Antoine Compagnon Septième leçon : Naissance de l’écrivain classique

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Antoine Compagnon

Septième leçon : Naissance de l’écrivain classique

La littérature est devenue une haute valeur culturelle depuis le milieu du xixe siècle, entre 1830 et 1850.  C’est la thèse de Paul Bénichou, qui, dans Le Sacre de l’écrivain, 1750-1830, fait l’histoire de la « dignification de la littérature profane » (p. 13), c’est-à-dire l’émancipation de la littérature par rapport à l’autorité de la religion, et même la substitution de l’autorité de la littérature à celle de la religion. Les écrivains devinrent les héros et les saints du xixe siècle. Sartre, dans Qu’est-ce que la littérature ?, situait le tournant autour de la Révolution de 1848, après une transformation du statut de l’écrivain qui remonte à 1789 : « Le commerce qu’il entretenait avec la caste sacrée des prêtres et des nobles le déclassait réellement […]. Mais, après la Révolution, la classe bourgeoise prend elle-même le pouvoir. » L’écrivain refuse alors de « rentrer dans le sein de la bourgeoisie », qu’il méprise après deux cents ans de faveur royale : « parasite d’une classe parasite, il s’est habitué à se considérer comme un clerc ». L’écrivain se situe en dehors des classes. Belle âme, il refuse l’utilitarisme bourgeois et oeuvre pour le triomphe spirituel de la Contre-Révolution : ce sera le grief de Sartre contre Baudelaire et Flaubert, qui n’ont pas choisi le camp du progrès en 1848 et après. Bourdieu, lui, évoque l’« autonomie » croissante de la littérature à partir de 1850, c’est-à-dire l’identification de la valeur littéraire à une littérature restreinte, une littérature de littérateurs et pour littérateurs, coupée de la vie sociale et de la « littérature industrielle », comme disait Sainte-Beuve. La date varie quelque peu, mais tous ces auteurs observent que les notions de littérature et d’écrivain prirent, entre 1750 et 1850, les sens qui nous sont familiers et comme naturels depuis lors. Nos notions modernes de littérature et d’écrivain sont toujours celles qui se sont instituées au début du xixe siècle.

Elle ne sont toutefois pas nées d’un seul coup. Nous nous intéresserons aujourd’hui à l’émergence lente de ces deux notions dès le xviie siècle, ou à leurs prémices.

Survivance du poète enthousiaste

Le poète est encore un prophète à la Renaissance, un maître de vérité comme en Grèce, car la source de la poésie est divine, réside dans le furor poeticus. Comme Bénichou le rappelle, les théologiens du xvie siècle font « l’apologie de la poésie au niveau spirituel le plus haut » (p. 13), et Ronsard lui-même décrit les poètes comme « des prestres agités », distincts du reste des hommes :

                                Ils chantent l’univers

                                D’une vois où Dieu abonde.

Ou :

                                Dieu est en nous, et par nous fait miracle

                                Si que les vers d’un poëte ecrivant

                                Ce sont des dieus les secrets et oracles

                                Que par sa bouche ils poussent en avant.

Tous les motifs antiques se retrouvent dans l’« Ode à Michel de l’Hospital » : « l’esprit divin insufflé aux poètes, leur mission comme interprètes des secrets d’en haut, leur autorité comme juges des rois et distributeurs des gloires de ce monde, la sotte hostilité et persécution du vulgaire à leur encontre » (p. 14). Pontus de Tyard définit l’enthousiasme poétique comme « l’unique escalier par lequel l’âme peut trouver le chemin qui la conduise à la source de son souverain bien et félicité dernière ». Montaigne soutient encore la doctrine antique de l’inspiration poétique :

« (b) Mille poëtes trainent et languissent à la prosaïque, mais la meilleure prose ancienne, (c) et je la seme ceans indifferemment pour vers, (b) reluit par tout, de la vigueur et hardiesse poëtique, et represente quelque air de sa fureur : Il luy faut certes quitter la maistrise, et preeminence en la parlerie. (c) Le poëte, dit Platon, assis sur le trepied des Muses, verse de furie, tout ce qui luy vient en la bouche : comme la gargouïlle d’une fontaine, sans le ruminer et poiser : et luy eschappe des choses, de diverse couleur, de contraire substance, et d’un cours rompu. Et la vieille theologie est toute poësie, (disent les sçavants,) et la premiere philosophie. C’est l’originel langage des Dieux » (III, 9, 973).

« Fureur », « furie » caractérisent à ses yeux la poésie (qui se trouve aussi dans la prose), et l’égale à la théologie et à la « première philosophie ». S’agit-il pourtant d’une croyance ou d’une convention générique ?

Cette prééminence absolue du poète, peu compatible au demeurant avec la doctrine chrétienne, se rattache au néoplatonisme de la Renaissance, et le poète-vates risque de supplanter le prêtre comme autorité spitituelle. Or les poètes de cour, comme Ronsard, revendiquent encore le statut de conseillers des princes. C’est beaucoup, et une telle ambition religieuse et politique n’était probablement plus recevable en France après les débuts de la Renaissance.

Bientôt, l’émancipation profane de la littérature de l’âge classique devait jouer contre cette ambition, et Boileau, dans l’Art poétique, sépare nettement le profane et le sacré :

                                De la foi d’un chrétien les mystères terribles

                                D’ornements égayés ne sont point susceptibles (III, 199-200).

On assiste alors à la sécularisation de la littérature. La communication est rompue entre littérature et religion, sans « plus de place pour l’enthousiasme poétique comme instituteur du genre humain » (p. 16). Le point de départ de l’étude de Bénichou est donc le passage du sacerdoce de Ronsard au métier du xviie siècle, car la réforme poétique de Malherbe coïncida avec la liquidation de la poésie sacrée dans la France monarchique : les hautes doctrines néoplatoniciennes de la Pléiade sont abandonnées, et le sacerdoce poétique est refoulé par l’Église de la Contre-Réforme comme par l’État de la monarchie triomphante. Malherbe, suivant Racan, jugeait ainsi que « c’était sottise de faire des vers pour en espérer autre chose que son divertissement, et qu’un bon poète n’était pas plus utile à l’État qu’un bon joueur de quilles ». La poésie se réduisant à la versification, à une technique, lui reste seule associée l’idée de l’utilité morale des lettres, leur dignité consistant dans leur action sur les moeurs et sur la civilité, seul domaine social qui leur reste concédé.

Mais la haute mission de la littérature sera pourtant réclamée au xviiie siècle, avec le surgissement du philosophe, puis du philosophe penseur, suivant un nouveau sacerdoce romantique incarné dans le poète légendaire, plus tard dans l’intellectuel, tel que Sartre devait en résumer la tradition dans Les Mots.

Tel est le vaste mouvement esquissé par Bénichou dans l’introduction de son histoire magistrale de l’écrivain romantique. Avant le sacre de l’écrivain au xixe siècle, cependant, les xviie et xviiie siècles jeté les bases de l’autonomie profane de la littérature, notamment par la fondation des institutions qui devaient la sociabiliser durablement : création des académies, développement du commerce des oeuvres, élaboration du droit des auteurs, multiplication des palmarès, appartition de genres nouveaux comme les dictionnaires, ou consécration d’autres genres comme la tragédie. Alain Viala, dans la lignée de Bourdieu, a ainsi analysé les changements du statut social du « champ littéraire » durant l’âge classique. L’enseignement, l’éloquence, l’édition se transforment, et derrière le mythe du Grand Siècle et la poignée de « grands écrivains de la France » que la postérité a placés au Panthéon, Viala a considéré la masse des écrivains du xviie siècle du point de vue de leur carrière, comme Raymond Picard avait déjà étudié La Carrière de Racine (Gallimard, 1961), sans préjuger de leur valeur au yeux de la postérité. La formation des institutions de la vie littéraire a accompagné l’émergence des notions de littérature et d’écrivain au sens moderne, en particulier le réseau des académies et le mécénat étatique. Suivant Viala, « la littérature acquiert une valeur autonome dans le mouvement qui fait naître ou se renforcer la part instituée de sa pratique » (p. 10).

Les conflits de l’âge classique sur le sens et la valeur des termes littérature et écrivain sont le meilleur signe de la consécration croissante du domaine littéraire dans son autonomie. Ces termes ne sont pas encore figés, il entrent en concurrence avec des désignations plus traditionnelles. Mais les rôles et termes relatifs à l’activité littéraire se sont peu à peu stabilisés dès le xviie siècle. C’est pourquoi la constellation des désignations contemporaines, ainsi que leur redistribution, méritent d’être explorées.

La montée du terme d’écrivain à l’âge classique, au détriment des autres appellations, suivant Viala, souligne l’hégémonie peu à peu conquise par la littérature dans le champ culturel, bien avant que Carlyle ne fasse de l’écrivain le héros des temps modernes.

L’expression « profession des lettres » est courante chez Montaigne pour désigner l’activité littéraire, c’est-à-dire l’humanisme érudit (I, 25, 138a) ; les termes « gens de lettres » ou « homme de lettres » sont les plus communs au début du xviie siècle, comme dans le Discours de la méthode, où Descartes parle de « lire des livres ou fréquenter des gens de lettres ». Mais le terme est de plus en plus associé au pédantisme et devient péjoratif au yeux de l’honnête homme dans la tradition de Montaigne. Les doctes et les lettrés, rappelle Viala, semblent un peu ridicules aux yeux des mondains, qui s’en amusent. Tallemant des Réaux, mondain, bourgeois riche, amateur de littérature, ridiculise ainsi Ménage, lettré aspirant à la mondanité et exhibant son savoir, en le traitant de « Jean-de-Lettres ». La Fontaine, plus apprécié des mondains, est encore pour Tallemant, en 1657-1659, « un garçon de belles lettres, et qui fait des vers », non un écrivain ou auteur mais un versificateur, même s’il n’est pas, lui, disqualifié comme « Jean-de-Lettres ». La condamnation des doctes auprès du public passe par des satires fréquentes contre les pédants. Et tout rôle dans l’État leur est dénié. Le poète crotté et le pédant ridicule sont des images répandues et redoutables de l’écrivain au xviie siècle, chez Sorel, Racan, Balzac, et bien sûr dans Les Précieuses ridicules et Les Femmes savantes. L’appellation d’homme de lettres ou de gens de lettres, ou de « gendelettres », reste d’ailleurs toujours vaguement dévalorisante aujourd’hui, et ne désigne plus que l’aspect le plus institué de l’activité littéraire.

Cette évolution est signe que l’art d’écrire se sépare du savoir érudit, que l’invention et l’originalité sont de plus en plus privilégiées en face de l’érudition. La figure de l’antiquaire, s’intéressant aux choses du passé non d’un point de vue d’esthète mais de collectionneur, deviendra un épouvantail pour les philosophes, Diderot notamment, à l’époque des Lumières (voir encore le nom de Casaubon, grand antiquaire du xvie siècle, donné à un personnage ridicule de George Eliot).

Au lettré, figure en voie de dévalorisation, s’oppose au début du xviie siècle le poète ; au commentateur, l’artiste ; au savoir érudit, la maîtrise de la forme, elle, valorisée. Poète recouvre encore aussi bien vers que prose, comme une citation de Montaigne l’a rappelée plus haut, soit tout le domaine de la littérature d’art et de divertissement par opposition à la littérature savante. Le roman fait partie de la poésie (la Franciade est un roman pour Ronsard), et le poète, dans la tradition de la Pléiade, reste un rôle noble : il est inspiré des dieux, puis parfait savant et artiste. Quant à l’épopée, genre suprême, elle représente à la fois le monument de la beauté et du savoir.

Là aussi, pourtant, une redistribution est en cours. Si la poésie est encore un « art divin » pour Boileau, il s’ensuit qu’il refuse le nom de poète aux simples versificateurs, c’est-à-dire à la plupart :

                                Souvent l’auteur altier de quelque chansonnette

                                Au même instant prend droit de se croire poète

                                Il ne dormira point qu’il n’ait fait un sonnet (II, 197-9).

De même, le poème se limite pour Furetière à la seule épopée, à l’exclusion des petits genres. Les hautes doctrines de la Pléiade sont abandonnées, la prose ne fait plus partie de la poésie, la distinction traditionnelle du poète, de l’historien et de l’orateur, qui suffisait jusque-là à recouvrir l’ensemble des possibles, se diversifie en raison du progrès de la conception artificielle du poète qui perturbe cette ancienne tripartition. Comme la poésie s’identifie désormais au métier du vers, le terme de poète ou bien reste valorisé, comme chez Boileau, mais en voyant son application restreinte au seul grand genre épique, ou bien il est franchement dévalorisé.

Les signes de mépris pour le poète contemporain sont nombreux : le poète s’identifie au poète crotté de la satire, chez Saint-Amant et Boileau, ou au poète à gages des troupes de théâtre : le Brisacier ridicule du Roman comique de Scarron, puis de Nerval, dans la préface des Filles du feu. Poète devient ainsi un terme péjoratif de la haute société envers les littérateurs : Mme de Sévigné l’applique de cette manière à Boileau et Racine, pourtant historiographes du roi.

Ainsi le lettré érudit perd son prestige auprès des mondains, mais le poète aussi, réduit à un homme de métier. Bien sûr, des emplois laudatifs des deux termes survivent, et poète peut encore signifier la qualité de l’inspiration et de la vision, comme chez Montaigne ; ou l’utilisation de certaines formes qui distinguent du romancier, du dramaturge et de l’essayiste. Le terme devient donc une qualification seconde pour désigner une variété d’écrivains : il n’a conservé sa valeur positive qu’en restreignant son champ d’application et ne désigne plus l’ensemble des spécialistes du bien-écrire, extension que prend le terme alors gagnant d’écrivain.

Auteur était au début du xviie siècle le terme le plus large pour désigner tous ceux qui écrivent : quiconque a produit quelque chose, dont un texte (ou un crime), est un auteur. Le mot est positif, comme les étymologies qu’on lui donne : autos, signifiant « créateur » en grec suivant Furetière, et augeo, « augmenter » en latin selon Du Bellay. Cette double étymologie appuie l’autorité de l’auteur sur sa qualité de créateur : le livre est « enfant » de son auteur, suivant un topos déjà signalé chez Montaigne.

L’auteur est celui qui fait une oeuvre créatrice. Pour Charles Sorel, ceux qui n’ont rien « copié ou dérobé » pour composer leurs livres « sont véritablement des Autheurs, étant créateurs de leurs ouvrages, comme on a dit de nos plus grands écrivains » (Viala, p. 276). Le nom d’auteur s’associe à la qualité d’originalité, et constitue une qualification possible de l’écrivain.

Cependant, la hiérarche des termes auteur et écrivain se renversera au cours du siècle. Pour résumer le changement brutalement : au Moyen Âge, on l’a dit, n’importe quel écrivain n’était pas un auteur (mais seulement celui qui jouissait d’autorité) ; à partir de l’âge classique, n’importe quel auteur n’est pas un écrivain (mais seulement celui qui écrit bien).

Écrivain a le sens premier et matériel de scribe ou copiste, comme dans la corporation des écrivains publics, un corps de métier au Moyen Âge. Mais un autre sens apparaît au xvie et xviie siècles : l’écrivain devient le créateur d’ouvrages à visée esthétique. Le terme est sans prestige d’abord, neutre, puis il s’accompagne d’une valeur laudative, liée au progrès du purisme classique qui rejette néologismes et mots vieillis, et préfère investir un mot ordinaire. Pour désigner une réalité nouvelle, en l’occurrence la spécificité de l’écriture à visée esthétique, on choisit un terme existant.

Ronsard, dans l’« Avis au lecteur » de la Franciade, note que l’éloge du roi requiert les « meilleurs escrivains » : le terme est encore neutre, en tout cas moins noble qu’auteur, et il renvoie aux modernes. De même chez Montaigne, pour qui la hiérarchie est nette, car il fait souvent suivre écrivain d’une épithète diminutive ou négative, comme dans « escrivains François de ce siecle » (851b), ou « escrivains ineptes et inutiles » (923b), et il les oppose aux auteurs, comme les modernes aux anciens. Amyot, traducteur de Plutarque, est ainsi appelé écrivain, tandis que Plutarque est nommé auteur (344a). La ditinction est encore patente dans « De l’institution des enfans » : « Les escrivains indiscrets de nostre siecle, qui parmy leurs ouvrages de neant, vont semant des lieux entiers des anciens autheurs, pour se faire honneur, font le contraire » (I, 26, 145a). Le caractère non marqué du terme, opposé à auteur, est flagrant, en même temps que l’inflexion vers une identification de l’écrivain à la langue :

« Et à ce propos, à la lecture des histoires, qui est le subjet de toutes gens, j’ay accoustumé de considerer qui en sont les escrivains : Si ce sont personnes, qui ne facent autre profession que de lettres, j’en apren principalement le stile et le langage : si ce sont Medecins, je les croy plus volontiers en ce qu’ils nous disent de la temperature de l’air, de la santé et complexion des Princes, des blessures et maladies : si Jurisconsultes, il en faut prendre les controverses des droicts, les loix, l’establissement des polices, et choses pareilles : si Theologiens, les affaires de l’Eglise, censures Ecclesiastiques, dispences et mariages : si courtisans, les meurs et les cerimonies : si gens de guerre, ce qui est de leur charge, et principalement les deductions des exploits où ils se sont trouvez en personne : si Ambassadeurs, les menees, intelligences, et praticques, et maniere de les conduire » (I, 17, 72a).

Parmi les écrivains d’histoire, il y a d’un côté les médecins, juristes, théologiens, courtisans, soldats, ambassadeurs, de l’autre ceux qui font seulement « profession de lettres ». Chez ceux-ci, écrivains au futur sens du mot, le style et le langage font l’attrait principal.

À la suite d’une évolution continue au xviie siècle, l’écrivain, par opposition au savant, devint synonyme d’auteur de littérature, au sens laudatif ou superlatif, observe Viala, dont je résume ici l’analyse. L’écrivain désigne les créateurs de littérature d’art. Tristan écrit à Théophile : « les grands escrivains comme vous ». Saint-Évremond utilise le verbe écrire au sens absolu pour « composer une oeuvre littéraire », ce qui sera le seul sens chez Boileau dans la Satire II. L’écrivain a rejoint l’auteur dans l’ordre des titres de dignité, et le dépassera bientôt.

Le témoignage des dictionnaires est à cet égard éloquent : ceux Furetière (1690), plus traditionnel, de Richelet (1680), plus moderne, et de l’Académie française (1694).

Dans le dictionnaire de l’Académie, les deux termes sont équivalents. Mais, dans l’usage, écrivain a déjà dépassé auteur en prestige, et il est réservé aux seuls auteurs qui joignent à la création l’art de la forme, ceux que Chapelain nommait les « bonnes plumes ». La hiérarchie est patente chez Boileau, qui parle d’« auteurs » au début de l’Art poétique, puis qualifie Malherbe, grand initiateur du purisme, d’« écrivain » :

                                Par ce sage Écrivain la langue réparée

                                N’offrit plus rien de rude à l’oreille épurée (I, 135-136).

Puis, plus nettement encore :

                                Sans la langue en un mot, l’Auteur le plus divin,

                                Est toujours, quoi qu’il fasse, un méchant Écrivain (I, 160-161).

L’adjectif divin témoigne de la survivance conventionnelle de l’inspiration, mais c’est la maîtrise esthétique de Malherbe qui est mise en avant, et la hiérarchie est fondée sur l’art d’écrire.

Un second critère social est désormais celui de la publication par l’imprimé. « En mon climat de Gascongne, on tient pour drolerie de me veoir imprimé, écrivait Montaigne. D’autant que la cognoissance, qu’on prend de moy, s’esloigne de mon giste, j’en vaux d’autant mieux. J’achette les Imprimeurs en Guienne : ailleurs ils m’achettent » (786c). Montaigne repérait parfaitement le rôle nouveau de l’imprimerie dans la constitution de la valeur littéraire. Être auteur, a fortiori écrivain, suppose des lecteurs. Ne pourra être distingué comme écrivain que celui qui aura pris le risque de s’exposer au jugement public, de mettre son nom en jeu sur le marché littéraire.

Les dictionnaires portent aussi trace de ce second critère. Furetière écrit à l’entrée « Auteur » : « En fait de Littérature, se dit de tous ceux qui ont mis un livre en lumière. Maintenant on ne le dit que de ceux qui en ont fait imprimer. » Il signale ainsi une nouveauté de l’usage : la naissance de l’écrivain comme celui qui s’expose au lecteur. Mais Furetière, par traditionalisme, préfère auteur à écrivain, et réagit contre les puristes qui préfèrent écrivain à auteur, comme Chapelain, Sorel et Boileau. Richelet, plus moderne, reprend ces distinctions et les combine avec la publication imprimée, et il en résulte la prééminence de l’écrivain : l’auteur est « celui qui a composé quelque livre imprimé », mais l’écrivain est l’« auteur qui a fait imprimer quelque livre considérable ». La conclusion est nette : un écrivain est plus qu’un auteur ; il doit avoir publié un ouvrage de qualité esthétique reconnue. L’attribution du nom d’écrivain représente une distinction, une valeur : le mot s’infléchit en direction du Panthéon, du canon des « grands écrivains ».

Charles Sorel, dans De la connaissance des bons livres (1671), souligne la « fonction sociale » qui est à la base du statut nouveau de l’écrivain. Les uns, dit-il, travaillent pour le gain, d’autres n’en ont pas besoin et se contentent de la gloire, mais la qualité est indépendante du rang social : « il se peut rencontrer de bons écrivains de toutes conditions ». L’écrivain remplit une fonction sociale : il forme l’esprit et le goût par des lectures de qualité, et Sorel parle expressément de la « fonction d’écrivain ». L’utilité sociale de l’écrivain est ainsi affirmée et débattue sans fin. Et la rémunération est légitime si la fonction est bien tenue. Sorel défend donc la rémunération des auteurs, car l’écrivain entre directement en relation directe avec les honnêtes hommes, qui achètent des livres pour leur plaisir et leur éducation. D’Aubignac et Boileau, eux, préfèrent faire dépendre l’écrivain du mécène royal. En pratique, ni les rémunérations des imprimeurs ni les gratifications des institutions n’étaient toutefois suffisantes pour faire vivre un écrivain au xviie siècle, mais toutes deux avaient en commun de reconnaître la fonction sociale de l’écrivain. Elles conduisaient cependant à des stratégies différentes : la carrière des lettres ou le succès auprès des lecteurs.

L’écrivain, suivant un terme nouveau et désormais noble, accède en tout cas au premier rang de dignité parmi les hommes de lettres. Cette évolution lexicale, défendue par les écrivains qui s’imposeront, deviendra déterminante, malgré la réticence des doctes à l’ancienne au prestige de l’écrivain à la mode. Un conflit analogue oppose les partisans des lettres et ceux de la littérature.

Belles Lettres ou littérature

Le sens moderne du terme littérature est apparu dans le même temps que celui d’écrivain, autre signe de la mutation culturelle en cours. Les trois grands dictionnaires du xviie siècle sont, pour une fois, d’accord sur le sens du mot littérature, qui veut dire « doctrine, érudition », ou savoir de celui qui a beaucoup lu et retenu (comme la culture, la littérature est subjective, non objective, chez l’homme de culture ou de littérature) : on a de la littérature quand on a lu ; la littérature résulte de la lecture, non de l’écriture. Mais le clivage apparaît entre les dictionnaires à propos des distinctions qu’ils font entre Littérature, Lettres, et Belles Lettres, sur la répartition des différentes activités et sur l’ordre des préséances. Encore une fois, il portent témoignage du déclin de la conception érudite des lettres au profit d’une conception esthétique de la littérature.

Dans Richelet, moderniste, on lit sous « Littérature » : « La science des belles lettres. Honnêtes connaissances. Doctrine, érudition (M. Arnauld le docteur est un homme d’une grande littérature. » Une contradiction ou évolution est manifeste entre l’érudition et les honnêtes connaissance, celles de l’honnête homme ; la littérature en vient à qualifier l’être cultivé par opposition au savant ou à l’érudit. Quand aux « Belles-lettres », ce sont pour Richelet « la connaissance des Orateurs, des Poètes et des Historiens (Savoir les belles lettres françaises. C’est un homme de belles lettres) ».

Cette fois, la divergence est flagrante si on consulte les autres dictionnaires. L’Académie (de même que Furetière) n’a pas d’entrée « Belles-Lettres », mais les mentionne sous « Lettres » : « On appelle les Lettres Humaines, et abusivement les Belles Lettres, la connaissance des Poètes et des Orateurs ; au lieu que les vraies Belles Lettres sont la Physique, la Géométrie et les sciences solides. » L’Académie récuse donc expressément Richelet ; elle défend le savoir érudit et scientifique sous l’appellation de Belles Lettres, qu’elle ne veut pas réduire aux genres littéraires (orateurs, poètes, historiens).

Ainsi, pour Richelet et les modernistes, les Belles-Lettres se restreignent aux ouvrages de poètes, orateurs et historiens, c’est-à-dires des écrivains, au sens neuf du terme, et elles désignent l’ordre de la réception, la science ou la connaissance de ces ouvrages. La littérature devient donc la connaissance des écrivains, elle désigne les oeuvres de création littéraire du point de vue de leur réception : la « science des belles lettres » a ce sens pour l’honnête homme.

Les deux lexiques, traditionnel et moderne, sont cohérents : Furetière refuse la supériorité de l’écrivain sur l’auteur ainsi que la séparation des belles-lettres et des sciences ; au contraire, Richelet valorise l’écrivain en face de l’auteur et distingue les belles-lettres comme les ouvrages des écrivains (s’il mentionne quand même la doctrine et l’érudition, c’est au sens des survivances dans une coupure en cours). L’ordre du savoir et l’ordre de l’art sont en voie de séparation, et l’émancipation de la littérature se poursuivra, le terme se restreignant de plus en plus aux textes à visée esthétique, et désignant peu à peu dans l’usage courant aussi bien leur production que leur réception. L’équilibre moderne, celui qui nous est familier, avec lequel nous nous sentons de plain-pied, sera atteint vers 1750.

Ainsi Voltaire, dans le Dictionnaire philosophique, signale que le terme « littérature » s’applique encore aux « ouvrages savants » comme aux « ouvrages de goût », mais il dénonce le premier emploi comme un archaïsme et réclame la restriction aux seconds. Si l’idée de littérature, comme on le dit souvent, date des Lumières, en fait, le sens moderne de la notion pointait chez Richelet dès 1680 (mais limité à la réception), même si le sens de Furetière, étendu à l’érudition et aux sciences, restait dominant. En tout cas, les conflits des dictionnaires démontrent que la littérature était en train de se dégager des lettres savantes.

Viala décrit trois attitudes possibles au cours et jusqu’à la fin du xviie siècle. Les traditionalistes estiment le savoir lettré et méprisent les ouvrages d’art et de divertissement. En continuité avec l’encyclopédisme humaniste, ils jugent que les lettres et la littérature recouvrent la théologie, le droit, la philosophie, l’histoire, les sciences, la morale et la politique, toujours comme dans la lettre de Gargantua à Pantagruel citée dans la leçon précédente. Les ouvrages de goût, les « bonnes lettres », sont encore réduites au rôle d’exemples de grammaire et de style. Naudé, dans son Advis pour dresser une bibliothèque (1627), à l’intention des nobles et des hauts bourgeois mêlés aux affaires publiques, privilégie l’histoire et la politique, et les anciens, non les modernes. C’est le point de vue des bibliothécaires, qui traverse le siècle jusqu’au Jugements des savants de Baillet (1685), lequel ajoute quand même au bout de son catalogue une rubrique fourre-tout, « Critique, Art oratoire, Grammaire » et « tous ceux qui se sont le plus distingué par leur littérature universelle », soit la littérature au sens émergent.

Pour les modernistes, qui s’adressent au public mondain, les nouveaux littérateurs s’opposent aux anciens lettrés, les écrivains aux gens de lettres, suivant le critère de l’originalité et la nouveauté. L’art du bien dire et du bien écrire définisst l’éloquence et la poésie, au sens large. D’Aubignac estime que les académies doivent se consacrer aux « belles lettres, pour remettre en usage les grâces de l’éloquence et la majesté de la poésie ».

Entre traditionalisme et modernsime, s’étend une zone plus confuse et majoritaire : la formation scolaire prolonge l’humanisme, mais des pratiques littéraires neuves bousculent les catégories. Une attitude mixte, empirique, est dominante devant la mutation en cours. Le témoignage des inventaires après décès le confirme : les belles-lettres figurent dans un long fourre-tout en fin de liste : les humaniores literae rassemblent poètes anciens et écrivains modernes. De même pour les catalogues des libraires, où les « belles lettres françaises » forment le tout venant des petits formats courants.

Les lettrés manquent de catégories pour classer la nouvelle production, et on assiste au choc de catégories anciennes et des pratiques nouvelles, par exemple dans l’historia mixta des bibliographies du P. Jacob, fourre-tout de la presse, du pamphlet, du roman. Perrault, dans ses Hommes illustres (1696), énumère les ecclésiastiques, militaires et politiques célèbres, puis « au quatrième rang, les hommes de Lettres distinguez, Philosophes, Historiens, Orateurs et Poètes », attestant sa conception restreinte des Lettres.

Sorel, dans La Bibliothèque française (1664), dresse le répertoire culturel de l’honnête homme, sans latin. Les « bonnes lettres », les bonae literae des humanistes, comprenant les humanités et les saintes lettres, qui furent longtemps le bien des savants, sont désormais le bien commun. Sorel s’étend peu sur l’éloquence, la religion, les sciences et les philologie, puis il privilégie les belles lettres au sens restreint, qui correspondent à la moitié du total et incluent récits de voyage, lettres, histoire, fables, romans, nouvelles, poésies et traductions : les belles lettres se sont substituées au bonnes lettres comme « science des honnêtes gens », suivant un changement notable entre 1643 et 1664.

Ainsi, les notions de littérature et d’écrivain ont pris des valeurs nouvelles, se sont dégagées des lettres savantes. Les traditionalistes sont des lettrés pour qui l’écriture reste un prolongement de l’activité érudite ; ce sont des « auteurs par occasion », suivant Viala. En face, la nouveauté de la littérature est défendue à la fois par les maîtres de la carrière et du purisme (Chapelain, Boileau), et par les écrivains qui recherchent le succès auprès du public (Tristan, Sorel). La publication imprimée et le visée esthétique sont les critères qui définissent désormais l’écrivain. L’art, la forme caractérisent la littérature, au sens moderne.

L’évolution se poursuivra, et le philosophe remplacera l’honnête homme comme modèle de l’écrivain. Voltaire note à l’article « Gens de lettres » de l’Encyclopédie (1757) : « C’est cet esprit philosophique qui semble constituer le caractère des gens de lettres […]. Ils furent écartés de la société jusqu’au temps de Balzac et de Voiture ; ils en ont fait depuis une partie devenue nécessaire. » Le philosophe l’emportera sur le philologue et l’antiquaire, ainsi que Jean-Claude Bonnet en retrace l’histoire sous les Lumières, mais la médiation de l’honnête homme aura été capitale vers la définition de l’écrivain par l’exercice de la raison philosophique. Au xviiie siècle, une nouvelle classe intellectuelle se développera, la condition matérielle et légale des auteurs sera en progrès, leur donnera une aisance et une honorabilité accrues, et leur ouvria l’accès à la société mondaine. Nombreuses seront les apologies de l’homme de lettres de 1760 à la Révolution.

Le sacre de l’écrivain et l’autonomie de la littérature au début du xixe siècle furent bien le terme d’un mouvement de longue durée, dont Sartre devait décrire dans Les Mots l’aliénation qui en avait résulté.

Bibliographie complémentaire

Sartre, Jean-Paul, « Qu’est-ce que la littérature ? », Situations II, Gallimard, 1948.

Bénichou, Paul, Le Sacre de l’écrivain, 1750-1830. Essai sur l’avènement d’un pouvoir spirituel laïque dans la France moderne, Corti, 1973.

Dubois, Jacques, L’Institution de la littérature, Paris-Bruxelles, Nathan-Labor, 1978.

Viala, Alain, Naissance de l’écrivain. Sociologie de la littérature à l’âge classique, Minuit, 1985.

Bourdieu, Pierre, Les Règles de l’art. Genèse et structure du champ littéraire, Seuil, 1992.

Bonnet, Jean-Claude, Naissance du Panthéon. Essai sur le culte des grands hommes, Fayard, 1998.

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