Club d’Histoire des Neurosciences :L’étude du vivant chez Georges Canguilhem :

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Club d’Histoire des Neurosciences
Club Officiel de la Société des Neurosciences Française
http://www.bium.univ-paris5.fr/chn
La version définitive de ce texte est publiée in Anne Fagot-Largeault, Claude Debru et Michel Morange (éds.), « Philosophie et médecine.
Hommage à Georges Canguilhem »», Vrin, sous presse.
L’étude du vivant chez Georges Canguilhem :
des concepts aux objets biologiques
Jean-Gaël Barbara
CNRS, UMR7102, Paris, F75005-France ; UPMC, UMR7102, Paris, F75005-France ; CNRS, UMR7596 REHSEIS,
Paris, F75013-France ; Université Paris 7, UFR de Biologie, UMR7596 REHSEIS, Paris, F75013-France.
« La biologie contemporaine, lue d’une certaine manière,
est, en quelque façon, une philosophie de la vie. »
G. Canguilhem, « Le vivant et son concept »,
Etudes d’Histoire et de Philosophie des Sciences, p. 364.
L’oeuvre de Georges Canguilhem continue de représenter une source d’inspiration chez les
philosophes, mais aussi pour nombre de biologistes qui voient au-delà d’une syntaxe difficile une
pensée profonde et logique d’un style qui «exige du lecteur qu’il se mette au travail.»1 L’effort est
entièrement consenti dès lors qu’on cesse de prendre cette pensée vivante comme donnée, pour la
percevoir volontairement placée dans la tourmente de l’histoire et de conceptions philosophiques
opposées, par le tournoiement de propositions inversées, et renversement d’arguments. On se laisse
progressivement convaincre de l’utilité de cette lecture, au-delà du caractère roboratif des chroniques
détaillées de l’histoire des sciences, et de cette approche philosophique de la science, parce qu’elle
est selon les mots mêmes de son auteur « lecture, dans les textes, de l’ouverture progressive et
difficile de l’intelligence aux mécanismes, apparemment illogiques, de la vie ; lecture sans
accélération ou télescopage, sans oubli de la durée incompressible qui sépare deux textes où l’on
croit tenir, en les rapprochant, la même idée. »2 Tel peut être le sentiment du bio logiste trouvant un
exemplaire égaré de La connaissance de la vie3 et qui en aborde la lecture sans connaissance de son
auteur, mais avec seulement quelques idées sur la vie.
L’intérêt du biologiste est aiguisé par les discussions mettant en scène le philosophe, le
médecin, le biologiste, ou le technicien, mais encore le philosophe à l’école de la biologie, le
biologiste philosophe ou le médecin se situant entre science et philosophie. Le philosophe
Canguilhem cherche ainsi «à saisir une réalité qui informe le savoir scientifique, lui préexiste et le
1 D, Lecourt. Pour une critique de l’épistémologie. Paris, François Maspéro, 1978, p. 66.
2 G, Canguilhem. La formation du concept de réflexe aux XVIIe et XVIIIe siècles. Paris, Vrin, 1977 (1955), p. 172.
3 G, Canguilhem. La connaissance de la vie. Paris, Vrin, 1952.
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déborde » 4 par « une connaissance d’un certain type (philosophie, médecine, technologie) qui
cherche à saisir par des moyens propres une réalité qui instruit et détermine le savoir scientifique
(biologie) d’une manière que celui- ci le plus souvent ignore ou occulte. »5 Du point de vue de la vie,
la perspective canguilhemienne apparaît comme la relation complexe et philosophique d’une
sensibilité médicale, holiste et vitaliste, au projet d’analyse mécaniste du vivant, par une rationalité
syncrétique et une technique autonome, miroir d’idées a priori du vivant et inspirée par lui.
Dans ce projet, la physiologie a une place de choix, mais qui n’est pas d’emblée apparente
dans les premiers articles des années 1940, Canguilhem préférant parler de biologie en empruntant
ses figures le plus souvent à l’embryologie expérimentale. Dans sa thèse de 1943, Le normal et le
pathologique 6 , la physiologie est définie de manière restrictive en référence à la médecine, la
pathologie en particulier, comme « science des allures stabilisées de la vie »7. Par cette expression,
Canguilhem récapitule le fruit des recherches passées, en dénomant par le terme volontairement
qualitatif d’allure, précisément commenté par Claude Debru8, un régime dynamique désignant une
place pour décliner les concepts de norme, constante, ordre, et forme, dans les deux espaces du
normal et du pathologique. Mais la physiologie selon Canguilhem s’intéresse aux allures stabilisées
de la vie parce qu’elles seules témoignent des normativités en jeu dans le normal ou l’apparente
stabilité de la maladie, mais aussi par la nécessité de l’objet de toute science d’être stable 9. Il faudra
attendre le travail de thèse de doctorat ès lettres, La formation du concept de réflexe aux XVIIe et
XVIIIe siècles 10, pour trouver la physiologie en meilleure posture dans l’examen des approches
biologiques. Cependant nous pensons que les problématiques dégagées avant ce travail relève nt
d’analyses d’objets physiologiques que Canguilhem aborde par réflexion de pensées physiologiques,
sans que cela soit explicitement indiqué et Claude Bernard systématiquement convoqué, dans un
propos se voulant plus général qu’indique le titre donné au recueil La connaissance de la vie. Ceci
est particulièrement frappant dans les trois articles « Aspects du vitalisme », « Machine et
organisme » et « Le vivant et son milieu » qui reprennent trois conférences données pendant l’année
universitaire 1946-1947 au collège philosophique de Paris. Les questions de la place dans la biologie
du vitalisme, du rôle de l’analogie vivant-machine, de la technique et du concept de milieu sont
envisagées dans un cadre dépassant les limites classiquement assignées à la physiologie, tout en étant
posées à la manière des phys iologistes et discutées à travers Hippocrate, Aristote, von Monakow,
Goldstein, van Helmont, Barthez, Bichat, Müller, ou Bernard. Parler du «postulat (cartésien)
implicite de tout usage des machines »11 comme « ruse »12 faisant participer l’instrument au vivant, à
travers le projet de comprendre philosophiquement le vitalisme, dans les « rapports entre la vie et la
science en général » 13 , tout en considérant le vivant «donné comme tel préalablement à la
construction de la machine » 14 et l’étudiant par «substitution d’une forme anatomique à une
formation dynamique »15, n’est-ce pas là la question de méthode fondamentale de la constitution de
la physiologie comme science, mais aussi précisons- le de l’embryologie expérimentale, aux XVIIIe
et XIXe siècles ? La référence à Claude Bernard étonne par son absence dans l’article « Le milieu et
4 C, Debru. « Georges Canguilhem et la normativité du pathologique : dimensions épistémologiques et éthiques », in
Georges Canguilhem, philosophe, historien des sciences, Paris, Albin Michel, 1993, p. 111.
5 Ibid.
6 G, Canguilhem. Le normal et le pathologique, Paris, PUF, 1966 (1950, 1943).
7 Ibid., p. 137.
8 Voir l’analyse du terme allure in C, Debru. 1993, Op. cit., pp. 111-112.
9 G, Canguilhem. Le normal et le pathologique, Op. cit, p. 35.
10 G, Canguilhem. La formation du concept de réflexe aux XVIIe et XVIIIe siècles, Op. cit.
11 G, Canguilhem. « Aspects du vitalisme », in La connaissance de la vie, Op. cit., p. 87.
12 Ibid.
13 Ibid., p. 85.
14 G, Canguilhem. « Machine et organisme », in La connaissance de la vie, Op. cit., p. 112.
15 Ibid., p. 113.
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le vivant », où Canguilhem analys e l’importation en biologie du concept de milieu de la physique et
son développement dans les relations homme-milieu, organisme-milieu, dans une perspective
évolutionniste. Mais une inflexion est amorcée lors de la conférence de 1951 au centre international
pédagogique de Sèvres, « L’expérimentation en biologie animale », au cours de laquelle Claude
Bernard est analysé en détail, et la physiologie replacée au coeur de l’analyse, comme science des
fonctions, constituant la vie par des concepts expérimentaux, autour du concept central de milieu
intérieur, concept constitutif fondamental de cette physiologie expérimentale. Le rapprochement avec
Claude Bernard s’affiche dans le texte « La pensée et le vivant » dans lequel Canguilhem rapproche
Goldstein de Bernard. Les idées bernardiennes ne furent pas épargnées dans la thèse de 1943 et
seront régulièrement amendées dans les articles ultérieurs. Cependant le « flottement habituel de la
pensée de Claude Bernard qui sent bien d’une part l’inadéquation à tout objet biologique de la
pensée analytique et qui reste d’autre part fasciné par le prestige des sciences physico-chimiques »16
sied à l’option canguilhemienne de préserver en biologie une tension entre l’étude des mécanismes et
l’exigence vitaliste d’un sens de l’organisme dans son milieu. C’est ce que Canguilhem retient en
première lecture de la physiologie bernardienne pour sa philosophie.
Dans ce même texte, Canguilhem opère un passage entre une réflexion largement basée sur la
physiologie, ses limites et ses conditions d’exercice, et une philosophie de la vie en devenir,
esquissée en deux sentences : « L’intelligence ne peut s’appliquer à la vie qu’en reconnaissant
l’originalité de la vie. La pensée du vivant doit tenir du vivant l’idée du vivant. »17 Ces injonctions
sont le véritable moteur de la pensée canguilhemienne, elles étirent la perspective bernardienne d’un
alignement retenu de la physiologie sur les sciences de la matière vers le pôle préservé de la vie. Il y
a là plus qu’un procédé de philosophie dans l’effet créé, même s’il semble réalisé par simplification
de certaines pensées. Le vitalisme conçu comme une exigence est surtout présenté de manière
négative 18, par sa faute inexcusable de concevoir l’organisme comme exception aux lois de son
milieu. Quelques découvertes peuvent cependant être inscrites à son actif, à défaut d’en retenir une
réelle heuristique positive 19 . Cette séparation sans rupture des vitalisme et mécanisme procède
également d’une critique d’un mécanisme presque mécanisé, dans lequel « l’usage d’un modèle
mécanique du vivant impose l’idée selon laquelle les parties d’un organisme le composent selon un
ordre nécessaire et invariable. »20 Canguilhem ne traite pas autrement la biologie de son temps dans
l’immédiat après-guerre qui voit se développer de nouveaux instruments et technologies d’analyse
du vivant, oscillographie, microscopie électronique, ultracentrifugation, et analyses
microphysiologiques. Le danger d’une pure enquête physico-chimique et unitaire du vivant pourrait,
selon Canguilhem, faire manquer à cette biologie son but essentiel, en séparant les éléments d’un
vivant décomposé, devenu «objet biologique annulé en tant que tel, c’est-à-dire dévalorisé dans sa
spécificité. »21 Du côté de la vie, « une biologie autonome […] risque toujours à quelque degré la
qualification, sinon l’accusation, de vitalisme. »22 La tension créée entre mécanisme et vitalisme
prend divers aspects, et en particulier ici la forme d’une problématique entre le tout et les parties,
entre la connaissance par l’instrument et la vie, ces tensions constituant d’ailleurs bon nombre des
titres des plus célèbres études de Canguilhem23. Si le philosophe force un peu les contrastes et
16 G, Canguilhem. « La pensée et le vivant », Op. cit., p. 12.
17 Ibid., p. 13.
18 G, Canguilhem. « Aspects du vitalisme », Op. cit., pp. 93-94.
19 H-J, Han. « Georges Canguilhem et le vitalisme français : remarques sur les « Aspects du vitalisme » », dans ce
volume.
20 Par exemple voir, G, Canguilhem. « Le tout et la partie », in Etudes d’Histoire et de Philosophie des Sciences, Paris,
Vrin, 1968, p. 324.
21 G, Canguilhem. « Aspects du vitalisme », Op. cit., p. 83.
22 Ibid.
23 « Machine et organisme », « Le vivant et son milieu », La connaissance de la vie, « La tout et la partie dans la pensée
biologique », « Le concept et la vie », « La pensée et le vivant », « Le cerveau et la pensée », Op. cit.
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impose une distance, ce n’est pas dans le but de simplifier les problématique s, mais de les voir
fonctionner, osciller, presque vivre, à l’opposé des rigides articulations que d’autres philosophies ont
tenté d’imposer. A étudier le vivant dans l’admiration des sciences physiques et chimiques, Claude
Bernard en vient à admettre, dans l’expérience physiologique, un pur déterminisme ; son travail est
dès lors d’établir la légalité de phénomènes selon une idée de loi, encore en vogue au début du XXe
siècle, présente dans les lois d’excitation et d’excitabilité de Pflüger ou Lapicque, idée dont
Canguilhem critique le caractère platonicien et surtout positiviste. Canguilhem instaure ainsi un
rapport nouveau entre la vie et sa connaissance, par leur distanciation qui rompt un déterminisme
étroit et appelle à une relation dynamique. Cette pensée procède d’un antipositivisme répandu dans
divers domaines. Canguilhem rejoint par exemple le projet de la nouvelle géographie d’après-guerre
annulant le déterminisme unidirectionnel de l’homme par son milieu24. Mais cette démarche n’a pas
uniquement valeur philosophique, elle est également opératoire en histoire des sciences, et vise à
suivre les évolutions régionales d’une vivante pensée à travers son histoire. « La théorie biologique,
dit Canguilhem, se révèle à travers son histoire comme une pensée divisée et oscillante. »25 Cette
histoire régionalisée est à son tour utilisée pour analyser philosophiquement des moments historiques,
où Canguilhem opère entre les termes des rapports distancié s certains renversements. A l’image de
l’homme qui modèle son milieu, la vie s’impose aux conditions de sa connaissance, aussi bien dans
le domaine des idées, que celui des techniques, des instruments et des modèles. Car, en dernière
analyse, la vie fait du modèle un simple objet qui cherche à épouser sa forme et son fonctionnement.
La vie impose la forme et les conditions d’exercice de l’outil en interaction avec le vivant. L’histoire
des modèles neuroniques et celle des microélectrodes appliquées aux neurones confirment ce
mouvement adaptatif général de toute forme de connaissance à la vie, par procédés de
miniaturisation et gain de spécificité de l’instrument pour l’objet biologique mesuré. En ce sens,
l’analyse philosophique de Canguilhem à l’école de la biologie, et particulièrement à celle de la
physiologie, relève d’une dynamique interne constitutive de la vie, car «c’est l’objet d’étude luimême,
la vie, qui est l’essence dialectique, et […] la pensée doit en épouser la structure. »26
La philosophie de la vie proposée par Canguilhem repose sur cette polarisation du vivant et
de sa connaissance, dans ses aspects techniques, théoriques, psychologiques et sociaux, étudiés dans
diverses études des années 1950, où la physiologie prend progressivement une place première. Dans
ces travaux, l’opération des renversements vise autant à complexifier les problématiques qu’à les
éclaircir et à en préparer la réponse. Par exemple, Canguilhem anticipe son étude « Le concept et la
vie »27 de quinze années, lorsqu’il écrit par renversement en 1951 «le problème, dirions- nous, en
biologie, n’est donc pas d’utiliser des concepts expérimentaux, mais de constituer expérimentalement
des concepts authentiquement biologiques. »28 Un autre renversement est celui du « rapport entre
machine et organisme, opéré par une compréhension systématique des inventions techniques comme
comportement du vivant. » 29 L’aspect formel de ces propositions pourrait laisser entendre la
nécessité d’un choix entre deux options, dont Canguilhem a précisé la signification psychologique.
En référence à Radl ou Buytendijk, le vitalisme est rapproché du regard de l’enfant immergé, face à
l’animal, dans un même milieu qui lui apparaît à la fois proche, entier et comme homogène, ou
encore celui du médecin sceptique comprenant que toute guérison modestement aidée par quelque
traitement n’est qu’une évolution déterminée en premier lieu par l’organisme, vers un état latent qui
ne peut être ni la normalité, ni la mort. La force polémique de Canguilhem est de ne pas faire ces
24 G, Canguilhem. « Le vivant et son milieu », in La connaissance de la vie, Op. cit., p. 142.
25 G, Canguilhem. « Aspects du vitalisme », Op. cit., p. 85.
26 Ibid.
27 G, Canguilhem. « Le concept et la vie », in La connaissance de la vie, Op. cit.
28 G, Canguilhem. « L’expérimentation en biologie animale », in Etudes d’Histoire et de Philosophie des Sciences, 1968,
Op. cit.
29 G, Canguilhem. « Machine et organisme », Op. cit., p. 126.
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choix, mais de laisser opérer ces tensions dans la science. Un biologiste doit seulement réaliser son
choix dans son art, entre par exemple un désir d’immersion dans un milieu pour en connaître flore et
faune, et la tenace curiosité réduisant l’animal le plus étrange à l’objet d’une étude. Dès lors,
l’approche canguilhemienne est de questionner la science, la physiologie particulièrement et Claude
Bernard avant tout, car c’est avec lui la première fois semble-t- il qu’une science parvient à trouver,
entre la vie et son étude, des rapports expérimentaux qui ne soient pas essentiellement
unidirectionnels30. La physiologie bernardienne et les évolutions ultérieures des sciences biologiques
complexifient la connaissance du vivant, en instaurant des rapports subtils et expérimentalement
fondés entre des ensembles de concepts nouveaux qui dépassent, et en même temps répondent, aux
problèmes généraux explicités par le philosophe.
L’un d’entre eux est celui d’organisatio n, proposé par la physiologie comme alternative aux
options vitaliste et mécaniste. Selon une pensée bachelardienne, citée à propos, les limites de ces
deux approches appellent une troisième voie. « Toute frontière absolue à la science est la marque
d’un problème mal posé […] Il est à craindre que la pensée scientifique ne garde des traces des
limitations philosophiques […] Les frontières opprimantes sont des frontières illusoires. »31. Dans
son article sur la notion de vie publié en 197332, Canguilhem présente historiquement la vie comme
animation, mécanisme, puis organisation. En 1951, Canguilhem oppose l’organisation de propriétés
au concept de loi biologique. La conception bernardienne de l’organisation est ici utilisée contre la
dimension linéaire de la légalité des phénomènes expérimentaux33. L’idée d’un ordre de propriétés,
organisé de manière hiérarchique et en puissance, fait du vivant un système dynamique, dont l’état
de stabilité assure une existence multiple, qui ne peut être enfermée dans une normalité statistique.
Cette généralisation philosophique d’idées critiquées ou reprises de la physiologie bernardienne est
en parfaite résonance avec le concept de maladie de Canguilhem et avec l’esprit de nombreux
domaines biologiques au XXe siècle. Citons seulement que toute neurophysiologie des sensations qui
s’était concentrée, jusque dans les années 1950, à des études globales peu régionales d’une part, ou
unitaires et perdant de vue la fonction des mécanismes neuroniques sous-jacents d’autre part, a
renouvelé une approche topographique, telle qu’avait pu l’adopter au début du siècle Sherrington
dans l’étude des voies nerveuses des réflexes, en considérant les systèmes de neurones comme
modules hiérarchisés, dont l’organisation fonctionnelle est devenu un objet premier. Il est surprenant
que le message de Georges Canguilhem s’est inscrit dans cette évolution synchrone de la science,
signe qu’une pensée philosophique méditée sur la science peut-être pertinente pour la science de son
temps.
Nous comprenons mieux à présent à partir de quels problèmes premiers et comment se
développe la philosophie de la vie de Canguilhem, particulièrement dans son rapport à la physiologie.
Claude Debru a analysé et validé le choix de cette expression notée en clôture de l’article « Le
30 Canguilhem a souvent rappelé que le concept de milieu intérieur permettait à Claude Bernard d’éviter une approche
mécaniste du vivant, considéré dans son milieu extérieur, mais aussi le vitalisme, en proposant d’une nouvelle manière
par l’approche physico-chimique des mécanismes de régulation physiologique, tel celui de la glycémie . De même, il a
souvent été rappelé que l’adoption de la théorie cellulaire évitait de considérer la cellule comme partie autonome
instaurant avec l’organisme des rapports fixes et nécessaires, mais également comme élément indissociable
morphologiquement et fonctionnellement.
31 Cité in G, Canguilhem. « Aspects du vitalisme », Op. cit., p. 95.
32 G, Canguilhem. « Vie ». Paris, Encyclopædia Universalis , 16, 764-769.
33 Il a souvent été mentionné que Claude Bernard nutritionniste de l’évolution biologique, au sens de développement
organique, voyait dans l’organisation une propriété du vivant au même titre que la génération, la nutrition, l’évolution et
la mort. La découverte de la régulation de la glycémie a procédé d’une étude topographique de la glycémie, dans divers
territoires sanguins, par la prise en compte d’une organisation anatomique et fonctionnelle de la variation du taux sanguin
de glucose.
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concept et la vie »34. Elle représente une philosophie non seulement de la connaissance de la vie,
mais de la vie elle-même, entendue à la fois comme manifestation commune, et comme l’expression
de la diversité la plus extrême des corps mutilés, malformés, ou malades qui échappent à la mort
dans la vie quotidienne, par la force d’une normativité spécifique qui est la vie elle-même35. Cette
vision est amplement confirmée par une autre clôture, celle de trois pages moins connues, intitulées
« vingt ans après… », ajoutées à la nouvelle édition de la thèse de 1943. Canguilhem y parle d’une
« analyse philosophique de la vie, entendue comme activité d’opposition à l’inertie et à l’indifférence.
La vie cherche à gagner sur la mort, à tous les sens du mot gagner et d’abord au sens où le gain est ce
qui est acquis par jeu. La vie joue contre l’entropie croissante. »36 Il reste à savoir pour quoi une telle
philosophie est utile. Cette question a plusieurs niveaux de réponses, qu’elle s’adresse au biologiste,
à l’homme ou à la société. Mais dans tous les cas, Canguilhem y répond temporairement en donnant
pour rôle à son enquête de donner sens au vivant. A l’adresse du biologiste, Canguilhem avertit :
« qu’on détermine et mesure l’action de tel ou tel sel minéral sur la croissance d’un organisme, […]
tout cela est en soi à peine une connaissance biologique, tant il lui manque la conscience du sens des
fonctions correspondantes. »37 Assez naturellement, Canguilhem évoque, avant son étude du concept
de réflexe, les domaines de la neurophysiologie qui contiennent cette tension caractéristique entre
étude des mécanismes élémentaires des neurones et mécanismes globaux requérant la prise en
compte des fonctions psychiques supérieures, ainsi que l’a indiqué avec constance et clairvoyance
Alfred Fessard, neurophysiologiste, professeur au Collège de France à partir de 1949 et de quatre ans
l’aîné de Canguilhem. La neurophysiologie est l’un des domaines où, du neurone à l’intentionnalité
ou la conscience, la réalisation et l’attribution d’un sens à chaque fonction définie au sein d’une
hiérarchie fonctionnelle procède d’une longue tradition où philosophie et psychologie ont coopéré en
considérant l’homme dans son humanité. Dans l’étude des mouvements, Canguilhem a noté que
« l’étude biologique […] ne commence qu’avec la prise en considération de l’orientation du
mouvement. »38. Mais si l’objet d’étude de Canguilhem sur le mouvement réflexe ne lui a pas permis
quelques années plus tard d’approfondir cette problématique, nécessitant les concepts de mouvement
volontaire et d’intentionnalité39, cela ne l’a pas empêché de critiquer avec force le behaviorisme,
dont la «biologie du comportement se réduit à une neurologie. »40 La nécessité d’ancrer le sens du
comportement du vivant dans ce qu’il a de global relève d’une « connaissance naïve […] qui accepte
simplement le donné »41, selon les mots de Goldstein, cités par Canguilhem, rappelant un regard
vitaliste. Canguilhem analyse à nouveau ces problématiques dans le renversement du rapport de
l’homme à son milieu, en faisant de ce dernier un cadre perceptif et un environnement perçu, dont la
prise en compte entière est requise par la neurophysiologie pour lui donner sens. Canguilhem donne
ainsi une fin incontournable à « toute biologie qui […] vo udrait éliminer de son domaine toute
considération de sens »42, car «un sens, du point de vue biologique et psychologique, c’est une
appréciation de valeurs en rapport avec un besoin. Et un besoin c’est pour qui l’éprouve et le vit un
système de références irréductible et par là absolu. »43 La fin de toute biologie, c’est de donner sens à
tout mécanisme et toute fonction physiologique pour comprendre la vie de l’homme dans son
34 G, Canguilhem. « Le vivant et son concept », in Etudes d’Histoire et de Philosophie des Sciences, 1968, Op. cit., pp.
335-364.
35 C, Debru. « Georges Canguilhem et la normativité du pathologique : dimensions épistémologiques et éthiques ». Op.
cit., pp. 117-118.
36 G, Canguilhem. Le normal et le pathologique, 1966 (1950, 1943), Op. cit., p. 173.
37 G, Canguilhem. « La pensée et le vivant », Op. cit., p. 12.
38 Ibid.
39 M, Jeannerod. « Sur le concept de mouvement volontaire », in Georges Canguilhem, philosophe, historien des
sciences, 1993, Op. cit., p. 255.
40 G, Canguilhem. « Le vivant et son milieu », Op. cit., p. 140.
41 G, Canguilhem. « La pensée et le vivant », Op. cit., p. 12.
42 Ibid.
43 Ibid.
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environnement physique et social. C’est là le message ultime d’une philosophie de la vie autonome
et utile à la science et à l’homme qui selon Canguilhem « n’admet aucun prestige, pas même celui de
savant, à plus forte raison celui d’ex-savant »44 dans sa démarche d’autodéfinition.
Avec sa thèse de doctorat ès lettres préparée au début des années 1950, principalement à
Strasbourg, Canguilhem se plaçait, selon les mots de François Dagognet, volontairement dans la
tempête 45 . Car s’il est mentionné dans l’introduction de la thèse que « la physiologie de
l’automatisme (du mouvement réflexe entendu comme rigide) est plus aisée à faire que celle de
l’autonomie (de l’homme, en référence au mouvement volontaire) » 46 , l’ordre de difficulté est
inverse pour une philosophie de la vie. Certes, Canguilhem se mettait en difficulté, mais il élaborait
là le moteur même de sa réflexion en créant cette tension entre le concept du réflexe fixe, son histoire
et les résultats acquis par sa propre pensée. Canguilhem part d’un concept localisé dans l’histoire, car
ainsi qu’il l’a explicitement noté, l’objet de l’histoire des sciences n’est pas l’histoire d’un objet
scientifique constitué, sans cesse renouvelé dans le présent, mais l’histoire d’un objet historiquement
constitué par une évolution que seule une généalogie de concepts peut révéler. Cette enquête du
concept historique de réflexe est donc philosophiquement et historiquement située, initialement entre
un modèle mécaniste de la perception et le vitalisme. Dès 1947, Canguilhem avait reconnu la
neurologie comme « un autre domaine généralement peu connu, où les biologistes vitalistes peuvent
revendiquer des découvertes aussi authentiques qu’inattendues » 47 . La thèse de l’importance
heuristique et historique du vitalisme trouve dans l’étude de Thomas Willis une possibilité de
démonstration historique. «Nous n’avons, non pas certes découvert Willis, note Canguilhem,
nommé parfois au XIXe siècle par les physiologistes qui ont accordé quelque attention à l’histoire
des réflexes, mais cherché à confirmer Willis dans un titre qu’on lui a seulement accordé de fait
jusqu’ici, sans arguments de droit suffisant. »48 Or, ce n’est pas faire injure à Canguilhem que de
dévoiler le squelette de son projet sous la plume du physiologiste britannique Charles Sherrington à
la fin des années 193049 : « Descartes stands as a new starting-point for the view of living creatures
working as machines50 […] Descartes in describing his automata did not say « reflex » or rather he
scarcely did so. It is to be found once, and then not in substant ival form. It was Willis, Professor of
Medicine at Oxford, who writing, rather later, on the nervous system, gave it currency. He spoke of
this action of being “reflex”. 51 [He taught that] even the grey cortex itself, were seats of what he
called “reflex action”. » 52 Il convient de signaler ici Canguilhem, non seulement usant de sa
philosophie au service d’une épistémologie historique, mais se rapprochant aussi indéniablement de
l’histoire de la physiologie et de la physiologie elle-même. Car Canguilhem ne trouvait pas
seulement à Strasbourg la bibliothèque accessible de l’Institut de médecine, mais rencontrait le
physiologiste, directeur de l’Institut de physiologie, Charles Kayser, dont le traité incorpore son
étude sur la constitution historique de la physiologie comme science53, l’endocrinologue Marc Kle in
et le physiologiste Charles Marx. Canguilhem retrouvait également le passé de Sherrington lui-même
à Strasbourg, lors du séjour au laboratoire de Francis Goltz pendant l’hiver 1884-1885. En 1959,
44 G, Canguilhem. « Aspects du vitalisme », Op. cit., p. 94.
45 F, Dagognet. « Georges canguilhem, philosophe de la vie ». Paris, Synthélabo, Les empêcheurs de penser en rond,1997.
46 G, Canguilhem. 1955, Op. cit., p. 7.
47 G, Canguilhem. « Aspects du vitalisme », Op. cit., p. 93.
48 G, Canguilhem. 1955, Op. cit., p. 6.
49 Les travaux de Sherrington étaient connus de Canguilhem par les cours du physiologiste toulousain Camille Soula,
grand admirateur du physiologiste britannique. Voir, Debru, C. « Georges Canguilhem, science et non-science ». Paris,
Editions Rue d’Ulm, 2004.
50 Sherrington, C. « Man on his Nature ». American Library, 1951 (1940), p. 148.
51 C, Sherrington. 1951, Op. cit. p. 153.
52 C, Sherrington. 1951, Op. cit. p. 188.
53 G, Canguilhem. « La constitution de la physiologie comme science », in Etudes d’Histoire et de Philosophie des
Sciences, 1968, Op. cit.
8
Canguilhem présentait à la faculté de médecine de Strasbourg une étude sur la physiologie et la
pathologie de la thyroïde, dans laquelle l’accent était mis sur la description d’expériences et leurs
concepts corrélatifs. Cet engouement porte Canguilhem à contredire une thèse de son travail de 1943,
en indiquant la physiologie comme antérieure à la pathologie. Canguilhem semble nouer de réelles
affections dans ce nouvel environnement qui l’institue historien de la physiologie, auteur de
synthèses, sous formes de chroniques documentées qu’il avait su en un autre temps récuser, publiées
dans l’Encyclopædia Universalis 54 ou les volumes de René Taton55. Pourtant ce type de travail
accessoire ne l’éloigne pas réellement d’une réflexion philosophique constante sur les conditions de
l’étude du vivant. Les obstacles à un concept dynamique de réflexe, les récurrences de l’histoire à
solidifier le vivant et les rectifications qu’elles imposent, avec en premier chef les travaux de
Sherrington, ses prédécesseurs et successeurs, autour du concept d’intégration56, ne sont qu’une
façon historique de faire vibrer le même message philosophique. Sa réflexion épistémologique en
témoigne sur les thèmes des modèles et analogies, le tout et la partie et le concept et la vie. A l’heure
des commémorations, celle de l’Origine des espèces de 1959 et celle de Gaston Bachelard décédé en
1962, succède celle de la publication de l’Introduction à la médecine expérimentale en 1965 qui
donne à Canguilhem une occasion nouvelle de voir dans l’éthique expérimentale bernardienne une
« théorie philosophique de la science de la vie qui renvoie elle-même à une philosophie de l’action
de la science sur la vie. »57
Considérer Canguilhem encensant la physiologie et ses physiologistes serait un contresens,
tant sa philosophie nous a habitué à le voir précéder ou suivre, plutôt que rattraper, dans sa marche,
le parcours d’une science. L’apologiste de la physiologie en vient à saper subrepticement son objet
dont la contemporanéité semble le dissoudre. Certes la physiologie est une discipline singulière, mais
elle n’est pas séparée de la clinique ou de la pathologie ; elle n’a d’ailleurs pas d’objet ou de méthode
propre, et ne peut être tenue pour l’explication de la vie, domaine constitutif de la biologie58. Sa
définition de 196359, que Canguilhem ramène à celle précédemment adoptée en 1943, désigne la
physiologie vingt ans après comme «la marge de tolérance d’une rubrique universitaire […] plutôt
que l’unité rigoureuse d’un concept scientifique. » Dans nombre de domaines non médicaux, la
physiologie cède la place à une biologie, à l’image de la neurophysiologie qui, par une révolution
analogue à l’adoption de la théorie cellulaire en physiologie, devient neurobiologie par adoption
systématique du neurone comme unité fonctionnelle et objet. Il faut donc une nouvelle fois voir
Canguilhem écartelé de manière polémique, et finalement très instructive, entre le désir d’une
physiologie qui ne parvient pas entièrement à se détacher de son historicité 60 et l’évolution des
sciences biologiques qui appelle à un renouvellement philosophique. Dans cette tâche, Canguilhem
ne manque pas de ressources, tant il a tenu dès ses premières études à ne pas limiter ses
investigations à la physiologie. Celle-ci apparaît dès lors comme un détour méthodologique
primordial, mais détour tout de même. Dans son étude sur l’expérimentation en biologie animale, il
est particulièrement frappant de voir comment la méthode bernardienne aboutit à l’analyse de
l’expérimentation humaine, de ses limites, et des problèmes éthiques qu’elle engendre61. Dans un
54 G, Canguilhem. « Physiologie animale : histoire ». Paris, Encyclopædia Universalis , 12, 1075-1077.
55 G, Canguilhem. « La Physiologie animale au XVIIIe siècle » in Taton, R. Histoire générale des sciences, Paris, PUF,
1958.
56 JC, Dupont. « Le concept de réflexe : Georges Canguilhem et l’histoire de la physiologie », dans ce volume.
57 G, Canguilhem. « Théorie et technique de l’expérimentation chez Claude Bernard », in Etudes d’Histoire et de
Philosophie des Sciences, 1968, Op. cit., p. 154.
58 G, Canguilhem. « La constitution de la physiologie comme science ». Op. cit., pp. 237-238.
59 Ibid., pp. 238-239.
60 Canguilhem cite Camille Soula : « la physiologie se confond encore avec son histoire », Ibid., p. 271.
61 G, Canguilhem. « L’expérimentation en biologie animale », Op. cit., pp. 38-39.
9
autre ordre, l’un de ses articles les plus originaux publié en anglais dans un ouvrage de Crombie 62,
« The role of analogies and models in biological discoveries », Canguilhem fait preuve d’une
virtuosité renouvelée dans une compréhension plus ample de l’histoire de la biologie et de la biologie
contemporaine, dans ses rapports aux sciences mathématiques et physiques.
Dans cette nouvelle analyse de la biologie, le dessein canguilhemien de refonder sa
philosophie nous semble clair, trop peut-être pour ne pas trahir une démarche qui survalorise certains
types de déterminations de l’évolution d’une discipline au détriment de son évolution propre.
Canguilhem a maintes fois été critiqué sur ces points, parfois de manière virulente, parfois avec plus
de sagesse et de retenue, en raison de cette tentation initiée et validée ailleurs63. Dans l’article cité de
Canguilhem, il ne faut pas oublier que c’est dans un ouvrage de tradition anglo-américaine qu’il
écrit : « Depuis bientôt une vingtaine d’année, il est devenu à peu près banal de dire que l’invention
du régulateur de Watt a fourni aux physiologistes le modèle initial, quoique non prémédité, d’un
circuit de rétroaction entre un organe effecteur et un organe récepteur. »64 Notre souhait présent est
plutôt de comprendre, avant d’engager une critique, comment et pourquoi Canguilhem fait autant
appel à la cybernétique, aux théorie des systèmes et de l’information, mais aussi à l’évolution
parallèle de la biologie, selon ces lignes directrices théoriques prises en apparence a priori, pour
reformuler sa philosophie, c’est-à-dire pour la traduire en un autre langage, à l’instar du modèle
scientifique reformulant son objet. La perspective générale d’une philosophie de la vie, que
Canguilhem nomme enfin en 1966, retourne invariablement à la définition de la vie et à son
instanciation par des concepts fondamentaux comme l’animation, la machine ou l’organisation.
Lorsque paraissent les ouvrages de von Bertalanffy, Shannon et Wiener, l’attrait de Canguilhem pour
ces nouveaux domaines est perceptible. Mais ils sont rangés au pôle éloigné du vivant, aux côtés des
machines. Nous soutenons qu’au début des années 1960 Canguilhem change radicalement d’option
en les situant cette fois-ci du côté de la vie, pour réécrire sa philosophie, en s’éloignant du cadre de la
physiologie, pour aborder celui d’une physiologie théorique et mathématique. Dans sa nouvelle
perspective, la machine de Watt, ancêtre de modèles rétro-actifs, mais, non premier servomécanisme,
de même que les premiers circuits électroniques de feed-back crées par des neurophysiologistescybernéticiens,
ordonnent et donnent sens aux faits expérimentaux, en assignant aux mécanismes
découverts une fonction, un but, une direction, bref un sens nouveau. De tels modèles, basés sur des
mesures localisées, s’établissent selon une organisation morpho-fonctionnelle analogue des
structures vivantes et fonctionnellement homologue. Ainsi, les modèles mécaniques, électriques,
électroniques, puis mathématiques, permettent, avec une progression réelle de raffinement technique
et une évolution du modèle comme langage, d’échafauder les scénarios de fonctions consolidées
dans une totalité. Dès lors, le langage des modèles deviendrait langage obligé du biologiste, mais
séparé du vivant, reformulé, testé, mais non assimilé au modèle-objet, c’est-à-dire identifié à une
circulation d’opérations distribuées, non matérielles, mais informationnelles. Canguilhem en vient à
appeler de ses voeux une biologie mathématique, à l’image d’une «physique mathématique » qui
rejoint finalement le projet d’Alfred Fessard, lu et cité, de fonder une neurophysiologie cybernétique
prenant en compte les aspects d’organisation dynamique du vivant 65. Mais surtout, cette vision d’un
62 G, Canguilhem. « The role of analogies and models in biological discoveries », in Scientific change, Londres,
Heinemann, 1963. AC, Crombie, ed. Traduit en français sous le titre « Modèles et analogies dans la découverte en
biologie », in Etudes d’Histoire et de Philosophie des Sciences, 1968, Op. cit., pp. 305-318.
63 A, Prochiantz. « Le matérialisme de Georges Canguilhem », in Georges Canguilhem, philosophe, historien des
sciences, 1993, Op. cit., pp. 271-278. M, Morange. « Georges Canguilhem et la biologie du XXe siècle », Revue
d’histoire des sciences, 2000, 53, 83-105.
64 Ibid., p. 310.
65 A, Fessard. « Points de contact entre Neurophysiologie et Cybernétique », in Structure et Evolution des Techniques,
1953, vol. 35-36, pp. 25-33. Cité in G, Canguilhem. « Modèles et analogies dans la découverte en biologie », Op. cit., p.
317. Voir aussi JG, Barbara. « Alfred Fessard et la cybernétique », in Actes du Colloque « L’Essor des Neurosciences »,
21-23 septembre 2006, Hermann, à paraître.
10
rôle fondamental sur la biologie de ces domaines théoriques permet en dernier lieu à Canguilhem de
redéfinir la vie, non plus en référence à la physiologie bernardienne et à l’organisation, mais au
moyen des nouveaux concepts fondamentaux d’auto-organisation et d’information, c’est-à-dire
selon sa lecture de la biologie moléculaire, principalement comme information génétique. Cette
dernière analyse est la clé de sa dernière philosophie mécaniste de la vie présentée dans le
paragraphe « La vie comme information »66. Si nous ne pouvons que souscrire entièrement aux
critiques faites à Canguilhem sur cette vision de l’histoire de la biologie, force est de reconnaître que
certaines de ses conséquences épistémologiques d’une biologie à venir, et particulièrement d’une
neurophysiologie transformée en neurosciences cognitives, sont valides. Non, les modèles
cybernétiques n’ont pas engendré, comme Canguilhem l’a d’ailleurs lui-même reconnu67 (1), l’idée
de mécanismes rétro-actifs facilitant la mise en évidence par le neurophysiologiste de mécanismes
nerveux analogues. Citons contre cette idée la découverte célèbre des fibres g excitant l’organe
intramusculaire de contrôle de la tension du muscle et réalisant un rétrocontrôle positif de l’étirement
musculaire par transmission à travers la moelle épinière d’un signal d’étirement à l’organe le
mesurant, créant ainsi un mécanisme responsable du maintien d’un tonus musculaire. Cette mise en
évidence célèbre, à laquelle on associe, pendant la décennie 1950, les noms de Granit, Eccles,
Lundberg, Lloyd ou Laporte, a suivi un che minement propre et complexe du laboratoire de
Sherrington à différents laboratoires dérivés plus ou moins directement, sans connexion aucune avec
la cybernétique. Canguilhem n’aurait pu d’ailleurs que souscrire à cette vue, ayant fait remarquer que
« la découverte, par Sherrington et Liddel, du réflexe myotatique (1924) a fourni, de la façon la plus
classique, un argument de poids à ceux qui, depuis, ne savent étudier une fonction organique de
régulation sans chercher à construire un modèle de servo-contrôle. »68 (2) Dès lors, que reprocher à
Canguilhem ? Nous ne pouvons le critiquer d’avoir esquissé une nouvelle philosophie de la vie, en
accord avec la précédente et dont toutes deux formulent à leur manière la vie et son sens biologique.
Et critiquer sa conception de l’histoire de la biologie, n’est-ce pas trop reconnaître une exigence
première d’épistémologie historique dont les conclusions sont atténuées par les inflexions soulignées
(1-2). Le seul tort de Canguilhem est à nos yeux de n’avoir pas suffisamment perçu, comme l’ont
rectifié d’autres depuis à sa place, l’évolution de la biologie contemporaine qui suivait en réalité sa
première philosophie69, alors que la seconde anticipait non une biologie, mais ce qu’il nommait luimême
« biologie mathématique ». Les textes de Canguilhem contiennent les éléments de leur propre
rectification et dans cette fausse route du côté de l’épistémologie historique, nous ne pouvons que
déceler les limites du philosophe à analyser directement la science de son temps, au profit des textes
sur la science. Aussi, plutôt que de reconnaître un tort, il faut signaler une limite que tout philosophe,
tout épistémologue, mais soulignons-le également tout biologiste, rencontre tôt ou tard dans
l’interprétation d’une science en perpétuel mouvement.
Cette critique nous enjoint à formuler plus précisément non pas les limites de la philosophie
de Canguilhem, mais celles de son approche épistémologique de la biologie. Car la réflexion
philosophique acquière dans l’article, «Le cerveau et la pensée »70, publié en 1980 dans la revue
Prospective et santé, une aisance et une profondeur qui lui permettent de s’emparer des divers
aspects historiques du problème des localisations cérébrales et de différentes positions
philosophiques. A l’image des réflexions sur la connaissance de la vie, la connaissance de la pensée
66 G, Canguilhem. « Vie ». Paris, Encyclopædia Universalis , Op. cit., p. 769.
67 Canguilhem a écrit : « C’est au point que les apologistes récents de l’efficacité heuristique en biologie – en neurologie
spécialement – d’automates cybernétiques et de modèles de feed-back considèrent comme l’effet d’un engouement sans
intérêt scientifique et comme activité de jeu la construction d’automates classiques », cité in « Modèles et analogies dans
la découverte en biologie », Op. cit., p. 308.
68 Ibid., p. 318.
69 M, Morange. « Georges Canguilhem et la biologie du XXe siècle ». Op. cit.
70 G, Canguilhem. « Le cerveau et la pensée », in Prospective et santé, 1980, 14, 81-98. Texte republié in Georges
Canguilhem, philosophe, historien des sciences, 1993, Op. cit.
11
est magistralement polarisée en une science du cerveau et une connaissance du sujet revendiquant
son autonomie dans un monde qu’il sait faire sien. Le message acquière une nouvelle force
polémique en reconsidérant le statut de la subjectivité non exclusivement intériorisée dans les masses
encéphaliques et que doit néanmoins prendre en compte la biologie des états mentaux. Concernant
l’épistémologie de la biologie, tant que Canguilhem est resté sur le terrain privilégié des disciplines
dans leur période antérieure au XXe siècle, chacun lui a reconnu une grande clairvoyance, bien qu’on
ait pu lui reprocher récemment une lecture insuffisante de tous les auteurs cités. Sa méthode est
adaptée à une histoire des concepts, basée principalement sur des textes théoriques, des cours ou
conférences, sans entrer suffisamment dans les textes d’expérimentation. Dès lors, on peut
rapprocher la manière de Canguilhem d’une certaine histoire des idées de tradition germanique 71. On
peut s’interroger sur le choix premier d’étudier les concepts scientifiques, leur ancrage historique et
leurs transformations successives exigeant un travail généalogique qui s’adapte à une histoire de la
biologie jusqu’au XIXe siècle. Ce qui caractérise le concept, à l’époque de Georges Canguilhem,
c’est une définition comprenant des concepts d’ordre inférieur et explicitant entre eux des relations
de structure ou de dépendance fonctionnelle, mais dont le rôle est avant tout d’être opératoire dans
l’expérience ou l’application médicale72. Canguilhem applique cette définition en synthétisant un
concept de réflexe valable pour les premières années du XIXe siècle. « Le mouvement réflexe (Willis)
est celui qui, immédiatement provoqué par une sensation antécédente (Willis), est déterminé selon
les lois physiques (Willis, Astruc, Unzer, Prochaska), et en relation avec les instincts (Whytt,
Prochaska), par la réflexion (Willis, Astruc, Unzer, Prochaska) des impressions nerveuses sensitives
en motrices (Whytt, Unzer, Prochaska), au niveau de la moelle épinière (Whytt, Prochaska,
Legallois), avec ou sans conscience concomitante (Prochaska). »73 Il faut noter dans ce concept une
ambivalence et une indétermination de ce qui relève de la théorie ou de la spéculation, de ce qui est
déterminé par l’ expérience. Mais c’est sans doute ce mélange qui fait du concept, antérieur au XXe
siècle, un opérateur distribuant les résultats d’expériences dans les classes d’objets théoriques
appropriées (instinct, réflexion, impressions nerveuses sensitive et motrices, conscience). Le perçu
expérimental n’est que le mouvement déterminé par une sensation produite dans l’expérience. Entre
ces deux événements, la présence ou l’absence d’un mouvement est interprété comme signe
d’instinct ou de conscience par un mécanisme nerveux théorique localisé dans la moelle. Le concept
relève de décisions pour sa constitution dans le choix de mesures ou de simples observations
objectivant de manière très indirecte les concepts théoriques d’ordre inférieur et les mécanismes
supposés définissant le concept lui-même. Le concept est avant tout un système de choix
interprétatifs à partir de données expérimentales simples. Ceci est particulièrement apparent dans le
système de Haller définissant sensibilité et contractilité par des observations très frustes. Mais cette
indétermination entre l’expérimental qualitatif, et parfois subjectif, et le théorique se loge surtout
dans les concepts d’ordre inférieur et dans leurs relations. Par exemple, le concept de moelle de
Canguilhem n’est pas seulement anatomique, mais aussi physiologique, et encore particulièrement
spéculatif, avant la controverse de la loi de Bell-Magendie. Le concept étant avant tout expérimental,
puisqu’il est issu d’une observation et l’interprète, il est normal que Canguilhem ait insisté sur le
caractère essentiellement expérimental de sa rectification74. Mais sa définition relevant d’options
théoriques, il n’est pas étonnant que Canguilhem ait souligné que les idées rivalisaient à armes égales
avec les avancées expérimentales75. Dans cette perspective générale, l’analyse des concepts vise à
71 J, Hodge. « Canguilhem and the history of biology », Revue d’histoire des sciences, 2000, vol. 53, p. 67.
72 « En parlant de « concept », nous entendons, selon l’usage, une dénomination […] et une définition, autrement dit un
nom chargé d’un sens, capable de remplir une fonction de discrimination dans l’interprétation de certaines observations
ou expériences […] », cité in G, Canguilhem. « Le concept de réflexe au XIXe siècle », in Etudes d’Histoire et de
Philosophie des Sciences, 1968, Op. cit., p. 295.
73 Ibid., p. 296.
74 « Cette rectification du concept n’est pas une affaire logique, c’est une affaire expérimentale. », Ibid., pp. 295-296.
75 G, Canguilhem. « La constitution de la physiologie comme science ». Op. cit., pp. 232-233.
12
retracer les évolutions de leurs définitions successives, en privilégiant sur les résultats d’expériences
les réflexions théoriques formalisées.
Dans un registre inverse, Canguilhem a noté les domaines d’application médicale des
concepts releva nt de leur réalité dans l’expérience. « En 1850, le concept de réflexe est inscrit dans
les livres et dans le laboratoire, sous la forme d’appareils d’exploration et de démonstration, montés
pour lui, et qui ne l’eussent pas été sans lui. Le réflexe cesse d’être seulement concept pour devenir
percept. Il existe puisqu’il fait exister des objets qu’il fallait comprendre. Relativement au
phénomène dont il prétend contenir l’explication, il n’est plus seulement phénoméno- logique, il est
aussi phénoméno-technique. » 76 Canguilhem fait ici appel au concept bachelardien qu’il cite avec
déférence, mais nous regrettons qu’il ne l’ait mis davantage en application dans la détermination
épistémologique du concept biologique. Il y a là semble-t-il une raison évidente, car au début du XXe
siècle la phénoméno-technique du réflexe, relativement simple dans ses procédures, ne présentera
une réelle diversité de formes que dans ses applications médicales ultérieures presque infinies. C’est
avec les travaux de la fin du XIXe siècle, ceux de Sherrington étant les plus significatifs mais surtout
les plus célèbres, que la phénoméno-technique des réflexes combine une tradition anatomique avec
une électromyographie rigoureuse pour l’analyse organisationnelle des synergies, innervations
réciproques, inhibitions croisées, par des ensembles de nerfs en interactions fonctionnelles et
anatomiques dans la moelle. Là surgira pour la première fois le neurone comme nouvel objet
biologique factice, créé par les besoins de l’explication fonctionnelle, en dehors de sa détermination
purement anatomique. Mais de cette nouvelle physiologie de la moelle, Canguilhem ne souligne que
les résultats généraux en atteignant la limite de son analyse qui s’achève par le concept d’intégration
dont l’étude est renouvelée par Jean-Claude Dupont77. Il nous semble que plus la biologie formulait
des concepts plus complètement déterminés par l’expérience et reposant sur des objectivations plus
rigoureuses, plus la généalogie des concepts telle que pratiquée par Canguilhem échouait
progressivement à en saisir l’essence. Aussi peut-on comprendre son choix inverse d’envisager,
comme il l’avait fait pour le mécanisme et le vitalisme, la détermination de la biologie
contemporaine par les mathématiques, comprises comme principe théorique d’une science à venir.
Le processus d’objectivation des concepts de la biologie au XXe siècle se caractérise par une
tendance à mieux ancrer chacun de leurs termes constitutifs dans la réalité expérimentale. Ainsi, un
concept devient basé sur des concepts d’ordre inférieur qui possèdent chacun une double nature.
L’analyse des objets biologiques par Canguilhem n’a pas été une préoccupation principale. Pour lui,
l’objet biologique, comme tout objet scientifique, est à la fois l’objet naturel d’une science et un
objet historiquement constitué, l’objet de toute histoire des sciences78. De tous les concepts analysés
par Canguilhem, c’est sans doute celui d’organisme qui se rapproche le plus d’un concept
épistémologique d’objet biologique, conçu comme totalité biologique réelle, décomposable et
représentée par un objet constitué expérimentalement. Canguilhem cite Buytendijk au sujet de la
saisie de l’organisme et de tout «objet biologique […] donné ou inféré, réel ou nominal, naturel ou
artificiel. »79 Dans l’étude sur les modèles, Canguilhem sépare ces deux aspects de l’objet biologique.
L’objet réel appauvrit et réduit le modèle à un objet conçu comme artefact80. L’introduction de sa
thèse de doctorat ès lettres désigne cette distinction comme essentielle à l’interprétation historique
des sciences. «On n’a pas, en général, assez bien distingué, dans les études d’inégale longueur
relatives à l’histoire des recherches sur le mouvement réflexe, entre la description des phénomènes
76 G, Canguilhem. La formation du concept de réflexe aux XVIIe et XVIIIe siècles. 1977 (1955), Op. cit., p. 161.
77 JC, Dupont. « Le concept de réflexe : Georges Canguilhem et l’histoire de la physiologie ». Dans ce volume.
78 G, Canguilhem. « L’objet de l’histoire des sciences », in Etudes d’Histoire et de Philosophie des Sciences, 1968, Op.
cit., p. 16.
79 G, Canguilhem. « Le tout et la partie ». Op. cit., p. 318.
80 G, Canguilhem. « Modèles et analogies dans la découverte en biologie », Op. cit., p. 313.
13
d’automatisme musculaire, l’étude expérimentale des structures anatomiques et de leurs liaisons
fonctionnelles, la formation du concept et sa généralisation dans une théorie. »81 Cependant, les
objets historiques de Canguilhem ne se prêtaient pas aisément à l’analyse de leur constitution comme
objets biologiques, alors que c’est là une tâche essentielle de l’épistémologie de la biologie au XXe
siècle. L’histoire du concept de neurone au XIXe siècle aurait été un beau thème pour Canguilhem
dont les études sur la théorie cellulaire s’en rapprochaient. Mais la constitution du neurone comme
objet biologique est une tout autre analyse. La détermination du neurone comme concept fonctionnel
explicatif en fait d’abord un objet théorique constitué expérimentalement par des synergies nerveuses,
comme nous l’avons indiqué à travers les travaux de Sherrington. L’excitation préalable d’un nerf
moteur abaissant le seuil d’excitation d’un autre nerf voisin crée un phénomène de facilitation
expliqué selon Sherrington par la mise en jeu de neurones moteurs communs aux deux nerfs, dont
l’excitation par le premier favorise une seconde excitation plus efficace par le second. On voit ici
qu’une physiologie nerveuse assez rudimentaire est à même d’objectiver un concept non plus
anatomique, mais fonctionnel du neurone. Le neurone devenait un lieu d’interaction fonctionnelle
entre deux ensembles de fibres nerveuses, issus de deux nerfs en partie anatomiquement convergents
sur un même ensemble de neurones. L’analyse épistémologique peut donc viser à décrire différents
processus d’objectivation d’un objet biologique naturel. Dans le cas du neurone, on peut montrer que
l’objet est construit par la facilitation nerveuse étudiée par l’électromyographie avec Sherrington, la
période réfractaire des ganglions par l’oscillographie des années 1930, l’analyse oscillographique des
ondes lentes et des activités unitaires dans les années 1940, ou les analyses intracellulaires à partir
des années 1950. L’analyse des pratiques scientifiques, c’est-à-dire des instruments et des pratiques
gestuelles devient dès lors une tâche essentielle pour la compréhension de leurs liaisons à l’objet réel
et à l’objet biologique. Chaque cadre expérimental définit un ensemble de mesures assignées au
neurone ou à ses parties, à l’axone, aux dendrites ou au soma, et en spécifie les propriétés. L’analyse
des processus d’objectivation constitue ainsi le neurone comme un ensemble de mesures localisées
définissant les propriétés fonctionnelles de ses parties. Une telle épistémologie cherche à comprendre
l’évolution du concept de neurone au XXe siècle comme constitution expérimentale et théorique d’un
objet biologique82.
Enoncée de cette manière, cette épistémologie serait peut-être apparue étrangement pauvre et
réductionniste à Georges Canguilhem, la preuve d’une instrumentalisation réductionniste du vivant
et presque un instrumentalisme. Or, on peut tenter de montrer en quoi cette épistémologie se
réconcilie avec les termes de sa philosophie. En accord avec Michel Morange83, et sans vouloir
détailler d’autres exemples, répétons que la biologie contemporaine se rapproche du vivant et s’en
inspire chaque jour davantage au gré de la sophistication des biotechnologies et des instruments
d’analyse, dont les dimensions oscillent à travers les âges. Si les oscilloscopes et les appareils à
électroencéphalographie se réduisent en taille, les microscopes biphotoniques ou les pinces à laser
pouvant saisir des objets minuscules occupent encore de grands espaces dans les laboratoires, pour
mieux préserver la vie. En permettant d’exprimer comme une ruse faite à la vie des molécules
fonctionnellement actives et aux propriétés fluorescentes, les manipulations génétiques combinées à
ces grands appareils permettent le suivi de leurs interactions spécifiques par des techniques
physiques complexes tel le FRET84, dans une cellule vivante. Ce n’est plus l’objet biologique naturel
qui s’adapte à la technique comme les procédés de fixation nécessaire aux microscopies anciennes85,
81 G, Canguilhem. La formation du concept de réflexe aux XVIIe et XVIIIe siècles. 1977 (1955), Op. cit., p. 3.
82 JG, Barbara. « The physiological construction of the neurone concept (1891-1952) », C R Biol. 2006, 329, 437-449.
83 M, Morange. « Georges Canguilhem et la biologie du XXe siècle ». Op. cit.
84 Fluorescence resonance energy transfer.
85 Voir aussi, C, Rigal, « Entre morphologie et étiologie : les travaux de microscopie électronique de l’hématologiste
Bessis, 1946-1962 », et M, Morange, « La place des instruments dans la transformation de la biologie au XXe siècle », in
Actes du colloque « Instruments et expériences en sciences de la vie » organisé au Muséum d’histoire naturelle de Nantes
les 18 et 19 mars 2004, par la Société d’Histoire et d’Epistémologie des Sciences de la Vie et le Centre François Viète
14
mais la technique qui se loge au coeur du vivant, la préserve et la scrute. L’instrument n’est plus cet
appareil accroché par un modeste ressort au tendon d’un muscle nécessitant sa section, mais un objet
externe qui surveille le vivant comme l’IRM l’homme sans trauma.
Si de chaque cadre expérimental procède une objectivation différente, comment se constitue
l’unité de l’objet biologique ? Cette question demeure épineuse dans l’analyse historique des objets
biologiques, tant il faut reconnaître que deux descriptions d’un objet naturel peuvent être largement
irréductibles. Avant l’avènement des techniques intracellulaires d’enregistrement des neurones, les
techniques extracellulaires assignaient à des mesures de potentiels dans une région donnée de la
moelle une origine somatique, dendritique, ou axonale, qui différait selon les auteurs. Les mesures
intracellulaires ne purent toujours dire qui avait raison, car cette nouvelle assignation d’un potentiel à
une région neuronale utilisait des potentiels différents qui ne pouvaient être réduits ou même
expliqués par les potentiels de la technique précédente. Il faut savoir reconnaître que l’ancienne
technique fut souvent abandonnée, utilisée seulement à des fins de diagnostic médical, ou
profondément remaniée, sans qu’aucune correspondance fondée n’ait pu être établie avec la nouvelle.
L’unité de l’objet biologique procède donc aussi par élimination de certains cadres expérimentaux
hétérogènes, dont la discordance ou l’homogénéité demeurent inconnues. L’objet biologique procède
par instanciations issues de classes homogènes de cadres expérimentaux.
Cette adéquation des descriptions est-elle maintenue dans le cas de descriptions de nature
différentes, c’est-à-dire fonctionnelles, morphologiques ou moléculaires des objets biologiques ? La
spécification fonctionnelle des parties des objets est toujours réalisée selon un plan qui prend pour
cadre a priori une organisation morphologique, comme l’histologie d’une structure nerveuse, la
cytologie du neurone, ou le plan structural d’une protéine. L’assignation d’un potentiel, ou d’une
quelconque propriété, doit être localisée dans un élément histologique, selon une directive
bernardienne. La localisation dans un soma neuronique d’un certain type de potentiels a fait l’objet
de débats et polémiques complexes qui n’ont été résolus que par l’énonciation de normes précises
communes, dès lors qu’un nombre suffisant d’arguments était accepté par l’unanimité d’une
communauté scientifique. On peut dire qu’un potentiel ne fut localisé avec certitude dans un soma
neuronique in vivo que par la généralisation de la technique intracellulaire et l’explicitation de ses
normes 86 . Aussi, l’électrophysiologie et la biologie cellulaire établissent sur un même plan
anatomique les corrélations de structure et de fonction à l’échelle cellulaire qui sont homogènes.
Quant au niveau moléculaire, il peut être étudié de deux façons, qu’on détermine les espèces
moléculaires en jeu dans les phénomènes étudiés à l’échelle de la cellule ou du tissu, ou qu’on
cherche à définir la fonction d’une molécule dans différents contextes cellulaires. L’intégration des
descriptions fonctionnelles, morphologiques et moléculaires, immédiate dans le premier cas, réserve
maints problèmes dans le second, tant il peut y avoir divergence. Un neurotransmetteur ici, peut être
neuromodulateur là, une molécule métabolique peut jouer un rôle paracrine, un chemoattractant peut
être une molécule liée à l’adhésion cellulaire. La polyfonctionnalité des molécules du vivant incite à
intégrer différentes descriptions d’un objet biologique dont on envisage les parties et leurs fonctions
en relation avec l’objet lui-même, avec d’autres du même type ou de manière progressive avec
d’autres types. On peut comprendre le fonctionnement d’un circuit nerveux en terme de neurones et
de neurotransmetteurs, mais il demeure difficile d’intégrer dans un même plan les relations neuroneglie,
la microcirculation et la complexité des effets paracrines ou autocrines, autrement que par une
reconstruction mathématique d’ensemble.
d’Histoire des Sciences et des Techniques, 2005, Bulletin d’histoire et d’épistémologie des sciences de la vie, vol. 12,
Num. 2.
86 JG, Barbara. « The physiological construction of the neurone concept (1891-1952) », Op. cit.
15
Quelle est alors l’essence de l’objet biologique ? L’objet biologique apparaît comme un
ensemble de corrélations entre propriétés structurales, fonctionnelles et moléculaires objectivées
dans l’expérience. Car, en dernière analyse, l’objet biologique est issu de la récapitulation des
moyens instrumentaux propres à corréler des couples de mesures. Il est autant un résultat scientifique
unitaire, qu’un ensemble de faits d’expérience formulable en langage mathématique, selon le souhait
de Canguilhem, en vue d’interroger sa totalité, son fonctionnement et les fonctions internes de ses
mécanismes. Mais le langage mathématique est surtout propre à reconstituer des organisations
d’objets biologiques classiquement analysés isolément et à expliciter les propriétés d’ensemble
communément perçues à travers l’un seulement de leurs éléments, ou du moins dans une population
homogène. Le défi de la biologie à venir est de devenir polyfactorielle, c’est-à-dire à même de
mesurer simultanément dans une même condition un ensemble de paramètres, qu’il s’agisse
d’expressions géniques par puces à ADN ou d’enregistrements simultanés d’une population de
neurones. Ces informations seulement permettront de mieux définir des ensembles d’objets
biologiques et d’en formuler des fonctionnements globaux à l’échelle de l’organisme. Ainsi sera
résolue, d’une manière nouvelle, le problème du tout et de la partie sur lequel la biologie du XXe
siècle a particulièrement buté, à l’image de la neurophysiologie qui n’est pas encore en mesure de
déterminer avec précision si les propriétés d’un neurone et sa fonction à l’intérieur d’un réseau sont
celles du neurone lui-même ou celle du réseau entier. Les modèles mécaniques, sociologiques ou
politiques défendus par Claude Bernard ne peuvent être dépassés que par une approche
mathématique de la complexité des ensembles d’objets biologiques. On espère ainsi avoir montré en
quoi le concept d’objet biologique est central à une nouve lle épistémologie de la vie qui, en
différenciant précisément les corrélations établies expérimentalement des liaisons formalisées dans
les modèles, rend compte d’une connaissance du vivant fidèle et respectueuse de la vie, inscrite dans
la biologie lue d’une certaine manière.
Nous concluons que le problème essentiel posé au biologiste et au philosophe par l’oeuvre de
Georges Canguilhem nous semble être la résolution des tensions entres diverses approches
théoriques et pratiques du vivant et de sa connaissance. Canguilhem nous incite en effet à davantage
dissocier les visées des auteurs philosophes, médecins, biologistes et à distinguer les réflexions
relevant de l’histoire de la biologie, de l’épistémologie de la biologie, de la philosophie de la
biologie et de la philosophie de la vie elle-même. Certains reproches qui lui ont été adressés relèvent
d’une réelle confusion entre ces genres. Si l’analyse des concepts du XIXe siècle gagne à laisser
place en partie, dans le suivi de l’histoire de la biologie, à l’analyse des objets biologiques par une
nouvelle épistémologie, la voie de Canguilhem doit continuer de nous inspirer, car l’objet biologique
doit être questionné à la fois dans son histoire et sa genèse autant que dans ses possibilités de
résoudre les problèmes philosophiques posés par la vie et les multiples façons de la connaître.
L’enjeu des analyses théoriques et philosophiques du vivant semble être dés lors de créer une
nouvelle unité entre la philosophie, la science et son histoire dans une perspective plus actuelle.

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