. Zola a supérieurement traduit 
dans V Assommoir cet abrutissement progressif de l'homme qui 
s'abandonne à la passion de l'alcool, mais il n'a pas donné tout le 
bilan de crimes qu'elle entraîne. Ce bilan serait eftroyable s'il 
était dressé. 

Une dame do Cliicago, raconte un de nos confrères, M'"* Ilelen-iï. Cîongar, 
avait chargé un bureau public de lui découper dans les journaux tous les 
crimes dus à l'alcool qui y seraient rapportés du 1" janvier au 1"' mai 
1895 ; on devait éviter avec soin d'avoir deux fois le même fait. Elle colla 
tous ces faits divers sur une bande d'étoffe de la largeur d'une colonne de 
journal et il y en eut soixante et dix mètres de long. La collection pour ces 
quatre mois seulement comprenait 450 faits rapportés, et mentionnait 122 
meurtriers, 134 personnes tuées ; 16 femmes, 16 enfants tués par des maris 
ivres, 120 familles atteintes, 95 attaques, batailles et querelles, 42 suicides, 
6 divorces '. 

L'ivrogne dissipe son salaire chez les marchands de vin et rentre 
au logis les poches vides ; d'oii une navrante misère pour lui et 
les siens, misère qui s'accompagne de larmes, de récriminations, 
de maladies et qui engendre les colères et les haines sociales. Si 
l'on savait arrêter les progrès de l'alcoolisme, on rendrait la sécu- 
rité et le bonheur aux foyers ouvriers, et les politiciens exploi- 



1 — '!>' Bonnefé, Le Péril alcoolique. 



LES MÉFAITS DE l' ALCOOLISME 427 

tcurs du socialisme perdraient du même coup leur facile plaie- 
forme et leur malheureuse clientèle. 

On a dit que l'alcoolisme se refrénait lui-même en diminuant la 
nuptialité. C'est une erreur que les statistiques les plus exactes 
ont démontrée. La consommation de l'alcool n'exerce aucune 
influence sur le nombre des mariages. 

Il y a vingt ans, dit un de nos jeunes confrères dans une thèse récente et 
bien documentée à laquelle nous emprunterons beaucoup i, il y a vingt ans 
la nuptialité en F'rance était supérieure à 8 par 1000 habitants ; de 1881 à 1890 
elle a un peu baissé et elle est tombée à 7.5 par 1000, mais depuis elle semble 
présenter une légère augmentation. En eflet, en 1889, la France comptait 
272,934 mariages, et en 1899, on en compta 295,752. Comme dans cette 
période de 10 ans l'alcoolisme a fait des progrès, il en résulte qu'on se marie 
autant dans un pays alcoolisé que dans un pays oii règne la sobriété. Du reste 
la France présente une nuptialité qui n'est pas au-dessous de celle de l'Eu- 
rope ; elle est un peu inférieure à celle de l'Allemagne qui oscille entre 9 et 
10 par 1000, à peu près égale à celle de l'Italie et del'Angleterre, mais supé- 
rieure à celle du Danemark, de la Norvège, de la Suède, de la Belgique, de 
l'Ecosse et de Pays-Bas. 



1 — D' Souilhé, Alcoolisme. Son influence sur la famille. 

(à suivre). 



D^ SUKBLED. 



CAUSERIE LITTÉRAIRE 



sous LES PINS 

Sous les pins d'Arthabnska 1. — Ce que l'on y médite Thèmes variés ; poésie 

facile, calme, bienfaisante Une philosophie de la vie Sachons borner 

nos désirs M. Poisson ot Horace Une morale chrétienne. — Dieu et 

la nature La passion ; l'umitié; la patrie Diffusion ennemie de la 

poésie Iviiyons ot ombres. — Un prochain recueil. 

ïlorace consacre à Diane le pin qui ombrage sa maison de 
campagne. C'est ;\ la Poésie, c'est aux Muscs que M. Poisson a 
dévoué les trois pins qui couvrent son toit. Et puisqu'il est encore 
permis, aux poètes do faire de pareils sacrifices, il faut ici féliciter 
le barde d'Artbabaska. llarement feuillages mystérieux furent 
plus sensibles, plus frémissants sons les souffles divins ; jamais 
sans doute bois sacré ne fut plus aimé des déesses qui jadis 
fréquentaient l'IIélicon. En vérité, il doit faire bon s'asseoir sous 
ces pins aux larges ramures, et, si l'on est do la race élue des 
poètes, d'y invoquer doucement Calliope et Polymuie. Tout y 
invite au silence, au recueillement, à la méditation ; et c'est là 
que le soir, quand tout repose autour de lui, et que la petite ville 
pittoresque s'est endormie sous les arbres de ses bocages, c'est là 
que M. Poisson va rêver sous le ciel bleu, respirer à son aise l'air 
parfumé, et tisser d'une main délicate la trame de ses capri- 
cieuses fictions. 

M. Poisson a vécu sous ces ombrages ce qu'autrefois il appelait 
très improprement des Heures perdues; et c'est quelques-unes 
des impressions qu'il y a ressenties, qui l'ont doucement ému à 
ces heures délicieuses et fécondes qu'il livre aujourd'hui au 
public. 

Nous avons parcouru d'un bout à l'autre les trois cents pages 
de son livre : lequel, pour le dire en passant, est imprimé avec 
trop de luxe, et orné de vignettes qui ont surtout ceci de reraar- 



1 — Sous les Pins, par Adolphe Poisson, chez Beauchemin, Montréal. 



.CAUSERIE LITTÉRAIRE 429 

quable qu'elles ne semblciit pas faites pour le texte qu'elles illus- 
trent. De quoi, sans doute, il ne faut pas accuser trop le poète ; 
mais, tout de même, peut-être vaudrait-il mieux, dans un pays 
comme le jiôtre où les livres coûtent trop cher, et où ou Jes 
acheté trop peu, que les auteurs nous fassent des éditions plus 
modestes, moins dispendieuses. 

Cette remarque faite, voyons le texte même du livre, quelles 
pensées il enferme, et quelles impressions s'en dégagent. 

**# 

La pensée de M. Poisson flotte un peu sur toutes choses, au 
gré des circonstances ou des fantaisies de son imagination. De 
l'ombre bienfaisante que lui font ses trois pins, et d'où il observe 
sans être vu, le potite regarde la vie, il consulte ses souvenirs, il 
étudie l'histoire, il sonde son propre cœur, et c'est, au hasard de 
l'inspiration, les éléments de ces trës diverses méditations qui 
constituent le fonds très varié de sa poésie. Poésie facile, trop 
facile peut-être, qui s'écoule comme un flot toujours abondant, 
toujours limpide, quelquefois monotone. 

Et cette poésie de M. Poisson est calme autant que facile. 
Rien de troublant, rien de tourmenté dans toute cette œuvre. 
M. Poisson est le poète des douces et pures voluptés. Il ne veut 
I»as secouer trop fortement notre imagination, ni non plus alar- 
mer trop vivement notre conscience. Il ne cherche pas l'extra- 
ordinaire, ni le fantasmagorique : nous suivons sans effort son vol 
gracieux. Ses strophes sont toutes faites d'émotions tendres, do 
pensées ingénieuses, plutôt que de profondes réflexions et d'an- 
goissantes inquiétudes. Sans doute il a lu Pindare, et il a retenu de 
ce chantre des luttes pacifiques ce qu'il dit de la poésie : " Elle 
fait la paix dans le cœur de l'homme et dans le monde. Elle 
désarme la foudre de l'aigle même de Zeus, que baigne un nuage 
d'harmonie. » Et c'est pour réaliser dans son œuvre cette mission 
de la poésie, que M. Poisson ne nous donne que de sages leçons, 



/ 

430. LA NOUVELLE - FRANCE 



qu'il ose rai'ement quelques hardiesses, qu'il promëue toujours avec 
nous son regard sur des horizons tranquilles et remplis de calme 
lumière. Ou sort do la lecture de son livre avec la paix dans le 
cœur, et l'âme toute disposée à l'établir dans le monde. 

Et il n'est pas besoin, pour vous douner de cette affirmation 
une démonstration péremptoire, de vous citer les strophes que le 
poète a consacrées à la Guerre, 

hécatombe sanglante 

Des peuples effarés, 
Par qui l'humanité va toujours pantelante 

Et les seins déchirés I 

il suffit plutôt d'entendre le poète quand il médite sur les mille 
choses dont se composent nos existences, quand il définit sa 
philosophie de la vie. C'est d'ailleurs, sans nul doute, dans ces 
sortes de petits poèmes qui sont autant de moralités, que M. Pois- 
son est le plus attachant, qu'il nous enlève avec le plus de rapidité 
vers un idéal qui n'a rien que de noble et de séduisant. 

Or, cet idéal, on ne s'en étonnera plus maintenant, est tout 
entier dans la quiétude d'une existence menée loin des vaines 
agitations du monde, dans le silence des heures de travail, et, 
nous pouvions en être sûrs, dans les joies de la rêverie poétique. 

Ah 1 si Dieu me disait : Homme, veux-tu la gloire ? 
Je la mets à tes pieds ; je répondrais : Seigneur, 
Amère est cette source et je craindrais d'y boire, 
Donnez-moi plutôt le bonheur 1 

Et si Dieu me disait : lia vaste renommée 
T'attend, suspens ton vol à ses ailes de feu ; 
Aux superbes essors ma pauvre âme fermée 
Dirait : C'est trop pour moi, mon Dieu I 

Et si Dieu me disait: Vois cette multitude ; 
Sous ton souffle puissant voudrais-tu la ployer 7 
Je dirais : Laissez-moi ma chère solitude, 
L'écho discret de mon foyer. 



CAUSERIE LITTÉRAIRE 431 



Mais si Dieu me disait : Veux-tu d'un grand poète 
Connaître — fût-ce un jour — le redoutable honneur? 
A ces divins tourments ton âme est-elle prête ? 
Ohl je répondrais: Oui, Seigneur ' ! 

Et M. Poisson n'est pas loin de penser, il pense même tout 
haut que la gloire du poète est, eu somme, la plus utile, parce que 
la plus durable. C'est ce qu'il rappelle à ces amis très actifs qui 
veulent l'entraîner loin « de la rive où son esprit s'endort, « et qui 
s'imaginent que 

l'attitude pensive 

Est signe de faiblesse en ce fciècle agité '. 

Ils lui ont dit : 

Indolent troubadour, de la gloire qui passe 
Ne peux-tu comme nous dérober un lambeau ? 
Veux-tu vivre et mourir sans laisser une trace 
Et sans rien disputer à l'oubli du tombeau 7 

Pour toute réponse, le poète leur montre la vanité périssable 
des plus grandes entreprises humaines ; il leur fait voir les 
noms de Virgile et d'Horace brillant encore sur tant de ruines 
accumulées, et les vers du poète volant sans cesse comme un 
doux murmure sur les lèvres humaines : 

Kt rien ne restera de votre œuvre éphémère, 
Tandis que de mes chants quelque vers épargné 
Peut servir, œuvre utile, à quelque jeune mère 
Pour endormir, le soir, son enfant nouveau- né 1 

Et voilà bien toute l'ambition de ce poète. Il ne veut pas que 
sa voix soit fulgurante comme parfois celle d'Hugo, ni pleine de 
larmes amères comme celle de Vigny ou de Musset. Il chante 
seulement pour mieux broder en phrases légères sa pensée, et 
pour que ses refrains puissent, sans bruit, accompagner au soir la 
cadence des berceaux. II chante comme la cigale dans le buisson 

Sans jamais demander si l'essor de son aile 
L'emporterait un jour vers un autre horizon '. 



1 — Si Dieu me disait ! , p. 47. 

2 — L'Appel des amis, p. 93. 

3 — Le poêle et la cigale, p. 185. 



432 LA NOUVELLE - FRANCE 



Et ceci caractérise liioii encore la manière de notre poète, et 
nous montre comme il veut que l'on chante et que l'on vive : sans 
folle témérité, sans chimériques aspirations. 

C'est cette même conception de la vie, applicable cotte fois à 
tous les hommes, que le poète a définie dans cette pièce d'une si 
souple euvolée qu'il a intitulée : Indolence. Savez-vous ce qui 
suffit à l'homrne pour qu'il soit heureux ? 

Une barque légère, une voile, une rame, 

Une rivière aux claires eaux, 
Un ami pour causer, une charmante femme, 

Un gai soleil et des oiseaux. 

Ce qui veut dire sans doute que celui-là boit à plus longs traits 
le bonheur de vivre, qui ne s'éloigne pas trop des bords tranquilles 
où la Providence l'a fait naître, qui n'ouvre sa voile qu'aux brises 
légères qui caressent le rivage, qui ne s'aventure jamais si loin 
sur mer qu'il ne puisse de sa barque entendre encore en même 
temps que les voix de sa femme et des amis, l'harmonieuse chan- 
son que là-bas l'on gazouille sous les arbres. 

On se souvient sans doute de la fable des Deux Pigeons ; comme 
l'uu de ces deux volatiles voulait chercher en lointain pays 
sa part de bonheur, et comme l'autre lui prodiguait, bien inutile- 
ment, ses sages conseils. M. Poisson paraît s'être heureusement 
inspiré d'une des plus délicates fictions de La Fontaine pour 
donner à ses leçons sur la vie une forme agréable et saisissante. 
Les deux pigeons sont ici devenus des nautonniors dont l'un ne 
laisse courir sa nacelle que « sur la rivière aux verts îlots, » tandis 
que l'autre veut tenter, comme le pigeon étourdi du fabuliste, les 
hasards des voyages périlleux. Les conseils du nautonnier ne 
sont pas moins persuasifs que la harangue de l'oiseau prudent: 

Affronte les périls : comme un brave tiens tête 

A l'effort des vents fuiieux ; 
Naïf dans ton espoir, demande à la tempête 

Hélas 1 le secret d'être heureux ! 



CAUSERIE LITTERAIRE 



433 



Et lorsque tu seras fatigué de ta course, 

Ami, tu reviendras un jour 
Mouiller fa lèvre ardente à l'humble et fraîche source 

Où nioi j'aurai puisé l'amour '. 

Est-ce encore pour nous persuader de rester au rivage, et avec 
le secret espoir que la pourra lire le nautounier imprudent, que 
M. Poisson a écrit sur leè désastres de la mer cette belle strophe 
très heureusement imitée de Victor Hugo : 

Oh t que de morts couchés dans les algues marines ! 
Combien de cœurs vaillants, de robustes poitrines. 
Le vert lichen des mers caresse avec amour ! 
Qu'ils sont nombreux ceux là dont les cloches bénies, 
Lançant vers le ciel bleu leurs sombres harmonies, 
Ont pleuré le départ sans chanter le retour ^ I 

La vie est donc bonne quand on sait borner ses désirs et se 
renfermer dans la douce intimité du foyer. Vivons doucement 
et nous vivrons heureux. N'est-ce pas un peu beaucoup le pré- 
cepte d'Horace ? En vérité, cette morale ne laisse pas de resseni- 
bler étrangement à celle du poëte latin, et l'on croirait parfois 
que M. Poisson a rêvé sous les pins de Tibur. Mais on peut res- 
sembler à Horace et en être aussi bien différent. C'est le cas 
de M. Poisson. Et l'on pourrait exprimer de ses vers toute une 
théorie de la vie qui n'a rien de pareil à celle que jadis prê- 
chait le disciple d'Epicure. La poésie de M. Poisson est, en effet, 
toute pleine du sentiment religieux, et ceci laisse assez aperce- 
voir quelle place l'auteur fait à Dieu dans les conseils de l'homme. 
La morale chrétienne s'oppose ici, avec tous ses devoirs et avec 
tous ses nobles sacrifices, à cette morale trop facile dont Horace 
s'est constitué l'apôtre. Si la vie du chrétien peut être douce, 
tranquille, harmonieuse, et ressembler ainsi par certains côtés à 



1 — Indolence, p. ICI. 

2 — Jacques Cartier, p. 164. 



28 



434 LA NOUVELLE - FRANCE 

la vie modeste et sagement mesurée que recommande l'auteur des 
^pitres, combien elle l'emporte sur toute vie païenne par cette 
dignité personnelle qu''elle assure, et qu'elle seule peut entretenir 
à un si haut degré. 

Chez l'homme, tel que le comprend et le veut M. Poisson, il \' 
a trois hôtes ^ qui cohabitent sans se brouiller, qui exercent leur 
pouvoir sans se nuire jamais; c'est la foi, la conscience et la 
raison. Le poète a développé un peu lourdement peut-être cette 
pensée philosophique, mais l'on peut voir, dans ces quelques 
strophes qui rappellent certains vers philosophiques du dix- 
huitième siècle, ceux d'un Louis Racine, par exemple, quelles 
sont les influences très bienfaisantes et très chrétiennes aux- 
quelles l'auteur veut que l'on soumette toute sa vie. 

11 y a deux choses, d'ailleurs, eu face desquelles M. Poisson se 
plaît à poser l'homme, parce que sans doute à leur contact la foi, 
la conscience et la raison ne peuvent que se fortifier en nous : 
c'est Dieu et la nature. Dieu tout-puissant, immense, éternel ! 
Cette immutabilité de Dieu fait mieux comprendre à l'homme 
combien lui-même est changeant, faible, petit, fragile ^. D'autre 
part, la nature, la grande nature, avec tout ce qu'elle a de sain, 
de pur, de virginal, nous fait monter vers la vertu ; elle développe 
merveilleusement en nous toutes les forces qui ne demandent 
qu'à s'épanouir. Et le poète met quelque complaisance à retourner 
cette dernière pensée, à l'enfoncer peu à peu dans l'esprit du 
lecteur. C'est une façon à lui de chanter la nature : non pas en 
romantique qui s'attache à décrire et à rêver, mais en moraliste qui 
dégage et traduit les leçons que nous peut révéler l'âme des choses. 

La nature, avec ses grands spectacles et ses lumineux horizons, 
est une puissante éducatrice ; et si les enfants préfèrent au 
toit maternel « le ciel profond, chargé d'azur, » et « aux lueurs 
du foyer le soleil des bruyères, » c'est que de ces longs commerces 



1 — Les trois hôtes, p. 83. 
2_i'AoBt»ie, p. 299. 



CAUSERIE LITTÉRAIRE 435 

avec cette bonne nature ils rapportent tout ensemble la santé du 
corps et celle de l'âme. 

C'est là (jii'il.s vont puiser la joie et la santé ; 

Et s'ils sont meilleurs que nous sommes, 

Si le ciel sur leur front reflète sa beauté, 

C'est que ces chers enfants n'ont pas encor goûté 

A cette source amère où s'abreuvent les hommes '. 

Bien que l'image que renferme le dernier vers soit assez mal 
venue, l'intention du poète est clairement indiquée, et la leçon 
est comprise. 

Et voilù comme M. Poisson aime la nature. Il est sensible sans 
doute aux parfums des fleurs fraîches écloses, à la lumière des 
gais soleils, aux beautés gracieuses des frondaisons nouvelles, 
mais rarement il fait des vers avec tout cela - ; il préfère nous 
enseigner ce que les œuvres de Dieu peuvent laisser dans l'âme 
de profondes et saines impressions. 

A ces préoccupations de moraliste le poète reste fidèle lorsque 
]e cours de ses méditations le ramène vers l'homme lui-même, et 
qu'il étudie dans notre cœur les plus variables sentiments. Il ne 
sait révéler de l'homme que ce que tout lecteuf peut, sans dan- 
ger, apprendre et retenir. Il ne recherche pas des états d'âme 
extraordinaires, exceptionnels, pour les analyser, ni il ne se plaît 
à étaler en ses vers les faiblesses coupables de notre humanité. 

... mon ciel est formé de soleil et d'azur, 

dit-il quelque part, et ceci pourrait bien être la devise de ce poète 
hoiniête. Toute-; ses strophes sont éclairées d'une franche lumière ; 
elles sont pleines toujours de ces bonnes et saines odeurs que sans 
doute secouent sans cesse sur le front du poète les rameaux 
touffus de ses trois pins. 

Si M. Poisson chante parfois ce qu'il y a de plus tendre, de 



1 — Les Enfants, p. 55. 

2 — A lire tout le poème assez alerte intitulé t Le temps de la moisson, p. 225, 



43C LA NOUVELLE -FRANCE 

plus délicat, de plus exquis et aussi de plus dangereux dans le 
cœur de l'homme, je veux dire l'amour ; si parfois il essaie de 
suivre eu son vol capricieux le rêve d'une jeune fille ' ou d'un 
jeune premier * ; s'il entonne d'une voix dolente la barcarole des 
fiancés ^, n'ayez crainte, il saura contenir en de sages limites les 
fantaisies inquiètes des cœurs qui s'ennuient ; il touchera surtout 
d'une main prudente la corde de cette lyre sur laquelle chantent, 
quand ils s'embarquent, les matelots amoureux ; et ses vers alors 
seront tout pleins de ces regrets et de ces espoirs hoiuiôtes qu'ex- 
halent, dit-on, en quittant leur falaise, les braves fiancés de 
Pairapol. 

Au reste, M. Poisson sait combien sont inconstants les cœurs 
humains, et combien trompeurs. Nos amitiés sont courtes ; la 
mort, cette grande briseuse de liens, les dénoue avec une facilité 
étonnante, et nous portons ailleurs, sans plus nous soucier des 
disparus, nos aftections frivoles. M. Poisson a exprimé ici des 
pensées qui nous attristent ; il découvre un petit coin de réalité 
que jious ne voudrions pas voir en si vive lumière ; il dit trop 
haut des choses trop vraies, et il nous plairait de garder plus long- 
temps une consolante illusion. Mais ne l'accusons pas : c'est le 
privilège du poète de tisser ou de déchirer tour à tour le voile 
des mensonges. 

O morts qui reposez clans le vieux cimetière, 
Ne vous ) éveillez pas de votre lourd sommeil. 
Restez, restez perdus dans l'immense matière, 
Car les vivants fuiraient devant votre réveil. 



Non, ne revenez pas, morts, je voua en supplie. 

Des amis d'autrefois, oh! redoutez l'accueil. 

Votre mémoire est pour toujours ensevelie. 

Et les morts ne sont bien qu'au fond de leur cercueil * ! 



1 — A une petite amie, p. 195. 

2 — Rêve de célibataire, p. 255. 

3 — Barcarole, p. 205. 

4 — Les morts, p. 1 87. 



CAUSERIE LITTÉRAIRE 437 

Cependant, M. Poisson n'est-il pas ici pessimiste ? Nous le 
croyons volontiers. Nous avons plus que lui conliance dans la 
sincérité des amitiés humaines ; nous savons trop combien de 
longs sanglots éclatent au bord des tombes, combien de larm^es 
brûlantes coulent sur le front des morts que nous avons aimés ! 
Et si le poète nous répond que sanglots et larmes ont bien vite 
cessé, que des amitiés nouvelles remplacent aussitôt celles que là 
mort a flétries et brisées, nous les font oublier, nous lui rappelle- 
rons ces vers que lui a dicté le souvenir de son cher Lusignan : 

A ta dépouille, ô toi que nous avons aimé, 

Nous venons aujourd'hui rendre un dernier hommage, 

Car depuis que le sol sur toi s'est refermé, 

Tes amis dans leurs cœurs ont gardé ton image '. 

OU encore ces douces choses qui ont plutôt coulé comme des larmea 
des yeux du poète. 

Sur la tombe chérie 

Où bien souvent je prie 

J'ai planté ce bouquet de fleurs. 

Quand leurs tiges séchées 

Vers le sol sont penchées. 

Je les arrose avec mes pleurs ^. 

'Ne reprochons pas aux poètes ces apparentes contradictions* 
Le cœur humain est le livre préféré de leurs méditations soli- 
taires, et de ce livre les pages ne sont-elles pas toutes pleines de 
bizarres et inexplicables contrastes ? 

#** 

Si M. Poisson aime surtout étudier l'âme, et analyser ses chan- 
geantes impressions ; si, par là, il appartient à cette famille des 
poètes, les plus attendrissants qu'il y ait, qui se tournent tout 
entiers vers leur « songe intérieur, » et n'ambitionnent rien tant 



1 — Mausolée, p. 207. 

2 — Lacrymce, p. 301. 



438 LA NOUVELLE - FRANCE 

que de révéler l'homme à lui-même ; si M. Poisson se fait plus 
volontiers le poëte de l'humanité, il ne laisse pas pourtant de 
circonscrire parfois ses horizons, et de devenir, à l'occasion, le 
poète de son pays, le chantre de notre épopée nationale. Trois 
ou quatre pièces de son recueil sont consacrées à notre histoire ; 
trois ou quatre noms de héros se sont échappés tout vibrants de 
ses lèvres éloquentes. Laval, Cartier, Ch;implaiii ! Ce sont les 
Pères de la France Nouvelle que le fils a voulu surtout chanter, 
et il a consacré à chacun de ces trois demi-dieux de nos temps 
héroïques un poème oii circule le plus fier enthousiasme. M. 
Poisson veut faire voir grandes et lumineuses ces trois figures 
qu'il essaie de peindre et de fixer en ses strophes. Laval surtout 
a plus que tout autre ravi son admiration. 

Mais parmi tous ces morts que ma pensée exhume 
De leurs caveaux jjoudreux, un seul est sans rival : 
En lui seul tout un cycle étonnant se résume, 
Tout un poème luit. Ce grand mort, c'est Laval I 

Et cette prédilection a valu à Laval le meilleur des trois poèmes 
historiques que M. Poisson nous ait donnés. Le poète raconte 
avec assez d'entrain toute l'œuvre de l'évêque missionnaire, 
l'admirable générosité de sa vie, la survivance de son cœur en 
tous ceux qui ont continué sa mission et qui se sont inspirés de 
ses exemples : 

On dirait que ce cœur, do nature immortelle, 
Ceux qui vinrent après tour à tour l'ont porté. 

Pourquoi faut-il que, dans ces poèmes historiques, parfois le 
poète enfie trop la voix, et semble vouloir monter plus haut qu'il 
ne peut chanter? M. Poisson est un patriote, nul ne le conteste : 
il veut même que nous admirions comme lui, et autant que lui, 
les héros qu'il célèbre. Et c'est précisément ce très généreux 
dessein qui l'expose à tomber quelquefois dans la déclamation. 
Lorsque sa pensée manque do vigueur ou d'élan, le poète simule 
une inspiration plutôt factice ; il essaie de suppléera l'originalité 



CAUSERIE LITTÉRAIRE 439 

par un pathétique trop facilement atteint, et ce procédé, d'ordi- 
naire, nous laiese assez indifférents. C'est surtout dans Jacques 
Cartier et Hommage à Champlain que l'on peut apercevoir ces 
imperfections. Il y a là quelques strophes où la pensée n'est pas 
assez nourrie, se traîne un peu négligemment, où l'on sent que 
l'inspiration languit, et soutient mal la bonne volonté du poète. 

*** 

Ceci même nous amène, d'ailleurs, à signaler quelques défauts 
que la muse de M. Poisson laisse volontiers pendre à son aile, et 
dont s'embarrasse plus ou moins son vol. 

Et puisque nous avons parlé de strophes où la pensée s'étend 
avec une mollesse trop complaisante, pourquoi ne pas dire tout 
de suite que la poésie de M. Poisson nous offre souvent l'occasion 
de semblables remarques, qu'elle se présente volontiers sous uno 
forme un peu négligée, qu'elle s'enveloppe parfois, sous les pins, 
d'une grâce nonchalante dont le charme ne peut pourtant séduire 
la critique. Eh ! oui, ce poète rime facilement, à moins qu'il ne 
fasse, lui aussi, difficilement des vers faciles, et il ne tâche pas 
toujours suffisamment à ramasser sa pensée pour lui donner plus 
de vigueur, à la raccourcir en quelque sorte, i\ la faire se replier 
sur elle-même et se condenser encore pour rebondir ensuite en 
vers p'.us rapides et plus pressés, en strophes plus jaillissantes. 

Et cette nonchalance de la pensée qui se déploie sans assez de 
contrainte, qui s'étale trop souvent en des hémistiches ou en des 
périphrases plutôt prosaïques, qui ne sait pas assez ?e renfermer 
toujours en une formule nette et bien retroussée, cet excès d'in- 
dulgence est, comment dirais-je, le défaut dominant du poète d'Ar- 
thabaska. De quoi, d'ailleurs, il faut peut-être se réjouir. Nul, 
en effet, n'est plus facile à corriger s'il est vrai que pour cela il 
suffit au poète, et M. Poisson est vraiment poète, d'éperonner 
davantage son imagination et sa sensibilité. Que jamais donc 
M. Poisson n'oublie que les pensées diffuses sont rarement poéti- 
ques, et qu'au contraire plus les vers se rapprochent de la formule, 



440 LA NOUVELLE - FRANCK 

et ressemblent à des maximes ou à des proverbes, et plus aussi 
ils sont suggestifs, et pleins, et capables d'émouvoir. C'est que 
la poésie est ennemie de tout verbiage, et que le poëte doit 
toujours laisser entendre beaucoup plus encore qu'il ne dit. Il 
faut que le lecteur puisse aller toujours au delà de la pensée 
du poète, et que celui-ci l'y invite par sa concision même, et par 
la façon très vigoureuse dont il exprime ce qu'il a conçu. 

Que si nous insistons autant sur la plénitude du vers, et sur 
le relief qui caractérise toute pensée poétique, c'est que de tout 
cela M. Poisson nous fournit lui-même de très heureux exemples, 
et qu'il peut donc, chaque fois qu'il le veut, se conformer à ces 
exigences de son art. 

Au surplus, M. Poisson est doué de cette faculté très précieuse 
qui trouve au bon moment la comparaison, l'image qu'il faut pour 
donner à une pensée toute sa valeur poétique. C'est la flotte de 
Cartier qui glisse, frêle et rapide sur les flots mouvants, et qui 
court, voiles dehors, vers l'immortalité. C'est le génie qui plane, 
et qui nous jette en courant son âme et répand sa lumière. C'est, 
au cimetière, le saule pleureur qui de sa racine enlace les cœurs 
qu'un seul amour sur terre avait liés. 

Il y a, à chaque instant, dans les vers de M. Poisson, de ces 
jolies images qui sourient à travers les strophes. Elles nous font 
oublier ce que d'autres peuvent avoir de forcé, ou parfois d'un 
peu obscur, comme par exemple 

... ces bois aux cimes puissantes 
Que noircit Vaile des éclairs '. 

Je ne comprends guère, non plus, le geste de M"' L-ibcUe, ce 
lardi défricheur qui abat la forêt, qui 

... secoue l'arbre en pleine floraison 

Pour on semer les fruits plus vite dans l'espace 

Et féconder le sol par delà l'horizon '. 



1 — Le lac Saint-Ferdinand, p. 259. 
2 — La France d'Amérique, p. 32. 

* 



CAUSERIE LITTÉRAIRE 441 

Et pourquoi comparer à un astre polaire le peuple que fonde 
Jacques Cartier, puisqu'il s'agit de vauter surtout sa sève « qui 
étonne l'ancien monde et confond le nouveau ^ » 

M. Poisson nous permettra-t-il de lui signaler encore certaines 
ellipses un peu violentes, comme colle-ci : 

Un jour vous tomberez pourtant sans une trace ' 

ou encore du prosaïsme comme ceci : 

C'est que dans l'horizon que son regard embrasse, 
Laval voit au delà des soucis de son temps '. 

Le prosaïsme surtout doit être soigneusement banni du vers, 
dont il rabaisse trop brusquement le vol, par cela seul qu'il en 
brise ou annule le rythme. Et le vers doit toujours s'envoler, 
puisqu'il est essentiellement, comme dit Victor Hugo : 

je ne sais quoi de frêle 
Et d'éternel, qui chante et plane et bat do l'aile. 

*** 

Mais nous ne voulons pas abuser de ces critiques trop faciles : 
nous craindrions de laisser sous une mauvaise impression le lec- 
teur, et ce n'est pas une mauvaise impression qu'il faut remporter 
du livre de M. Poisson. Si d'ailleurs M. Poisson néglige parfois sa 
phrase, s'il n'a pas les scrupules ingénus d'un Théophile Gautier, 
s'il n'estime pas qu'il faille rimer comme les Parnassiens, et comme 
eux attacïier une importance capitale à la beauté marmoréenne 
du vers, sa poésie, d'ordinaire, est écrite dans une langue excel- 
lente, et sa versification d'une régularité classique. 



1 — Jacques Cartier, p. IVO. 

2 — Mes pins, p. 4. 

3 — Monseigneur de Laval, p. 108. 



442 LA NOUVELLE - FRANCE 

Son livre est donc un bon livre : et pour ces précieuses qualités 
poétiques que les Heures perdues nous avaient déjà révélées, et 
qu'il vient illustrer encore ; et pour les choses intéressantes, pour 
les pensées trbs nobles, pour les sentiments très généreux qu'il 
renferme, pour l'inspiration si vivante qui l'anime. 

M. Poisson nous annonce une autre recueil: Prose et vers. 
Nous le félicitons de travailler si vaillamment à agrandir notre 
patrimoine littéraire, et nous attendrons toujours avec impatience 
les livres qu'il nous promet. Nous souhaitons surtout que long- 
temps encore ses trois pins lui versent leur ombre bienfaisante, et 
murmurent à son oreille les chants qu'il excelle à nous traduire. 

Camille Roy, p'". 



Pages Romaines 



Le Coxclave. — Pie X 

Le vendredi, 31 Juillet, à 10 heures du matin, autour de l'autel de la cha- 
pelle Pauline où le cardinal Séraphin Vanutelli, sousiloyen du Sacré-Collège, 
célébrait les saints mystères, était assemblé l'auguste sénat de l'Eglise. 

Tandis que sous l'habile direction de Pero«i, les chantres pontificaux 
exprimaient en graves harmonies les supplications d'un chacun, les cardi- 
naux drapés dans leur cappa de deuil qui leur rappelait le néant des gran- 
deurs humaines, la mort, cette fin de tout ce qui est terrestre, demandaient 
au Christ de leur laisser voir ilans son âme le nom du grand prédestiné. 

Le Sacrifice achevé, Ms' Vincent Sardi, aujourd'hui secrétaire des brefs 
aux Princes, alors minutante à la secrétairerie d'Etat, hymnographe des 
Rites, n'interrompit les profondes méditations de ces vieillards que pour leur 
dire, en un magnifique langage, au nom de l'Eglise, les espérances du monde 
entier en leur pieuse sagesse. Ce fut le discours de eligendn PonUfice. Puis, 
après la lecture des décrets et des constitutions apostoliques réglementant 
le conclave et dont 1^ cardinaux jurèrent solennellement l'observance, ils 
se séparèrent, peu après midi, pour retourner une dernière fois chez eux. 

Vers 4 heures, sur la place de Saint-Pierre, moitié ensoleillée moitié dans 
l'ombre, défilaient les unes après les autres les voitures cardinalices. Pen- 
chée comme les épis que le vent courbe, la foule respectueuse, échelonnée 
sur le parcours, cherchait parmi ces fronts, la plupart auréolés de blancs 
cheveux, qu'elle apercevait par les portières entr'ouvertes, celui qui rayon- 
nerait bientôt sous la tiare pontificale. 

Un peu avant 5 heures, au chant du Veni Creator, les cardinaux sortant 

de la chapelle Pauline se rendirent à la Sixtine Soixante-quatre trônes, 

dont soixante-trois aux couleurs violettes, un seul aux teintes vertes, celui 
du cardinal Oreglia, s'élevaient tout autour des murs. Au-dessus des balda- 
quins les scènes les plus grandioses de l'Ancien et du Nouveau Testament; 
au-dessus encore, vers la grande voûte où la création du monde vit tout 
entière dans les angles, comuie pour porter et soutenir la représentation de 
la grande œuvre de Dieu, les prophètes, les sibylles que Michel-Ange y plaça, 
recueillis dans leurs souvenirs, lisaient en eux cette nouvelle page de l'his- 
toire de l'Eglise que Dieu leur montra autrefois Au fond, l'autel seul, avec 

le livre des évangiles qui sera le témoin des serments, avec les calices, ces 
urnes saintes, qui ne se vident du sang du Christ qui rachète le monde, que 
pour en laisser sortir le nom du successeur de Pierre qui doit le conduire 
vers Dieu. Au-dessus de l'autel, le tableau prophétique représentant le point 
final du monde et le commencement de l'éternité ; — le Jugement dernier de 
Michel-Ange. 

Au milieu de cet imposant décor, le Prince Chigi, maréchal du Conclave, 
prêta le serment d'assurer les libertés des délibérations, les grands digni- 
taires firent de même, pendant qu'en un cadre plus restreint, dans la cha- 
pelle Pauline, les conclavistes, les familiers prêtaient serment, à leur tour, 
entre les mains de M»' Merry del Val. 



444 LA NOUVELLE -FRANCE 



A leur sortie de la Sixtino, chaque cardinal, accompagné par un garde 
noble qui devait être atîeotô à son service Jusqu'à l'élection du pape, fut 
prendre possession do sa cellule ; les cérémoniaire» parcoururent les cours, 
les salles, les couloirs en proclamant Vextra omne-i, la cloche du conclave 
répéta la mëuie invitation à trois intervalles différentes, et vers 8 heures, 
avec tout le cérémonial prescrit en semblable occasion, la clôture du con- 
clave fut prononcée, l'acte en fut donné au nom de Ms' Vincent Nussi, doyen 
des protonotaires apostoliq'ies. 

La nuit, une de ces nuits dont les heures chaudes semblent avoir été 
oubliées par le jour, vint donner sinon le repos, au moins le silence aux plus 
grands électeurs du monde. Depuis la disparitioi do Léon XIII, la cliplo- 
matie des gouvernements, la presse avaient essayé do faire le siè;jo de leur 
esprit, en op|)Osant le conseil de la terre aux lumières d'en haut; cette nuit 
qui leur arriva providentiellement sans sommeil pour leurs yeux, donna des 
prières à leurs lèvres ; elle fut la grande veillée du .Suint-Esprit. 

Désormais, jusqu'à l'issue du concbive, les relations du monde extérieur 
avec les i)risonniers volontaires du Vatican ne se feront plus qu'à certains 
moments de la journée. Pour en restreinilre les facilités, l'épiscopat, la 
prélature veilleront avec un soin jaloux aux quatre portes de la clôture. 
Celle qui est située à côté de l'appartement du jnaréchal du conclave, au 
sommet de l'esoalier de Pie IX, sera g.irdée par les clercs de la Chambre 
apostolique ; sa plus proch» voisine aura pour surveillants les protonotaires 
ai)ostoljques j les évëiiues assistants au tiône, les auditeurs do la rote auront 
la gaide de la porte dite de la . Floreria ; > aux soins des votants do la signa- 
ture, des abréviateurs du Parc majeur, sera confiée celle de l'entrée carros- 
sable de la cour Saint-Damase. 

Jamais assemblée délibérante n'aura ou à ses portes de telles sentinelles ! 

Que se passa-t-il à l'intérieur du conclave, il est difficile do le dire, les 
récits qui ont été donnés étant purement fantaisistes, nulle version ofHoiello 
n'ayant encore paru. Il est toutefois certain que conformément au règle- 
ment promulgué, chaque mutin, quand les cardinaux, ayant célébré la messe, 
avaient assisté en com uun au Saint .Sacrifice ottert par l'un d'entre eux, 
chaque après-midi, réunis d ms la chapelle Sixtine transformée en salle de 
scrutin, ils procédaient à l'élection du Pontife. 

En déposant son bulletin dans l'urne, chaque électeur, agenoudlé devant 
l'autel, prononçait le serment: . Je prends à témoin le Christ Seigneur qui 
me jugera un jour que j'élis celui qui me semble, devant Dieu, devoir être 
élu et que le même sentiment me guidera dans l'accession. • 

Six scrutins se succédèrent ainsi pendant les journées du l", 2 et 3 .août 
sans amener aucun résultat définitif. Aux heures des délibérations de 
l'auguste assemblée, une foule immense envahissait la place de Saint- Pierre, le 
regard fixé vers la cheuiinée où la fumée noire des bulletins brûlés, mêlée à 
de la paille humide, lui faisait connaître le résultat négatif du vote. 

Le matin du 4 août, vers 1 1 heures, au sein de cotte foule qui depuis quatre 
jours revenait sans se lasser, une lente émotion traînait et se communiquait 
parmi le silence coupé de brèves exclamations. 

Au milieu de la place, face à la loggia <le la basilique, un long murmure 
s'allonge do groupe en groupe : . Le pape est fait. • 

Du murmure sort un cri, un seul cri poussé en même temps par dix mille 
voix : < Le tapis, • hurle la foule. 



PAGES ROMAINES 445 



I^ fenêtre vient (]e s'ouvi-ir, la gramle i'enêtrp conti-ale. ot qiiitro camé- 
riei's en habit déroulent une longue driiperie de siitin Idane liordée de velours 
rouge. Au centre s'étalent iniinenses les armes de Pie IX. Ce souvenir du 
grand papefait monter l'e- gérance dans les âmes, quand tout à ooup apparais- 
sent la croix d"or, les cérémoniaires apostoliques, le cardinal .\Iacclii, doyen 
de l'ordre des diacres; sa petite tête s'érige solennelle, sous une barrette 
de moire rouge éclatante, une barrette immense qui semble iivoir des ailes. 
On lui présente un livre louge, pour qu'il lise ; il l'éearte de la main ff clame 
d'une voix pénétrante qui s'en va évedier les échos de tous les «(murs : 

Annuntio vnhis {laudiiim ma(jiinm (un long repos) ILihemns l'apam (nou- 
veau rei)03) Eminentissimum Cardinal em Jonepham Sarlo, 

A ce nom, les applaudissements éclatent, dix mille poitrines jettent le cri 
joyeux: < Vive le pape! » 

Mais le cardinal, le front en arrière, les bras en avant, plus pourpre que 
la pourpre de sa barrette, demande le sdence et continue : 

Qui sihi nomen imposuif Pins Dechnus. Cette fois le hurlement île la foula 
est frénétique. Le nombre des assistants paraît avoir doublé en quelques 
minutes. L'infanterie italienne présente les armes et le cortège quitte la 
luyyia. Le tapis en est retiré. 

Alors, en un désordre fou, sous l'œil impassible des soldats, Saint-Pierre est 
envahi. Tournant le dos à l'autel, tout le monde attend dans un silence tout 
fait de joyeuses émotions. A midi six, la croi.x parait dans la lo(/yia inté- 
rieure, puis se dresse celui qui, hier, était le patriarche de Venise et qu'au- 
jourd'hui le monde entier nommera Pie X. 

Sa tête est coitfée de beaux cheveux blancs, épais et annelés, que cache à 
peine la calotte blanche. Il est vêtu du rochet de dentelle, do la mozette. 
L'anneau qui est au doigt est petit, un siiiiijle anneau d'évêque. 

Cet enfant clu peuple le plus humble a déjà, écrit un historien do cette 
première apparition du nouveau pape, l'air d'un portrait de Pie IX un peu 
etlacé et jauni par le temps. Les beaux plans de ses joues bistrées sont par- 
courus par des réseaux de veines d'un vermillon léger. Les pattes d'oie 
brident des yeux très clairs et très bons, des yeu.x enfoncés sous leur arcade 
comme si l'étincelle du regard ilevait paraître plus divine, en partant des 
piof.jndeurs du front. Ce front est dominateur, vaste, lisse comme un roc 
battu des tempêtes. 

A cette vision de Pie X, les oris d'enthousiasme ébranlent les voûtes et, 
par un mouvement très beau, les mères lèvent leurs enfants vers la loggia, 
pour les rapprocher do la bénédiction qui va tomber. 

Le pape, très calme, maître de soi, mais avec des larmes qui coulent de ses 
yeux, sans déformer les Joues, demande le silence. Et le silence se fuit, 
auguste. 

Il lève la main, il bénit longuement cotte foule haletante, et il s'en va d'un 
pas lent, en redisant dans son coeur ce cri qui lui échappa et qui fut sa pre- 
mière parole pontificale quand se voyant l'élu de Dieu, il plongea un instant 
sa belle tête pensive dans ses mains et murmura: . Ma chère mèrel > 

La mère du pape était une pauvre paysanne vers qui la pensée de ce prêtre 
a passé pour monter à Dieu au moment où Dieu et la terre le proclament le 
roi des rois ! 

Dans l'après-midi, à 4 h. 30, en présence du prince Chigi, de ses capitaines, 



446 LA NOUVELLE - FRANCE 



(lu gouverneur ilu ootK^liive et îles autres prélats, on procédât! la réouverture 
des portes principali-s du conclave. I^e doyen des protonotaires apostoliques 
en rédigea Tacte, et le maréchal, suivi de sa cour, se renilit aussitôt après 
<lans la salle ducale où le pape, assis sur son trône, entouré du Sacré-Collège, 
le reçut. 

A l'issue de cette jirésentation, se fit la deuxième obédience des cardinaux, 
dans lu cha])elle Sixtine, puis, vers (1 heures, le pape, vivement acclamé par 
toutes les personnes (jui, depuis la réouverture <lu conclave avaient pénétré 
dans l'enceinte, par un grand nombre de prélats accourus au Vatican, par 
les personnes employées <laiis le palais, se retira dans sa résidence provisoire 
pendant que les cloches de la basilique et de toutes les églises continuaient 
leurs joyeux carillons. 

*** 

Joseph Sarto, patriarche de Venise, naquit à lîiese, diocèse de Trévise, le 
2 juin 1835. Après des études primaires laites au pays natal, ses jiarents 
l'envoyèrent au collège de Castel-Franco, petite ville à une trentaine de 
kilomètres à l'ouest de Trévise, et i)lus tard, au séminaire de Padoue où il 
prit l'habit ecclésiastique et fit de brillantes études théologiques. Ordonné 
prêtre le 18 septembre I8ô8 dans l'église de Castel-Kranco, il fut nommé curé 
de Trombolo, d'où il passa, en 1867, à la cure de Salzano. 11 faillit ne jamais 
sortir des rangs du bas clergé. A 40 ans il était encore curé de .Salsano, où 
la fortune commença à lui sourire, grâce à la bienveillance de l'évêque de 
Trévise. I^e prélat le nomma chanome de la cathédrale. 

Sarto devint ensuite ]>rimat du chapitre et chancelier épiscopal. Il se 
distingua dans ces dernières fonctions de façon à mériter d'être désigné 
successivement pour les fonctions délicates et importantes de directeur spi- 
rituel du séminau'e, d'examinateur prosynodal,de juge au tribunal ecclésias- 
tique. 

Il était chancelier de l'ofHcialité quand il fut nommé vicaire général, puis 
vicaire capitulaire pendant la vacance du siège de Trévise. 

Le 10 novembre 1S84, Joseph Sarto fut préconisé évêque de Mantoue. Dans 
le déjeuner qui fut donné à .^aiiit-Louis des Français, à l'occasion de son sacre, 
le cardinal Parocchi, — ce mort qui est parti trop tôt, — interrogé par un 
diplomate sur la valeur de ce curé campagnard, qu'il venait de sacrer, répon- 
dit de sa voix toujours éloquente et ironique : • Sous l'éoorce rude de ce curé, 
il y a la fibre d'un grand évêque qui grandira sous l'œil de Dieu, et couvrira 
de ses hautes branches un tas d'arbustes élégants, mais sans sève. > 

A peine Pie X était-il élu^ le vieux diplomate, du fond de son fauteuil à 
rhumatismes où l'a mis son grand âge, se plut à r.'iconter la prophétie du car- 
dinal qui avait fait du curé de Saluano l'évêque de sa chère Mantoue. Ce que 
Ms' Sarto fut sur ce siège, on le vit surtout lors du mémorable congrès catho- 
lique tenu dans cette ville. Par son énergie et son zèle, il rétablit l'ordre 
dans ce diocèse en s'occupant avec ardeur de la rénovation de l'esprit sacer- 
dotal et du relèvement des études parmi le clergé. Le prélat ne fit qu'un 
assez court séjour à l'évêché de Mantoue, car, le 15juin 1893, il était promu 
par Léon XIII à l'important siège jiatriarcal de Venise. 

Cet acte souleva entre le Saint-Siège et le gouvernement italien un nouveau 



PAGES ROMAINES 447 



sujet <le conflit qui ne laissait pas d'avoir quelque ressemblance avec celui 
relatif au fameux Nobis noviinavit de France. 

La discussion entre les deux gouvernements se prolongea assez longtemps. 
Elle prit fin par une transaction qui installa les franciscains italien en Abys- 
sinie. l^'exequalnr fut donné. 

Plein de zèle pour les œuvres diocésaines, sage réformateur des abus, le 
patriarche de Saint-Marc signala sa carrière patriarcale par la réalisation 
d'œuvres importantes, par la restauration de la liturgie, en prescrivant 
l'emploi du chant grégorien dans toutes les paroisses de son diocèse. Ses 
hautes qualités étaient depuis longtemps remarquées par Léon XllL Aussi, 
en même teujps qu'il l'appelait au patriarcat de Venise, Ivéon XIII, <lans le 
consistoire du 12 juin 18y3, le créa et publia cardinal-prêtre du titre de 
Saint-Bernard aux thermes. 

Ferme, juste, prudent, modeste, de mœurs apostoliques, vénéré des pau- 
vres auxquels il donnait tout son revenu, tel il était à Mantoue, tel il se 
montra à Venise oîi sa popularité était extrême. Tant il était bénissant, 
qu'on disait de lui qu'il avait la bénédiction toujours prête à fleur de lèvres 
et au bout des doigts. 

Ix)rsqu'il venait à Rome, — cela n'arrivait guère, — les mendiants l'accueil- 
laient avec transport et l'entouraient d'une ceinture de vénération rayon- 
nante. A Salzano, encore humble curé, il vendit son cheval et sa voiture 
pour venir en aide aux pauvres ; à Venise, il engagea au mont de-piété son 
anneau épiscopal pour secourir un mendiant dont l'indigence était extrême. 

Aussi, coumte s'ils avaient le pressentiment que par la plus haute dignité 
de la terre. Dieu allait couronner une si grande vertu, quand le Cardinal 
Sarto partit pour le Conclave, tous les habitants de Venise, nobles, riches, 
pauvres. Don Carlos de Bourbon d'Espagne et le plus humble gondolier se 
disputèrent l'entrée de la gare pour implorer la bénédiction de leur patriar- 
che dont le Saint-Esprit allait faire un î'ape. 

Pie X fut ainsi acclamé le successeur de Pierre par la reconnaissance d'un 
peuple qui depuis neuf ans vivaitjournellement de ses bontés, avant que le 
Sacré-Collège l'eût proclamé pontife suprême, et quand, le y août, en une 
incomparable majesté, Rome ceignit du trirègne pontiKcal le front du nouvel 
élu, elle couronna la modestie, la fermeté, la charité de celui qui avait voulu 
s'appeler Pie, pour se rappeler qu'il n'était pape que pour souflrir. 



Djn Paolo-Aoosto. 



BIBLIOGRAPHIE 



L'abbé Reii«-E. Cnssrriiin : Histoire dk i,a i'auoissk uk i.'AxoeGardikn ; 
inl2, 344 i>ai:oM. Prix ".") cts, franco de port SU ots. Librairie J.-P. Gaiiieau, 
rue de la Fabrique, Québec. 

Quelle ne devra pas être la reconnaissance du futur historien de l'Eglise 
au Canada envers ceux qui par leurs travaux consciencieux et intelligents 
dans une sphère plus uiodeste, amont préparé les matériaux destinés à son 
œuvre importante? Des monographies écrites avec un souci évident de la 
vérité historique et parfaitement documentées, comme colle que nous signa- 
lons ici à nos lecteurs, allégeront singulièrement la tâche de celui qui devra 
s'y inspirer ou en faire la synthèse. Aijo besoin d'ajouter que le style de 
cette dernière est alerte, et que l'impression en est fort soignée, deijx 
qualités qui en rendent la lecture aussi attrayante que facile? Au reste, le 
nom de lamille de l'auteur est déjà une garantie de l'intérêt de son œuvre. 
iï"rère cadet de l'abbé Raymond Casgrain, qui occupe un rang si élevé parmi 
nos hommes de lettres, M. le curé de l'Ange-Ciardien semble avoir attendu, 
pour faire son début littéraire, que l'intirmité croissante de son aine ait 
forcé celui-ci à déposer sa plume laborieuse et féconde. Une telle réserve 
fait honneur à sa modestie. 

L'occasion était, d'ailleurs, bien propre à tenter un écrivain moins favorisé 
que lui. Chargé de la paroisse de l'Ange-Gardien, il devait continuer une 
lignée sacerdotale do vingt-cinq curés. De cette phalange de pasteurs, l'un 
avait été évêque de Québec, et un autre devait en être l'archevêque. Il 
comptait parmi ses prédécesseurs, des apôtres, comme les de Montigny et 
les Boucher, un éducateur éminent, Messire Kaimbault, qui devait faire la 
gloire du Séminaire de Nicolet, après avoir débuté au presbytère de l'Ange- 
Gardien par des élèves aussi distmgués que Charles- Franc )is l'aiuchaud, le 
futur fondateur du Collège de .Sainte-Anne, et Henry lïardinge, <lestiné à 
cueillir des lauriers en Espagne et à Waterloo, et à servir l'Angleterre coumie 
viceroi de ITnde et mini'^tre de la Couronne. Et que d'autres figures illus- 
tres la vieille église, aujourd'hui la plus ancienne de la côte Beaupré, a vu 
défiler devant son humble portail ! Un des curés de la paroisse, Messire 
Dufournel, mort à 04 ans, après 7() années de prêtrise, dont ti3 furent vécues 
à l'Ange-Gardien, avait connu à lui seul tous les évoques do Québec sous la 
domination française. Montcalm et Wolfe y passèrent successivement; 
Murray, logé dans l'église où il avait étahli ses quartiers, y avait . suspendu 
son hamac sous les ailes des anges. ■ Tant d'intéressants souvenirs méritaient 
d'être recueillis et racontés. Il n'en fallut pas davantage pour mettre au 
jour le talent inné de l'abbé René (.'asgiain. Qu'il ait dignement répondu à 
sa vocation d'annaliste, on s'en convaincra facilement en parcourant son 
intéressant volume. 

L'auteur s'extasie à bon droit devant les beautés architecturales et sculp- 
turales de son antique sanctuaire et énumère avec une égale complaisance 
les pièces de son trésor sacré; puis il s'élève avec indignation contre les ama- 
teurs du neuf qui échangent pour du clinquant nos belles vieilles argenteries 
canadiennes si prisées des connaisseurs. Co n'est pas nous (jui l'en blâ- 
merons, r 

L. L. 

ie Président du Bureau de Direction : L'abbé L. Lindsay. 

« 

Québec : — Imprimerie S.-A. Dkmbr.s, N° 30, rue de la Fabrique. 



LA NOUVELLE-FRANCE 

REVUE DES INTÉRÊTS RELIGIEUX ET NATIONAUX 

DU 

CANADA FlUNÇAIS 

Tome II OCTOBRE 1903 N» 10 

LE CULTE DE MARIE DANS L'OUGANDA 



La Sainte Vierge est une Reine puissante et une Mère pleine 
(le miséricorde. Ceux qui ont recours à Elle, comme des enfants 
affectueux et confiants, éprouvent les effets- de sa maternelle 
protection. Comment pourrait-il en être autrement ? Ils s'adres- 
sent à la Trésorière dos grâces divines, à Celle qui ne sait rien 
refuser. 

Les Pères Blancs qui travaillent depuis bientôt vingt-cinq ans 
dans l'Afrique equatoriale, et notamment dans l'Ouganda, ont 
compris la nécessité de se mettre corps et âme entre les mains de 
Marie. C'est en Elle qu'ils ont mis leur espérance. De plus, ils 
ont su inspirer à leurs néophytes une tendre et solide dévotion 
envers la Reine des cieux. 

Marie a répondu à la piété filiale des missionnaires et de leurs 
chrétiens par une incessante et visible protection. 

Les lignes suivantes ont pour but de mettre en relief cette 
dévotion des Noirs envers la Mère du Sauveur ; elles montrent 
également la maternelle protection de Marie envers des âméa 
nées d'hier à la vie de la foi. 
29 



450 LA NOUVELLE - FRANCE 



LK ROYAUME DE L O0OAKDA, ROYAUME DE MARIE 

L'Ouganda, d'après tous les voyageurs, est l'une des plus belles 
contrées de l'Afrique Equatoriale. A l'époque où nos mission- 
naires foulèrent son sol pour la première fois (17 février 1879), 
le pays formait un royaume de trois millions d'habitants. Il est 
devenu en ces dernières aimées un Protectorat de l'Angleterre. 

La distance d'environ 600 milles qui le sépare de la côte orien- 
tale no compte plus aujourd'hui, grâce au chemin de fer qui 
relie Mombasa au Lac Nyanza : le trajet se fait en 48 heures ; 
mais naguère encore, avec le système de caravanes et de por- 
teurs, il fallait bien 90 jours. 

Les débuts de la mission furent extrêmement pénibles. Il fal- 
lait endurer à la fois un changement radical de climat, des pri- 
vations de tout genre, la susceptibilité du roi Mtésa, l'aversion 
des marchands d'esclaves et des sorciers, la résistance des popu- 
lations païennes plongées depuis des siècles dans l'infidélité. 
— Pour surcroît de malheurs les ministres protestants ne ces- 
saient de nous créer des dilRcultés : arrivés quelques mois avant 
nous, ils se croyaient le droit de nous faire chasser du pays. 

Aussi les missionnaires s'épuisaient-ils en efforts inutiles pour 
gagner quelques âmes et leur communiquer la vraie doctrine de 
Jésus-Christ. 

Dans cette situation critique, les Pères Blancs se souvinrent 
de la recommandation de leur vénéré fondateur, le cardinal 
Lavigerie, Il leur avait dit au moment des adieux : « Dans vos 
difficultés ne manquez pas d'invoquer le secours de la Vierge 
Immaculée, de celle dont il a été dit : que seule Elle écrase toutes 
les erreurs. » 

En conséquence, les missionnaires résolurent de consacrer à 
Marie la mission naissante. Ils s'empressèrent d'installer une 
chapelle provisoire, en roseaux, et sur l'un des poteaux de la 
cloison ils fixèrent un modeste piédestal, destiné à servir de 
trône à la petite statue de Marie Immaculée. L'humble oratoire 



LE CULTE DE MARIE DANS l'oUGANDA 451 

fut inauguré par la célébration de la sainte messe. Aussitôt après, 
le Père Supérieur lut à haute voix l'acte suivant que tous avaient 
signé préalablement : 

Nous, soussignés, Missionnaires de l'Ouganda, consacrons à Marie Imma- 
culée la mission du Nyanza. Nous Lui donnons et consacrons nos âmes 
et nos corps, nos œuvres, notre vie tout entière, notre mort et notre 
éternité. Nous La conjurons d'être Elle-même notre Maîtresse et Supérieure, 
aHn que nous puissions connaître et accomplir par Elle, en Elle et avec Elle, 
le bon plaisir de son Fils, pour la gloire duquel nous désirons nous sacriKer 
entièrement. 

Nous déclarons que s'il se fait ici quelque bien, ce sera Marie qui l'aura 
fait, et que toute la gloire Lui en reviendra pour remonter par Elle à son 
divin Fils, à qui seul est dû tout honneur et toute gloire dans les siècles 
des siècles. 

En foi de quoi nous avons signé le présent acte, et l'avons déposé sous les 
pieds de la statue de Marie Immaculée. 

Suivaient les signatures de q'iatre Pères et d'un Frère. 

La très sainte Vierge ne tarda pas à répondre à la confiance 
de ses enfants. 

Quelques jours après la consécration solennelle, les missionnaires 
écrivaient, le cœur ouvert à l'espérance : 

La Vierge Immaculée exauce nos prières : de nombreux catéchumènes vien . 
nent se faire instruire, ils sont iléjà plus de deux cents. L'attention soutenue 
qu'ils apportent à nos instructions nous remplit d'une joie indicible. Il sem- 
ble que la Sainte Vierge bénit spécialement notre chère mission, et que 
l'heure de la régénération approche pour cette pauvre Afrique équatoriale. 

Jalouse sans doute de protéger ceux qui avaient remis officiel- 
lement entre ses mains leurs personnes, leurs travaux et leurs 
succès, la Reine du ciel a veillé sur eux et béni leurs eftbrts. 

Grâce à Marie, et malgré mille obstacles, les nègres de l'Ou- 
ganda se convertissent en masse ; leur ferveur rappelle celle des 
premiers chrétiens. Leur foi est vive et généreuse ; pour la défen- 
dre ils savent souffrir et mourir. 

Grâce à Marie, l'Ouganda est aujourd'hui la perle des mis- 
sions africaines. 



452 LA NOUVELLE - FRANCE 

Et dans leur reconnaissance, les Pères Blancs ont adopté cette 
devise, également chère k leurs néophytes : Regnum Oagandœ, 
regnum Mariœ. 

LES CATÉCHUMÈNES ET MARIE 

La médaille de Marie Immaculée, dite médaille miraculeuse, 
est devenue dans l'Ouganda le signe distinctif des catéchumènes, 
et le chapelet, celui des néophytes. 

Nos Noirs éprouvent un hesoin irrésistible d'aimer la s&inte 
Vierge. Dès qu'ils La connaissent, ils Lui donnent leur cœur. 
Le jour où le païen fait le signe de la croix, il jette ses amulettes 
dans la brousse et va à la recherche d'une médaille. Il aborde 
le missionnaire et lui dit : » Je suis venu chercher Dieu. Je veux 
connaître aussi la sainte Vierge ; donne-moi le signe distinctif de 
ses enfante. » 

Et que de fois nous voyons de ces catéchumènes faire six, huit 
heures de marche, avec un énorme régime de bananes sur la 
tête, ou un panier d'œufs à la main, humbles présents qu'ils vous 
offrent pour une médaille de Marie ! S'ils l'obtiennent, ils l'atta- 
chent rapidement à leur cou, et se précipitent dehors ivres de 
joie. — Nous entretenons cette ardeur; car aux yeux des Noirs 
l'objet béni tant convoité est un témoignage de science religieuse, 
un abri contre les obsessions des protestants, et un signe d'ap- 
partenance à Marie et à la foi catholique. 

Mais il ne suffit pas pour obtenir la médaille de la demander : 
il faut l'avoir méritée. 

Aux débuts do la mission nous donnions la médaille à tous 
ceux qui venaient librement se faire inscrire sur la liste des caté- 
chumènes. Plus tard elle fut rigoureusement réservée è ceux qui 
pouvaient réciter leurs prières. Depuis plusieurs années noua 
sommes obligés de nous montrer plus difficiles encore. Nous ne 
comptons plus ceux qui ont appris leurs prières : ils sont trop 
nombreux. Nous n'accordons le signe distinctif des catéchumènes 
qu'à ceux qui savent la plus grande partie du catéchisme. Et 



LE CULTE DE MARIE DANS l'oUGANDA 453 

comme ces chers Noirs de l'Ouganda sont doués d'un esprit de 
prosélytisme vraiment extraordinaire, ils s'instruisent souvent 
entre eux, à l'insu même du missionnaire. 

Au milieu d'un village rarement visité, de nombreux jeunes 
gens s'étaient approchés d'un do nos Përes, et le suppliaient de 
leur donner la médaille. — « Voyons, leur dit le missionnaire, savez- 
vous votre catéchisme ? — Oui, Père, nous le savons.» — Il les inter- 
roge. Quelle n'est pas sa surprise de les entendre répondre exac- 
tement à toutes ses questions ! Il leur accorde alors l'objet tant 
désiré. A peine l'ont-ils reçu que toutes les amulettes volent en 
éclats. C'est Marie qui triomphe du démon. Oh ! de telles scènes 
sont bien faites pour réjouir le cœur du missionnaire. 

Pendant qu'il se laisse aller à la joie, le bruit se répand partout 
qu'il a apporté des médailles. On accourt de toutes parts ; le voilà 
de nouveau assiégé. Il fait le difficile ; mais un ancien catéchu- 
mène, devenu catéchiste, le presse. « Celui-IA, dit-il, sait les 
prières ; il sait le catéchisme ; c'est moi qui l'ai instruit, exauce sa 
demande. » 

Le chef du village s'en mêle ; il veut aider le Père à faire la 
distribution, tant il est heureux de voir l'ardeur de ses sujets à 
se faire instruire. A ce moment un vieillard cherche à percer la 
foule et crie de loin : « Et moi. Père, veux-tu me laisser avec le 
diable ? Je t'en prie, donne-moi le signe qui me protégera. » — Et 
cela? lui dit le Père, en lui montrant des perles consacrées aux 
misumbwa (divinités) fixées à ses poignets. Les arracher, les mau- 
dire, les jeter loin de lui fut l'affaire d'un instant. 

Touché de cette générosité le Père lui passa au cou un cordon 
avec une belle médaille de Marie. 

*** 

Cette dévotion pour la Sainte Vierge va toujours grandissant 
surtout à l'approche du baptême. 

Dans les missions de fondation plus ancienne, il y a, en tout 



454 LA NOUVELLE - FBANCE 

temps, à la résidence même des Pères, quinze cents catochumënes 
qui se préparent imniédiatemeut au baptême ^ 

A mesure que trois cents sont régénérés, trois cents nouvelles 
recrues prennent la place de ceux qui sont devenus chrétiens. 
Parmi ces quinze cents catéchumènes, il y a des chefs de village 
et des paysans, des enfants et des vieillards, beaucoup de jeunes 
gens et déjeunes filles ; impossible de dépeindre la vénération et le 
culte enthousiaste que cette foule de catéchumènes a pour Marie ! 

Chaque matin, aussitôt après l'iiistructioii, ils vont, disent-ils, 
(( faire leur cour à la Vierge Marie.» Ils se rendent à son sanc- 
tuaire, les uns au pas de course, les autres d'un train plus modéré, 
par bandes de dix à vingt, repassant en chœur la leçon qu'on 
vient de leur enseigner. A mesure qu'ils arrivent ils tombent à 
genoux contre les murs extérieurs do la chapelle (les catéchu- 
mènes no pénètrent pas à l'intérieur), et après avoir récité un 
Pater et un Ave, chacun, sans plus s'occuper de ses voisins, adresse 
à haute voix à Marie sa requête, qu'il répète mille fois sur les tons 
les plus plaintifs. Ces prières ardentes peuvent toutes se résumer 
en ces mots : 

Marie, ma mère ! je t'aime, mais je t'aimerais encore davantage si tu me 

procurais la grâce du baptême Tu sais, Vierge Marie, combien le désir 

du baptême dévore mon cœur, aie pitié de moi 1 Marie, ma mère ! Voici 

troig fois que j'échoue à J'examen. Fais en sorte que le Père me pose des 
questions faciles 

Un matin c'est une pauvre femme qui, du dehors, jette par la 
fenêtre, au pied de l'autel, plusieurs cauris ^ et s'écrie : 

Vierge Marie 1 je t'avais promis 20 cauris, si j'étais admise au baptême. 
Tu m'as exaucée. Je n'ai que 15 cauris; les voici; je mendierai les cinq 
autres et j'achèverai do payer ma dette. 



1 D'après le bilan publié en janvier dernier, le nombre des néophytes 

dans l'Ouganda est d'environ 70,000, et celui des catéchumènes dépasse 
125,000, répartis en 15 stations évangélisées par 45 missionnaires, 9 religieu- 
ses et 800 catéchistes. 

2 Le cauri est un petit coquillage dur et blanc, qui sert de monnaie 

courante dans les achats ; sa valeur équivaut à un quart de centin. 



LE CULTE DE MARIE DANS l' OUGANDA 455 

Aujourd'hui c'est une voix de femme qui crie à un groupe, avec 
une joie débordante : 

Voyez vous, mes amis, la Vierge Marie peut tout; tout ce que vous Lui 
demandez, Elle vous le donne. Voyez-vous, d'un nkanaga (arbre épineux) 
elle peut faire xxnmutuha (arbre à lubiigo^). Qui aurait pu croire que je 
triomplii'iais à l'examen ? Je L'ai priée, et grâce à EIlp j'ai triomphé. 

Une autre fois, c'est un jeune homme qui, pour exprimer à 
Marie la joie dont son cœur déborde, se met à gambader devant 
la porte de la chapelle. Tout à coup, la tête crépue du nègre dis- 
paraît dans l'herbe, ses deux jambes battent l'air, et les pirouettes 
succèdent aux pirouettes, à la grande hilarité des assistants qui 
se disent entre eux : « Notre ami est content ! Il remercie Marie ! » 

Les catéchumènes se préparent au baptême par une double 
épreuve : le catéchisme du matin et celui du soir. Pour être 
admis au premier, il faut d'abord s'être fait instruire dans sou 
village depuis trois ans et demi, être présenté par son catéchiste 
et répondre parfaitement à toutes les questions du catéchisme. 
Au bout de trois mois, le candidat subit un examen sur les expli- 
cations de la doctrine chrétienne, et ses réponses décident de son 
admission au catéchuménat du soir. Après trois autres mois le 
catéchumène est enfin admis au baptême, s'il en est jugé digue 
après un nouvel examen. 

Impossible de décrire l'émotion qui règne à ces examens. Les 
candidats se présentent dix par dix. A mesure qu'on les appelle, 
ils se prosternent, et adressent, pas assez bas pour qu'on ne les 
entende, une invocation à la sainte Vierge. Ils font alors à 
Marie, dans l'ardeur de leurs prières, des promesses et des vœux 
parfois un peu téméraires. Les interrogations terminées, il se 
passe sous nos jeux les scènes les plus émouvantes. 



1 — Le lubuffo est un vêtement fait avec l'écorce du mutuba. Les Noirs, 
encore trop pauvres pour se procurer des étoffes, se couvrent avec cette 
éoorce souple et assez solide qu'ils teignent ordinairement en couleur de 
brique. 



456 LA NOUVELLE -FRANCE 

Ceux dont les réponses ont été suffisantes sont au comble de 
la joie. Hommes et femmes, jeunes et vieux, se précipitent au 
dehors, courent à perdre haleine jusqu'au fond de la plaine ou 
au bout du village, en battant des mains et en poussant de 
grands cris, puis reviennent vers leurs amis qui les félicitent par 
des compliments comme ceux-ci : « Tu l'as échappé belle ! — La 
sainte Vierge t'a aidé! — Te voilà sauvé !» et l'heureux catéchu- 
mène de répondre : » Oui, Marie m'a sauvé ! » 

Un de nos Pares avait examiné une vieille toute courbée sons 
le poids des années. Elle avait passé un examen satisfaisant. La 
pauvre femme ouvrait une grande bouche, de grands yeux et 
n'osait croire qu'elle allait enfin être baptisée. Levant vers le ciel 
ses longs bras décharnés, elle s'écria : « Grâce à Marie, je vais 
devenir l'enfant de Dieu ! J'étais vieille, me voilà rajeunie. J'étais 
malade, me voilà guérie. J'étais pauvre, me voilà devenue riche. 
Hé ! mes amis, faites-moi place, moi aussi je veux sauter de joie. » 
— Et l'heureuse vieille de retrouver la souplesse de ses quinze 
ans, et d'imiter David devant l'arche. 

Ici, dans nos pays catholiques, où le culte de Marie est le 
plus florissant, trouverait-On beaucoup d'exemples d'une dévotion 
aussi confiante et aussi généreuse envers la Mëre de Dieu ! 

LES NÉOPHYTES ET MARIE 

Si des catéchumènes nous passons aux néophytes, que de traits 
plus édifiants encore nous aurons à raconter sur leur dévotion 
envers la très sainte Vierge ! 

Le culte que le catéchumène a pour la médaille, le néophyte 
le reporte sur le chapelet. 

En prévision de son baptême, le catéchumène cueille dans la 
forêt les baies d'un arbrisseau, très dures, d'un noir brillant, appe- 
lées malanga. Puis il trouve sur les bords du ISTyanza un roseau 
filamenteux assez sembable au papyrus, appelé kibbo. Avec les 
filaments de ce roseau, le futur chrétien tresse une ficelle qui ser- 



LE CULTE DE MAEIE DANS l'OUGANDA 457 

vira de chaînette à son rosaire. Les graines de malanga une fois 
percées, enfilées et distribuées en cinq dizaines, il noue le tout 
dans les pans de son lubugo en attendant le jour du baptême. 
Aussitôt que l'eau sainte a coulé sur son front et avant même de 
sortir de l'église, il se passe au cou le chapelet de malanga. C'est 
ce qu'il appelle son lusamba, comme qui dirait, son « collier d'hon- 
neur. ]i 

Mais heureux, mille fois heureux celui qui peut se procurer 
un véritable chapelet, un chapelet venant du pays des Blancs! 
Pour en avoir un les enfants pleurent et gémissent des semaines 
et des mois, et le missionnaire, pour ne pas les attrister, n'a 
qu'une ressource : celle de se sou-traire à leurs pieuses importu- 
nités. 

Pour avoir un chapelet fait par les Blancs, le jeune homme se 
fait petit marchand : il achète :\ bas prix, aux pêcheurs du lac, 
quelques poissons qu'il revend à très petit bénéfice ; après plu- 
sieurs semaines, quand il voit entre ses mains un nombre de 
cauris suffisant pour acheter l'objet de ses rêves, alors sa joie no 
connaît plus de bornes. 

Dans l'Ouganda, un néophyte sans chapelet et couvert seule- 
ment de quelques guenilles a-t-il à choisir entre un liabit neuf et 
un chapelet : c'est le chapelet qu'il préférera sans hésiter, et si 
vous lui objectez qu'il grelotte par ces temps pluvieux, il répli- 
quera : i( Sapule esinga byonna. Un chapelet est préférable à 

tout. Il 

Souvent on rencontre de grands garçons, de grandes jeunes 
filles, en haillons : ils avaient un lubugo neuf il y a quelques jours, 
mais ils l'ont vendu ou échangé contre un chapelet ; et quand, 
transis par la fraîcheur de la nuit, ces pauvres chrétiens se réveil- 
lent, ils i)alpent leur cher chapelet et le serrent contre leur cœur. 
Ils répètent tout en tremblant de froid : Sapule esinga byonna. 

Depuis le premier ministre du Protectorat jusqu'au dernier des 
sujets, tous les catholiques de l'Ouganda portent au cou la cou- 
ronne de Marie, avec cette difterence que les chefs se réservent 



468 LA NOUVELLE - FRANCE 

les chapelets à grains plus gros: mais tous, même ceux qui n'ont 
qu'un rosaire de malanga, en sont aussi fiers que l'écolier l'est de 
sa croix d'honneur, on le vieux soldat de sa décoration. 
Une fois eu possession du chapelet, le néophyte le récite. 

.Je ne sache pas, dit M'' Streicher, que parmi nos soixante dix mille chré- 
tiens du Vicariat, il yen ait un seul qui ne récite habituellement son chapelet 
chaque jour, et jo connais une foule de néophytes qui récitent journellement 
le rosaire en entier. -Père, mi dit un jour un d'entre eux, j'ai oublié deux 
fois la récitation de mou chapelet ; cependant, je me suis éveillé la nuit et 
je l'ai récité à genoux. • 

Comme vous seriez édifié, cher lecteur, si vous pouviez voir 
nos oratoires de Marie toujours hondés de monde, depuis le lever 
du soleil jusqu'à la nuit, et tous ces nëgres agenouillés de longues 
heures devant la statue de leur Mère, tandis que leurs doigts 
égrènent le chapelet ! Et quand, le dimanche, le missionnaire 
entonne un cantique k la sainte Vierge, comme vous seriez heu- 
reux de constater avec quel entrain et qtiels formidables éclats, 
la foule reprend à l'envi : Ave, ave, ave Maria ! ou le gracieux 
refrain traduit en ruganda : 

O ma mère ! Vierge Marie ! 
Je vous donne mon cœur, 
Je vous consacre pour la vie, 
Mes peines, mon bonheur I 

Pour moi, nie disait un missionnaire, chaque fois que j'entends ce tonnerre 
de voix qui ébranle notre église en roseaux, il me semble que ces chants 
criards sont de délicieuses symphonies, et j'éprouve au fond du creur ce 
qu'éprouve un fils en voyant le triomphe de sa mère. 

**# 

Le culte des chrétiens de l'Ouganda pour la sainte Vierge n'est 
pas un culte superficiel, comme on pourrait le croire, de la part 
de pauvres noirs ; ce n'est pas une dévotion de sensiblerie, de 
sentimentalité, non ; en même temps qu'il est affectueux, ce 
culte est solide, il est généreux ; il part du cœur avant de tomber 
des lèvres. 



LE CULTE DE MARIE DANS l'OUGANDA 459 

Il est solide. Il se traduit, en efiet, par des jeûnes pénibles, 
par des mortifications auxquelles on aurait peine à croire. Il y a 
beaucoup de néophytes, surtout parmi les femmes, qui, le samedi, 
ne mangent qu'une seule fois, à la tombée de la nuit ; d'autres, 
ce jour-là, s'abstiennent de tout condiment. Et tout cela pour 
honorer la Mère de Dieu. — Il y a dans l'Ouganda des chrétiennes 
qui, chaque semaine, passent une nuit entière prosternées sous le 
portique do la chapelle de la sainte Vierge. Représentez-vous 
par la pensée une de ces négresses, le visage fouetté par un vent 
gla<;ial, ou grelottant sous la rosée pénétrante de la nuit, age- 
nouillée de longues heures contre le mur de la chapelle, et dites 
si, devant cette chrétienne d'un jour, vous n'êtes pas aussi ému 
que devant le chevalier du moyen âge faisant sa veillée d'armes 
aux pieds de la Madone? 

La dévotion de ces ]S"oirs pour Marie est généreuse, car ils pren- 
nent sur leur nécessaire pour faire l'aumône. Quand un enfant 
reçoit un cauri bien blanc, bien luisant, c'est sur le marchepied 
de l'autel de Marie qu'il va le déposer; souvent cet enfant n'a 
pour se couvrir qu'un petit morceau d'étoffe ; qu'importe, il don- 
nera fièrement son obole. Ce qui est le plus touchant dans ces 
offrandes faites à Marie, c'est de voir de pauvres vieilles, toutes 
ridées, se priver de sel ou de tabac (Dieu seul connaît tout le prix 
d'une pareille mortification pour une négresse !) afin d'épargner, 
elles aussi, quelques cauris qu'elles off'riront à leur Bonne Maman. 

Un seul fait prouvera la générosité de leur dévouement. Quand 
il s'est agi à la mission de Villa-Maria ^ de construire une cha- 
pelle neuve, en briques, en l'honneur de la sainte Vierge, le 
tronc se trouva riche de 40,000 cauris (environ 75 piastres). Qua- 
rante mille cauris ! c'est une somme immense, quand on songe à 
l'extrême indigence où sont réduits la plupart de nos néophytes. 



1 — Toutes les missions des Pères Blancs dans l'Ouganda portent ainsi le 
vocable de Marie : Sainte-Mario de Roubaga, Notre-Dame du Bon-Secours, 
K-D. de la Paix, N.-D. des Neiges, Villa-Maria, N.-D. de la Garde, etc., etc. 



460 LA NOUVELLE -FRANCE 

Ces chrtJtiens nés d'hier savent donner plus que leur argent 
qui consiste en petits coquillages. 

L'amour de Dieu et la dévotion envers la Sainte Vierge fleu- 
rissaient seulement depuis cinq années dans l'Ouganda, quand 
éclata la terrible persécution fomentée par les musulmans. 

Nous sommes chrétiens, dirent les premiers néophytes à l'infâme roi 
Mw;inpii, nous sonuiies prêts l'i to servir en tout ci qui n'est pas contraire à 
la loi de l'Evangile, mais nous prierons toujours Jésus et sa Divine mère. 

Leur constance reste ferme devant les promesses, les niouaces, 
les tortures. Ces généreux confesseurs cueillirent la palme du 
martyre dans les flammes d'un bûcher, et la Reine des cieux 
accueillit près d'Elle la glorieuse phalange de ses enfants noirs. 

*** 

La dévotion à la sainte Vierge occupe dans la vie des Baganda ' 
une place -immense : tout ce qui leur arrive d'heureux, c'est à 
Marie (pi'iis l'attribuent ; toute joie, toute bonne fortune, c'est 
Marie qui en est la source. 

Dans leur correspondance, avant de signer leurs lettres, les 
Baganda, même simples catéchumènes, font toujours précéder 
leur signature de ces mots : Que la Vierge Marie te garde ! Pas 
un billet, quelque insignifiant qu'en soit le contenu, qui ne porte 
au bas ce souhait élogieux pour Marie. 

La Reine du ciel doit veiller d'une manière particulière sur ses 
chers Baganda, car leur afiection filiale envers Elle n'est pas seu- 
lement sur leurs lèvres, mais se traduit par des actes. 

Quand le chrétien mouganda revient sain et sauf d'une expé- 
dition militaire, il n'a qu'une réponse à faire aux félicitations de 
ses amis : « La Vierge Marie m'a gardé. Merci de l'avoir priée 
pour moi ! » 

Quand le guerrier, devenu chasseur d'éléphant, revient des 



1 — L'habitant de l'Ouganda s'appelle Mouganda, au pluriel : Baganda. 



LE CULTE DE MARIE DANS l' OUGANDA 461 

forêts avec une défonse d'ivoire, il rechange aussitôt pour des 
cotonnades, et met toujours de cùtt5 une étoffe aux brillantes 
couleurs : c'est la part de Marie qui l'a aidé. 

Quand devenu marchand il revient après un heureux négoce, 
la joie de sa famille ne se 'traduit que par ces paroles : La Vierye 
Marie l'a aidé, et lui invariablement de répondre: Oui, elle m'a 
aidé. 

Une mère met-elle au monde un nouveau-né, un convalescent 
relève-t-il de maladie, un néophyte réussit-il dans une entreprise, 
c'est aux pieds de la Vierge que tous vont déposer l'hommage 
de leur reconnaissance. 

Quand les chrétiens de l'Ouganda entreprennent un lointain 
voyage, ils ont soin au départ de se mettre sous la protection de 
leur céleste Patronne. Pour rompre la monotonie de la route, ils 
répètent des refrains' en son hotnieur. Chaque soir ils s'empres- 
sent de préparer et do prendre un léger repas pour jouir au plus 
tôt d'un repos bien mérité ; mais avant de s'étendre sur la terre 
nue, ils récitent leur prière à haute voix et la terminent par le 
chant de VAve maris stella. L'hymne est répercutée par les échos 
d'alentour, comme si les anges s'unissaient aux hommes pour 
louer la Reine du ciel. 

Dans le danger, la première pensée du Mouganda chrétien est 
de recourir à Marie, comme l'enfant se réfugie vers sa mère. 

En temps de guerre, dès que l'ennemi est signalé, les femmes 
et les enfants courent à l'église et récitent le chapelet pour obte- 
nir aide et protection. 

Sur le lac, quand la frêle embarcation est le jouet des vagues, 
les marins se tournent vers l'Etoile de la mer. 

JjCs Bagandas catholiques ont souvent à souff'rir de l'intolé- 
rance des noirs protestants. Ceux-ci, excités par les calomnies de 
leurs ministres, insultent la sainte Vierge et profanent ce qui 
touche à son culte. Mais leurs moqueries impies ne font qu'ex- 
citer la dévotion des serviteurs de Marie. 

Les catholiques ramassent avec respect les chapelets et les 



462 LA NOUVELLE - FRANCE 

» 
médailles que leurs ennemis ont l'audace de leur arracher et de 
briser sous leurs yeux ; ils les baisent alors avec d'autant plus de 
pi(5té que les protestants les couvrent davantage d'insultes et do 
blasphèmes. 

De la part des hérétiques et des païens, les chrétiennes sont 
parfois l'objet de mille obsessions et exposées à toutes sortes de 
dangers. C'est à Marie qu'elles ont alors recours, et ce n'est pas 
en vain. 

Quelques jours après la sanglante journée du 24 janvier 1892, 
où les protestants massacrèrent nombre de femmes et d'enfants 
sans défense, le Père Achte se trouvait assis, anxieux, sur le 
seuil d'une pauvre hutte. Il méditait sur les terribles épreuves 
de la chrétienté, quand il aperçut dans le sentier une femme 
vêtue d'un lubugo en lambeaux, le visage abattu, les pieds ensan- 
glantés. A la vue du missionnaire, l'infortunée fugitive tombe à 
genoux et pleure de joie, en disant : " Mon l'ère ! La sainte 
Vierge m'a sauvé la vie, j'ai couru beaucoup pour échapper aux 
protestants. GrJÎce à Mario, me voici ! » 

Comme on le voit, ces chers chrétiens de l'Ouganda cherchent 
et trouvent le secours auprès de la Consolatrice des aflligés ! 

Dans un élan d'héroïque ferveur, ils vont même jusqu'à La 
supplier de leur envoyer des épreuves, comme expiation des 
fautes qu'ils ont commises quand ils étaient encore païens. 

Le trait suivant en est une preuve : il m'a été raconté par M'' 
Streicher lui-même, il y a trois ans, lors de son passage à la 
maison-mère de notre Société à Alger : 

Un jour, dit-il, une femme clirétienne qui jusqu'alors avait joui d'une 
excellente santé, se présenta à moi, le visage.défiguré par de grandes plaies. 
Comme je m'étonnais de cette invasion si subite do la maladie, elle me dit: 
I J'étais à genoux devant la statue de la sainte Vierge et je lui dis : Mario, 
j'ai commis beaucoup de péchés autrefois, et je n'ai fait que peu de péni- 
tence. Envoie-moi une maladie, celle que tu voudras, je l'accepte volontiers 
en punition do mes fautes.' — La chrétienne, continuant, ajouta: •J'étais 
sur le seuil de la chapelle pour sortir, quand jo sentis des picotements par 
tout le corps et une brûlure sur les lèvres. Sur le chemin, càmme je m'en 



LE CULTE DE MARIE DANS l'qUGANDA 463 



retournais, la peau des lèvres se fendit, et j'arrivai à la maison avec une 
plaie. En me voyant, mes amis s'écrièrent: Wu ! wo ! hahotongo ! Tu as la 
lèpre!' — Emu par un tel récit je lui dis: • Veux-tu que je te donne des 
reiuèdes ? — et elle de me répondre : Oh non 1 je puis bien souffrir encore 
deux mois, et, si je ne suis pas guérie, alors je viendrai en chercher. Il est 
vrai que je ne puis plus entrer à l'église ; les autres m'en chassent ; mais je 
m'agenouille dehors et je me dis: Le bon Dieu et sa Mère entendent ceux 
qui sont dehors aussi bien que ceux qui sont à l'intérieur ; et puis je ne me 
fâche pas, mais je suis contente. ■ 

Ce trait, choisi entre mille, montre ce dont sont capables nos 
néophytes de l'Ouganda, et combien le missionnaire se sent encou- 
ragé à se sacrifier pour de si fervents chrétiens. 

Je m'arrête. Puissent ces lignes écrites à la gloire de Marie 
contribuer à augmenter dans les âmes l'amour et la confiance 
envers cette bonne Mère. Peut-être aussi feront-elles naître dans 
le cœur de quelque lecteur ou lectrice de La Nouvelle-France le 
désir efficace de travailler au salut de ces chers Noirs par l'apos- 
tolat de l'action ou de la charité, ou du moins par celui de la 
prière : Messis multa ! 

J. FORBES, 

des Pères Blancs. 
Québec, 4 octobre. 

Fête du Très Saint Rosaire. 



LES MÉFAITS DE L'ALCOOLISME 



(Suite et fin) 

La femme n'est pas encore conquise à l'aleoal. Grâce à Dieu, 
elle a résisté jusqu'à présent à ses tentations, à ses attraits, et 
c'est à ses efforts qu'on doit en partie la conservation de la famille. 
Mais, ne nous illusionnons pus, elle sera prise et perdue dès qu'elle 
abandonnera la foi, sauvegarde de l'honneur et des mœurs. Déjà 
les écarts, les chutes se multiplient. 

On remarque souvent qu'un ivrogne épouse une femme éprise 
comme lui de la dive bouteille et, ce qui est pire, qu'une femme 
Bobre en présence d'un mari alcoolique se met aussi à boire. L'al- 
coolisme des femmes, exceptionnel autrefois, tend à se développer. 
En Angleterre et en Belgique il est relativement fréquent. JLia 
Bcule année 1891 a vu traduire 8,.373 femmes devant les cours de 
police de Londres pour ivresse publique : combien s'abandonnent 
à la boisson dans leur intérieur, on n'ose le supputer. 

En France, les ivrognesses sont rares ; mais si les ouvrières se 
grisent peu, beaucoup s'empoisonnent lentement, régulièrement 
avec les petits verres, ou même avec l'absinthe. Il suffit à certains 
jours de faire un tour dans les faubourgs de Paris ou sur les grands 
boulevards pour voir nombre de femmes attablées seules ou avec 
des hommes et sirotant le vert breuvage. Enfin il est bon de signa- 
ler que nombre de femmes ont une véritable dévotion pour l'eau 
de mélisse et font une effroyable consommation de cet alcool pur 
sous prétexte de dissiper leurs ennuis ou leurs vapeurs. Toutes, 
ou à peu près, s'intoxiquent à l'écart, loin des regards. Et nous 
n'avons pas à constater chez nous le lamentable spectacle qui 
s'étale trop souvent chez nos voisins d'outre-Manche : des femmes, 
appartenant parfois au meilleur monde, s'oubliant dans les salons 
ou les magasins et perdant dans la rue la dignité du maintien et 
l'honneur du sexe, k A Londres, écrit un de nos coflfrères, la dame 
du monde, la lady trouve chez tous ses fournisseurs du Champagne 



LES MÉFAITS DE l' ALCOOLISME 465 

extra-sec et du gin extra-pur et ne regagne la plupart du temps sa 
voiture qu'à pas chancelants '. » De pareilles défaillances sont pro- 
fondément regrettables, car elles présagent la ruine de la famille. 

On devine le retentissement déplorable que de telles mœurs ont 
dans le mariage et sur la grossesse. Que l'alcoolisme soit le fait 
de la femme ou celui du mari, la conception n'en sera pas moins 
troublée et viciée. Et il ne faut pas être surpris du grand nombre 
d'accouchements prématurés et d'enfants mort-nés que révèlent 
les statistiques. 

Un de nos confrères relève chez des alcooliques sur 433 concep- 
tions 50 avortements, soit 11.54%, tandis que chez des gens sans 
tare alcoolique il ne trouve que 56 avortements sur 847 concep- 
tions, soit 6,61% ^ 

Le même auteur donne les chiffres suivants de mortinatalité. 

Groupe alcoolique : 20 mort-nés sur 388 naissances, soit 5.2%. 

Groupe indifférent : 22 mort-nés sur 791 naissances, soit 2.75%. 

Il est bon de remarquer que tous les pays qui ont combattu 

l'alcoolisme ont enrayé du même coup la mortinatalité. Le tableau 

suivant du D' Arrivé le démontre nettement : 

Année Consommation d'alcool Mortinatalité par 

pur par habitant \i)0 naissances 

Norvège 1830 8 litres 3.6 

— 1S,S8 1 litre 53 3 

Allemagne 1^80 8 litres 2 3.9 

— 1894 4 litres 4 3.8 

Suisse... 18'8 .5 litres 2 ' 4 3 

— 1891 2 litres 9 3.9 

Au contraire la mortinatalité progresse dans les pays ou la 
consommation «de l'alcool grandit : 

Belgique 1835 3 litres 6 4.4 

— actuellement 4 litres 7 4 6 

France 1841-1845 1 litre 50 3*2 

— 1838-1862 2 litres 27 4*4 

— 1886-1888 3 litres 85 4.5 

De tels chiffres ont leur éloquence. 

1 — D' Cat, L'alcoolisme chez la femme, 

2 — René Arrivé, Influence de V alcoolisme sur la dépopulation. 
30 



466 LA NOUVELLE - FRANCE 



IV 

On dit et on répète partout que l'alcoolisme restreint et dimi- 
nue les naissances : c'est une erreur. Des auteurs sérieux préten- 
dent que si le faux de la natalité s'abaisse en France d'une inquié- 
tante façon, la faute en est à l'alcool. 

On peut suivre département à département, écrit le D' Jacquet, la marche 
parnllèle, inexorablement liée de cette série lugubre: alcoolisuie intense, 
mortalité forte, natalité basse, cri.ninalité élevée, aliénation mentale exoes- 
Bive ; tout cela se tient, s'enchaine, s'appelle l'un l'autre avec une logique 
implacable. Exemple : L'Eure est le département le plus alcoolisé, c'est 
aussi celui où l'on naît le moins, oi^i l'on tue le plus, où l'asile d'aliénés 
regorge '. 

Il y a là une illusion tenace que le D' Souilhé n'a pas de peine 
à dissiper, chiffres en mains. Bornons-nous à citer ses conclusions : 

D'une part les départements fortement alcoolisés, ceux de la Normandie 
en particulier, fournissent un chiffre de naissances supérieur à la moyenne ; 
d'autre part les départements où l'on consomme le moins de boissons alcooli- 
ques, comme le Lot et le (jers, donnent dans notre pays la natalité la plus 
basse. Entin dans certains départements, comme l'Eure, le Calvados et la 
Aleuse, nous avons pu constater une augmentation du taux des naissances 
parallèle à l'extension du iléau alcoolique. En présence de ces lésultats, la 
seule conclusion possible est que l'alcoolisme, loin de diminuer la natalité 
dans un pays, tend plutôt à l'accroître. 

Ce sentiment est partagé par les savants qui ont étudié avec 
soin la question. Le D' Arrivé a observé de nombreuses familles 
et les partage en trois groupes : un groupe alcoolique, un groupe 
tuberculeux et un groupe indifférent : 

81 familles d'alcooliques ont donné 388 enfants, soit 4.72 par 
famille. . 

76 familles de tuberculeux ent donné 332 enfants, soit 4.30 par 
famille. 

245 familles d'indifférents ont donné 791 enJants, soit 3.22 par 
famille. 

Les familles alcooliques arrivent donc en tête au point de vue 



1 — Alcool, maladie, mort. 



LES MÉFAITS DK l' ALCOOLISME 467 

de la natalité, et ces résultats permettent d'affirmer que « l'ivrog le 
est un être prolifique. » 

Le même auteur remarque que les générations d'alcooliques 
sont produites dans un état d'infériorité évident et qu'elles devien- 
nent rapidement impropres à continuer la race. 

Si les alcooliques, dit-il, sont des progéniteurs actifs, en sera-til de même 
de leurs enfants ? Dès la preaiière génération, la stérilité apparaît chez quel- 
ques-uns des enfants d'un coui>lo ivrogne, d'autres débiles ou mal formés ne 
pouvant trouver à s'accoupler seront stériles au point de vue social ; les 
mieux partagés auront une apparence robuste et une intelligence souvent 
éveillée, mais la puberté suscitera chez eux le vice familial ; leurs enfants 
seront alors chétifs et progressivement d'étape en étape s'épuisera la résis- 
tance vitale des descendants, et la lignée s'éteindra vers la quatrième géné- 
ration, ainsi que l'a constaté Morel. 

Entre la stérilité des uns et la prolificité des autres, la compen- 
sation n'arrive pas à s'établir ; et il faut admettre que le gain 
l'emporte sur la perte. Ce n'est pas du côté de l'alcoolisme, mais 
dans un vice inavouable qu'il faut chercher la cause de la dimi- 
nution du nombre des naissances qui afflige la race française. 



Si l'alcoolisme ne diminue le nombre ni des naissances ni des 
mariages, comme nous l'avons montré, il est difficile de compren- 
dre qu'il soit une cause active et prépondérante de dépopulation. 
Tout s'explique par cette considération qu'il augmente la morbi- 
dité et par là même accroît la mortalité. La conséquence est 
fatale, inévitable. Si les naissances s'accumulent, les décès se 
multiplient de plus en plue, l'excédent des premières sur les autres 
diminue progressivement, et finalement la mortalité devenue pré- 
pondérante triomphe de la race. 

L'alcool, on ne saurait trop le répéter, est un poison violent 
qui s'attaque à tous les organes et les prédispose aux plus graves 
infections. La pneumonie, par exemple, est une maladie sérieuse, 
mais guérissable : chez le buveur, elle présente des symptômes 
nouveaux, une allure caractéristique, un pronostic alarmant. Il 



468 LA NOUVELLE - FRANCE 



semble que l'alcoolisme déprime l'organisme et le met dans un 
état de moindre résistance vis-à-vis do la maladie. 

Un savant médecin dos hôpitaux de Paris, que nous avons 
déjà cité, M. le D' Jacqnct, a fait une enquête sévère et instruc- 
tive dans ses services. Sur 4,744 malades, il a trouvé le nombre 
énorme de 1405 alcooliques, dont la plupart boivent de l'absinthe. 

l.'absinihe, déclare t-il, devient par excellence la boisson nationale : par 
fon extension dans la classe bourj^eoise, à la dose quotidienne que la plu- 
part rroiont inoffensive, et quelques niais, hygiénique, elle est pour une part 
responsable de cette faiblesse irritable, de cette nervosité tréijidante, qui 
forment le fond de notre caractère. 

Sur ses 1405 alcoolisés malades, M. Jacquet en compte 217, soit 
4.57%, frappés de maladies ducs directement à l'intoxication alcooli- 
que : 1^5 cas de gastrites ou gastro-entérite?, 21 afiections du foie, 
le reste appartenant à l'alcoolisme chronique, paralysies, etc. 

Mais, ajoute judicieusement notre confrère, les ravages sont tels que noua 
pouvons tenir les alcoolisés pour néglijieables. C'est surtout en favorisant 
le mal humain, sons toutes ses formes, l'agression parasitaire y compris, que 
l'alcool nuit aux hommes, et les expériences de .Schmiedeberg et de Barya- 
tinsky, nous montrant en lui av.int tout un paralysant des grandes fonctions 
vitales, sont en harmonie avec cette nialfaisance, comme avec la conception 
moderne de la défense contre les microbes '. 

Aucune maladie n'est plus directement favorisée par l'intoxi- 
cation alcoolique, que la tuberculose dont on sait les inquiétants 
ravages. Ce fléau des temps modernes nous enlève annuellement 
150,000 Français ; et, à Paris oîi il fait rage, il tue par an 13,000 
habitants dont 2,000 enfants. Or, l'alcoolisme ayant pour effet 
constant de débiliter les organes, ses victimes sont plus exposées 
que d'autres à l'infection tuberculeuse. « Tandis que la sobriété 
sauvegarde la vigueur et la santé, dit le professeur Landouzy, 
l'alcoolisme devient l'agent le plus formidable de dégénérescence 
aussi bien pour l'individu que pour sa descendance. Dégénéres- 
cence qui notamment laisse l'individu sans résistance vis-à-vis de 
la contagion tuberculeuse, si bien que j'ai pu dire familièrement 
que l'alcoolisme faisait le lit à la tuberculose. » 



] — Société médicale des hôpiiavx, 8 décembre 1899. 



LES MÉFAITS DE l' ALCOOLISME 469 

Plusieurs médecins des hôpitaux ont mené à cet égard des 
enquêtes très instructives. Dans son rapport déjà cité, le C" Jac- 
quet compte 252 phtisiques à la troisième période (cavernes) : 180, 
soit 71.42%, étaient alcooliques avant les premiers symptômes du 
mal. Le T>^ Barbier à l'hôpital Bichat a trouvé que les deux fac- 
teurs les plus puissants de tuberculisation sont : l'immigration à 
Paris, 70%, et l'alcoolisme, 88%. Le D"' Rendu a constaté que les 
forts de la Halle meurent presque tous tuberculeux, quoique vigou- 
reux, mais parce que alcooliques ^. 

Le professeur Lancereau, sur 2192 observations de tuberculose, 
a pu en mettre légitimement 1229 au compte de l'alcoolisme ; ce 
ce qui confirme victorieusement l'heureuse proposition d'un autre 
maître, le professeur Hayem : « La phtisie se prend sur le zinc. » 

Le D'' de Lavarenne a recherché, dans une laborieuse mais 
fructueuse enquête, les départements où les tuberculeux abondent. 
Parmi ces départements, la Seine, le Rhône, le Doubs, la Haute- 
Vienne, la Loire Inférieure, l'Ardèche se distinguent par un 
nombre considérable de décès dus à la tuberculose. Or la Seine, 
la Loire Inférieure et le Rhône consomment de 31 à 32 litres 
d'alcool par tête et par an, le Doubs 18 litres et demi. Ce sont 
des proportions excessives. 

La Haute- Vienne et l'Ardèche semblent faire exception, ne con- 
sommant que peu d'alcool. Le D"^ de Lavarenne n'a pas de peine à 
expliquer cette apparante contradiction. 

Si la mortalité est aussi élevée, dit-il, c'est que la statistique de l'alcool 
porte sur la population de tout le de|)arteinent, y compris celle des campa- 
gnes où l'on boit beaucouj) moins, tandis que la statistique de la tuberculose 
porte seulement sur la population des villes où l'on boit beaucoup plus, ht, 
en effet, dans la Haute- Vienne, nous avons Limoges où l'on consomme 22 
litres 65 par tête ; dans l'Ardèche, nous avons Annonay où l'on boit énormé- 
ment et qui, dans la statistique de tuberculose pour l'Ardèche, fournit près 
de 2(.»,000 habitants sur une totalité de 40,000 K 



1 — Société médicale des hôpitaux, 30 juin 1899. 

2 — Alcoolisme et tuberculose. 



470 LA NOUVELLE - FRANCE 

Le rapport entre l'alcoolisme et la tuberculose nous paraît éta- 
bli. Hélas ! il est douloureux de constater que la France et la 
Belgique, assurées parmi les nations de la premiJîre place au 
point de vue de la consommation de l'alcool, sont aussi les plus 
durement frappées par la tuberculose. Cette double supériorité 
n'a rien d'enviable. 

L'alcoolisme est le facteur de nombreuses maladies et il en 
résulte cette conséquence : qu'il détermine une mortalité consi- 
dérable. D'après les statistiques très complètes dressées en An- 
gleterre par J. Tatham, les cabaretiers, brasseurs, ouvriers des 
docks, qui, par profession, paient un large tribut à l'alcoolisme, 
présentent une mortalité deux, trois et même quatre fois plus 
considérable que les cultivateurs, clergymen et maîtres d'école 
moins exposés à la tentation. La mortalité par phtisie sévit 
surtout sur les cabaretiers, les marchands ambulants, les garçons 
de cabaret. 

La mortalité générale de Paris tend à diminuer ou à rester 
stationnai re ; mais en la détaillant, on constate sans peine que la 
mortalité s'est accrue pour toutes les maladies qui se rapportent 
à l'alcoolisme. Ainsi depuis 20 ans la cirrhose du foie, la néphrite 
ont occasionné un nombre double de décès. 

Une étude spéciale du D"' Chonuaux-Dubisson ^ nous renseigne 
utilement sur l'accroissement de la mortalité en Normandie, où 
les progrès de l'alcoolisme sont effrayants depuis 100 ans. En 
1800, dans le canton observé, pour 294 naissances, on comptait 
125 décès, 1 pour 119 habitants; en 1892, pour 167 naissances, 
on trouve 122 décès, 1 pour 48 habitants. Ce déchet entraîne 
une baisse importante dans la durée moyenne de la vie. En 1800, 
cette durée était de 62 ans pour les hommes et de 59 pour les 
femmes; en 1892, elle tombe à 39 pour les hommes et à 45 pour 
les femmes. La disproportion entre les sexes est saisissante et 
tient à ce que les femmes résistent mieux que les hommes aux 



] — Contribution à l'étude de l'alcooliame en Normandie, J896, 



LES MÉFAITS DE l' ALCOOLISME 471 

tentations de l'alcool. Mais déjà leur vaillance faiblit, et tout est 
à craindre pour l'avenir. 

La mortalité qui atteint si cruellement les adultes frappe encore 
plus durement l'enfance si tendre et si fragile. A côté des accou- 
chements prématurés et des mort-nés si fréquents que nous avons 
déjà sijjnalés, il faudrait inscrire les mortalités précoces, souvent 
atlribuablc'8 aux soins insuffisants et à la démoralisation des 
parents alcooliques. Que de pauvres petits êtres sont ainsi négligés, 
livrés à l'abandon et succombent faute de soin et de nourriture ! 
Les rejetons d'ivrognes sont particulièrement délicats, nerveux, 
et leur mortalité est surtout due aux maladies à type convulsif. 
L'épilepsie tient à cet égard le premier rang. Il y a un demi- 
siècle que l'illustre Morel écrivait déjà : 

C'est surtout dans les cas d'alcoolisme du père et de la mère qu'il est pos-. 
sible la plupart du temps de relier à leur véritable cause génératrice les 
mauvais instincts innés des enfants, leur état d'épilepsie, d'idiotie, d'irabé- 
cillité ; tout ce qui les constitue en un mot à l'état d'êtres dégénérés, inca- 
pables souvent de reproduire leur race, ou ne la reproduisant que dans des 
conditions plus fatales encore pour leur descendance '. 

Le D'' Martin-Roux a pu recueillir en 1874 dans la section des 
aliénés à la Salpêtrière 83 observations d'enfants et d'adultes 
épileptiques. Il les a divisés en deux catégories : dans la première 
comprenant 60 malades, c'est-à-dire plus des deux tiers, il a mis 
les cas où l'alcoolisme des parents est acquis ; dans la seconde, 
l'alcoolisme des ascendants est soupçonné ou douteux. Dans cha- 
cun des groupes, le D"^ Martin a nombre les frères et sœurs des 
malades, les survivants et les morts en 1874 et a pu ainsi établir le 
tableau suivant : 

Frères et Convul- ti,„.. tt. , 

Sœurs. slons. *'°'^"- Vivants. 

1ère catégorie, 60 filles épilept... 244 48 132 112 

2è catégorie, 23 filles épilept... 83 10 37 46 

Totaux. 83 327 58 169 làS 



1 — Traité des dégénérescences, 1857, 



472 LA NOUVELLE - FRANCE 

Comme on le voit, la distinction est frappante. Dans la caté- 
gorie des alcooliques invétérés, un cinquiëme des enfants ont eu 
des convulsions, et plus de la moitié sont morts presque tous très 
jeunes. Dans le second groupe, au contraire, où l'alcoolisme est 
douteux ou nul, le plus grand nombre des enfants survivait en 
1874, et un huitième seulement avait subi des convulsions. 

En groupant les statistiques, on constate 

que les 83 familles dans lesquelles un ou plusieurs membres présentaient 
une surexcitation nerveuse d'origine alcoolique ont eu 410 enliints. Sur ce 
nombre, lOS, c'est-à-dire plus du quart, ont eu des convulsions (car sur nos 
■83 épileptiques. 50 avaient eu d'abord des convulsions éclamptiques fort 
distinctes de l'épilepsie) et en 1874, 169étaient morts tandis que 241 vivaient 
encore, mais 83, c'est-à-dire plus du tiers des survivants, étaient épilep- 
tiques. 

Et notre distingué confrère se croit autorisé à conclure : 

L'alcoolisme, c'est l'abrutissement chez le buveur, une vie misérable, et 
puis bientôt une extinction rapide chez sa descendance '. 

Le D' Grenier a pu établir de son côté une statistique très forte 
de fils d'alcooliques à système nerveux dégénéré. 

Sur 195 cas, 145 convulsivants : 

42 épileptiques, soit 24%. 

17 hystériques. 

29 atteints de convulsions infantiles, soit 40.50% ^. 

L'influence de l'intoxication alcoolique des ascendants sur le 
système nerveux de leurs enfants est prouvée parla science. Aucun 
médecin ne l'a mieux mise en évidence que le D"^ Legrain, un maî- 
tre en neurologie. Il a pu grouper dans une statistique 215 familles 
et il y a trouvé un total de 814 unités ayant subi les atteintes 
de l'alcoolisme. Défalquons de ce chiffre les mortinatalités 
et les mortalités très précoces, il reste encore 761 unités, sur les- 
quelles 173 hérédo-alcooliques ont subi les convulsions infantiles, 
soit une proportion de 22.70% ; 42 ont été atteints de troubles 



1 — De l'alcoolisme des parents, Annales médico-psychologiques, 1879. 
2 — Contribution à l'étude de la descendance des alcooliques, 1887. 



LES MÉFAITS DE l' ALCOOLISME 473 

méningitiques, soit 5.52%; 131 ont été frappés d'épilepsie ou 
d'hystérie, soit 17,20%. «Convulsions infantiles, épilepsie, ménin- 
gite, dit notre éipinent auteur, forment une sorte de trilogie patho- 
logique que l'on peut signer hérédo-alcoolisme ^ » 

Eemarqnoiis encore que d'après les chiffres du D' Legrain, la 
misère physiologique, la débilité physique, mère de la tuberculose, 
et la tuberculose elle-même figurent pour 93 (dont 53 tuberculoses) 
soit 11.40% ; et qu'en ajoutant aux totaux déjà cités ceux des 
mortalités précoces et des mortinatalités on doit estimer à 32.60% 
les pertes subies par la société, ce qui revient à dire que le tiers 
des individus est atteint par le vice héréditaire. 

La mortalité prématurée des hérédo-alcooliques se trouve admi- 
rablement démontrée par la statistique déjà citée du D' Arrivé : 

Groupe alcoolique— 363 sujets, 112 morts de à 1 an, 93 de 1 
à 5 ans, 45. 15%. 

Groupe tuberculeux — 332 enfants, 61 morts de à 1 an, 31 de 
1 à 5 ans, soit 27.71%. 

Groupe indift'érent— 791 enfiints, 141 morts de à 1 an, 60 de 
1 à 5 ans, soit 25.41%. 

Notre confrère arrive ainsi aux conclusions suivantes qui met- 
tent en relief les pertes dont l'alcoolisme est responsable : 

Groupe indifférent — Sur 100 conceptions, 25.85 sont stérilisées 
avant les premières années d'existence. 

Groupe tuberculeux — Sur 100 conceptions, 29.07 sont stérili- 
sées avant la première année d'existence. 

Groupe alcoolique — Sur 100 conceptions, 42 sont stérilisées 
avant la première année d'existence. 

Ainsi, chez les alcooliques, voilà 42 conceptions perdues sur 
100, soit près de la moitié! Ce gros total dépasse, de 13% le 
chiffre des pertes par la tuberculose, de 16% celui des pertes dans 
les familles exemptes de ces deux tares. 



1 — Dégénérescence sociale el alcoolisme. Ce livre bourré de faits et d'idées 
est à lire ; malheureusement il est empreint d'un esprit étroit et sectaire. 



474 LA NOUVELLE - FRANCE 



Il faut souhaiter que de telles constatations soient comprises et 
éclairent enfin l'opinion sur l'énorme morl alité infantile qui désole 
la France, d'ailleurs si peu prolifique. Rappclon^quelques chiffres 
avec le D' Souilhé : 

Nous perdons chaque annéo 150,500 enfants de moins d'un nn, et 325,000 
de 1 à 10 ans, ce qui nous donne un total de ,5(10,000 enfants environ, <le 10 
ans et au-dessous. Si l'on consi<lèi<! que la mortalité plobide est de S'JO.fKM) 
à 850,t»0ll, on verra la jjropoition considérable qu'occupent les enfants dans 
le cliitt're de la mortalité générale. A Pari-, la mortalité île l'enfance varie, 
suivant les quartiers, «le 12.7 <à 46%. A Lyon, en KSSO, d'après le D' Fleury, 
elle était de 49%. Ajoutez à cela les nombreux avortements criminels qui, 
de jour en jour, tendent à augmenter, et dont pas 1 sur 2,0(X), d'après les 
statistiques judiciaires, n'est connu ou poursuivi par la justice. Ces chiflies 
vraiment effrayants ont préoccupé les hygiénistes, et <le toute part on s'est 
eftorcé par tous les moyens de limiter cette mortalité infantile. 

La tâche est difficile dans l'étal actuel des mœurs, et nous no 
croyons pas avec notre jeune confrère que tout le mal réside dans 
l'alcoolisme. Mais la lutte contre ce fléau n'en est pas moins à 
recommander, car l'alcoolisme a une part indéniable, et une large 
part, dans la mortalité infantile. 

VI 

La descendance des ivrognes est tarée, nous l'avons vu, et 
rapidement décimée; mais que deviennent les survivants? Sont- 
ils ))ien pondérés au point de vue intellectuel et moral ? Sont-ils 
utiles à l'ordre social ? Hélas ! ils sont presque fatalement mar- 
qués au front de la tare héréditaire, ils accusent une dégénéres- 
cence plus ou moins profonde dans leur santé, dans leurs habi- 
tudes, dans leur mentalité. 

L'alcool, dit le D' Legriiin, fait une première victime : le buveur ; mais à 
son tour le buveur fait de nombreuses victimes dans ses descendants ; ceux- 
ci à leur tour frappent de déchéance leurs héritiers, surtout lorsqu'ils 
deviennent, et c'est très fréquent, alcooliques eux-mêmes. 

Et cette déchéance atteint surtout l'esprit et le caractère : l'in- 
telligence se rétrécit et s'abaisse, la volonté s'affaiblit et se perd, 
et l'homme arrive à ne plus vivre que d'une vie animale, bestiale. 



LES MÉFAITS DE l' ALCOOLISME 475 

Le D' Legrain, dans sa vaste enquête des asiles, a pu suivre 
de génération en génération les progrès de l'intoxication alcoo- 
lique jusqu'à l'anéantissement complet de la famille. Son étude 
comprend 215 observations avec total de 508 individus. Or pas 
un de ces malheureux ne s'est montré exempt du vice hérédi- 
taire, soit dans ses facultés psychiques, soit dans son système ner- 
veux, soit dans sa santé générale. 

Les états dégénératifs, qui ont été souvent constatée, 168 fois 
à la première génération, se présentent sous différente aspects : 
tantôt c'est une simple déséquilibration de l'intelligence, avec 
violences, bizarreries, excès, obsessions ; tantôt c'est une impulsion 
irrésistible, telle la dipsomanie qui pousse inconsciemment le fils 
du buveur à faire comme son père. Parfois l'alcoolique arrive 
dès la première génération à la débilité mentale, à l'imbécillité, 
même à l'idiotie. 

Sur les 215 observations, le W Legrain a trouvé : 

Déséquilibration simple 63 fois 

Débilité mentale 88 '• 

Folie morale 32 " 

Impulsions dangereuse» 13 " 

En même temps le degré d'intelligence baisse beaucoup : 88 
familles comptent des arriérés. La débilité mentale n'est pas rare, 
mais l'idiotie est encore exceptionnelle. 

Les signes physiques de dégénérescence accompagnent ces 
troubles psychiques : ce sont des malformations crâniennes, du 
strabisme, de la blésité, de la surdité, de la surdimutité, de la 
cécité congénitale, des tics, des paralysies, etc. 

Le mal s'aggrave à la deuxième génération : le niveau intel- 
lectuel et moral fléchit encore, la dégénérescence s'accuse. 14 n'y 
a pas de famille qui ne compte un ou plusieurs arriérés. L'idiotie 
devient presque fréquente. 

Dans 54 familles sur 98, le C Legrain a rencontre la débilité 
mentale, l'imbécillité, l'idiotie ; dans 13 la déséquilibration sim- 
ple ; dans 8 le nervosisme. La folie morale atteint un ou plusieurs 
membres dans 23 familles. 



476 LA NOUVELLE - FRANCE 

Suivons l'hérédo-alcoolique jusqu'à, la troisième génération, et 
nous constaterons avec le D"" Legrain l'anéantisscmeiit de la 
famille. Notre savant confrère n'a pu suivre jusqu'à cette navrante 
étape que sept familles comprenant un total de 17 enfants. 

Tous sont arriérés, faibles d'esprit, imbéciles ou idiots. 

Deux sont atteints de folie morale. 

Deux sont hystériques. 

Deux épileptiques. 

Quatre ont eu des convulsions infantiles. 

Un a été atteint de méningite. 

Trois sont scrofuleux ou profondément débilités. 

Voilà le bilan de l'alcoolisme héréditaire : une série d'avortons 
et de ratés qui annoncent la fin de la race ! 

Mais nous n'avons pas encore tout dit. Il nous reste à parler 
d'une redoutable maladie, Valiénation mentale, dont les progrès 
en ces derniers temps sont dus en partie à ceux de l'alcoolisme. 
L'alcool est un poison cérébral, et il n'est pas surprenant que 
l'intoxication entraîne des désordres plus ou moins graves dans 
la mentalité, la déséquilibration psychique et finalement la folie. 
Tous les asiles d'aliénés renferment un grand nombre d'alcooli- 
ques et d'hérédo-alcooliques. A celui de Ville-Evrard, sur 100 
entrées, il y a 22 alcooliques ; la plupart sont des buveurs d'absin- 
the. En tête des pensionnaires figurent les marchands de vin (40 
sur 200) ; puis viennent les cochers, les bureaucrates. 

Dans une enquête, le D'' Legrain n'a pas manqué de rechercher 
l'aliénation mentale : il l'a rencontrée chez les hérédo-alcooliques 
dès la première génération. Sur 215 familles, lOti ont eu un ou 
plusieurs fous, sous les esj^èces suivantes : 

Tendances, états, délires mélancoliques 19 fois 

Suicide 32 " 

Etat maniaque 2 '• 

Folie intermittente 1 " 

Délire chronique 3" 

Paralysie générale 10 '• 

Affaiblissement des facultés 9 " 

Folie dégénérât! vé., 30 " 



LES MÉFAITS DE l' ALCOOLISME 477 

Les troubles mentaux s'accentuent à la deuxième génération : 
dans 23 familles sur 33 on constate l'aliénation, toujours sous sa 
forme dépressive. En résumé, sur 761 descendants de buveurs, le 
D' Legrain a trouvé 145 ca'i de folie, soit une proportion de 1 9%. 

M. le D"^ Chonnaux-Dubisson a fait dans le canton de N"or- 
mandie déjà cité une constatation intéressante. De 1800 h 1815, 
on n'y a pas vu un seul cas d'aliénation. En 1892, on y comptait 
19 cas, dont 16 ont été internés. 

Le W Grenier, en réunissant 188 observations d'hérédo-alcoo- 
liques, y a trouvé 38 cas d'aliénation mentale se rattachant net- 
tement à l'alcoolisme, soit 20.30%, un cinquième. 

Une statistique de Vanlaër permet de bien saisir le rapport 
qui existe entre l'augmentation des cas d'aliénation et l'accrois- 
sement de la consommation de l'alcool. En 1865, pour une con- 
sommation de 873,007 hectolitres d'alcool, il y avait 13,983 
aliénés. En 1892 le chift're de l'alcool monte à 1,785,367, et celui 
des cas de folie s'élève à 58,753. 

La fameuse enquête de M. Claude (des Vosges) a montré que 
sur 80,593 aliénés internés dans les asiles de 1861 à 1885, 16,932, 
soit 21%, devaient leur mal à l'alcoolisme. Le D"' Magnan 
évalue la proportion des alcooliques à Sainte-Anne à 30% chez 
les hommes, à 9% chez les femmes. 

La progression de l'aliénation mentale est attestée par ces chif- 
fres ; le département de la Seine qui comptait 7,805 aliénés en 
1867 en avait 21,700, soit trois fois plus, en 1896. La raison se 
perd de plus en plus au fond des verres, et l'on peut se demander 
anxieusement ce que nous réserve l'avenir. 

VII 

L'alcool ne trouble pas seulement l'intelligence, il pervertit le 
cœur et la volonté. Et cette aneslhésie morale, comme on l'a 
appelée, est la cause de crimes nombreux qui font du buveur et 
de ses enfants de véritables piliers de prison. 



478 LA NOUVELLE - FRANCE 

L'hérédo-alcoolique est d'ordinaire un impulsif, dont la res- 
ponsabilité est plus on moins atténuée. Parfois même il est 
inconEcîent, surtout quand il est épileptique. Nous n'avons pas à 
examiner ici les rapports de l'alcoolisme avec le droit pénal, nous 
ne nous occupons que de nos relations avec la criminalité. Toutes 
les statistiques les démontrent avec évidence. 

D'après un travail d'Arboux, les prisons de la Seine contien- 
nent une proportion d'alcooliques do : 

53.3 chez les meurtriers ; 

57.1 chez les incendiaires ; 

70 chez les voleurs et les escrocs. 

Le C Chonnaux-Dubisson ne trouve dans son canton, de 1800 
à 1815, que trois délits criminels; il en constate 176 en 1892. 
Voici sa statistique de crimes violents : 

Viols, attentats Blessures non Blessnros Empolson- 

à la pudeur. suivies de murt. suivies de mort. nements. 

1800 o' 

1892 42 70 52 12 

En Allemagne, un savant renommé trouve 13,706 buveurs sur 
32,837 détenus dans les prisons (Baër). Un professeur de Vienne, 
en .Autriche, estime que 58% des crimes ou délits sont accomplis 
dans l'état d'ivresse ^ 

Il y a pour la France un tableau de Drulieu qui est particu- 
liërement suggestif : c'est celui qui indique les rapports entre le 
nombre des condamnations d'une part et la consommation de 
l'alcool mesuré par le nombre des cabarets de l'autre. 

1 cabaret pour: 1 condamné pour: 

Seine 88 habitants. 138 habitants. 

Seine Inférieure 75 " 220 " 

Nord 52 " 260 " 

Pyrénées Orientales 147 " 405 " 

Allier 122 " 530 " 

HautesAlpes 120 " 615 " 

Creuse 132 " 1504 " 



1 — A. Lceffler, Congria international contre l'alcoolisme à Vienne, avril 1901. 



LES MÉFAITS DE l' ALCOOLISME 479 



Le D' Romrae a fait des constations analogues : 

Les trois grands consommateurs d'alcool, la Seine Inférieure, le Calvados 
et l'Jiure ont 80 condamnés pour 10,000 habitants. Les départe.iierits do 
l'Tndre et Loire, Loir et Cher et Loiret qui sont moyennement alcooliques, 
ont seulement .50 condamnés pour 10,000. Enfin la Creuse, la Corrèze, la 
Haute Vienne qui consomment fort peu d'alcool, en ont seulement 35 pour 
10,000. Et quand on étudie les rapports entre l'alcoolisme et la criminalité 
dans les pays étrangers, on arrive à la même conclusion qui montre toute la 
justesse du mot de Vanlaër : > La courbe de la criminalité se mesure exacte- 
ment sur la courbe do l'alcoolisme. > 

Parmi les crimes qui se multiplient actuellement, il n'en est 
pas de plus stupéfiants, do plus inquiétants que ceux dont sont 
auteurs des adolescents, presque des enfants. On voit aujourd'hui 
des criminels de 15, de 12, de 10 ans même qui ont accompli 
leurs sinistres forfaits avec calme, calcul et préméditation. 

Dans le milieu parisien, écrit le D' P. Garnier, médecin en chef de l'infir- 
merie spéciale de la Préfecture de poliee, où nous avons vu la folie alcoolique 
progresser avec une rapidité effrayante, il est un fuit qui depuis un certain 
nombre d'années frappe d'étonnement, confond le moraliste, le philosophe, 
trouble m;igistrats et jurés : c'est l'excessive précocité duns le crime. Aujour- 
d'hui le grand criminel, le héros de la cour d'assises est le plus souvent un 
adolescent '. 

Le même auteur a constaté par des chiffres la progression tou- 
jours croissante de la criminalité juvénile comparativement à la 
criminalité de l'adulte. De 1888 à 1900, en 13 ans, la crimina- 
lité juvénile annuelle, celle de 16 à 20 ans, est montée de 20 à 
140, tandis que la criminalité adulte pour une période égale, par 
exemple de 81 à 35 ans, n'a pas augmenté ou à peine (26 en l'JOO 
au lieu de 20 en 1888). 

Pour une même période, conclut le D' Garnier, la criminalité juvénile est 
donc à la date de laOO, six fois plus Jréquente que la criminalité adulte. 

A quoi tient cette fréquence aussi étrange que peu rassurante ? 
Les auteurs n'hésitent pas à l'attribuer aux progrès de l'alcoo- 
lisme. 



1 — La criminalité juvénile, Annales <T hygiène publique et de médecine 
légale, novembre 1901. 



480 LA NOUVELLE - FRANCE 



Que l'on supprime l'alcnol, quel qu'il soit, sous n'importe quelle forme 
puissetil se présenter, dit avec une loualile conviotion le D' A. Baratier ', 
eion ne rencontrera jilus de fous, de voleurs et d'assassins ])arini tes enfants de 
15 ans. 

Nous ne partageons pas l'optimisme de notre confrère, nous 
croyons comme lui aux rapports étroits de l'alcoolisme et do la 
criminalité, mais nous savons aussi que l'homme ne naît pas bon, 
et que la religion est un frein salutaire, nécessaire pour ses mœurs. 

Est-ce que l'enseignement du catéchisme ne rentrerait pas 
utilement dans les moyens de la lutte contre le vice et l'alcoo- 
lisme? C'est absolument notre avis, et on y reviendra. 

Le même remède serait efficace contre les suicides qui se mul- 
tiplient de plus en plus dans notre société sans idéal et sans foi. 
L'alcoolisme y a certainement sa part. M. Claude, dans son rap- 
port, trouve de 1836 à 1840 une moyenne do 2547 suicides par 
an, dont 5.3% d'origine alcoolique. Ce chiftVe grossit avec les 
années: il monte en 1885 à 7901, dont 808, soit 11%, peuvent 
être attribués à l'intoxication alcoolique. 

II y a sur l'enfance contemporaine une multiplic