JudaÏques Culture :Rachi de Troyes, une grande figure médiévale

Rachi de Troyes, une grande figure médiévale

(1040-1105) – Un homme et une oeuvre cruciale pour le Judaïsme.
mercredi 4 mai 2005
par Nadia Darmon.H
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Rachi est un outil précieux pour les linguistes français, et fut exemplaire quant à son approche émancipatrice des femmes, et le respect qui leur est dû. Voir par ailleurs, le compte rendu en 18 conférences, du Colloque qui lui fut consacré en juin 2005, à Troyes.

RACHI DE TROYES (1040 – 1105)

1) Brève biographie : Eminent commentateur juif de la Bible et du Talmud, Rabbi Shlomo Ytshaki (Rabbi Salomon fils d’Isaac) dit Rachi est né à Troyes, en Champagne, région dans laquelle, durant la majeure partie de sa vie, les Juifs bénéficiaient de bonnes conditions de vie.

Un manuscrit évoquant le jour de sa mort « jeudi 29 Tammouz 4865 », [1] évoque aussi son père « saint Rabbi Isaac le Français » (Tsarfati) [2], le mot saint laisse supposer que le père de Rachi mourut en martyr, victime de quelque persécution. Rachi débuta ses études probablement sous la direction de son père qu’il appelait « mon maître ». Puis il reçut l’enseignement de son oncle maternel Simon l’Ancien qui fut disciple du grand Rabenou Guerchom qui marqua le judaïsme médiéval de Rhénanie, à Mayence puis à Metz. Rachi eut sans doute la chance d’étudier les notes mêmes de Rabenou Guershom.

La circulation des manuscrits (l’imprimerie n’existe encore pas), étant difficile, Rachi devait engranger les connaissances et devait être doué d’une « mémoire encyclopédique » (…) pour rédiger son commentaire du Talmud, il devait connaître tout le Talmud par coeur. Troyes devait déjà abriter au milieu du XI° siècle une bibliothèque de manuscrits hébraïques considérable (…). » [3]

Vers l’âge de 20 ans, il alla étudier à Mayence où il devint l’élève de Jacob ben Yakar qui l’initia à « la critique des textes », puis après la mort de son maître il suivit les cours de son successeur Isaac ben Juda, puis il se rendit à Worms, l’un des principaux foyer d’études bibliques et talmudiques d’Europe à l’époque (avec Mayence, Metz etc..) Ses principaux professeurs furent parmi les plus grands maîtres du judaïsme médiéval européen. « A cette époque, il n’y avait ni codes, ni recueils d’usages (le Shulhan Aroukh [4] date de la fin du XVI° siècle) ;

Rachi prit épouse vers 1067, et semble vivre dans le dénuement matériel. On ne sait si c’était avant ou juste après son retour à Troyes. Il devint père de trois filles : Myriam, Jokhebed, Rachel. Rachi de retour à Troyes fonde sa propre école, et bien qu’il remplît également la fonction de Juge rabbinique de la communauté, il gagnait sa vie comme viticulteur, il produisait du vin de Champagne [5].

Le problème de la subsistance est entier ; Il fallait à Rachi dégager beaucoup de temps pour la rédaction de son oeuvre, pour assurer les cours auprès d’élèves qui affluaient depuis toute l’Europe, il lui fallait aussi assurer le gîte et le couvert de ses étudiants.

Rachi enseigna à ses trois filles jusqu’à ce qu’elles devinssent des femmes érudites, qui épousèrent d’éminents disciples de Rachi, qui donnèrent naissance aux Tossafistes.

Myriam épousa Juda ben Nathan, que l’on connaît sous le nom de Rivan. « son nom s’est préservé dans notre littérature traditionnelle grâce à un de ses descendants, qui écrit : « J’ai posé la question à la veuve de mon oncle R. Isaac ben Meir, et elle m’a répondu que son mari ne s’opposait pas à cette coutume qui était déjà en usage dans la maison de mon grand-père, Rabbi Meir (le gendre de Rashi), et dans la maison de Myriam, la fille de la fille de Rashi. » [6]

Jokhebed épousa Meïr ben Samuel, de Lotharingie, qui s’installèrent ensuite à Ramerupt près de Troyes, où il fonda aussi une école célèbre. Ils donnèrent naissance à de célèbres rabbis, comme Rabbi Samuel dit Rachbam qui put étudier avec Rachi, puis à Ramerupt, puis Caen et Paris. Il y eut Isaac, surnommé Rivam qui mourut alors qu’il était père de sept enfants. Il y eut Jacob, que l’on appela Rabénou Tam [7], fut sans conteste le plus célèbre de tous les Tossafistes. Sa vie fut marqué par l’accusation de meurtre rituel qui frappa la communauté de Blois en 1171, et qui s’acheva par le massacre de la communauté juive de Blois à la mémoire de laquelle, Rabénou Tam ordonna un jour de jeûne.

Rachel qui portait le sobriquet de Belleassez, épousa Wecelin [8] qui la répudia par la suite.

Rachi s’est distingué entre autres, outre son oeuvre gigantesque de commentaires bibliques et talmudiques, par de célèbres responsa aux questions qui lui étaient adressées de partout en Europe, notamment en faveur des femmes et de la considération qui leur était due. Ses réponses sont révélatrices de sa personnalité, de sa gentillesse et de son humilité.

Parmi ses élèves on peut citer encore Rabbi Chemaya qui fut son secrétaire, et Joseph Qara [9], ainsi que Simha ben Samuel de Vitry dont le rituel, le Mahzor de Vitry, est un guide du fidèle (prières et lois). [10]On sait que c’est Myriam, la soeur de Rabbénou Tam et petite fille de Rachi, qui fut l’épouse de Rabbi Simha ben Samuel de Vitry et qu’elle donna naissance à une lignée de Tossafistes.

Les dernières années de sa vie furent assombries par les débordements violents de la première croisade de 1095. Les communautés juives furent dévastées et Rachi en fut affecté, et son angoisse devant le destin funeste de son peuple transparaît dans des commentaires de Psaumes ou de livres bibliques. A l’époque ses travaux et commentaires sur la Bible et le Talmud étaient presque achevés, à l’exception des Chroniques. Son commentaire du Pentateuque qui devint le modèle de tout étudiant au cours de ses études, fut le premier livre imprimé en hébreu, en 1475 à Reggio, en Italie.

L’objectif de Rachi est simple, donner le sens obvie, du texte. Son style est net et concis, son hébreu simple. Sa propre familiarité avec les tâches quotidiennes d’un fermier, d’un artisan ou d’un marchand le rendait capable de ponctuer ses explications de commentaires inattendus afin d’éclairer le sens du texte pour ses disciples. De plus chaque fois qu’il le juge utile, Rachi donne, dans une translittération hébraïque, l’équivalent en vieux français d’un mot difficile. On trouve ainsi, environ 1500 mots dans son commentaire biblique et 3500 mots dans son commentaire du Talmud. Connus sous le nom de Laazim « en langue étrangère », ils sont extrêmement précieux pour ceux qui étudient l’ancien français. Rachi étendit ses investigations à la grammaire hébraïque. Son commentaire contient donc de nombreuses notes, qui constituent une première contribution précieuse à la grammaire de l’hébreu.

L’influence de Rachi s’étendit bien au-delà de la sphère du judaïsme. Le moine franciscain Nicolas de Lyre (1270-1340), lisait Rachi dans le texte original et, dans son propre commentaire biblique, il cite fréquemment Rachi, reconnaissant sa dette envers lui. Martin Luther emprunta beaucoup à Rachi pour sa propre traduction de la Bible, et par conséquent les érudits de la Réforme.

Le seul but poursuivi de Rachi étant d’élucider le texte pour ses élèves. L’école française dite l’école des Tossafistes, poursuivit son oeuvre encore deux cents ans. Désormais, toutes les éditions courantes du Talmud comportent sur la colonne extérieure de chaque page, le commentaire des Tossafistes, et à l’opposé, sur la colonne intérieure celui de Rachi.

Rachi est probablement mort à Troyes le 13 juillet 1105. Personne ne peut attester du lieu de sa sépulture, certains pensent qu’elle s’est trouvé à Troyes (aucune trace), d’autres pensent qu’elle se trouve dans le vieux cimetière de Worms (sans preuve). Il semble avoir fini sa vie dans la souffrance de la maladie, et affecté par le sort réservé aux Juifs à cette époque de la première croisade (1095-1096) où un pogrom succédait à un autre pogrom, dévastant les communautés juives de Rhénanie par le rançonnage ou le sang (Worms, Spire, celui de Mayence fut sans doute le plus terrible…). Le silence de Rachi à cet égard est plus lourd de sens que s’il s’était exprimé ; quelques psaumes et piyoutim évoquent sa douleur.

Rachi et probablement la communauté juive de Troyes qui devait s’élever à quelques dizaines de familles pour une ville de 4000 habitants, entretenaient des relations de bon voisinage, c’est une époque où les Juifs pouvaient encore cultiver la terre, employer des chrétiens, échanger des cadeaux (à Pourim, à Pessah [11]), ils pouvaient louer les bêtes de labour, posséder moutons, boeufs et chevaux etc..

Quelques exemples de Responsa :

« Chez nous, les chrétiens ne rendent pas le vin interdit grâce à des manoeuvres idolâtres » (puisque le rite des libations a disparu) (Responsa n° 168 et 327). D’où il ressort que Rachi distingue les chrétiens des idolâtres qui devaient être tenus à l’écart de la manipulation du vin.

La validation du serment émis sur une relique, en y apposant une pièce de monnaie « en signe de dévotion ». Rachi l’admit d’abord par respect pour l’usage, puis l’interdit (refusant par là de reconnaître un pouvoir aux reliques.) (Responsa n°180.)

Les conversions forcées : Rachi se prononça considérant un converti comme un Juif en puissance, « Israël pêcheur reste Israël », aussi la loi continue de s’appliquer à lui.

Les responsa de Rachi évoquent très peu les problèmes liés au prêt d’argent, ce qui laisse supposer que la période qui va astreindre les Juifs à vivre de l’usure, n’a pas débuté. Rabénou Tam y sera confronté, une génération après.

« Au temps de Rashi, il n’était malheureusement pas rare que les persécutions entraînent des cas d’apostasie, comme celui de cette veuve qui était obligée d’obtenir le désistement – halitsah – de son beau-frère converti au christianisme. A leur époque déjà, les Gaonim avaient affronté ce problème. Dans ce cas précis, Rashi décida que l’opinion des Gaonim était contradictoire et annula leur décision exemptant la femme de la cérémonie de halitsah . Ne voyant aucun moyen de permettre à la veuve de se remarier en l’absence de halitsah , il conclut de façon caractéristique : « Puisse le Rocher d’Israël nous éclairer de la lumière de la Torah… » » [12]

« (…) Il est intéressant d’examiner le style des Responsa et les sentiments qui sous-tendent les décisions de Rashi [13]. Prenons ce cas de fiancailles entre un oncle et sa nièce ou les deux parties avaient respectivement déposé en fidéicommis un montant d’argent qui, en cas de violation de promesse de mariage par l’une des parties, reviendrait à l’autre. Ayant rompu son engagement au bout de plusieurs années, le fiancé s’était fait restituer son dépôt alors que le père de la fiancée le réclamait au fidéicommissaires. Un certain érudit, dont le nom n’est pas mentionné, avait pris le parti du fiancé. Le cas fut soumis à Rashi qui, malgré sa modération, ne put s’empêcher de condamner ce savant pour s’être trompé sur toute la ligne (ta’ah hatalmid bekhol hat sedadim).

Il est très intéressant de connaître le point de vue de Rashi à l’égard de la compétence des tribunaux locaux, c’est à dire de tout groupe de trois juges désignés par des Juifs pour leur rendre la justice, et qui ont en principe la même autorité que les juges désignés par notr maître Moïse. Ce point de vue est répété à plusieurs reprises dans les écrits de Rashi. Il souligne que, dès les temps les plus reculés, nos encêtres ont toujours été soucieux de ne pas déshonorer les filles et les femmes d’Israël et de ne pas les désavantager sur le plan matériel. Et il conclut sa lettre en ces termes : « Cet homme (qui déshonore une jeune fille juive) doit être condamné à une amende et puni conformément à la législation juive. L’érudit qui apporte son soutien à cet homme ne fait pas honneur à son érudition car il fortifie les scélérats, et le Ciel l’a dépossédé de son honneur en Israël, et les lois les plus apparentes de la Torah lui ont été dissimulées de sorte qu’il n’a pas saisi leur profondeur. Les censeurs connaîtront la délectation et auront en partage la bonne bénédiction. » (Salomon ben Isaac) « Ces quelques lignes donnent une idée vivante du style de Rashi, de son sens de la justice et de ses sentiments humains. Ce n’est d’ailleurs pas la seule fois où il prend la défense des droits de la femme. Dans le cas d’un mari qui a diffamé sa femme et tenté de lui faire du tort, Rashi écrit :  » Cet homme a manifsté son caractère malfaisant et prouvé qu’il était indigne de figurer parmi les enfants de notre père Abraham, qui avait pour principe d’aimer ses semblables en général, un exemple de tout Juif doit imiter. Combien plus aurai-il dû être clément et généreux envers sa propre femme qui lui est unie par les liens sacrés du mariage. Il était de son devoir de la rapprocher de lui, mais il l’a rejetée même ceux qui renient Dieu sont miséricordieux à l’égard de leurs femmes et s’efforcent de leur manifester leur bienveillance et leur amour. »

« A l’égard des normes religieuses et de la position sociale des femmes, un passage d’une des nombreuses oeuvres de l’Ecole de Rashi est très instructif. Il s’agit d’un cas où la fête de Pourim tombait un dimanche. A l’époque, comme d’ailleurs de nos jours, on célébrait alors le Jeûne d’Esther le jeudi précédent. Une dame juive – qui occupait sans doute une position au sommet de l’échelle sociale – soumit son dilemne à Rashi : devant ce jour-là accompagner à cheval l’épouse du gouverneur de la ville, elle demandait s’il lui serait possible de remettre son jeûne au lendemain, à cause de la fatigue. Dans sa décision, Rashi souligne que le Jeûne d’Esther ne fait partie ni des commandements bibliques ni des injonctions rabbiniques, mais que c’est un minhag bien établi qui doit être observé et, dans ces circonstances, autorise la jeune femme à reporter son Jeûne au vendredi. »

Quelques paroles de Rachi : « Tout plan formulé dans la précipitation est insensé ». « Les maîtres apprennent des discussions des élèves ». « Celui qui étudie les lois et ne comprend pas leur sens ou ne peut pas expliquer leurs contradictions n’est qu’un panier plein de livres ». « Ne blâme pas un compagnon de manière à lui faire honte en public ». « Obéir par amour est mieux que d’obéir sous l’effet de la peur ».

2) Un parallèle avec Maïmonide :

Extrait de Rachi de Troyes de Simon Schwarzfuchs, édité chez Albin Michel (2005)

« L’hommage rendu à Rachi par les générations successives est unanime. C’est sans doute, comme le dit l’historien espagnol Abraham ben David, dû au fait que Rachi n’avait laissé aucun sujet, petit ou grand, sans l’avoir parfaitement expliqué :  » Depuis que ses commentaires se sont répandus dans le monde, il n’y a pas eu de rabbin ou d’homme éminent qui ait étudié le Talmud sans lui. Aucun rabbin, aucun maître n’en a jamais vu de pareils. » Pour expliquer une telle unanimité, la légende a inventé un Rachi parcourant le monde pendant sept années, de l’Allemagne jusqu’en Perse ou en Turquie, sans trouver nulle part son égal. Et pourtant si on le compare à l’autre grand homme de la synagogue, Maïmonide, on peut juger à bon droit que ce dernier était plus complet car il touchait à une foule de domaindes variés – philosophie, médecine, astronomie etc.. – auxquels Rachi ne s’est jamais intéressé. Le code maïmonidien a le mérite de donner une vue d’ensemble de la loi juive, mais il ne réussit pas à faire l’unanimité : d’être le premier grand philosophe juif ne pouvait qu’exposer Maïmonide à la critique de ses successeurs.

Rachi, dont Maïmonide ne connaissait d’ailleurs pas l’oeuvre, lui ressemblait peu et c’est en reprenant les principales critiques suscitées par l’oeuvre du second que la différence entre ces deux géants apparaîtra le plus clairement. On reprochait en effet à Maïmonide codificateur de ne pas indiquer ses sources, d’avoir abandonné l’ordre du Talmud et proposé un nouveau cadre pour la Halakha, d’avoir renoncé à l’araméen talmudique en faveur de l’hébreu, en somme d’avoir voulu écrire un ouvrage définitif susceptible de remplacer le Talmud. La mise à l’écart des opinions que Maïmonide ne partageait pas était perçue comme une tentative délibérée pour imposer sa propre conception de la Halakha et écarter toute possibilité de controverse ultérieure.

Aucun de ces reproches ne pouvait être adressé à Rachi. Il n’avait jamais essayé de codifier toute la loi juive, et avait bien pris garde de ne s’écarter ni de l’esprit ni du langage talmudiques. Son commentaire se proposait de coller autant que possible au texte talmudique qu’il interprétait en reprenant son vocabulaire et suivait pas à pas. Il ne manquait pas non plus de se référer à ses maîtres et collègues de Mayence et de Worms quand le sujet ou le cours de la discussion l’exigeaient. Là où Maïmonide dominait le texte et la loi, Rachi s’en était fait le serviteur. Il s’y employait en toute simplicité, en évitant toute condescendance et toute marque de supériorité. C’est ainsi qu’il marque sa déférence envers Jacob ben Durbelo dans un de ses responsa :

« Comment pourrai-je, moi qui suis humble et sans forces, lever la tête devant cette montagne haute et imposante…Comment notre vieux maître, le maître des grandes sommités, Jacob ben Durbelo, peut-il demander à un homme aussi jeune de donner une opinion sur un litige ? Mon coeur me dit que c’est parce que je lui suis cher depuis qu’il m’a pris en affection. Il prend plaisir avec son fils mineur pour examiner ce vaisseau vide. Peut-être serai-je assez intelligent pour répondre justement afin que mon maître s’écrie : mon fils est sage, et que je me réjouisse » (Responsa n°72).

A plus d’une reprise, il avoue :  » J’ai fait erreur, je renonce à mon opinion antérieure », ou « Je ne sais pas ». Quand il n’est pas d’accord avec son interlocuteur, il se refuse à l’interpeller et se contente d’une remarque. S’il parvient à une conclusion, qui risque de ne pas être comprise, d’être utilisée sans discernement, il demande « de ne pas publier la chose ». Il opte toujours, quand c’est possible, pour la solution la plus indulgente, mais il n’est pas dupe. »

« L’habitude des hommes fait que lorsqu’on leur permet quelque chose vu les circonstances, ils comprennent que cette chose est permise en soi et en deviennent encore moins rigoureux ! »

(…)

3) « LES GLOSES EN FRANCAIS [14] »

L’un des aspects les plus intéressants de la méthode de Rachi est son recours aux gloses françaises ou laazim. C’est un procédé qui est utilisé, à dose plus ou moins forte, par tous ou presque tous les maîtres de l’Ecole française. Lorsqu’il s’agit d’identifier un animal ou une plante, il serait en effet oiseux de se livrer à des descriptions biologiques, et il est mille fois plus efficace de dire aux élèves : « C’est ce que dans votre langage vous appelez… » Dans de nombreux autres cas, ce système permet également de distinguer des acceptions parallèles, de faire comprendre des tournures particulières, de définir des objets d’usage courant, etc.

En général, les juifs, du moins les garçons, avaient été à l’école, mais uniquement à l’école juive. Comme ceux qui se destinaient à l’état ecclésiastique parmi les chrétiens étudiaient en latin, les jeunes israélites apprenaient l’hébreu. Personne ne songeait à enseigner le français qui était considéré comme un patois populaire. Les jeunes enfants d’Israël ignoraient donc généralement les caractères de la langue vulgaire, et, quand ils voulaient noter un mot français, ils le faisaient tout naturellement en caractères hébraïques. Ce système est ce qui a produit les « langues juives », qui se caractérisent principalement, au-delà de divergences phonétiques et morphologiques pour la plupart secondaires, par le fait qu’elles revêtent des termes étrangers d’un habit hébraïque. Nous connaissons aujourd’hui surtout le yiddish , qui est un dialecte allemand, et le judezmo ou ladino , dialecte espagnol, qui se présentent à l’oeil comme de l’hébreu. Mais il y a eu, à travers l’histoire juive, d’autres symbioses de même ordre, comme le judéo-arabe et, dans ce cas précis, le judéo-français.

Que ce soit une véritable langue ou non (un de ses meilleurs spécialistes, le professeur Menahem Banitt n’y voit qu’un procédé d’écriture), le judéo-français a laissé d’importants vestiges. Ce sont surtout des gloses, comprenant un ou quelques mots pour traduire une notion difficile, soit des commentaires suivis de textes, où elles sont noyées dans l’hébreu du contexte, soit des glossaires, comportant seulement ou presque le mot à traduire et l’équivalent français. Mais il nous reste aussi des textes plus importants, dont le plus complet et le plus émouvant est la Complainte des martyrs de Troyes, découverte dans un manuscrit du Vatican et publié au siècle dernier par Arsène Darmesteter.

Dans l’usage courant, la transcription hébraïque du mot français est affectée de guillemets placés entre l’avant-dernière et la dernière lettre. Ce procédé servait à indiquer qu’il ne s’agissait pas d’un vocable normal ; le signe utilisé est donc l’équivalent d’italiques. La transcription était le plus souvent accompagnée de l’expression be-la’az , qui signifie « en langue non hébraïque » (d’après Ps 114,1).

Peu après l’expulsion des juifs de France, ces groupes de lettres devinrent incompréhensibles aux étudiants du Talmud. Par respect, ils continuèrent à les copier sans les comprendre, et naturellement y introduisirent de plus en plus d’erreurs. Au XVIII° siècle, quelques savants essayèrent de dégager le sens de ces grimoires mais il leur manquait d’ordinaire l’esprit scientifique et la familiarité avec l’ancien français. Ce n’est qu’à la fin du XIX° siècle qu’un ancien élève-rabbin devenu professeur de philologie française à la Sorbonne, Arsène Darmesteter (1846-1888), entreprit d’étudier sérieusement ce domaine. Il obtint des ordres de mission pour examiner les manuscrits les plus anciens de Rachi dans les bibliothèques d’Europe, et commença à établir des listes de vocables français contenus dans ces textes. Mais le travail gigantesque auquel il se livra pour poser les bases générales de l’étude de l’ancien français finit par l’épuiser, et il mourut à quarante-deux ans. La plupart de ses travaux étaient restés à l’état d’ébauche.

En 1929, David Simon Blondheim, qui devait devenir professeur de philologie française à l’Université John Hopkins de Baltimore, reprit les notes de Darmesteter, et, avec une admirable minutie, publia la liste des gloses franco-hébraïques de Rachi sur le Talmud. Un deuxième volume, destiné à comprendre les résultats de ses recherches lexico-graphiques, ne fut qu’entamé, car Blondheim, lui aussi, disparut prématurément (1887-1934). Les gloses du commentaire biblique furent publiées, dans une série de fascicules de la Revue des études juives , par Louis Brandin (1894-1940), mais sans le soin et la science de Blondheim. Par la suite, parut à Jérusalem (1988) un recueil de ces mêmes gloses grâce à la diligence d’un chercheur venu d’Angleterre, J. Greenberg, qui se donna la peine de les traduire dans plusieurs langues : hébreu, yiddish, anglais, français. »

Enfin, l’auteur de ces lignes, [15] qui avait déjà publié en 1984 (2° édition corrigée : 1988) une liste des gloses du commentaire talmudique avec traduction et explications en hébreu, a fait paraître (fin 1990) une liste analogue des gloses du commentaire biblique. Signalons en outre l’ouvrage d’Israël Gukovitzki (Londres, 1985), qui donne l’équivalent de chaque glose du Talmud en ancien français, en hébreu, en anglais et en français moderne, selon un autre méthode.

Il faut souligner que les termes transcrits contenus dans les oeuvres de Rachi et de tous les rabbins français du Moyen Âge constituent un apport considérable pour l’étude de l’ancien français. En effet, au XI° et au XII° siècles, il n’existe presque pas de littérature en langue vulgaire, car l’on continue à écrire en latin. Ce qui nous reste de l’ancien français de cette période est quantitativement très faible et appartient à des domaines restreints : brouillons de sermons, cantiques populaires découverts souvent dans de vieilles reliures. En comparaison, les sources rabbiniques sont abondantes et variées. Il est d’autant plus regrettable qu’il n’y ait pas d’équipe de savants, en France et en Israël, qui exploitent scientifiquement cette masse de documents linguistiques. »

Quelques exemples de gloses : [16]

« Extrait des recueils de gloses de Rachi publiés en hébreu par Moché Catane (Jérusalem, 1984-1991) qu’il a bien voulu traduire et adapter pour l’insérer dans cet ouvrage [17]. »

ALMENBRE (glose de bima, « estrade », Talmud , Avoda zara 16a et passim) : l’almenbre est une tribune placée au milieu de la synagogue, sur laquelle on fait la lecture de la Loi. Jusqu’à ce jour, les juifs occidentaux utilisent le mot sous la forme almemor . Il est d’origine arabe.

BON MALANT ( glose de askara, « croup », Talmud, Berakhot 8a et passim) : malant, sans doute proche de « mal, malade », signifie « ulcère ». Quant à bon , on peut l’expliquer de deux manières : ou bien c’est un euphémisme (comme « une bonne raclée », « un bon rhume »), ou bien c’est un autre mot, forme abrégée de « bubon », enflure (des ganglions lymphatiques, par exemple dans la peste). Cf. J. Preuss : Bon malan bei Raschi, dans Festschrift zum 70. Geburtstage A. Berliner’s (Berlin, 1903), p. 296-300. L’expression, qui figure neuf fois dans Rachi sur le Talmud, ne figure dans aucune autre source connue.

BUCE (glose de bitsit, Talmud, Bava batra 73a) : bitsit est un bateau de marchandises, ce qu’on appelle aujourd’hui un cargo. Samuel ben Meïr, le petit-fils de Rachi, qui est l’auteur de cette partie du commentaire, signale que le mot français est proche du mot hébraïque (le c se prononçait ts). Sans exagérer ce phénomène, comme le fait le professeur Menahem Banitt (Rashi Interpreter of the Biblical Letter, Tel-Aviv, 1985), il faut convenir qu’il est assez fréquent, mais le commentateur ne l’exprime généralement pas si clairement.

CRESTANGE BODEL, BODEL SACELIER (gloses de sanya divi « partie de l’intestin », Talmud, Houllin 50b) :

bodel

, de la racine qui a donné bedaine et boudin et qui s’apparente peut-être à l’hébreu beten, « ventre », est l’intestin. Crestange , « denté » (cf. « crête »), se rapporte au fait que l’intestin grêle est formé d’une suite de circonvolutions. Quant à sacelier , dérivé de « sac », c’est une autre description du même intestin, vu comme une succession de petits sacs.

CULEIN (glose de pèrè, « sauvage », Jér 2, 24) : interprétation hypothétique d’une glose qui ne figure pas dans les plus anciens manuscrits et qui est remplacée dans certains textes par l’italien selvatico (« sauvage »). Ce qui serait un adjectif formé sur « cul » et désignant quelque chose de très vulgaire, mais le mot est inconnu dans les dictionnaires d’ancien français.

DOISIL (glose de barzanita, « perce d’un tonneau », Talmud, Bava metsi’a 40b) : dérivé de dois (bas-latin ductium, « passage », « écoulement »). Un doisil est un « robinet », ou plus exactement un trou dans un tonneau.

ENCREISANT (glose de behala, Talmud, Nidda 47a, et de neetarot, Pr 17, 6) : Rachi explique que ce mot se rapporte à la fois au verbe encreistre, de « creistre » (« croître », « grandir ») et à son homonyme (plus fréquemment attesté sous la force engreistre), qui signifie « déranger, importuner » et dont on ignore l’origine. Il veut ainsi justifier l’idée du Talmud que l’abondance peut entraîner le dégoût. Dans Gen 15, 21, le même mot est employé pour « importuner de ses prières ».

GAROVE (glose de hayyat ha-sadé, « bête de champ », Jb 5, 23) : littéralement, la Bible parle d’une « bête de champ », et Rachi le comprend comme un animal effrayant. Il s’agit naturellement d’un loup-garou, connu par les légendes, surtout allemandes, et dont l’expression française usuelle est pléonastique, puisque garou vient de Wehrwolf, la deuxième syllabe signifiant déjà « loup ».

MEINWESTIR (glose de wa-yemallé eth yad…, « et il remplit la main », c’est à dire il investit, Jg 17, 5) : l’hébreu « remplir la main » est employé pour la nomination d’une personne à une fonction. Rachi a trouvé en français médiéval une expression correspondante : meinwestir , c’est à dire « habiller la main », qui est une désignation de l’investiture.

MER BETEE (glose de Yam ha-mèlah, « la mer du Sel », c’est à dire la mer Morte, Talmud, Pesahim 28a) : l’adjectif est vraisemblablement compris comme dérivé de betum, « bitume ». Mais dans les sources médiévales françaises, la Mer betée est une mer de glace légendaire de l’extrême nord, et beté y signifie « gelé« , « figé« . L’authenticité de la glose a été discutée, mais, même si elle n’est pas de Rachi, elle appartient au français médiéval.

NUITUM (glose de ben nefilim, « fils d’anges déchus », Talmud, Bekhorot 44b) : Ce mot, apparenté au français moderne « lutin », est vraisemblablement dérivé d’une contamination entre une forme ancienne du nom du dieu grec Neptune et « nuit ». C’est sans doute le même terme qui figure dans le Talmud Me ’ila 17b, sous la forme nutium.

OBLEDES (glose de pat kisnin, sorte de pain d’épices, Gn 40, 16) : cette pâtisserie (français moderne : oublies) n’est pas mentionnée dans le texte de la Bible, mais Rachi, en interprétant le mot « panier » – les paniers que le panetier du Pharaon portait sur la tête – raconte que les marchands d’oublies utilisent cette sorte de panier. (La glose figure aussi dans le Talmud, Berakhot 41a-42a, pour désigner une sorte de gaufrette ou de pain d’épices.)

PROVINZ (glose de zemoroth, « sarments » Talmud, Roch Hachana 9b) : « boutures de vignes ». Il semble que Rachi ait vu dans provinz un dérivé de «  vigne « , alors que les linguistes considèrent que le mot vient du verbe propagare, « multiplier ».

TORNER (glose de avra tsourato, « sa forme a changé », Talmud, Bava batra 95b et de ’arakh, « préparer », Talmud, Menahoth 50b et 55a) : ici le verbe torner est employé dans un sens particulier : « tourner la pâte pour lui donner la forme du pain ». Il est accouplé avec la glose entorter, arrondir comme pour faire une tarte (certains linguistes lisent torter au lieu de torner), et précédé de l’expression : « en français », ce qui semble vouloir dire qu’entorter est un terme spécial, employé par les Juifs, sans doute pour désigner la forme particulière des miches préparées pour les repas sabbatiques.

WINOS (glose de hamar, « vineux », Ps 75,9) : le terme hébraïque est un adjectif ou un nom qualificatif, accompagnant le mot « vin » (yayin). Il semble que « vin vineux » indique la force du vin, par oppositin à un vin aqueux.

« Je concluerai donc en exprimant ma profonde gratitude à la mémoire de ce grand homme dont l’enseignement est perpétuel. C’est comme si « ses lèvres remuaient encore dans sa tombe », car ses paroles sont impérissables, qu’il s’agisse de son Commentaire sur le Pentateuque, répété jour après jour dans toutes les communautés d’Israël, de son Commentaire sur le Talmud qui dessille les yeux des jeunes et des vieux dans les maisons d’étude, de ses décisions qui orientent femmes et hommes sur le droit chemin de la vie, ou de ses Responsa qui dirigent les guides spirituels d’Israël. Lorsque j’évoque ma propre jeunesse et la mémoire de mon maître révéré, mes premiers souvenirs sont à jamais liés aux enseignements de Rashi. Plus j’étudie l’oeuvre de ce grand éducateur, plus je suis persuadée que Rashi est l’assise d’une véritable éducation juive. Convenablement étudiées et appréciées, ses paroles et ses oeuvres sont le meilleur moyen d’amener un renouveau de culture et de sentiments juifs, de pénétrer les filles et les fils d’Israël de la beauté et de la valeur de son héritage. » [18]

Laissons à Flora Sassoon [19] « (…) l’exemple moderne de la Femme Juive classique, fidèle à la Torah même parmi les grands de ce monde, instruite, douce et pleine de sagesse… » [20]les derniers mots évoquant Rashi :  » (…) Nous nous trouvons en présence d’une pureté d’expression et d’une noblesse d’esprit aussi frappantes qu’émouvantes. Les exemples en sont innombrables. Mentionnons simplement que Rabbi Eliyah ou le Gaon de Vilnah dit un jour que les seules choses qu’il enviait à Rashi étaient sa douceur et son humilité. »


[1] 13 juillet 1105

[2] Français, Tsarfat en hébreu signifie France,d’où est issu le nom Sarfati ou Serfati, un patronyme Juif (en Afrique du Nord) courant

[3] « Rachi de Troyes » de Simon Schwarzfuchs, éditions Albin Michel

[4] de Joseph Caro, codification de la Halakha, Loi juive, élaborée à Safed

[5] nous ignorons si c’était de l’authentique Champagne !

[6] article « Quelques femmes juives dans l’Europe médiévale » par Ivan G. Marcus, « RASHI » annexes, Département de l’Education de la Wizo Mondiale.

[7] intègre, parfait, « à l’image du patriarche Jacob » (Gn 25, 27)

[8] L’acte de divorce fait apparaître le nom vernaculaire de Wecelin et le nom hébraïque de Eliezer.

[9] (dont le Pr Perani vient de retrouver des morceaux de manuscrits constituant la Guéniza Italienne, composés de commentaires sur les Prophètes et les Hagiographes)

[10] Cf. Rachi de Troyes de Simon Schwarzfuchs, éd. Albin Michel

[11] ainsi que le rapporte Simon Scwarzfuchs « Rachi raconte qu’un chrétien lui avait envoyé, « selon l’usage de France », des oeufs et des gâteaux le huitième jour de Pâque juive »(..) Rachi dit son embarras de l’erreur de jour commise par son ami chrétien..

[12] Article « Quelques femmes juives dans l’Europe médiévale » par Ivan G. Marcus, Cf. « Mothers, Martyrs and Moneymakers : « Some Jewish Women in Medieval Europe », Vol. 38 Printemps, 1986), p 34-45). art paru dans Rashi annexes, Département de l’Education de la Wizo Mondiale

[13] Responsa rapportée par Flora Sassoon dans « Rashi » paru dans The Jewish Forum, Vol. 13 (octobre, 1930), 377-383. Cf. « Rashi annexes, Département de l’Education de la Wizo Mondiale

[14] Extraits de Rachi de Troyes de Simon Schwarzfuchs, éd Albin Michel, Appendice I

[15] Simon Schwarzfuchs

[16] tirées de Rachi de Troyes de Simon Schwarzfuchs, éditions Albin Michel, « Spiritualités vivantes »

[17] « Rachi de Troyes » de Simon Schwarzfuchs,

[18] « Mothers, Martyrs and Moneymakers : Some Jewish Women in Medieval Europe » in Conservative Judaïsm, Vol. 38 (Printemps, 1986), p34-45) Traduction de l’anglais par Liliane Servier. Ivan Marcus, Professeur d’Histoire Juive au Séminaire Théologique Juif, et auteur de Piety ans Society (1981), est professeur associé à Yale, Princeton et à l’Université Hébraïque de Jerusalem. Il est également l’auteur de l’entrée sur Rachi dans The Encyclopedia of Religion, éditée par Mircea Eliade (New York, Macmillan, 1987) Vol. 12.

[19] Voir article qui lui est consacré.

[20] Portrait que The Jewish Forum fit de Flora Sassoon quand le journal la sollicita pour y contribuer.

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