Le Site des études juives Haïm Israël Laustriat – La traversée de la mer rouge 1/4

Le Site des études juives Janvier 2014
SEJ – Haïm Israël Laustriat – La traversée de la mer rouge 1/4
La traversée de la mer Rouge – De la matière à la forme
Avant de franchir la mer, Moché s’adresse au peuple juif : « Si vous avez vu les Egyptiens aujourd’hui, vous ne les reverrez plus jamais » (Chémot 14,13). La traversée de la mer Rouge est la dernière phase de la sortie d’Egypte. Depuis nous sommes complètement libérés de l’exil égyptien.
Chaque soir, dans la prière, nous mentionnons que nos ennemis ont péri dans le processus même de cette délivrance : « Il a fait passer ses enfants dans les sentiers de la mer Rouge, et a noyé dans les abîmes leurs poursuivants. »
Mais nous devons comprendre pourquoi cette traversée devait être la dernière étape de notre libération. Dans quel but D.ieu fit-il ce miracle ? Et aussi pourquoi les Egyptiens moururent-ils précisément lors de cette même délivrance ?
Pour comprendre la signification de cette traversée et ce qu’elle nous apprend, nous devons nous pencher sur la racine même des choses. Nous avons déjà expliqué à ce sujet que l’eau est toujours le symbole de l’abondance et de la vie1. Sans eau, aucune vie n’est possible.
Au début de la Création, l’eau – pure bonté de D.ieu – était un tout, car rien d’autre n’existait à part Sa Présence. Mais quand l’Eternel voulut créer un monde doté du libre arbitre, Il sépara la source de ce qu’elle produit, pour diminuer la perception de Sa Présence, et nous donner de cette manière la possibilité de Le saisir par nos propres efforts.
Il y a donc maintenant « les eaux supérieures » et « les eaux inférieures », conséquence de la séparation entre l’abondance céleste et matérielle.
Nos eaux ne sont qu’« inférieures », car bien qu’elles nous donnent la prospérité, elles sont coupées de leur véritable source, qui provient de la Providence divine.
Le Maharal, dans nombre de ces livres (Gevourot Hachem, Derekh Haïm), explique que les choses ont deux aspects : leur matière et leur forme.
La matière n’est que le potentiel des choses : je peux l’utiliser pour réaliser de vastes projets, mais elle n’a pas de structure en elle-même. En hébreu חָמוֹר (âne) vient du mot חוֹמֶר
1 Voir en ligne : http://www.lesitedesetudesjuives.fr/pages/pensee-juive/autres/il-a-separe-ses-actes.html
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(matériel), car l’âne n’est là que pour accomplir une fonction : tantôt labourer, porter ou être
chevauché, mais il n’a pas de forme initiale, au sens le plus élevé de cette notion. La matière
est comme une pâte à modeler avec laquelle un enfant joue : il fait des formes puis il les
change, mais en elle-même elle n’a pas une authentique et définitive identité.
La forme, par contre, est le but intrinsèque de la chose : c’est la vraie destination de l’objet.
La partie spirituelle d’un objet matériel est sa forme, c’est elle qui définit le sens profond vers
lequel s’achemine la matière dont il est composé.
La matière est donc une masse, car elle n’a pas de forme arrêtée ou définie. Elle est multiple,
elle rentre dans une forme pour en ressortir, et vice-versa. Mais par opposition, la forme est
limitée. Car elle a un but précis vers lequel elle tend.
Le Maharal dit que l’eau est « de la matière sans forme ». L’eau n’a pas de forme initiale, son
aspect est fonction de son contenant. En hébreu, l’eau מים est toujours au pluriel, car c’est son
essence même, elle n’a pas de forme définitive. Ce sont les eaux inférieures de ce monde,
elles ont de multiples potentialités, sans que nous puissions pourtant percevoir leur réelle
nature.
Les Egyptiens avaient ce même aspect. L’Egypte jouissait d’une abondance matérielle sans
précédent : « Semblable à un jardin céleste, à la contrée d’Egypte » (Béréchit 13,10). Mais au
lieu d’unir tous ces bienfaits et de les concrétiser dans le but pour lequel ils avaient été créés,
ses habitants ne faisaient que les utiliser pour leur satisfaction personnelle. C’est pourquoi les
Egyptiens étaient si immoraux, car ils ne pouvaient pas se satisfaire éternellement de la même
forme, qu’ils changeaient continuellement. C’est aussi pourquoi l’Egypte fut un pays plein de
sortilèges, car grâce à la magie, on peut modifier la forme originelle d’un objet. La Guémara
(Houlin 7b) rapporte : « Pourquoi s’appelle-t-il כשפים (sortilège) ? Car il dément le tribunal
céleste ( שמכחישים פמליא של מעלה ). Et à propos de la disparition d’un individu, Rachi explique
« que [le tribunal céleste] n’a pas décrété que cet homme allait mourir, mais qu’il est mort
par la magie ». La magie peut donc changer la conception initiale des choses, et c’est dans cet
art que les Egyptiens étaient si expérimentés.
Prêtons à présent attention à la manière dont l’Eternel présente à Son peuple le pays qu’Il lui
destine : « Car le pays où tu vas pour le conquérir ne ressemble point au pays d’Egypte, d’où
vous êtes sortis ; là, tu devais semer ta graine et l’humecter à l’aide du pied, comme en un
jardin potager. Mais le pays que vous allez conquérir est un pays de montagnes et de vallées,
abreuvé par les pluies du ciel, un pays sur lequel veille l’Eternel, ton Dieu, et qui est
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constamment sous l’oeil de D… » (Dévarim 11,10). Une des particularités de l’Egypte était
que ce pays n’avait pas besoin de pluies pour assurer sa subsistance : le Nil était la source de
ses richesses. Il pouvait se passer des pluies, qui viennent des eaux supérieures et donc de la
source céleste. Les Egyptiens vivaient uniquement de leurs ressources matérielles, ce qui ne
les obligeait à rien en retour. C’est cela l’impureté des Egyptiens. En hébreu טומאה a la même
racine que אטום (bouché), car l’impureté signifie ne pas vouloir s’unir avec la spiritualité, qui
est la source de tout : elle ne veut rester qu’avec ce qu’elle a, sans s’associer à l’origine de
Tout.
Nous pouvons maintenant comprendre la signification profonde de la traversée de la mer
Rouge.
La sortie d’Egypte marque la naissance du peuple d’Israël : « Et quelle divinité entreprit
jamais d’aller se chercher un peuple au milieu d’un autre peuple » (Dévarim 4,34). Et le
Midrach de renchérir : « Comme un homme qui fait sortir un fétu des entrailles d’un animal,
de la même façon D.ieu nous a fait sortir d’Egypte» (Téhilim 141). D’esclaves en Egypte,
D.ieu nous a transformés en peuple, et nous a placés dans un pays pourvu de toutes les
possibilités que la matière peut proposer. D’une multitude d’individus, nous sommes devenus
une unité : « Quand tu auras fait sortir ce peuple de l’Egypte, vous adorerez D.ieu sur cette
montagne même » (Chémot 3,12). La sortie d’Egypte avait pour but de nous donner notre
identité finale.
C’est donc lors de la sortie d’Egypte, de la naissance du peuple juif, que la matière reçoit une
forme. Il fallait donc que dans la nature même se dévoile cette phase – que l’eau qui est le
symbole même de la matière sans forme prenne une forme. « Au souffle de Ta face les eaux
s’amoncellent » (Chémot 15,8) que le Targoum Onqélos traduit : « les eaux sont devenues
intelligentes ». Ce dévoilement de la matière qui prend forme s’est concrétisé dans la nature
même lors de dernière phase de la sortie d’Egypte.
Mais les Egyptiens, eux, restés dans la matière, quand arriva le moment où nous devions
recevoir notre forme initiale, furent anéantis. La même eau, qui pour nous prit forme et nous
sauva, se changea pour les Egyptiens en force destructrice.
Cette métamorphose de la matière vers sa forme se retrouve dans le mot עברי (hébreu) qui
provient de « עברו ים » (ils ont traversé la mer). Ce nom témoigne qu’au moment de la
traversée de la mer Rouge, nous avons reçu une forme, laissant de l’autre côté ceux qui n’ont
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pas changé de forme : nous sommes devenus un peuple différent qui a été choisi par D.ieu
pour Le servir.
Le Rambam (Moré Névou’him 3,4) explique que le fondement des paraboles de Chlomo
Hamélekh est de nous éloigner de la femme étrangère : “Par là aussi tu seras sauvé de la
femme d’autrui, de l’étrangère aux paroles mielleuses” (Michlé 2,16). La femme adultère est
la matière même, elle prend une forme pour la changer et ainsi de suite. Et tout Michlé nous
met en garde contre cette conduite, et nous indique au contraire d’aller vers la “femme
vaillante” (Michlé 12,10) en qui “le coeur de son époux a toute confiance”.
C’est ce que nous apprend la Sortie d’Egypte : modeler notre vie selon la forme qui lui a été
destinée.
Haïm Israël Laustriat

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