Res Militaris: violence, guerre et politique Étude sur le retournement de la „Formule‟ de Clausewitz Par Jean-Vincent Holeindre

Violence, guerre et politique
Étude sur le retournement de la „Formule‟ de Clausewitz
Par Jean-Vincent Holeindre
Dans son oeuvre maîtresse, Vom Kriege, Clausewitz (1780-1831) a fortement souligné la subordination de la guerre à la politique. Tout lecteur du stratège prussien a en tête les expressions frappantes employées au chapitre 6B du livre VIII : “La guerre n’est qu’une partie des rapports politiques, et par conséquent nullement quelque chose d’indépendant ”. Ou, un peu plus loin : “la guerre n’est rien d’autre que la continuation des relations politiques, avec l’appoint d’autres moyens” (trad. D. Naville, 1955, p.703). Quelle que soit la manière dont on l‟interprète, qu‟on le juge dépassé ou actuel, qu‟on l‟exhume ou qu‟on l‟enterre, Clausewitz demeure une référence capitale pour les études stratégiques et la science politique, car il a formulé mieux que quiconque le caractère irréductiblement politique de la guerre : la guerre ne se suffit pas à elle-même, elle est un satellite placé dans l‟orbite de la politique.
Pour caractériser cette relation si particulière identifiée par Clausewitz, Raymond Aron (1976, t.1, pp.169-177) emploie le terme de „Formule‟. L‟expression dit bien son importance dans l‟économie générale du traité de Clausewitz. Elle donne également une idée de la réception de son oeuvre, qu‟on a parfois pu réduire, à tort, à la seule „Formule‟.1 En effet, la thèse selon laquelle la guerre est la continuation de la politique par d‟autres moyens est sans doute le point le plus commenté de la pensée clausewitzienne. Comme le note Aron, il faudrait consacrer tout un livre ou au moins un long article aux multiples interprétations de la Formule depuis la parution posthume du traité, en 1832.
Il s‟agit ici d‟opérer une petite partie de ce travail, en passant en revue plusieurs auteurs qui ont tenté de retourner la Formule de Clausewitz : Lénine, Ludendorff, Carl Schmitt, Michel Foucault, René Girard.2 Ces derniers se sont en effet appuyés sur la formule clausewitzienne pour montrer qu‟en réalité ce n‟est pas la guerre qui est subordonnée à la politique, mais la politique qui est la continuation ou le prolongement de la guerre. Il n‟est pas douteux que ces auteurs sont très différents les uns des autres. Cependant, tout en soulignant les spécificités de leurs approches respectives, il peut être éclairant de les examiner ensemble à partir de leur lecture de Clausewitz. Une telle approche permettra de prolonger l‟interrogation clausewitzienne quant à la nature politique de la guerre et d‟introduire une réflexion sur la nature conflictuelle du politique.
En effet, l‟étude du retournement de la Formule de Clausewitz n‟intéresse pas seulement les études stratégiques. Elle touche aussi à la sociologie et la théorie du politique. À travers leur interprétation de Clausewitz, des auteurs comme Michel Foucault
1 Sur la réception en France de l‟oeuvre de Clausewitz, voir l‟étude très complète et sûre de Durieux, 2008.
2 Pour une approche comparable, bien qu‟assez différente, du même sujet, voir Thibault, 2007.
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ou Carl Schmitt engagent une conception du politique et du social dans son rapport à la
violence. Ces auteurs cherchent tous à mettre en évidence, chacun selon des modalités
différentes, le rôle moteur de la violence dans l‟action politique, la guerre étant considérée
comme l‟ultime épreuve de vérité pour les sociétés.
Partant de cette hypothèse, il sera procédé en trois temps : on rappellera d‟abord la
position de Clausewitz quant à la relation entre guerre et politique, en puisant dans le
commentaire qu‟en a donné Raymond Aron ; puis l‟on verra comment la Formule de
Clausewitz a été retournée une première fois au début du 20e siècle, à l‟âge des
totalitarismes, d‟abord par Lénine dans sa théorie de la „guerre révolutionnaire‟, ensuite par
Ludendorff à travers sa conception de la „guerre totale‟. Enfin, dans une dernière partie
plus exploratoire, sera examinée la pensée de trois auteurs contemporains qui ont abordé
l‟oeuvre de Clausewitz, et souligné dans leur commentaire le caractère irréductiblement
conflictuel de la politique : Carl Schmitt, dans La Notion de Politique (1932) et la Théorie
du partisan (1963) ; Michel Foucault, dans son cours au Collège de France de 1976, Il faut
défendre la société, ainsi que dans ses textes et interventions produits au milieu des années
1970 (rassemblés désormais dans les Dits et écrits) ; enfin René Girard, dans son ouvrage
Achever Clausewitz (2007), qui a eu un certain écho dans le débat stratégique contemporain.
Guerre et politique selon Clausewitz
Hiérarchie des moyens militaires et des fins politiques
Clausewitz s‟oppose à deux conceptions antinomiques de la guerre. À la différence
de von Bülow, dont il critique les vues scientistes inspirées de la philosophie des Lumières,
Clausewitz ne pense pas qu‟on puisse remporter la guerre sans déclencher la bataille,
uniquement par la manoeuvre. Mais Clausewitz ne considère pas pour autant que la guerre
se ramène en dernière analyse à la bataille décisive et au duel entre les corps. Clausewitz
ne condamne ni n‟approuve la guerre : il en fait une réalité politique, soumise à la raison et
aux passions humaines. D‟où la distinction fondamentale : la guerre possède sa propre
„grammaire‟, non sa propre „logique‟ : sa logique est politique (Livre VIII, chap. 6B). La
guerre n‟est pas à elle-même sa propre fin. Elle dépend de la politique et donc de l‟État qui
a la charge de conduire les affaires publiques. C‟est la raison pour laquelle il importe de ne
pas confondre les fins dans la guerre (Ziel) et de la guerre (Zweck) : la fin dans la guerre,
c‟est la victoire militaire, alors que la fin de la guerre, c‟est la paix, c‟est-à-dire l‟issue
politique sur laquelle débouche tout conflit armé (Aron, 1976, p.170). Par conséquent, la
victoire n‟est qu‟un moyen militaire en vue d‟une fin politique : la paix, qui est négociée ou
imposée. La guerre est un instrument de la politique, employé en dernier recours et destiné
à arbitrer des conflits que la diplomatie n‟a pas été en mesure de régler.
La hiérarchie des moyens militaires et des fins politiques inspire la distinction des
trois niveaux de la guerre (tactique, stratégie, politique), qui elle-même fait écho à la
„Trinité‟ clausewitzienne (peuple, chef de guerre, chef d‟État) : la tactique dépend des
soldats (professionnels et citoyens) qui sont issus du peuple et qui, servis par leurs forces
physiques et morales, mènent le combat afin d‟apporter des succès nécessairement
provisoires. La stratégie, conduite par le chef de guerre doué d‟intelligence, voire de génie,
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conçoit et met en oeuvre le plan de guerre ; le stratège planifie et coordonne les opérations
militaires, il s‟adapte aux circonstances de la guerre et ajuste le plan de guerre en fonction
des succès et des échecs de la tactique. Son but est d‟apporter au chef d’État la victoire
militaire, afin que ce dernier puisse négocier ou imposer une paix. La politique, c‟est-à-dire
“l’intelligence de l’État personnifié”, gouverne la guerre : le chef d‟État décide de l‟entrée
en guerre, confirme ou infirme les grandes options stratégiques que lui soumet le chef de
guerre, et négocie la sortie de guerre (Barral, 2005).
Le chef politique ne conduit pas la guerre au quotidien. Il laisse cela au chef de
guerre et au peuple. Pour Clausewitz, le chef militaire reste un spécialiste de la guerre,
alors que l‟homme d‟État considère le contexte général à l‟intérieur duquel s‟inscrit le
conflit armé. La hiérarchie des moyens militaires et des fins politiques correspond à la
hiérarchie entre chef politique et chef militaire. On parle encore aujourd‟hui de „l‟outil
militaire‟. L‟expression illustre bien la subordination de l‟institution militaire à l‟État.
Certes, chef militaire et chef politique peuvent parfois se confondre en une seule personne ;
c‟est le cas avec Napoléon. Mais lorsqu‟ils ne font qu‟un, le versant politique du
commandement doit l‟emporter sur le versant proprement militaire. Le chef politique n‟a
pas besoin, pour gouverner, d‟être un spécialiste des questions militaires. Mais il doit s‟y
intéresser de près afin d‟être indépendant et éclairé dans ses choix.
Dualité de la guerre
Les choses ne sont cependant pas si simples. Clausewitz a oscillé tout au long de la
rédaction du traité (resté inachevé), qui s‟étale entre 1818 et 1830, entre deux définitions
de la guerre : d‟une part, le stratège prussien voit la guerre comme un “duel à grande
échelle” (Livre I, chap.1), conduisant au déchaînement de violence, exacerbé par les forces
morales. L‟“ascension aux extrêmes” est par définition imprévisible : autant il est possible
de mesurer les pertes physiques et matérielles de l‟ennemi, autant il est très difficile de
mesurer sa résistance psychologique et morale ; mais d‟autre part, comme on l‟a suggéré
dans le paragraphe qui précède, la guerre est considérée par Clausewitz comme un
instrument politique placé sous l‟autorité du pouvoir civil, le rôle du politique étant de
fixer à l‟action militaire des objectifs précis et ainsi de limiter la guerre à ces objectifs.
Dès lors, quelle est la nature profonde de la guerre ? Est-elle dans la violence
déchaînée ou dans la raison politique ? Cette dualité de la guerre traverse toute l‟oeuvre de
Clausewitz, sans qu‟on parvienne à identifier clairement quelle conception l‟emporte sur
l‟autre. Il existe une tension qui, selon Aron, a été résolue par Clausewitz dans
l‟avertissement de 1827, écrit avant de sceller le manuscrit (Aron, 1976, p.175). À la fin de
sa vie, Clausewitz aurait découvert la nature profonde de la guerre, non pas dans le
déchaînement de la violence, mais dans la raison politique, qui fait de la violence un
moyen et non une fin en soi : la guerre sort de la politique comme Athéna, divinité grecque
de la guerre et de l‟intelligence, est sortie toute armée du cerveau de son père Zeus, le roi
du Panthéon. La guerre est d‟abord un phénomène politique, car c‟est la politique qui en
détermine le début, l‟intensité et la fin. C‟est précisément pour éviter l‟“ascension aux
extrêmes”, dit également Clausewitz, que les buts de guerre doivent être subordonnés à une
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finalité politique précise : si les belligérants ne savent pas pourquoi ils se battent, alors la
volonté de s‟anéantir mutuellement prend le pas sur la rationalité. De même, l‟intelligence
stratégique n‟est pas impuissante à maîtriser le déroulement de la manoeuvre. Bien au
contraire, il incombe au chef militaire d‟organiser la concentration des forces sur le “centre
de gravité” de l‟ennemi afin de le toucher au plein coeur lors de la bataille décisive (Livre
IV, chap. 9). Pour autant, le risque d‟escalade reste présent dans toute guerre, et la tension
entre les deux définitions de la guerre n‟est que partiellement résolue. Aron d‟ailleurs le
reconnaît volontiers, en disant que la dualité de la guerre chez Clausewitz le prédispose
aux interprétations les plus variées et les plus extrêmes. Plusieurs commentateurs ont
cependant reproché à Aron d‟avoir fait “le choix de l’optimisme”.3
Dualité du politique
À la dualité de la guerre chez Clausewitz répond à une dualité du politique,4 qui
n‟est pas envisagée en tant que telle par le stratège prussien, mais sur laquelle il convient
de s‟arrêter car elle aide à comprendre sa réception et le retournement de la Formule par
certains penseurs. D‟un côté, le politique est marqué par la dialectique de la lutte : la
communauté politique (cité, nation ou empire) est traversée par des conflits, qui peuvent
dégénérer en guerres civiles ; quant à la guerre, c‟est une lutte sanglante entre États réglée
par la force armée. De l‟autre côté, le politique a justement vocation à régler les différends,
non seulement à l‟intérieur de la communauté politique (par le droit ou la force) mais
également à l‟extérieur (traité de paix, résolution et règlement des conflits). Le politique
oscille ainsi entre la lutte et l‟accord, entre la discorde et la concorde. Toute la question est
de savoir si c‟est plutôt la concorde, ou plutôt la discorde, qui le caractérise profondément.5
Cette oscillation entre concorde et discorde est l‟une des clés de lecture de l‟histoire
de la pensée politique. Les uns, comme Aristote, Kant ou John Rawls, mettent l‟accent sur
la concorde vers laquelle tend naturellement par la communauté politique et qui est assurée
par la prudence du gouvernant (la phronésis aristotélicienne) ou par l‟élaboration d‟un
droit (Kant, Rawls) ; les autres, comme Thucydide, Machiavel, Carl Schmitt mettent
l‟accent sur la discorde, sur l‟importance de la lutte et la centralité de la guerre dans
l‟action politique, le but du gouvernant étant de trancher les conflits, dans le vif s‟il le faut.
La guerre est-elle la vérité de la politique ou n‟est-elle qu‟un de ses aspects ? Telle est la
question fondamentale et sur ce point, deux grandes interprétations s‟opposent.
Pour les auteurs libéraux comme Raymond Aron, la guerre n‟est pas la vérité de la
politique, elle n‟est qu‟un de ses aspects. Jusqu‟à un certain point, Aron croit que la
politique est en mesure de domestiquer la violence. Il croit en l‟action pacificatrice et
civilisatrice du politique, tout en reconnaissant la part de drame présente dans l‟histoire ;
3
Terray, 1999 ; Dobry, 1976.
4
Lorsque nous parlons ici “du” politique, nous désignons le principe à partir duquel s‟organise la vie en
commun, principe qu‟on retrouve dans toutes les sociétés humaines. Lorsque nous utilisons l‟expression “la
politique”, nous désignons l‟action conduite, au sein des États modernes, par les gouvernants et les gouvernés
pour organiser la vie en commun et assurer la survie de la communauté politique. Dans cette perspective,
l‟État-nation tel qu‟il s‟est construit à l‟époque moderne et contemporaine n‟est qu‟une forme possible du
politique (voir Gauchet, 2005).
5
Freund, 1965.
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c‟est ce qui l‟empêche d‟adhérer à une philosophie de l‟histoire au sens d‟une téléologie, à
la manière de Hegel et Marx (Aron, 1961). Aron fait un “pari sur la raison” (1976, t.2), et
tient pour acquise la légitimité de l‟État-nation comme instrument de régulation des
conflits civils et militaires. Dans son ouvrage Penser la guerre, Raymond Aron plaide pour
un Clausewitz „libéral‟, qui a compris au crépuscule de sa vie que la politique permettait de
sauver les hommes de la barbarie. Pour le Clausewitz d‟Aron, la guerre est politique parce
qu‟elle est humaine, elle est humaine parce qu‟elle est politique. Le recours à la force est
parfois inévitable, en dernier recours : si “les États vivent à l’ombre de la guerre” (Aron,
1962), ce n‟est pas la possibilité de la guerre qui doit orienter l‟action politique, mais la
perspective de la concorde.
D‟autres auteurs réfutent l‟optimisme de la perspective libérale adoptée par Aron et
font de la guerre l‟événement central de toute vie politique. Des contre-révolutionnaires
(Joseph de Maistre) aux révolutionnaires (Lénine), en passant par certains conservateurs
comme Schmitt, la guerre est au contraire une épreuve de vérité pour le politique,
l‟épreuve de vérité par excellence. La nature profonde du politique se révèle dans la guerre.
Pour ces auteurs qui vouent une certaine fascination à la guerre (au premier rang desquels
Lénine et Ludendorff), la tentation est grande de considérer la guerre non pas comme le
moyen politique dont on fait usage dans les situations extrêmes, mais comme la donnée
essentielle à partir de laquelle fonder l‟ordre politique. C‟est ce que font Lénine avec le
concept de „guerre révolutionnaire‟ et Ludendorff avec l‟idée de „guerre totale‟, ce qui
conduit l‟un comme l‟autre à retourner la Formule de Clausewitz.
Clausewitz retourné par Lénine et Ludendorff
Lénine et la guerre révolutionnaire
Lénine (1870-1924) a lu attentivement Clausewitz. Il a recopié certains passages du
traité dans ses cahiers, et notamment la Formule, qui l‟a beaucoup frappé (Derbent, 2004).
Pour Lénine, la guerre est un instrument politique au service d‟un projet précis, le projet
révolutionnaire. Il s‟agit de recourir aux moyens militaires pour réaliser les objectifs de la
révolution. D‟où l‟expression „guerre révolutionnaire‟, qui veut dire en substance que la
guerre est au service de la révolution :
Nous disons, notre but, c‟est l‟instauration du régime socialiste qui, en
supprimant toute exploitation de l‟homme par l‟homme et d‟une nation par
d‟autres nations, supprimera infailliblement toute possibilité de la guerre en
général. Mais en combattant pour ce régime socialiste, nous serons
nécessairement placés dans des conditions où la lutte de classes, à l‟intérieur de
chaque nation, pourra se heurter à une guerre entre différentes nations
engendrée par cette même lutte de classes ; aussi ne pouvons-nous lier la
possibilité des guerres révolutionnaires, c‟est-à-dire des guerres découlant de la
lutte de classes, menées par des classes révolutionnaires et ayant une portée
révolutionnaire directe et immédiate”.6
6
Lénine, 1917, p.408. Ce texte est issu d‟une conférence prononcée en mars 1917, citée par Aron (1976,
p.331).
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Pour Lénine, la lutte des classes implique d‟abord de recourir à la violence pour
conquérir le pouvoir et, une fois le pouvoir conquis, d‟employer les moyens militaires à
l‟échelle de l‟État ou du pouvoir central pour imposer le régime socialiste aux ennemis
intérieurs et extérieurs de la révolution. D‟où l‟usage de la Formule de Clausewitz comme
instrument de légitimation de la violence révolutionnaire : il s‟agit de mettre les moyens
militaires au service des objectifs politiques de la révolution russe.
Cependant, le marxisme-léninisme est une doctrine pacifiste. Lénine doit donc
justifier l‟usage de la violence car celle-ci ne va pas de soi. Ainsi la violence
révolutionnaire est-elle considérée comme un préalable à la paix perpétuelle, qui sera
instaurée définitivement par le communisme. Lénine reprend ici une idée développée par
Marx et Engels : la guerre et la violence sont les moteurs de l‟histoire et du changement
politique et social. Marx et Engels réinterprètent, dans une perspective révolutionnaire, le
sens de l‟histoire hégélien. La guerre est un moment charnière qui provoque et matérialise
le passage, nécessairement brutal et violent, d‟une étape de l‟histoire à une autre : de l‟âge
féodal à la révolution bourgeoise, de la révolution bourgeoise à la révolution socialiste, de
la dictature du prolétariat au communisme, qui abolit les divisions sociales étant à l‟origine
de la violence (Korsch, 2001 [1941]). La guerre et la violence constituent donc des
éléments essentiels du progrès historique : c‟est la raison pour laquelle les révolutionnaires
conséquents se doivent de lire Clausewitz, et plus généralement de maîtriser l‟art de la
guerre, s‟ils veulent que leur projet politique aboutisse.
Dans la théorie marxiste réinterprétée par Lénine, le conflit est la grammaire des
rapports sociaux. Ainsi, l‟expression de „guerre sociale‟ a fait florès dès le 19e siècle pour
exprimer la nature profonde des rapports sociaux de classe. Il existe une continuité entre la
guerre sociale (la lutte des classes) et la guerre contre les puissances impérialistes (c‟est
ainsi que Lénine voit la Première Guerre mondiale). Le lien entre ces deux formes de
guerre, c‟est le projet révolutionnaire visant à donner le pouvoir aux prolétaires et à mettre
fin aux divisions entre les classes. La politique est pensée à partir de la lutte des classes,
qui a nécessairement un caractère violent, et dans l‟horizon de la paix qui sera instaurée
grâce à la réalisation de l‟idée communiste. C‟est ici que la Formule de Clausewitz se
trouve renversée : aux yeux de Lénine, la violence précède et institue le politique. Dans la
théorie léniniste, la violence doit donc être conçue et mise en oeuvre par le parti d‟avantgarde.
La politique n‟a pas vocation à domestiquer la violence, mais à l‟organiser dans le
moment révolutionnaire dans le but d‟y mettre fin une fois pour toutes, dès que les
objectifs de la révolution seront réalisés. La violence révolutionnaire est une condition de
possibilité de l‟ordre politique communiste. De manière générale, la théorie de la violence
joue, à la suite de Lénine, un rôle majeur dans la pensée révolutionnaire. Chez des
révolutionnaires comme Mao (1955), Giap (Derbent, 2008) ou Che Guevara (1960-1961),
on trouve ainsi de nombreux développements sur la technique du coup d‟État,
l‟insurrection, la guerre civile ou encore la guérilla.
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Ludendorff et la guerre totale
Ludendorff (1865-1937) est l‟auteur de deux ouvrages dans lesquels la référence à
Clausewitz et à sa Formule est explicite : Conduite de la guerre et politique (1922) et
surtout La guerre totale (1935).
Pour comprendre la position de Ludendorff, il faut dire quelques mots du contexte
historique. Chef d‟état-major pendant la guerre de 1914-18, Ludendorff impute la défaite
de l‟Allemagne à la trahison du peuple allemand et à l‟impuissance du pouvoir politique,
qui selon lui sont liées. Il estime que la révolution ayant conduit à la chute du Reich et à
l‟instauration de la République de Weimar a désarmé l‟Allemagne au moment même où on
voulait lui faire signer un armistice inacceptable, qui a débouché sur le traité de Versailles,
considéré par les Allemands comme un Diktat. Selon Ludendorff, le peuple allemand, en
étant partie prenante de la révolution, a mis un “coup de poignard dans le dos” de l‟armée
allemande qui n‟avait pas perdu militairement la guerre (Baechler, 2007, pp.125-126). En
suggérant que la défaite de l‟Allemagne est due à la trahison de l‟arrière, Ludendorff
falsifie effrontément l‟histoire : il nie la réalité de l‟effondrement militaire allemand sur le
front de l‟ouest après l‟échec des offensives du printemps 1918. Mais, conjugué aux
immenses difficultés politiques, institutionnelles, et économiques de l‟Allemagne de
l‟entre-deux-guerres, le ressentiment provoqué par le Diktat va contribuer à la diffusion de
ce mythe du “coup de poignard dans le dos” au sein de la société allemande.
L‟idée essentielle de Ludendorff dans ses ouvrages, c‟est que les responsables
politiques civils sont incapables de mener des guerres comme celle de 14-18, qui inaugure
l‟âge des guerres totales. Il faut donc donner le pouvoir aux militaires car eux seuls sont en
mesure, grâce à leur discipline et à leur connaissance de l‟art de la guerre, de mettre au pas
le peuple pour mener une politique à la hauteur du dessein impérial allemand. Dans des
guerres totales qui mobilisent toutes les forces matérielles et humaines, économiques et
sociales, du pays, il est nécessaire de s‟en remettre à un chef militaire qui aura pour tâche
de conduire l‟effort de guerre et de galvaniser le peuple en vue de la victoire. Il faut donner
aux militaires non seulement le pouvoir militaire, mais aussi le pouvoir politique.
Clausewitz s‟est trompé en disant que l‟État doit conduire la guerre. C‟est l‟inverse que
préconise Ludendorff : l‟armée et ses officiers généraux doivent conduire les affaires de
l‟État puisque les guerres sont désormais totales et obligent la politique à se militariser.
Dans la conception de Ludendorff, la guerre contamine ainsi tout l‟espace politique
et social. Elle est l‟étalon à partir duquel fonder toute politique. Notons cependant que
guerre totale et politique totalitaire ne se confondent pas entièrement : la guerre totale est
jusqu‟à un certain point une stratégie, alors que la politique totalitaire relève d‟une
idéologie. Mais le concept de guerre totale est l‟un des éléments théoriques qui participent
au développement de la doctrine totalitaire du NSDAP. Ludendorff adhère aux idées nazies
et représentera le parti d‟Hitler au Reichstag avant d‟être écarté. La politique totalitaire
implique en effet un discours martial, qui promeut l‟ordre et la discipline que la démocratie
est, selon Ludendorff (qui rejoint sur ce point Hitler), incapable d‟obtenir. Donner le
pouvoir au peuple, c‟est selon Ludendorff se mettre dans l‟incapacité de gouverner et de
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décider. Estimant que l‟État est incapable en tant qu‟instance civile, Ludendorff prend
nettement le contrepied de la conception clausewitzienne, qu‟il considère comme
“dépassée” car elle subordonne le pouvoir militaire à un pouvoir politique défaillant.
Fin de la guerre, fin de l‟État ? Schmitt, Foucault, Girard
Après 1945, les trois auteurs qui retournent la Formule de Clausewitz (Schmitt,
Foucault, Girard) abordent le problème de la guerre dans une optique et un contexte très
différents. D‟une part, Schmitt, Foucault et Girard ne sont pas des responsables politiques à
la recherche d‟une doctrine destinée à guider leur action, mais avant tout des théoriciens
qui cherchent à comprendre l‟évolution du monde. Même si leurs engagements politiques
respectifs ont une certaine influence sur leur théorie, leur oeuvre n‟a pas le même statut que
celle de Lénine ou de Ludendorff. D‟autre part, on observe dans l‟après-guerre une remise
en cause du modèle classique de la guerre interétatique sur fond de conflits qui ne se
situent plus dans un cadre conventionnel : guerre de décolonisation ou de libération
nationale, guerres civiles, phénomènes terroristes et guérillas…, autant de formes
d‟affrontement qui mettent en cause la mainmise de l‟État sur la violence armée et qui
affectent nécessairement les relations entre guerre et politique. Le but de ces auteurs est de
comprendre ce qui a changé dans les rapports entre guerre et politique après la Seconde
Guerre mondiale.
Carl Schmitt (1888-1985) : la faillite de l‟État libéral
Carl Schmitt voue une grande admiration à Clausewitz, qu‟il commente notamment
dans la Théorie du partisan (1963) et dans un article significativement intitulé “Clausewitz
penseur politique” (1967) traduit en français récemment (Schmitt, 2007). Quand bien
même Clausewitz adopte un point de vue stratégique et Schmitt une perspective de juriste,
les deux convergent pour souligner la centralité du politique dans l‟organisation de la vie
humaine.
Schmitt fait de Clausewitz l‟un des derniers représentants d‟une forme de guerre en
train de disparaître : la guerre interétatique. Schmitt reprend l‟idée clausewitzienne selon
laquelle les guerres de la Révolution et de l‟Empire (1792-1815) ont rompu avec
l‟équilibre européen issu du traité de Westphalie de 1648. Dans la perspective juridique qui
est la sienne, Schmitt note que les guerres entre États, menées par des armées de
professionnels et régulées par le droit public européen, ont laissé place à des guerres de
masse, où les passions du peuple se déchaînent, ce qui du même coup rend difficile toute
forme de régulation juridique et politique. Les guerres de passions nationales, qui opposent
la France révolutionnaire puis napoléonienne aux monarchies européennes, se substituent
aux guerres de territoire du 18e siècle. Le Congrès de Vienne en 1815 a permis d‟inverser
la tendance, ou en tout cas de la maîtriser un tant soit peu, mais la Deuxième Guerre
mondiale a fait définitivement tomber le système politique européen au profit d‟un droit
international qui a interdit la guerre comme instrument politique, et qui du même coup a
jeté le discrédit sur les États nations, considérées comme responsable du déluge de
violence perpétré durant les deux conflits mondiaux.
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Pour C. Schmitt, l‟apparition de la figure du partisan au début du 19e siècle, lors la
guérilla espagnole contre l‟armée de Napoléon en 1807, marque le début de la remise en
cause du modèle classique de la guerre. Le droit public européen était parvenu jusqu‟à
présent à limiter la guerre et ses effets, notamment en distinguant clairement le civil du
combattant en uniforme. Ne respectant pas cette distinction et fondant son efficacité sur ses
facultés de dissimulation et de tromperie, le partisan fait voler en éclat le modèle de la
guerre interétatique, qui repose sur la reconnaissance mutuelle des ennemis. L‟État ne
possède plus le monopole de la guerre, laquelle est désormais partout et nulle part.
L‟avènement du partisan vient brouiller la distinction entre guerre et paix, et introduit du
même coup une situation de guerre permanente. Le partisan peut frapper à tout moment. La
toute-puissance de l‟État est ainsi remise en cause, celui-ci ayant “perdu la main” au profit
des peuples et de la guerre “populaire”. Puisque l‟État ne gouverne plus la guerre, alors
celle-ci pénètre toutes les sphères de la vie, elle devient “guerre civile mondiale”.
En élaborant sa théorie du partisan, dont le succès ne s‟est pas démenti pendant les
guerres coloniales (l‟Indochine par exemple), Schmitt met en évidence l‟historicité de
l‟État libéral issu des Révolutions anglaise, française et américaine. Rien ne dit en effet que
l‟État ne devait pas mourir un jour. Pour Schmitt, l‟État présuppose le politique, il n‟est
qu‟une forme parmi d‟autres de la politique. Rien n‟empêche que les hommes décident de
s‟organiser autrement. Dans la conception schmittienne, le politique se définit d‟abord et
avant tout dans le conflit : la distinction ami/ ennemi constitue le critère essentiel du
politique. C‟est l‟hostilité entre ennemis publics qui fonde le politique, qui par conséquent
se définit toujours par rapport à la possibilité de la guerre. C‟est la raison pour laquelle
Schmitt souligne l‟importance du jus belli, le droit de guerre que possède exclusivement le
souverain et qui lui permet de désigner l‟ennemi. Mais précisément, avec l‟avènement du
partisan et du nouveau droit international, l‟État est dépossédé du jus belli. Selon Schmitt,
l‟État ne peut plus librement désigner l‟ennemi car il est contraint par le nouveau droit
international. En revanche, le partisan a toute latitude pour désigner l‟ennemi et employer
les moyens qui lui semblent efficaces, parce qu‟il se place volontairement en dehors du
droit international. Le destin de l‟État et celui du partisan, après 1945, sont donc liés : c‟est
précisément quand l‟État renonce à sa condition politique que le partisan devient une
figure politique majeure sur la scène de l‟histoire.
Ainsi, pour Schmitt, l‟État dépossédé du jus belli ne peut plus contenir la violence
et mener une guerre „selon les formes‟, c‟est-à-dire qui respecte la morale militaire et le
droit des gens. Le penseur allemand ne cache pas sa nostalgie de l‟équilibre européen et de
la guerre interétatique, dont l‟avantage était de pouvoir faire usage de la force dans le
périmètre bien balisé de l‟État. De ce point de vue, Schmitt ne retourne pas la Formule de
Clausewitz, il cherche plutôt à la restaurer. Mais il constate aussi que les transformations
de la guerre après 1945 et l‟avènement du partisan dans les guerres irrégulières ont conduit
à discréditer “l’intelligence de l’État personnifié”. En rejetant l‟héritage du stratège
prussien et en ôtant à la guerre toute légitimité politique, les Européens ont eux-mêmes
retourné la Formule de Clausewitz. Ils ont fait du partisan “sans foi ni loi ” le successeur de
l‟État, qui avant sa faillite décidait de la situation exceptionnelle.
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Michel Foucault : dynamiter l‟État
Pour Carl Schmitt, la faillite de l‟État est donc dommageable. Le penseur allemand
exprime son adhésion au droit public européen, dont il écrit le tombeau dans Le Nomos de
la terre (1950). Michel Foucault, quant à lui, tend plutôt à se réjouir de la faillite de l‟État,
et une partie de son oeuvre procède même à ce qu‟on pourrait nommer un dynamitage en
règle de l‟État comme forme d‟organisation du pouvoir politique. Selon Foucault dans Il
faut défendre la société (1976), il importe de ne plus penser le pouvoir politique avec les
notions juridiques d‟État et de contrat, mais avec les concepts militaires : guerre, bataille,
stratégie, tactique. Pour Foucault, les doctrines de la souveraineté issues de Machiavel et
Hobbes ont cherché à conférer une légitimité à la domination du Souverain sur ses sujets,
puis de l‟État sur le peuple. Or, l‟histoire du pouvoir, ce n‟est pas l‟histoire d‟une lente
domestication de la violence, c‟est l‟histoire d‟une répression continue qui a donné lieu à
des luttes populaires oubliées et enfouies derrière les discours officiels. Foucault
entreprend en 1975 d‟exhumer ces conflits par un travail documentaire d‟historien car il
veut en finir avec cette “histoire que le pouvoir se raconte à lui-même” et qui a vocation à
légitimer une domination (Foucault, 1976, p. 15). Il faut, dit-il, “couper la tête du roi” et
par là même retourner la Formule de Clausewitz :
Le pouvoir, c‟est la guerre, c‟est la guerre continuée par d‟autres moyens. Et à
ce moment-là, on retournerait la proposition de Clausewitz et on dirait que la
politique, c‟est la guerre continuée par d‟autres moyens (Foucault, 1976, p.16).
Foucault estime que le pouvoir étatique adopte le discours du droit pour dissimuler
l‟oppression qu‟il exerce sur le peuple. Il affirme également que le pouvoir tel qu‟il est
conceptualisé par Machiavel et Hobbes n‟a pas le monopole de la guerre. Éclairé par une
avant-garde, le peuple aussi peut prendre les armes, ainsi que le prônent par exemple les
maoïstes de la Gauche prolétarienne, avec lesquels Foucault dialogue à l‟époque,
notamment Benny Lévy (qui à l‟époque se faisait nommer Pierre Victor). Critique de
l‟orthodoxie marxiste du Parti communiste français (qui n‟avait d‟yeux que pour les
“appareils d’État”) et du structuralisme qui pense le social et l‟histoire à partir du langage,
Foucault est à l‟époque fasciné par la guerre comme modèle à la fois théorique et politique
pour penser la nature du pouvoir. Dans la suite de Lénine, Foucault affirme que ce n‟est ni
le langage ni l‟État qui fournissent la clé de l‟histoire, mais la guerre, entendue au sens
large comme une lutte armée révolutionnaire :
Je crois que ce à quoi on doit se référer, ce n‟est pas au grand modèle de la
langue et des signes, mais de la guerre et de la bataille. L‟historicité qui nous
emporte et nous détermine est belliqueuse ; elle n‟est pas langagière. Relation
de pouvoir, non relation de sens.7
Alors que les théoriciens structuralistes définissent la guerre comme le pendant de
l‟échange, Foucault pense la guerre comme le phénomène qui est à l‟origine d‟une vie
sociale toujours conflictuelle. Ce n‟est pas l‟échange et le don qui détermine le social, c‟est
la guerre et le conflit. L‟histoire est d‟abord une histoire des luttes, et la théorie de
7
Foucault, 2001, vol.2, p.145.
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l‟histoire est avant tout une théorie de la guerre, de la guerre sociale aux guerres de
libération des peuples opprimés par la colonisation.
Foucault finira toutefois par abandonner assez rapidement cette piste, considérant
que ce modèle de la guerre est trop „binaire‟ pour saisir la complexité des rapports de
pouvoir (Senellart, 2004).
René Girard : quand “la politique court après la guerre”
Au terme de ce trop bref parcours, l‟ouvrage de René Girard, Achever Clausewitz
(2007), permet à la fois de revenir aux questionnements originels de Raymond Aron et
d‟élargir l‟analyse au contexte stratégique contemporain.
Ce livre est d‟abord une réponse au Clausewitz d‟Aron, qu‟il juge trop “timide” et
“rationaliste” (p.27). Aron, dit Girard, a voulu faire de Clausewitz un partisan de
l‟équilibre européen, alors que le stratège prussien est en réalité le prophète des guerres
totales, des génocides et de l‟apocalypse nucléaire. À travers le débat Aron-Girard, on
retrouve la dualité de la guerre clausewitzienne évoquée plus haut : alors que le Clausewitz
d‟Aron tranche en faveur de l‟interprétation politique de la guerre, celui de René Girard se
présente comme le penseur du „duel à grande échelle‟, annonçant l‟avènement d‟une ère
nouvelle marquée par la violence mimétique (Girard, 1975), qui débouchera sur les
horreurs du 20e siècle et la violence terroriste du 21e siècle.
Selon Girard, Aron pouvait croire à la primauté du politique à l‟époque de la
Guerre Froide. Pendant cette période, la responsabilité politique face à la bombe atomique
était évidente et bien réelle. Mais une telle croyance dans le pouvoir de la politique n‟est
plus possible à l‟âge du terrorisme mondialisé. La “guerre mondialisée” fait apparaître
pour Girard l‟impuissance de la politique à réguler un système international plus que
jamais dominé par l‟anarchie. Ainsi, ce n‟est plus la guerre qui est la continuation de la
politique, mais la politique qui est condamnée à “courir” après une guerre qui avance
masquée et qui ne dit pas son nom. C‟est ici que Girard retourne la Formule de Clausewitz,
considérant que la violence transnationale du terrorisme déborde les États, qui sont par
conséquent dessaisis de leur monopole sur la violence armée. Quand Girard annonce que la
politique court après la guerre, il reconnaît que la guerre devance la politique. Aux yeux de
Girard, la politique est discréditée puisqu‟elle est incapable de rattraper la guerre :
Que nous dit [Clausewitz] sinon que cette étrange et longue guerre est
irrémédiablement perdue ? C‟est la vérité de la guerre que la violence comme
vérité. Et la vérité de la guerre est la vérité de la politique. Et au sein de la
guerre, la tactique est toujours la vérité de la stratégie. C‟est-à-dire qu‟on va
toujours vers le duel. Vous voyez que tout s‟éclaire, même obscurément, et
converge vers ce noyau central, cette unique intuition (Girard, 2007, p.171).
Girard opère alors un rapprochement entre le texte clausewitzien et les textes
apocalyptiques de la Bible, notamment l‟Apocalypse de saint Jean. Chez Girard, la
religion, sous la forme de la révélation chrétienne, vient au secours d‟une politique
impuissante. Dans la perspective anthropologique et théologique qui est la sienne, “seul un
Dieu pour nous sauver ” de l‟aveuglement dans lequel nous fait tomber le désir d‟imitation.
Res Militaris, vol.1, n°3, Summer/ Été 2011 12
Pour Girard, l‟ascension aux extrêmes est un mécanisme implacable : ce n‟est que
l‟illustration du désir mimétique qui pousse les hommes à la violence et les empêche de
s‟en détourner. Pour avoir une idée de la violence mimétique selon Girard, il faut imaginer
ce tableau de Goya, Hommes se battant avec des bâtons : à mesure que les deux hommes se
rendent coup pour coup, ils s‟enfoncent dans les sables mouvants sans même s‟en
apercevoir. Tant que Dieu ne viendra pas rompre l‟engrenage de la violence, les hommes
seront condamnés à la commettre et à la subir. Girard ne se contente donc pas de retourner
la Formule de Clausewitz. Il entend achever ce qu‟il estime être la prophétie du stratège
prussien, prophétie qui du reste était déjà annoncée dans l‟Apocalypse de saint Jean. Dans
la perspective de Girard, la “religion militaire” de Clausewitz annonce le Jugement
dernier.
Conclusion
Cet article se proposait de montrer comment un certain nombre de penseurs
retournent la Formule du stratège prussien selon des logiques et des arguments qu‟il
importe de bien distinguer avant d‟envisager ce qui les rapproche.
Tout d‟abord, la réflexion de Lénine et Ludendorff est marquée par l‟avènement,
dans la première moitié du 20e siècle, des doctrines totalitaires qui dénoncent
l‟impuissance des États démocratiques devant la guerre. Dans les idéologies totalitaires,
c‟est la guerre qui inspire la politique, de sorte que la guerre contamine tout l‟espace
politique. Il n‟y a dès lors plus de distinction entre ce qui relève du militaire et ce qui
relève du politique. Puis, dans la deuxième moitié du 20e siècle, c‟est moins l‟impuissance
de la démocratie que la faillite de l‟État libéral comme instrument de régulation qui conduit
plusieurs auteurs à théoriser le retournement de la Formule de Clausewitz. Ainsi, dans la
théorie de Carl Schmitt, l‟État est mis en défaut par le partisan : l‟efficacité tactique et
stratégique du partisan révèle la fragilité et la décomposition de l‟État libéral. Chez Michel
Foucault, le retournement de la Formule de Clausewitz intervient dans le contexte des
luttes sociales des années 1970, ce qui conduit le philosophe à reprendre l‟idée léniniste
d‟une lutte révolutionnaire des peuples, éclairés par une avant-garde, contre l‟oppression
de l‟État libéral. Enfin, l‟interprétation de René Girard intervient dans le contexte de
l‟après-11 septembre 2001 : les attentats du World Trade Center et la montée du terrorisme
mondialisé illustrent selon Girard l‟incapacité des États démocratiques à contenir une
violence dérégulée et transnationale.
Ainsi, en dépit de leurs divergences, deux thèses rassemblent ces auteurs : d‟une
part, l‟idée que le libéralisme politique est une doctrine incapable de faire face au problème
de la guerre (car impuissant à prendre des décisions lorsque la situation l‟exige) ; d‟autre
part, la conception, fondée sur un ressort anthropologique, selon laquelle la violence est
l‟horizon indépassable du politique.
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