Cairn info:André Suarès, entre mer et terre par Robert Parienté

La pensée de midi

2000/1 (N° 1)

  • Pages : 208
  • ISBN : 9782742726240
  • Éditeur : Actes sud


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Emile Antoine Bourdelle, Lettre aquarellée et signée adressée à André Suarès en 1924 (“Le génie de votre âme appelle Bach…”)
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André Suarès est né à Marseille en 1868, dans une famille israélite, d’origine italienne par son père, provençale du côté maternel. Parfois considéré, dans les années vingt, comme l’égal de Gide, Valéry et Claudel, c’était un visionnaire que respectait Jean Paulhan, un éblouissant styliste qu’admirait Alain-Fournier, un fascinant portraitiste qu’affectionnait André Malraux, un penseur profond que reconnaissait Henri Bergson, un critique d’art aux vues futuristes que côtoyaient Georges Rouault et Antoine Bourdelle, un poète inspiré qui subjuguait Stefan Zweig.

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A sa mort, en 1948, il laissait une œuvre immense : près de cent livres, sans compter des milliers de pages inédites !

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Indépendant de toute faction politique, idéologique ou religieuse, il dérangeait l’ordre établi. Se définissant comme un messager de la beauté, un rêveur d’émotion, un conquérant de la grandeur, il prit le risque démesuré de tenter de laver notre société de ses souillures ; il stigmatisa l’injustice, le fanatisme, la tyrannie. Fidèle à ses idées, jusqu’au sacrifice de soi, il s’isola dans un repliement volontaire qui en fit un anachorète de la littérature. Dans ses carnets, il écrivait en 1906 : “Il n’y a pas de porte qui pourrait se vanter que j’y frappe. Je ne me rendrai pas aux sommations de la facilité. Je juge le succès à l’argent qui le mesure. Et mon mépris est fondé là- dessus [1][1] Carnets Suarès, inédits, Bibliothèque littéraire Jacques-….”

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Fixé à Paris à partir de 1897, André Suarès demeure un homme de la Méditerranée. Jeune collégien au lycée Thiers de Marseille, il s’immerge déjà dans les tragédies des grands classiques grecs qu’il lit dans le texte, d’où cette constante qu’on retrouve tout au long de sa vie : Athènes est la racine de l’intelligence ; Aristophane, Aristote, Eschyle, Euripide sont ses dieux ; il cultive avec eux les grands mythes, tels ceux des sirènes, de la Toison d’or, de Médée, de Circé, des Argonautes, de Némésis, dont il dégage la signification philosophique par des aphorismes à la manière du style présocratique. Il s’intéresse également aux savants, affirmant l’aspect esthétique de la science : Hippocrate, Archimède, Euclide font escorte à Platon dans ce qu’ils ont de divin et de magique.

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A la recherche de la connaissance absolue, Suarès bâtit un rêve qu’il ne réalisera jamais, car il ne verra pas la Grèce, son “Eldorado”. Cette frustration du voyage tant convoité ne l’empêche pas d’adapter La Tragédie d’Elektre et Oreste[2][2] André Suarès, La Tragédie d’Elektre et Oreste, in Cahiers…, de conter la légende d’Achille vengeur[3][3] André Suarès, Achille vengeur, Vers et Prose, 1907, le drame d’Ellys et Thanatos[4][4] André Suarès, Ellys et Thanatos, Rougerie, 1978.. Il donne aussi Temples grecs, maisons des Dieux[5][5] André Suarès, Temples grecs, maisons des Dieux, Dantan,…, texte qui glorifie la beauté des monuments qu’il n’a pu découvrir en Grèce, mais qu’il célèbre en Sicile.

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Dans sa correspondance, la pensée de Suarès se dévoile sans fard. La plainte ou l’appel d’un cœur anxieux s’y expriment en toute liberté. A Maurice Pottecher, créateur du Théâtre du Peuple, il écrit : “Athènes, quel nom, quel appel ! Une mère presque divine, qu’on pourrait baiser à genoux, avant de mourir. Voir le Parthénon et Delphes ! Et les îles ! Et l’Asie ! […] Mais tout de même, si Hermès me mène cette nuit à Athènes, je consens à n’aller pas plus loin [6][6] Lettre inédite, 21 mai 1909, collection Robert Par….”

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Parallèlement aux sources grecques, la passion de Suarès pour la Provence et l’Italie est, elle aussi, profondément enracinée en son âme. A cinq reprises, entre 1895 et 1928, il se rend en Italie. Quand, en 1895, Suarès effectue son premier voyage dans la péninsule, son père, né à Gênes, est mort depuis trois ans des suites d’une longue et douloureuse maladie. Riche naguère, sa famille est ruinée. Après une longue période de claustration, Suarès s’est mis en mouvement pour répondre à des exigences qui ne sont pas d’ordre familial, mais qui relèvent de la spiritualité et de l’art. A la recherche de la grandeur, il croise les mythes qui hantent son imagination, les grands artistes qu’il admire, du Quattrocento à la Renaissance, et les conquérants qui ont modelé l’Italie, à la fin du Moyen Age.

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Adolescent, Suarès a bénéficié de l’influence d’un cousin qui lui fut si cher qu’il l’appelait “mon second papa” : Edouard Petit, futur inspecteur général de l’Instruction publique, a écrit de nombreux livres, dont une monumentale biographie d’Andrea Doria, l’un des plus fameux condottiere des xve et xvie siècles. Cet ouvrage a imprégné l’esprit du futur écrivain à un point tel qu’il faut y voir le ferment du plus fameux de ses ouvrages, Voyage du Condottiere, composé, en trois volets, de 1902 à 1932 [7][7] André Suarès, Vers Venise, in La Grande Revue, 1910 ;….

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Dans ces sept cents pages sur l’Italie, le voyageur, c’est-à-dire Suarès lui-même, s’identifie au Condottiere, si bien qu’on ne sait jamais s’il est le narrateur ou le héros d’une aventure où il se dédouble une seconde fois sous le nom de Caërdal (quêteur de beauté en celte). Il n’en finit pas de viser un but inaccessible où il pourrait définir l’infini de la perfection, au terme d’un itinéraire parsemé de fantasmes, de joies, d’amour, de rêveries. Les campagnes d’Italie de Suarès constituent une rémission de la solitude et de l’inassouvi. En 1895, ses chroniques sur Rome [8][8] André Suarès, Rome, Calmann-Lévy, 1998., adressées à la Revue de Paris, sont demeurées lettre morte. Il lui faut attendre 1910 pour que La Grande Revue publie la plupart des chapitres composant Vers Venise, premier tome du Voyage. Dans son récit, Suarès use constamment de métaphores, d’ellipses qu’il faut interpréter comme un message initiatique. La vie transcendée par la grandeur apparaît ainsi à travers le prisme de la beauté qui substitue l’extase à la vie quotidienne. Botticelli, Giotto, Fra Angelico, Léonard de Vinci, Michel-Ange, Raphaël, Verrocchio symbolisent cette quête de l’absolu du condottiere de l’art, qui est à la fois Suarès et celui qui le conduit sur les lieux saints.

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Comme l’a expliqué Gabriel Bounoure, le critique qui a le mieux compris l’écrivain, avant la guerre, le Condottiere est une fiction que Suarès s’est forgée dans l’ennui dévorant de son adolescence à Marseille ; elle répond à un vœu d’évasion et de conquête : voyager parmi les œuvres, s’emparer des siècles, trouver la plénitude qui le fuit. Les drames, les deuils – la mort de sa mère à 25 ans, de son père au terme d’une longue agonie –, la faillite de sa famille, les espérances littéraires déçues, l’ont poussé à sortir d’une retraite de plusieurs années, au Roucas-Blanc, à proximité de Marseille ; là, il a vécu en ermite, rêvant d’impossibles départs, avant de s’élancer à la recherche de ce que Marseille lui avait refusé.

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C’est Jean, son frère, de deux ans son cadet, officier de marine, dont il suit la vie quotidienne à bord des navires de guerre, qui le convainc de rompre cet exil volontaire.

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Trois décennies plus tard, Suarès révélera : “Je ne vais pas chercher les lointains rivages pour leur éloignement ; je pars pour me trouver moi-même [9][9] Lettre inédite, non datée (1895), Bibliothèque nat….” Son frère vogue au loin quelque part sur l’océan Pacifique. Ils s’écrivent presque chaque jour. Adaptant les lettres de Jean, André Suarès compose des chroniques maritimes qu’il signe du pseudonyme de Lieutenant X et qui paraissent dans la Revue de Paris. Jean meurt accidentellement en 1902 dans l’arsenal de Toulon ; André, comme amputé d’une partie de lui-même, est inconsolable. Neuf ans plus tard, au cours d’un séjour à Toulon, il évoque l’ombre du cher disparu : “Un soir d’été, quand le soleil descend le plus lentement, j’ai suivi des yeux un voyageur qui partait : un bateau de guerre emportait, vers l’autre bout de la terre, ce que j’aimais le plus au monde. Bien des heures, j’ai été là, solitaire. Comme aujourd’hui, la mer, qui est toute vie et la matrice inépuisable des formes, était belle, mais alors elle n’était pas déserte […] Et dans le souvenir, ce qui fut un temps de douleur semble avoir été un temps de joie parfait [10][10] André Suarès, Sur la Vie, tome I, Emile-Paul, 1909.”

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Les départs ont, de longue date, tourmenté Suarès : “Celui qui naît et grandit à Marseille n’a pas besoin de partir : il est déjà parti, écrit-il en 1930. Plus fort que le désir du voyage, le désir de la mer, la nostalgie d’ailleurs. Où ? Ailleurs. A quelle fin ? Ailleurs. Pourquoi ? Ailleurs est le nom du pays inconnu, le plus beau des pays. Ailleurs, le pays où l’on n’est pas et où l’on pourrait être ; celui où nul n’a été jusqu’à ce qu’on y soit […] A Marseille, comme dans tous les grands ports, l’indigène aime la mer […] Jour et nuit, les mâts tissent le filet de la séduction et le cœur du jeune homme fait nœud à chaque maille [11][11] André Suarès, Marsiho, Trémois, 1930, bois de Louis….”

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Mer, terre, partance, houle de l’incertitude, ressac de l’impatience, vagues de la nostalgie… Suarès vit au rythme de cette alternance, de cette bipolarité, sans cesse évoquée dans ses livres : “En Provence, je suis en rade. Il n’est point de port qui donne le départ à l’égal de Marseille. Il pénètre au cœur de la cité ; il vient chercher l’homme au pied du lit, au saut du train. Tout y parle de départ, tout s’y précipite […] La mer à Marseille ne connaît pas le flux ni le reflux, ou si peu que rien […] Le fond grec et provençal de ce peuple repousse le chaos ; une gaîté puissante est le second mistral qui souffle du Rhône sur les collines sœurs de l’Ionie […] Marseille est universelle. C’est le port comme jadis Alexandrie dut l’être [12][12] Marsiho, op. cit..”

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A près de trente ans, inconnu du monde littéraire, Suarès a quitté Marseille pour se rendre à Paris où il brûle de s’imposer. Le silence dans lequel il développe son art, le mépris ou la méconnaissance de la critique n’ont qu’un exutoire : ses échappées vers la terre de Provence où il se rend chaque année, en évitant Marseille. Devenu l’ami du graveur-imprimeur-éditeur Louis Jou, avec lequel il réalise plusieurs livres, Suarès fait des Baux-de-Provence son point de ralliement, son refuge.

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A Antoine Bourdelle, le grand sculpteur, dont il est l’un des proches, il explique : “C’est le pays où je suis né. Je n’avais plus quitté Paris depuis neuf ans ; je n’en pouvais plus ; j’avais la nostalgie des pins et des oliviers […] Tout parle ici de ligne et d’éternité [13][13] Lettre à Bourdelle, 17 août 1922, De l’amitié, Arted,….” Plus tard, Suarès ajoute : “Je ne sais pas de lieu plus admirable que Les Baux. Ce paysage nous sépare de tout ce qui nous offense […] Il nous rend à la plus haute part de nous-mêmes, la seule réelle ; il nous en fait une vocation […] Aux Baux, la grandeur a du charme et le charme est plein de grandeur [14][14] Lettre à Bourdelle, 21 juillet 1926, De l’amitié, op…..”

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Suarès remplit des dizaines de carnets de notes, rédige des centaines de pages. Dès 1922, il établit le plan d’un ouvrage qui ne sera édité qu’en 1993 [15][15] André Suarès, Provence, dessins originaux d’André Hambourg,… : Avignon, Arles, Tarascon, Beaucaire, Montmajour, Saint-Rémy, Les Baux, Toulon, Marseille sont les étapes de ce pèlerinage sentimental. Dans un climat roboratif, le poète compose des récits rustiques, qui vont au-delà de la simple anecdote. Les Baux, grand roc désolé, encore ignoré des touristes, substituent à la solitude parisienne de l’écrivain un isolement plus salubre, loin des modes et des intrigues. La Provence est le miroir de l’âme de Suarès : “Cette colonie grecque” a colonisé l’esprit de la France. Et si la France est l’Attique du monde moderne, elle le doit surtout à l’influence provençale. La beauté des Baux est pour lui une musique dont il orchestre les timbres, les sonorités et les crescendos. Le mistral, “grand fouet bleu à battre l’horizon”, bondit sur le paysage et l’accompagne. “Qui ne pense au vent, écrit-il, ne peut penser Provence. Elle est le royaume du mistral […] Il purifie. Il pèle les monts, il dore les pierres […] Là-haut, aux Baux, le grand vent de la mer se marie à la pluie longue. En Provence, le vent de terre tue la pluie et se jette à l’eau pour se marier à la mer […] Qui n’aime pas le mistral n’aime pas la Provence et ne comprendra jamais la mer [16][16] André Suarès, Idées et Visions, Emile-Paul, 1913.…”

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En pleine terre, Suarès demeure hanté par la mer, dont il devine le murmure “comme un enfant qui dort, ou comme un cœur qui bat le temps de la vie”. Elle revient dans ses pensées, lancinante comme un leitmotiv. En 1913, dans Croquis de Provence, il en fixait ainsi le rythme : “La mer violente est mon climat, où il faut toujours agir, et faire route, à moins de faire naufrage […] La mer dangereuse dans les orages de la brume et du soleil est la mer qui me convient [17][17] Idées et Visions, op. cit..”

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Dans Provence, il complète ses impressions : “Sens de la mer aux Baux : il est parfois si présent et si vif, que, fermant un peu les yeux, je crois être au sommet d’un cap, à la pointe d’une île […] Ah, laissez-moi croire qu’en Provence, je suis déjà entre Sounion et l’Olympe. Je ne garde que trop de regret de fermer les yeux sans les avoir ouverts un jour sur l’Acropole.”

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La mer, Suarès l’imagine, même quand il en est privé. Les souvenirs affluent : “A l’étable de la Joliette et d’Arenc, là, je le sais, la mer clapote à quai contre la quille des navires ; là, les vaisseaux mouillés, demain, lèveront l’ancre ; là est le voyage, l’aventure, le soleil, les routes de la Grèce et de l’Asie ; là, les balancelles catalanes, et coulant sur les dalles du Vieux-Port, les flots d’oranges […] C’est la mer, ce que j’aime le plus, le ciel liquide où l’on embarque, où l’on navigue : la planche est retirée, on est à bord comme l’on ressuscite, et déjà dans une autre vie […] C’est la mer où j’ai vécu ma plus belle part, la mer qui m’est commune comme si j’en étais sorti [18][18] André Suarès, Bouclier du Zodiaque, Le Cherche-Midi,….”

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Une autre vie… Dans son imaginaire, Suarès se dédouble et transpose le rôle qu’il aurait pu tenir à la place de son frère bien-aimé. Dans un poème en prose, daté de 1905, il écrit : “Seul. Absolument seul. Tous ils dorment. Je veille. Je suis responsable du navire et de la marche. Je sors de la bourrasque ; j’échappe à la goule du cataclysme quand le ciel et la terre se mordent jusqu’aux dents, et qu’en leur rage le fou haineux, le vent, les excite [19][19] Lettre inédite, 17 août 1927, …”

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En 1928, André Suarès effectue son cinquième et dernier voyage en Italie ; mais il ne reconnaît plus le pays qu’il a tant aimé. La révolution politique l’a fait basculer dans la dictature ; l’Italie lui semble une énigme ; le peuple laisse faire Mussolini que l’écrivain qualifie de “Napoléon Primaire”. Peu après, Suarès commence à dresser un violent réquisitoire contre le nazisme.

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Contraint de quitter son domicile parisien, à l’automne 1929, Suarès se réfugie à Collioure, puis chez des amis, près de Toulon. Il y achève Marsiho, commencé quatre ans plus tôt. Il décide alors de retourner dans sa ville natale qu’il n’avait pas revue depuis 1913. Suarès retrouve Marseille et la vie réelle qu’il n’a cessé de fuir depuis son départ de la cité phocéenne. Il reconnaît que le plus beau luxe est la vie. Le Condottiere a rentré ses griffes ; il n’en veut plus à la cité qui a détruit ses rêves d’adolescent. Il assume le monde qui l’entoure. Il sait qu’on ne peut ou ne doit pas vivre de sa seule pensée. Il en a fait l’aveu, trois ans plus tôt, à Gabriel Bounoure : “Je brûlais comme un enfant de conquérir les pays étrangers […] Parti pour la conquête, j’ai le sentiment d’avoir obtenu une sorte de victoire sur moi-même, et, subi, par le siècle, une grande défaite […] Je me demande si la défaite ne m’était pas nécessaire : sans elle, je me fusse peut-être fixé sur le champ de bataille. C’est la défaite qui m’a prié de rentrer en Provence et de me rendre à la paix de la lumière. Car enfin, il faut se consoler d’avoir manqué le bonheur et se punir d’y avoir cru [20][20] Lettre inédite, 17 août 1927, collection Maurice N….”

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Suarès, à soixante-deux ans, ressuscite le fantôme du lycéen qui avait voulu s’imposer à Paris. Marsiho, poème d’amour en prose, où il peint sans concession les splendeurs et les misères de sa ville, est le cri du cœur d’un homme qui a gardé son âme d’enfant ; il en appelle à ses souvenirs : “Par un matin de pierre dure, au temps de Pâques, entre avril et mars, si tu peux rester debout sur le balcon de Notre-Dame-de-la-Garde, quand souffle le mistral et que l’équinoxe joue à la balle avec les bateaux sur la mer, tu fais, sans quitter le roc, la traversée de la tempête la plus sèche qui soit au monde […] Tiens-toi ferme à la rampe. Tu es sur le pont du plus haut bord entre tous les navires […] Marsiho est nue. Le mistral lui arrache tous ses vêtements et la nudité révèle la splendeur de la ville [21][21] Marsiho, op. cit..”

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Même quand il se cramponne à la terre ferme, Suarès, à Marseille, a toujours les yeux sur la mer. Mais il ne s’y attarde pas davantage. Son adieu à sa ville, qu’il ne reverra que brièvement en 1943, est cette fois sans mélancolie, sans tristesse. Il reviendra souvent en Provence, sur son rocher des Baux, pour contempler de haut le genre humain, non sans lâcher ce cri du cœur : “Qu’allons-nous faire ailleurs ? Quel démon nous incite à l’exil. Quelle absurde idée, quelle sotte folie de sacrifier le bonheur possible à la chimère de l’ambition de la gloire ! On perd sa vie pour la gagner. Etre soustrait à cette fatalité, tel est l’avantage d’une naissance riche et aisée. Mes héros ont eu ce bonheur presque tous. Et naître en Provence vous l’assure déjà à moitié. On peut y vivre à moindre frais. L’essentiel y coûte peu. On est là naturellement sobre. Le soleil nourrit et chauffe […] Etre pauvre sans en souffrir, ni même s’en apercevoir, voilà une vertu d’aristocrate [22][22] Provence, op. cit..”

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Suarès sait qu’il a bouclé la boucle de sa course ; il n’oubliera pas ces heures de joie simple où “le voyageur revoit l’énorme cuve de la vie où bout le commerce et la luxure […] Il connaît toutes les heures de ces rivages, des anses et des îles, les rues qui montent, les allées d’arbres ; il repasse en esprit les aspects de la terre et les mœurs du pays [23][23] Marsiho, op. cit.…”

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Terre, mer, tant aimées, tant célébrées dans Marsiho, le plus beau livre-miroir qu’il ait écrit. Apaisé, mais nullement résigné, il continuera, sans désemparer, de percer les mystères de la vie, afin d’“entendre battre dans son cœur le cœur du monde”.

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Selon ses dernières volontés, il repose dans “le sage petit enclos des Baux, dont rien ne peut troubler le silence et la paix sereine”. Sur la dalle de granit nu, un nom et deux dates, 1868-1948, naissance et mort. Suarès a voulu défier l’oubli dont il a longtemps souffert. Le farouche rocher symbolise sa passion de la grandeur, son rejet des injustices, son amour de la liberté. Le Condottiere termine son périple là où il l’a voulu. Pour l’éternité, il demeure la voix prophétique de sa génération pour les temps futurs.

Notes

[1]

Carnets Suarès, inédits, Bibliothèque littéraire Jacques- Doucet.

[2]

André Suarès, La Tragédie d’Elektre et Oreste, in Cahiers de la Quinzaine, 1905.

[3]

André Suarès, Achille vengeur, Vers et Prose, 1907.

[4]

André Suarès, Ellys et Thanatos, Rougerie, 1978.

[5]

André Suarès, Temples grecs, maisons des Dieux, Dantan, Paris, 1937, eaux-fortes de Matossy ; Granit, 1982.

[6]

Lettre inédite, 21 mai 1909, collection Robert Parienté.

[7]

André Suarès, Vers Venise, in La Grande Revue, 1910 ; Emile-Paul, 1932 ; Le Livre de Poche, 1997.

[8]

André Suarès, Rome, Calmann-Lévy, 1998.

[9]

Lettre inédite, non datée (1895), Bibliothèque nationale.

[10]

André Suarès, Sur la Vie, tome I, Emile-Paul, 1909.

[11]

André Suarès, Marsiho, Trémois, 1930, bois de Louis Jou ; Grasset, 1933 ; Jeanne Laffitte, 1980.

[12]

Marsiho, op. cit.

[13]

Lettre à Bourdelle, 17 août 1922, De l’amitié, Arted, 1977.

[14]

Lettre à Bourdelle, 21 juillet 1926, De l’amitié, op. cit.

[15]

André Suarès, Provence, dessins originaux d’André Hambourg, Edisud, 1993.

[16]

André Suarès, Idées et Visions, Emile-Paul, 1913.

[17]

Idées et Visions, op. cit.

[18]

André Suarès, Bouclier du Zodiaque, Le Cherche-Midi, 1994.

[19]

Lettre inédite, 17 août 1927,

collection Maurice Noël.

[20]

Lettre inédite, 17 août 1927, collection Maurice Noël.

[21]

Marsiho, op. cit.

[22]

Provence, op. cit.

[23]

Marsiho, op. cit.


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