Averroès Un combattant de la pensée

Averroès
Un combattant de la
pensée
Un hommage à Averroès a été rendu par le cinéaste égyptien Youssef Chahine dans le film intitulé
Le Destin. Il a touché un public relativement large parce que ce grand philosophe a beaucoup
d’importance, autant pour la civilisation musulmane que pour l’Occident juif et chrétien.
Ibn Rush (Averroès), médecin, philosophe et juriste, a en effet participé au renouvellement de la
philosophie grecque (Platon et Aristote en particulier) et à sa transmission au monde occidental.
Le personnage étant replacé dans son époque, c’est l’occasion de mieux connaître la richesse
culturelle et intellectuelle de l’Espagne musulmane (Al-Andalus) au XII° siècle. Une Espagne
déchirée par des débats qui ressemblent fort à ceux qui opposent les protagonistes des guerres
saintes aujourd’hui: les démocrates tenants d’un État laïque et les intégristes tenants d’un État
religieux.
Mots-clés
Aquin (Thomas d’), Aristote, christianisme, croisades, Espagne, Islam, monde musulman, Moyen-
Age, philosophie, théologie
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BT2 N26
Février 2006
Sommaire
Avertissement 4
Ibn-Rushd, sa vie, son époque 5
La filiation d’Ibn-Rushd 5
Sa formation 6
Son pays, al-Andalus 6
L’époque ommeyade
L’appel aux Almoravides 8
La prise du pouvoir par les Almohades 10
Ibn Rushd à la cour des Almohades 12
L’oeuvre d’Ibn-Rushd 13
L’astronomie 13
La médecine 13
Le droit 13
La Bidaya (1168)
Le Fasl al-Mâqual ou le Discours décisif (1179)
Les commentaires de l’oeuvre d’Aristote 20
Le Tahâfut al-Tahâfut ou La Réfutation de la Réfutation 20
À propos de l’éternité du monde
À propos de l’unité de l’intellect
La connaissance des particuliers
Les précurseurs 22
Al-Fârâbî (850-950) 22
Ibn Sînâ ou Avicenne (980-1037) 22
Al-Ghazali (1059-1111) 23
Ibn Bajja ou Avempace (fin XI°-1139) 24
Ibn Tufayl ou Abubacer (début XII°-1185) 24
Une religion, l’islam 25
Le Prophète 25
L’islam, ses obédiences, ses rites 27
Ce qui est commun à tous les musulmans
Les trois principales obédiences
La Méditerranée au XII° siècle 29
Le monde chrétien 29
L’empire byzantin : la Romanie
L’Occident chrétien
Les États latins d’Orient
Quel bilan peut-on esquisser ?
Des lieux d’échanges 32
Tolède, grand foyer culturel de l’Occident
La Sicile
L’universalité de la pensée d’Ibn Rushd 35
Dans la pensée juive 35
Dans la pensée chrétienne 35
La lutte anti-averroïste
Dans la pensée musulmane 37
L’héritage oublié 38
Pour en savoir plus 39
2
Oeuvre collective réalisée et écrite sous la coordination de l’ICEM- PÉDAGOGIE FREINET
Auteur : Marie-France PUTHOD avec l’aide du chantier BT2 de l’ICEM
Coordination du projet : Colette HOURTOLLE
Collaborateurs de l’auteur : Hélène COMITO, Claude FOURNET, Jeanne VIGOUROUX et leurs élèves, ainsi
que Marité BROISIN, Elsa BRUN, Annie DHÉNIN, Maguite EMPRIN, Mohamed-Chérif FERJANI, Antoine
MICHELOT, Michel MULAT, François PERDRIAL et Christine SEEBOTH
Iconographie : ,M.F PUTHOD, J.F.DHÉNIN
Maquette : Marjolaine BILLEBAULT
Plaine du Guadalquivir et de Cordoue, vue de Médinat al-Zahra, capitale des Ommeyades d’al-
Andalus, fondée par Adb al-Rahman III en 936.
« Il écrivait avec une lente sécurité de droite à gauche : son application à former des syllogismes et à
enchaîner de vastes paragraphes ne l’empêchait pas de sentir comme un bien-être la fraîche et
profonde maison qui l’entourait. Au fond de ce repos ,s’enrouaient d’amoureuses colombes ; de
quelque patio invisible, montait le bruit d’une fontaine; quelque chose dans la chair d’Averroès, dont
les ancêtres venaient des déserts arabes, était reconnaissant à cette continuité de l’eau. En bas, se
trouvaient les jardins, le potager ; en bas ,le Guadalquivir absorbé par sa tâche ; plus loin, Cordoue,
la ville chère à son coeur, aussi lumineuse que Bagdad et le Caire ,comme un instrument complexe et
délicat, et, alentour (Averroès le percevait aussi), s’élargissait jusqu’à l’horizon la terre d’Espagne, où
il y a peu de choses, mais où chaque chose paraît exister selon un mode substantif et éternel. »
L’Aleph, Jorge Luis BORGES, 1967.
3
Avertissement
En 1998, à l’occasion du huit centième anniversaire de la mort d’Averroès, se sont tenus un très
grand nombre de colloques, de rencontres en France, en Espagne, au Portugal, en Italie, dans les
trois pays du Maghreb, et aussi à Bagdad, au Caire…
Depuis 1994,se tiennent à Marseille, les rencontres d’Averroès. qui cherchent à mettre en relation les
deux rives de la Méditerranée.
Le film de Youssef Chahine, Le Destin, a donné un visage à ce philosophe du XII°s dont on sait peu
de choses quant à sa vie privée.
Pourquoi un tel intérêt ? Quel homme était Averroès ? Pourquoi s’en souvenir huit siècles plus tard ?
Connaître Averroès, de son nom latin, c’est reconnaître l’héritage transmis par ce philosophe
musulman à l’occident chrétien au Moyen Age.
Connaître Ibn Rushd, son nom arabe, c’est restituer au monde musulman une part de sa culture
longtemps inconnue, encore niée par l’occident européen et une partie du monde musulman.
D’Averroès à Ibn Rushd, n’est- ce pas participer au rapprochement de deux mondes qui, encore
aujourd’hui, s’ignorent plus qu’ils ne se rencontrent ?
L’intégrisme islamique braque le projecteur sur une minorité, certes agissante et dangereuse, mais
dangereuse pour tout le monde – non-musulmans et musulmans. À ne voir l’islam qu’à travers le
prisme intégriste ne pousse-t-on pas chacun à se situer par rapport à ce fanatisme plutôt que par
rapport au fondement même de cette civilisation ?
Que dirait un catholique, que dirait un juif, s’il n’était reconnu qu’à travers les intégristes de sa
religion ?
Il s’agit donc, ici, de renouer avec un maillon essentiel de nos cultures.
Du XIII°s. au XVI°s., Ibn Rushd incarne la rationalité philosophique qui fut l’une des
composantes de la culture occidentale. Il est à la source des débats philosophiques et
religieux de cette époque. Au-delà, il appartient à cette longue lignée de philosophes arabes
qui participèrent au renouvellement de la philosophie grecque et à sa transmission à
l’occident juif et chrétien.
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IBN RUSHD, sa vie, son époque
La Filiation d’Ibn Rushd
Ibn Rushd*, Averroès est son nom latin, est un philosophe arabe né à Cordoue en 1126 dans une
famille de juristes et de magistrats.
Son ancêtre le plus célèbre fut son grand-père. Abû-l-Walîd b.Rushd est lui-même né à Cordoue en
1058. Il se rallie au pouvoir almoravide** dès que ce dernier s’impose en Al-Andalus. En 1117, il
reçoit la charge de « cadi*** de la communauté », c’est à dire « juge suprême » jusqu’en 1120, date
à laquelle il démissionne de sa charge.
Ses consultations juridiques –les fatwas****- firent longtemps autorité .Il reste de ce fait un
personnage très influent après son retrait, gardant la direction de la prière de la grande mosquée de
Cordoue.
Le père Abû-l-Qasim , né en 1094, est le moins brillant de toute la famille. Il fut néanmoins cadi
quelques années à une époque où le pouvoir almoravide s’affaiblit. Il meurt en 1168.
Abû-l-Walid, dit le « petit-fils » ou le « plus jeune » pour le distinguer de son grand père, naît en
novembre 1126, un mois à peine avant la mort de son aïeul..
On sait peu de choses sur la vie privée d’Ibn Rushd Il a été marié, on lui connaît deux fils ; aucune
fille n’est mentionnée, ce qui ne signifie pas qu’il n’en ait pas eu…
* en arabe, Ibn Rushd sigifie « fils de la rectitude ».
** voir L’Appel aux Almoravides
*** cadi : c’est un juge chargé de faire appliquer la loi religieuse. Cette loi concerne tous les actes de la vie et pas
seulement la religion.
**** fatwa : ce mot signifie consultation juridique précisant l’avis de la religion sur un problème donné. Une des fatwas les
plus célèbres aujourd’hui concerne Salman.Rushdie le condamnant à mort pour avoir écrit Les versets sataniques ,livre
considéré comme un outrage à l’islam.
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Sa formation
L’éducation qu’a reçue Averroès est celle de tout intellectuel de l’époque, auprès de maîtres
andalous Jusqu’au XI°s., les étudiants allaient de maître en maître, dans une madrasa* en Orient
pour recevoir un enseignement essentiellement oral. Au début du XII°s Al-Andalus offre toutes les
formations souhaitées et le voyage en Orient n’est plus nécessaire.
Ibn Rush étudie d’abord le Coran et la grammaire arabe : le Coran est transcrit dans une écriture
utilisant de nombreux signes au-dessus ou en-dessous
du mot pour préciser le sens de ce mot, cette
grammaire doit être connue pour éviter les erreurs de
lecture. En al-Andalus on apprend l’écriture dès le plus
jeune âge alors qu’elle reste réservée aux calligraphes
en Orient.
Puis Ibn Rush passe aux sciences religieuses avec
l’étude du droit. Ce n’est qu’après une bonne formation
religieuse qu’il aborde la physique comprenant la
botanique, la zoologie, l’astronomie, la médecine et la
philosophie.
Ces deux derniers domaines sont des savoirs
considérés comme étrangers, grecs essentiellement.
Étant donné son origine familiale et le milieu dans
lequel il a grandi, il devient médecin et juriste,
spécialiste du droit musulman.
Madrasa actuelle de la mosquée de Zlitan (Libye). Les chaussures
sont laissées à l’entrée de la pièce d’étude. Contre le mur sont
adossés des planchettes de bois où les étudiants apprennent à
écrire le Coran en utilisant une encre fabriquée à partir de suif de
mouton.
* Une madrasa est une école où l’on apprend le droit musulman. À l’origine, dans l’empire abbasside, elles étaient
privées, puis au XI°s., les madrasas passent sous l’autorité de l’État .Les professeurs nommés par le gouvernement ont la
charge de former des fonctionnaires efficaces. Au XII°s. les madrasas sont aussi des lieux où l’étude de la loi religieuse
participe à la lutte contre les croisés.
Son pays, al-Andalus
Al-Andalus désigne l’Espagne musulmane de la conquête en 711 jusqu’à la chute de Grenade en
1492.
Contrairement à ce que laisserait penser la simplicité du nom, l’histoire d’Al-Andalus fut assez agitée.
Pour comprendre le temps et le rôle d’Ibn Rushd, il est nécessaire de faire un retour sur l’histoire qui
a précédé sa vie publique.
On peut distinguer quatre grandes périodes : la période omeyyade, le temps des taïfas, celui des
Almoravides puis des Almohades.
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L’époque omeyyade :
Vers 705, la province de l’Ifriqiya (la Tunisie actuelle) est conquise par la dynastie des Omeyyades
de Damas. Le gouverneur de cette province veut poursuivre la conquête vers l’ouest. En 711 il
envoie 7000 hommes sous la conduite d’un affranchi berbère Tariq pour tester la résistance du roi
wisigoth d’Espagne, Rodrigue.
Après une première bataille à Xérès sur le Guadalete, Tariq conquiert Séville, Carmona, Ecija,
Cordoue, Tolède, atteint Gijon, sur la côte de Biscaye. Ses triomphes inquiètent le gouverneur resté
au Maghreb qui craint une trop grande indépendance de Tariq. Il intervient à son tour en 712 à
Mérida, Salamanque et proclame la souveraineté du calife omeyyade* de Damas sur les territoires
conquis en Espagne.
En 750,la chute des Omeyyades de Damas n’entraîne pas celle des émirs omeyyades d’Al-Andalus
qui continuent à règner.
La dislocation de l’empire omeyyade permet la proclamation du califat fatimide sur le Nord de
l’Afrique, de la Tunisie actuelle jusqu’à l’Égypte. En réaction, l’émir de Cordoue restaure le califat
omeyyade réduit à l’Andalus à son profit et prend le nom d’Abd al-Rahman III en 929.
Son règne marque le début de l’âge d’or de l’islam andalou. Le califat de Cordoue apparaît comme le
plus brillant et le plus développé des États musulmans. Le prince al-Hakam, fils d’Abd al-Rahmân
III, fait venir de Bagdad, d’Égypte, tous les ouvrages portant sur les sciences et accumule ainsi une
vaste bibliothèque accessible aux savants andalous.
A partir de 976, les califes de Cordoue voient leur autorité contestée par des émirs locaux qui
imposent leur pouvoir sur certaines régions d’al-Andalus.En 1030,le califat de Cordoue disparaît, se
morcelle en plusieurs principautés indépendantes appelées « royaumes de Taïfas ».
Ce morcellement affaiblit al-Andalus, affaiblissement dont profitent les rois chrétiens. Le roi de
Castille, Alfonso VI, prend Tolède en 1085.
Al-Andalus et les royaumes chrétiens au XII° siècle.
* Le califat : c’est une fonction, une dignité ecclésiastique. Le mot « calife » signifie lieutenant et désigne le chef de la
communauté musulmane après la disparition du Prophète.
Un émir est à l’origine un chef d’armée, puis il est synonyme de gouverneur ayant des attributs militaires et civils.
7
L’appel aux Almoravides :
 » Les nouvelles s’étaient succédé rapportant que l’émir Yûsuf ibn Tâchfîn était venu du Sahara à la
tête d’une communauté à l’islam neuf, vigoureuse et résolue, proclamant sa détermination à faire
triompher la vérité et à combattre ceux qui déviaient de la loi religieuse ; qu’il venait de soumettre le
Maghreb et en avait unifié la plus grande partie. Pesant les choses, al-Mu’tamid * estima qu’il fallait
l’appeler au secours **(…).Il consulta ses proches à ce sujet . Son fils, al-Rachid lui tint ce langage :
 » Essaie de régler les choses par tes propres moyens avec le chrétien et ne te presse point
d’introduire ici quelqu’un qui nous ravira la royauté et nous divisera : ces gens, tu sais bien qui ils
sont « ; al-Mu’tamid répondit :  » mon fils ,il est préférable selon moi de mourir berger au Maghreb que
de rendre l’Andalousie terre d’infidélité, car alors les Musulmans me maudiraient jusqu’à la fin des
temps !  » Son fils lui dit :  » Père, fais ce que Dieu t’a indiqué « . »
Ibn al-Khatib, A’mâl al-a’lâm.
Ainsi fut fait… en 1086, Yûsuf ibn Tachfîn débarque à Algésiras et bat les Castillans à Sagrajas. Il
prend le titre d’ « émir des musulmans » que lui reconnaît le califat abbasside de Bagdad à qui il fait
allégeance. Les Almoravides (en arabe, al-Murâbitûm) sont des Berbères originaires du Sahara
occidental. Entre 1060 et 1082, ils conquièrent le Maghreb jusqu’à Alger.
Site de Qsar Amra, Jordanie
actuelle. Petite résidence
ommeyade du VIII° siècle, lieu de
repos et de plaisir pour les califes.
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Les Almoravides s’imposent en promettant de rétablir ce qu’ils considèrent comme la légalité
musulmane, c’est à dire le rite juridique mâlikite*** opposé à toute forme de spéculation qui ne peut
que mener à l’hérésie. Ils suppriment les impôts non-canoniques, c’est à dire ceux qui ne sont
justifiés ni dans le Coran, ni dans les hadîths**** du Prophète. Ils renforcent le centralisme mettant
ainsi fin à l’indépendance des Taïfas.
Cette volonté de revenir à une vie plus conforme à l’islam entraîne des persécutions contre les
Mozarabes***** qui se révoltent et font appel au roi d’Aragon. La réaction est brutale,
s’accompagnant d’expulsions et de déportations à Meknès.(Maroc actuel)
La politique autoritaire des Almoravides entraîne aussi des révoltes parmi les musulmans, dont celle
des Cordouans en 1120.
En 1143, la mort du souverain Ali ibn Yûsuf marque un affaiblissement du
pouvoir almoravide dont les clans rivalisent. Leur autorité s’effrite alors que
menacent les Almohades (al-muwahhidûn ou  » unitaristes « ).
Fresques de Qsar Amra, début du VIII° siècle, Jordanie actuelle. Ces
fresques, très abimées, sont rares dans le monde musulman où la religion a
voulu exclure la représentation d’êtres animés. Ici, on devine une danseuse.
* al-Mu’tamid est le roi « taïfa » de Séville; il a conquis Cordoue en 1069.
** Pour se défendre contre Alphonse VI de Castille qui venait de reprendre Tolède.
*** malikites : voir La Réfutation de la réfutation
****Hadiths : faits et gestes du prophète rapportés par la tradition orale .L’ensemble des hadiths forme la sunna, ou la
Tradition.
*****Mozarabes : chrétiens vivant à la mode arabe dans les territoires d’Al-Andalus.
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La prise de pouvoir par les Almohades :
Après une première tentative de prise de pouvoir à Marrakech en 1130, les Almohades* entament la
conquête victorieuse du Maghreb occidental à partir de 1141. Ils se rendent maîtres d’une grande
partie d’al-Andalus à partir de 1150. Ils rétablissent l’ordre dans une région très agitée par les rivalités
arabes et menacée par la reconquête chrétienne.
Les souverains almohades ont alors la résolution d’appliquer la réforme religieuse préparée par Ibn
Tûmart. C’est dans cette perspective que les souverains forment une nouvelle élite destinée à
remplacer les docteurs de la loi mâlikites qui avaient soutenu le régime almoravide.
C’est aussi dans cette perspective qu’il est demandé à Ibn Rushd la réflexion qui préciserait la
légitimité du régime almohade.
Almoravides et Almohades représentent une réaction religieuse, morale et politique aux
régimes précédents.
Dans les deux cas, ils s’appuient sur une idéologie de retour à la pureté primitive de l’islam. La
conquête se fait chaque fois au nom de l’idéologie religieuse islamique autour d’un chef reproduisant
avec ses compagnons le modèle du Prophète et de sa communauté primitive. Ils se situent dans la
même logique de jihad **, ou guerre sainte.
Il ne suffit pas de prendre le pouvoir par les armes, mais il faut le justifier en s’appuyant sur la
loi religieuse et pour cela, les chefs ont besoin d’hommes de lois : c’est le rôle que va tenir
Ibn Rushd auprès des Almohades.
La Koutoubia, mosquée à Marrakech (Maroc).
Construite à l’époque almohade (XII° siècle), elle est
parente, par son architecture, avec la Giralda de
Sévillle.
* Muwahhidûn ou ceux qui professent l’unité de Dieu. Ce mot arabe a été traduit par Almahade.
** jihad : effort offensif ou défensif pour imposer ou faire respecter l’islam : c’est ce qu’on appelle la guerre sainte.
Également, effort sur soi-même pour atteindre la perfection.
10
IBN TUMART ET LA DOCTRINE ALMOHADE
Ibn Tumart est un Berbère du sud marocain né vers 1080/1081.Vers 1106,après un séjour à
Cordoue, il accomplit sa « quête du savoir  » auprès des sages de l’Orient comme tout étudiant en
science religieuse de l’époque. Ce périple l’emmène en Syrie, en Irak et en Égypte.
De retour à Marrakech, il prêche la nécessité d’une réforme religieuse. Pour lui, l’islam est dévoyé
par les Almoravides alors au pouvoir et par les juristes mâlikites qui les soutiennent.
Rapidement, il est pourchassé par les autorités qui voient en lui un dangereux agitateur. Il entre
dans la clandestinité à partir de 1124 dans l’extrême sud marocain où il organise une communauté
autour de sa doctrine : les muwahhidûn (les unitaristes).Il se proclame alors Madhi,le « bien guidé »
désigné par Dieu qui doit rétablir la justice sur terre.
La communauté est organisée de façon très stricte. Tout homme doit connaître par coeur les textes
désignés comme essentiels par Ibn Tumart .Le Madhi est entouré de compagnons qui forment une
sorte de conseil privé auquel se joint le groupe des « 10  » premiers disciples. Enfin, un  » conseil des
50  » regroupant les premiers convertis encadre la communauté.
Sur le plan religieux :
Les Almohades proclament l’unicité de Dieu :c’est pourquoi ils se nomment « unitaristes ». L’homme
ne peut être que persuadé de l’existence de Dieu qui l’a créé ainsi que toutes les autres choses.
Comment pourrait-il en être autrement ?
 » C’est par la nécessité de la raison que l’homme connaît l’existence du créateur « . La théologie
relève de la raison. .
Le créateur n’est pas de même nature que sa créature : il y a transcendance.
Ils font une lecture littérale des Textes dont il est interdit de faire une interprétation quelconque.
Sur le plan politique :
Le droit doit s’énoncer à partir du Texte révélé. Ibn Tumart refuse l’effort individuel d’interprétation
qui peut être source d’erreur.  » La raison n’a pas de place dans la loi  » ,ce qui ne signifie pas que la
raison n’intervienne pas dans l’organisation de la loi. Simplement, pour Ibn Tumart, on ne peut tirer
deux conséquences différentes d’une même source.
11
IBN RUSHD A LA COUR DES ALMOHADES
C’est vers 1160 qu’Ibn Rush est présenté par un de ses maîtres, Ibn Tufayl, à Abû Ya’qûb Yûsuf
alors gouverneur de Séville.Jusque là, Ibn Rush a écrit un Abrégé d’une oeuvre de Ghazali, un de
l’Almageste de Ptolémée et un Compendium (paraphrase) de logique.
Récit des deux premières rencontres avec Abu Ya’qûb telles qu’Ibn Rush les rapporte à un de ses
disciples :
 » Lorsque j’entrai chez le prince des croyants, Abû Ya’cub, je le trouvai avec Abû Bakr b.Tufayl, et il
n’y avait aucune autre personne avec eux.Abû Bakr se mit à faire mon éloge, parla de ma famille et
de mes ancêtres, et voulut bien, par bonté, ajouter à cela des choses que j’étais loin de mériter. Le
prince des croyants, après m’ avoir demandé mon nom, celui de mon père et celui de ma famille,
m’adressa de prime abord ces paroles :  » quelle est l’opinion des philosophes à l’égard du ciel ? Le
croyaient-ils éternel ou créé ?  » Saisi de confusion et de peur, j’éludai la question et je niai m’être
occupé de philosophie, car je ne savais pas ce qu’Ibn Tufayl lui avait affirmé à cet égard. Le prince
des croyants s’étant aperçu de ma frayeur et de ma confusion, se tourna vers Ibn Tufayl et se mit à
parler sur la question qu’il m’avait posée ; il rappela ce qu’avaient dit Aristote, Platon et tous les
philosophes et cita en même temps les arguments allégués contre eux par les Musulmans. Je
remarquai en lui une vaste érudition que je n’aurais même pas soupçonnée dans aucun de ceux qui
s’occupent de cette matière et qui lui consacrent tous leurs loisirs. Il fit tout pour me mettre à l’aise,
de sorte que je finis par parler et qu’il sut ce que je possédais de cette science ; après l’avoir quitté,
je reçus par son ordre un cadeau en argent, une magnifique pelisse d’honneur et une monture. »
 » Abû Bakr b.Tufayl me fit appeler un jour et me dit :  » j ‘ai entendu aujourd’hui le prince des croyants
se plaindre de l’incertitude de l’expression d’Aristote ou de celle de ses traducteurs ; il a évoqué
l’obscurité de ses desseins et a dit :  » si ces livres pouvaient trouver quelqu’un qui les résumât et qui
rendît accessibles ses visées après l’avoir compris convenablement ,alors leur assimilation serait
plus aisée pour les gens.  » Si tu as en toi assez de force pour cela, fais-le. Moi, je souhaite que tu
t’en acquittes, étant donné ce que je sais de la qualité de ton esprit, de la netteté de ton aptitude et
de la force de ton inclination à l’étude. Ce qui m’empêche ce n’est -comme tu le sais- que mon âge
avancé ,mon occupation à servir et le soin que je consacre à ce que j’ai de plus important que cela.  »
C’est donc cela qui m’a conduit aux résumés que j’ai faits des livres du sage Aristote. »
Récits transmis par le chroniqueur Al-Marrâkushi dans Kitâb al-mu’jib ,au XIII°S.
C’est donc essentiellement sous le règne d’Abu Ya’qub Yûsuf devenu sultan sous le nom de Yusuf
1° (1163-1184) et à sa demande qu’Ibn Rushd rédige la plus grande partie des commentaires
d’Aristote .Dans le même temps, il occupe des fonctions officielles importantes : en 1169, il est
nommé cadi de Séville, puis en 1180, grand cadi de Cordoue. En 1182, il remplace Ibn Tufayl comme
médecin auprès du Sultan. Dans certains ouvrages, Ibn Rushd fait allusion au temps qui lui manque
pour approfondir un sujet, à l’éloignement de sa bibliothèque qui l’empêche de vérifier certains
points.
Parallèlement à ce travail demandé par le sultan, il poursuit sa propre réflexion philosophique dans le
Taahâfut al-Tahâfut (la Réfutation de la Réfutation) contre al-Ghazali, le Traité décisif et une oeuvre
sur le fondement du droit, la Bidaya.
Il poursuit son travail sous le règne d’Ya’qub al-Mansour (1184-1199),fils de Yûsuf 1°. En 1197, alors
que l’empire almohade est en crise, Ibn Rushd est mis à l’écart. Pour se maintenir au pouvoir alors
que les troupes chrétiennes se font de plus en plus menaçantes, al-Mansour a besoin de l’appui des
juges malikites. Sous leur influence, il fait appliquer un édit interdisant d’étudier la philosophie et les  »
sciences des anciens « , c’est à dire des Grecs. Ibn Rushd est alors exilé à Lucena, à 100 km. au
sud-est de Cordoue, puis à Marrakech.
Une fois la crise politique apaisée, al-Mansour lève cette disgrâce.
I.R. meurt à Marrakech en décembre 1198.Ses cendres sont rapatriées à Cordoue avec ses
livres, dit-on, en mars 1199.
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L’OEUVRE D’IBN RUSHD
Cette oeuvre est vaste et témoigne des centres d’intérêt d’Ibn Rushd. Il n’est pas une exception : au
Moyen Age, l’homme cultivé s’intéresse, réfléchit à tous les domaines de la pensée de l’époque.
Comme il n’est pas un spécialiste de tous les thèmes qu’il aborde, il se contente parfois de rappeler
ce que l’on sait à l’époque, les questions que l’on se pose sans chercher à y répondre lui-même.
Néanmoins, il n’est pas un simple compilateur qui saurait bien lire l’oeuvre des autres. À chaque
ouvrage, il apporte son propre regard, sa vision des choses.
A chaque ouvrage, il applique la même méthode s’appuyant sur la logique d’Aristote.
L’astronomie
Les premières oeuvres d’Ibn Rush traitent de l’astronomie qu’il considère aussi  » nécessaire à la
perfection de l’homme  » que la logique ou la physique. Il s’intéresse à l’astronomie mathématique à
partir de l’Almageste de Ptolemée (v.90-v.168) dont il fait un abrégé en 1158. Il reprend l’oeuvre d’Ibn
al-Haytham (fin X°-débutXI°s.) traitant de l’astronomie physique, c’est à dire à partir d’une étude de
la réalité concrète de l’univers et non plus uniquement mathématique ; ainsi, il est amené à émettre
des réserves sur le système de Ptolémée. Ibn Rushd souligne  » ce sur quoi les experts de l’art ne
sont pas en désaccord « , c’est à dire ce qui fait l’unanimité à l’époque, laissant de côté ce qui lui
paraît le plus contestable.
Aussi, pour Ibn Rushd une nouvelle astronomie serait nécessaire afin de corriger les erreurs de
Ptolémée mais ses responsabilités publiques ne lui en laissent pas le loisir :  » nous nous trouvons
dans la situation d’un homme dont la demeure serait la proie des flammes et qui s’empresserait de
sauver ce qui lui semble le plus indispensable pour assurer son existence. »
La médecine
Ibn Rushd a reçu une formation médicale; à ce titre, il lui est demandé de présenter le long poème
de médecine d’Ibn Sînâ. (Avicenne, 980-1037)
Son principal ouvrage, le Kulliyât (les Généralités) en1161 sur la médecine précise la méthode de
travail qu’il suit dans toutes ses recherches. Cet ouvrage regroupe  » toutes les connaissances
médicales à partir des premiers auteurs en conservant toutes les opinions qui méritent d’être
reproduites et en éliminant ce qui, par une analyse raisonnée, doit être rejeté « .
Les auteurs auxquels fait allusion Ibn Rushd sont Galien médecin grec du II°s. dont la théorie des
humeurs* fait autorité, Ibn Sînâ et surtout Abû marwân b.Zuhr (Avenzoar 1073-1162), qui fut un de
ses maîtres avec Ibn Tufayl.
Au-delà des connaissances rapportées à partir des auteurs cités, Ibn Rushd souligne que son
ouvrage est écrit dans  » un langage nouveau, inconnu des médecins de l’Antiquité et de ceux qui
m’ont précédé, avec des démonstrations enracinées dans la philosophie naturelle « .
*voir BT n° 1058 : les jardins au Moyen Age.
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Les « outils de raisonnement »
Le syllogisme démonstratif
Il est aussi appelé syllogisme rationnel.
Ce syllogisme est dit ternaire : on distingue une prémisse majeure, une prémisse mineure et un
moyen. Le moyen est sujet dans la majeure et attribut dans la mineure.
Le moyen disparaît dans l’énoncé de la conclusion.
Tous les hommes sont mortels
Socrate est un homme
Donc Socrate est mortel.
Les prémisses sont contenues dans les deux premières phrases ; le terme  » homme  » est le moyen.
Dans les Topiques, Aristote précise qu’il y a syllogisme démonstratif  » quand il part de prémisses
vraies et premières ou encore de prémisses telles que la connaissance que nous en avons prend
elle-même son origine dans des prémisses premières et vraies « .
Le syllogisme dialectique ou juridique
Dans le même ouvrage, Aristote désigne par ce terme un syllogisme à partir de prémisses
probables qui sont des  » opinions qui sont reçues par tous les hommes ou par la plupart d’entre eux
ou par les sages « .
Pour Aristote ce syllogisme est utilisé dans les domaines de l’éthique et de la politique.
Ibn Rushd assimile à ce syllogisme, le syllogisme juridique utilisé par les juristes musulmans.
Le syllogisme rhétorique
Ce syllogisme part de prémisses auxquelles on croit tout en sachant que le contraire est possible.
L’analogie
Quand une situation n’est pas abordée dans une des sources du droit, on procède par analogie
avec un cas explicitement évoqué : par exemple, le Coran interdit la consommation du vin.
L’analogie permet d’étendre cette interdiction à toutes les boissons alcoolisées puisque, comme le
vin, elles peuvent mener à l’ivresse.
Le consensus
Il y a consensus quand tous les théologiens sont d’accord sur l’interprétation de certains passages
obscurs. Ils emploient le terme idjma.
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Le droit
Ibn Rushd est d’une famille de juristes, lui-même cadi pendant de nombreuses années. Le contexte
politique est important : la dynastie almohade doit légitimer son pouvoir face aux tenants des
Almoravides* et des juges malikites* .Ibn Rushd participe à cette légitimation en élaborant les
fondements du droit sur lesquels les sultans almohades pourront s’appuyer.
« un savant en tant que tel ne peut avoir d’autre but que de rechercher la vérité, et non de semer le
doute et de rendre les esprits perplexes ».
Ibn Rushd dans la Réfutation de la réfutation.
Deux ouvrages contiennent la pensée d’Ibn Rushd :
– la Bidaya ou  » Début pour qui s’efforce (à un jugement personnel), fin pour qui se contente (de
l’enseignement reçu).  »
– le Fasl al-maqâl ou  » le livre du discours décisif et de la détermination du rapport entre la loi et la
sagesse « .
La Bidaya : (1168)
 » Mon but, dans ce livre, est de me fixer en mémoire les questions de statuts juridiques sur
lesquelles il y a accord et celles sur lesquelles il y a désaccord ,avec leurs preuves « .
Ibn Rush analyse les différents rites juridiques* en justifiant ses prises de position par le recours aux
Textes et à la démonstration philosophique. Ce traité expose les règles élaborées à partir de
différentes sources dont le Coran, la Tradition du Prophète, les coutumes, l’intérêt général, le libre
examen des juristes. Il précise les façons de les appliquer. La loi religieuse ne peut être remise en
cause, ne peut être sujette à l’erreur. Seules sont concernées les différences d’interprétation.
Quand l’interprétation d’un texte semble discutable, il est normal de raisonner et de discuter
l’interprétation. Dans ce cas, il ne faut pas s’en tenir à la lettre.
 » C’est une question controversée, mais en vérité quand le texte est un texte formel solidement
établi, il doit absolument l’emporter sur le raisonnement analogique. Toutefois, si l’expression littérale
se prête à l’interprétation, la raison peut hésiter : faut-il qu’elle les concilie en interprétant l’expression
ou l’expression littérale doit-elle l’emporter sur les exigences du raisonnement analogique ? Cela est
discutable et dépend de la force de l’expression littérale et de la force des raisonnements
analogiques qui s’y oppose. Seule la sensibilité de la raison permet d’apprécier leurs forces
différentes, ainsi qu’on apprécie, pour un discours, s’il est ou non réfléchi ; il peut arriver que leurs
forces soient égales. Pour cette raison, les controverses abondent dans cette sorte de questions, au
point que beaucoup affirment que tous ceux qui s’adonnent à l’interprétation personnelle disent vrai « .
extrait de la Bidaya
Ainsi, Ibn Rushd, à propos des questions sur lesquelles il n’y a pas accord, n’avance aucune
réponse qui ne soit argumentée laissant ainsi une large place à la réflexion.
• voir L’Islam, ses obédiences, ses rites
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Le droit conduit à la philosophie :
Dans le premier paragraphe de la Bidaya, Ibn Rushd précise que le droit apporte à la morale
individuelle un contenu concret: ce sont les préceptes de piété, de tempérance, de justice et
d’honneur, que chacun doit respecter non parce que la loi l’oblige mais parce que la réflexion
philosophique y engage.
 » Il nous faut savoir que le but des préceptes pratiques de la Loi est l’acquisition des vertus de l’âme.
Certains se rapportent à la glorification de Celui qu’il faut glorifier et aux actions de grâce adressées
à Celui auquel il faut rendre grâce. Les actions du culte entrent dans cette catégorie ; ce sont des
préceptes de piété. D’autres se rapportent à la vertu appelée tempérance. Ils sont de deux sortes :
les préceptes qui ont trait au boire et au manger et ceux qui concernent les rapports conjugaux.
D’autres encore se rapportent à la recherche de la justice et au renoncement à l’injustice. Telles sont
les catégories de préceptes qui imposent la justice quant aux richesses et ceux qui l’ imposent quant
au corps. Le talion*, les guerres et les sanctions pénales entrent dans cette catégorie, puisqu’on ne
recherche, par leur moyen, que la justice. D’autres encore sont des préceptes qui se rapportent à
l’honneur ; d’autres enfin, ceux qui se rapportent à toutes les richesses et à leur estimation, ce sont
ceux-là, précisément, qui ont pour but la recherche de la vertu appelée générosité et l’éloignement
du vice appelé avarice. L’aumône légale entre, d’un côté, sous ce chapitre ; d’un autre côté elle entre
sous le chapitre du partage des richesses. Il en est de même de la charité. »
Le deuxième paragraphe concerne la vie en société : ceux qui ont en charge la chose publique se
doivent de faire respecter la loi dans la même perspective philosophique.
« D’autres préceptes se rapportent à la vie sociale qui est une condition de la vie de l’homme et de la
préservation de ses vertus pratiques et spéculatives. Ce sont eux que l’on nomme  » préceptes du
gouvernement « . Pour cette raison également, les Guides et ceux qui prennent en charge les affaires
religieuses doivent s’y conformer. On compte parmi les préceptes importants dans la vie sociale,
ceux qui se rapportent à l’amitié et à l’inimitié, comme à la collaboration des hommes pour que ces
préceptes soient obéis. C’est ce qu’on appelle  » l’interdiction du mal et le commandement du bien  »
c’est à dire l’amitié et, en outre, l’inimitié religieuse qui procède soit de la désobéissance à ces
préceptes, soit de l’hérésie ; la plupart des choses que mentionnent les jurisconsultes en appendice
à leurs traités sont celles qui échappent aux quatre genres que sont la vertu de tempérance, la vertu
de justice, la vertu de courage et celle de générosité, comme elles échappent aussi aux pratiques du
culte, lesquelles sont les conditions d’affermissement de ces vertus « .
extrait de la Bidaya
 » On peut observer que par le moyen de ces vertus, l’homme sert les autres »
Ibn Rush dans Commentaire de la République de Platon
Les quatre vertus morales sont toutes quatre des vertus politiques. Ainsi, les préceptes du droit
conduisent à l’acquisition de vertus morales auxquelles pourront se référer les Almohades.
La Bidaya aborde le statut de la femme. Ibn Rushd réfute autant les idées de Platon que les juristes
musulmans en affirmant qu’ « il n’y a pas une différence fondamentale entre la nature de la femme et
celle de l’homme qui pourrait justifier son exclusion de certaines fonctions réservées aux hommes ».
Ainsi la femme, selon Ibn Rushd peut être juge, imam**, chef de la communauté. Il déplore les
discriminations dont sont victimes les femmes en y voyant une cause de la misère des sociétés qui
ainsi se privent de l’apport de la moitié de la population.
* la loi du talion consiste à infliger au coupable ce qu’il a fait subir à sa victime.
** imam: chef de la prière.
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Le fasl al-maqâ l ou le Discours décisif (1179)
Un musulman a-t-il le droit de philosopher ?
Sans doute est-ce là le principal texte de la pensée d’Averroès, il aborde la question essentielle :
peut-on être philosophe et en même temps un musulman respectueux des Textes révélés ?
 » Le propos de ce discours est de rechercher, dans la perspective de l’examen juridique, si l’étude de
la philosophie et des sciences de la logique est permise par la Loi révélée, ou bien condamnée par
elle, ou bien encore prescrite soit en tant que recommandation, soit en tant qu’obligation « .
L’idée de concilier la religion et la philosophie n’est pas nouvelle : al-Farâbi au IX°s., Ibn Sînâ au
X°S., Ibn Bajja au XII°s.* l’ont abordée. IbnRushd est le premier à dépasser l’antagonisme entre les
deux approches. À la vérité coranique vient s’adjoindre une autre source de vérité, la philosophie
grecque. Il n’y a pas d’opposition.
Pour Ibn Rushd,  » la vérité (philosophique) ne saurait contredire la vérité (religieuse) ,elle s’accorde
avec elle et témoigne en sa faveur « . Il refuse d’opposer philosophie et religion. Elles appartiennent à
deux domaines distincts : il affirme ainsi le droit pour l’intellectuel de penser librement.
Le Discours décisif pose d’emblée le statut légal de la philosophie. Pour Ibn Rushd la justification est
dans les textes.
Ibn Rushd pose son hypothèse :
 » Si la révélation recommande bien aux hommes de réfléchir sur les étants (ce qui existe) et les y
encourage, alors il est évident que l’activité désignée sous ce nom (la philosophie) est, en vertu de la
Loi révélée, soit obligatoire , soit recommandée « .
La réponse est contenue dans le Coran, sourate LIX, verset 2 :  » Réfléchissez donc, ô vous qui êtes
doués de clairvoyance « . Cet énoncé est clair et ne souffre pas de discussion. Ainsi, l’obligation de
raison est contenue dans la Loi et pour Ibn Rushd rien ne s’oppose à la spéculation philosophique.
La raison est guidée par la logique telle que la définit Aristote.
Le verset 2 de la sourate LIX peut être considéré comme la profession de foi d’Ibn Rushd. Le Coran
dit expressément que ceux qui le peuvent doivent philosopher.
• voir : Les précurseurs
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Y a-t-il sujet à philosopher dans les Textes révélés ?
Le Discours décisif s’appuie principalement sur le verset 7 de la sourate III du Coran :
 » C’est Lui qui a fait descendre sur toi (Muhammad) le Livre. On y trouve des versets univoques, qui
sont la Mère du Livre, et d’autres équivoques. Ceux dont les coeurs inclinent vers l’erreur s’attachent
à ce qui est équivoque, car ils recherchent la discorde et sont avides d’interprétation mais nul n’en
connaît l’interprétation – et là, deux lectures sont possibles, selon la ponctuation – sinon Dieu et les
hommes d’une science profonde. Ils disent : nous croyons en Lui, tout vient de notre Seigneur.  »
OU  » nul n’en connaît l’interprétation sinon Dieu. Et les hommes d’une science profonde disent : nous
croyons en Lui ,tout vient de notre Seigneur « .
Cette dernière version est celle des traditionnistes qui justifient ainsi une lecture des Textes. Le sens
de certains passages n’appartiennent qu’à Dieu et tous, même les philosophes, doivent croire sans
chercher à comprendre.
Ibn Rushd lit le verset 7 selon la première version. L’essentiel de son argumentation en dépend.
Cette version permet d’envisager plusieurs niveaux de signification et d’interprétation des Textes :
Ibn Rushd peut alors remettre en cause l’analyse de certains de ses prédécesseurs sans être
accusé de blasphémer pour n’avoir pas respecté le consensus. ou pour le remettre en cause.
Cette version énonce un deuxième fait très important : tous les hommes ne sont pas égaux devant
les Textes. Néanmoins, il n’y a pas de versets incompréhensibles ; dans ce cas à qui s’adresserait la
Révélation ?
 » La finalité de la Révélation n’est autre que d’enseigner tous les hommes, il fallait nécessairement
que le Texte révélé comprît tous les types de méthodes de production de l’assentiment et de la
représentation « .
C’est à dire que chacun a accès au Texte au niveau de compréhension qui est le sien -démonstratif,
juridique ou rhétorique. Ibn Rushd justifie cette distinction par le fait qu' » exposer quel qu’une de ces
interprétations à quelqu’un qui n’est pas homme à les appréhender (…) conduit tant celui à qui elle
est exposée que celui qui l’expose à l’infidélité « .
Ce point de vue peut paraître élitiste aujourd’hui, mais rappelons qu’à cette même époque, le paysan
chrétien n’avait pas un accès direct à la Bible. Sa connaissance passait le plus souvent par les
sculptures de l’église.
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La tradition épuise-t-elle les interprétations des Textes ?
À partir du moment où il y a des connaissances qui doivent rester cachées au commun des croyants
parce qu’il ne peut les comprendre et donc ne peut en connaître la vérité, Ibn Rushd pense que les
hommes de science du début de l’islam ont pu garder secrètes des vérités qu’ils pensaient ne pas
avoir à divulguer.
.Ibn Rushd introduit une notion essentielle, celle du temps :
 » Il est impossible d’établir l’existence d’un consensus sur une question donnée à une époque
donnée sans avoir rigoureusement circonscrit cette époque « .
Ainsi, la réflexion du philosophe n’est pas entravée par celle de ceux qui l’ont précédé. Les
contradictions que l’on peut relever dans les Textes signalent qu’il doit y avoir interprétation.
Il n’est pas question pour autant de refuser l’apport des prédécesseurs. Chaque philosophe hérite de
leurs recherches : :
 » Il est évident que nous n’atteindrons notre but, connaître les étants (ce qui existe) que si dans cette
étude les uns relaient les autres, et que le chercheur antérieur s’appuie sur son prédécesseur (…)
La matière est trop complexe pour être appréhendée par un seul individu :
« il n’en a (de sciences pratiques) aucune qu’un homme pourrait concevoir à lui seul .Alors, n’est-ce
pas a-fortiori pour la science des sciences ,la philosophie. »
Le philosophe musulman peut-il appuyer sa réflexion sur des philosophies non
musulmanes ?
Le musulman ne doit pas refuser l’apport des peuples anciens, c’est à dire grecs, surtout, non
musulmans. :
« Puisqu’il en est ainsi, il nous faut donc, si nous trouvons que nos prédécesseurs des peuples
anciens ont procédé à l’examen rationnel des étants et ont réfléchi sur eux d’une manière conforme
aux conditions requises par la démonstration, étudier ce qu’ils ont dit et couché dans leurs écrits. Ce
qui, de cela, sera en accord avec la vérité, nous l’accepterons de leur part, nous nous en réjouirons
et leur en serons reconnaissants. Quant aux choses qui ne le seront pas, nous éveillerons sur elles
l’attention, nous avertirons (les gens) d’y prendre garde et nous excuserons leurs auteurs « .
Le philosophe dispose d’un instrument (un organon) pour accéder à la spéculation philosophique : la
logique d’Aristote.
Une objection a pu être opposée à Ibn Rushd dans la mesure où cette logique étant d’origine
grecque elle ne pouvait s’appliquer à la Loi. Ibn Rushd réfute l’argument en affirmant l’autonomie de
la technique. Il n’y a rien à craindre de cette technique si elle est bien maîtrisée :  » interdire l’étude
des ouvrages de philosophie à ceux qui y sont aptes parce que l’on supposerait que c’est à cause de
l’étude de ces ouvrages que certains hommes parmi les plus abjects se sont égarés, ne revient à
rien de moins qu’à interdire à une personne assoiffée de boire de l’eau fraîche et agréable au goût,
et que cette personne meurt de soif, au motif que d’autres, en en buvant, ont suffoqué et en sont
morts « .
Ce discours est aussi une oeuvre politique écrite à une époque où les Almohades veulent combattre
le conformisme des juristes malikites. Ils souhaitent un retour aux sources en matière de droit et
encouragent la pratique de la philosophie.
La chute des Almohades entraîne avec elle celle du Discours décisif lors du retour des juristes. Ce
texte n’a aucune influence à l’époque. Il n’est redécouvert qu’à la fin du XIX°s. dans le monde
musulman.
Dans le monde latin, ce texte ne correspond pas à la société chrétienne où le droit n’est pas de
même nature que le droit musulman, cependant tout ce qui concerne la démarche philosophique, la
nécessaire réflexion philosophique c’est à dire les premiers pas vers une pensée non uniquement
religieuse seront repris et discuté dans les universités du XIII°s.
C’est la pensée juive qui continue l’oeuvre d’Ibn Rushd. Maïmonide, dans le Guide des égarés,
avance des analyses assez proches de celles d’Iibn Rushd, mais bien que contemporain, il ne
connaît pas le Discours décisif quand il écrit son livre. La transmission se fait par Isaac Albalag (vers
1270) et Moïse de Narbonne (1300-1362)
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Les commentaires de l’oeuvre d’Aristote
Ibn Rushd a passé une grande partie de sa vie à commenter tout ce qui était connu d’Aristote, sauf
la Politique, comme le lui avait demandé Ya’qub.
Il est d’usage de distinguer les grands commentaires, les commentaires moyens et le compendium
ou paraphrase. En fait la distinction n’est pas toujours évidente.
Les grands commentaires sont une approche très minutieuse du texte d’Aristote. Chaque chapitre
commence par une citation textuelle précédée par  » il a dit « , puis Ibn Rushd présente tous les avis
formulés sur le point étudié depuis l’Antiquité jusqu’à Avicenne. Ibn Rushd travaille sur plusieurs
traductions en arabe et non sur le texte grec. Sa connaissance globale de l’oeuvre d’Aristote lui
permet de combler certaines lacunes, elle lui permet aussi de mettre en évidence certaines
incohérences dans la pensée d’Aristote dont il accuse les traducteurs ou les copistes.
 » Nous adressons des louanges sans fin à Celui qui a distingué cet homme (Aristote) par la
perfection et qui l’a placé seul au plus haut degré de la supériorité humaine auquel aucun homme
dans aucun siècle n’a pu arriver ; c’est à lui que Dieu a fait allusion en disant :  » Cette supériorité,
Dieu l’accorde à qui Il veut « .
Les grands commentaires ne sont pas une simple explication de texte. Ibn Rushd ouvre des voies
dépassant la pensée du philosophe grec, comme d’autres penseurs arabes avant lui. Ce sont ces
commentaires qui servent de base d’études aux universités du XIII°S.
Aristote naît en 384 avant notre ère à Stagire, ville grecque de Chalcidique au sud-est de la
Macédoine. Le monde grec est alors sous la domination du roi de Macédoine.
Vers 366, il va à Athènes pour étudier à l’Académie de Platon où il reste jusqu’à la mort de ce
dernier en 347. En 343, Philippe de Macédoine l’appelle à la cour de Pella pour assurer l’éducation
de son fils Alexandre jusqu’en 336, date à laquelle Alexandre devient roi. Aristote retourne alors à
Athènes où il fonde une école dans le quartier du Lycée. Il était coutume de discuter en se
promenant, de là vient le nom de « péripatéticiens » donné aux disciples d’Aristote, ceux qui se
promènent. Il meurt en 322 à Calcis en Eubée.
L’oeuvre d’Aristote est très vaste mais seule une petite partie nous est connue : la Logique, les
Catégories, les Analytiques où il traite du syllogisme et de la démonstration, les Topiques présentant
la théorie du raisonnement dialectique, la Physique sur la nature, le mouvement, la Métaphysique ,
la Morale, le Politique et aussi Rhétorique et Poétique.
Le Tahâfut al-Tahâfut ou La Réfutation de la Réfutation
Dans le Tahafut al-falasifa (la réfutation de la philosophie) rédigé vers 1094-1095, Al-Ghazali tentait
de donner un coup d’arrêt définitif à la philosophie grecque en islam. Il dénonçait vingt hérésies dont
trois principales : l’éternité du monde, la négation de la connaissance des particuliers par Dieu et le
rejet de la résurrection des morts.
Ibn Rushd s’appuie sur la pensée d’Aristote pour réfuter al-Ghazali et expose sa propre pensée
dans La réfutation de la réfutation.(1180 ?)
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à propos de l’éternité du monde :
Comment se pose le problème ?
Le Coran, comme la Bible, dit que le monde a été créé par Dieu. S’il a été créé à un moment donné
qu’y avait-il avant ? Dieu aurait-il changé d’idée ? Dans ce cas, peut-on encore dire que Dieu est
parfait ? S’il change d’idée, qu’est-ce qui le distingue de l’homme ?
 » On nous demande comment Dieu peut bien avoir crée le monde à partir du néant et en faire un être
à partir du non-être. Voici notre réponse : cet Agent doit être tel que sa puissance soit proportionnelle
à sa volonté et sa volonté proportionnelle à sa sagesse, faute de quoi sa capacité serait plus faible
que sa puissance, sa puissance plus faible que sa volonté et sa volonté plus faible que sa sagesse.
Et si certaines de ses puissances étaient moindres que celles d’autres, il n’y aurait alors plus de
différences entre les siennes propres et les nôtres, tandis que l’imperfection l’affecterait comme elle
nous affecte. Quelle pensée blasphématoire…Aristote a dit : tout ce qui existe au sein de l’univers
n’est assemblé que par la puissance qui provient de Dieu ; si cette puissance venait à faire défaut
aux choses, celles-ci ne perdureraient pas même l’espace d’un clin d’oeil « .
L’éternité du monde est une idée aristotélicienne par excellence. Or cette notion s’oppose à la
création telle qu’elle est décrite dans la Bible, comme dans le Coran. Comment accorder le dogme
religieux avec la pensée d’Aristote ? Al-Ghazali considère que la création du monde a été voulue par
Dieu à un moment donné. Pour Ibn Rushd si on pense ainsi, il faut admettre l’apparition d’une cause
qui aurait entraîné un changement en Dieu ce qui nie sa perfection.
 » Chez l’homme et l’animal, le sens du terme volonté est celui d’un désir qui suscite un mouvement
en vue de parachever une imperfection dans leur essence, mais il est inconcevable que le Créateur
puisse éprouver un désir en raison d’une imperfection de son essence, car ce serait alors la cause
d’un mouvement ou d’une action en lui-même ou en quelque chose de différent de lui « .
Cette notion d’éternité du monde permet à Ibn Rushd d’insister sur le fait qu’on ne peut appliquer à
Dieu la terminologie humaine. Il appuie sa démonstration sur la notion de temps : si on considère
que le temps est créé à un moment, il existe après avoir été non-existant ; or la notion  » après  » est
une dénomination d’une partie du temps ; le temps aurait donc existé avant d’être produit, ce qui est
absurde.
à propos de l’unité de l’intellect :
S’appuyant sur le De Anima d’Aristote, Ibn Rushd présente la pensée comme une substance unique
et séparée, jointe occasionnellement aux âmes humaines. Il y aurait un seul esprit universel et
éternel qui anime tout l’univers donc tous les hommes aussi. Chaque individu reçoit cet intellect* le
temps de sa vie.
A partir de cette théorie, certains en déduisent qu’il ne peut y avoir de résurrection, ni de vie après la
mort. Ibn Rushd ne va pas jusqu’à remettre en cause le sens littéral du Coran à propos de ces deux
derniers points. La résurrection des morts et la vie éternelle sont deux affirmations contenues dans le
Coran. Néanmoins, Ibn Rushd pense qu’elles peuvent être objet d’interprétation pour ceux qui en
sont capables. Ces versets peuvent être lus dans leur sens littéral pour le peuple qui a besoin
d’images pour croire, et de façon allégorique pour les autres.
* Intellect agent : « principe actif de la connaissance intellectuel qui illumine les intelligibles contenus en puissance dans
l’âme humaine.Dans la tradition philosophique gréco-arabe,l’intellect agent est assimilé à une substance séparée,une
intelligence du cosmos unique à tous les hommes.Dans la tradition latine,l’intellect agent est au contraire,considéré comme
une partie de l’âme ».A.de Libéra dans Penser au Moyen Age.
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la connaissance des particuliers
Selon al-Ghazali, Dieu sait tout sur chacun d’entre nous, Dieu voit tout : il est omniscient Mais, pour
Ibn Rushd Dieu connaît les hommes d’une science constante, c’est à dire d’une science divine qui
n’est pas de la même espèce que la science humaine. Il ne faut pas prêter à Dieu un raisonnement
humain.
Les précurseurs
Ibn Rushd s’inscrit dans une longue lignée de penseurs musulmans auxquels il fait référence ou
auxquels il s’oppose.
Al-Fârâbî (870-950)
Philosophe turc d’expression arabe, il vit à Bagdad et Damas sous les Abassides à l’époque où le
califat s’affaiblit face à la montée en puissance des émirs arabes puis iraniens et enfin celle des
sultans du clan des Seljoukides.
La réflexion d’al-Fârâbî s’organise autour de deux axes. Il cherche à concilier la religion et la
philosophie d’une part, et d’autre part à accorder les philosophies d’Aristote et de Platon. Pour lui le
chef politique doit réaliser l’unité de la religion et de la philosophie, c’est l’imam-philosophe. Il justifie
ainsi l’idée d’un pouvoir fort, à la fois religieux et politique, dans une période de remise en cause de
ce pouvoir : le califat.
Ibn Sinâ ou Avicenne (980-1037)
Ibn Sinâ est un philosophe persan. Son oeuvre est traduite en latin à Tolède par un juif et un
chrétien : Ibn Dauf, juif arabophone traduit de l’arabe en castillan ; Dominique Gondisalvi, chrétien
traduit du castillan en latin. Ainsi l’oeuvre d’Avicenne est-elle la première grande oeuvre philosophique
portée à la connaissance de l’Occident à la fin du XII°s., avant que celle d’Aristote n’ait été traduite.
« Alors je demandais au Sage de me guider sur le chemin du voyage, de me montrer comment
entreprendre un voyage tel qu’il en faisait lui-même. Je le fis sur le ton dont pouvait l’en requérir
l’homme qui en brûlait d’envie et en avait le plus ardent désir. Il me répondit : Toi et tous ceux dont la
condition est semblable à la tienne, vous ne pouvez entreprendre le voyage que je fais moi-même. Il
vous est interdit ; à vous la voie en est fermée à moins que ton heureux destin ne t’aide, toi, en te
séparant de ces compagnons .Mais maintenant l’heure de cette séparation n’est pas encore venue :
un terme lui est fixé, que tu ne peux anticiper. Il faut donc te contenter pour le moment d’un voyage
coupé de halte et d’inaction ; tantôt tu es en route, tantôt tu fréquentes ces compagnons. Chaque
fois que tu t’esseules pour poursuivre ta marche avec une parfaite ardeur, moi je fais route avec toi,
et tu es séparé d’eux. Chaque fois que tu soupires après eux, tu accomplis un revirement vers eux,
et tu es alors séparé de moi ; ainsi en sera-t-il jusqu’à ce que vienne le moment où tu rompras
totalement avec eux « .
extrait de Hayy ibn Yaqzân traduit par Henry Corbin
Ce conte initiatique met en présence un homme prédisposé à découvrir un monde inconnu face à un
vieillard éternellement jeune, Hayy ibn Yaqzân, le Vivant fils du Vigilant. Le vieillard représente
l’intellect agent qui permet l’accès à la connaissance. Les compagnons auxquels il est fait allusion
sont les facultés de l’âme qui peuvent gêner l’homme dans sa quête de l’idéal.
La pensée selon Avicenne, peut être un progrès quotidien, elle permet une assimilation progressive
de la sagesse.
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Avicenne est proche des soufis* dont la démarche ésotérique fait une place importante à
l’illumination. que l’on peut comparer à l’extase, et qui permet d’atteindre l’Unité divine. Pour lui, il n’y
a pas de contradiction entre ce qui est donné par le raisonnement philosophique et ce qui
l’est par l’illumination, cette dernière apporte une plus grande clarté.
Al-Ghazâli (1059-1111)
Al-Ghazâli est né en Iran oriental. Sa formation le met en contact avec tous les courants de pensée
de l’époque : la philosophie grecque, l’ésotérisme soufi, la théologie musulmane. Appelé à la cour de
Nizâm al-Mulk, vizir des sultans seljoukides qui avaient pris le contrôle du califat abbasside, il fut
chargé d’enseigner le khalam ash’arite** à Bagdad. Son oeuvre philosophique eut un grand
retentissement dans tout le monde musulman.
Dans L’arrêt qui départage la croyance de la mécréance al-Ghazâli distingue ce qui sépare l’infidèle
du croyant : l’infidèle ne reconnaît pas la parole du Prophète, le croyant croit que tout ce qui est
énoncé par la Révélation existe d’une façon ou d’une autre.
Dans Tahâfut al-falâsifa ou L’incohérence des philosophes il réfute al-Fârâbî et ibn Sînâ, deux
philosophes aristotéliciens. Al-Ghazâli distingue dans la pensée d’Aristote les sciences telles que les
mathématiques et la logique qui n’ont aucune incidence sur le dogme religieux de celles qui peuvent
se trouver en contradiction avec lui comme la physique et la métaphysique. Il repère 16 propositions
métaphysiques et 4 physiques en contradiction avec le dogme. Trois d’entre-elles sont très graves
car elles sont en opposition avec la pensée divine .
– sur la science divine : Dieu, d’après le philosophe, ne connaît pas les particuliers mais l’humanité
en général. Al-Ghazâli réfute en disant qu’à ce titre, Dieu ne connaîtrait pas Muhammad en
particulier.
– l’éternité du monde soutenue par Aristote contredit la création .
– à partir de la pensée d’Aristote, al-Fârâbî ainsi qu’ibn Sî nâ soutiennent que l’essence de l’homme
est intellectuelle. Pour rejoindre Dieu, il doit se débarrasser de toute matérialité : il n’y a donc pas
résurrection des corps après la mort alors qu’elle est explicitement contenue dans le Coran.
La doctrine d’al-Ghazâli cherche à fusionner la démarche philosophique, la démarche juridique et le
mysticisme : cette conciliation est tentée dans La revivification des sciences de la religion. Il s’agit
d’appliquer intégralement la Loi. La parole divine en est la source principale. Une fois celle-ci
exposée, il n’est pas nécessaire de fournir des preuves ; on peut néanmoins argumenter, la raison
intervient à postériori. Ce dernier ouvrage fut brûlé en 1109 devant la mosquée de Cordoue à la
demande du sultan almoravides. L’individualisme prôné par al-Ghazâli apparaissait comme un
facteur de discorde.
* Soufisme :doctrine mystique qui s’est développée à l’intérieur de l’islam depuis le VIII°s. Par des exercices physiques et
spirituels, le soufi tente de libérer son esprit des exigences de son corps pour atteindre une union personnelle avec Dieu.
** Le khalam : à l’origine,mot traduisant le terme grec « logos », la parole. Puis, théologie fondée sur l’usage de la raison.
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Ibn Bajja (Avempace ) fin XI°s.-1139
Originaire de Saragosse en Espagne, il doit se replier vers le sud après la prise de la ville par les
chrétiens. En 1136 il est à Séville où il meurt en 1139. C’est d’abord un scientifique. Il a commencé
ses études, dit-il, par la musique et l’astronomie, a poursuivi par la logique à travers l’étude d’al-
Fârâbî avant d’aborder la physique.
L’oeuvre centrale d’ibn -Bâjja a pour titre Le régime du solitaire. Elle est élaborée à l’époque des
Almoravides, époque d’intolérance religieuse et d’hostilité à la philosophie. Ibn-Bâjja imagine l’idéal
de la sagesse dans le solitaire qui par un constant et profond travail sur lui-même arriverait à l’ascèse
intellectuelle en se tenant à l’écart du monde.
Pour lui, c’est par la raison que l’homme accède à la connaissance pure de l’au-delà, alors que pour
al-Ghazâli c’est l’expérience mystique qui y mène. Le sage d’ibn-Bâjja n’est pas l’imam-philosophe
d’al-Fârâbî puisqu’au départ il s’agit d’un homme comme les autres et non de quelqu’un désigné
comme dans le cas de l’imam. Le solitaire d’ibn-Bâjja n’est pas le moine chrétien car il vit dans le
monde où il se veut être un citoyen idéal. Ce sage n’a autorité sur personne et personne n’a
d’autorité sur lui.
Ibn Tufayl ou Abubacer (début XII°s-1185)
Né à Guadix en Espagne au début du XII°s., il se forme d’abord à Cordoue où il reçoit une formation
de médecin. C’est d’abord en cette qualité qu’on le connaît: il est l’auteur d’un long poème
mnémotechnique de 8000 vers sur la médecine. Il fut le médecin privé à la cour du sultan Abu
Ya’cub Yûsuf (sultan de 1163 à 1184).Il démissionne de ce poste en 1182 date à laquelle il est
remplacé par Ibn Rushd . Il meurt en 1185 à Marrakech.
Philosophe, on lui connaît une oeuvre essentielle, Le Vivant fils du Vigilant ( Hayy ibn Yaqzân ).Il veut
dans cette oeuvre  » révéler ce qu’il pourra des secrets de la philosophie illuminative communiquée
par le maître, le prince (des philosophes) Abu ‘Ali ibn Sînâ « .
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Une religion : l’Islam
L’islam est une religion monothéiste apparue au VII°s. en Arabie. Le mot islam signifie littéralement «
soumission à Dieu ».
Le prophète
Muhammad naît vers 570. Après une éducation auprès de tribus nomades, il entre au service d’une
veuve commerçante de la Mekke, Khadîja, qu’il épouse.
Cette première période de la vie de Muhammad témoigne des mutations que connaît la société qui
jusqu’alors était dominée par les pasteurs nomades – les Bédouins – alors que se développent des
villes en liaison avec le commerce caravanier. Les nomades étaient organisés en tribus, autour d’un
ancêtre commun. La tribu est à la fois unité économique, sociale, politique et militaire.
Le développement du commerce ne peut accepter le système des razzias* auxquelles se livraient les
tribus ; des périodes de l’année ainsi que des espaces furent peu à peu interdits de razzias. Le long
des routes caravanières grandirent des villes comme la Mekke (la Mecque) installée sur un point
d’eau et près d’un sanctuaire pré-islamique autour de la Ka’ba, monument dans lequel est enserrée
la Pierre Noire donnant lieu à de nombreux pèlerinages.
Dans ces cités, une nouvelle hiérarchie sociale s’impose : au sommet, on retrouve les grandes
familles riches auxquelles sont liés par l’emprunt les petits agriculteurs, éleveurs ou commerçants.
En bas, se situent les esclaves.
L’autorité est assurée par une oligarchie** de riches commerçants. Le clan le plus riche à cette
époque, le clan des Banû ‘Umayya, (nom qui donne Omeyyade) a la direction de cette oligarchie.
C’est dans ce contexte que Muhammad, délaissant de plus en plus ses activités commerciales, fait
de longues retraites dans une des grottes proches de la Mekke. Selon la tradition, c’est là qu’il voit à
plusieurs reprises l’ange Gabriel qui lui apporte des messages de Dieu. L’ensemble de ces
messages forme le Coran***, véritable parole de Dieu pour les croyants.
Muhammad parle de ces révélations et le cercle de ses adeptes commence à s’élargir. Sa
prédication inquiète les riches commerçants qui craignent en particulier qu’elle porte un coup fatal
aux activités liées à la présence de la Pierre Noire. De plus, les premiers disciples se recrutent parmi
ceux qui souffrent le plus des mutations de l’époque – les esclaves, les vagabonds – très sensibles à
la dénonciation de l’injustice et à celle de l’usure. Aussi les menaces se font-elles de plus en plus
précises contre Muhammad. Il se résout à quitter la Mekke pour Yatrib qui prend le nom de Médine
en 622 : c’est l’Hégire (du mot hijra signifiant émigration). L’Hégire marque le début du calendrier
musulman. De 622 à 632,de Médine partent plusieurs expéditions pour soumettre la Mekke ainsi que
l’ensemble de la péninsule arabique.
En 629 les Mekkois se convertissent à l’islam tout en conservant leurs privilèges. Le pèlerinage est
maintenu puisqu’il est dans les obligations que doit respecter tout musulman ; à partir de là suivent
les conversions des tribus alentours et de la péninsule arabique.
A la mort de Muhammad, en 632, se pose le problème de la succession : les tribus nomades veulent
le retour à leur autonomie ; Médinois et Mekkois revendiquent chacun la succession ; dans le clan
des Mekkois, la famille de Muhammad s’oppose aux autres clans qui refusent le cumul des pouvoirs
religieux et social dans les mains d’une même famille.
Une consultation ne concernant qu’un petit nombre de familles désigne un Mekkois, Abû Bakr, père
de ‘A’isha, la plus jeune épouse de Muhammad, comme premier calife.
Les deuxième et troisième califes furent désignés de la même façon, mais dans une atmosphère de
violence : ils furent tous deux assassinés.
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Ali, gendre du Prophète, se proclame alors calife à Médine, ce qui est contesté par deux camps :
celui regroupé autour de ‘A’isha, celui soutenant le cousin du dernier calife assassiné qui appartient
à la famille des Omeyyades gouverneurs de Damas. Les partisans d’Ali, après avoir réduit le
premier camp, doivent accepter un arbitrage en faveur du gouverneur de Damas : en 660 Ali est
reconnu calife en Irak et Iran actuels ; de son côté, l’Omeyyade est reconnu calife en Syrie,
Palestine, Egypte, Hijaz. Il transforme alors le califat en monarchie héréditaire.
Cette histoire mouvementée des débuts de l’islam explique les divisions, encore actuelles, qui
existent depuis le VII°s.
Mausolée de Salâh al-Din (Saladin), 1193, à
Damas (près de la Mosquée omeyadde).
* Razzia : incursion faite en territoire ennemi afin d’enlever les troupeaux, de faire du butin.
** Oligarchie : régime politique où l’autorité est entre les mains de quelques personnes ou familles.
*** Coran : « récitation » en arabe.
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L’islam, ses obédiences, ses rites
L’ensemble de la communauté musulmane ne présente aucune unité religieuse. La connaissance
des différentes obédiences et des différents rites est nécessaire pour comprendre ce qui a pu être un
enjeu politique à l’époque d’Ibn Rushd qui nous intéresse car l’islam n’est pas qu’une religion mais
aussi une organisation politique et sociale.
Une obédience regroupe des personnes qui se reconnaissent dans un certain nombre de grands
principes. Elle peut être religieuse, philosophique. Les rites précisent, à l’intérieur d’une obédience,
les différences d’organisation, les nuances d’interprétation des textes de référence.
Dans l’islam, les rites sont liés à des écoles juridiques : les Textes (Coran, Hadiths essentiellement)
ne disent pas seulement ce qu’il faut croire mais comment on doit se comporter : tous les aspects de
la vie courante sont concernés par la loi religieuse : l’héritage,le divorce , les peines à donner en cas
de crime, etc…Il n’y a pas de loi laïque. Comme les textes peuvent être interprétés cela donne lieu à
différentes écoles juridiques donc à des différences très sensibles pour les sociétés concernées.
Ce qui est commun à tous les musulmans :
Le Coran fut d’abord un texte transmis oralement ce qui explique sa structure d’ensemble proche de
celle du poème. Les versets sont regroupés en 114 chapitres appelés sourates, par ordre
décroissant de longueur.
Le texte n’a été fixé par écrit qu’après la mort de Muhammad entre 634 et 653. Il y eut plusieurs
versions jusqu’en 935 date à laquelle une seule a été retenue. Aujourd’hui, tous les musulmans ne
reconnaissent qu’un seul texte.
Tout musulman doit adhérer à quatre actes de foi :
. la foi en un Dieu unique qui est à l’origine du monde,
. la foi en la prophétie en général et à celle de
Muhammad en particulier,
. la foi dans le fait que le Coran, l’Évangile et la Thora
sont des livres de Dieu,
. la foi dans le jugement dernier.
Pour le reste, les lectures du Texte -dans le sens de
compréhension- peuvent se multiplier à l’infini, ce qui
explique les différentes obédiences musulmanes. On
en distingue trois principales.
Mosquée actuelle de Gurgi à Tripoli. Sur le mur qibla
orienté vers la Mekke s’appuie à droite le mirhab en
haut duquel l’imam guide la prière et se niche à gauche
le minbar indiquant la Mekke.
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Les trois principales obédiences
L’ibadisme est la première obédience distincte de l’islam. Elle est née de la dissidence d’une partie
des partisans de Ali en 657. Ses adversaires l’appellent le kharijisme.
Aujourd’hui très minoritaire, 1% des musulmans, on le trouve essentiellement dans le sultanat
d’Oman, le Mzab en Algérie, dans l’île de Djerba en Tunisie. Ils vivent avec discrétion en pratiquant la
kitmân, c’est à dire la dissimulation.
Le chiisme concerne 15 à 20 % des musulmans. Il n’accepte d’imam que parmi la descendance du
Prophète par sa fille Fatima et son gendre Ali. Il ne reconnaît pas la sunna.
Parmi les shi’ites on distingue les imâmites, majoritaires en Iran : Pour eux, l’imam est désigné par
Dieu parmi les descendants de ‘Ali. Pour certains il y en a eu sept , pour d’autres, douze, et depuis
ils parlent de « l’imam caché », appelé al-Mahdi dont on attend le retour pour délivrer le monde.
Les Alaouites en Turquie et Syrie, les Ismaïliens qui se réfèrent à l’Aga Khan, ainsi que les Druzes
du Liban, sont des groupes minoritaires de l’obédience shi’îte.
Le sunnisme regroupe aujourd’hui 80 % des musulmans. Il adhère aux quatre actes de foi et précise
les cinq piliers de l’islam : la profession de foi en un seul Dieu et en Muhammad son prophète, les
cinq prières quotidiennes, le jeûne du ramadan, l’aumône légale et le pèlerinage à la Mekke pour
ceux qui le peuvent.
Aujourd’hui, le sunnisme se répartit en quatre rites qui correspondent à différentes écoles juridiques :
– le rite hanafite concerne la moitié des sunnites. Il retient comme référence 17 hadiths, ce qui laisse
une large place à l’interprétation personnelle des juristes.
– Le rite malikite se présente comme étant le plus proche des Textes.
-Le rite shâfite procède par étapes : pour prendre position sur un sujet, on prend en compte d’abord
le Coran, puis la sunna du prophète, puis celle des compagnons du prophète et enfin le consensus.
Quand toutes les possibilités ont été envisagées alors on peut faire appel au libre examen.
– Le rite hanbalite refuse le raisonnement par analogies. Il croît à la prédestination.
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La Méditerranée au XII° siècle
Le bassin méditerranéen au XII° siècle est un carrefour où se côtoient, se connaissent, s’affrontent
aussi, les mondes musulman et chrétien.
La Méditerranée au XII° siècle
Dans la Méditerranée musulmane, le pouvoir n’est plus dans les mains des Arabes, ni à l’Occident, ni
à l’Orient. Le monde chrétien ne présente pas plus d’unité.
Le monde chrétien
Le monde chrétien ne présente pas plus d’unité que le monde musulman. On peut distinguer quatre
ensembles.
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L’empire byzantin : la Romanie
Il se considère comme le seul successeur de l’empire romain dont il a hérité l’organisation politique
s’appuyant sur un efficace réseau de fonctionnaires et sur une armée permanente.
Haut lieu de culture ininterrompue depuis l’Antiquité, il a pu préserver cette civilisation de l’écrit qui
conserve les lois, transmet les ordres, enregistre les impôts, garde la mémoire du passé. Cet orient
chrétien de langue grecque ignore le latin occidental.
En 1054 le schisme religieux provoqué par le patriarche Michel Kéroularios (Cérulaire) éloigne un
peu plus Constantinople de Rome.
Au XII°s. la puissance byzantine est en retrait sur le plan économique,elle a accordé dès le XI°s.,à
Venise et au XII°s. à Gènes et à Pise, des droits d’entrepôts dans la capitale et de libre commerce
dans tout l’empire. Les profits du commerce lui échappent donc en grande partie. Son territoire est
attaqué sur toutes les frontières : en 1071 des chevaliers normands mercenaires du pape et des
Lombards conquièrent le sud de l’Italie ; cette même année, les Byzantins sont battus par les Turcs à
Mantzikert. Le basileus fait alors appel au pape pour obtenir son aide à recruter des mercenaires.
C’est l’origine de la première croisade.
La rupture avec l’Occident est totale après le sac de Constantinople lors de la quatrième croisade en
1204.
L’occident chrétien :
Cet ensemble apparaît très en retard par rapport à l’empire byzantin. Le morcellement politique
juxtapose de petites entités rivales ; les monarchies capétiennes ou du Saint-Empire romain
germanique sont faibles, à l’autorité contestée.
Sur le plan économique, l’activité rurale domine, les villes amorcent une renaissance mais seules les
villes d’Italie sont très actives grâce à la reprise du commerce en Méditerranée.
La culture est essentiellement orale. Les monastères sont les seuls lieux où l’activité intellectuelle
s’est préservée.
Sénanque, monastère cistercien du XII° siècle près de Gordes dans le Vaucluse, est construit dans un
vallon retiré traversé par la Senancole. On distingue les trois parties traditionnelles d’un monastère :
les lieux de prière -église et cloître-, les lieux de vie et de travail des moines et le bâtiment pour
accueillir les visiteurs.
30
Malgré ces faiblesses réelles, l’occident entame une phase d’expansion en particulier face aux
musulmans: c’est la Reconquête en Espagne entreprise dès le VIII°s.;c’est la reprise de l’Italie du
Sud et de la Sicile par les Normands au XI°s, c’est la formation des Etats latins d’Orient au XII°s.
Les États latins d’Orient
En appelant à la première croisade en 1095 pour délivrer les Lieux Saints pour les chrétiens, c’est -àdire
le saint Sépulcre à Jérusalem, le pape veut s’affirmer comme puissance spirituelle et temporelle.
Au cours du XII°s. se déroulent quatre croisades : la première (1095 à 1099) et la deuxième (1116 à
1149) sont des succès pour les Francs. Ils affrontent des Turcs affaiblis par des divisions.
Les Francs forment des États politiquement et militairement puissants s’appuyant sur les villes et les
forteresses qu’ils construisent, mais ils restent fragiles socialement : ils ne dominent pas les
campagnes qui leur restent hostiles ou indifférentes, peuplées de musulmans sunnites et de
chrétiens orientaux grecs orthodoxes ou syriaques : les Latins sont isolés à l’intérieur de leurs
propres États.
Ils sont aussi isolés dans l’ensemble de la région : les Byzantins n’ont que peu de considérations
pour ces êtres insolents, brutaux, grossiers. De plus les Latins n’ont pas tenu leur promesse de
rendre les territoires d’Antioche et de Tripoli qui faisaient partie de l’empire.
Les deux croisades suivantes, celle de 1187-
1192 et celle de 1198-1204 marquent le reflux
des Latins. A partir du milieu du XII°s., on
assiste à un renouveau de la puissance
politique et militaire de l’islam. Ce
redressement est dû à Nûr al-Dîn puis à son
successeur Salâh al-Dîn (Saladin).
A la mort de Salâh al-Dîn, l’unité musulmane de
cette région éclate à nouveau au profit des
Mamelouks, esclaves-soldats qui prennent le
pouvoir en Égypte et des Mongols venant
d’Asie continentale. Le XIII°S. voit la disparition
progressive de tous les Etats latins d’Orient.
Kerak, forteresse croisée (1142) dominant la
rive gauche du Jourdain, en Jordanie actuelle.
Le krak de Moab (Kerak) est construit sur un
plateau à 900 mètres d’altitude. De là, les
croisés contrôlaient un vaste espace s’étendant
jusqu’à la Mer Morte.
Quel bilan peut-on esquisser ?
Pour l’Occident, l’expansion territoriale au Moyen Orient fut sans lendemain. Sur le plan économique,
seules les villes italiennes ont profité du transport des troupes. Les échanges culturels et
scientifiques ont lieu en Espagne et en Sicile.
Pour l’Orient, Byzance sort ruinée du sac de la ville par les Vénitiens qui ont détourné les objectifs de
la 4° croisade.
Pour les musulmans, les croisades ont provoqué une réaction sur le plan religieux : ils cherchent à
approfondir leur réflexion pour prouver l’excellence de l’islam face au christianisme. Sur le plan
politique, le bilan est moins positif: les guerres renforcent le poids social des militaires aux dépens de
la bourgeoisie commerçante ce qui entraîne une certaine sclérose des économies et des sociétés.
31
Un médecin arabe témoigne
« On me présenta un chevalier qui avait une tumeur à la jambe et une femme atteinte de
consomption*. Je mis un emplâtre au chevalier, la tumeur s’ouvrit et s’améliora ; je prescrivis une
diète à la femme pour lui rafraîchir le tempérament. Alors qu’arrive un médecin franc qui déclare : «
Cet homme ne sait pas les soigner ! » et s’adressant au chevalier, il lui demanda : « Que préfères-tu
? Vivre avec une seule jambe ou mourir avec les deux ? » Le patient ayant répondu qu’il aimait
mieux vivre avec une seule jambe, le médecin ordonna : « Amenez-moi un chevalier solide et une
hache bien aiguisée. »
Arrivèrent le chevalier et la hache tandis que j’étais toujours présent. Le médecin plaça la jambe sur
un billot de bois et dit au chevalier : « Donne-lui un bon coup de hache pour la couper net ! » Sous
mes yeux, l’homme la frappe d’un premier coup, puis ne l’ayant pas bien coupée, d’un second ; la
moelle de la jambe gicla et le blessé mourut à l’instant même. Examinant alors la femme, le
médecin dit : « Elle a dans la tête un démon qui est amoureux d’elle. Coupez-lui les cheveux ! » On
les lui coupa et elle recommença à manger de la nourriture, avec de l’ail et de la moutarde, ce qui
augmenta la consomption. « C’est donc que le diable lui est entré dans la tête », trancha le
médecin, et saisissant un rasoir, il lui fit une incision en forme de croix, écarta la peau pour faire
apparaître l’os de la tête et le frotta avec du sel …. et la femme mourut sur le champ. Je demandai
alors : « Vous n’avez plus besoin de moi ? » Ils me dirent que non et je m’en revins après avoir
appris de leur médecine bien des choses que précédemment j’ignorais. »
* consomption : amaigrissement, affaiblissement dus à une maladie grave et prolongée.
Des lieux d’échanges
Deux lieux témoignent de la rencontre féconde des cultures musulmane,juive et chrétienne, Tolède et
la Sicile.
Tolède, grand foyer culturel de l’occident
La rencontre des différentes cultures qui cohabitent dans le monde méditerranéen impose des
centres de traduction où se côtoient des hommes d’origines, de formation différentes. Tolède est un
de ces principaux centres.
Son histoire explique le rôle qu’elle a joué au XII°-XIII°s. En 1085, Alfonso VI, roi de Castille et Léon,
conquiert la ville qui était sous l’autorité musulmane depuis la conquête du VIII°s. Les chrétiens
récupèrent alors l’ancienne capitale du royaume wisigothique.
Les musulmans de Tolède sont libres de rester ou de quitter la ville et conservent leurs biens et leur
mosquée. Tolède est la première ville musulmane qui passe intacte dans les mains des chrétiens.
Au cours du XII°s. Tolède est essentiellement une ville frontière. La conquête est fragile. La ville subit
de nombreuses attaques almoravides puis almohades. Elle put résister grâce à son solide site
défensif. C’est aussi une ville de contacts entre le monde chrétien et le monde musulman avec dans
les deux la présence de nombreux juifs. Aussi n’est-il pas étonnant que Tolède devienne un important
centre de traduction une cinquantaine d’années après sa conquête. De nombreux ouvrages
scientifiques sont disponibles grâce à la politique culturelle suivie par les rois des Taïfas qui attiraient
à leur cour poètes et scientifiques.
L’occident chrétien vient chercher les textes de base de l’Antiquité profitant ainsi du travail de
commentaire et d’analyse qui avait été fait par les musulmans. Au-delà de la recherche de
manuscrits, Tolède offre la possibilité à des hommes venus d’horizons divers de partager leurs
connaissances.
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Pierre le Vénérable, abbé de Cluny, demande la traduction du Coran afin de mieux lutter contre
l’islam.
« Qu’on donne à l’erreur mahométane le nom honteux d’hérésie ou celui, infâme, de paganisme, il
faut agir contre elle, c’est à dire écrire. Mais les Latins et surtout les modernes, l’antique culture
périssant (…) ne savent pas d’autre langue que celle de leur pays natal. Aussi n’ont-ils pu ni
reconnaître l’énormité de cette erreur ni lui barrer la route.(…) Je me suis indigné de voir les Latins
ignorer la cause d’une telle perdition et leur ignorance leur ôter le pouvoir d’y résister ; car personne
ne savait. Je suis donc aller trouver des spécialistes de la langue arabe qui a permis à ce poison
mortel d’infester plus de la moitié du globe. Je les ai persuadés à force de prières et d’argent de
traduire d’arabe en latin l’histoire et la doctrine de ce malheureux et sa loi même qu’on appelle
Coran. Et pour que la fidélité de la traduction soit entière et qu’aucune erreur ne vienne fausser la
plénitude de notre compréhension, aux traducteurs chrétiens j’en ai adjoint un Sarrasin (….) Ce
travail a été fait en l’année du Seigneur 1142. »
Parmi les traducteurs,un des plus célèbres fut Gérard de Crémone, né en Lombardie vers 1114.
San Christo de la Cruz, ancienne mosquée construite au
début du XI° siècle, transformée en église au XI° siècle, à
Tolède (Espagne).
 » Par amour de l’Almageste (de Ptolémée) qui ne se
trouvait pas chez les Latins, il se rendit à Tolède. Y voyant
l’abondance des livres écrits en arabe dans chaque
discipline et déplorant la pénurie des Latins dont il
connaissait l’étendue, poussé par le désir de traduire, il
apprit la langue arabe. Confiant dans son double savoir
scientifique et linguistique (car comme le dit Ahmad ibn
Yûsuf dans sa lettre Sur le rapport et la proportion, il faut
qu’un bon traducteur, outre une excellente connaissance
de la langue qu’il traduit et de celle en laquelle il s’exprime,
possède le savoir de la discipline concernée), à la manière
de l’homme avisé qui, parcourant les prés verdoyants,
tresse une couronne non avec toutes les fleurs, mais avec
les plus belles,il passa en revue tout ce qui était écrit en
arabe. C’est ainsi qu’il ne cessa jusqu’à la fin de sa vie de
transmettre à la latinité, comme à un très cher héritier, les
livres qui lui paraissaient les plus élégants dans diverses
disciplines, de la façon la plus claire et la plus intelligible
possible. »
éloge funèbre de Gérard de Crémone prononcé en 1187,cité dans Archives de l’Occident de
J.Favier,Fayard,1992
Gérard de Crémone vient à Tolède pour traduire l’Almageste à partir d’un texte écrit en arabe, alors
que dans le même temps, en Sicile, une traduction est faite à partir du manuscrit original en grec. Si
Gérard choisit Tolède malgré cela, c’est qu’il pense, au-delà de l’oeuvre de Ptolémée, avoir des
contacts avec des savants et avec d’autres oeuvres qui critiquaient les conclusions de l’Almageste.
L’éloge funèbre prononcée par ses disciples fait allusion à quelques 70 traductions dans les
domaines les plus variés: Aristote, Euclide, al-Farabi, l’optique d’Al-Kindi et surtout des textes de
médecine : Galien,Ibn Sîna (Avicenne), la chirurgie d’Az-Zahrâwi (Albucassis).
Au Moyen-Age, toutes les sciences concourent à la connaissance de la création ; la religion est
indissociable de la science.
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C’est à Tolède,dans la deuxième moitié du XII°s. qu’est traduit le traité « De l’âme » d’Ibn Sînâ. Marc
de Tolède traduisit, fin XII°s.-début XIII°s., tout ce que les Arabes avaient transmis de l’oeuvre de
Galien ainsi que la science arabe de la médecine. Michel Scot traduit une partie de l’oeuvre
d’Aristote et participe à la transmission de l’oeuvre d’Ibn Rushd avant de rejoindre la cour de Frédéric
II de Sicile. Le travail de traduction se poursuit au XIII°s. avec en particulier Hermann l’Allemand qui
traduit Aristote, Ibn Sînâ, al-Fârâbi, Ibn Rushd.
La Sicile
C’est le monde à part à la charnière des trois mondes chrétien, byzantin et musulman.
A la fin du XI°s., des chevaliers normands avaient conquis le sud de l’Italie aux dépens de Byzance.
Sous la conduite de Roger Guiscard, entre 1072 et 1091, ils conquièrent la Sicile qui était sous
domination arabe depuis 902. Roger II (1101-1154) est reconnu roi de Sicile en 1130, fonde une
dynastie et s’installe à Palerme.
Une mosaïque de peuples témoigne des occupations successives de l’île. Il y a là, Italiens et
Normands, Grecs, Arabes, des minorités juives,
arméniennes, slaves. Chaque peuple conserve son droit, sa
langue.
L’administration emprunte son organisation à l’orient grec
comme aux arabes. Les actes officiels sont écrits en trois
langues, en grec, en latin et en arabe. Les ministres sont
indifféremment grecs lombards, arabes ou normands.
Le roi vit à l’orientale avec eunnuques et harem, va au
hammam,l it et parle l’arabe, se fait représenter en basileus.
Mosaïque de la Martorana, église du XII° siècle, Palerme.
Roger, représenté en basileus, est couronné par Jésus.
Une politique culturelle brillante entreprise par Roger II est poursuivie par la famille des
Hohenstaufen après la défaite des Normands contre l’empereur du Saint Empire en 1194. A
Palerme sont traduits et commentés Aristote, Euclide, Platon, Homère, Ptolémée à partir de texte
originaux ou des commentaires arabes. C’est à la cour de Frédéric II de Hauhenstaufen que
Michel Scot traduisit une partie de l’oeuvre d’Averroès, au début du XIII°s.
34
L’universalité de la pensée d’Ibn Rushd
L’oeuvre d’Ibn Rushd est accessible en trois langues en arabe, en hébreu, en latin ; parfois en arabe
en caractères hébraïques ou uniquement dans sa version hébraïque et/ou latine, le texte arabe étant
perdu.
Dans la pensée juive :
Toutes les grandes oeuvres d’Ibn Rushd sont disponibles en hébreu. Du XIII° au début du XVI°s. la
philosophie juive fut profondément influencée par Ibn Rushd surtout après la mort de Maïmonide
en 1204.
Moïse de Narbonne (vers 1300 – 1362) cherche à rapprocher la tradition talmudique* et la
philosophie gréco-musulmane à travers celle d’Ibn Rushd qui est pour lui le plus fidèle interprète
d’Aristote. Il en commente les Commentaires  » car la majorité des sages de notre pays ne semble
pas en avoir une idée claire « .
Il reprend fidèlement l’opinion d’Idn Rushd lors de la critique de l’oeuvre d’al-Ghazali, d’ibn Tufayl ou
de Maïmonide.
 » La cause de nombreuses divergences à propos de l’âme provient de ce qu’Aristote s’est exprimé
de façon équivoque. Etant donné qu’Aristote est le prince des philosophes sur lequel nous nous
appuyons tous, et que son traité admet des interprétations contradictoires, chaque commentateur a
lui-même choisi ce qui lui semblait la véritable opinion du Stagirite** (…) C’est en fait ibn Rushd qui
est en réel accord avec les principes d’Aristote « .
D’autres comme Gersonide (1288-1344) adhèrent de façon plus critique à la pensée d’Ibn Rushd.
* Talmud : dans la religion judaïque, recueil comprenant la Loi orale et les enseignements des grands rabbins. Il fournit un
enseignement complet et les règles à suivre sur tous les points de la vie civile et religieuse des juifs.
** On appelle ainsi Aristote car il est né à Stagire.
Dans la pensée chrétienne
Au XIII°s., dans les universités nouvellement créées à Paris, Montpellier, Bologne… l’enseignement
consiste dans la lecture et la discussion d’oeuvres commentées sur des textes traduits au siècle
précédent. En disposant des commentaires d’Ibn Rushd les universités ont non seulement l’oeuvre
d’Aristote (sauf la Politique),mais aussi de toutes les études précédentes qui avaient été rapportées
par Ibn Rushd.
Dans un premier temps Ibn Rushd fournit les instruments du travail intellectuel tels qu’ils ont été
définis par Aristote :
– la classification : connaître c’est classer. Le verbe « être » définit chaque chose ;
– l’induction et la déduction ;
– le syllogisme.
Au-delà, Ibn Rushd introduit une pensée philosophique indépendante de la pensée religieuse : la
philosophie d’Aristote propose un système rationnel de compréhension du monde sans faire
référence à une divinité quelconque.
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Au XIII°s., à l’Université de Paris, la faculté des arts où on enseigne la philosophie est distincte de la
faculté de théologie mais sous son autorité. La faculté des arts cherche à s’émanciper sans être
condamnée par la faculté de théologie. En reprenant la réflexion d’Ibn Rushd, elle affirme que la foi
et la philosophie ne peuvent se contredire si elles restent chacune à leur place. Siger de Brabant
(1240-1284) joue un rôle important dans la transmission de la pensée d’Ibn Rushd à la faculté des
arts de Paris.
Aubry de Reims revendique l’autonomie de la pensée philosophique.  » Qui ignore la philosophie
n’est pas un homme, sinon en un sens équivoque. Car comme l’a écrit Averroès dans son Prologue
sur le livre VIII de la Physique (…) le nom d’homme se dit équivoquement d’un homme rendu parfait
par les sciences théorétiques et des autres hommes,tout comme le mot animal se dit équivoquement
d’un animal vivant et d’un animal peint en fresque sur un mur « .
Toute différente est l’approche d’Albert le Grand ou celle de Thomas d’Aquin.
Albert le Grand (v.1193-1280), maître en théologie à l’Université de Paris introduisit dans son
enseignement la philosophie d’Aristote et certains points de vue néoplatoniciens. A ce titre, il réfute
Ibn Rushd en philosophe et non en théologien. Parlant de l’intellect et de l’âme, il veut  » faire voir par
le raisonnement et le syllogisme ce qu’il faut soutenir et penser au sujet de questions si incertaines  »
…  » c’est pourquoi nous laissons entièrement de côté ici tout ce qu’enseigne notre religion et
n’acceptons que ce qui peut recevoir une démonstration par le syllogisme « . (De unitate intellectus)
Thomas d’Aquin (1227-1274) fut l’élève d’Albert avant de devenir lui-même maître en théologie à
Paris, puis à Rome et Naples. Toute son oeuvre théologique vise à accorder la foi et la raison, les
dogmes du christianisme et la logique d’Aristote en attaquant de front les thèses averroïstes :  » S’il
n’y a qu’un seul intellect pour tous les hommes, nécessairement il n’y a qu’un seul être voulant, un
seul être utilisant -au gré de sa volonté- tout ce qui fait la différences des hommes entre eux. En
outre si l’intellect, en qui résident la principauté et le pouvoir d’user de tout le reste, est un et le
même en divers hommes, il s’ensuit encore qu’il n’y a pas de différence entre les hommes quant au
libre choix de la volonté, mais qu’elle est la même pour tous. Tout cela est manifestement faux et
impossible . C’est absolument contraire aux faits les plus évidents, cela détruit toute espèce de
science morale et même tout ce qui touche à la conservation de l’ordre civil laquelle est portant
naturelle à tout le monde, comme le dit Aristote « .
En conclusion à son ouvrage intitulé De l’unité de l’intellect contre les averroïstes, Thomas précise :  »
Voilà donc ce que nous avons écrit pour détruire l’erreur en question, non en invoquant les dogmes
de la foi, mais en recourant aux raisonnements et aux dits des philosophes eux-mêmes. Si quelqu’un
faisant glorieusement étalage du faux nom de la science veut dire quelque chose contre ce que nous
avons écrit, qu’il ne s’exprime pas dans les coins sombres ou devant des gamins qui ne savent pas
juger de matières si ardues, mais qu’il réplique à cet écrit par un écrit, s’il l’ose. Il trouvera face à lui
non seulement moi, qui suis le dernier de tous, mais bien d’autres zélateurs de la vérité, qui sauront
résister à son erreur ou éclairer son ignorance « .
Dans le De unitate intellectus contra averroistas, Thomas ne se contente pas de réfuter les thèses
d’Ibn Rushd. Il reprend le texte De anima d’Aristote, lui applique la même rigueur d’analyse qu’Ibn
Rushd pour arriver à des conclusions différentes. Au-delà du simple commentaire, Thomas élabore
une théorie générale de l’âme et de la pensée.
La lutte antiaverroïste
A cette même époque, alors qu’Ibn Rushd est mort depuis 70 ans, Étienne Tempier, évêque de
Paris, lance une attaque virulente contre Ibn Rushd et ses disciples latins .En 1270, puis en 1277, il
énonce 219 thèses dites  » averroïstes  » contraires à la foi chrétienne. Les principales accusations
portent sur l’éternité du monde, le monopsychisme, la négation de la résurrection des morts et celle
de la vie éternelle et sur la non-connaissance des particuliers par Dieu. C’est surtout l’accusation de
la  » double vérité  » :
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 » Ils disent que certaines choses sont vraies selon la philosophie qui ne le sont pas selon la foi
catholique comme s’il y avait deux vérités contraires, comme si la vérité des saintes écritures pouvait
être contredite par la vérité des textes de ces païens que Dieu a damnés « .
prologue du Syllabus de 1277 par E.Tempier
Nulle part dans l’oeuvre d’Ibn Rushd on ne peut trouver trace de cette  » double vérité « .  » La vérité
ne saurait contredire à la vérité , elle s’accorde avec elle et témoigne en sa faveur  » souligne Ibn
Rushd dans le Discours décisif. Il y a une vérité et deux voies d’accès qui peuvent mener à différents
niveaux de connaissance. Il ne s’agit en aucun cas d’exiger du philosophe de croire vrai ce qu’il
pense être faux comme certains l’ont interprété.
En attaquant Ibn Rushd et les « averroïstes », E.Tempier attaque la philosophie. Pour lui, elle ne
peut être une voie d’accès à la théologie. De plus, elle peut mener à l’agnosticisme, à l’incroyance
puisqu’on pourrait s’abstenir de croire ce que la raison ne peut expliquer.
A cette même époque, l’anti-averroïsme est aussi une lutte contre l’infidèle. Pour le chrétien, l’islam
doit être combattu, au mieux c’est une hérésie, mais la plupart considère que ce n’est pas une
religion.
Ibn Rushd. est accusé de dissimuler derrière l’image de la religion musulmane son athéisme. On lui
fait dire qu' » aucune religion n’est vraie même si elle peut être utile  » .On l’accuse d’avoir dénoncé les
 » trois imposteurs qui ont trompé le monde : Moïse, Jésus
,Mahomet « .
Statue de Dante érigée au centre de Naples (Italie).
Au XIV°s. l’averroïsme est surtout italien. Dante Alighieri (1265-
1321) considère l’existence du philosophe comme la fin suprême
de la société. Son analyse concerne la cité et non le ciel. Il
reprend l’idée du monopsychisme pour étayer la théorie de la
nécessaire unité du pouvoir temporel la monarchie. Mais dans le
même temps, Pétrarque (1304-1374)lance un attaque anti-arabe
virulente dans Sur ma propre ignorance et celle de beaucoup
d’autres :
– les averroïstes  » méprisent tout ce qui est conforme à la religion
catholique « .
– « ils combattent sans témoin, vérité et religion, et dans les coins,
sans se faire voir, tournent le Christ en ridicule, pour adorer
Aristote qu’ils ne comprennent pas (…)lorsqu’ils en arrivent à une
discussion publique, ils n’osent point vomir leurs hérésies, ils ont
coutume de protester qu’ils dissertent indépendamment de la foi
et en la laissant de côté.  »
Dans une lettre à Luigi Marsili , il traite Ibn Rushd de  » chien enragé « .
Au XV° et XVI°s.,à Padoue c’est à la fois l’apogée et la fin de l’averroïsme. On y enseigne Ibn
Rushd, Siger de Brabant….mais aussi, en 1497,on y crée une chaire d’enseignement d’Aristote à
partir des textes grecs. On n’a plus besoin de passer par les Arabes..
Dans la pensée musulmane :
Dès la mort d’Ibn Rushd, les juristes ont refusé sa philosophie sous prétexte que la logique peut
ruiner la foi religieuse. Le monde musulman retourne à la pensée d’al-Ghazali pour qui  » tous les
processus naturels représentent l’ordre fixé par la volonté divine que celle-ci peut rompre à tout
moment « .
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Le monde musulman se met alors en marge de la modernité scientifique.
 » Les sciences rationnelles de nos jours ont émigré vers la rive septentrionale de la Méditerranée et
j’ai appris que ces sciences, à Rome et aux alentours, ont aujourd’hui de fervents adeptes et une
affluence sans pareille d’étudiants « .
Ibn Khaldun (1332-1406)
Au début du XX°s. des intellectuels arabes réhabilitent Ibn Rushd dans le monde musulman, selon
deux perspectives :
– une perspective rationaliste, positiviste et laïque qui voit dans le rationalisme d’Ibn Rushd le
moyen d’intégrer la modernité occidentale.
– une perspective qui vise à concilier l’islam et la modernité.
Actuellement, ces deux courants tendent à se rapprocher pour faire front commun contre
l’intégrisme.
L’héritage oublié
« I bnRushd appartient à trois histoires de la pensée: musulmane, juive, chrétienne mais pas à trois
mémoires : mémoire de l’occident mais oublié par l’orient »
A.de Libéra
« I bn Rushd a été vaincu mais, en son temps, Galilée aussi. Les Occidentaux l’ont réhabilité pour le
considérer aujourd’hui comme un des principaux contributeurs à l’émergence de la pensée libre. Si
les musulmans reprenaient les pensées de leurs philosophes éclairés , Averroès redeviendrait Ibn
Rushd « .
Farida Faouzia Charfi, Libération du 9 août 1994.
Dans le monde musulman actuel « ce sont les juristes, les faqihs, les moins ouverts à la pensée, qui
détiennent le pouvoir de la pensée »
Mohamed Talbi, dans L’héritage andalou.
Il ne s’agit pas de revenir à un âge d’or –qui n’a d’ailleurs pas existé- mais de réfléchir sur les
problèmes de notre temps autrement que par anathèmes et exclusion. Pour reconnaître l’autre, il faut
le connaître.
« J’appelle à des Andalousies toujours recommencées, dont nous portons en nous à la fois les
décombres amoncelés et l’inlassable espérance ».
Jacques Berque, leçon de clôture au collège de France,2 juin 1981
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Pour en savoir plus
Sources bibliographiques
Oeuvres d’Ibn Rushd :
– Le discours décisif,traduction de M.Geoffroy,notes d’A. de Libéra.GF Flammarion 1996.
– L’intelligence et la pensée,grand commentaire du De Anima,livre III,traduction,notes par A.de
Libéra.GF Flammarion 1998.
Sur Ibn Rushd :
– Averroès,les ambitions d’un intellectuel musulman,de D.Urvoy,Les grandes biographies,
Flammarion 1998
– Averroès et l’averroïsme de M.R.Hayoun et A.de Libéra,Que sais-je n°2631,PUF,1991
– Averroès,un rationaliste en Islam,R.Arnaldez,Le Nadir,Balland,1998
– Contre Averroès de Thomas d’Aquin, traduction et notes d’A.de Libéra,GF Flammarion 1994
Sur al-Andalus :
– L’héritage andalou, actes des Premières rencontres d’Averroès de 1994,éditions de l’Aube 1995.
– Tolède,XII°-XIII°s.,musulmans,chrétiens,juifs:le savoir et la tolérance,revue Autrement ,série
Mémoires,1991.
Sur la philosophie au Moyen Age :
– Penser au Moyen Age d’A.de Libéra,Seuil,1991
Sur l’islam, les Arabes :
– la fascination de l’islam, de M.Rodinson,Presses Pocket,collection Agora,n°132,1993
– Les Arabes,suivi de Andalousies de J.Berque,éditions Sindbad.1997
– Les voies de l’islam,approche laïque des faits islamiques de M.C.Ferjani,CRDP Franche-
Comté/Cerf 1996
-L’islam,images d’hier et d’auourd’hui, documentation photographique n°6055, 1981
-les pays d’islam,VII°-XV°s. documentation photographique n°8007,1999.
Sur les juifs :
– Maïmonide ou l’autre Moïse de M.R.Hayoun,JC Lattès,1994
Filmographie
Le destin de Youssef Chahine,1988.
Musique arabo-andalouse
CD en vente à l’Institut du monde arabe :
– Nuba de Los Poetas de Al-Andalus n°2 Sanaa, Muwashshah, poème d’Ibn an-Khatib, par l’orchestre al-
Brihi de Fès. Disque El Legado Andalusi
– Musica Andalusi Ibn Baya n°4, Mizan sari’,par l’ensemble Ibn Baya,Omar Metoui et Carlos Paniagua,
Disque SK 62262 (Madrid)
– Cartas al Rey Moro n°1, Apiadate de mi pequeno corazon, chanté par Begona Olavide, chant et qânûn,
Ensemble mudejar, disque Jubal JMPA001 (Madrid)
Un livre : la musique arabo-andalouse de Christian POCHE, Actes Sud, 1995 avec un CD encarté.
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