LES INDO-EUROPÉENS ET L’ARCHÉOLOGIE par Bernard Sergent

LES INDO-EUROPÉENS ET L’ARCHÉOLOGIE
Bernard Sergent
1. La notion d’indo-européen est linguistique. Elle résulte de l’observation, faite dès le
XVIIe siècle, et approfondie essentiellement par des travaux du XKe siècle, de
l’étroit apparentement d’un grand nombre de langues s’étendant, d’est en ouest, du
Bengale à l’Europe occidentale.
Les études linguistiques ont amené à réunir dans cette famille dite indo-européenne
pour les raisons géographiques qu’on vient d’indiquer: les langues indo-iraniennes;
«tokhariennes» (ou arSi-kuci; disparues); anatoliennes (disparues); arménienne; phrygienne
(disparue); daco-thraces (disparues); grecques; illyriennes (disparues); albanaise;
balto-slaves; germaniques; italiques; ligures (disparues); celtiques. L’appartenance
de l’étrusque à cette famille est une question en cours de débat1.
2. Les linguistes travaillant sur les parentés entre langues distinguent deux types
d’apparentement: les familles linguistiques génétiques et les familles linguistiques
aréales.
Les premières sont d’origine commune: elles sont issues d’une même langue
primitive qui s’est secondairement fragmentée, chaque segment subissant ensuite son
évolution propre, l’ensemble des langues divergeant alors progressivement les unes
par rapport aux autres. Ainsi, les langues latines, par exemple, ou les langues slaves,
à l’intérieur de la famille indo-européenne, sont clairement génétiques: les premières
sont issues du latin parlé à Rome, les secondes de la langue parlée par un peuple qui,
il y a un millénaire et demi, habitait au nord des Carpathes orientales. On remarquera
que la proximité de ces langues, qui permet encore souvent l’incompréhensibilité à
l’intérieur de chacun des groupes, est fonction de l’âge relativement récent de
l’éclatement de l’unité linguistique: environ un millénaire et demi dans l’un et l’autre
cas.
Une famille aréale résulte des superpositions et entrecroisement d’isoglosses entre
langues ayant longtemps voisiné, sans être pour autant d’origine commune: un
exemple célèbre est celui des langues balkaniques contemporaines, qui, quoique
distinctes (langues slaves du sud, langue roumaine, albanais) ont élaboré un certain
nombre de traits communs. Un autre exemple est fourni par l’immense famille appelée
classiquement «ouralo-altaïque», et dans laquelle on fait entrer les langues
ouraliennes, turques, mongoles, tunguz. En l’état actuel des recherches, rien n’oblige à
penser que ces langues sont d’origine commune; les incessants échanges entre
groupes dans le nord de FEurasie ont par contre favorisé l’homogénéisation partielle
des langues en question.
Sur ce, B. Sergent, Les Indo-Européens. Histoire, langues, mythes, Paris 1995,148-50.
SEL 16 (1999)
86 B. Sergent
3. La famille indo-européenne, replacée dans ce cadre, appartient clairement à la
première catégorie. La parenté des langues indo-européennes est étroite, étant à la
fois grammaticale, syntaxique, phonétique, lexicologique. Cest-à-dire que la comparaison
entre elles permet de reconstituer une flexion (nominale: déclinaisons; et verbale:
conjugaisons) commune, des règles de régie entre constituants de la phrase, un
phonétisme originel dont les phonétismes particuliers des langues dérivent par des
évolutions rigoureusement coordonnées (notions de «loi phonétique», et d’équations
phonologiques), enfin un très important vocabulaire commun, s’exprimant tant au
niveau des racines communes (dites verbales) que des mots, grâce à une série de
suffixes communs à tout ou partie de la famille et projetables ainsi au niveau indoeuropéen
commun.
4. Les linguistes se partagent sur le statut des formes (phonétiques, lexicologiques)
reconstituées. Ont-elles un statut objectif, c’est-à-dire, reconstitue-t-on par elles
d’authentiques mots d’une langue disparue, l’indo-européen ? Ou bien ne sont-elles
que des équations, des outils de travail permettant l’exploration toujours plus
approfondie des matériaux constituant des langues historiquement attestées ?
Cette question d’épistémologie linguistique n’a pas d’incidence sur la conséquence
historique qu’il y a à tirer de la définition de la famille indo-européenne comme
génétique: dans l’un et l’autre cas, postuler une langue disparue implique la postulation
de ses locuteurs.
C’est-à-dire, la famille linguistique indo-européenne étant de type génétique, la
notion d’un groupe d’hommes, d’une société, ayant parlé la langue originelle d’où
procèdent par évolutions divergentes les langues historiques est une nécessité
logique2.
5. Dès les premiers pas de la recherche en indo-européanisme, la notion d’un «foyer
originel» d’où se seraient dispersés les porteurs des formes ancestrales des langues
historiquement attestées s’est imposée aux esprits. Au début du XVIIIe siècle déjà, le
philosophe (et linguiste) Leibniz envisageait, pour les raisons de répartition
géographique déjà indiquées, la zone des steppes du sud de la Russie comme foyer
initial de dispersion.
La recherche archéologique n’avait pas alors commencé, et toute hypothèse de ce
type restera spéculative jusqu’au XXe siècle, en l’absence de tout moyen de
Sur ce, voir la discussion rigoureuse de J. Untermann, Ursprache und geschichtiiche Wirklichkeit:
derBeitrag der Indogermanistik zu den Ethnogenesisfrage, in Studien zurEthnogenese, Opladen,
Abhandlungen der Rheinisch-Westfâlischen Akademie der Wissenschaften 72, 1975,133-64, qui
montre que, quelles que soient les théories explicatives proposées, généralement valables pour
rendre compte d’un stade donné du développement des langues indo-européennes, «on est toujours
renvoyé, au-delà, au modèle de l’arbre généalogique, donc à l’idée d’un noyau originel parlant une
langue (ou un groupe serré de dialectes) qui est bien l’ancêtre des langues indo-européennes
historiques» (M. Rodinson, compte-rendu de J. Untermann, Ursprache, cit., BSL 82,1987,163).
Le «groupe serré de dialectes» lui-même (dont a parlé Meillet) implique la scission en fragments
d’une langue unique initiale.
Les Indo-Européens et l’archéologie 87
recoupement «sur le terrain». Au XIXe siècle, la plupart des auteurs envisagent une
origine asiatique pour les Indo-Européens3.
6. L’archéologie se développe dès la fin du XVIIIe siècle et prend son essor au
XIXe.
La linguistique comparée indo-européenne est alors en situation de demande par
rapport à l’archéologie: puisqu’elle implique l’expansion et la divergence d’un peuple
de telle sorte que des langues aient été portées sur un territoire immense, s’étendant
de l’Inde orientale à l’Atlantique, l’archéologie est requise d’apporter un éclaircissement
décisif sur le processus en cause.
Seule la multiplication des fouilles et des synthèses, la mise au point d’une
chronologie précise et d’une cartographie des civilisations préhistoriques permettront
de faire des hypothèses. Ce stade commence à être atteint à la fin du XIXe siècle.
7. L’archéologie mettra cependant encore trois quarts de siècles à fournir une réponse
adéquate au problème posé par la linguistique comparée.
En attendant, l’abondance du matériel recueilli dans la seconde moitié du XIXe
siècle permet les premières hypothèses archéologiques.
Le premier, au tout début de ce siècle, l’archéologue allemand Georg Kossinna
pense pouvoir reconstituer les «raids» {Ztige) par lesquels les différentes langues
indo-européennes ont été portées, au départ de l’Allemagne du nord, dans toutes les
directions, en une vingtaine d’expansions successives.
8. Le caractère entièrement arbitraire des Ztige de Kossinna a été immédiatement
dénoncé4. Mais son hypothèse porte un triple enseignement:
a) Kossinna dépendait d’hypothèses antérieures qui, dans les années 1880, pour des
raisons anthropologiques racistes, avaient localisé le foyer originel de dispersion des
Indo-Européens en Allemagne du nord: la recherche archéologique s’est ainsi trouvée
dès le début engagée et pré-déterminée par une vision nationaliste du problème. La
conception de Kossinna se relie directement au mélange idéologico-scientifique qui
s’organisait en Allemagne depuis la fin du XIXe siècle et amènera aux aberrations
nazies.
b) Le caractère arbitraire de ses hypothèses est la rançon, inévitable, de l’impossibilité
structurelle dans laquelle se trouve l’archéologie de prouver quoi que ce soit sur le
caractère d’un groupe humain défini uniquement par des objets matériels, c’est-à-dire
en l’absence de documents linguistiques. En somme, la linguistique comparée exige
de l’archéologie qu’elle prolonge vers le passé la recherche pour elle limitée par l’âge
des textes (les plus anciens, dans le domaine indo-européen, sont du Hé millénaire
avant notre ère, en Anatolie et en Grèce), mais en même temps toute hypothèse
Pour l’historique de ces hypothèses, et des premiers travaux sur les langues indo-européennes, B.
Sergent, Leslndo-Européens, cit., 20-64.
G. Kossina, Die indogermanische Frage archâologisch beantwortet, ZfE 34, 1902. Et contra S.
Feist, Kultw, Ausbreitung undHerkunftderlndogermanen, Berlin 1913.
88 B. Sergent
requerrait une vérification linguistique des identifications, vérification précisément
impossible en l’absence de texte.
Une telle aporie ne peut se résoudre que, la) par une connaissance rigoureuse du
dossier indo-européen; et 2a) par une grande prudence herméneutique.
c) Qu’une hypothèse aussi artificielle que celle de Kossinna ait pu être produite
témoigne de ce qui sera pendant des décennies la croix que devra porter
l’archéologie: en fait les hypothèses d’identification archéologique des Indo-
Européens ont été faites à une époque où l’état d’avancement des connaissances
archéologiques sur les différents domaines géographiques était extrêmement inégal.
Toutes étaient donc prématurées.
9. Ces trois raisons ont co-agi pour multiplier, pendant les trois premiers quarts du
XXe siècle, et encore, parfois, de nos jours, les hypothèses.
On trouvera, dans le beau livre publié par Pedro Bosch-Gimpera, en espagnol, en
1961, et dans sa traduction en français par les soins de Raymond Lantier, en 1964,
l’essentiel des hypothèses jusqu’à cette date. Il n’entre pas dans le cadre de cet article
de les examiner toutes.
On éliminera sans autre forme de procès:
– les hypothèses évidemment nationalistes, qui consistent pour les intellectuels de tel
ou tel peuple, de proclamer leur propre pays foyer commun de divergence des Indo-
Européens, et dès lors leur propre peuple principal, ou «plus pur», etc., descendant
des Indo-Européens.
– les hypothèses spéculatives qui se fondent sur un seul ordre de données, isolé
arbitrairement du (complexe et immense) dossier indo-européen: l’une, pour des
raisons astronomiques, veut faire venir les Indo-Européens des régions polaires; une
autre, en fonction de données génétiques, veut les faire venir de l’Inde; etc.
– les hypothèses faites par des auteurs (généralement des archéologues !) n’ayant
qu’une connaissance incomplète du dossier indo-européen. Celle qui veut par
exemple que les peuples indo-européens prolongent, en leurs localisations historiques,
des installations remontant au Paléolithique néglige ce fait essentiel qu’il y a un mot
indo-européen commun pour «cuivre/bronze» (latin aes, gotique ais, sanskrit ayah,
avestique ayô, formes qui impliquent un indo-européen commun *ayos), alors qu’il n’y
en a pas pour «fer»: la seule explication de cet état de fait est que les Indo-Européens
se sont dispersés postérieurement à l’acquisition de la métallurgie du cuivre et
antérieurement à l’acquisition de la métallurgie du fer. L’existence de tout un
vocabulaire concernant l’élevage (il y a des mots indo-européens communs pour
«bovin» *gwous, «bovin entier domestique», *tauros, «porc», *sus, «ovin», *peku-, et
*owis, «cheval», *ékwos, «chien», *kwôn), et même le char ou véhicule à roue (mots
indo-européens commnus pour «roue», *kweklos, «char», rotos, «essieu», *aks-, «timon
», *oisâ, «joug», *yugom) impliquent également une dispersion finale postérieure
au milieu du IVe millénaire. La thèse, récente, et célèbre, de Colin Renfrew, sur une
origine balkanique et au-delà anatolienne des Indo-Européens néglige ce fait,
Les Indo-Européens et l’archéologie 89
essentiel lui aussi, que le vocabulaire reconstituable indo-européen au sujet des noms
de plantes cultivées est extrêmement faible: on n’a en indo-européen qu’un seul nom
de céréale attesté à la fois dans les langues orientales et dans les langues
occidentales, grec zeiai, «épeautre», lithuanien javas, «céréales», sanskrit yava-,
avestique yava-, «céréale, orge», hittite ewa, «une céréale (sans doute l’orge)», le tout
d’un i.-e. *yewos. La civilisation reconstituable pour les Indo-Européens communs n’a
rien à voir avec la riche agriculture de l’Europe néolithique balkanique et danubienne.-
Par contre, plusieurs mots désignant des céréales, des fruits, des légumes,
sont communs à plusieurs langues indo-européennes d’Europe, et sont inconnus aux
langues indo-européennes orientales: ce qui s’explique au mieux par un emprunt des
Indo-Européens aux agriculteurs néolithiques européens, emprunt que les Indo-
Européens de l’est n’auraient pu faire5.
10. De nos jours, deux thèses principales regroupent la grande majorité des auteurs
qui se sont exprimés sur cette question. Mais leur répartition très inégale témoigne
exactement à la fois de l’état d’avancement des connaissances et du poids des
nationalismes dans l’histoire du domaine indo-européen.
11. L’une prolonge, aménagée, l’ancienne thèse de Kossinna. L’aménagement, opéré
immédiatement après les premiers travaux de cet auteur par des savants comme
Matthâus Much et Hermann Hirt, a consisté à faire glisser vers le sud, donc vers
l’Allemagne moyenne et méridionale, le foyer de dispersion des porteurs de langues
indo-européennes. Ce glissement a l’avantage de rattacher ces Indo-Européens
primitifs à la fameuse grande civilisation néolithique danubienne, dont les aspects
extrêmement brillants ont été progressivement révélés par la multiplication des
fouilles en Europe centrale.
Trois observations peuvent être faites sur ce point:
a) cette thèse avait davantage de cohérence dans la première moitié du siècle,
lorsqu’il était couramment admis que la dispersion des Indo-Européens remontait au
Ile millénaire avant notre ère (chiffre fréquemment rencontré dans la littérature;
même après la découverte des langues anatolienne…): comme la majorité des langues
indo-européennes se trouve en Europe, et qu’on disposait ainsi d’un laps de temps
assez bref pour envisager des mouvements de peuples, il était logique de faire
provenir les différents peuples directement des foyers de haute culture d’Europe
centrale.
Il est vrai que cette interprétation laissait entièrement de côté la question de
l’origine des peuples de langue indo-iranienne, qui n’a jamais été résolue dans le
cadre de cette hypothèse. D’autre part, la découverte, depuis 1915, des langues
anatoliennes (hittite, palaïte, luwite), parlées dès la fin du Ille millénaire en Anatolie,
le déchiffrement, en 1953, des documents rédigés en Linéaire B, à Pylos, Cnossos,
Mycènes, Thèbes, qui révélait qu’ils notaient déjà du grec, vers le XlIIe siècle avant
notre ère; enfin, l’identification d’un certain nombre de noms dans des textes du
Proche-Orient, entre le XVIIe et le Xlle siècles avant notre ère, comme indo-aryens,
Sur ce sujet, B. Sergent, Les Indo-Européens, cit., 176-77,181.
90 B. Sergent
et non pas indo-iraniens communs – tous ces faits, donc, montrent que dès le De
millénaire les langues indo-européennes (ici, trois langues anatoliennes, le grec, le
vieil-indien) étaient nettement et clairement différenciées. La période d’unité ne peut
être que très antérieure. Celle même des Indo-Iraniens, dont tous les spécialistes
s’accordent pour juger leurs langues, en leur état ancien (védique, avestique) très
proches, ne peut remonter qu’au nie millénaire, puisque des locuteurs du sanskrit
védique se répandent de l’Iran à la Palestine dès le XVIIe siècle avant notre ère.
b) Cette thèse se heurte au fait, soulevé à l’instant, que la riche agriculture de l’Europe
danubienne ne se reflète nullement dans le vocabulaire botanique hérité par les
différentes langues. Par contre, elle s’alimentait (et s’alimente encore) de considérations
du genre de celle-ci (qu’on appelle pompeusement ‘paléontologie linguistique’):
l’indo-européen ayant un nom pour le ‘hêtre’, un autre pour le ‘saumon’, il s’ensuit que
les Indo-Européens vivaient dans une région où se rencontraient à la fois le hêtre et le
saumon – nécessairement, l’Europe moyenne et du nord.
Il est remarquable ici qu’un auteur tel que Victor Hehn, dès 1870, prenant en
considération, non pas un ou deux noms de plante ou d’animal, mais l’ensemble du
dossier linguistique, déduisait des données comparatives que les Indo-Européens
n’avaient pu avoir une agriculture aussi riche que celle du Proche-Orient
(raisonnement qui vaut aussi face à l’agriculture néolithique danubienne) et concluait
que les Indo-Européens communs avaient dû venir d’Asie avec une agriculture assez
pauvre et un élevage beaucoup plus développé.
Quant aux arguments tirés de la « paléontologie linguistique’, il a été prouvé depuis
longtemps qu’elle est manipulable: le sens d’un mot pouvait changer en fonction des
changements de lieux d’habitat d’une population, et le mot pour ‘saumon’ n’ayant cette
signification que dans certaines langues précisément européennes, et non en aréi-kuCi
où le même terme a la signification plus large dé ‘poisson’, il est impossible de
déterminer à priori si le terme a signifié d’abord ‘poisson’ puis s’est spécifié en Europe
du nord-ouest, ou au contraire si le sens de ‘saumon’ est premier et s’est perdu dans
une région de rEurasie où il n’y avait plus cet animal.
c) Cette thèse danubienne a *pris’ essentiellement en Allemagne, où elle est née et où
elle conforte des relents nationalistes qui s’expriment également dans le terme
employé pour désigner les Indo-Européens, ‘Indogermanen’, c’est-à-dire textuellement
‘Indo-Germains’, là où tout le reste du monde n’emploie plus désormais qu’ ‘Indo-
Européens’. C’est encore de nos jours la thèse dominante en ce pays: elle s’exprime
dans les travaux les plus récents, tels ceux de Bernfried Schlerath ou de Lothar
Kilian.
12. L’autres est la thèse dite *pontique’, dont la principale théoricienne fut
l’archéologue américaine, d’origine lithuanienne, Marija Gimbutas, décédée
récemment. C’est la thèse aujourd’hui soutenue par l’immense majorité des
Les Indo-Européens et l’archéologie 91
spécialistes (non Allemands) de la question indo-européenne6. Cest qu’elle a de
puissants arguments, plus qu’aucune proposée par ailleurs.
Apparue précocemment dans la littérature (avec Leibniz, ci-dessus), elle ne
pouvait s’ancrer dans la réalité documentaire qu’à une double condition, tardivement
réalisée:
– d’une part la multiplication des fouilles dans les parties européenne et asiatique de
l’URSS et l’établissement d’une chronologie rigoureuse entre les cultures découvertes
parmi les milliers de sites funéraires des steppes pontiques;
– d’autre part la mise en lumière de mouvements issus des steppes vers l’Europe,
capables de supporter l’idée d’un apport de populations et de langues.
Cette double condition s’est progressivement réalisée, surtout après la Seconde
Guerre Mondiale.
D’une part, en effet, les archéologues soviétiques ont été en mesure d’établir une
chronologie des différentes cultures qui se sont succédées dans les steppes depuis le
Néolithique, en particulier durant le Chalcolithique. Elles sont aujourd’hui bien
connues.
D’autre part, l’identification du matériel archéologique en Europe orientale a permis
de repérer un grand nombre d’infiltrations de traits culturels originaires de la région
des steppes pontiques.
Par ailleurs, les travaux menés semblablement dans la partie asiatique de l’URSS
ont révélé des expansions, d’abord vers l’Asie centrale, puis vers la Sibérie, de la
culture des steppes pontiques.
13. La thèse d’une origine pontique des Indo-Européens a été soutenue dès les
premières connaissances acquises sur ces derniers points, par des auteurs comme
Otto Schrader, Georges Poisson, Gordon Childe7. Mais elle n’a pu s’imposer que dans
les années 1960, à partir des travaux de Marija Gimbutas, qui ont fait connaître en
occident l’essentiel des travaux soviétiques.
Auparavant, une sorte de thèse synthétique avait été opérée, qu’on trouve sous la
plume d’auteurs soviétiques, sous celle de P. Bosch-Gimpera, ou encore de M.
Gimbutas elle-même en son premier article, en 1952. Cette thèse tente de concilier
celle, alors majoritaire, d’une origine danubienne des Indo-Européens, et la thèse
pontique, qui (ci-dessous) a l’avantage d’expliquer la répartition asiatique des Indo-
Européens, ce que ne peut faire la thèse ‘danubienne’.
Dès 1977 le linguiste espagnol Antonio Tovar dénonçait cette thèse synthétique
comme opportuniste: elle revenait à essayer de concilier 1′ ‘ancien’ (la thèse
danubienne, obsolète aux yeux de cet auteur comme de la majorité des con-
Bibliographie complète jusqu’à 1995 ibidem, 59-60.
O.H. Schrader, Sprachvergleichung und Urgeschichte zur Erforschung des indogermanischen
Altertums, Jena 1883 (2e éd. 1890, complétée; 3e éd. 1,1906, II, 1907 [réimpr. Hildesheim 1980]);
G. Poisson, Les Aryens. Étude linguistique, ethnologique et préhistorique, Paris 1934; G. Childe,
The Dawn of European Civilisation, le éd., Londres 1925; Id., The Aryans, A Study of Indo-
European Origins, Londres 1926.
92 B. Sergent
temporains) et ‘le nouveau’, c’est-à-dire la thèse pratique8, désormais défendue dans
toute sa rigueur par M. Gimbutas, depuis son livre de 19569.
Cette thèse ‘à deux têtes’ est en effet indéfendable. Pour qu’elle le soit, il faudrait
que soit prouvable – certains auteurs ont naturellement tenté de le faire10 – l’origine
danubienne de la plus ancienne culture pontique chalcolithique, dite culture de
Samara. Or, ni dans le type de tombes, ni dans celui d’habitat, ni dans l’outillage
lithique, ni dans le matériel agraire cette culture n’a de points communs avec le
matériel des cultures néolithiques d’Europe centrale. En fait aussi bien l’outillage
lithique que la principale culture (le millet) orientent la recherche des origines de cette
culture du côté des rivages orientaux de la mer Caspienne11. Les origines de la culture
pontique chalcolithique – dite par M. Gimbutas des Kourganes, en fonction du fossile
archéologique le plus caractéristique, un tumulus bas recouvrant une fosse funéraire –
sont donc asiatiques, et se trouvent dans les marges du domaine proche-oriental
illustré par les hautes cultures du Croissant fertile. En somme, si les Indo-Européens
étaient les hommes des Kourganes, Us ne peuvent avoir été ceux de l’Europe
néolithique danubienne; et vice-versa.
14. La thèse de l’origine pontique des Indo-Européens repose en tout cas sur un
faisceau de données concourantes et solides.
a) Chronologiquement, la culture chalcolithique de Russie méridionale remonte, en sa
phase la plus ancienne, dite culture de Samara, sur la moyenne Volga, au début du
Ve millénaire. Cest le temps requis, en fonction de l’état de divergence des langues
indo-européennes attestées, pour en rendre compte (sept millénaires avant le présent;
rappelons l’état de proximité qu’ont encore les langues qui ne se sont séparées que
depuis un millénaire et demi).
b) Techniquement: la culture de Samara est la première phase de la culture
chalcolithique dite de Sredni-Stog II, suivie de celle des Tombes à fosses’ (en russe,
Yamnaya), caractérisées par la connaissance de la technologie du cuivre, bientôt
arsénié: et on a vu qu’il a existé un mot indo-européen commun pour ‘cuivre/bronze’.
c) Historiquement, l’existence d’une zone première restreinte, sur la moyenne Volga,
puis l’expansion rapide à l’ensemble des steppes jusqu’à l’Ukraine occidentale et la
différenciation de cette culture en plusieurs groupes (Sredni-Stbg H, Mikhajlivka,
Azov-Dniepr, Novo Danilovka, etc.) sur un fond culturel commun marqué principalement
par le type et les habitudes sépulcraux, répond fort exactement à ce que le
A. Tovar, Krahes alteuropaische Hydronymie und die westindogermanischen Sprachen, Sitzungsberichte
der heidelbergischen Akademie der Wissenschaften, Philos.-historische Klasse, 1977,24.
M.A. Gimbutas, The Prehistory of Eastem Europe I, Mesolithic, Neolithic and Copper Age
Cultures in Russia and the Baltic Area, Peabody Muséum, Harvard University, American School
of Prehistoric Research 20,1956.
W. Goodenough, The Evolution ofPastoratism and Indo-European Origins, in G.R. Cardona – H.M.
Hoenigswald – A. Senn (ss la dir.), Indo-European and Indo-Ewopeans, Philadelphia 1970,253-
66.
Sur ce, B. Sergent, Les Indo-Européens, cit., 431-34.
Les Indo-Européens et l’archéologie 93
comparatisme linguistique faisait attendre: zone restreinte de locution d’une langue
unique, puis partage en dialectes à la suite d’une expansion géographique.
d) Géographiquement, des infiltrations de cette culture se sont produites aussi bien
vers l’Ouest, où elles ont rencontré les hautes cultures de l’Europe danubienne, se sont
mêlées à elles avant de les bouleverser et de composer, avec leurs restes, de
nouvelles cultures; et vers l’est, où la culture issue des steppes couvrit d’immenses
espaces en plusieurs vagues, la dernière et la plus importante étant celle appelée
culture d’Andronovo.
Cette culture des Kourganes de Russie méridionale est la seule connue
archéologiquement qui ait ainsi connu une expansion à la fois vers l’Europe et vers
l’Asie, au Chalcolithique.
e) Son élément le plus caractéristique est le tumulus funéraire. Or, si les modes
d’habitats, les armements, les poteries, vont évoluer au cours des millénaires, se
renouveler et parfois changer complètement, il y a au contraire une remarquable
continuité des modes sépulcraux des Steppes chalcolithiques aux peuples indoeuropéens
historiques: dans l’Antiquité, les Grecs, les Celtes, les Daco-Thraces, les
Balto-Slaves, les Scythes, les Italiques faisaient des tumuli funéraires, l’Inde en garde
le souvenir, et l’Ossétie les pratique encore de nos jours (les Ossètes sont des
descendants des Alains, peuple scythique). Des kourganes aux temps historiques, sur
quatre millénaires l’archéologie prouve le maintien de ce mode funéraire, les
variations n’affectant que la taille des tumuli, leurs aménagements intérieurs, et
l’importance des biens déposés avec les défunts.
f) Un élément essentiel est l’histoire du cheval. On sait la) que le cheval a tenu une
place considérable dans l’histoire des peuples indo-européens, tant d’un point de vue
militaire que mythologique et rituel; 22) que c’est dans la zone des steppes, au
Chalcolithique, au VIe-Ve millénaire, qu’il a été domestiqué; 39) que c’est des peuples
indo-européens aux autres qu’il a été transmis: les Grecs mycéniens l’introduisent en
Grèce, les Anatoliens en Anatolie, les Indo-Arya au Proche-Orient, en Mésopotamie-
Syrie-Palestine, où l’on possède rien moins que trois traités d’hippologie, utilisant des
termes indiens, au Ile millénaire. C’est de Syro-Palestine qu’il passe en Egypte sous la
XVIIIe dynastie, plus tard des peuples Iraniens et Arsi-KuCi d’Asie centrale à la
Chine, plus tard encore de l’Iran à l’Arabie.
Or, les plus anciens témoignages de domestication du cheval appartiennent
entièrement à la culture dite des Kourganes. Le tout premier est constitué par les
petites statuettes en ivoire de têtes de chevaux portant des marques de harnachement,
de S’eszee, site de la culture de Samara, vers -5000. Plus tard, le site de Dereivka,
appartenant à un stade plus avancé (culture dite de Sredni-Stog H) du même
ensemble culturel, en Ukraine, livre des crânes de chevaux témoignant d’une longue
période de domestication, et des mors en bois de renne.
94 B. Sergent
15. Les infiltrations des peuples des steppes vers l’Europe et vers l’Asie sont un fait
bien reconnu par l’archéologie. En son livre de 1956, M. Gimbutas envisageait une
seule Invasion’ des peuples des steppes vers l’Europe danubienne. Dans d’importants
articles ultérieurs12, elle définit un ensemble de quatre longues phases de diffusion,
s’étalant sur trois millénaires. Il est intéressant de noter que la première expansion n’a
pas été destructrice des cultures antérieures, et qu’il y a eu apparemment très longue
cohabitation, pacifique, de la culture la plus orientale de l’ensemble danubien, dite du
Cucuteni-Tripolje, avec les peuples des steppes qui ont répandu leurs tumuli entre les
cités de cette culture. De bonnes raisons ont été fournies qui donnent à penser que
cette première expansion des hommes des steppes était celle de transhumants, et qu’il
y avait donc accord entre les sédentaires agriculteurs de Cucuteni-Tripolje et les
pasteurs des steppes13.
Cette observation est importante, en ce qu’elle oblige à modifier l’image classique
d’une expansion indo-européenne se faisant principalement sur le mode guerrier. D en
a certes été ainsi dans l’antiquité, mais la longue cohabitation, ou même symbiose,
entre agriculteurs de Cucuteni-Tripolje et hommes des Steppes – elle dura plusieurs
siècles – indique que la première expansion n’eut pas une forme guerrière. Certes, le
rôle considérable joué par les rites, les mythes et les symboles guerriers chez les
peuples indo-européens anciens implique l’importance des comportements guerriers
chez les Indo-Européens encore unis14, et l’importance du cheval, celle des armes et
des symboles déjà militaires chez les hommes de Kourganes la confirment. Mais il
faut tirer de l’observation ci-dessus que la violence était initialement ‘à usage interne’,
sans doute un peu comme dans l’Arabie pré-islamique, antérieurement à la fédération
des tribus par Mohammed qui permit de mobiliser les forces internes contre
l’extérieur. On doit penser que cette violence guerrière était essentiellement exprimée
par des épreuves de caractère héroïque imposée aux jeunes gens au cours de rites
initiatiques, comme dans nombre de sociétés ‘primitives’15.
Ce n’est en effet que dans la phase Kourganes II que les mouvements d’expansion
des hommes des Kourganes se font apparemment violents; il y a alors destruction et
déplacement des cultures danubiennes, superposition des hommes des steppes aux
populations antérieures et formations de nouvelles cultures. Dès lors se répandent, de
M. A. Gimbutas, The Relative Chronology ofNeolithic and Chalcolithic Cultures in Eastem Europe
North ofthe Balkan Peninsula and the Black Sea, in R.W. Ehrlich (ss. la dir.), Chronologies in Old
World Archaeology, Chicago-Londres 1965; ead., Mittel- und Nordeuropa et Osteuropa, in M.-H.
Alimen – M.-J. Steve (ss. la dir.), Fischer Weltgeschichte I, Vorgeschichte, Francfort 1966,109-
25, 125-47; ead., The First Wave ofEurasian Steppe Pastoralists into Copper Age Europe, JIES
5.4,1977, 277-338; ead., The Three Waves ofKurgan People into Old Europe, 4500-2500 B.C.,
Archives suisses d’anthropologie générale, Genève, 43,1979, 113-36; ead., The Kurgan Wave 2
(c. 3400-3200 B.C.) into Europe and the Following Transformation of Cultures, JIES 8,1980,273-
315; ead., Remarks on the Ethnogenesis of the Indo-Europeans in Europe, in W. Bernhard – A.
Kandler-Parsson (éds.), Ethnogenese europSischen Vôlker, Stuttgart- New York 1986,5-20.
En dernier lieu, D. Gheorgiu, Horse Head Sceptres – First Images of Yoked Horses, JIES 22,
1994,221-49.
Cf. G. Dumézil, Heur et malheur du guem’er, Paris 1969 (réédition complétée, Paris 1985).
Ibidem; et B. Sergent, L’homosexualité initiatique dans VEurope ancienne, Paris 1986; Id., Les
Indo-Européens, cit., 285-86.
Les Indo-Européens et l’archéologie 95
l’Ukraine à la Turquie occidentale, les tumuli de type kourganes, de plus en plus
grands, souvent surmontés d’une stèle gravée ou sculptée16 et couvrant des tombes
individuelles où les corps sont souvent saupoudrés d’ocre, les forts élevés (‘hill forts’),
les objets de luxe appelés ‘sceptres’, andouillers sculptés en forme de tête de cheval,
la poterie grise17. À leur tour, les vagues suivantes bouleversent l’état stabilisé issu de
l’installation des hommes des steppes parmi les cultures de l’Europe danubienne
néolithique, et naissent encore de nouvelles cultures. Il ne m’appartient pas, dans le
cadre de cet article, de rendre compte de ces mouvements en détail. Un renvoi aux
travaux de Marija Gimbutas ou de James Mallory est suffisant18.
16. Ainsi, en l’état actuel des connaissances, l’hypothèse pontique est de loin la plus
efficace de toutes celles qui ont été proposées. Elle satisfait la demande de la
linguistique touchant au caractère génétique de la famille indo-européenne, donc à
l’expansion des peuples linguistiquement apparentés à partir d’une région géographiquement
restreinte (en l’espèce, la moyenne Volga, à l’époque de la culture de
Samara), à haute époque (le Ve millénaire), et de manière à rendre compte de la
répartition tant asiatique qu’européenne de cette famille. De surcroît, elle fournit deux
‘fossiles directeurs’ de première importance – les tumuli funéraires et le cheval – qui
tendent à confirmer l’identification des premiers porteurs de langues indoeuropéennes
en cours de dispersion aux peuples de la culture des Kourganes.
Cette expansion de la culture chalcolithique de Russie du sud n’ont atteint ni l’Inde
d’un côté, ni l’Europe occidentale de l’autre. Mais il est possible de prouver19 que
l’ensemble des peuples historiquement de langues indo-européennes en Europe
procède ultimement de la synthèse entre Néolithiques danubiens et hommes des
steppes, et la même démonstration est possible en Asie où la culture d’Andronovo
apparaît comme la véritable matrice d’où sont sortis les Indiens, du Proche-Orient puis
de l’Inde, et plus tard les Iraniens20.
Enfin, le fait de retirer son caractère indo-européen au grand ensemble néolithique
danubien ouvre d’immenses horizons historiques. Il devient possible de voir en quoi
ces cultures ont influé, linguistiquement et techniquement, sur les cultures issues des
steppes, et c’est assurément un travail d’avenir. Il a été ébauché21, mais l’essentiel, au
croisement de la linguistique et de l’archéologie, reste à faire.
16 Cf. J.P. Mallory – D.Y. Telegin, The Anthwpomorphic Stelae of the Ukraine: the Early
Iconography ofthe Indo-Europeans,]ÏES Monograph 11,Washington 1994.
!7 Sur quoi J. Lichardus – M. Lichardus-Itten, avec G. Bailloud et J. Cauvin, La Protohistoire de
l’Europe. Le Néolithique et le Chalcolithique, Paris 1985,355-459, en part. 391-93, et 503-15; R.F.
Hoddinot, Les Thraces, Paris 1990, tr. franc, par Cl. Sorel, de The Thracians, Londres 1989,23-30.
18 J.p. Mallory, In Search ofthe Indo-Europeans: Language, Archaeology and Myth, Londres 1989,
et les références à M.A. Gimbutas, ci-dessus, n. 12.
!9 M.A. Gimbutas, Remarks on the Ethnogenesis, cit.; B. Sergent, Les Indo-Européens, cit, 398-426.
2 0 B. Sergent, Leslndo-Européens, cit., 426-31; et Genèse de l’Inde, Paris 1997.
21 Id., op. cit, 181 (sur l’agriculture), 247 (sur le pain), 249-50 (sur les boissons), 267 (sur le tambour),
268-69 (sur les modes musicaux); E J.W. Barber, Prehistoric Textiles: the Development ofCloth in
the Neolithic and Bronze Ages; with Spécial Référence to the Aegean, Princeton 1991, sur le
tissage et les vêtements.

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