Lucas Roumengous:LA SCIENCE ET LA CONNAISSANCE DU RÉEL : LES APPROCHES DE DUHEM ET MEYERSON

 

 

Mémoire

Lucas Roumengous

 

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Roumengous Lucas

Master 2 Philosophie, spécialité : « Philosophie et histoire des sciences fondamentales :

mathématiques et physique »

Aix-Marseille Université

Mémoire 2016-2017

LA SCIENCE ET LA

CONNAISSANCE DU RÉEL :

LES APPROCHES DE DUHEM

ET MEYERSON

Directeurs de recherche : M. Cédric Chandelier et Mme Gabriella Crocco

Juin 2017

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Introduction

Nous avons décidé au cours de ce mémoire de travailler sur la comparaison de deux

auteurs, deux épistémologues du tournant du XXe

siècle, que sont Pierre Duhem et

Émile Meyerson. L’intérêt de ce travail est double : d’une part, il n’existe pas de compa- raison aussi complète et étayée que possible entre ces auteurs ; d’autre part, Duhem et

Meyerson ont tous deux influencé notablement l’épistémologie française, et plus géné-

ralement, le courant du post-positivisme. Ils ont été redécouverts depuis la fin du XXe

siècle et s’inscrivent aujourd’hui comme des références dans le débat épistémologique

contemporain. Cependant, nous croyons qu’ils sont souvent présentés à tort comme les

représentants de deux doctrines opposées. Meyerson est surtout connu pour son réalisme

scientifique et son opposition générale au positivisme, c’est d’ailleurs la raison pour la- quelle on le négligea dans la moitié du XXe

siècle, jusqu’à notre époque où le débat au- tour du réalisme scientifique est à nouveau très présent. Chez Duhem on a retenu princi- palement son aspect antiréaliste, à savoir les liens qui le rattachent au mouvement

conventionnaliste, lequel a par ailleurs influencé le positivisme du Cercle de Vienne.

De telles catégories et simplifications intellectuelles nous amèneraient à penser une

opposition radicale et nécessaire entre les deux auteurs choisis, contrairement à cette at- tente, nous pensons que Duhem et Meyerson partagent bien plus qu’on ne pourrait le

prévoir. Voilà pourquoi une étude détaillée et soucieuse de la pensée de chaque épisté-

mologue sera pour nous un pré-requis avant de confronter ceux-ci et de porter un quel- conque jugement comparatif. Néanmoins, l’idée n’est pas d’abandonner la question du

réalisme scientifique ni les catégories afférentes, nous voudrions plutôt expliciter celles- ci dans le contexte qui sera le nôtre. En quel sens pourrions-nous dire de Duhem ou de

Meyerson qu’ils sont réalistes ? En quel sens ne le seraient-ils pas ? D’après nous, plu- sieurs significations du même terme seront effectivement à envisager.

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Dès le début de notre recherche, divers sujets nous sont apparus propices à une com- paraison entre nos deux auteurs : la poursuite de l’explication dans la science, leur vi- sion de l’histoire des sciences, le rôle du sens commun. Si quelques désaccords nous

semblaient inévitables, de nombreux rapprochements, loin d’être anodins, ont pu nous

faire concevoir la trame essentielle de cette étude.

Il faut savoir que le premier livre philosophique publié en 1908 par Meyerson,

Identité et réalité1

, ne suit que de deux ans le maître-ouvrage de Duhem, La théorie

physique2

. Pourtant, Duhem, qui est mort en 1916, n’a jamais mentionné Meyerson : au- cun débat ou correspondance ne s’est produit entre eux. Or, fort heureusement, les idées

ne suivent pas le penseur dans la tombe, elles ne périssent point, mais survivent tant

bien que mal à travers la mémoire des successeurs. Et Meyerson lui-même nous

confirme son lien avec Duhem, il nous assure que cet échange intellectuel qui fait l’ob- jet de notre étude a bien existé :

Nul chercheur, surtout à l’heure présente où le mouvement des esprits

est si intense et dans un domaine qui touche à tant d’ordres de pensée

divers, ne sait exactement ce qu’il doit à la pensée d’autrui. Mais nous

tenons particulièrement à faire ressortir l’influence qu’ont exercée sur

notre pensée, parmi les maîtres vivants, MM. Boutroux et Bergson,

Poincaré et Duhem. Cette influence ne se limite pas aux passages où

leurs noms sont cités3

.

De fait, nous nous concentrerons dans ce travail sur quelques emprunts de Meyerson

à Duhem, mais il est vrai que nous ne nous y limiterons pas, car il faudra aller jusqu’à

découvrir les empreintes de cette influence au sein de l’esprit et ne pas nous satisfaire de

la simple lettre. Les circonstances mêmes de la vie de nos auteurs pourraient suggérer

un rapprochement, étant donné que les deux connurent le métier de chimiste. Toutefois,

nous devons insister sur un point qui marque la différence entre l’attitude et le projet de

Duhem vis-à-vis de Meyerson, ce qui distingue selon nous le savant du philosophe.

1. E. MEYERSON, Identité et réalité. Paris: Félix Alcan, 1908.

2. P. DUHEM, La théorie physique : Son objet et sa structure, Paris, Chevalier & Rivière éditeurs,

1906.

3. E. MEYERSON, Identité et Réalité, Avant-propos, p. V-VI.

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En effet, l’épistémologie duhémienne est clairement normative, c’est-à-dire qu’elle

tente de définir son objet, la théorie physique en l’occurrence. Le projet épistémolo- gique de Duhem est de fonder une logique de la physique, en accord avec son projet

scientifique qui est l’élaboration d’une théorie cohérente généralisant la thermodyna- mique, ce qu’il appelle l’énergétique. S’il estime que la méthode physique doit se passer

des hypothèses explicatives, cela vient de ce que sa propre pratique de la physique et

son puissant instinct logique l’ont d’après lui contraint à choisir cette voie, qui doit être

la meilleure. C’est le souci du développement de sa science qui a conduit Duhem à pro- poser une philosophie de la physique, laquelle se doit d’énoncer les véritables règles et

de servir de remède aux diverses erreurs qui entravent le progrès scientifique. Une re- marque fondamentale que l’on peut tirer de ce qui précède concerne les limites que l’au- teur entend donner à son entreprise épistémologique. Duhem conçoit la doctrine qu’il

expose comme ne s’appliquant qu’à la physique, c’est-à-dire à la science qui étudie les

phénomènes inorganiques ‒ et par là comprend-t-il sûrement la chimie : il ne s’agit pas

pour lui d’extrapoler aux mathématiques ou à la biologie par exemple4

. Ainsi, dans la

suite de notre mémoire, nous abuserons par facilité de langage du mot science au regard

de l’épistémologie duhemienne.

La doctrine de Meyerson diffère sur ce sujet, puisque celui-ci ne croit pas pouvoir ré-

glementer la science, il essaie avant tout de la décrire et se la représente à travers les

écrits des savants eux-mêmes. Meyerson se comporte comme un épistémologue philo- sophe, il cherche à deviner les conditions de possibilité de la science en scrutant l’esprit

de ceux qui la façonnent. Son intérêt n’est pas de fonder une théorie scientifique ou de

travailler par un moyen quelconque au progrès de la science, il ne s’inquiète pas non

plus des erreurs des savants mais cherche à pénétrer l’a priori de la raison en partant des

produits de la pensée scientifique : « Donc, finalement, et si détournée que puisse pa- raître cette voie, c’est à l’aide de l’histoire des sciences que nous chercherons la solution

de problèmes concernant le sens commun5

. » Son but est philosophique, et cela explique

que la science ne signifie pas pour lui une discipline en particulier, contrairement à Du- hem, mais un même type de la connaissance qui se décline sous différents aspects.

4. P. DUHEM, La théorie physique, p. 1.

5. E. MEYERSON, Identité et Réalité, Avant-propos, p. III-IV.

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Nous diviserons notre mémoire en deux parties : la première aura pour fonction de

synthétiser les pensées de nos auteurs, en insistant sur les spécificités et désaccords ‒ in- diquant le style du savant ou du philosophe ‒ tout autant que sur les points d’entente qui

nuanceront la comparaison. Nous commencerons dans le premier chapitre par aborder le

problème de l’explication scientifique, thème central et point de départ commun aux

deux épistémologies : il nous sera possible à partir de ce sujet de résumer essentielle- ment pour Duhem et partiellement pour Meyerson chacune de leurs doctrines. Nous

comparerons d’abord l’attitude méthodologique que les auteurs adoptent envers la

science explicative. Pourquoi accepter la prétention de la science à expliquer les phéno- mènes, et sinon, quelles peuvent être les raisons d’un refus ? Ensuite, nous nous interro- gerons sur la présence de la notion d’ontologie chez Duhem et Meyerson, et les rapports

que ceux-ci entretiennent avec le positivisme. Dans le second chapitre, il s’agira d’ex- pliciter le rôle que joue l’histoire des sciences dans l’épistémologie de chacun des au- teurs. Meyerson se réfère beaucoup à Duhem en cette matière, mais cela ne l’empêche

pas de faire montre d’une opinion divergente par rapport à la question du mécanisme en

science. Nous verrons que si la doctrine de Meyerson trouve un appui dans son analyse

du mécanisme, l’introduction du concept d’irrationnel confère une tout autre perspective

à l’épistémologie meyersonienne, en complétant celle-ci et en la rapprochant des vues

duhémiennes. Enfin, nous essaierons de préciser le continuisme historique qui lie nos

deux auteurs, et d’insister sur les aspects qui distinguent deux sortes de continuisme,

deux usages de l’histoire des sciences qui se ressemblent mais n’ont pas la même visée

principale.

Nous axerons la seconde partie sur l’objet essentiel du mémoire, et nous rassemble- rons tous les éléments afin de confronter les conceptions du réel de nos deux auteurs, en

essayant de comprendre les conditions qui caractérisent l’appréhension de la science. Au

sein de cette comparaison, il nous faudra tisser un réseau de relations entre la science, le

sens commun, et la philosophie. D’abord, nous nous intéresserons au rôle du sens com- mun dans l’épistémologie de Duhem et celle de Meyerson, et quoique les deux consi- dèrent une forme de continuité entre cette faculté et la science, leur manière de conce- voir les rapports du sens commun au réel est très différente. Le sens commun est ontolo- gique pour chacun, et il occupe une position intermédiaire entre la science et la philoso- phie, mais son appréhension du réel n’est pas de même. Nous verrons en conséquence et

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en quel sens le retour de la science au sens commun est inéluctable pour Duhem, tandis

qu’il demeure impossible selon Meyerson. Dans le dernier chapitre, nous analyserons ce

qui relie et sépare irrémédiablement science et philosophie dans la connaissance du réel.

Nous détaillerons les implications métaphysiques chez nos deux auteurs de leur concep- tion du progrès de la science, et nous ne manquerons pas d’aborder le cadre essentiel qui

unit l’attitude épistémologique propre à chacun d’eux. Finalement, après avoir reconnu

à la fois chez Duhem et Meyerson la présence d’une métaphysique issue de la science,

nous nous demanderons comment celle-ci peut bien interagir avec les métaphysiques

philosophiques : quelles en seront les suites vis-à-vis d’une possible entente entre le sa- voir scientifique et le savoir philosophique ?

I. Épistémologies de savant et de philo- sophe

Au cours de cette première partie, nous allons étudier l’épistémologie de Duhem et

celle de Meyerson, en les comparant sous plusieurs aspects caractéristiques afin de faire

ressortir ce qu’il y a de similaire et de véritablement contrasté. Il nous a semblé au fil de

nos lectures que l’attitude du premier était plutôt celle d’un savant, tandis que le style du

second correspondait vraiment à celui d’un philosophe. Le projet épistémologique de

Duhem, effectivement, prend son origine dans la pratique de son métier de physicien, ce

n’est que par la suite qu’il sollicite la philosophie et l’histoire, sans perdre de vue sa

perspective scientifique6

. Il essaie dans son œuvre de rester fermement établi sur le ter- rain de la physique, et de ne pas extrapoler ses thèses et sa doctrine. C’est un autre pro- blème de savoir s’il y est vraiment parvenu. Meyerson, bien qu’il ait suivi une forma- tion scientifique, se consacre très rapidement à l’histoire des sciences, ce qui l’amène

ensuite à la philosophie. En dépit d’une absence de carrière universitaire, il se forma

tout de même philosophiquement, petit à petit et en autodidacte. Déjà, dans l’avant-pro- pos d’Identité et réalité, Meyerson nous indique sur la nature de son projet, qui n’est pas

simplement historique ou épistémologique : « En d’autres termes, nous croyons que

6. J.-F. STOFFEL, Le phénoménalisme problématique de Pierre Duhem, Mémoires de la Classe des

Lettres / Académie Royale de Belgique Collection in 8°, Sér. 3, 27, Bruxelles, Académie Royale de

Belgique, 2002, p. 20.

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pour résoudre des problèmes concernant le sens commun, la voie la meilleure consiste à

examiner les méthodes suivies par la science7

. » L’épistémologie meyersonienne se

comprend à l’aune d’une démarche ou doctrine qui l’embrasse de par sa généralité, cette

épistémologie est donc comme une étape sur le chemin de la philosophie de l’intellect :

philosophie qui vise tout produit de la pensée humaine et tente de saisir à travers eux les

tendances essentielles et directrices de la raison8

.

Le premier chapitre dont nous allons nous occuper aura pour but d’exposer les bases

épistémologiques dans les œuvres respectives de Duhem et Meyerson, en posant comme

axe de réflexion principal la notion centrale d’explication. De ce fait, nous pourrons

dans un premier temps exprimer le point de départ qui les oppose quant aux rapports

entre la science et l’explication. Puis, il nous faudra nuancer et éclaircir le propos, en

montrant que la connaissance de la réalité, poursuivie par l’explication, est présente

sous des aspects différents ‒ de manière indirecte chez Duhem et explicitement recher- chée chez Meyerson ‒ au sein des deux systèmes. Au second chapitre, on s’attardera sur

le rôle que joue l’histoire des sciences sur la pensée de nos auteurs, en se présentant no- tamment comme une espèce de laboratoire épistémologique. En prenant en compte les

tentatives d’explication et doctrines scientifiques du passé, le chercheur se détourne

d’une conception restreinte ou totalisante de la science, il découvre ou du moins étaye

un aspect dont il n’avait qu’une vague intuition ‒ respectivement les notions de classifi- cation naturelle et d’irrationnel. Nous verrons que le mécanisme, qui prétend expliquer

par la science tous les phénomènes de la nature, n’est accepté ni par Duhem ni par

Meyerson, pour des raisons historiques variées. Enfin, nous nous interrogerons sur le

sens du continuisme historique exposé par nos épistémologues, et quel serait son lien

avec leur vision de la connaissance scientifique.

I.1. L’explication dans les sciences

Il est un trait commun et remarquable qui se trouve au début des deux ouvrages La

théorie physique et De l’explication dans les sciences, c’est que nos deux auteurs ont

chacun recours à l’étymologie du mot explication. Duhem y écrit : « Expliquer,

7. E. MEYERSON, Identité et Réalité, Avant-propos, p. I.

8. F. FRUTEAU DE LACLOS, L’épistémologie d’Emile Meyerson : une anthropologie de la

connaissance, Paris, Librairie philosophique J. Vrin, 2009, p. 13-17.

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explicare, c’est dépouiller la réalité des apparences qui l’enveloppent comme des

voiles, afin de voir cette réalité nue et face à face9

. » La réalité ne serait donc pas perçue

immédiatement, mais cachée ; l’explication ne s’encombrerait alors pas du superficiel,

elle chercherait à percer le secret derrière les apparences, sans s’arrêter sur ces der- nières. Meyerson, quant à lui, soutient que l’origine du terme explication provient du

« mot latin plica, qui a fait en français pli » et que « expliquer équivaut donc à peu près

à déplier, avec cette nuance […] qu’il s’agit moins de rendre l’étoffe plane et lisse, que

de faire sortir, de montrer ce qu’elle cachait dans ses plis10 ». L’image du tissu est ici

plus concrète, néanmoins le sens général demeure le même, si l’on passe au travers des

plis apparents, on atteint l’objet enveloppé et recouvert. Nous voyons dès lors que les

auteurs s’entendent assez nettement sur le mot et sa signification : dans ce concept d’ex- plication, il y a la notion de dévoilement, il s’agit de découvrir par delà une qualité ex- terne et manifeste, une propriété plus profonde et essentielle.

I.1.a. La science est-elle explicative ?

Nous nous sommes avisé que Duhem et Meyerson partagent la même définition de la

notion d’explication. Cependant, s’ils s’unissent sur ce point, c’est pour mieux marquer

leur désaccord quant au fond du sujet. L’épistémologie de l’un refuse la science explica- tive, tandis que celle de l’autre l’exige. En effet, selon Duhem, une théorie scientifique

s’érige sur la base des faits d’observation et des lois expérimentales, lesquels nous

mettent seulement en rapport avec les phénomènes ou apparences sensibles, respective- ment sous une forme concrète et abstraite. La plupart des théories explicatives sont dites

hypothétiques, car la réalité cachée que l’on cherche à découvrir sous les apparences

sensibles est postulée sous forme d’hypothèses qu’on essaiera de rendre consistantes :

dans ce cas, la théorie ne nous fait pas voir directement une telle réalité11. Ainsi, pour

que le physicien mette en œuvre de telles théories, il lui faut répondre, d’après Duhem, à

9. P. DUHEM, La théorie physique, p. 6.

10. E. MEYERSON, De l’explication dans les sciences, tome I, Paris, Payot & Cie, 1921, p. 2.

11. P. DUHEM, La théorie physique, p. 7. Duhem donne tout de même un exemple parmi le peu de théo- ries explicatives qui nous fassent voir la réalité, celui de la théorie acoustique où l’on peut constater

que le son est bien un mouvement périodique. Cependant, de telles explications sont rares et ne

peuvent assurément pas s’étendre à tout le champ de la physique.

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deux questions métaphysiques : « – Existe-t-il une réalité matérielle distincte des appa- rences sensibles ? – De quelle nature est cette réalité ?

12 » Ces questions exigent donc la

subordination de la physique à la métaphysique.

En partant du principe que dans la conception explicative ou réaliste de la science, la

physique est dans la dépendance de la métaphysique, Duhem en déduit deux arguments

qui mettent à mal cette vision. Premièrement, les doctrines métaphysiques ‒ en l’occur- rence celles dont le propos est la nature de la matière ‒ sont diverses et contradictoires,

les débats et la discorde qu’elles entraînent se retrouveront aussi en physique13. Deux

théories explicatives seront en concurrence, pas seulement quant aux phénomènes dont

elles doivent rendre compte, mais aussi quant à leur jugement portés sur la nature de la

matière. Pour être partisan d’une théorie explicative, il faudra d’abord être le sectateur

d’une doctrine ou école métaphysique. Un rapide coup d’œil jeté à l’histoire montre ai- sément l’ampleur des disputes au sujet des explications physiques : Duhem donne une

claire esquisse de la querelle des causes occultes pour appuyer ses dires14

.

Le deuxième point consiste en ce que nul système métaphysique ne peut suffire à

édifier une théorie physique. De l’explication que ces systèmes ou doctrines proposent

on n’en pourra guère déduire l’ensemble des lois expérimentales et encore moins un

système physique. En effet, les vérités métaphysiques étant par trop générales, et obte- nues de préférence par la voie négative, il faudra au philosophe user d’hypothèses non

contenues dans son système pour parvenir à rendre compte de la précision des lois expé-

rimentales. Ainsi, Descartes conçoit la matière uniquement comme étendue, et de l’im- mutabilité de Dieu il déduit la conservation de la quantité de mouvement. Pourtant, si

l’expression algébrique que Descartes associe à la quantité de mouvement ‒ la masse

d’une particule matérielle multipliée par sa vitesse ‒ s’accorde avec ses prémisses philo- sophiques, une toute autre expression aurait pu convenir, comme celle de la force vive

de Leibniz ‒ la masse multipliée par la vitesse au carré. Il s’ensuit que certaines hypo- thèses échappant aux doctrines métaphysiques s’avéreront constamment nécessaires en

vue de construire une théorie physique solide. Une théorie explicative qui a recours à

12. P. DUHEM, La théorie physique, p. 10.

13. Argument d’ailleurs similaire à celui qu’exprime Kant au début de la préface aux Prolégomènes à

toute métaphysique future, sauf qu’il s’agit ici de réformer la physique et non plus la métaphysique.

14. P. DUHEM, La théorie physique, p. 16-20.

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des considérations sur la nature même de la matière échouera dans sa tentative d’expli- cation, puisqu’elle sera obligée dans le même temps de se servir de propositions et d’hy- pothèses mystérieuses, car issues d’aucun système métaphysique. Duhem conclut alors

que « toujours, au fond des explications qu’elle [la théorie explicative] prétend donner,

gît l’inexpliqué15

. » Il serait donc absurde de faire confiance à une méthode pour le

moins trompeuse, puisque l’explication poursuivie s’avère non seulement incomplète,

mais de plus, la base dont dépend tout l’édifice logique ne paraît pas aussi claire qu’elle

devrait l’être.

La théorie physique explicative ne pouvant parvenir au but qui lui a été assigné, Du- hem va définir ce qu’est selon lui le véritable objet d’une théorie physique :

Une théorie physique n’est pas une explication. C’est un système de

propositions mathématiques, déduites d’un petit nombre de principes,

qui ont pour but de représenter aussi simplement, aussi complètement

et aussi exactement que possible, un ensemble de lois

expérimentales16

.

De ce fait, les domaines de la physique et de la métaphysique sont très nettement dis- tingués : la physique possède une méthode propre, elle est autonome. C’est là un aspect

fondamental de l’épistémologie duhémienne. Les lois expérimentales reliant les phéno- mènes selon certains rapports, et la théorie physique ordonnant et classant ces lois : in

fine, le physicien n’a affaire qu’à des relations de phénomènes, et jamais ne pénètre en- deçà, jusqu’à la réalité objective.

On pourrait peut-être croire que c’est sur une méthode entièrement inductive que se

fonde alors Duhem, en tirant de l’expérience tous les principes à la base de l’édifice

théorique, au lieu de les déduire d’une pensée a priori, ou d’une intuition obscure et mé-

taphysique. Mais ce n’est pas le cas, sans quoi la théorie procédant exclusivement d’un

fondement empirique, elle serait absolument fidèle à la réalité, qui certes se réduirait à

l’expérience. Pour notre savant, la théorie physique se doit d’être représentative, c’est-à-

dire qu’elle va opérer une traduction des phénomènes et lois de la nature en un en- semble de symboles abstraits reliés par des règles précises : les faits concrets, expéri-

15. P. DUHEM, La théorie physique, p. 24.

16. P. DUHEM, La théorie physique, p. 26.

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