Azoury (Negib, 1873-1916) -les clés du moyen-Orient

Azoury (Negib, 1873-1916)
Article publié le 06/03/2017

Par Mathilde Rouxel

La deuxième moitié du XIXe siècle et le début du XXe siècle – jusqu’à la Première Guerre mondiale – se caractérisent dans le monde arabe par une évolution politique et intellectuelle questionnant l’identité locale et le développement d’un nationalisme régional. Deux formes de nationalismes, islamique et arabe, naissent à la fin du XIXe siècle, pour réagir face à la supériorité technique et matérielle des colons européens et pour réaffirmer une identité propre. Le nationalisme islamique voit le développement du monde islamique comme un objectif à suivre ; le nationalisme arabe, en revanche, voit le but dans les peuples Arabes eux-mêmes. Le nationalisme arabe apparait plus tôt chez les Arabes chrétiens, qui ont reçu une influence européenne plus marquée : en revenant sur l’histoire des peuples arabes, et constatant le faste passé, les intellectuels de la fin du XIXe sont nombreux à s’unir aux musulmans pour participer à la renaissance de la nation arabe. Le chrétien Negib Azoury est le premier à réclamer publiquement la sécession des peuples arabes avec l’Empire ottoman, et l’établissement d’un nouvel empire panarabe, dans lequel la religion serait définitivement séparée de l’État (1). Son ouvrage Le Réveil de la nation arabe, paru en 1905, illustre aussi bien ses idées que l’état d’esprit de son époque.

Vie et activité

Les informations concernant la naissance de Negib Azoury sont floues ; il semble qu’il est né dans le vilayat de Beyrouth en 1873. Il vit surtout à Paris, où il étudie les sciences politiques avant d’entrer à l’École d’Administration d’Istanbul. À la suite d’une carrière au service de l’empire, il devient l’une des figures de partisan les plus farouches pour la défense d’un État arabe indépendant.

En 1898, après avoir accepté de cesser ses activités au sein des Jeunes-Turcs et avoir déclaré sa loyauté au Sultan, il est nommé assistant du gouverneur du sandjak de Jérusalem, où il épouse la sœur de la femme de l’interprète du gouverneur. Selon Eliezer Tauber, les échecs successifs qu’il essuie en tentant d’obtenir une meilleure position lui attirent les foudres du gouverneur, et il doit partir pour le Caire en mai 1904, laissant sa femme et son jeune fils à Jaffa. L’Égypte, à cette époque, était la terre d’accueil de nombreux Syriens fuyant la répression ottomane : ayant acquis davantage d’autonomie, elle offrait une plus grande liberté d’opinion et d’expression (2). Au début du mois de juin 1904, il inaugure une série de « sauvage propagande » (3) contre le gouverneur du sandjak de Jérusalem en l’accusant de corruption dans le journal Al-Ikhlas, rapidement censuré. Dans une longue publication, il accuse le gouverneur de n’avoir pas tenu compte de la quarantaine obligatoire pour les voyageurs venus d’Égypte pendant l’épidémie de choléra de 1902, laissant circuler librement les marchands d’Égypte à Jaffa contre des taxes ; cette épidémie atteignit Jaffa et tua 20 000 personnes. Il part pour Paris en août 1904, ce qui lui vaut une condamnation à mort in absentia pour avoir « quitté son poste sans permission et avoir rejoint Paris, où il s’est livré à des actions compromettant l’existence de l’Empire ottoman » (4).

À Paris, il fonde l’éphémère « Ligue de la Patrie arabe » avec l’assistance du français Eugène Jung, qui avait tenu précédemment des positions en Indochine. En décembre 1904 et en janvier 1905, la Ligue publie deux manifestes, en français et en arabe, qui sont distribués dans l’Empire ottoman. Le premier manifeste, intitulé « La terre arabe aux Arabes » s’adresse aux « nations éclairées et humanistes d’Europe et d’Amérique du Nord », annonce un grand bouleversement en Turquie et appelle à la libération des peuples arabes comme prémisse à la libération des autres peuples opprimés dans l’Empire. Le manifeste conclut sur l’idée que douze millions d’Arabes sont désormais prêts à se révolter.

Le second manifeste, publié en janvier 1905, s’adresse cette fois à « tous les habitants des patries arabes qui sont oppressés par les Turcs » – principalement la Grande Syrie et l’Irak. En se référant à l’historique des conquêtes arabes, le manifeste annonce que la Ligue de la Patrie arabe est déterminée à libérer les Arabes du joug ottoman. Les idées de cette ligue sont à l’origine de l’ouvrage de Negib Azoury, Le Réveil de la nation arabe dans l’Asie turque en présence des intérêts et des rivalités des puissances étrangères, de la curie romaine et du patriarcat œcuménique : partie asiatique de la question d’Orient et programme de la Ligue de la patrie arabe (plus connu sous le nom de : Le Réveil de la nation arabe), publié en France en 1905 et structuré autour de l’idée qu’avant l’oppression turque, la nation arabe était la plus grande nation de l’Empire et qu’il s’agissait dorénavant de la restaurer. Appelant à la révolte, Azoury prétend que douze millions d’Arabes n’auront pas besoin de plus de douze heures pour bannir les douze centaines de Turcs qui les exploitent. Le livre s’achève sur une série d’attaque contre le Sultan Abdülhamid, dont il espère la chute.

Rédigé en français, cet ouvrage a aussi pour objectif d’exposer le problème arabe aux grandes puissances européennes. L’ouvrage lui permait de nouer de nombreux contacts avec des représentants européens. S’en suit la fondation d’une revue, L’Indépendance arabe, publiée d’avril 1907 à septembre 1908 ; la plupart des auteurs sont des orientalistes français ou des membres proches des cercles colonialistes (5), mais le journal permet de diffuser ses idées. Pour le financer, Azoury propose – vainement – de mettre au service de la France sa bonne connaissance de l’Afrique du Nord et du Moyen-Orient. Il meurt en Égypte en 1916.

La pensée de Negib Azoury : Le Réveil de la nation arabe (1905)

En France, Negib Azoury rencontre Maurice Barrès, qui devint rapidement son mentor (6). Negib Azoury est en effet fortement influencé par le nationalisme et l’antisémitisme français alors en plein essor. Il est également très marqué par les idées positivistes et laïques d’Auguste Comte (7).

Le cœur de la pensée de Negib Azoury questionne la conjonction de deux tendances idéologiques qui ont pour résonnance la question arabe en étudiant la tension entre l’idéologie ottomane de préservation de l’empire et la lutte du nationalisme arabe pour obtenir une identité politique et la reconnaissance de son entité. Dans son ouvrage Le Réveil de la nation arabe, Negib Azoury estime qu’il est important de se moderniser et de conserver des liens avec l’Europe, tout en reconnaissant les dangers que celle-ci fait planer sur la région. Selon Rashid Khalidi, la conscience d’Azoury que les mouvements de libération arabe sont menacés par leur respect même des relations avec l’Europe ne l’a pas empêché de considérer l’importance et la valeur de l’influence culturelle, notamment de celle de la France dans la région (8) : il soutient en effet l’occupation française en Algérie et appelle la France à renforcer ses positions en Syrie et en Palestine (9). L’objectif de son livre est ainsi de proposer un nouvel État arabe, détaché de la Turquie et inspiré par le modèle européen, et qui « s’étendra dans les limites de ses frontières naturelles, depuis la vallée du Tigre et de l’Euphrate jusqu’à l’isthme de Suez, et depuis la Méditerranée jusqu’à la mer d’Oman. Il sera gouverné par une monarchie constitutionnelle et libérale d’un sultan arabe » (10).

En plus de l’aspect nationaliste arabe du texte, Le Réveil de la nation arabe livre un important développement contre les aspirations sionistes en Palestine, définies comme « péril juif universel » (11). La question palestinienne et de sa place dans la oumma est déjà posée au début du XXe siècle. Negib Azoury, qui y est confronté lorsqu’il était fonctionnaire dans le sandjak à Jérusalem, interroge la complexité de la question sioniste et prédit le premier de violentes altercations entre Arabes et juifs. Sa démonstration prend en considération le fait qu’il existe deux groupes de même nature, qui se révèlent dans le même temps fondamentalement contradictoires : d’un côté, le réveil nationaliste de la oumma arabe, de l’autre, l’effort de la communauté juive pour reconstruire une identité politique. Sur le long terme, explique-t-il, la lutte entre ces deux mouvements s’avèrera fatale, et aucune des deux ne saura battre l’autre (12).

Conclusion

Negib Azoury, figure importante pour la pensée arabe, illustre dans un premier temps de par son influence et son activité l’importance de la composition chrétienne dans la construction d’une idéologie nationaliste arabe. D’autre part, son ouvrage, Le Réveil de la nation arabe, se place à la jonction de deux débats historiographiques majeurs : les origines, justement, de ce nationalisme arabe, ainsi que les débuts du conflit arabo-sioniste qui se développera durant toute la première moitié du XXe siècle, jusqu’à la proclamation de l’État d’Israël en 1948. Sa connaissance du français et sa proximité avec la France met également en lumière une caractéristique importante de ce qui fut appelée « nahda » (« renaissance » intellectuelle dans le monde arabe) : les concepts de laïcité et d’arabité sont au cœur de son projet, et les systèmes européens apparaissent comme des modèles à suivre pour parvenir à l’émancipation (notamment face à la domination turque, fortement critiquée par Azoury). Son œuvre et son activité au tournant du XXe siècle permettent ainsi de saisir le contexte philosophico-politique en présence à la veille de la chute de l’Empire ottoman ; témoin d’une époque, Le Réveil de la nation arabe renvoie le lecteur au patriotisme marqué de l’avant-Première Guerre mondiale.

Notes :
(1) Eliezer Tauber, The Emergence of the Arab Movements, Londres, Routledge, 2006 (1993), p.33.
(2) Lisa Roméo, « Nationalisme arabe : les origines », Les clés du Moyen-Orient, 23/05/2011, http://www.lesclesdumoyenorient.com/Nationalisme-arabe-les-origines.html
(3) Ibid.
(4) Neville Mandel, The Arabs and Zionism before World War I, Berkeley, University of California Press, 1976 p. 49.
(5) Eliezer Tauber, The Emergence of the Arab Movements, op. cit. p.39.
(6) Hamit Bozarslan, Une Histoire de la violence au Moyen-Orient : de la fin de l’Empire ottoman a Al-Qaeda, Paris, La Découverte, 2008, p.54.
(7) Lisa Roméo, op. cit.
(8) Rashid Khalidi, The origins of Arab Nationalism, Colombia University Press, 1993, p.41.
(9) Mohammed Salih Mansi, Harakat Al-Yaqzah Al-Arabiyyah fi Ash-Sharq Al-Asyawi, (Arab Awakening in the Middle East). Cairo : Dar Al-Ittihad Al-Arabi Lit-Tiba’ah, 1972, p. 76, cité par Rashid Khalidi, The origins of Arab Nationalism, Colombia University Press, 1993, p.41.
(10) Charles Saint-Prot, Le nationalisme arabe, alternative à l’intégrisme, Paris, Ellipse, 1995, p.87.
(11) Neville Mandel, The Arabs and Zionism before World War I, op. cit. p.51.
(12) Bassil A. Mardelli, Middle East Perspectives : Personal Recollections (1947 – 1967), New York, Universe, inc., 2010, p. 354.


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