Étude critique : L’Introduction à la littérature religieuse judéo-hellénistique d’Albert-Marie Denis

 

 

 

 

Étude critique : L’Introduction à la littérature religieuse judéo-hellénistique d’Albert-Marie Denis
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Jean-Michel Roessli Université de Fribourg (Suisse) ÉTUDE CRITIQUE L’
 Introduction à la littérature religieuse judéo-hellénistique
d’Albert-Marie D
ENIS
 et collaborateurs
*
 
Considérations préliminaires
 La distinction chrétienne entre Ancien et Nouveau Testaments peut faire naître dans l’esprit des non-biblistes l’idée d’une rupture sans lien de continuité dans la production littéraire qui sépare la rédaction des derniers textes de la Bible hébraïque – qui datent de 70 à 50 avant J.-C. environ -, et la composition des tout premiers écrits du Nouveau Testament, les épîtres pauliniennes et pseudo-pauliniennes – que l’on situe dans les années 50-60 de l’ère chrétienne. Or ce préjugé – les spécialistes le savent depuis longtemps – est parfaitement erroné : les Juifs de cette époque n’ont jamais cessé d’écrire et de réécrire l’histoire sainte. Pour cette raison, la masse littéraire, tout à fait considérable, qui en est issue a souvent été qualifiée de « littérature intertestamentaire ». En fait, elle s’est développée bien avant la « clôture » du canon de la Bible juive
1
 et se  prolongera bien au-delà de la période de rédaction des évangiles, soit jusqu’au II
e
 ou III
e
 siècle de notre ère. C’est pourquoi cette désignation de « littérature intertestamentaire »,  pour n’être pas tout à fait inappropriée, n’en est pas moins un peu réductrice du point de vue historique
2
. Réductrice, elle l’est aussi du point de vue littéraire et religieux. En effet, les écrits qu’elle regroupe appartiennent à des genres globalement mieux représentés dans la Bible hébraïque
et 
 la littérature grecque que dans le Nouveau Testament, à l’exception  peut-être du genre apocalyptique. Et, sur le plan religieux, cette dénomination, polarisée autour de l’Ancien et du Nouveau Testaments, n’a de réalité que pour les chrétiens et reste étrangère aux Juifs, pour lesquels il n’y a qu’une seule Alliance. C’est donc à juste titre que l’on peut préférer une autre terminologie. On a proposé de parler de ces écrits en marge du canon biblique comme de « pseudépigraphes », mais cette appellation, qui désigne des écrits placés sous l’autorité fictive d’une figure glorieuse du passé, reste assez imprécise, car la Bible elle-même en dénombre quelques-uns (les
 Psaumes de David 
, le
 Livre de Daniel 
, pour ne pas citer les Livres attribués à Moïse et des textes du Nouveau Testament, comme les
épîtres de  Pierre
, par exemple). De plus, ce terme, fort répandu aujourd’hui, est entaché d’une connotation plutôt négative. À en croire une idée préconçue, les « pseudépigraphes » ne seraient ni plus ni moins que des « faux » ou des « forgeries », dont la valeur est des plus douteuse. Or, la « pseudépigraphie » est un procédé d’écriture tout à fait courant dans
*
 
 Introduction à la littérature religieuse judéo-hellénistique (Pseudépigraphes de l’Ancien Testament)
 d’Albert-Marie D
ENIS
 O. P. et collaborateurs avec le concours de Jean-Claude H
AELEWYCK 
, 2 vol., Turnhout, 2000, XXI-1420 p. ISBN 2-503-50981-9. Je remercie Rémi Gounelle et Alain Le Boulluec pour leur relecture et leurs suggestions.
1
 À tel point que certains de ces textes sont contemporains des derniers écrits bibliques, même s’ils n’ont  pas eu le bénéfice d’entrer dans le canon.
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 M.
 
M
AC
 N
AMARA
 (
 Intertestamental Literature. A Biblical-Theological Commentary
 [Old Testament Message 23], Wilmington, 1983) la retient tout de même, mais la situe dans une fourchette chronologique élargie, qui va de 200 avant J.-C. à 100 de l’ère chrétienne.
 2 l’Antiquité, aussi bien chez les païens que chez les Juifs et les chrétiens, et il n’y a pas lieu de porter un jugement de valeur fondé sur des critères d’authenticité propres à la mentalité des temps modernes
3
. Mais l’emploi de ce terme soulève toutefois une difficulté plus objective. Si de nombreux textes de ce vaste ensemble littéraire peuvent effectivement être considérés comme des « pseudépigraphes » à part entière – à l’instar du
Testament d’Abraham
, de
 La Prière de Manassé
 ou des
 Apocalypses de Daniel 
, pour ne citer que trois exemples -, tous ne le sont pas. Aussi ce vocable, même débarrassé de son empreinte négative, ne recouvre-t-il qu’une partie de la littérature parabiblique de cette époque. Il faut dire que celle-ci est d’une richesse et d’une variété telle qu’il est difficile, voire impossible, de trouver une dénomination parfaitement adéquate et satisfaisante. Les Anciens, à l’image d’Origène et de Jérôme, parlaient d’« apocryphes », et nombre d’auteurs catholiques utilisent aujourd’hui encore l’expression d’« apocryphes de l’Ancien Testament » pour désigner des textes non canoniques associés, de près ou de loin, à des  personnages ou épisodes de cette partie de la Bible chrétienne
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. Mais, comme la tradition réformée réserve ce même terme aux livres dont la canonicité a été “discutée” par les Anciens, livres que les catholiques qualifient de leur côté de « deutéro-canoniques », on a du mal à s’y retrouver. Les recueils de textes juifs non canoniques antérieurs aux découvertes de Qumrân – tels ceux de Kautsch ou de Charles – faisaient la différence entre « apocryphes » et « pseudépigraphes » de l’Ancien Testament, qu’ils regroupaient dans deux parties distinctes de leur collection
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. La confusion engendrée par les usages confessionnels fait qu’on ne les suit presque plus aujourd’hui. C’est sans doute pour démêler l’écheveau complexe de cette terminologie qu’Albert-Marie Denis a finalement choisi pour ses volumes le titre d’
 Introduction à la littérature religieuse judéo-hellénistique
, assorti de la mention
 Pseudépigraphes de l’Ancien Testament 
, mise entre parenthèses, à la fois pour rappeler le titre de son premier ouvrage sur le sujet (
 Introduction aux pseudépigraphes grecs d’Ancien Testament 
, Leyde, 1970) – titre dont il s’est démarqué dans l’intervalle – et pour se faire comprendre de la
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 Sur le problème de la pseudépigraphie, l’article fondamental de M. H
ENGEL
, « Anonymität, Pseudepigraphie und “literarische Fälschung” in der jüdisch-hellenistischen Literatur », paru dans
 Pseudepigrapha I 
 (Entretiens sur l’antiquité classique), t. 18, Vandœuvres/Genève, 1971 (impr. en 1972),  p. 229-329, a été reproduit avec des ajouts et des corrections – mais sans la discussion – dans M.
 
H
ENGEL
,
 Judaica et Hellenistica. Kleine Schriften I 
, Tübingen, 1996, p. 196-251. On signalera aussi la publication toute nouvelle d’A.
 
D.
 
B
AUM
,
 Pseudepigraphie und literarische Fälschung im frühen Christentum
, Tübingen, 2001, qui reprend à nouveaux frais les réflexions déjà anciennes de W.
 
S
PEYER 
,
 Die literarische  Fälschung im heidnischen und christlichen Altertum. Ein Versuch ihrer Deutung 
, München, 1971; recension par E.
 
B
ICKERMAN
, « Faux littéraires dans l’Antiquité classique. En marge d’un livre récent »,
 Rivista di filologia e di istruzione classica
 101 (1973), réimprimé dans
Studies in Jewish and Christian  History
, T. III, Leyde, 1986, p. 196-211.
4
 Faut-il rappeler ici que ce n’est qu’à partir du IV
e
 siècle que le mot « apocryphe » commence à prendre le sens péjoratif qu’il a encore aujourd’hui dans bien des milieux ? Auparavant, il se rapporte simplement à des livres jugés “discutables”, mais dont la lecture n’est pas nécessairement condamnée.
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 E.
 
AUTSCH
,
 Die Apokryphen und Pseudepigraphen des Alten Testaments. I. Die Apokryphen, II. Die  Pseudepigraphen
, Tübingen, 1900 (réimprimé en 1962); R.
 
C
HARLES
,
The Apocrypha and Pseudepigrapha of the Old Testament. I. Apocrypha, II. Pseudepigrapha
, Oxford, 1913 (réimprimé en 1973). Dans le  premier recueil, on dénombre à peine dix textes pseudépigraphiques, dans le second dix-sept, alors que dans les célèbres volumes de J.
 
H.
 
C
HARLESWORTH
 (
The Old Testament Pseudepigrapha
, I et II, Londres, 1983 et 1985) on en compte quatre-vingt-douze. Cette élasticité dans le nombre de textes retenus devraient clairement montrer que cette littérature ne forme en aucun cas un « corpus » littéraire et religieux, encore moins un « corpus » défini et clos.
 3 communauté scientifique, restée en grande partie fidèle à ce vocable. Ce que Denis entend par « littérature religieuse judéo-hellénistique » s’esquissait déjà dans la préface à l’ouvrage de 1970 (p. XVI) : cette expression désigne l’ensemble des écrits juifs n’entrant  pas dans le canon biblique et antérieurs au rabbinisme
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. L’adjectif « religieuse » permet en outre à Denis d’écarter Philon et Flavius Josèphe, tenus pour des auteurs profanes et qui auraient évidemment fait exploser les dimensions de l’ouvrage. Ce titre pourrait être assez satisfaisant si l’on ne devait déplorer un grand absent dans ces volumes : le corpus des textes découverts à Qumrân et dans le désert de Juda, laissés de côté en raison de l’inachèvement du travail éditorial et parce qu’ils forment une entité à part entière (p. XI)
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. D’autre part, compte tenu de la fourchette chronologique dans laquelle ces textes s’inscrivent – les plus anciens remontant à l’époque hellénistique (env. 333-63 av. J.-C.) et les plus récents à la période romaine (63 av. J.-C.-324 ap. J.-C. env.) -, il vaudrait mieux  parler de « littérature juive de l’époque hellénistique et romaine », de manière à ne rien omettre de l’immense production littéraire juive née durant cette longue période
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. Ces remarques préliminaires étant faites, comment peut-on définir en quelques mots l’intérêt de cette littérature ? Tous ceux qui l’ont fréquentée le savent bien : elle exprime, sous des formes littéraires multiples, les attentes et les espérances, les craintes et les convictions de nombreux groupes d’hommes et de femmes vivant à une époque de grands troubles et de bouleversements, faisant redouter le pire ou espérer le meilleur pour leur  peuple
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. Ces hommes et ces femmes, qui appartenaient à des groupes religieux parfois antagonistes, avaient pour aspiration commune d’affirmer leurs propres valeurs culturelles et spirituelles face à leurs voisins et concurrents païens, en n’hésitant pas, au  besoin, à les imiter sur leur propre terrain. Leurs écrits reflètent donc la diversité de la vie religieuse et socio-culturelle du judaïsme au cours de la phase d’hellénisation et de romanisation qui s’est produite sur le pourtour méditerranéen aux alentours de l’ère chrétienne. De plus, nombre de ces textes ont inspiré par la suite des générations de
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 Dans la préface, datée de 1968, à l’
 Introduction aux pseudépigraphes grecs d’Ancien Testament 
, Denis écrivait très exactement : « littérature juive religieuse grecque d’entre la Bible et le rabbinisme » (p. XVI).
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 Denis reconnaît que les textes qumrâniens appartiennent à cette littérature, mais seuls ceux qui ont un lien très direct avec les œuvres retenues dans les volumes sont évoqués. D’autre part, pour Denis, le  Nouveau Testament lui-même « fait partie intégrante de la littérature judéo-hellénistique » (p. XII), ce à quoi tout le monde n’acceptera certainement pas de souscrire. Sur les rapports entre les pseudépigraphes, les apocryphes et les manuscrits de la mer Morte, on se référera à l’ouvrage édité par E.
 
G.
 
C
HAZON
-M.
 
S
TONE
,
 Pseudepigraphic Perspectives : the Apocrypha and Pseudepigrapha in Light of the Dead Sea Scrolls : Proceedings of the International Symposium of the Orion Center for the Study of the Dead Sea Scrolls and Associated Literature, 12-14 January, 1997 
, Leyde, 1999.
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 Denis estime pour sa part que le mot « juif » doit être strictement « réservé au judéo-rabbinisme » (p. XIV). Celui-ci ayant rejeté l’héritage judéo-hellénistique et sa théologie, on entretient l’ambiguïté, selon Denis, en appliquant l’adjectif « juif » à ce que le judaïsme a cessé de reconnaître depuis longtemps. Mais d’un point de vue historique, il n’en demeure pas moins que la littérature judéo-hellénistique (et judéo-romaine) est l’une des expressions du judaïsme ancien, antérieure au rabbinisme certes, mais parfaitement attestée. On comparera à ce propos le titre de la direction d’études qui lui est réservée à la section des Sciences religieuses de l’École Pratique des Hautes Études (« Histoire du judaïsme à l’époque hellénistique et romaine »), laquelle fait pendant à la direction d’études consacrée au « Judaïsme rabbinique (VI
e
-XVII
e
 siècles) ».
9
 Pour Marc Philonenko, « la diffusion des textes pseudépigraphiques correspond, d’une certaine manière, à la disparition de l’esprit prophétique et à une attente eschatologique » (
 La Bible. Écrits interstamentaires
, Paris, 1987, p. LIX-LX).

 

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