Les clés du Moyen-Orient : Les relations entre Ibn Saoud et la Grande-Bretagne (1906-1914). La conquête du Hasa et ses conséquences (4/4) Article publié le 09/06/2017 Par Yves Brillet

Les relations entre Ibn Saoud et la Grande-Bretagne (1906-1914). La conquête du Hasa et ses conséquences (4/4)
Article publié le 09/06/2017

Par Yves Brillet

Yves Brillet est ancien élève de l’Ecole Normale Supérieure de Saint Cloud, agrégé d’Anglais et docteur en études anglophones. Sa thèse, sous la direction de Jean- François Gournay (Lille 3), a porté sur L’élaboration de la politique étrangère britannique au Proche et Moyen-Orient à la fin du XIX siècle et au début du XXème.
Il a obtenu la qualification aux fonctions de Maître de Conférence, CNU 11 section, a été membre du Jury du CAPES d’anglais (2004-2007).

- Les relations entre Ibn Saoud et la Grande-Bretagne (1906-1914). Ibn Saoud et la Grande-Bretagne 1906-1911 (1/4)
- Les relations entre Ibn Saoud et la Grande-Bretagne (1906-1914). Ibn Saoud et la Grande-Bretagne 1906-1911 (2/4)
- Les relations entre Ibn Saoud et la Grande-Bretagne (1906-1914). La conquête du Hasa et ses conséquences (3/4)

Les conséquences de la présence d’Ibn Saoud dans le Golfe ; craintes britanniques pour le statu quo

La mort du Cheikh du Qatar Jasim Ibn Thani le 17 juillet 1913 éveilla les craintes des autorités britanniques concernant les intentions d’Ibn Saoud sur la principauté (1) . Le 2 août, Hardinge transmit à Londres pour information un télégramme de Cox daté du 30 juillet portant sur les initiatives de l’émir de Riad dans le Golfe, au Qatar, à Dubaï et à Abu Dhabi. Cox estimait que rien dans l’attitude passée de la Grande-Bretagne envers lui ne permettait de penser qu’Ibn Saoud puisse se montrer hostile aux intérêts britanniques, mais que la situation dans le Golfe et à Oman lui fournissait un prétexte pour intervenir. Cox demandait l’autorisation de rassurer les Cheikhs concernés et en cas de nécessité, de leur garantir le soutien de la Grande-Bretagne. Devant l’urgence, la minute correspondant au télégramme de Cox insistait sur la nécessité de prévenir toute détérioration de la situation et d’informer Ibn Saoud que les autorités britanniques ne pouvaient tolérer une occupation du Qatar. L’India Office faisait aussi remarquer qu’il devenait évident que la posture du Foreign Office consistant à prétendre qu’Ibn Saoud n’existait pas atteignait ses limites (2). Morley informa à son tour le vice-roi que le Résident dans le Golfe devait avertir le Cheikh du Qatar et éventuellement Ibn Saoud que le gouvernement britannique n’accepterait aucune remise en cause du statu quo dans la péninsule et répondrait, si besoin par la force, à toute tentative de déstabilisation (3).

Le 7 août, le Résident politique télégraphia au Government of India qu’Ibn Saoud échappait au contrôle des autorités turques et qu’il pouvait gêner considérablement l’action de la Grande-Bretagne à Oman, au Qatar ainsi que sur « Côte de la Trêve », gène que la négociation d’un modus vivendi obtenu en tenant la Turquie informée, pourrait neutraliser. Cox ajoutait qu’il ne s’agissait pas là de chercher à intervenir dans les affaires de l’Arabie mais qu’il était nécessaire de prendre comme un fait accompli que la présence d’Ibn Saoud sur le littoral constituait une menace potentielle pour les intérêts britanniques (4). S’appuyant sur l’argumentaire de Cox, Hardinge télégraphia à l’India Office qu’Ibn Saoud était désormais devenu un acteur incontournable dans les affaires du Golfe Persique un élément permanent de la sphère d’influence et d’intérêts définie par Morley en 1907. Le vice-roi ajoutait que tant qu’Ibn Saoud limitait son action au district de Hasa, les autorités britanniques pouvaient l’ignorer, mais qu’une telle attitude devenait intenable dès lors qu’il menaçait d’intervenir au Qatar, à Oman ou sur la « Côte de la Trêve ». Il lui semblait donc nécessaire de parvenir à une décision sur la conduite à adopter. Afin d’éviter une épreuve de force pouvant entrainer des conséquences néfastes pour la Grande-Bretagne, il proposait, non pas un traité en bonne et due forme avec Ibn Saoud mais un échange de vue au cours duquel il serait mis en garde contre toute intervention dans les affaires de principautés du littoral. Hardinge considérait en outre que la Turquie pouvait être informée de la teneur de ces discussions (5) .

De son côté, le Secrétaire général de l’India Office, Holderness, informa le Foreign Office de la situation créée par la présence d’Ibn Saoud sur le littoral. Crewe considérait qu’il était utile de réaffirmer clairement que le gouvernement britannique était désireux de contribuer à une réconciliation entre la Turquie et Ibn Saoud tout en respectant une stricte neutralité entre les deux parties. Il suggérait de prendre contact à ce sujet avec Hakki Pacha, présent à Londres dans le cadre des négociations anglo-turques (6). Le 16 août 1913, le Foreign Office répondit au courrier du 13 concernant la situation créée par l’arrivée des Wahhabites dans le Golfe. Le responsable des affaires orientales, Louis Mallet, indiquait que Grey souscrivait aux arguments avancés par Hardinge dans son télégramme du 10 août et qu’il se montrait disposé à suivre les recommandations du vice-roi. De plus, le Foreign Office informa l’India Office qu’Alwyn Parker s’était entretenu avec Hakki Pacha de la situation dans le Golfe. Au cours de cette conversation, Hakki Pacha observa qu’Ibn Saoud avait profité des difficultés de la Turquie pour s’impose dans le Hasa et que sa conduite ne serait pas tolérée par le gouvernement ottoman. Grey proposa de communiquer par écrit avec la Turquie sur cette question dès qu’il aurait eu connaissance de la teneur et des termes exacts du message envoyé à Ibn Saoud (7). L’India Office communiqua ses instructions sur la conduite à tenir envers Ibn Saoud le 21 août. Si ce dernier recherchait à nouveau le soutien des autorités britanniques, il devait comprendre que Londres, bien que désireux de proposer ses bons offices afin de faciliter une réconciliation avec la Turquie, devait observer la plus stricte neutralité (8). Le Government of India transmit ces consignes à Cox dans un télégramme daté du 24 août dans lequel il s’interrogeait cependant sur la pertinence de la ligne politique adoptée par Londres dès lors que la présence d’Ibn Saoud sur le littoral du Golfe modifiait le rapport de forces (9).

Le Government of India conseillait de procéder à un échange de vue avec Ibn Saoud et demanda à Cox de lui faire connaitre les termes de son message à l’émir de Riad pour approbation. Il ajouta qu’il était autorisé à informer le Qatar qu’une négociation était en cours pour procéder à l’évacuation des troupes turques et que toute action précipitée de la part du Cheikh al Thani retarderait leur départ. Suite à cela, Cox télégraphia le texte du message qu’il entendait faire parvenir à Ibn Saoud et dans lequel il accusait réception de l’intention d’Ibn Saoud d’obtenir une clarification de l’attitude de la Grande-Bretagne envers lui, et d’obtenir de Londres plus qu’une simple déclaration de neutralité. A cette fin, Cox proposait qu’une rencontre soit organisée qui permettrait aux deux parties de procéder à un échange de vues. Il spécifiait cependant qu’Ibn Saoud devait préalablement s’engager à ne rien faire qui puisse remettre en cause le statu quo (10). Le 28 août, le vice-roi avisa Londres de la teneur du télégramme que Cox envisageait d’envoyer à Ibn Saoud, ajoutant qu’il lui semblait judicieux de sonder Hakki Pacha sur les intentions de la Turquie au cas où Ibn Saoud accepterait le principe d’une médiation britannique (11). Le 5 septembre, le Government of India communiqua à Londres le texte de la réponse faite par Cox à Ibn Saoud (12). Le Foreign Office informa officiellement Hakki Pacha de la teneur des télégrammes des 28 août et 5 septembre qui déclara qu’il en référerait à son gouvernement. L’India Office reçut le 2 octobre 1913 la réponse d’Hakki Pacha transmise par le Foreign Office. Elle indiquait que la Turquie était en pourparlers avec Ibn Saoud et qu’elle ne manquerait pas en cas de nécessité de solliciter les bons offices du gouvernement britannique (13). Cox fit savoir au Government of India qu’Ibn Saoud maintenait son souhait d’une rencontre directe avec un représentant britannique et qu’il s’engageait à ne rien faire qui puisse remettre en cause le statu quo dans le Golfe. En outre, le Résident demandait en retour que Londres fasse pression sur la Turquie pour qu’elle évacue les troupes turques en garnison au Qatar, requête approuvée par Hardinge (14). La réaction du Foreign Office, en date du 31 octobre, montra cependant que Grey ne voyait pas la nécessité d’obtenir l’évacuation de la garnison turque au Qatar. Il ajoutait que la Grande-Bretagne pourrait demander le retrait des troupes dès que la Convention anglo-turque aurait été ratifiée et seulement si la Turquie n’y procédait pas spontanément et chargea Cox d’en informer Ibn Saoud (15).

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L’entrevue entre Ibn Saoud et les représentants britanniques (W.H.I. Shakespear, Political Agent, Koweit et A.P. Trevor, Political Agent, Bahreïn)

Les initiatives de la Turquie. Le 10 novembre 1913, Shakespear fit parvenir à Cox le compte rendu d’une conversation entre le Vali de Bassora et Moubarak portant sur un projet du gouvernement ottoman visant à l’associer plus étroitement à la gestion des affaires de l’Arabie, plus particulièrement en ce qui concernait le contrôle des tribus bédouines et les rapports avec le Nedjd. Selon Shakespear, Moubarak avait décliné l’offre, expliquant qu’il n’avait pas l’intention de coopérer et d’accepter des missions que les Turcs n’étaient pas parvenus à mener à bien (16). Le 11 novembre, il informa Cox de l’avancée des négociations entre Riad et les autorités ottomanes. La Turquie était disposée à reconnaitre la présence d’Ibn Saoud dans le Hasa mais entendait néanmoins conserver des troupes dans leurs anciens lieux de garnison. Ibn Saoud était autorisé à collecter les impôts et taxes mais devait verser un tribut annuel de 5000 livres turques. L’émir de Riad avait répondu qu’il n’accepterait pas de porter un titre ottoman et refusait la présence de troupes ou de représentants des autorités turques sur le littoral ou dans l’intérieur. Ibn Saoud offrait en revanche de consacrer ses efforts au maintien de l’ordre et s’engageait à promouvoir une administration efficace de la province. Il accédait à la demande de versement d’un tribut de 3500 livres turques pour prix de son autonomie (17).
Cette information fut complétée le 18 novembre par un résumé des rumeurs concernant l’état des négociations entre Ibn Saoud et la Porte : la Turquie était prête à reconnaitre officiellement l’autorité légitime de l’émir dans le Nedjd et le Hasa, l’autorisait à collecter les impôts contre le versement d’un tribut annuel. Elle posait 3 conditions : Ibn Saoud devait accepter la présence de troupes turques à Qatif, renoncer à entretenir des relations directes avec des puissances étrangères et interdire la présence de négociants étrangers dans les territoires sous son autorité (18).

Le 2 décembre 1913, Cox informa le Government of India qu’en raison son départ pour Londres, il ne serait pas en mesure de rencontrer personnellement Ibn Saoud et communiqua les instructions concernant cette entrevue aux agents Shakespear et Trevor. Il attirait l’attention sur la nécessité d’assurer la sécurité des intérêts britannique au cas où Ibn Saoud et la Turquie parviendraient à un accord défavorable à la Grande-Bretagne (19). Dans son mémoire, Cox rappelait qu’Ibn Saoud était devenu l’autorité de fait à Qatif et Hasa et qu’il fallait garder à l’esprit l’axe fondamental de l’action du gouvernement vis-à-vis de la Turquie dans le contexte de l’évolution de la situation en Europe et au Moyen-Orient. Cox insistait aussi sur le fait qu’en l’absence d’une entente avec Ibn Saoud, ce dernier constituait une menace pour les intérêts britanniques dans le Golfe, attirant l’attention des deux agents sur les télégrammes et communication du 13 et du 21 août. Pour ce qui concernait la prochaine entrevue avec l’émir de Riad, il faisait remarquer qu’Ibn Saoud cherchait particulièrement à établir des relations amicales avec la Grande-Bretagne et à obtenir des éclaircissements et des garanties concernant les relations avec la Turquie plutôt que des expressions de bonne volonté et une déclaration de neutralité. A propos des attentes britanniques, Cox ajouta que Constantinople avait été informé que, dans la mesure où la présence d’Ibn Saoud dans le Golfe était effective, et qu’il contrôlait certains ports, Londres le considérait désormais comme partie prenante des affaires politiques du Golfe. Le gouvernement britannique ne pouvait donc pas l’ignorer et estimait nécessaire de parvenir à un modus vivendi permettant de protéger les intérêts britanniques tout en réaffirmant son engagement de neutralité. Cox remarquait en outre qu’il fallait s’attendre à ce que la Turquie évite de solliciter les bons offices de Londres. Cox aborda ensuite la question de l’éventualité d’une attaque turque par mer, soulignant que l’avertissement donné à Constantinople que la Grande-Bretagne ne tolèrerait pas que Bahreïn soit utilisé comme base d’opération équivalait à la demande de protection formulée par Ibn Saoud. Un accord entre la Turquie et Ibn Saoud qui confirmerait sa situation de facto devrait respecter les conditions suivantes de non-interférence dans les affaires des principautés et du Qatar, de coopération pour le maintien de la sécurité dans les eaux du Golfe et la lutte contre la piraterie et les trafics d’armes. En outre les droits des négociants indiens devaient être reconnus, et si besoin garantis par la présence d’un agent de la Résidence. Selon Cox, si toutes ces conditions étaient réunies, la Grande-Bretagne pourrait formellement accepter de s’engager à protéger Ibn Saoud d’une attaque par mer (20).

L’entrevue entre Shakespear, Trevor et Ibn Saoud. J.G. Lorimer, Résident politique à Bushire pendant le congé de Cox, transmit le 4 janvier 1914 le rapport des entretiens avec Ibn Saoud établi par Trevor. Dans son avant-propos, Lorimer insista sur la difficulté de la position britannique : la Grande-Bretagne avait d’une part reconnu les droits de la Turquie sur le Hasa et il lui semblait d’autre part hasardeux de fonder sa politique sur l’hypothèse d’un contrôle permanent du district par Ibn Saoud. En outre, pour des raisons pratiques, et afin de protéger les intérêts des entreprises commerciales britanniques, il était indispensable d’avoir un interlocuteur capable de négocier. Pour Lorimer, les questions qui pouvaient être réglées directement entre les autorités britanniques et l’émir de Riad concernaient les relations avec Oman et les principautés de la Côte de la Trêve, à condition qu’Ibn Saoud s’engage à ne pas intervenir dans ces territoires sans l’aval préalable de la Grande-Bretagne. Lorimer rappelait que le point central de la négociation avec Ibn Saoud concernait son souhait de voir la Grande-Bretagne intervenir dans son conflit avec la Turquie et le soutenir dans son combat pour le contrôle permanent, autonome et héréditaire du Hasa. Après avoir mis en perspectives les revendications contradictoires des protagonistes, et conseillant la modération, Lorimer considérait qu’il était impossible de s’interposer avec succès entre les deux parties. Pour la Turquie, Ibn Saoud était un rebelle qu’il convenait de châtier. Il convenait donc d’espérer que Constantinople modifie sa position si l’occupation du Hasa par les forces wahhabites s’avérait permanente, de négocier ce qui pouvait l’être avec Ibn Saoud et de l’informer que la Grande-Bretagne ne pouvait qu’être que médiateur dans sa dispute territoriale avec le gouvernement ottoman (21). Lorimer joignit à cette analyse de la situation le rapport de Trevor du 20 décembre 1913.

Lors de l’entrevue du 16 décembre, Ibn Saooud révéla aux deux émissaires du Government of India la teneur de ses conversations avec les autorités turques ainsi que les 6 conditions posées par Constantinople pour aboutir à un règlement de leur contentieux. La Turquie acceptait d’accorder à Ibn Saoud une autonomie interne sous suzeraineté ottomane, mais exigeait la présence de troupes turques dans le Hasa et l’exclusion des négociants étrangers, se réservait le droit de nomination des magistrats (cadis), n’autorisait pas Ibn Saoud à communiquer directement avec des puissances étrangères ni à accorder des concessions ferroviaires ou automobiles. Ibn Saoud était assujetti au paiement d’un tribut annuel de 3 500 livres turques. Au cours de l’entretien, Ibn Saoud fit comprendre à Trevor et Shakespear qu’il préférait obtenir le soutien de la Grande-Bretagne avant la signature d’un accord avec la Turquie. Les envoyés britanniques lui signifièrent à nouveau qu’il ne pouvait pas espérer une aide de Londres pour le maintien de la paix et de la sécurité sur le littoral du Hasa. Concrètement, Trevor et Shakespear obtinrent de l’émir de Riad qu’il s’engage à protéger les ressortissants britanniques à Qatif et à remettre à trois mois tout accord avec la Turquie. Ibn Saoud accepta aussi de ne pas intervenir dans les affaires du Qatar et d’Oman. Trevor et Shakespear se montrèrent persuadés que si Londres proposait ses bons offices pour parvenir à un accommodement avec Constantinople qui reconnaitrait Ibn Saoud comme l’autorité de jure dans le Hasa sous suzeraineté ottomane, ce dernier ne ferait pas obstacle aux conditions avancées par Cox dans son mémoire de décembre 1913. Ils estimaient qu’une initiative diplomatique était souhaitable avant l’expiration du délai de trois mois. Ibn Saoud répéta qu’il était en rapport avec les autorités turques depuis août 1913 et qu’il avait constamment repoussé un accord avec la Turquie dans l’espoir de parvenir à une entente avec la Grande-Bretagne. Trevor et Shakespear lui demandèrent un délai supplémentaire afin de permettre au gouvernement britannique de procéder à une analyse détaillée de la situation et de prendre connaissance de leur rapport. Ils ajoutaient qu’il leur semblait possible de trouver une base de négociation concernant les questions de voisinage. Lors de la deuxième journée d’entretiens, Ibn Saoud indiqua qu’il se proposait de répondre aux offres de la Turquie et de rencontrer le Vali de Bassora à cet effet, ajoutant qu’il justifierait sa rencontre avec des émissaires britanniques par la nécessité de régler les différends concernant ses rapports avec les principautés du Golfe (22).

Le 8 mars, Trevor demanda au Résident politique s’il disposait d’informations, suite à sa dépêche de décembre, concernant ses conversations avec l’émir de Riad, rappelant qu’il avait insisté pour recevoir des instructions avant le 1er mars (23). La requête de Trevor fut relayée par le Résident le 12 mars ; ce dernier indiquait qu’il serait utile de connaitre les intentions du gouvernement le plus rapidement possible afin d’éviter qu’Ibn Saoud ne parvienne à un accord avec la Turquie qui soit défavorable aux intérêts britanniques (24). Le 17 mars, le Government of India répondit à Knox que des négociations étaient engagées à Londres avec Hakki Pacha et l’informa que ce dernier attendait la réponse de son gouvernement. Les autorités dans le Golfe étaient invitées à faire savoir à Ibn Saoud que Londres travaillait à un accord avec la Turquie et lui déconseillait formellement d’agir de sa propre initiative (25).

La négociation entre Londres et la Turquie. Le 7 mars 1914, afin de ne pas s’aliéner la Turquie, Grey demanda à l’India Office de suspendre toute rencontre ou communication entre les agents dans le Golfe, au Koweït ou à Bahreïn et Ibn Saoud. Il estimait que les Turcs accepteraient les arguments de Londres et il était lui-même désireux de convaincre le gouvernement ottoman que la Grande-Bretagne, fidèle à sa politique visant à préserver l’intégrité de l’Empire ottoman, ne cherchait pas affaiblir sa situation dans le Nedjd (26). Le même jour, Hakki Pacha et le représentant du Foreign Office Alwyn Parker, se rencontrèrent, en présence de Cox, pour discuter de la situation dans le Hasa et du contentieux entre la Turquie et Ibn Saoud. Parker rappela que quelques mois auparavant, le Gouvernement de Constantinople avait accueilli favorablement la proposition de médiation de Londres. Parker fit remarquer qu’aucun progrès véritable n’avait été constaté depuis lors et que la Grande-Bretagne ne souhaitait pas une prolongation du conflit qui la conduirait à intervenir. Il ajouta que la Grande-Bretagne ne désirait pas non plus remettre en cause l’autorité de la Turquie sur la région ni de renoncer à son engagement de neutralité. Dans sa réponse Hakki Pacha fit valoir qu’il n’avait pas autorité pour discuter de la situation en présence de Cox, mais qu’il acceptait le principe d’une rencontre informelle. Il souligna que le gouvernement ottoman était déterminé à rétablir une présence militaire à Hasa et qu’il considérerait avec déplaisir un soutien britannique à Ibn Saoud. Constantinople attachait une grande importance à la reconnaissance formelle par Londres de sa légitimité juridique dans le Nedjd. Parker répéta que la Grande-Bretagne, bien que neutre, était tenue d’apporter aide et protection aux négociants britanniques et assimilés.

Le 9 mars 1914, le Foreign Office fit parvenir un mémoire sur la situation dans le Golfe et la province de Hasa au représentant du gouvernement ottoman à Londres. Après avoir retracé l’historique de la crise, le mémoire insistait sur le fait que malgré l’attitude compréhensive de Hakki Pacha, la Turquie avait tenté de négocier directement avec Ibn Saoud les termes d’un accord contraire aux intérêts britanniques. Le Foreign Office se déclarait totalement opposé aux conditions imposées par Constantinople mais reconnaissait la suzeraineté de la Turquie sur le Nedjd et affirmait que la Grande-Bretagne n’avait aucunement l’intention de s’immiscer dans les affaires de la province. Par contre, Londres devait prendre en compte la présence d’Ibn Saoud sur la côte et insistait pour qu’Ibn Saoud s’abstienne de toute action visant à remettre en cause le statu quo. Pour le Foreign Office, il était nécessaire que soit garantie la liberté de commercer pour ses ressortissants et que soit attestée la légitimité d’Ibn Saoud à demander la médiation de Londres dans le règlement du conflit l’opposant aux Turcs. Le mémoire rappelait que la Grande-Bretagne n’avait pas l’intention de s’imposer dans la négociation mais déplorait le caractère inamical des conditions mises en avant par le gouvernement ottoman et en demandait le retrait. Le Foreign Office concluait en priant le gouvernement ottoman de surseoir à toute action à l’encontre d’Ibn Saoud avant d’en avoir préalablement consulté la Grande-Bretagne (27).

Au même moment, Shakespear écrivit depuis Riad au Résident pour lui transmettre quelques informations sur l’état d’esprit d’Ibn Saoud, qui attendait toujours une réponse du gouvernement britannique après les entretiens de décembre. Shakespear ajouta qu’il devenait urgent de lui prodiguer quelques assurances, annonça lui avoir demandé de temporiser et mis en garde contre un accord avec la Turquie qui ne lui apporterait pas la paix (28). Les agents politiques et le Résident firent état au cours du mois d’avril de l’intense activité diplomatique déployée par la Turquie pour finaliser l’accord avec Ibn Saoud, et relevèrent la présence d’émissaires dans l’entourage de Moubarak (29). Le 6 avril, Trevor signala l’existence de rumeurs concernant une rencontre entre Ibn Saoud et les autorités turques. Il souligna qu’en l’absence de réaction de la part de Londres, l’émir de Riad se verrait contraint d’accepter les propositions de la Turquie et qu’un tel accord pourrait être défavorable aux intérêts britanniques (30). Le 20 avril, les rapports en provenance de Bahreïn et du Koweït firent état de l’arrivée dans le Golfe d’une délégation turque conduite par le chef d’état-major à Bagdad et de la visite imminente d’Ibn Saoud au Koweït dans le but de traiter avec la Turquie (31).

Le 25 avril, le Résident à Bushire reçut enfin les informations concernant la position officielle de Londres dans le différend opposant Ibn Saoud et Constantinople. Le gouvernement et l’ambassadeur déclaraient avoir été informés par les autorités ottomanes qu’un accord satisfaisant pour les deux parties était imminent. Le gouvernement de Londres décidait, pour des raisons de politique générale, de ne pas proposer ses bons offices et déclarait faire confiance aux cheikhs de Koweït et de Mohammmerah pour veiller sur les intérêts britanniques. Le Résident était par conséquent autorisé à informer Ibn Saoud qu’il n’y avait pas d’objection à ce qu’il traite directement avec les autorités turques et que la décision de Londres avait été communiquée à la Porte. Knox devait en outre faire savoir à Moubarak qu’il lui était loisible de proposer sa médiation pour faciliter la négociation. Londres demandait à ce que soient respectées les conditions suivantes : non-interférence d’Ibn Saoud dans les affaires des principautés ripuaires, coopération en matière de lutte contre la piraterie et les trafics d’armes, reconnaissance des droits de négociants britanniques et assimilés (32).
Le 16 juin, le capitaine Keyes, en poste à Bahreïn, indiqua qu’Ibn Saoud et les autorités turques étaient peut-être parvenus à un accord par lequel Constantinople renonçait à rétablir une présence militaire dans le Hasa. Ibn Saoud était autorisé à collecter impôts et taxes et devait reverser 10% du total après déduction des charges. La Turquie s’engageait à lui verser 250 livres par mois en tant que gouverneur du Hasa et il était autorisé à utiliser son propre drapeau dans le Nedjd. Selon les renseignements recueillis, le gouvernement de Constantinople avait donné son aval à ce règlement négocié (33).

Le 23 juin, le Résident à Bushire fut informé qu’Ibn Saoud avait été nommé Vali et Commandant en chef pour l’ensemble du Nedjd sous l’autorité directe de Constantinople. Ibn Saoud se reconnaissait comme sujet ottoman et contrairement à ce qui avait été avancé le 16, acceptait d’utiliser le drapeau ottoman. Le consul à Bagdad déclarait ignorer quelle décision avait été prise concernant la présence des troupes turques. Cette version fut confirmée par l’agent politique au Koweït (34). A Bahreïn, Keyes fit part à Knox qu’il avait pu consulter la correspondance d’Ibn Saoud attestant que l’accord avec la Turquie avait été approuvé par firman impérial et qu’il recevait les pleins pouvoirs sur le Nedjd et Hasa (35). Le Government of India informa par télégramme le Résident à Bushire de la teneur de l’accord passé entre Ibn Saoud et la Turquie et en reçut confirmation le 16 juillet. Hakki Pacha avait instruit Londres qu’Ibn Saoud avait été élevé à la fonction et dignité de Vali et de Commandant en Chef pour le Nedjd, qu’il lui était permis de lever une milice. Il n’était par contre pas autorisé à conclure des engagements avec des puissances étrangères et devait respecter les traités conclus avec et par la Turquie. Il pouvait accréditer des ressortissants étrangers, dans le cadre de leurs activités de négoce, en respectant les termes de traités en vigueur (36).

Conclusion

L’Historical memorandum on the Relations of the Wahabi Amirs and Ibn Saud with Eastern Arabia and the British Government, 1800-1934, conclut que la période 1906-1914 voit la consolidation du pouvoir de la famille Saoud sur le Nedjd et l’extension de son pouvoir sur le littoral du Golfe. Ses tentatives de rapprochement avec la Grande-Bretagne ne se concrétisent pas en raison de la réticence des autorités britanniques à remettre en cause le statu quo. On peut remarquer cependant que Londres est conduit à reconnaitre Ibn Saoud comme un acteur à part entière dans le jeu complexe des rivalités politiques et diplomatiques dans le Golfe. Le mécanisme de prise de décision incluant le Foreign Office, l’India Office, le Government of India et les représentants britanniques en poste révèle des approches parfois contradictoires mais indique clairement que ce sont les préoccupations de politique générale qui l’emportent. En juillet 1914, La Grande-Bretagne reconnait donc Ibn Saoud mais elle opte pour la pérennisation de sa relation avec l’Empire ottoman. Cet équilibre ne durera que le temps d’un été.

Notes :
(1) File 2182/1913/pt. I, Foreign Office to India Office, Viceroy to India Office, 1st Aug. 1913.
(2) Ibid., Reg 3082/3, 2nd Aug. 1913.
(3) Historical Memorandum on the Relations of the Wahabi Amirs and Ibn Saud with Eastern Arabia and the British Government, 1800-1938, IOR/L/PS/18/B457, §166-168.
(4) Ibid., §168.
(5) File 2182/1913 pt. I, Telegram, Foreign from Viceroy, 10th Aug. 1913.
(6) Ibid., Reg. 3234, India Office, 13th Aug. 1913.
(7) Ibid., Louis Mallet to Under-secretary of State, India Office, 16th Aug. 1913.
(8) Ibid., Draft telegram, Secretary of State to Viceroy, despatched 21st Aug. 1913.
(9) File 10/4, Telegram, From Foreign, Simla, to Resident n° 324B, Bushire, 24th Aug. 1913.
(10) Ibid., From Resident, Bushire, to Foreign, Simla, n°1503, 31st Aug. 1913.
(11) Ibid., from Viceroy to India Office, 28th Aug. 1913.
(12) Ibid., n°338 of 1913, from Lt-Col. Sir P.Z. Cox, Political Resident in the Persian Gulf to Al Amir Abdul Aziz bin Abdur Rahman bin Faisal as Saud, 11th Sept, 1913.
(13) Ibid., from Foreign Office to the Under-Secretary of State for India, 2nd Oct. 1913.
(14) Ibid., from Viceroy to India Office, Foreign, Secret, 26th Oct. 1913.
(15) Ibid., Foreign Office, 31st Oct. 1913.
(16) File 10/4, n°C-22, dated Koweit, 10th Nov. 1913. From Capt. W.H.I. Shakespear, Political Agent in Koweit to the Political Agent in the Persian Gulf, Bushire. (transmis au Government of India, 30th Nov. 1913.)
(17) Ibid., Confidential, W.H.I. Shakespear to Lt-Col. Sir P.Z. Cox, 11th Nov. 1913.
(18) Ibid., From Capt. W.H.I. Shakespear, Political Agent, Koweit, to the Political Resident in the Persian Gulf, Bushire, 18th Nov. 1913.
(19) Ibid., N° 4005, dated Bushire, 2nd Dec. 1913, from LT-Col. Sir P.Z. Cox, Political Resident in the Persian Gulf to the Secretary to the Government of India in the Foreign Department, proposed meeting with Bin Saood.
(20) Ibid., Lt-Col. Sir P.Z. Cox, Political Resident in the Persian Gulf, Bushire, to Major A.P. Trevor, Political Agent Bahrein, 2nd Dec.1913, Memorandum setting forth the Position as regards Bin Saood for Guidance at the time of the contemplated Meeting with him. (forwarded for information Political Agent, Koweit).
(21) Ibid., n°24, dated Bushire the 14th Jan ; 1914, from G.L. Lorimer, Officiating Political Resident in the Persian Gulf, to the Secretary to the Government of India in the Foreign Department.
(22) Ibid., Memorandum of Interview with Ibn Saud .
(23) Ibid., Letter n°255 , dated 8th Mar. 1914, from the Political Agent ; Bahrein to the Political Resident in the Persian Gulf. Voir aussi Shaikh ‘Abdul ‘Aziz bin ‘Abdur Rahman al Faisal to Major A.P. Trevor, Political Agent, Bahrein.
(24) Ibid., n°298, dated 12th Mar. 1914,from Major Knox, Political Resident in the Persian Gulf to Foreign, Dehli.
(25) Ibid., from the Secretary to the Government of India in the Political Department to the Political Resident in the Persian Gulf, 17th Mar. 1914.
(26) Ibid., Foreign Office to India Office, 7th Mar.1914.
(27) Ibid., Turkey, Confidential, 9th Mar. 1914, (10569), n°1-Memorandum Communicated to Hakki Pasha.
(28) Ibid., Copy of a Letter dated the 10th March 1914 at Camp XXVIII at Riadh from Capt. W.H.I. Shakespear, to the Political Resident in the Persian Gulf.
(29) Ibid., Telegram from Major S.G. Knox, Resident, Bushire, to Foreign, n°433, dated 10th April 1914.
(30) Ibid., From A.P. Trevor, Political Agent, Bahrein, to Major S.G. Knox, Offg. Political Resident, Bushire, 6th April 1914.
(31) Ibid., Telegram from Major S.G. Knox to Foreign, n°480, 20th April 1914.
(32) Ibid., Telegram, from Foreign to Major S.G. Knox, Bushire, n°256-S, dated 25th April 1914.
(33) Ibid., Capt. Keyes, Political Agent, Bahrein to Major S.G. Knox, Political Resident in the Persian Gulf, 16th June 1914.
(34) Ibid., N°C-28 of 1914, Political Agency, Koweit . From Col. W.G. Grey, Political Agent, Koweit, to the Political Resident in the Persian Gulf, 26th June 1914.
(35) Ibid., From Keyes to Knox, n°5-C, 28th June 1914. Transmis le jour même, Knox to Lt-Col. Sir P.Z. Cox, Foreign Secretary to the Government of India.
(36) Ibid., Foreign to Resident, Telegram n°428-S, 16th July 1914.

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