La voie de l’épée :Action terrestre future

La voie de l’épée

Action terrestre future

Posted: 15 Mar 2017 08:14 AM PDT
L’état-major de l’armée de Terre a publié en septembre 2016 ce qui se veut comme le guide pour l’emploi des forces terrestres pour les dizaines d’années à venir, sans horizon bien défini. Il décrit en réalité surtout ce qui se passe depuis au moins vingt ans (et risque donc de perdurer) et les faiblesses actuelles de notre modèle de force face à cette situation.

Dans la préface d’Action terrestre future (ATF) (on peut trouver le document ici), le chef d’état-major de l’armée de Terre (CEMAT) s’efforce de situer ce document dans une vision plus vaste incluant la réorganisation en cours de l’armée de Terre (le projet Au contact) et sa « recapitalisation » par le programme Scorpion. Le général Bosser y insiste sur deux points qui me paraissent en partie contestables. Il inscrit d’abord la vision dans celle décrite dans le petit opuscule du cabinet du ministre de la défense : Qui est l’ennemi ? (ici), dont le point clef est l’affirmation de la nouveauté du contexte stratégique par l’apparition des attentats terroristes, et notamment des attaques « militarisées », sur le sol national. Rappelons que cette « militarisation » (concrètement l’emploi de kalashnikov pour tuer des gens au lieu des seuls explosifs) est censée justifier l’implication permanente et massive du ministère de la défense et plus particulièrement de l’armée de Terre dans la sécurité intérieure, non plus seulement dans les « espaces fluides » aériens, maritimes voire électromagnétiques mais dans l’ « espace solide (en fait humain) » (selon les expressions de Laurent Henninger), jusque-là prérogative du ministère de l’intérieur.

On a déjà expliqué combien cette vision pouvait être factice : les attentats contre le sol français (en 1986 par exemple) ou contre des ressortissants français vivant à l’étranger ne constituent quand même pas une innovation stratégique et les rescapés des attaques commandos de Luxor (en 1997 !), Beslan, Moscou, Mumbaï ou Nairobi apprécieront le caractère nouveau, surprenant, voire inédit de telles actions. On l’a déjà expliqué, cette « militarisation » de la sécurité interne, soutenue pour des raisons différentes par le ministre et le CEMAT, est sans grand intérêt contre les organisations djihadistes mais d’un grand intérêt pour justifier l’arrêt de l’hémorragie de l’armée de Terre (et éviter à court terme son asphyxie). Le CEMAT n’a eu de cesse de recréer du lien et du lien visible (première phrase du document) entre l’armée de Terre et le reste de la nation, seul moyen selon lui et probablement avec raison de sauver cette armée, non plus attaquée (comme les autres armées) par un antimilitarisme marginalisé dans les franges rouges-vertes du pays mais rongée par les experts-comptables. Les attaques de 2015 ne constituent ni une surprise (il suffit de lire les Livres blanc de la défense dont celui à peine refroidi de 2013), ni une nouveauté dans leur forme. Elles ont pourtant engendré, et il faut s’en féliciter, une modification de notre politique de défense, preuve de la supériorité de l’émotion politique sur la réflexion, du visible sur le discret. Le CEMAT joue désormais sur cette carte du visible et ce document contribue à cette politique d’influence considérée comme un « facteur de supériorité opérationnelle ». Une armée est comme une plante à la fois liée au sol par ses racines, la nation, et orientée vers le soleil, les missions face à un ennemi. Il est simplement surprenant de lire (ou relire) dans cette préface que ce lien, destiné d’abord à assurer la vie et la force des armées, contribue aussi à l’inverse à participer à « la robustesse de la nation » voire, en citant le général de Gaulle, « à la refonte de la nation ». Cela sous-entend la participation plus active à la vie de la nation mais sans que cela soit décrit plus en détail.

L’introduction cherche ensuite à justifier l’exercice de prospective par le succès des tentatives précédentes et notamment le document Engagements futurs des forces terrestresde 1999 qui aurait imaginé par la « manœuvre vectorielle » le combat des futures unités « infovalorisées » Scorpion. C’est peut-être un héritage de la longue bataille menée pour sauver le programme Scorpion (car, rappelons-le une nouvelle fois, la principale menace contre l’armée de Terre est bien plus interne qu’étrangère et armée) mais c’est surtout maladroit. Outre qu’il est un peu singulier de se féliciter de la prédiction de ce qui n’est pas encore arrivé, la lecture de ce document de 1999, qui ne traite pas par exemple de contre-insurrection, est surtout un bel exemple de la vanité de vouloir prédire l’avenir. De fait, tous les documents s’y sont plus ou moins essayés depuis 1945 jusqu’au dernier Livre blanc de 2013 constituent une belle collection de ratages. Ces documents officiels, évidemment biaisés par le besoin de justifier des choix internes faits ou désirés, sont au mieux de bons exposés des situations actuelles.

Assez prudemment donc, ce document parle peu d’avenir mais beaucoup du passé récent et de l’actuel, même s’il est peu cité d’exemples, et c’est évidemment bien plus solide ainsi. Si le futur n’existe pas, le passé lui a existé. Quand on veut imaginer, par exemple ce qui sera publié dans cent ans, il vaut souvent mieux regarder ce qui se publie déjà depuis cent ans que les best sellers du moment…tout en gardant à l’esprit qu’il y aura aussi beaucoup de choses que l’on ne peut pas prévoir. La seule attitude prospective efficace consiste à poursuivre ou s’adapter à ce qui se fait depuis longtemps et se préparer à compenser ou exploiter l’inattendu plus (inconnues connues ou hypothèses, comme le résultat d’un dé) ou moins prévisible.

ATF est donc surtout un rappel, en particulier dans la première partie : Le besoin en armée de Terre. Ce rappel sur les caractéristiques du milieu d’emploi, solide et humain (et même, par le développement urbain, de plus en plus solide et humain) et les particularités conséquentes des forces « aéroterrestres » (« aéro » pour insister sur le fait que l’action ne s’y limite pas au sol, l’armée de Terre n’est pas l’armée du sol mais celle des espaces humains). Rien de nouveau mais toujours important à rappeler, ainsi et peut être surtout le fait que les forces aéroterrestres sont nécessaires à la victoire. L’idée que l’on puisse gagner des guerres par l’extérieur du milieu humain, par des frappes ou des raids, n’est pas complètement un leurre. On peut imposer de cette manière une modification du comportement de l’ennemi jusqu’à la négociation mais cela reste très aléatoire et dépendant malgré tout de la présence d’une force terrestre périphérique, en bouclage ou en menace. L’action à l’intérieur du milieu complexe (et notamment si elle s’effectue en coordination avec l’action extérieure) est incomparablement plus décisive.

Le problème est évidemment que cette « action à l’intérieur » est actuellement la seule où les soldats français tombent ce qui déplaît au décideur politique, sensible à la fois à la possibilité inédite d’un petit groupe (les familles des soldats) de le remettre en cause et à l’idée, en réalité très incertaine, de la faible résilience collective aux pertes humaines. C’est sur ce rapport à la mort des soldats que se joue en réalité souvent la décision. Le succès ou l’échec de nos opérations depuis 1962 (le temps des opérations n’a pas commencé en 1990) a au moins autant dépendu de degré de risque accepté par les politiques que de l’action militaire proprement dite. Il n’y est guère fait allusion dans ce document sinon par l’idée que les engagements à venir seront forcément plus coûteux.

L’exposé des caractéristiques générales des forces aéroterrestres et de leur milieu d’emploi, se prolonge par l’idée que ce besoin « en armée de Terre » va s’accroître (mais imagine-t-on un document de l’EMAT disant le contraire ?). Ce besoin accru est d’abord justifié par la redistribution de la puissance entre les nations qui multiplierait les foyers d’instabilité et le retour des conflits entre Etats. C’est en partie contestable. Si le passage d’un Nouvel ordre mondial, dominé et policé par les puissances occidentales (en fait les Etats-Unis) à une forme multipolaire est évident depuis plusieurs années, il n’est pas aussi évident que cela aboutisse à un accroissement des conflits entre ces nouvelles puissances, que l’on semble finalement considérer comme moins « sages » que les puissances occidentales. Le document oublie aussi de rappeler le facteur militaire encore essentiel de la dissuasion qui limite drastiquement la possibilité de conflits entre puissances nucléaires.

Depuis la fin de la bipolarité et le règne de la mondialisation, la très grande majorité des conflits sont des conflits internes entre d’un côté des groupes armés, qui, comme cela est bien expliqué, bénéficient pleinement des flux de la mondialisation (notamment en armement léger) tout en s’appuyant sur ses perdants économiques et de l’autre côté des Etats dont les capacités à assurer la protection de leurs citoyens sont de plus en plus contraintes. Les armées « techno-professionnelles compactes » conçues pour des actions limitées et périphériques sont mal taillées pour de tels adversaires. Il n’y a, là non plus, rien de nouveau. Il suffit de regarder le bilan depuis 2001 de l’action des forces armées occidentales ou de l’armée israélienne, ou même de toutes les armées étatiques face aux groupes armés dans le Grand Moyen-Orient ou en Afrique, voire en Amérique latine et dans certains pays asiatiques pour le constater. Il est bon cependant, une nouvelle fois de le rappeler, afin de justifier les adaptations nécessaires.

Un paragraphe de ce chapitre (p.14), sur la nécessité de la supériorité technologique m’a interpellé dans la mesure où il fustige certains commentateurs qui prôneraient un « modèle militaire low tech, rustique, voire rétif à la technologie ». Je ne sais pas si je dois avoir la prétention d’être classé (avec le général Desportes je suppose) parmi ces commentateurs. C’est en tout cas, une remarque inutile sinon stupide, ne connaissant pour ma part personne de rétif à la technologie. Il n’y pas de high ou low tech, il n’y a que des ressources à optimiser en vue d’atteindre un résultat (on peut appeler cela aussi la productivité tactique). On peut se féliciter par exemple du système Félin (Fantassin à Équipements et Liaisons Intégrés) qui en train d’équiper notre infanterie. On peut estimer aussi qu’avec les 42 000 euros que coûte chaque panoplie, il aurait été peut-être plus productif, pendant les vingt ans qu’il a fallu pour concevoir le système, d’utiliser cette somme à doter les fantassins des meilleurs fusils d’assaut du moment, de systèmes de communications disponibles, de gilets pare-balles plus efficaces, etc. Peut-être que dans l’avenir, ce système permettre enfin d’obtenir une suprématie dans le combat débarqué. Pour l’instant, par effet d’éviction (mais avec un petit effort on aurait sans doute pu concilier les deux), ce programme a surtout affaibli l’infanterie française et causé des pertes. On peut se féliciter des avancées remarquables du programme Scorpion (a prori, la décision est acquise et il désormais inutile de continuer à en faire la promotion), on peut aussi se demander s’il n’était pas plus utile, pour le même prix, de disposer de quatre véhicules CRAB de Panhard (même infovalorisés) que d’un seul engin Jaguar. On notera au passage que les mêmes rédacteurs font appel quelques pages plus loin (p.42) au concept d’ « innovation frugale » qui est exactement l’idée que l’on peut faire des choses efficaces avec des moyens peu coûteux. On notera également (p. 19), l’appel à reconsidérer l’organisation territoriale des forces, autrement dit à revenir sur les folles réformes technocratiques qui ont profondément déstructurée les forces.

Dans un deuxième grand chapitre : Demain dominer l’adversaire, ATF détaille les actions à mener pour pouvoir vaincre dans le contexte décrit. L’élément le plus original et le plus intéressant de tout le document est finalement le concept de facteurs de supériorité opérationnelle (au passage, quand dépasserons nous enfin les trois principes « de la guerre » définis à la fin du XIXe siècle pour décrire la manœuvre d’un corps d’armée ? Ce n’est pas parce qu’ils ont été écrits par Foch copiant Bonnal qu’ils doivent être inscrits dans le marbre pour l’éternité). Ces huit FSO (compréhension, coopération, agilité, masse, endurance, force morale, influence, performance du commandement) sont en réalité les qualités qu’une armée doit posséder et cultiver pour être efficace, en particulier dans le contexte actuel. On notera parmi des choses évidentes (mais qu’il est toujours bon de rappeler) comme la force morale, des axes plus originaux sur la culture de la compréhension à développer, la nécessité (enfin exposée) du nombre et des possibilités de l’acquérir dans un contexte démographique contraint (et surtout dans le cadre d’une armée professionnelle), le besoin conséquent d’un sur-encadrement pour faire face à une montée en puissance ou à l’assistance militaire (allez faire comprendre le contexte de redondance à Bercy !), la gestion du tempo des opérations, l’endurance, etc. Tout cela reste évidemment plutôt abstrait dans ce genre de document mais intéressant et surtout opératoire.

Au bilan, ATF est évidemment bien plus un point de situation de la conflictualité au XXIe siècle qu’un exercice de prédiction, et c’est mieux ainsi. Il témoigne finalement surtout en creux des faiblesses actuelles de notre modèle de forces, « techno-pro-compact », au regard des conflits de la mondialisation, qui ne se résument pas comme on l’avait cru à de la « gestion de crises » mais bien à des guerres, essentiellement contre des groupes armés. On sent bien, éternelle tension, que ces conflits n’apparaissent pas assez structurants et on agite bien toujours la possibilité de conflits conventionnels interétatiques (merci à la Russie d’exister). On n’insulte pas l’avenir et cela permet mais aussi d’attirer vers le haut, budgets et programmes (ou l’inverse). Pour autant, il n’est pas inutile de rappeler, qu’hormis à Bouaké en 2004, aucun soldat français n’a jamais été tué par une balle ou un obus d’une armée régulière ennemie depuis 1961, ou que la plupart des quelques conflits interétatiques auxquels la France a participé sont survenus dans la période de liberté d’action diplomatique des Etats-Unis (1990-2011), période qui semble clairement se terminer et constitue le fait nouveau essentiel de la conflictualité. En cela l’opération Serval au Mali est bien plus un retour en arrière (aux années 1970), avant l’époque du « soldat de la paix » puis celles des coalitions de l’OTAN ou, ce qui revient au même, des Etats-Unis. La guerre est chose politique et, on peut le regretter, la politique (comme les évolutions écologiques ou celles des ressources énergétiques) est bien absente de ce document, où on évoque bien une « menace » abstraite. Cette menace, c’est en réalité la guerre en cours contre des organisations djihadistes et cette guerre risque de durer encore longtemps, l’Action terrestre future est donc d’abord la continuation de cette lutte jusqu’à la victoire.

Le principe de confiance

Posted: 15 Mar 2017 08:13 AM PDT
Publié le 27/05/2013

Le jeu de l’investissement a été inventé par le sociologue américain par Joyce Berg en 1995. Son principe est simple : un « investisseur » A et un « mandataire » B, qui ne se connaissent pas, ne se voient pas et ne se rencontreront pas après l’expérience, reçoivent chacun 10 euros de participation forfaitaire. A peut décider de garder son argent ou d’en donner tout ou partie à B (par exemple 5), sachant que la somme est alors triplée (les 5 deviennent 15) et que B peut, à son tour, renvoyer de l’argent à A (par exemple 7 sur les 15 reçus).

Si les individus sont des homo economicus froids et rationnels, B n’a aucun intérêt à rendre de l’argent et de ce fait A n’a aucun intérêt à lui en envoyer et chacun part avec ses 10 dollars de départ, soit un gain collectif de 20 euros. Comme d’habitude la réalité est un peu différente. Dans l’expérience réalisée par Berg seuls 2 « investisseurs » A sur 32 n’ont rien donné et un tiers des B a donné nettement plus que ce qui avait été reçu de A et un tiers n’a rendu qu’un euro ou moins. Pour une moyenne de 5 euros donnés, chaque A a reçu 7 euros. Au bilan, les A font très largement confiance aux B et ceux-ci honorent cette confiance par un acte réciproque. Chaque paire repart avec un gain moyen exact de 30,3 euros (ref). S’il aboutit parfois à des échecs individuels, le principe de confiance est collectivement nettement plus performant que le principe de précaution.

Cette expérience de l’investissement a été modulée ensuite en fonction de différents paramètres. On a ainsi démontré que les hommes A prenaient assez nettement plus de risques avec des inconnus que les femmes A mais qu’en revanche les femmes B étaient plus généreuses que les hommes B. Les paires hommes « investisseurs » et femmes « mandataires » se sont avérés nettement plus performantes que les paires inverses et surtout plus que les groupes unisexes. Une autre expérience a montré qu’en faisant respirer de l’ocytocine aux A on faisait augmenter de 17 % le niveau moyen d’investissement (ref). La confiance est donc aussi une donnée chimique.

C’est aussi une donnée culturelle puisqu’on constate des différences assez nettes entre les pays. En France, si le nombre de A qui font confiance est aussi important qu’aux Etats-Unis le montant moyen accordé à B y est inférieur (4,66 euros) et la proportion de retour du même niveau. Le gain moyen des paires n’est plus que de 28,47. En Allemagne, en revanche, les A donnent en moyenne 6,6 euros et les retours sont supérieurs. Le gain moyen est de 33,27 euros. D’une manière générale, les pays du nord de l’Europe font plus confiance que ceux du sud. On retrouve logiquement cette tendance dans leur capacité à mettre en place des organisations horizontales importantes réunissant des inconnus comme les corporations, les syndicats ou les partis politiques et dans la capacité à se réguler par le dialogue, là où les pays du sud fonctionnent sur l’association souvent conflictuelle de petites cellules de confiance (la famille, les bandes, etc.) et de structures très hiérarchisées. Ces différences se retrouvent dans les performances économiques comme dans la consommation d’anxiolytiques.

L’absence de confiance dans l’avenir mais aussi et surtout les uns dans les autres est le poison qui tue lentement une société et de ce point de vue la France actuelle ne se porte pas très bien. Pour autant, la mort n’est pas irrémédiable. On a vu des retournements spectaculaires. La France des trente glorieuses n’était plus celle des années trente et le Royaume-Uni de la Brit pop était autrement plus dynamique que celui des années Clash. Une nouvelle « aventure française » est non seulement obligatoire, elle est même possible à condition d’avoir confiance dans la confiance.

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