Rémi Brague, Le règne de l’homme. Genèse et échec du projet moderne par Michaël Fortier

Rémi Brague, Le règne de l’homme. Genèse et échec du projet moderne

Michaël Fortier
Le règne de l'homme
Rémi Brague, Le règne de l’homme. Genèse et échec du projet moderne, Paris, Editions Gallimard, coll. « L’esprit de la cité », 2015, 416 p., ISBN : 978-2-07-077588-0.

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Texte intégral

1Dernier volet d’un triptyque amorcé avec La sagesse du monde (1999) et La loi de Dieu (2005), cet ouvrage a été longuement préparé par ce que Rémi Brague appelle sa « petite » trilogie, dans laquelle il formule sa critique de la modernité : Les ancres dans le ciel (2011), Le propre de l’homme : sur une légitimité menacée (2013) et Modérément moderne (2014).

  • 1 « Ce que j’entends par « projet moderne » ne se confond pas avec le contenu de la période moderne, (…)

2Saluons d’entrée de jeu l’audace de l’auteur, qui se propose ici de suivre, sur le (très) long terme, le parcours du « projet moderne1 », depuis ses balbutiements jusqu’à ses plus récentes manifestations. Des synthèses d’une telle ampleur sont assez exceptionnelles aujourd’hui, alors que la tendance est plutôt à la microhistoire ; or Rémi Brague se risque, dans cet ouvrage d’à peine quatre cents pages (dont cent dix sont consacrées aux notes et aux références bibliographiques), à survoler plus de deux millénaires d’histoire des idées. Pari risqué, mais néanmoins tenu de façon convaincante par le philosophe, aidé, il est vrai, d’une érudition remarquable et de capacités linguistiques non moins impressionnantes (Brague met à profit sa maîtrise de huit langues).

  • 2 Pour le prophète biblique Daniel, le règne de l’homme suppose une délivrance ; tandis que pour Baco (…)

3Le titre de l’ouvrage est une allusion à Francis Bacon qui, s’appuyant sur un passage du Livre de Daniel2, établit dans le Novum Organon un parallèle entre l’entrée dans un règne de l’homme fondé sur les sciences et l’entrée dans le royaume des cieux. « Le projet, commente Rémi Brague, est de réparer la Chute » (p. 93). Disons-le d’emblée : l’auteur, s’il ne cache guère ses affinités avec le catholicisme, se garde bien de cautionner une lecture réactionnaire ou antimoderne du « projet moderne » qui inclinerait à orienter celui-ci dans le sens d’une rivalité avec Dieu. En fait, Rémi Brague cherche d’abord et avant tout à restituer le projet moderne à la contingence de son apparition. Par son travail d’anamnèse historique, l’auteur peut suivre les déplacements de ce projet au sein duquel plusieurs idées se combinent qui ne dépendent pas nécessairement l’une de l’autre et, en même temps, donner prise à une critique originale de la modernité.

4Trois parties, trois grandes étapes rythment Le règne de l’homme : la préparation, le déploiement et enfin l’échec du projet moderne, dans lequel l’homme fonde son action sur une anthropologie arrachée à tout contexte (cosmologique ou théologique). Axée sur l’Antiquité et le Moyen Âge, la première partie porte sur la mise en place des idées constitutives du projet de domination de la nature. Cela suppose une valorisation de l’homme, mais une valorisation telle qu’elle se légitime par l’exercice de son contrôle sur ce qui n’est pas lui. En d’autres termes, on passe d’une conception statique de la supériorité de l’homme, suivant laquelle cette supériorité découle de la nature même de l’homme (paganisme) ou de l’œuvre divine du salut (christianisme), à une conception dynamique qui doit être réalisée dans l’histoire.

5Ce passage s’est effectué à la faveur de la réinterprétation, par les penseurs de la Renaissance, de la notion de dignité humaine. La dignité, contrairement à la majesté (qui nous renvoie à une conception statique de la supériorité humaine), « implique une tendance à la réalisation qui se monnaie, pour qui en prend conscience, en un devoir » (p. 63). En effet, à partir du XVsiècle, la réflexion sur la dignité humaine en vient à combiner des idées jusque-là disparates (mutabilité de l’homme, inventivité technique) pour « produire la représentation selon laquelle l’autodétermination de l’homme doit se vérifier à travers la créativité technique » (p. 64). L’analyse de Rémi Brague donne ici une résonance nouvelle aux diverses menaces de catastrophes écologiques : la surexploitation ne résulte pas tant d’une démesure de l’homme, assez insouciant pour rechercher une croissance infinie dans un univers aux ressources finies ; plus vraisemblablement, elle est la conséquence inévitable du « trop bon » fonctionnement de l’infrastructure anthropologique du projet moderne.

6La deuxième partie de l’ouvrage s’intéresse à l’orientation prise par le projet moderne. Jusque-là, le passage d’une conception statique à une conception dynamique de la supériorité humaine restait à peu près sans effet dans le domaine pratique. Mais Bacon donne un nouveau tour à la révolution anthropologique amorcée au XVsiècle en détournant la connaissance de sa finalité contemplative et désintéressée pour la mettre au service de l’activité productive de l’homme. En mettant le savoir au service du pouvoir de l’homme (pouvoir qui bénéficie à l’humanité tout entière, et non pas seulement à la cité comme dans le cas de la politique), il ouvre la voie aux expérimentations scientifiques des siècles suivants.

7Toutefois, malgré les innovations techniques et les découvertes scientifiques des XVIIe et XVIIIsiècles, dans les faits, les apports de la science à la technique restent mineurs jusqu’au XIXsiècle. C’est la Révolution industrielle qui concrétise les rêves et les utopies scientifiques des siècles précédents et donne la pleine mesure de la révolution anthropologique dont ils procèdent. Entretemps se développent et se combinent plusieurs idées qui précisent le sens du projet moderne : neutralisation, puis dévalorisation de la nature qui doit être surpassée par l’industrie ; développement du libéralisme et d’une pensée du travail comme « autocréation de l’homme » (p. 127) ; rejet du péché originel comme entrave au progrès de la civilisation ; développement de la science positive qui renonce à connaître l’essence des choses afin d’augmenter son pouvoir sur elles ; affirmation de l’autonomie de l’homme qui rompt avec toute extériorité (que ce soit la continuité historique ou la transcendance de Dieu).

  • 3 Ortega y Gasset José, La révolte des masses, Paris, Les Belles Lettres, coll. « Bibliothèque classi (…)

8Intitulée « Échec », la troisième et dernière partie du Règne de l’homme, qu’on pourrait dire la plus « engagée », se focalise sur le basculement, au cours deux derniers siècles, du projet moderne en une dialectique autodestructrice. Le diagnostic porte d’abord sur ce que Rémi Brague appelle, en s’inspirant de Péguy, la « nature parasitaire de la modernité » (p. 190) : nous vivons en héritiers, en profitant de conditions de vie et en dilapidant des biens culturels que nous n’avons pas nous-mêmes produits. La thèse rappelle assez la figure de l’héritier ingrat développée par José Ortega y Gasset3.

9Après avoir exploré diverses manifestations du projet moderne (eugénisme, rationalisation de la vie humaine, dévalorisation de l’homme et transhumanisme, etc.), Rémi Brague pose la question de la postérité de l’humain qui occupait sa « petite » trilogie : si, en tant que juge et partie, nous pouvons répondre positivement à la question de savoir si la vie vaut la peine d’être vécue, peut-on en dire autant dès qu’on transpose la question du niveau individuel à celui de l’espèce ? L’humanisme athée peut-il encore nous donner des raisons de défendre la légitimité de l’homme sur une planète qu’il détruit peu à peu ; d’appeler d’autres humains à une vie dont on ne peut garantir qu’elle est « bonne » ? Autrement dit, l’homme peut-il survivre à la mort de Dieu, ou bien meurt-il nécessairement avec Lui ?

10Véritable somme d’érudition, Le règne de l’homme a le grand mérite de s’être risqué à proposer une perspective macroscopique pour mieux saisir l’évolution des idées et la manière dont celles-ci se combinent, sans pour autant négliger les nuances appelées ici et là. Cette perspective, loin de se limiter à la philosophie, fait la part belle à l’art et à la littérature, et plus particulièrement aux utopies scientifiques. D’aucuns reprocheront à Rémi Brague son pari ou l’accuseront d’hybris méthodologique, d’autant que son ouvrage repose sur le choix de retracer la dialectique interne du projet moderne en multipliant citations et renvois bibliographiques afin d’intervenir le moins possible. Ce choix a les défauts de ses qualités : s’il aide à mettre en lumière une logique propre au projet moderne, il tend en revanche à décontextualiser plusieurs passages.

11Mais ces réserves ne doivent pas assombrir l’ensemble de l’ouvrage. Rémi Brague invite ni plus ni moins à repenser le contexte anthropologique au sein duquel s’est déployée la modernité ; il était nécessaire de jeter un coup d’œil rétrospectif sur deux millénaires d’histoire des idées pour être à même d’apprécier toutes les conséquences du projet moderne. En effet, les problèmes que soulève celui-ci n’ont pas leur solution dans les « technologies vertes » par exemple, ou encore dans l’émergence d’une plus grande « conscience sociale » ; il faut chercher leur source en amont. Pour sa part, l’auteur a choisi de se rattacher au christianisme ; d’autres peuvent prendre un autre parti tout en partageant ses préoccupations. Ses lecteurs lui sauront gré d’avoir pris un pari risqué, et lui pardonneront aisément ses quelques défauts en parcourant ce livre remarquable.

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