Marc Bloch (1886-1944) :APOLOGIE POUR L’HISTOIRE OU MÉTIER D’HISTORIEN

Marc Bloch
(1886-1944)
APOLOGIE POUR L’HISTOIRE
OU
MÉTIER D’HISTORIEN
(1949)
Un document produit en version numérique par Pierre Palpant, bénévole,
Courriel : ppalpant@uqac.ca
Dans le cadre de la collection : “ Les classiques des sciences sociales ”
fondée et dirigée par Jean-Marie Tremblay,
professeur de sociologie au Cégep de Chicoutimi
Site web : http : //www.uqac.ca/Classiques_des_sciences_sociales/
Une collection développée en collaboration avec la Bibliothèque
Paul -Émile Boulet de l’Université du Québec à Chicoutimi
Site web : http : //bibliotheque.uqac.ca/
Marc BLOCH — Apologie pour l’Histoire ou Métier d’Historien 2
Cette édition électronique a été réalisée par Pierre Palpant, bénévole, Paris.
Courriel : ppalpant@uqac.ca
à partir de :
Marc Bloch (1886-1944)
APOLOGIE POUR L’HISTOIRE OU
MÉTIER D’HISTORIEN
Cahier des Annales, 3.
Librairie Armand Colin, Paris, 2e édition,1952, 112 pages. (1e éd. 1949).
Ouvrage publié avec le concours du Centre National de la Recherche Scientifique et de
l’École Pratique des Hautes Études (VIe Section).
Polices de caractères utilisée : Times New Roman, 12 points.
Mise en page sur papier format LETTRE (US letter), 8.5 x 11’’
Édition numérique complétée à Chicoutimi le 15 août 2005.
Marc BLOCH — Apologie pour l’Histoire ou Métier d’Historien 3
T A B L E D E S M A T I È R E S
A LUCIEN FEBVRE, en manière de dédicace
INTRODUCTION
CHAPITRE PREMIER. — L’HISTOIRE, LES HOMMES ET LE TEMPS .
I. Le choix de l’historien .
II. L’Histoire et les Hommes.
III. Le temps historique.
IV. L’ idole des origines.
V. Des limites de l’actuel et de l’ inactuel.
VI. Comprendre le présent par le passé.
VII. Comprendre le passé par le présent.
CHAPITRE II. — L’OBSERVATION HISTORIQUE.
I. Caractères généraux de l’ observation historique.
II. Les témoignages.
III. La transmission des témoignages.
CHAPITRE III. — LA CRITIQUE
I. Esquisse d’une histo ire de la méthode critique.
II. A la poursuite du mensonge et de l’ erreur.
III. Essai d’une logique de la méthode critique.
CHAPITRE IV. — L’ANALYSE HISTORIQUE.
I. Juger et comprendre.
II. De la diversité des faits humains à l’ unité des consciences.
III. La nomenclature.
CHAPITRE V. ————
Appendice — Notes
Marc BLOCH — Apologie pour l’Histoire ou Métier d’Historien 4
IN MEMORIAM MATRIS AMICÆ
Marc BLOCH — Apologie pour l’Histoire ou Métier d’Historien 5
A LUCIEN FEBVRE
En manière de dédicace
Si ce livre doit, un jour, être publié ; si, de simple antidote auquel, parmi
les pires douleurs et les pires anxiétés, personnelles et collectives, je demande
aujourd’hui un peu d’équilibre de l’âme, il se change jamais en un vrai livre,
offert pour être lu : un autre nom que le vôtre, cher ami, sera alors inscrit sur
la feuille de garde. Vous le sentez, il le fallait, ce nom-là, à cette place : seul
rappel permis à une tendresse trop profonde et trop sacrée pour souffrir
même d’être dite. Vous aussi cependant, comment me résignerais-je à ne vous
voir paraître seulement qu’au hasard de quelques références ? Longuement
nous avons combattu de concert, pour une histoire plus large et plus humaine.
La tâche commune, au moment où j’écris, subit bien des menaces. Non par
notre faute. Nous sommes les vaincus provisoires d’un injuste destin. Le temps
viendra, j’en suis sûr, où notre collaboration pourra vraiment reprendre,
publique comme par le passé et, comme par le passé, libre. En attendant, c’est
dans ces pages toutes pleines de votre présence que, de mon côté, elle se
poursuivra. Elle y gardera le rythme, qui fut toujours le sien, d’un accord
fondamental, vivifié, en surface, par le profitable jeu de nos affectueuses
discussions. Parmi les idées que je me propose de soutenir, plus d’une
assurément me vient tout droit de vous. De beaucoup d’autres, je ne saurais
décider, en toute conscience, si elles sont de vous, de moi, ou de nous deux.
Vous approuverez, je m’en flatte, souvent. Vous me gourmanderez
quelquefois. Et tout cela fera entre nous un lien de plus.
Fougères (Creuse)
le 10 mai 1941.
Marc BLOCH — Apologie pour l’Histoire ou Métier d’Historien 6
INTRODUCTION
p.IX « Papa, explique-moi donc à quoi sert l’histoire. » Ainsi un jeune
garçon qui me touche de près interrogeait, il y a peu d’années, un père
historien. Du livre qu’on va lire, j’aimerais pouvoir dire qu’il est ma réponse.
Car je n’imagine pas, pour un écrivain, de plus belle louange que de sa voir
parler, du même ton, aux doctes et aux écoliers. Mais une simplicité si haute
est le privilège de quelques rares élus. Du moins cette question d’un enfant —
dont, sur le moment, je n’ai peut être pas trop bien réussi à satisfaire la soif de
savoir — volontiers je la retiendrai ici comme épigraphe. D’aucuns en
jugeront, sans doute, la formule naïve. Elle me semble au contraire
parfaitement pertinente (1). Le problème qu’elle pose, avec l’embarrassante
droiture de cet âge implacable, n’est rien de moins que celui de la légitimité
de l’histoire.
Voilà donc l’historien appelé à rendre ses comptes. Il ne s’y hasardera
qu’avec un peu de tremblement intérieur : quel artisan, vieilli dans le métier,
s’est jamais demandé, sans un pincement de coeur, s’il a fait de sa vie un sage
emploi ? Mais le débat dépasse, de beaucoup, les petits scrupules d’une
morale corporative. Notre civilisation occidentale tout entière y est intéressée.
Car, à la différence d’autres types de culture, elle a tou jours beaucoup
attendu de sa mémoire. Tout l’y portait : l’héritage chrétien comme l’héri tage
antique. Les Grecs et les Latins, nos premiers maîtres, étaient des peuples
historiographes. Le christianisme est une religion d’historiens. D’autres
systèmes religieux ont pu fonder leurs croyances et leurs rites sur une
mythologie à peu près extérieure au temps humain. Pour Livres Sacrés, les
chrétiens ont des livres d’histoire, et leurs liturgies commémorent, avec les
épisodes de la vie terrestre d’un Dieu, le s fastes de l’Église et des saints.
Historique, le christianisme l’est encore d’une autre façon, peut -être plus
profonde : placée entre la Chute et le Jugement, la destinée de l’humanité
figure, à ses yeux, une longue aventure, dont chaque destin, chaque
« pèlerinage » individuel présente, à son tour, le reflet ; c’est dans la durée,
partant dans l’histoire, qu’axe central de toute méditation chré tienne se
déroule le grand drame du Péché et de la Rédemption. Notre p.X art, nos
monuments littéraires sont pleins des échos du passé ; nos hommes d’action
ont incessamment à la bouche ses leçons, réelles ou prétendues. Sans doute
conviendrait-il de marquer, entre les psychologies de groupes, plus d’une
nuance. Cournot l’a observé il y a longtemps ; éternellement enclins à
reconstruire le monde sur les lignes de la raison, les Français, dans leur masse,
vivent leurs souvenirs collectifs beaucoup moins intensément que les
Allemands, par exemple (2). Sans doute aussi, les civilisations peuvent
changer. Il n’est pas inconcevable, en soi, que la nôtre ne se détourne un jour
de l’histoire. Les historiens feront sagement d’y réfléchir. L’histoire mal
entendue pourrait bien, si l’on n’y prenait garde, risquer d’entraîner
Marc BLOCH — Apologie pour l’Histoire ou Métier d’Historien 7
finalement dans son discrédit l’histoire mieux comprise. Mais si nous devions
jamais en arriver là, ce serait au prix d’une profonde rupture avec nos plus
constantes traditions intellectuelles.
Pour l’instant, nous n’en sommes, à ce sujet, qu’au stade de l’examen de
conscience. Chaque fois que nos strictes sociétés, en perpétuelle crise de
croissance, se prennent à douter d’elles -mêmes, on les voit se demander si
elles ont eu raison d’interroger leur passé ou si elles l’ont bien interrogé. Lisez
ce qui s’écrivait avant la guerre, ce qui peut encore s’écrire aujour d’hui :
parmi les inquiétudes diffuses du temps présent, vous entendrez, presque
immanquablement, cette inquiétude mêler sa voix aux autres. En plein drame,
il m’a été donné d’en saisir l’écho tout spontané. C’était en ju in 1940, le jour
même, si je me souviens bien, de l’entrée des Allemands à Paris. Dans le
jardin normand où notre état-major, privé de troupes, traînait son oisiveté,
nous remâchions les causes du désastre : « Faut-il croire que l’histoire nous ait
trompés ? », murmura l’un de nous. Ainsi l’angoisse de l’homme fait
rejoignait, avec un accent plus amer, la simple curiosité du jouvenceau. Il faut
répondre à l’une et à l’autre.
Encore, cependant, convient-il de savoir ce que veut dire ce mot « servir ».
Mais avant de l’examiner, que j’ajoute encore un mot d’excuse. Les
circonstances de ma vie présente, l’impossibilité où je suis d’atteindre aucune
grande bibliothèque, la perte de mes propres livres, font que je dois me fier
beaucoup à mes notes et à mon acquis. Les lectures complémentaires, les
vérifications qu’appelleraient les lois mêmes du métier dont je me propose de
décrire les pratiques me demeurent trop souvent interdites. Me sera-t-il donné
un jour de combler ces lacunes ? Jamais entièrement, je le crains. Je ne puis,
là-dessus, que solliciter l’indulgence, — je dirais « plaider coupable », si ce
n’était prendre sur moi, plus qu’il n’est légitime, les fautes de la destinée.
*
Certes, même si l’histoire devait être jugée incap able d’autres services, il
resterait à faire valoir, en sa faveur, qu’elle est distrayante. Ou, pour p.XI être
plus exact — car chacun cherche ses distractions où il lui plaît — qu’elle
paraît telle, incontestablement, à un grand nombre d’hommes.
Personnellement, d’aussi loin que je me souvienne, elle m’a toujours beau –
coup diverti. Comme tous les historiens, je pense. Sans quoi, pour quelles
raisons auraient-ils choisi ce métier ? Aux yeux de quiconque n’est point un
sot, en trois lettres, toutes les sciences sont intéressantes. Mais chaque savant
n’en trouve guère qu’une dont la pratique l’amuse. La découvrir, pour s’y
consacrer, est proprement ce qu’on nomme vocation.
En soi, d’ailleurs, cet indéniable attrait de l’histoire mérite déjà d’ar rêter
la réflexion.
Marc BLOCH — Apologie pour l’Histoire ou Métier d’Historien 8
Comme germe d’abord et comme aiguillon, son rôle a été et demeure
capital. Avant le désir de connaissance, le simple goût ; avant l’oeuvre de
science, pleinement consciente de ses fins, l’instinct qui y conduit :
l’évolution de notre comportement inte llectuel abonde en filiations de cette
sorte. Il n’est pas jusqu’à la physique dont les premiers pas ne doivent
beaucoup aux vieux « cabinets de curiosités ». Nous avons vu, de même, les
petites joies de l’antiquaille figurer au berceau de plus d’une orie ntation
d’études qui, peu à peu, s’est chargée de sérieux. Telles la genèse de
l’archéologie et, plus près de nous, du folklore. Les lecteurs d’Alexandre
Dumas ne sont peut-être que des historiens en puissance, auxquels manque
seulement d’avoir été dressés à se donner un plaisir plus pur et, à mon gré,
plus aigu ; celui de la couleur vraie.
Que, d’autre part, ce charme soit bien loin de s’éteindre, une fois l’en quête
méthodique abordée, avec ses nécessaires austérités ; qu’alors au contraire —
tous les véritables historiens peuvent en témoigner — il gagne encore en
vivacité et en plénitude ; il n’y a rien là, en un sens, qui ne vaille pour
n’importe quel travail de l’esprit. L’histoire, pourtant, on n’en saurait douter, a
ses jouissances esthétiques propres, qui ne ressemblent à celles d’aucune autre
discipline. C’est que le spectacle des activités humaines, qui forme son objet
particulier, est, plus que tout autre, fait pour séduire l’imagination des
hommes. Surtout lorsque, grâce à leur éloignement dans le temps ou l’espace,
leur déploiement se pare des subtiles séductions de l’étrange. Le grand
Leibniz lui-même nous en a laissé l’aveu : quand, des abstraites spéculations
de la mathématique ou de la théodicée, il passait au déchiffrement des vieilles
chartes ou les vieilles chroniques de l’Allemagne impériale, il éprouvait, tout
comme nous, cette « volupté d’apprendre des choses singulières ».
Gardons-nous de retirer à notre science sa part de poésie. Gardons-nous
surtout, comme j’en ai surpris le sentiment chez certains, d’en rougir. Ce
serait une étonnante sottise de croire que, pour exercer sur la sensibilité un si
puissant appel, elle doive être moins capable de satisfaire aussi notre
intelligence.
*
p.XII Si l’histoire, néanmoins, vers laquelle nous porte ainsi un attrait presque
universellement ressenti, n’avait que lui pour se justifier ; si elle n’était,
en somme, qu’un aimable passe -temps, comme le bridge ou la pêche à la
ligne, vaudrait-elle toute la peine que nous prenons pour l’écrire ? Pour
l’écrire, j’entends, honnêtement, véridiquement et en allant, autant que faire se
peut, vers les ressorts cachés ; par suite difficilement. Le jeu, a écrit André
Gide, a cessé aujourd’hui de nous être permis : fût-ce, ajoutait-il, ceux de
l’intelligence. Cela était dit en 1938. En 1942, où j’écris à mon tour, combien
le propos se charge-t-il encore d’un sens plus lourd ! A coup sûr, dans un
monde qui vient d’aborder la chimie de l’atome et commence seulement à
Marc BLOCH — Apologie pour l’Histoire ou Métier d’Historien 9
sonder le secret des espaces stellaires, dans notre pauvre monde qui, justement
fier de sa science, n’arrive pour tant pas à se créer un peu de bonheur, les
longues minuties de l’érudition historique, fort capables de dévorer toute une
vie, mériteraient d’être condamnées comme un gaspillage de forces absurde
au point d’être cri minel, si elles ne devaient aboutir qu’à enrober d’un peu de
vérité un de nos délassements. Ou il faudra déconseiller la pratique de
l’histoire à tous les esprits susceptibles de mieux s’employer ailleurs ; ou c’est
comme connaissance que l’histoire aura à prouver sa bonne conscience.
Mais ici une nouvelle question se pose : qu’est -ce, au juste, qui fait la
légitimité d’un effort intellectuel ?
Personne, j’imagine, n’oserait plus dire aujourd’hui, avec le s positivistes
de stricte observance, que la valeur d’une recherche se mesure, en tout et pour
tout, à son aptitude à servir l’action. L’expérience ne nous a pas seulement
appris qu’il est impossible de décider à l’avance si les spéculations en
apparence les plus désintéressées ne se révèleront pas, un jour, étonnement
secourables à la pratique. Ce serait infliger à l’humanité une étrange
mutilation que de lui refuser le droit de chercher, en dehors de tout souci de
bien-être, l’apaisement de ses faims int ellectuelles. L’histoire dût -elle être
éternellement indifférente à l’homo faber ou politicus qu’il lui suffirait, pour
sa défense, d’être reconnue comme nécessaire au plein épanouissement de
l’ homo sapiens. Cependant, même ainsi bornée, la question n’est pas, pour
cela, d’emblée résolue.
Car la nature de notre entendement le porte beaucoup moins à vouloir
savoir qu’à vouloir comprendre. D’où il résulte que les seules sciences
authentiques sont, à son gré, celles qui réussissent à établir entre les
phénomènes des liaisons explicatives. Le reste n’est, selon l’expression de
Malebranche, que « polymathie ». Or la polymathie peut bien faire figure de
distraction ou de manie, pas plus aujourd’hui qu’au temps de Malebranche,
elle ne saurait passer pour une des bonnes oeuvres de l’intel ligence.
Indépendamment même de toute éventualité d’application à la conduite,
l’histoire n’aura donc le droit de revendiquer sa place parmi p.XIII les
connaissances vraiment dignes d’effort, seulement dans la mesure où, au lieu
d’u ne simple énumération, sans liens et quasiment sans limite, elle nous
promettra un classement rationnel et une progressive intelligibilité.
Il n’est point niable, pourtant, qu’une science nous paraîtra toujours avoir
quelque chose d’incomplet si elle ne d oit pas, tôt ou tard, nous aider à mieux
vivre. Comment, en particulier, n’éprouverions -nous pas ce sentiment avec
beaucoup de force envers l’histoire, d’autant plus clairement destinée,
croirait-on, à travailler au profit de l’homme qu’elle a l’homme même et ses
actes pour matière ? En fait, un vieux penchant, auquel on supposera, au
moins, une valeur d’instinct, nous incline à lui demander les moyens de guider
notre action ; par suite, à nous indigner contre elle, comme le soldat vaincu
dont je rappelais le propos, si, d’aven ture, elle semble manifester son
impuissance à les fournir. Le problème de l’utilité de l’histoire, au sens étroit,
au sens « pragmatique » du mot utile, ne se confond pas avec celui de sa
Marc BLOCH — Apologie pour l’Histoire ou Métier d’Historien 10
légitimité, proprement intellectuelle. Il ne peut, d’ailleurs, venir qu’en
second : pour agir raisonnablement, ne faut-il pas d’abord comprendre ? Mais,
sous peine de ne répondre qu’à demi aux suggestions les plus impérieuses de
sens commun, ce problème-là non plus ne saurait être éludé.
*
A ces questions, certains, parmi nos conseillers ou qui voudraient l’être,
ont déjà répondu. Ç’a été pour rabrouer nos espérances. Les plus indulgents
ont dit : l’histoire est sans profit comme sans solidité. D’autres, dont la
sévérité ne s’embarrasse pas de demi -mesures : elle est pernicieuse. « Le
produit le plus dangereux que la chimie de l’intellect ait élaboré » : ainsi a
prononcé l’un d’eux et non des moins notoires. Ces condamnations ont un
redoutable attrait : elles justifient, d’avance, l’ignorance. Heureu sement pour
ce qui subsiste encore chez nous de curiosité d’esprit, elles ne sont peut -être
pas sans appel.
Mais, si le débat doit être reconsidéré, il importe que ce soit sur des
données plus sûres.
Car il est une précaution dont les détracteurs ordinaires de l’histoire ne
semblent pas s’être avisés. Leur parole ne manque ni d’éloquence, ni d’esprit.
Mais ils ont, pour la plupart, omis de s’informer exactement de ce dont ils
parlent. L’image qu’ils se font de nos études n’a pa s été prise dans l’atelier.
Elle sent l’oratoire Académie plutôt que le cabinet de travail. Elle est surtout
périmée. En sorte qu’il se pourrait que tant de verve se soit, au bout du
compte, dépensée à n’exorciser qu’un fan tasme. Notre effort, ici, doit être
bien différent. Les méthodes dont nous chercherons à peser le degré de
certitude seront celles dont use, réellement, p.XIV la recherche, jusque dans
l’humble et délicat détail de ses techniques. Nos problèmes seront les
problèmes mêmes qu’à l’Historien impose, quotidiennement, sa matière. En
un mot, on voudrait, avant tout, dire comment et pourquoi un historien
pratique son métier. Affaire au lecteur de décider, ensuite, si ce métier mérite
d’être exercé.
Faisons-y bien attention, pourtant. Ce n’est q u’en apparence que, même
ainsi comprise et limitée, la tâche peut passer pour simple. Elle le serait,
peut-être, si nous nous trouvions en présence d’un de ces arts d’application
dont on a rendu un compte suffisant lorsqu’on en a énuméré, les uns après les
autres, les tours de main, longuement éprouvés. Mais l’histoire n’est pas
l’horlogerie ou l’ébénisterie. Elle est un effort vers le mieux connaître : par
suite une chose en mouvement. Se borner à décrire une science telle qu’elle se
fait sera toujours la trahir un peu. Il est encore plus important de dire comment
elle espère réussir progressivement à se faire. Or, de la part de l’analyste, une
pareille entreprise exige forcément une assez large dose de choix personnel.
Toute science, en effet, est, à chacune de ses étapes, constamment traversée
Marc BLOCH — Apologie pour l’Histoire ou Métier d’Historien 11
par des tendances divergentes, qu’il n’est guère possible de départager sans
une sorte d’anticipation sur l’avenir. On ne compte pas reculer ici devant cette
nécessité. En matière intellectuelle, pas plus qu’en aucu ne autre, l’horreur des
responsabilités n’est un sentiment bien recommandable. Cependant, il n’était
qu’honnête d’avertir le lecteur.
Aussi bien les difficultés auxquelles se heurte inévitablement toute étude
des méthodes varient-elles beaucoup selon le point que chaque discipline se
trouve avoir momentanément atteint sur la courbe, toujours un peu saccadée,
de son développement. Il y a cinquante ans, quand Newton régnait encore en
maître, il était, j’imagine, singulièrement plus aisé qu’aujourd’hui de
construire, avec une rigueur d’épure, un exposé de la mécanique. Mais
l’histoire en est encore à une phase bien plus favo rable aux certitudes.
Car l’histoire n’est pas seulement une science en marche. C’est aussi une
science dans l’enfance : comme toutes celles qui, pour objet ont l’esprit
humain, ce tard-venu dans le champ de la connaissance rationnelle. Ou, pour
mieux dire, vieille sous la forme embryonnaire du récit, longtemps encombrée
de fictions, plus longtemps encore attachée aux événements les plus
immédiatement saisissables, elle est, comme entreprise raisonnée d’analyse,
toute jeune. Elle peine à pénétrer, enfin, au-dessous des faits de surface ; à
rejeter, après les séductions de la légende ou de la rhétorique, les poisons,
aujourd’hui plus danger eux, de la routine érudite et de l’empirisme déguisé en
sens commun. Elle n’a pas encore dépassé, sur quelques -uns des problèmes
essentiels de sa méthode, les premiers tâtonnements. Et c’est pourquoi Fustel
de Coulanges et, déjà avant lui, Bayle n’avaient sans doute pas tout à fait tort
qui la disaient « la plus difficile de toutes les sciences ».
*
p.XV Est-ce une illusion, cependant ? Si incertaine que demeure, sur tant de
points, notre route, nous sommes, me semble-t-il, à l’ heure présente mieux
placés que nos prédécesseurs immédiats pour y voir un peu clair.
Les générations qui sont venues juste avant la nôtre, dans les dernières
décades du XIXe siècle et jusqu’aux premières années du XXe, ont vécu
comme hallucinées par une image très rigide, une image vraiment contienne
des sciences du monde physique. Étendant à l’ensemble des acquisitions de
l’esprit ce schéma prestigieux, il leur semblait donc ne pouvoir exister de
connaissance authentique qui ne dût aboutir, par des démonstrations d’emblée
irréfutables, à des certitudes formulées sous l’aspect de lois impérieusement
universelles. C’était là une opinion à peu près unanime. Mais, appliquée aux
études historiques, elle donna naissance, selon les tempéraments, à deux
tendances opposées.
Les uns crurent possible, en effet, d’instituer une science de l’évolution
humaine, qui se conformât à cet idéal en quelque sorte pan-scientifique et ils
Marc BLOCH — Apologie pour l’Histoire ou Métier d’Historien 12
travaillèrent de leur mieux à l’établir : quitte, d’ailleurs, à prendre leur parti de
laisser finalement en dehors des atteintes de cette connaissance des hommes
beaucoup de réalités très humaines, mais qui leur paraissaient désespérément
rebelles à un savoir rationnel. Ce résidu, c’était ce qu’ils appelaient,
dédaigneusement, l’événement ; c’ était aussi une bonne part de la vie la plus
intimement individuelle. Telle fut, en somme, la position de l’école
sociologique fondée par Durkheim. Du moins, si l’on ne tient pas compte des
assouplissements qu’à la première raideur des principes nous vîmes peu à peu
apportés par des hommes trop intelligents pour ne pas subir, fût-ce malgré
eux, la pression des choses. A ce grand effort, nos études doivent beaucoup. Il
nous a appris à analyser plus en profondeur, à serrer de plus près les
problèmes, à penser, oserais-je dire, à moins bon marché. Il n’en sera parlé ici
qu’avec infiniment de reconnaissance et de respect. S’il semble aujourd’hui
dépassé, c’est pour tous les mouvements intellectuels, tôt ou tard, la rançon de
leur fécondité.
D’autres chercheurs, cependant, prirent, au même moment, une attitude
bien différente. Ne réussissant pas à insérer l’histoire dans les cadres du
légalisme physique, particulièrement préoccupés, au surplus, en raison de leur
éducation première, par les difficultés, les doutes, les fréquents
recommencements de la critique documentaire, ils puisèrent dans ces
constatations, avant tout, une leçon d’humilité désabusée. La discipline à
laquelle ils vouaient leurs talents ne leur parut, au bout de compte capable ni
dans le présent de conclusions bien assurées, ni dans le futur de beaucoup de
perspectives de progrès. Ils inclinèrent à voir en elle plutôt qu’une
connaissance vraiment scientifique, une sorte de jeu esthétique ou, au moins,
d’exercice d’hygiène favorable à la santé de l’ esprit. On les a nommés,
parfois, « historiens historisants » : sobriquet injurieux p.XVI à notre
corporation, puisqu’il semble faire tenir l’essence de l’histoire dans la
négation même de ses possibilités. Pour ma part, je leur trouverais volontiers,
dans le moment de la pensée française auquel ils se rattachent, un signe de
ralliement plus expressif.
L’aimable et fuyant Sylvestre Bonnard, si l’on s’en tient aux dates que le
livre fixe à son activité, est un anachronisme : tout comme ces saints antiques
que les écrivains du moyen âge peignaient, naïvement, sous les couleurs de
leur propre temps. Sylvestre Bonnard (pour peu qu’on veuille bien supposer,
un instant, à cette ombre inventée une existence selon la chair) le « vrai »
Sylvestre Bonnard, né sous le Premier Empire — la génération des grands
historiens romantiques, l’eût encore compté parmi les siens : il en aurait
partagé les enthousiasmes touchants et féconds, la foi un peu candide dans
l’avenir de la « philosophie » de l’histoire. Négligeons l’épo que à laquelle il
est censé avoir appartenu et rendons-le à celle qui vit écrire sa vie imaginaire :
il méritera de figurer comme le patron, comme le saint corporatif de tout un
groupe d’historiens, qui furent à peu près les contemporains intellectuels de
son biographe : travailleurs profondément honnêtes, mais de souffle un peu
court et dont on croirait parfois que, pareils aux enfants dont les pères se sont
Marc BLOCH — Apologie pour l’Histoire ou Métier d’Historien 13
trop amusés, ils portaient dans leurs os la fatigue des grandes orgies
historiques du romantisme ; disposés à se faire assez petits devant leurs
confrères du laboratoire ; plus désireux, en somme, de nous conseiller la
prudence que l’élan. Leur devise, serait -il trop malicieux de la chercher dans
ce mot étonnant, échappé un jour à l’homme d’intelligence si vive que fut
pourtant mon cher maître Charles Seignobos : « Il est très utile de se poser des
questions, mais très dangereux d’y répondre. » ? Ce n’est pas là, assurément,
le propos d’un fanfaron. Mais si les physiciens n’avaient fait davantage
profession d’intrépidité, où en serait la physique ?
Or notre atmosphère mentale n’est plus la même. La théorie cinétique des
gaz, la mécanique einsteinienne, la théorie des quanta ont profondément altéré
l’idée qu’hier encore chacun se formait de la science. E lles ne l’ont pas
amoindrie. Mais elles l’ont assouplie. Au certain, elles ont substitué, sur
beaucoup de points, l’infiniment probable ; au rigoureusement mesurable, la
notion de l’éternelle relativité de la mesure. Leur action s’est fait sentir même
sur les esprits innombrables — je dois, hélas ! me ranger parmi eux —
auxquels les faiblesses de leur intelligence ou de leur éducation interdisent de
suivre, autrement que de très loin et en quelque sorte par reflet, cette grande
métamorphose. Nous sommes donc, désormais, beaucoup mieux préparés à
admettre que, pour ne pas s’avérer capables de démonstrations euclidiennes
ou d’immuables lois de répéti tion, une connaissance puisse, néanmoins,
prétendre au nom de scientifique. Nous acceptons beaucoup plus aisément de
faire de la certitude et de l’universalisme une question de degré. Nous ne nous
sentons plus l’obligation de chercher à imposer à tous les objets du savoir un
modèle p.XVII intellectuel uniforme, emprunté aux sciences de la nature
physique ; puisque, là même, ce gabarit a cessé de s’appliquer tout entier.
Nous ne savons pas encore très bien ce que seront un jour les sciences de
l’homme. Nous savons que pour être — tout en continuant, cela va de soi,
d’obéir aux règles fondamentales de la raison — elles n’auront pas besoin de
renoncer à leur originalité, ni d’en avoir honte.
J’aimerais que, parmi les historiens de profession, les jeunes, en parti –
culier, s’habituassent à réfléchir sur ces hésitations, ces perpétuels « repentirs
» de notre métier. Ce sera pour eux la plus sûre manière, de se
préparer, par un choix délibéré, à conduire raisonnablement leur effort. Je
souhaiterais surtout les voir venir, de plus en plus nombreux, à cette histoire à
la fois élargie et poussée en profondeur, dont nous sommes plusieurs —
nous-mêmes, chaque jour moins rares — à concevoir le dessein. Si mon livre
peut les y aider, j’aurai le sentiment qu’il n’aura pas été absolument inutile. Il
y a en lui, je l’avoue, une part de programme.
Mais je n’écris pas uniquement ni même, surtout, pour l’usage intérieur de
l’atelier. Aux simples curieux, non plus, je n’ai pas pensé qu’il fallût rien
cacher des irrésolutions de notre science. Elles sont notre excuse. Mieux
encore : elles font la fraîcheur de nos études. Nous n’avons pas seulement le
droit de réclamer, en faveur de l’histoire, l’indulgence qui est due à tons les
commencements. L’inachevé, s’il tend perpétuellement à se dépasser, a, pour
Marc BLOCH — Apologie pour l’Histoire ou Métier d’Historien 14
tout esprit un peu ardent, une séduction qui vaut bien celle de la plus parfaite
réussite. Le bon laboureur, — a dit, ou à peu près, Péguy, — aime le labour et
les semailles autant que les moissons.
*
Il convient que ces quelques mots d’introduction s’achèvent par une
confession personnelle. Chaque science, prise isolément, ne figure jamais
qu’un fragment de l’universel mouvement vers la connaissance. J’ai déjà eu
l’occasion d’en donner un exemple plus haut : pour bien entendre et apprécier
ses procédés d’investigation, fût -ce en apparence les plus particuliers, il serait
indispensable de savoir les relier, d’un trait parfaitement sûr, à l’ensemble des
tendances qui se manifestent, au même montent, dans les autres ordres de
discipline. Or cette étude des méthodes pour elles-mêmes constitue, à sa
façon, une spécialité, dont les techniciens se nomment philosophes. C’est un
titre auquel il m’est interdit de pré tendre. A cette lacune de ma formation
première, l’essai que voici perdra sans doute beaucoup, en précision de
langage comme en largeur d’hori zon. Je ne puis le présenter que pour ce qu’il
est : le mémento d’un artisan, qui a toujours aimé à méditer sur sa tâche
quotidienne, le carnet d’un compagnon, qui a longuement manié la toise et le
niveau, sans pour cela se croire mathématicien.
*
* *
Marc BLOCH — Apologie pour l’Histoire ou Métier d’Historien 15
CHAPITRE PREMIER
L’HISTOIRE, LES HOMMES ET LE TEMPS
I. — Le choix de l’historien
p.1 Le mot d’histoire est un très vieux mot, si vieux qu’on s’en est parfois
lassé. Rarement, il est vrai, on est allé jusqu’à vouloir le rayer entièrement du
vocabulaire. Les sociologues de l’école durckheimienne eux -mêmes lui font
place. Mais c’est pour le reléguer dans un pauvre petit coin des sciences de
l’homme : sorte d’oubliettes où, réservant à la sociologie tout ce qui leur
paraît susceptible d’analyse r ationnelle, ils précipitent les faits humains jugés,
à la fois, les plus superficiels et les plus fortuits.
Nous lui garderons ici, au contraire, sa signification la plus large. Il
n’interdit, à l’avance, aucune direction d’enquête, qu’elle doive se tourne r de
préférence vers l’individu ou la société, vers la description des crises
momentanées ou la poursuite des éléments les plus durables ; il ne renferme
en lui-même aucun credo — il n’engage, selon son étymologie première, à
rien d’autre qu’à la « recherche ». Assurément, depuis qu’il est apparu, voici
plus de deux millénaires, sur les lèvres des hommes, il a beaucoup changé de
contenu. C’est le sort, dans le langage, de tous les termes vraiment vivants. Si
les sciences devaient, à chacune de leurs conquêtes, se chercher une
appellation nouvelle — au royaume des académies que de baptêmes, et de
pertes de temps !
A demeurer paisiblement fidèle à son glorieux nom hellène, notre histoire
ne sera point, pour autant, tout à fait celle qu’écrivait Hécatée de Mi let ; pas
plus que la physique de Lord Kelvin ou de Langevin n’est celle d’Aristote.
Qu’est -elle cependant ?
En tête de ce livre, centré autour des problèmes réels de la recherche, il
n’y aurait aucun intérêt à dresser une longue et raide définition. Quel
travailleur sérieux s’est jamais embarrassé de pareils articles de foi ? Leur
méticuleuse précision ne laisse pas seulement échapper le meilleur de tout
élan intellectuel : entendez, ce qu’il y a en lui de simples velléités p.2 d’élan
vers un savoir encore mal déterminé, de puissance d’extension. Leur pire
danger est de ne définir si soigneusement que pour mieux délimiter. « Ce
sujet », dit le Gardien des Dieux termes, ou cette façon de le traiter, voilà sans
doute qui peut séduire. Mais prends garde, ô éphèbe : ce n’est pas de
l’Histoire. » Sommes-nous donc une jurande de l’ancien temps pour codifier
les tâches permises aux gens du métier ? et sans doute, la liste une fois close,
Marc BLOCH — Apologie pour l’Histoire ou Métier d’Historien 16
en réserver l’exercice à nos maîtres patentés (3) ? Les physiciens et les
chimistes sont plus sages — que nul, à ma connaissance, n’a jamais vu se
quereller sur les droits respectifs de la physique, de la chimie, de la chimie
physique ou — à supposer que ce terme existe — de la physique chimique.
Il n’e n est pas moins vrai que, face à l’immense et confuse réalité,
l’historien est nécessairement amené à y découper le point d’application
particulier de ses outils ; par suite, à faire en elle un choix qui, de toute
évidence, ne sera pas le même que celui du biologiste par exemple ; qui sera
proprement un choix d’historien. Ceci est un authentique pro blème d’action. Il
nous suivra tout le long de notre étude.
II. — L’histoire et les hommes
On a dit quelquefois : « l’Histoire est la science du passé ». C’est à mon
sens mal parler.
Car d’abord, l’idée même que le passé, en tant que tel, puisse être objet de
science est absurde. Des phénomènes qui n’ont d’autre caractère com mun que
de ne pas avoir été nos contemporains, comment sans décantage préalable, en
ferait-on la matière d’une connaissance rationnelle ? Imagine-t-on, en
pendant, une science totale de l’Univers dans son état présent ?
Sans doute, aux origines de l’historiographie, les vieux annalistes ne
s’embarrassaient guèr e de ces scrupules. Ils racontaient, pêle-mêle, des
événements dont le seul lien était de s’être produits vers le même moment : les
éclipses, les chutes de grêle, l’apparition d’étonnants météores avec les
batailles, les traités, les morts des héros et des rois. Mais dans cette première
mémoire de l’humanité, confuse comme une perception de petit enfant, un
effort soutenu d’analyse a, peu à peu, opéré le classement nécessaire. Il est
vrai : le langage, foncièrement traditionaliste, garde volontiers le nom
d’histoire à toute étude d’un changement dans la durée… L’habitude est sans
danger, parce qu’elle ne trompe personne. Il y a en ce sens, une histoire du
système solaire, puisque les astres qui le composent n’ont pas toujours été tels
que nous les voyons. Elle est du ressort de l’astronomie. Il y a une histoire des
éruptions volcaniques qui est, j’en suis sûr, du plus vif intérêt pour la physique
du globe. Elle n’appar tient pas à l’histoire des historiens.
p.3 Ou du moins, elle ne lui appartient que dans la mesure où, peut -être, ses
observations, par quelque biais, se trouveraient rejoindre les préoccupations
spécifiques de notre histoire à nous. Comment s’établit donc, en pratique, le
partage des tâches ? Un exemple le fera mieux saisir, sans doute, que
beaucoup de discours.
Marc BLOCH — Apologie pour l’Histoire ou Métier d’Historien 17
*
Au Xe siècle de notre ère, un golfe profond, le Zwin, endentait la côte
flamande. Puis, il s’ensabla. A quelle section de la connaissance porter l’étude
de ce phénomène ? D’emblée, chacun désignera la géologie. Mécanisme de
l’alluvionnement, rôle des courants marins, changements, peut -être, dans le
niveau des océans : n’a -t-elle pas été créée et mise au monde pour traiter de
tout cela ? Assurément. A y regarder de près, pourtant, les choses ne sont pas
tout à fait aussi simples.
S’agit -il, d’abord, de scruter les origines de la transformation ? Voici déjà
notre géologue contraint de se poser des questions qui ne sont plus strictement
de son obédience. Car, sans doute, le colmatage fut-il, au moins, favorisé par
des constructions de digues, des détournements de chenaux, des
dessèchements : autant d’actes de l’homme, nés de besoins collectifs, et que,
seule, une certaine structure sociale rendit possibles.
A l’autre bout de la chaîne, nouveau problème : celui des conséquences. A
peu de distance du fond du golfe, une ville s’élevait. C’était Bruges. Elle
communiquait avec lui par un bref trajet de rivière. Par les eaux du Zwin, elle
recevait ou expédiait la plus grande part des marchandises qui faisaient d’e lle,
toutes proportions gardées, le Londres ou le New-York de ce temps. Vinrent,
chaque jour plus sensibles, les progrès du comblement. Bruges eut beau, à
mesure que reculait la surface inondée, pousser plus loin vers l’embouchure
ses avants-ports : ses quais peu à peu s’endor mirent. Certes, telle ne fut point,
à beaucoup près, la cause unique de son déclin. Le physique agit-il jamais sur
le social sans que son action soit préparée, aidée ou permise par d’autres
facteurs qui, eux, viennent déjà de l’homme ? Mais, dans le train des ondes
causales, cette cause-là compte du moins, on n’en saurait douter, parmi les
plus efficaces.
Or, l’oeuvre d’une société, remodelant selon ses besoins le sol sur lequel
elle vit, est, chacun le sent d’instinct, un fait éminemment « historique ». De
même, les vicissitudes d’un puissant foyer d’échanges ; par un exemple bien
caractéristique de la topographie du savoir, voilà donc, d’une part, un point de
chevauchement, où l’alliance de deux disciplines se révèle indispensable à
toute tentative d’explication ; de l’autre, un point de passage où, lorsqu’il a été
rendu compte d’un phénomène et que ses effets seuls, désormais, sont en
balance, il est en quelque sorte définitivement cédé par une discipline à une
autre. Que s’est -il produit, chaque fois, qui ait semblé appeler impérieusement
l’intervention de l’histoire ? C’est que l’humain a fait son apparition.
p.4 Il y a longtemps, en effet, que nos grands aînés, un Michelet, un Fustel
de Coulanges nous avaient appris à le reconnaître : l’objet de l’histoire est par
nature l’homme (4). Disons mieux : les hommes. Plutôt que le singulier,
favorable à l’abstraction, le pluriel, qui est le mode grammatical de la
Marc BLOCH — Apologie pour l’Histoire ou Métier d’Historien 18
relativité, convient à une science du divers. Derrière les traits sensibles du
paysage, les outils ou les machines, derrière les écrits en apparence les plus
glacés et les institutions en apparence les plus complètement détachées de
ceux qui les ont établies, ce sont les hommes que l’histoire veut saisir (5). Qui
n’y parvient pas, ne sera jamais, au mieux, qu’un manoeuvre de l’érudition. Le
bon historien, lui, ressemble à l’ogre de la légende. Là où il flaire la chair
humaine, il sait que là est son gibier.
*
Du caractère de l’histoire comme connaissance des hommes découle sa
position particulière vis-à-vis du problème de l’expression. Est -elle
« science » ou « art » ? Là-dessus nos arrière grands-pères, aux environs de
1800, aimaient à disserter gravement. Plus tard, vers les années 1890,
baignées dans une atmosphère de positivisme un peu rudimentaire, on put voir
des spécialistes de la méthode s’indigner que, dans les travaux historiques, le
public attachât une importance, à leur gré excessive, à ce qu’i ls appelaient « la
forme ». Art contre science, forme contre fond : autant de querelles bonnes à
remiser dans les sacs à procès de la scolastique !
Il n’y a pas moins de beauté dans une exacte équation que dans une phrase
juste. Mais chaque science a son esthétique de langage, qui lui est propre. Les
faits humains sont, par essence, des phénomènes très délicats, dont beaucoup
échappent à la mesure mathématique. Pour bien les traduire, par suite pour
bien les pénétrer (car comprend-on jamais parfaitement ce qu’on ne sait dire ?
), une grande finesse de langage, une juste couleur dans le ton verbal sont
nécessaires. Là où calculer est impossible, suggérer s’impose. Entre
l’expression des réalités du monde physique et celle des réalités de l’esprit
humain, le contraste est, en somme, le même qu’entre la tâche de l’ouvrier
fraiseur et celle du luthier : tous deux travaillent au millimètre ; mais le
fraiseur use d’instruments mécaniques de précision ; le luthier se guide, avant
tout, sur la sensibilité de l’or eille et des doigts. Il ne serait bon ni que le
fraiseur se contentât de l’empirisme du luthier, ni que le luthier prétendit
singer le fraiseur. Niera-t-on qu’il n’y ait, comme de la main, un tact des
mots ?
III. — Le temps historique
« Science des hommes », avons-nous dit. C’est encore beaucoup trop
vague. Il faut ajouter : « des hommes dans le temps ». L’historien ne pense p.5
pas seulement « humain ». L’atmosphère où sa pensée respire naturellement
est la catégorie de la durée.
Marc BLOCH — Apologie pour l’Histoire ou Métier d’Historien 19
Certes, on imagine difficilement qu’une science, quelle qu’elle soit, puisse
faire abstraction du temps. Cependant, pour beaucoup d’entr’elles, qui, par
convention, le morcèlent en fragments artificiellement homogènes, il ne
représente guère plus qu’ une mesure. Réalité concrète et vivante rendue à
l’irréversibilité de son élan, le temps de l’histoire, au contraire, est le plasma
même où baignent les phénomènes et comme le lieu de leur intelligibilité. Le
nombre de secondes, d’années ou de siècle qu’un corps radioactif exige pour
se muer en d’autres corps est, pour l’atomistique, une donnée fondamentale.
Mais que telle ou telle de ces métamorphoses ait eu lieu il y a mille ans, hier
ou aujourd’hui ou qu’elle doive se produire demain, cette considération
intéresserait sans doute le géologue, parce que la géologie est, à sa façon, une
discipline historique, elle laisse le physicien parfaitement froid. Aucun
historien, en revanche, ne se satisfera de constater que César mit huit ans pour
conquérir la Gaule ; qu’il fallut quinze ans à Luther pour que de l’orthodoxe
novice d’Erfurt sortît le réformateur de Wittemberg. Il lui importe encore bien
davantage d’assigner à la Conquête de la Gaule son exacte place chrono –
logique dans les vicissitudes des sociétés européennes ; et, sans nier le moins
du monde ce qu’une crise d’âme comme celle du frère Martin a pu contenir
d’éternel, il ne croira en rendre un juste compte qu’après en avoir fixé avec
précision le moment sur la courbe des destinées à la fois de l’homme, q ui en
fut le héros et de la civilisation qu’elle eut pour climat.
Or, ce temps véritable est, par nature, un continu. Il est aussi perpétuel
changement. De l’antithèse de ces deux attributs viennent les grands
problèmes de la recherche historique. Celui-ci avant tout autre, qui met en
cause jusqu’à la raison d’être de nos travaux. Soit deux périodes successives
découpées dans la suite ininterrompue des âges. Dans quelle mesure le lien
qu’établit entre elles le flux de la durée l’emportant, ou non, sur la
dissemblance née de cette durée même — devra-t-on tenir la connaissance de
la plus ancienne pour nécessaire ou superflue à l’intel ligence de la plus
récente ?
IV. — L’idole des origines
Il n’est jamais mauvais de commencer p ar un mea culpa. Naturellement
chère à des hommes qui font, du passé leur principal sujet de recherche,
l’explication du plus proche par le plus lointain a parfois dominé nos études
jusqu’à l’hypnose. Sous la forme la plus caractéristique, cette idole de l a tribu
des historiens a un nom : c’est la hantise des origines. Dans le développement
de la pensée historique, elle a eu aussi son moment de faveur particulière.
p.6 C’est Renan, je crois, qui a écrit un jour (je cite de mémoire : donc, j’en
ai peur, inexactement) : « Dans toutes les choses humaines, les origines avant
tout sont dignes d’étude. » Et Sainte-Beuve avant lui : « J’épie et note avec
Marc BLOCH — Apologie pour l’Histoire ou Métier d’Historien 20
curiosité ce qui commence. » L’idée est bien de leur temps. Le mot d’origines
aussi. Aux Origines du Christianisme ont répondu un peu plus tard les
Origines de la France contemporaine. Sans compter les épigones. Mais le mot
est inquiétant, parce qu’il est équivoque.
Signifie-t-il simplement « commencements » ? Il sera à peu près clair.
Sous réserve, cependant, que pour la plupart des réalités historiques, la notion
même de ce point initial demeure singulièrement fuyante. Affaire de
définition, sans doute. D’une définition que, malheureusement, on oublie trop
aisément de donner.
Par origines, entendra-t-on au contraire les causes ? Il n’y aura alors plus
d’autres difficultés que celles qui, constamment (et plus encore, sans doute,
dans les sciences de l’homme) sont, par nature, inhérentes aux recherches
causales.
Mais entre les deux sens s’établit, fréquemment, une con tamination
d’autant plus redoutable qu’elle n’est pas, en général, très clairement sentie.
Dans le vocabulaire courant, les origines sont un commencement qui explique.
Pis encore : qui suffit à expliquer. Là est l’ambiguïté, là est le danger.
*
Il y aurait une recherche à entreprendre, des plus intéressantes sur cette
obsession embryogénique si marquée dans toute préoccupation d’exégètes.
« Je ne comprends pas votre émoi, avouait Barrès à un prêtre qui avait perdu
la foi. Les discussions d’une poignée de savants autour de quelques mots
hébreu, qu’ont -elles à voir avec ma sensibilité ? Il suffit de l’atmosphère des
églises. » Et Maurras, à son tour : « Que me font les évangiles de quatre juifs
obscurs ? (« obscurs » veut dire, j’imagine, plé béiens ; car à Mathieu, Marc,
Luc et Jean, il semble difficile de ne pas reconnaître, au moins, une certaine
notoriété littéraire). Ces plaisantins nous la baillent belle et Pascal ni Bossuet
n’auraient assurément parlé ainsi. Sans doute peut -on concevoir une
expérience religieuse qui ne doive rien à l’histoire. Au pur déiste, une
illumination intérieure suffit pour croire en Dieu. Non pour croire au Dieu des
chrétiens. Car le christianisme, je l’ai déjà rappelé, est par essence une
religion historique : entendez, dont les dogmes primordiaux reposent sur des
événements. Relisez votre Credo : « Je crois en Jésus Christ… qui fut crucifié
sous Ponce Pilate… et ressuscita d’entre les morts le 3 e jour. » Là, les
commencements de la foi sont aussi ses fondements.
Or, par une contagion sans doute inévitable, ces préoccupations qui, dans
une certaine forme d’analyse religieuse, pouvaient avoir leur raison p.7 d’être,
s’étendirent à d’autres champs de recherche, où leur légitimité était beaucoup
plus contestable. Là aussi une histoire, centrée sur les naissances, fut mise au
service de l’appréciation des valeurs. En scrutant les « origines » de la France
Marc BLOCH — Apologie pour l’Histoire ou Métier d’Historien 21
de son temps, que se proposait Taine, sinon de dénoncer l’erreur d’une
politique issue, à son gré, d’une fausse philo sophie de l’homme ? Qu’il s’agît
des invasions germaniques ou de la conquête normande de l’Angleterre, le
passé ne fut employé si activement à expliquer le présent que dans le dessein
de mieux le justifier ou le condamner. En sorte qu’en bien des cas le démon
des origines fut peut-être seulement un avatar de cet autre satanique ennemi de
la véritable histoire : la manie du jugement.
*
Revenons cependant aux études chrétiennes. Autre chose est, pour
l’inqui ète conscience qui se cherche, une règle de fixer son attitude vis-à-vis
de la religion catholique, telle qu’elle se définit quotidiennement dans nos
églises ; autre chose, pour l’historien, d’expliquer, comme un fait d’obser –
vation, le catholicisme du présent. Indispensable, cela va de soi, à une juste
intelligence des phénomènes religieux actuels, la connaissance de leurs
commencements ne suffit pas à les expliquer. Afin de simplifier le problème,
renonçons même à nous demander jusqu’à quel point, sous un nom qui n’a
point changé, la foi, dans sa substance, est réellement demeurée toute
immuable. Si intacte qu’on suppose une tradition, il restera toujours à donner
les raisons de son maintien. Raisons humaines, s’entend ; l’hypothèse d’une
action providentielle échapperait à la science. La question, en un mot, n’est
plus de savoir si Jésus fut crucifié, puis ressuscité. Ce qu’il s’agit désormais
de comprendre, c’est comment il se fait que tant d’hommes autour de nous
croient à la Crucifixion et à la Résurrection. Or la fidélité à une croyance
n’est, de toute évidence, qu’un des aspects de la vie générale du groupe où ce
caractère se manifeste. Elle se place comme un noeud où s’emmêlent une foule
de traits convergents, soit de structure sociale, soit de mentalité. Elle pose, en
un mot, tout un problème de climat humain. Le chêne naît du gland. Mais
chêne il devient et demeure seulement s’il rencontre des conditions de milieu
favorables, lesquelles ne relèvent plus de l’embryologie.
*
L’histoire religieuse n’a été citée ici qu’à titre d’exemple. A quelque
activité humaine que l’étude s’attache, la même erreur guette les cher cheurs
d’origine : de confondre une filiation avec une explication.
C’est déjà, en somme l’illusion des vieux é tymologistes, qui pensaient
avoir tout dit quand, en regard du sens actuel, ils mettaient le plus ancien p.8
sens connu ; quand ils avaient prouvé, je suppose, que « bureau » a désigné,
primitivement, une étoffe ou « timbre » un tambour. Comme si le gros
Marc BLOCH — Apologie pour l’Histoire ou Métier d’Historien 22
problème n’était pas de savoir comment et pourquoi le glissement s’est opéré.
Comme si, surtout, autant que son propre passé, un mot quelconque n’avait
pas son rôle fixé, dans la langue, par l’état contemporain du vocabulaire :
lequel, à son tour, est commandé par les conditions sociales du moment.
« Bureaux », dans bureaux de ministère, veut dire une bureaucratie. Lorsque
je demande des « timbres » au guichet de la poste, l’emploi que je fais ainsi du
terme a exigé pour s’établir, avec l’organisation lentem ent élaborée d’un
service postal, la transformation technique décisive pour l’avenir des échanges
entre pensées humaines, qui, à l’impression d’un cachet, substitua naguère
l’apposition d’une vignette gommée. Il a été rendu possible seulement parce
que, spécialisées par métiers, les différentes acceptions du vieux nom se sont
aujourd’hui à tel point écartées l’une de l’autre qu’aucune confusion ne risque
de se produire entre le timbre que je vais coller sur mon enveloppe et celui,
par exemple, dont le marchand de musique me vantera la pureté dans ses
instruments.
« Origines du régime féodal », dit-on. Où les chercher ? D’aucuns ont
répondu « à Rome ». D’autres « en Germanie ». Les raisons de ces mirages
sont évidentes. Ici ou là certains usages existaient en effet — relations de
clientèle, compagnonnage guerrier, rôle de la tenure comme salaire des
services — que les générations postérieures, contemporaines, en Europe, des
âges dits féodaux, devaient continuer. Non, d’ailleurs, sans les modifier
beaucoup. Des deux parts, surtout, des mots étaient employés — « bienfait »
(beneficium) chez les Latins, « fief » chez les Germains — dont ces
générations persisteront à se servir, tout en leur conférant, peu à peu et sans
s’en rendre compte, un contenu presque entiè rement nouveau. Car, au grand
désespoir des historiens, les hommes n’ont pas coutume, chaque fois qu’ils
changent de moeurs, de changer de vocabulaire. Ce sont là, certainement, des
constatations pleines d’intérêt. Croira -t-on qu’elles épuisent le problème des
causes. La féodalité européenne, dans ses institutions caractéristiques, ne fut
par un archaïque tissu de survivances. Durant une certaine phase de notre
passé, elle naquit de toute une ambiance sociale.
M. Seignobos a dit quelque part : « Je crois que les idées révolutionnaires
du XVIIIe siècle… proviennent des idées anglaises du XVIIe. » Entendait-il
signifier par là qu’ayant lu certains écrits anglais du siècle précédent ou
subissant indirectement leur influence, les publicistes français de l’épo que des
lumières en adoptèrent les principes politiques ? On pourra lui donner raison.
A supposer du moins que dans les formules étrangères nos philosophes n’aient
vraiment rien versé à leur tour d’original, comme substance intellectuelle ou
comme tonalité de sentiment. Mais, même ainsi réduite, non sans beaucoup
d’arbitraire, à un fait d’emprunt, l’histoire de ce mouvement de pensée sera
loin d’être complètement éclaircie. Car p.9 le problème subsistera toujours de
savoir pourquoi la transmission s’opéra à la date indiquée : ni plus tôt, ni plus
tard. Une contagion suppose deux choses : des générations de microbes et, à
l’instant où le mal prend, un « terrain ».
Marc BLOCH — Apologie pour l’Histoire ou Métier d’Historien 23
Jamais, en un mot, un phénomène historique ne s’explique pleinement en
dehors de l’étude de son moment. Cela est vrai de toutes les étapes de
l’évolution. De celle où nous vivons comme des autres. Le proverbe arabe l’a
dit avant nous : « Les hommes ressemblent plus à leur temps qu’à leurs
pères. » Pour avoir oublié cette sagesse orientale, l’étude du passé s’est parfois
discréditée.
V. — Des limites de l’actuel et de l’inactuel
Cependant pour ne pas expliquer tout le présent, faut-il croire que le passé
soit inutile à son explication ? Le singulier est que la question, aujourd’hui,
puisse se poser.
Jusqu’à une époque très proche de nous, en effet, elle a paru, presque
unanimement, résolue d’avance. « Celui qui voudra s’en tenir au présent, à
l’actuel, ne comprendra pas l’actuel », écrivait, au siècle dernier, Michelet, en
tête de ce beau livre du Peuple, tout plein pourtant des fièvres du moment. Et
déjà Leibniz rangeait parmi les bienfaits qu’il attendait de l’histoire « les
origines des choses présentes trouvées dans les choses passées ; car,
ajoutait-il, une réalité ne se comprend jamais mieux que par ses causes » (6).
Mais, depuis Leibniz, depuis Michelet, un grand fait s’est produit : les
révolutions successives des techniques ont démesurément élargi l’in tervalle
psychologique entre les générations. Non sans quelque raison, peut-être,
l’homme de l’âge de l’électricité ou de l’avion se sent très loin de ses ancêtres.
Volontiers il en conclut, plus imprudemment, qu’il a cessé d’être déterminé
par eux. Ajoutez le tour moderniste inné à toute mentalité d’ingénieur. Pour
mettre en marche et réparer une dynamo, est-il nécessaire d’avoir pénétré les
idées du vieux Volta sur le galvanisme ? Par une analogie, sans nul doute
boîteuse, mais qui s’impose spontanément à plus d’une intelligence soumise à
la machine, on pensera de même que, pour comprendre les grands problèmes
humains de l’heure et tenter de les résoudre, il ne sert à rien d’en avoir analysé
les antécédents. Pris eux aussi, sans bien s’en rendre compte, dans cette
atmosphère moderniste, comment les historiens n’auraient -ils point le
sentiment que, dans leur domaine également, la frontière qui sépare le récent
de l’ancien ne se déplace pas d’un mouvement moins constant ? Le régime de
la monnaie stable et de l’étalon or qui, hier, figurait dans to us les manuels
d’économie politique, comme la norme même de l’actualité, pour l’éco –
nomiste d’aujourd’hui, est -ce encore du présent ou de l’histoire qui déjà p.10
sent fortement le moisi ! — Derrière ces paralogismes, cependant, il est facile
de découvrir un faisceau d’idées moins inconsistantes et dont la simpli cité, au
moins apparente, a séduit certains esprits.
Marc BLOCH — Apologie pour l’Histoire ou Métier d’Historien 24
*
Dans le vaste écoulement des temps, on croit pouvoir mettre à part une
phase de faible étendue. Relativement peu distante de nous, à son point de
départ, elle recouvre à son aboutissement les jours mêmes que nous vivons.
En elle, rien, ni les caractères les plus marquants de l’état social ou politique,
ni l’outillage matériel, ni la tonalité générale de la civilisati on ne présentent,
semble-t-il, de différences profondes avec le monde où nous avons nos
habitudes. Elle paraît, en un mot, affectée par rapport à nous d’un coefficient
très fort de contemporanéité ». D’où l’honneur, ou la tare, de ne pas être
confondue avec le reste du passé. « Depuis 1830, ce n’est plus de l’histoire »,
nous disait un de nos professeurs de lycée, qui était très vieux quand j’étais
très jeune, « c’est de la politique ». On ne dirait plus aujourd’hui : « depuis
1830 » — les Trois Glorieuses, à leur tour, ont pris de l’âge — ni « c’est de la
politique ». Plutôt d’un ton respectueux : « de la sociologie » ; ou, avec moins
de considération : « du journalisme ». Beaucoup cependant répéteraient volontiers
: depuis 1914 ou 1940, ce n’est plus de l’histoire. Sans d’ailleurs très
bien s’entendre sur les motifs de cet ostracisme.
Certains, estimant que les faits les plus voisins de nous sont par là même
rebelles à toute étude vraiment sereine, souhaitent seulement épargner à la
chaste Clio de trop brûlants contacts. Ainsi pensait, j’imagine, mon vieux
maître. C’est, assurément, nous prêter une faible maîtrise de nos nerfs. C’est
aussi oublier que, dès que les résonances sentimentales entrent en jeu, la limite
entre l’actuel et l’inactuel est loin de se régler nécessairement sur la mesure
mathématique d’un intervalle de temps. Avait -il si tort, mon brave proviseur
qui, dans le lycée languedocien où je fis mes premières armes de professeur,
m’avertissait de sa grosse voix de capitaine d’enseignement : « Ici, le
dix-neuvième siècle, ce n’est pas bien dangereux. Mais quand vous toucherez
aux guerres de religion, soyez très prudent. » En vérité, qui, une fois devant sa
table de travail, n’a pas la force de soustraire son cerveau aux virus du
moment sera fort capable d’en laisser filtrer les toxines jusque dans un
commentaire de l’Iliade ou du Ramayana.
D’autres savants, au contraire, jugent avec raison le présent humain
parfaitement susceptible de connaissance scientifique. Mais c’est pour en
réserver l’étud e à des disciplines bien distinctes de celle qui a le passé pour
objet. Ils analysent, par exemple, ils prétendent comprendre l’éco nomie
contemporaine à l’aide d’observations bornées, dans le temps, à quelques
décades. En un mot, ils considèrent l’époque où ils vivent comme p.11 séparée
de celles qui l’ont précédée par de trop vifs contrastes pour ne point porter en
elle-même sa propre explication. Telle est aussi l’attitude instinctive de
beaucoup de simples curieux. L’histoire des périodes un peu lointai nes ne les
séduit que comme un inoffensif luxe de l’esprit. D’un côté une poignée
d’antiquaires occupés, par macabre dilection, à démailloter les dieux morts ;
Marc BLOCH — Apologie pour l’Histoire ou Métier d’Historien 25
de l’autre, sociologues, économistes, publi cistes : les seuls explorateurs du
vivant…
VI — Comprendre le présent par le passé
A y regarder de près, le privilège d’auto -intelligibilité ainsi reconnu au
présent s’appuie sur une suite d’étranges postulats.
Il suppose d’abord que les conditions humaines ont subi, dans l’i ntervalle
d’une ou deux générations, un changement non seulement très rapide, mais
aussi total : en sorte qu’aucune institution un peu ancienne, aucune manière de
se conduire traditionnelle n’auraient échappé aux révolutions du laboratoire
ou de l’usine. C’est oublier la force d’inertie propre à tant de créations
sociales.
*
L’homme passe son temps à monter des mécanismes, dont il demeure
ensuite le prisonnier plus ou moins volontaire. Quel observateur parcourant
nos campagnes du Nord n’y a été frappé par l’étrange dessin des champs ? En
dépit des atténuations que les vicissitudes de la propriété ont, au cours des
âges, apporté au schéma primitif, le spectacle de ces lanières qui,
démesurément étroites et allongées, découpent le sol arable en un nombre
prodigieux de parcelles, garde encore aujourd’hui de quoi confondre
l’agronome. Le gaspillage d’efforts qu’entraîne une pareille disposition, les
gênes qu’elle impose aux exploitants ne sont guère contes tables. Comment
l’expliquer ? Par le Code Civil et ses inévitables effets, ont répondu des
publicistes trop pressés. Modifiez donc, ajoutaient-ils, nos lois sur l’héritage ;
et vous supprimerez tout le mal. S’ils avaient mieux su l’histoire, s’ils avaient
aussi mieux interrogé une mentalité paysanne formée par des siècles
d’empirisme, ils auraient jugé le remède moins facile. En fait, cette armature
remonte à des origines si reculées que pas un savant, jusqu’ici, n’est parvenu à
en rendre un compte satisfaisant ; les défricheurs de l’âge des dolmens y sont
probablement pour davantage que les légistes du Premier Empire. L’erreur sur
la cause se prolongeant donc ici, comme il arrive presque nécessairement, en
faute de thérapeutique, l’ignorance du passé ne se borne pas à nuire à la
connaissance du présent ; elle compromet, dans le présent, l’action même.
p.12 Il y a plus. Pour qu’une société, quelle qu’elle fût, pût être déterminée
tout entière par le moment immédiatement antérieur à celui qu’elle vit, il ne
lui suffirait pas d’une stru cture si parfaitement adaptable au changement
qu’elle serait véritablement désossée ; il faudrait encore que les échanges
Marc BLOCH — Apologie pour l’Histoire ou Métier d’Historien 26
entre les générations s’opérassent seulement, si j’ose dire, à la file indienne —
les enfants n’ayant de contact avec leurs ancêtres que par intermédiaire des
pères.
Or, cela n’est pas vrai, même des communications purement orales.
Regardez, par exemple, nos villages. Parce que les conditions du travail y
tiennent pendant presque toute la journée le père et la mère éloignés des
jeunes enfants, ceux-ci sont élevés surtout par les grands parents. A chaque
nouvelle formation d’esprit un pas en arrière se fait donc qui, par dessus la
génération éminemment porteuse de changements, relie les cerveaux les plus
malléables aux plus cristallisés. De là vient, avant tout, n’en doutons pas, le
traditionalisme inhérent à tant de sociétés paysannes. Le cas est
particulièrement net. Il n’est pas unique. L’anta gonisme naturel aux groupes
d’âge s’exerçant, principalement, entre groupes limitrophes, plus d’une
jeunesse a dû aux leçons des vieillards au moins autant qu’à celles des
hommes mûrs.
*
A plus forte raison, l’écrit facilite -t-il grandement, entre des générations
parfois très écartées, ces transferts de pensée qui font, au propre, la continuité
d’une civilisation. Luther, Calvin, Loyola : des hommes d’autrefois, sans
doute, des hommes du seizième siècle, que l’historien occupé à les
comprendre et faire comprendre, aura pour premier devoir de replacer dans
leur milieu, baignés par l’atmosphère mentale de leur temps, face à des
problèmes de conscience qui ne sont plus exactement les nôtres. Osera-t-on
pourtant dire qu’à la juste compréhension du monde actuel l’intelligence de la
Réforme protestante ou de la Réforme catholique, éloignées de nous par un
espace plusieurs fois centenaire, n’importe pas davantage que celle de
beaucoup d’autres mouvements d’idée ou de sensibilité, plus proches,
assurément, dans le temps, mais plus éphémères ?
L’erreur, en somme, est claire et sans doute pour la détruire suffit-il de la
formuler. On se représente le courant de l’évolution humaine comme fait
d’une suite de brèves et profondes saccades, dont chacune ne durerait que
l’espace de quelques vies. L’observation prouve, au contraire, que, dans cet
immense continu, les grands ébranlements sont parfaitement capables de se
propager des molécules les plus lointaines jusqu’aux plus proches. Que
dirait-on d’un géo -physicien qui, se contentant de dénombrer les myriamètres,
estimerait l’action de la lune sur notre globe beau coup plus considérable que
celle du soleil ? Pas plus dans la durée que dans le ciel, l’efficacité d’une force
ne se mesure exclusivement à la distance.
Marc BLOCH — Apologie pour l’Histoire ou Métier d’Historien 27
p.13 Parmi les choses passées, enfin, celles mêmes — croyances disparues
sans laisser la moindre trace, formes sociales avortées, techniques mortes —
qui ont, semble-t-il, cessé de commander le présent, les tiendra-t-on pour
inutiles à son intelligence ? Ce serait oublier qu’il n’est pas de con naissance
véritable sans un certain clavier de comparaison. A condition, il est vrai, que
le rapprochement porte sur des réalités à la fois diverses et pourtant
apparentées. On ne nierait guère que ce ne soit ici le cas.
Certes, nous n’estimons plus aujourd’hui que, comme l’écrivait Ma –
chiavel, comme le pensaient Hume ou Bonald, il y ait dans le temps « au
moins quelque chose d’immuable : c’est l’homme ». Nous avons appris que
l’homme aussi a beaucoup changé : dans son esprit et, sans doute, jusque dans
les plus délicats mécanismes de son corps. Comment en serait-il autrement ?
Son atmosphère mentale s’est profondément transformée ; son hygiène, son
alimentation, non moins. Il faut bien, cependant, qu’il existe dans l’humaine
nature et dans les sociétés humaines un fonds permanent. Sans quoi les noms
mêmes d’homme et de société ne vou draient rien dire. Ces hommes donc,
croirons-nous les comprendre si nous ne les étudions que dans leurs réactions
devant les circonstances particulières à un moment ? Même sur ce qu’i ls sont
à ce moment-là, l’expérience sera insuffisante. Beaucoup de virtualités
provisoirement peu apparentes, mais qui, à chaque instant, peuvent se
réveiller, beaucoup de moteurs, plus ou moins inconscients, des attitudes
individuelles ou collectives demeureront dans l’ombre. Une expérience unique
est toujours impuissante à discriminer ses propres facteurs ; par suite à fournir
sa propre interprétation.
VII. — Comprendre le passé par le présent
Aussi bien cette solidarité des âges a-t-elle tant de force qu’entre eux les
liens d’intelligibilité sont véritablement à double sens. L’incompré hension du
présent naît fatalement de l’ignorance du passé. Mais il n’est peut-être pas
moins vain de s’épuiser à comprendre le passé, si l’o n ne sait rien du présent.
J’ai déjà ailleurs rappelé l’anecdote : j’accompagnais à Stockholm, Henri
Pirenne ; à peine arrivés, il me dit : « Qu’allons -nous voir d’abord ? Il paraît
qu’il y a un Hôtel de Ville tout neuf. Commen çons par lui ». Puis, comme s’il
voulait prévenir un étonnement, il ajouta : « Si j’étais un antiquaire, je
n’aurais d’yeux que pour les vieilles choses. Mais je suis un historien. C’est
pourquoi j’aime la vie ». Cette faculté d’appréhension du vivant, voilà bien,
en effet, la qualité maîtresse de l’historien. Ne nous laissons pas tromper par
certaines froideurs de style. les plus grands parmi nous l’ont tous possédée :
Fustel ou Maitland à leur façon, qui était plus austère, non moins que
Michelet. Et peut-être est-elle, en son principe, un don des fées, que nul ne
saurait prétendre acquérir s’il ne l’a trouvé en son berceau. Elle n’en a pas
moins besoin d’être p.14 constamment exercée et développée. Comment ? sinon
Marc BLOCH — Apologie pour l’Histoire ou Métier d’Historien 28
ainsi que Pirenne lui-même en donnait l’exemple, par un contact perpé tuel
avec l’aujourd’hui.
Car le frémissement de vie humaine, qu’il faudra tout un dur effort
d’imagination pour restituer aux vieux textes, est ici directement per ceptible à
nos sens. J’avais lu bien des fois, j’avais souvent raconté des récits de guerre
et de batailles. Connaissais-je vraiment, au sens plein du verbe connaître,
connaissais-je par le dedans avant d’en avoir éprouvé moi -même l’atroce
nausée, ce que sont pour une armée l’encerclement, pour un peuple la
défaite ? Avant d’avoir moi -même, durant l’été et l’au tomne 1918, respiré
l’allégresse de la victoire — (en attendant, je l’espère bien, d’en regonfler une
seconde fois mes poumons : mais le parfum, hélas ! ne sera plus tout à fait le
même) — savais-je vraiment ce qu’enferme ce beau mot ? A la vérité,
consciemment ou non, c’est toujours à nos expériences quotidiennes que, pour
les nuancer, là où il se doit, de teintes nouvelles, nous empruntons en dernière
analyse les éléments qui nous servent à reconstituer le passé : les noms mêmes
dont nous usons afin de caractériser les états d’âmes disparus, les formes
sociales évanouies, quel sens auraient-ils pour nous si nous n’avions d’abord
vu vivre des hommes ? A cette imprégnation instinctive, mieux vaut cent fois
substituer une observation volontaire et contrôlée. Un grand mathématicien ne
sera pas moins grand, je suppose, pour avoir traversé les yeux clos le monde
où il vit. Mais l’érudit qui n’a le goût de regarder autour de lui ni les hommes,
ni les choses, ni les événements, il méritera peut-être, comme disait Pirenne, le
nom d’un utile antiquaire. Il fera sagement de renoncer à celui d’historien.
*
Au surplus, l’éducation de la sensibilité historique n’est pas toujours seule
en cause. Il arrive que, dans une ligne donnée, la connaissance du présent
importe plus directement encore à l’intelligence du passé.
L’erreur, en effet, serait grave de croire que l’ordre adopté par les
historiens dans leurs enquêtes doive nécessairement se modeler sur celui des
événements. Quitte à restituer ensuite à l’histoire son mouvement véritable, ils
ont souvent profit à commencer par la lire, comme disait Maitland, « à
rebours ». Car la démarche naturelle de toute recherche est d’aller du mieux
ou du moins mal connu au plus obscur. Sans doute, il s’en faut de beaucoup
que, la lumière des documents se fasse régulièrement plus vive à mesure
qu’on descend le fil des âges. Nous sommes incomparablement moins bien
renseignés sur le Xe siècle de notre ère, par exemple, que sur l’époque de
César ou d’Auguste. Dans la majorité des cas, les périodes les plus proches
n’en coïncident pas moins avec les zones de clarté relative. Ajoutez qu’à
procéder mécaniquement de l’arrière à l’avant, p.15 on court toujours le risque
de perdre son temps à pourchasser les débuts ou les causes de phénomènes
Marc BLOCH — Apologie pour l’Histoire ou Métier d’Historien 29
qui, à l’expérience, se révèleront peut -être imaginaires. Pour avoir omis de
pratiquer, quand et où elle s’imposait, une méthode prudemment régressive,
les plus illustres d’entre nous se sont par fois abandonnés à d’étranges erreurs.
Fustel de Coulanges s’est penché sur les « origines » d’institutions féodales
dont il ne se formait, je le crains, qu’une image assez confuse et sur les
prémices d’un servage que, mal instruit par des descriptions de seconde main,
il concevait sous des couleurs tout à fait fausses.
Or, moins exceptionnellement sans doute qu’on ne le pense, il arrive
qu’afin d’atteindre le jour, ce soit jusqu’au présent qu’il faille poursuivre.
Dans quelques-uns de ses caractères fondamentaux, notre paysage rural, on le
sait déjà, date d’époques extrêmement lointaines. Mais, pour inter préter les
rares documents qui nous permettent de pénétrer cette brumeuse genèse, pour
poser correctement les problèmes, pour en avoir même l’idée, une première
condition a dû être remplie : observer, analyser le paysage d’aujourd’hui. Car
lui seul donnait les perspectives d’ensemble, dont il était indispensable de
partir. Non certes qu’il puisse s’agir, ayant immo bilisé une fois pour toutes
cette image, de l’imposer telle qu elle, à chaque étape du passé,
successivement rencontrée de l’aval à l’amont. Ici comme ailleurs, c’est un
changement que l’historien veut saisir. Mais, dans le film qu’il considère,
seule la dernière pellicule est intacte. Pour reconstituer les traits brisés des
autres, force a été de dérouler, d’abord, la bobine en sens inverse des prises de
vues.
*
Il n’y a donc qu’une science des hommes dans le temps et qui sans cesse a
besoin d’unir l’étude des morts à celle des vivants. Co mment l’appeler ? J’ai
déjà dit pourquoi l’antique nom d’histoire me paraît le plus compréhensif, le
moins exclusif ; le plus chargé aussi des émouvants souvenirs d’un effort
beaucoup plus que séculaire : partant, le meilleur. En proposant ainsi de
l’étend re, contrairement à certains préjugés, d’ailleurs bien moins vieux que
lui, jusqu’à la connaissance du présent, on ne pour suit — faut-il s’en
défendre ? — aucune revendication corporative. La vie est trop brève, les
connaissances sont trop longues à acquérir pour permettre, même au plus beau
génie, une expérience totale de l’humanité. Le monde actuel aura toujours ses
spécialistes, comme l’âge de pierre ou l’égyptologie. Aux uns comme aux
autres, on demande simplement de se souvenir que les recherches historiques
ne souffrent pas d’autarcie. Isolé, aucun d’eux ne comprendra jamais rien qu’à
demi, fût-ce à son propre champ d’études ; et la seule histoire véritable, qui ne
peut se faire que par entr’aide, est l’histoire universelle.
p.16 Une science, cependant, ne se définit pas uniquement par son objet. Ses
limites peuvent être fixées, tout autant, par la nature propre de ses méthodes.
Marc BLOCH — Apologie pour l’Histoire ou Métier d’Historien 30
Reste donc à nous demander si, selon qu’on se rapproche ou s’éloigne du
moment présent, les techniques mêmes de l’enquête ne devraient pas être
tenues pour foncièrement différentes. C’est poser le problème de l’observation
historique.
*
* *
Marc BLOCH — Apologie pour l’Histoire ou Métier d’Historien 31
CHAPITRE II
L’OBSERVATION HISTORIQUE
I. — Caractères généraux de l’observation historique
p.17 Plaçons-nous résolument, pour commencer, dans l’étude du passé.
Les caractères les plus apparents de l’information historique entendue dans
ce sens restreint et usuel du terme ont été maintes fois décrits. Les faits qu’il
étudie, l’histor ien, nous dit-on est, par définition, dans l’impos sibilité absolue
de les constater lui-même. Aucun égyptologue n’a vu Ramsès. Aucun
spécialiste des guerres napoléoniennes n’a entendu le canon d’Austerlitz. Des
âges qui nous ont précédés, nous ne saurions donc parler que d’après témoins.
Nous sommes, à leur égard, dans la situation du juge d’instruction qui
s’efforce de reconstituer un crime auquel il n’a point assisté ; du physicien
qui, retenu à la chambre par la grippe, ne connaîtrait les résultats de ses
expériences que grâce aux rapports d’un garçon de laboratoire. En un mot, par
contraste avec la connaissance du présent, celle du passé serait nécessairement
« indirecte ».
Qu’il y ait, dans ces remarques, une part de vérité, nul ne songera à le nier.
Elles demandent cependant à être sensiblement nuancées.
*
Un chef d’armées, je suppose, vient de remporter une victoire. Sur le
champ, il entreprend d’en écrire de sa main le récit. Il a conçu le plan de la
bataille. Il l’a di rigée. Grâce à la médiocre étendue du terrain (car décidés à
mettre tous les atouts dans notre jeu, nous imaginons une rencontre de
l’ancien temps, ramassée dans un étroit espace), il a pu voir la mêlée presque
tout entière se dérouler sous ses yeux. N’en doutons point pourtant : sur plus
d’un épisode essentiel, force lui sera de s’en p.18 remettre au rapport de ses
lieutenants. En quoi, d’ailleurs, il ne fera que se conformer, devenu narrateur,
à la conduite même qu’il avait tenue quelques heures plus tôt , dans l’action.
Pour régler alors, de moment en moment, sur les vicissitudes du combat les
mouvements de ses troupes, quelles informations croira-t-on qui l’auront le
mieux servi : les images plus ou moins confusément entrevues à travers sa
lorgnette, ou les comptes rendus qu’apportaient, bride abattue, estafettes ou
aides de camp ? Rarement le conducteur d’hommes se suffit d’être à lui -même
Marc BLOCH — Apologie pour l’Histoire ou Métier d’Historien 32
son propre témoin. Cependant, jusque dans une hypothèse aussi favorable, que
reste-t-il donc de cette fameuse observation directe, privilège prétendu de
l’étude du présent ?
C’est qu’en vérité elle n’est presque jamais qu’un leurre : aussitôt, du
moins, que l’horizon de l’observateur s’élargit un peu. Tout recueil de choses
vues est fait pour une bonne moitié de choses vues par autrui. Économiste,
j’étudie le mouvement des échanges ce mois -ci, cette semaine-ci ; c’est à
l’aide de statistiques que je n’ai pas personnellement dressées. Explorateur de
l’extrême pointe de l’actuel, je m’attache à sonder l’opinion publique sur les
grands problèmes de l’heure ; je pose des questions ; je note, collationne et
dénombre des réponses. Que me fournissent-elles, sinon, plus ou moins
gauchement exprimée, l’image que mes interlocuteurs se forment de ce qu’ils
croient penser eux-mêmes ou celle qu’ils souhaitent me présenter de leurs
pensées. Ils sont les sujets de mon expérience. Mais alors qu’un physiologiste,
qui dissèque un cobaye, aperçoit de ses propres yeux la lésion ou l’anomalie
cherchées, je ne connais l’état d’âme de mes « hommes de la rue » qu’à
travers le tableau qu’ils acceptent eux -mêmes de m’en fournir. Parce que,
dans l’immense tissu d’événements, de gestes et de paroles dont se compose
le destin d’un groupe humain, l’individu ne perçoit jamais qu’un petit coin,
étroitement borné par ses sens et sa faculté d’attention ; parce qu’en outre, il
ne possède jamais la conscience immédiate que de ses propres états mentaux :
toute connaissance de l’humanité, quel qu’en soit, dans le temps, le point
d’application, puisera toujour s dans les témoignages d’autrui une grande part
de sa substance. L’enquêteur du présent n’est guère là -dessus beaucoup mieux
partagé que l’historien du passé.
*
Mais, il y a plus. L’observation du passé, même d’un passé très re culé,
est-il sûr qu’elle soit toujours à ce point « indirecte » ?
On voit très bien pour quelles raisons l’impression de cet éloignement
entre l’objet de la connaissance et le chercheur s’est imposé avec tant de force
à beaucoup de théoriciens de l’histoi re. C’est qu’ils pensaient avant tout à une
histoire d’événements, voire d’épisodes : je veux dire qui, à tort ou à raison (le
moment n’est pas venu de l’examiner), attache une p.19 extrême importance à
retracer exactement les actes, propos ou attitudes de quelques personnages,
groupés dans une scène de durée relativement courte où se ramassent, comme
dans la tragédie classique, toutes les forces de crise du moment : journée
révolutionnaire, combat, entrevue diplomatique. On a raconté que, le 2
septembre 1792, la tête de la princesse de Lamballe avait été promenée au
bout d’une pique sous les fenêtres de la famille royale. Est -ce vrai ? Est-ce
faux ? M. Pierre Caron, qui a écrit sur les Massacres un livre d’une admirable
Marc BLOCH — Apologie pour l’Histoire ou Métier d’Historien 33
probité, n’ose se prononcer. S’il lu i avait été donné de contempler, lui-même,
depuis une des tours du Temple, l’affreux cortège, il saurait assurément à quoi
s’en tenir. A supposer, du moins, qu’ayant gardé, comme on peut le croire,
dans ces circonstances, tout son sang-froid de savant, il eût, en outre, par une
juste méfiance de sa mémoire, pris soin de noter sur le champ ses observations.
En pareil cas, sans nul doute, l’historien se sent, par rapport au bon
témoin d’un fait présent, dans une position un peu humiliante. Il est comme à
la queue d’une colonne où les avis se transmettent depuis la tête, de rang en
rang. Ce n’est pas une très bonne place pour être sûrement renseigné. J’ai vu,
naguère, durant une relève nocturne, passer ainsi, le long de la file, le cri :
« Attention ! Trous d’obus à gauche ». Le dernier homme le reçut sous la
forme : « Allez à gauche », fit un pas de ce côté et s’effondra.
Il est cependant d’autres éventualités. Dans les murs de certaines citadelles
syriennes, élevées quelques millénaires avant Jésus-Christ, les archéologues
ont retrouvé de nos jours, prises en plein bloquage, des poteries pleines de
squelettes d’enfants. Comme on ne saurait raisonna blement supposer que ces
ossements soient venus là par hasard, nous sommes de toute évidence en face
de restes de sacrifices humains, accomplis au moment même de la
construction et liés à celle-ci. Sur les croyances qui s’expriment par ces rites,
force nous sera sans doute de nous en remettre à des témoignages du temps,
s’il en existe, ou de procéder par analogie à l’aide d’autres témoignages. Une
foi que nous ne partageons pas, comment donc la connaîtrions-nous sinon à
travers les dires d’autrui ? C’est le cas, il faut le répéter, de tous les
phénomènes de conscience dès qu’ils nous sont étrangers. Quant au fait m ême
du sacrifice, par contre, notre position est bien différente. Certes, nous ne le
saisissons pas, à proprement parler, d’une prise absolument immédiate ; pas
plus que le géologue, l’ammonite dont il découvre le fossile. Pas plus que le
physicien, le mouvement moléculaire dont il décèle les effets dans le
mouvement brownien. Mais le raisonnement très simple qui, en excluant toute
autre possibilité d’explication, nous permet de passer de l’objet véritablement
constaté au fait dont cet objet apporte la preuve — ce travail d’interprétation
rudimentaire très voisin, en somme, des opérations mentales instinctives sans
lesquelles aucune sensation ne deviendrait perception — il n’est rien chez lui
qui, entre la chose et nous, ait exigé l’interposition d’un p.20 autre observateur.
Les spécialistes de la méthode ont généralement entendu par connaissance
indirecte celle qui n’atteint l’esprit de l’historien que par le canal d’esprits
humains différents. Le terme n’est peut -être pas très bien choisi ; il se borne à
indiquer la présence d’un intermédiaire ; on ne voit pas pourquoi ce chaînon
serait nécessairement de nature humaine. Acceptons cependant, sans disputer
sur les mots, l’usage commun. En ce sens, notre connaissance des
immolations murales, dans l’antique Syr ie, n’a assurément rien d’indirect.
Or, beaucoup d’autres vestiges du passé nous offrent un accès également
tout de plain-pied. Tel est le cas, dans leur presque totalité, de l’immense
masse des témoignages non écrits, celui même d’un bon nombre d’écrits. Si
Marc BLOCH — Apologie pour l’Histoire ou Métier d’Historien 34
les théoriciens les plus connus de nos méthodes n’avaient pas manifesté
envers les techniques propres de l’archéologie une aussi étonnante et superbe
indifférence, s’ils n’avaient pas été, dans l’ordre documentaire, obsédés par le
récit autant que dans l’ordre des faits par l’événement, sans doute les aurait -on
vus moins prompts à nous rejeter vers une observation éternellement
dépendante. Dans les tombes royales d’Our, en Chaldée, on a trouvé des
grains de colliers faits d’amazonite. Comme les gisement s les plus proches de
cette pierre se placent au coeur de l’Inde ou dans les alentours du lac Baïkal, la
conclusion a semblé s’imposer que, dès le troisième millénaire avant notre
ère, les cités du Bas Euphrate entretenaient des relations d’échange avec des
terres extrêmement lointaines. L’induction pourra paraître bonne ou fragile.
Quelque jugement qu’on porte sur elle, c’est indéniablement une induction du
type le plus classique ; elle se fonde sur la constatation d’un fait et la parole
d’autrui n’y inter vient en rien. Mais les documents matériels ne sont pas, à
beaucoup près, les seuls à posséder ce privilège de pouvoir être ainsi
appréhendés de première main. Autant que le silex taillé jadis par l’artisan des
âges de pierre, un trait de langage, une règle de droit incorporée dans un texte,
un rite fixé par un livre des cérémonies ou représenté sur une stèle sont des
réalités que nous saisissons nous-mêmes et que nous exploitons par un effort
d’intelligence strictement personnel. Aucun autre cerveau humai n n’a besoin
d’y être appelé comme truchement. Il n’est point vrai, pour reprendre la
comparaison de tout à l’heure, que l’historien en soit néces sairement réduit à
ne savoir ce qui se passe dans son laboratoire que par les comptes rendus d’un
étranger. Il n’arrive jamais qu’après l’expérience terminée. Mais, si les
circonstances le favorisent, l’expérience aura laissé des résidus qu’il ne lui
sera pas impossible de percevoir de ses propres yeux.
*
C’est donc en d’autres termes , à la fois moins ambigus et plus compréhensifs,
qu’il convient de définir les indiscutables particularités de l’obser –
vation historique.
p.21 Pour premier caractère, la connaissance de tous les faits humains dans
le passé, de la plupart d’entre eux dans le présent, a d’être, selon l’heureuse
expression de François Simiand, une connaissance par traces. Qu’il s’agisse
des ossements murés dans les remparts de la Syrie, d’un mot dont la forme ou
l’emploi révèle une coutume, du récit écrit par le témoin d’une scène ancienne
ou récente, qu’entendons -nous en effet par documenta sinon une « trace »,
c’est -à-dire la marque, perceptible aux sens, qu’a laissée un phénomène en
lui-même impossible à saisir ? Peu importe que l’objet originel se trouve par
nature inaccessible à la sensation, comme l’atome dont la trajectoire est
rendue visible dans le tube de Crookes — ou qu’il soit seulement devenu tel
aujourd’hui par l’effet du temps, comme la fougère, pourrie depuis des
Marc BLOCH — Apologie pour l’Histoire ou Métier d’Historien 35
millénaires, dont l’empreinte subsiste sur le blo c de houille ou comme les
solennités tombées dans une longue désuétude que l’on voit peintes et
commentées sur les murs des temples égyptiens. Dans les deux cas, le procédé
de reconstitution est le même et toutes les sciences en offrent de multiples
exemples.
Mais, de ce qu’un grand nombre de chercheurs de toute catégorie se
trouvent ainsi contraints de ne saisir certains phénomènes centraux qu’à
travers d’autres phénomènes qui en sont dérivés, il ne résulte pas entre eux, à
beaucoup près, une parfaite égalité de moyens. Il se peut que, comme le
physicien, ils aient le pouvoir de provoquer eux-mêmes l’apparition de ces
traces. Il se peut, au contraire, qu’ils soient réduits à l’attendre du caprice de
forces sur lesquelles ils ne possèdent pas la moindre influence. Dans l’un ou
l’autre cas, leur position sera, de toute évidence, extrêmement différente.
Qu’en est -il des observateurs des faits humains ? Ici, les questions de date
reprennent leurs droits.
*
Que tous les faits humains un peu complexes échappent à la possibilité
d’une reproduction ou d’une orientation volontaires, la chose semble aller de
soi et nous aurons, d’ailleurs, à y revenir plus tard. Certes, depuis les plus
élémentaires mesures de sensation jusqu’aux textes le s plus raffinés de
l’intelligence ou de l’émotivité, il existe une expérimentation psycho logique.
Mais elle ne s’applique, en somme, qu’à l’individu. La psychologie collective
lui est à peu près entièrement rebelle. On ne pourrait guère — on n’oserait
guère, à supposer qu’on le pût — susciter délibérément une panique ou un
mouvement d’enthousiasme religieux. Cependant lorsque les phénomènes
étudiés appartiennent au présent ou au tout proche passé, l’observateur — si
incapable soit-il de les forcer à se répéter ou d’en infléchir, à son gré, le
déroulement — ne se trouve pas également désarmé vis-à-vis de leurs traces.
Il peut, littéralement, appeler certaines d’entre elles à l’existence. Ce sont les
rapports des témoins.
p.22 Le 5 décembre 1805, l’expérience d’Austerlitz n’était pas plus qu’au –
jourd’hui susceptible de recommencement. Qu’avait fait pourtant dans la
bataille tel ou tel régiment ? Napoléon, s’il a voulu, quelques heures après que
le feu eût cessé, se renseigner là-dessus — deux mots lui ont suffi pour qu’un
des officiers lui adressât un compte rendu. Aucune relation de cette sorte,
publique ou privée, n’a -t-elle au contraire jamais été établie ? Celles qui ont
été écrites se sont-elles perdues ? Nous aurons beau nous poser à notre tour la
même question, elle risquera fort de demeurer éternellement sans réponse,
avec beaucoup d’autres beaucoup plus impor tantes. Quel historien n’a rêvé de
pouvoir, comme Ulysse, nourrir les ombres de sang pour les interroger ? Mais
Marc BLOCH — Apologie pour l’Histoire ou Métier d’Historien 36
les miracles de la Nekuia ne sont plus de saison et nous n’avons d’autre
machine à remonter le temps que celle qui fonctionne dans notre cerveau,
avec des matériaux fournis par les générations passées.
Sans doute, il ne faudrait point exagérer non plus les privilèges de l’étude
du présent. Imaginons que tous les officiers, que tous les hommes du régiment
aient péri ; ou, plus simplement, que parmi les survivants il ne se soit plus
trouvé de témoins dont la mémoire, dont les facultés d’attention. fussent
dignes de créance. Napoléon n’aura p as été mieux loti que nous. Quiconque a
pris part, fût-ce dans le rôle le plus humble, à quelque grande action, le sait
bien ; il arrive qu’un épisode parfois capital soit, au bout de peu d’heures,
impossible à préciser. Ajoutez que toutes les traces ne se prêtent pas avec la
même docilité à cette évocation à retardement. Si les douanes ont négligé
d’enregistrer chaque jour, en novembre 1942, l’entrée et la sortie des
marchandises, je n’aurai prati quement aucun moyen, en décembre,
d’apprécier le commerce e xtérieur du mois précédent. En un mot, de l’enquête
sur le lointain à l’enquête sur le tout proche, la différence est une fois de plus
seulement de degré. Elle n’atteint pas le fond des méthodes. Elle n’en est pas
moins importante pour cela, et il convient d’en tirer les conséquences.
*
Le passé est, par définition, un donné que rien ne modifiera plus. Mais la
connaissance du passé est une chose en progrès, qui sans cesse se transforme
et se perfectionne. A qui en douterait, il suffirait de rappeler ce qui, depuis un
peu plus d’un siècle, s’est fait sous nos yeux. D’im menses pans d’humanité
sont sortis des brumes. L’Égypte et la Chaldée ont secoué leurs linceuls. Les
villes mortes de l’Asie Centrale ont révélé leurs langues qu e nul ne savait plus
parler, et leurs religions dès longtemps éteintes. Une civilisation tout entière
ignorée vient de se lever du tombeau, sur les bords de l’Indus. Ce n’est pas
tout et l’ingéniosité des cher cheurs à fouiller plus avant les bibliothèques, à
ouvrir dans les vieux sols de nouvelles tranchées ne travaille pas seule, ni
peut-être le plus p.23 efficacement, à enrichir l’image des temps accomplis. Des
procédés d’in vestigation jusque là inconnus ont eux aussi surgi. Nous savons
mieux que nos prédécesseurs interroger les langues sur les moeurs, les outils
sur l’ouvrier. Nous avons appris surtout à descendre plus profondément dans
l’analyse des faits sociaux. L’étude des croyances et rites populaires
développe à peine ses premières perspectives. L’histoire de l’économie dont
Cournot, naguère, énumérant les divers aspects de la recherche historique,
n’avait pas même l’idée, commence seulement de se constituer. Tout cela est
certain. Tout cela nous permet les plus vastes espoirs. Non des espoirs
illimités. Ce sentiment de progression véritablement indéfinie que donne une
science comme la chimie, capable de créer jusqu’à son propre objet, nous est
refusé. C’est que les explorateurs du passé ne sont pas des hommes tout à fait
Marc BLOCH — Apologie pour l’Histoire ou Métier d’Historien 37
libres. Le passé est leur tyran. Il leur interdit de rien connaître de lui qu’il ne
leur ait lui même livré, sciemment ou non. Nous n’établirons jamais une
statistique des prix à l’époque méro vingienne, car aucun document n’a
enregistré ces prix en nombre suffisant. Nous ne pénétrerons jamais aussi bien
la mentalité des hommes du XIe siècle européen, par exemple, que nous
pouvons le faire pour les contemporains de Pascal ou de Voltaire ; parce que
nous n’avons d’eux ni lettres privées, ni confessions ; parce que nous n’avons
sur quelques-uns d’entre eux que de mauvaises biographies en style convenu.
A cause de cette lacune, toute une partie de notre histoire affecte
nécessairement l’allure, un peu exsangue, d’un monde sans individus. Ne nous
plaignons pas trop. Dans cette étroite soumission à un inflexible destin nous
ne sommes pas — nous, pauvres adeptes souvent raillés des jeunes sciences
de l’homme — plus mal partagés que beaucoup de nos confrères, voués à des
disciplines plus vieilles et plus sûres d’elles. Tel est le sort commun de toutes
les études que leur mission appelle à scruter des phénomènes révolus — et le
préhistorien n’est pas, faute d’écrits, plus incapable de restituer les litur gies de
l’âge de pierre que le paléontologue, je suppose, les glandes à sécrétion
interne du plésiosaure, dont seul le squelette subsiste. Il est toujours
désagréable de dire : « je ne sais pas », « je ne peux pas savoir ». Il ne faut le
dire qu’après avoir énergiquement, désespérément cherché. Mais il y a des
moments où le plus impérieux devoir du savant est, ayant tout tenté, de se
résigner à l’ignorance et de l’avouer honnêtement.
II. — Les témoignages
« Hérodote de Thourioi expose ici ses recherches, afin que les choses
faites par les hommes ne s’oublient pas av ec le temps et que de grandes et
merveilleuses actions, accomplies tant par les Grecs que par les Barbares, ne
perdent point leur éclat. » Ainsi commence le plus ancien livre d’histoire qui,
dans le monde occidental, soit, autrement que par p.24 fragments, venu jusqu’à
nous. A côté de lui, plaçons, par exemple, un de ces guides du voyage d’au
delà que les Égyptiens, au temps des Pharaons, glissaient dans les tombeaux.
Nous aurons, face à face, les types mêmes des deux grandes classes entre
lesquelles se répartit la masse immensément variée des documents mis par le
passé à la disposition des historiens. Les témoignages du premier groupe sont
volontaires. Les autres, non.
Quand, en effet, nous lisons, pour nous informer, Hérodote ou Froissart,
les Mémoires du Maréchal Joffre ou les comptes rendus, d’ailleurs parfai –
tement contradictoires, que les journaux allemands et britanniques donnent,
ces jours-ci, de l’attaque d’un convoi en Méditerranée — que faisons-nous,
sinon nous conformer exactement à ce que les auteurs de ces écrits attendaient
de nous ? Au contraire, les formules des papyrus des morts n’étaient destinées
qu’à être récitées par l’âme en péril et enten dues des dieux seuls ; l’homme
Marc BLOCH — Apologie pour l’Histoire ou Métier d’Historien 38
des palafittes, qui, dans le lac voisin où l’archéologue les remu e aujourd’hui,
jetait les débris de sa cuisine, ne voulait qu’épargner une souillure à sa hutte ;
la bulle d’exemption ponti ficale n’était si précautionneusement conservée
dans les coffres du Monastère qu’afin d’être, le moment venu, brandie sous les
yeux d’un évêque importun. A tous ces soins, le souci d’instruire l’opinion,
soit des contemporains, soit des historiens futurs n’avait aucune part ; et
lorsque le médiéviste dans les archives feuillette, en l’an de grâce 1942, la
correspondance commerciale des Cedames de Lucques, il se rend coupable
d’une indiscrétion que les Cedames de nos jours, s’il prenait les mêmes
libertés avec leur copie-lettres, qualifieraient durement.
Or les sources narratives — pour employer dans son français un peu
baroque l’exp ression consacrée — c’est -à-dire les récits délibérément voués à
l’information des lecteurs, n’ont pas cessé assurément de prêter au chercheur
un secours précieux. Entre autres avantages, elles sont ordinairement les
seules à fournir un encadrement chronologique tant soit peu suivi. Que le
préhistorien — que l’historien de l’Inde — ne donnerait-il pas pour disposer
d’un Hérodote ? On n’en saurait douter : c’est dans la seconde catégorie de
témoignages, c’est dans les témoins malgré eux que la recherche his torique,
au cours de ses progrès, a été amenée à mettre de plus en plus sa confiance.
Comparez l’histoire romaine telle que l’écri vaient Rollin ou même Niebuhr
avec celle que n’importe quel précis met aujourd’hui sous nos yeux : la
première qui de Tite Live, Suétone ou Florus tirait le plus clair de sa
substance, la seconde bâtie pour une large part à coup d’inscriptions, de
papyrus, de monnaies. Des morceaux entiers du passé n’ont pu être
reconstitués qu’ainsi : toute la préhistoire, presque toute l’histo ire
économique, presque toute l’histoire des structures so ciales. Dans le présent
même qui de nous, plutôt que tous les journaux de 1938 ou 1939, ne
préférerait tenir en mains quelques pièces secrètes de chancellerie, quelques
rapports confidentiels de chefs militaires ?
*
p.25 Ce n’est pas que les documents de ce genre soient plus que d’autres
exempts d’erreur ou de mensonge. Les fausses bulles ne manquent point et
pas plus que toutes les relations d’ambassadeurs, toutes les lettres d’affaire ne
disent la vérité. Mais la déformation ici, à supposer qu’elle existe, n’a du
moins pas été conçue spécialement à l’intention de la posté rité. Surtout ces
indices que, sans préméditation, le passé laisse tomber le long de sa route, ne
nous permettent pas seulement de suppléer aux récits lorsque ceux-ci font
défaut, ou de les contrôler, si la véracité en est suspecte. Ils écartent de nos
études un danger plus mortel que l’igno rance ou l’inexactitude : celui d’une
irrémédiable sclérose. Sans leur secours en effet, ne verrait-on pas
inévitablement l’historien, chaque fois qu’il se penche sur des générations
Marc BLOCH — Apologie pour l’Histoire ou Métier d’Historien 39
disparues, devenir aussitôt le prisonnier des préjugés, des fausses prudences,
des myopies dont la vision de ces générations mêmes avait souffert — le
médiéviste, par exemple, n’accorder qu’une faible importance au mouvement
communal, sous prétexte que les écrivains du moyen âge n’en entretenaient
pas volontiers leur public, ou dédaigner les grands élans de la vie religieuse
pour la belle raison qu’ils occupent, dans la littérature narrative du temps, une
place beaucoup plus mince que les guerres des barons ; l’histoire, en un mot
— pour reprendre une antithèse chère à Michelet — se faire moins l’explo –
ratrice de plus en plus hardie des âges révolus que l’éternelle et immobile
élève de leurs « chroniques ».
Aussi bien, jusque dans les témoignages les plus résolument volontaires,
ce que le texte nous dit expressément a cessé aujourd’hui d’être l’objet préféré
de notre attention. Nous nous attachons ordinairement avec bien plus d’ardeur
à ce qu’il nous laisse entendre, sans avoir souhaité le dire. Chez Saint -Simon,
que découvrons-nous de plus instructif ? Ses informations, souvent
controuvées, sur les événements du règne ? Ou l’éton nante lumière que les
Mémoires nous ouvrent sur la mentalité d’un grand seigneur à la cour du Roi
Soleil ? Parmi les vies des saints du haut moyen âge, les trois quarts au moins
sont incapables de rien nous apprendre de solide sur les pieux personnages
dont elles prétendent retracer le destin. Interrogeons-les, au contraire, sur les
façons de vivre ou de penser particulières aux époques où elles furent écrites,
toutes choses que l’hagiographe n’avait pas le moindre désir de nous exposer :
nous les trouverons d’ un prix inestimable. Dans notre inévitable subordination
envers le passé nous nous sommes donc affranchis du moins en ceci que,
condamnés toujours à le connaître exclusivement par ses traces, nous
parvenons toutefois à en savoir sur lui beaucoup plus long qu’il n’avait lui –
même cru bon de nous en faire connaître. C’est, à bien le prendre, une grande
revanche de l’intelligence sur le donné.
*
p.26 Mais du moment que nous ne sommes plus résignés à enregistrer purement
et simplement les propos de nos témoins, du moment que nous
entendons les forcer à parler, fût-ce contre leur gré — un questionnaire plus
que jamais s’impose. Telle est, en effet, la première nécessité de toute
recherche historique bien conduite.
Beaucoup de personnes et même, semble-t-il, certains auteurs de manuels
se font de la marche de notre travail une image étonnamment candide. Au
commencement, diraient-elles volontiers, sont les documents. L’histo rien les
rassemble, les lit, s’efforce d’en peser l’authenticit é et la véracité. Après quoi,
et après quoi seulement, il les met en oeuvre. Il n’y a qu’un malheur : aucun
Marc BLOCH — Apologie pour l’Histoire ou Métier d’Historien 40
historien, jamais, n’a procédé ainsi. Même lorsque d’aven ture il s’imagine le
faire.
Car les textes, ou les documents archéologiques, fût-ce les plus clairs en
apparence et les plus complaisants, ne parlent que lorsqu’on sait les interroger.
Avant Boucher de Perthes, les silex abondaient, comme de nos jours, dans les
alluvions de la Somme. Mais l’interrogateur manquait et il n’y avait pas de
préhistoire. Vieux médiéviste, j’avoue ne connaître guère de lecture plus
attrayante qu’un cartulaire. C’est que je sais à peu près quoi lui demander. Un
recueil d’inscriptions romaines, en revanche, me dit peu. Je sais tant bien que
mal les lire, non les solliciter. En d’autres termes, toute recherche historique
suppose, dès ses premiers pas, que l’enquête ait déjà une direction. Au
commencement est l’esprit. Jamais, dans aucune science, l’observation
passive n’a rien donné de fécond. A supposer, d’ailleurs, qu’ell e soit possible.
Ne nous y laissons pas tromper en effet. Il arrive, sans doute, que le
questionnaire demeure purement instinctif. Il est là cependant. Sans que le
travailleur en ait conscience, les articles lui en sont dictés par les affirmations
ou les hésitations que ses expériences antérieures ont obscurément inscrites
dans son cerveau, par la tradition, par le sens commun, c’est -à-dire, trop
souvent, par les préjugés communs. On n’est jamais aussi réceptif qu’on ne le
croit. Il n’y a pas de pire cons eil à donner à un débutant que celui d’attendre
ainsi, dans une attitude d’apparente sou mission, l’inspiration du document.
Par là plus d’une recherche de bonne volonté a été vouée à l’échec ou à
l’insignifiance.
Naturellement il le faut, ce choix raisonné des questions, extrêmement
souple, susceptible de se charger chemin faisant d’une multitude d’articles
nouveaux, ouvert à toutes les surprises — tel cependant qu’il puisse, dès
l’abord, servir d’aimant aux limailles du document. L’itinéraire que
l’explor ateur établit, au départ, il sait bien d’avance qu’il ne le suivra pas de
point en point. A ne pas en avoir, cependant, il risquerait d’errer éternellement
à l’aventure.
*
p.27 La diversité des témoignages historiques est presque infinie. Tout ce
que l’homme dit ou écrit, tout ce qu’il fabrique, tout ce qu’il touche peut et
doit renseigner sur lui. Il est curieux de constater combien les personnes
étrangères à notre travail jaugent imparfaitement l’étendue de ces possibilités.
C’est qu’elles continuent de s’attacher à une idée surannée de notre science :
celle du temps où l’on ne savait guère lire que les témoignages volontaires.
Reprochant à l’ » histoire traditionnelle » de laisser dans l’ombre des
« phénomènes considérables », pourtant « plus gros de conséquences, plus
capables de modifier la vie prochaine que tous les événements politiques »,
Marc BLOCH — Apologie pour l’Histoire ou Métier d’Historien 41
Paul Valéry proposait pour exemple « la conquête de la terre » par
l’électricité. Sur quoi, on l’applaudira des deux mains. Il est malh eureusement
trop exact que cet immense sujet n’a encore donné lieu à aucun travail sérieux.
Mais quand, entraîné en quelque sorte par l’excès même de sa sévérité à
justifier la faute qu’il vient de dénoncer, P. Valéry ajoute que ces phénomènes
« échappent » nécessairement à l’historien — car, poursuit-il, « aucun
document ne les mentionne expressément » — l’accusation cette fois, en
passant du savant à la science, se trompe d’adresse. Qui croira que les
entreprises d’électri cité n’aient pas leurs archives, leurs états de
consommation, leurs cartes d’extension des réseaux ? Les historiens,
dites-vous, ont jusqu’ici négligé d’interroger ces documents. Ils ont grand tort
assurément : à moins, toutefois, que la responsabilité n’en incombe aux
gardiens peut-être trop jaloux de tant de beaux trésors. Prenez donc patience.
L’histoire n’est pas encore telle qu’elle devrait être. Ce n’est pas une raison
pour faire porter à l’histoire telle qu’elle peut s’écrire le poids d’erreurs qui
n’ap partiennent qu’à l’histoire mal comprise.
De ce caractère merveilleusement disparate de nos matériaux naît
cependant une difficulté : assez grave en vérité pour compter parmi les trois
ou quatre grands paradoxes du métier d’historien.
L’illusion serait grande d’imaginer qu’à chaque p roblème historique
réponde un type unique de documents, spécialisé dans cet emploi. Plus la
recherche, au contraire, s’efforce d’atteindre les faits profonds, moins il lui est
permis d’espérer la lumière autrement que des rayons conver gents de
témoignages très divers dans leur nature. Quel historien des religions voudrait
se contenter de compulser des traités de théologie ou des recueils d’hymnes ?
Il le sait bien : sur les croyances et les sensibilités mortes, les images peintes
ou sculptées aux murs des sanctuaires, la disposition et le mobilier des tombes
ont au moins aussi long à lui dire que beaucoup d’écrits. Autant que du
dépouillement des chroniques ou des chartes, notre connaissance des
invasions germaniques dépend de l’archéologie funéraire et de l’étude des
noms de lieux. A mesure qu’on se rapproche de notre temps, ces exigences se
font sans doute différentes.
p.28 Elles ne deviennent pas pour cela moins impérieuses. Pour comprendre
les sociétés d’aujourd’hui, croira -t-on qu’il suffise de se plong er dans la
lecture des débats parlementaires ou des pièces de chancellerie ? Ne faut-il pas
encore savoir interpréter un bilan de banque : texte, pour le profane, plus
hermétique que beaucoup de hiéroglyphes ? L’historien d’une époque où la
machine est reine, acceptera-t-on qu’il ignore comment sont constituées et se
sont modifiées les machines ?
Or, si presque tout problème humain important appelle ainsi le maniement
de témoignages de types opposés — c’est au contraire, de toute nécessité, par
type de témoignage que se distinguent les techniques érudites. L’apprentissage
de chacune d’elles est long ; leur pleine possession veut une pratique plus
Marc BLOCH — Apologie pour l’Histoire ou Métier d’Historien 42
longue encore et quasiment constante. Un bien petit nombre de travailleurs,
par exemple, peuvent se vanter d’êt re également bien préparés à lire et
critiquer une charte médiévale, à interpréter correctement les noms de lieux
(qui sont, avant tout, des faits de langage), à dater sans erreur les vestiges de
l’habitat préhistorique, celte, gallo -romain ; à analyser les associations
végétales d’un pré, d’un guéret, d’une lande. Sans tout cela pourtant, comment
prétendre décrire l’histoire de l’occupation du sol ? Peu de sciences, je crois,
sont contraintes d’user, simultanément, de tant d’outils dissemblables. C’est
que les faits humains sont entre tous complexes : C’est que l’homme se place
à la pointe extrême de la nature.
Il est bon, à mon sens, il est indispensable que l’historien possède au
moins une teinture de toutes les principales techniques de son métier. Fût-ce
seulement afin de savoir mesurer à l’avance la force de l’outil et les difficultés
de son maniement. La liste des « disciplines auxiliaires » dont nous proposons
l’enseignement à nos débutants est beaucoup trop courte. Des hommes qui, la
moitié du temps, ne pourront atteindre les objets de leurs études qu’à travers
les mots, par quel absurde paralogisme leur permet-on, entre autres lacunes,
d’ignorer les acquisitions fondamen tales de la linguistique ?
Cependant, quelque variété de connaissances qu’on veuille bien prêter aux
chercheurs les mieux armés, elles trouveront, toujours et ordinairement très
vite, leurs limites. Point d’autre remède alors que de substituer à la
multiplicité des compétences chez un même homme, une alliance des
techniques pratiquées par des érudits différents, mais toutes tendues vers
l’élucidation d’un thème unique. Cette méthode suppose le consen tement au
travail par équipes. Elle exige aussi la définition préalable, par accord
commun, de quelques grands problèmes dominants. Ce sont des réussites dont
nous nous trouvons encore beaucoup trop loin. Elles commanderont pourtant,
dans une large mesure, n’en doutons pas, l’avenir de notre science.
III. — La transmission des témoignages
p.29 C’est une des tâches les plus difficiles de l’historien que de rassembler
les documents dont il estime avoir besoin. Il ne saurait guère y parvenir sans
l’aide de guides divers : inventaires d’archives ou de bibliothèques, catalogues
de musées, répertoires bibliographiques de toute sorte. On voit parfois des
pédants à la cavalière s’étonner du temps sacrifié et par quelques érudits à
composer de pareils ouvrages, et par tous les travailleurs à en apprendre
l’existence et le maniement. Comme si, grâce aux heures ainsi dé pensées à des
besognes qui, pour n’être pas sans un certain attrait caché, manquent
assurément d’éclat romanesque — le plus affreux gaspillage d’énergie ne se
trouvait pas finalement épargné. Passionné à juste titre par l’histoire du culte
des saints, supposez que j’ignore la Bibliotheca Hagiographica Latina des
Marc BLOCH — Apologie pour l’Histoire ou Métier d’Historien 43
Pères Bollandistes : vous imaginerez difficilement, si vous n’êtes pas
spécialiste, la somme d’efforts stupidement inutiles que cette lacune de mon
équipement ne manquera pas de me coûter. Ce qu’i l convient de regretter, en
vérité, ce n’est pas que nous puissions déjà mettre sur les rayons de nos
bibliothèques une quantité notable de ces instruments (dont l’énumération,
matière par matière, appartient aux livres spéciaux d’orientation). C’est qu’il s
ne soient pas encore assez nombreux, surtout pour les époques les moins
éloignées de nous ; que leur établissement, en France notamment, n’obéisse
que par exception à un plan d’ensemble rationnellement conçu ; que leur
remise à jour, enfin, soit trop souvent abandonnée aux caprices des individus
ou à la parcimonie mal informée de quelques maisons d’édition. Le tome
premier des admirables Sources de l’Histoire de France, que nous devons à
Émile Molinier, n’a pas été réédité depuis sa première apparition, e n 1901. Ce
simple fait vaut un acte d’accusation. L’outil, certes, ne fait pas la science.
Mais une société qui prétend respecter les sciences ne devrait pas se
désintéresser de leurs outils. Sans doute serait-elle sage aussi de ne pas trop
s’en remettre p our cela à des corps académiques, que leur recrutement,
favorable à la prééminence de l’âge et propice aux bons élèves, ne dispose pas
particulièrement à l’esprit d’entreprise. Notre École de Guerre et nos
états-majors ne sont pas seuls, chez nous, à avoir conservé au temps de
l’automobile la mentalité du char à boeufs.
Cependant si bien faits, si abondants que puissent être ces poteaux
indicateurs, ils ne seraient que de peu de secours à un travailleur qui n’aurait
pas, d’avance, quelque idée du terrain à e xplorer. En dépit de ce que semblent
parfois imaginer les débutants, les documents ne surgissent pas, ici ou là, par
l’effet d’on ne sait quel mystérieux décret des Dieux. Leur présence ou leur
absence, dans tel fonds d’archives, dans telle bibliothèque, dans tel sol,
relèvent de causes humaines qui n’échap pent nullement à l’analyse, et les
problèmes que pose leur transmission, p.30 loin d’avoir seulement la portée
d’exercices de techniciens, touchent eux -mêmes au plus intime de la vie du
passé, car ce qui se trouve ainsi mis en jeu n’est rien de moins que le passage
du souvenir à travers les générations. En tête des ouvrages historiques du
genre sérieux, l’auteur place généralement une liste des cotes d’archives qu’il
a compulsées, des recueils dont il a fait usage. Cela est fort bien. Mais cela
n’est pas assez. Tout livre d’histoire digne de ce nom devrait comporter un
chapitre, ou si l’on préfère, insérée aux points tournants du développement,
une suite de paragraphes qui s’intitulerait à peu près : « Comment puis-je
savoir ce que je vais dire ? » Je suis persuadé qu’à prendre connaissance de
ces confessions, même les lecteurs qui ne sont pas du métier éprouveraient un
vrai plaisir intellectuel. Le spectacle de la recherche, avec ses succès et ses
traverses, est rarement ennuyeux. C’est le tout fait qui répand la glace et
l’ennui.
*
Marc BLOCH — Apologie pour l’Histoire ou Métier d’Historien 44
Il m’arrive de recevoir la visite de travailleurs qui désirent écrire l’his toire
de leur village. Régulièrement, je leur tiens les propos suivants, que je
simplifie seulement un peu, afin d’éviter les détails d’érudition qui seraient ici
hors de saison. « Les communautés paysannes n’ont pos sédé d’archives que
rarement et tardivement. Les seigneuries, au contraire, étant des entreprises
relativement bien organisées et douées de continuité, ont généralement
conservé de bonne heure leurs dossiers. Pour toute la période antérieure à
1789, et spécialement pour les époques les plus anciennes, les principaux
documents, dont vous pouvez espérer vous servir, seront donc de provenance
seigneuriale. D’où il résulte à son tour que la première question à laquelle
vous aurez à répondre et dont presque tout dépendra va être celle-ci : en 1789,
quel était le seigneur du village ? » (En fait, l’existence simultanée de
plusieurs seigneurs, entre lesquels le village aurait été partagé, n’est nullement
invraisemblable ; mais, pour faire court, on laissera de côté cette supposition.)
« Trois éventualités sont concevables. La seigneurie peut avoir appartenu à
une église ; à un laïque qui, sous la Révolution, émigra ; à un laïque encore,
mais qui au contraire n’émigra jamais. Le premier cas est, de beaucoup, le
plus favorable. Le fonds n’a pas seulement chance d’avoir été mieux tenu et
depuis plus longtemps. Il a certainement été confisqué, dès 1790, en même
temps que les terres, par application, de la Constitution Civile du Clergé. Porté
alors dans quelque dépôt publié, on peut raisonnablement espérer qu’il
continue aujourd’hui d’y figurer, à peu près intact, à la disposit ion des érudits.
L’hypothèse de l’émigré mérite encore une assez bonne note. Là aussi il a dû
y avoir saisie et transfert ; tout au plus le risque d’une destruction volontaire,
comme vestige d’un régime honni, semblera -t-il, un peu plus à redouter. Reste
la dernière possibilité. Elle p.31 serait infiniment fâcheuse. Les « ci-devant », en
effet, du moment qu’ils ne quittaient pas la France ni ne tombaient, de quelque
autre façon, sous le coup des lois de Salut Public, n’étaient nullement frappés
dans leurs biens. Ils perdaient, sans doute, leurs droits seigneuriaux puisque
ceux-ci avaient été universellement abolis. Ils conservaient l’ensemble de
leurs propriétés personnelles ; par suite, leurs dossiers d’affaires. N’ayant
donc jamais été réclamées par l’État , les pièces que nous cherchons auront,
cette fois, simplement subi le sort commun, durant les XIXe et XXe siècles, à
tous les papiers de famille. A supposer qu’elles n’aient pas été égarées,
mangées par les rats, ou dispersées, au gré des ventes et héritages, à travers les
greniers de trois ou quatre maisons de campagne différentes, rien n’obligera
leur détenteur actuel à vous les communiquer. »
J’ai cité cet exemple parce qu’il me paraît tout à fait typique des condi –
tions qui fréquemment déterminent et limitent la documentation. Il ne sera pas
sans intérêt d’en analyser, de plus près, les enseignements.
*
Marc BLOCH — Apologie pour l’Histoire ou Métier d’Historien 45
Le rôle qu’on vient de voir jouer par les confiscations révolutionnaires est
celui d’une déité souvent propice au cherche ur : la catastrophe. D’in –
nombrables municipes romains se sont transformées en banales petites villes
italiennes, où l’archéologue retrouve péniblement quelques vestiges de
l’antiquité ; seule l’éruption du Vésuve a préservé Pompéi.
Certes, il s’en faut de beaucoup que les grands désastres de l’humanité
aient toujours servi l’histoire. Avec les manuscrits littéraires et historio –
graphiques par monceaux, les inestimables dossiers de la bureaucratie
impériale romaine ont sombré dans le trouble des Invasions. Sous nos yeux,
les deux guerres mondiales ont rayé d’un sol chargé de gloire, monuments et
dépôts d’archives. Jamais plus nous ne pourrons feuilleter les lettres des vieux
marchands d’Ypres et j’ai vu brûler, durant la déroute, les carnets d’ordres
d’une Armée.
Cependant à son tour, la paisible continuité d’une vie sociale sans
poussées de fièvre se montre beaucoup moins favorable qu’on ne le croit
parfois à la transmission du souvenir. Ce sont les révolutions qui forcent les
portes des armoires de fer et contraignent les ministres à la fuite, avant qu’ils
n’aient trouvé le temps de brûler leurs notes secrètes. Dans les anciennes
archives judiciaires, les fonds de faillites nous livrent aujourd’hui les papiers
d’entreprises qui, s’il leur avait été donné d e mener jusqu’au bout une
existence fructueuse et honorée, n’eussent pas manqué de vouer finalement au
pilon le contenu de leurs cartonniers. Grâce à l’admirable permanence des
institutions monastiques, l’abbaye de Saint -Denis conservait encore, en 1789,
les diplômes qui lui avaient été octroyés, plus de mille ans auparavant, par les
rois mérovingiens. Mais c’est aux Archives Nationales que nous les lisons
aujourd’hui. Si la communauté p.32 des moines dyonisiens avait survécu à la
Révolution, est-il sûr qu’elle nous permettrait de fouiller dans ses coffres ?
Pas plus, peut-être, que la compagnie de Jésus n’ouvre au profane l’accès de
ses collections, faute desquelles tant de problèmes de l’histoire moderne
demeureront toujours désespérément obscurs, ou que la Banque de France
n’invite les spécia listes du Premier Empire à compulser ses registres, même
les plus poudreux, tant la mentalité de l’initié est inhérente à toutes les
corporations. Voilà où l’historien du présent se trouve nettement à son
désavantage : il est presque totalement privé de ces confidences involontaires.
Pour compensation, il dispose, il est vrai, des indiscrétions que lui chuchotent
à l’oreille ses amis. Le renseignement, hélas, s’y distingue mal du racontar.
Un brave cataclysme ferait souvent mieux notre affaire.
Du moins, en sera-t-il ainsi tant que, renonçant à s’en remettre de ce soin à
leurs propres tragédies, les sociétés consentiront enfin à organiser
rationnellement, avec leur mémoire, leur connaissance d’elle -mêmes. Elles
n’y ré ussiront qu’en s’attaquant corps à corps aux deux principaux res –
ponsables de l’oubli ou de l’ignorance : la négligence, qui égare les docuMarc
BLOCH — Apologie pour l’Histoire ou Métier d’Historien 46
ments ; et plus dangereuse encore, la passion du secret — secret diplomatique,
secret des affaires, secret des familles — qui les cache ou le détruit. Il est
naturel que le notaire ait le devoir de ne pas révéler les opérations de son
client. Mais qu’il lui soit permis d’envelopper d’un aussi impénétrable
mystère les contrats passés par les clients de son bisaïeul — alors que, d’autre
part, rien ne lui interdit sérieusement de laisser ces pièces s’en aller en
poussière — nos lois, là-dessus, fleurent vraiment le moisi. Quant aux motifs
qui engagent la plupart des grandes entreprises à refuser de rendre publiques
les statistiques les plus indispensables à une saine conduite de l’économie
nationale, ils sont rarement dignes de respect. Notre civilisation aura accompli
un immense progrès le jour où la dissimulation érigée en méthode d’action et
presque en bourgeoise vertu cèdera la place au goût du renseignement :
c’est -à-dire nécessairement des échanges de renseignements.
*
Revenons cependant à notre village. Les circonstances qui, dans ce cas
précis, décident de la perte ou de la conservation, de l’accessibilité ou de
l’inaccessibilité des témoignages ont leur origine dans des forces historiques
de caractère général. Elles ne présentent aucun trait qui ne soit parfaitement
intelligible ; mais elles sont dépourvues de tout rapport logique avec l’objet de
l’enquête dont l’issue se trouve, pourtant, placée sous leur dépendance. Car on
ne voit évidemment pas pourquoi l’étude d’une petite communauté rurale, au
moyen âge, par exemple, serait plus ou moins instructive selon que, quelques
siècles plus tard, son maître du moment s’avisa ou non d’aller grossir les
rassemblements de Coblenz.
p.33 Rien de plus fréquent que ce désaccord. Si nous connaissons l’Égypte
romaine infiniment mieux que la Gaule, au même temps, ce n’est pas que
nous portions aux Égyptiens un intérêt plus vif qu’aux gallo -romains : la
sécheresse, les sables et les rites funéraires de la momification ont préservé
là-bas les écrits que le climat de l’Occident et ses usages vouaient, au
contraire, à une rapide destruction. Entre les causes qui font le succès ou
l’échec de la poursuite des documents et les motifs qui nous rendent ces
documents désirables, il n’y a ordinairement rien de commun : tel est
l’élément irrationnel, impossible à éliminer, qui donne à nos recherches un
peu de ce tragique intérieur où tant d’oeuvres de l’esprit trouvent peut -être,
avec leurs limites, une des raisons secrètes de leur destruction.
Encore, dans l’exemple cité, le sort des documents, village par village,
devient-il une fois le fait crucial connu, à peu près prévisible. Tel n’est pas
toujours le cas. Le résultat final tient parfois à la rencontre d’un si grand
nombre de chaînes causales pleinement indépendantes les unes des autres que
toute prévision s’avère impraticable. Je sais que quatre incen dies successifs,
Marc BLOCH — Apologie pour l’Histoire ou Métier d’Historien 47
puis un pillage ont dévasté les archives de l’antique abbaye de Saint
Benoît-sur-Loire. Comment, abordant ce fonds, devinerais-je à l’avance quels
types de pièces ces ravages ont de préférence épargnés ? Ce qu’on a appelé la
migration des manuscrits offre un sujet d’études du plus haut intérêt ; les
passages d’une oeuvre littéraire à travers les biblio thèques, l’exécution des
copies, le soin ou la négligence des bibliothécaires et des copistes sont autant
de traits par où s’expriment, au vif, les vici ssitudes de la culture et le variable
jeu de ses grands courants. Mais l’érudit le mieux informé aurait -il pu
annoncer, avant la découverte, que le manuscrit unique de la Germanie de
Tacite avait échoué, au XVIe siècle, au monastère de Hersfeld ? En un mot, il
y a au fond de presque chaque enquête documentaire, un résidu d’inopiné et,
par suite, de risqué. Un travailleur, que j’ai quelque raison de très bien
connaître, m’a raconté qu’à Dunkerque, comme il attendait sans marquer trop
d’impatience, sur la cô te bombardée, un incertain embarquement, un de ses
camarades lui dit, avec une mine d’étonnement : « c’est singulier, vous n’avez
pas l’air de détester l’aventure ! » Mon ami aurait pu répondre qu’en dépit du
préjugé courant l’habitude de la recherche n’es t nullement défavorable en
effet, à une acceptation assez aisée du pari avec la destinée.
Entre la connaissance du passé humain et celle du présent, nous demandions-
nous tout à l’heure, existe -t-il une opposition de techniques ? La
réponse vient d’être do nnée. Certes l’explorateur de l’actuel et celui des
époques lointaines ont chacun leur façon particulière de manier l’outil.
Chacun aussi, selon le cas, possède l’avantage. Le premier touche la vie d’une
prise plus immédiatement sensible ; le second, dans ses fouilles, dispose de
moyens qui sont souvent refusés au premier. Ainsi la dissection du cadavre, en
découvrant au biologiste bien des secrets que l’étude du vivant lui aurait laissé
ignorer, se tait sur beaucoup d’autres, dont le p.34 corps vivant seul détient la
révélation. Mais, à quelque âge de l’humanité que le chercheur s’adresse, les
méthodes de l’observation qui se font presque uniformément sur traces,
demeurent fondamentalement les mêmes. Pareilles également, nous allons le
voir, sont les règles critiques auxquelles l’observation, pour être féconde, se
doit d’obéir.
*
* *
Marc BLOCH — Apologie pour l’Histoire ou Métier d’Historien 48
CHAPITRE III
LA CRITIQUE
I. — Esquisse d’une histoire de la méthode critique
p.35 Que les témoins ne doivent pas être forcément crus sur parole, les plus
naïfs des policiers le savent bien. Quitte, du reste, à ne pas toujours tirer de
cette connaissance théorique le parti qu’il faudrait. De même, il y a beau
temps qu’on s’est avisé de ne pas accepter aveuglément tous les témoignages
historiques. Une expérience, vieille presque comme l’huma nité, nous l’a
appris : plus d’un texte se donne pour d’une autre époque ou d’une autre
provenance qu’il ne l’est réellement ; tous les récits ne sont pas véridiques et
les traces matérielles, elles aussi, peuvent être truquées. Au moyen âge, devant
l’abondance même des faux, le doute fut souvent comme un réflexe naturel de
défense. « Avec de l’encre, n’im porte qui peut écrire n’importe quoi »,
s’écriait au XIe siècle un hobereau lorrain, en procès contre des moines qui
s’armaient contre lui de preuves documentaires. La Donation de Constantin —
cette étonnante élucubration qu’un clerc romain du VII Ie siècle mit sous le
nom du premier César chrétien — fut, trois siècles plus tard, contestée dans
l’entourage du t rès pieux Empereur Othon III. Les fausses reliques ont été
pourchassées presque depuis qu’il y eut des reliques.
Cependant le scepticisme de principe n’est pas une attitude intellec tuelle
plus estimable ni plus féconde que la crédulité, avec laquelle d’ai lleurs il se
combine aisément dans beaucoup d’esprits un peu simples. J’ai connu,
pendant l’autre guerre, un brave vétérinaire qui, non sans quelque apparence
de raison, refusait systématiquement toute créance aux nouvelles des
journaux. Mais un compagnon de hasard déversait-il dans son oreille attentive
les plus abracadabrants bobards ? Mon homme les buvait comme petit lait.
De même la critique de simple bon sens qui a été longtemps la seule p.36
pratiquée, qui, d’aventure, séduit encore certains esprits, ne pouvait mener
bien loin. Qu’est -ce, en effet, le plus souvent que ce prétendu bon sens ? Rien
d’autre qu’un composé de postulats irraisonnés et d’expé riences hâtivement
généralisées. S’agit -il du monde physique ? Il a nié les antipodes. Il nie
l’unive rs einsteinien. Il a fait traiter de fable le récit d’Hérodote rapportant
qu’en tournant autour de l’Afrique, les naviga teurs voyaient un jour le point
où le soleil se lève passer de leur droite à leur gauche. S’agit -il d’actes
humains ? Le pis est que les observations élevées ainsi à l’éternel sont
forcément empruntées à un moment très court de la durée : la nôtre. Là a
Marc BLOCH — Apologie pour l’Histoire ou Métier d’Historien 49
résidé le principal vice de la critique voltairienne, par ailleurs si souvent si
pénétrante. Non seulement les bizarreries individuelles sont de tous les temps ;
plus d’un état d’âmes jadis commun nous paraît bizarre, parce que nous ne le
partageons plus. Le « bon sens », semble-t-il, interdirait d’accepter que
l’empereur Othon Ier ait pu souscrire, en faveur des papes, des concessions
territoriales inapplicables, qui démentaient ses actes antérieurs et dont ceux
qui suivirent ne devaient tenir aucun compte. Il faut bien, croire, cependant,
qu’il n’avait pas l’esprit bâti tout à fait comme nous — que, plus précisément,
on mettait de son temps, entre l’écrit et l’action, une distance dont l’éten due
nous surprend — puisque le privilège est incontestablement authentique.
Le vrai progrès est venu le jour où le doute s’est fait, comme disait
Volney, « examinateur » ; où des règles objectives, en d’autres termes, ont été
peu à peu élaborées qui, entre le mensonge et la vérité, permettent d’établir un
tri. Le jésuite Papebroeck, auquel la lecture des Vies de Saints avait inspiré
une incoercible méfiance envers l’héritage du haut moyen âge tout ent ier,
tenait pour faux tous les diplômes mérovingiens, conservés dans les
monastères. Non, répondit, en substance Mabillon, il y a incontestablement
des diplômes forgés de toutes pièces, remaniés ou interpolés. Il en est aussi
d’authentiques, et voici comme nt il est possible de les distinguer les uns des
autres. Cette année là — 1681, l’année de la publication du De Re
Diplomatica, une grande date en vérité dans l’histoire de l’esprit humain — la
critique des documents d’archives fut définitivement fondée.
*
Tel fut bien, d’ailleurs, de toute façon, dans l’histoire de la méthode
critique, le moment décisif. L’humanisme de l’âge précédent avait eu ses
velléités et ses intuitions. Il n’était pas allé plus loin. Rien de plus caracté –
ristique qu’un passage des Essais. Montaigne y justifie Tacite d’avoir rapporté
des prodiges. Affaire, dit-il, aux théologiens et aux philosophes de discuter les
« communes créances ». Les historiens n’ont qu’à les « réciter » comme leurs
sources les leur donnent. « Qu’ils nous rendent l’histoire p.37 plus selon qu’ils
reçoivent que selon qu’ils estiment ». En d’autres termes, une critique
philosophique appuyée sur une certaine conception de l’ordre naturel ou divin,
est parfaitement légitime ; et l’on ent end de reste que Montaigne ne prend pas
à son compte les miracles de Vespasien : non plus que beaucoup d’autres.
Mais de l’examen, spécifiquement historique, d’un témoignage en tant que tel,
il ne saisit visiblement pas bien comment la pratique en serait possible. La
doctrine de recherches s’élabora seulement au cours de ce XVIIe siècle dont
on ne place pas toujours la vraie grandeur là où il faudrait, et nommément,
vers sa seconde moitié.
Marc BLOCH — Apologie pour l’Histoire ou Métier d’Historien 50
Les hommes de ce temps eux-mêmes en ont eu conscience. C’était un l ieu
commun, entre 1680 et 1690, que de dénoncer comme une mode du moment
le « pyrrhonisme de l’histoire ». « On dit », écrit Michel Levassor
commentant ce terme, « que la droiture de l’esprit consiste à ne pas croire
légèrement et à savoir douter en plusieurs rencontres. » Le mot même de
critique, qui n’avait guère désigné jusque là qu’un jugement de goût, passe
alors au sens presque nouveau d’épreuve de véracité. On ne le risque d’abord
qu’en s’excusant. Car « il n’est pas tout à fait du bel usage » : entendez qu’il a
encore une saveur technique. Il gagne cependant de plus en plus. Bossuet le
tient prudemment à distance. Quand il parle de « nos auteurs critiques », on
devine le haussement d’épaules. Mais Richard Simon l’inscrit dans le titre de
presque tous ses ouvrages. Les plus avisés ne s’y méprennent d’ailleurs pas.
Ce que ce nom annonce, c’est bien la découverte d’une méthode d’application
presque universelle. La critique, cette « espèce de lambeau qui nous éclaire et
nous conduit dans les routes obscures de l’antiquité, en nous faisant distinguer
le vrai du faux », ainsi s’exprime Ellies du Pin. Et Bayle, plus nettement
encore : « M. Simon a répandu dans cette nouvelle Réponse plusieurs règles
de critique qui peuvent servir non seulement pour entendre l’Écriture, mais
aussi pour lire avec fruit bien d’autres ouvrages. »
Or confrontons quelques dates de naissance : Papebroeck (qui, s’il se
trompa sur les chartes, n’en a pas moins sa place au premier rang, parmi les
fondateurs de la critique appliquée à l’ historiographie), 1628 ; Mabillon,
1632 ; Richard Simon (dont les travaux dominent les débuts de l’exégèse
biblique), 1638. Ajoutez, en dehors de la cohorte des érudits proprement dits,
Spinoza — le Spinoza du Traité Théologico-politique, ce pur chef-d’oeuv re de
critique — philologique et historique : 1632 encore. Au sens le plus juste du
mot, c’est une génération dont les contours se dessinent ainsi devant nous,
avec une étonnante netteté. Mais il faut préciser davantage. C’est, très
exactement, la génération qui vit le jour vers le moment où paraissait le
Discours de la Méthode.
Ne disons pas : une génération de cartésiens. Mabillon, pour ne parler que
de lui, était un moine dévot, orthodoxe avec simplicité et qui nous a laissé,
comme dernier écrit, un traité de La Mort Chrétienne. On doutera qu’il ait
connu de bien près la nouvelle philosophie, alors si suspecte à p.38 tant de
pieuses gens ; plus encore que, s’il en eût d’aventure quelques lueurs, il y ait
trouvé beaucoup de sujets d’approbation. D’autre pa rt — quoi que semblent
suggérer quelques pages, peut-être trop célèbres, de Claude Bernard — les
vérités d’évidence, de caractère mathématique, auxquelles le doute
méthodique, chez Descartes, a pour mission de frayer le chemin — présentent
peu de traits communs avec les probabilités de plus en plus approchées que la
critique historique, comme les sciences du laboratoire, se satisfait de dégager.
Mais, pour qu’une philosophie imprègne tout un âge, il n’est nécessaire ni
qu’elle agisse exactement selon sa let tre, ni que la plupart des esprits en
subissent les effets autrement que par une sorte d’osmose, souvent à demi –
Marc BLOCH — Apologie pour l’Histoire ou Métier d’Historien 51
inconsciente. Comme la « science » cartésienne, la critique du témoignage
historique fait table rase de la créance. Comme la science cartésienne encore,
elle ne procède à cet implacable renversement de tous les étais anciens qu’afin
de parvenir par là à de nouvelles certitudes (ou à de grandes probabilités),
désormais dûment éprouvées. En d’autres termes, l’idée qui l’inspire suppose
un retournement presque total des conceptions anciennes du doute. Que ses
morsures parussent une souffrance ou qu’on trouvât en lui, au contraire, je ne
sais quelle noble douceur, il n’avait guère été considéré jusque là que comme
une attitude mentale purement négative, comme une simple absence. On
estime, désormais, que rationnellement conduit, il peut devenir un instrument
de connaissance. C’est une idée dont l’apparition se place à un moment très
précis de l’histoire de la pensée.
Dès lors, les règles essentielles de la méthode critique étaient en somme
fixées. Leur portée générale échappait si peu, qu’au XVII Ie siècle, entre les
sujets les plus fréquemment proposés par l’Université de Paris au concours
d’agrégation des philosophes, on voit figurer celui -ci, qui rend un son
curieusement moderne : « du témoignage des hommes sur les faits
historiques ». Ce n’est pas assurément que les générations suivantes n’aient
apporté à l’outil bien des perfectionnements. Surtout, elles en ont beaucoup
généralisé l’emploi et considé rablement étendu les applications.
*
Longtemps, les techniques de la critique furent pratiquées, au moins d’une
manière suivie, à peu près exclusivement par une poignée d’érudits,
d’exégètes et de curieux. Les écrivains attach és à composer des ouvrages
historiques d’une certaine envolée ne se souciaient guère de se familiariser
avec ces recettes de laboratoire, à leur gré beaucoup trop minutieuses — et
c’est à peine s’ils consentaient à tenir compte de leurs résultats. Or, il n ’est
jamais bon que, selon le mot de Humboldt, les chimistes craignent « de se
mouiller les mains ». Pour l’histoire, le danger d’un pareil schisme entre la
préparation et la mise en oeuvre est à double face. Il p.39 atteint d’abord et
cruellement, les grands essais d’interprétation. Ceux -ci ne manquent pas
seulement, par là, au devoir primordial de la véracité patiemment cherchée ;
privés, en outre, de ce perpétuel renouvellement, de cette surprise toujours
renaissante que la lutte avec le document est seule à procurer, il leur devient
impossible d’échapper à une oscillation sans trêve entre quelques thèmes
stéréotypés qu’impose la routine. Mais le travail technique lui -même ne
souffre pas moins. N’étant plus guidé d’en haut, il risque de s’accrocher
indéfiniment à des problèmes insignifiants ou mal posés. Il n’est pas de pire
gaspillage que celui de l’érudition, quand elle tourne à vide, ni de superbe plus
mal placée que l’orgueil de l’outil qui se prend pour une fin en soi.
Marc BLOCH — Apologie pour l’Histoire ou Métier d’Historien 52
Contre ces périls, le consciencieux effort du XIXe siècle a vaillamment
lutté. L’école allemande, Renan, Fustel de Coulanges ont rendu à l’éru dition
son rang intellectuel. L’historien a été ramené à l’établi. La partie, cependant,
est-elle tout à fait gagnée ? Il y aurait beaucoup d’o ptimisme à le croire. Trop
souvent le travail de recherches continue de s’en aller cahin -caha, sans choix
raisonné de ses points d’application. Surtout, le besoin critique n’a pas encore
réussi à conquérir pleinement cette opinion des « honnêtes gens » (au sens
ancien du terme) dont l’assentiment, nécessaire sans doute à l’hygiène morale
de toute science, est plus particulièrement indispensable à la nôtre. Ayant les
hommes pour objet d’étude comment, si les hommes manquent à nous
comprendre, n’aurions -nous pas le sentiment de n’accomplir qu’à demi notre
mission ?
*
Peut-être, d’ailleurs, ne l’avons -nous point, en réalité, parfaitement
remplie. L’ésotérisme rébarbatif où les meilleurs parfois d’entre nous
persistent à s’enfermer ; dans notre production de lecture courante, la
prépondérance du triste manuel, que l’obsession d’un enseignement mal conçu
substitue à la véritable synthèse ; la pudeur singulière qui, aussitôt sortis de
l’atelier, semble nous interdire de mettre sous le s yeux des profanes les nobles
tâtonnements de nos méthodes : toutes ces mauvaises habitudes, nées de
l’accumulation de préjugés contradictoires, compromettent une cause pourtant
belle. Elles conspirent à livrer, sans défense, la masse des lecteurs aux faux
brillants d’une histoire prétendue, dont l’absence de sérieux, le pittoresque de
pacotille, les parti pris politiques pensent se racheter par une immodeste
assurance : Maurras, Bainville ou Plekhanov affirment, là où Fustel de
Coulanges ou Pirenne auraient douté. Entre l’enquête historique, telle qu’elle
se fait ou aspire à se faire, et le public qui lit, un malentendu
incontestablement subsiste. Pour mettre en jeu des deux parts d’assez plaisants
travers, la grande querelle des notes n’est pas le moins significatif de ces
symptômes.
p.40 Les marges inférieures des pages exercent sur beaucoup d’érudits une
attraction qui touche au vertige. Il est sûrement absurde d’en encombrer les
blancs, comme ils le font, de renvois bibliographiques qu’une liste, dres sée en
tête du volume, eût, pour la plupart, épargnés ; ou pis encore, d’y relé guer, par
pure paresse, de longs développements dont la place était marquée dans le
corps même de l’exposé : en sorte que le plus utile de ces ouvrages, c’est
souvent à la cave qu’il le faut chercher. Mais lorsque certains lecteurs se
plaignent que la moindre ligne, faisant cavalier seul au bas du texte, leur
brouille la cervelle, lorsque certains éditeurs prétendent que leurs chalands,
sans doute moins hypersensibles en réalité qu’ils ne veulent bien les peindre,
souffrent le martyre à la vue de toute feuille ainsi déshonorée, ces délicats
Marc BLOCH — Apologie pour l’Histoire ou Métier d’Historien 53
prouvent simplement leur imperméabilité aux plus élémentaires préceptes
d’une morale de l’intelligence. Car, hors des libres jeux de la fan taisie, une
affirmation n’a le droit de se produire qu’à la condition de pouvoir être
vérifiée ; et pour un historien, s’il emploie un document, en indiquer le plus
brièvement possible la provenance, c’est -à-dire le moyen de le retrouver,
équivaut sans plus à se soumettre à une règle universelle de probité.
Empoisonnée de dogmes et de mythes, notre opinion, même la moins ennemie
des lumières, a perdu jusqu’au goût du contrôle. Le jour où, ayant pris soin
d’abord de ne pas la rebuter par un oiseux pédantisme , nous aurons réussi à la
persuader de mesurer la valeur d’une connaissance sur son empressement à
tendre le cou d’avance à la réfutation, les forces de la raison remporteront une
de leurs plus éclatantes victoires. C’est à la préparer que travaillent nos
humbles notes, nos petites références tatillonnes que moquent aujourd’hui,
sans les comprendre, tant de beaux esprits.
*
Les documents que maniaient les premiers érudits étaient, le plus souvent,
des écrits qui se présentaient eux-mêmes ou que l’on présentait,
traditionnellement, comme d’un auteur ou d’un temps donnés et qui
racontaient délibérément tels ou tels événements. Disaient-ils vrai ? Les livres
qualifiés de mosaïques étaient-ils réellement de Moïse — et de Clovis les
diplômes qui portent son nom ? Que valaient les récits de l’Exode ou ceux des
Vies de saints ? Tel était le problème. Mais, à mesure que l’histoire a été
conduite à faire des témoignages involontaires un emploi de plus en plus
fréquent, elle a cessé de pouvoir se borner à peser les affirmations explicites
des documents. Il lui a fallu aussi leur extorquer les renseignements qu’ils
n’entendaient pas fournir.
Or, les règles critiques, qui avaient fait leur preuve dans le premier cas, se
montrèrent également efficaces dans le second. J’ai, sous les yeux, un lot de
chartes médiévales. Certaines sont datées, d’autres, non. Là p.41 où l’indication
figure, il faudra la vérifier : car l’expérience prouve qu’elle peut être
mensongère. Manque-t-elle ? Il importe de la rétablir. Dans les deux cas, les
mêmes moyens serviront. Par l’écriture (s’il s’agit d’un original), par l’état de
la latinité, par les institutions auxquelles il est fait allusion et l’allure générale
du dispositif, un acte, je suppose, répond aux usages facilement connaissables
des notaires français aux environs de l’an mil. S’il se donne comme d’époque
mérovingienne, voilà la fraude dénoncée. Est-il sans date ? La voilà
approximativement fixée. De même l’archéologue, qu’il se propose de classer
par âges et par civilisations des outils préhistoriques ou de dépister de fausses
antiquités, examine, rapproche, distingue les formes ou les procédés de
fabrication, selon des règles, des deux parts, foncièrement semblables.
Marc BLOCH — Apologie pour l’Histoire ou Métier d’Historien 54
L’historien n’est pas, il est de moins en moins ce juge d’instruction un peu
grincheux dont certains manuels d’initiation, si l’on n’y prenait garde,
imposeraient aisément la désobligeante image. Il n’est pas devenu, sans doute,
crédule. Il sait que ses témoins peuvent se tromper où mentir. Mais avant tout,
il se préoccupe de les faire parler, pour les comprendre. Ce n’est pas un des
moins beaux traits de la méthode critique que d’avoir réussi, sans rien
modifier de ses premiers principes, à continuer de guider la recherche dans cet
élargissement.
Il y aurait cependant mauvais gré à le nier : le mauvais témoignage n’a pas
été seulement l’excitant qui a provoqué les premiers efforts d’une technique
de vérité. Il reste le cas simple d’où celle -ci, pour développer ses analyses,
doit nécessairement partir.
II. — A la poursuite du mensonge et de l’erreur
De tous les poisons capables de vicier un témoignage, le plus virulent est
l’imposture.
Celle-ci, à son tour, peut prendre deux formes. C’est d’abord la trom perie
sur l’ auteur et la date : le faux au sens juridique du mot. Toutes les lettres
publiées sous la signature de Marie-Antoinette n’ont pas été écrites par elle ; il
s’en trouve qui ont été fabriquées au XIXe siècle. Vendue au Louvre comme
antiquité scitho-grecque du IIIe siècle avant notre ère, la tiare dite de
Saïtaphernès avait été ciselée en 1895 à Odessa. Vient ensuite la tromperie sur
le fond. César, dans ses Commentaires, dont la paternité ne saurait lui être
contestée, a sciemment beaucoup déformé, beaucoup omis. La statue qu’on
montre à Saint-Denis comme représentant Philippe le Hardi est bien la figure
funéraire de ce roi, telle qu’elle fut exécutée après sa mort ; mais tout indique
que le sculpteur p.42 se borna à reproduire un modèle de convention, qui n’ a
d’un portrait que le nom.
Or, ces deux aspects du mensonge soulèvent des problèmes bien distincts
dont les solutions ne se commandent pas l’une l’autre.
Assurément, la plupart des écrits mis sous un nom supposé mentent aussi
par le contenu. Les protocoles des Sages de Sion, outre qu’ils ne sont pas des
Sages de Sion, s’écartent dans leur substance de la vérité autant qu’il est
possible. Un soi-disant diplôme de Charlemagne se révèle-t-il, à l’examen,
comme forgé deux ou trois siècles plus tard ? Il y a tout à parier que les
générosités dont il attribue l’honneur à l’Empereur ont été également
inventées. Cela même, cependant, ne saurait être admis d’avance. Car certains
actes ont été fabriqués à la seule fin de répéter les dispositions de pièces
parfaitement authentiques qui avaient été perdues. Exceptionnellement, un
faux peut dire vrai.
Marc BLOCH — Apologie pour l’Histoire ou Métier d’Historien 55
Il devrait être superflu de rappeler qu’inversement les témoignages les
plus insoupçonnables dans leur provenance avouée ne sont pas pour autant, de
toute nécessité, des témoignages véridiques. Mais avant d’ac cepter une pièce
comme authentique, les érudits se donnent tant de mal pour la peser dans leurs
balances qu’ils n’ont pas toujours ensuite le stoïcisme d’en critiquer les
affirmations. Le doute, en particulier, hésite volontiers devant les écrits qui se
présentent à l’abri de garanties juri diques impressionnantes : actes du pouvoir
ou contrats privés, pour peu que ces derniers aient été solennellement validés.
Ni les uns ni les autres ne sont pourtant dignes de beaucoup de respect. Le 21
avril 1834, avant le procès des Sociétés secrètes, Thiers écrivait au Préfet du
Bas-Rhin : « Je vous recommande d’apporter le plus grand soin à fournir votre
contribution de documents pour la grande procédure qui va s’instruire… Ce
qu’il importe de bien éclaircir, c’est la correspondance de tous les anar –
chistes ; c’est l’intime connexion des événements de Paris, Lyon, Stras bourg ;
c’est en un mot, l’existence d’un vaste complot embrassant la France
entière. » Voilà incontestablement une documentation officielle bien préparée.
Quant au mirage des chartes dûment scellées, dûment datées, la moindre
expérience du présent suffit à le dissiper. Nul ne l’ignore : les actes notariés
les plus régulièrement établis fourmillent d’inexactitude s volontaires, et j’ai
souvenir d’avoir naguère antidaté, par ordre, ma signature au bas d’un
procès-verbal commandé par une des grandes administrations de l’État. Nos
pères n’étaient pas là -dessus plus délicats. « Donné tel jour, en tel lieu », lit-on
au bas des diplômes royaux. Mais consultez les comptes de voyage du
souverain. Vous y verrez plus d’une fois qu’au jour dit, il séjournait, en fait, à
plusieurs lieues de là. D’innombrables actes d’affranchissement de serfs que
nul ne songeait, sans folie, à arguer de faux, s’affirment accordés par charité
pure, alors que nous pouvons mettre en face d’eux la facture de la liberté.
*
p.43 Mais constater la tromperie ne suffit point. Il faut aussi en découvrir les
motifs. Ne serait-ce d’abord que pour la mieux dépister. Tant qu’un doute
pourra subsister sur ses origines, il demeure en elle quelque chose de rebelle à
l’analyse ; partant, de seulement à demi-prouvé. Surtout un mensonge, en tant
que tel, est à sa façon un témoignage. Prouver, sans plus, que le célèbre
diplôme de Charlemagne pour l’église d’Aix -la-Chapelle n’est pas
authentique — c’est s’épargner une erreur ; ce n’est pas acquérir une
connaissance. Réussissons-nous, au contraire, à déterminer que le faux fut
composé dans l’entourage de Frédéric Barberousse ? qu’il y eut pour raison
d’être de servir les grands rêves impériaux ? Une vue nouvelle s’ouvre sur de
vastes perspectives historiques. Voilà donc la critique amenée à chercher,
derrière l’imposture, l’imposteur ; c’est -à-dire, conformément à la devise
même de l’histoire, l’homme.
Marc BLOCH — Apologie pour l’Histoire ou Métier d’Historien 56
Il serait puéril de prétendre énumérer, dans leur infinie variété, les raisons
qui peuvent amener à mentir. Mais les historiens, naturellement portés à
intellectualiser à l’excès l’humanité, f eront sagement de se souvenir que toutes
ces raisons ne sont pas raisonnables. Chez certains êtres, le mensonge (bien
qu’associé généralement lui -même à un complexe de vanité et de refoulement)
devient presque, selon la terminologie d’André Gide, un « acte gratuit ». Le
savant allemand qui peina à rédiger, en fort bon grec, l’histoire orientale dont
il attribua la paternité au fictif Sanchoniathon, se serait aisément acquis, à
moindres frais, une estimable réputation d’helléniste. Fils d’un membre de
l’In stitut, appelé lui-même plus tard à siéger dans cette honorable Compagnie,
François Lenormant entra dans la carrière à dix-sept ans, en mystifiant son
propre père par la fausse découverte des inscriptions de La Chapelle
Saint-Eloi, entièrement fabriquées de ses mains ; déjà vieux et chargé de
dignités, son dernier coup de maître fut, dit-on, de publier comme originaux
de Grèce quelques banales antiquités préhistoriques qu’il avait simplement
ramassées dans la campagne française.
Or, aussi bien que des individus, il a existé des époques mythomanes.
Telles, vers la fin du XVIIIe siècle et le début du XIXe, les générations
préromantiques ou romantiques. Poèmes pseudo-celtiques mis sous le nom
d’Ossian ; épopées, ballades, que Chatterton crut écrire en vieil anglais :
poésies prétendument médiévales de Clothilde de Surville ; chants bretons
imaginés par Villemarqué ; chants soi-disant traduits du croate par Mérimée ;
chants héroïques tchèques du manuscrit de Kravoli-Dvor — et j’en passe :
c’est d’un bout à l’aut re de l’Europe, durant ces quelques décades, comme une
vaste symphonie de fraudes. Le moyen âge, surtout du VIIIe au XIIe siècle,
présente un autre exemple de cette épidémie collective. Certes la plupart des
faux diplômes, des faux décrets pontificaux, des faux capitulaires, alors forgés
en si grand nombre, le furent p.44 par intérêt. Assurer à une église un bien
contesté, appuyer l’autorité du Siège Romain, défendre les moines contre
l’Évêque, les évêques contre les métropolitains, le Pape contre les souv erains
temporels, l’empereur contre le Pape, les faussaires ne voyaient pas plus loin.
Le fait caractéristique n’en demeure pas moins qu’à ces tromperies des
personnages d’une piété et, souvent, d’une vertu incontestées ne craignaient
pas de prêter la main. Visiblement, elles n’offusquaient guère la moralité commune.
Quant au plagiat, il semblait universellement, en ce temps, l’acte le plus
innocent du monde : l’annaliste, l’hagiographe s’appropriaient sans remords,
par passages entiers, les écrits d’aute urs plus anciens. Rien de moins
« futuriste » cependant, que ces deux sociétés, par ailleurs de type si différent.
A sa foi, comme à son droit, le moyen âge ne connaissait d’autre fondement
que la leçon des ancêtres. Le romantisme souhaitait s’abreuver à l a source
vive du primitif autant que du populaire. Ainsi les périodes les plus attachées à
la tradition ont été aussi celles qui prirent avec son exact héritage le plus de
libertés. Comme si, par une singulière revanche d’un irrésistible besoin de
création, à force de vénérer le passé on était naturellement conduit à
l’inventer.
Marc BLOCH — Apologie pour l’Histoire ou Métier d’Historien 57
*
Au mois de juillet 1857, le mathématicien Michel Chasles communiqua à
l’Académie des Sciences tout un lot de lettres inédites de Pascal, que lui avai t
vendues son fournisseur habituel, l’illustre faussaire Vrain -Lucas. Il en
ressortait que l’auteur des Provinciales avait, avant Newton, formulé le
principe de l’attraction universelle. Un savant anglais s’étonna. Com ment
expliquer, disait-il en substance, que ces textes fassent état de mesures
astronomiques effectuées bien des années après la mort de Pascal et dont
Newton lui-même n’eut connaissance qu’une fois publiés les premiers
éditoriaux de son ouvrage ? Vrain-Lucas n’était pas homme à s’embarrasser
pour si peu. Il se remit à son établi ; et bientôt, réarmé par ses soins, Chasles
put produire de nouveaux autographes. Pour signataire, ils avaient cette fois
Galilée ; pour destinataire, Pascal. Ainsi l’énigme était éclaircie : l’illustre
astronome avait fourni les observations ; Pascal, les calculs. Le tout, des deux
parts, secrètement. Il est vrai : Pascal, à la mort de Galilée, n’avait que
dix-huit ans. Mais quoi ? ce n’était qu’une raison de plus d’admirer la
précocité de son génie.
Voilà bien cependant, remarqua l’infatigable objecteur, une autre
étrangeté : dans une de ces lettres, datée de 1641, on voit Galilée se plaindre
de n’écrire qu’au prix de beaucoup de fatigue pour ses yeux. Or, ne savons –
nous pas que depuis la fin de l’année 1637, il étai t en réalité complètement
aveugle ? Pardon, répliqua peu après le bon Chasles ; à cette cécité chacun, je
l’accorde, a cru jusqu’ici. Bien à tort. Car surgie à point nommé pour
confondre la commune erreur, je puis maintenant verser aux débats une pièce
décisive. Un autre savant italien le faisait connaître à Pascal, le p.45 2 décembre
1641 : à cette date, Galilée, dont la vue sans doute faiblissait depuis plusieurs
années, venait tout juste de la perdre entièrement…
Tous les imposteurs, assurément, n’ont pas déployé autant de fécondité
que Vrain-Lucas ; ni toutes les dupes la candeur de sa lamentable victime ;
mais que l’insulte au vrai soit un engrenage, que tout mensonge en entraîne
presque forcément, à sa suite, beaucoup d’autres, appelés à se prêter en
apparence du moins, un mutuel appui — l’expérience de la vie l’enseigne et
celle de l’histoire le confirme. C’est pourquoi tant de faux célèbres se
présentent par grappes. Faux privilèges du siège de Canterbury, faux
privilèges du duché d’Autriche — souscrits par tant de grands souverains, de
Jules César à Frédéric Barberousse — faux, en arbre généalogique, de
l’affaire Dreyfus : on croirait (et je n’ai voulu citer que quelques exemples)
voir un foisonnement de colonies microbiennes. La fraude, par nature, enfante
la fraude.
Marc BLOCH — Apologie pour l’Histoire ou Métier d’Historien 58
*
Il est enfin, une forme plus insidieuse, de la tromperie. Au lieu de la
contre-vérité brutale, pleine et, si je puis dire, franche, c’est le sour nois
remaniement ; interpolations dans des chartes authentiques ; dans la narration,
broderies, sur un fond grossièrement véridique de détails inventés. On
interpole généralement par intérêt. On brode souvent pour orner. Les ravages
qu’une fallacieuse esthétique exerça sur l’historio graphie antique ou
médiévale ont été souvent dénoncés. Leur part n’est peut -être pas beaucoup
moindre dans notre presse. Fût-ce aux dépens de la véracité, le plus modeste
nouvelliste campe volontiers ses personnages selon les conventions d’une
rhétorique dont l’âge n’a point usé les prestiges et dans nos bureaux de
rédaction, Aristote et Quintilien comptent plus de disciples qu’on ne le croit
communément.
Certaines conditions techniques même semblent favoriser ces déformations.
Quand fut condamné, en 1917, l’espion Bolo, un quotidie n dit-on
publia, dès le 6 avril, le récit de l’exécution. D’abord fixée, en effet, à cette
date, elle n’eut lieu réellement que onze jours plus tard. Le journaliste avait
établi son « papier » d’avance ; persuadé que l’événement suivrait au jour
prévu, il estima inutile de vérifier. Je ne sais ce que vaut l’anecdote.
Certainement des fautes aussi lourdes sont exceptionnelles. Mais que, pour
aller plus vite — car il faut avant tout livrer la copie à temps — les reportages
de scènes attendues soient parfois préparés avant l’heure, la supposition n’a
rien d’invraisemblable. Presque toujours, soyons -en convaincus, le canevas,
après observation, sera modifié, s’il y a lieu sur tous les points importants ; on
doute, par contre, que beaucoup de retouches soient apportées aux traits
accessoires, jugés nécessaires à la couleur et que personne ne songera à
contrôler. Du moins, c’est ce qu’un profane croit entrevoir. On souhaiterait
qu’un homme du métier nous apportât là -dessus de sincères lumières. Le
journal malheureusement p.46 n’a pas encore trouvé son Mabillon. Ce qui est
sûr, c’est que l’obéissance à un code, un peu désuet, de bienséance littéraire,
le respect d’une psychologie stéréotypée, la rage du pittoresque ne sont pas
prés de perdre leur place dans la galerie des fauteurs de mensonges.
*
De la feinte pure et simple à l’erreur entièrement involontaire, il est bien
des degrés. Ne serait-ce qu’en raison de la facile métamorphose par où la
bourde la plus sincère se mue, l’occasion a idant, en menterie. Inventer
suppose un effort auquel répugne la paresse d’esprit commune à la plupart des
hommes. Combien il est plus commode d’accepter complai samment une
illusion, à son origine spontanée, qui flatte l’intérêt du moment ?
Marc BLOCH — Apologie pour l’Histoire ou Métier d’Historien 59
Voyez l’épisode célèbre de « l’avion de Nuremberg ». Encore que le point
n’ait jamais été parfaitement éclairci, il semble bien qu’un avion commercial
français survola la ville peu de jours avant la déclaration de guerre. Il est
probable qu’ on le prit pour un appareil militaire. Il n’est pas invraisemblable
que, dans une population déjà en proie aux fantômes de la mêlée prochaine, le
bruit se soit alors répandu de bombes, ça et là jetées. Il est sûr pourtant qu’il
n’en fut point lancé ; que les gouvernants de l’Empire allemand possédaient
tous les moyens de réduire ce faux bruit à néant ; que, par suite, en
l’accueillant, sans contrôle, pour en faire un motif de guerre, ils ont
proprement menti. Mais sans rien imaginer, ni même, peut-être, sans avoir
d’abord une conscience très claire de leur imposture. L’absurde rumeur fut
crue parce qu’il était utile de la croire. De tous les types du mensonge, celui
qu’on se fait à soi -même ne compte point parmi les moins fréquents et le mot
de sincérité recouvre un concept un peu gros, qui ne saurait être manié sans y
introduire beaucoup de nuances.
*
Il n’en est pas moins vrai que beaucoup de témoins se trompent en toute
bonne foi. Voilà donc le moment venu pour l’historien de mettre à profit les
précieux résultats dont, depuis quelques décades, l’observation sur le vivant a
armé une discipline presque nouvelle : la psychologie du témoignage. En tant
qu’elles intéressent nos études, ces acquisitions semblent être, pour l’essentie l,
les suivantes.
A en croire Guillaume de Saint-Thierry, son disciple et ami saint Bernard
fut un jour très surpris d’apprendre que la chapelle où, jeune moine, il suivait
quotidiennement les offices divins, s’ouvrait au chevet par trois fenêtres ; il
s’é tait toujours imaginé qu’elle n’en avait qu’une. Sur ce trait, l’hagiographe à
son tour s’étonne et admire : quel parfait serviteur p.47 de Dieu un pareil
détachement des choses de la terre ne présageait-il point ? Sans doute,
Bernard paraît bien avoir été d’une distraction peu commune ; si du moins, il
est vrai, comme on le raconte aussi, qu’il lui arriva plus tard de côtoyer toute
une journée durant le Léman sans y prendre garde. De nombreuses épreuves
cependant l’attestent : pour se tromper grossièrement sur les réalités qui
devraient, semble-t-il, nous être les mieux connues, point n’est besoin de
compter parmi les princes de la mystique. Les étudiants du professeur
Claparède, à Genève, se sont montrés au cours d’expériences célèbres, aussi
incapables de décrire correctement le vestibule de leur Université que le
Docteur « à la parole de miel », l’église de son monastère. La vérité est que,
dans la plupart des cerveaux, le monde environnant ne trouve que de
médiocres appareils enregistreurs. Ajoutez que les témoignages n’étant, au
propre, que l’expres sion de souvenirs, les erreurs premières de la perception
risquent toujours de s’y compliquer d’erreurs de mémoire, de cette coulante,
Marc BLOCH — Apologie pour l’Histoire ou Métier d’Historien 60
de cette » escoulourjante » mémoire, que dénonçait déjà un de nos vieux
juristes.
Chez certains esprits, l’inexactitude prend des allures véritablement
pathologiques — serait-il trop irrévérencieux de proposer, pour cette
psychose, le nom de « maladie de Lamartine » ? — Chacun le sait, ces
personnes-là ne sont pas ordinairement les moins promptes à affirmer. Mais,
s’il est ainsi des témoins plus ou moins suspects et sûrs, l’expérience prouve
qu’il ne s’en rencontre point dont les dires soient également dignes de foi sur
tous les sujets et en toutes circonstances. Au sens absolu, le bon témoin
n’existe pas ; il n’y a que de bons ou mauvais témoignages. Deux ordres de
cause, principalement, altèrent, jusque chez l’homme le mieux doué, la
véracité des images cérébrales. Les unes tiennent à l’état momentané de
l’observateur : ce sont la fatigue, par exemple, ou l’émo tion. D’autres, au
degré de son attention. A peu d’exceptions près, on ne voit, on n’entend bien
que ce qu’on s’attachait à percevoir. Un médecin se rend au chevet d’un
malade ; je le croirai plus volontiers sur l’aspe ct de son patient, dont il a
examiné avec soin le comportement, que sur les meubles de la chambre, sur
laquelle il n’a probablement jeté que des regards distraits. C’est pourquoi en
dépit d’un préjugé assez commun, les objets les plus familiers — comme,
pour saint Bernard, la chapelle de Cîteaux — comptent à l’ordinaire parmi
ceux dont il est le plus difficile d’obtenir une juste description : car la
familiarité amène presque nécessairement l’indifférence.
Or, beaucoup d’événements historiques n’ont pu êtr e observés que dans
des moments de violent trouble émotif, ou par des témoins dont l’atten tion,
soit sollicitée trop tard, s’il y avait surprise, soit retenue par les soucis dé
l’action immédiate, était incapable de se porter avec assez de force sur les
traits auxquels l’historien avec raison attribuerait aujour d’hui un intérêt
prépondérant. Certains cas sont célèbres. Le premier coup de feu qui, le 25
février 1848, devant l’Hôtel des Affaires Étrangères p.48 déclencha l’émeute —
d’où devait sortir, à son tour, la Révolution — fut-il tiré de la troupe ? ou de la
foule ? Nous ne le saurons vraisemblablement jamais. Comment, d’autre part,
chez les chroniqueurs, prendre désormais au sérieux les grands morceaux
descriptifs, les peintures minutieuses des costumes, des gestes, des
cérémonies, des épisodes guerriers, par quelle routine obstinée conserver la
moindre illusion sur la véracité de tout ce bric à brac, dont se repaissait le
menu fretin des historiens romantiques, alors qu’autour de nous pas un témoin
n’est en mesure de retenir correctement, dans leur intégralité, les détails sur
lesquels on a si naïvement interrogé les vieux auteurs ? Au mieux, ces
tableaux nous donnent le décor des actions, tel que, du temps de l’écrivain, on
s’imaginait qu’il devait être. Cela est extrêmement instructif ; ce n’est pas le
genre de renseignements que les amateurs de pittoresque demandent généralement
à leurs sources.
Il convient de voir cependant à quelles conclusions ces remarques,
pessimistes peut-être, seulement en apparence, engagent dorénavant nos
Marc BLOCH — Apologie pour l’Histoire ou Métier d’Historien 61
études. Elles n’atteignent pas la structure élémentaire du passé. Le mot de
Bayle demeure toujours juste. « Jamais on n’objectera rien qui vaille contre
cette vérité que César a battu Pompée et que, dans quelque sorte de principe
qu’on veuille passer en disputant, on ne trouvera guère de choses plus
inébranlables que cette proposition : César et Pompée ont existé et n’ont pas
été une simple modification de l’âme de ceux qui ont écrit leur vie. » Il est
vrai : s’il ne devai t subsister comme assuré, que quelques faits de ce type
dépourvus d’explication, l’histoire se réduirait à une suite de notations
grossières, sans grande valeur intellectuelle. Par bonheur, tel n’est point le cas.
Les seules causes que la psychologie du témoignage frappe ainsi d’une
fréquente incertitude sont les antécédents tout à fait immédiats. Un grand
événement peut se comparer à une explosion. Dans quelles conditions,
exactement, se produisit le dernier choc moléculaire, indispensable à la
détente des gaz ? Force sera souvent de nous résigner à l’ignorer. Cela est
regrettable sans doute, mais les chimistes sont-ils toujours beaucoup mieux
placés ? Cela n’empêche point que la composition du mélange détonant ne
reste parfaitement susceptible d’ana lyse. La Révolution de 1848 — ce
mouvement si clairement déterminé dont, par une étrange aberration, certains
historiens ont cru pouvoir faire le type même de l’événement fortuit, de
nombreux facteurs, très divers et très actifs que, dès l’heure, un Tocquevil le a
su entrevoir, l’avaient de longue date préparée. La fusillade du Boulevard des
Capucines fut-elle autre chose que l’ultime petite étincelle ?
Aussi bien, nous le verrons, des causes prochaines ne se dérobent pas
seulement trop souvent à l’observation de nos répondants ; par suite, à la
nôtre. En elles-mêmes, elles constituent aussi dans l’histoire la part privilégiée
de l’imprévisible, du « hasard ». Nous pouvons nous consoler, sans trop de
peine, que les infirmités du témoignage les dissimulent p.49 ordinairement aux
plus subtils de nos instruments. Même mieux connues, leur rencontre avec les
grandes chaînes causales de l’évolution représenterait le résidu de mensonges
que notre science ne parviendra jamais à éliminer, qu’elle n’a pas le droit de
prétendre éliminer. Quant aux ressorts intimes des destinées humaines, aux
vicissitudes de la mentalité ou de la sensibilité, des techniques, de la structure
sociale ou économique, les témoins que nous interrogeons là-dessus ne sont
guère sujets aux fragilités de la perception momentanée. Par un heureux
accord, que Voltaire avait déjà entrevu, ce qu’il y a en histoire de plus profond
pourrait être aussi ce qu’il y a de plus sûr.
*
Éminemment variable d’individu à individu, la faculté d’observation n’est
pas, non plus, une constante sociale. Certaines époques s’en sont trouvées plus
que d’autres dépourvues. Si médiocre, par exemple, que demeure aujourd’hui,
chez la plupart des hommes, l’appréciation des nombres, elle n’est plus aussi
Marc BLOCH — Apologie pour l’Histoire ou Métier d’Historien 62
universellement fautive que parmi les annalistes médiévaux ; notre perception,
comme notre civilisation, s’est imprégnée de mathématiques. Cependant, si
les erreurs du témoignage n’étaient déterminées, en dernière analyse, que par
les faiblesses des sens ou de l’attention, l’hist orien n’aurait guère, en somme,
qu’à en abandonner l’étude au psychologue. Mais par delà ces petits accidents
cérébraux, d’une nature assez commune, beaucoup d’entre elles remontent à
des causes autrement significatives d’une atmosphère sociale particulièr e.
C’est pourquoi elles prennent souvent, à leur tour, comme le mensonge, une
valeur documentaire.
Au mois de septembre 1917, le régiment d’infanterie auquel j’appar tenais
tenait les tranchées du Chemin des Dames, au nord de la petite ville de
Braisne. Dans un coup de main, nous fîmes un prisonnier. C’était un
réserviste, négociant de son métier et originaire de Brême, sur la Weser. Peu
après, une curieuse histoire nous vint de l’arrière des lignes. « L’espionnage
allemand », disaient à peu près ces camarades bien informés, « quelle
merveille ! On enlève un de leurs petits postes au coeur de la France. Qu’y
surprend-on ? Un commerçant établi durant la paix à quelques kilomètres de
là : à Braisne ». Le coq-à-l’âne paraît clair. Gardons -nous cependant d’en
rendre un compte trop simple. En accusera-t-on sans plus une erreur de
l’ouïe ? Ce serait, en tout état de cause, s’exprimer assez inexactement. Car,
plutôt que mal entendu, le nom véritable avait été sans doute mal compris :
généralement inconnu, il n’accroc hait pas l’attention. Par une pente naturelle
de l’esprit, on crut saisir à sa place un nom familier. Mais il y a plus. Dans ce
premier travail d’interprétation, un second, également inconscient, se trouvait
déjà impliqué. L’image trop souvent véridique de s ruses allemandes avait été
popularisée par des p.50 innombrables récits : elle flattait au vif la sensibilité
romanesque des foules. La substitution de Braisne à Brême s’harmonisait trop
bien avec cette hantise pour ne pas s’imposer, en quelque sorte, sp ontanément.
Or, tel est le cas d’un grand nombre de déformations du témoignage.
L’erreur presque toujours est orientée d’avance. Surtout, elle ne se répand, elle
ne prend vie qu’à la condition de s’accorder avec les parti pris de l’opinion
commune ; elle devient alors comme le miroir où la conscience collective
contemple ses propres traits. Beaucoup de maisons belges présentent, sur leurs
façades, d’étroites ouvertures, destinées à faciliter aux recrépisseurs le
placement de leurs échafaudages ; dans ces innocents artifices de maçons, les
soldats allemands, en 1914, n’auraient jamais songé à voir autant de
meurtrières, préparées pour les francs-tireurs, si leur imagination n’avait été
hallucinée de longue date par la crainte des guérillas. Les nuages n’ont point
changé de forme depuis le moyen âge. Nous n’y apercevons plus cependant ni
croix ni épée miraculeuses. La queue de la comète qu’observa le grand
Ambroise Paré n’était vraisemblablement guère différente de celles qui
balaient parfois nos ciels. Il crut pourtant y découvrir toute une panoplie
d’armes étranges. L’obéissance au préjugé universel avait triomphé de
l’habituelle exactitude de son regard ; et son témoignage, comme tant
Marc BLOCH — Apologie pour l’Histoire ou Métier d’Historien 63
d’autres, renseigne, non sur ce qu’il vit en réalité, mais sur ce que, de son
temps, on estimait naturel de voir.
*
Cependant, pour que l’erreur d’un témoin devienne celle de beaucoup
d’hommes, pour qu’une mauvaise observation se métamorphose en un faux
bruit, il faut aussi que l’état de la société favorise cette diffusion. Tous les
types sociaux ne lui sont pas, à beaucoup près, également propices. Là-dessus,
les extraordinaires troubles de la vie collective que nos générations ont vécus
constituent autant d’admirables expériences. Celles du moment présent, à dire
vrai, sont trop proches de nous pour souffrir encore une exacte analyse. La
guerre de 1914-1918 permet davantage le recul.
Chacun sait combien ces quatre années se sont montrées fécondes en
fausses nouvelles. Notamment, chez les combattants. C’est dans la société très
particulière des tranchées que leur formation semble la plus intéressante à
étudier.
Le rôle de la propagande et de la censure fut, à sa façon, considérable.
Mais exactement inverse de ce que les créateurs de ces institutions attendaient
d’elles. Comme l’a fort bien dit un humoriste : « l’opinion prévalait aux
tranchées que tout pouvait être vrai à l’exception de ce qu’on laissait
imprimer ». On ne croyait pas aux journaux ; aux lettres, guère plus ; car,
outre qu’elles arriv aient irrégulièrement, elles passaient pour très p.51
surveillées. D’où un renouveau prodigieux de la tradition orale, mère antique
des légendes et des mythes. Par un coup hardi, que n’eût jamais osé rêver le
plus audacieux des expérimentateurs, les gouvernements, abolissant les siècles
écoulés, ramenaient le soldat du front aux moyens d’information et à l’état
d’esprit des vieux âges, avant le journal, avant la feuille de nouvelles, avant le
livre.
Ce n’était pas, ordinairement, sur la ligne de feu que les rumeurs prenaient
naissance. Pour cela, les petits groupes y étaient trop isolés les uns des autres.
Le soldat n’avait point le droit de se déplacer sans ordre ; il ne l’eût fait,
d’ailleurs, le plus souvent qu’au péril de sa vie. Par mo ments, circulaient des
voyageurs intermittents : agents de liaison, téléphonistes réparant leurs lignes,
observateurs d’artillerie. Ces personnages considérables frayaient peu avec le
simple troupier. Mais il y avait aussi des communications périodiques,
beaucoup plus importantes. Elles étaient imposées par le souci de la
nourriture. L’agora de ce petit monde des abris et des postes de guet, ce furent
les cuisines. Là, une ou deux fois par jour, les ravitailleurs venus des divers
points du secteur, se retrouvaient et bavardaient entre eux ou avec les
cuisiniers. Ceux-ci savaient beaucoup, car placés au carrefour de toutes les
unités, ils avaient en outre le rare privilège de pouvoir quotidiennement
Marc BLOCH — Apologie pour l’Histoire ou Métier d’Historien 64
échanger quelques mots avec les conducteurs du train régimentaire, hommes
fortunés qui cantonnaient au voisinage des états-majors. Ainsi, pour un
instant, autour des feux en plein vent ou des foyers des roulantes, se nouaient,
entre des milieux singulièrement dissemblables, des liens précaires. Puis les
corvées s’ébranlaient par les pistes et les boyaux, et ramenaient jusqu’au plus
avant du front, avec leurs marmites, les renseignements vrais ou faux, presque
toujours déformés en tout cas, et prêts là-bas pour une nouvelle élaboration.
Sur les plans directeurs, un peu en arrière des traits enlacés qui dessinaient les
premières positions, on aurait pu ombrer de hachures une bande continue :
c’eût été la zone de formation des légendes.
Or, l’histoire a connu plus d’une société régie, en gros, par des condi tions
analogues ; à cette différence près, qu’au lieu d’être l’effet passager d’une
crise tout exceptionnelle, elles y représentaient la trame normale de la vie. Là
aussi, la transmission orale était presque la seule efficace. Là aussi, entre les
éléments très fragmentés, les liaisons s’opéraient pres que exclusivement par
des intermédiaires spécialisés, ou en des points de jonction définis.
Colporteurs, jongleurs, pèlerins, mendiants tenaient la place du petit peuple
errant des boyaux. Les rencontres régulières se produisaient dans les marchés
ou à l’occasion des fêtes religieuses. Ainsi par exemple, durant le haut moyen
âge. Faites à coup d’interrogatoires avec les passants pour informateurs, les
chroniques monastiques ressemblent beaucoup aux mémentos qu’auraient pu
tenir, s’ils e n avaient eu le goût, nos caporaux d’ordinaire. Ces sociétés -là ont
toujours été, pour les fausses nouvelles, un excellent bouillon de culture. Des
relations p.52 fréquentes entre les hommes rendent aisée la comparaison entre
les divers récits. Elles excitent le sens critique. Au contraire, on croit
fortement le narrateur qui, à longs intervalles, apporte par des chemins
difficiles les rumeurs lointaines.
III. — Essai d’une logique de la méthode critique
La critique du témoignage, qui travaille sur des réalités psychiques,
demeurera toujours un art de finesse. Il n’existe point pour elle de livre de
recettes. Mais c’est aussi un art rationnel qui repose sur la pratique
méthodique de quelques grandes opérations de l’esprit. Elle a, en un mot, sa
dialectique propre, qu’il convient de chercher à dégager.
*
Supposons que, d’une civilisation disparue, un seul objet subsiste ; qu’en
outre, les conditions de sa découverte interdisent de le mettre en rapport même
avec des traces étrangères à l’homme, telles que des sédimentations
Marc BLOCH — Apologie pour l’Histoire ou Métier d’Historien 65
géologiques (car, dans cette recherche des liaisons, la nature inanimée peut
avoir sa part). Il sera tout à fait impossible de dater ce vestige unique ni de se
prononcer sur son authenticité. On ne rétablit, en effet, jamais une date, on ne
contrôle et, en somme, on n’interprète jamais un document que par insertion
dans une série chronologique ou un ensemble synchrone. C’est en rapprochant
les diplômes mérovingiens tantôt entre eux, tantôt avec d’autres textes
différents, d’époque ou de nature, que Mabillon a fondé la diplomatique ; c’est
de la confrontation des récits évangéliques qu’est née l’exégèse. A la base de
presque toute critique s’inscrit un travail de comparaison.
Mais les résultats de cette comparaison n’ont rien d’automatique. Elle
aboutit, nécessairement, à déceler tantôt des ressemblances, tantôt des
différences. Or, selon les cas, l’accord d’un témoignage avec les témoi gnages
voisins peut imposer des conclusions exactement inverses.
*
Il faut considérer d’abord le cas élémentaire du récit. Dans ses Mémoires,
qui ont fait battre tant de jeunes coeurs, Marbot raconte, avec une grande
abondance de détails, un trait de bravoure dont il se donne pour le héros : à
l’en croir e, il aurait, dans le nuit du 7 au 8 mai 1809, traversé en barque les
flots démontés du Danube, alors en pleine crue, pour enlever sur l’autre bord
quelques prisonniers autrichiens. Comment vérifier l’anecdote ? En appelant à
la rescousse d’autres témoigna ges. Nous possédons les ordres, les carnets de
marche, les comptes rendus des armées en présence ; ils attestent que, durant
la fameuse nuit, le corps p.53 autrichien, dont Marbot prétend avoir trouvé les
bivouacs sur la rive gauche, occupait encore la rive opposée. De la
Correspondance même de Napoléon, il ressort, par ailleurs, que le 8 mai, les
hautes eaux n’avaient pas commencé. Enfin on a retrouvé une demande de
promotion établie le 30 juin 1809, par Marbot en personne. Parmi les titres
qu’il y invoque il ne souffle mot de son soi-disant exploit du mois précédent.
D’un côté, voilà donc les Mémoires, de l’autre, tout un lot de textes qui les
démentent. Il convient de départager ces irréconciliables témoins. Quelle
alternative jugera-t-on la plus vraisemblable ? Que sur le moment même, les
états-majors, l’Empereur lui -même, se soient trompés (à moins que, Dieu sait
pourquoi, ils aient sciemment altéré la réalité) ; que le Marbot de 1809, en mal
d’avancement, ait péché par folle modestie : ou que, beaucoup plus tard, le
vieux guerrier, dont les hâbleries sont, par ailleurs, notoires, ait donné un
nouveau croc-en-jambe à la vérité ? Personne assurément n’hésitera : les
Mémoires, une fois de plus, ont menti.
Ici donc, la constatation d’un désaccord a ruiné un des témoignages
opposés. Il fallait que l’un d’eux succombât. Ainsi l’exigeait le plus uni versel
des postulats logiques : qu’un événement puisse à la fois être et ne pas être, le
Marc BLOCH — Apologie pour l’Histoire ou Métier d’Historien 66
principe de contradiction l’interdit impitoyablement. Il se rencontre de pa r le
monde des érudits dont la bienveillance s’épuise à découvrir entre des
affirmations antagonistes, un moyen terme : c’est imiter le marmot qui,
interrogé sur le carré de 2, comme l’un de ses voi sins lui soufflait « 4 », et
l’autre « 8 », crut tomber juste en répondant « 6 ».
Restait ensuite à faire choix du témoignage rejeté et de celui qui devait
subsister. Une analyse psychologique en a décidé : chez les témoins, tout, à
tour, on a pesé les raisons présumées de la véracité, du mensonge ou de
l’erreu r. Il s’est trouvé, en l’espèce, que cette appréciation portait un caractère
d’évidence presque absolue. Elle ne manquera pas de se montrer, en d’autres
circonstances, affectée d’un beaucoup plus fort coefficient d’incertitude. Des
conclusions qui se fondent sur un délicat dosage de motifs supposent, de
l’infiniment probable au tout juste vraisemblable, une longue dégradation.
*
Mais voici maintenant des exemples d’un autre type.
Une charte, qui se dit du XIIe siècle, est écrite sur papier, alors que tous les
originaux de cette époque jusqu’ici retrouvés sont sur parchemin ; la forme
des lettres y apparaît très différente du dessin qu’on observe sur les autres
documents de même date ; la langue abonde en mots et en tours de style
étrangers à leur usage unanime. Ou bien, la taille d’un outil prétendument
paléolithique révèle des procédés de fabrication employés, à notre
connaissance, seulement en des temps beaucoup plus p.54 proches de nous.
Nous conclurons que la charte, que l’out il sont des faux. Comme
précédemment, le désaccord condamne. Mais pour des raisons d’une nature
très différente.
L’idée qui, cette fois, guide l’argumentation est que, dans une même
génération d’une même société, il règne une similitude de coutumes et de
techniques trop forte pour permettre à aucun individu de s’éloigner
sensiblement de la pratique commune. Nous tenons pour assuré qu’un
Français du temps de Louis VII traçait ses jambages à peu près comme ses
contemporains (7) ; qu’ il s’exprimait à peu près dans les mêmes termes ; qu’il
se servait des mêmes matières ; que, si un ouvrier des tribus magdaléniennes,
pour découper ses pointes d’os, avait disposé d’une scie mécanique, ses
camarades en auraient usé comme lui. Le postulat, en résumé est là d’ordre
sociologique. Confirmées, sans nul doute, dans leur valeur générale par une
constante expérience de l’humanité, les notions d’endos mose collective, de
pression du nombre, d’impérieuse imitation sur les quelles il repose, se
confondent au total avec le concept même de civilisation.
Marc BLOCH — Apologie pour l’Histoire ou Métier d’Historien 67
*
Il ne faut pas cependant que la ressemblance soit trop forte. Elle cesserait
alors de déposer en faveur du témoignage. Elle en prononcerait au contraire la
condamnation.
Quiconque a pris part à la bataille de Waterloo a su que Napoléon y fut
vaincu. Le témoin, trop original, qui nierait la défaite, nous le tiendrions pour
un faux témoin. Par ailleurs, que Napoléon ait été vaincu à Waterloo, nous
consentons qu’il n’y ait pas, en français, beaucoup de manières distinctes de le
dire, pour peu qu’on se borne à cette simple et grossière constatation. Mais
deux témoins, ou soi-disant tels, décrivent-ils la bataille exactement dans le
même langage ? Ou, fût-ce au prix d’une cer taine diversité d’expression,
exactement avec les mêmes détails ? On conclura sans hésiter que l’un des
deux a copié l’autre ou qu’ils copièrent tous deux un modèle commun. Notre
raison refuse, en effet, d’admettre que, placés nécessairement en des points
différents de l’espace et doués de facultés d’attention inégales, deux
observateurs aient pu noter, trait pour trait, les mêmes épisodes : que, parmi
les innombrables mots de la langue française, deux écrivains travaillant
indépendamment l’un de l’autre se soient fortuitement trouvés faire choix des
mêmes termes, pareillement assemblés, pour raconter les mêmes choses. Si les
deux récits se donnent pour pris directement à la réalité, il faut donc que l’un
d’eux, au moins, mente.
Considérez encore, sur deux monuments antiques, sculptées de part et
d’autre dans la pierre, ces deux scènes guerrières. Elles se rapportent à des
campagnes différentes. Elles sont représentées pourtant sous des p.55 traits
presque pareils. L’archéologue dira : l’un des deux artistes certainement a
plagié l’autre, à moins qu’ils ne se soient tous deux contentés de reproduire un
poncif d’école. Peu importe que les combats aient été séparés seulement par
un court intervalle ; qu’ils aient opposé peut -être des adversaires pris dans les
mêmes peuples — Égyptiens contre Hittites, Assur contre Élam. Nous nous
révoltons contre l’idée que, dans l’immense variété des attitudes humaines,
deux actions distinctes, à des moments divers, aient pu voir se renouveler
exactement les mêmes gestes. Comme témoignage sur les fastes militaires
qu’elle feint de retracer, l’une des deux images au moins — sinon les deux —
est proprement un faux.
Ainsi la critique se meut entre ces deux extrêmes : la similitude qui justifie
et celle qui discrédite. C’est que le hasard des rencontres a ses limites et que
l’accord social est de mailles, à tout prendre, assez lâche. En d’autres termes,
nous estimons qu’il y a dans l’univers et dans la société assez d’uniformité
pour exclure l’éventualité d’écarts trop marqués. Mais cette uniformité, telle
que nous nous la représentons, se tient à des caractères très généraux. Elle
suppose, pensons-nous, en quelque sorte elle englobe, aussitôt qu’on pénètre
plus avant dans le réel, un nombre de combinaisons possibles trop proche de
Marc BLOCH — Apologie pour l’Histoire ou Métier d’Historien 68
l’infini pour que leur répétition spontanée soit concevable : il y faut un acte
volontaire d’imitation. Si bien qu’au bout du compte, la critique du
témoignage s’appuie sur une instinctive métaphysique du semblable et du
dissemblable, de l’un et du multiple .
*
Reste, lorsque l’hypothèse de la copie s’est ainsi imposée, à fixer les
directions d’influence. Dans chaque couple, les deux documents ont -ils puisé
à une source commune ? A supposer que l’un d’eux, au contraire, soit
original, auquel reconnaître ce titre ? Parfois la réponse sera fournie par des
critères extérieurs, tels que, par exemple, les dates relatives, s’il est possible
de les établir. A défaut de ce secours, l’analyse psycholo gique, s’aidant des
caractères internes de l’objet ou le texte, reprendra ses droits.
Il va de soi qu’elle ne comporte pas de règles mécaniques. Faut -il, par
exemple, poser en principe, comme certains érudits semblent le faire, que les
remanieurs vont constamment multipliant les inventions nouvelles ; en sorte
que le texte plus sobre et le moins invraisemblable aurait toujours chance
d’être le plus ancien ? Cela est vrai quelquefois. D’ins cription en inscription,
on voit les chiffres des ennemis tombés sous les coups d’un roi d’Assyrie
s’enfle r démesurément. Mais il arrive aussi que la raison se rebelle. La plus
fabuleuse des Passions de Saint Georges est la première en date ; par la suite,
reprenant le vieux récit, les rédacteurs p.56 successifs en ont sacrifié d’abord tel
trait, puis tel autre, dont l’intempé rante fantaisie les choquait. Il y a bien des
façons différentes d’imiter. Elles varient selon l’individu, parfois selon des
modes communes à une génération. Pas plus qu’aucune autre attitude mentale,
elles ne sauraient se présupposer, sous prétexte qu’elles nous paraîtraient
« naturelles ».
Heureusement, les plagiaires se trahissent souvent par leurs maladresses.
Quand ils ne comprennent pas leur modèle, leurs contre-sens dénoncent la
fraude. Cherchent-ils à déguiser leurs emprunts ? La gaucherie de leurs
stratagèmes les perd. J’ai connu un lycéen qui, durant une composition, l’oeil
fixé sur le devoir de son voisin, en transcrivait soigneusement les phrases à
rebours. Avec beaucoup d’esprit de suite, il muait les sujets en attributs et
l’ actif au passif. Il ne réussit qu’à fournir à son professeur un excellent
exemple de critique historique.
Démasquer une imitation, c’est, là où nous croyons d’abord avoir affaire à
deux ou plusieurs témoins, n’en plus laisser subsister qu’un. Deux
contemporains de Marbot, le comte de Ségur et le général Pelet, ont donné du
prétendu passage du Danube un récit analogue au sien. Mais Ségur venait
après Pelet. Il l’a lu. Il n’a guère fait que le copier. Quant à Pelet, il a beau
avoir écrit avant Marbot ; il était son ami, il l’avait sans nul doute souvent
Marc BLOCH — Apologie pour l’Histoire ou Métier d’Historien 69
entendu évoquer ses fictives prouesses — car l’infatigable vantard se préparait
volontiers, en dupant ses familiers, à mystifier la postérité. Marbot reste donc
bien notre unique garant, puisque ses cautions apparentes n’ont parlé que
d’après lui. Lorsque Tite -Live reproduit Polybe, fût-ce en l’ornant, c’est
Polybe qui est notre seule autorité. Lorsque Éginhard, sous couleur de nous
peindre Charlemagne, démarque le portrait d’Auguste par Suétone, il n’y a
plus, au sens propre, de témoin du tout.
Il arrive enfin que, derrière le soi-disant témoin, un souffleur se cache qui
ne voulait point se nommer. Étudiant le procès des Templiers, Robert Lea a
observé que, lorsque deux accusés appartenant à deux maisons différentes
étaient interrogés par le même inquisiteur, on les voyait invariablement avouer
les mêmes atrocités et les mêmes blasphèmes. Venus de la même maison,
étaient-ils, au contraire, interrogés par des inquisiteurs différents ? Les aveux
cessent de concorder. La conclusion évidente est que le juge dictait les
réponses. C’est un trait dont les annales judiciaires fourniraient, j’imagine,
d’autres exemples.
*
Nulle part, sans doute, le rôle tenu dans le raisonnement critique, par ce
qu’on pourrait appeler le principe de ressemblance limitée, n’apparaît sous un
jour plus curieux qu’avec une des applications les plus neuves de la méthode :
la critique statistique.
J’étudie, je suppose, l’histoire des prix entre deux dates déterminé es, p.57
dans une société bien liée, que parcourent des courants d’échanges actifs.
Après moi, un second travailleur, puis un troisième entreprennent la même
recherche, mais à l’aide d’éléments qui, différents des miens, dif fèrent
également entre eux : autres livres de comptes, autres mercuriales. Chacun de
notre côté, nous établissons nos moyennes annuelles, nos nombres-indices à
partir d’une base commune, nos graphiques. Les trois courbes se recouvrent à
peu près. On en conclura que chacune d’elles fourn it du mouvement une
image sommairement exacte. Pourquoi ?
La raison n’est pas seulement que dans un milieu économique homogène
les grandes fluctuations des prix devaient nécessairement obéir à un rythme
sensiblement uniforme. Cette considération suffirait sans doute à frapper de
suspicion des courbes brutalement divergentes ; non à nous assurer que, parmi
tous les tracés possibles, celui que les trois graphiques s’accordent à donner
soit, parce qu’ils s’y accordent, forcément le vrai. Trois pesées, avec de s
balances pareillement faussées, fourniront le même chiffre, et ce chiffe sera
faux. Tout le raisonnement repose ici sur une analyse du mécanisme des
erreurs. De ces erreurs de détail, aucune des trois listes de prix ne saurait être
tenue pour exempte. En matière de statistique, elles sont à peu près
Marc BLOCH — Apologie pour l’Histoire ou Métier d’Historien 70
inévitables. Supposons même éliminées les fautes personnelles du chercheur
(sans parler de méprises plus grossières : qui de nous osera se dire sûr de
n’avoir jamais achoppé dans l’affreux dédale des ancienne s mesures ? ) si
merveilleusement attentif qu’on imagine l’érudit, il restera toujours les pièges
tendus par les documents eux-mêmes : certains prix ont pu être, par étourderie
ou mauvaise foi, inexactement inscrits ; d’autres seront exceptionnels (prix
« d’amis » par exemple, ou inversement prix de dupes) par là fort propres à
troubler les moyennes ; les mercuriales qui enregistraient les cours moyens
pratiqués sur les marchés n’auront pas toujours été dressées avec un soin
parfait. Mais sur un grand nombre de prix, ces erreurs se compensent. Car il
serait hautement invraisemblable qu’elles fussent toujours allées dans le
même sens. Si donc la concordance des résultats, obtenus à l’aide de données
différentes, les confirme les uns par les autres, c’est qu’ à la base la
concordance dans les négligences, les menues tromperies, les menues
complaisances nous paraît, à juste titre, inconcevable. Ce qu’il y a
d’irréductiblement divers dans les témoins a amené à conclure que leur accord
final ne peut venir que d’un e réalité dont l’unité foncière était, dans ce cas,
hors de doute.
*
Les réactifs de l’épreuve du témoignage ne sont pas faits pour être maniés
brutalement. Presque tous les principes rationnels, presque toutes p.58 les
expériences qui la guident, trouvent, pour peu qu’on les pousse à fond, leurs
limites dans des principes ou des expériences contraires. Comme toute logique
qui se respecte, la critique historique a ses antinomies, au moins apparentes.
Pour qu’un témoignage soit r econnu authentique, la méthode, on l’a vu,
exige qu’il présente une certaine similitude avec les témoignages voisins. A
appliquer, cependant, ce précepte à la lettre, que deviendrait la découverte ?
Car qui dit découverte, dit surprise, et dissemblance. Une science qui se
bornerait à constater que tout se passe toujours comme on l’attendait, la
pratique n’en serait guère profitable, ni amusante. On n’a pas retrouvé
jusqu’ici de charte rédigée en français (au lieu de l’être comme précédemment
en latin) qui soit antérieure à l’année 1204. Ima ginons que demain un
chercheur produise une charte française datée de 1180. Conclura-t-on que le
document est faux ? ou que nos connaissances étaient insuffisantes ?
Non seulement, d’ailleurs, l’impression d’une contradi ction entre un
témoignage nouveau et son entourage risque de n’avoir d’autre origine qu’une
temporaire infirmité de notre savoir. Mais il arrive que le désaccord soit
authentiquement dans les choses. L’uniformité sociale n’a pas tant de force
que certains individus ou petits groupes ne puissent y échapper. Sous prétexte
que Pascal n’écrivait pas comme Arnauld, que Cézanne ne peignait pas
Marc BLOCH — Apologie pour l’Histoire ou Métier d’Historien 71
comme Bouguereau, refusera-t-on d’admettre les dates reconnues des
Provinciales ou de la « Montagne Sainte Victoire » ? Arguera-t-on de faux les
plus anciens outils de bronze pour la raison que la plupart des gisements du
même temps ne nous donnent encore que des outils de pierre ?
Ces fausses conclusions n’ont rien d’imaginaire et la liste serait longue des
faits que la routine érudite a d’abord niés parce qu’ils étaient sur prenants :
depuis la zoolâtrie égyptienne, dont Voltaire s’égayait si fort, jusqu’aux
vestiges romains de l’ère tertiaire. A y mieux regarder cepen dant, le paradoxe
méthodologique n’est que de surface . Le raisonnement de ressemblance ne
perd pas ses droits. Il importe seulement qu’une plus exacte analyse discerne
les écarts possibles, les points de similitude nécessaires.
Car toute originalité individuelle a ses bornes. Le style de Pascal n’ap –
partient qu’à lui ; mais sa grammaire et le fonds de son vocabulaire sont de
son temps. Par l’emploi qu’elle fait d’une langue inusitée, notre charte
supposée de 1180 aura beau différer des autres chartes de même date jusqu’ici
connues. Pour qu’elle soit jugée re cevable, il faudra que son français se
conforme, en gros, à l’état du langage attesté, à cette époque, par les textes
littéraires ; que les institutions mentionnées correspondent à celles du
moment.
Aussi bien la comparaison critique bien entendue ne se satisfait pas p.59 de
rapprocher les témoignages sur un même plan de la durée. Un phénomène
humain est toujours le maillon d’une série qui traverse les âtres. Le jour où un
nouveau Vrain-Lucas, jetant sur la table de l’Académie une poignée
d’autographes, p rétendra nous prouver que Pascal inventa, avant Einstein, la
relativité généralisée, tenons-nous pour assurés d’a vance que les pièces seront
fausses. Ce n’est pas que Pascal fût incapable de trouver ce que ne trouvaient
pas ses contemporains. Mais la théorie de la relativité prend son point de
départ dans un long développement antérieur de spéculations mathématiques.
Si grand fût-il, aucun homme ne pouvait, par la seule force de son génie,
suppléer à ce travail des générations. Lorsque, par contre, devant les premières
découvertes de peintures paléolithiques, on vit certains savants en contester
l’authenticité ou la date, sous prétexte qu’un pareil art ne saurait avoir fleuri,
puis s’évanouir, ces sceptiques raisonnaient mal : il y a des chaînes qui se
brisent et les civilisations sont mortelles.
*
Quand on lit, écrit en substance le Père Delehaye, que l’Église célèbre le
même jour la fête de deux de ses serviteurs morts, tous deux, en Italie ; que la
conversion de l’un et de l ’autre fut amenée par la lecture de la Vie des Saints ;
qu’ils fondèrent chacun un ordre religieux sous le même vocable ; que ces
deux ordres, enfin, furent supprimés par deux papes homonymes, il n’est
Marc BLOCH — Apologie pour l’Histoire ou Métier d’Historien 72
personne qui ne soit tenté de s’écrier qu’un seul indi vidu, dédoublé par erreur,
a été inscrit au martyrologe sous deux noms divers. Il est bien vrai, pourtant,
que pareillement conquis à la vie religieuse par l’exemple de pieuses
biographies, saint Jean Colombini établit l’ordre des Jésuates et Ignace de
Loyola celui des Jésuites ; qu’ils moururent tous les deux un 31 juillet, le
premier près de Sienne en 1364, le second à Rome en 1556 ; que les Jésuates
furent dissous par le Pape Clément IX et la Compagnie de Jésus par Clément
XIV. L’exemple est piquant. Il n’est sans doute pas unique. Si jamais un
cataclysme ne laisse subsister de l’oeuvre philosophique de ces derniers siècles
que quelques maigres linéaments, combien de scrupules de conscience ne
préparent pas aux érudits de l’avenir l’existence de deux pense urs qui, anglais
l’un et l’autre et porteurs tous deux du nom de Bacon, s’accordèrent à faire
dans leurs doctrines une grande part à la connaissance expérimentale ? M.
Païs a condamné comme légendaires beaucoup d’anciennes traditions
romaines pour la seule raison, ou peu s’en faut, qu’on y voit ainsi repasser les
mêmes noms, associés à des épisodes assez semblables. N’en déplaise à la
critique du plagiat, dont l’âme est la négation des répétitions spon tanées
d’événements ou de mots, la coïncidence est une de ces bizarreries qui ne se
laisse pas éliminer de l’histoire.
p.60 Mais il ne saurait suffire de reconnaître en gros la possibilité de rencontres
fortuites. Réduite à cette simple constatation, la critique balancerait
éternellement entre le pour et le contre. Pour que le doute devienne instrument
de connaissance, il faut que, dans chaque cas particulier, puisse être pesé avec
quelque exactitude le degré de vraisemblance de la combinaison. Ici, la
recherche historique, comme tant d’autres dis ciplines de l’esprit, croise sa
route avec la grande voie royale de la théorie des probabilités.
*
Évaluer la probabilité d’un événement, c’est mesurer les chances qu’il a de
se produire. Cela posé, est-il légitime de parler de la possibilité d’un fait
passé ? Au sens absolu, évidemment non. L’avenir seul est aléatoire. Le passé
est un donné qui ne laisse plus de place au possible. Avant le coup de dé, la
probabilité pour que n’importe quelle face apparût était de un sur six ; une fois
le cornet vidé, le problème s’évanouit. Il se peut que nous hésitions plus tard,
si ce jour-là le trois ou bien le cinq était sorti. L’incertitude est alors en nous,
dans notre mémoire ou celle de nos témoins. Elle n’est pas dans les choses.
A bien l’analyser , pourtant, l’usage que la recherche historique fait de la
notion du probable n’a rien de contradictoire. L’historien qui s’in terroge sur la
probabilité d’un événement écoulé, que tente -t-il, en effet, sinon de se
transporter par un mouvement hardi de l’e sprit, avant cet événement même
pour en jauger les chances, telles qu’elles se présentaient à la veille de son
Marc BLOCH — Apologie pour l’Histoire ou Métier d’Historien 73
accomplissement ? La probabilité reste donc bien dans l’avenir. Mais la ligne
du présent ayant été, en quelque sorte, imaginairement reculée, c’ est un avenir
d’autrefois bâti avec un morceau de ce qui, pour nous, est actuellement le
passé. Si le fait a incontestablement eu lieu, ces spéculations n’ont guère la
valeur que de jeux métaphysiques. Quelle était la probabilité pour que
Napoléon naquît ? pour qu’Adolphe Hitler, soldat de 1914, échappât aux
balles françaises ? Il n’est pas interdit de se divertir à ces questions. A
condition de ne les prendre que, pour ce qu’elles sont réellement : de simples
artifices de langage, destinés à mettre en lumière, dans la marche de
l’humanité, la part de la contingence et de l’imprévisible. Elles n’ont rien à
voir avec la critique du témoignage. L’existence même du fait, au contraire,
semble-t-elle incertaine ? Doutons-nous, par exemple, qu’un auteur, sans avo ir
copié un récit étranger, puise se trouver en répéter spontanément beaucoup
d’épisodes et beaucoup de mots ; que le hasard seul ou je ne sais quelle
harmonie divinement préétablie suffisent à expliquer, des Protocoles des
Sages de Sion aux pamphlets d’ un obscur polémiste du Second Empire, une si
frappante ressemblance ? Selon que la coïncidence, avant que le récit ne fût
composé, p.61 devait paraître affectée d’un plus ou moins fort coefficient de
probabilité, nous en admettrons aujourd’hui ou nous en rejetterons la
vraisemblance.
Les mathématiques du hasard, cependant, reposent sur une fiction. Entre
tous les cas possibles, elles postulent, au départ, l’impartialité des conditions :
une cause particulière qui, d’avance, favoriserait l’un ou l’autre, se rait, dans le
calcul, comme un corps étranger. Le dé des théoriciens est un cube
parfaitement équilibré ; si, sous une de ses faces, on glissait un grain de
plomb, les chances des joueurs cesseraient d’être égales. Mais, en critique du
témoignage, presque tous les dés sont pipés. Car des éléments humains très
délicats interviennent constamment pour faire pencher la balance vers une
éventualité privilégiée.
Une discipline historique, à vrai dire, fait exception. C’est la linguis tique,
ou du moins celle de ses branches qui s’attache à établir les parentés entre les
langues. Très différente par sa portée des opérations proprement critiques,
cette recherche n’en a pas moins avec beaucoup d’entre elles, comme trait
commun, de s’efforcer de découvrir des filiati ons. Or les conditions sur
lesquelles elle raisonne sont exceptionnellement proches de la convention
primordiale d’égalité, familière à la théorie du hasard. Elle doit cette
prérogative aux particularités mêmes des phénomènes du langage. Non
seulement, en effet, le nombre immense des combinaisons possibles entre les
sons réduit à une valeur infime la probabilité de leur répétition fortuite, en
grande quantité, dans des parlers différents. Chose beaucoup plus importante
encore : quelques rares harmonies imitatives mises à part, les significations
attribuées à ces combinaisons sont tout à fait arbitraires. Que les associations
vocales très voisines tu ou tou (tu prononcé à la française ou à la latine)
servent à noter la deuxième personne, de toute évidence aucune liaison
Marc BLOCH — Apologie pour l’Histoire ou Métier d’Historien 74
d’images préalable ne l’impose. Si donc on constate qu’elles ont ce rôle, à la
fois, en français, en italien, en espagnol et en roumain ; si l’on observe, en
même temps, entre ces langues, une foule d’autres correspondances,
également irrationnelles : la seule explication sensée sera que le français,
l’italien, l’espagnol et le roumain ont une origine commune. Parce que les
divers possibles étaient, humainement, indifférents, un calcul de chances
presque pur a emporté la décision.
Mais il s’en faut de beaucoup que cette simplicité soit ordinaire.
Plusieurs diplômes d’un souverain médiéval, traitant d’affaires différentes,
reproduisent les mêmes mots et les mêmes tournures. C’est donc, affirment les
fanatiques de la « critique des styles », qu’un même notaire les a rédigés.
D’accord, si le hasard seul se trouvait en cause. Mais tel n’est point le cas.
Chaque société et, plus encore, chaque petit groupe professionnel a ses
habitudes de langage. Il ne suffisait donc pas de dénombrer les points de
similitude. Encore eût-il fallu distinguer, parmi eux, le rare de l’usuel. Seules,
les expressions vraiment exceptionnelles peuvent dénoncer un auteur : à
supposer, bien entendu, que les répétitions en soient p.62 assez nombreuses.
L’erreur est ici d’attribu er à tous les éléments du discours un poids égal :
comme si les variables coefficients de préférence sociale dont chacun d’eux se
trouve affecté n’étaient pas les grains de plomb qui contrarient l’équivalence
des chances.
Toute une école d’érudits s’est at tachée, depuis le début du XIXe siècle, à
étudier la transmission des textes littéraires. Le principe est simple : soit trois
manuscrits d’un même ouvrage : B, C, et D. On constate qu’ils présentent tous
trois les mêmes leçons, évidemment erronées (c’est la méthode des fautes, la
plus ancienne, celle de Lachmann). Ou bien, plus généralement, on y relève
les mêmes leçons, bonnes ou mauvaises, mais différentes pour la plupart de
celles des autres manuscrits (c’est le recen sement intégral des variantes,
préconisé par Dom Quentin). On décidera qu’ils sont « apparentés ».
Entendez, selon les cas, ou qu’ils ont été copiés les uns sur les autres, selon un
ordre qui reste à déterminer, ou qu’ils remontent tous par des filiations
particulières à un modèle commun. Il est bien certain, en effet, qu’une
rencontre aussi soutenue ne saurait être fortuite. Cependant deux observations,
dont on s’est avisé assez récemment, ont contraint la critique textuelle à
abandonner beaucoup de la rigueur, quasi-mécanique, de ses premières
conclusions.
Les copistes corrigeaient parfois leur modèle. Alors même qu’ils tra –
vaillaient indépendamment l’un de l’autre, des habitudes d’esprit com munes
ont dû, assez souvent, leur suggérer des conclusions pareilles. Térence
emploie quelque part le mot raptio qui est excessivement rare. Ne le
comprenant pas, deux scribes l’ont remplacé par ratio, qui fait contresens,
mais leur était familier. Avaient-ils besoin, pour cela, de se concerter ou de
s’imiter ? Voilà donc un genre de fautes qui, sur la « généalogie » des
Marc BLOCH — Apologie pour l’Histoire ou Métier d’Historien 75
manuscrits, est bien impuissant à rien nous apprendre. Il y a plus. Pourquoi le
copiste n’aurait -il jamais utilisé qu’un modèle unique ? Il ne lui était pas
interdit, quand il le pouvait, de confronter plusieurs exemplaires, afin de
choisir, de son mieux, parmi leurs variantes. Le cas a certainement été très
exceptionnel au moyen âge, dont les bibliothèques étaient pauvres ; beaucoup
plus fréquent, en revanche, selon toute apparence, dans l’antiquité. Sur les
beaux arbres de Jephté, qu’ il est d’usage de dresser au seuil des éditions
critiques, quelle place assigner à ces incestueux produits de plusieurs
traditions différentes ? Au jeu des coïncidences, la volonté de l’individu,
comme la pression des forces collectives, triche avec le hasard.
Ainsi, comme l’avait déjà vu avec Volney la philosophie du XVII Ie siècle,
la plupart des problèmes de la critique historique sont bien des problèmes de
probabilité ; mais tels que le calcul le plus subtil doit s’avouer incapable de les
résoudre. Ce n’est pas seulement que les données y sont d’une extraordinaire
complexité. En elles-mêmes, elles demeurent le plus souvent rebelles à toute
traduction mathématique. Comment chiffrer, par exemple, la faveur
particulière accordée par une société à un mot ou à p.63 un usage ? Nous ne
nous déchargerons pas de nos difficultés sur l’art de Fermat, de Laplace et
d’Émile Borel. Du moins, puisqu’il se place en quelque sorte à la limite
inaccessible de notre logique, pouvons-nous lui demander de nous aider, de
haut, à mieux analyser nos raisonnements et à les mieux conduire.
*
Quand on n’a pas soi -même pratiqué les érudits, on se rend mal compte
combien ils répugnent, d’ordinaire, à accepter l’innocence d’une coïn cidence.
Parce que deux expressions semblables se retrouvent dans la loi salique et
dans un édit de Clovis, n’a -t-on pas vu un honorable savant allemand affirmer
que la Loi devait être de ce prince ? Laissons la banalité des mots, de part et
d’autre employés. Une simple teinture d e la théorie mathématique aurait suffi
à prévenir le faux pas. Lorsque le hasard joue librement, la probabilité d’une
rencontre unique ou d’un petit nombre de rencontres est rarement de l’ordre
de l’impossible. Peu importe qu’elles nous paraissent étonnant es ; les
surprises du sens commun sont rarement des impressions de beaucoup de
valeur.
On peut s’amuser à calculer la probabilité du coup de hasard qui, dans
deux années différentes, fixe au même jour du même mois les morts de deux
personnages tout à fait distincts. Elle est de 1/365/2 1. Admettons maintenant
(malgré l’absurdité du postulat) comme certain d’avance que les fondations de
1 A supposer que les chances de mortalité pour chacun des jours de l’année soit égales. Ce qui
n’est pas exact (il y a une courbe annuelle de la mortalité) ; mais peut, sans inconvénients, être
postulé ici.
Marc BLOCH — Apologie pour l’Histoire ou Métier d’Historien 76
Jean Colombini et d’Ignace de Loyola dussent être supprimées par l’Église
romaine. L’examen des listes pontificales permet d’établir que la probabilité
pour l’abolition par deux papes du même nom était de 11/13. La probabilité
combinée à la fois d’une même date de jour et de mois pour les morts, et de
deux papes homonymes comme auteurs des condamnations, se place entre
1/103 et 1/106 1. Un parieur, sans doute, ne s’en contenterait pas. Mais les
sciences de la nature ne considèrent comme proches de l’irréalisable, à
l’échelle terrestre, que les p.64 possibilités de l’ordre de 10/15. On est, on le
voit, loin de compte. A bon droit, comme en témoigne l’exemple sûrement
attesté des deux saints.
Ce sont seulement les concordances accumulées dont la probabilité
devient pratiquement négligeable : car en vertu d’un théorème bien connu, les
probabilités des cas élémentaires se multiplient alors entre elles, pour donner
la probabilité de la combinaison et, les probabilités étant des fractions, leur
produit est par définition inférieur à ses composants. L’exemple est célèbre,
en linguistique, du mot bad qui, en anglais comme en persan, veut dire
« mauvais », sans que le terme anglais et le terme persan aient le moins du
monde une origine commune. Qui, sur cette correspondance unique,
prétendrait fonder une filiation pêcherait contre la loi tutélaire de toute
critique des coïncidences : seuls les grands nombres y ont droit de cité.
Les concordances ou discordances massives sont faites d’une multitude de
cas particuliers. Au total, les influences accidentelles se détruisent.
Considérons-nous, au contraire, chaque élément indépendamment des autres ?
L’action de ces variables ne peut plus être éliminée. Même si les dés ont été
truqués, le coup isolé demeurera toujours plus difficile à prévoir que l’issue de
la partie ; par suite, une fois joué, sujet à une beaucoup plus grande diversité
d’explica tions. C’est pourquoi, à mesure qu’elle pénètre plus avant dans le
détail, les vraisemblances de la critique vont en se dégradant. Il n’est, dans
l’Orestie, telle que nous la lisons aujourd’hui, presque aucun mot pris à part
que nous soyons sûrs de lire comme Eschyle l’avait écrit. N’en doutons pas,
néanmoins : dans son ensemble, notre Orestie est bien celle d’Eschyle. Il y a
plus de certitude dans le tout que dans ses composants.
Dans quelle mesure cependant, nous est-il permis de prononcer ce grand
mot de certitude ? La critique des chartes ne saurait atteindre à la certitude
1 Depuis la mort de Jean Colombini jusqu’à nos jours, 65 papes ont gouverné l’Église (y
compris la double et triple série du temps du Grand Schisme) ; 38 se sont succédé depuis la
mort d’Ignace. La première liste offre 55 Homonymes avec la seconde, o ù ces mêmes noms
sont répétés exactement 38 fois (les papes ayant, comme l’on sait, coutume de reprendre des
noms déjà honorés par l’usage). La probabilité pour que les Jésuites fussent supprimés par un
de ces papes homonymes était donc de 55/65 ou 11/13 ; pour les Jésuites, elle montait à 38/38
ou 1 ; autrement dit, elle devenait certitude. La probabilité combinée est de 11/13 x 1 ou
11/13. Enfin 1/365° ou 1/133.225 x 11/13 donne 11/1731.925, soit un peu plus de 1/157.447.
Pour être tout à fait exact, il faudrait tenir compte des durées respectives des pontificats. Mais
la nature de ce divertissement mathématique, dont l’unique objet est de mettre en lumière un
ordre de grandeur, m’a paru autoriser à simplifier les calculs.
Marc BLOCH — Apologie pour l’Histoire ou Métier d’Historien 77
« métaphysique », avouait déjà Mabillon. Il n’avait pas tort. C’est seulement
par simplification que nous substituons quelquefois à un langage de
probabilité un langage d’évidence. Mais, nous le savons aujourd’hui, mieux
qu’au temps de Mabillon, cette convention ne nous est point par ticulière. Il
n’est pas, au sens absolu du terme, « impossible » que la p.65 Donation de
Constantin ne soit authentique que ; la Germanie de Tacite — selon la lubie
de quelques érudits — ne soit un faux. Dans le même sens, il n’est pas
« impossible » non plus qu’en frappant au hasard le clavier d’une machine à
écrire, un singe ne se trouve fortuitement reconstituer, lettre par lettre, la
Donation ou la Germanie. « L’événement physiquement impossible », a dit
Cournot, « n’est autre chose que l’événement dont la probabilité est infiniment
petite. » En bornant sa part d’assurance à doser le probable et l’improbable, la
critique historique ne se distingue de la plupart des autres sciences du réel que
par un échelonnement des degrés sans doute plus nuancé.
*
Mesure-t-on toujours avec exactitude le gain immense que fut l’avènement
d’une méthode rationnelle de critique, appliquée au témoignage humain ?
Gain, j’entends non seulement pour la connaissance historique, pour la
connaissance tout court.
Naguère, à moins qu’on n’eût à l’avance des raisons bien fortes pour en
soupçonner de mensonge les témoins ou les narrateurs, tout fait affirmé était,
les trois quarts du temps, un fait accepté. Ne disons pas : il y a de cela très
longtemps. Lucien Febvre l’a, pour la Renaissance, excellemment montré : on
ne pensait pas, on n’agissait pas autrement à des époques assez voisines de
nous pour que leurs oeuvres maîtresses nous demeurent encore une vivante
nourriture. Ne disons pas : telle était, naturellement, l’attitude de cette foule
crédule dont, jusqu’aux jours où nous sommes, la masse pesante, mêlée
hélas ! de plus d’un demi -savant, menace constamment d’entraîner nos
fragiles civilisations vers d’affreux abîmes d’igno rances ou de folies. Les plus
fermes intelligences n’échappaient pas alors, elles ne pouvaient pas échapper
au préjugé commun. Racontait-on qu’une pluie de sang était tombée ? C’est
donc qu’il y a des pluies de sang. Mon taigne lisait-il dans ses chers Anciens
telle ou telle baliverne sur le pays dont les habitants naissent sans tête ou sur
la force prodigieuse du petit poisson rémora ? Il les inscrivait sans sourciller
parmi les arguments de sa dialectique ; si capable qu’il fût de démonter
ingénieusement le mécanisme d’un faux bruit, les idées reçues le trouvaient
beaucoup plus méfiant que les faits soi-disant attestés. Ainsi régnait, selon le
mythe rabelaisien, le vieillard Ouï-Dire. Sur le monde physique comme sur le
monde des hommes. Sur le monde physique peut-être plus encore que sur
celui des hommes. Car, instruit par une expérience plus directe, on doutait
plutôt d’un événement humain que d’un météore ou d’un prétendu accident de
Marc BLOCH — Apologie pour l’Histoire ou Métier d’Historien 78
la vie organique. Votre philosophie répugnait-elle au miracle ? Ou votre
religion aux miracles des autres religions ? Il vous fallait vous efforcer p.66
péniblement de découvrir à ces surprenantes manifestations des causes soidisant
intelligibles qui, en fait, actions démoniaques ou occultes influx,
continuaient d’adhérer à un système d’idées ou d’images complètement
étranger à ce que nous appellerions aujourd’hui pensée scientifique. Nier la
manifestation elle-même, une pareille audace ne venait guère à l’esprit.
Coryphée de cette école padouane si étrangère au surnaturel chrétien,
Pomponazzi ne croyait pas que des rois, fussent-ils oints du chrême de la
sainte Ampoule, pussent, parce qu’ils étaient rois, guérir les malades en les
touchant. Il ne contestait pourtant point les guérisons. Il en rendait compte par
une propriété physiologique, qu’il concevait héréditaire : le glorieux privilège
de la fonction sacrée était ramené aux vertus curatives d’une salive
dynastique.
Or, si notre image de l’univers a pu être, aujourd’hui, nettoyée de tant de
fictifs prodiges confirmés cependant, semblait-il, par l’accord des générations,
nous le devons assurément, avant tout, à la notion lentement dégagée d’un
ordre naturel, que commandent d’immuables lois. Mais cette notion même n’a
pu s’établir si solidement, les observations qui semblaient la contredire n’ont
pu être éliminées que grâce au patient travail d’une expérience poursuivie sur
l’homme même en tant que témoin. Nous sommes désormais capables à la
fois de déceler et d’expliquer les imperfections du témoignage. Nous avons
acquis le droit de ne pas le croire toujours, parce que nous savons mieux que
par le passé quand et pourquoi il ne doit pas être cru. Et c’est ainsi que les
sciences ont réussi à rejeter le poids mort de beaucoup de faux problèmes.
Mais la connaissance pure n’est pas ici, plus qu’ailleurs, détachée de la
conduite.
Richard Simon, dont le nom, dans la génération de nos fondateurs, a sa
place au premier rang, ne nous a pas laissé seulement d’admira bles leçons
d’exégèse. On le vit, un jour, employer l’acuité de son intelligence à sauver
quelques innocents, poursuivis par la stupide accusation du crime rituel. La
rencontre n’avait rien d’arbitraire. Des deux parts, le besoin de propreté
intellectuelle était le même. Un même instrument, chaque fois, permettait de
le satisfaire. Amenée constamment à se guider sur les rapports d’autrui,
l’action n’est pas moins intéressée que la re cherche à en peser l’exactitude.
Elle ne dispose pas, pour cela, de moyens différents. Disons mieux : ses
moyens sont ceux que l’érudition avait d’abord forgés. Dans l’art de diriger
utilement le doute, la pratique judiciaire n’a fait qu’emboîter le pas, non sans
retard, aux Bollandistes et aux Bénédictins. Et les psychologues eux-mêmes
ne se sont avisés de trouver dans le témoignage, directement observé et
provoqué, un objet de science que longtemps après que la trouble mémoire du
passé avait commencé d’être soumise à une épreuve raisonnée. En notre
époque, plus p.67 que jamais exposée aux toxines du mensonge et du faux bruit,
quel scandale que la méthode critique manque à figurer, fût-ce dans le plus
Marc BLOCH — Apologie pour l’Histoire ou Métier d’Historien 79
petit coin des programmes d’enseignements : car elle a cessé de n’être que
l’humble auxiliaire de quelques travaux d’atelier. El le voit s’ouvrir,
désormais, devant elle des horizons beaucoup plus vastes ; et l’histoire a le
droit de compter parmi ses gloires les plus sûres d’avoir ainsi, en éla borant sa
technique, ouvert aux hommes une route nouvelle vers le vrai et, par suite, le
juste.
*
* *
Marc BLOCH — Apologie pour l’Histoire ou Métier d’Historien 80
CHAPITRE IV
L’ANALYSE HISTORIQUE
I. — Juger ou comprendre ?
La formule du vieux Ranke est célèbre : l’historien ne se propose rien
d’autre que de décrire les choses « telles qu’elles se sont passées, wie es
eigentlich gewesen ». Hérodote l’avait dit avant lui : « raconter ce qui fut, ton
eonta ». Le savant, l’historien, en d’autres termes, est invité à s’effacer devant
les faits. Comme beaucoup de maximes, celle-là n’a peut -être dû sa fortune
qu’à son ambigu ïté. On y peut lire, modestement, un conseil de probité : tel
était, on n’en saurait douter, le sens de Ranke. Mais aussi un conseil de
passivité. En sorte que voilà, du même coup, soulevés deux problèmes : celui
de l’impartialité historique, celui de l’hi stoire comme tentative de
reproduction ou comme tentative d’analyse.
*
p.69 Mais y a-t-il donc un problème de l’impartialité ? Il ne se pose que
parce que le mot, à son tour, est équivoque.
Il existe deux façons d’être impartial : celle du savant et celle du juge.
Elles ont une racine commune, qui est l’honnête soumission à la vérité. Le
savant enregistre, bien mieux, il provoque l’expérience qui, peut -être,
renversera ses plus chères théories. Quel que soit le voeu secret de son coeur, le
bon juge interroge les témoins sans autre souci que de connaître les faits, tels
qu’ils furent. Cela est, des deux côtés, une obligation de conscience qui ne se
discute point.
Un moment vient cependant, où les chemins se séparent. Quand le savant
a observé et expliqué, sa tâche est finie. An juge, il reste encore à rendre sa
sentence. Imposant silence à tout penchant personnel, la prononce-t-il selon la
loi ? Il s’estimera impartial. Il le sera, en effet, au sens des juges. Non au sens
des savants. Car on ne saurait condamner ou absoudre sans prendre parti pour
une table des valeurs qui ne relève p.70 plus d’aucune science positive. Qu’un
homme en ait tué un autre est un fait, éminemment susceptible de preuve.
Mais châtier le meurtrier suppose qu’on tient le meurtre pour co upable : ce qui
n’est, à tout prendre, qu’une opinion sur laquelle toutes les civilisations ne
sont pas tombées d’accord.
Marc BLOCH — Apologie pour l’Histoire ou Métier d’Historien 81
Or longtemps l’historien a passé pour une manière de juge des Enfers,
chargé de distribuer aux héros morts l’éloge ou le blâme. Il fau t croire que
cette attitude répond à un instinct puissamment enraciné. Car tous les maîtres
qui ont eu à corriger des travaux d’étudiants savent combien ces jeunes gens
se laissent difficilement dissuader de jouer, du haut de leurs pupitres, les
Minos ou les Osiris. C’est plus que jamais le mot de Pascal : « Tout le monde
fait le dieu en jugeant : cela est bon ou mauvais. » On oublie qu’un jugement
de valeur n’a de raison d’être que comme la préparation d’un acte et de sens
seulement par rapport à un système de références morales, délibérément
accepté. Dans la vie quotidienne, les besoins de la conduite nous imposent cet
étiquetage, ordinairement assez sommaire. Là où nous ne pouvons plus rien, là
où les idéaux communément reçus diffèrent profondément des nôtres, il n’est
plus qu’un embarras. Pour séparer, dans la troupe de nos pères, les justes des
damnés, sommes-nous donc si sûrs de nous-mêmes et de notre temps ?
Élevant à l’absolu les critères, tout relatifs, d’un individu, d’un parti ou d’une
génération, quelle plaisanterie d’en infliger les normes à la façon dont Sylla
gouverna Rome ou Richelieu les États du roi Très Chrétien ! Comme
d’ailleurs rien n’est plus variable, par nature, que de pareils arrêts, soumis à
toutes les fluctuations de la conscience collective ou du caprice personnel,
l’histoire, en permettant trop souvent au palmarès de prendre le pas sur le
carnet d’expériences, s’est gratuitement donné l’air de la plus incer taine des
disciplines ; aux creux réquisitoires succèdent autant de vaines réhabilitations.
Robespierristes, anti-robespierristes, nous vous crions grâce : par pitié,
dites-nous, simplement, quel fut Robespierre.
Encore, si le jugement ne faisait que suivre l’explication, le lecteur en
serait quitte pour sauter la page. Par malheur, à force de juger, on finit,
presque fatalement, par perdre jusqu’au goût d’expliquer. Les passions du
passé mêlant leurs reflets aux partis pris du présent, l’humaine réalité n’est
plus qu’un tableau en blanc et en noir. Montaigne nous en avait déjà a verti :
« depuis que le jugement pend d’un côté, on ne peut se garder de contourner et
tordre la narration à ce biais ». Aussi bien, pour pénétrer une conscience
étrangère que sépare de nous l’intervalle des générations, il faut presque
dépouiller son propre moi. Pour lui dire son fait, il suffit de rester soi-même.
L’effort est assurément moins rude. Combien il est plus facile d’écrire pour ou
contre Luther que de scruter son âme ; de croire le pape Grégoire VII sur
l’Empereur Henri IV ou Henri IV sur p.71 Grégoire VII que de débrouiller les
raisons profondes d’un des plus grands drames de la civilisation occidentale !
Voyez encore, hors du plan individuel, la question des biens nationaux.
Rompant avec la législation antérieure, le gouvernement révolutionnaire
résolut de les vendre par parcelles et sans enchères. C’était sans conteste
compromettre gravement les intérêts du Trésor. Contre cette politique,
certains érudits, de nos jours, se sont véhémentement élevés. Quel courage, si
siégeant à la Convention, ils avaient osé y parler de ce ton ! Loin de la
guillotine, cette violence sans péril amuse. Mieux eût valu chercher ce que
voulaient, réellement, les hommes de l’an III. Ils souhaitaient, avant tout,
Marc BLOCH — Apologie pour l’Histoire ou Métier d’Historien 82
favoriser l’acquisition de la terre par le petit peup le des campagnes ; à
l’équilibre du budget, ils préféraient le soulagement des paysans pauvres,
garant de leur fidélité à l’ordre nouveau. Avaient -ils tort ou raison ?
Là-dessus, que m’importe la décision attardée d’un historien ? Nous lui
demandions seulement de ne pas s’hypnotiser sur son propre choix au point de
ne plus concevoir qu’un autre, jadis, eût été possible. La leçon du dévelop –
pement intellectuel de l’humanité est pourtant claire : les sciences sont
toujours montrées d’autant plus fécondes et, par suite, d’autant plus
serviables, finalement, à la pratique — qu’elles abandonnaient plus
délibérément le vieil anthropocentrisme du bien et du mal. On rirait
aujourd’hui d’un chimiste qui mettrait à part les méchants gaz, comme le
chlore, les bons comme l’oxygène. Mais, si la chimie à ses débuts avait adopté
ce classement, elle aurait fortement risqué de s’y enliser, au grand détriment
de la connaissance des corps.
*
Gardons-nous cependant de trop presser l’analogie. La nomenclature
d’une science des hommes aura toujours ses traits particuliers. Celle des
sciences du monde physique exclut le finalisme. Les mots de succès ou
d’échec, de maladresse ou d’habileté ne sauraient y tenir, au mieux, que le
rôle de fictions toujours grosses de dangers. Ils appartiennent au contraire, au
vocabulaire normal de l’histoire. Car l’histoire a affaire à des êtres capables,
par nature, de fins consciemment poursuivies.
On peut admettre qu’un chef d’armées, qui engage une bataille, s’efforce
ordinairement de la gagner. S’il la perd, les forces étant, de part et d’autre,
approximativement égales, il sera parfaitement légitime de dire qu’il a mal
manoeuvré. Cet accident lui était -il habituel ? On ne sortira pas du plus
scrupuleux jugement de fait en observant que ce n’était sans doute pas un bien
bon stratège. Soit encore une mutation monétaire, dont l’objet, était, je le
suppose, de favoriser les débiteurs aux dépens des créanciers. La qualifier
d’excellente ou de déplorable serait prendre parti en faveur p.72 d’un des deux
groupes ; — par suite, transporter arbitrairement, dans le passé, une notion
toute subjective du bien public. Mais imaginons que, d’aventure, l’opération
destinée à alléger le poids des dettes ait abouti pratiquement — cela s’est vu
— à un résultat opposé. « Elle échoua », disons-nous, sans rien faire par là que
de constater honnêtement une réalité. L’acte manqué est un des éléments
essentiels de l’évolution humaine. Comme de toute psychologie.
Il y a plus. Notre général a-t-il, par hasard, conduit volontairement ses
troupes à la défaite ? On n’hésitera pas à avancer qu’il a trahi : parce que tout
bonnement c’est ainsi que la chose s’appelle. Il y aurait de la part de l’histoire
une délicatesse un peu pédante à repousser le secours du simple et droit
Marc BLOCH — Apologie pour l’Histoire ou Métier d’Historien 83
lexique de l’usage commun. Restera ensuite à rechercher ce que la morale
commune du temps ou du groupe pensait d’un pareil acte.. La trahison peut
être, à sa façon, un conformisme : témoin les condottieres de l’ancienne Italie.
Un mot, pour tout dire, domine et illumine nos études : « comprendre ».
Ne disons pas que le bon historien est étranger aux passions ; il a du moins
celle-là. Mot, ne nous le dissimulons pas, lourd de difficultés ; mais aussi
d’espoirs. Mot surtout chargé d’amitié. Jusque dans l’action, no us jugeons
beaucoup trop. Il est si commode de crier « au poteau » ! Nous ne comprenons
jamais assez. Qui diffère de nous — étranger, adversaire politique — passe,
presque nécessairement, pour un méchant. Même pour conduire les
inévitables luttes, un peu plus d’intelligence des âmes serait nécessaire ; à plus
forte raison pour les éviter, quand il en est temps encore. L’histoire, à
condition de renoncer elle-même à ses faux airs d’ar change, doit nous aider à
guérir ce travers. Elle est une vaste expérience des variétés humaines, une
longue rencontre des hommes. La vie, comme la science, a tout à gagner à ce
que cette rencontre soit fraternelle.
II. — De la diversité des faits humains à l’unité des consciences
Comprendre, cependant, n’a rien d’une attitude de passivité. Pour faire une
science, il faudra toujours deux choses : une matière, mais aussi un homme.
La réalité humaine, comme celles du monde physique, est énorme et bigarrée.
Une simple photographie, à supposer même que l’idée de cette reproduction
mécaniquement intégrale eût un sens, serait illisible. Dira-t-on qu’entre le
passé et nous les documents interposent déjà un premier filtre ? Sans doute, ils
éliminent souvent à tort et à travers. Presque jamais, par contre, ils
n’organisent conformément aux besoins d’un entendement qui veut connaître.
Comme tout savant, comme tout cerveau qui simplement perçoit, l’historien
choisit et trie. En un mot, il analyse. Et d’abord, il découvre, pour les
rapprocher, les semblables.
*
p.73 J’ai sous les yeux une inscription funéraire romaine : texte d’un seul
bloc, établi dans un seul dessein. Rien de plus varié cependant que les
témoignages qui, pêle-mêle, y attendent le coup de baguette de l’érudit.
Nous attachons-nous aux faits de langage ? Les mots, la syntaxe diront
l’état du latin, tel qu’en ce temps et en ce lieu on s’efforçait de l’écrire et, par
transparence à travers cette langue demi-savante, nous laisserons entrevoir le
parler de tous les jours. Notre prédilection, au contraire, va-t-elle à l’étude des
Marc BLOCH — Apologie pour l’Histoire ou Métier d’Historien 84
croyances ? Nous sommes en plein coeur des espoirs d’outre -tombe. Au
système politique ? Un nom d’empereur, une date de magistrature nous
combleront d’aise. A l’économie ? L’épitaphe peut -être révèlera un métier
ignoré. Et j’en passe. Au lieu d’un document isolé, considérons maintenant,
connu par des documents nombreux et divers, un moment quelconque dans le
déroulement d’une civilisation. Des hommes qui vivaient alors, il n’en était
aucun qui ne participât presque simultanément à de multiples manifestations
de la vitalité humaine ; qui ne parlât et ne se fît entendre de ses voisins ; qui
n’eût ses dieux ; qui ne fût producteur, trafiquant ou simple consommateur ;
qui, faute de tenir un rôle dans les événements politiques, n’en s ubît du moins
les contrecoups. Toutes ces activités différentes, osera-t-on les retracer, sans
choix ni regroupement, dans l’enchevêtrement même où nous les présentent
chaque document ou chaque vie, individuelle ou collective ? Ce serait sacrifier
la clarté non à l’ordre véritable du réel — qui est fait de naturelles affinités et
de liaisons profondes — mais à l’ordre purement apparent du synchronisme.
Un carnet d’expériences ne se confond pas avec le journal, minute par minute,
de ce qui se passe dans le laboratoire.
Aussi bien, quand, dans le cours de l’évolution humaine, nous croyons
discerner entre certains phénomènes ce que nous appelons une parenté,
qu’entendons -nous par là, sinon, que chaque type d’institutions, de croyances,
de pratiques ou même d’é vénements, ainsi distingué, nous paraît exprimer une
tendance particulière, et jusqu’à un certain point, stable, de l’individu ou de la
société ? Niera-t-on, par exemple, qu’à travers tous les contrastes il n’y ait
entre les émotions religieuses quelque chose de commun ? Il en résulte
nécessairement qu’on comprendra tou jours mieux un fait humain, quel qu’il
soit, si on possède déjà l’intelligence d’autres faits de même sorte. L’usage
que le premier âge féodal faisait de la monnaie, comme étalon des valeurs
beaucoup plutôt que comme moyen de paiement, différait profondément des
normes fixées par l’éco nomie occidentale des environs de 1850 ; entre le
régime monétaire du milieu du dix-neuvième siècle et le nôtre, les contrastes à
leur tour ne sont guère moins vifs. Un érudit pourtant, qui n’aurait rencontré la
p.74 monnaie que vers l’an mil, je ne pense pas qu’il parviendrait aisément à
saisir les originalités mêmes de son emploi à cette date. C’est ce qui justifie
certaines spécialisations, en quelque sorte, verticales : dans le sens, cela va de
soi, infiniment modeste, où les spécialisations sont jamais légitimes,
c’est -à-dire comme remèdes contre le manque d’étendue de notre esprit et la
brièveté de nos destins.
Il y a plus. A négliger d’ordonner rationnellement une matière qui nous est
livrée toute brute, on n’aboutirait, en fin de compte, qu’à nier le temps ; par
suite, l’histoire même. Car ce stade du latin, saurons -nous le comprendre si
nous le détachons du développement antérieur de la langue ? Cette structure
de la propriété, ces croyances n’étaient pas, assurément, des commencements
absolus. Dans la mesure où leur détermination s’opère du plus ancien au plus
récent, les phénomènes humains se commandent avant tout par chaînes de
Marc BLOCH — Apologie pour l’Histoire ou Métier d’Historien 85
phénomènes semblables. Les classer par genres, c’est donc mettre à nu des
lignes de force d’une efficacité capitale.
Mais, s’écrieront certains, les distinctions que vous établissez ainsi, en
tranchant à travers la vie même, elles ne sont que dans votre intelligence, elles
ne sont pas dans la réalité, où tout s’emmêle. Vous usez donc
d’ » abstraction ». D’accord. Pourquoi avoir peur des mots ? Aucune science
ne saurait se dispenser d’abstraction. Pas plus, d’ailleurs, que d’imagination. Il
est significatif, soit dit en passant, que les mêmes esprits qui prétendent bannir
la première manifestent généralement envers la seconde une égale mauvaise
humeur. C’est, des deux parts, le même positivisme mal compris. Les sciences
de l’homme ne font pas exception. En quoi la fonction chloro phylienne
est-elle plus « réelle », au sens de l’extrême réalisme, que la fonction
économique ? Seules les classifications qui se reposeraient sur de fausses
similitudes seraient funestes. Affaire à l’historien d’éprouver sans cesse les
siennes, pour mieux prendre conscience de leurs raisons d’être et, s’il y a lieu,
les réviser. Dans leur commun effort pour cerner le réel, elles peuvent
d’ailleurs partir de points de vue très différents.
Voici, par exemple, l’ » histoire du droit ». L’enseignement et le manuel,
qui sont d’admirables instruments de sclérose, ont vulgarisé le nom. Que
recouvre-t-il cependant ? Une règle de droit est une norme sociale, explicitement
impérative ; sanctionnée, en outre, par une autorité capable d’en
imposer le respect à l’ai de d’un système précis de contraintes et de peines.
Pratiquement, de pareils préceptes peuvent régir les activités les plus
différentes. Jamais ils ne sont seuls à les commander : nous obéissons
constamment, dans notre conduite journalière, à des codes moraux,
professionnels, mondains, souvent autrement impérieux que le Code tout
court. Les frontières de celui-ci oscillent d’ailleurs sans cesse ; et, pour y être
ou non insérée, une obligation socialement reconnue, si elle peut en recevoir
plus ou moins de force ou de clarté, ne change évidemment pas de nature. Le
droit, au sens strict du mot, est donc l’enveloppe p.75 formelle de réalités en
elles-mêmes beaucoup trop variées pour fournir avec profit l’objet d’une étude
unique ; et il n’épuise aucune d’elles . La famille, je suppose — qu’il s’agisse
de la petite famille matrimoniale d’aujourd’hui, en état de perpétuelles
systoles et diastoles, ou du grand lignage médiéval, cette collectivité cimentée
par un si tenace réseau de sentiments et d’in térêts — suffira-t-il jamais, pour
en pénétrer vraiment la vie, d’énumérer les uns après les autres les articles de
n’importe quel droit familial ? On semble parfois l’avoir cru : avec quels
décevants résultats, l’impuissance où nous demeurons encore aujourd’hui de
retracer l’intime évolution de la famille française le dénonce assez.
Pourtant, il y a bien, dans la notion du fait juridique comme distinct des
autres, quelque chose d’exact. C’est qu’au moins dans beaucoup de sociétés,
l’application et, dans une large mesure , l’élaboration même des règles de droit
ont été l’oeuvre propre d’un groupe d’hommes relativement spécialisé et, dans
ce rôle (que ses membres pouvaient, cela va de soi, combiner avec d’autres
Marc BLOCH — Apologie pour l’Histoire ou Métier d’Historien 86
fonctions sociales), suffisamment autonome pour posséder ses traditions
propres et, souvent, jusqu’à la pratique d’une méthode de raisonnement
particulière. L’histoire du droit, en somme, pourrait bien n’avoir d’existence
séparée que comme l’histoire des juristes : ce qui n’est pas, pour une branche
d’une science des hommes, une si mauvaise façon d’exister. Entendue en ce
sens, elle jette sur des phénomènes très divers, mais soumis à une action
humaine commune, des lueurs, dans leur champ nécessairement limité, très
révélatrices.
Un tout autre genre de division est représenté par la discipline qu’on s’est
habitué à nommer « géographie humaine ». Ici, l’angle, de visée n’est pas
demandé à l’action d’une mentalité de groupe (comme c’est le cas, sans
qu’elle s’en doute toujours, pour l’histoire du droit). Il n’est pas pri s non plus,
à l’exemple de l’histoire religieuse ou de l’histoire écono mique, dans la nature
spécifique d’un fait humain : croyances, émotions, effusions du coeur, espoirs
et tremblements qu’inspire l’image de forces transcendantes à l’humanité ;
efforts pour satisfaire et organiser les besoins matériels. L’enquête se centre
sur un type de liaisons communes à un grand nombre de phénomènes sociaux.
L’ « anthropogéographie » étudie les sociétés dans leurs relations avec le
milieu physique : échanges à double. sens, cela va de soi, où l’homme sans
cesse agit sur les choses en même temps que celles-ci sur lui. Dans ce cas
encore, on n’a donc rien de plus ni rien de moins qu’une perspective, dont la
légitimité se prouve par sa fécondité, mais que d’autres perspec tives devront
compléter. Tel est bien, en effet, en tout ordre de recherche, le rôle de
l’analyse. La science ne décompose le réel qu’afin de mieux l’observer, grâce
à un jeu de feux croisés dont les rayons constamment se combinent et
s’interpénè trent. Le danger commence seulement quand chaque projecteur
prétend à lui seul tout voir ; quand chaque canton du savoir se prend pour une
patrie.
p.76 Une fois de plus cependant, méfions-nous de postuler entre les sciences
de la nature et une science des hommes, je ne sais quel parallélisme faussement
géométrique. Dans la vue que j’ai de ma fenêtre, chaque savant prend
son bien, sans trop s’occuper de l’ensemble. Le physicien explique le bleu du
ciel ; le chimiste, l’eau du ruisseau ; le botaniste, l’herbe. Le soi n de
recomposer le paysage tel qu’il m’apparaît et m’émeut, ils le laissent à l’art, si
le peintre ou le poète veulent bien s’en charger. C’est que le paysage, comme
unité, existe seulement dans ma conscience. Or, le propre de la méthode
scientifique, comme ces formes du savoir la pratiquent et, par leur succès, la
justifient, est d’abandonner délibérément le contemplateur, pour ne plus
vouloir connaître que les objets contemplés. Les liens que notre esprit tisse
entre les choses leur paraissent arbitraires ; elles les brisent, de parti pris, pour
rétablir une diversité à leur gré plus authentique. Déjà cependant, le monde
organique pose à ses analystes des problèmes singulièrement plus délicats. Le
biologiste peut bien, pour plus de commodité, étudier à part la respiration, la
digestion, les fonctions motrices : il n’ignore pas que, par dessus tout cela, il y
Marc BLOCH — Apologie pour l’Histoire ou Métier d’Historien 87
a l’individu dont il doit rendre compte. Mais les difficultés de l’histoire sont
encore d’une autre essence. Car pour matière, elle a précisément, en dernier
ressort, des consciences humaines. Les rapports qui se nouent à travers
celles-ci, les contaminations, voire les confusions dont elles sont le terrain
constituent, à ses yeux, la réalité même.
Or, homo religiosus, homo oeconomicus, homo politicus, toute cette
kyrielle d’hommes en us dont on pourrait, à plaisir, allonger la liste, le péril
serait grave de les prendre pour autre chose que ce qu’ils sont en vérité : des
fantômes commodes, à condition de ne pas devenir encombrants. Le seul être
de chair et d’os est l’homme, sans plus, qui réunit à la fois tout cela.
Certes les consciences ont leurs cloisons intérieures, que certains d’entre
nous se montrent particulièrement habiles à élever. Gustave Lenôtre s’étonnait
inlassablement de trouver parmi les Terroristes tant d’excel lents pères de
famille. Même si nos grands révolutionnaires avaient été les authentiques
buveurs de sang dont la peinture chatouillait si agréablement un public
douillettement embourgeoisé, cette stupeur n’en per sisterait pas moins à trahir
une psychologie assez courte. Que d’hommes mènent, sur trois ou quatre
plans différents, plusieurs vies qu’ils souhaitent distinctes et parviennent
quelquefois à maintenir telles ?
De là, cependant, à nier l’unité foncière du moi et les consta ntes interpénétrations
de ses diverses attitudes, il y a loin. Étaient-ils l’un pour l’autre
deux étrangers, Pascal mathématicien et Pascal chrétien ? Ne croisaient-ils
jamais leurs chemins, le docte médecin François Rabelais et maître
Alcofribas, de pantagruélique mémoire ? Lors même que les rôles
alternativement tenus par l’acteur unique semblent s’opposer aussi
brutalement que les personnages stéréotypés d’un mélodrame, il se peut qu’à y
bien regarder cette antithèse soit seulement le masque d’une p.77 solidarité plus
profonde. On s’est gaussé de l’élégiaque Florian qui, paraît -il, battait ses
maîtresses. Peut-être ne répandait-il dans ses vers tant de douceur que pour
mieux se consoler de ne pas réussir à en mettre davantage dans sa conduite.
Quand le marchand médiéval après avoir, à longueur de journée, violé les
commandements de l’Église sur l’usure et le juste prix allait s’agenouiller
benoîtement devant l’image de Notre -Dame, puis, au soir de sa vie,
accumulait les pieuses et aumônières fondations ; quand le grand
manufacturier des « temps difficiles » bâtissait des hôpitaux avec l’argent
épargné sur les misérables salaires d’enfants en gue nilles, cherchaient-ils
seulement, l’un et l’autre, comme on le dit d’ordi naire, à contracter contre les
foudres célestes une assez basse assurance, ou bien, par ces explosions de foi
ou de charité, ne satisfaisaient-ils pas aussi, sans trop se l’exprimer, les secrets
besoins du coeur, que la dure pratique quotidienne les avait condamnés à
refouler ? Il est des contradictions qui ressemblent fort à des évasions.
Passe-t-on des individus à la société ? Comme celle-ci, de quelque façon
qu’on la considère, ne saurait être après tout autre chose, ne disons pas qu’une
Marc BLOCH — Apologie pour l’Histoire ou Métier d’Historien 88
somme (ce serait, sans doute, trop peu dire), du moins qu’un produit de
consciences individuelles, on ne s’étonnera pas d’y retrouver le même jeu de
perpétuelles interactions. C’est un fait certain que, du XI Ie siècle à la Réforme
au moins, les communautés de tisserands constituèrent un des terrains
privilégiés des hérésies. Voilà assurément une belle matière pour une fiche
d’histoire religieuse. Rangeons donc soigneusement ce bout de carton dans
son tiroir. Dans les casiers voisins étiquetés, cette fois, « histoire
économique », précipitons une seconde moisson de notes. Croirons-nous en
avoir terminé, par là, avec ces remuantes petites sociétés de la navette ? Il
nous restera encore à les expliquer, puisqu’un de leurs traits fondamentaux fut
non de faire coexister le religieux avec l’économique, mais de l es entrelacer.
Frappé par « cette sorte de certitude, de sécurité, d’assiette morale », dont
quelques générations venues immédiatement avant la nôtre semblent avoir
joui avec une si étonnante plénitude, Lucien Febvre en découvre, par dessus
tout, deux raisons : l’empire sur les intelligences du système cosmologique de
Laplace et « l’anormale fixité » du régime monétaire. Point de faits humains,
de nature en apparence plus opposée que ceux-là. Ils collaborèrent pourtant à
donner à l’attitude mentale d’un gr oupe sa tonalité entre toutes caractéristique.
Sans doute, pas plus qu’au sein de n’importe quelle conscience person –
nelle, ces rapports à l’échelle collective ne sont simples. On n’oserait plus
écrire aujourd’hui, tout uniment, que la littérature est « l’ expression de la
société ». Du moins ne l’est -elle nullement au sens où un miroir « exprime »
l’objet reflété. Elle peut traduire des réactions de défense aussi bien qu’un
accord. Elle charrie, presque inévitablement, un grand nombre de thèmes
hérités, de mécanismes formels appris dans l’atelier, p.78 d’anciennes
conventions esthétiques, qui sont autant de causes de retardement. « A la
même date », écrit avec sagacité H. Focillon, « le politique, l’économique,
l’artistique n’occupent pas — [je préférerais, « n’occupent pas forcément »]
— la même position sur leurs courbes respectives ». Mais c’est de ces
décalages, précisément, que la vie sociale tient son rythme presque toujours
heurté. De même, chez la plupart des individus, les diverses âmes, pour parler
le langage pluraliste de l’antique psychologie, ont rarement un âge identique :
combien d’hommes mûrs conservent encore des coins d’enfance !
Michelet expliquait, en 1837, à Sainte-Beuve : « Si je n’avais fait entrer
dans la narration que l’histoire pol itique, si je n’avais point tenu compte des
éléments divers de l’histoire (religion, droit, géographie, littérature, art, etc …)
mon allure eût été tout autre. Mais il fallait un grand mouvement vital, parce
que tous ces éléments divers gravitaient ensemble dans l’unité du récit. » En
18001, Fustel de Coulanges, à son tour, disait à ses auditeurs de la Sorbonne :
« Supposez cent spécialistes se partageant, par lots, le passé de la France !
1 [css : coquille, mais la bonne date ? Fustel de Coulanges (1830-1889) entre à la Sorbonne en
1875 ; de toutes façons, coquille bienvenue pour recommander la lecture, sur l’encyclopédie
de l’Agora, des pages sur Fustel de Coulanges : sa biographie par Ch. Langlois, une autre
biographie par Henri Sée, et différents textes de l’historien].
Marc BLOCH — Apologie pour l’Histoire ou Métier d’Historien 89
croyez-vous qu’à la fin ils aient fait l’his toire de la France ? J’en doute
beaucoup. Il leur manquera au moins le lien des faits : or, ce lien aussi est une
vérité historique. » « Mouvement vital », « lien » : l’opposition des images est
significative. Michelet pensait, sentait sous les espèces de l’organique ; fils
d’un âge auquel l’univers newtonien semblait donner le modèle achevé de la
science, Fustel recevait ses métaphores de l’espace. Leur accord fondamental
n’en rend qu’un son plus plein. Ces deux grands historiens étaient trop grands
pour l’ignorer : pas plus qu’un individu, une civilisation n’a rien d’un jeu de
patience, mécaniquement assemblé ; la connaissance des fragments, étudiés
successivement, chacun pour soi, ne procurera jamais celle du tout ; elle ne
procurera même pas celle des fragments eux-mêmes.
Mais le travail de recomposition ne saurait venir qu’après l’analyse.
Disons mieux : il n’est que le prolongement de l’analyse, comme sa raison
d’être. Dans l’image primitive, contemplée plutôt qu’observée, comment
eût-on discerné des liaisons, puisque rien n’était distinct ? Leur réseau délicat
ne pouvait apparaître qu’une fois les faits d’abord classés par lignées
spécifiques. Aussi bien, pour demeurer fidèle à la vie dans le constant
entrecroisement de ses actions et réactions, il n’est nullement néces saire de
prétendre l’embrasser tout entière, par une effort ordinairement trop vaste
pour les possibilités d’un seul savant. Rien de plus légitime, rien souvent de
plus salutaire que de centrer l’étude d’une société sur un de ses aspects
particuliers, ou, mieux encore, sur un des problèmes précis que soulève tel ou
tel de ces aspects : croyances, économie, structure des classes ou des groupes,
crises politiques… Par ce choix raisonné, les problèmes ne seront pas
seulement, à l’ordinaire, plus fermement po sés : il n’est pas jusqu’aux faits de
contact et d’échange qui ne ressortiront avec plus de clarté. A condition,
simplement, de vouloir les découvrir. p.79 Ces grands marchands de l’Europe
de la Renaissance, vendeurs de draps ou d’épices, accapareurs de cu ivre, de
mercure ou d’alun, banquiers des empereurs et des rois, souhaitez -vous les
connaître vraiment, dans leur marchandise même ? Souvenez-vous qu’ils se
faisaient peindre par Holbein, qu’ils lisaient Érasme ou Luther. L’attitude du
vassal médiéval envers son seigneur, il faudra pour la comprendre vous
informer aussi de son attitude envers son Dieu. L’historien ne sort jamais du
temps ; mais par une oscillation nécessaire, que déjà le débat sur les origines
nous a mise sous les yeux, il y considère tantôt les grandes ondes de phénomènes
apparentés qui traversent, de part en part, la durée, tantôt le moment
humain où ces courants se resserrent dans le noeud puissant des consciences.
III. — La nomenclature
Ce serait pourtant peu de chose que de se borner à discerner dans un
homme ou une société les principaux aspects de leur activité. A l’in térieur de
chacun de ces grands groupes de faits, un nouveau et plus délicat effort
Marc BLOCH — Apologie pour l’Histoire ou Métier d’Historien 90
d’analyse est nécessaire. Il faut distinguer les diver ses institutions qui
composent un système politique, les diverses croyances, pratiques, émotions
dont une religion est faite. Il faut, dans chacune de ces pièces et dans les
ensembles même, caractériser les traits qui tantôt les rapprochent, tantôt les
écartent des réalités de même ordre… Problème de classement inséparable, à
l’expérience, du problème fondamental de la nomenclature.
Car toute analyse veut d’abord, comme outil, un langage approprié ; un
langage capable de dessiner avec précision les contours des faits, tout en
conservant la souplesse nécessaire pour s’adapter progressivement aux
découvertes, un langage surtout sans flottements ni équivoques. Or c’est là où
le bât nous blesse, nous autres historiens. Un écrivain d’esprit aigu, qui ne
nous aime guère, l’a bien vu : « Ce moment capital des définitions et des
conventions nettes et spéciales qui viennent remplacer les significations
d’origine confuse et statistique n’est pas arrivé pour l’his toire. » Ainsi parle
M. Paul Valéry. Mais il est vrai que cette heure d’exac titude n’est pas encore
arrivée, est-il impossible qu’elle sonne un jour ? Et, d’abord, pourquoi se
montre-t-elle si lente à sonner ?
*
La chimie s’est forgé son matériel de signes. Voire ses mots : « gaz » est,
si je ne me trompe, un des rares vocables authentiquement inventés que
possède la langue française. C’est que la chimie avait le grand avan tage de
s’adresser à des réalités incapables, par nature, de se nommer elles -mêmes. Le
langage de la perception confuse, qu’elle a rejeté, n’était p.80 pas moins
extérieur aux choses et, en ce sens, moins arbitraire que celui de l’observation
classée et contrôlée, qu’elle lui a substitué : qu’on dise vitriol ou acide
sulfurique, le corps n’y est jamais pour rien. Il en va tout autreme nt d’une
science de l’humanité. Pour donner des noms à leurs actes, à leurs croyances
et aux divers aspects de leur vie de société, les hommes n’ont pas attendu de
les voir devenir l’objet d’une recherche désintéressée. Son vocabulaire,
l’histoire le reçoi t donc, pour la plus grande part, de la matière même de son
étude. Elle l’accepte, déjà fatigué et déformé par un long emploi ; ambigu
d’ailleurs, souvent dès l’origine, comme tout système d’expressions qui n’est
pas issu de l’effort sévèrement concerté des techniciens.
Le pis est que ces emprunts mêmes manquent d’unité. Les documents
tendent à imposer leur nomenclature ; l’historien, s’il les écoute, écrit sous la
dictée d’une époque chaque fois différente. Mais il pense d’autre part,
naturellement, selon les catégories de son propre temps ; par suite, avec les
mots de celui-ci. Quand nous parlons de patriciens, un contemporain du vieux
Caton nous eût compris ; l’auteur par contre, qui évoque le rôle de la
« bourgeoisie » dans les crises de l’Empire romai n, comment traduirait-il en
Marc BLOCH — Apologie pour l’Histoire ou Métier d’Historien 91
latin le nom ou l’idée ? Ainsi deux orientations distinctes se partagent,
presque nécessairement, le langage de l’histoire. Voyons -les tour à tour.
*
Reproduire ou calquer la terminologie du passé peut paraître, au premier
abord, une démarche assez sûre. Elle se heurte, pourtant, dans l’application à
de multiples difficultés.
C’est d’abord que les changements des choses sont loin d’entraîner
toujours des changements parallèles, dans leurs noms. Telle est la suite
naturelle du caractère traditionaliste inhérent à tout langage, comme de la
faiblesse d’invention dont souffrent la plupart des hommes.
L’observation vaut même pour l’outillage, sujet pourtant à des modi –
fications ordinairement assez tranchées. Quand mon voisin me dit : « Je sors
en voiture », dois-je comprendre qu’il parle d’un véhicule à cheval ou d’une
automobile ? Seule l’expérience que je puis avoir, à l’avance, de sa remise ou
de son garage me permettra de répondre. Aratrum désignait, en principe,
l’instrument de labour sans roues ; carruca, celui qui en était pourvu. Comme,
cependant, le premier apparut avant le second, serai-je assuré, si je rencontre
dans un texte le vieux mot, qu’il n’a pas été simplement maintenu à un nouvel
outil ? Inversement, Mathieu de Dombasle a appelé « charrue » l’instrument
qu’il avait imaginé et qui, privé de roues, était, au vrai, un araire.
p.81 Combien, toutefois, cet attachement au nom hérité n’apparaît -il pas
plus fort dès qu’on considère des réalités d’un ordre moins matériel ? C’est
que les transformations, en pareil cas, s’opèrent presque toujours trop
lentement pour être perceptibles aux hommes mêmes qu’elles affectent. Ils
n’éprouvent pas le besoin de changer l’étiquette parce que le change ment du
contenu leur échappe. Le mot latin servus, qui a donné en français serf, a
traversé les siècles. Mais au prix de tant d’altérations succes sives dans la
condition ainsi désignée qu’entre le servus de l’ancienne Rome et le serf de la
France de saint Louis, les contrastes l’emportaien t de beaucoup sur les
ressemblances. Aussi les historiens ont-ils généralement pris le parti de
réserver « serf » au moyen âge. S’agit -il de l’anti quité ? Ils parlent
« d’esclaves ». Autrement dit, au décalque ils préfèrent, en l’occurrence,
l’équivalen t. Non sans sacrifier à l’exactitude intrinsèque du langage un peu
de l’harmonie de ses couleurs ; car le terme, qu’ils transplantent ainsi dans un
entourage romain, naquit seulement aux environs de l’an mil, sur les marchés
de chair humaine où les captifs slaves semblaient fournir le modèle même
d’une entière sujétion, devenue tout à fait étrangère aux serfs indigènes de
l’Occident. L’artifice est com mode, tant qu’on s’en tient aux extrêmes. Dans
l’intervalle, où faudra -t-il que, devant le serf, l’esclave s’efface ? C’est
l’éternel sophisme du tas de blé. De toutes façons, nous voilà donc contraints,
Marc BLOCH — Apologie pour l’Histoire ou Métier d’Historien 92
pour rendre justice aux faits eux-mêmes, de substituer à leur langage une
nomenclature, sinon proprement inventée, du moins remaniée et décalée.
Réciproquement, il arrive aussi que les noms varient, dans le temps ou
dans l’espace, indépendamment de toute variation dans les choses.
Quelquefois, ce sont les causes particulières à l’évolution du langage qui
entraînent l’effacement du mot, sans que l’objet ou l’act e soit le moins du
monde touché. Car les faits linguistiques ont leur coefficient propre de
résistance ou de ductilité. Constatant la disparition dans les langues romanes
du verbe latin emere, et son remplacement par d’autres verbes d’origines très
différentes — « acheter », « comprar », etc… — un érudit, naguère, a cru
pouvoir en tirer les conclusions les plus étendues, les plus ingénieuses sur les
transformations qui, dans les sociétés héritières de Rome, auraient affecté le
régime des échanges. Que ne s’était -il demandé si ce fait indiscutable pouvait
être traité comme un fait isolé ! Rien n’a été plus commun, au contraire, dans
les parlers issus du latin, que la chute des mots trop courts ; l’anémie des
syllabes atones les avait peu à peu rendus presque indistincts. Le phénomène
est d’ordre strictement phonétique, et l’erreur amuse d’avoir pris une aventure
de la prononciation pour un trait de civilisation économique.
Ailleurs ce sont les conditions sociales qui s’opposent à l’établissement ou
au maintien d’un vocabulaire uniforme. Dans des sociétés très mor celées,
comme celles de notre moyen âge, il était fréquent que des institutions
foncièrement identiques fussent, selon les lieux, désignées par des p.82 termes
très différents. De nos jours encore, les parlers ruraux s’écartent beaucoup
entre eux, jusque dans les notations des objets les plus communs et des
coutumes les plus universelles. Dans la province du Centre, où j’écris ces
lignes, on appelle « village » ce qui, dans le Nord, serait dénommé
« hameau ». Le village du Nord est ici un « bourg ». Ces divergences verbales
présentent, en elles-mêmes, des faits très dignes d’attention. A y conformer,
cependant, sa propre terminologie, l’historien ne compromettrait pas
seulement l’intelligibilité de son discours ; il s’interdirait jusqu’au travail de
classement, qui figure au premier rang de ses devoirs.
*
Notre science ne dispose pas, comme les mathématiques ou la chimie,
d’un système de symboles détaché de toute langue nationale. L’historien pa rle
uniquement avec des mots ; donc, avec ceux de son pays. Se trouve-t-il en
présence de réalités qui s’exprimèrent dans une langue étrangère ? Force lui
est de traduire. A cela, point d’obstacles sérieux, tant que les mots se
rapportent à des choses ou à des actions banales : cette monnaie courante du
vocabulaire s’échange aisément au pair. Aussitôt, par contre, qu’apparaissent
des institutions, des croyances, des coutumes, qui participent plus
Marc BLOCH — Apologie pour l’Histoire ou Métier d’Historien 93
profondément à la vie propre d’une société, la transpositio n dans une autre
langue, faite à l’image d’une société différente, devient une entreprise grosse
de périls. Car choisir l’équivalent, c’est postuler une ressemblance.
Nous résignerons-nous donc, en désespoir de cause, à conserver, quitte à
l’expliquer, le terme originel ? Assurément, il le faudra bien quelquefois.
Quand on vit, en 1919, la Constitution de Weimar maintenir à l’État allemand
son vieux nom de Reich : « Étrange République, s’exclamèrent chez nous
certains publicistes — ne la voilà-t-il pas qui persiste à se dire Empire » ? La
vérité n’est pas seulement que Reich n’évoque nullement par lui -même l’idée
d’un empereur ; associé aux images d’une histoire politique perpétuellement
oscillante entre le particularisme et l’unité, le mot rend un son beauc oup trop
spécifiquement allemand pour souffrir, dans une langue où se reflète un tout
autre passé national, la moindre tentative de traduction.
Cette reproduction mécanique, cependant, véritable solution de moindre
effort, comment la généraliser ? Laissons même tout souci de propreté de
langage : il serait pourtant fâcheux, avouons-le, de voir les historiens
encombrant leurs propos de vocables étrangers, imiter ces auteurs de romans
rustiques qui, à force de patoiser, glissent à un jargon où les champs ne se
reconnaîtraient pas mieux que la ville. En renonçant à tout essai
d’équivalence, c’est souvent à la réalité même que l’on ferait tort. Un usage
qui remonte, je crois, au dix-huitième siècle, veut que serf en français, ou des
mots de sens voisin dans les autres langues p.83 occidentales, soient employés à
désigner le chriépostnoï de l’ancienne Russie tsariste. Un rapprochement plus
malencontreux pouvait difficilement être imaginé. Là-bas, un régime d’attache
à la glèbe, peu à peu transformé en un véritable esclavage ; chez nous, une
forme de dépendance personnelle qui, malgré sa rigueur, était très loin de
traiter l’homme comme une chose dépourvue de tous droits : le prétendu
servage russe n’avait à peu près rien de commun avec notre servage médiéval.
Cependant, dire tout bonnement « chriépostnoï » ne nous avancerait guère.
Car il a existé en Roumanie, en Hongrie, en Pologne et jusque dans
l’Allemagne orien tale, des types de sujétion paysanne étroitement apparentés
à celui qui s’établit en Russie. Faudra -t-il, tout à tour, parler roumain,
hongrois, polonais, allemand ou russe ? Une fois de plus, l’essentiel
échapperait, qui est de restituer les liaisons profondes des faits, en les
exprimant par une juste nomenclature.
L’étiquette a été mal choisie. Une éti quette commune, surimposée par
conséquent aux noms nationaux, au lieu de les copier, n’en demeure pas
moins nécessaire. Là encore, la passivité est interdite.
*
Marc BLOCH — Apologie pour l’Histoire ou Métier d’Historien 94
De nombreuses sociétés ont pratiqué ce qu’on peut appeler un bilin guisme
hiérarchique. Deux langues s’affrontaient, l’une populaire, l’autre savante. Ce
qui se pensait et se disait couramment dans la première s’écrivait,
exclusivement ou de préférence, dans la seconde. Ainsi, l’Abys sinie, du XIe
au XVIIe siècle, écrivit le guèze, parla l’amhariq ue. Ainsi les Évangiles ont
rapporté en grec, qui était alors la grande langue de culture de l’Orient, des
propos qu’il faut supposer échangés en araméen. Ainsi, plus près de nous, le
moyen âge, pendant longtemps, ne s’administra, ne se raconta lui -même qu’en
latin. Héritées de civilisations mortes ou empruntées à des civilisations
étrangères, ces langues de lettrés, de prêtres et de notaires devaient
nécessairement exprimer beaucoup de réalités pour lesquelles elles n’étaient
originellement point faites. Elles n’y par venaient qu’à l’aide de tout un
système de transpositions, d’une inévi table gaucherie.
Or c’est par ses écrits que — témoignages matériels exceptés — nous
connaissons une société. Celles où triompha un pareil dualisme de langage ne
nous apparaissent donc, dans beaucoup de leurs traits principaux, qu’à travers
un voile d’à peu près. Parfois même, un écran supplémentaire s’interpose. Le
grand cadastre de l’Angleterre que fit établir Guillaume le Conquérant, le
fameux « livre du Jugement » (Domesday Book), fut l’oeuvre de clercs
normands ou manceaux. Ils ne décrivirent pas seulement en latin des
institutions spécifiquement anglaises ; ils les avaient d’abord repensées en
français. Lorsqu’il se heurte à ces nomenclatures par substi tution de termes,
l’historien n’a d’autre ressource que de refaire, à rebours, p.84 le travail. Si les
correspondances ont été commodément choisies et surtout appliquées avec
suite, la tâche sera relativement aisée. On n’aura pas beaucoup de peine à
reconnaître, derrière les « consuls » des chroniqueurs, les comtes de la réalité.
— Il se rencontre, malheureusement, des cas moins favorables. Qu’était le
colonus de nos chartes des XIe et XIIe siècles ? Question dépourvue de sens.
Sans héritier, en effet, dans la langue vulgaire, parce qu’il avait cessé de rien
évoquer de vivant, le mot ne représentait qu’un artifice de traduction, employé
par les notaires pour désigner tour à tour, en beau latin classique, des
conditions juridiques ou économiques très diverses.
Aussi bien, cette opposition de deux langues forcément différentes ne
figure en vérité que le cas-limite de contrastes communs à toutes les sociétés.
Jusque dans les nations les plus unifiées, comme la nôtre, chaque petite
collectivité professionnelle, chaque groupe caractérisé par la culture ou la
fortune possède son système d’expression particulier. Or, tous les groupes
n’écrivent pas ou n’écrivent pas autant, ou n’ont pas autant de chances de faire
passer leurs écrits à la postérité. Chacun le sait : il est rare que le procès-verbal
d’un interrogatoire judiciaire reproduise littéralement les paroles prononcées ;
le greffier, presque spontanément, ordonne, clarifie, rétablit la syntaxe,
émonde les mots jugés trop vulgaires. Les civilisations du passé ont eu aussi
leurs greffiers ; chroniqueurs, juristes surtout. Ce sont eux dont la voix, avant
tout autre, nous est parvenue. Gardons-nous d’oublier que les mots dont ils
Marc BLOCH — Apologie pour l’Histoire ou Métier d’Historien 95
usaient, les classifications qu’ils proposaient par ces mots, étaient le résultat
d’une élabo ration savante, souvent exagérément influencée par la tradition.
Quel étonnement, peut-être si, au lieu de peiner sur la terminologie
embrouillée (et probablement artificielle) des censiers et des capitulaires
carolingiens, nous pouvions, promenant nos pas dans un village de ce temps,
écouter les paysans nommant entre eux leurs conditions ou les seigneurs celles
de leurs sujets ? Sans doute, cette description de la pratique quotidienne par
elle-même ne nous donnerait pas, non plus, toute la vie ; car les tentatives
d’expression et, par suite, d’interprétation, qui viennent des doctes ou des
hommes de loi constituent, elles aussi, des forces concrètement agissantes ; ce
serait, du moins, atteindre une fibre profonde. Quel enseignement si — le dieu
fût-il d’hier ou d ’aujourd’hui — nous réussissions à surprendre sur les lèvres
des humbles leur véritable prière ! A supposer, cependant, qu’ils aient su,
eux-mêmes, traduire sans les mutiler les élans de leur coeur.
Car là est, en dernier ressort, le grand obstacle. Rien n’ est plus difficile à
un homme que de s’exprimer lui -même. Mais nous n’éprouvons guère moins
de peine à trouver, pour les fluides réalités sociales qui sont la trame de notre
existence, des noms exempts à la fois d’ambiguïté et de fausse rigueur. Les
termes les plus usuels ne sont jamais que des approximations. Même les
termes de foi, qu’on imaginerait volontiers de sens p.85 strict. Scrutant la carte
religieuse de la France, voyez combien de distinctions nuancées un savant,
comme M. Le Bras, est aujourd’h ui contraint de substituer à cette trop simple
étiquette : « catholique » ? Il y a là de quoi faire réfléchir les historiens qui, du
haut de leur croyance (parfois, et plus souvent peut-être, de leur incroyance),
tranchent roidement du catholicisme d’un Ér asme. D’autres réalités, très
vivantes, ont manqué à rencontrer les mots qu’il fallait. Un ouvrier, de nos
jours, parle aisément de sa conscience de classe : fût-elle, d’aventure, assez
faible. Je ne crois pas que ce sentiment de solidarité raisonnée et armée se soit
jamais manifesté avec plus de force ni de clarté que parmi les manouvriers de
nos campagnes du Nord, vers la fin de l’Ancien Régime ; diverses pétitions,
certains cahiers de 1789 nous en ont conservé de poignants échos. Le
sentiment, cependant, ne pouvait alors se nommer, parce qu’il n’avait pas
encore de nom.
*
Pour tout résumer d’un mot, le vocabulaire des documents n’est, à sa
façon, rien d’autre qu’un témoignage. Précieux, sans doute, entre tous ; mais,
comme tous les témoignages, imparfait ; donc, sujet à critique. Chaque terme
important, chaque tour de style caractéristique devient un véritable élément de
connaissance — mais seulement une fois confronté avec son entourage ;
replacé dans l’usage de l’époque, du milieu ou de l’auteur ; défendu surtout,
lorsqu’il a longuement survécu, contre le danger toujours présent du
Marc BLOCH — Apologie pour l’Histoire ou Métier d’Historien 96
contre-sens par anachronisme. L’onction royale était volontiers, au XI Ie siècle,
traitée de sacrement ; propos gros de signification assurément — dépourvu
cependant, à cette date, de la valeur singulièrement plus forte que lui
attribuerait, aujourd’hui, une théologie raidie dans ses définitions et, par suite,
dans son lexique. L’avè nement du nom est toujours un grand fait, même si la
chose avait précédé ; car il marque l’épo que décisive de la prise de
conscience. Quel pas, le jour où les adeptes d’une foi nouvelle se dirent
eux-mêmes chrétiens ! Certains de nos aînés, comme Fustel de Coulanges,
nous ont donné d’admi rables modèles de cette étude des sens, de cette
« sémantique historique ». Depuis leur temps, les progrès de la linguistique
ont encore aiguisé l’outil. Puissent les jeunes chercheurs ne pas se lasser de le
manier et surtout en porter l’emploi jusque dans les époques les plus proches
de nous, qui sont, à, cet égard, de beaucoup les moins bien explorées.
Certes, si incomplète que soit généralement l’adhérence, les noms
tiennent, malgré tout, aux réalités d’une prise beaucoup trop forte pour
permettre jamais de décrire une société sans qu’un large emploi soit fait de ses
mots, dûment expliqués et interprétés. Nous n’imiterons pas les éternels
traducteurs du moyen âge. Nous parlerons de comtes quand il s’agira de
comtes, de consuls si Rome est en scène. Un grand progrès p.86 a été accompli
dans l’intelligence des relig ions helléniques lorsque, sur les lèvres des érudits,
Jupiter s’est vu définitivement détrôné par Zeus. Mais ceci touche surtout le
détail des institutions, de l’outillage ou des croyances. Estimer que la
nomenclature des documents puisse suffire entièrement à fixer la nôtre
reviendrait, en somme, à admettre qu’ils nous apportent l’analyse toute prête.
L’histoire, en ce cas, n’aurait plus grand’chose à faire. Heureusement, pour
notre plaisir, il n’en est rien. C’est pourquoi nous sommes contraints de
chercher ailleurs nos grands cadres de classement.
*
Pour les fournir, tout un lexique déjà s’offre à nous, dont la généralité se
veut supérieure aux résonances d’aucune époque particulière. Élaboré, sans
dessein préétabli, par les retouches successives de plusieurs générations
d’historiens, il réunit des éléments de date et de provenance très diverses.
« Féodal ». « féodalité », termes de basoche, tirés du Palais dès le XVIIIe
siècle par Boulainvilliers, puis par Montesquieu — pour devenir les étiquettes,
assez gauches, d’un type de structure sociale lui -même assez mal défini.
« Capital », mot d’usurier et de comptable, dont les économistes de bonne
heure étendirent beaucoup la signification. « Capitaliste », lointain débris du
jargon des spéculateurs, dans les premières bourses européennes. Mais
« capitalisme », qui tient aujourd’hui, dans nos classiques, une place bien plus
considérable, est tout jeune : il porte sa désinence comme une marque
d’origine (Kapitalismus). « Révolution » a échangé, pour un sens très humain,
Marc BLOCH — Apologie pour l’Histoire ou Métier d’Historien 97
ses anciennes associations astrologiques ; dans le ciel, c’était, c’est encore, un
mouvement régulier et qui sans cesse revient sur lui-même ; sur terre,
désormais, une brusque crise toute tendue vers l’avant. « Prolétaire » se
costume à l’ant ique, comme les hommes de 89 qui, à la suite de Rousseau,
firent sa fortune : mais Marx, après Babeuf, y a pour toujours mis sa griffe.
L’Amérique même a donné « totem » et l’Océanie « tabou » : emprunts
d’ethnographes, devant lesquels hésite encore le cla ssicisme de certains
historiens…
Ni cette variété d’origines, ni ces déviations de sens ne sont une gêne. Un
mot vaut beaucoup moins par son étymologie que par l’usage qui en est fait.
Si capitalisme, même dans ses applications les plus larges, est loin de
s’étendre à tous les régimes économiques où le capital des prêteurs d’argent
joua un rôle ; si féodal sert couramment à caractériser des sociétés dont le fief
ne fut certes pas le trait le plus significatif : il n’y a rien là qui contredise
l’universel le pratique de toutes les sciences, obligées (du moment qu’elles ne
se contentent pas de purs symboles algébriques) à puiser dans le vocabulaire
mêlé de la vie quotidienne. Se scandalisera-t-on si le physicien persiste à
nommer atome, c’est -à-dire indivisible, l’objet de ses plus audacieuses
dissections ?
p.87 Autrement redoutables sont les effluves émotives dont tant de ces mots
nous arrivent chargés. Les puissances du sentiment favorisent rarement la
précision, dans le langage.
L’usage, jusque chez les historiens, tend à embrouiller, de la façon la plus
fâcheuse, les deux expressions de « régime féodal » et de « régime
seigneurial ». C’est arbitrairement assimiler, au réseau de liens de dépen dance
caractéristique d’une aristocratie guerrière, un type d e sujétion paysanne qui,
très différent de nature, avait, en outre, pris naissance beaucoup plus tôt, dura
plus longtemps et fut, à travers le monde, beaucoup plus répandu.
Le quiproquo remonte au XVIIIe siècle. La vassalité et le fief continuaient
alors d’exister, mais à l’état de simples formes juridiques, depuis plusieurs
siècles à peu près vides de substance. Issue de ce même passé, la seigneurie,
au contraire, demeurait bien vivante. Dans cet héritage, les écrivains
politiques ne surent pas faire de distinctions. Ce n’était pas seulement qu’ils
comprenaient mal. Pour la plupart, ils ne le considéraient pas froidement. Ils
en détestaient à la fois les archaïsmes et, plus encore, ce qu’il s’obstinait à
contenir de forces oppressives. Une commune condamnation enveloppait le
tout. Puis la Révolution abolit, simultanément et sous un nom unique, avec les
institutions proprement féodales, la seigneurie. Il n’en subsista plus qu’un
souvenir, mais tenace et que l’image des luttes des derniers temps colorait de
teintes vives. La confusion désormais était acquise. Née de la passion, elle restait
toute prête à s’étendre encore, sous l’effet. de passions nouvelles.
Aujourd’hui même, quand nous évoquons à tort et à travers les « féodalités »
Marc BLOCH — Apologie pour l’Histoire ou Métier d’Historien 98
industrielles ou bancaires, est-ce tout à fait calmement. Il y a toujours, là
derrière, un reflet de brûlements de châteaux, durant l’ardent été de 89.
Or, tel est malheureusement le sort de beaucoup de nos mots. Ils continuent
à vivre à côté de nous, d’une trouble vie de pl ace publique. Ce n’est
pas un historien dont les harangues nous somment aujourd’hui d’identifier
capitalisme et communisme. De signes souvent variables, selon les milieux ou
les moments, ces coefficients d’affectivité n’engen drent que plus
d’équivoques. Devant le nom de révolution, les ultras de 1815 se voilaient la
face. Ceux de 1940 en camouflent leur coup d’État.
*
Supposons, cependant, notre vocabulaire définitivement rendu à l’impas –
sibilité. Les plus intellectuelles des langues ont aussi leurs pièges. Certes, on
n’éprouve pas ici la moindre tentation de rééditer les « plaisanteries
nominalistes » dont François Simiand s’étonnait naguère, avec raison, de voir
réserver aux sciences de l’homme « le singulier privilège ». De quel p.88 droit
nous refuser les facilités de langage, indispensables à toute connaissance
rationnelle ? Parlons-nous, par exemple, de machinisme ? Ce n’est nullement
créer une entité. Sous un nom expressif, c’est grouper des faits, concrets à
souhait et dont la similitude que le nom a proprement pour objet de signifier
est aussi une réalité. En soi, ces rubriques n’ont donc rien que de légitime.
Leur vrai danger vient de leur commodité même. Mal choisi ou trop
mécaniquement appliqué, le symbole (qui n’était là que pour aider à l’ana lyse)
finit par dispenser d’analyser. Par là, il fomente l’anachronisme : entre tous les
péchés, au regard d’une science du temps, le plus impardonnable.
Les sociétés médiévales distinguaient deux grandes conditions humaines :
il y avait des hommes libres, d’autres qui passaient pour ne l’être point. Mais
la notion de liberté est de celles que chaque époque remanie à son gré.
Certains historiens ont donc jugé de nos jours qu’au sens prétendument
normal du mot, c’est -à-dire au leur, les non-libres du moyen âge avaient été
mal nommés. Ce n’étaient, disent -ils, que des « demi-libres ». Mot inventé
sans aucun appui dans les textes, cet intrus, en tout état de cause, serait
encombrant. Il n’est malheureusement pas que cela. Par une conséquence à
peu près inévitable, la fausse rigueur qu’il donnait au langage a paru rendre
superflue toute recherche vraiment approfondie sur la frontière de la liberté et
de la servitude, telle que ces civilisations en concevaient l’image : limite
souvent incertaine, variable même selon les parti pris du moment ou de
groupe, mais dont un des caractères essentiels fut, justement, de n’avoir
jamais souffert cette zone marginale que suggère, avec une malencontreuse
insistance, le nom de demi-liberté Une nomenclature imposée au passé
aboutira toujours à la déformer, si elle a pour dessein ou seulement pour
Marc BLOCH — Apologie pour l’Histoire ou Métier d’Historien 99
résultat de ramener ses catégories aux nôtres, haussées pour l’occasion jusqu’à
l’éternel. Ces éti quettes-là, il n’y a envers elles d’autre attitude raisonnable
que de les éliminer.
Capitalisme a été un mot utile. Il le redeviendra, sans doute, quand on aura
réussi à le laver de toutes les équivoques dont, à mesure qu’il passait plus
avant dans l’usage courant, il s’est de plus en plus chargé. Pour l’instant,
transporté sans précaution à travers les civilisations les plus diverses, il
aboutit, presque fatalement, à en masquer les originalités. « Capitaliste », le
régime économique du XVIe siècle ? Il se peut. Considérez cependant cette
sorte d’universelle découverte du gain d’argent, fil trant alors du haut en bas de
la société, agrippant le marchand ou le notaire de village aussi bien que le gros
banquier d’Augsbourg ou de Lyon ; voyez l’accent mis sur le prêt ou la
spéculation commerciale beaucoup plus tôt que sur l’organisation de la
production : dans sa contexture humaine, qu’il était donc différent, ce
« capitalisme » de la Renaissance, du système bien plus hiérarchisé, du
système manufacturier, du système saint-simonien de l’ère de la révolution
industrielle ! Qui, à son tour…
p.89 Aussi bien, une remarque très simple suffirait à mettre on garde. Le
capitalisme, non plus d’une époque déterminée, mais le capitalisme en soi, le
capitalisme avec un grand C, à quelle date en fixer l’apparition ? dans l’Italie
du XIIe siècle ? dans la Flandre du XIIIe ? au temps des Fugger et de la Bourse
d’Anvers ? au XVIIIe siècle, voire au XIXe ? Autant d’historiens, autant
d’actes de naissance. Presque aussi nombreux, en vérité, que ceux de cette
Bourgeoisie dont les manuels scolaires fêtent l’accessi on au pouvoir, selon les
périodes successivement proposées aux méditations de nos marmots, tantôt
sous Philippe le Bel, tantôt sous Louis XIV, à moins que ce ne soit en 1789 ou
en 1830… Peut-être, après tout, n’était -ce pas exactement la même
bourgeoisie ? Pas plus que le même capitalisme ….
*
Et voilà, je crois, où nous touchons le fond des choses. On se souvient de
la jolie phrase de Fontenelle : Leibniz, disait-il, « pose des définitions exactes,
qui le privent de l’agréable liberté d’abuser des te rmes dans les occasions ».
Agréable, je ne sais ; périlleuse certainement. C’est une liberté qui ne nous est
que trop familière. L’historien définit rarement. Il pourrait, en effet, juger ce
soin superflu, s’il puisait dans un usage lui -même de sens strict. Comme tel
n’est pas le cas, il n’a, jusque dans l’emploi de ses mots -clefs, guère d’autre
guide que son instinct personnel. Il étend, restreint, déforme despotiquement
les significations — sans avertir le lecteur ; sans toujours s’en bien rendre
compte lui-même. Que de « féodalités », de par le monde, depuis la Chine
jusqu’à la Grèce des Achéens aux belles cnémides ? Pour la plupart, elles ne
Marc BLOCH — Apologie pour l’Histoire ou Métier d’Historien 100
se ressemblent guère. C’est que chaque historien, ou peu s’en faut, comprend
le nom à sa guise.
Définissons-nous, cependant, par aventure ? Le plus souvent, c’est, chacun
pour nous. Rien de plus significatif que le cas d’un analyste de l’économie
aussi pénétrant que John Meynard Keynes. Il n’est presque aucun de ses livres
où on ne le voie d’abord, s’emparant de term es, par exception, assez bien
fixés, leur décréter des sens tout neufs : changeant, parfois, d’ouvrage à
ouvrage ; volontairement éloignés, en tout cas, de la commune pratique.
Curieux travers des sciences de l’homme qui, d’avoir longtemps figuré parmi
les « belles-lettres », semblent garder quelque chose de l’impénitent
individualisme de l’art ! Conçoit-on un chimiste disant : « il faut, pour former
une molécule d’eau, deux corps : l’un fournit deux atomes, l’autre un seul :
dans mon vocabulaire, c’est le premier qui s’appellera oxygène et le second
hydrogène » ? Si bien définis qu’on les suppose, des langages d’historiens,
côte à côte alignés, ne feront jamais le langage de l’histoire.
p.90 A dire vrai, des efforts mieux concertés ont été, çà et là, tentés ; par des
groupes de spécialistes que la jeunesse relative de leurs disciplines semble
mettre à l’abri des pires routines corporatives (linguistes, ethno graphes,
géographes) ; pour l’histoire tout entière, par le Centre de Syn thèse, Toujours
à l’affût d es services à rendre et des exemples à donner. On doit beaucoup en
attendre. Mais moins encore, peut-être, que des progrès d’une diffuse bonne
volonté. Un jour viendra, sans doute, où une série d’ententes permettront de
préciser la nomenclature, puis, d’ét ape en étape, de l’affiner. Alors même,
l’initiative du chercheur conservera traditionnellement, les articulations de son
récit : quand, du moins, elle ne se contentait pas, se faisant annales, de
boitiller de millésime en millésime.
L’une détruisant l’au tre, les dominations des peuples conquérants traçaient
les grandes époques. La mémoire collective du moyen âge presque tout entier
vécut ainsi du mythe biblique des Quatre Empires assyrien, perse, grec,
romain. Moule incommode., pourtant, s’il en fut. Il n e contraignait pas
seulement, par soumission au texte sacré, de prolonger jusqu’au présent le
mirage d’une fictive unité romaine. Par un paradoxe étrange dans une société
de chrétiens — comme il doit l’être aujourd’hui aux yeux de tout historien —
la Passion semblait, dans la marche de l’humanité, un relais moins notable que
les victoires d’illustres ravageurs de provinces. Quant aux divisions plus
petites, la succession des monarques, dans chaque nation, leur donnait leurs
limites.
Ces habitudes se sont prouvées merveilleusement tenaces. Fidèle miroir de
l’école française, aux environs de 1900, l’Histoire de France avance encore
en achoppant de règne en règne ; à chaque mort de prince, racontée avec le
détail qui s’attache aux grands événements, elle marqu e une halte. N’est -il
plus de rois ? Les systèmes de gouvernement, par bonheur, sont, eux aussi,
mortels : leurs révolutions servent donc de jalons. Plus près de nous, c’est par
Marc BLOCH — Apologie pour l’Histoire ou Métier d’Historien 101
« prépondérances » nationales — équivalents édulcorés des Empires
d’autrefois — qu’une importante collection de manuels segmente volontiers le
cours de l’histoire moderne. Espagnole, française, anglaise, ces hégémonies
sont — est-il besoin de le dire — de nature diplomatique et militaire. Le reste
se range comme il peut.
Voilà beau temps cependant, que le XVIIIe siècle avait fait entendre sa
protestation. « Il semble, écrivait Voltaire, que depuis quatorze cents ans, il
n’y ait eu dans les Gaules que des rois, des ministres et des généraux. » Peu à
peu, des divisions nouvelles apparurent donc, qui, étrangères à l’obsession
impérialiste ou monarchique, entendaient se régler sur des phénomènes plus
profonds. « Féodalité », comme nom d’une période autant que d’un système
social et politique, date, on l’a vu, de ce temps. Mais, entre to utes, les
destinées du mot de « moyen âge » sont instructives.
*
p.91 Par son origine lointaine, il était lui-même médiéval. Il appartenait au
vocabulaire de ce prophétisme à demi-hérétique qui, depuis le XIIIe siècle
surtout, avait séduit tant d’âmes in quiètes. L’Incarnation avait mis fin à
l’Ancienne Loi. Elle n’avait pas établi le Royaume de Dieu. Tendu vers
l’espérance de ce jour béni, le temps présent n’était donc qu’un âge
intermédiaire, un medium aevum. Puis, dès les premiers humanistes,
semble-t-il, auxquels cette langue mystique demeurait familière, l’image fut
détournée vers des réalités plus profanes. En un sens, le règne de l’Esprit était
venu. C’était cette « restauration » des lettres et de la pensée, dont la
conscience, chez les meilleurs, se faisait alors si vive : témoin Rabelais,
témoin Ronsard. L’ » âge moyen » était clos qui, entre la féconde Antiquité et
sa nouvelle Révélation, n’avait figuré, lui aussi, qu’une longue attente. Ainsi
entendue, l’expression, pendant plusieurs génération s, vécut obscurément,
bornée sans doute à quelques cercles érudits. Ce fut, croit-on, tout à la fin du
XVIIe siècle qu’un Allemand, un modeste faiseur de manuels, Christophe
Keller, imagina, dans un ouvrage d’histoire générale, d’étiqueter « moyen
âge » toute la période, beaucoup plus que millénaire, qui va des Invasions à la
Renaissance. L’usage introduit, on ne sait trop par quels chenaux, prit
définitivement droit de cité dans l’historiographie européenne et, notamment,
française, vers le tempe de Guizot et de Michelet.
Voltaire l’avait ignoré. « Vous voulez enfin surmonter le dégoût que vous
cause l’Histoire moderne, depuis la décadence de l’Empire romain » 1 : on a
reconnu la première phrase de l’Essai sur les Moeurs. N’en doutons point
pourtant : c’est bien l’esprit de l’Essai qui, si puissant sur les géné rations
suivantes, fit le succès de « moyen âge ». Comme d’ailleurs, de son pendant
1 [css : Essai sur les moeurs ]
Marc BLOCH — Apologie pour l’Histoire ou Métier d’Historien 102
presque nécessaire, Renaissance. Courant de longue date dans le vocabulaire
de l’histoire du goût, mais comme nom commun et avec l’adjonction obligée
d’un complément (« la renaissance des arts ou des lettres sous Léon X, ou
sous François 1er », disait-on), il ne conquit guère avant Michelet, en même
temps que la majuscule, l’honneur de servir à lui tout seul de signe à l a
période entière. Des deux parts, l’idée est la même. Naguère, les batailles, la
politique des cours, l’ascension ou la chute des grandes dynasties.
fournissaient le cadre. Sous leurs bannières, l’art, la littérature, les sciences
s’ordonnaient tant bien que mal. Il faudra désormais inverser. Aux époques de
l’humanité, ce sont les manifestations les plus raffinées de l’esprit humain qui,
par leurs variables progrès, donnent le ton. Point d’idée qui, plus clairement
que celle-là, ne porte la griffe voltairienne.
Mais une grave faiblesse viciait ces classifications : le trait distinctif était,
en même temps, un jugement. « L’Europe, comprimée entre la tyrannie
sacerdotale et le despotisme militaire, attend dans le sang et p.92 dans les
larmes le moment où de nouvelles lumières lui permettront de renaître à la
liberté, à l’humanité et aux vertus. » Ainsi Condorcet décrivait l’époque à
laquelle un unanime consentement allait bientôt consacrer le nom de moyen
âge. Du moment que nous ne croyons plus à cette « nuit », que nous avons
renoncé à peindre comme un désert uniformément stérile des siècles qui, dans
le domaine des inventions techniques, de l’art, du sentiment, de la réflexion
religieuse, furent si riches, qui ont vu le premier essor de l’expansion
économique européenne, qui nous ont, enfin, donné nos patries, quelle raison
pourrait encore subsister pour confondre, sous une rubrique fallacieusement
commune, la Gaule de Clovis et la France de Philippe le Bel, Alcuin avec
saint Thomas ou Occam, le style animalier des bijoux « barbares » et les
statues de Chartres, les petites villes resserrées des temps carolingiens et les
rayonnantes bourgeoisies de Gênes, de Bruges ou de Lubeck. Le moyen âge,
en vérité, ne vit plus que d’une humble vie pédagogique : contestable
commodité de programmes ; étiquette, surtout, de techniques érudites, dont le
champ, d’ailleurs, se trouve assez mal délimité par les dates traditionnelles. Le
médiéviste est l’homme qui sait lire de vieilles écritures, critiquer une charte,
comprendre le vieux français. C’est quelque chose, sans doute. Pas assez
assurément, pour satisfaire, dans la recherche des divisions exactes, une
science du réel.
*
Dans le désarroi de nos classifications chronologiques, une mode s’est
glissée, assez récente, je crois, d’autant plus envahissante, en tout cas, qu’elle
est moins raisonnée. Volontiers, nous comptons par siècles.
Marc BLOCH — Apologie pour l’Histoire ou Métier d’Historien 103
Longtemps étranger à tout dénombrement exact d’années, le mot, lui aussi,
avait originairement ses résonances mystiques : accents de Quatrième Églogue
ou de Dies Irae. Peut-être ne s’étaient -elles pas tout à fait amorties au temps
où, sans grand souci de précision numérique, l’histoire s’attardait, avec
complaisance, sur le « siècle de Périclès », sur celui de « Louis XIV ». Mais
notre langage s’est fait plus sévèrement mathéma ticien. Nous ne nommons
plus les siècles d’après leurs héros. Nous les numérotons à la file, bien
sagement, de cent ans en cent ans, depuis un point de départ une fois pour
toutes fixé à l’an un de notre ère. L’art du XIIIe siècle, la philosophie du
XVIIIe, le « stupide XIXe » : ces figures au masque arithmétique hantent les
pages de nos livres. Qui de nous se vantera d’avoir toujours échappé aux
séductions de leur apparente commodité ?
Par malheur, aucune loi de l’ histoire n’impose que les années dont le
millésime se terminent par le chiffre 1 coïncident avec les points critiques de
l’évolution humaine. D’où d’étranges fléchissements de sens. « Il est bien
connu que le dix-huitième siècle commence en 1715 et s’achèv e en p.93
1789. » J’ai lu cette phrase naguère dans une copie d’étudiant. Candeur ? Ou
malice ? Je ne sais. C’était en tout cas assez bien mettre à nu cer taines
bizarreries de l’usage. Mais, s’il s’agit du XVII Ie siècle philosophique, on
pourrait sans doute encore mieux dire qu’il débuta fort avant 1701 : l’Histoire
des Oracles parut en 1687 et le Dictionnaire de Bayle en 1697. Le pis est que
le nom, comme toujours, entraînant avec lui l’idée, ces fausses étiquettes
finissent par tromper sur la marchandise. Les médiévistes parlent de la
« renaissance du douzième siècle ». Grand mouvement intellectuel,
assurément. A l’inscrire cependant, sous cette rubrique, on se laisse trop
aisément aller à oublier qu’il débuta, en réalité, vers 1060, et certaines liaiso ns
essentielles échappent. En un mot, nous nous donnons l’air de distribuer, selon
un rigoureux rythme pendulaire, arbitrairement choisi, des réalités auxquelles
cette régularité est tout à fait étrangère. C’est une gageure. Nous la tenons
naturellement fort mal. Il faut chercher mieux.
*
Tant qu’on s’en tient à étudier, dans le temps, des chaînes de phéno mènes
apparentés, le problème, en somme, est simple. C’est à ces phénomènes
mêmes qu’il convient de demander leurs propres périodes. Une histoire
religieuse du règne de Philippe-Auguste ? Une histoire économique du règne
de Louis XV ? Pourquoi pas : « Journal de ce qui s’est passé, dans mon
laboratoire sous la deuxième présidence de Grévy », par Louis Pasteur ? Ou,
inversement, « Histoire diplomatique de l’Europe, depuis Newton jusqu’à
Einstein »
Marc BLOCH — Apologie pour l’Histoire ou Métier d’Historien 104
Sans doute, on voit bien par où des divisions tirées uniformément de la
suite des empires, des rois ou des régimes politiques ont pu séduire. Elles
n’avaient pas seulement pour elles le prestige qu’une longue t radition attache
à l’exercice du pouvoir, « à ces actions, disait Machiavel, qui ont l’air de
grandeur propre aux actes du gouvernement ou de l’État ». Un avènement, une
révolution ont leur place fixée, dans la durée, à une année, voire à un jour
près. Or, l’érudit aime comme on dit, à « dater finement ». Il y trouve, avec
l’apaisement d’une instinctive horreur du vague, une grande commodité de
conscience. Il souhaite avoir tout lu, tout compulsé de ce qui concerne son
sujet. Combien sera-t-il plus à l’aise si, devant chaque dossier d’archives, il
peut, calendrier en mains, faire le partage : avant, pendant, après !
Gardons-nous, pourtant, de sacrifier à l’idole de la fausse exactitude. La
coupure la plus exacte n’est pas forcément celle qui fait appel à l’ unité de
temps la plus petite — auquel cas, il faudrait préférer, non seulement l’année à
la décade, mais aussi la seconde au jour — c’est la mieux adaptée à la nature
des choses. Or chaque type de phénomènes a son épaisseur p.94 de mesure
particulière et, pour ainsi dire, sa décimale spécifique. Les transformations de
la structure sociale, de l’économie, des croyances, du comportement mental ne
sauraient, sans déformation, se plier à un chronométrage trop serré. Lorsque
j’écris qu’une modification extrême ment profonde de l’économie occidentale,
marquée à la fois par les premières importations massives de blés exotiques et
par le premier grand rayonnement des industries allemande et américaine, se
produisit entre 1875 et 1885 environ, j’use de la seule app roximation
qu’autorise ce genre de faits. Une date soi -disant plus précise trahirait la
vérité. De même, en statistique, une moyenne décennale n’est pas, en soi, plus
grossière qu’une moyenne annuelle ou hebdomadaire. Simplement, elle
exprime un autre aspect de la réalité.
Il n’est d’ailleurs nullement impossible, a priori, qu’à l’expérience, les
phases naturelles de phénomènes d’ordre en apparence très différent, ne se
trouvent se recouvrir. Est-il exact que l’avènement du Second Empire
introduisit une période nouvelle dans l’économie française ? Sombart avait-il
raison d’identifier l’essor du capitalisme avec celui de l’esprit protestant ? M.
Thierry Maulnier voit-il juste en découvrant dans la démocratie « l’expression
politique » de ce même capitalisme (pas tout à fait le même, en réalité, je le
crains) ? Nous n’avons pas le droit de rejeter de parti pris ces coïncidences, si
douteuses qu’elles puissent nous sembler. Mais elle n’apparaîtront, s’il y a
lieu, qu’à une condi tion : de ne pas avoir été postulées à l’avance.
Certainement, les marées sont en rapport avec les lunaisons. Pour le savoir,
cependant, il a fallu d’abord déterminer, à part, les époques du flux et celles
de la lune.
*
Marc BLOCH — Apologie pour l’Histoire ou Métier d’Historien 105
Envisageant, au contraire, l’évolution sociale dans son intégralité , s’agit -il
d’en caractériser les étapes successives ? C’est un problème de note
dominante. On ne peut ici que suggérer les voies où la classification semble
devoir s’engager. L’histoire, ne l’oublions pas, est encore une science en
travail.
Les hommes qui sont nés dans une même ambiance sociale, à des dates
voisines, subissent nécessairement, en particulier dans leur période de
formation, des influences analogues. L’expérience prouve que leur comportement
présente, par rapport aux groupes sensiblement plus vieux ou plus
jeunes, des traits distinctifs ordinairement fort nets. Cela, jusque dans leurs
désaccords, qui peuvent être des plus aigus. Se passionner pour un même
débat, fût-ce en sens opposé, c’est encore se ressembler. Cette communauté
d’empreinte, venant d’une communauté d’âge, fait une génération.
p.95 Une société, à vrai dire, est rarement une. Elle se décompose en
milieux différents. Dans chacun d’eux, les générations ne se recouvrent pas
toujours : les forces qui agissent sur un jeune ouvrier s’exercent -elles
fatalement, au moins avec une intensité égale, sur le jeune paysan ? Ajoutez,
même dans les civilisations les mieux liées, la lenteur de propagation de
certains courants. « On était romantique, en province, durant mon adolescence,
alors que Paris avait cessé de l’être, me disait mon père, né à
Strasbourg en 1848. Souvent d’ailleurs, comme dans ce cas, l’opposition se
réduit surtout à un décalage. Quand donc nous parlons de telle ou telle
génération française, par exemple, nous évoquons une image complexe et non,
parfois, sans discordance — mais dont il est naturel de retenir avant tout les
éléments vraiment directeurs.
Quant à la périodicité des générations, il va de soi qu’en dépit des rêveries
pythagoriciennes de certains auteurs, elle n’ a rien de régulier. Selon la
cadence plus ou moins vive du mouvement social, les limites se resserrent ou
s’écartent. Il y a, en histoire, des générations longues et des générations
courtes. Seule l’observation permet de saisir les points où la courbe chan ge
d’orientation. J’ai appartenu à une École où les dates d’entrée facilitent les
repères. De bonne heure, je me suis reconnu, à beaucoup d’égards, plus
proche des promotions qui m’avaient précédé que de celles qui me suivirent
presque immédiatement. Nous nous placions, mes camarades et moi, à la
pointe dernière de ce qu’on peut appeler, je crois, la génération de l’Affaire
Dreyfus. L’expérience de la vie n’a pas démenti cette impression.
Il arrive enfin, forcément, que les générations s’interpénètrent. Car les
individus ne réagissent pas toujours pareillement aux mêmes influences.
Parmi nos enfants, il est, dès aujourd’hui, assez aisé de discerner, en gros,
selon les âges, la génération de la guerre de celle qui sera, seulement, celle de
d’après -guerre. A une réserve près, toutefois : dans les âges qui ne sont pas
encore l’adolescence presque mûre, et ont pourtant dépassé la petite enfance,
la sensibilité aux événements du présent varie beaucoup avec les
Marc BLOCH — Apologie pour l’Histoire ou Métier d’Historien 106
tempéraments personnels ; les plus précoces seront vraiment « de la guerre » ;
les autres demeureront sur le bord opposé.
La notion de génération est donc très souple, comme tout concept qui
s’efforce d’exprimer, sans les déformer, les choses de l’homme. Mais elle
répond aussi à des réalités que nous sentons très concrètes. Depuis longtemps,
on l’a vu utilisée, comme d’instinct, par des disciplines que leur nature
conduisait à se refuser, avant toutes autres, aux vieilles divisions par règnes ou
par gouvernements : telle l’histoire de la pensée, ou celle des forces
artistiques. Elle semble destinée à fournir, de plus en plus, à une analyse
raisonnée des vicissitudes humaines, son premier jalonnement.
Mais une génération ne représente qu’une phase relativement courte. Les
phases plus longues se nomment civilisations.
p.96 Grâce à Lucien Febvre, nous connaissons bien l’histoire du mot, insé –
parable, cela va de soi, de celle de l’idée. Il ne s’est dégagé que lentement du
jugement de valeur. Plus exactement, une dissociation s’est produite. Nous
parlons encore (quoique avec moins d’assurance, hélas ! que nos aînés) de la
civilisation en soi qui est un idéal, et de la difficile ascension de l’humanité
vers ses nobles douceurs ; mais aussi des civilisations, au pluriel, qui sont
simplement des réalités. Nous admettons, désormais, qu’il y ait, si j’ose dire,
des civilisations de non-civilisés. C’est que nous avons reconnu que, dans une
société, quelle qu’elle soit, tout se lie et se commande mutuellement : la
structure politique et sociale, l’économie, les croyances, le s manifestations les
plus élémentaires comme les plus subtiles de la mentalité. Ce complexe —
« au sein duquel », écrivait déjà Guizot, « tous les éléments de la vie d’un
peuple, toutes les forces de son existence. viennent se réunir » — comment
l’appeler ? Créé par le XVIIIe siècle pour exprimer un bien absolu, le nom de
civilisation, à mesure que les sciences de l’homme devenaient plus
relativistes, s’est plié, naturellement, sans perdre son sens ancien, à ce
nouveau sens de fait. Il y garde seulement, de ce qui fut autrefois sa
signification unique, comme une résonance de sympathie humaine, doit le prix
n’est pas négligeable.
Les oppositions entre civilisations apparaissent clairement dès que, dans
l’espace, le contraste se relève d’exotisme : contestera-t-on qu’il n’y ait
aujourd’hui une civilisation chinoise ? Ni qu’elle ne diffère grandement de
l’européenne ? — Mais, sur les mêmes lieux aussi, l’accent majeur du
complexe social peut se modifier, plus ou moins lentement ou brusquement.
Quand la transformation s’est opérée, nous disons qu’une civilisation succède
à une autre. Parfois, il y a secousse venue du dehors et accompagnée,
ordinairement, de l’insertion d’éléments humains nouveaux : ainsi entre
l’Empire romain et les sociétés du haut moyen âge. Pa rfois, au contraire,
simple changement intérieur : la civilisation de la Renaissance, par exemple,
dont nous avons si largement hérité, chacun néanmoins s’accordera à penser
qu’elle n’est plus la nôtre. Ces tonalités diverses sont difficiles à exprimer,
Marc BLOCH — Apologie pour l’Histoire ou Métier d’Historien 107
sans doute. Elles ne sauraient l’être par des étiquettes trop sommaires. La
commodité des mots en isme (Typismus, Konventionalismus) a ruiné l’essai de
description évolutive, pourtant intelligent, tenté naguère par Karl Lamprecht,
dans son Histoire d’Allemagne. C’était déjà l’erreur de Taine, chez qui nous
étonne si fort aujourd’hui l’espèce de réalité personnelle confinée à la
« conception dominatrice ». Cependant, que certains efforts aient pu échouer
ne justifie pas le renoncement. Affaire à la recherche d’introduire dans ses
distinctions une justesse et une finesse croissantes.
*
Le temps humain, en résumé, demeurera toujours rebelle à l’implacable
uniformité comme au sectionnement rigide du temps de l’horloge. Il lui faut
des mesures accordées à la variabilité de son rythme et qui, pour limites,
acceptent souvent, parce que la réalité le veut ainsi, de ne connaître que des
zones marginales. C’est seulement au prix de cette plasticité que l’histoire
peut espérer adapter, selon le mot de Bergson, ses classifications aux « lignes
mêmes du réel » : ce qui est, proprement, la fin dernière de toute science.
*
* *
Marc BLOCH — Apologie pour l’Histoire ou Métier d’Historien 108
CHAPITRE V
p.99 En vain, le positivisme a prétendu éliminer de la science l’idée de
cause. Bon gré mal gré, tout physicien, tout biologiste pense par « pourquoi »
et « parce que ». A cette commune loi de l’esprit, les historiens ne
sauraient échapper. Les uns, comme Michelet, enchaînent dans un grand
« mouvement vital », plutôt qu’ils n’expliquent en forme logique ; d’autres
étalent leur appareil d’inductions et d’hypothèses ; partout le lien génétique
est présent. Mais, de ce que l’établissement de rapports de cause à effet
constitue ainsi un besoin instinctif de notre entendement, il ne s’ensuit pas que
leur recherche puisse être abandonnée à l’instinct. Si la méta physique de la
causalité est ici hors de notre horizon, l’emploi de la relation causale, comme
outil de la connaissance historique, exige incontestablement une prise de
conscience critique.
*
Un homme, je suppose, marche sur un sentier de montagne. Il trébuche et
tombe dans un précipice. Il a fallu, pour que cet accident arrivât, la réunion
d’un grand nombre d’éléments déterminants. Tels, entre autres : l’existence de
la pesanteur, la présence d’un re lief, résultant lui-même de longues
vicissitudes géologiques ; le tracé d’un chemin, destiné, par exemple, à relier
un village à ses pâturages d’été. Il sera donc parfai tement légitime de dire que,
si les lois de la mécanique céleste étaient différentes, si l’évolution de la Terre
avait été autre, si l’économie alpestre ne se fondait pas sur la transhumance
saisonnière, la chute n’aurait pas eu lieu. Demande -t-on cependant quelle en
fut la cause ? Chacun répondra : le faux pas. Ce n’est point que cet
antécédent-là fût plus nécessaire à l’événement. Beaucoup d’autres l’étaient
au même degré. Mais, entre tous, il se distingue par plusieurs caractères très
frappants : il est venu le dernier ; il était le moins permanent, le plus
exceptionnel dans l’ordre p.100 général du monde ; enfin, en raison même de
cette moindre généralité, son intervention semble celle qui eût pu le plus
facilement être évitée. Pour ces raisons, il paraît lié à l’effet d’une prise plus
directe et nous n’échappons guère au sentiment qu’il l’ait seul véritablement
produit. Aux yeux du sens commun qui, en parlant de cause, a toujours peine
à se dépouiller d’un certain anthropomorphisme, ce composant de la dernière
minute, ce composant particulier et inopiné fait un peu figure de l’artiste, q ui
donne forme à une matière plastique déjà toute préparée.
Marc BLOCH — Apologie pour l’Histoire ou Métier d’Historien 109
Le raisonnement historique, dans sa pratique courante, ne procède pas
autrement. Les antécédents les plus constants et les plus généraux, si
nécessaires soient-ils, demeurent simplement sous-entendus. Quel historien
militaire songera à ranger parmi les raisons d’une victoire la gravitation, qui
rend compte des trajectoires des obus, ou les dispositions physiologiques du
corps humain, sans lesquelles les projectiles ne feraient pas d’atteintes
mortelles ? Les antécédents déjà plus particuliers, mais doués encore, d’une
certaine permanence, forment ce qu’on est convenu d’appeler les conditions.
Le plus spécial, celui qui, dans le faisceau des forces génératrices, représente,
en quelque sorte l’éléme nt différentiel, reçoit de préférence le nom de cause.
On dira, par exemple, que l’inflation du temps de Law fut la cause de la
hausse globale des prix. L’existence d’un milieu économique français, déjà
homogène et bien lié, sera seulement une condition. Car ces facilités de
circulation qui, en répandant les billets de toutes parts, permirent seule la
hausse avaient précédé l’inflation et lui survécurent.
*
Qu’il réside, dans cette discrimination, un principe fécond de recherche,
on n’en saurait douter. A quoi bon s’appesantir sur des antécédents quasiment
universels ? Ils sont communs à trop de phénomènes pour mériter de figurer
dans la généalogie d’aucun d’eux en particulier. Je sais bien, d’avance, qu’il
n’y aurait pas d’incendie si l’air ne contenait de l’oxygène ; ce qui
m’intéresse, ce qui appelle et justifie un effort de découverte, c’est de
déterminer comment le feu a pris. Les lois des trajectoires valent pour la
défaite comme pour la victoire ; elles les expliquent toutes deux ; elles sont
donc inutiles à l’explication propre de l’une ou de l’autre.
Mais on ne saurait sans danger élever à l’absolu un classement hiérar –
chique qui n’est, au vrai, qu’une commodité de l’esprit, La réalité nous
présente une quantité presque infinie de lignes de force qui, toutes, convergent
vers un même phénomène. Le choix que nous faisons parmi elles peut bien se
fonder sur des caractères, en pratique, très dignes d’attention ; ce n’est jamais
qu’un choix. Il y a, notamment, beaucoup d’arbitraire dans l’idée d’une ca use
par excellence, opposée aux simples « conditions ». p.101 Simiand lui-même, si
épris de rigueur et qui avait d’abord tenté (vainement, je crois) des définitions
plus strictes, semble avoir fini par reconnaître le caractère tout relatif de cette
distinction. « Une épidémie », écrit-il, « aura comme cause, pour le médecin,
la propagation d’un microbe et, comme condition, la malpropreté, la mauvaise
santé, engendrées par le paupérisme ; pour le sociologue et le philanthrope, le
paupérisme sera la cause et les facteurs biologiques la condition. » C’est
admettre, de bonne foi, la subordination de la perspective à l’angle propre de
l’enquête.
Marc BLOCH — Apologie pour l’Histoire ou Métier d’Historien 110
Prenons-y garde, d’ailleurs : la superstition de la cause unique, en histoire,
n’est trop souvent que la forme insidi euse de la recherche du responsable :
partant, du jugement de valeur. « A qui la faute, ou le mérite ? » dit le juge. Le
savant se contente de demander « pourquoi » ? et il accepte que la réponse ne
soit pas simple. Préjugé du sens commun, postulat de logicien ou tic de
magistrat instructeur, le monisme de la cause ne serait pour l’explication
historique qu’un embarras. Elle cherche des trains d’ondes causales et ne
s’effraie pas, puisque la vie les montre ainsi, de les trouver multiples.
*
Les faits historiques sont, par essence, des faits psychologiques. C’est
donc dans d’autres faits psychologiques qu’ils trouvent normalement leurs
antécédents. Sans doute, les destinées humaines s’insèrent dans le monde
physique et en subissent le poids. Là même, pourtant, où l’intru sion de ces
forces extérieures semble la plus brutale, leur action ne s’exerce qu’orientée
par l’homme et son esprit. Le virus de la Peste Noire fut la cause première du
dépeuplement de l’Europe. Mais l’épidémie ne se pro pagea si rapidement
qu’en raison de certaines conditions sociales — donc, dans leur nature
profonde, mentales — et ses effets moraux s’expli quent seulement par les
prédispositions particulières de la sensibilité collective.
Cependant, il n’est pas de psychologie que de la conscience claire. A lire
certains livres d’histoire, on croirait l’humanité composée unique ment de
volontés logiciennes, pour qui leurs raisons d’agir n’auraient jamais le
moindre secret. Face à l’état actuel des recherches sur la vie mentale et ses
obscures profondeurs, c’est une preuve de plus de l’éternelle difficulté que les
sciences éprouvent de rester exactement contemporaines les unes des autres.
C’est aussi répéter, en l’amplifiant, l’erreur, si souvent dénoncée pourtant, de
la vieille théorie économique. Son homo oeconomicus n’était pas une ombre
vaine seulement parce qu’on le sup posait exclusivement occupé de ses
intérêts : la pire illusion consistait à imaginer qu’il pût se faire de ces intérêts
une idée si nette. « Il n’y a rien de plus rare q u’un dessein », disait déjà
Napoléon. La lourde atmosphère morale où nous sommes en ce moment
plongés, estimera-t-on p.102 qu’elle marque en nous seulement l’homme des
décisions raisonnées ? On fausserait gravement le problème des causes, en
histoire, si on le réduisait, toujours et partout, à un problème de motifs.
*
Quelle curieuse antinomie, d’ailleurs, dans les attitudes successives de tant
d’historiens ! S’agit -il de s’assurer si un acte humain a vraiment eu lieu ? Ils
Marc BLOCH — Apologie pour l’Histoire ou Métier d’Historien 111
ne sauraient porter dans cette recherche assez de scrupules. Passent-ils aux
raisons de cet acte ? La moindre apparence les satisfait : fondée à l’ordinaire
sur un de ces apophtegmes de banale psychologie, qui ne sont ni plus ni moins
vrais que leurs contraires.
Deux critiques de formation philosophique, Georges Simmel en Allemagne,
François Simiand en France, se sont divertis à mettre à nu quelquesunes
de ces pétitions de principe. Les Hébertistes, écrit un historien allemand,
s’accordèrent d’abord parfaitement avec Robespierre, parc e qu’il se pliait à
tous leurs désirs ; puis ils s’écartèrent de lui, parce qu’ils le jugeaient trop
puissant. C’est, observe en substance Simmel, sous -entendre les deux
propositions suivantes : un bienfait provoque la reconnaissance ; on n’aime
pas à être dominé. Or ces deux propositions ne sont pas forcément fausses,
sans doute. Mais ni forcément justes non plus. Car ne pourrait-on soutenir,
avec une égale vraisemblance, qu’une soumission trop prompte aux volontés
d’un parti excite chez lui plus de mépr is pour cette faiblesse que de gratitude ;
et n’a -t-on jamais vu, d’autre part, un dictateur, par la crainte qu’inspire sa
puissance, étouffer jusqu’à la moindre velléité de résistance ? — Un
scolastique disait de l’autorité qu’elle a « un nez de cire, qui se plie
indifféremment à gauche ou à droite ». Ainsi des prétendues vérités
psychologiques du sens commun.
L’erreur, au fond, est analogue à celle dont s’inspirait le pseudo -déterminisme
géographique, aujourd’hui définitivement ruiné. Que ce soit en
présence d’un phénomène du monde physique ou d’un fait social, les réactions
humaines n’ont rien d’un mouvement d’horlogerie, toujours déclenché dans le
même sens. Le désert, quoi qu’en ait dit Renan, n’est pas nécessairement
« monothéiste », parce que les peuples qui le hantent n’apportent pas tous à
ses spectacles la même âme. Le petit nombre des points d’eau entraînerait, en
tous lieux, le groupement de l’habitat rural et leur abondance sa dispersion
seulement s’il était vrai que les campagnards fissent, obl igatoirement, passer
avant toute autre préoccupation la proximité des sources, des puits ou des
mares. Il arrive, en réalité, qu’ils préfèrent se rassembler, par souci de sécurité
ou d’entr’aide, voire par simple humeur grégaire, là même où tout coin de
terre a sa fontaine ; ou bien qu’inversement (comme dans certaines régions de
la Sardaigne), chacun établissant sa demeure au centre de son menu domaine,
ils acceptent pour prix de cet égaillement qui leur tient à coeur, p.103 de longs
cheminements vers l’ea u rare. Dans la nature, l’homme n’est -il point, par
excellence, la grande variable ?
*
Ne nous y trompons point cependant. La faute n’est pas, en pareil cas,
dans l’explication elle -même. Elle réside tout entière dans son a-priorisme.
Marc BLOCH — Apologie pour l’Histoire ou Métier d’Historien 112
Bien que les exemples, jusqu’ici, n’en paraissent guère fréquents, il se peut
que, dans des conditions sociales données, la répartition des ressources en eau
décide, avant toute autre cause, de l’habitat. Ce qui est sûr, c’est qu’elle n’en
décide pas nécessairement. Il n’e st nullement impossible que les Hébertistes
aient vraiment obéi aux motifs que leur prêtait leur historien. Le tort a été de
considérer cette hypothèse, d’avance, comme acquise. Il fallait la prouver.
Puis, une fois fournie cette preuve — qu’on n’a pas le droit de tenir, de parti
pris, pour impraticable — il restait encore, creusant plus avant l’analyse, à se
demander pourquoi, de toutes les attitudes psychologiques concevables,
celles-là s’imposèrent, au groupe. Car, du moment qu’une réaction de
l’intellig ence ou de la sensibilité ne va jamais de soi, elle exige à son tour, si
elle se produit, qu’on s’efforce d’en découvrir les raisons. Pour tout dire d’un
mot, les causes, en histoire pas plus qu’ailleurs, ne se postulent pas. Elles se
cherchent…
Marc BLOCH — Apologie pour l’Histoire ou Métier d’Historien 113
APPENDICE 1
… Enfin, et puisqu’ il s’ agit de dédicace et de pieux souvenir, je ne peux
ne pas dire ceci.
Il y a quelqu’ un à qui Marc Bloch, de toute évidence, eût dédié, avant de
disparaître, l’ une des grandes oeuvres que nous atte ndions encore de lui.
Quelqu’ un dont tous ceux qui ont connu et aimé Marc Bloch ont su de quelle
tendresse exclusive elle l’ avait entouré, lui et ses enfants — et avec quelle
abnégation elle lui avait servi de secrétaire et d’ auxiliaire dans ses travaux. Je
sens comme une obligation à laquelle rien — pas même ce sentiment de
pudeur sentimentale qui était si fort chez Marc Bloch — ne peut m’ empêcher
d’ obéir, je sens comme un devoir la nécessité d’ inscrire ici le nom de Madame
Marc Bloch — morte pour la même cause que son mari et dans la même foi
française que lui.
LUCIEN FEBVRE.
*
* *
1 [De l’appendice de trois pages rédigé par Lucien FEBVRE, nous ne gardons, pour l’instant,
que le dernier paragraphe]
Marc BLOCH — Apologie pour l’Histoire ou Métier d’Historien 114
N O T E S
Quelques notes de la main de Marc Bloch
(1) En quoi je me trouve m’opposer dès le début, et sans l’avoi r cherché à l’ Introduction
aux Études Historiques de Langlois et Seignobos. Le passage
qu’on vient de lire était écrit depuis longtemps déjà quand m’est tombée sous
les yeux, dans l’Avertissement de cet ouvrage (p. XII), une liste de « questions
oiseuses ». J’y vois figurer textuellement, celle -ci « A quoi sert l’histoire ? »
— Sans doute en va-t-il de ce problème comme de presque tous ceux qui
concernent les raisons d’être de nos actes et de nos pensées : les esprits qui
leur demeurent par nature indifférents — ou ont volontairement décidé de se
rendre tels — comprennent toujours difficilement que d’autres esprits y
trouvent le sujet de réflexions passionnantes. Cependant, puisque l’occasion
m’en est ainsi offerte, mieux vaut je crois, fixer dès maintenan t ma position
vis-à-vis d’un livre justement notoire — que le mien d’ailleurs, construit sur
un autre plan et, dans certaines de ses parties, beaucoup moins développé, ne
prétend nullement remplacer. J’ai été l’élève de ses deux auteurs et,
spécialement, de M. Seignobos. Ils m’ont donné, l’un et l’autre, de précieuses
marques de leur bienveillance. Mon éducation première a dû beaucoup à leur
enseignement et à leur oeuvre. Mais ils ne nous ont pas seulement appris, tous
deux, que l’historien a pour premier d evoir d’être sincère ; ils ne dissimulaient
pas davantage que le progrès même de nos études est fait de la contradiction
nécessaire entre les générations de travailleurs. Je resterai donc fidèle à leurs
leçons en les critiquant, là où je le jugerai utile, très librement ; comme je
souhaite qu’un jour mes élèves, à leur tour, me critiquent.
(2) — Fragment de cette note sur feuille volante : le début est perdu : [….
comme l’a montré] Lucien Febvre, c’est l’histoire elle -même qui, interrogée
sur la ligne que le développement de l’humanité n’a cessé de suivre, se charge
de leur infliger le plus flagrant démenti. Non seulement chaque science, prise
à part, trouve dans les transfuges des secteurs voisins, les artisans souvent les
meilleurs de ses succès. Pasteur, qui renouvela la biologie, n’était pas un
biologiste — et, de son vivant, on le lui fit bien voir ; tout de même que
Durkheim et Vidal de la Blache qui ont laissé sur les études historiques du
début du XXe siècle une marque incomparablement plus profonde que celle
de n’importe quel spécialiste, étant, le pre mier, un philosophe passé à la
sociologie, le second un géographe, ne se rangeaient ni l’un ni l’autre parmi
les historiens à brevet.
(3) Le Français anti-historien : Cournot, Souvenirs, p. 43, au sujet de
l’absence de tout sentiment royaliste à la fin de l’Empire : « … Pour
l’explication du fait singulier qui nous occupe, je crois qu’il faut aussi tenir
Marc BLOCH — Apologie pour l’Histoire ou Métier d’Historien 115
compte du peu de popularité de notre histoire et du faible développement qu’a
pris chez nous, dans les classes inférieures, par suite de causes qu’il serait trop
long d’analyser, le sen timent de la tradition historique. »
(4) Fustel de Coulanges, Leçon d’ouverture de 1862, dans Revue de Synthèse
historique, t. II, 1901, p. 243 ; Michelet, cours de l’École Normale, 1829, cité
par G. Monod, La Vie et la Pensée de Jules Michelet, t. I, p. 127 : « Nous nous
p.110 occuperons à la fois de l’étude de l’homme individuel, et ce sera la
philosophie — et de l’étude de l’homme social, et ce sera l’histoire. » — Il
convient d’ajouter que Fustel, plus tard, a dit dans une formule plus serrée et
plus pleine dont le développement qu’on vient de lire ne fait guère, en somme,
que donner un commentaire : « L’histoire n’est pas l’accumulation des
événements de toute nature qui se sont produits dans le passé. Elle est la
science des sociétés humaines. » — Mais c’est peut -être réduire à l’excès,
dans l’histoire, la part de l’individu ; l’homme en société et les sociétés ne
sont pas deux notions exactement équivalentes.
(5) « Pas l’homme encore une fois, jamais l’homme. Les sociétés humaines,
les groupes organisés », Lucien Febvre, La Terre et l’évolution humaine, p.
201.
(6) Préface aux Accessiones Historicae (1700), Opéra, éd. Dutens, t. IV 2, p.
53 : « Tria sunt quae expetimus in Historia : primum, voluptatem nos cendi
res singulares ; deinde, utilia in primis vitae praecepta ; ac denique origines
praesentium a praeteritis repetitas, cum omnia optime ex causis nos cantur. »
(7) J’ai, dans ma jeunesse, entendu un très illustre érudit qui fut directeur de
l’École des Chartes, nous dire assez fièrement : « Je date sans erreur l’écriture
d’un manuscrit à une vingtaine d’années près. » Il n’oubliait qu’une chose :
beaucoup d’hommes, de scribes, vivent plus de quarante ans — et, si les
écritures parfois se modifient en vieillissant, c’est rarement pour s’adapter aux
nouvelles écritures ambiantes. Il a dû y avoir, aux environs de 1200, des
scribes qui, sexagénaires, écrivaient encore comme on leur avait appris à le
faire vers 1150. En fait, l’histoire de l’écriture retarde, étrangement, sur celle
du langage. Elle attend son Diez — ou son Meillet.
Nom du document : bloch_apologie.doc
Dossier : C:\CSS\Bloch
Modèle : C:\WINDOWS\Application
Data\Microsoft\Modèles\Normal.dot
Titre : Apologie pour l’Histoire ou Métier d’histori en
Sujet : Méthodologie de l’Histoire
Auteur : Marc Bloch
Mots clés : Historiographie, Méthodologie de l’His toire, Cahiers
des Annales, observation historique, analyse historique, méthode critique
historique, nomenclature historique, transmission des témoignages
Commentaires : http://www.uqac.ca/Classiques_des_sciences_sociales/
Date de création : 04/08/05 12:11
N° de révision : 48
Dernier enregistr. le : 06/08/05 15:53
Dernier enregistrement par : Pierre Palpant
Temps total d’édition : 874 Minutes
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