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que ce soit la Croix de Lumière : observer le « sceau du sein » , c’est-à-dire
garder la continence la plus sévère, éviter tout contact ou tout commerce
charnel, s’interdire de procréer.
Combattre le Mal
L’élu serait ainsi à peu près entièrement détaché du « monde » et, par là, du Mal,
s’il ne lui était pas, en fait, nécessaire de se nourrir ou, pour prendre les choses
au plus haut, s’il n’avait pas pour devoir de se sustenter et de persévérer à vire
dans le monde afin d’y prêcher la bonne doctrine et d’y mener, de toutes ses
forces, le combat contre le Mal.
Cas de conscience
Pareil obligation pose un problème, apparemment insoluble en principe, mais que
résout une certaine casuistique.
On distingue, d’abord, entre aliments prohibés et aliments licites, ces derniers
étant choisis parmi les fruits et les légumes qui passent pour renfermer le plus de
particules lumineuses (melons, concombres
, olives, etc.), tandis que l’eau et le
jus de fruit constituent (à certaines doses) la boisson ; en second lieu, ce n’est
pas un parfait qui rassemble ou prépare les aliments de son repas : cultiver,
cueillir, moudre ou presser, faire cuire, ces péchés sont pris à leur charge par les
catéchumènes qui, seuls, peuvent et doivent apporter la pitance à l’élu.
Rituel
Celui-ci, selon un cérémonial bien réglé, commence, en quelques formules
rituelles, par maudire le porteur lorsqu’il se présente, dégage expressément sa
responsabilité en attestant qu’il n’a pour aucune part à la série de crime qui ont
abouti à la confection du pain ou du plat offert, puis, néanmoins, absout le
coupable qui est en même temps son bienfaiteur, dont, au bout du compte, il
accepte parmi des invocations et des prières absorbe les dons.
Alchimie spirituelle (libératrice)
Enfin, l’élu est censé posséder le pouvoir, soit d’agglutiner à sa propre substance
lumineuse les parcelles de lumière recelées dans l’aliment ingéré par là même, de
leur assurer à sa mort, le retour à la masse primitive, soit de purifier et de libérer
immédiatement ces parcelles par sa digestion même, assimilée à une sorte
d’opération alchimique : c’est le « Salut par le ventre » ou « par l’estomac »
dont se gaussait si fort Saint Augustin, un fois converti au catholicisme.
Les deux Ordres
L’église manichéenne, chacune des communautés qui la composent, comprend
des membres de deux sortes, massivement groupés et divisés en deux classes,
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dont l’une – la plus nombreuse, celle des « auditeurs » ou catéchumènes (est
ordonnée et subordonnée à l’autre, celle des « élus ». D’un côté, le commun des
fidèles ordinaires, le vulgaire ; de l’autre, une « élite ». En haut des saints,
revêtus d’un caractère quasi sacré ; en bas, des pécheurs ou, tout au moins, des
profanes, des laïcs encore dépendants du monde et des ses tentations. Ainsi les
élus s’opposent-ils aux auditeurs comme des grands à des petits, des forts à des
faibles, des parfaits à des imparfaits, des spirituels accomplis à des novices.
Pneumatiques et psychiques
En gros pareille distinction revient à ce qu’établissaient les gnostiques entre «
pneumatiques » et « psychiques », les cathares médiévaux entre
perfecti
et
credentes
, et plus spécialement, les valentiniens et les naassènes entre l’« Eglise
élue » et l’« Eglise appelée ».
Ecclesia Pistis Sophia
Les élus manichéens, comme pneumatiques, sont des parfaits, en pleine
possession de l’Esprit et de la Connaissance ; en eux s’incarne l’« Eglise
spirituelle », celle de l’ « Election » ; les autres, de même que les psychiques,
sont des « croyants », imparfaitement inscrits et n’avançant que progressivement
et à des degrés divers dans la voie de la perfection, de simples « fidèles », avant
tout bons à observer la bonne conduite et à pratiquer une morale d’oeuvres, des
« appelés » invités à devenir eux-mêmes parfaits et à se perfectionner, incités à
avoir souci de leur salut et constituant, de leur côté, l’« Eglise psychique »,
l’Eglise de l’âme ou des âmes, qui est aussi celle de la « Vocation ».
Vocation et Election
Vocation et Election répondent ainsi à deu
x aspects distincts et hiérarchisés, mais
solidaires, d’une même Eglise. D’une Eglise qui, se qualifiant elle-même de sainte
et se donnant tout aussi bien le nom de Justice, s’entend être au premier chef
une société de saints, une congrégation de justes, de purs, de parfaits, une
communauté strictement spirituelle, invisiblement régie par l’Esprit (« Intellect »
ou «
Nous
-Lumière » des manichéens occidentaux) et image terrestre du
Royaume divin et des être de Lumière qui le peuplent. Cependant, l’Eglise
manichéenne n’est pas essentiellement – encore moins exclusivement – celle de
l’Election. Il faut éviter d’exagérer l’écart qui sépare élus et auditeurs.
Foi et gnose
Outre qu’à leur « entrée en religion », au moment de leur admission, ceux-ci sont
censés avoir reçu, eux aussi, « la foi et la gnose », les auditeurs sont, en
commun avec les élus, reconnus par l’Eglise pour véritables fidèles et, comme
eux, en font partie intégrante. Mais c’est à travers les élus, grâce aux contacts et
aux relations concrètes créées et entretenus avec eux par leurs « aumônes », par
les « services » qu’ils leurs rendent, l’assi
stance qu’ils leur prêtent, que, tout en
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25
s’acquérant des mérites et en s’édifiant, les auditeurs nouent et fortifient les liens
qui les rattachent au corps de l’Eglise.
Dons et prémices de l’Esprit : l’Eglise du Paraclet
Vue sous ce jour, la structure de l’Eglise manichéenne répond peu ou prou au
type d’organisation des société religieuses qu’il est convenu d’appeler «
charismatique ». L’idéal qui l’inspire est celui d’une communauté de purs
Spirituels dotés des grâces et des pouvoirs qu’est ici censée procurer la gnose et
appelés à en dispenser le bénéfice à leur entourage ; la division qu’elle établit
parmi les adeptes aboutit à les répartir en deux classes, selon qu’ils sont
capables ou dignes de recevoir en tout ou parie les dons de la Grâce et de
l’Esprit, les uns les ayant acquis et les po
ssédant en plénitude, les autres aspirant
à y avoir part ou n‘en ayant que les prémices.
Les cinqs degrés de la Hierarchie manichéenne
Avec ce mode d’organisation un autre, toutefois, coexiste, plus compliqué et de
type nettement institutionnel. La distinction entre auditeurs et élus, la
subordination des premiers aux seconds y sont bien maintenues, mais les uns et
les autres n’y figurent plus qu’aux deux derniers rangs d’une hiérarchie qui
s’échelonne alors sur cinq degrés.
En d’autres termes, aux deux classes de système précédent s’en ajoutent, en
superposition, trois autres, ou, plus exactement, à un ordre qui n’en comprenait
que deux s’en substitue un autre qui en embrasse cinq, c’est-à-dire, en
commençant par la plus haute : celle des « maîtres », dont le nombre est une
théorie limité à douze ; celle des « évêques », nommés aussi bienveillants,
serviteurs, diacres (soixante-douze) ; celle des « prêtres » (trois cent soixante) ;
celle des « élus et élues », des justes, des véridiques ; celle des « auditeurs » et
« auditrices », des catéchumènes – le tout
ayant à sa tête un « chef » unique, qui
fait en quelque sorte figure de pontife suprême de la « sainte religion ».
Un corps vivant gnostique
Encore y aurait-il lieu de faire, à l’intérieur de ce cadre, leur part à des catégories
plus spéciales de fidèles porteurs de titres particuliers traduisant leur qualité ou
leurs fonctions propres : chef des prières ou des hymnes, chef de la doctrine
religieuse, préposés aux fondations pieuses, vierge, continent, prédicateur,
scribe, chantre, recteur, etc. Le manich
éisme s’est ainsi effectivement constitué
en corps ecclésiastique solidement unifié, centralisé et hiérarchisé ; il l’a fait
délibérément et, dès l’origine, convaincu que, comme le déclarait son fondateur,
cette « bonne organisation » était l’une des ses caractéristiques majeures, la
marque de sa supériorité sur les autres religions, la condition
sine qua non
de sa
perpétuité.
Une organisation fortement centralisée (tradition)
25
26
La centralisation est poussée à l’extrême. Successeur légitime et représentant
terrestre de Mani, le chef, le « souverain pontife », le « Maître des maîtres »,
concentre en sa personne tout le pouvoir spirituel, passe pour diriger et
gouverner l’Eglise, veillant au maintien et à la transmission de ses dogmes, de sa
discipline, de sa tradition, en garantissant l’orthodoxie. Trait plus significatif
encore : il lui est interdit d’avoir un siège ailleurs qu’à « Babylone » (en fait, à
al-Madaïn, à Séleucie-Ktésiphon), c’est-à-dire, estime-t-on, au centre du monde.
Le modèle de la Croix (hiérarchie et réseau)
Ce second mode d’organisation, de type ecclésiastique, autoritaire, jure en un
sens avec le premier, plus conforme à la nature et aux tendances profondes de
cette gnose qu’est la manichéisme. De fait, il contraste avec celui qu’adoptaient
pour leur part les sectes proprement, gnostiques et qui aboutissait à la formation
de groupements plus ou moins anarchiques, de cercles, plus ou moins fermés et
secrets, d’initiés peu soucieux de s’imposer une discipline et un dogme communs,
portés, par un individualisme foncier, à interpréter, chacun à sa guise, doctrines
et traditions, tendant à ramener le salut, la « régénération », à une opération
purement intérieure, et allant jusqu’à nier la nécessité du rite, à rejeter tout culte
extérieur ou collectif. Aussi bien est-ce sur la structure et les institutions de
l’Eglise chrétienne que le manichéisme paraît avoir, pour une large part, calqué
les siennes.
Culte et rites
Le manichéisme représente donc une Eglise organique et, à ce titre, dotée d’un
appareil liturgique. Les manichéens ont eu leurs lieux de réunion et de culte,
lorsqu’ils l’ont pu, ou que permission leur en a été donnée. Ils semblent avoir
disposé au moins de deux sortes d’édifices : les « temples », ou monastères
proprement dits, et ce que les documents chinois appellent les « demeures
extérieures » (
waizhai (wai-tchai))
, c’est-à-dire, peut-être, les logis particuliers
des auditeurs, mais où les élus pouvaient trouver gîte ou asile.
Musique et hymnes
Outre qu’il s’y trouvait des meubles et d’autres objets à usage cultuel, la salle
principale était ornée de peintures et renfermait des « images », notamment
celle de Mani, proposée à la vénération des fidèles. Emploi était fait de bannières,
de parfums ou de mélanges aromatiques, et, surtout, de la musique dont, en
raison de l’origine céleste et du caractère quasi immatériel qui lui étaient
attribués, l’exécution était tenue pour capable d’exalter l’âme et de contribuer à
la purifier. Le chant des hymnes, qu’elle accompagnait en bien des cas, passait
pour avoir un effet semblable et jouait, de même, un rôle de premier plan.
Expression de la foi et de la piété, il était inséparable de tous les actes, réguliers
ou solennels, de la liturgie.
Sacrements
26
27
Les manichéens ne connaissaient ni ne pratiquaient un baptême administré,
comme l’est le sacrement chrétien, à l’aide de l’eau. Ils déniaient à ce dernier
toute efficacité et le rejetaient. Ils faisaient bien usage d’ablutions, mais celles-ci,
outre que des liquides autres que l’eau courante pouvaient y être employés,
n’équivalaient pas à un rite baptismal. Certaines raisons militent en faveur de
l’existence d’un « baptême d’huile », c’est-à-dire conféré au moyen d’huile ou de
chrême, sous forme d’onction. Néanmoins, aucune mention de ce genre ne se
retrouvant dans les textes directement émanés de milieux manichéens et
concernant le « sceau » ou l’admission des néophytes au sein de l’Eglise, on est
conduit tout au plus à conclure à la présence, parmi les pratiques particulières à
telle ou telle communauté manichéenne (en Occident, du moins, et à certaines
époques), d’un rite de « chrismation », assimilable ou assimilé soit par des
fidèles eux-mêmes, soit par leurs adversaires ou les témoins extérieurs, au
baptême chrétien.
Communion
Tout ce qui a été avancé au sujet de l’existence d’un sacrement manichéen à
signification « eucharistique », bien souvent, décrit par les adversaires comme un
communion sous des espèces obscènes ou abominables se rapporte en fait au
rite, quotidien ou solennel, que constituaient les repas individuels ou collectifs
des élus. Ces repas revêtaient en effet, par eux-mêmes, un caractère sacré. Ils
répondaient à autant d’actes graves et d’une extrême conséquence, l’élu passant
pour capable, selon qu’il était lui-même en état de pureté ou de péché, soit de
libérer et de sauver, soit de léser dangereusement les parcelles d’âme vivante
contenues dans les nourritures qu’il absorbait ; il était appelé de la sorte à jouer
le rôle de sauveur de Dieu, ou du Christ
(salvator Dei, salvator Christi)
, comme
va jusqu’à dire Augustin (
Enarr. in Psalm.
CXL, 12), faisant par là figure d’agent
d’une opération sanctifiante et rédemptrice de la plus haute portée.
La Cène secréte
Le mobilier liturgique des églises comprenait une table, dite table de
sanctification, table des bénis, table des dieux, ou encore « table de l’Ami
lumineux » : les élus devaient apparemment se réunir autour d’elle certaines
circonstances, pour y célébrer un repas dont la nature et la fonction rituelles se
confirment ainsi. Avec lui il ne s’agit pas, à proprement parler, d’une eucharistie
ou d’une communion au sens plénier du terme. Toutefois il reste vrai que, par
quelques-uns de ses aspects, chez les témoins extérieurs plus ou moins bien
informés, et même au sein de certaines communautés manichéennes, le rite était
susceptible de recevoir – et a parfois effectivement reçu – une interprétation
eucharistique qui tendait à la rapprocher du sacrement de l’Eglise chrétienne.
La prière
Les prescriptions concernant la prière variaient en rigueur selon le cas. Chaque
jour, les élus étaient tenus d’en prononcer sept, les auditeurs quatre seulement.
Après une ablution préliminaire, le manichéen se tournait, debout, en direction
27
28
du Soleil pendant le jour, de la Lune au cours de la nuit, du nord ou de l’étoile
polaire si le Soleil ou la Lune restait invisible. Ce n’est pas, semble-t-il, à titre et
en qualité de dieux que la Lune et le Soleil sont honorés, mais « comme voie par
laquelle il est possible de cheminer jusqu’à Dieu ». En se tournant vers eux pour
prier, en dirigeant son regard sur les points de l’espace qu’ils occupent
successivement, le manichéen prie en faveur de son propre salut, accomplit en
imagination, par anticipation, le voyage au bout duquel il espère parvenir, après
sa mort, à la paix définitive.
Il apparaît ainsi que l’expérience de la prière a même fonction et même valeur
que le chant des hymnes, la récitation des psaumes, dont il est d’ailleurs
inséparable. La prière, elle aussi, contribue à détacher du corps ou de la Matière
l’âme de l’homme aussi bien que les particules de substance lumineuse et vivante
qui y sont retenues captives ; elle les purifie et les convoie tout au long de leur
ascension jusqu’au monde divin. Elle est exaltation de lumière et imaginée elle-
même comme lumineuse.
La Colonne de Gloire
Par là s’explique, en partie, le terme de Colonne de Gloire ou de Louange qui,
dans la mythologie du manichéisme, désigne la première étape du voyage qui
conduit l’âme du mort, comme toute parcelle d’âme sauvée, au vaisseau de la
Lune, puis à celui du Soleil, et, de là, au Royaume céleste : cette Colonne de
Gloire, ce fuseau de lumière, est le canal par où passent d’abord les âmes, les
fragments de l’Ame vivante, les hymnes et les prières qui les accompagnent, et
elle est faite de l’ensemble de ces éléments lumineux qui montent ou remontent
au Ciel.
Le jeûne
Tenue pour nécessaire au salut, la pratique du jeûne est d’obligation pour tout
fidèle, dès son admission au sein de l’Eglise et toute sa vie durant. Elle l’est, en
particulier, pour l’auditeur au même titre que celles de la prière et des aumônes
qui forment bloc avec elle.
Absolution des péchés
Absolvant tout les péchés commis par le catéchumène avant sa conversion et une
grande partie de ceux dont il est exposé à se rendre coupable par la suite, elle
peut-être, à l’inverse, occasion de péché, pour peu qu’elle soit négligée ou
accomplie à la légère, de façon incorrecte ou irrégulière.
Mais, ici encore, deux régimes de jeûnes coexistent : l’un plus rude, imposé dans
toute sa rigueur aux élus ; l’autre, plus relâché, adapté à la faiblesse de ces «
petits » que sont les simples croyants. Il y a lieu de distinguer entre jeûnes
ordinaire – chaque dimanche pour les auditeurs, le dimanche et le lundi pour les
élus – et jeûnes extraordinaires – plus longs et réservés à certaines périodes de
l’année.
28
29
« Jeûner au monde »
L’un des buts du jeûne hebdomadaire était de préparer la confession que, tous
les lundis, auditeurs et élus étaient tenus de faire de leurs péchés. De même, une
foie par an, le grand jeûne de trente jours disposait les uns et les autres à la
confession générale et commune qui constituait, en conclusion, l’un des actes
essentiels de la célébration du Bêma. Jeûner, c’est, en fin de compte, selon une
expression commune à l’
Evangile de Saint Thomas
et à d’autres écrits, « jeûner
du monde », « renoncer au monde ».
Une pratique libératrice
Un plus haut rôle, un pouvoir plus grand sont cependant attribués au rite. Le
jeûne n’est pas seulement utile à l’âme de celui qui l’observe dans la mesure où il
permet à celui-ci de la détacher du corps, de la purifier, où il l’aide à mater la
chair, à expier ses fautes, à confesser ses péchés et à en obtenir l’absolution. A
un degré supérieur, il est, au même titre que la prière, tenu pour capable
d’opérer le salut des âmes ou des parcelles de l’Ame divine, retenues captives
dans la substance des aliments quotidiennement offerts aux parfaits par les
auditeurs : le jeûne des saints à pour résultat de libérer ces particules vivantes et
lumineuses.
L’aumône
Quand au troisième des rites ordinaires, l’aumône, il ne concerne que les
auditeurs ou les relations que ceux-ci entretiennent avec les élus. Il constitue un
acte de piété ou de charité, une « charité », un don, une offrande, une oblation,
un service « rendu à l’âme ». Il peut désigner globalement les oeuvres pies, les
bonnes oeuvres, que le catéchumène a le devoir d’accomplir, par l’intermédiaire
des élus, au bénéfice de l’Eglise, mais s’applique plus spécialement au don des
aliments apportés aux saints, à l’aumône alimentaire dont la remise, la réception,
la consommation se conforment à un rituel.
La voie du Repos, le pardon des péchés
Liée en ce cas à une opération de caractère sacré, la pratique est, plus qu’un
geste pieux, un acte méritoire : destinée à assurer la libération des particules
d’âme encloses dans l’objet offert, à leur procurer le « Repos » dans l’Eglise et
par l’Eglise, l’oblation valait au donateur, à l’auditeur, le pardon de ses péchés et
contribuait au salut de sa propre âme. L’aumône ne peut, en conséquence,
qu’être réservée à l’élu et refusée, sous peine de profanation, à toute personne
étrangère à la « sainte Religion ».
Confession et repentance
La pénitence et les pratiques qui s’y rattachaient tenaient une place toute
spéciale. La repentance exigeait, notamment, de tout fidèle l’aveu régulier de ses
29
30
faites, et les manichéens comptaient la confession au nombre de leurs rites
principaux. Il existait, respectivement destinés à la classe des élus et à celle des
auditeurs, non seulement deux codes de morale distincts, définissant les péchés
imputables en chacun des deux cas, mais encore deux sortes de formulaires de
confession. Il convient, d’autre part, de distinguer entre deux formes régulières
de confession : l’une, ordinaire, avait lieu le lundi, jour de la Lune, pour les
auditeurs comme pour les élus, les premiers se confessant aux seconds et ces
derniers entre eux ; l’autre, extraordinaire et générale, n’advenait qu’une fois par
an, à l’occasion de la fête du Bêma, et prenait place à la fin du long jeûne de
trente jours qui commémorait les souffrances endurées par Mani durant sa
Passion, jusqu’à sa mort et son Ascension.
Rites funéraires
On sait peu de chose des rites funéraires propres à l’Eglise manichéenne. Seuls
sont connus, dans toute leur ampleur et leur ordre successif, les hymnes dont
l’exécution accompagnait les funérailles ou les services célébrés en faveur des
âmes des défunts et que R. Reitzenstein rapportait à la liturgie d’une
Totenmesse
, d’une « messe des morts ».
Les cinq signes
Il est fait tout spécialement état de cinq autres actes ou gestes rituels dans le
chapitre IX des
Kephalaia
coptes, qui les qualifie de signes ou de mystères et les
réfère au « mystère de l’Homme primordial » : la « Paix », c’est-à-dire le salut en
forme de souhait de paix ; la « Droite », la poignée de main, la
iunctio dextrarum
; le « baiser », échangé entre frères ou proches ; la « prosternation » ou «
adoration », traduisant un hommage reçu ou rendu, marque de vénération
comportant une génuflexion ; l’« imposition des mains » ou « de la main » (de la
main droite posée sur la tête de qui la reçoit).
Initiation
Ces cinq rites étaient, selon toute apparence, mis successivement en oeuvre au
cours d’une cérémonie d’initiation, notamment lors de l’admission et de
l’intégration de nouveaux fidèles au sein de l’Eglise. Le dernier, qui a valeur de «
confirmation », était plus particulièrement propre à la consécration des
dignitaires des trois plus hauts grades de la hiérarchie ecclésiastique.
Le Bêma, fête de lumière
Tout ce qu’il est permis de savoir des fêtes annuellement célébrées par les
manichéens, de leurs motifs, de leurs dates, se réduit aux maigres indications
fournies, à propos des jeûnes qui leur étaient à chaque fois conjoints, par les
débris de calendriers sogdiens. Leur objet était, semble-t-il, d’honorer les
martyrs de la foi, à commencer par l’Homme primordial, leur prototype. L’une
30
31
d’entre elles cependant, la principale, fait exception : la solennité du Bêma (mot
grec emprunté à saint Paul). Elle se célébrait à l’issue d’un jeûne de trente jours
et, approximativement, se situait dans les tout derniers jours de février ou, plus
généralement, au témoignage de saint Augustin, en mars. Elle avait, avant tout,
pour objet de commémorer la Passion de Mani. Le long jeûne préparatoire
répétait ainsi les souffrances endurées par Mani dans sa prison. On dressait au
milieu d’une salle, de manière à être vue de tous les assistants, une haute
estrade, richement drapée et voilée, munie de cinq degrés. Sans doute les
Ecritures canoniques et une image de Mani étaient-elles aussi exposées à côté
de l’estrade ou à son faîte.
Le symbolisme du Bêma
Le symbolisme de ces détails paraît clair. Mani, qui est et demeure la « tête », le
fondateur et le chef de son Eglise, est censé présider à la cérémonie et
descendre, à son occasion, du Paradis de la Lumière pour siéger au haut de
l’estrade. Son souvenir et sa présence sont exaltés comme ceux du Maître,
révélateur de la Connaissance intégrale et vraie (le
bêma
évoque la chaire de
Mani prêchant et répandant son message), comme ceux du Juge suprême de la
communauté (le
bêma
est, aussi bien, le tribunal devant lequel comparaît
l’assemblée et qui sera, à la fin des temps, celui du Christ, dressé au centre du
monde, lorsque les purs seront séparés des pécheurs et que Mani se fera l’avocat
des siens), enfin, et tout ensemble, comme ceux du Roi, du Chef et de l’Evêque
par excellence de la « sainte Religion » que, du haut du monde céleste où l’a
conduit son Ascension, il continue à diriger, à protéger, à surveiller (le
bêma
est
un trône, un trône apparemment vide et répondant par là à un symbole d’usage
fréquent, mais où siège invisiblement Mani et dont les cinq degrés représentent,
en un sens, les cinq grades de la hiérarchie ecclésiastique).
Fonctions du Bêma
Le Bêma constitue une cérémonie à double sens. C’est une fête de deuil et, tout
ensemble, de joie. Elle commémore la Crucifixion de Mani, mais aussi l’Ascension
qui l’a immédiatement suivie. Elle est pénitence par le dur jeune qui la précédée
et par la confession des péchés qui y occupent une place centrale. Et, d’autre
part, elle est chant de reconnaissance à Mani, exaltation de la communauté,
expression d’espoir en cette entrée au Royaume de la Lumière qui sera le lot des
fidèles, le couronnement de leur salut, et dont l’exemple et, peut-être, la
garantie sont donnés par l’Ascension du Maître.
Jugement et libération
Ces deux faces de la fête paraissent répondre, en fin de compte, aux deux
aspects de la scène qui se déroulera lors du Jugement dernier, dont le Bêma, où
Mani joue provisoirement le rôle du Christ, est ainsi la préfiguration, une
répétition anticipée et annuelle. L’humanité y comparaîtra également devant le
tribunal (
bêma
chez saint Paul) ou le trône du Fils de l’Homme, pour confesser
ses fautes et être damnée ou sauvée, mais à ces moments d’affliction et
d’angoisse succéderont pour les justes, pour les élus, l’établissement dans le
31
32
radieux Paradis, l’intégration dans la communauté des êtres régénérés dont
l’Eglise est l’ébauche. Vue sous ce jour, la cérémonie débouche sur des
perspectives eschatologiques, notamment signifiées – à se fonder sur certaines
représentations chrétiennes de l’ « étimasie » – par le symbole du « trône voilé
».
Parallèles
On a comparé le Bêma à la Pâque, et il semble, en effet, que les manichéens
aient mis les deux fêtes en parallèle. Non, sans doute, pour substituer la leur à la
Pâque chrétienne, puisque aussi bien ils célébraient celle-ci, mais en lui
accordant, en théorie et en pratique, leur préférence. Il resterait cependant, au
cas où la comparaison ne justifierait pleinement, que le Bêma est, ou serait, une
Pâque de siège plus précoce et bloque, ou bloquerait, en un même acte
commémoratif, Passion, Résurrection (ou son équivalent) et Ascension. De
surcroît, la fête manichéenne et ses modalités ont ailleurs que dans le
christianisme des parallèles ou leurs modèles.
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