Persée:Une remarquable biographie d’Étienne Gilson par Fernand Van Steenberghen

Revue Philosophique de Louvain
Une remarquable biographie d’Étienne Gilson
Fernand Van Steenberghen
Citer ce document / Cite this document :
Van Steenberghen Fernand. Une remarquable biographie d’Étienne Gilson. In: Revue Philosophique de Louvain. Quatrième
série, tome 84, n°64, 1986. pp. 521-525;
http://www.persee.fr/doc/phlou_0035-3841_1986_num_84_64_6430
Document généré le 25/05/2016
ÉTUDE CRITIQUE
Une remarquable biographie d’Etienne Gilson
Lors de la dernière visite d’Etienne Gilson au Canada, en 1971-1972,
le Père Basilien Laurence K. Shook, alors Président du Pontifical
Institute of Mediaeval Studies de Toronto, demanda au vieux maître,
alors âgé de 87 ans, s’il approuvait le projet d’entreprendre sa biographie.
La première réaction fut négative, mais bientôt Gilson se reprit: «Si
l’histoire de ma vie doit être écrite, je préfère qu’elle le soit en Amérique,
où j’ai établi des institutions viables pour le progrès des études
médiévales». Il ajouta que, le P. Shook n’étant ni philosophe ni théologien, il
pourrait plus facilement être objectif lorsqu’il évoquerait les nombreuses
controverses auxquelles lui, Gilson, avait été mêlé. En 1974 le P. Shook
se rendit en Europe. Il séjourna à Cravant (Bourgogne), où Gilson s’était
retiré avec sa fille aînée; il eut avec lui de longs entretiens et emporta
plusieurs centaines de lettres et autres documents précieux. Il rencontra
aussi et interrogea, en Europe et en Amérique, de nombreuses personnes
qui avaient été en relation avec Gilson; il recueillit ainsi une foule de
témoignages, de confidences et de renseignements de nature à étoffer son
travail, déjà abondamment documenté par les archives du Pontifical
Institute, de ses professeurs et anciens professeurs.
Après plus de dix ans de travail, le P. Shook a pu livrer le fruit de ses
recherches en un beau volume de plus de 400 pages, sorti de presse en
1984 et … imprimé à Wetteren, en Belgique1. Grâce à l’immense
documentation qu’il a réunie, grâce aussi au goût très américain du
concret et du vécu, il offre à ses lecteurs un récit captivant, tissé de faits,
d’anecdotes, de confidences, de citations inédites, qui permettent de
revivre, d’année en année, la longue carrière de la personnalité hors-série
que fut Etienne Gilson, né en 1884 et décédé en 1978, à l’âge de 94 ans.
Pour donner une idée de l’ampleur de cette biographie, il paraît
intéressant de reproduire ici, en traduction française, les titres des 18
chapitres qu’elle contient, en y joignant parfois un bref commentaire. On
notera que les étapes de la vie de Gilson sont indiquées par des formules
latines empruntées à S. Thomas et à d’autres médiévaux: le maître
1 Laurence K. Shook, Etienne Gilson (The Etienne Gilson Series, 6). Un vol. relié
24.5 x 16 de X-412 pp. Toronto, Pontifical Institute of Mediaeval Studies, 1984.
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disparu les employait fréquemment lorsqu’il évoquait son passé. Voici
ces 18 titres: 1. Infantia. Pueritia. Adolescentia, 1884-1904. 2. Étudiant
en Sorbonne, 1904-1907. 3. Quarta estjuventus: Gilson est professeur de
lycée à Bourg-en-Bresse (1907-1908) et à Rochefort-sur-Mer (1908-
1910). 4. Des lycées à l’université, 1910-1914: Gilson enseigne aux lycées
de Tours (1910-1911), de Saint-Quentin et d’Angers (1911-1913); il
défend ses thèses en Sorbonne pour le doctorat ès-lettres en janvier 1913;
il enseigne à l’Université de Lille (1913-1914). 5. La Grande Guerre,
1914-1918: mobilisé, Gilson est fait prisonnier à la bataille de Verdun
le 23 février 1916. 6. De l’armistice à la Sorbonne, 1919-1921.
7. L’Université de Paris, 1921-1925. 8. Annus mirabilis, 1926: premier
séjour en Amérique. 9. Une année de voyages, 1927. 10. France et
Amérique, 1928-1930. 11. Méthodologies philosophiques, 1930-1939:
sous ce titre, l’auteur groupe une série d’activités fort diverses, parmi
lesquelles les premiers travaux sur la «philosophie chrétienne» et les deux
volumes d’épistémologie : Le réalisme méthodique en 1936, Réalisme
thomiste et critique de la connaissance en 1939. 12. La deuxième Guerre
mondiale, 1939-1944 (Incipit senectus): Gilson a 60 ans en 1944. 13.
Missions à la fin de la guerre, 1945-1946. 14. L’accomplissement de l’être,
1946-1949: sous ce titre étrange de nombreux événements sont évoqués,
entre autres l’élection à Y Académie française en 1946, la nomination
comme Conseiller de la République en 1947, la publication de L’être et
l’essence en 1948 et la mort de Madame Gilson en 1949. 15. Une année de
dépression, 1950-1951. Très affecté par le décès de son épouse, Gilson
prend cependant part aux deux congrès romains de septembre 1950: le
Congressus scholasticus internationalis organisé par le P. Balic au Collegio
Sant’Antonio, puis le IIP » Congressus thomisticus internationalis
convoqué par Y Académie pontificale de Saint-Thomas. Il retourne en Amérique,
où l’« affaire Gilson» éclate le 15 décembre, lorsque l’émigré russe
Waldemar Gurian, journaliste et professeur à Notre Dame (South Bend)
publie une lettre ouverte à Gilson dans The Commonweal. Au début de
1950, dans trois articles du journal Le monde, Gilson avait prôné la
neutralité de la France et de l’Europe occidentale en cas de conflit entre
les États-Unis et la Russie. Ces articles avaient provoqué de vives
réactions dans une partie de l’opinion française, qui l’avait taxé de
défaitiste, crypto-communiste et anti-américain. Or il avait défendu ses
vues neutralistes dans des conversations privées à South Bend, où il avait
donné des conférences en novembre. Gurian reprocha à Gilson de se
faire le propagandiste du défaitisme et de servir ainsi la cause du
communisme; il l’adjura de renoncer à cette action néfaste. D’après
Gurian, Gilson aurait déclaré qu’il était décidé à ne plus retourner en
France, ce qui était inexact. La lettre ouverte fut le point de départ de
Une remarquable biographie d’Etienne Gilson 523
virulentes attaques contre Gilson en France ; on trouvera tous les détails
de cette pénible histoire dans l’ouvrage du P. Shook. 16. Retraite pour
travailler, 1951-1957. Pendant cette période, Gilson inaugure, à Louvain,
la Chaire Cardinal Mercier: du 29 avril au 19 mai 1952, il donne avec
grand succès dix leçons sur Les métamorphoses de la cité de Dieu.
17. Sexta aetas : senium, 1958-1962. 18. Senium post quod est mors, 1963-
1978. Gilson avait réédité, en 1962, L’être et l’essence, qu’il considérait
comme son meilleur ouvrage philosophique et qu’il avait revu avec soin.
Durant la dernière période de sa vie paraissent les six «Vermenton
books», six ouvrages peu connus, écrits à Vermenton et portant sur des
disciplines philosophiques «complémentaires»: Introduction aux arts du
beau (1963), Matières et formes (1964), La société de masse et sa culture
(1967), Les tribulations de Sophie (1967), que le P. Shook compare au
Paysan de la Garonne de Maritain, Linguistique et philosophie (1969),
D’Aristote à Darwin et retour (1971). Notons que l’auteur de ces derniers
écrits était octogénaire depuis 1964.
En 1971 le vieux maître vend sa propriété de Vermenton, jugée trop
spacieuse, et s’installe à Cravant, à 5 km. de Vermenton, dans le cottage
de ses grands-parents maternels. En 1972 il prépare encore trois leçons
qu’il compte donner à Toronto pendant l’hiver suivant, mais au cours de
l’été la marche lui devient si difficile qu’il doit renoncer à tout
déplacement important; il ne retournera plus en Amérique (il avait fait une
quarantaine de fois la traversée de l’Atlantique). Son dernier ouvrage
paraît en 1974: Dante et Béatrice. Études dantesques. Ce recueil de neuf
essais a été réalisé à l’initiative de Mlle Marie-Thérèse d’Alverny et de M.
Pierre de Paulhac, le beau-fils de Joseph Vrin. A partir de 1975, Gilson
ne quitte plus Cravant; il ne peut plus guère lire ni écrire. En septembre
1978, il doit être conduit au Centre Hospitalier d’Auxerre, où il s’éteint
cinq jours plus tard, le 19 septembre 1978, âgé de 94 ans.
Même pour ceux qui, comme moi, se sont intéressés de longue date à
la carrière et aux publications d’Etienne Gilson, le livre du P. Shook est
une révélation et un stimulant à la réflexion. On y trouve une foule de
renseignements sur la personnalité du maître, son caractère, ses idées
dans les domaines les plus divers, ses goûts personnels, ses problèmes de
santé, sa famille, ses amis, ses innombrables voyages, les leçons et
conférences qu’il a données devant les auditoires les plus variés, les
entreprises scientifiques auxquelles il a pris part, enfin sa fécondité
littéraire surprenante. Mais le P. Shook ne se borne pas à décrire les faits
et à les éclairer par une abondante documentation, en particulier de
nombreux extraits de la correspondance de Gilson : il y ajoute souvent un
commentaire personnel, il analyse les publications du maître et note les
réactions qu’elles ont suscitées. Cette biographie restera la base solide de
524 Fernand Van Steenberghen
tout travail ultérieur sur la personne, l’uvre et la pensée du grand
disparu. L’ouvrage est orné d’une excellente photo de Gilson,
malheureusement non datée, en tête du volume. En outre, une intéressante série
de 26 photos est insérée entre les pages 198 et 199.
Le lecteur corrigera aisément les rares fautes d’impression qu’il
rencontrera dans le volume du P. Shook. J’y ai relevé aussi quelques
inexactitudes, qu’il est utile de mentionner en vue de la traduction
française de l’ouvrage, qui sera certainement demandée avec insistance.
Voici les corrections à apporter:
113 et 116, Revue nèo-scolas tique (sans h).
113 La visite de Gilson à De Wulf a eu lieu en 1914, non en 1913 (cf. p. 64, n. 1).
114 Le conflit de la morale et de la sociologie (le second de manque).
115 Peillaube (non Peillaude).
127 La 4e édition de Y Histoire de De Wulf est de 1912. La 5e (celle que le
P. Shook a en vue) est de 1924-1925 (2 vol.).
171, ligne 1, Pelster (non Peltzer).
172 Henri Pirenne n’était pas un «French scholar», mais le plus grand historien
belge.
191, ligne 5. Mon opposition à Gilson n’a pu être «widely known» à la fin de
1930, car je n’ai pris connaissance de son Introduction à l’étude de saint
Augustin qu’en 1931 ou 32; en 1930 je préparais le premier volume de mon
Siger de Brabant et la défense de mes thèses d’agrégation (10 mars 1931).
192 Aimé Forest (non André).
234, note, 1921 (non 1931).
297 Ma visite à Gilson en 1950 n’a pas eu lieu au printemps à Vermenton, mais
le 19 janvier à Paris, avenue Emile Accolas, la veille de mon départ pour
Toronto en qualité de Visiting Professor.
300, lignes 2-3. Nous n’étions que trois (Gilson, De Raeymaeker et moi) lorsque
le P. Garrigou- Lagrange nous a rejoints.
L’incident provoqué par le P. Boyer après ma communication au
Congrès thomiste n’a pas eu lieu lors de la séance d’ouverture le lundi matin,
mais au début de la séance du lundi après-midi. D’autre part, Mgr De
Raeymaeker n’a pas été l’objet de «censorial remarks» par le P. Boyer: au
contraire, il est intervenu pour protester contre l’initiative intempestive de
Boyer.
335 Le titre de l’ouvrage de Forest est: La structure métaphysique du concret
selon saint Thomas d’Aquin (non de saint).
338 Le titre de l’ouvrage du P. Hayen est : La communication de l’être d’après
saint Thomas d’Aquin (d’ manque avant après).
341 Gilson a été élu Membre associé de la Classe des Lettres de l’Académie
Royale de Belgique, Section des Sciences morales et politiques.
347 La réunion du 10 au 12 septembre 1959 à Cologne n’était pas un congrès de
la Société internationale pour l’étude de la philosophie médiévale, mais la 10e
Mediâvistentagung organisée par le Thomas Institut de Cologne.
348 Le titre de l’ouvrage de Rougier est : La scolastique et le thomisme (non Le
scolastique).
Une remarquable biographie d’Etienne Gilson 525
348, note, Mercure de France (non Mercurie).
353, 354 et 409 Pomponazzi (non Pompanazzï).
354, avant-dernière ligne. Pius XII (non Leo XIII).
363 Linguistique et philosophie est de 1969 (non 1962: cf. p. 383).
379, vers le milieu, le P. Shook parle de l’opposition «between thomism and
averroism» à propos du problème de la nature de la sacra doctrina. Ce
problème est tout à fait étranger à l’averroïsme; de plus Siger est pleinement
d’accord avec S. Thomas sur la nature de la sacra doctrina.
La biographie que nous devons au P. Shook met en pleine lumière
tout ce que Gilson a fait pour la fondation et le développement du
Pontifical Institute de Toronto. Ce fut là, je crois, son uvre la plus
importante et la plus durable. Son uvre littéraire immense compte
assurément, elle aussi, de multiples apports précieux dans divers secteurs
de l’histoire et de la pensée. Quant à ses vues sur la «philosophie
chrétienne» et sur ses rapports avec la théologie, attendons le jugement
de l’histoire. Personnellement je pense qu’elles ne résisteront pas à la
critique et qu’on reviendra au Gilson des années 1920, qui voyait en S.
Albert et S. Thomas les fondateurs du «rationalisme» moderne et pour
qui S. Thomas avait restauré l’idée d’une philosophie autonome: «Il ne
nous semble pas honnêtement possible de considérer la philosophie de
saint Thomas comme autre chose que la solution purement rationnelle
d’un problème uniquement philosophique»2. C’est ce Gilson-là qui a
contribué d’une manière décisive à la réhabilitation de la philosophie
médiévale, mais cette réhabilitation est gravement compromise par les
vues ultérieures du grand disparu3.
Le P. Shook parle fréquement des rapports entre Gilson et
l’Université de Louvain. Ces passages demandent des correctifs et des
compléments, qu’on trouvera dans le fascicule de février 1987 de notre
revue.
rue Vanderborght, 205 Fernand Van Steenberghen.
B-1090 Bruxelles.
2 É. Gilson, Le thomisme, 3e édition (Études de philosophie médiévale, I), Paris,
1927, p. 9. Cf. F. Van Steenberghen, Introduction à l’étude de la philosophie médiévale
(Philosophes médiévaux, XVIII), Louvain, 1974, pp. 64-66.
3 Je me permets de rappeler ici les conclusions de mon étude Etienne Gilson,
historien de la pensée médiévale, dans la Revue philos, de Louvain, 11 (1979), pp. 504-507.

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