DU RÉALISME AU POSTULAT REFERENTIEL par François Rastier

DU RÉALISME AU POSTULAT REFERENTIEL
François Rastier
Cnrs/Inalco
Dans la science, les mots et le réel sont indépendants.
Jack Goody (1979, p. 93)
Quand la sémantique linguistique s’est formée, très tardivement, voici un peu plus d’un siècle, la signification, définie comme référence, relevait depuis Aristote de la logique, relayée ou contestée depuis peu par la psychologie. La conception référentielle de la signification reste encore débattue en sémantique vériconditionnelle et en sémantique cognitive.
Dans sa formulation traditionnelle, le postulat référentiel maintient la sémantique sous la rection de la logique et de la métaphysique : aussi, pour se constituer véritablement en discipline autonome et achever de définir son domaine propre d’objectivité, la sémantique doit-elle sans doute abandonner la problématique référentielle. Pour y parvenir, il faudra cependant expliquer la remarquable stabilité de cette problématique et rendre compte des évidences qui la soutiennent. Quand par exemple Pierre Jacob (1997) écrit la phrase : « Le sens du mot banane est une banane », ce propos, malgré sa rassurante simplicité, ouvre des abîmes de perplexité. Si les italiques désignent le signifiant banane, pourquoi l’expression en romain “ une banane ”, qui prétend en donner le sens, contiendrait-elle ce sens hors de tout contexte, sauf à le désigner par ostension ? Ce mot pourrait parfaitement avoir pour acception un petit sac oblong porté à la ceinture, ou une mèche enroulée sur le front et outrageusement gominée. Le sens de “ banane ” en romain au demeurant n’est pas moins problématique que celui de banane en italiques1. La tautologie rassure, certes, car elle est vide de sens ; mais elle ne résout aucun problème. Or quand Jacob emploie le mot banane, sans italiques ni guillemets, il présuppose que ce mot n’est pas un mot, mais bel et bien un objet, c’est-à-dire qu’il est substitué à son référent comme si la thèse était démontrée du seul fait de sa formulation, ce qui rappelle bizarrement la pensée magique dans ses croyances évocatoires. Tour de passe-passe révélateur, la transsubtantiation subreptice du mot en chose concrétise peut-être à sa manière le programme de naturalisation dont se réclame Jacob.
Saussure notait : « Si un objet pouvait, où que ce soit, être le terme sur lequel est fixé le signe, la linguistique cesserait immédiatement d’être ce qu’elle est, depuis (le sommet) jusqu’à (la base) »2. En émancipant la linguistique de la tradition ontologique,
1 La décontextualisation va si loin que Jacob néglige le déterminant une dans une banane. En lui substituant la banane ou des bananes, l’évidence invoquée deviendrait problématique.
2 Critiquant le traitement philosophique du langage, Saussure écrit encore : « il est malheureux <certainement> qu’on commence à y mêler comme un élément primordial <cette donnée> des objets désignés, lesquels n’y forment aucun élément quelconque » et y voit une
ce propos ouvrait et délimitait l’espace d’une sémantique historique et comparée. C’est
pourquoi sans doute il n’a pas été compris, comme en témoignent par exemple les
critiques formulées par Ogden et Richards à l’égard de Saussure3.
De fait, le postulat référentiel sous-tend l’ensemble de la tradition logicogrammaticale.
D’ascendance scolastique, la grammaire scolaire estime ainsi que les
noms représentent des entités, les verbes des procès4 et les adjectifs des qualités. Elle
cousine en cela avec la philosophie du langage qui en fait des catégories référentielles.
John Lyons rappelle ainsi les fondements ontologiques de la distinction entre entités,
qualités et actions : « On considère généralement que les noms dénotent des entités,
les verbes et les adjectifs des propriétés du premier ordre » (1980, p. 74)5. Les
catégories ontologiques sont donc assimilées aux parties du discours par le biais du
postulat référentiel.
Un siècle après le premier cours de Saussure, le réalisme naïf reste fort partagé
tant dans le domaine de la sémantique que dans celui des ontologies. La question de
la référence demeure fondamentale pour la philosophie du langage qui a configuré
l’économie de la linguistique contemporaine et qui définit la sémantique comme l’étude
de la référence des expressions. La division même des domaines de la linguistique
reste tributaire du postulat référentiel : à la sémantique les mots qui réfèrent, à la
syntaxe les mots qui ne réfèrent pas.
Le postulat référentiel permet de maintenir un solide objectivisme et empêche de
concevoir des sémantiques différenciées selon les langues ; Auroux affirme ainsi :
« Après tout, il n’y a qu’un monde et lorsque nous parlons des entités qui le
constituent, quelle que soit la langue utilisée, nous parlons bien de la même chose »
(1996, p. 181). Toutefois, il n’est aucunement établi que nous parlions des « entités »
qui constituent le monde ni que les langues ne soient que des représentations d’un
monde déjà là. Le mérite de Saussure a précisément été de vouloir émanciper la
linguistique de ce genre de postulat ontologique de « bon sens ».
Nous allons souligner comment, par ses liens avec l’ontologie, le réalisme
philosophique a déterminé la conception dominante de la signification.
1. Réalisme philosophique et réalisme linguistique
Le réalisme philosophique. — Bien qu’il soit un des postulats les mieux partagés de
la tradition occidentale, le réalisme philosophique demeure une notion disputée. La
thèse de l’indépendance de la pensée et de l’Être ne suffit pas à le définir, car elle
pourrait simplement être une thèse sceptique : il faut encore lui adjoindre la thèse que
malgré cette indépendance la pensée peut acquérir de l’Être une connaissance
« tentation de ramener la langue à quelque chose d’externe » (note autographe citée par De
Mauro, CLG, 1972, p. 440 ; cf. aussi ELG, p. 230-231 : ces deux pages, intitulées « Au chapitre
sémiologie », sont tout à fait décisives).
3 Ils lui reprochent en effet « un respect immodéré de la convention linguistique » (1923, p. 6)
et concluent que « malheureusement, cette théorie des signes, en négligeant complètement les
choses dont les signes tiennent lieu, était d’emblée coupée de tout contact avec les méthodes
scientifiques de vérification » (ibid.). Ces propos supposent qu’une proposition théorique sur un
signe pourrait n’être vérifiée que par examen de son référent.
4 Cf. Charaudeau, 1992, p. 21 : « Les êtres sont exprimés par une catégorie
traditionnellement appelée nom ou substantif ». Pour s’en convaincre, on cite toujours des
verbes d’action et des noms d’objet — mais non des noms d’action et des verbes d’état.
5 Il ajoute : « Le recours à de telles catégories présuppose un certain nombre d’hypothèses
ontologiques minimales sur ce qui existe dans le monde. Les nôtres, que nous tenons pour
minimales et généralement admises, sont celles du réalisme naïf. La première (et également la
plus fondamentale) est que le monde extérieur contient un certain nombre de personnes,
d’animaux et d’objets physiques plus ou moins discrets » (1980, p. 77). Le postulat que la
réalité est composée d’objets discrets et dénombrables est caractéristique de l’atomisme
logique du néo-positivisme.
« directe et fiable »6. La notion même d’objectivité dérive de la première thèse, mais la
seconde apparente le réalisme philosophique au réalisme naïf, qui accepte sans
critique les objets du monde tels qu’ils sont perçus, sans songer un instant qu’ils
pourraient n’être que des préjugés réifiés.
On a soutenu que Parménide (circa 544, circa 450 av. J.-C.) affirmait l’identité de la
pensée et de l’Être, mais sa formulation est en fait une thèse réaliste7. « C’est la même
chose de penser et de penser que est » (tr. Cassin) signifie qu’il n’y a pas d’autre
pensée qu’une pensée de l’Être (thèse majeure de la métaphysique occidentale), mais
encore que toute pensée vise un Être qui lui est extérieur. Il n’est pas impossible que la
transitivité du verbe penser (en grec) soit la source de cette évidence : penser, c’est
penser quelque chose, donc quelque chose est. Dès la création magistrale de l’Être
par Parménide, la thèse réaliste, qui porte sur les contenus de pensée, se fonde ainsi
sur la postulation de l’Être. Le principe parménidien admis, l’Être, qu’on le place dans
les Idées ou dans les choses, demeure indépendant de la pensée et la connaissance
peut être réputée objective, indépendante de tout point de vue particulier.
Platon avait séparé du monde des apparences les Idées, types éternels dans
lesquels consiste l’Être8. Tout en maintenant une séparation entre les choses et la
pensée, Aristote a rapatrié les formes idéales dans les choses : elles leur deviennent
immanentes, par le rapport entre forme et substance. Cette position, devenue le critère
du bon sens, entraîne que la pensée assume une tâche de représentation (ou
cognition) de cet Être extérieur qui réside dans les choses. Dès lors, les Idées ne sont
plus des réalités indépendantes, mais sont intérieures à l’esprit : elles sont réputées les
mêmes pour tout le monde, car elles représentent des « objets » qui sont également
les mêmes pour tout le monde, comme le précise Aristote9. Aussi la pensée peut-elle et
doit-elle se régler sur l’état des choses par le moyen de la logique, qui, en
conditionnant la formation des jugements, permet d’affirmer qu’ils sont vrais, c’est-àdire
réfèrent à des choses et décrivent correctement leurs rapports. Nous sommes là
au fondement de l’universalité du logos, de la validité de la logique comme organon, et
enfin à la source historique du rationalisme.
Le réalisme logique. — Alors que Parménide instituait le réalisme ontologique qui
fonde de ce qu’on appellera plus tard la métaphysique en unissant la pensée à l’Être,
Aristote pose la question du réalisme logique10 en affirmant que les représentations
(pathemata) sont partout identiques. Il ajoute que l’Être se dit diversement (pollakos
legomenon) : on a vu là tantôt une remarque qui intéresse la diversité des langues,
tantôt une allusion à la polysémie.
Le texte principal en la matière est le début du Peri hermeneias d’Aristote : « La
parole est un ensemble d’éléments symbolisant les états de l’âme, et l’écriture un
6 G. Almeras, Encyclopédie Philosophique, Paris, PUF, 1990 , sv, II, p. 2169.
7 Dans cette étude, nous entendons le mot réalisme en son sens large : le réalisme consiste
à déterminer la réalité par un critère ontologique. Le réalisme disputé dans la querelle des
universaux est une thèse subsidiaire sur la réalité des concepts généraux. En niant cette réalité,
les nominalistes reconnaissaient le même critère ontologique, qu’ils appliquaient restrictivement
aux seuls individus. En somme les réalistes (au sens étroit) et les nominalistes s’opposaient
tout en partageant le même réalisme (au sens large) qui fonde notre tradition métaphysique.
8 Les idées, qui par leur caractère éternel et invariable rappellent fort les Nombres du
pythagorisme, prennent par leur multiplicité la place du Panthéon, périmé par le Dieu des
Philosophes. Dans le christianisme, elles poursuivront longuement leur carrière en devenant les
pensées de l’Intellect divin.
9 Pour une analyse plus détaillée, voir l’auteur, 1990.
10 Logique est pris ici au sens large : qui a rapport au logos, et intéresse donc la relation
entre signes et représentations, sans que l’on distingue à ce stade les représentations
psychologiques (les affections de l’âme que sont les pathémata) des représentations logiques
au sens étroit du terme. Le réalisme ontologique intéresse pour sa part la relation entre
représentations mentales et choses représentées.
ensemble d’éléments symbolisant la parole. Et, de même que les hommes n’ont pas
tous le même système d’écriture, ils ne parlent pas tous de la même façon. Toutefois,
ce que la parole signifie immédiatement, ce sont des états de l’âme qui, eux, sont
identiques pour tous les hommes ; et ce que ces états de l’âme représentent, ce sont
des choses, non moins identiques pour tout le monde » (I, 16 a, 3-8 [trad. Tricot]).
Le commentaire de Boèce, mille fois repris, retient que « trois facteurs, dit-il
[Aristote], interviennent dans tout entretien et toute discussion : des choses, des
pensées (intellectus), des paroles (voces). Les choses sont ce que notre esprit perçoit
et que notre intellect saisit. Les pensées, ce moyennant quoi nous connaissons les
choses mêmes. Les paroles, ce par quoi nous signifions ce que nous saisissons
intellectuellement »11. Boèce oppose ainsi à Andronicus que les passions (pathemata)
sont des conceptions intellectives12. Thomas d’Aquin insistera à son tour, dans son In
Aristotelis Peri hermeneias, sur le fait qu’il convient de voir dans les « passions de
l’âme » des conceptions intellectuelles. Les pensées sont alors des réalités logiques et
non psychologiques.
Le modèle triadique ainsi constitué a été utilisé par les philosophes médiévaux,
comme l’atteste l’adage scolastique que la voix signifie par la médiation des concepts
[vox significat mediantibus conceptibus]. Thomas d’Aquin interprète ainsi Aristote : « Il
convient de dire que, selon le Philosophe, les paroles sont les signes des pensées et
les pensées des similitudes (similitudines) des choses. D’où il suit que les paroles se
réfèrent aux choses désignées moyennant les concepts » (Somme théologique, I-ap.,
2.13, a.1, resp.). Soit :
conceptus
vox res
De l’enchaînement des deux thèses réalistes, la thèse ontologique de Parménide, et
la thèse sémantique d’Aristote, il résulte que le langage dit l’Ëtre, et c’est là proprement
ce qui fonde le réalisme logique sur le réalisme ontologique13. Comme le dit
excellemment Pierre Aubenque résumant Aristote (Métaphysique, Gamma, 4, 1006 a
32), les mots ont un sens parce que les choses ont un Être. Ainsi la sémantique, et
plus généralement la tradition grammaticale occidentale, reposent-elles sur le postulat
ontologique et la préconception parménidienne de l’Être comme unité et permanence.
11 In librum Aristotelis de interpretatione libri duo, in J.- P. Migne, éd., Patrologiae cursus
completus, t. XLIV, p. 297.
12 Par ailleurs, Boèce concilie deux conceptions, représentationnelle, et intentionnelle de la
signification. En effet, «c’est à partir des choses mêmes qu’est conçue l’intellection ; ces mêmes
intellections se produisent par une conception de l’esprit » (In L. de interp., 402 c-d). En accord
avec la tradition platonicienne, il fait des passions une activité de l’esprit.
13 Les textes de Parménide et d’Aristote sont bien entendu plus problématiques et plus
nuancés que ce qui en est dit ici. Je me limite à souligner quelques traits de la vulgate. Dans la
tradition scolastique qui a configuré la philosophie du langage d’aujourd’hui, on ne tiendra pas
compte d’autres conceptions du langage présentes chez Aristote (de même qu’on assimilera les
pathemata aux concepts, alors que ce sont simplement des affections de l’âme, et les pragmata
aux choses, alors que les pragmata désignent tout aussi bien des « affaires humaines ».
D’où une foule de catégories qui ont pour but de réduire la diversité et
l’impermanence : on peut rappeler la distinction qu’établit Aristote entre substance et
accidents, puis chez Occam la distinction entre dénotation et connotation, chez les
contemporains les distinctions entre les traits définitoires (conditions de dénotation
nécessaires et suffisantes ou CNS) et les traits non définitoires, ou entre le coremeaning
et les sens périphériques, entre qualités prototypiques ou non-prototypiques,
etc14.
Les deux postulats du réalisme logique (les signes représentent des concepts) et du
réalisme ontologique (les concepts représentent des êtres) sont articulés
graphiquement dans la forme classique du triangle sémiotique repris par Ogden et
Richards (1923) et toujours de mise dans les recherches cognitives. Les théories
actuelles du Web sémantique reposent exclusivement sur le postulat ontologique :
elles se donnent pour but de construire des ontologies, sortes de réseaux
sémantiques, comme WordNet, qui sont selon leurs concepteurs censés représenter la
hiérarchie universelle des objets du monde (cf. l’auteur, 2004).
Le cadre général du réalisme est resté extraordinairement stable, les débats
subsidiaires portant sur la nature des êtres représentés (individus pour les
nominalistes ; genres et espèces pour les aristotéliciens ; Idées transcendantes pour
les platoniciens, etc.). Malgré divers épisodes sceptiques, la thèse réaliste est devenue
et restée une évidence partagée. Même le nominalisme d’Occam, qui révolutionna la
philosophie occidentale et se poursuit aujourd’hui dans le positivisme logique, n’est en
somme qu’un réalisme des individus. On ne trouve pas en philosophie occidentale de
tradition non réaliste ni même de mot pour désigner le « non réalisme », florissant par
exemple en Asie avec la tradition bouddhique. Faute d’une réflexion suffisamment
élaborée sur les sciences de la culture, on peine encore à concevoir une objectivité
relative et un réalisme critique, voire un non-réalisme. On reste ainsi tributaire de la
métaphysique qui dans sa tradition occidentale lie indissolublement l’Être et le réel15 :
toute connaissance d’une réalité serait une représentation de l’Être et la signification
des langues n’échappe pas à ce postulat cognitif invétéré.
La philosophie critique kantienne a certes eu le mérite de différencier le monde tel
que nous pouvons le connaître du monde tel qu’il est en soi et auquel nous n’avons
pas accès. Cette distinction sera ensuite creusée par l’idéalisme allemand, qui dans sa
vulgate hégélienne sépare le Moi et le Monde d’une façon presque inconciliable, leur
rapport n’étant qu’expression (Entaüsserung) voire aliénation (Entfremdung).
Les sciences positives se tiendront à l’écart de la réflexion critique, et le positivisme
sans cesse renouvelé, du XIXe siècle à nos jours, érigera le postulat gnoséologique du
réalisme en postulat épistémologique. Dans son dispositif, le langage et les langages
formels jouent un rôle éminent, car le problème de la connaissance dépend par
principe du rapport entre les signes et les choses. Le réalisme philosophique se double
14 Parménide décrit l’Être comme inengendré et sans trépas, immobile, un, au présent,
continu et dépourvu de fin (fragment VIII, v. 3-6). Les prédicats majeurs de l’action sont ici niés :
le transit temporel (“ jamais il n’était ni ne sera ”, v. 5), le mouvement, la variation qualitative, et
la finalité (télos est plutôt un but qu’une finitude). Sous diverses guises, on retrouvera jusqu’à
nos jours ce type d’oppositions homologuées : l’être vs le faire ; la substance vs les accidents ;
l’unicité vs la multiplicité ; l’intemporalité vs la temporalité ; l’invariance vs la variabilité.
Ce dispositif entraîne de multiples conséquences. En privilégiant l’être sur le faire, on
primera les noms, toujours plus nombreux dans les ontologies, et l’on déplorera que les verbes
se laissent moins bien hiérarchiser. On négligera la variation temporelle : ainsi les ontologistes
ne précisent jamais à quelle condition on devient une entité, ni à quelle condition on cesse de
l’être – en effet, une entité est par nature intemporelle. On rapportera les variations à des
accidents, inessentiels par définition, etc. Plus généralement, on négligera la variabilité des
situations, et par là l’engagement historique et culturel de toute action.
15 Le grand théologien scolastique Francesco Suárez (1548-1617) commence ainsi ses
Disputationes metaphysicae par ces mots : « l’objet adéquat de cette science [la
métaphysique] est l’étant en tant qu’étant réel » (I,1).
alors nécessairement d’un référentialisme sémiotique : dans le positivisme logique
contemporain comme dans le cognitivisme orthodoxe qui le prolonge, la référence des
mots et/ou des symboles logiques fonde la possibilité que les raisonnements
scientifiques puissent se résumer à des propositions tout à la fois logiquement
correctes et scientifiquement vraies.
Malgré son autorité, la thèse réaliste n’est cependant ni démontrable, ni réfutable,
comme le note justement Karl Popper. Si elle ne peut être confirmée ni infirmée, c’est
bien l’indice qu’elle relève en fait de la croyance : le soupçon ne peut donc avoir de
prise sur elle.
Le réalisme connaît à présent une radicalisation avec les programmes de
naturalisation du sens qui s’appuient sur ce que Claudine Tiercelin (1998) a appelé le
naturalisme sémantique, défendu par des auteurs comme Fred Dretske, Ruth Millikan
ou Pierre Jacob. La thèse centrale est que les significations sont des contenus d’états
physiques : en d’autres termes que la signification des choses s’impose naturellement
à nous16. Dans la « sémantique informationnelle », le contenu d’un état physique
dépend de l’existence de corrélations fiables entre cet état et des propriétés
régulièrement exemplifiées dans l’environnement : Dretske développe ainsi l’exemple
du thermostat. Développant ce propos, la « téléosémantique », affirme en outre,
s’agissant des animaux, dont l’homme, que ce contenu dépend de la fonction
biologique que l’évolution phylogénétique a conféré à cet état physique. Par exemple,
la mouche a « un sens » pour la grenouille dans la mesure où la décharge des
neurones sensoriels du système visuel de la grenouille aurait pour fonction d’indiquer
la présence d’une mouche. Dans des conditions normales, la décharge des neurones
sensoriels du système visuel de la grenouille représente donc la présence d’une
mouche.
On objectera que ce n’est pas parce qu’un neurone décharge qu’il y a
représentation : une réaction réflexe reste a priori inconsciente. En outre, la grenouille
peut être victime d’un leurre ou d’une méprise : les neurones visuels que l’on croit
dédiés à la détection des mouches ne détectent en fait que des taches noires
mouvantes — que Pierre Jacob appelle des « mouches »17.
Ainsi, le naturalisme sémantique reflète-t-il sans l’éclairer le fonctionnement des
thermostats, le comportement d’unicellulaires comme la paramécie et peut-être des
réflexes de la grenouille. Le langage et les langues demeurent toutefois absents de
son argumentation : cette absence, comme l’absence de référence à la linguistique ou
toute autre science sociale, réalise subrepticement le programme de naturalisation.
Ainsi le naturalisme sémantique, mixte de mécanisme computationnel et de néodarwinisme,
ne propose-t-il que des modèles mécaniques ou animaux, à la différence
de la philosophie analytique qui donnait, depuis ce qu’on a appelé le linguistic turn, la
plus grande importance au langage.
Du réalisme philosophique au réalisme linguistique. — Si l’on fait de la signification
une connaissance et du langage un instrument de la pensée, le langage se définit
comme un instrument de représentation du monde. Dans le triangle sémiotique Mot-
Concept-Référent, de tradition scolastique, la relation primordiale entre le concept et la
16 Cf. Jacob, Pourquoi les choses ont-elles un sens ? (1997). La nature, ici encore, remplace
la Providence, comme en témoigne par exemple Rookmaaker : « C’est ici et nulle part ailleurs
que nous trouvons la vraie clef pour comprendre notre monde, le coeur de la matière, l’essence
de la bonne nouvelle annoncée à l’homme. Les choses ont une signification et un sens puisque
Dieu existe, et qu’Il créa toutes choses » (1981, p. 10).
17 Il n’est évidemment pas exclu qu’au cours de la phylogenèse des propriétés de saillance
perceptive ait été réélaborées dans la sémiogenèse. Mais ce qui caractérise les langues
humaines, c’est précisément leur autonomie à l’égard de tout objet (même absent). Certes les
images mentales sont traitées dans les mêmes zones cérébrales que les stimuli
correspondants, mais la saillance des signes est l’objet de la perception sémantique de valeurs
(culturelles) et non de percepts supposés « naturels ».
chose domine la relation entre le signe et le concept, elle sera donc au fondement de
la sémantique lexicale : la détermination de la signification (définie comme relation
entre le signe et le concept) ne sera achevée que par la détermination de la référence
(définie comme la relation entre le concept et la chose). Une signification sans
référence restera évidemment impensable.
La thèse de bon sens que le monde existe en dehors de nous se transpose en
deux postulats sur le langage. (i) Un postulat d’extériorité : le langage est extérieur au
réel et l’on en conclut que le monde humain serait le même sans le langage. (ii) Un
postulat de représentativité : le langage représente le réel. Les deux thèses sont liées,
car pour refléter une chose il faut lui être extérieur, selon le préjugé positif qui admet le
reflet mais exclut la réflexivité.
Nous opposerons au premier postulat que le langage fait aussi partie du réel et qu’il
n’y a aucune raison, même mauvaise, de l’en exclure. D’autre part, le monde humain,
le seul que nous puissions connaître, se définit à la fois par défaut et par excès à
l’égard de l’inconcevable monde en soi. Ses frontières sont limitées par nos capacités
tant perceptives que plus généralement cognitives18. Ajoutons à cela que la perception
est un processus hautement culturalisé : les diverses cultures et les milliers de langues
sélectionnent ou créent des catégories propres et des régimes spécifiques de
pertinence. Les frontières du monde humain sont indéfiniment étendues et remaniées
par la création toujours renouvelée d’une zone distale diversement décrite ou
constituée par les mythes, les religions, les sciences, et dont nous n’avons aucune
expérience perceptive directe, sinon par la perception sémiotique19. Le monde perçu et
le monde « imaginal », le monde restreint et le monde par excès ne sont pas
clairement séparés dans l’expérience : elle présentifie sans cesse ensemble
l’empirique et le transcendant, dans la référenciation aux objets présents mais aussi à
l’ensemble des corpus où leur nom apparaît, ce pourquoi il reste impossible de séparer
dénotation et connotation, ou encore signification lexicale, sens textuel et signifiance
intertextuelle : seules les contraintes de la pratique en cours peuvent privilégier l’une
ou l’autre de ces dimensions.
2. Trois voies du réalisme
Si le réalisme est de l’ordre de la croyance, il serait quelque peu discourtois de le
confronter à la croyance religieuse, mais l’on peut cependant l’éclairer par des
données anthropologiques. Dans l’histoire du réalisme, on peut distinguer trois options
(mais non trois phases) qui se superposent si bien qu’aucune d’elle n’a encore périmé
les autres.
Le réalisme magique. — S’appuyant sur Horton, Goody contrastait avec l’attitude
scientifique « l’attitude magique à l’égard des mots » : « Dans la pensée traditionnelle,
les mots, les idées et le réel sont intrinsèquement liés ; dans la science, les mots et le
réel sont indépendants » (1979, p. 93). Est-ce à dire que la thèse référentielle ne serait
pas scientifique ?
La postulation que l’ordre des mots soit lié essentiellement à l’ordre des choses ou
des pensées est soit une thèse magique, soit une thèse naturaliste. La pensée
magique et la pensée naturalisante s’opposent certes, mais l’on sait que la science (ou
du moins la technoscience) est née à la Renaissance des recherches sur la magie
naturelle (cf. Hadot, 2004).
On n’a pas pris assez garde que le signe positiviste fonctionne comme le signe
magique : si je prononce le nom, j’évoque une puissance au sens où je suscite sa
18 Nous ne percevons pas les ultraviolets ou les infrarouges, nous ne captons pas les
champs magnétiques, etc.
19 Cf. l’auteur, 2001 a.
présence et où l’invocation entraîne l’évocation20. Ce si-alors au fondement de toute
magie partage la même forme que le signe indiciaire : si fumée, alors feu, à cela près
que l’inférence est prospective plutôt que rétrospective. Dans ce modèle, le signifiant et
le signifié sont considérés comme deux simples objets en relation temporelle
nécessaire : le mot, objet signifiant, suscite la chose, objet signifié, et par un transfert
magique la chose suscitée devient la source de l’évidence référentielle.
La référence somme ainsi les deux principes de similitude et de contact auxquels
Frazer résumait les principes de la magie21. (i) La relation de similitude, l’homoioma
aristotélicienne, préside aux problématiques de la représentation très activement
développées aujourd’hui (en psychologie cognitive, en représentation des
connaissances notamment) et de l’iconicité (en linguistique cognitive). (ii) La relation de
contact est invoquée en sémantique logique : l’imposition ostensive continue d’agir
quand le référent initial a disparu, c’est là le fondement de la « rigidité » du nom propre
selon Kripke (1971), pour qui, par exemple, le nom d’Aristote désigne éternellement et
dans tous les mondes cet Aristote qui fut le précepteur d’Alexandre22.
Le réalisme religieux. — Les religions historiques n’ont pas seulement été élaborées
à partir des croyances magiques de l’animisme. Sans doute liées à l’invention de
l’écriture, reconfigurées à partir de textes écrits sacrés, dont la fixation et
l’interprétation suppose une caste de prêtres, elles ont introduit un rapport nouveau au
langage.
À l’origine du dispositif occidental qui gage le mot sur la chose se trouve sans doute
la tradition religieuse indo-européenne. Pour les anciens Indiens qui parlaient le
sanskrit, « le choix du nom correct est décisif, car le “nom” (naman) n’est pas une
apparence, une caractérisation extérieure, mais la réalité même de l’être désigné »
(Pinault, 1989, p. 300). Indispensable à l’opération sacrificielle, cette indiscernabilité de
la chose et du nom en assure magiquement l’efficacité.
Dans la Grèce archaïque — qui a fondé on le sait notre philosophie du langage — la
notion de mot est issue de celle de nom : tous les mots étaient appelés des noms
(onoma – ce mot est apparenté au sanskrit naman), car il n’existait pas d’autre façon
de les désigner. À son tour, la notion de nom procède de celle de nom propre ou
singulier. Désigner, c’est d’abord appeler par son nom un dieu, un homme ou une
chose, et les noms particuliers ont été longtemps considérés comme les premiers
mots, à l’origine du langage, car gagés sur l’Être23.
La philosophie du langage contemporaine et la linguistique qu’elle influence
demeurent fascinées par les noms, surtout les noms propres, qui représentent pour
elles l’idéal de noms purement référentiels. Pour certains même, le nom propre, pur
index, reste pointé pour l’éternité et dans tous les mondes sur une et une seule
20 D’où le tabou lexical et l’euphémisation, si nécessaires à la tranquillité sociale.
21 « Si nous analysons, résume Frazer, les principes de la pensée sur lesquels est basée la
Magie, nous trouverons qu’ils se résolvent à deux : le premier c’est que tout semblable appelle
son semblable, ou qu’un effet est similaire à sa cause ; le second, c’est que deux choses qui
ont été en contact à un certain moment continuent d’agir l’une sur l’autre, alors même que ce
contact a cessé. » (Frazer, 1981, p. 41). Frazer nomme le premier principe « Loi de similitude »
et le second « Loi de contact ou de contagion » ; ils seront repris par Freud et Mauss.
22 De manière révélatrice, Wittgenstein, dans une étude sur Frazer, avait déjà perçu le
rapport entre la métaphysique et la magie : « L’élimination de la magie a le caractère de la
magie elle-même. Car lorsque je commencai à parler du monde (et non de cet arbre ou de cette
table), que voulais-je d’autre qu’évoquer dans mon discours quelque chose de plus haut ? »
(Remarques sur le Rameau d’or de Frazer, Lausanne, L’âge d’homme, 1982, p. 12).
23 Dans son Commentaire sur Ezéchiel (1260-1270) le cabaliste Jacob ben Jacob Cohen
écrivait ainsi : « Si l’on scrute vraiment les noms propres humains, on trouve qu’eux aussi ne
font qu’un avec les essences (qu’ils désignent), de sorte que le nom ne peut être décroché de
l’essence, et inversement, car le nom est directement relié à l’essence… » (dans Scholem,
1983, p. 83).
personne. C’est nous l’avons vu la thèse absurde que défend brillamment Saul Kripke.
Ne fait-il pas alors retour aux sources indo-européennes de la philosophie
présocratique du langage : le nom, c’est le nom propre donné par le père, et qui peut
survivre à la mort ?24
Le principe référentiel de la signification, tel que tout mot désigne son référent, reste
un thème métaphysique : du moins la référence est-elle objet de dogme dans toutes
les religions abrahamiques. On ne voit pas comment il pourrait en être autrement dans
des religions où le monde a été créé par profération et où la vérité a été révélée, même
médiatement. Contester le réalisme, ce serait réduire les saintes Écritures à un flatus
vocis, disait saint Anselme en accusant Roscelin au Concile de Soissons25.
Le postulat positiviste. — Avec l’empirisme lockien, puis le sensualisme de
Condillac, les Choses du réalisme naïf ont remplacé pour les Modernes les Principes
de l’idéalisme, mais elles se placent comme eux au fondement de toute connaissance.
Si l’on tient le signe pour un objet physique comme un autre, comme font les
positivistes, de Russell à Morris, sa référence repose sur une inférence d’objet à objet ;
si au contraire on considère que le signe n’est pas un objet, l’inférence s’établit entre
une représentation de mot et une représentation de chose26. Dans les deux cas, la
contiguïté établie entre ses relata confère à l’inférence une valeur évocatoire.
Le modèle référentiel du signe convient donc aussi bien à l’animisme unissant dans
un même champ d’interactions les lois naturelles et les lois surnaturelles qu’au
réductionnisme cognitif assimilant les fonctionnements sémiotiques à des interactions
physiques, conformément à son programme de naturalisation du sens. Dans les deux
cas, les mots et les choses sont deux ordres inextricablement liés : pour l’animisme, ils
participent du même champ de forces, pour la sémantique naturaliste, ils participent du
même champ d’interactions matérielles.
En somme, la question du réalisme connaît trois réponses ordinaires qui accentuent
différemment le rapport entre les concepts et les choses. La réponse magique affirme
la détermination des représentations sur les choses. La réponse religieuse affirme leur
solidarité. La réponse positiviste maintient leur dépendance, par la détermination des
choses sur les concepts, d’où les théories naturalistes de la catégorisation, au premier
plan desquelles la théorie des prototypes. Malgré quelques allusions à la
phénoménologie, la linguistique cognitive maintient de fait ce dispositif, car la cognition
dépend crucialement du lien entre mots et choses établi par la référence. En devenant
un postulat scientifique, le lien référentiel a revêtu une nouvelle dignité : loin de devenir
problématique (sauf pour la linguistique saussurienne), il reste la garantie de la
connaissance, tant pour le cognitivisme orthodoxe que pour la linguistique cognitive.
Dans l’hypothèse anthropologique que nous avons argumentée (1996b, 2001b), le
lien entre les mots et les choses ne peut être compris en postulant une séparation
entre le Moi et le Monde ou entre la Pensée et l’Être. Cette séparation peut s’appuyer
sur la relative clôture organisationnelle de l’organisme, mais elle n’est pas fondée pour
autant : ce qui définit un organisme est précisément le couplage avec son
24 Sur le nom glorieux, cf. Gambarara, 1984, p. 108. La notion même de signification nous
paraît liée à cette survivance : la stèle tombale se nommait sêma, et cette notion a été étendue
à tout indice.
25 Au XVe siècle encore, contester le réalisme référentiel valut à Lorenzo Valla de sérieux
ennuis avec l’Inquisition, malgré ses hautes fonctions à la Curie et la protection personnelle du
Pape.
26 Cf. Kruzewski : « La représentation de l’objet et celle du mot qui signifie cet objet son
reliées par la loi de l’association en un couple inséparable. Ce sera, bien entendu, une
association par contiguïté » (Lettre à Baudouin de Courtenay, 1876, tr. in Utaker, 2002, p. 96).
Cette thèse sera maintenue par Jakobson : « Dans le langage référentiel, le lien entre le
signifiant et le signifié est, dans l’écrasante majorité des cas, un lien de contiguïté codifiée »
(1963, p. 241).
environnement. Or, chez l’homme, le langage est une instance de ce couplage : aussi
le sens n’est ni interne ni externe, mais immanent aux pratiques d’énonciation et
d’interprétation (l’auteur, 1989). La caractéristique de l’environnement humain est
d’être massivement sémiotique et l’on ne saurait pour le comprendre séparer le
sémiotique et le réel pour maintenir le dualisme traditionnel entre la Pensée et la
Matière. Les grands programmes cognitifs de naturalisation du sens ont cependant
maintenu ce dualisme en réduisant la signification à la référence.
3. Conséquences pour la linguistique
La sémantique linguistique trouve sa légitimité épistémologique dans ses efforts
pour sortir de la conception magique du langage dont les théories référentielles sont
vraisemblablement un ultime écho.
L’impératif ontologique. — Quelle que soit sa forme, magique, religieuse ou
philosophique, l’engagement réaliste suppose un engagement ontologique. Si le statut
ontologique des signes dépend de leurs référents, il faut une ontologie pour rendre
compte de ces référents ; elle est conçue ordinairement de nos jours, comme le
« mobilier ontologique » du monde : un inventaire de choses, celles-là même que les
ontologies du Web sémantique entendent représenter.
Le principe de cette objectivation se trouvait déjà chez Parménide dans la formule
« Il faut que ce qui est représenté (ta phronoumena) soit », que critique justement
Gorgias dans son traité (980 a, 10). Proclus, dans son commentaire du Cratyle (ch.
XXXVII), reprend l’argument parménidien sous cette forme : « Celui qui dit, dit quelque
chose ; or, celui qui dit quelque chose dit l’étant » (cf. Aubenque, 1962, p. 100).
L’usage du langage et la signification même du dire s’appuieraient ainsi sur la nature
des choses.
Cependant un doute s’élève : s’agit-il d’une norme déontologique imposant de parler
de quelque chose, ou d’une fonction ontologique du langage qui par nécessité
naturelle représenterait l’Être ? Les deux questions restent indistinctes, si bien que le
sophiste, par un usage non référentialiste du langage reste réputé dire le faux27 et donc
porter atteinte à la mission de l’humanité, voire travestir la nature des choses28.
De nos jours, les partisans de la référence évoquent encore Parménide, fondateur
de notre tradition ontologique. Siblot lui attribue ainsi la thèse que « l’usage d’un nom
pose qu’il est nom de quelque chose » (1990, p. 13), ce qui serait une préfiguration de
la preuve ontologique de saint Anselme29.
Anselme prouvait ainsi l’existence de Dieu : puisque nous le nommons, il existe30. Il
tirait alors argument d’une croyance partagée entre croyants, incroyants et mécréants :
la référence. Rien ne semble avoir vraiment changé quand Searle affirme : « Tout ce à
27 Cette norme morale se résume à choisir comme parangon et pierre de touche du langage
la prose, réduite à ses propositions apodictiques. Voir Austin, qui écrit posément : « La
plaisanterie, la poésie, sont des utilisations parasites du langage » (1962, p. 104).
28 Platon utilise alors le vocabulaire du travestissement sexuel.
29 La phrase la plus proche, issue de la doxographie tardive, chez Simplicius, serait, semblet-
il : « sur elles [les choses] les hommes ont apposé à chacune un nom qui la signale » (fr. XIX,
trad. Cassin).
30 Dans son Proslogion, saint Anselme (1033-1109) part du nom de Dieu et dit que rien de
plus grand ne peut être pensé (cf. Proslogion, Migne, CLVIII, col. 223). Le nom Dieu renvoie à
ce qui est plus grand que tout ; or, il est plus grand d’exister dans la réalité que dans
l’intelligence — Anselme s’appuie ici sur la thèse aristotélicienne que l’acte, comme
accomplissement (entéléchie), est supérieur à la puissance. En tant qu’il est plus grand que
tout, Dieu déborde notre intelligence et existe donc dans la réalité. La force de l’argument
repose sur les postulats que Dieu soit plus grand que tout, que la réalité soit disjointe de
l’intelligence et supérieure à elle comme l’acte à la puissance.
quoi l’on réfère doit exister » (1972, p. 121). Le raisonnement circulaire fait du postulat
de la capacité référentielle du langage la preuve ontologique de l’existence du monde.
À sa suite, Kleiber affirme ainsi : « Je ne puis renvoyer à quelque chose avec une
expression linguistique que s’il y a quelque chose à quoi référer, donc que si ce
quelque chose existe. » (1997, p. 17). On réfère à ce qui existe, donc ce à quoi on
réfère doit exister : la démonstration serait imparable si elle évitait la pétition de
principe. Le postulat référentiel est donc bien plus qu’une simple conséquence de
l’ontologie : il semble en effet conditionner sa constitution, puisque les arguments
donnés sur l’existence des choses prennent toujours la forme de propositions qui
présupposent cette existence, ne serait-ce que par leur forme apodictique.
L’invocation du réel. — Le postulat référentiel participe en outre à la définition
même du langage. Kleiber précise ainsi : « Le langage en tant que système de signes
est tourné vers le dehors, vers ce qu’on appelle ou ce qu’on croit être la réalité ou
encore le monde » (1999, p. 25). Comme il y a un « rapport sémiotique fondamental du
langage avec l’extérieur » (ibid. p. 26), la sémantique elle-même « n’a aucun sens si
elle n’est pas tournée vers (ce que nous croyons être) la réalité » (p. 11). Pourquoi les
langues seraient-elles intérieures et le réel extérieur ? Elles sont tout autant entre nous
qu’en nous ; et ne font-elles pas partie de la réalité ?
Moins nuancé, Siblot appelait de ses voeux « une linguistique qui n’ait plus peur du
réel » (1990) et invoquait le « fondement réaliste de la linguistique » (1996, p. 153).
Mais n’est-ce pas précisément par sa remise en cause du réalisme que la linguistique
a pu prendre son autonomie à l’égard de la philosophie du langage et prétendre à bon
droit devenir une discipline scientifique ?
La linguistique resterait ainsi la seule science qui croie que le réel est en dehors
d’elle31 : en effet, si le langage est un instrument de représentation, elle a besoin d’une
théorie du représenté, c’est-à-dire de l’Être, assimilé positivement au monde. On
comprend alors pourquoi la logique et à sa suite la grammaire ont déployé tant d’efforts
pour que le langage ne soit pas considéré comme un niveau d’objectivité autonome,
pourquoi enfin tant de linguistes contemporains s’ingénient à sortir du langage pour lui
substituer une autre scène, psychique ou mondaine.
Bref, la signification a généralement été réduite à une référence : soit elle est
externe et conduit à une réduction physicaliste ; soit, par une involution cognitive, elle
est interne et engage à une réduction mentaliste. Dans tous les cas, le sens n’étant
pas “dans” le langage, on conclut qu’il est ailleurs, dans une extériorité physique ou
dans une intériorité psychique.
Aussi l’épistémologie saussurienne a-t-elle été taxée d’immanentiste. Vandeloise
s’étonne : « Comment les structuralistes pouvaient-ils rendre ces significations
immanentes, c’est-à-dire indépendantes du monde extérieur ? » (1991, p. 72),
objection reprise par Siblot (1996, p. 149) : « Selon le principe d’immanence du sens,
dans sa version radicale, l’effacement du réel est absolu, et le monde naturel n’existe
qu’en tant que signification et catégories linguistiques ».
Nous ne pouvons ici discuter de la méthode immanente chez Hjelmslev, qui
entendait par là décrire le langage sans avoir à l’expliquer par des déterminations
externes. Mais nous avons rappelé comment le principe différentiel de la sémantique
structurale contredit l’immanentisme. Quant au texte, s’il fallait chercher une
immanence à son sens, elle serait temporaire : le sens du texte est immanent à sa
situation d’interprétation, pourtant transitoire et variable (cf. l’auteur 1989, 1994). Aussi,
tel qu’il est ordinairement formulé, le reproche d’immanentisme se complète
inévitablement par une croyance dans la transcendance du réel, identifié au monde de
la macrophysique naïve, ce qui reste une caractéristique du positivisme.
31 Dans la tradition épistémologique, pourtant, c’est à chaque science de structurer son objet,
et de le produire, dans tous les sens du terme, en tant que réel.
Si le sens n’est pas réputé immanent au langage, c’est en général qu’on le croit
immanent aux choses : ainsi le sens de banane serait-il une banane. Et s’il est
immanent aux choses, c’est qu’il en exprime l’essence. Une sémantique « bien faite »
se devrait alors de décrire ce que sont effectivement les choses, et l’on ne connaîtrait
le sens du mot vache que si l’on est en mesure de dire ce qu’est une vache (cf.
l’auteur, 2005).
En affirmant l’immanence de la substance dans les choses, on répète précisément
le geste aristotélicien. Toutefois, si le réalisme traditionnel se fondait sur une ontologie
des substances, cette ontologie a été abandonnée par la physique dès la fin du XIXe
siècle ; puis le physicalisme lui-même a été abandonné par les physiciens, pour rester
l’apanage des philosophes naturalisants, tant en philosophie du langage qu’en
philosophie de l’esprit.
Retour à la raison : de l’éthique à la morale. — Le postulat référentiel reste au
fondement du rationalisme ordinaire, car il assure que l’ordre de nos pensées
correspond bien à l’ordre du monde32. Comment toutefois le garantir, puisqu’il repose
sur la formulation logico-grammaticale d’un postulat d’objectivité ? Pour cela Kleiber
affirme : « Pour que l’on ait la phrase Le chat est sur le paillasson, il faut qu’il y ait un
chat, un paillasson, et que le premier soit sur le second » (1997, p. 21). On reconnaît
dans cette phrase une variante de la célèbre proposition de Tarski : « La neige est
blanche est vrai, si et seulement si la neige est blanche »33. Mais alors que la phrase
de Tarski exprimait dans la plus pure tradition aristotélicienne une théorie
correspondantiste de la vérité, celle de Kleiber la transpose en théorie
correspondantiste de l’existence : pour qu’il existe une proposition P, il faut qu’il existe
l’état de choses P. Cependant, on ne peut inférer une existence d’une ou plusieurs
propositions qui n’affirment rien quant à l’existence34.
Comme Jacques Monod l’a justement noté, « poser le postulat d’objectivité comme
condition de la connaissance vraie constitue un choix éthique et non un jugement de
connaissance, puisque selon le postulat lui-même, il ne saurait y avoir de
connaissance ‘vraie’ antérieure à ce choix arbitral » (1970, p. 191). La question éthique
du lien du langage avec la vérité se trouve ici en jeu. Dès lors que le langage est
instrument de connaissance, il faut lui ménager les moyens de dire le vrai et censurer
ceux qui l’emploient à des usages ludiques ou mensongers, considérés comme
également immoraux, car ils détournent le langage de sa fonction et l’humanité de son
devoir de connaissance — d’où par exemple la stigmatisation platonicienne des
sophistes.
Dans le livre Gamma de la Métaphysique, Aristote dénonce ceux qui parlent pour le
plaisir de parler (legein logou kharin), faute de parler de l’Être. Comme « ne pas
signifier quelque chose, c’est ne pas signifier » (cf. a 21), ces gens-là sont des pseudohumains,
qui ressemblent à des plantes (homoios phutoi), autant dire des légumes. En
effet, leur langage reste sans signification ; or, la signification est la condition
transcendantale du langage35. Puisque la signification n’est autre que le rapport à
l’Être, un langage sans rapport à l’être exclut de l’humanité celui qui le tient.
32 Cette tâche délicate était jadis dévolue à l’Intellect archétype ou à la Providence.
33 Quand une proposition sans guillemets passe pour exposer littéralement l’état de choses
que désigne la proposition entre guillemets qui lui correspond, on présuppose, par cet artifice
typographique même, la validité du postulat référentiel que l’on cherche à établir.
34 Ainsi des universelles qui peuvent être vraies tout en portant sur une classe vide, comme :
« Tout monstre du Loch Ness est un animal aquatique » ; cf. Blanché, 1967, p. 229.
35 Legein, c’est legein ti, 1006, a3, 16, 22. Ce postulat, qui s’appuie simplement sur la
transitivité du verbe legein, demeure aujourd’hui inchangé : « Parler, c’est parler de quelque
chose. » (Siblot, Dictionnaire de Praxématique, sv. Prédicat de réalité) Aristote. Ce « quelque
chose » est nécessairement l’Etre : « Que nommons-nous, si nous ne pouvons nommer
l’essence de ce qui est ? La seule chose qu’en fait nous pouvons dire, c’est notre rapport aux
Parler de l’Être, c’est dire le vrai, ce qui exclut la contradiction. Comme l’a montré
Jan Lukasiewicz (1910), le principe de non-contradiction témoigne chez Aristote d’une
exigence éthique et non aléthique : sans lui, les hommes ne pourraient vivre en
commun. Cette préoccupation éthique a eu de grandes conséquences, puisqu’elle
préside chez Aristote à la division du langage en deux parts. La première est faite des
propositions susceptibles de vrai et de faux selon une logique bivalente directement
fondée sur l’ontologie puisque le vrai correspond à l’Être et le faux au Non-Être36. La
seconde est celle des propositions ni vraies ni fausses, comme les prières (euché),
commandements ou voeux, renvoyées à la rhétorique faute d’être susceptibles d’un
jugement de vérité. Voilà sans doute le premier des partages qui ont abouti de nos
jours à la distinction entre sémantique vériconditionnelle et pragmatique, et qui
traditionnellement ont séparé les problématiques logico-grammaticale et rhétorique /
herméneutique.
La distinction entre l’emploi référentiel du langage et l’abus non-référentiel que l’on
déplore s’est généralement teintée de moralisme, comme en témoignent les critiques
indignées qu’adressent à Saussure Ogden et Richards, ou encore la condamnation de
la poésie chez Austin. La croyance dans l’ordre référentiel semble en effet garantir
ultimement l’ordre social, tant étatique que religieux. Est-ce vraiment un hasard si la
sémantique vériconditionnelle, florissante dans les pays calvinistes, populaire dans les
pays luthériens, s’étiole dans ceux qui furent les bastions de la Contre Réforme et où
l’on ne tient pas pour acquis que tout langage doive dire le vrai ?
Est-ce encore un hasard si les ontologies, aujourd’hui massivement financées, ont
trouvé la faveur des décideurs ? La fixation d’un ordre des choses, qui plus est dans
des structures hiérarchiques, ne peut que plaire à ceux qui se trouvent au sommet des
organigrammes, dieux ou ministres. Les théories qui simplifient le monde paraissent de
nos jours plus scientifiques que celles qui tentent de cerner sa complexité : les théories
référentielles semblent « dures », car elles prétendent à la formalisation et les théories
interprétatives sont jugées « molles », dès lors qu’elles reconnaissent l’inanité du
référentialisme.
Pour une linguistique des textes des valeurs — Les discussions millénaires sur la
référence reposent sur une définition non linguistique de l’unité de signification.
Comme le postulat réaliste assimile la signification à la désignation, il en découle qu’au
caractère discret des objets correspond le caractère discret des unités qui les
désignent : ainsi Fellbaum (1998) regrette-t-elle que les français n’aient pas de mot
pour dire potato !
L’idée que l’on isole un signe et que l’on cherche ensuite à lui attribuer une
signification reste cependant illusoire, car toute valeur est contextuelle : la question du
sens d’un mot oiseuse tant qu’on ne sait pas où il est attesté. Le mot isolé n’existe pas
et la sélection même du signifiant dépend de l’interaction sémiotique entre signifiant et
signifié37.
êtres et aux choses » (Siblot, DP, sv. Nomination). L’homme, le nous destinal, reste l’obligé
d’un monde déjà posé, en-dehors métaphysique qui ne laisse aucune place à sa créativité.
36 L’apodictique a été fondée en morale religieuse par le christianisme : « Que votre parole
soit oui ou non. Le reste est inspiré par le diable. » (Mt, 5, 37).
37 Cf. Saussure : « Dans chaque signe existant vient donc S’INTEGRER, se post-élaborer une
valeur déterminée […], qui n’est jamais déterminée que par l’ensemble des signes présents ou
absents au même moment ; et comme le nombre et l’aspect réciproque et relatif de ces signes
changent de moment en moment d’une manière infinie, le résultat de cette activité, pour chaque
signe, et pour l’ensemble, change aussi de moment en moment dans une mesure non
calculable. » (2002, p. 88). Comme le signe saussurien est toujours double, toujours à
interpréter et discrétiser, il semble que ce soit l’interprétation, en tant que perception du signifié,
qui permette de percevoir corrélativement (et non ensuite) l’entité sémiotique – qui n’a rien d’une
unité stable.
On définit traditionnellement le mot (catégorématique) comme support de la
signification entendue comme référence. Or le mot, simple unité graphique, n’est pas
une unité linguistique. Les unités linguistiques à ce palier de complexité sont : (i) le
morphème (pour lequel le problème de la référence ne se pose pas, ou du moins ne
peut être posé par les théories référentielles ordinaires : par exemple, quelle serait la
référence de –ai- ou –s en français ?) et (ii) la lexie, qui peut compter un ou plusieurs
mots et connaître divers degrés de figement ; la lexie est un passage d’un texte et sa
signification, son identification même comme unité, ne sont déterminables que par
référence (au sens philologique) à ce texte38.
Voici deux siècles, l’essor de la linguistique comparée a permis de confirmer
systématiquement que les lexiques des langues avaient des structures variables et ne
« reflétaient » aucunement un même « monde ». Mais ces résultats, approfondis par
des auteurs aussi divers que Sapir, Hjelmslev ou Coseriu, ne tiennent aucune place
dans la réflexion actuelle sur les ontologies, qui s’appuie sur des linguistiques
universelles39 et non sur les linguistiques générales et comparées. Ainsi, dans le
domaine des ontologies, on ne s’avise guère de cette évidence : « Les relations
fondamentales qui structurent le lexique sont tout à fait distinctes et indépendantes des
relations que nous concevons entre les référents » (Dalbéra, 2002, p. 98). Cependant,
les constructeurs d’ontologies stipulent des relations entre des référents supposés
indépendants des langues, pour en dériver les relations internes au lexique des
différentes langues.
Considérons aussi le palier textuel, d’autant plus intéressant pour notre propos que
la problématique référentielle ne peut en tenir compte. Les théories des
Représentations discursives (Kamp, Asher) se limitent à étudier des relations de
coréférence entre quelques phrases, les théories des mondes possibles, dérivées de
l’ontologie leibnizienne, restent tautologiques : on appelle « monde du texte » un
monde que l’on construit à partir de lui pour sauver le principe référentiel. Les partisans
de la sémantique vériconditionnelle préfèrent dire que la valeur de vérité des textes
dépend exclusivement de celles de leurs propositions, et qu’en général elle reste
indécidable40.
Dans le cadre d’une sémantique interprétative, on peut traiter la question de
l’impression référentielle en termes de perception sémantique (au palier
microsémantique) et de régime mimétique au palier textuel, en proposant une typologie
des effets de réel (de la phrase au texte, cf. l’auteur, 1987, 1992). Si nous ne pouvons
détailler ici à nouveau ces propositions, donnons un exemple de régime mimétique
caractérisé par le réalisme empirique : c’est précisément le monde du sens commun
que mettent en scène les exemples de linguistique qui servent entre autres à
accréditer la thèse référentielle. Les exemples comme Ils sont arrivés avec de grosses
valises, Le chat est sur le paillasson, ou Max coupe le salami avec un couteau laissent
deviner que le réel auquel réfèrent les linguistes est le monde du sens commun, forme
fruste que concrétisent les romans réalistes : en témoigne la surabondance des mots
concrets, qui, comme l’a établi Douglas Biber, restent caractéristiques de la fiction41.
38 Par exemple, monte au créneau compte trois lexies dans Bayard monte au créneau et une
seule dans Rocard monte au créneau. Pour des développements, on pourra au besoin se
reporter à l’auteur et coll. 1994.
39 La première théorie chomskyenne a formé le cadre conceptuel de George Miller, créateur
de la première grande ontologie contemporaine, WordNet.
40 C’est pourquoi Strawson affirme posément que l’Iliade et l’Odyssée sont fallacieuses
(spurious).
41 Au risque de persifler un peu, on pourrait en conclure que l’exemple est ainsi un sousgenre
« littéraire », transposé dans le discours linguistique, où la fiction « réaliste » tient lieu de
réel empirique : l’exemple forgé, toujours majoritaire en linguistique française, permet de se
protéger des « irrégularités » constatées dans les corpus, mais encore concrétise le monde de
sens commun qui sert de norme aux théories de la référence.
Au sein du texte, en instaurant des rapports complexes et évolutifs entre fonds et
formes, la textualité crée un effet de monde. Entre textes, les mêmes sortes de
relations créent un effet d’univers. Il s’agit bien de mondes et d’univers sémantiques
(descriptibles notamment en termes de thématique et de dialectique), non de
« mondes possibles » qui seraient des ontologies fantomatiques, concrétisation des
illusions référentielles. Bref, un texte crée un monde de références – au sens
bibliographique du terme – dans la mesure où chaque texte renvoie, ne serait-ce que
par son genre, à d’autres textes qui relèvent du même genre. La référence logique
cède alors la place à la référence philologique et la théorie naïve de la dénotation
lexicale se voit suppléée par la théorie interprétative du sens textuel.
Dans son poème, Parménide entendait fonder une cosmologie, et son ontologie se
situe d’ailleurs dans la tradition des cosmologies présocratiques (cf. Bollack, 2007).
Évidemment indépendant des cultures et des valeurs humaines, le cosmos a donné
naissance au Dieu des Philosophes, Deus sive Natura, non anthropomorphe et
affranchi de toute incarnation. La création du monde des choses par la métaphysique
est l’aboutissement de l’effort de la philosophie présocratique pour sortir du panthéon
et constituer un autre monde que l’univers hiératique des poèmes homériques et
hésiodiques. Toutes les propositions (vraies) portant sur le monde des choses seront
considérées comme des énoncés de fait, ouvrant ainsi la possibilité d’une vérité
scientifique indépendante des volontés divines et autres forces secrètes.
Dans le Peri hermeneias (17a), Aristote limite ainsi l’étude du langage aux
propositions décidables, susceptibles de vrai ou de faux, et il renvoie les autres à la
rhétorique. Cette décision scelle l’alliance millénaire de la grammaire et de la logique,
fait de l’étude du langage une science ou du moins un savoir distinct de l’art rhétorique.
Dès lors, deux manières de considérer le langage se distinguent, voire s’opposent. La
première en fait un instrument de connaissance par la représentation de l’ordre des
choses, la seconde un moyen d’action sociale, qui ne prétend pas à la vérité, mais à la
certitude. Rétrospectivement, on pourrait considérer que la séparation entre les
sciences et les lettres était là déjà en germe, comme la séparation infondée des « deux
cultures », littéraire et scientifique, dont la linguistique a toujours pâti.
Par son fondement ontologique non questionné, le réalisme reste le plus important
des postulats métaphysiques qui empêchent encore la linguistique d’affirmer son
autonomie épistémologique et favorisent son démembrement entre les sciences de la
cognition et les disciplines de la communication.
Une autre voie cependant reste ouverte. Elle pourrait trouver matière à réflexion
chez un Aristote resté presque inconnu de la tradition logico-grammaticale qui pourtant
s’est toujours recommandée de lui. Dans Les politiques, il écrivait : « Seul parmi les
animaux, l’homme a un langage. [11] Certes la voix est le signe du douloureux et de
l’agréable, aussi la rencontre-t-on chez les animaux ; leur nature, en effet, est
parvenue jusqu’au point d’éprouver la sensation du douloureux et de l’agréable et de
se les signifier mutuellement. Mais le langage existe en vue de manifester l’avantageux
et le nuisible, et par suite aussi le juste et l’injuste. [12] Il n’y a en effet qu’une chose
qui soit propre aux hommes par rapport aux animaux : le fait que seuls ils aient la
perception du bien, du mal, du juste, de l’injuste et des autres notions de ce genre. Or
avoir de telles notions en commun, c’est ce qui fait une famille et une cité. » (Les
politiques, I, 2,1253 a, pp. 91-93).
Des sensations positives ou négatives, des émotions qui affectent les animaux et
font l’objet de la communication animale, on passe ainsi, avec le langage, aux
évaluations et aux sentiments, enfin aux valeurs (éthiques) comme fondement de la
société humaine. En tant que véhicule et lieu d’élaboration des valeurs, le langage fait
de l’homme le seul animal politique. Nous sommes là aux antipodes de la conception
réaliste du langage, qui en fait, par la référence, un simple instrument de la
représentation (homoioma, similitudo) des choses mêmes. En effet, les valeurs
exprimées par le langage sont relatives à des cultures, des sociétés, des groupes
sociaux. En outre les significations linguistiques sont définies relationnellement comme
des valeurs – au sens saussurien du terme, et ces valeurs internes aux textes sont
corrélées aux valeurs externes qui relèvent de la doxa sociale (cf. l’auteur, 2005a).
Les deux conceptions du langage, ontologique et culturaliste, se distinguent ainsi :
la première rapporte le langage aux faits, assimilés aux choses42., et privilégie le
langage des faits ; la seconde rapporte le langage aux valeurs, tant internes
qu’externes. Sans avoir pu trouver d’articulation satisfaisante, ces deux conceptions
rivalisent de longue date ; par exemple, la distinction entre dénotation et connotation,
tributaire de la distinction entre la substance permanente et les accidents variables et
inessentiels, a-t-elle ainsi reflété la division entre faits et valeurs au sein même des
théories de la signification.
Cependant, les objets culturels ne sont pas de l’ordre des choses mais de l’ordre
des valeurs. En outre, comme les référents mêmes ne nous sont donnés à voir que
dans des cultures, ils ont à être reconnus et prisés pour être discernés comme objets.
Or, Les valeurs sont objet de certitude, les faits de vérité. Dès lors les jugements sur
les objets culturels n’appartiennent pas à l’ordre du vrai mais du certain. Mieux, la
référence même est faite de valeurs, car le jugement même de réalité se résume à un
jugement de valeur et de dignité ontologique : les jugements sur l’existence de Dieu,
par exemple, procèdent de la foi s’ils sont positifs. Même pour les faits scientifiquement
établis, c’est ultimement une croyance qui fait de la vérité une certitude.
L’inclusion des faits dans les valeurs, la dépendance des objets du monde à l’égard
des objectivations culturelles qui les instituent demeurent inconcevables pour les
tendances dominantes de la philosophie du langage contemporaine et récusent aussi
bien le « réalisme naïf » dont se réclame Lyons que le « positivisme » revendiqué par
Kleiber.
Peut-t-on toutefois constituer une science du certain ? C’est l’enjeu même des
sciences de la culture. La sémantique, tout particulièrement, est une science des
valeurs : elle entend objectiver pour les étudier les valeurs communes, telles qu’elles
sont exprimées et contestées dans les textes, la doxa comme les paradoxes (cf.
l’auteur, 2005a), et elle dispose à présent, avec le traitement de corpus numériques,
des moyens pratiques de traiter empiriquement cette question. La référence ne lui
échappe pas pour autant, mais elle change de statut et perd tout caractère critérial : le
monde référentiel n’est en effet qu’une réification de la doxa positiviste. C’est donc
seulement parce qu’elle réifie la doxa que la référence peut encore intéresser la
sémantique, mais en tant que croyance et non plus en tant que « fait », encore moins
en tant que principe fondateur de la signification.
N. B. : J’ai plaisir à remercier ici Évelyne Bourion. Cette étude appartient au même cycle de
recherches que Les mots sans les choses (2005b) et Analyse sémique et référence (2005c) où
l’on trouvera au besoin des développements complémentaires.
Sous le titre Obscure référence, une version très partielle de cette étude est à paraître sous
la direction de Pierre Frath dans les actes du colloque Res per nomen (Reims, mai 2007).
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