Calvin et l’argent

Calvin et l’argent
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Le premier d’entre eux, Walter Sombart,
s’est efforcé de prouver que l’influence
extraordinaire que les Juifs ont toujours
exercée sur le développement de la vie économique
était due à leur religion. Et le calvinisme,
ajoutait-il, tout simplement, a eu
une influence identique parce que la religion
de Calvin a conservé toutes les caractéristiques
du judaïsme !
A peu près à la même époque, Max Weber
devait édifier une fameuse théorie, qui est
devenue classique et qui est encore très
répandue aujourd’hui.
Max Weber a fait des statistiques. Il a
constaté que les pays protestants bénéficiaient
au XIXe siècle d’un développement
économique beaucoup plus avancé que
celui des pays catholiques. Il en a tiré la
conclusion que cette avance était due à l’apparition
chez les protestants d’un esprit particulier,
l’esprit capitaliste, qui est lui-même
une caractéristique de l’esprit calviniste.
Qu’entend-il par esprit capitaliste ? Il ne
faut pas confondre celui-ci, dit-il, avec la
passion du gain ou la cupidité. Celles-ci ont
existé déjà bien avant l’apparition du capitalisme,
de même que les grosses fortunes.
Mais les richesses étaient accumulées à seule
fin d’être consommées.
Ce qui caractérise l’esprit capitaliste, dit Max
Weber, c’est que, bien loin de conduire à la
consommation des biens amassés, il pousse
au contraire à les épargner, tout en stimulant
l’ardeur au travail de celui qui les possède.
Et pour qu’un système général, tel que le
système capitaliste, ait pu prendre naissance
et se développer, il fallait que l’esprit
capitaliste, cet esprit d’épargne et de
labeur acharné, ne fût pas l’apanage de
quelques individus seulement, mais de tous
les membres d’une même société, du haut
en bas de la hiérarchie du travail. Or, dit
Max Weber, seule une attitude religieuse commune
à tout un peuple pouvait être capable
de donner à chaque individu un comportement
identique.
Si l’on constate, par conséquent, que l’esprit
et le système capitalistes se sont
développés avec l’apparition du calvinisme
et dans les populations réformées surtout,
c’est qu’il y a une relation étroite entre cet
esprit capitaliste et l’esprit calviniste.
Qu’y a-t-il donc d’exceptionnel dans le calvinisme
qui ait pu engendrer cet esprit particulier
?
Calvin, dit Max Weber, fait opérer à l’histoire
un véritable tournant, parce qu’il a
réussi à faire sortir des cloîtres et des monastères,
où il s’était enfermé, l’antique ascétisme
chrétien, pour le projeter dans la vie
du siècle. Il a sécularisé l’ascétisme.
Calvin, l’argent
et le capitalisme
On a dit de Calvin, tantôt pour
en faire l’éloge, tantôt pour le lui
reprocher, qu’il était l’un des
pères du capitalisme moderne.
J’aimerais vous présenter, pour
commencer, quelques-uns des
arguments que l’on a développés
pour soutenir cette thèse.
J’aimerais vous faire connaître
ensuite très rapidement la pensée
de Calvin sur l’argent et le prêt à
intérêt ainsi que son attitude à
l’égard du capitalisme naissant
du XVIe siècle.
Cela nous permettra, pour terminer,
de distinguer ce qu’il y a de
juste et ce qu’il y a de faux dans
les théories mentionnées, et de
conclure enfin en dégageant ce
qui, selon nous, demeure encore
valable sur ce point particulier
de l’enseignement du réformateur.
Voici donc quelques-unes des
théories les plus connues qui
font de Calvin l’ancêtre du capitalisme.
Quelques sociologues du siècle passé ont été impressionnés par la démonstration de Karl
Marx, qui tend à prouver que seuls les rapports économiques que les hommes entretiennent
entre eux déterminent leurs croyances.
Pour contredire cette doctrine, ces sociologues ont essayé de prouver le contraire, c’està-
dire de montrer que c’est la religion qui est à l’origine des phénomènes économiques.
Leur zèle un peu naïf les a poussés à exagérer les déductions qu’ils devaient tirer à partir
de faits incontestables.
Extrait de : La revue réformée, N°37 – 1959/1, pages 43-52
Reproduit avec autorisation
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Tandis qu’autrefois, en effet, les
hommes ne travaillaient que pour
satisfaire leurs besoins immédiats et
consacraient le reste de leur temps
à la prière et à la contemplation, le
calvinisme a élevé au rang de pratique
religieuse l’accomplissement du labeur
quotidien. Le travail devenant ainsi
une oeuvre de Dieu, une liturgie, mobilisait
pour son achèvement les forces
intérieures les plus puissantes de
l’homme. Et comme à cet esprit
d’entreprise fécondé par la foi s’ajoutait
une sobriété rigoureuse, la production
ainsi stimulée devait rapidement
dépasser la consommation et
créer de l’épargne en quête d’investissement.
Pour illustrer cet esprit nouveau, et
appuyer sa théorie, Max Weber cite
les aphorismes d’un Benjamin
Franklin, en qui il prétend voir
l’image d’un calviniste authentique.
En voici quelques-uns :
«
Rappelle-toi que le temps, c’est de l’argent.
Rappelle-toi que le crédit, c’est
de l’argent. Il faut être attentif à tous
les actes insignifiants qui favorisent
le crédit d’un homme. Rappelle-toi que
l’argent est prolifique et productif. Celui
qui tue une truie anéantit tous ses descendants
jusqu’au millième. Celui qui
détruit une pièce de cinq shillings
anéantit tout ce qu’elle aurait pu produire,
des colonnes de livres sterling. »
Poursuivant son analyse, Max Weber
constate que l’esprit capitaliste, s’il
est issu du calvinisme, a rapidement
revendiqué son indépendance et s’est
détaché petit à petit de la vie religieuse
qui lui avait donné naissance
et qui exerçait sur lui un certain frein,
lui fixant des limites. Il s’est finalement
à ce point émancipé de la religion
qu’il s’est en fin de compte
retourné contre elle pour exploiter
ceux qui la pratiquent.
C’est ainsi, dit Max Weber, que l’esprit
capitaliste n’a pas hésité à tirer
profit de l’esprit religieux des ouvriers
en spéculant sur leur résignation à
la souffrance. Chaque fois qu’il l’a pu,
il a utilisé de préférence, je cite Max
Weber, « ceux qui se prêtaient à son
exploitation pour des raisons de
conscience ». Enfin, totalement émancipé
de la foi qui l’avait engendré,
l’esprit capitaliste a donné naissance
à ce type d’hommes d’affaires
froids et lucides qu’il qualifie de
« Fachmenschen ohne Geist,
Genussmenschen ohne Herz », techniciens
sans âme et jouisseurs sans
coeur.
D’après Max Weber, on retrouve dans
l’esprit capitaliste sécularisé, jusque
dans ce qu’il a de plus excessif, les
caractéristiques de l’esprit religieux
du calvinisme, ce mélange d’ardeur
froide et d’austérité.
Peu après l’étude de Max Weber,
paraît un ouvrage du théologien
allemand Ernst Tröltsch. Cet auteur
prétend que le comportement libéral
de Calvin à l’égard du capitalisme
naissant et son attitude révolutionnaire
à l’endroit du prêt à intérêt, qui,
avant lui, avait été condamné par tous
les théologiens, tiennent essentiellement
à deux causes. D’abord, tandis
que Luther et les catholiques
avaient conservé intact l’idéal médiéval
d’une économie féodale, agricole
et artisanale, Calvin, au contraire,
avait parfaitement saisi les exigences
nouvelles de l’économie commerciale
des centres urbains. Ensuite,
Luther et les catholiques avaient sous
les yeux et le condamnaient le grand
capitalisme déjà très puissant qui prenait
possession des gouvernements.
Qu’on se souvienne comment le trône
impérial avait été mis aux enchères
par la haute finance et à quel prix
les banquiers de Charles Quint
l’avaient finalement arraché aux
financiers endettés de François Ier.
Calvin, au contraire, se trouvait à
Genève en face d’un capitalisme
limité et contrôlable à la mesure de
la petite cité. Ce capitalisme mesuré,
ainsi assimilé par la morale calviniste,
devait par la suite s’infiltrer et se propager
dans tous les pays réformés.
Pour Tröltsch, donc, le capitalisme
n’est pas né du calvinisme, mais il a
été en quelque sorte acclimaté,
grâce à la morale calviniste, dans les
pays qui adoptèrent la Réforme.
L’historien français Georges Goyau a
repris les thèses de Tröltsch et de
Weber pour les critiquer. Il est évident,
dit-il, que le calvinisme a
engendré à Genève d’abord, puis
dans les pays calvinistes ensuite, l’esprit
capitaliste. Mais il n’est pas
nécessaire de recourir aux laborieuses
théories de ces savants pour
expliquer ce phénomène. Ce qui
caractérise avant tout le calvinisme,
dit-il, c’est l’individualisme. Or l’individualisme
religieux, en se sécularisant,
devait nécessairement favoriser
un régime économique où
l’intérêt de l’individu passe avant celui
de la collectivité. C’est l’individualisme
farouche de la Réforme qui aurait
engendré l’individualisme absolu du
capitalisme.
Pour déceler cet individualisme à
l’oeuvre chez les protestants genevois,
Georges Goyau cite l’opinion de l’archéologue
Raoul Rochette, qui écrit
en 1820 : « L’intérêt est le dieu des
Genevois ; et tandis que Calvin se morfond
dans sa solitude, celui-là trouve
un ministre dans chaque individu…
Leur esprit est constamment tendu vers
un profit quelconque, le savoir est
encore pour eux une branche de commerce
».
Cette opinion, dit Goyau, est nettement
exagérée ; mais dans le fond elle
explique bien ce qu’il veut démontrer.
« On ne peut traiter d’avares, poursuit-
il, ni surtout d’idolâtres de l’argent,
ces Genevois dont un grand
nombre, de génération en génération,
sont au contraire des prodigues en
matière de charité ; mais ce qu’il est
vrai de dire, c’est que Genève est une
des villes où, par une suite logique de
l’individualisme religieux , l’esprit
d’individualisme en matière économique
s’est le plus complaisamment
épanoui… »
Et peut-être aujourd’hui même, écritil
encore : « n’y a-t-il pas en Europe
une seule cité protestante où l’idée
de « christianisme social » et « protestantisme
social » s’acclimate aussi
mal aisément qu’à Genève. La vieille
« idole » genevoise, la liberté abstraite…,
la liberté avec un L majuscule,
se rebelle contre les méthodes
évangéliques qui s’efforcent, de-ci delà,
à faire régner plus de justice
sociale ; elle se sent affrontée,
menacée, par ces pasteurs « sociaux »
que volontiers elle traite de socialistes.
»
Pour Georges Goyau, cet auteur
catholique bien connu, Calvin est
donc responsable de l’essor du capitalisme,
parce qu’il a d’abord favorisé
l’individualisme religieux, lequel
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s’est ensuite transformé dans la vie
sociale en un individualisme économique.
Plus près de nous, l’Anglais Richard
H. Tawney et les deux Français Emile
Doumergue et Henri Hauser ont examiné
le problème en remontant au
XVIe siècle, ce qu’avaient omis de faire
les auteurs précédents qui s’étaient
contentés d’analyser le calvinisme
postérieur.
Tous trois sont arrivés à la même
conclusion. Incontestablement, déclarent-
ils, Calvin a favorisé à son origine
le développement du capitalisme.
Mais celui-ci a fortement réagi à son
tour, sur le puritanisme et les sociétés
réformées du XVIIIe siècle, en
déformant sensiblement leur calvinisme.
Il n’est donc pas juste de
rendre Calvin responsable des caractères
actuels du capitalisme.
Prenant le contre-pied de toutes ces
théories, l’économiste André-E. Sayous
a tenté de démontrer que le calvinisme
n’avait pas été seulement
indifférent à ses débuts, au développement
du capitalisme, mais qu’il s’y
était au contraire opposé avec énergie.
La limitation du taux de l’intérêt,
soutenue par les pasteurs auprès
des Conseils de Genève qui l’avaient
introduite au début du siècle, bien
loin d’avoir stimulé l’économie du
capital, avait au contraire fonctionné
comme un frein redoutable.
Non sans ironie, Sayous montre que
le capitalisme ne se développe à
Genève qu’à partir de la fin du XVIIe
siècle, au moment où les pasteurs cessent
d’en dénoncer les abus parce
qu’ils en bénéficient eux-mêmes.
« C’est alors, écrit-il malicieusement,
que les bonnes familles enrichies
commencèrent à destiner l’un des
leurs à la carrière pastorale : devoir
qui s’imposait à elles d’autant plus que
Dieu avait déjà pourvu à leurs besoins
matériels. »
Le temps me manque pour mentionner
encore d’autres auteurs plus
récents, tels Frédéric Hoffet, ou John
Neff, qui reprennent, sous une forme
rajeunie, les arguments de leurs prédécesseurs
ou les critiquent.
Comme vous le voyez, la discussion
relative aux répercussions de la
Réforme sur la naissance de l’économie
moderne ne manque pas d’intérêt
et il s’en faut qu’elle soit épuisée.
Pour nous permettre de nous prononcer
sur la valeur relative des théories
que je viens de vous présenter – en
m’excusant d’avoir été contraint de les
déformer, puisque toute simplification
est une trahison – j’aimerais maintenant
tracer une esquisse, très succincte
aussi, de la pensée de Calvin sur l’argent
et le prêt à intérêt.
Le point de départ de la pensée économique
de Calvin se trouve dans la
conception biblique de la vie matérielle.
Pour l’Evangile, la matière
n’est pas du tout en opposition avec
la vie de l’Esprit, comme le prétend
le spiritualisme grec ou oriental dont
le christianisme n’a jamais réussi à
se débarrasser complètement.
Fidèle à l’enseignement biblique,
Calvin affirme que la vie matérielle
n’est qu’une expression parmi beaucoup
d’autres de la grâce de Dieu qui
donne et entretient toute la vie.
« Combien donc que nous vivons de
pain, écrit-il, il ne faut point attribuer
notre vie à la vertu du pain, mais à
la grâce secrète, laquelle Dieu inspire
dedans le pain pour nous sustenter. »
L’argent ni la matière ne sont donc
étrangers au royaume de Dieu. Ils en
sont au contraire des signes, destinés
à nous l’annoncer et le figurer
concrètement.
L’abondance et la prospérité nous sont
données pour manifester la splendeur
du règne de Dieu auquel nous sommes
appelés.
La disette et la famine figurent et proclament
parmi nous la tragique
condition de l’humanité privée de la
parole de Dieu. Ainsi, la seule justification
dernière de l’argent, sa seule
raison d’être parmi les hommes, c’est
de tenir le rôle de témoin, de signe
de la grâce de Dieu qui fait vivre et
entretient l’humanité jusqu’à ce
qu’elle reconnaisse et contemple la
gloire de Dieu.
Les richesses visibles sont presque,
pourrait-on dire, un sacrement des
richesses invisibles.
Pour ne pas déformer la pensée de
Calvin, comme l’a fait le puritanisme
qui a cru pouvoir déduire de
cet enseignement que la richesse était
un signe visible de l’élection individuelle
et la pauvreté un signe de la
réprobation de Dieu, il faut immédiatement
souligner le fait que cette pensée
audacieuse est inséparable de la
théologie de la grâce qui constitue
le fondement essentiel de toute la
doctrine du réformateur.
Si donc l’argent est un signe extérieur
de la grâce de Dieu, un signe de la
gratuité de l’amour de Dieu pour tous
les hommes, il ne peut pas davantage
que la grâce être possédé par l’homme
de façon absolue. Il ne peut jamais
être thésaurisé sans restriction. Il est
au contraire destiné à servir, à rouler,
à rencontrer autrui, à signifier
l’oeuvre ininterrompue de la grâce
envers tous les hommes. Car la grâce
elle-même ne surgit jamais en privé,
mais seulement dans la rencontre
d’autrui.
Et cette circulation, précise Calvin,
elle a lieu très concrètement dans le
sens du riche vers le pauvre.
Pour Calvin, le riche et le pauvre ont
tous deux une fonction sociale ;
c’est une fonction et non un état. Le
riche doit s’appauvrir pour entretenir
le pauvre. Et le pauvre doit s’enrichir
avec l’aide du riche. Ainsi s’exp
r ime, ma t é r i e l l emen t e t
extérieurement, la solidarité fondamentale
du genre humain selon le
dessein de Dieu.
Le riche est donc chargé ici-bas par
Dieu d’un véritable ministère. « Nous
sommes enseignés, écrit Calvin, que
les riches ont reçu une plus grande
abondance, à cette condition qu’ils
soient ministres des pauvres, en dispensant
les biens qui leur ont été mis
entre les mains par la bonté de
Dieu. »
Le pauvre, de son côté, a aussi une
fonction spéciale, un ministère. Il est
celui à qui Dieu, en Jésus-Christ,
s’identifie ; celui en qui Dieu se
cache pour rencontrer l’homme. Calvin
l’appelle pour cela le receveur de Dieu.
C’est lui qui est chargé de recevoir
du riche l’argent que Dieu avait
confié à celui-ci pour secourir le
pauvre. Par lui, Dieu visite et juge
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l’Eglise et la société. C’est pourquoi
Calvin appelle encore le pauvre le procureur
de Dieu, celui par qui Dieu
exerce son jugement sur l’humanité.
Car à la manière dont un homme ou
une société se comporte à l’égard du
pauvre, Dieu mesure leur foi et leur
charité.
Il convient de préciser que la dépendance
des pauvres à l’égard des
riches n’a pas, dans la pensée de
Calvin, la nuance paternaliste que lui
confère notre individualisme moderne.
L’obligation du riche envers le pauvre
n’est pas de plaire seulement. Elle
s’exprime socialement aussi bien
dans les structures de l’Eglise que dans
celles de l’Etat.
Il faudrait mentionner ici le fonctionnement
du diaconat dans l’Eglise, que
Calvin avait créé non seulement
pour secourir ceux que nous appellerions
aujourd’hui « les économiquement
faibles », mais encore pour
mettre continuellement en question
toute la vie matérielle de chacun des
membres de la communauté. (2)
Il faudrait pouvoir écrire aussi le rôle
économique et social que Calvin
attribue à l’Etat et citer en guise
d’illustration toutes les mesures que
les Conseils de Genève ont prises, sous
l’influence du réformateur, pour pourvoir
aux besoins des classes les plus
pauvres de la population, des étrangers
et des réfugiés notamment,
pour assurer à chacun un travail, une
formation professionnelle et des
soins médicaux, mais le temps ne
nous permet pas d’entrer dans ces
détails.
Ce que nous venons de dire de la fonction
sociale de l’argent dans la doctrine
de Calvin va nous permettre de
comprendre son attitude à l’égard du
prêt à intérêt.
Comme vous le savez, l’Eglise
chrétienne avait interdit la
pratique de l’usure depuis fort longtemps.
En 1179, le concile général
de Latran frappait d’excommunication
les usuriers et leur refusait
la sépulture chrétienne s’ils mouraient
dans ce péché. Mais cette
interdiction n’empêchait pas les
souverains et prélats de tolérer
l’usure à leur profit, pratiquée
souvent avec des taux exorbitants.
Au XVe siècle, des banquiers
florentins établis à Genève
prêtaient à la ville et à des particuliers
des sommes importantes.
Mais après la suppression des
foires par le duc de Savoie, les banquiers
italiens quittèrent Genève
avec les derniers marchands et la
stagnation économique se transforma
en véritable crise lors des
premières luttes politiques et religieuses
du XVIe siècle. Ce fut l’afflux
des réfugiés protestants qui
rendit à la vie économique genevoise
un nouvel et rapide essor. Le
prêt à intérêt retrouva soudain une
nouvelle clientèle et sa pratique
se développa rapidement dans
notre cité. Il s’agissait d’abord de
prêts consentis à des parents ou
à des amis. On prêtait à 5 ou 7%.
On vit ensuite apparaître
les premières participations commerciales
ou industrielles. François
Turettini, nous dit un notaire,
reçoit de « l’argent à profit »
dans son négoce. Les premières
sociétés entre industriels ou commerçants
se constituent. Ainsi la
firme « Etienne Trembley et compagnons
». Et à la fin du siècle,
on commence à envisager le placement
de capitaux comme un
moyen d’existence indépendant.
En face de ces pratiques nouvelles,
quelle va être l’attitude de Calvin ?
Les réformateurs, avant lui,
étaient demeurés, sur ce point,
fidèles à la tradition de l’Eglise :
ils condamnaient le prêt à intérêt.
Mais Calvin était doublement réaliste
: il était à la fois juriste et
théologien. Pour résoudre ce problème,
il interroge d’abord la
Parole de Dieu, puis il examine
attentivement la réalité nouvelle
à laquelle il doit appliquer l’enseignement
de cette parole. Or il
constate que l’interdiction
biblique du prêt à intérêt
concerne le prêt de secours, le
prêt destiné à venir en aide à
un malheureux ; elle ne concerne
pas le prêt commercial ou industriel.
Dans le premier cas, l’interdiction
de l’usure doit être maintenue.
Celui qui prête ne saurait
tirer profit du malheur d’autrui.
L’argent du riche, nous l’avons vu,
est destiné à secourir gratuitement
le pauvre. En pratique, la majorité
des prêts consentis par les usuriers
de cette époque tombaient sous
le coup de cette interdiction.
Le prêt commercial ou industriel,
en revanche, est né d’une structure
économique nouvelle, inconnue
du peuple d’Israël. On ne saurait
prétendre, explique Calvin, qu’il
soit visé par l’interdiction biblique.
Et le réformateur, assimilant le prêt
de production à la location foncière,
autorisée de tout temps par
l’Eglise, démolit pièce par pièce
l’argumentation aristotélicienne
et thomiste qui prétend que l’argent
par lui-même ne peut produire
de l’argent.
Mais au moment où il brise la tradition
séculaire de l’Eglise qui retenait
captif l’exercice du prêt à intérêt,
Calvin, avec un discernement
prophétique, prévoit les abus
extrêmes auxquels on pourrait
aboutir si l’on accordait la liberté
totale à cette pratique. Car la soif
du gain, dit-il, semble plus aiguisée
que jamais. Aussi apporte-til
immédiatement des limitations
précises au commerce de l’argent.
D’abord, on ne peut pas en faire
un métier. En une république bien
ordonnée et réglée, écrit-il, un
homme qui fait état de donner à
usure n’est nullement tolérable.
Ensuite, puisque Dieu prête au
riche son argent pour secourir le
pauvre, il n’est pas licite de placer
contre intérêt une somme
dont on aurait besoin pour aider
quelqu’un gratuitement.
Il n’est pas juste non plus d’exiger
d’un débiteur le paiement
complet de l’intérêt, si celui-ci n’arrive
pas à gagner, avec la somme
prêtée, le montant de cet intérêt.
Ce qui est licite, précise Calvin, ne
se mesure jamais aux usages courants
de la société. Seule la charité
chrétienne nous l’indique.
Usant d’un esprit d’analyse d’une
extrême finesse, Calvin a observé,
bien avant les économistes les plus
clairvoyants, que la rémunération
du capital a une incidence directe
sur le coût de la vie. En conséquence,
dit-il, la fixation du taux
de l’intérêt n’est pas une affaire
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Calvin et l’argent
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de droit privé seulement, elle
intéresse aussi l’ensemble de la collectivité
sur laquelle l’Etat a reçu
la mission de veiller.
« Il est tout évident, écrit-il, que
l’usure que le marchand paye est
une pension publique. Il faut donc
bien aviser que le contrat soit
aussi utile en commun… que nous
considérions ce qui est expédient
pour le public. »
C’est pourquoi Calvin obtient des
pouvoirs publics qu’ils fixent le
taux de rémunération du capital
à 5%, puis à 6,33 %. Ce qui est
très bas par rapport aux taux en
usage ailleurs à la même époque.
Calvin a une conscience très aiguë
du pouvoir d’oppression que peut
exercer le capital. Il ne cesse de
mettre en garde ses contemporains
contre ce danger social. « Il nous
faut toujours avoir souvenance,
écrit-il, qu’il est malaisé que celui
qui prend profit ne fasse tort à son
frère ; c’est pourquoi il serait à désirer
que le nom d’usure, profit et
intérêt fussent absolument abolis
de la mémoire des hommes »,
mais « attendu que les hommes ne
peuvent pas autrement trafiquer et
négocier les uns avec les autres, il
faut toujours prendre garde à ce qui
est licite et jusqu’où on peut
aller. »
Cette attitude extrêmement nuancée
de Calvin, proclamant un oui
loyal au capitalisme naissant et un
non énergique à ses abus perceptibles,
c’est celle que ses successeurs
adopteront pendant de nomb
reuses générat ions. I l s
autoriseront à Genève l’exercice du
prêt à intérêt, mais avec de très
sérieuses restrictions, et mettront
toujours un frein à son développement
illimité. Ainsi, quelques
années après la mort de Calvin,
lorsqu’il sera question de créer une
banque à Genève, ils feront preuve
de la plus extrême réserve. Il ne
faut pas, dira Théodore de Bèze aux
membres du Conseil, que les
richesses soient désirées par les
Genevois ; elles entraîneront à
leur suite… « une infinité d’abus
qui ne conviennent pas à une
République dont la réputation
tient à la régularité des moeurs. »
Après ce que je viens de dire, comment
apprécier les théories d’un Max
Weber, d’un Tröltsch ou d’un Georges
Goyau ? Peut-on encore prétendre que
Calvin est le père du capitalisme
moderne ?
La réponse n’est pas simple. Un oui
ou un non seraient tout aussi faux
l’un que l’autre.
Dans un sens, on peut affirmer que
Calvin a nettement contribué au
développement du capitalisme commercial,
puis industriel, d’abord en
libérant le prêt à intérêt de l’hypothèque
morale que faisait peser dans
la classe active des bourgeois, et
parmi les travailleurs manuels, la
morale évangélique du labeur assidu
et de la simplicité des moeurs. Ce
double comportement devait nécessairement
provoquer dans les pays
protestants une accélération de la production
accompagnée d’une grande
modération dans la consommation. Il
devait donc en résulter très vite une
accumulation de l’épargne favorisant
sans cesse de nouveaux investissements.
Mais ce que nous savons du rôle et
de la fonction de l’argent dans la doctrine
et dans l’attitude des premiers
calvinistes ne permet pas de justifier
cette primauté accordée à la recherche
du gain ou à l’intérêt de l’individu
qu’un Max Weber ou un Georges
Goyau considèrent comme une particularité
de l’esprit calviniste.
Et l’ensemble des restrictions et des
contrôles dont Calvin et ses successeurs
ont entouré la pratique du commerce
de l’argent pour en limiter les
abus ne s’accorde nullement avec la
liberté complète que revendique le
capitalisme classique.
Calvin était bien trop réaliste, il
connaissait trop profondément la
nature humaine telle que la révèle la
Parole de Dieu pour s’imaginer qu’en
libérant de tout contrôle et de toute
contrainte les puissances de l’argent,
dont parle l’Evangile de façon non
équivoque, il pourrait ouvrir à la
société la voie d’un réel progrès. Il
a toujours déclaré que l’Etat, à qui
Dieu confie la mission d’entretenir icibas
un ordre relatif, devait accomplir
avec vigilance et discernement
sa tâche de surveillance active.
Nous le voyons, la pensée du réformateur
de Genève n’a rien perdu de
son actualité. En notre époque tragique,
où deux systèmes économiques
s’affrontent comme s’il s’agissait
d’absolus inconciliables, la
pondération de Calvin, avec son
esprit subtil, tout de finesse, de
nuance et d’examen, nous interdit de
nous résigner à la fatalité de cette
alternative.
N’a-t-il pas dit lui-même un oui
loyal à l’économie du capital en
même temps qu’il insistait sur la
nécessité du frein que devaient lui
opposer l’Eglise et l’Etat pour protéger
le faible et le pauvre ?
Et ne dirait-il pas aujourd’hui un non
tout aussi clair aux impérialismes
sociaux et géographiques du capital
qu’à la violence inhumaine de l’anticapitalisme
?
La voix de Calvin, et par elle, bien
plus encore, celle de l’Evangile, n’a
pas cessé de tracer au monde le chemin
étroit, difficile, exigeant et toujours
compromettant de la paix.
André BIELER
1.- Conférence donnée en Aula de l’Université
de Genève, sous les auspices de la Faculté des
Sciences économiques et sociales par le pasteur
André Bieler, licencié ès sciences sociales.
On consultera avec fruit, sur le même sujet
traité d’une manière toute différente, Auguste
LECERF, Etudes Calvinistes, pp. 99 ss. :
Calvinisme et capitalisme, Delachaux et
Niestlé, Série théologique de l’actualité protestante.
2.- Cf. Revue Réformée, 1956/3, Jean-Marcel
LECHNER, Le Calvinisme social, importante étude
de 48 pages.
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