René GROUSSET :LE CONQUÉRANT DU MONDE (Vie de Gengis-khan)

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René GROUSSET
LE CONQUÉRANT
DU MONDE
(Vie de Gengis-khan)
Un document produit en version numérique par Pierre Palpant,
collaborateur bénévole
Courriel : ppalpant@uqac.ca
Dans le cadre de la collection : “ Les classiques des sciences sociales ”
fondée et dirigée par Jean-Marie Tremblay,
professeur de sociologie au Cégep de Chicoutimi.
Site web : http://classiques.uqac.ca
Une collection développée en collaboration avec la Bibliothèque
Paul-Émile Boulet de l’Université du Québec à Chicoutimi.
Site web : http://bibliotheque.uqac.ca
Le conquérant du monde
Un document produit en version numérique par Pierre Palpant, collaborateur bénévole,
Courriel : ppalpant@uqac.ca
à partir de :
LE CONQUÉRANT DU MONDE
(Vie de Gengis-Khan)
par René GROUSSET (1885-1952)
Editions Albin Michel, Paris, 1944, 388 pages.
Police de caractères utilisée : Verdana, 12 et 10 points.
Mise en page sur papier format Lettre (US letter), 8.5’’x11’’
[note : un clic sur @ en tête de volume et des chapitres et en fin d’ouvrage, permet de rejoindre la table des matières]
Édition complétée le 15 décembre 2006 à Chicoutimi, Québec.
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Le conquérant du monde
Les grands pays muets longuement s’étendront.
A. de VIGNY.
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Le conquérant du monde
T A B L E D E S M A T I È R E S
Avertissement
PREMIERE PARTIE : LES ANCÊTRES
Les fils du loup gris et de la biche fauve
Le visiteur céleste
La geste de Bodountchar
Misère et grandeur des nomades
Le chef sauvage à la cour du Roi d’Or
Haines inexpiables : le supplice d’Ambagaï
L’Héraklès mongol
DEUXIÈME PARTIE : LE CONQUÉRANT DU MONDE
Yèsugèi le Brave et le Prêtre Jean
Comment Yèsugèi conquit la dame Hö’èlun
Les enfances de Gengis-khan
Les orphelins chassés du clan
Le jeune Gengis-khan assassin de son frère
Gengis-khan mis à la cangue
Evasion de Gengis-khan
L’enlèvement des chevaux
Mariage de Gengis-khan
La pelisse de zibeline noire
L’enlèvement de la belle Börtè
Gengis-khan reconquiert la belle Börtè
Le convoi dans la nuit et la séparation des hordes
Gengis-khan roi des Mongols
Les captifs jetés dans des chaudières bouillantes
La rixe après le banquet
« Je t’ai mis à l’engrais quand tu mourais de faim »
Gengis-khan au service du Roi d’Or
Gengis-khan se débarrasse des princes mongols
Surprises dans la montagne
Magnanimité de Gengis-khan
L’anti-césar Djamouqa et la bataille dans la tempête
La blessure de Gengis-khan : Dévouement de Djelmé
« La flèche qui a blessé ton cheval, c’est moi qui l’ai tirée »
« Si vous m’aviez livré votre maître, je vous aurais décapités ! »
Extermination du peuple tatar
Le coeur des deux soeurs tatares
« Nos filles sont des dames et les leurs des servantes ! »
Ames de nomades. Entre la foi jurée et la trahison.
Les deux pâtres sauvent Gengis-khan
La mêlée près des Saules Rouges
Les larmes de Gengis-khan
« Nous ramasserons les Mongols comme du crottin ! »
La plainte de Gengis-khan
L’eau amère de la Baldjouna
Marche de nuit et attaque brusquée
Le sort des princesses kèrèit
« Tu as foulé aux pieds la tête de ce roi ! »
« Ces Mongols malodorants… »
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Le conquérant du monde
En route vers les monts Khangaï
Les chiens de Gengis-khan nourris de chair humaine
L’hallali. Mort du Tayang
Les raisons de la belle Qoulan
« Ces Merkit, je les hais »
Un dialogue cornélien : Gengis-khan et Djamouqa
Le « champ de mai » de 1206. Proclamation de l’empire mongol. Promotions et citations
La vieille garde
Dans la taïga sibérienne
Rivalité du sacerdoce et de l’empire : les ambitions du Grand-Chaman
Gengis-khan casse les reins du Grand Sorcier
Aux approches de la Chine
La vengeance des anciennes injures ; guerre de Gengis-khan contre le Roi d’Or
Prise de la Muraille de Chine. La chevauchée dans la Grande Plaine
Prise de Pékin par les Mongols
Rencontre de Gengis-khan et du lettré chinois
Sur la Route de la Soie, Les Ouighour professeurs de civilisation de Gengis-khan
Chevauchée de Djèbè la Flèche de la Mongolie au Pamir
Le massacre de la caravane
Avant la grande guerre : Le testament de Gengis-khan
En terre d’Islam
Le vent de la colère. Prise de Boukhara
Vers Samarqand
A Ourgendj. L’assaut dans la ville en flammes
Chasse à l’homme. Sur la piste du sultan
Le vent de la colère passe sur le Khorassan
Tempête sur l’Afghanistan
De la destruction des villes à la révélation de la civilisation urbaine
Gengis-khan et le problème de la mort. L’appel à l’alchimiste
Pour rejoindre Gengis-khan. Voyage à travers la Mongolie en 1221
Entretiens de Gengis-khan avec le sage chinois
Rassasiée de conquêtes, la Grande Armée retourne au pays natal
A travers la Perse, le Caucase et la Russie, La chevauchée fantastique de Djèbè la Flèche et de Subötèi le Brave
Les années de repos du Conquérant
Retour en Chine
« Dussé-je en mourir, je les exterminerai ! »
« Mes enfants, je touche au terme de ma carrière »
« Comme un faucon s’ébat en cercle dans le ciel »
Là-haut, quelque part, dans la forêt
Généalogie des khans mongols
Accéder, par le navigateur, aux cartes :
Carte de la Mongolie
Carte du Turkestan
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Le conquérant du monde
AVERTISSEMENT
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L’auteur de ce livre s’est efforcé, dans des travaux antérieurs, d’étudier, par la critique et la comparaison des sources, la méthode et les bases documentaires de l’histoire gengiskhanide. (Etat actuel des études sur l’histoire gengiskhanide, Bulletin du Comité International des Sciences Historiques, n° 46, juin 1941 ; et L’Empire Mongol, 1e phase, collection de l’Histoire du Monde dirigée par E. Cavaignac, éditions de Boccard). Il voudrait aujourd’hui dégager de ces recherches la restitution narrative des faits. Entre temps, le maître des études mongoles, M. Pelliot, a donné à la Société Asiatique, sur les mêmes questions, tant d’après sa traduction scientifique de l’Histoire Secrète que d’après Rachîd ed-Dîn, de très importantes communications que nous n’avons pas manqué d’utiliser ici. Par ailleurs, M. Haenisch a ajouté à son édition de l’Histoire Secrète et au dictionnaire qu’il y avait joint, une traduction dont nous avons également fait état. Enfin nous avons à nouveau le devoir de remercier M. G. Baruche pour les observations et notes qu’il nous avait si libéralement communiquées dans notre précédent ouvrage et dont celui-ci a continué à bénéficier.
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Le conquérant du monde
PREMIÈRE PARTIE
LES ANCÊTRES
ETAPE DE CAVALERIE MONGOLE
Collection Henri Rivière (Cliché Musée Guimet)
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Le conquérant du monde
LES FILS DU LOUP GRIS ET DE LA BICHE FAUVE
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Le paysage où se déroule cette histoire farouche est un des plus « contrastés » de la Haute-Asie. Au nord, de puissantes chaînes de montagnes — Altaï, Saïan, Khangaï, Yablonovyi, Khingan — dont l’altitude atteint souvent 2.000 mètres, Massifs pour la plupart couverts de forêts qui ne sont que la continuation de l’immense, de l’impénétrable taïga sibérienne avec les essences caractéristiques de celle-ci : en principe, sur les versants exposés au septentrion, le robuste mélèze, « patient au froid » ; sur les pentes méridionales, le pin. Cette flore subalpine s’élève jusqu’à 1.900 et même 2.200 mètres. Au-dessous, les pentes humides et le creux des vallées sont tapissés de cèdres, puis apparaissent les peupliers, les bouleaux et les saules qui suivront le cours des rivières jusqu’au coeur de la steppe.
Les pâturages — ici particulièrement savoureux — ont commencé en pleine zone alpestre, au pied même des monts. Mais à mesure qu’on progresse vers le sud, le vent du Gobi oblige la prairie subalpine à céder la place à la végétation de steppe dont la note dominante, — à base de clématites, de liliacées, d’absinthes ou de chiendent (cette dernière nourriture encore très appréciée des bestiaux), — varie suivant la nature des sols. Au printemps la steppe n’est, à perte de vue, qu’un immense tapis de verdure chanté par tous les bardes mongols. En juin elle s’émaille de fleurs multicolores jusqu’au moment où, vers la mi-juillet, une chaleur de p.8 fournaise vient dessécher toute cette verdure et jaunir uniformément les plaines.
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Le conquérant du monde
Comme on le voit, « le sourire de la steppe » dure peu de temps. « Dès octobre, c’est l’hiver avec ses tourmentes de neige. Dès novembre la glace emprisonne les cours d’eau qui ne se libéreront qu’en avril. » La terre mongole n’est alors qu’une annexe de la Sibérie. Et dès la seconde quinzaine de juillet, une température torride en fera une annexe des Saharas asiatiques : « La steppe vibre sous le soleil ; un furieux orage éclate chaque jour à midi » 1. D’où des oscillations de température terribles : à Ourga, capitale actuelle de la Mongolie, on passe de — 42°6 en hiver à + 38°2 en été. De surcroît, en toute saison, montagnes et steppes sont balayées par des vents qui arrachent presque le cavalier de sa monture. Si les Mongols sont devenus la race de fer de l’ancien monde, c’est qu’ils ont été forgés par la plus âpre des existences, sous ce climat brutal, sur cette terre aux brus-ques excès, dont les contrastes ne s’équilibrent que pour des organismes capables de n’être pas d’emblée anéantis. Et tels nous apparaissent bien ces chasseurs forestiers et ces pâtres nomades — chasseurs à l’orée de la taïga, pâtres aux avancées de la steppe, — « visages sommaires », faces plates aux pommettes saillantes, au teint recuit, où luisent des yeux d’aigle, thorax indestructibles, torses massifs, troncs noueux, jambes arquées par l’usage constant du cheval ; tels nous apparaissent aussi leurs petits chevaux ébouriffés et rabougris, aussi frustes et résistants qu’eux-mêmes. Cheval et cavalier sont faits pour braver les tempêtes de neige comme les tourbillons de sable p.9 brûlant, pour escalader au nord les massifs alpestres, couverts
1 La Mongolie se distingue par le violent contraste entre le volume des précipitations estivales et celui des précipitations hivernales : l’été reçoit jusqu’à 75% du total annuel, l’hiver 2 à 3% et même moins. (L. Berg.)
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Le conquérant du monde
de forêts impénétrables, pour traverser au sud les étendues sans eau du Gobi, pour lutter partout de vitesse avec les animaux-totems de la steppe et des bois : le cerf maral et le loup.
Le loup et la biche ! On les retrouve par centaines sur ces curieuses plaques ou statuettes de bronze à motifs animaliers qui, depuis la région de Minoussinsk, au coeur de la Sibérie, jusqu’à la boucle des Ordos, sur la frontière chinoise, depuis, peut-être, le VIIe siècle avant J.-C., jusqu’en plein Moyen Age, représentent par excellence l’art des populations de la Haute-Asie. La légende mongole, comme la légende turque (à laquelle elle est sans doute empruntée), ne voit-elle pas en eux les ancêtres mêmes de la race ? Le Loup Gris, ou plus exactement Gris-Bleu (Börtètchino) sort de la caverne légendaire de l’Erkènè-qon, qu’on doit imaginer vers le nord, du côté des chaînes couvertes de forêts que nous énumérions tout à l’heure, car les Mongols, avant de devenir des gens de la steppe, ont été originellement un peuple des monts boisés. Le grand loup ancestral rencontre sa future compagne, la Biche Fauve (Qo’ai-maral), et leur course les conduit au coeur du futur pays mongol. Partis des bords du lac Baïkal — de la « mer » (Tenggis), comme dit le barde gengiskhanide, — ils viennent s’établir aux sources de la rivière Onon, près de la montagne sacrée du Bourqan-qaldoun, c’est-à-dire du massif actuel du Kenteï. Lieux saints par excellence. Par delà les épaisses forêts de pins de sa base, le Kenteï élève à 2.800 mètres les blocs de granit et de gneiss de ses sommets plats et de ses coupoles chauves, sur lesquels réside le dieu du ciel bleu — Kök Tèngri, — divinité suprême des Mongols. Et c’est là, en effet, qu’aux tournants de sa carrière,
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Gengis-khan, après avoir fait l’ascension de la p.10 montagne sacrée, viendra se placer sous la protection des puissances célestes.
Aussi bien, le Kenteï semble-t-il présider aux destinées du pays mongol dont il sépare les deux zones : au nord, nous l’avons vu, la zone forestière qui n’est que la continuation de la taïga, au sud la zone des steppes, annonciatrice des solitudes du Gobi. Quant à l’Onon, aux sources duquel le Loup et la Biche ont fait halte, il se présente, de son côté, comme un cours d’eau de transition, la taïga descendant jusqu’à son cours supérieur, tandis qu’il représente, pour le reste, le type même des rivières de steppe sèche, se traînant sur un sol d’argile et de sable, tour à tour indigentes et débordantes, aux rives d’ailleurs couvertes d’herbages savoureux. Ce fut dans ce paysages prédestiné que le grand Loup Gris et la Biche Fauve s’aimèrent, Leur fils, Batatchiqan, sera l’aïeul de la famille gengiskhanide.
La lignée qui suit, sèche comme une généalogie biblique, ne nous livre que des noms, bien que ces noms s’éclairent parfois d’un reflet étrange. Voici Yèkè-nidoun, c’est-à-dire « Grand-oeil », sorte de cyclope dont l’histoire est, par ailleurs, restée plongée dans la nuit, Après quelques générations, nous sem-blons reprendre pied avec le réel. De Torgholdjin le Riche (baiyan) naissent Doua l’Aveugle (soqor), c’est-à-dire le borgne, et Doboun l’Avisé (mèrgèn). C’est ce dernier qui perpétuera la race. Un jour que les deux frères avaient fait l’ascension du Bourqan-qaldoun, c’est-à-dire, comme on l’a vu, du mont Kenteï, ils aperçurent une horde en marche du côté de la Tunggèlik, petit affluent de droite de l’Orkhon, marqué sur nos cartes sous
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le nom de Qara, « la rivière noire ». Le Borgne signala à son cadet :
— Parmi ces gens, je distingue, à l’avant d’un chariot noir, une bien jolie fille. Si elle n’est pas déjà en pouvoir de mari, je vais, p.11 frère Doboun, la demander pour toi.
La fille s’appelait Alan-qo’a, « Alan la Belle ». Elle était de bonne race, appartenant à la tribu forestière des Qori-Toumat qui vivait de la chasse aux fourrures sur la rive occidentale du lac Baïkal. Son père, Qorilartaï, s’étant brouillé avec les siens, avait quitté ses forêts natales, ses fourrés pleins de martres et de zibelines, pour venir, lui aussi, chercher fortune à l’ombre protectrice du mont Bourqan-qaldoun. La demande qui lui fut adressée au sujet de sa fille dut lui sembler une bonne occasion de se faire agréer par les gens du pays. Il accéda à la proposition, et ce fut ainsi que Doboun l’Avisé épousa la belle Alan.
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LE VISITEUR CÉLESTE
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p.12 Ces traditions sont intéressantes parce qu’elles nous confirment qu’à l’exemple du grand loup ancestral, les Mongols primitifs étaient bien des chasseurs forestiers, tout au plus des gens de la lisière entre bois et prairie. Il est d’ailleurs remarquable que, pour les temps mythiques, le barde mongol ne nous parle que de chasse, jamais d’élevage. Tel est le cas de Doboun l’Avisé. Quand il eut épousé Alan la Belle, un jour qu’il chassait sur le mont Toghotchaq, il rencontra dans la forêt un homme de la tribu des Ouriangqat, qui venait d’abattre un cerf de trois ans. L’homme en faisait rôtir les côtes et les entrailles quand Doboun l’interpella :
— Camarade, cria-t-il brutalement, donne-moi de cette viande !
Devant l’injonction l’homme céda. La vie de ces sauvages devait être faite de rencontres fâcheuses devant lesquelles le mieux était de s’incliner, surtout quand le nouveau venu paraissait mieux armé et plus robuste. Ne gardant pour lui que le poitrail et la fourrure de la bête, le chasseur abandonna tout le reste à Doboun 1.
Doboun partait avec la proie qu’il venait d’obtenir à si bon compte, lorsque, en cours de route, il rencontra un pauvre
1 Ajouter comme référence, Pelliot, Shirolgha – Shiralgha, T’oung pao, XXXVII, 3-4 (1944), p. 102-113, sur la coutume du chiralga qui voulait que tout homme rencontrant un chasseur qui venait d’abattre un gibier, pût en réclamer une portion, à condition que l’animal n’eût pas été dépecé. 13
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homme de la tribu des Baya’out qui conduisait son jeune fils par la main. Le malheureux tombait d’inanition. Il implora Doboun :
— Donne-moi de ton gibier et je te céderai mon garçon !
Le marché était intéressant. L’Avisé remit au mendiant un cuissot de cerf et emmena l’enfant dans sa yourte pour en faire son serviteur.
Il n’est pas impossible que le jeune homme qu’on p.13 venait d’acheter pour un quartier de venaison soit l’aïeul de Gengis-khan. Des événements troublants allaient en effet survenir dans la maison de Doboun. Il avait donné deux fils à la belle Alan quand il mourut. Or, après son décès, la belle enfanta encore trois autres fils. Sur quoi, nous dit naïvement le barde mongol, les deux fils aînés, — ceux de Doboun, — se prirent à murmurer :
— Voici que notre mère a, sans la présence d’un époux, mis au monde ces trois autres garçons. Mais dans sa yourte il n’y avait pas d’autre homme que le Baya’out. Les trois garçons pourraient bien être de lui….
Telle était bien, en effet, l’explication trop humaine de ces faits surprenants. Mais ce dont ne tenaient pas compte des jugements aussi téméraires, c’était de l’intervention du Ciel, du Tèngri en personne, soucieux — nous le savons aujourd’hui — d’assurer l’ascendance du Héros. C’est ce que la douairière Alan révéla elle-même à ses aînés. Un jour d’automne, elle les réunit avec leurs trois jeunes frères en un festin de famille (elle avait 14
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fait rôtir un agneau d’un an). Et elle expliqua le mystère dont elle avait jusque-là gardé le secret :
— Chaque nuit, un être resplendissant, de couleur d’or, descendait par le trou d’aération de ma yourte et se glissait auprès de moi. C’est lui qui, par trois fois, a fécondé mes flancs. Puis il repartait sur un rayon de lune ou de soleil, Il était semblable à un chien jaune. Cessez donc, ô mes deux aînés, de prononcer des paroles inconsidérées, car il n’est pas douteux que vos trois frères sont les fils du Tèngri lui-même ! Comment pourriez-vous parler de leur cas comme s’il s’agissait du commun des mortels ?
Et, en une phrase obscure, la grande douairière parut prophétiser que les enfants de ces enfants, que les fils du miracle seraient un jour les conquérants du monde…
En même temps, Alan-qo’a avait remis à chacun de p.14 ses fils une flèche en les invitant à la briser, ce qu’ils firent sans difficulté. Puis elle leur tendit cinq autres flèches liées en faisceau, mais ce faisceau, aucun d’eux ne put le rompre. Alors elle leur enseigna la leçon de cette épreuve :
— O mes cinq fils, si vous vous séparez, on vous brisera l’un après l’autre comme vous avez brisé chaque flèche prise à part. Si vous restez liés comme un faisceau, qui pourrait rompre votre union ?
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LA GESTE DE BODOUNTCHAR
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p.15 Après la mort de la grande douairière, ses cinq fils se partagèrent ses troupeaux — la principale richesse des nomades — ou plutôt les quatre premiers prirent à peu près tout pour eux, en ne laissant rien au plus jeune, Bodountchar le Simple (moungqaq), « à cause de cette simplicité et de sa faiblesse ».
Ici commence, dans le récit du barde mongol, la Geste de Bodountchar, bien curieuse, parce qu’après celle du Loup et de la Biche, puis après l’histoire de la bâtardise divine, nous redescendons du ciel sur la terre pour suivre la vie misérable d’un maraudeur de steppe. Bodountchar le Simple a fini par s’apercevoir que pour sa famille il ne compte pas. Il décide de s’en séparer, de tenter fortune par ses propres moyens. Il prend un mauvais cheval, « un cheval blanc à raie noire, à la queue à moitié pelée, avec une écorchure sur le dos », et gagne la lande. Il ne se dissimulait pas qu’avec une telle haridelle, perdu dans la steppe, son sort était précaire : « Si mon cheval tient, je sub-sisterai. S’il succombe, je périrai ». Il descendit la vallée de l’Onon. A hauteur de l’îlot de Baltchoun-aral (« l’île bourbeuse »), il se construisit une misérable hutte de chaume. Près de là, il aperçut une femelle d’autour — cette sorte d’épervier qui chasse en rasant le sol — en train de dévorer une poule noire des steppes. « Avec les crins de son cheval il fit un noeud coulant et s’empara de l’autour. » Il domestiqua le rapace et le dressa pour abattre le petit gibier. Au printemps, lorsque les oies et les canards sauvages descendaient par milliers sur les
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Le conquérant du monde
eaux de l’Onan, après p.16 avoir affamé son autour, il le lançait sur leurs compagnies, et pendant de longues semaines tous deux avaient de la chair en abondance. La proie leur faisait-elle défaut, Bodountchar, à la manière de Mowgli, s’associait aux bandes de loups qui forçaient le chevreuil, le cerf, l’antilope ou l’hémione sur les bords de l’Onon.
« Il guettait le gibier que les loups avaient rabattu et cerné sur la falaise ; il le perçait de ses flèches et le partageait avec eux. Ce que laissaient les loups, il s’en nourrissait et en nourrissait son autour.
L’âpre existence du Mowgli mongol fut troublée par de nouveaux arrivants. Une horde, sortie du bassin de la Tunggèlik (sans doute, on l’a vu, l’actuelle Qara, affluent de l’Orkhon, au nord d’Ourga) vint camper dans la région. Le Simple fit d’abord bon ménage avec elle. Chaque jour, après avoir lancé son autour à la chasse, il venait auprès de la horde mendier du lait de jument qu’on ne lui refusait pas. Mais les moeurs de tous ces gens restaient farouches et soupçonneuses. Ni Bodountchar ni ses voisins ne se posaient de questions indiscrètes sur leur race et leurs origines, et le soir il se retirait prudemment dans sa hutte.
Cependant, le frère aîné de Bodountchar, Bouqouqatagi (« le puissant cerf »), se mettait en peine de ce qu’il était devenu. Au signalement donné, les gens de la tribu voisine reconnurent leur homme :
— Celui que tu cherches, dirent-ils à Bouqou, habite près de nous. Chaque jour il vient boire du lait de jument chez nous, mais où il se cache pendant la nuit,
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Le conquérant du monde
nous l’ignorons. Quand le vent souffle du nord-ouest, les plumes des oies sauvages abattues par son autour volent jusqu’ici comme les flocons d’une tempête de neige. Mais tu ne vas pas tarder à le voir : c’est l’heure où il vient ici.
Bodountchar arrivait en effet. p.17 Bouqou et lui se reconnurent, et ils s’éloignèrent ensemble le long de l’Onon. Comme ils chevauchaient de la sorte, Bodountchar proféra par trois fois cette maxime sibylline qu’ « il est bon que le corps ait une tête et l’habit un col ». Comme son frère lui demandait le sens de l’énigme, il s’expliqua : la tribu au voisinage de laquelle il avait vécu, se débattait sans chefs, dans l’anarchie :
— Ils ne font aucune différence entre la tête et le sabot, tous sont égaux.
Et sans se souvenir que ces gens, en lui donnant chaque jour du lait, lui avaient sauvé la vie, Bodountchar, en vrai maraudeur de steppe, ajoutait :
— Dans ces conditions, il ne serait pas difficile de les surprendre et de faire main basse sur leurs biens.
Bouqou, ravi de l’aubaine, ramena l’exilé au campement familial où les trois autres frères applaudirent, eux aussi, au projet. Tous sautèrent à cheval, et les voilà galopant en direction de l’ancienne hutte de Bodountchar, ce dernier chevauchant en éclaireur. Avant d’arriver, il captura une jeune femme enceinte qu’il força à le renseigner plus amplement sur la tribu en question, en l’espèce une fraction des Djartchi’out. La surprise fut complète.
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Le conquérant du monde
« On tomba sur eux, conte joyeusement la barde mongol, on s’empara de leurs troupeaux et de leurs provisions, on réduisit leurs gens en servitude.
L’épisode éclaire d’un jour cru ces moeurs de sauvages. Bodountchar le Simple, tout à l’heure honni par ses frères, obligé de s’exiler à cause de sa faiblesse, se voit maintenant réhabilité et honoré par eux, précisément parce qu’il paie de la plus noire trahison la trop confiante hospitalité des Djartchi’out. Bien mieux : aux yeux du barde gengiskhanide qui nous a conté l’événement, ce coup de main à base de félonie constitue son principal titre de gloire. Il est vrai qu’une réflexion de ce même Bodountchar nous p.18 a renseignés sur les lois inéluctables de la vie de steppe, si pareilles à la loi de la jungle : « La tribu des Djartchi’out est facile à abattre, puisqu’elle n’a pas de chefs ». Des chefs de guerre, des entraîneurs d’hommes, voire des organisateurs-nés, c’est ce que les descendants de Bodountchar vont se montrer à un degré étonnant et c’est pourquoi ils mériteront de devenir les « conquérants du monde ». Mais pour cela il fallait tout d’abord, selon le conseil de la douairière Alan, réunir en faisceau les flèches mongoles, faire l’unité des tribus.
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MISÈRE ET GRANDEUR DES NOMADES
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p.19 Ce regroupement des tribus, que devait réaliser un jour Gengis-khan, fut plusieurs fois ébauché par ses aïeux. Plusieurs fois, il parut même accompli pour se rompre bientôt et refaire place à l’émiettement des clans, à leurs âpres vendettas, à l’anarchie et à l’impuissance. Il n’était pas alors de situation plus misérable que celle des descendants du Loup et de la Biche.
CHASSEUR TURC DE L’ALTAÏ
(Service géographique russe)
Le petit-fils de Bodountchar, Ménèn-toudoun, était mort dans un âge peu avancé, laissant à sa femme Nomoloun sept fils que les généalogistes nous énumèrent soigneusement, de l’aîné Qatchi-kulug (« Qatchi le héros ») au plus jeune Natchin-ba’atour (« Natchin le brave ») 1. L’énergique Nomoloun reste à la tête de la tribu, type de ces khatoun, de ces princesses
1 Chez l’historien persan Rachîd ed-Dîn, la dame Nomoloun (chez lui Monoloun) est la mère de Qatchi-kulug. Dans l’Histoire secrète mongole, § 46, elle est la femme de ce même Qatchi-kulug.
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mongoles qui, pendant les interrègnes, surent tenir d’une main virile le touq de la tribu, le drapeau fait d’une hampe ornée de queues d’étalon ou de yack. Sur ces entrefaites, se produisit en Mongolie un brusque remous de peuples, causé par une incursion des Djurtchèt, nation tongouse, sortie de la forêt mandchourienne, et qui était en train, dans une autre direction, de se rendre maîtresse de la Chine du Nord. Les Djurtchèt attaquèrent la tribu des Djalaïr, horde peut-être turque, établie sur les bords de la rivière p.20 Kèrulèn, et en firent un grand carnage. Soixante-dix familles djalaïr s’enfuirent du côté du haut Onon, vers les pâturages des Mongols, alors gouvernés par la douairière Nomoloun. Pressés par la faim, ces émigrants se mirent à chercher des racines dans la prairie où les Mongols exerçaient leurs chevaux. Nomoloun voulut s’y opposer. Montée sur son chariot, elle se dirigea contre les Djalaïr et, dans sa colère, en blessa plusieurs. Ils se vengèrent en chassant ses manades de chevaux. C’était la bataille. Les fils de Nomoloun coururent au combat sans se donner le temps de revêtir leurs cuirasses de cuir bouilli. La douairière, maintenant inquiète de la tournure des événements, ordonna à ses brus de leur porter rapidement leurs armures, mais avant qu’elles arrivassent, six d’entre eux avaient été massacrés. Les Djalaïr tuèrent ensuite Nomoloun elle-même. Il ne resta de sa famille que le septième de ses fils, Natchin le Brave, qui, ayant épousé une fille du pays de Barghoutchin, s’était établi de ce côté, plus un enfant, Qaïdou, fils de Qatchikulug et, de ce fait, représentant de la branche aînée de la famille « royale ».
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Le pays de Barghou, le « Barghoutchin », où Natchin s’était marié, correspond à la côte orientale du lac Baïkal et plus particulièrement à la vallée longitudinale de la rivière de même nom, longtemps séparée du lac par une chaîne côtière de 1.200 à 1.400 mètres de hauteur, couverte d’épaisses forêts. A la nouvelle du massacre des siens, Natchin accourut du Barghou vers la prairie familiale du Haut-Onon, mais l’irréparable était accompli. Il ne trouva que quelques vieilles femmes, dédaignées par les Djalaïr, et son neveu, l’enfant Qaïdou, qu’elles avaient sauvé en le cachant en temps utile derrière un tas de fagots ou sous une jatte à lait.
VIEILLE FEMME BOURIATE
Collection Musée de l’Homme (Cliché Museum)
Natchin le Brave brûlait, en homme de coeur, de p.21 venger les siens et, en bon Mongol, de reprendre les chevaux — la grande richesse des nomades — que l’agresseur avait ravis. Mais Natchin n’avait pas de monture. Par bonheur, un alezan, s’étant échappé du campement djalaïr, était revenu à sa prairie natale. Natchin le monta et se dirigea vers les yourtes ennemies, du côté de la rivière Kèrulèn. « Il rencontra d’abord deux chasseurs 22
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à cheval à une certaine distance l’un de l’autre et tenant chacun sur le poing un faucon ou un autour. Sans peine il reconnut ces deux oiseaux de proie qui avaient jadis appartenu à ses frères. » Il aborde le plus jeune cavalier et, sans se faire connaître, lui demande s’il n’a pas vu un étalon brun, conduisant une manade de chevaux vers l’est. Ils lient conversation, puis, au détour d’une piste sinueuse sur la rive du Kèrulèn, Natchin, à l’impro-viste, poignarde son compagnon. Avec un sang-froid étonnant, il attache au cadavre le cheval et le faucon, après quoi il s’avance tranquillement vers l’autre chasseur. Celui-ci qui, de loin, distingue mal ce qui se passe, demande pourquoi le premier cavalier reste si longtemps couché à terre. Natchin l’amuse par une explication quelconque, puis, saisissant bien son moment, il tue aussi cet homme. Plus loin, il aperçoit plusieurs centaines de chevaux qui paissent dans une vallée, sous la surveillance de quelques jeunes garçons. Plus de doute : c’est la manade de sa famille ! Il gravit une hauteur, fouille l’horizon du regard : aucune troupe armée. L’ennemi, confiant dans sa victoire, vaque au loin aux travaux de la vie nomade. Natchin fond sur les jeunes « guardians », les tue et chasse le troupeau de chevaux vers les pâturages de sa famille où il arrive, joyeux, tenant sur ses poings les faucons fraternels. Mais craignant le retour offensif des Djalaïr, il prend avec lui son neveu Qaïdou et les aïeules, et, avec les étalons, les juments et les hongres, les amène p.22 chez sa femme, dans les clairières du Baïkal oriental, au pays de Barghou.
Qaïdou, nous l’avons vu, était le représentant de la branche aînée. Lorsqu’il eut atteint l’âge d’homme, son oncle Natchin, 23
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loyalement, le reconnut comme chef des tribus. Qaïdou conduisit alors les siens à la guerre de revanche contre les Djalaïr qu’il défit entièrement et qu’il obligea à entrer dans sa clientèle. Il y a lieu de penser qu’il établit alors ses campements dans l’ancien patrimoine de sa famille, au sud-est du mont Kenteï, près des sources sacrées de l’Onon et du Kèrulèn.
« Des familles de diverses tribus, nous disent les annales chinoises, venaient l’une après l’autre se mettre sous sa protection, et le nombre de ses sujets s’accroissait de jour en jour.
C’est là le type de ces dominations nomades, chez lesquelles le prestige du chef provoque autour de lui le groupement des clans rompus et affamés, des familles isolées en quête d’un protecteur, des aventuriers à la recherche de beaux coups de sabre, des archers désireux de monnayer en butin et venaisons l’infaillibilité de leurs flèches. Ce n’est d’ailleurs pas autrement que débutera la royauté de Gengis-khan lui-même. Aussi bien le royaume fondé par Qaïdou — le premier royaume mongol historique — est-il la préfiguration du futur royaume gengiskha-nide. Bardes mongols, annalistes chinois et historiens persans ne s’y sont pas trompés. Qaïdou est le premier de sa race auquel ils reconnaissent le titre de khan, c’est-à-dire de roi, Certains vont même jusqu’à l’intituler qaghan, c’est-à-dire dire empereur, mais c’est visiblement là une consécration posthume, comme si la titulature des conquérants gengiskhanides devait obligatoirement remonter jusqu’à leur lointain aïeul.
Par ailleurs, la brusque ascension de Qaïdou, survenant après le massacre des siens, nous montre de p.23 façon saisissante la
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fragilité de ces empires nomades et comment une tribu, réduite à rien par la perte de ses pâturages, l’égorgement de ses garçons et la capture de ses juments, repart pour une nouvelle expansion démographique dès que le terrain de chasse et d’élevage ne lui est plus mesuré.
Quant à la date de ces événements, elle est, bien entendu, impossible à établir de manière précise. Il semble cependant que nous arrivions ici au second tiers du XIIe siècle 1.
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1 Pour ce qui suit, voir, à la fin du volume, l’arbre généalogique des khans mongols.
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LE CHEF SAUVAGE A LA COUR DU ROI D’OR
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p.24 Après Qaïdou, le premier khan mongol, les tribus semblent avoir été réparties entre ses trois fils, ce qui ne dut pas manquer d’affaiblir la jeune royauté. De fait, nous ne savons à peu près rien de son successeur, son fils aîné Baichingqor-doqchin, « le faucon terrible ». Mais le petit-fils de Baichingqor, le khan Qaboul, fut un grand chef. Avec lui les Mongols dont l’horizon, jusque-là, n’avait guère dépassé les environs du mont Kenteï, entrent dans la politique mondiale. Ils sont déjà assez forts pour que la cour de Pékin s’occupe d’eux.
Pékin et la Chine du Nord appartenaient alors au peuple des Djurtchèt, descendu de Mandchourie et de race tongouse, c’est-à-dire proche parent des Mandchous actuels. Les princes djurtchèt, décorés du titre chinois de Kin ou « Rois d’Or », régnaient depuis les forêts de l’Amour jusqu’aux approches du Yang-tseu-kiang. Vers le Yang-tseu, leur pression s’exerçait au détriment de l’empire chinois, réduit par eux aux provinces de la Chine méridionale. Pour avoir les mains libres de ce côté, il leur importait de ne pas être inquiétés sur leurs arrières par les nomades de Mongolie. Le groupement des tribus du Kenteï autour du khan Qaboul annonçait-il une menace ? Pour en avoir le coeur net, le Roi d’Or invita le chef mongol à sa cour, soit à Pékin même, soit dans une des chasses royales de Mandchourie.
Qaboul s’y conduisit en vrai sauvage. Certes, les p.25 Djurtchèt, restés fort proches de la barbarie mandchourienne et
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à peine frottés de civilisation chinoise, étaient eux-mêmes peu raffinés. Ils n’en furent pas moins stupéfaits des manières de leur hôte mongol, notamment de son appétit pantagruélique. Il est vrai que d’après les historiens persans cet appétit s’expli-querait de curieuse façon. Le sauvage, invité au milieu de tous ces beaux seigneurs, inquiet de toute cette affluence, inquiet surtout de ces mets savants, de ces mystérieuses sucreries chinoises où du poison pouvait être caché, sortait de temps en temps pour se faire rendre. Après quoi, il retournait à table et, jovialement, recommençait à manger et à boire comme si de rien n’était. Mais les plats devaient être savoureux, l’alcool de riz particulièrement abondant, car Qaboul, s’enivrant plus que de coutume, s’oublia jusqu’à porter la main sur la barbe du Roi d’Or. Revenu de son ivresse et averti du crime de lèse-majesté qu’il avait commis, il demanda lui-même son châtiment. Le Roi d’Or ne fit qu’en rire, soit qu’il pensât qu’on ne pouvait exiger plus de tenue d’un sauvage, soit qu’il ne voulût pas s’attirer l’inimitié des Mongols quand les Djurtchèt avaient encore à lutter sur le Yang-tseu contre les Chinois. Il pardonna donc à Qaboul et le renvoya en Mongolie avec de riches présents, or, pierreries, vêtements d’honneur.
Toutefois, à la réflexion, les Djurtchèt jugèrent que sous sa bonhomie le sauvage qu’ils avaient choyé pourrait bien être un voisin redoutable. A peine Qaboul était-il parti que le Roi d’Or, sur les avis de conseillers méfiants, se ravisa. Il dépêcha des émissaires pour inviter le Mongol à revenir. Flairant le péril, celui-ci refusa, Les envoyés se saisirent alors de sa personne, mais, « monté sur un poulain gris », il parvint à leur échapper
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et, furieux de ce guet-apens, fit massacrer les ambassadeurs de la cour de Pékin.
p.26 Ces récits pittoresques, transmis aux sources persanes par les bardes mongols, trouvent leur confirmation chez les annalistes chinois ; nous savons, en effet, qu’en 1139 et de nouveau en 1147, les Rois d’Or guerroyèrent sur leurs confins septentrionaux contre les Mongols, auxquels ils durent finalement céder plusieurs districts frontières. Chaque année, à partir de 1148, la cour de Pékin envoya en outre aux tribus un cadeau en boeufs, moutons et céréales, cadeau qui n’était qu’un tribut déguisé pour obtenir la paix aux marches du Grand Khingan. De plus, suivant un procédé bien chinois, le Souverain d’Or reconnut, avec un titre pompeux, le chef ennemi comme roi des Mongols, en affectant seulement de le considérer comme un client et un auxiliaire.
Les sources mongoles ne nous disent rien de ces tractations. En revanche, elles continuent à suivre la lignée des obscurs chefs de horde qui allaient avoir l’incomparable honneur d’être les proches aïeux de Gengis-khan. Nous savons ainsi que le khan Qaboul laissa six fils à qui leur force et leur bravoure valurent le nom de Kiyat, nom qui signifierait « les torrents » et qui resta à leur postérité, laquelle forma un sous-clan particulier dans le clan royal des Bordjigin. Ces six fils sont souvent évoqués par les bardes mongols, — car tous ces nomades, pour gueux qu’ils fussent, n’en tenaient pas moins avec un soin jaloux leur généalogie. Ce sont Okin-barqaq, Bartan-ba’atour (« le brave »), Qoutouqtou-munggur, Qoutoula, Qoulan (« l’hémione »), Qada’an et Tödöyèn. Toutefois, ce n’est à aucun d’eux que
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Qaboul transmit sa royauté, mais à son cousin Ambaqaï, petit-fils, lui aussi, du khan Qaïdou et chef du clan des Taïtchi’out.
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HAINES INEXPIABLES :
LE SUPPLICE D’AMBAQAÏ
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p.27 Le royaume mongol semblait à son apogée lorsque éclata une rivalité funeste entre lui et le peuple tatar.
Les Mongols, nous l’avons vu, nomadisaient au pied du massif du Kenteï, près des sources de l’Onon et du Kèrulèn, les deux rivières jumelles qui coulent à peu près parallèlement, la première au nord, la seconde au sud, en direction de l’est. Mais les deux vallées ne tardent pas à se différencier. L’Onon, au moins par sa rive gauche qui ne cesse de longer la taïga, reste un cours d’eau des monts boisés. Le Kèrulèn, au contraire, ne tarde pas à devenir une rivière de steppe, coulant presque sans pente, à travers des horizons plats, desséchés une partie de l’année, tel un ruban au milieu du désert. Aussi, quand il se jette dans le lac Kölèn, n’a-t-il plus que deux mètres de profondeur en pleine eau sur une largeur de vingt à quarante mètres. On l’a dit, c’est « un étranger en transit », sans relation avec la zone qu’il traverse. Seule, sa vallée, large de deux à trois lieues, forme en son milieu une prairie à bosquets de saules auxquels, à mesure qu’on s’éloigne, ne succédera qu’une végétation steppique, herbes et buissons, armoises, dérissous et qaragans. Le lac Kölèn lui-même, dans lequel le Kèrulèn vient se jeter, lac en voie d’appauvrissement, aux bords marécageux, ne communique qu’en temps de crue avec le fleuve Argoun par un canal le reste du temps à sec. Mais il est également alimenté par la rivière Ourchi’oun (ou Oursson), qui sert d’écoulement à un
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autre lac, plus p.28 méridional, le Bouyour, celui-ci alimenté lui-même par la rivière Khalkha, descendue des pentes boisées du Grand Khingan. C’est, dans l’ensemble, une région déjà semi-désertique, parsemée de marais salins et d’étangs. Mais à mesure qu’on s’approche de la chaîne longitudinale du Khingan, la végétation reparaît avec, bientôt, de hautes herbes montant jusqu’à la poitrine du voyageur et encore vertes en août. Les bosquets de saules, d’ormeaux, de bouleaux et de peupliers parsèment la prairie retrouvée. Quant au Grand Khingan, avec ses pics dépassant 2.000 mètres, il est couvert d’épaisses forêts où, comme dans la taïga mongole, prédomine le mélèze.
Toute cette région, depuis l’embouchure du Kèrulèn dans le lac Kölèn jusqu’au Khingan à travers la rivière Ourchi’oun, était l’habitat des Tatar, peuple qu’on a longtemps cru de race tongouse, comme les Mandchous, bien qu’il fût en réalité de souche purement mongole. Vieux peuple même, puisqu’on le trouve déjà mentionné sur les inscriptions turques de l’Orkhon au VIIIe siècle. Ses sorciers devaient être fameux puisque, le beau-frère du khan Qaboul étant tombé malade, on avait appelé pour le soigner un chaman tatar. Mais, malgré les incantations prodiguées, le malade décéda. Sur quoi les parents du défunt accusèrent la mauvaise volonté du chaman et, comme ce dernier retournait chez lui, ils le poursuivirent et le massacrèrent. Les Tatar prirent aussitôt les armes pour venger leur sorcier, tandis que les fils de Qaboul se joignaient à l’autre parti.
Cette lutte entre peuplades congénères n’est pas sans intérêt. Il s’agissait de savoir si l’hégémonie parmi les nations mongoles appartiendrait aux tribus du mont Kenteï et du haut Onon ou à 31
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celles du bas Kèrulèn et du lac Bouyour, question qui continuera à se poser deux générations plus tard, à l’époque de Gengis-khan, et que p.29 seul celui-ci tranchera définitivement. Pour le moment la querelle faisait surtout l’affaire de la cour de Pékin, du Roi d’Or, qui y voyait une occasion de faire battre les nomades les uns contre les autres et d’arrêter ainsi leurs progrès. Les Mongols paraissant pour le moment les plus redoutables, le gouvernement de Pékin décida dans la circonstance de soutenir les Tatar. Tatar et Djurtchèt, unissant leurs forces, allaient faire subir à la jeune puissance mongole de cruelles épreuves.
Le khan mongol Ambaqaï soupçonnait-il la haine qu’avait suscitée contre son peuple le meurtre du chaman ? Peut-être pensait-il l’affaire éteinte. Peut-être espérait-il dissocier le faisceau des tribus tatar en contractant alliance avec l’une d’elle. En effet, il fiança sa fille à un chef du groupes tatar des Airi’out et des Bouirou’out, qui nomadisaient sur la rivière Ourchi’oun, entre les lacs Kölèn et Bouyour. Mais la haine des ennemis n’avait point désarmé. Comme sans méfiance il se rendait avec sa fille chez le fiancé de celle-ci, une autre tribu tatar, celle des Djouyin, s’empara de sa personne et alla, sous bonne escorte, le livrer au Roi d’Or. La cour de Pékin devait, de son côté, être fort irritée contre les déprédations des Mongols, car elle tira du captif une vengeance atroce ; le khan Ambaqaï fut empalé sur un âne de bois,. Le fils aîné du feu khan Qaboul, Okin-barqaq, fait, lui aussi, prisonnier par les Tatar, se vit également livré au Roi d’Or et subit, du fait de ce dernier, le même supplice.
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C’étaient là des atrocités qui ne devaient point s’oublier. Avant de mourir, Ambaqaï avait trouvé moyen d’envoyer un messager — Balaqatchi, du clan Bèsut, spécifie le barde — à Qoutoula, le plus énergique des fils du feu khan Qaboul, ainsi qu’à ses propres fils.
— Moi, le chef suprême du peuple mongol, j’ai été capturé par les Tatar, tandis que je leur conduisais ma fille. Que mon exemple vous serve de leçon. p.30 Et maintenant, vengez-moi, dussiez-vous pour cela user à tirer de l’arc tous les ongles de vos doigts et vos dix doigts eux-mêmes !
Et avant d’expirer il prévint le Roi d’Or que la vengeance serait terrible.
De fait, des rancunes inexpiables s’amassaient ainsi dans le coeur des Mongols, rancunes que nous verrons Gengis-khan et ses fils satisfaire un jour dans le sang d’abord du dernier Tatar, puis du dernier des Rois d’Or.
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L’HÉRAKLÈS MONGOL
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p.31 Après le supplice d’Ambaqaï, les Mongols propres et leurs frères, les Taïtchi’out, procédèrent à l’élection d’un nouveau khan dans une assemblée tenue à Qorqonaq-djubur, forêt située sur les bords de l’Onon. Ce fut Qoutoula, le troisième fils du feu khan Qaboul, qui fut choisi. L’élection donna lieu à une grande fête avec danses et festin.
« Sous les arbres au feuillage touffu de Qorqonaq-djubur ils dansèrent jusqu’à ce que leurs hanches fussent dans les fossés et leurs genoux dans la poussière.
Et le nouveau khan, tout le premier, participa à cette danse de caractère sacré, avec, peut-être, les déguisements totémiques encore en usage chez plusieurs peuplades de la taïga.
Tel que nous le décrit la légende, c’était un personnage terrifiant que ce dernier roi prégengiskhanide, une sorte d’Héraklès mongol, mi-bestial, mi-divin. Longtemps après sa disparition les bardes devaient célébrer la force de sa voix qui retentissait comme le tonnerre dans les gorges des montagnes, et la vigueur de ses mains, semblables à des pattes d’ours, avec lesquelles il cassait un homme en deux aussi facilement qu’une flèche.
« Ils contaient que, les nuits d’hiver, il se couchait nu près d’un brasier composé de grands arbres et qu’il ne sentait ni les étincelles ni les tisons qui tombaient sur 34
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son corps, prenant ses brûlures à son réveil pour des piqûres d’insectes. Il dévorait par jour un mouton entier et avalait une énorme jatte de qoumiz ou lait de jument fermenté. »
A peine élevé sur le tapis de feutre de la royauté, Qoutoula, avec son frère Qada’an, partit en guerre p.32 contre les Tatar pour venger Ambaqaï. En treize rencontres ils livrèrent bataille aux chefs tatar Kötönbaraqa et Djali-bouqa (le Taureau), Mais en dépit de leurs efforts, avoue tristement le barde mongol, ils ne purent tirer vengeance de ces félons, ils ne purent leur infliger le châtiment mérité. Entendons par là qu’ils ne purent remporter aucun avantage décisif. Nous n’avons aucun détail sur ces luttes, sinon que le neveu de Qoutoula, Yèsugèi ba’atour — Yèsugèi le Brave — fit prisonnier plusieurs chefs tatar, dont Tèmudjin-ugè et Qori-bouqa. Nous verrons que c’est à cette circonstance que le futur Gengis-khan allait devoir son nom. Le même fait nous permet de situer vers 1166 la victoire de Yèsugèi sur les deux chefs tatar. C’est la première date de cette histoire.
Qoutoula aurait cependant poussé ses razzias de vengeance plus loin que chez les Tatar, jusque sur le territoire du Roi d’Or, sans doute vers les actuels confins mongolo-mandchouriens. La tradition raconte qu’au cours d’une de ces expéditions, il se livrait aux plaisirs de la chasse, quand il fut attaqué à l’improviste par des gens de la tribu des Dörbèn, une tribu mon-gole cependant, ce qui prouve à quel point la royauté était peu respectée en dehors des groupes auxquels appartenait immédiatement le khan. Abandonné par sa suite, Qoutoula se jeta dans un marais où son cheval s’enfonça jusqu’au cou.
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« Montant alors sur sa selle, il sauta hors de ce terrain fangeux. Les Dörbèn, qui arrivaient sur la rive opposée, négligèrent de le poursuivre, disant :
— Qu’est-ce qu’un Mongol sans son cheval ?
Pendant ce temps, les serviteurs de Qoutoula avaient répandu la nouvelle de sa mort, et son neveu Yèsugèi était allé, suivant l’usage, porter des mets à sa famille pour célébrer avec elle le repas funèbre. Mais la femme de Qoutoula, une de ces Mongoles viriles comme cette épopée en compte tant, p.33 refusa de croire à son décès :
— Comment un guerrier dont la voix ébranle la voûte du ciel et dont les mains ressemblent aux pattes d’un ours de trois ans se laisserait-il prendre par les Dörbèn ? Croyez-moi. Je sens qu’il va bientôt reparaître.
De fait, Qoutoula, une fois les Dörbèn partis, avait tranquillement retiré son cheval du marais en le hissant par la crinière. Une fois en selle, il aperçut un troupeau de juments qui paissaient dans les prairies des Dörbèn sous la conduite d’un étalon. Il sauta sur l’étalon, le maîtrisa, chassa les juments devant lui et arriva joyeusement à sa yourte au moment où on commençait à le pleurer.
Mais ces prouesses durent mal finir. La tradition mongole nous parle d’un désastre subi par les Mongols près du lac Bouyour dans une bataille livrée aux Tatar coalisés avec le Roi d’Or. Nous savons aussi par les sources chinoises qu’en 1161 celui-ci, pour en finir avec les ravages des nomades, envoya une 36
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armée en Mongolie. La politique de la cour de Pékin, jointe aux armes des Tatar, dut avoir raison du premier royaume mongol. Nous voyons, en effet, à la génération suivante, les Tatar remplacer les Mongols dans l’hégémonie du Gobi oriental. Leur puissance deviendra même si considérable qu’elle finira par inquiéter le souverain kin de Pékin, le Roi d’Or en personne, et ce sera à ce renversement des alliances que Gengis-khan devra en réalité ses premiers succès.
De fait, nous ne savons rien de la fin du khan Qoutoula, sinon qu’il n’eut pas de successeur. De ses trois fils, — Djötchi, Girmè’u, Altan, — aucun ne régnera. Ne régna pas davantage le neveu de Qoutoula, Yèsugèi ba’atour (le Vaillant), à qui l’épopée mongole ne manquerait pas de donner le titre de khan pour peu que la possibilité s’en fût présentée, puisqu’il s’agit ici du père même de Gengis-khan. Il est donc avéré que la première royauté mongole, détruite dans des conditions p.34 ignorées de nous par les Tatar et la cour de Pékin, avait de nouveau fait place au morcellement des tribus.
La chute de la première royauté mongole dut, d’après tous les témoignages en notre possession, s’accompagner d’une véritable anarchie avec dissolution non seulement des liens politiques, mais, trop souvent aussi, des liens familiaux. Le milieu que nous décrira la première partie de l’Histoire secrète sera celui de Peaux Rouges avec la vendetta de tribu à tribu, de clan à clan, le brigandage à l’état permanent, vols de chevaux, rapts de femmes, assassinats entre frères.
— Avant votre naissance, dira Kökötchös aux fils de Gengis-khan, la Mongolie était pleine de troubles.
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Partout c’était la lutte entre les tribus. Nulle part ne régnait la sécurité 1.
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1 On trouvera de précieuses « restitutions » de l’histoire des Mongols, des Kèrèit et des Naïman au XIIe siècle dans les travaux de M. Pelliot. Citons notamment les dernières recherches de ce savant : Deux lacunes dans le texte mongol actuel de l’Histoire Secrète des Mongols, dans le Journal Asiatique (Mélanges Asiatiques), janvier-juin 1940 (= 1943), pp. 1 – 18 ; et Une tribu méconnue des Naïman, les Bätäkin dans le T’oung Pao, t. XXXVII, I. 2, 1943, pp. 35 – 72. — Quant au site de Qorqonaq-djubur dont il est question dans ce chapitre et dont il sera reparlé plus loin dans le présent volume (p. 100, etc.), on peut, semble-t-il, le rechercher dans la vallée de l’actuel Khourkhou, affluent du haut Onon. Voir notre carte de la Mongolie.
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DEUXIÈME PARTIE
LE CONQUÉRANT DU MONDE
CAVALIER MONGOL SANGLANT SON CHEVAL
Collection Henri Rivière (Cliché Musée Guimet)
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YÈSUGÈI LE BRAVE ET LE PRÊTRE JEAN
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p.37 Peu d’hommes devaient bénéficier dans l’histoire d’une telle renommée posthume que Yèsugèi le Brave (ba’atour) ; il fut le père de Gengis-khan dont la gloire a, en effet, rejailli sur lui. Mais sa vie avait été dure. Il était venu aux mauvais jours de l’histoire mongole, quand la première royauté fondée par ses parents s’écroulait sous les coups des Tatar et de la cour de Pékin coalisés. Il ne semble avoir jamais songé à revendiquer pour lui-même le titre de khan qu’avait porté son oncle Qoutoula. Il demeura un simple chef de sous-clan, le sous-clan (yasoun) des Kiyat, subdivision du clan (oboq) des Bordjigin. Mais on exagérerait en ne lui attribuant qu’un rôle effacé. Tout d’abord dans la guerre, somme toute, malheureuse de son peu-ple contre les Tatar, il dut remporter personnellement de réels succès puisqu’il triompha, nous l’avons vu, de deux chefs ennemis, victoire assez flatteuse pour qu’il voulût en perpétuer le souvenir en donnant à son fils aîné le nom d’un des vaincus : Tèmudjin.
Puis Yèsugèi (on l’oublie trop) jeta les bases de la politique gengiskhanide en obtenant pour sa famille l’alliance des Kèrèit : songeons en effet que sans cette alliance la carrière de Gengis-khan, comme nous allons le voir, eût été impossible.
Les Kèrèit sont un des peuples les plus mystérieux de l’histoire. De race, à coup sûr, turco-mongole, nous ne savons au juste s’ils étaient plutôt Mongols ou plutôt Turcs. Ils
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n’apparaissent pratiquement dans les chroniques qu’à la génération qui a précédé celle de Gengis-khan et tout de suite y jouent un rôle de premier plan. p.38 Eternel destin de ces empires de la steppe qui s’édifient en quelques années et s’écroulent de même.
Leur zone de déplacement n’est pas même précisée. Toutefois, plusieurs passages de l’Histoire secrète nous apprennent que leurs rois campaient fréquemment sur les bords de la rivière Toula, près de la Forêt Noire (Qara-tun), massif boisé qui peut correspondre à celui du Bogdo-oula, au sud de cette rivière et de la ville actuelle d’Ourga, Un autre passage du même texte leur donne comme frontière occidentale une rivière Nèkun, où on a voulu voir l’actuel Narun qui descend des monts Khangaï vers le Gobi, au sud-ouest de Qaraqoroum. Du reste, l’historien persan Rachîd ed-Dîn semble bien placer leur limite de ce côté, aux monts de Qaraqoroum, c’est-à-dire au massif du Khangaï, du côté des sources de l’Orkhon. Par ailleurs, Rachîd ed-Dîn les fait nomadiser à l’est jusqu’aux sources de l’Onon et du Kèrulèn, c’est-à-dire jusqu’au pays des Mongols propres, et au sud-est, à travers le Gobi, jusqu’à la Grande Muraille de Chine,
Le pays kèrèit, tel que nous pouvons ainsi en tracer approximativement l’aire, était dominé au nord-ouest par les derniers escarpements orientaux des monts Khangaï dont les sommets, près des sources de l’Orkhon, atteignent 3.300 mètres. Le mont Bogdo-oula, « la montagne sainte », domine de même la section suivante, la rive gauche de la Toula,
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« Son aspect, écrit Grenard, marque d’emblée pour le voyageur la transition entre deux zones bien distinctes : les monts boisés et les prairies au nord, la steppe et le Gobi au sud ; aux roches nues du flanc méridional s’oppose sans transition la forêt dense de conifères, de bouleaux et de trembles qui, encore aujourd’hui protégée par la religion, revêt la pente nord, de 1.700 mètres au sommet, celui-ci atteignant 2.500 mètres.
Au sud, en effet, le pays kèrèit s’engageait dans le p.39 Gobi. Au sud-ouest, entre les derniers prolongements orientaux du Khangaï et les derniers prolongements orientaux de l’Altaï s’avance déjà un « golfe désertique », une pointe du Gobi qu’animent seules six rivières coulant du nord au sud, alimentées par la première de ces chaînes.
« Elles coulent rapides, sur des lits pierreux creusés en rainures au milieu de vallées plates, du Baïdarik à l’Onghin, Elles aboutissent à des lacs salés, logés dans la dépression qui suit le pied nord de l’Altaï, ceinturés de roseaux et de sables à saksaouls et à tamaris. En automne et en hiver, la plus orientale, l’Onghin, se perd dans la plaine avant d’arriver au lac Oulan, dont elle laisse sans eau le bassin d’argile rouge. Le lac Orok, qui reçoit la rivière Touin, se passe à gué dans certaines années. Le Booum-tsaghan, plus occidental, est plus stable, mais ses eaux sont presque saturées de sel et de soufre.
De même à l’est, au sud d’Ourga et de la Toula, où le désert n’est interrompu que par quelques ruisseaux tronqués.
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C’est alors le vrai Gobi, surface plane
« où le gravier, le sable et l’argile font un sol dur et uni comme celui d’un hippodrome, interrompu parfois par de petites dunes ou des affleurements rocheux.
Les voyageurs se sont plu à décrire ces solitudes arides s’étendant à perte de vue avec, pour toute végétation, quelques armoises grisâtres, iris nains, kharmyk ou boudargan, ou de rares touffes de dérissous, « à la verdure terne et aux ramilles dures comme du fil de fer », Seul, le saksaoul, « arbuste aux rameaux sans feuilles, au tronc épais quelquefois d’un pied pouvant s’élever à trois ou quatre mètres », forme par endroits des bosquets au milieu des sables. Terre inhospitalière s’il en fut, le bétail ne pouvant brouter que de place en place une herbe pauvre « qui jaunit dès juillet et se distingue à peine de l’étendue fauve ». Néanmoins, ces pâturages p.40 désertiques se succèdent en général à intervalles suffisants pour que les caravanes puissent subsister.
Tel était le domaine du peuple kèrèit. Pour déshérité qu’il parût, il permettait à celui-ci de contrôler une bonne partie du Gobi, de cette « mer sèche », comme l’appellent les Chinois, politiquement si importante parce que ses pistes assurent la communication entre la steppe mongole et la Chine. Par ailleurs, le haut bassin de la Toula, avec ses riches prairies, constituait non seulement un terrain d’estivage où les Kèrèit pouvaient se refaire, mais un centre géographique naturel, heureusement placé pour contrôler à la fois la Mongolie occidentale, habitée, comme nous le verrons, par les Turcs Naïman, et la Mongolie 44
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orientale que les Mongols propres, ancêtres de Gengis-khan, disputaient aux Tatar.
En vertu, sans doute, de cette situation, les Kèrèit semblent bien avoir aspiré à l’hégémonie à la fois du Gobi et de la steppe mongole. Il faut reconnaître, d’ailleurs, qu’ils paraissent à nos yeux avoir eu certains titres à un tel rôle. Sans que nous puissions dire qu’ils étaient plus civilisés que les peuplades voisines (la biographie de leurs souverains nous montrera de singulières ombres), il est intéressant de constater que leur rôle de gardes du Gobi leur avait permis de recevoir la prédication chrétienne. Si nous en croyons le chroniqueur syriaque Bar Hebraeus, ils se seraient convertis peu après l’an mille. Un de leurs rois s’était égaré dans le désert. Sur le point de succomber, il fut sauvé par l’apparition miraculeuse de saint Serge. Touché par la grâce et à l’instigation de marchands chrétiens de passage, il aurait ensuite demandé au métropolite nestorien de Merv, dans le Khorassan, à Ebed-jésu, de lui envoyer des prêtres pour le baptiser, lui et son peuple. La lettre d’Ebed-jésu au patriarche nestorien de Baghdad Jean VI (mort en 1011), lettre p.41 datée de 1009 et citée par Bar Hebraeus, nous dit que deux cent mille nomades se firent alors baptiser avec leur roi.
Toute la question est de savoir si le nom des Kèrèit n’a pas été ici interpolé après coup par Bar Hebraeus pour plaire aux princes gengiskhanides qui, on le verra, compteront des princesses kèrèit parmi leurs aïeules. Mais même s’il en est ainsi, il n’en reste pas moins qu’au XIIe siècle les Kèrèit avaient embrassé le christianisme, en l’espèce la foi nestorienne dont le patriarche résidait en Irâq, à Séleucie-Baghdad, et dont des
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communautés prospères se maintenaient dans la province est-iranienne du Khorassan ou en Transoxiane, du côté de Samarqand. Et le texte cité est à coup sûr exact lorsqu’il fait venir de cette région les caravaniers khorassanis ou soghdiens qui, au cours d’une de leurs tournées commerciales à travers le Gobi, convertirent le souverain kèrèit. Ce qui est non moins certain, c’est qu’à la fin du XIIe siècle les khans kèrèit étaient chrétiens nestoriens de père en fils. D’où la légende, propagée par Marco Polo, du prêtre Jean, bien que ce dernier semble en réalité devoir représenter plutôt le négus d’Ethiopie. Dans tous les cas le nestoriarisme des Kèrèit jouera un rôle considérable dans cette histoire : c’est grâce à lui, nous le verrons, que la foi chrétienne sera une des religions officielles de l’empire gengiskhanide.
Que, d’autre part, les Kèrèit aient aspiré à l’hégémonie en Mongolie, c’est ce qui ressort des textes mêmes. Deux générations avant l’époque de Gengis-khan, nous savons que leur khan guerroyait contre les Tatar du Gobi oriental, lesquels, comme nous l’avons vu, étaient soutenus par le Roi d’Or de Pékin. Ce khan portait le double nom de Marghouz Bouïrouq, dont le premier terme n’est autre que le nom chrétien de Marc, assez répandu, on le verra, parmi les nestoriens p.42 de la Haute-Asie. Mais il fut fait prisonnier par les Tatar et livré par eux aux gens du Roi d’Or. Ceux-ci lui infligèrent le même supplice ignominieux qu’aux princes mongols dont nous avons vu plus haut l’histoire : ils le firent clouer ou empaler sur un âne de bois. Sa veuve, la belle Qoutouqtaï Iriktchi, résolut de le venger. Elle feignit de prendre son parti de l’événement et alla galamment
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rendre hommage au chef des Tatar en apportant comme cadeau cent outres, soi-disant pleines de qoumiz, le lait de jument fer-menté qui était la boisson préférée des nomades. En réalité, chaque outre contenait un guerrier. Au milieu du festin offert par le chef tatar à sa belle visiteuse, les cent soldats kèrèit surgirent de leur cachette et massacrèrent le prince ennemi avec un grand nombre des siens. C’est, on le voit, un conte des Mille et une nuits accommodé à la mongole.
Marghouz laissait deux fils : Qourdjaqouz, c’est-à-dire Cyriaque (encore un nom chrétien) et Gur-khan, dont le premier lui succéda. Ce Qourdjaqouz dut, lui aussi, avoir un règne agité : il faillit être détrôné par les Tatar et ne fut sauvé que par l’intervention de ses voisins de l’ouest, les Naïman 1. Son fils aîné Toghril — « l’Autour » — va jouer un rôle considérable dans notre histoire. Ce sera le « Prêtre Jean » de Marco Polo, le protecteur de Gengis-khan à ses débuts. En réalité, il faut avouer que ce représentant du nestorianisme en Haute-Asie acquit le trône par des procédés p.43 rien moins que chrétiens. A la mort de leur père, il mit à mort deux de ses frères, Taï-Tèmur Taïchi et Bouqa Tèmur, qui auraient pu lui disputer le pouvoir. Un autre de ses frères, Erkè-qara, qu’il avait voulu supprimer de même, se réfugia chez les Naïman.
1 Nous lisons chez l’historien persan Rachid ed-Dîn que ce Qourdjaqouz avait épousé la soeur du roi de Naïman. Ce fut en raison de cette parenté que les Naïman intervinrent et le sauvèrent des Tatar (sans doute aux environs de 1140). Au moment de leur victoire, les Tatar avaient capturé le fils de Qourdjaqouz, le jeune Toghril, alors âgé de treize ans, et l’avaient réduit à garder les chameaux. Mais Toghril réussit à s’enfuir, non sans amener avec lui une partie des troupeaux du chef tatar. Cf. PELLIOT, T’oung Pao, XXXVII, 2, 1943, p. 68.
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Les Naïman, qui apparaissent ainsi pour la seconde fois dans notre histoire, habitaient, comme nous le verrons plus amplement par la suite, la Mongolie occidentale à l’ouest du Khangaï, c’est-à-dire la région des lacs de Kobdo, l’Altaï mongol, et les vallées de l’Irtych noir et de l’Imil, au Tarbagataï 1. Leur khan Inantch-bilgè — un homme fort dont on dira qu’aucun ennemi n’avait vu le dos non plus que la croupe de son cheval, — accueillit les princes kèrèit exilés, les frères de Toghril. Il dut soutenir de même l’oncle de Toghril, Gur-khan, révolté lui aussi contre ce même Toghril et qui prit la tête de l’insurrection. Gur-khan chassa Toghril du trône kèrèit et le força à s’enfuir avec cent derniers fidèles du côté de la rivière Sélenga, vers les gorges des monts Qara’oun. De ce côté dominaient les Merkit, tribus de Mongols forestiers. Pour se les concilier, Toghril offrit sa fille Houdja’our à leur roi Toqto’a. Mais il ne paraît avoir obtenu d’eux aucun appui effectif.
En désespoir de cause, il se rendit auprès de Yèsugèi (nous retrouvons ici le héros de ce chapitre) et implora son appui :
— Aide-moi à arracher mon peuple des mains de mon oncle Gurkhan.
— Puisque tu m’as imploré avec de telles paroles, répondit Yèsugèi, je p.44 prendrai avec moi les deux
1 Nous savons par l’historien persan Rachid ed-Dîn que dans la première moitié du XIIe siècle, les Naïman avaient à leur tête le clan des Bètèkin (restitution de M. Pelliot). C’était un prince bètèkin qui avait vers 1140 sauvé des Tatar le roi kèrèit Qourdjaqouz. Puis, le clan bètèkin perdit l’hégémonie chez les Naïman et la royauté chez ceux-ci passa à une autre maison, celle des Kutchugur. Cf. PELLIOT, Une tribu méconnue des Naïman, T’oung Pao, XXXVII, 2, 1943, p. 41.
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guerriers taïtchi’out Qounan et Baqadji, et ensemble nous te rendrons ton peuple !
Il dit, rassembla ses troupes, vint livrer combat à Gurkhan du côté de Qourban-tèlèsut et l’obligea à s’enfuir chez les Tangout, dans l’actuelle province chinoise du Kan-sou.
L’intervention décisive de Yèsugèi le Brave avait donc rétabli Toghril sur le trône kèrèit. Ensemble, dans la Forêt Noire de la Toula, ils se jurèrent une amitié éternelle.
— En souvenir du service que tu viens de me rendre, jura Toghril, ma reconnaissance se perpétuera à l’égard de tes enfants et des enfants de tes enfants, j’en prends à témoin le Ciel très haut (dè’èrè tenggèri) et la terre.
Graves paroles qui rendaient Toghril et Yèsugèi frères par le serment et qui devaient par la suite assurer au fils du second la protection du premier.
Toute la première partie du règne de Gengis-khan jusqu’en 1203 sera dominée par le souvenir du « serment de la Forêt Noire ».
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COMMENT YÈSUGÈI
CONQUIT LA DAME HÖ’ÈLUN
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p.45 L’union de Yèsugèi le Brave avec celle qui devait être la mère de Gengis-khan nous est contée par le barde mongol avec une extraordinaire verdeur. Aucun épisode ne dépeint mieux la brutalité des moeurs de ce temps.
En ce temps-là, Yèsugèi chassait au faucon sur les bords de l’Onon quand il vit venir de ce côté un noble mongol de la tribu merkit nommé Yèkè Tchilèdu 1. Celui-ci venait de prendre pour femme une fille du clan des Olqouno’out, fraction de la tribu des Onggirat qui nomadisait vers l’embouchure de la rivière Khalkha dans le lac Bouyour, en Mongolie orientale. Yèkè Tchilèdu ramenait chez lui la jeune épousée qui s’appelait Hö’èlun — un nom que nous allons voir revenir sans cesse au cours de cette histoire. Bien malheureusement pour le mari, le couple fut aperçu par Yèsugèi. Celui-ci avait certainement fort bonne vue : il vit que la jeune femme était des plus jolies. Il courut à sa yourte et en ramena comme renfort ses deux frères Nèkun-taïchi et Dâritaï. En les voyant accourir sur lui, Tchilèdu prit peur. Fouettant son cheval — un coursier aubère, a soin de nous dire le barde, — il prit la fuite vers une colline du voisinage, toujours poursuivi au galop par les trois frères. Comme, après p.46 avoir
1 Yèkè Tchilèdu (Tchilèdu le Grand) était le frère de Toqto’a-bèki, chef des Oudouyit-Merkit, la principale tribu des Merkit, peuple mongol qui nomadisait vers l’embouchure de la Sélenga dans le lac Baïkal. 50
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contourné une avancée de montagne, il revenait vers le chariot où était son épouse Hö’èlun, celle-ci, en femme de tête, lui déclara fort sensément :
— As-tu remarqué l’aspect de ces trois hommes ? Ils m’ont l’air peu recommandables. On dirait qu’ils en veulent à ta vie. Si tu sauves ta vie, ce ne seront pas les filles qui te manqueront sur le siège des chariots ni les femmes dans les chariots noirs eux-mêmes… A celle que tu auras choisie tu pourras donner mon nom, l’appeler Hö’èlun en souvenir de moi. Sauve ta vie ! Echappe-toi ! Mais prends ceci, pour que tu puisses, en souvenir aussi de moi, respirer mon parfum…
Elle dit, retira sa chemise et la lui lança. Il sauta de cheval pour s’en saisir. Déjà les trois frères, ayant contourné la montagne, arrivaient sur lui. Il fouetta son coursier qui s’enfuit, ventre à terre, en remontant la vallée de l’Onon, Les trois frères se lancèrent à sa poursuite. Ils franchirent sept collines sans pouvoir l’atteindre et revinrent alors auprès du chariot, Yèsugèi s’adjugea la belle Hö’èlun et la ramena triomphalement chez lui. Le barde le montre joyeux de sa conquête et conduisant lui-même le chariot, tandis que son frère Nèkun-taïchi s’avançait en éclaireur et que le troisième, Dâritaï, marchait à côté du timon.
Cependant, la pauvre Hö’èlun dans le chariot qui l’emportait, se lamentait et gémissait :
— Mon époux qui jusqu’ici n’avait jamais exposé au vent une touffe de ses cheveux ! Lui qui dans la steppe n’avait jamais enduré la faim ! Voici maintenant que dans le galop de sa fuite ses deux tresses battent au
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vent, tantôt sur son dos, tantôt sur sa poitrine. Comment peut-il en être réduit là !
« Ainsi parlait-elle, poursuit le barde, et l’écho de sa plainte faisait s’agiter les flots de l’Onon et gémir les arbres de la forêt.
Mais le plus jeune des frères de son ravisseur, Dâritaï, qui chevauchait aux côtés du chariot répondait, goguenard, à la pauvrette : p.47
— L’homme que tu voudrais encore tenir dans tes bras, il est déjà loin, et dans sa fuite a déjà franchi pas mal de cours d’eau. Tu as beau pleurer, il ne fera pas demi-tour et tu ne le reverras plus. Tu ne parviendrais même pas à retrouver sa trace. Allons, tiens-toi tranquille !
Ainsi l’exhortait-il à prendre son parti de l’événement. De fait elle suivit Yèsugèi dans sa yourte et de ce jour, en femme de sens, se consacra entièrement à lui.
Cet épisode célèbre est plein d’enseignements. Il nous montre que l’exogamie qui était une règle familiale chez les Mongols obligeait ceux-ci, pour trouver femme, à ne recourir que trop à la pratique de l’enlèvement qui perpétuait la guerre entre les tribus. Entre Merkit et Mongols du haut Onon les rapts de femmes, nous le verrons, ne cesseront pas et il finira par en résulter une haine inexpiable, transmise de génération en génération, qui provoquera à la longue l’extermination d’un des deux groupements. Par ailleurs nous discernons là une nouvelle preuve de l’anarchie qu’avait entraînée parmi les tribus la chute de la première royauté mongole, anarchie qui débordait du cadre
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politique pour troubler tous les rapports sociaux. En effet, nous verrons que lorsque l’ordre gengiskhanide sera établi en Mongolie, la règle exogamique, l’obligation pour les Mongols de trouver femme en dehors de leur propre tribu, pourra être satisfaite par voie de négociation pacifique sans recours à la pratique du rapt.
Enfin la scène si pittoresque à laquelle vient de nous faire assister le barde mongol nous montre bien, dès cette première rencontre, le caractère de la dame Hö’èlun. Femme de devoir, certes, aimant son premier époux et même amoureuse de lui, comme le prouvent ses touchants regrets tandis qu’il disparaît à l’horizon et le geste, si spontané, du souvenir très personnel qu’elle lui laisse. Mais en même temps femme p.48 positive, sachant prendre franchement son parti de l’irrémédiable lorsque, par tendresse pour son mari, elle le console de sa perte et lui conseille de sauver sa vie. Une fois entrée dans la maison de Yèsugèi, elle s’attachera à lui avec la même loyauté sans détour, elle s’attachera à sa nouvelle famille dont, quand viendront les mauvais jours, quand Yèsugèi aura disparu, elle prendra d’une main virile la direction. Qui sait même si, sans une mère d’une telle droiture, d’une telle énergie, d’un sens si positif, la carrière de Gengis-khan aurait pu être ce qu’elle a été ?
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LES ENFANCES DE GENGIS-KHAN
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p.49 D’après les toutes dernières recherches de M. Pelliot (1939), le fils aîné de Yèsugèi et de la dame Hö’èlun, le futur Gengis-khan, naquit en l’année du porc 1167. Sa famille campait alors à Dèli’un-boldaq, c’est-à-dire près de la colline isolée (boldaq) de Dèli’un, sur la rive droite de l’Onon. En venant au monde, l’enfant tenait, serré dans sa main droite, un caillot de sang de la grosseur d’un osselet. Son père lui donna le nom de Tèmudjin en souvenir de ce que, vers le temps où il l’enfantait, il avait fait prisonnier le chef tatar Tèmudjin ugè. Quant à l’étymologie de ce nom, il semble que l’interprétation par « forgeron », de la racine turco-mongole tèmur « fer », en soit phonétiquement correcte. Le hasard voulut que le futur « Conquérant du monde » dût aux victoires paternelles d’être désigné comme l’homme de fer à qui incomberait la tâche de forger une Asie nouvelle. Après lui, Yèsugèi et Hö’èlun mirent encore au monde trois autres fils : Djötchi-Qasar, Qatchi’oun et Tèmugè, ce dernier désigné par le titre d’ottchigin, mot à mot le gardien du foyer, c’est-à-dire le plus jeune. Ils eurent aussi une fille, Tèmulun. D’une autre femme, — nommée peut-être, d’après les derniers travaux de M. Pelliot (1941), Soutchigil, — Yèsugèi eut deux autres fils, Bèktèr et Belgutèi.
Les chroniqueurs ne nous ont transmis que d’insuffisantes indications sur le physique de Gengis-khan. Ils nous diront cependant que l’enfant avait des yeux de feu et un singulier éclat sur le visage, peut-être en souvenir de l’Esprit de lumière 54
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qui avait jadis fécondé Alan-qo’a, son aïeule mythique. A l’âge adulte il se p.50 distinguera par sa haute taille, sa charpente robuste, son front large, sa barbe relativement longue (au moins pour le système pileux d’un Mongol), et enfin ses « yeux de chat ». Ces yeux de chat, c’est-à-dire, a-t-on pensé, gris-vert, ont beaucoup intrigué les commentateurs, Le futur Gengis-khan serait-il « de race aryenne turcisée », comme les paysans de la Kachgharie ? Mais nous avons personnellement vécu dans l’in-timité de chats aux yeux fauves et, d’autre part, les bardes mongols ont trop soigneusement tenu la généalogie de leur héros pour qu’un doute soit possible sur son ascendance altaïque.
On devait fiancer les adolescents fort jeunes en Mongolie, Tèmudjin n’avait que neuf ans (nous serions donc ici en 1176), lorsque son père Yèsugèi le prit avec lui pour lui chercher une fiancée, Yèsugèi comptait commencer sa tournée en se rendant chez les parents de sa femme Hö’èlun, chez les Onggirat du clan olqouno’out, qui devaient nomadiser, nous l’avons vu, en Mongolie orientale, du côté du lac Buyur. Chemin faisant, le père et le fils s’arrêtèrent chez un autre chef onggirat nommé Dèi-setchèn (le Sage), lequel campait entre les monts Tchektcher et Tchiqourqou, que le docteur Haenisch identifie respectivement à l’actuel Altan-nomor et à l’actuel Doulan-khora, sur la rive occidentale de la rivière Oursson, entre le lac Kölèn et le lac Bouyour. Dèi-setchèn s’enquit du but de leur voyage, Yèsugèi le lui exposa : il cherchait pour son garçon une fiancée en pays onggirat. L’affaire intéressa son interlocuteur.
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— Ton garçon, déclara Dèi-setchèn, a du feu dans le regard et son visage est resplendissant. Or, ami Yèsugèi, voici que cette nuit j’ai fait un rêve étrange. Un faucon blanc, tenant dans ses serres le soleil et la lune, est descendu du ciel et est venu se poser sur ma main. C’était un beau présage, je le vois maintenant que tu viens à nous en conduisant p.51 ton fils avec toi. Mon rêve nous annonçait que vous arriviez, vous, gens du clan Kiyat, comme des messagers de bonheur.
De fait, ce n’était sans doute pas en vain que Dèi-setchèn portait ce surnom d’Avisé. Les Onggirat étaient célèbres pour la beauté de leurs filles, mais au point de vue politique c’était une tribu secondaire : ils ne pouvaient se comparer au clan Kiyat, qui était le clan royal par excellence. Aussi se montraient-ils flattés lorsque, selon ce qui paraît avoir été une tradition, les hommes du clan royal venaient prendre femme parmi eux. C’est du moins ce que laisse entendre Dèi-setchèn. s’adressant ici à Yèsugèi :
— On vante, lui dit-il, la beauté de nos filles et de nos nièces, mais nous n’avons jamais cherché à en tirer profit pour notre peuple. Lorsque, de chez vous, arrivait quelque nouveau khan, nous nous empressions de placer sur un de nos grands chariots qasaq une de nos filles aux belles joues, avec, devant, un chameau gris sombre, lancé au grand trot, et elle partait chez vous pour aller s’asseoir comme épouse sur le trône royal aux côtés de vos khans.
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Tout le passage semble indiquer que dans la pratique de l’exogamie mongole, il y avait particulièrement jus connubii entre le clan Bordjigin et les Onggirat.
Le couplet est d’ailleurs destiné à amener la proposition finale de Dèi-setchèn:
— Ami Yèsugèi, entrons dans ma yourte. J’ai une fille, déjà grandelette. Viens la voir !
Yèsugèi suivit son hôte dans la tente de feutre épais, Il dut s’asseoir sur le siège d’honneur, à côté du maître de maison, au centre de la tente, ou plutôt près du foyer qui occupait le centre. Au fond, à droite, devait être assise la maîtresse de maison avec ses enfants. Parmi ceux-ci — et nous l’imaginons déjà fort éveillée — la jeune Börtè dont le nom, nous l’avons vu, est aussi celui de la couleur gris-bleu, Yèsugèi jeta un regard sur la fillette et son coeur fut satisfait. Elle était p.52 en effet fort jolie. Le barde prend même soin de répéter d’elle ce qu’il nous disait tout à l’heure du jeune Tèmudjin : elle avait, elle aussi, des yeux de feu et un visage d’un remarquable éclat. Par parenthèse elle avait dix ans, un an de plus que Tèmudjin.
Le lendemain matin, Yèsugèi fit protocolairement la demande en mariage. Son hôte était un sage qui savait qu’il ne fallait ni se faire trop prier ni céder trop vite. Du reste, bien que les Mongoles se mariassent jeunes, Börtè n’était, après tout, qu’une fillette. Dèi-setchèn, après quelques considérations générales (« le sort des filles est de naître, dans la yourte paternelle, mais leur destin n’est pas d’y vieillir »), proposa une solution d’attente :
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— C’est entendu, je vous donnerai ma fille. Mais, en partant, laisse-moi ton fils comme gendre
(en l’espèce, comme futur gendre, on pourrait même dire : comme « apprenti-gendre »). Yèsugèi accepta cette proposition, mais il adressa alors à son hôte une recommandation qui, ayant trait au futur Gengis-khan, nous surprend quelque peu.
— Soit, je te laisserai mon fils. Seulement sache qu’il a peur des chiens. Ami, veille bien à ce que tes chiens ne l’effraient pas !
Il faut dire à la décharge du jeune Tèmudjin (n’oublions pas que, pour fiancé qu’il fût, il n’avait que neuf ans), que les grands chiens mongols, au poil noir hérissé, sont particulièrement redoutables. La mission Roerich rapporte qu’il y a une dizaine d’années, dans la ville d’Ourga, il est arrivé que les chiens errants s’attaquent aux piétons, même aux cavaliers et, une nuit, dévorent complètement une sentinelle 1.
Après ces dernières recommandations, Yèsugèi, laissant son fils en apprentissage chez Dèi-setchèn, remonta en selle pour rentrer chez lui. En cours de route, il rencontra un groupe de Tatar qui s’étaient rassemblés pour banqueter dans la Steppe Jaune p.53 (Chirake’er), près du mont Tchektcher que M. Haenisch, nous l’avons vu, identifie au mont Doulan-khora, entre le lac Buyur et l’embouchure du Kèrulèn dans le lac Kölèn. Ayant soif, il s’assit auprès d’eux, leur demanda à boire. L’imprudent avait oublié la vieille haine que les Tatar portaient à sa maison. Or ceux-ci l’avaient reconnu :
1 G. DE ROERICH, Sur les pistes de l’Asie centrale, p. 79.
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— Mais c’est Yèsugèi le Kiyat qui vient vers nous !
— Yèsugèi qui, au cours des précédentes guerres, avait conduit tant de razzias contre leurs campements. L’heure de la vengeance était venue, le destin le leur livrait. Ils mêlèrent du poison à ses aliments, un poison qui d’ailleurs n’agissait qu’à retardement. Ce ne fut qu’une fois sur le chemin du retour que Yèsugèi sentit les premières atteintes du mal. Trois jours après, en atteignant sa yourte, son état s’était aggravé au point de ne plus lui laisser d’illusion sur ce qui lui était arrivé. Yèsugèi le Vaillant allait mourir, Yèsugèi le Vaillant entrait en agonie. Il appela :
— Qui est auprès de moi ?
Munglik, fils du vieillard Tcharaqa, de la tribu des Qonggotat, lui répondit :
— Je suis là, ô Yèsugèi !
Alors le mourant lui fit ses dernières recommandations :
— Munglik, mon garçon, écoute : mes enfants sont encore en bas âge. Quand j’eus laissé là-bas mon fils Tèmudjin comme fiancé, pendant que je revenais ici, j’ai été empoisonné par les Tatar. Je me sens très mal… Que vont devenir mes enfants et tous ceux que je laisse derrière moi, mes jeunes frères, ma veuve, mes belles-soeurs ? Je suis dans l’angoisse… Munglik, mon garçon, pars en toute hâte et ramène mon fils Tèmudjin !
En prononçant ces mots, il expira 1.
1 Munglik, que nous retrouverons par la suite, devait être assez jeune, puisque, un peu plus loin (§ 204), l’Histoire secrète nous assure, sans doute avec quelque exagération littéraire, qu’il était né vers la même époque que Gengis-khan et qu’ils avaient grandi ensemble.
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La mort dramatique de Yèsugèi, l’angoisse et les poignantes recommandations de l’agonisant au sujet des siens constituent le premier chapitre de l’histoire personnelle de Tèmudjin, du futur Gengis-khan. Un peu de l’émotion qui saisit ici le barde mongol se transmet encore aujourd’hui au lecteur. Dans quelles conditions terribles le futur Conquérant du monde allait faire son apprentissage de la vie ! Nous connaissons les moeurs farouches de la forêt et de la steppe mongoles, cette existence d’embuscades, de trahisons, d’enlèvements et de meurtres, où la chasse à l’homme est aussi fréquente que la chasse au cerf maral ou à l’hémione. Le milieu, nous l’avons vu, de la prairie américaine à l’époque des chasseurs de chevelures. C’est dans cette société de fer que le jeune Tèmudjin, privé de l’appui paternel, orphelin à neuf ans, se trouvait jeté.
D’après les calculs de M. Pelliot, on était en l’an 1176 1.
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1 Sur la date de la naissance de Gengis-khan, voir la communication de M. Pelliot à la Société Asiatique, séance du 9 décembre 1938, Journal Asiatique, t. CCXXXI, janvier-mars 1939, p. 133. Sur l’épouse seconde de Yèsugèi, PELLIOT, Deux lacunes dans le texte mongol actuel de l’Histoire Secrète des Mongols, dans les Mélanges Asiatiques du Journal Asiatique, janvier-juin 1940, pp. 7 – 12 (1943).
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LES ORPHELINS CHASSÉS DU CLAN
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p.55 Munglik exécuta sur-le-champ la mission que lui avait confiée Yèsugèi expirant. Il se rendit en pays onggirat, chez Dèi-setchèn pour en ramener le jeune Tèmudjin. Mais avec la prudence des chasseurs de la prairie, il se garda d’avouer à son hôte la catastrophe qui venait de se produire. Sait-on si Dèi-setchèn, en apprenant que le chef kiyat venait de périr, ne se fût pas approprié l’enfant comme esclave ? Munglik rusa donc.
— Ton frère Yèsugèi, dit-il à l’Onggirat, ne peut s’habituer à l’absence de Tèmudjin. Son coeur se serre en pensant à lui. Je suis venu pour lui ramener le petit.
Dèi-setchèn trouva la démarche toute naturelle :
— Si le coeur de Yèsugèi souffre de l’absence de Tèmudjin, conduis-le lui ; puis, quand il aura vu l’en-fant, ramène bientôt celui-ci.
Munglik ramena donc le petit Tèmudjin du Bouyour-nor au haut Onon, à la yourte où Yèsugèi venait d’expirer et où la veuve de ce dernier, la dame Hö’èlun venait de prendre le commandement.
Mais la situation n’allait pas tarder à empirer pour Hö’èlun et pour ses enfants. Yèsugèi, vers la fin de sa vie, avait par son prestige su grouper sous son autorité, autour du sous-clan des Kiyat, un certain nombre de clans congénères. Les chefs Taïtchi’out, notamment, qui étaient ses cousins l’avaient, on l’a vu, accepté comme chef de guerre et de chasse. C’était le type
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de ces groupements viagers qui se formaient autour d’un homme fort, les clans ayant intérêt, pour les razzias comme pour les grandes battues, à mettre à leur tête un capitaine expérimenté. Seulement, à la mort du chef le groupement se dissociait. C’est ce qui arriva au p.56 décès de Yèsugèi. Les chefs Taïtchi’out, maintenant, voulaient recouvrer l’hégémonie qu’ils avaient un instant possédée naguère dans la personne d’Ambaqaï, l’avant-dernier khan des Mongols. Contre leurs prétentions, que pouvait la famille de Yèsugèi, décapitée par la mort de son chef et qui n’avait pour représentant qu’un enfant de neuf ans ? Un incident brutal allait montrer leur état d’esprit.
TENTE MONGOLE ENTRE OURGA ET KIAKHTA
C’était au printemps. Les veuves du khan Ambaqaï, les deux princesses taïtchi’out Orbaï et Soqotaï s’étaient rendues à l’emplacement consacré pour présenter aux mânes des ancêtres les offrandes rituelles. La cérémonie terminée, les assistants se partageaient les viandes offertes. Or, Orbaï et Soqotaï avaient volontairement négligé d’inviter la veuve de Yèsugèi, la douairière Hö’èlun. Hö’èlun vint néanmoins, mais elle arriva en retard pour le sacrifice, et ce fut également en retardataire qu’elle s’assit au festin cérémoniel. C’était, nous le savons, une femme forte, positive et d’une singulière énergie, avec une âme de chef. Chef du sous-clan des Kiyat, elle l’était désormais aux
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lieu et place de son mari, au nom de ses fils mineurs, et elle n’entendait pas laisser prescrire ses droits. Avec les deux douairières taïtchi’out, elle le prit de très haut et, tout de suite, passant à l’offensive, les menaça :
— Maintenant que Yèsugèi le Brave est mort, vous pensez sans doute que vous pouvez tout vous permettre. Mais croyez-vous que ses enfants ne grandiront pas ? Et qu’un jour vous n’aurez pas à redouter leur courroux ? Quand vous vous partagez les viandes et les boissons du sacrifice, vous me laissez de côté ? Après avoir mangé, vous vous disposiez à lever le camp sans me donner l’éveil ?
Il est certain que dans les croyances chamanistes du temps, le fait d’exclure Hö’èlun de la communion sacrificielle, de la manducation des viandes offertes aux ancêtres devait avoir des conséquences sociales fort p.57 graves. Indépendamment de l’injure personnelle que constituait en soi un acte aussi discourtois, c’était pratiquement bannir les héritiers de Yèsugèi de la communauté du clan des Bordjigin, faire de la veuve et de ses orphelins de véritables exilés.
Hö’èlun avait cru intimider les deux autres douairières. Mais la jeune veuve avait mal mesuré ses possibilités. Quoi qu’elle prétendît, Yèsugèi mort et ses enfants en bas âge n’en imposaient plus à personne. Les deux vieilles dames lui répondirent vertement par un flot de rancunes féminines :
— On ne t’a pas invitée au festin ? Mais n’as-tu pas l’habitude de t’inviter toi-même et de te servir copieusement ? Tandis que toi, tu fais bien les 63
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invitations ; seulement, chez toi on n’attrape pas un morceau !
Aigres propos de douairières malveillantes dans l’atmosphère enfumée de quelque yourte mongole, autour du meilleur quartier de mouton, et qui nous montrent sur le vif la gueuserie de tous ces rois de la steppe.
Puis les princesses taïtchi’out longuement se concertèrent. A l’issue du conciliabule, le mot d’ordre fut donné :
— Levez le camp et plantez-là la veuve et ses enfants ! Eloignons-nous, abandonnons-les à leur sort.
Ainsi fut fait. Le lendemain matin les deux chefs taïtchi’out, Targhoutaï Kiriltouq et Tödöyen Girtè, décampèrent avec leurs gens en descendant la vallée de l’Onon. « La mère Hö’èlun » restait sans appui avec ses orphelins. Seul, un des fidèles de Yèsugèi prit son parti. C’était un homme de la tribu des Qongqotat, le vieillard (èbugèn) Tcharaqa, père de ce Munglik à qui Yèsugèi mourant avait confié ses dernières volontés. Se lançant à la poursuite des Taïtchi’out, Tcharaqa chercha à les faire revenir sur leur résolution, à les retenir auprès de la grande veuve. Mais Tödöyen Girtè lui signifia que la rupture était définitive :
— L’eau profonde est à sec, la pierre brillante s’est fendue.
Le p.58 vieillard, dans son loyalisme, insista-t-il plus qu’il n’eût été prudent ? Toujours est-il que les Taïtchi’out le huèrent et, comme il s’en retournait, le blessèrent grièvement à coups de lance dans la colonne vertébrale. Il revint, mourant, à sa yourte. 64
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Tèmudjin vint le visiter sur sa couche. Le vieillard eut encore la force de rendre compte de son geste au fils de son maître :
— Ils voulaient entraîner loin de toi tout ce peuple que ton noble père avait jadis réuni sous ses ordres. J’ai cherché à les en empêcher et voilà dans quel état ils m’ont mis !
L’enfant pleurait à chaudes larmes quand il quitta la yourte où cet homme — le dernier défenseur de sa cause — agonisait pour lui. Cette visite à son vieux serviteur mourant, ce fut, pour cet enfant de neuf ans, son premier acte de chef, Il faisait son apprentissage dans une société de fer, et tous ses actes politiques se ressentiront de la dureté des leçons qui lui étaient ainsi données. Mais n’oublions pas non plus les pleurs de Tèmudjin devant la couche funèbre de Tcharaqa, car c’est par ce mouvement tout d’affection et de tendresse humaine que, rencontre imprévue, le futur Gengis-khan nous révèle pour la première fois sa personnalité.
Cependant « la mère Hö’èlun » ne s’abandonnait pas. Délaissée avec ses orphelins, trahie par tous ceux sur qui elle aurait pu compter, la vaillante femme fut admirable. Elle saisit le touq, l’étendard à queue de yack ou d’étalon qui était le drapeau du clan, monta à cheval, se lança à la poursuite des tribus qui décampaient et en amena la moitié à faire halte. Un instant on put croire que sa vaillance, jointe au souvenir de Yèsugèi, aurait raison de l’hostilité des Taïtchi’out. Que l’on imagine les tribus en marche avec leurs chariots, leur cavalerie et leur bétail, et la grande veuve les rattrapant au galop, brandissant son touq et haranguant les « déserteurs » en leur rappelant le serment p.59
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prêté naguère à Yèsugèi le Brave. Imaginons aussi les remous dans la colonne du peuple en marche, l’incertitude des esprits entre l’appel au devoir, les objurgations d’Hö’èlun et les engagements pris la nuit précédente avec les nouveaux chefs taitchi’out. Finalement ce furent ceux-ci qui l’emportèrent. Ceux des clans qu’Hö’èlun avait un instant réussi à intimider ou à émouvoir l’abandonnèrent de nouveau pour suivre Targhoutaï Qiriltouq et Tödöyen Girtè. Et tout ce peuple, qui avait été le peuple de Yèsugèi le Brave, disparut en suivant le cours de l’Onon, tandis qu’Hö’èlun et les siens restaient seuls dans le campement abandonné. En plus de ses quatre fils — Témudjin, Djötchi-Qasar, Qatchi’oun et Tèmugè — et de sa fille Tèmulun, elle avait avec elle Bèktèr et Belgutèi, les deux fils que son mari avait eus d’une épouse seconde.
De tous elle allait également s’occuper. Car c’est ici que « la mère Hö’èlun » comme l’appelle désormais le barde mongol, donna toute sa mesure. Qu’on imagine la situation de cette veuve et de ses sept petits, délaissés par tous leurs fidèles et tombant du jour au lendemain de la vie des chefs de hordes à l’existence de bannis, perdus entre forêt et steppe, dans cette dure terre du haut Onon, Loin de s’abandonner, la vaillante femme, rassemblant toute son énergie, mérita ce titre d’Hö’èlun l’Avisée (mèrgèn), que lui décerne aussi le barde. Il fallait d’abord empêcher ses petits de mourir de faim. Pour cela elle se trouvait réduite à la cueillette qui est la récolte des primitifs.
« Son bonnet solidement assujetti et serré court sur sa tête, elle battait d’amont en aval les berges de l’Onon, cueillant les sorbes sauvages et les baies.
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Nous savons, en effet, qu’en Transbaïkalie on rencontre dans les bois et jusqu’à la zone alpine le sorbier, l’arbousier, l’airelle et l’empêtre dont les baies, à la bonne saison, peuvent tromper la faim des outlaws. Un bâton de genévrier p.60 à la main, Hö’èlun déterrait les racines comestibles. Elle en nourrissait ses fils, ainsi que d’aulx et d’oignons. Eux, à leur tour, dès qu’ils furent un peu plus grands, se mirent en devoir de subvenir à ses besoins. Ils fabriquaient des hameçons avec des aiguilles et, postés sur les berges de l’Onon, ils se livraient à la pêche, n’attrapant parfois que quelques méchants poissons, mais parfois aussi prenant l’ombre, poisson du genre saumon, assez abondant dans les cours d’eau de Transbaïkalie. Ils pêchaient aussi le fretin au filet et le rapportaient à leur mère.
Ainsi se perpétuait l’existence de la famille exilée. Les clans qui l’avaient abandonnée sur les rives du haut Onon comptaient évidemment que, livrée à elle-même, elle périrait de misère et de faim. Sous ce climat sans rémission, dans cette société de fer, comment la veuve et les orphelins pourraient-ils se sauver ? Ils avaient survécu cependant parce qu’eux-mêmes appar-tenaient à la race de fer de l’ancien monde.
Les jeux mêmes de ces enfants étaient des jeux de chasse ou de guerre. Tèmudjin avait pour ami un adolescent du voisinage, Djamouqa, de la tribu mongole des Djadjirat.
« Il avait onze ans lorsque Djamouqa lui offrit — l’épopée gengiskhanide prend soin de nous le raconter — un osselet de chevreuil. Tèmudjin, de son côté, fit présent à Djamouqa d’un jouet analogue en cuivre et ensemble ils en jouaient sur la glace de l’Onon.
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Le printemps venu, ils s’exerçaient ensemble au tir avec leurs petits arcs en bois. Djamouqa s’était fabriqué des flèches sonnantes avec le bout des cornes d’un bovillon, tandis que Tèmudjin aiguisait des flèches en bois de cyprès ou de genévrier, et les deux enfants échangeaient entre eux ces jouets qui étaient déjà des armes.
Soudain parmi ces exilés éclata un sauvage drame de famille.
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LE JEUNE GENGIS-KHAN
ASSASSIN DE SON FRÈRE
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p.61 Les jeunes sauvages qu’étaient Tèmudjin et ses frères avaient les brusques réflexes qu’on pouvait attendre d’une telle éducation. Ils en avaient aussi les jalousies domestiques, les sournoises rancunes fraternelles nourries dans l’isolement et la misère. Ces jalousies devaient être avivées par le fait que les enfants de Yèsugèi se trouvaient, on l’a vu, de deux lits différents : d’une part, les quatre fils de la dame Hö’èlun, dont Tèmudjin était l’aîné, d’autre part, les deux fils de l’épouse seconde Soutchigil, savoir Bektèr et Belgutèi. Entre les deux groupes d’adolescents la lutte ne tarda pas à éclater. L’épopée mongole nous en conte le détail avec une naïveté et une crudité qui, dans le pauvre décor où l’action se déroule, évoquent pour nous une scène de la vie sibérienne à la manière de certains romanciers russes.
Un jour que Tèmudjin, son frère cadet Qasar et leurs deux demi-frères Bektèr et Belgutèi se livraient à la pêche, assis sur la berge, ils prirent un petit poisson, — un beau petit poisson tout brillant — et, tout de suite, se le disputèrent, Tèmudjin et Qasar contre Bektèr et Belgutèi. Les deux derniers furent les plus forts et s’adjugèrent le poisson. En rentrant à la yourte, Tèmudjin et Qasar vinrent se plaindre à leur mère :
— Un poisson tout brillant avait mordu à l’hameçon, mais Bektèr et Belgutèi nous l’ont arraché !
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A leur grande surprise sans doute, la dame Hö’èlun, loin de leur donner raison, défendit contre ses propres p.62 fils ceux de l’épouse seconde. Elle était la femme-chef qui ne songeait qu’à l’intérêt du clan :
— Laissez cette affaire ! Comment pouvez-vous, entre frères, vous disputer ainsi ?
Elle leur rappela leur isolement d’exilés :
— Vous n’avez d’autres compagnons que votre ombre !
elle leur rappela surtout le devoir de vendetta qui s’imposait à eux :
— Vous ne devez avoir qu’une pensée : comment tirer vengeance de l’affront que nous ont infligé les frères Taïtchi’out ? Comment pouvez-vous vous montrer entre vous aussi désunis que le furent jadis les cinq fils de la belle Alan ?
Mais Tèmudjin et Qasar ne se laissèrent pas convaincre. Car de la part de Bektèr le procédé devenait une habitude. Déjà, quelque temps auparavant, il leur avait enlevé une alouette, une alouette que leurs flèches venaient d’abattre.
— Hier c’était une alouette, maintenant un poisson. Il ne nous est plus possible de continuer à vivre ensemble !
En proférant ces mots, irrités, pleins de rancune, ils écartèrent le tapis qui servait de porte à la yourte et s’élancèrent au dehors…
Et le drame se produisit, rapide, entre ces adolescents à qui leur vie de misère avait donné toutes les passions d’hommes
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faits. Bektèr était assis sur une butte d’où il gardait les chevaux de la famille, neuf bêtes, dont un beau hongre à la robe gris-argent. Comme deux jeunes Peaux-Rouges dans les romans du Far-West, Tèmudjin et Qasar dressèrent leur plan. Témudjin s’approcha par derrière, tandis que Qasar s’avançait de face. Tous deux se glissaient dans l’herbe en rampant, à la manière des chasseurs qui ne veulent pas donner trop tôt l’éveil au gibier. Le gibier, c’était leur demi-frère Bektèr, toujours assis sur sa butte et ne se doutant de rien… Il ne s’aperçut de leur approche qu’au moment où déjà ils bandaient leurs arcs en le visant. Il essaya de les calmer en leur rappelant, comme tout à l’heure la mère Hö’èlun, leur solidarité devant p.63 l’ennemi commun, les Taïtchi’out :
— Au lieu de nous entretuer, il faudrait exécuter notre vendetta contre eux. La honte qu’ils nous ont infligée n’est toujours pas vengée… Pourquoi me traitez-vous comme un cil dans l’oeil, comme un éclat de bois dans la bouche ?
Puis, comme ils restaient inexorables, la flèche prête à partir, il leur adressa une dernière supplication :
— Ne détruisez pas mon feu domestique, ne tuez pas mon petit frère Belgutèi !
Il dit et attendit la mort, assis, les jambes croisées, au sommet de la colline. Tèmudjin et Qasar, ajustant leurs flèches, le visèrent « comme une cible » l’un de face, l’autre dans le dos. Ils l’abattirent et s’en allèrent, leur coup fait.
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Quand les deux jeunes meurtriers rentrèrent à leur yourte, la mère Hö’èlun, rien qu’à leur mine sinistre, comprit ce qui était arrivé. Furieusement, elle les invectiva :
— Assassins ! L’un de vous (c’est Tèmudjin), en naissant, serrait déjà dans son poing un caillot de sang noir ! L’autre est pareil à un féroce chien qasar dont il porte le nom 1. Vous êtes comme le tigre-qablan qui bondit du haut d’un rocher, comme le lion qui ne peut maîtriser sa fureur, comme un serpent géant qui veut engloutir sa proie vivante, comme le faucon qui fond sur son ombre, comme le brochet qui, silencieusement, avale les autres poissons, comme un chameau mâle qui mord au talon son propre chamelon, comme un loup qui profite de l’orage pour se précipiter sur sa victime, comme un canard sauvage qui dévore sa propre couvée quand elle ne peut le suivre, comme un chacal qui, dès qu’il peut se mouvoir, défend son terrier au milieu de la meute, comme un tigre qui emporte sa victime, comme un fauve qui charge aveuglément. Et cependant, sauf votre ombre, vous n’avez pas de compagnons, sauf p.64 la queue de vos chevaux vous n’avez pas de fouet. L’outrage que nous ont fait les Taïtchi’out, vous ne pouvez même pas en tirer vengeance !
« Ainsi, la grande douairière invectivait contre ses fils en leur citant en exemple les maximes du temps passé et les paroles des anciens. » En attendant, Tèmudjin, ayant tué le seul de ses
1 Sans doute, pense M. Pelliot, race de chiens du pays des Khazar, c’est-à-dire des steppes de la Russie méridionale.
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frères qui osât lui tenir tête, restait, tout jeune qu’il fût, le chef de son clan…
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GENGIS-KHAN MIS A LA CANGUE
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p.65 Ce n’était point par un simple mouvement d’éloquence que la mère Hö’èlun avait évoqué devant ses fils la menace des Taïtchi’out, Cette menace planait toujours sur leur tête, l’événement n’allait pas tarder à le leur rappeler.
Le chef taïtchi’out Targhoutaï Kiriltouq, celui-là même, on s’en souvient, qui avait fait abandonner à leur triste sort la veuve et les enfants de Yèsugèi, s’inquiétait maintenant de ce qu’avait pu devenir la famille exilée. Sans doute regrettait-il de ne pas en avoir fini avec eux pendant qu’ils étaient encore si petits : « La mauvaise couvée doit être maintenant en état de voler. C’étaient des enfants qui bavaient encore. Ils ont dû grandir… » Obscurément, lui aussi percevait une sourde menace. Devenus hommes, les fils de Yèsugèi le Brave et de l’indomptable douairière ne manqueraient pas de venger dans le sang des Taïtchi’out les injures subies. Il fallait couper court aux revanches possibles en mettant la main — tandis qu’il en était encore temps — sur toute la « couvée ». Le chef taïtchi’out, à la tête de ses cavaliers, partit donc pour les pâturages où la mère Hö’èlun et ses enfants menaient leur misérable existence.
En les voyant surgir, la grande veuve et les adolescents mesurèrent toute l’étendue du péril. Saisis d’angoisse, ils s’enfuirent au plus épais de la forêt voisine, où ils se barricadèrent en hâte dans un refuge de troncs et de branches. Belgutèi abattait les arbres pour renforcer le retranchement,
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tandis que Qasar, qui se révélait déjà l’habile archer que nous apprendrons à connaître, échangeait des flèches avec les assaillants. Leurs deux p.66 plus jeunes frères, Qatchi’oun et Tèmugè, avec leur petite soeur Tèmulun, étaient allés se cacher dans une crevasse de rocher.
Tandis que les flèches volaient des deux côtés, les chefs taïtchi’out crièrent leur volonté :
— C’est votre frère aîné, c’est Tèmudjin que nous voulons. Vous autres, nous ne vous voulons pas de mal !
En s’emparant de Tèmudjin, ils entendaient en effet décapiter le clan. A ces paroles, la mère et les frères de Tèmudjin le mirent sur un cheval et l’invitèrent à prendre la fuite.
Tèmudjin s’était enfui dans la forêt qui couvrait ce coin du haut Onon, parmi les cèdres des pentes humides, les mélèzes et les pins des versants supérieurs. Mais les Taïtchi’out l’avaient aperçu et la chasse à l’homme commença. Il s’enfonça au plus épais de la forêt, au sommet du mont Tergunè. Les Taïtchi’out n’essayèrent pas de pénétrer jusque-là, mais ils encerclèrent la forêt par un réseau de sentinelles, comptant que la fatigue et la faim leur livreraient le fugitif. Pendant trois jours et trois nuits, celui-ci se terra au milieu des fourrés. A la fin il se décida à tenter une sortie. Comme il descendait vers la lisière, en tenant son cheval par la bride, la selle de l’animal tourna. Il revint en arrière, examina les courroies : celle du poitrail et la sous-ventrière étaient toujours bien serrées, et cependant la selle s’était défaite et était tombée. Ne pouvant s’expliquer le cas, le héros conclut à un avertissement du ciel : le Kök Mongka Tèngri,
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l’Eternel Ciel Bleu qui veillait sur sa race, lui interdisait d’aller plus loin. Il fit décidément demi-tour, rentra dans la futaie et y passa encore trois jours et trois nuits. Au bout de ce temps, sans doute pressé par la faim, il renouvela sa tentative de sortie, mais au moment où il allait quitter le sous-bois, un énorme rocher, de couleur blanche, — un rocher aussi gros qu’une yourte, nous assure le p.67 barde, — se détacha de la montagne et vint rouler à ses pieds en lui barrant le chemin, Cette fois, point de doute : l’Éternel-Ciel lui défendait de passer outre. Pour la seconde fois il revint sur ses pas et « tint » encore trois jours et trois nuits dans la forêt.
Mais le neuvième jour ses forces étaient épuisées, car pendant tout ce temps il n’avait pu prendre aucune nourriture sauf, sans doute, quelques baies sauvages. A la mort sans gloire qui l’attendait il préféra le risque. Résolument, il contourna le rocher blanc qui obstruait la piste, en coupant tout autour les branches avec son couteau d’archer, — le couteau avec lequel il apointait ses flèches. Au moment où, conduisant son cheval par la bride, il venait de dépasser le rocher, voilà que les Taïtchi’out apostés près de là surgirent de toutes parts et se jetèrent sur lui. En un instant il se trouva prisonnier…
Cependant, peut-être par un dernier sentiment de respect envers la mémoire de Yèsugèi le Brave, le chef taïtchi’out Targhoutaï Kiriltouq ne fit pas exécuter Tèmudjin. Il avouera plus tard qu’il y avait songé, mais qu’une force invincible l’en avait empêché 1… Il se contenta de le mettre à la cangue en le
1 Sans doute aussi y avait-il entre eux les souvenirs de l’ancienne vie commune en tribu, du temps où vivait Yèsugèi. « Quand Tèmudjin était petit, 76
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confiant tour à tour à la garde des divers ayil, les campements de yourtes qui constituaient autant de villages nomades entre lesquels se répartissaient les tribus.
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comme on l’avait laissé seul au campement (peut-être pendant que Yèsugèi guerroyait au loin), j’allai le chercher et, comme il avait des yeux de feu et une face de lumière et qu’il se montrait attentif, je m’attachais à l’instruire, tel un cheval de deux ou trois ans. » Ainsi parlera plus tard Targhoutaï Kiriltouq. Et même si ce sont là simples euphémismes pour raconter comment plus tard il emmena l’enfant en captivité avec une cangue au cou — éducation à la vérité un peu rude —, on voit qu’en tout état de cause il épargna sa vie. (Histoire secrète, § 149, traduction Haenisch, p. 50.)
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ÉVASION DE GENGIS-KHAN
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p.68 Combien de temps le jeune Tèmudjin resta-t-il ainsi captif, traînant ses jours, la cangue rivée au cou, de yourte en yourte, et constamment surveillé comme l’héritier, le vengeur possible d’un clan ennemi ? Ses geôliers ne parlaient certes pas de le libérer, lorsqu’une occasion s’offrit à lui de tenter une évasion.
C’était au commencement de l’été. Les Taïtchi’out célébraient une fête sur les bords de l’Onon. Ils devaient festoyer toute la journée, puis se séparer au coucher du soleil. La garde du prisonnier avait été confiée à un jeune homme de complexion assez débile. Tèmudjin s’en aperçut. Il eut vite mesuré les forces de son partenaire. En jeune sauvage, plein de ruse et de décision, il établit son plan. Il attendit qu’à la tombée de la nuit les Taïtchi’out, gorgés de qoumiz, se fussent retirés dans leurs yourtes. Se jetant alors sur son geôlier et se servant de sa cangue comme d’une arme, il lui en asséna sur le crâne un coup si violent qu’il le laissa comme assommé sur le carreau. Et aussitôt il prit la fuite. Mais où aller ? Essayer de se cacher dans les bois qui bordaient l’Onon ? Il y serait sûrement découvert. Résolument il se jeta dans la rivière et y resta sur le dos, « faisant la planche » et ne laissant émerger que son visage. La cangue de bois, toujours rivée à son cou, lui servait de flotteur.
Cependant, son geôlier, revenu de son étourdissement, avait donné l’alerte. Les Taïtchi’out se rassemblèrent et organisèrent 78
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une battue en règle dans les bois et sur les berges de l’Onon. Le clair de lune découpait les taillis, on y voyait comme en plein jour. p.69 Soudain, l’un des poursuivants aperçut dans le lit de la rivière Tèmudjin immobile entre deux eaux. Par bonheur, cet homme, un certain Sorqan-chira, n’appartenait pas à la tribu des Taïtchi’out, mais à celle des Suldus, simples clients des premiers. Il n’avait pas contre le jeune fugitif la haine de famille qui animait les gens de Targhoutaï Kiriltouq. Lorsque, en longeant la berge, il distingua le jeune visage qui se dissimulait à fleur d’eau, il murmura, apitoyé, et assez bas pour être entendu du fugitif seul :
— C’est pour ton intelligence avisée, pour la flamme qui est dans tes yeux, pour l’éclat de ton visage que les frères taïtchi’out te persécutent. Ne bouge pas. Je ne te dénoncerai point.
Et il continua son chemin.
Cependant les Taïtchi’out s’acharnaient à battre la rive. Sorqan-chira leur persuada d’orienter d’abord leurs recherches du côté des pistes conduisant aux yourtes, Dès qu’ils se furent quelque peu éloignés, il avisa Tèmudjin :
— Ils vont revenir en aiguisant leurs dents. Ne fais pas un mouvement. Prends garde !
En effet, la patrouille revenait, prête à reprendre l’exploration méthodique de tous les environs. Non sans courage, bien que sans se départir de sa prudence, Sorqan-chira sut les en dissuader.
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— Vous l’avez laissé échapper en plein jour. Et maintenant vous voulez le rattraper au milieu de la nuit ! Revenons ici dès qu’il fera jour, et nous ne manquerons pas de le reprendre. Où pourrait d’ailleurs aller un garçon qui traîne une cangue au cou ?
Une fois seul, l’excellent homme, se penchant sur la berge, mit Tèmudjin au courant :
— Les voilà partis jusqu’à demain matin ! Et maintenant, dépêche-toi de retourner chez ta mère. Mais surtout, quoi qu’il arrive, ne raconte jamais à personne que tu m’as vu !
Un garçon ordinaire aurait, sans plus, profité du conseil. Tèmudjin préféra exploiter jusqu’au bout la p.70 chance qui s’offrait. Les Taïtchi’out venaient de s’éloigner. Il réfléchissait : depuis qu’il était prisonnier, il avait à tour de rôle été confié à la garde de bien des chefs de yourte. Chez aucun il n’avait été traité avec autant de bienveillance que chez Sorqan-chira. Par commisération, la nuit, Tchimbaï et Tchila’oun, les deux fils de Sorqan-chira, venaient, pour lui permettre de dormir, desserrer sa terrible cangue. Aujourd’hui encore Sorqan-chira l’avait découvert et ne l’avait pas livré. Peut-être consentiraient-ils à le sauver ? Sa décision prise, il descendit la rive de l’Onon, à la recherche de la yourte de Sorqan-chira. Il la reconnut à un bruit familier : celui des barattes qui, jusqu’au petit matin, battaient la crème du lait pour la fabrication du beurre. Se dirigeant d’après cet indice, il y parvint et, résolument, se présenta.
Sorqan-chira avait beau avoir tout à l’heure sauvé le jeune fugitif, il n’en fut pas moins furieux de cette visite indésirable qui 80
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risquait, si tout se découvrait, de le faire exécuter comme complice. Aussi l’accueil qu’il réserva à Témudjin fut-il plutôt frais :
— Ne t’avais-je pas ordonné de retourner chez ta mère ? Pourquoi es-tu venu ici ?
Mais ses deux fils, Tchimbaï et Tchila’oun, intervinrent en faveur du proscrit :
— Lorsqu’un oiseau s’enfuit de sa cage et se réfugie dans un buisson, le buisson lui sauve la vie. Comment peux-tu traiter ainsi celui qui se réfugie sous notre protection ?
Et, sans attendre la réponse paternelle, ils délivrèrent Tèmudjin de sa cangue, puis, pour en faire disparaître toute trace, la jetèrent au feu. Derrière leur yourte se trouvait un chariot plein de laine. Ils l’y cachèrent en chargeant leur jeune soeur, Qada’an, de veiller sur lui sans en souffler mot à qui que ce fût.
Car le danger n’était pas encore écarté, loin de là ! Après trois jours de recherches vaines, les Tatchi’out, convaincus que quelqu’un devait avoir caché le fugitif, p.71 commencèrent une série de visites domiciliaires. Arrivés chez Sorqan-chira, ils fouillèrent dans la yourte, sur les chariots, jusque sous les lits. Apercevant le chariot où était blotti Tèmudjin, ils se mirent à déballer méthodiquement la laine qui le recouvrait. Ils allaient arriver au fond quand Sorqan-chira, qui assistait, en apparence impassible, à l’opération (il jouait sa vie et le savait), réussit une fois encore à les arrêter à temps. De l’air le plus indifférent du
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monde il fit simplement remarquer que ces recherches étaient ridicules :
— Par une telle chaleur, qui pourrait, sans suffoquer, se cacher longtemps dans une charretée de laine ?
L’argument porta, les Taïtchi’out s’éloignèrent. mais Sorqan-chira, qui s’était cru perdu, s’empressa d’expédier Tèmudjin :
— Tu as failli me faire emporter par la tempête comme une poignée de cendre ! Décampe sur-le-champ et retourne chez ta mère !
Il donna au jeune homme une jument stérile, à la robe jaune-paille et au museau blanc, fit rôtir pour lui un agneau et lui remplit deux outres ou plutôt deux gourdes de lait de jument. Il lui donna encore un arc avec deux flèches, mais, remarque l’épopée, ni selle ni pierre à feu. Ainsi équipé, il le renvoya, et ne dut respirer que quand le galop de la jument jaune se fut éloigné à l’horizon…
Tèmudjin eut la chance de ne pas rencontrer d’ennemis. Il atteignit sans encombre l’emplacement où lui et ses frères, à l’arrivée des Taïtchi’out, s’étaient retranchés derrière des abattis d’arbres. Bien entendu, les siens avaient quitté le site, mais il put, dans l’herbe, retrouver leur piste qui descendait vers l’Onon. Il arriva ainsi à l’embouchure de la rivière Kimourqa. De là les traces des siens le conduisirent en aval. Il finit par retrouver ceux qu’il cherchait non loin de là, près de la colline de Qortchouqoui.
L’épopée mongole ne nous donne pas de détails sur p.72 la joie qui dut se manifester parmi les exilés au retour du jeune chef
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qu’on avait cru perdu. Peu après, toute la famille s’éloigna pour aller camper près du Lac Bleu (Kökö-na’our), au site de Qara-djirugèn, dans la vallée supérieure de la rivière Sangghour, à l’intérieur des monts Gurelgu qui se trouvent en avancée du massif du Bourqan-qaldoun, c’est-à-dire du Kenteï. En d’autres termes, ils étaient passés du bassin du haut Onon dans celui du haut Kèrulèn dont le Sangghour est un des premiers affluents de gauche. Mais l’existence de la famille exilée continuait à être aussi misérable, puisqu’elle était réduite à se nourrir des rongeurs de la steppe, comme le tarbaqan ou tarbouq, la « mar-motte des prairies », que l’on chasse aujourd’hui encore au chien dans les terriers de cette région 1.
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1 BOUILLANE DE LACOSTE, Au Pays sacré des anciens Turcs et des Mongols, p. 159.
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L’ENLÈVEMENT DES CHEVAUX
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p.73 Le plus clair de la fortune de Tèmudjin consistait dans ses chevaux. Un jour que huit d’entre eux, dont un hongre à la robe gris argenté, célèbre dans cette histoire, paissaient devant la yourte, des maraudeurs de steppe les enlevèrent. Tèmudjin et ses frères durent assister, impuissants, à ce vol, car le seul cheval qui leur restait, un coursier brun à la queue pelée, Bel-gutèi l’avait pris pour aller dans la steppe chasser les marmottes. En vain essayèrent-ils de se lancer à pied à la poursuite des voleurs : bien entendu, ils ne purent les rattraper. Vers le soir, au coucher du soleil, Belgutèi rentra enfin en tirant le cheval brun par la bride ; l’animal était si chargé de marmottes que son fardeau ballottait.
CAVALERIE MONGOLE AU PATURAGE
Peinture de Jacouleff
Quand Belgutèi apprit le désastre, — car pour ces malheureux, le vol de huit chevaux sur neuf, c’était bien la ruine inévitable, — il s’offrit à partir séance tenante à la poursuite des ravisseurs, mais Qasar s’y refusa :
— Tu n’y arriveras pas, laisse-moi y aller !
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Mais ce fut Tèmudjin qui, en jeune chef, imposa sa volonté :
— Vous n’y parviendrez ni l’un ni l’autre. C’est moi qui partirai à leur poursuite !
Il sauta sur le dos du coursier brun et s’élança dans la prairie en suivant la piste de la manade enlevée.
Pendant deux nuits et deux journées il chevaucha. A la fin de la troisième nuit, dans la lueur de l’aube, il aperçut près d’un troupeau de chevaux un jeune garçon en train de traire les juments. Il l’interrogea sur les coursiers volés. Le garçon répondit qu’en effet, dans la nuit, un peu avant le lever du soleil, il avait vu p.74 passer des gens qui chassaient devant eux huit chevaux dont un hongre gris-argent.
Le garçon s’appelait Bo’ortchou. C’était le fils unique du Mongol Naqou bayan — Naqou le Riche — de la tribu des Aroulat. Il était franc, plein d’entrain et se sentit tout de suite attiré vers Tèmudjin :
— Camarade (nökör), lui déclara-t-il, je te vois bien ennuyé. Je t’offre mon amitié et mon aide.
Il lui proposa, en effet, de le guider dans la direction où les voleurs avaient entraîné la manade. Le cheval brun que montait Tèmudjin était épuisé. Bo’ortchou lui donna à la place un cheval frais, — un coursier blanc avec une raie noire sur le dos. Lui-même choisit un cheval aubère particulièrement rapide. Evidemment, s’il avait prévenu son père, celui-ci l’aurait empêché de prendre part à une telle équipée par simple chevalerie envers un inconnu. Mais Bo’ortchou se garda bien de reparaître dans sa yourte. Il n’y rapporta même pas le lait qu’il
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Le conquérant du monde
venait de traire, mais jeta au milieu de la prairie les seaux de cuir encore pleins. Tous deux sautèrent en selle et s’élancèrent à la poursuite des voleurs.
Pendant deux jours, ils fouillèrent en vain l’horizon de la prairie. Le soir du troisième jour, comme le soleil descendait derrière une colline, ils aperçurent une petite manade rassemblée autour d’un camp, sans doute formé à la manière mongole par un parc de chariots. Les huit chevaux volés étaient là, — y compris le hongre gris d’argent, — parqués et en train de paître ! Tèmudjin donna aussitôt ses instructions à son jeune compagnon :
— Ne bouge pas d’ici, camarade ! Moi, je vais faire sortir les chevaux du parc.
Mais l’excellent Bo’ortchou entendait partager les périls de son ami :
— Je suis venu pour t’aider. Pourquoi resterais-je ici sans rien faire ?
Ils pénétrèrent ensemble dans le parc à chevaux, rabattirent les huit coursiers et s’élancèrent avec eux dans la plaine. Naturellement, p.75 les voleurs, aussitôt alertés, se précipitèrent, bride abattue, à leur poursuite. De leur peloton, se détachait, sur un cheval blanc plus rapide, un guerrier qui, déjà, brandissait son lasso :
— Camarade, cria Bo’ortchou à Tèmudjin, vite, passe-moi un arc et une flèche. Je veux tirer cet homme-là !
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— Je ne veux pas, répondit le jeune héros, que tu ailles te faire blesser à cause de moi. C’est à moi à me mesurer avec lui !
Il fit front et, l’arc bandé, ajusta l’homme au cheval blanc. Celui-ci fit halte et, de son côté, le menaça de son lasso. Cependant, les autres poursuivants rejoignaient leur camarade et peut-être l’instant serait-il devenu critique pour Tèmudjin, si la nuit qui tombait n’eût empêché le combat. N’osant se risquer à une chasse à l’homme au milieu des ténèbres, dans l’immensité de la steppe, les poursuivants firent demi-tour. Tèmudjin et Bo’ortchou qui, eux, connaissaient bien leur chemin, galopèrent trois jours et trois nuits jusqu’à ce qu’ils fussent arrivés à la demeure de ce dernier.
Là, Tèmudjin remercia vivement Bo’ortchou :
— Camarade, comment, sans ton aide, aurais-je retrouvé nos chevaux ? Nous allons les partager : combien en veux-tu ?
Le magnanime Bo’ortchou refusa ; ce qu’il avait fait, il l’avait fait par sympathie pour le jeune chef :
— Si je me suis associé à ton entreprise, c’est parce que je te voyais dans la peine et que je voulais t’aider à recouvrer ton bien. Comment, maintenant, prélèverais-je une partie de ta manade ? Mon père s’appelle Naqou le Riche et je suis son unique fils. Ce bien paternel me suffit. Je n’accepterai rien de toi !
Tous deux se dirigèrent vers la yourte de Naqou. Celui-ci pleurait la disparition de son fils. A la vue de celui qu’il avait cru 87
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perdu, il versa, de nouvelles larmes, mais cette fois de joie. Après quoi il adressa à Bo’ortchou, pour le souci que celui-ci lui avait causé, une verte réprimande. Mais il n’oublia pas l’hôte : il fit rôtir un agneau de lait qu’il p.76 remit à Tèmudjin comme viatique pour achever sa route. Et, du reste, avant le départ de ce dernier, il sanctionna de son autorité l’amitié qui venait de s’établir entre son fils et le jeune chef :
— Gardez toujours l’un envers l’autre la même foi, dit-il à Bo’ortchou et à Tèmudjin. Que jamais un mot blessant ne vienne vous diviser !
Cette amitié devait, en effet, durer autant que la vie des deux héros.
Après avoir pris congé de ses nouveaux amis, Tèmudjin, poussant devant lui sa manade, reprit le chemin du campement familial. Après une nouvelle chevauchée de trois jours et trois nuits, il rejoignit enfin les siens sur les bords de la rivière Sangghour. Inquiets de voir son absence se prolonger, sa mère Hö’èlun et ses frères, à commencer par Qasar, commençaient à être dans l’angoisse, Et voici qu’il revenait sain et sauf, ramenant avec lui les huit chevaux recouvrés par sa vaillance. La joie et la confiance régnèrent de nouveau dans la petite horde.
Ce fut par ces modestes débuts, pareils à ceux de tous les jeunes hommes de la steppe, que commencèrent les exploits de celui qui devait devenir un jour le Conquérant du monde : une aventure qui manque de mal finir ou tout au moins de s’achever en une captivité perpétuelle, mais à laquelle il échappe à force d’audace et de sang-froid ; puis un vol de chevaux qu’il arrive à récupérer à force, de nouveau, de décision et de volonté. Ce qui
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nous frappe dans les deux cas, c’est l’attraction qu’il exerce sur ceux qu’il approche, l’ascendant que, tout jeune encore, il s’assure par sa puissante personnalité. Rappelons-nous les mots de Sorqan-chira quand celui-ci, dans le clair de lune, l’aperçoit glissant entre deux eaux à la surface de la rivière Onon : c’est parce qu’il a été comme fasciné par la puissance de ce regard d’adolescent où se devine déjà une âme de chef, que Sorqan-chira, au péril de sa p.77 propre vie, sauve l’enfant traqué. Aujourd’hui, c’est le jeune Bo’ortchou qui, dès la première rencontre, se donne à Tèmudjin et attache pour toujours sa fortune à la sienne. Lui aussi n’a pu soutenir sans céder
« l’insoutenable éclat de ces yeux de gerfaut ».
De même nous allons successivement voir, en un rythme de plus en plus ample, clans et tribus, peuples et royaumes s’attacher à lui, conquis par ses dons de commandement, son sens de l’équité, sa loyauté envers les siens, sa reconnaissance pour les services rendus. Car envers ses amis de la première heure, comme Bo’ortchou, son affection sera proverbiale. Moeurs de grandes tentes où la loyauté envers les amis n’a d’égales que la ruse et la férocité envers les adversaires.
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MARIAGE DE GENGIS-KHAN
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p.78 Tèmudjin avait suffisamment relevé ses affaires pour songer à se marier. Il n’oubliait pas qu’à l’âge de neuf ans il avait été fiancé par son père à Börtè, fille du chef onggirat Dèi-setchèn, La fillette, en ce temps-là, était déjà jolie entre ces filles onggirat « aux belles joues », au visage éclatant, que recherchaient volontiers en mariage les chefs de clans mongols. Elle devait maintenant être grande et l’âge des noces était arrivé, si du moins Dèi-setchèn était toujours dans les mêmes intentions. Tèmudjin, ayant hâte d’être fixé, prit avec lui son jeune frère Belgutèi et descendit la vallée du Kèrulèn pour se rendre au pays onggirat.
Dèi-setchèn campait toujours dans la même région qu’autrefois, entre les monts Tchektcher et Tchiqourqou, c’est-à-dire entre l’embouchure du Kèrulèn dans le lac Kölèn et la rivière Ourchi’oun qui se jette dans le même lac, Il fit le meilleur accueil au jeune homme :
— Je savais que les Taïtchi’out te voulaient du mal et j’étais en grand souci de toi. Mais te voilà revenu !
Peut-être avait-il regretté de l’avoir naguère laissé partir, seul et si jeune au milieu de tous ces périls. Peut-être aussi se disait-il que, pour un futur gendre, il ne l’avait guère secouru au temps des années de misère… En tout cas, le voyant aujourd’hui grand et fort, il ne balança point à lui accorder en mariage la belle Börtè. Il fit ensuite cortège aux jeunes époux jusqu’à hauteur de 90
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Ouraq-djol, sur le bas Kèrulèn. Quant à sa femme, Cho’an, la mère de Börtè, elle accompagna cette dernière jusqu’au campement de la famille de Témudjin, près de la rivière Sangghour et du mont Gurelgu. p.79 Avant de repartir, elle fit cadeau à la mère de Témudjin, à la dame Hö’èlun, d’une magnifique pelisse de zibelines noires. Nous verrons que de ces pelisses la diplomatie du jeune chef n’allait pas tarder à trouver l’emploi 1.
A peine marié, Tèmudjin songea à accroître sa force militaire. Pour commencer, il fit appel à son « camarade » Bo’ortchou : il envoya Belgutèi le chercher. Bo’ortchou, cette fois encore, ne prit même pas le temps de prévenir son père. Il sauta à cheval — un cheval brun au dos légèrement bombé —, roula sur la selle son manteau de feutre gris et se rendit immédiatement à l’appel de son jeune chef.
Il devait être un jour le premier « maréchal » de la « grande armée » qui allait se former là-haut, à la lisière de la taïga et de la prairie.
Dans cette épopée, Börtè, la nouvelle épouse de Tèmudjin, devait aussi jouer son rôle. Elle allait être pour lui une force. Tout d’abord — ce qui pour une Mongole était l’essentiel, — elle devait lui donner quatre solides fils : Djötchi, Djaghataï, Ögödèi et Toloui. Mais elle devait aussi se montrer pour le héros une conseillère judicieuse et écoutée. Aux heures décisives, lorsque
1 Peu après, Tèmudjin transporta son campement de la rivière Sangghour à Burgi-ergi, plus près des sources du Kèrulèn : canton à situer, d’après Haenisch, entre la passe de Dondot et Dsun-kurèn.
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le futur Gengis-khan hésitera sur la voie à suivre, ce seront les avis de Börtè qui prévaudront. Et ces avis seront aussi énergiques que clairvoyants. Börtè, d’ailleurs, jouira toujours d’un grand prestige aux yeux de son redoutable époux. Sans doute, comme tout chef mongol, il n’hésitera point, par la suite, à prendre des épouses secondaires, lesquelles, le cas échéant, l’accompagneront dans ses campagnes lointaines, tandis que Börtè restera en Mongolie. Mais seuls les enfants de p.80 Börtè auront part à l’héritage paternel. Seule Börtè sera honorée au-dessus de toutes et de tous. La déférence que lui témoignera son époux ne sera même pas atteinte lorsqu’elle aura été enlevée par des bandes merkit et que, neuf mois après, elle reviendra à la maison enceinte d’un fils… Ce cas douloureux, le futur Gengis-khan ne voudra même pas l’approfondir. Après comme avant, Börtè restera la « dame » (qatoun) hautement respectée, associée avec le conquérant au triomphe de cette prodigieuse épopée 1.
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1 Sur un cinquième fils de Gengis-khan, né d’une épouse secondaire (une femme naïman), nommé Djurtchèdèi, qui dut mourir vers 1213-1214 et qui a été retrouvé par M. Pelliot, voir Pelliot, Sur un passage du Cheng-wou ts’ing-tcheng lou, article paru dans le Ts’ai Yuan P’ei Anniversary Volume (Supplementary Volume I of the Bulletin of the Institute of History and Philo-logy of the Academia Sinica), Pékin, 1934, p. 923.
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LA PELISSE DE ZIBELINES NOIRES
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p.81 Le mariage de Tèmudjin annonçait que pour lui les années d’épreuve étaient passées. Ayant échappé aux embûches des Taïtchi’out, ayant réussi à devenir le jeune homme fort qu’on commençait à redouter ou à rechercher dans le voisinage, il allait pouvoir renouer les anciennes alliances.
TYPE DE FEMME DE SERBEN (MONGOLIE)
Collection Musée de l’Homme (Cliché Mission Citroën)
Yèsugèi, le père de Tèmudjin, avait naguère, on s’en souvient, contribué à rétablir sur le trône un des plus puissants rois de la steppe, Toghril, roi des Kèrèit, ce peuple d’origine incertaine qui nomadisait autour de la haute Toula. Tèmudjin était maintenant assez bien en selle pour pouvoir, sans importuner Toghril, lui rappeler ces souvenirs. Il le fit, bien entendu, avec toute la modestie qu’exigeait une situation à peine rétablie, mais aussi avec un sentiment de sa dignité qui sentait le fils de bonne race. Suivi de ses deux frères Qasar et Belgutèi, il partit à cheval pour la Forêt Noire (Qara-Tun) sur les
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bords de la rivière Toula, résidence de Toghril. La piste, depuis la source du Kèrulèn où campait alors la famille du héros jusqu’à la haute Toula, est une de celles qui sont le plus souvent décrites dans les itinéraires mongols. Paysage de prairie particulièrement pittoresque au printemps,
« quand l’herbe drue est parsemée du jaune vif des crucifères et des boutons d’or, du mauve des touffes de thym, du violet des iris, du blanc pur des stellaires ou du velours pâle des edelweiss.
Serpentant au milieu de cette steppe, la ligne de la Toula, indiquée par une double rangée de peupliers et d’oseraies. Au nord, à l’horizon, la chaîne granitique du Kenteï, aux formes tourmentées. Au sud, les mamelons arrondis des buttes qui p.82 s’échelonnent en direction du Gobi. A l’ouest, la chaîne du Bogdo-oula, qui sépare le bassin du Kèrulèn de celui de la Toula, se couvre, de 1.700 à 2.500 mètres, d’une forêt dense de conifères, de bouleaux et de trembles, protégée par la religion comme demeure des génies. Les pentes basses et moyennes sont occupées par des pins de Transbaïkalie, qui donnent ici son nom à la forêt dont les clairières servaient de résidence royale au souverain kèrèit.
C’était, en effet, à la lisière d’une de ces forêts de la région d’Ourga, — la Forêt Noire, souvent citée au cours de ce récit, — que campait le roi kèrèit Toghril. En se présentant à lui, Tèmudjin, dès les premiers mots, sut renouer les liens du passé :
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— Naguère, toi et mon père, vous vous étiez faits frères par le serment (anda), Maintenant, tu es donc comme mon père.
Et, comme témoignage de ses sentiments, le jeune chef fit au roi kèrèit un don singulièrement méritoire : la pelisse de zibelines noires que la famille de sa femme lui avait offerte en cadeau de noces, il l’offrit lui-même à Toghril.
Toghril, flatté de cet hommage, l’assura de son appui pour reconstituer le royaume paternel :
— Ton peuple qui s’est séparé de toi, je te le ramènerai. Ton peuple qui s’est dispersé, je le regrouperai pour toi. Je te l’attacherai comme l’arrière-train l’est aux reins, comme la poitrine l’est à la gorge.
Pacte solennel par lequel le souverain kèrèit prenait sous sa protection le fils de son ancien anda, par lequel Tèmudjin se reconnaissait formellement client et même vassal de Toghril. Pacte fort important qui jouera jusqu’en 1203. Pendant tout ce temps l’appui des Kèrèit permettra au futur Gengis-khan, selon la promesse de leur chef, de triompher de la plupart des anciennes tribus mongoles. Réciproquement, la fidélité de Témudjin envers son suzerain garantira ce dernier contre toute révolte et toute agression.
p.83 De fait, après la conclusion de ce pacte, la situation de Tèmudjin se trouva singulièrement affermie. Il voyait arriver ou revenir à lui de précieuses amitiés. A peine était-il rentré de chez les Kèrèit à ses campements de Burgi, près des sources du Kèrulèn, que sa jeune renommée commença à lui valoir de
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nouveaux fidèles. Ce fut ainsi qu’arriva de la région du Bourqan-qaldoun, c’est-à-dire des monts Kenteï, un membre de la tribu des Ouriangqat, le vieillard Djartchi’oudaï, « avec son soufflet de forgeron aux épaules ». Le détail est intéressant car, de tout temps, ces populations de l’Altaï, sur le versant mongol comme sur le versant sibérien, avaient la réputation d’être expertes en métallurgie. A l’époque préhistorique, ce seraient les vieux métallurgistes de la région de Minoussinsk, en Sibérie, qui auraient appris à la Chine l’usage du bronze, et plus tard, au VIe siècle de notre ère, les anciens Turcs de l’Orkhon étaient également célèbres comme forgerons 1. Djartchi’oudaï, le vieux forgeron descendu de la montagne sacrée du Bourqan-qaldoun, détenait les antiques secrets qui font les glaives tranchants et les pointes de flèches sûres de leur but. De plus il conduisait par la main à Gengis-khan son jeune fils Djelmè. Et le bon vieillard disait :
— Quand tu naquis près de la colline Dèli’un (Dèli’un-boldaq), sur les bords de l’Onon, j’étais présent, ô Tèmudjin. Je t’offris alors une couche en fourrure de zibeline. Je t’offris également mon fils Djelmè comme serviteur, mais lui aussi était alors trop petit, et je le repris avec moi. Mais maintenant le voici : c’est lui qui sellera ton cheval et qui ouvrira la porte de ta yourte.
Nous verrons quelle magnifique fidélité Djelmè vouera dès lors à son maître et de quelle affectueuse reconnaissance le futur Gengis-khan l’en récompensera.
1 SINOR DENES, L’Origine des T’ou-kiue, communication à la Société Asiatique, 8 mai 1942.
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L’ENLÈVEMENT DE LA BELLE BÖRTÈ
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p.84 Tèmudjin avait reconstitué son clan. Il avait obtenu la protection du puissant roi des Kèrèit. Après tant d’années de misère, l’avenir semblait lui sourire. Mais ces empires de la steppe étaient étrangement instables. Au moment où le jeune chef croyait sa fortune assurée, tout fut soudain remis en question.
Tèmudjin campait toujours au Burgi, près de la source du Kèrulèn, avec sa jeune femme, la belle Börtè. Il ne devait y avoir encore que peu de temps qu’ils étaient mariés. Un matin, aux premières pâleurs de l’aube, une femme au service de la mère Hö’èlun, la vieille Qo’aqtchin, entendit, en collant l’oreille au sol, le bruit d’une troupe au galop qui se rapprochait. Elle sauta sur pied, appelant Hö’èlun, réveillant toute la yourte :
— Mère, mère, vite, debout ! Le sol tremble. On dirait le bruit du tonnerre. Ce sont peut-être ces terribles Taïtchi’out !
Hö’èlun ordonna d’éveiller ses fils et se leva elle-même en hâte. En un instant tout le clan fut sur pied. Il n’était que temps. L’ennemi accourait en trombe. Ce n’étaient pas, cette fois, les Taïtchi’out, comme l’avait supposé la vieille Qo’aqtchin, mais les Merkit, tribu mongole du Baïkal méridional, qui, au nombre de trois cents cavaliers, tentaient un coup de main contre les fils de Yèsugèi. Il y avait entre eux de dures rancunes, une vieille vendetta à régler : Yèsugèi, jadis, n’avait-il pas ravi à un Merkit 98
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la dame Hö’èlun ? Les Merkit entendaient se venger en enlevant les femmes du clan ennemi, à commencer par la jeune épouse de Tèmudjin.
Ce dernier — et le détail peint bien le milieu et p.85 l’époque — paraît s’être sur le moment assez facilement résigné à son malheur. En tout cas, c’est ce que nous laisse crûment entendre l’épopée mongole. En effet, malgré l’accroissement de ses ressources, Témudjin ne possédait toujours que neuf chevaux. Lui, sa mère Hö’èlun, ses frères Qasar, Qatchi’oun, Tèmugè et Belgutèi, ses deux fidèles Bo’ortchou et Djelmè en montèrent chacun un. Hö’èlun prit la petite Tèmulun, la jeune soeur de Tèmudjin, sur sa poitrine. Le groupe s’adjoignit à toute éventualité un cheval de main, et il ne resta aucune monture pour la belle Börtè, pour la propre femme de Tèmudjin, que celui-ci abandonna sans sourciller. On abandonna aussi l’ancienne épouse seconde de Yèsugèi, la mère de Belgutèi…
Tandis que Tèmudjin et les siens s’enfuyaient au galop de leurs coursiers vers le massif du Bourqan-qaldoun, l’actuel Kenteï, la pauvre Börtè essayait d’échapper à l’ennemi. Sa vieille servante, la vaillante Qo’aqtchin, la cacha dans un chariot noir, auquel elle attela un boeuf tacheté, puis elle le conduisit le plus loin qu’elle put, en remontant la rive de la petite rivière Tenggèli. Mais l’aurore commençait à éclairer la vallée. Le chariot fut rejoint par un parti de Merkit qui interpella Qo’aqtchin. Elle répondit qu’elle était venue travailler chez Tèmudjin à la tonte des moutons et qu’elle retournait maintenant chez elle. Les Merkit répliquèrent en demandant si Tèmudjin était encore à sa yourte et à quelle distance se trouvait celle-ci. Elle se contenta
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d’indiquer la direction de la yourte d’où Témudjin et les siens venaient de s’enfuir. Les Merkit continuèrent leur course, tandis que la vieille, désespérément, frappait le boeuf pour s’éloigner au plus vite. Mais voilà que l’essieu du chariot se brisa. Qo’aqtchin et Börtè n’avaient plus d’autre ressources que de continuer à pied en s’enfonçant dans les bois qui bordaient la Tenggèli. Or, avant qu’elles eussent pu mettre ce p.86 projet à exécution, les Merkit revinrent. Naturellement, ils n’avaient trouvé dans la yourte aucun des chefs du clan, mais seulement des enfants et des femmes, dont la mère de Belgutèi qu’ils avaient enlevée et que l’un d’eux emportait à l’arçon de sa selle. Plus soupçonneux que la première fois, ils voulurent savoir ce que contenait le chariot. En vain Qo’aqtchin, avec son beau sang-froid, leur jura-t-elle que ce n’était qu’un chargement de laine. Ils ne se contentèrent pas de cette réponse. Les plus âgés des cavaliers merkit ordonnèrent aux jeunes gens de mettre pied à terre et de fouiller le véhicule : ils n’eurent pas de peine à découvrir la pau-vre Börtè. Ils s’emparèrent d’elle et de Qo’aqtchin, les hissèrent à cheval et repartirent au galop à la poursuite de Témudjin, dont les traces, bien visibles dans l’herbe, maintenant que le grand jour était venu, les conduisaient en direction du mont Bourqan-qaldoun. Parvenus au pied de la montagne, ils en firent trois fois le tour, sans retrouver la piste par où Tèmudjin s’était enfoncé dans le sous-bois. Les approches de la montagne étaient, en effet, défendus par des marécages et des fourrés épais. Les Merkit essayèrent en vain d’y pénétrer, puis ils se découragèrent et renoncèrent à leur tentative,.Mais par un curieux sentiment de vengeance, ils livrèrent Börtè à l’un des leurs, à Tchilgerbökö — Tchilger l’Athlète, — parce que ce guerrier était le jeune frère
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de Yèkè-Tchilèdu dont Yèsugèi avait jadis enlevé la femme, la dame Hö’èlun. Ainsi se perpétuaient, de tribu à tribu, les vendettas avec, à chaque génération, leur cortège d’enlèvements et de brutales amours…
Pendant ce temps, Tèmudjin, dans les fourrés de la montagne où il s’était construit une hutte en branches d’orme et en osier, attendait les événements. Les Merkit étaient-ils repartis chez eux ou avaient-ils dressé quelque embuscade dans les environs ? Il envoya en p.87 patrouille Belgutèi, Bo’ortchou et Djelmè qui, pendant trois jours, battirent au loin la campagne sans découvrir aucun ennemi. Rassuré, il redescendit alors du Bourqan-qaldoun, non sans avoir rendu grâce à la divinité de la montagne. Se frappant la poitrine, il cria vers le ciel :
— Grâce à l’oreille de belette et à la vue de renarde de la vieille Qo’aqtchin, j’ai pu sauver ma pauvre vie, j’ai pu atteindre le mont Bourqan et me glisser avec mon cheval à travers des sentiers de cerfs et d’élans. J’ai eu bien peur. Mais le Bourqan-qaldoun m’a sauvé ; aussi, désormais, chaque matin, je l’honorerai par des offrandes, chaque jour je lui adresserai des prières et, après moi, mes enfants et mes petits-enfants se souviendront d’en agir de même.
Il dit et, selon la coutume mongole, il se tourna vers le soleil, suspendit sa ceinture à son cou, enleva son bonnet, se frappa la poitrine, plia neuf fois le genou et fit une libation.
Nous trouvons là une des cérémonies caractéristiques de la religion primitive mongole. L’hommage rendu au Bourqan-qaldoun fait partie du culte que les Altaïques vouaient aux 101
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divinités des sommets ; c’est ainsi que les anciens Turcs du VIIe siècle avaient adoré la montagne couverte de forêts d’Ötukèn, qui semble correspondre à un faîte des monts Khangaï. Quant aux offrandes au soleil (naran), elles faisaient partie du culte plus général rendu au Tèngri, ou pour conserver la formule rituelle mongole, au Kökö Mongka Tèngri, à l’« Eternel Ciel Bleu », divinité suprême des Mongols. Les offrandes dont il s’agit devaient, en principe, consister en libations de qoumiz, le lait de jument fermenté, boisson favorite des pâtres nomades. Enfin, les génuflexions ou prosternations par séries de neuf font partie du rituel et aussi du protocole mongols, aussi bien dans le culte des dieux que dans le cérémonial monarchique.
Si nous nous en tenons au récit fort brutal de p.88 l’épopée mongole, Tèmudjin avait paru prendre assez facilement son parti du rapt de sa jeune femme. Il avait mieux aimé la voir enlever que de compromettre sa sécurité personnelle en renonçant à son cheval de main. Du reste, son calcul avait été juste, l’enlèvement de Börtè ayant sans doute retardé les agresseurs et donné au chef mongol le temps de gagner l’abri du Bourqan-qaldoun. On songe ici aux paroles de la mère Hö’èlun dans une circonstance analogue :
— Si tu sauves ta vie, ce ne seront pas les filles qui te manqueront sur le siège des chariots, ni les femmes dans les chariots noirs eux-mêmes.
En dépit de cette philosophie évidemment assez peu chevaleresque, Tèmudjin n’avait pas oublié la belle Börtè. Il n’était nullement résigné à la perdre pour toujours. Dès qu’il se trouva rassuré par le départ des agresseurs merkit, il élabora un
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plan de guerre pour la reconquérir. Savait-il que, comme nous l’avons vu, sa jeune épouse avait été livrée à l’un des chefs merkit, à Tchilger l’Athlète, dont elle partageait la yourte ? S’il l’apprit, la morsure qu’il en ressentit ne put que raviver son désir. Songeons que Börtè n’était qu’une toute jeune femme, qu’elle ne lui avait pas encore donné d’enfant et que ses amours avec Tèmudjin avaient été trop brutalement interrompues pour que celui-ci n’eût pas maintenant l’amer regret de sa perte. Peut-être aussi ce reprochait-il de l’avoir si lestement sacrifiée au lieu de l’amener avec le reste de sa famille, sur le cheval de main…
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GENGIS-KHAN RECONQUIERT LA BELLE BÖRTÈ
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p.89 Pour reconquérir la belle Börtè, Tèmudjin songea tout de suite à implorer l’assistance du roi kèrèit Toghril dont, peu auparavant, il s’était formellement reconnu le client et le fils adoptif. Avec ses frères Qasar et Belgutèi il repartit donc pour le pays de la Forêt Noire, aux bords de la Toula, où Toghril résidait.
JEUNE FEMME MONGOLE
Collection Musée de l’Homme (Cliché Mission Citroën)
La requête qu’il adressa en la circonstance, est exactement celle qu’un jeune baron de notre XIIe siècle eût en pareil cas portée aux pieds de son suzerain :
— Voici que trois tribus merkit sont venues à l’improviste ravir nos femmes et nos enfants. O khan, mon père, aide-nous, nous t’en prions, à les délivrer !
Et Toghril, de son côté, répondit comme l’eût fait un de nos rois féodaux :
— Je n’ai pas oublié les services que m’a rendus ton père Yèsugèi. D’ailleurs, l’aide que tu me demandes 104
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aujourd’hui, ne te l’ai-je pas déjà promise le jour où tu es venu m’offrir tes fourrures de zibeline ? Souviens-toi de mes paroles. Donc, nous irons te faire rendre ta femme Börtè, dussions-nous nous mesurer avec toutes les tribus merkit réunies !
La guerre contre les Merkit se présentait, en effet, comme une entreprise d’importance. Il s’agissait d’un groupement de tribus de souche mongole qui vivaient aux confins de la steppe et de la taïga sibérienne, dans le bassin septentrional de la Sélenga. Ils étaient répartis entre trois tribus principales : les Oudouyit-Merkit, les Ouwas-Merkit et les Qa’at-Merkit. Les premiers, sous leur chef Toqto’a-bèki, campaient pour lors à p.90 Bou’oura-kè’èr, c’est-à-dire dans « la steppe des chameaux mâles », que M. Haenisch recherche du côté de l’Ouda inférieure, à l’est de Verkhné-oudinsk. Les Ouwaz-Merkit, sous leur chef Daïr-ousoun, campaient dans « l’île Talqoun », c’est-à-dire dans la fourche formée par le confluent de l’Orkhon et de la Sélenga. Enfin, les Qa’at-Merkit, sous le commandement de Qa’ataï-darmala, stationnaient vers Qaradji-kè’èr, autre steppe de la région. Il s’agit, en l’espèce, des steppes boisées transbaïkaliennes, avec alternance de pâturages et de pinèdes, ces dernières comportant un épais sous-bois de rhododendrons et d’orchidées. Puis, à mesure qu’on s’avance vers le nord, se présentent des forêts de plus en plus denses, avec prédomi-nance du bouleau et du mélèze, jusqu’aux chaînes de montagnes qui séparent cette région des rives méridionales du lac Baïkal, montagnes dont les sommets atteignent 2.000 mètres et où commence vraiment la taïga sibérienne.
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Avant d’entreprendre la guerre contre les Merkit, le khan kèrèit fit appel à un troisième allié, à Djamouqa, chef de la tribu mongole des « Djadaran », ou « Djadjirat ». Djamouqa, il nous en souvient, était l’ancien camarade d’enfance de Tèmudjin, et tous deux continuaient à se considérer comme frères. Ce titre de « frères par le serment » (anda) avait d’ailleurs dans la société mongole une valeur réelle qui obligeait les deux guerriers qui se l’étaient conféré, de même, d’ailleurs, que le titre de père (etchigè) que Tèmudjin donnait au khan kèrèit.
Tandis que Tèmudjin commençait à reconstituer les forces de son clan, Djamouqa était, de son côté, devenu un chef, sans doute même plus puissant, puisque commandant à toute une tribu. Ce fut donc avec raison que Toghril, le khan kèrèit, conseilla à Tèmudjin de demander pour leur entreprise le concours de son ami p.91 d’enfance
— Envoie un message à ton jeune frère Djamouqa.
Djamouqa campait alors près de la rivière Qorqonaq, un des affluents de l’Onon, sans doute l’actuelle Kourkhou, ou encore, mais moins probablement la Kirkoun, située plus au nord-est. Toghril promettait à Tèmudjin de se mettre en mouvement avec 20.000 Kèrèit, qui constitueraient l’aile droite de l’armée. Le « petit frère » Djamouqa devait amener un nombre égal de guerriers pour former l’aile gauche, ce qui montre que le jeune khan djadjirat commandait, comme nous l’annoncions, à un groupement de clans assez considérable. De plus, c’était à Djamouqa que Toghril s’en remettait pour fixer le point de concentration.
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Conformément au conseil de Toghril, Tèmudjin envoya donc ses frères Qasar et Belgutèi dire à Djamouqa :
— Les Merkit m’ont plongé dans l’affliction. Ils ont enlevé ma femme : ma couche est maintenant déserte. De ma poitrine la moitié a été arrachée. Ne sommes-nous pas, toi et moi, du même lignage ? Ne nous vengerons-nous pas de cette injure ?
A ce message, Djamouqa fit la réponse d’un courtois chevalier :
— J’avais appris que la couche de mon ami Tèmudjin était déserte, que la moitié de sa poitrine avait été arrachée, et mon coeur (littéralement : mon foie) en avait souffert. Donc nous écraserons les trois tribus merkit et nous délivrerons notre dame Börtè !
Et l’épopée mongole, à la manière de l’épopée homérique, place ici dans la bouche de Djamouqa (comme aussi du khan Toghril) de flamboyantes menaces à l’adresse des deux chefs ennemis, Toqto’a « que terrifiera le seul battement des selles de feutre, parce qu’il croira déjà entendre le roulement de nos tambours », Daïr-ousoun, « qui s’épouvantera au seul bruit de nos carquois ».
Djamouqa traça devant les deux envoyés de Tèmudjin le plan des opérations. Il s’était, du reste, renseigné. Les trois tribus merkit, un moment regroupées pour p.92 l’enlèvement de Börtè, s’étaient de nouveau dispersées. Négligeant pour le moment les Ouwas-Merkit qui cantonnaient, comme on l’a vu, au confluent de l’Orkhon et de la Sélenga, les coalisés porteraient tout leur effort sur les Oudouyit-Merkit qui constituaient la tribu principale
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et qui, sous leur chef Toqto’a, campaient, nous l’avons dit, dans la vallée de l’Ouda inférieure. Toghril, Tèmudjin et Djamouqa lui-même, marchant du sud au nord, traverseraient donc sur des radeaux la rivière Kilqo, l’actuel Khilok de nos atlas ; ils tomberaient alors chez Toqto’a « comme par le trou d’aération de sa yourte ; de sa yourte ils renverseraient le maître poteau » 1.
Avant que Qasar et Belgutèi se remissent en selle, Djamouqa les chargea encore de porter à « son ami Tèmudjin » et à « son frère aîné Toghril » sa pleine adhésion à leurs projets :
— J’ai consacré (aux Esprits) mon étendard en queues de yacks, visible au loin. J’ai fait retentir mon tambour fabriqué avec la peau d’un taureau noir. J’ai endossé ma cuirasse de cuir, monté mon noir coursier, saisi ma lance et mon sabre courbe, encoché mes flèches en bois de pêcher. Avec les Merkit ce sera une lutte de vie ou de mort !
Le plan de guerre établi par Djamouqa, tel que le barde mongol nous l’a transmis, comportait une topographie fort précise. Toghril, avec l’armée kèrèit, partant de son campement de la Forêt Noire, près de l’actuel Ourga, devait rejoindre Tèmudjin sous le mont Bourqan-qaldoun — l’actuel Kenteï — et tous deux devaient gagner la steppe de Botoqan-bo’ordjit, aux sources de l’Onon, où Djamouqa lui-même se rendrait en
1 Le poteau central qui, chez les Mongols, avait un caractère sacré, ou, si la yourte mongole du XIIIe siècle était faite comme aujourd’hui, l’armature intérieure en fûts de bois sur laquelle sont disposés les tapis de feutre.
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remontant la vallée de cette rivière et où aurait ainsi p.93 lieu la concentration générale. L’opération se présentait d’ailleurs comme sérieuse s’il s’agissait vraiment, ainsi que le veut le barde mongol, d’opérer, sans donner l’éveil à l’ennemi, le rassemblement de quelque quarante mille cavaliers à travers une série de cols, dans cette haute « région des sources », au versant nord-est des monts Kenteï. De fait, conformément aux indications de Djamouqa, le khan Toghril, avec dix mille Kèrèit, se porta en avant du mont Bourqanqaldoun, vers le canton de Burgi-ergi, près de la source du Kèrulèn. Tèmudjin, qui campait à Burgi-ergi, lui fit place et remonta vers la Tana, ruisseau qui est une des sources du Kèrulèn, au pied du Kentèi couvert de pins et de mélèzes. La jonction de Tèmudjin avec Toghril (ce dernier renforcé de dix mille autres cavaliers kèrèit sous les ordres de son jeune frère Djaqa-gambou) s’opéra à Aïl-qaraqana, près du ruisseau Kimourqa, qui paraît être une des sources de l’Onon, dans la montagne appelée encore aujourd’hui Kumur, contrefort nord-est du Kenteï.
Tèmudjin, Toghril et Djaqagambou parvinrent ainsi à Botoqan-bo’ordjit, point désigné pour la concentration générale et qui était situé tout près de là, également aux sources de l’Onon. Ils y trouvèrent Djamouqa qui les y attendait depuis trois jours et qui commençait à s’impatienter. Il les accueillit vertement :
— N’avions-nous pas convenu qu’à travers les éléments déchaînés, au milieu même des pires tempêtes de neige nous serions exacts au rendez-vous ? La parole d’un Mongol vaut-elle ou non un serment ? Celui qui ne
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respectait pas un pacte, nous avions l’habitude de l’exclure de nos rangs. Et c’est pourtant ce que nous venons de faire nous-mêmes !
Toghril convint avec bonhomie que lui-même et Tèmudjin méritaient une réprimande. En fait, à ce moment, Djamouqa, comme le prouvent son rôle dans cette p.94 campagne et le ton qu’il y prend, paraît non seulement avoir occupé une situation prépondérante par rapport à son « frère » Tèmudjin, mais encore avoir disposé avec ses Djadjirat d’assez de forces pour en imposer au khan des Kèrèit lui-même.
De Botoqan-bo’ordjit les alliés se dirigèrent vers le nord en franchissant l’actuelle frontière russe. On peut supposer qu’après avoir traversé la chaîne des monts Kumur, ils redescendirent, par la vallée de la Menja, dans le bassin de la rivière Tchikoï, d’où, en traversant les cols des monts Malkhan, ils pénétrèrent au coeur du pays merkit, dans la vallée de la rivière Kilqo, l’actuel Khilok, qu’ils passèrent sur des radeaux, à l’est de Kiakhta et de Troizkozawsk. Débouchant en trombe dans la steppe de Bou’oura (Bou’oura-kè’èr), qu’on situe dans le bassin de l’Ouda — une steppe boisée, en ce cas, — ils tombèrent en pleine nuit sur le campement de Toqto’a-bèki, chef des Oudouyit-Merkit, et firent main basse sur les femmes et les enfants. Ils avaient même espéré surprendre Toqto’a pendant son sommeil, mais les pêcheurs du Kilqo et les chasseurs de zibelines qui étaient venus poser leurs pièges, avaient eu le temps, à la dernière minute, de donner l’éveil au milieu des ténèbres. Toqto’a-bèki et le chef des Ouwas-Merkit, Daïr-ousoun, purent ainsi, avec une poignée de gens, s’enfuir de
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justesse en descendant la vallée de la Sélenga jusqu’au pays de Barghoutchin, c’est-à-dire jusqu’à la rive orientale du lac Baïkal. S’ils se sauvèrent, ce fut en abandonnant tout, yourtes, familles, outillage domestique, provisions. Ils gagnèrent à travers la taïga sibérienne la vallée du Barghoutchin, qui descend parallèlement vers le lac — « vers la mer », comme disent les Mongols — à hauteur de la baie de même nom.
Cependant, dans le tumulte de cette surprise nocturne, les cavaliers mongols galopaient sur les talons p.95 des fuyards merkit, ramassant partout des captifs et du butin. Mais Tèmudjin, oubliant la bataille, ne pensait qu’à la femme qu’il aimait. Au milieu des cris de terreur et de mort, il appelait désespérément Börtè. A ce moment, il tomba sur un gros de fuyards, parmi lesquels se trouvait précisément Börtè, Börtè entraînée dans la déroute de ses ravisseurs et qui, soudain, reconnut la voix du héros. Frémissante, elle sauta à bas du chariot qui l’emmenait et courut avec la vieille Qo’aqtchin dans la direction de la voix. Bientôt elle fut là, devant lui.
« Elle saisit la bride de son cheval. Le clair de lune donnait à plein. Tèmudjin la reconnut. Ils se jetèrent dans les bras l’un de l’autre. Tèmudjin fit aussitôt prévenir le khan Toghril et son « frère » Djamouqa :
— Celle que je cherchais, celle qui me manquait, je l’ai retrouvée. Nous ne voulons plus marcher cette nuit, mais camper ici-même. »
Comme on le voit, le futur Gengis-khan ne tint pas rigueur à Börtè de la cohabitation forcée de celle-ci avec un chef merkit, pas plus que le fait ne semble avoir embarrassé Börtè elle-
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même. Ne se sentait-elle pas sûre du coeur et des sens du héros, puisque, pour la reconquérir, celui-ci avait bouleversé la Mongolie, noué une coalition de rois, mobilisé plus de quarante mille hommes ? Et cependant, de son séjour chez les Merkit, Börtè rapportait la certitude d’une maternité prochaine : une fois rentrée dans la yourte gengiskhanide, elle y donnera naissance à un garçon — Djötchi — qui sera officiellement compté comme le fils aîné de Tèmudjin, mais dont les médisants se demanderont toujours s’il n’était pas né des oeuvres de Tchilgerbökö 1…
p.96 On se rappelle, en effet, que, durant sa captivité, la belle Börtè avait été adjugée à Tchilger-bökö — Tchilger l’Athlète, — frère cadet du chef oudouyit merkit Toqto’a-bèki. L’épopée gengiskhanide nous conte la terreur du Pâris mongol devant le retour de l’époux outragé.
« La noire corneille doit se nourrir de lambeaux de peau, et le busard de souris et de campagnols, car tel est leur sort. C’est folie s’ils convoitent les oies sauvages, les cygnes et les hérons. De même, moi, Tchilger, malgré ma situation inférieure, je me suis épris de la noble, de la sainte Börtè, et j’ai attiré le malheur sur mon peuple !
Et pour sauver sa vie, « qui ne valait pas plus qu’une crotte de mouton », il alla se cacher « dans les gorges obscures de la montagne », sans doute du côté de la chaîne de l’Oulan-
1 Dans tous les cas, le conquérant ne paraît jamais avoir témoigné de rancune à Börtè sur cette question délicate. Avouons d’ailleurs que toute mauvaise humeur de sa part eût été assez illogique, puisque le jour de l’incursion des Merkit, il avait bel et bien abandonné la jeune femme. 112
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burgassu, qui domine à 1.680 mètres d’altitude la vallée de l’Ouda et la côte orientale du lac Baïkal.
En revanche, Tèmudjin et ses alliés s’emparèrent de Qa’atai-darmala, chef de la tribu des Qa’at-Merkit. On le mit à la cangue et on l’obligea à servir de guide à l’armée sur le chemin du retour jusqu’au Bourqan-qaldoun.
Cependant Börtè n’était pas la seule princesse de la famille de Tèmudjin que les Merkit eussent naguère enlevée. Ils s’étaient emparés aussi de l’ancienne épouse seconde de Yèsugèi, de cette Soutchigil qui était la mère de Belgutèi. Apprenant que sa mère se trouvait dans une des yourtes de l’ancien camp merkit, Belgutèi se mit en devoir de la chercher. Mais l’ancienne épouse seconde avait l’âme noble. Au moment où Belgutèi entrait dans la yourte par la porte de droite, elle en sortit précipitamment par la porte de gauche, vêtue d’une touloupe en peau de mouton toute déchirée :
— Ne m’a-t-on pas prédit que nos fils deviendraient un jour de grands princes ? Comment moi, qui ai dû, ici, partager la couche d’un vulgaire merkit, oserais-je p.97 reparaître devant les yeux de mon fils ?
En prononçant ces paroles, elle s’enfuit au plus épais de la forêt, et toutes les recherches pour la retrouver furent vaines. Belgutèi manifesta sa douleur aux dépens des fuyards ou des prisonniers merkit : il abattait à coups de flèches tous ceux qu’il voyait en leur criant :
— Ramène-moi ma mère !
Quant à ceux des Merkit qui avaient naguère pris part à l’enlèvement de Börtè et à la poursuite contre Tèmudjin au mont 113
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Bourqan-qaldoun, — ils étaient trois cents, nous dit-on, l’épopée mongole nous affirme qu’ils furent impitoyablement exterminés « avec leurs enfants et les enfants de leurs enfants » et que rien n’en resta « comme de la poussière dispersée dans le vent ! ». Les femmes et les filles des vaincus, les vainqueurs en prirent autant qu’ils en voulurent comme concubines ; garçons et fillettes devinrent serviteurs et servantes « pour ouvrir ou fermer la porte de la yourte ».
Nous verrons cependant que, malgré ce que nous dit ici l’épopée mongole, le peuple merkit fut loin d’être exterminé. Toqto’a-bèki et ses gens, après s’être refaits dans les forêts inaccessibles du Barghoutchin, dans la taïga transbaïkalienne, devaient revenir à maintes reprises disputer la steppe mongole au futur Gengis-khan et participer à toutes les coalitions contre celui-ci. Mais de ces enlèvements de femmes, perpétrés à cha-que génération, une haine inextinguible était née, qui ne pouvait effectivement cesser qu’avec l’extermination radicale d’un des deux groupements de tribus.
L’empire mongol ne se fondera que grâce au massacre préalable de la moitié des tribus mongoles.
A côté de ces massacres, quelques détails charmants. On trouva dans le camp des Oudouyit-Merkit un enfant de cinq ans nommé Kutchu, aux yeux brillants, à l’air éveillé, coiffé d’un bonnet de zibeline, avec des bottes en peau de biche et un vêtement de loutre. On p.98 fit cadeau de cet enfant à la mère de Tèmudjin, à la douairière Hö’èlun qui l’adopta.
Tèmudjin qui devait au « khan son père » Toghril et à son « frère » Djamouqa la délivrance de Börtè, les remercia magnifiquement. Il rendit de même grâces au Tèngri, le dieu-ciel
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des Turco-Mongols, et à la « mère-terre » (èkè-ötukèn) qui l’avaient aidé à tirer vengeance des Merkit, à « vider leur coeur et à déchirer leur foie ». Puis les alliés se séparèrent. Si la steppe de Bou’oura-kè’èr, où ils avaient infligé à Toqto’a la surprise nocturne que nous venons de raconter, correspond bien, comme le veut Haenisch, à la région à l’est de l’actuel Verkhné-oudinsk, nous devons admettre que Tèmudjin, Toghril et Djamouqa allèrent ensuite chasser la troisième tribu merkit, celle des Ouwas-Merkit, de la presqu’île formée par le confluent de l’Orkhon et de la Sélenga (« l’île Talqoun, Talqoun-aral »), puisque c’est dans ce dernier district qu’eut lieu la dislocation de l’armée.
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LE CONVOI DANS LA NUIT
ET LA SÉPARATION DES HORDES
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p.99 Donc, les coalisés, ayant atteint leur but, se séparèrent. Du moins le khan kèrèit Toghril revint-il à ses campements habituels de la Forêt Noire, sur la haute Toula, près de l’actuel Ourga, mais Tèmudjin et Djamouqa demeurèrent ensemble. Ils allèrent s’établir à Qorqonaq-djubur, district boisé près de l’Onon.
PAYSAGES DE LA MONGOLIE CENTRALE (REGION D’OURGA)
(Clichés Bouillane de Lacoste — Au pays sacré des anciens Turcs et des Mongols)
La guerre menée en commun contre le peuple merkit avait renoué entre les deux hommes une amitié qui remontait à leur enfance. Ils se plaisaient aujourd’hui à évoquer ces souvenirs, le temps où ils jouaient aux osselets sur la glace de l’Onon, le temps où ils échangeaient leurs petites flèches. Aujourd’hui, ils étaient l’un et l’autre devenus des chefs. Sans doute Tèmudjin était-il de plus noble race, puisque descendant de l’ancienne famille royale, mais il n’est pas douteux qu’à cette époque Djamouqa était plus puissant, comme l’avait prouvé son rôle de « généralissime » dans la guerre contre les Merkit. Au reste, c’était sur le terrain de la plus totale amitié qu’ils avaient établi leurs rapports : n’étaient-ils pas anda, frères par le serment,
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obligés par cette fraternité juridique à s’aider en toute chose ? Ils échangeaient leur butin. Tèmudjin offrait à Djamouqa une ceinture d’or conquise sur Toqto’a et le cheval de Toqto’a, une jument à la crinière et à la queue noires, et Djamouqa, de son côté, donnait à Tèmudjin la ceinture d’or de l’autre chef merkit, Daïr-ousoun, et la jument de ce dernier, une cavale blanche comme un mouton. A Qorqonaq-djubur, sous un arbre touffu — p.100 peut-être le même arbre centenaire, le même arbre sacré sous lequel avait été proclamé le dernier khan mongol Qoutoula, — sous le rocher à pic de Qouldaqar, ils scellèrent leur pacte d’alliance par un grand festin. Ils dansèrent sous l’arbre comme y avait dansé le khan Qoutoula, et la nuit ils dormaient sous la même couverture. Cette étroite union dura un an et demi.
En somme — et le site de Qorqonaq-djubur est suggestif à ce sujet, puisque c’était là que le dernier khan de l’ancienne royauté mongole avait fêté son avènement, — Tèmudjin et Djamouqa, après leur victoire sur les Merkit, étaient en train de ressusciter cette royauté. Seulement ils la ressuscitaient sous forme d’une dyarchie, le titre d’anda qu’ils se donnaient l’un l’autre conférant à leur alliance le caractère sacré d’un lien fraternel. Mais les dyarchies, par définition, sont instables. Lorsque Tèmudjin et Djamouqa avaient dansé sous l’arbre sacré de Qorqonaq la danse de l’ancien roi, n’avaient-ils pas présente à l’esprit la signification magique d’un tel rite, l’espèce de consécration qui, sans doute, en découlait ? Si Tèmudjin l’avait oublié, un de ses serviteurs, Mouqali, devait se charger de le lui rappeler un jour. De fait, nous verrons bientôt les deux alliés
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d’aujourd’hui aspirer l’un et l’autre, mais l’un contre l’autre, à ressusciter l’empire des steppes.
Comment se produisit la rupture entre Tèmudjin et Djamouqa ? C’est ce que nous devinons mieux que nous ne le discernons clairement à travers le récit étrange que nous a laissé l’épopée. On était au premier mois du printemps. Les deux « frères jurés » venaient de lever leur camp pour chercher ailleurs, comme tous les nomades, de nouveaux pâturages pour leurs troupeaux. C’était le temps de la transhumance. Tous deux chevauchaient côte à côte en avant des chariots sur lesquels on avait chargé les yourtes démontables et où les femmes et les enfants avaient pris place. Les troupeaux p.101 devaient suivre, encadrés par les files de cavaliers. En chemin, Djamouqa fit à haute voix cette réflexion que « si l’on campait aux pentes de la montagne, les pasteurs de chevaux y trouveraient leur compte, tandis que, si l’on faisait halte aux bords de la rivière, les pas-teurs de brebis seraient plus avantagés ». Les Mongols, comme tous les primitifs, parlaient volontiers par figures et par énigmes. Tèmudjin, ne comprenant pas le sens des paroles de Djamouqa, resta silencieux. Puis il s’arrêta, attendant le passage des chariots pour demander l’avis de sa mère Hö’èlun, dont la vieille expérience pourrait le guider en la conjoncture. Mais avant que Hö’èlun ait eu le temps de répondre, la femme de Tèmudjin, la dame Börtè, donna son opinion.
— L’anda Djamouqa a toujours passé pour inconstant. Maintenant le voilà qui commence à se fatiguer de nous. Les paroles qu’il vient de prononcer sont certainement à notre adresse. Evitons ce soir de 118
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camper avec lui ; séparons-nous de son convoi et éloignons-nous pendant la nuit.
Tèmudjin approuva cette manière de voir et donna rapidement des ordres en conséquence.
Nous touchons ici à un des côtés curieux du caractère du futur Gengis-khan. Dans les principales circonstances de sa vie, lorsqu’il s’agira de prendre une décision capitale, — aujourd’hui dans ses rapports avec son allié Djamouqa, demain dans ses relations avec le grand-chaman, — il se montrera hésitant, presque timoré, et ce sera sa femme Börtè qui décidera à sa place, car l’avis de Börtè, il le suivra immédiatement, engageant aussitôt en ce sens sa destinée. Les tribus mongoles, on l’a vu, aspiraient confusément à l’unité. Djamouqa et Tèmudjin essayaient tous deux de profiter de cette tendance. Toute la question était de savoir lequel des deux en serait le véritable bénéficiaire. C’est sans doute ce qu’avait compris la fine Börtè, qui entendait que son époux reprît à temps ses coudées p.102 franches pour pouvoir le plus tôt possible se poser en prétendant.
Donc, la nuit venue, le convoi de Tèmudjin, au lieu de camper comme à l’ordinaire, continua sa marche. Il tomba ainsi sur une troisième tribu en migration, qui n’était autre que celle des Taïtchi’out, les vieux ennemis de Tèmudjin. Réveillés en sursaut et croyant à une agression nocturne, les Taïtchi’out, dans la confusion générale, décampèrent en hâte et vinrent, au milieu des ténèbres, se joindre à Djamouqa, non sans oublier sur place un petit garçon, Kökötchu, que la mère Hö’èlun (elle avait 119
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décidément le sens maternel très développé) adopta instantanément.
Toute la nuit, Tèmudjin poursuivit sa route. Quand le jour se leva, on put dénombrer ceux qui avaient suivi le jeune chef et ceux qui étaient restés avec Djamouqa. Des listes données par l’épopée gengiskhanide — aussi fournies que celles de l’Iliade — il ressort que la répartition des fidèles entre les deux rivaux, répartition opérée au milieu des ténèbres et quelque peu à l’improviste, provoqua des scissions inattendues dans une même tribu, parfois dans un même clan. Naturellement les présages ne manquèrent pas en faveur de l’un et de l’autre parti. Nous sommes en plein milieu chamaniste, où rien ne se fait sans l’intervention du sorcier, quitte, pour celui-ci, à légitimer après coup les décisions prises en dehors de lui. Ce fut ainsi que Qortchi, de la tribu mongole des Ba’arin, qui rallia après coup les étendards de Témudjin, vint déclarer à celui-ci qu’une révélation du Ciel l’avait empêché de suivre Djamouqa : il avait vu en songe une vache blanche comme neige qui donnait des coups de corne au chariot à yourte de Djamouqa jusqu’à y briser une de ses cornes ; « et elle beuglait que Djamouqa eût à lui rendre sa corne perdue et elle frappait la terre de son sabot ». Alors était survenu un taureau blanc, sans p.103 cornes, qui portait un grand piquet de tente et qui suivait la piste du chariot de Tèmudjin en meuglant :
— Le Ciel et la Terre (Tèngri-qadjar) ont décidé que l’empire (oulous) devait appartenir à Tèmudjin ; voici que je le lui apporte !
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Mais le devin, tout en affirmant qu’il avait de ses yeux vu cet éclatant présage, demandait aussitôt, en bon chaman, sa récompense :
— Si tu deviens maître de l’empire, que me donneras-tu ?
Et comme Tèmudjin lui promettait de le faire chef (noyan) de dix mille hommes, Qortchi qui, en dehors de ses pouvoirs magiques, paraît avoir été un joyeux compagnon, lui réclama en outre trente concubines avec le droit de les choisir parmi les plus jolies filles du pays. Enfin il chercha à se faire accepter par Tèmudjin à titre de conseiller-chaman, ce qui lui aurait évidemment donné une situation de premier plan dans les délibérations du futur empire mongol. Nous verrons au cours de cette histoire le même poste revendiqué par d’autres devins également désireux de créer à leur avantage une « primauté du spirituel » sur la nouvelle monarchie.
Aux premiers clans qui, dans le désordre et l’incertitude de la rupture nocturne avec Djamouqa, avaient suivi Tèmudjin, venaient ainsi s’en ajouter d’autres qui, leur décision bien pesée, ralliaient sa bannière. Notons comme particulièrement précieuse l’adhésion de quatre princes mongols de sang royal, donc étroitement apparentés à Tèmudjin : son oncle paternel Dâritaï, son cousin germain Qoutchar, fils de son autre oncle Nèkun-taïchi, puis d’autres parents plus éloignés, d’une part, Sètchè-bèki et Taïtchou, chefs du clan djurkin ou yurkin, d’autre part, Altan, ce dernier fort important, parce que fils du dernier khan mongol Qoutoula. Tous s’étaient après coup séparés de Djamouqa et étaient venus se donner à Tèmudjin qui campait
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pour lors à Aïl-qaraqana (« le campement de p.104 broussailles »), près du ruisseau Kimourqa que nous recherchons près de l’actuel mont Kumur, aux sources de l’Onon. Renforcé de la sorte, Tèmudjin transporta ses campements dans la vallée du haut Kèrulèn. Il s’y établit au site de Qara-djirugèn, sur la petite rivière Sangghour, premier affluent de gauche du Kèrulèn, aux pentes du mont Gurelgu, près d’un étang qualifié ici de « lac bleu » (kökö-na’our).
Là se produisit l’événement décisif de sa carrière : ses pairs lui proposèrent de le nommer roi 1.
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1 Pour le chapitre suivant, à la fin du volume, notre arbre généalogique des princes mongols.
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GENGIS-KHAN ROI DES MONGOLS
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p.105 Depuis le désastre qui avait clos le règne du khan Qoutoula, la royauté avait été abolie chez les Mongols. Altan, fils de Qoutoula, n’avait pas revendiqué l’hégémonie. Mais vers la fin du XIIe siècle, il était visible que les tribus mongoles, reprenant de la force en dépit de la rupture fratricide entre Tèmudjin et les Taïtchi’out, aspiraient à refaire leur unité. Toute la question était, comme nous l’avons dit, de savoir en faveur de qui l’unité serait reconstituée. Le premier qui eût dû, semble-t-il, faire acte de prétendant était, on l’a vu, le prince Altan, fils du dernier khan Qoutoula. En dehors de lui, d’autres petits-fils d’un des khans précédents, du khan Qaboul, pouvaient aussi entrer en ligne, et précisément Tèmudjin était l’un d’eux, mais sur le même plan que lui il y avait également ses cousins, les princes djurkin Setchè-bèki et Taïtchou. Enfin il y avait le propre oncle paternel de Tèmudjin, Dâritaï.
Or, ce furent justement ces mêmes princes, Altan, Sètchè-bèki, Taïtchou et Dâritaï, qui décidèrent d’élire Tèmudjin à la royauté, de ressusciter pour lui le titre de khan, en déshérence depuis la mort de Qoutoula. Entendaient-ils se donner effectivement un maître ? Assurément non, et l’événement devait le prouver. Mais sentant la nécessité d’un chef de guerre, tout au moins pour la durée et une expédition en commun, ils jugeaient le fils de Yèsugèi apte à jouer ce rôle. Sans doute avaient-ils un moment hésité entre lui et Djamouqa qu’effectivement, lors du partage des tribus, ils avaient d’abord
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suivi de préférence à Tèmudjin. Mais Djamouqa n’était pas de descendance royale : les généalogies, toujours si bien tenues dans les yourtes princières, attribuaient l’origine de sa maison à une concubine de l’ancêtre mongol Bodountchar, mais à une concubine déjà enceinte d’un étranger… Du reste, Djamouqa, malgré ses brillantes qualités, devait se révéler inconstant, faux, inutilement cruel, dangereux pour ses amis eux-mêmes. Tèmudjin, au contraire, indépendamment de son origine princière, fera toujours montre d’un solide bon sens, d’un remarquable équilibre, d’un sens inné du gouvernement et, dans les rapports avec ses alliés, d’une courtoisie qui, même chez un seigneur vêtu de peaux de bêtes, n’en sentait pas moins son gentilhomme. Ce fut donc vers lui que les autres princes mongols ses cousins, sans doute rebutés par les défauts de Djamouqa, se tournèrent pour le faire roi.
Les termes dans lesquels ils lui en firent la proposition sont caractéristiques :
— Nous voulons t’élire khan. Lorsque tu seras devenu khan, nous chevaucherons pour toi à l’avant-garde contre l’ennemi. Les plus belles femmes que nous aurons capturées, les filles aux belles joues, nous te les mènerons dans ta tente royale (ordo-gèr). Les coursiers aux fines jambes, au trot nous te les conduirons. Lorsque, en demi-cercle dans la steppe, nous chasserons les bêtes sauvages, c’est vers toi que nous les rabattrons. Si au jour de la bataille nous transgressons tes ordres, dépouille-nous de nos biens et de nos femmes, abats nos têtes noires sur le sol. Si
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au jour de la paix nous rompons le pacte, bannis-nous loin des nôtres dans le désert !
En prononçant ces serments et ces imprécations, ils élevèrent Tèmudjin sur le tapis de feutre et le proclamèrent khan sous le nom ou plutôt sous le titre de Tchinggis-khan, dont nous avons fait Gengis-khan.
L’étymologie de ce titre se rattache-t-elle à une idée de force et veut-elle nous suggérer la notion d’un p.107 monarque « inébranlable » ou, comme on l’a écrit, « inflexible » ? Ou se rattache-t-elle à la conception d’une souveraineté universelle, littéralement « océanique » ? Ce qui est certain, c’est que le nom qui venait d’être pour la première fois acclamé là-bas, en quelque prairie inconnue du haut Kèrulèn, à une date mal précisée du XIIe siècle finissant, ce nom devait bientôt, parmi les cris d’admiration du peuple mongol, parmi les malédictions des autres races, faire le tour du vieux monde et, depuis, traverser les siècles.
Le texte de l’adresse des princes mongols, ses électeurs, à Gengis-khan prouve qu’ils entendaient seulement se choisir un chef de guerre et de chasse pour les razzias et les battues, nullement se donner un maître. Le sérieux avec lequel le nouveau souverain organisa tout de suite sa royauté nomade dut leur être un avertissement. Tout d’abord il créa un certain nombre de dignitaires, les « porteurs de carquois » (qortchin), tous choisis parmi les guerriers à lui dévoués corps et âme. Au-dessus, il établit ses deux fidèles par excellence, Bo’ortchou et Djelmè :
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— Quand je n’avais, leur dit-il, d’autre compagnon que mon ombre, vous vous êtes faits comme mon ombre, vous avez assuré la sécurité à mon esprit. Vous qui avez été à mes côtés depuis le commencement, soyez maintenant au-dessus de tous les autres.
Un autre de ses lieutenants, Subötèi, qui devait se révéler par la suite comme le meilleur stratège de l’épopée mongole, promettait à Gengis-khan
« de veiller sur ses biens avec la vigilance du rat, de les accroître avec la diligence de la corneille, de protéger son maître comme une couverture ou une portière de feutre.
A tous Gengis-khan déclarait :
— O vous qui avez quitté Djamouqa pour vous joindre à moi, vous serez, si le Ciel et la Terre me confirment dans ma puissance, les aînés de mes fidèles, les anciens de mon empire, les heureux p.108 compagnons de ma fortune !
Et déjà il investissait chacun d’eux de la fonction qu’il lui destinait dans le gouvernement du monde.
Comment les autres rois nomades allaient-ils prendre l’élévation de Gengis-khan ? Le principal était pour lui d’obtenir l’adhésion du roi kèrèit Toghril qu’il avait naguère reconnu comme suzerain. Gengis-khan lui envoya en ambassade Daqaï et Sukègèi. Si le khan kèrèit avait pris ombrage de l’accroissement de puissance de son vassal, il est fort probable que la nouvelle royauté mongole eût risqué d’être assez éphémère. Fort
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heureusement, Toghril (bien qu’apparemment on eût évité de le consulter au préalable) se déclara fort satisfait de l’événement.
— Vous avez élevé au khanat mon fils Tèmudjin ? C’est parfait ! Comment les Mongols avaient-ils jusqu’ici pu vivre sans khans ?
Et il les engageait à rester toujours fidèles à celui qu’ils venaient d’élire.
Plus délicates étaient les relations avec Djamouqa. A l’égard de ce dernier, il faut bien reconnaître que Gengis-khan s’était, au fond, assez mal conduit. Sur l’interprétation purement gratuite d’une parole obscure, il avait, sans préavis, rompu avec l’ancien anda une amitié jurée. Pis encore, il lui avait débauché ses fidèles. Gengis-khan qui, pour le moment, voulait éviter d’aggra-ver le conflit, chargea Arqaï-qasar et Tcha’ourqan d’aller lui notifier son avènement. Chose curieuse, Djamouqa, soit qu’un reste d’amitié le portât encore vers son ancien camarade d’enfance, soit que lui aussi désirât pour l’instant éviter la rupture, fit retomber tout son blâme sur les deux grands électeurs du nouveau khan, sur les princes Altan et Qoutchar. De fait, Altan et Qoutchar avaient fait pencher la balance en aban-donnant le parti de Djamouqa auquel ils avaient été d’abord attachés. De plus, à en croire l’épopée mongole, c’étaient eux qui, par leurs intrigues, avaient p.109 préalablement provoqué la rupture entre les deux anciens « anda » :
— Au lieu de chercher à nous diviser, leur déclarait Djamouqa, pourquoi n’avez-vous pas élu khan Tèmudjin pendant que lui et moi nous vivions ensemble ? En l’élisant maintenant à quels mobiles avez-vous obéi ?
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Et non sans finesse — non sans perfidie, peut-être, — Djamouqa, l’élection une fois acquise, recommandait aux princes Altan et Qoutchar de rester fidèles au serment qu’ils venaient de prêter, de vouer à son « anda » une loyauté sans défaillance… Paroles, en tout cas, d’une ironie prophétique, bien qu’il ne fût pas besoin d’être prophète pour deviner que l’accord ne serait pas long entre le nouveau Gengis-khan et les autres « princes du sang » qui l’avaient fait roi.
Mais avant d’en arriver là, le conflit n’allait pas tarder à éclater entre Djamouqa et lui.
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LES CAPTIFS JETÉS
DANS DES CHAUDIÈRES BOUILLANTES
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p.110 L’attitude correcte adoptée par Djamouqa devant l’élection de Gengis-khan prouve que les deux hommes, en dépit de leur séparation, se ménageaient encore. L’irréparable entre eux allait être provoqué par l’intervention de comparses, en l’espèce, d’une part, Taïtchar, frère cadet de Djamouqa, de l’autre, Djötchi-darmala, de la tribu djalaïr, un des vassaux de Gengis-khan. Taïtchar campait près de la source Ölègèi, sous le mont Djalama, dans la région du haut Kèrulèn. Djötchi-darmala nomadisait dans le district de Sa’ari-kè’èr, « la steppe en dos d’âne ». Taïtchar enleva la manade de chevaux de Djötchi-darmala. Djötchi-darmala partit seul à la recherche de sa manade (le coeur avait manqué aux siens pour l’accompagner). Coup de main de maraudeur de steppe contre un autre maraudeur. L’homme, penché, presque couché sur la crinière de son cheval, part en patrouille au milieu de la nuit ; il arrive à proximité du campement adverse et sans doute guette jusqu’à ce qu’il aperçoive le voleur de chevaux. Une flèche siffle, Taïtchar s’abat, la colonne vertébrale traversée, Djötchi-darmala ramène sa manade à ses pâturages.
C’était la guerre. Résolu à venger son frère, Djamouqa réunit les gens de sa tribu — les Djadjirat, ou Djadaran — et leurs confédérés (il aurait ainsi mis sur pied jusqu’à trente mille hommes), puis, à travers les monts Ala’out-tourqa’out, il partit pour surprendre Gengis-khan.
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p.111 Gengis-khan était alors campé devant le mont Gurelgu, c’est-à-dire dans la haute vallée de la rivière Sangghour, où ses gens — également une trentaine de mille hommes — étaient répartis entre trente groupes de chariots et de yourtes. Fort heureusement pour lui la nouvelle de l’arrivée de l’ennemi lui fut apportée à temps par deux Mongols de la tribu des Ikirès, Mulkètotaq et Boroldaï. La bataille se livra à Dalan-baldjout (« les soixante dix marais »), site que les mongolisants recherchent près des sources de l’Onon 1. Gengis-khan eut le dessous. Il dut battre en retraite vers le col de Djèrènè, également situé dans le bassin de l’Onon 2. Djamouqa n’osa le poursuivre, mais se vengea sauvagement sur des partisans de Gengis-khan, les chefs de la tribu des Nè’ud, ou des Tchinos (les « Loups »), tombés entre ses mains : avant de regagner ses campements, il les fit « bouillir » dans soixante-dix marmites, vieux supplice renouvelé de l’époque des « Royaumes Combattants » dans la Chine archaïque. Tchagha’an-ouwa, un des chefs nè’ud, avait naguère particulièrement excité la haine de Djamouqa en l’abandonnant pour se ranger parmi les premiers fidèles de Gengis-khan, lors du partage des tribus. Djamouqa le décapita, suspendit sa tête à la queue de son cheval et repartit, traînant après lui le sinistre trophée.
Plus tard, la tradition persane, ne conservant qu’un souvenir confus de toutes ces horreurs, intervertira les faits et gestes des
1 La carte Stieler 75,H,3, montre une zone marécageuse au sud de la rivière Kourkou, qui est une des sources de l’Onon. Le Kourkou et le Sangghour prennent leur source tout près l’un de l’autre, le premier sur le versant nord, le second sur le versant sud des monts « Dutulun ».
2 La carte Stieler 75,I,3, ne mentionne, et un peu plus bas au sud de l’Onon, qu’un col d’Orèn (Orèn-daban).
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acteurs. On racontera que dans la bataille des Soixante-Dix Marais, Gengis-khan avait p.112 été victorieux et que c’était lui qui avait fait bouillir les vaincus dans les soixante-dix chaudières fatidiques. En réalité, ces inutiles cruautés doivent bien être lais-sées au compte de Djamouqa, puisque ce sont elles qui allaient lui aliéner l’opinion et valoir à Gengis-khan défait de nouveaux ralliements, plus précieux qu’une victoire. Ce fut ainsi qu’on vit se séparer de Djamouqa et se donner à Gengis-khan deux chefs mongols importants : Djurtchèdèi, de la tribu des Ourou’out, et Qouyildar, de la tribu des Mangghout, qui, tous deux, amenaient avec eux leur tribu. Ralliements de choix, car à l’heure du péril nous serons témoins du dévouement admirable des deux hommes à la cause et à la personne du héros. Vers le même temps, celui-ci vit revenir à lui l’ancien ami de son père, Munglik. Ce retour en disait long. Il dut causer au conquérant une satisfaction particulière, encore que mêlée d’une secrète ironie. Munglik, en effet, on s’en souvient, avait été l’homme de confiance de Yèsugèi. C’était lui que ce dernier, à son lit de mort, avait chargé de ramener au domicile maternel le futur Gengis-khan. En dépit de cette confiance, l’homme, négligeant son rôle de tuteur, avait, il semble bien, abandonné la mère et l’enfant dans la misère. Hier encore, lors de la rupture entre Gengis-khan et Djamouqa, il avait suivi Djamouqa. Il revenait aujourd’hui avec ses sept fils et un tel geste, chez cet homme prudent, prouvait que décidément la fortune de Gengis-khan commençait à l’emporter. Le héros, qui savait oublier de légitimes rancunes quand l’intérêt politique l’exigeait, donna en l’honneur de tous ces ralliés comme de ses anciens fidèles un grand festin dans une forêt près de l’Onon.
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Si tant d’adhésions se multipliaient autour de Gengis-khan, c’est qu’il se révélait déjà l’homme fort qu’on préférait avoir pour protecteur que pour adversaire. Mais aussi — quelque étrange que le fait paraisse — p.113 c’est que son pouvoir présentait un caractère d’ordre, de modération, de moralité, j’allais écrire d’humanité, qui faisait défaut à ses adversaires. Lorsque des clans affamés, qui flottaient entre lui et d’autres chefs, solli-citaient de lui leur admission dans quelque grande battue de chasse (car la vie de ces nomades était toujours partagée entre la ripaille et la famine), il les accueillait avec bonne grâce et leur attribuait bien au delà de leur part du gibier abattu. Générosité toute politique, sans doute, et qui n’avait d’autre but que de se créer une popularité parmi les tribus, d’accroître le nombre de ses vassaux. En quoi elle réussissait. De tribu à tribu on commençait à comparer la scrupuleuse loyauté du jeune khan, sa générosité, sa manière à la fois ferme et large de comprendre le pouvoir royal et le joug brutal, les changements d’humeur, les cruautés des autres prétendants.
— Ce seigneur Tèmudjin ôterait son vêtement pour vous le donner. Il descendrait de son cheval pour vous l’offrir. C’est vraiment un homme qui sait posséder un pays, nourrir ses guerriers, tenir sa maison en bon ordre.
Voilà ce qui se disait dans la steppe, le soir, sous les tentes de feutre, et ainsi naissaient autour de lui des dévouements qui allaient faire leurs preuves quand sonnerait l’heure des revers.
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LA RIXE APRÈS LE BANQUET
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p.114 Mais si la jeune royauté de Gengis-khan s’imposait au respect des tribus par son équité et sa sagesse, le nouveau maître n’en entendait pas moins être strictement obéi. Les autres princes mongols qui l’avaient élu pensaient sans doute n’avoir choisi en lui qu’un chef de guerre commandant à une confédération par ailleurs assez lâche. Ils furent vite détrompés.
Le premier désaccord éclata dès le banquet organisé dans la forêt de l’Onon pour fêter le ralliement de Munglik et des autres dissidents. Comme on déposait devant les principaux convives des cruches de qoumiz, — le lait de jument fermenté qui était l’alcool des nomades, — deux douairières du clan djurkin, les damas Qoridjin et Qou’ourtchin, se plaignirent aigrement de n’être servies qu’après la dame Ebègèi, une simple « épouse seconde » de Sètchè-béki, chef de ce clan. Et dans leur indignation, elles frappèrent l’échanson ou cuisinier Chiki’ur. Celui-ci, versant des larmes d’humiliation, cria que jamais du vivant de Yèsugèi, le père de Gengis-khan, on ne l’aurait traité ainsi. C’était se plaindre de la mollesse de Gengis-khan lui-même. Au reste, la confiance ne régnait qu’à demi dans ces beu-veries et ripailles de sauvages. Gengis-khan avait chargé son frère Belgutèi de veiller sur les chevaux de ses gens. Un chef important, Buri-bökö, avait reçu même consigne en ce qui concernait les chevaux djurkin. Or, Belgutèi surprit quelqu’un de chez les Djurkin en train de dérober une bride aux équipements de Gengis-khan. Buri-bökö se porta au secours de son 133
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camarade, Lui et Belgutèi s’empoignèrent. Rixe rapide. Buri-bökö, p.115 d’un coup de sabre, entailla l’épaule droite de Belgutèi. Celui-ci laissa d’ailleurs couler son sang sans en faire cas : d’humeur assez débonnaire, il voulait étouffer l’incident.
Mais Gengis-khan, qui était assis à l’ombre d’un arbre, quelque peu à l’écart des autres convives, avait tout vu. Il s’élança, furieux. Son prestige était en jeu et l’affaire devenait grave, car les princes djurkin, dont les gens se comportaient avec tant d’insolence, représentaient la branche aînée de l’ancienne famille royale mongole. Leur morgue semblait remettre en question la royauté toute fraîche du nouveau khan, les droits de la branche cadette.
— Comment, cria-t-il à son frère Belgutèi, pouvons-nous supporter cela ?
L’excellent Belgutèi chercha à le calmer :
— La blessure n’est pas grave. Maintenant qu’ils te sont revenus, ne va pas de nouveau te brouiller avec eux à cause de moi !
Mais Gengis-khan ne voulut rien entendre. Son prestige était en jeu ! Avec des branches d’arbres, avec des bâtons à baratter le beurre on tomba sur les Djurkin, « on les rossa ». Les deux douairières djurkin, qui avaient les premières causé du scandale furent appréhendées. Mais, cette leçon une fois donnée, Gengis-khan ne demanda pas mieux que d’accepter un racommodement et il libéra aussitôt les deux vieilles dames acariâtres.
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 » JE T’AI MIS A L’ENGRAIS
QUAND TU MOURAIS DE FAIM  »
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p.116 L’autorité de Gengis-khan bénéficia peu après des malheurs survenus à son suzerain, le roi kèrèit Toghril.
Ce Toghril, en dépit du christianisme nestorien professé dans sa famille, et bien qu’on ait fait de lui le fameux « Prêtre Jean » de la légende, se montrait un fort mauvais parent. Il avait, nous le savons, fait périr plusieurs de ses frères. Deux seulement avaient échappé à ses coups, Djaqagambou et Erkè-qara. Craignant un sort pareil, Erkè-qara se réfugia en Mongolie occidentale, du côté du Grand Altaï, chez les Naïman. Le roi naïman, Inantch-bilgè, prit fait et cause pour lui ; il chassa Toghril et plaça Erkè-qara sur le trône kèrèit. Toghril s’exila au Turkestan, chez le puissant roi ou gur-khan des Qara-khitaï, dont la capitale, Balassaghoun, s’élevait dans la plaine du Tchou, à l’ouest de l’Issiq-köl. Mais moins d’un an après, le gur-khan l’expulsait, et Toghril se voyait contraint d’errer misérablement dans le Gobi, aux confins des pays ouighour et tangout. Telle était alors sa détresse qu’il était réduit, pour subsister, au lait de cinq chèvres et aux prélèvements de sang qu’il opérait sur le corps d’un chameau. Dans ce pitoyable état, monté sur un cheval aveugle, — un cheval brun à crinière noire, dit notre épopée de pâtres, aussi soucieuse des faits et gestes des coursiers que du sort des hommes, — il était parvenu près de l’étang Gusè’ur, une des petites mares du Gobi, entre le Kan-sou ou l’Ordos et le haut Kèrulèn, lorsqu’il reçut un message oral de
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Gengis-khan. Emu de pitié, p.117 le khan mongol lui envoyait deux émissaires, Taqaïba’atour et Sukègèi, chargés de l’inviter à venir. Toghril accourut. Gengis-khan campait alors à Burgi-ergi, sur les bords du haut Kèrulèn ou du Sangghour, près de la source des deux rivières. Il alla jusqu’au lac Gusè’ur, au devant de l’exilé. Celui-ci s’avérait au dernier degré de l’épuisement, mourant de faim et de fatigue. Gengis-khan l’installa dans le cercle de chariots et de tentes qui constituait sa « capitale » nomade, frappa ses Mongols de contributions en nature en faveur de son hôte, le ravitailla et l’aida à se refaire ; puis, étant allé établir ses quartiers d’hiver à Qoubaqaya — point situé toujours près des sources du Kèrulèn, — il y amena Toghril avec lui.
A l’automne suivant (1197), Gengis-khan fit une expédition contre les Merkit et les battit à Murut-chèsè’ul près du mont Qadiqliq. Leur chef, Toqto’a, s’enfuit une fois de plus dans la direction du Barghoutchin, sur la rive orientale du lac Baïkal. Gengis-khan s’empara de ses yourtes, de ses provisions, de ses manades de chevaux et offrit le tout à Toghril. En 1198, ce
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dernier se trouvait de nouveau restauré à la tête du peuple kèrèit.
De ce fait, la situation respective de Gengis-khan et de Toghril se trouvait sensiblement modifiée. Certes, le premier continuait à se dire le vassal du second, à l’appeler « père-khan » ; mais dans la pratique, après l’avoir sauvé et restauré, il traitait déjà avec lui d’égal à égal.
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GENGIS-KHAN AU SERVICE DU ROI D’OR
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p.118 A ce moment de sa carrière, Gengis-khan bénéficia d’un renversement imprévu de la politique chinoise en Haute-Asie.
On se souvient que la première royauté mongole avait été abattue par la coalition des Tatar, hordes également mongoles nomadisant aux confins mandchouriens, et du « Roi d’Or », c’est-à-dire du souverain kin de Pékin. Mais les Tatar, dont la cour de Pékin s’était servie pour abaisser les prédécesseurs de Gengis-khan, n’avaient pas tardé à se rendre insupportables à leurs protecteurs. Ce fut alors que Pékin, par un de ces jeux de bascule qui lui étaient habituels dans ses rapports avec le monde nomade, fit appel contre eux à Genkis-khan et aux Kèrèit.
Une armée kin, sous les ordres du prince Wan-yen Siang, avait attaqué les Tatar par le sud-est. Sous les ordres de leur chef Mègudjin-sè’ultu, ils refluaient avec leurs troupeaux en direction de l’Ouldja, rivière qui se jette dans le lac Boroun-tortchi, entre le Kèrulèn et l’Onon. Ils se rapprochaient ainsi du territoire de Gengis-khan. Celui-ci saisit immédiatement l’occasion qui s’offrait de venger sur ces frères ennemis les an-ciennes injures. Il harangua ses fidèles, leur rappela ses parents Ambaqaï et Ökin-bargaq livrés par les Tatar, ignominieusement torturés par leur faute, mis à mort sur un âne de bois. Sans doute le supplice des deux martyrs mongols avait-il été l’oeuvre propre des Kin, à qui les Tatar les avait vendus. Mais puisque l’occasion se présentait en premier lieu de se venger des Tatar 138
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p.119 avec l’aide du gouvernement de Pékin, c’était par eux qu’il fallait commencer. Du reste, sans remonter à ces vieux souvenirs, Gengis-khan avait à venger son propre père Yèsugèi le Brave, traîtreusement empoisonné par les Tatar au cours d’un repas.
— Le peuple tatar est notre ennemi. Il a fait périr nos pères. L’occasion est bonne de le prendre dans un étau !
Il s’agissait, en effet, d’attaquer les Tatar de front, en descendant la vallée de l’Ouldja, tandis que l’armée kin les poursuivrait en montant du sud-est. Mais pour cette opération Gengis-khan ne manqua pas de requérir le concours de ses alliés, les Kèrèit. Le roi kèrèit Toghril accepta volontiers : lui aussi avait d’anciennes injures à venger, car son grand-père Marghouz Bouïrouq, fait prisonnier par les Tatar, avait péri de mort ignominieuse. En trois jours il eut réuni son armée et rejoint Gengis-khan.
Tous deux convoquèrent encore les chefs djurkin, Sètchè-bèki et Taïtchou, mais ceux-ci n’avaient pas oublié les pénibles incidents du « banquet de l’Onon ». Pendant six jours on les attendit en vain. Toghril et Gengis-khan descendirent alors sans eux la vallée de l’Ouldja. Le chef tatar Mègudjin-sè’ultu s’y était retranché derrière des abattis d’arbres, à la manière des tribus forestières. Gengis-khan et Toghril l’y forcèrent comme un gibier, le tuèrent et prirent comme butin sa couche ornée d’or et de perles.
Le général kin Wan-yen Siang, ravi de la victoire de ses alliés, conféra à Toghril le titre de Wang, c’est-à-dire de roi en langue 139
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chinoise. C’est ce mot, prononcé ong en langue mongole, qui, avec le titre de khan déjà porté par Toghril, a donné le nom de « Ong-khan », sous lequel, avec l’histoire gengiskhanide, nous désignerons désormais le souverain kèrèit. Quant à Gengis-khan, il reçut de la cour de Pékin un titre beaucoup plus modeste, ce qui prouve qu’aux yeux de cette cour p.120 les Kèrèit restaient encore la tribu la plus importante de la Mongolie. Tous deux furent d’ailleurs chaleureusement félicités par le représentant des Kin :
— En prenant les Tatar à revers, en tuant leur chef, vous avez grandement servi le Roi d’Or, et il vous en témoignera sa reconnaissance.
Evidemment, de tels propos nous montrent aussi bien Gengis-khan que le nouveau « Ong-khan » en posture de modestes « fédérés » au service du Roi d’Or, chefs de sauvages que la cour de Pékin amusait avec des titres et des verroteries.
Du reste, Gengis-khan et le Ong-khan se payaient eux-mêmes sur le butin pris aux Tatar, et ce fut chargés de dépouilles qu’ils regagnèrent ensuite leurs yourtes respectives. Dans son lot, Gengis-khan avait trouvé au milieu du camp tatar un petit garçon abandonné, avec un anneau d’or au nez et une casaque de damas doublée de zibeline. On donna l’enfant à la mère Hö’èlun qui l’adopta :
— Ce devait être le fils de quelque grand personnage. Il le deviendra chez nous !
Elle lui donna le nom de Chigi-qoutouqou et déclara qu’il serait son sixième enfant. Gengis-khan devait aussi s’attacher
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profondément à ce jeune frère adoptif. On devait mesurer, plusieurs années après, l’affection qu’il lui portait : un jour que son peuple, suivant les habitudes de la vie nomade, changeait de campement par un froid très rigoureux et au milieu d’une neige profonde, on vit détaler près de la piste qu’il suivait, une harde de cerfs.
« Chigi-qoutouqou, qui avait maintenant une quinzaine d’années, dit au noyan Kutchugur, qui l’avait sous sa garde, qu’il avait envie de poursuivre ces animaux dont la course était ralentie par la neige. Il reçut la permission et partit. Le soir, lorsqu’on fit halte, Gengis-khan demanda Qoutouqou. On lui dit qu’il était allé chasser le cerf.
— Cet enfant, s’écria-t-il en colère, va périr de froid !
Et il s’emporta contre Kutchugur au point de le frapper avec un timon de p.121 chariot. Cependant, le jeune Qoutouqou revint et raconta que, sur trente cerfs, il en avait abattu vingt-sept. Ce trait de jeunesse plut fort à Gengis-khan. Il envoya chercher les pièces de gibier qu’on trouva, effectivement, étendues dans la neige.
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GENGIS-KHAN SE DÉBARRASSE
DES PRINCES MONGOLS
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p.122 Après sa victoire sur les Tatar, Gengis-khan était retourné à ses campements du lac Qariltou, sur les bords du haut Kèrulèn. Les nouvelles qu’il y apprit le remplirent de surprise et d’indignation. Pendant son absence, les Djurkin, profitant de son éloignement, s’étaient jetés sur les gens qu’il y avait laissés, les avaient dévalisés, avaient dépouillé de leurs vêtements une cinquantaine d’hommes et en avaient tué dix. Gengis-khan entra en fureur. Lors du fameux banquet sur l’Onon, les Djurkin avaient déjà battu son échanson, Chiki’ur, et blessé à l’épaule son frère Belgutèi. Pressés d’amener leurs contingents pour l’expédition « nationale » contre les Tatar, ils s’étaient dérobés. Leur carence, du reste, était d’autant plus criminelle que Ökin-barqaq, le propre grand-père des chefs djurkin Sètchè-bèki et Taïtchou, avait péri par la faute des Tatar. Et voici qu’aujourd’hui ces mêmes Djurkin, non contents de se dérober au devoir militaire, allaient piller les yourtes du khan, confiées aux vieillards et aux enfants pendant la guerre sainte ! Cette fois la mesure était comble, Gengis-khan marcha contre les Djurkin, les rejoignit à Dolo’an boldaq (« les Sept-Collines »), près de Ködö’è-aral, sur le bas Kèrulèn, et les fit prisonniers. Sètchè-bèki et Taïtchou réussirent cependant à se sauver avec quelques fidèles vers le défilé de Tèlètu, mais Gengis-khan les y rejoignit et les captura définitivement. Devant lui il les fit comparaître. Il leur rappela leur serment militaire. Ils p.123
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reconnurent qu’ils y avaient failli, qu’ils devaient être traités en conséquence, « et ils tendirent le cou ». Leurs têtes roulèrent sur le sol.
L’exécution des princes djurkin dut vivement impressionner les tribus. Des descendants du glorieux khan Qaboul ils représentaient la branche aînée, tandis que Gengis-khan ne figurait que parmi les branches cadettes. A titre de fils aîné de Qaboul, leur aïeul Ökin-barqaq avait eu loisir, au partage des oulous, de choisir les plus vaillants guerriers, les archers les plus infaillibles, et c’était de cette élite que descendaient les Djurkin. Or, voici que Gengis-khan venait de décapiter leurs princes et de se subordonner leurs gens. Le clan le plus orgueilleux de ses origines avait dû courber la tête. Le chef naguère péniblement élu par ses pairs pour présider une assez lâche confédération de tribus au cours d’intermittentes réunions de chasse ou de pillage, s’était révélé un maître inflexible, exigeant de ses sujets une obéissance absolue.
Les chefs djurkin une fois abattus, Gengis-khan s’en prit à un autre prince mongol, également descendant du héros Qaboul, mais appartenant à la troisième branche : à Buri-bökö. Buri-bökö (Buri « l’Athlète ») avait naguère, on s’en souvient, gravement manqué à Gengis-khan en blessant à l’épaule le frère de ce dernier, Belgutèi, dans le banquet sur l’Onon qui s’était terminé par une rixe générale entre les Djurkin et les fidèles du khan. Gengis-khan, sur le moment, avait paru oublier l’offense, mais sa rancune veillait. Pour la satisfaire il employa précisément Belgutèi. Un jour, en manière de jeu, il ordonna à Belgutèi et à Buri-bökö de lutter en sa présence. Buri-bökö,
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comme son surnom l’indique, était d’une force herculéenne et normalement il aurait dû remporter un facile triomphe. Mais intimidé par la présence du khan, il se garda de donner toute sa mesure, ménagea Belgutèi et feignit de se p.124 laisser renverser par lui. Belgutèi, le saisissant aux épaules, lui sauta sur le dos. Gengis-khan n’attendait pas autre chose. Il fit à Belgutèi un signe convenu (il se mordit la lèvre inférieure). Belgutèi profita aussitôt de son avantage ; immobilisant son partenaire, — un genou sur le dos du malheureux, les mains rivées à sa nuque, — il lui rompit la colonne vertébrale. « Puis il traîna le cadavre dehors, le jeta à terre et s’en alla. »
En revanche, Gengis-khan suscitait des dévouements fanatiques. Parmi les anciens clients des Djurkin se trouvait un guerrier djalaïr nommé Gu’un-ou’a. Il vint présenter à Gengis-khan ses deux fils, Mouqali et Bouqa :
— Qu’ils te servent de valets devant ton seuil. S’ils abandonnent le service de ta porte, brise-leur les talons et arrache-leur le foie !
Les deux frères de Gu’un, Tchila’oun-qaïtchi et Djèbkè, se donnèrent aussi à Gengis-khan. C’était une famille de héros qui entrait là à son service. Mouqali, notamment, conquerra un jour pour lui la Chine du Nord. Quant à Djèbkè, il avait trouvé dans le camp des Djurkin un petit garçon abandonné, Boroqoul. Il en fit cadeau à la « mère Hö’èlun » qui l’adopta. La grande douairière se trouva ainsi avoir reçu des hasards de la guerre quatre fils adoptifs : Kutchu le Merkit, Kökötchu le Bèsut, Chigi-qoutouqou le Tatar et Boroqoul le Djurkin. L’excellente femme les éleva avec diligence, « les surveillant le jour avec ses yeux et la nuit
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avec ses oreilles ». Eux aussi, nous les retrouverons parmi les plus fidèles compagnons du Conquérant.
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SURPRISES DANS LA MONTAGNE
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p.125 La royauté de Gengis-khan, consolidée par l’exécution de ses cousins indociles, prenait chaque jour plus de consistance. Rétabli par ses soins, son ancien suzerain, le Ong-khan des Kèrèit — qu’il continuait d’ailleurs à traiter cérémonieusement de « père », — restait pour lui un fidèle allié ou du moins paraissait tel. Vers 1199, tous deux entreprirent une expédition en commun contre l’autre grand peuple de la Haute-Mongolie, contre les Naïman.
Les Naïman, on s’en souvient, de race probablement turque, habitaient la Mongolie occidentale,
« Ils habitaient le Grand Altaï, depuis le pays où s’éleva par la suite la ville de Qaraqoroum jusqu’au haut Irtych. Ils s’étendaient jusqu’au pays kèrèit, au pays kirghiz et au pays ouighour.
Il s’agit, comme on le voit, de l’ensemble des territoires englobés aujourd’hui dans l’arrondissement de Kobdo, le Tarbagataï et la Dzoungarie. Depuis la mort de leur roi Inantch-bilgè, ils s’étaient partagés entre les deux fils de ce prince, le Tayang Taï-Bouqa d’une part, Bouïrouq d’autre part 1. Les deux frères s’étaient brouillés pour la possession d’une ancienne concubine de leur père. Le Tayang, nous dit-on, régnait sur les clans de la plaine et
1 Le Tayang est aussi appelé Torlouq dans l’Histoire secrète, § 189.
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Bouïrouq sur ceux de la montagne. Gengis-khan et le Ong-khan, laissant pour le moment le Tayang tranquille, vinrent attaquer Bouïrouq.
Bouïrouq se trouvait sur les bords du Soghoq, qui p.126 est le cours supérieur de la rivière de Kobdo, au versant nord-est de la « Grande Montagne » (Ouloughtagh 1), c’est-à-dire de l’Altaï mongol. Gengis-khan et le roi kèrèit, franchissant la chaîne du Khangaï, s’engagèrent, semble-t-il, dans la région des lacs, du côté de Kobdo, suivant un itinéraire peut-être assez voisin de celui de la mission Bouillane de Lacoste 2. Région sauvage où les pâturages alternent avec des solitudes de pierraille grise. Seuls, les fonds de vallées et les abords de la rivière de Kobdo s’ombragent de bouquets de bouleaux et de peupliers géants. Bouïrouq, ne se sentant pas en force, abandonna le pays et se réfugia dans l’Altaï. Au pied de l’Altaï, un de ses lieutenants, Yèdi-toublouq, qui devait commander son arrière-garde, fut rejoint par les éclaireurs mongols : les sangles de sa selle se rompirent et il fut capturé avant d’avoir pu gagner la montagne. Par des cols voisins de 3.000 mètres, praticables seulement de juillet à octobre, Gengis-khan et ses alliés entreprirent la traversée de l’Altaï, dont la chaîne de basalte et de porphyre, « pareille à une muraille déchiquetée, aux pointes aiguës et croulantes », est dominée de ce côté par quarante-cinq glaciers. De là ils redescendirent au sud dans la vallée de l’Ouroungou,
1 Ce nom turc, dans le texte même de l’Histoire secrète mongole, tendrait à nous confirmer dans notre présomption que les Naïman étaient de race turque et non de race mongole.
2 B. de LACOSTE, Au pays sacré des anciens Turcs et des Mongols, p. 4. 147
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bordée de fourrés de saules, « au pays de Qoumchigir ». Ils atteignirent l’ennemi près du lac Kizilbach, l’Ulungur des nomen-clatures actuelles ; lac salé, entouré de collines jaunes, sans végétation. Ce fut dans ce paysage désertique que Bouïrouq fut écrasé par Gengis-khan. Le chef naïman alla se réfugier sur la frontière sibérienne, chez les Kemkemdjiut du haut Iénisséi, dans l’actuel Tannoutouwa.
p.127 Gengis-khan et le Ong-khan, après leur victoire, reprirent le chemin du retour. Leur route, entre le versant nord de l’Altaï et le versant méridional du Khangai, passait par la vallée du Baïdaraq, le Baidarik de nos cartes, dont le cours rapide descend des gorges sauvages du Khangaï, pour aller se perdre au sud dans un lac salé, ceinturé de roseaux et de sables à saksaoul et à tamaris. Or, un des chefs naïman, le vaillant Köksè’u-sabraq, était venu se poster dans un des défilés du Baïdaraq, avec l’intention de disputer le passage aux alliés. Les deux armées se rangèrent en bataille, mais, comme la nuit tombait, Gengis-khan et le Ong-khan remirent le combat au lendemain.
Il se produisit alors un événement extraordinaire. Au milieu de la nuit le Ong-khan, après avoir allumé ses feux pour donner le change à tous, décampa sans prévenir son allié, en remontant la vallée du Qarasè’ul. Il laissait Gengis-khan seul et forcément exposé à tous les coups des Naïman…
Que s’était-il donc passé et comment expliquer une telle félonie ? L’instigateur paraît en avoir été le chef djadjirat Djamouqa, l’ancien « frère d’adoption » de Gengis-khan, devenu son plus intime ennemi. En effet, Djamouqa avait, dans cette expédition, suivi le Ong-khan. Chevauchant à ses côtés pendant
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la retraite, il avait réussi à éveiller la méfiance dans l’âme mobile du souverain kèrèit. Il insinuait à celui-ci que Gengis-khan avait toujours entretenu des rapports secrets avec les Naïman :
— Maintenant encore il ne te suit pas (peut-être y avait-il un intervalle de marche entre les deux alliés). Je suis, ô khan, comme l’oiseau au blanc plumage qui, hiver comme été, habite le Nord. Mon anda Tèmudjin est comme l’oiseau de passage, l’alouette ou l’oie sauvage qui, lorsque vient le froid, s’envole vers les terres ensoleillées du Midi. Il doit être retourné auprès des Naïman pour se soumettre à p.128 eux.
La tradition veut que, comme le choeur antique, un noble kèrèit, Gurin-ba’atour, ait protesté au nom de la loyauté :
— Comment peux-tu proférer de telles calomnies contre ton anda ?
Cependant Gengis-khan, qui ne se doutait de rien, avait passé la nuit en se préparant au combat. A l’aube, il s’aperçut que le Ong-khan l’avait abandonné. Il comprit toute la gravité de sa position.
— Ces gens nous ont laissés là comme des mets brûlés !
Rapidement, il décampa à son tour, gagna, par un sensible crochet vers le nord, de l’autre côté du Khangaï, la vallée de l’Eder et put ainsi revenir sans encombre dans la steppe Sa’ari-kè’èr — « la steppe en dos d’âne » — d’où il était, quelques mois plus tôt, parti en guerre.
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Ce fut le Ong-khan qui se trouva le mauvais marchand de sa perfidie. Il se retirait vers ses campements habituels de la haute Toula lorsqu’il se vit relancé par le chef naïman Köksè’u-sabraq. Celui-ci surprit les Kèrèit au défilé de Tèlègètu (Tèlègètu-amasar) — un des défilés de la chaîne du Khangaï, — et en captura un grand nombre avec leur bétail et leurs provisions, Le senggum Nilqa, le fils du Ong-khan, vit sa femme et ses enfants tomber ainsi aux mains de l’ennemi. Les affaires du Ong-khan allaient si mal que deux otages de marque qu’il traînait à sa suite, les fils du chef merkit Toqto’a, s’échappèrent et, en descendant la Sèlenga, allèrent rejoindre leur père du côté du lac Baïkal.
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MAGNANIMITÉ DE GENGIS-KHAN
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p.129 En ce péril, le Ong-khan fut réduit à implorer l’aide de ce même Gengis-khan qu’il venait, quelques jours auparavant, de traiter avec tant de perfidie. Le Conquérant aurait pu se venger ou, tout au moins, faire payer assez cher son concours. Il se conduisit au contraire avec une remarquable magnanimité. A la prière du Ong-khan, il envoya au secours de celui-ci ses « quatre héros » : Bo’ortchou, Mouqali, Boroqoul et Tchila’oun. Il n’était que temps. Dans l’intervalle, le chef naïman Koksè’u-sabraq, après être allé mettre son butin à l’abri, était revenu à l’attaque contre le Senggum kèrèit auquel il livrait maintenant de furieux combats dans le district de Houla’an-qout. Déjà deux des princi-paux officiers kèrèit, Tègin-qouri et Iturken-youdaqou, avaient été tués. Le cheval du Senggum venait d’avoir la cuisse traversée, le Senggum allait être pris. C’est alors que surgissent, bride abattue, les quatre lieutenants de Gengis-khan. Au premier d’entre eux, au fidèle Bo’ortchou, Gengis-khan a confié un coursier incomparable, « Oreille-grise » (Tchiki-boro), dont il suffit de caresser légèrement la crinière avec la cravache pour qu’il vole comme le vent. Dans la bataille où le Senggum vient d’être démonté, Bo’ortchou lui donne « Oreille Grise », mais le Senggum ne sait pas caresser la crinière du noble animal qui refuse de bouger. Enfin Bo’ortchou se souvient de la recomman-dation de son maître, il fait à Oreille Grise « la caresse de Gengis-khan », et le coursier se précipite contre les ennemis.
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Ceux-ci prennent la fuite, et le souverain kèrèit récupère tous ses gens et tous ses biens.
p.130 Le Ong-khan exprima magnifiquement sa reconnaissance à son sauveur :
— Autrefois, Yèsugèi le Brave m’a rendu mon royaume, et voici qu’aujourd’hui son fils me sauve à nouveau.
Il prit à témoin de sa gratitude le Tèngri et la déesse Terre. Il voulut aussi récompenser Bo’ortchou. Ce jour-là l’intrépide noyan était de garde auprès de Gengis-khan, mais le Conquérant lui permit d’aller recevoir le prix de ses services auprès du souverain kèrèit. Le Ong-khan offrit à Bo’ortchou un vêtement d’honneur, plus dix coupes d’or. Bo’ortchou, en rapportant ces richesses, vint s’agenouiller auprès de Gengis-khan, en s’accusant presque, comme d’un crime, d’avoir négligé, fût-ce un instant, le service de son roi pour aller se faire couvrir de ca-deaux par un prince étranger. Tel était le dévouement absolu qu’avait su inspirer à ses fidèles le futur Conquérant du monde.
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L’ANTI-CÉSAR DJAMOUQA
ET LA BATAILLE DANS LA TEMPÊTE
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p.131 Il semblait que Gengis-khan, vainqueur des Naïman et appuyé sur l’alliance du souverain kèrèit qu’il venait de sauver, fût à la veille d’imposer son hégémonie aux divers peuples de la Haute-Mongolie actuelle. En réalité, l’heure de son triomphe définitif était encore assez éloignée. Parmi les tribus proprement mongoles elles-mêmes, l’unanimité était si loin de se faire en sa faveur qu’en face de lui une partie d’entre elles élevèrent bientôt un anti-césar dans la personne de son ennemi personnel, le chef djadjirat Djamouqa,
Curieuse figure que celle de Djamouqa, l’ancien « frère d’adoption » de Gengis-khan, devenu son plus intime adversaire. Toutes les chroniques nous signalent le caractère instable, intrigant et perfide du personnage, ses ambitions illimitées, suivies de brusques défaillances. C’était lui, on. vient de le voir, qui avait failli provoquer la rupture entre Gengis-khan et le Ong-khan des Kèrèit. Maintenant que, malgré lui, le Ong-khan et Gengis-khan s’étaient réconciliés, maintenant que leur faisceau tendait à s’imposer à la Haute-Asie, il organisa contre eux une véritable coalition de tribus. Coalition qui engloba la plupart des peuplades mongoles à l’exception des fidèles immédiats de Gengis-khan. On y vit entrer tous les vieux adversaires du Conquérant : les Tatar du bas Kèrulèn, les Merkit de la basse Sélenga, les Taïtchi’out du bas Onon ; puis les Oïrat forestiers des rives occidentales du Baïkal et un grand nombre de tribus 153
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secondaires gravitant dans p.132 l’orbite des précédentes, notamment les Qatagin, les Saldji’out, les Dörbèn, les Ikirès, les Qorolas, même les Onggirat du Bouyour, qui étaient pourtant la tribu à laquelle appartenaient les beaux-parents de Gengis-khan. De la Mongolie occidentale, les Naïman, ou tout au moins une partie des Naïman, se joignirent également à cette ligue. Aux côtés de Djamouqa le mouvement était conduit par les vieux adversaires de Gengis-khan, Toqto’a-bèki, chef des Merkit, Targhoutaï-Kiriltouq, chef des Taïtchi’out, Qoutouqa-bèki, chef des Oïrat, et enfin Bouïrouq, celui des deux rois naïman qui venait de se mesurer avec Gengis-khan.
Comme on le voit par cette énumération, il s’agissait d’une confédération qui couvrait les quatre coins de la Mongolie, puisqu’elle englobait à la fois les Tatar de la Mongolie orientale, au versant du Khingan, les Oïrat de la taïga septentrionale et les Naïman du grand Altaï. On était en l’an 1201. Les tribus se réunirent près de la source d’Olqoui, d’où elles passèrent dans la vallée de l’Argoun. Ce fut au confluent de la petite rivière Kan et de l’Argoun 1 qu’ils élevèrent Djamouqa à la royauté avec le titre de gur-khan. Cette élection fut accompagnée de cérémonies religieuses selon le rituel chamaniste. Les chefs des confédérés sacrifièrent un étalon et une cavale. Ils se lièrent par un grand serment :
— Que celui d’entre nous qui fera défection soit abattu comme cette terre, taillé en pièces comme ces arbres !
1 Par 119° de longitude est G. et 50° de latitude nord. Le Kan (ou Gan) est un petit affluent oriental de l’Argoun.
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et ils faisaient ébouler la terre dans la rivière, abattaient les branches à coups de sabre. Puis ils se préparèrent à aller surprendre Gengis-khan.
Mais le secret fut mal gardé. Un membre de la tribu des Qorolas, nommé Qoridaï, courut prévenir Gengis-khan, lequel se trouvait au Gurelgu, près des sources p.133 du Kèrulèn, au pied du massif de Bourqan-qaldoun. Qoridaï partit au galop sur un coursier rapide. A la nuit tombante, il rencontra sur sa piste un campement de Taïtchi’out avec des gens de sa propre tribu. Auprès de ceux-ci, il changea de monture, repartit, faillit tomber dans une troupe de confédérés qui apportaient une tente blanche au nouveau gur-khan. Il eut la chance de leur échapper et arriva sain et sauf chez Gengis-khan.
Gengis-khan demanda aussitôt l’aide du Ong-khan kèrèit. Celui-ci vint rejoindre son allié et tous deux descendirent la vallée du Kèrulèn. Gengis-khan envoya en éclaireurs ses deux cousins, les princes Altan et Qoutchar, et son oncle Dâritaï, tandis que le Ong-khan, de son côté, chargeait d’une mission analogue son fils le Senggum, son frère Djaqagambou et son lieutenant Bilgè-bèki. Ils atteignirent ainsi la région des monts Tchiqourqou et Tchektcher et du district de Köyitèn, située au sud de l’embouchure du Kèrulèn dans le lac Kölèn, entre ce dernier et le lac Bouyour. Le Kölèn, aux bords marécageux, communique en temps de crue avec l’Argoun par un canal le plus souvent à sec. C’était précisément en remontant la vallée de l’Argoun que l’ennemi allait arriver. Il avait à sa tête les principaux coalisés, le chef taïtchi’out A’outchou ba’atour, le chef naïman Bouïrouq, Qoutou, fils du chef merkit Toqto’a, le chef
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oïrat Qoutouqa, tous unis autour de l’anti-césar Djamouqa. Lorsqu’ils débouchèrent dans la plaine du lac Kölèn, face à l’armée de Gengis-khan et du Ong-khan, la nuit tombait. Au milieu des cris des avant-gardes, on remit la bataille au lendemain.
Quand l’aube se leva, Bourouq et Qoutouqa-bèki, qui étaient chamans, provoquèrent par leurs enchantements, « en faisant des incantations et en jetant des pierres dans l’eau », une tempête de pluie et de neige, p.134 destinée à aveugler Gengis-khan. Mais, le Tèngri aidant, cette tempête tourna contre les coalisés. L’obscurité se fit, et les partisans de Djamouqa, assaillis à la fois par Gengis-khan et par la colère céleste, transis de froid, perdirent pied. Hommes et bêtes roulaient dans les ténèbres au fond des précipices. Ceux qui ne périssaient pas sur le coup, les tourbillons de neige étaient si violents qu’ils en avaient les membres gelés.
Vaincus, les coalisés se dispersèrent. Les Naïman reprirent le chemin du Grand Altaï, les Oïrat celui de leurs forêts baïkaliennes, les Merkit celui de la basse Sélenga, les Taïtchi’out celui du bas Onon. Djamouqa regagna ses campements de l’Argoun. En vrai sauvage de la steppe, il n’hésita pas à profiter des malheurs de ses alliés, – de ceux-là mêmes qui l’avaient proclamé gur-khan, — pour les piller. Cette conduite insensée acheva de lui faire perdre ses derniers fidèles et de mettre fin à son éphémère royauté 1.
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1 1201-1202.
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LA BLESSURE DE GENGIS-KHAN :
DÉVOUEMENT DE DJELMÈ
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p.135 Gengis-khan et le Ong-khan, après leur commune victoire, s’étaient séparés. Le Ong-khan avait descendu la vallée de l’Argoun à la poursuite de Djamouqa, tandis que Gengis-khan allait relancer les Taïtchi’out dans la vallée de l’Onon. Les chefs taïtchi’out A’outchouba’atour et Hodoun-ortchang l’attendirent de l’autre côté de la rivière. On se battit furieusement jusqu’au soir, lutte indécise après laquelle, à la nuit tombante, les deux armées bivouaquèrent face à face.
Gengis-khan avait été blessé au cou par une flèche. La veine était intéressée et il ne parvenait pas à arrêter le sang. Malgré la souffrance, il fit jusqu’au bout face à l’ennemi. La nuit venue, il s’affaissa, épuisé. Il avait auprès de lui le fidèle Djelmè, de la tribu des Ouryangqat, chasseurs forestiers de la taïga sibérienne 1. Djelmè donna les premiers soins au blessé. A la manière des « médecins » mongols, il suça le sang caillé de la plaie jusqu’à ce que sa propre bouche en fût toute maculée. Puis il s’accroupit auprès de lui et le p.136 veilla, car il était le seul à qui, dans cette nuit terrible, Gengis-khan voulût se confier.
1 Les Ouriangqat, dit Rachîd ed-Dîn, habitent d’immenses forêts. Ils ne demeurent pas sous des tentes, n’ont point de bétail, vivent de chasse et professent un grand mépris pour les peuples pasteurs. Ils n’ont pour abri que des cabanes faites de branches et couvertes d’écorces de bouleau. L’hiver, ils chassent sur la neige en s’attachant aux pieds des planchettes appelées tchana et en tenant à la main un bâton qu’ils enfoncent dans la neige comme un batelier enfonce sa perche dans l’eau.
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« Jusqu’à minuit il suça ainsi la plaie dans la crainte que la blessure ne fût empoisonnée. Vers minuit, Gengis-khan revint à lui et dit :
— Le sang est enfin caillé. J’ai soif.
Djelmè retira son bonnet, ses bottes, son manteau et sa veste, puis, n’ayant plus que ses chausses et le reste du corps nu, il se dirigea froidement vers les lignes ennemies. Il y chercha à tâtons, au milieu des chariots taïtchi’out, du lait de jument, la boisson préférée des nomades : en vain. Les Taïtchi’out, en effet, avaient, au cours de leur marche précipitée, mis leurs juments en liberté, sans prendre soin de les traire. Mais il finit par découvrir dans un chariot une jatte de caillé. Il s’en empara et fut assez heureux pour la rapporter sans être aperçu : le Tèngri le protégeait ! Puis il étendit d’eau et délaya le caillé et en donna à boire à son maître.
Après avoir bu trois gorgées, Gengis-khan murmura :
— Voici que mes yeux recommencent à voir clair.
Il dit et s’assit. Le jour commençait, en effet, à poindre. Le blessé remarqua, à la place où il avait reposé, une flaque de sang. Il demanda ce que c’était. Djelmè lui expliqua ce qui s’était passé, comment il avait sucé le sang de la blessure, puis comment il était allé, nu, dérober chez l’ennemi la jatte de caillé.
— Et si l’ennemi t’avait fait prisonnier, demanda Gengis-khan, qu’aurais-tu dit ?
— J’y avais songé, repartit l’imperturbable Deljmè. Je me serais fais passer pour un transfuge ; je leur aurais fait croire que vous aviez voulu me tuer, que vous
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m’aviez dépouillé de mes vêtements en ne me laissant que mes chausses, et que je m’étais enfui dans cet état. Ils m’auraient cru, auraient pris soin de moi, m’auraient donné de quoi me vêtir. J’aurais toujours trouvé le moyen, ensuite, de sauter sur un cheval et de galoper jusqu’ici. Ainsi, songeais-je, tout en cherchant une boisson pour apaiser la soif de mon p.137 maître, de mon maître qui est pour moi comme la prunelle de mon oeil.
Gengis-khan fut ému d’un tel dévouement.
— Jadis, murmura-t-il, lorsque les Merkit vinrent me cerner sur le mont Bourqan-qaldoun, tu m’as une première fois sauvé la vie. Maintenant tu m’as ramené à la vie en suçant ma blessure, puis tu es allé, au péril de tes jours, chercher au milieu des ennemis de quoi calmer le tourment de ma soif. Ce que tu as fait là, jamais je ne l’oublierai !
Dialogue simple et grand, où un souffle de noblesse passe au milieu de cette histoire farouche…
Quand il fit plein jour, on s’aperçut que la cavalerie ennemie s’était dispersée, abandonnant le bas peuple. Gengis-khan, malgré sa blessure, monta à cheval pour rallier et ramener tous ces gens. Il vit alors sur une butte une femme, vêtue d’une robe blanche, qui pleurait et l’appelait à grands cris. C’était la dame Qada’an, fille de ce Sorqan-chira qui, jadis, dans son enfance, quand il était à la cangue chez les Taïtchi’out, lui avait sauvé la vie. Elle l’appelait maintenant au secours, parce que les guerriers de Gengis-khan venaient de saisir son mari, — un guerrier taïtchi’out, et l’emmenaient pour l’égorger. A son appel, Gengis-
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khan accourut au galop. Arrivé devant elle il mit pied à terre et la serra dans ses bras, mais, hélas, il arrivait trop tard : l’époux de Qada’an venait d’être massacré. Après avoir rallié tout ce peuple à ses étendards, Gengis-khan campa pour la nuit avec son armée. Plein de compassion, il fit asseoir Qada’an à ses côtés. Le lendemain matin, le père de Qada’an, Sorqan-chira lui-même, se présenta.
— Jadis, lui dit Gengis-khan, toi et tes fils vous m’avez enlevé ma cangue, mon bois d’infamie ! Ce jour-là, vous m’avez sauvé. Mais ensuite pourquoi avoir tant tardé à me rejoindre ?
— Dans le secret de mon coeur, répondit le vieillard, j’étais déjà de tes fidèles. Mais si je t’avais rejoint plus tôt, les chefs p.138 taïtchi’out auraient massacré ma femme et mes enfants, fait main basse sur mes troupeaux et mes biens… Ce n’est que maintenant que nous pouvons enfin venir nous attacher à toi.
Et Gengis-khan convint qu’il avait sagement agi.
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 » LA FLÈCHE QUI A BLESSÉ TON CHEVAL,
C’EST MOI QUI L’AI TIRÉE !  »
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p.139 En même temps que Sorqan-chira, se présenta un autre rallié, un jeune homme, celui-là, nommé Djirqo’adaï. Il appartenait au clan bèsut, clan englobé dans le peuple taïtchi’out. Au combat de Köyitèn, il avait blessé d’une flèche à la clavicule le cheval de bataille de Gengis-khan, un superbe coursier brun à museau blanc. Ou plutôt, comme, après la bataille de Köyitèn, il se cachait avec d’autres guerriers taïtchi’out pour se soustraire aux vainqueurs, il se trouva par hasard pris dans la chasse de Gengis-khan et enfermé dans le cercle des rabatteurs. Le conquérant, l’ayant reconnu, voulait lui faire courir sus, mais Bo’ortchou réclama l’honneur de se mesurer seul avec un guerrier aussi illustre ; pour cette sorte de « tournoi à l’arc », Gengis-khan prêta à Bo’ortchou son fameux cheval rouan à museau blanc. Bo’ortchou partit, décocha une flèche et manqua Djirqo’adaï. Celui-ci, plus adroit, décocha un trait qui perça le coursier de son adversaire, puis il s’éloigna au galop. Mais aujourd’hui, dépourvu de ressources, il venait offrir ses services au khan… L’oeil d’aigle du Conquérant le fouilla jusqu’aux entrailles :
— Qui, après la journée de Köyitèn a blessé mon cheval de bataille ?
Djirqo’adaï répondit :
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— Cette flèche qui a percé ton cheval, c’est moi qui, de la montagne, l’ai décochée. Le khan peut, en punition, me faire mourir sur l’heure. Mon sang ne salira qu’un petit coin de terre, pas plus large que la paume de la main. Mais si tu me fais grâce, j’irai à ton p.140 commandement affronter tous tes ennemis. Pour toi, je traverserai les torrents les plus profonds et je fendrai les rochers !
Cette réponse plut à Gengis-khan :
— D’ordinaire, un ennemi vaincu se garde bien de se vanter du dommage qu’il a pu vous causer. Au contraire, ce garçon-là avoue tout franchement. Qu’il soit de nos compagnons : il en a l’étoffe ! On l’appelait jusqu’ici Djirqo’adaï. En souvenir de la flèche dont il a blessé mon cheval de bataille, il se nommera désormais Djèbè (« la Flèche »), et il sera lui-même comme mon cheval de bataille ! Djèbè, chevauche à mes côtés !
Ce fut ainsi que « Djèbè » le Taïtchi’out devint le compagnon du Héros. Le nom que venait de lui donner Gengis-khan, le jeune capitaine allait d’ailleurs l’immortaliser. Au cours de l’épopée mongole il en sera peu d’aussi fameux, lorsque Djèbè aura pour son maître conquis le Semiretchié et la Kachgharie, vaincu les Persans, les Géorgiens et les Russes.
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 » SI VOUS M’AVIEZ LIVRÉ VOTRE MAITRE, JE VOUS AURAIS DÉCAPITÉS !  »
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p.141 Les Taïtchi’out étaient bien domptés. Cette tribu mongole, étroitement apparentée à celle de Gengis-khan et qui avait d’ailleurs obéi à son père, c’est parce qu’elle avait fait dissidence que la jeunesse du Héros avait été à ce point déshéritée. Aujourd’hui il la ramenait de force sous ses lois. Les chefs taïtchi’out, — A’outchou-ba’atour, Hoton-ortchang, Qoudou-oudar, — il les massacra avec leurs enfants et les enfants de leurs enfants, « et toute leur race fut dispersée comme de la cendre ». Leur peuple, il le conduisit hiverner avec lui dans le district de Qoubaqaya, près des sources du Kèrulèn.
Cependant le principal peut-être des chefs taïtchi’out, Targhoutaï-Kiriltouq, le vieil ennemi de Gengis-khan, le persécuteur de son enfance, l’homme qui l’avait naguère mis à la cangue, avait pu se cacher dans les bois. Trois de ses serviteurs, — Chirgu’ètu, de la tribu des Ba’rin, et les fils de Chirgu’ètu, Alaq et Nayaqa, — profitèrent de sa faiblesse pour trahir sa confiance et le faire prisonnier. Ils le hissèrent dans un chariot et se mirent en marche pour aller le livrer à Gengis-khan. A ce moment, survinrent les fils et les frères de Targhoutaï-Kiriltouq, accourus pour le délivrer. Avant qu’ils l’eussent rejoint, Chirgu’ètu monta sur le chariot, et, se penchant vers son captif, tira son sabre :
— Voilà les tiens qui viennent te délivrer. Que je te tue ou que je t’aie épargné, de toute manière je serai mis à
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mort pour avoir trahi ta confiance. Autant te couper le cou !
p.142 Déjà il brandissait son sabre. Targhoutaï-Kiriltouq cria de toute sa force à ses fils de s’arrêter :
— Si vous avancez encore, il me tue. Eloignez-vous si vous tenez à ma vie !…
Il préférait être livré à Gengis-khan, se flattant d’apitoyer le Héros par certains souvenirs anciens : jadis, — sans doute du vivant du Yèsugèi le Brave, — c’était lui, Targhoutaï-Kiriltouq, qui avait « instruit le petit Tèmudjin comme un jeune cheval de deux ou trois ans » :
— Tèmudjin ne l’a pas oublié : sûrement il ne me tuera pas !
Chirgu’ètu, délivré de ses poursuivants, avait repris sa route pour conduire son prisonnier à Gengis-khan. Mieux avisé, son fils Nayaqa lui fit observer que c’était mal connaître le caractère du Conquérant. Celui-ci, on le savait, avait horreur des traîtres. Ce qu’il dirait en les voyant arriver, on pouvait en être sûr d’avance :
— Ces gens ont porté la main sur leur seigneur légi-time, Quelle confiance peut-on avoir en eux ? On ne peut les admettre comme compagnons ; il n’y a qu’à les décapiter !
Le propos prêté à Gengis-khan était si conforme à ce qu’on connaissait de son caractère que le vieux Chirgu’ètu délivra instantanément son captif. Après quoi il vint avec ses deux fils se donner à Gengis-khan :
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— Nous avions fait prisonnier Targhoutaï-Kiriltouq pour te le livrer, mais nous n’avons pu nous résoudre à trahir celui qui avait été notre maître légitime. Nous l’avons donc relâché et nous venons seuls te vouer notre fidélité !
Le Héros les approuva :
— Vous avez bien agi. Si vous aviez livré votre maître, je vous aurais fait décapiter.
Apprenant que la détermination était due à l’avis du jeune Nayaqa, il loua particulièrement celui-ci. Nous verrons par la suite Nayaqa devenir son homme de confiance dans les missions privées les plus délicates.
Les traits de noblesse de cette nature abondent dans l’histoire du conquérant mongol.
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EXTERMINATION DU PEUPLE TATAR
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p.143 Gengis-khan, en ramenant dans l’obéissance les clans taïtchi’out, avait vengé ses propres injures. Pour venger celles de sa famille, il lui restait à exterminer les Tatar, meurtriers de ses ancêtres, meurtriers de son père Yèsugèi lui-même.
Les Tatar, nous l’avons vu, frères ennemis des Gen-giskhanides et, comme eux, de purs race mongole, étaient divisés entre plusieurs tribus qui nomadisaient du côté du bas Kèrulèn, des lacs Kölèn et Bouyour jusqu’au Grand Khingan, chaîne qui sépare la Mongolie de la Mandchourie. Gengis-khan, avec l’aide du Ong-khan kèrèit et même du Roi d’Or de Pékin, les avait précédemment battus. Il les avait d’ailleurs retrouvés dans toutes les coalitions formées contre lui et les avait enveloppés dans les défaites qu’il avait infligées à leurs confédérés. Maintenant, — c’était en 1202, — il entendait en finir définitivement avec ces éternels ennemis. Pour cela il n’avait plus besoin d’alliés, étant désormais assez fort par lui-même. C’était d’ailleurs entre eux et lui un duel à mort, sans rémission.
La bataille décisive eut lieu au printemps de 1202 dans le district de Dalan-nèmurgès (« les Soixante-dix manteaux de feutre »), qu’on a recherché vers l’embouchure de la rivière Khalkha dans le lac Bouyour. Gengis-khan avait interdit à ses troupes de faire aucun butin avant la victoire complète : on aurait ensuite tout le temps de se partager les dépouilles de l’ennemi. Si la première attaque était repoussée, il faudrait,
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coûte que coûte, repartir à l’assaut. « Quiconque n’y retournerait pas serait passé par les armes ! » Les Tatar furent p.144 écrasés. Procédant aussitôt à une de ces manoeuvres d’enveloppement qui devaient rendre célèbre la tactique mongole, Gengis-khan cerna les vaincus près des rivières Olqoui et Chilugeljit, qui descendent du mont Soyoulzi, dans la chaîne du Khingan, pour se perdre dans le Gobi. Les quatre tribus tatar, — Tchaghan-Tatar, Altchi-Tatar, Douta’out-Tatar et Alouqaï-Tatar, — furent anéanties, chefs et gens.
Cependant un grave cas d’indiscipline s’était manifesté. Contrairement aux ordres de Gengis-khan, son oncle, le remuant Dâritaï, son cousin germain Qoutchar et le prince Altan se livrèrent au pillage pour leur propre compte sans attendre la fin des opérations et la répartition générale du butin. Evidemment, ils se considéraient, en raison de leur naissance, comme au-dessus de la « défense », du yassaq formulé par Gengis-khan 1. Mais c’était précisément pour cela qu’un exemple était indispensable, car l’indiscipline venue de si haut risquait d’être contagieuse. Du reste, de la part d’Altan, l’insubordination se révélait comme particulièrement dangereuse : n’était-il pas le propre fils du dernier khan mongol, Qoutoula ? Cette insubordination voulue n’annonçait-elle pas quelque insurrection prochaine ? Inflexible, Gengis-khan fit reprendre par ses fidèles Djèbè et Qoubilaï tous les troupeaux qu’avaient déjà prélevés les
1 On se rappelle que Qoutchar était le fils de Nèkun-taïchi, frère lui-même de Yèsugèi et de Dâritaï. Altan était, on l’a vu, le fils du khan Qoutoula, qui était le frère de Bartan-ba’atour, lequel Bartan était lui-même le grand-père de Gengis-khan. Voir, à la fin du volume, l’arbre généalogique.
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trois princes du sang. Il rétablit ainsi la discipline, mais ni Altan, ni Qoutchar, ni même Dâritaï ne devaient pardonner cet affront. Ulcérés, ils n’allaient cesser de fomenter une sournoise opposition contre le khan, jusqu’au jour prochain où ils feraient défection et iraient combattre contre lui dans les rangs kèrèit…
p.145 Restait à régler le sort des nombreux prisonniers tatar. Ici encore Gengis-khan fut inflexible. Il réunit les siens en conseil secret, sous une yourte, pour prendre une décision. Le résultat fut catégorique :
— Les Tatar ont fait périr nos pères et nos aïeux. Nous les immolerons pour venger nos aïeux et nos pères, nous exterminerons tout mâle dont la taille dépasse l’essieu d’un chariot. Le reste, nous le réduirons en esclavage !
Mais en sortant du conseil, le demi-frère de Gengis-khan, Belgutèi, commit l’imprudence de raconter cette décision à un prisonnier tatar, Tchèren-le-Grand (Yèkè-Tchèrèn). Ainsi prévenus, les Tatar se barricadèrent de leur mieux : on se trouvait dans les contreforts des monts Khingan, où les vallées sont tapissées de hautes herbes qui montent jusqu’à la poitrine et cachent aisément le fugitif. Cette prairie dense est, de surcroît, coupée d’ormeaux et de saules, tandis que des bosquets de peupliers et de bouleaux descendent à mi-côte des versants. Il est facile, avec des chariots et des abattis d’arbres, d’élever des retranchements de fortune. Les Mongols durent réduire cette suprême résistance, et ils y perdirent beaucoup de monde. Alors commença l’extermination de la population mâle du pays tatar, extermination méthodique à la manière mongole. 168
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Mais cette boucherie non plus ne fut pas unilatérale, car les Tatar, prévenus de ce qui les attendait, avaient caché des coutelas dans leurs manches : avant de périr, nombre d’entre eux expédièrent leur bourreau « pour leur servir d’oreiller dans la tombe ».
Gengis-khan, furieux de l’indiscrétion de Belgutèi qui avait causé tant de pertes, lui interdit désormais l’accès du conseil. Fait significatif, il porta la même interdiction contre son oncle Dâritaï, dont l’attitude devenait de plus en plus suspecte.
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LE COEUR DES DEUX SOEURS TATARES
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p.146 Dans sa part de butin, Gengis-khan s’adjugea la belle Yèsugèn, fille du chef tatar Yèkè-tchérèn. L’histoire nous assure qu’il eut pour elle beaucoup d’amour. Mais la jeune femme n’était point jalouse ou, du moins, elle avait un sentiment de la famille fort développé, car, le soir même de ses noces, dès qu’elle se fût assuré le coeur de son maître, elle raconta à celui-ci qu’elle avait une soeur aînée, Yèsui, qui était une beauté non moins digne d’un roi.
— Justement, elle était sur le point de se marier. Mais dans l’actuel bouleversement, qui sait où elle se trouve !
— Si elle est aussi belle que tu l’affirmes, lui dit Gengis-khan, je vais la faire rechercher. Mais si on arrive à la trouver, voudras-tu partager avec elle ta place auprès de moi ?
La bonne Yèsugèn en ayant donné l’assurance, on procéda à une battue, et on finit par découvrir Yèsui dans une forêt, où celle-ci se cachait avec son fiancé. Le fiancé prit la fuite et on amena Yèsui au khan qui l’épousa comme il avait épousé sa soeur. Au reste, dès que Yèsugèn avait vu son aînée, elle lui avait cédé le siège qu’elle occupait dans la hiérarchie des épouses royales pour aller s’asseoir elle-même à un échelon inférieur. (Les voyageurs occidentaux nous ont décrit ces échelonnements de reines autour des khans mongols.) Cette bonne entente plut
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beaucoup à Gengis-khan, qui ne dissimula point la satisfaction qu’il en éprouvait.
Les Tatar ayant été exterminés ou réduits en esclavage, Gengis-khan organisa en plein air un grand banquet, Il s’assit lui-même entre ses deux nouvelles épouses, Yèsui et Yèsugèn, et il était en train de boire avec p.147 elles lorsqu’il vit tout à coup tressaillir Yèsui. Il en conçut un soupçon et ordonna à Bo’ortchou et à Mouqali de faire ranger tous les assistants de sexe mâle, tribu par tribu, et de s’assurer de leur identité. A la fin du triage, il resta un inconnu qu’aucune des tribus mongoles ne reconnaissait pour sien. C’était un jeune homme de bonne mine et fort joli garçon. Interrogé, il avoua être le fiancé de Yèsui. Il était revenu et s’était glissé dans la foule pour revoir sa bien-aimée, se croyant d’ailleurs en sécurité au milieu d’une telle affluence. Hélas, Gengis-khan n’entendait pas raillerie en ces matières, d’autant qu’il était lui-même fort amoureux de sa nouvelle épouse :
— Pourquoi, dit-il, ce garçon vient-il vagabonder ici ? Sans doute pour nous espionner ! Il n’y a qu’à lui régler son affaire comme à ses compatriotes : qu’on l’abatte sous mes yeux !
Séance tenante, on le décapita.
Cependant la guerre contre les Tatar avait failli coûter cher à Gengis-khan. Après le désastre de ce peuple, un de leurs guerriers, Qargil-chira, avait réussi à se soustraire par la fuite au massacre général, mais, pressé par la faim, il revint errer autour du camp mongol. Il finit même par se présenter en suppliant
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devant la yourte de la dame Hö’èlun, la mère de Gengis-khan, en demandant l’aumône. La douairière avait bon coeur :
— Puisque tu demandes l’aumône, répondit-elle, prends place ici ;
et elle le fit asseoir dans un coin de la yourte, derrière la porte. Peu après, le plus jeune fils de Gengis-khan, Toloui, qui n’était âgé que de cinq ans environ 1 entra, puis fit demi-tour et repartit en courant vers la porte. A ce moment, Qargil-chira se leva, le saisit sous son aisselle et l’emporta. Déjà le misérable tirait son couteau pour égorger l’enfant… Hö’èlun p.148 poussa un cri. Elle et une de ses amies, la dame Altani, femme du chef mongol Boroqoul, s’élancèrent à la poursuite du ravisseur. Altani le rejoignit, le saisit d’une main par les cordelettes de ses cheveux et de l’autre main lui tordit le poignet, celui qui tenait le couteau, si fort que le couteau tomba. Dans les environs de la yourte, se trouvaient deux officiers de Gengis-khan, Djelmè et Djètèi, pour lors en train d’abattre un bovillon. Aux cris poussés par Altani, ils accoururent, la hache à la main, les poings encore rouges du sang de l’animal, se jetèrent sur Qargil-chira et l’étendirent raide mort.
La destruction du peuple tatar assura à Gengis-khan l’hégémonie en Mongolie orientale, en face des Kèrèit, hégémons de la Mongolie centrale, et des Naïman, hégémons de la Mongolie occidentale. Pour mesurer le bénéfice qu’il allait retirer
1 Il devait mourir à l’âge de 39 ans en 1232. L’extermination des Tatar, d’après l’Histoire secrète, se placerait donc vers 1198, mais les autres sources donnent ici 1202.
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de l’extermination des Tatar, il faut savoir que c’est dans l’ancien pays tatar qu’il allait se réfugier l’année suivante, lorsque, s’étant brouillé avec les Kèrèit, il devrait abandonner à ceux-ci ses terres du haut Kèrulèn. Si en 1203 les Tatar avaient été encore debout, le héros se serait trouvé encerclé entre ces ennemis héréditaires et le Ong-khan, et eût été sûrement écrasé.
La destruction des Tatar renversait donc la balance des forces en Mongolie au bénéfice de Gengis-khan, au détriment du Ong-khan kèrèit. Gengis-khan ne tarda pas à élever ses prétentions à l’égard du Ong-khan, le Ong-khan à sentir croître sa défiance à l’égard de Gengis-khan, et la rupture se produisit.
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 » NOS FILLES SONT DES DAMES,
ET LES LEURS DES SERVANTES !  »
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p.149 La rupture entre le conquérant mongol et le « khan, son père », comme il appelait le Ong-khan des Kèrèit, se présente avec tout le mouvement d’une tragédie classique, un intérêt croissant, des caractères bien dessinés. D’abord Gengis-khan, loyal jusqu’au bout, ou tout au moins jouant le jeu du plus strict loyalisme envers le khan, son père », non sans rester en éveil devant les abandons, voire les perfidies de ce dernier. De fait, le Ong-khan, à diverses reprises, avait payé ses services de la plus noire ingratitude. Lorsque le Ong-khan détrôné par son propre frère, errait misérablement dans les solitudes du Gobi, non seulement Gengis-khan l’avait accueilli et restauré, mais il lui avait abandonné tout le butin fait sur les Merkit de la basse Sélenga. Au contraire, le Ong-khan ayant, dans d’autres circonstances, pillé les Merkit 1, garda tout par devers lui. Surtout il avait, au cours de la campagne en commun contre les Naïman, abandonné Gengis-khan en pleine nuit, à la veille d’une bataille. Il est vrai que Gengis-khan ayant eu ensuite la magnanimité de le sauver de ces mêmes Naïman, le souverain kèrèit paraissait revenu à de meilleurs sentiments. Au fond, ce caractère faible flottait à la merci de son dernier interlocuteur.
1 Il obligea le chef merkit Toqto’a-bèki à s’enfuir jusqu’à la côte du Barghoutchin, rive orientale du lac Baïkal, tua le fils aîné de Toqto’a, Tögus-bèki, captura les deux filles de ce même Toqto’a, Qoutouqtaï et Tcha’aroun, et deux autres de ses fils, Qodou et Tchila’oun, avec une grande foule de peuple.
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Tout à l’heure, son fils, le Senggum p.150 Nilqa, qui haïssait Gengis-khan, et le dangereux Djamouqa, qui conseillait le Senggum, l’avaient amené à la plus perfide des trahisons envers le conquérant mongol. Maintenant, ce même Ong-khan, touché par la magnanimité de Gengis-khan qui venait de le sauver une seconde fois, n’était pas loin de tomber dans l’excès contraire : il se trouvait sur le point de déshériter son propre fils en faveur de Gengis-khan.
— Je me fais vieux, disait-il. Si je monte au ciel, qui régnera sur mon peuple ? Mon frère cadet Djaqagambou est sans capacités. Je n’ai de fils que le Senggum, et c’est une nullité. J’adopterai Tèmudjin comme fils aîné et je pourrai alors vieillir tranquille !
Un commencement d’exécution s’ensuivit. Le Ong-khan tint une réunion avec Gengis-khan dans la Forêt Noire, sur les bords de la Toula, et il y reconnut solennellement à celui-ci la qualité de fils adoptif. Il y avait longtemps, du reste, qu’en souvenir de Yèsugèi qui avait été frère adoptif (anda) du Ong-khan, Gengis-khan qualifiait le Ong-khan de père (etchigè), c’est-à-dire, pratiquement, de suzerain. Mais, cette fois, il semble qu’en plus du lien de vassalité qu’il impliquait de la part de Gengis-khan, le terme ait pris en faveur de celui-ci une valeur nouvelle. Des serments furent échangés.
— A la guerre, nous mènerons l’attaque ensemble. A la chasse, nous conduirons la battue côte à côte. Si un tiers tente de glisser entre nous la méfiance et la division, si un serpent essaie de s’insinuer entre nous pour nous mordre, nous ne donnerons pas prise à sa
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morsure, mais nous ne prêterons foi qu’à ce que nous nous serons dit l’un à l’autre, en toute franchise.
Pour sceller ce pacte, Gengis-khan aurait voulu obtenir pour son fils aîné Djötchi la plus jeune fille du Senggum, Tcha’our-bèki. Il offrait en revanche une princesse de sa maison, Qodjin-bèki, à Tousaqa, fils du p.151 Senggum. Mais le Senggum n’avait évidemment pu voir que d’un assez mauvais oeil les accords précédents. Si son père traitait Gengis-khan en fils adoptif, ce ne pouvait être qu’au détriment de l’héritier légitime. Il y avait même là comme une captation d’héritage. Aussi le Senggum s’empressa-t-il de refuser son assentiment au double projet de mariage :
— Une fille de notre maison, déclara-t-il orgueilleusement, en s’établissant chez eux ne ferait que se tenir à la porte de la yourte (comme une servante), tandis qu’une de leurs filles, en venant chez nous, se tiendrait au fond de la yourte, à la place d’honneur (comme une dame),
image qui assimilait les princesses kèrèit à des khatoun respec-tables, les princesses mongoles à des parvenues, et l’union projetée à une mésalliance.
Ce refus blessa profondément Gengis-khan. De ce jour, le sentiment « filial » qu’il semble avoir longtemps éprouvé envers le Ong-khan, fit place à une rancune mal dissimulée.
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AMES DE NOMADES.
ENTRE LA FOI JURÉE ET LA TRAHISON
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p.152 Le refroidissement qui s’ensuivit fut mis à profit par Djamouqa, l’ancien frère d’élection de Gengis-khan, devenu son plus intime ennemi, l’anti-césar manqué qui, ayant misérablement échoué dans sa candidature au trône, n’en gardait qu’une jalousie accrue contre son heureux rival. Tout de suite Djamouqa discerna le parti qu’il pouvait tirer des événements. Au printemps de 1203, il vint conférer avec le Senggum et aussi avec les princes mongols Altan et Qoutchar, ces deux derniers décidément résolus à trahir Gengis-khan au profit des ennemis.
Le conciliabule eut lieu dans la région de Berkè-èlet (« les sables de la fatigue »), près du mont Tchetchè’er, qu’on situe d’ordinaire au sud de l’embouchure du Kèrulen dans le lac Kulun, région, en effet, de steppe en transition vers le désert, avec maigre végétation de dérissous et de karagans. Si ce rendez-vous avait été choisi, c’était sans doute à la demande des princes Altan et Qoutchar et pour ne donner l’éveil ni à Gengis-khan ni même au Ong-khan, lesquels devaient camper, le premier vers le haut Kèrulèn, le second vers la haute Toula.
Là, toutes les vieilles haines accumulées se donnèrent libre cours. Djamouqa, pour envenimer les choses, accusa Gengis-khan d’être en rapports suivis avec les Naïman, ennemis héréditaires des Kèrèit :
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— Il se dit le fils du Ong-khan et voilà comment il agit !
Djamouqa devait surtout émouvoir le Senggum en lui faisant craindre qu’à la mort du Ong-khan, Gengis-khan ne p.153 voulût s’emparer du trône kèrèit :
— Si vous ne parez pas à temps à ce danger, qu’adviendra-t-il plus tard de vous ? Quant à moi, si vous marchez contre Tèmudjin, je m’engage à l’attaquer de flanc !
Les princes mongols dissidents, Altan et Qoutchar n’étaient pas moins violents :
— Nous tuerons pour toi les fils de la mère Hö’èlun ! Leurs cadavres, nous les abandonnerons dans la steppe !
Fort de ces encouragements, le Senggum dépêcha des émissaires à son père pour l’amener à ses vues. Il reprochait au vieillard d’être sourd et aveugle devant les ambitieux projets de Gengis-khan et proposait contre celui-ci une attaque brusquée. Mais le Ong-khan montrait la plus vive répugnance à trahir ses serments :
— Comment pouvez-vous méditer de tels projets contre mon fils Tèmudjin ? Il nous a toujours secourus. Il m’a même autrefois sauvé. Pourquoi toutes ces calomnies contre lui ? Si nous violons nos serments à son égard, le Tèngri ne peut nous protéger. Du reste, Djamouqa est inconstant et hâbleur ; son langage est adroit, mais sa parole ne vaut rien.
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Le Senggum ne se laissa pas décourager. Il se rendit en personne auprès de son père et employa le grand argument :
— De ton vivant, vois comme Tèmudjin a peu de considération pour nous. Comment, par la suite, me laissera-t-il recueillir ton héritage, ce royaume kèrèit que ton père Qourdjaqouz avait eu autrefois tant de peine à réunir ?
Cette fois encore le Ong-khan refusa de consentir à la rupture. Surtout il avouait sa répugnance à se lancer dans les hasards redoutables d’une telle guerre :
— Ma barbe est déjà blanche et je voudrais finir mes jours en paix… Mais vous ne m’obéissez pas…
Le Senggum irrité sortit « en refermant brusquement la porte ». Devant cette colère, la résistance du vieux monarque céda. Il rappela son fils et, de guerre lasse, finit par lui accorder le p.154 consentement demandé, non sans rejeter sur l’imprudent la responsabilité du parjure et de ses conséquences :
— Si vous croyez pouvoir réussir, faites ce que vous avez résolu, mais faites-le vous-mêmes, et surtout prenez garde qu’il ne m’en arrive aucun désagrément ! Au reste, je doute que le Tèngri vous favorise…
Le Senggum n’en demandait pas davantage. Déjà ses alliés, et en particulier Djamouqa, étaient allés incendier les pâturages de Gengis-khan. Ce feu de brousse n’annonçait pourtant pas encore l’ouverture des hostilités. Le Senggum entendait, en effet, s’emparer par surprise de la personne de son ennemi. En ce même printemps de 1203, il pensa réussir en feignant de 179
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consentir aux mariages de famille naguère sollicités par Gengis-khan et en attirant celui-ci dans un festin d’accordailles qui n’était qu’un guet-apens. Gengis-khan, sans méfiance, partit avec dix des siens pour se rendre à l’invitation. En cours de route, il s’arrêta pour passer la nuit dans la yourte du vieillard Munglik qui avait été, on s’en souvient, l’homme de confiance de son père. Le sage Munglik lui montra son imprudence :
— Quand tu leur demandais pour ton fils leur fille Tcha’our-bèki, ces gens-là ont commencé par dédaigner ton alliance. Voilà qu’ils parlent maintenant de banquet de fiançailles ? Après tant d’insolences, ils t’accordent la jeune fille ? Voilà qui me paraît suspect ! Fils, décline l’invitation ! Tu n’as qu’à prétexter que c’est le printemps, que tes chevaux sont trop maigres, qu’ils ont besoin de rester au pâturage et que tu viendras quand ils auront eu le temps de s’engraisser.
Gengis-khan trouva le conseil judicieux. Il fit demi-tour en se contentant d’envoyer à sa place, pour l’excuser auprès du Ong-khan, deux de ses fidèles, Bouqataï et Kirètèi. En voyant arriver ceux-ci à la place du héros, le Senggum comprit que ses projets étaient percés à jour…
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LES DEUX PATRES SAUVENT GENGIS-KHAN
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p.155 Le guet-apens ayant échoué, le Senggum, qui avait enfin obtenu carte blanche du Ong-khan son père, décida de recourir à l’attaque brusquée. Gengis-khan, assailli à l’improviste, serait, avant d’avoir pu se mettre en état de défense, encerclé, surpris et massacré.
TENTE BOURIATE
Le conseil de guerre, réunissant les principaux chefs kèrèit et où avait été prise cette décision, avait résolu de la tenir rigoureusement secrète. C’était le soir. Le lendemain matin, on devait mettre l’armée en mouvement. En rentrant dans sa yourte, un des chefs kèrèit, Yèkè-tchérèn, confia l’affaire à sa femme et à leur fils :
— Demain matin, à l’aube, nous partons surprendre Tèmudjin. Si quelque espion allait prévenir celui-ci, quelle récompense !
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— Tais-toi, répondit la femme. Si quelqu’un t’entendait ! On pourrait croire que tu parles sérieusement !
Or, précisément, au même instant, un serviteur, chargé de surveiller les troupeaux de chevaux au pâturage et qui s’appelait Badaï, approchait de la yourte pour apporter du lait de jument. Il entendit les propos de son maître et se hâta de les rapporter à son camarade, Kichliq, gardien de chevaux comme lui, Kichliq alla écouter à son tour. Ce qu’il entendit le glaça d’effroi. Yèkè-tchérèn causait avec son fils Narin-kèyèn. Tout en aiguisant ses flèches, ce dernier disait que si quelqu’un avait entendu leurs propos, il faudrait lui couper la langue. Peu après, ce même Narin-kèyèn ordonna à Kichliq d’aller chercher au pâturage deux de ses meilleurs coursiers, « le cheval p.156 blanc Merkitèi et le brun au museau blanc », ajoutant qu’on devait se mettre en selle avant l’aurore.
Kichliq revint auprès de Badaï :
— J’ai vérifié ta nouvelle. C’est exact. Courons prévenir Gengis-khan !
Dès que les ténèbres furent descendues, ils tuèrent et firent rôtir un agneau, sautèrent en selle et s’élancèrent dans la nuit.
Avant l’aube, ils arrivèrent chez Gengis-khan, demandèrent à être admis d’urgence sous sa yourte et firent leur rapport :
— Alerte, ô khan ! On veut encercler ton campement et te faire prisonnier !
Séance tenante, en pleine nuit, Gengis-khan donna ses ordres aux hommes de confiance de son entourage. Il réveilla ses gens, mit tout le monde sur pied et, abandonnant tout ce qui aurait pu 182
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l’encombrer, une partie de ses ustensiles, son pauvre mobilier de nomade, il s’enfuit précipitamment en direction de l’est, vers l’ancien pays tatar, conquis par lui l’année précédente, c’est-à-dire vers le bassin de la rivière Khalkha et les contreforts du Grand Khingan.
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LA MÊLÉE PRÈS DES SAULES ROUGES
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p.157 Arrivé au mont Mao-oundour, Gengis-khan détacha une arrière-garde sous le commandement du fidèle Djelmè, de la tribu des Ouriangqat, en qui il avait toute confiance. Quant à lui, il continua sa retraite vers l’est. Le jour suivant, dans l’après-midi, on fit halte près des sables de Qalaqaldjit-èlèt, où on prit quelque nourriture. On était maintenant dans la région de la rivière Khalkha, zone de transition, coupée à l’ouest de marais salins et de « plaques de désert », où les sables du Gobi s’infiltrent jusque dans les prairies. Car vers l’est la prairie recommence, de plus en plus drue à mesure qu’on se rapproche du Khingan, tandis qu’un peu plus avant, des bouquets de saules et d’ormeaux, puis de peupliers et de bouleaux annoncent la grande forêt qui couvre les pentes du Khingan et sa ligne de faîte dressée à l’horizon. Seul, ce « saupoudrage de sable », poussé par le vent à travers les prairies,et jusque sur les pentes, rappelle vers le sud-est le voisinage persistant du désert.
L’armée n’avait pas achevé son repas qu’on vit accourir deux pâtres, Tchigidaï et Yadir, lesquels gardaient les chevaux du chef mongol Altchidaï. Ils venaient donner l’alerte : pendant qu’ils faisaient paître leurs chevaux dans l’herbe nouvelle, ils avaient aperçu dans le lointain un nuage de poussière qui se rapprochait, en avant des monts Mao-oundour, le long du site des Saules Rouges (Houla’an-bourouqat) :
— Pas de doute, c’est l’ennemi !
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Ainsi en jugea Gengis-khan. Il fit amener les chevaux et donna l’ordre de monter en selle. Au premier rang p.158 de ses fidèles se distinguaient les deux tribus des Ourou’out et des
SOLDATS MONGOLS (ORDOS)
Collection Musée de l’Homme (Cliché Mission)
Mangghout, comptées parmi les plus fières des tribus mongoles et dont les chefs descendaient des mêmes aïeux mythiques que lui 1. Chez l’ennemi, — car l’armée kèrèit s’était maintenant rap-prochée à portée de vue, — on prenait aussi les dispositions de combat. Le Ong-khan interrogeait Djamouqa :
— Qui sont tous ces guerriers qui entourent Tèmudjin ?
— Ce sont les Ourou’out et les Mangghout qui se préparent à la lutte. Dans le tournoiement du combat leur ligne ne se rompt jamais ; dans les évolutions et les voltes, leurs rangs restent intacts. Dès l’âge le plus tendre ils sont rompus au maniement du sabre et de la lance, Comme drapeaux, ils ont des queues de yaks pie. Gardons-nous d’eux !
1 De Natchin-ba’atour.
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Le Ong-khan décida de leur opposer une troupe d’élite, la tribu des Djirgin, commandée par Qadagi ;
« et derrière les Djirgin viendront les Tumèn-Tubègèn sous les ordres d’Atchiqchiroun, et derrière les Tumèn-Tubègèn les Olon-Doungqaït, puis le prince Qori-chilèmun à la tête des mille gardes royaux, puis moi-même, le Ong-khan, avec le gros de l’armée !
Ici, un épisode curieux, Le Ong-khan offrit à Djamouqa le commandement de l’armée et Djamouqa refusa. Preuve de modestie de la part de Djamouqa, conscient de n’avoir jamais réussi par le passé à battre Gengis-khan ? ou l’offre du Ong-khan amena-t-elle son allié à concevoir des doutes sur la valeur de l’armée kèrèit ? Il semble que Djamouqa aurait dû accepter avec joie la proposition qui lui était faite. C’était lui l’instigateur de cette guerre, lui dont les intrigues avaient depuis longtemps poussé à la brouille entre les anciens alliés. Mais telle était l’instabilité de ce caractère étrange qu’il songeait déjà à un renversement p.159 des alliances. Les officiers de renseignements de nos postes avancés en terre africaine connaissent ces revire-ments brusques chez les nomades… Djamouqa se disait peut-être que le Ong-khan n’était pour lui qu’un allié d’occasion, tandis qu’en vertu du vieux droit coutumier mongol Gengis-khan, en dépit de la brouille actuelle, restait le « frère par alliance », l’anda avec lequel rien ne peut effacer l’ancien pacte. Mû par cette curieuse fidélité à leurs souvenirs d’enfance, il fit donc prévenir Gengis-khan des dispositions de l’armée ennemie et de l’attaque qui se préparait :
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— O mon anda, n’aie pas peur, mais sois sur tes gardes !
De son côté, Gengis-khan avait pris ses dispositions de combat, non sans constater la supériorité numérique de l’adversaire (la défection de son oncle Dâritaï et des princes mongols Altan et Qoutchar n’avait pu manquer de l’affaiblir sérieusement). Il fit d’abord appel au vieux Djurtchèdèi, chef des Ourou’out.
— Oncle Djurtchèdèi, qu’en penses-tu ? Je songe à te confier l’avant-garde.
Djurtchèdèi, caressant de sa cravache la crinière de son cheval, se préparait à répondre, lorsque Qouyildar-setchèn, chef de la tribu des Mangghout, lui coupa la parole :
— C’est à moi d’engager l’attaque !
Et il se faisait fort d’aller planter son touq, son drapeau à queue de yack, sur les hauteurs situées derrière l’ennemi. Pour bien marquer sa détermination de vaincre ou de mourir, il demandait qu’après son trépas on prît soin de ses orphelins. Djurtchèdèi répliqua :
— Sous les yeux de Gengis-khan nous mènerons l’attaque ensemble.
A leur commandement les Ourou’out et les Mangghout se mirent en ordre de bataille. A peine leurs escadrons s’étaient-ils formés que l’ennemi, les Djirgin en tête, attaqua.
Ce fut une des plus terribles batailles de ce temps. Face à la charge des Djirgin qui arrivait, les Ourou’out et les Mangghout contre-attaquèrent. Ils obligèrent les p.160 Djirgin à plier, ils les poursuivirent l’épée dans les reins. Mais pendant cette poursuite, 187
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ils furent eux-mêmes chargés par les Tumèn-Tubègèn conduits par Atchiqchiroun. Atchiqchiroun, s’attaquant à Qouyildar, lui porta un coup si terrible qu’il le renversa de cheval. Les Mangghout, revenant sur leurs pas, accoururent autour de Qouyildar pour le défendre. De son côté, Djurtchèdèi, à la tête de ses Ourou’out, conduisit une nouvelle charge qui repoussa les Tumèn-Tubègèn. Comme il allait renversant tout devant lui, une autre division de l’armée kèrèit, les Olon-Doungqaït, se jeta sur lui, mais il la repoussa à son tour. Alors on vit s’ébranler les mille gardes du corps du roi kèrèit, commandés par Qori-chilèmun. Eux aussi, Djurtchèdèi les repoussa.
L’armée kèrèit, malgré sa supériorité numérique, malgré le bénéfice de l’offensive, allait-elle échouer ? Le prince héritier kèrèit, le Senggum, bouillait d’impatience, C’était lui qui avait voulu cette guerre, c’était lui qui en avait arraché la décision aux hésitations de son père, le Ong-khan. Et aujourd’hui toutes les charges de ses gens se heurtaient à ces hommes de fer. Sans prévenir son père, il se mit à la tête de ses derniers escadrons et se jeta dans la bataille, mais une flèche lui transperça la joue, — une flèche lancée, dit-on, par Djurtchèdèi en personne, — et il tomba de cheval. L’armée kèrèit tout entière fit front pour l’entourer et le protéger.
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LES LARMES DE GENGIS-KHAN
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p.161 Le soleil se couchait derrière les collines. Les Mongols firent demi-tour. Ils pouvaient se dire vainqueurs, mais la journée avait été terriblement disputée et leurs pertes n’étaient guère moindres que celles des Kèrèit.
Parmi les chefs mongols, l’héroïque Qouyildar était sérieusement blessé. La nuit tombante et l’épuisement des deux armées interrompirent donc le combat. Du reste, Gengis-khan ne se faisait pas d’illusion. Avec cet esprit de froide décision qui le caractérisait, il abandonna à l’ennemi le champ de bataille et profita des ténèbres pour s’éloigner. A quelque distance, il fit halte.
Nuit terrible. Les Mongols la passèrent groupés, sommeillant près de leurs chevaux, la bride à la main, prêts à sauter en selle au premier signal. Nuit d’angoisse, car Gengis-khan ne connaissait pas exactement l’étendue de ses pertes, même parmi ses proches, Dès que pointa l’aube, il compta les siens. Trois noms manquaient à l’appel : Boroqoul et Bo’ortchou, ses compagnons les plus chers, et 0gddèi, son fils préféré. Leur perte l’affligeait cruellement. Il se frappa la poitrine, leva les yeux au ciel.
— Ensemble ils vécurent. Ensemble ils sont morts.
Ou, si l’on préfère :
— Avec Ögödèi mes deux fidèles sont restés là-bas. Morts ou vivants, ils n’auront pu se séparer…
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Comme il venait de prononcer ces paroles, on vit dans le petit matin s’approcher un homme. C’était Bo’ortchou. A sa vue Gengis-khan, se frappant la poitrine, remercia l’Eternel Tèngri. Bo’ortchou expliqua son aventure :
— Pendant l’attaque, mon cheval, atteint d’une flèche, p.162 s’est abattu. Je me suis enfui à pied. A ce moment, les Kèrèit ont fait demi-tour pour défendre leur Senggum blessé. J’ai aperçu un cheval de bât dont la charge avait roulé. Je l’ai débarrassé de sa charge, j’ai sauté sur son dos, je me suis élancé sur vos traces et me voilà !
Quelques instants après, on vit s’approcher un second cavalier. Derrière lui, on voyait pendre les jambes d’un autre homme. Quand ils furent plus près, on reconnut, montés sur le même cheval, Ögödèi et Boroqoul. Boroqoul soutenait par derrière Ögödèi blessé au cou par une flèche. La bouche de Boroqoul était encore rouge de sang, car il avait, selon la cou-tume médicale mongole, soigneusement sucé la plaie du jeune homme. A cette vue, le coeur de Gengis-khan se serra et l’on vit l’homme de fer verser des larmes…
On sut alors ce qui s’était passé. La blessure reçue par Ögödèi intéressait une des veines du cou. Sous l’empire de la douleur, le jeune prince était tombé de cheval, Boroqoul avait aussitôt mis pied à terre pour le défendre et le soigner. Il avait passé la nuit à ses côtés, tout occupé à sucer le sang caillé de la blessure. Au matin Ögödèi était encore incapable de se tenir en selle. Boroqoul l’avait alors hissé sur son propre cheval, puis était monté en croupe derrière lui, en l’enlaçant étroitement pour le
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soutenir, et c’est en cet équipage qu’ils étaient revenus… Gengis-khan fit allumer un grand feu et cautérisa la plaie de son fils. Une coupe de qoumiz acheva de remettre le jeune homme.
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 » NOUS RAMASSERONS LES MONGOLS
COMME DU CROTTIN !  »
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p.163 En somme, la bataille n’avait pas amené de résultat. Les Kèrèit étaient certainement très éprouvés. Au dire de Boroqoul, du nuage de poussière qu’il avait vu s’élever au loin, on pouvait conclure qu’ils étaient en marche le long du mont Mao-oundour, dans la direction des Saules Rouges (Houla’an-bourouqat). Gengis-khan se préparait à toute éventualité :
— S’ils viennent, nous ferons front. Si nous sommes mis en déroute, nous nous reformerons et nous repartirons à l’attaque !
En réalité, rien moins que rassuré, il remonta les vallées des rivières Olqoui et Chilugeldjit, et alla camper dans le district de Dalan-nèmurgès, que nous situons au versant occidental des monts Öbölö-khabala et Soyoulzi, c’est-à-dire au versant occidental du Grand Khingan. Il se trouvait ainsi acculé à l’extrémité la plus orientale de la Mongolie, presque chassé du pays mongol, presque réduit à s’expatrier dans cette Mandchourie qui appartenait au Roi d’Or de Pékin, presque réduit à fuir à l’étranger. Il est vrai qu’à mesure qu’il se rapprochait ainsi du Grand Khingan, il retrouvait, au sortir des tristes steppes du bas Kèrulèn et du Buir-nor, les riches pâturages, puis les forêts de plus en plus denses qui s’échelonnent au pied de la chaîne. Il pouvait y refaire sa cavalerie épuisée par les marches forcées de la retraite.
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De leur côté, les Kèrèit avaient vu échouer leur attaque brusquée. L’effet de surprise ayant fait long feu, ils devaient envisager de nouveaux plans. Sur ces p.164 entrefaites, Gengis-khan vit venir à lui Qada’an-daldourqan, de la tribu des Targhout. Il s’était séparé de sa femme et de ses enfants pour venir rejoindre le héros mongol. Il apportait de curieux renseignements sur l’état d’esprit qui régnait dans le camp kèrèit : le Ong-khan y reprochait au Senggum son fils de l’avoir entraîné dans une guerre impie contre l’ancien allié, et considérait déjà comme une punition la blessure que le Senggum avait reçue à la joue. Son lieutenant, Atchiqchiroun, le réconfortait de son mieux :
— O khan, naguère, quand tu n’avais pas de fils et que tu souhaitais d’en obtenir un, nous faisions des incanta-tions et des enchantements pour que tes voeux fussent comblés. Maintenant que tu as un fils, nous sommes résolus à le défendre.
Par ailleurs, Atchiqchiroun faisait remarquer au Ong-khan qu’une bonne partie des tribus mongoles, — la majeure partie, affirmait-il, — combattait sous les ordres d’Altan, de Qoutchar et de Djamouqa, aux côtés des Kèrèit.
— Quant à ceux des Mongols qui sont restés avec Tèmudjin, leur détresse est telle qu’ils n’ont plus qu’un coursier par cavalier, sans cheval de main ou de remonte, et qu’au lieu de tentes il ne leur reste pour abri que le couvert des arbres en forêt, 193
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ce dernier détail particulièrement intéressant, parce qu’il nous prouve bien que Gengis-khan, chassé de la steppe mongole, était réduit à chercher refuge à l’orée des grands bois du Khingan.
— S’ils n’osent plus marcher sur nous, terminait le fougueux Atchiqchiroun, c’est nous qui marcherons sur eux, et nous les ramasserons comme du crottin !
Peu rassuré par ces informations, Gengis-khan quitta le district de Dalân-nèmurgès, en descendant la vallée de la Khalkha qui coule des monts Öbölö-khabala et Aroutolakou en direction du Bouyour. Il fit à ce moment l’appel de ses troupes. Il ne lui restait que deux mille six cents hommes. Il suivit avec treize p.165 cents la rive gauche de la Khalkha et fit prendre aux treize cents autres, dont les Ourou’out et les Mangghout, la rive droite, Pendant cette marche, on fit des battues pour se ravitailler. Le chef des Mangghout, le fougueux Qouyildar, dont la blessure n’était pas encore guérie, voulut, malgré les conseils de prudence de Gengis-khan, prendre part à la chasse. Sa plaie se rouvrit et il mourut. Gengis-khan enterra son fidèle serviteur sur les pentes du mont Orno’ou.
Dans cette région, près de l’embouchure de la Khalkha dans le Bouyour, habitait la tribu mongole des Onggirat ou Qonggirat, sous ses chefs Tergè et Amel. C’était, on s’en souvient, la tribu où était née la dame Börtè, l’épouse du conquérant. Ce dernier envoya Djurtchèdèi rappeler les vieux liens de parenté :
— Si les Onggirat se souviennent encore de notre alliance, qu’ils se soumettent. S’ils se montrent hostiles, nous les attaquons !
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Soit que le nom de la belle Börtè ait agi sur eux, soit qu’ils se jugeassent trop faibles pour tenir tête à Gengis-khan, ils se soumirent sans résistance et lui permirent de se refaire parmi eux.
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LA PLAINTE DE GENGIS-KHAN
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p.166 De là, Gengis-khan alla dresser ses tentes sur les bords de la petite rivière Tunggè, sans doute entre le Bouyour et le lac Kölèn (petit Dalaï-nor). Sa cavalerie acheva de se refaire dans ces prairies à bosquets de saules, alimentées par des sources souterraines.
— Je campe à l’est de la Tunggè. L’herbe y est grasse et nos chevaux y ont refait leurs muscles.
Ce fut de là qu’il envoya au Ong-khan et aussi au Senggum, à Djamouqa, à Altan et à Qoutchar deux de ses serviteurs, Arqaï-gasar et Sukègèi-djè’un, chargés de leur porter un message, c’est-à-dire, l’écriture étant inconnue à cette société, de leur réciter, sous une forme poétique, la liste de ses griefs.
La « plainte de Gengis-khan », comme on l’a appelée, se révèle, sous son apparence de droiture, d’émotion, de vieille affection contenue, comme un manifeste politique fort habile.
— O khan, mon père, dit le héros au roi kèrèit, pourquoi t’es-tu fâché contre moi et pourquoi m’as-tu fait peur ? Le siège sur lequel je m’asseyais, on l’a abattu ; la cendre de mon foyer, on l’a dispersée… Est-ce un étranger qui t’a excité contre moi ? Rappelle-toi ce que nous avions convenu naguère aux Collines Rouges (Houla’ano’out bolda’out), près du mont Djorqalqoun : que même si un serpent cherchait à envenimer nos rapports, nous ne prêterions pas prise à sa morsure,
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nous ne croirions rien de ses insinuations sans une franche et loyale explication entre toi et moi. Si le chariot perd un de ses deux brancards, le boeuf ne peut plus le tirer. S’il perd une de ses deux roues, p.167 il ne peut aller plus loin. N’étais-je pas un des deux brancards, une des deux roues de ton chariot ?
Puis, Gengis-khan, énumérait tous les services que son père Yèsugèi et lui-même avaient rendus au souverain kèrèit et que nous avons rapportés au cours de cette histoire. A ce propos, il ne se faisait pas faute de rappeler les cruautés du Ong-khan qui avait naguère mis à mort ses propres frères Taï-Tèmur et Bouqa-Tèmur., sur quoi son oncle Gur-khan l’avait chassé du trône, et il avait fallu l’intervention de Yèsugèi pour le rétablir. Plus tard, le Ong-khan avait été encore une fois chassé par un autre de ses frères, Erkè-qara, qu’il avait autrefois tenté de faire périr, lui aussi, et, cette fois, c’était Gengis-khan lui-même qui l’avait restauré. Gengis-khan rappelait encore sur le même ton d’amitié attristée la manière dont le Ong-khan l’avait abandonné pendant la guerre contre les Naïman, en pleine nuit, en présence de l’ennemi, à la veille d’une bataille, ce qui n’avait pas empêché le héros mongol de sauver magnanimement ce même Ong-khan, victime de sa propre perfidie. Enfin, Gengis-khan se faisait un mérite d’avoir, soi-disant pour le compte du souverain kèrèit, soumis au temps de leurs guerres en commun les autres tribus mongoles :
— O khan, mon père, j’ai volé comme un jeune faucon sur le mont Tchiqourqou, j’ai franchi le Buir-nor, j’ai pris pour toi les grues aux pieds bleu et au plumage cendré
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que sont les Dörben et les Tatar ; j’ai passé au delà du lac Kulun, j’ai pris pour toi les grues bleu clair aux pieds bleu foncé que sont les Qatagin, les Saldji’out, les Onggirat, et je te les ai donnés.
Entendez par là qu’au temps où Gengis-khan était le vassal du roi kèrèit, tout accroissement de sa puissance était considéré comme un accroissement de celle du Ong-khan, son suzerain.
Par la même voie, Gengis-khan reprochait à son ancien anda Djamouqa de l’avoir, par sa jalousie p.168 tenace, par ses intrigues et ses calomnies, brouillé avec le Ong-khan.
— Comme tu n’avais pas réussi à me battre directement, tu as travaillé à le séparer de moi.
Et ce joli souvenir :
— Naguère, c’était notre coutume en nous levant, d’aller boire du lait de jument dans la coupe bleue du khan notre père (le Ong-khan). Parce que j’étais toujours le premier levé et que je buvais le premier, tu t’es mis à me jalouser et à me desservir. Et aujourd’hui, tu bois seul à la coupe bleue de notre père,
— phrase imagée et adroite, qui fait évidemment allusion au fait que Djamouqa cherchait à remplacer Gengis-khan comme fils adoptif du souverain kèrèit.
A Altan et à Qoutchar, les princes mongols qui l’avaient abandonné pour passer aux Kèrèit, Gengis-khan rappelait qu’il ne s’était naguère laissé proclamer khan que parce qu’eux-mêmes (qui avaient sans doute plus de droits au trône) avaient refusé cet honneur et l’avaient fait élire à leur place :
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— Qoutchar, on a voulu naguère te proclamer khan, comme étant le fils de Nèkun-taïchi, et c’est toi qui as refusé. Altan, on a voulu aussi que tu règnes sur nous, comme avait régné ton père, le khan Qoutoula, et toi aussi tu t’es dérobé. Moi-même, qui suis de non moins bonne race comme petit-fils de Bartan-ba’atour, je vous ai prié en vain d’accepter la royauté, et c’est sur votre désistement que j’y ai été élevé.
Gengis-khan rappelait alors aux deux princes qui l’avaient abandonné, après avoir été ses grands électeurs, les devoirs d’un sujet envers le khan élu.
— Si c’était l’un de vous deux qui fût devenu khan, les filles aux belles joues, les chevaux aux belles jambes que j’aurais capturés à la guerre, je vous les aurais fidèlement offerts. Les bêtes sauvages de la steppe et les bêtes sauvages des montagnes que j’aurais tuées dans les battues, je vous en aurais offert les meilleurs morceaux !
Enfin, il cherchait à réveiller chez ses deux p.169 cousins le sentiment de la solidarité mongole pour la défense du territoire ancestral, aux sources de la Toula, de l’Onon et du Kèrulèn.
— Ne laissez pas des tiers s’installer aux sources des Trois Rivières…
Au fils du Ong-khan, au Senggum, héritier présomptif du trône kèrèit, Gengis-khan faisait dire :
— Moi aussi, je suis le fils de ton père. Seulement, je suis un fils qui lui est né tout habillé, tandis que tu lui 199
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es né tout nu, mais le roi notre père avait pour nous deux la même tendresse. Craignant que je ne me glisse entre lui et toi, tu t’es mis à me haïr…
Continuant sur le même ton, Gengis-khan invitait le Senggum à cesser de troubler par leur querelle les vieux jours du khan « leur père ». Il insinuait d’ailleurs que le Senggum songeait à se faire roi du vivant même du Ong-khan, autrement dit à détrôner ce dernier.
Ces divers messages se révèlent comme une manoeuvre diplomatique d’une habileté consommée, Le héros mongol parle à chacun des coalisés le langage qui convient avec les arguments appropriés. Avec le Ong-khan, il se place sur le terrain du loyalisme, en vassal fidèle, en fils adoptif qui n’a pas mérité l’injuste disgrâce dont il est victime et qui en souffre surtout dans son amour « filial ». En même temps, il cherche à semer la défiance entre le vieillard et l’héritier légitime de celui-ci, le Senggum, soupçonné de nourrir des projets parricides. Quant aux princes mongols passés au service du Ong-khan, il leur faisait honte de leur trahison envers les aïeux et leur peuple, il les exhortait discrètement à rejoindre l’Etendard pour chasser les Kèrèit de la prairie natale. Il y avait là, sous les dehors de la loyauté la plus irréprochable et de la plus touchante bonne foi, assez d’insinuations pour rompre à la longue le faisceau de la coalition ennemie.
De fait, le but faillit être atteint sur-le-champ. En entendant le message, encore si plein de filiale p.170 tendresse, de son « fils » Gengis-khan, le Ong-khan kèrèit fut saisi de remords : « En 200
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vérité, la maxime dit vrai, qu’on ne doit jamais se séparer de son fils ». « Son coeur se serrait » ; il s’écria
— Si je nourris encore le moindre mauvais sentiment contre mon fils Tèmudjin, je veux que tout mon sang se répande comme coule ce sang que voici !
Et, joignant le geste à la parole, il saisit son couteau à appointer les flèches, s’entailla le petit doigt et remplit de son sang un cornet en écorce de bouleau qu’il remit aux envoyés de Gengis-khan.
Mais le Senggum, évidemment furieux des insinuations de Gengis-khan, fit rejeter l’accord :
— Il te donne le titre de khan et de père ? Mais il ne se gêne pas pour te traiter aussi de bourreau de tes propres frères !
Et, au comble de l’exaspération, le Senggum réclamait une guerre sans merci :
— Que Bilgè-bèki et Tödöyen dressent le touq (l’étendard de guerre). Qu’on fasse paître les chevaux et qu’ils soient prêts pour la bataille. Plus d’hésitations !
Le Senggum aurait même ajouté, comme dans le drame antique, ces imprudentes paroles qui le vouaient à la fatalité :
— Que le sort des armes tranche ! Le vainqueur sera khan suprême et s’emparera de l’oulous du vaincu !
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L’EAU AMÈRE DE LA BALDJOUNA
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p.171 Des deux messagers envoyés par Gengis-khan à la coalition adverse, l’un Sukègèi-Djè’Un, dont la femme et les enfants se trouvaient chez l’ennemi, n’eut pas le courage de retourner auprès de son maître. L’autre, Arqaïqasar, repartit et rapporta au héros mongol la réponse ou plutôt les diverses réponses faites à ses offres de paix.
A la réception de ces nouvelles, Gengis-khan recula vers le nord. Il alla s’établir sur les bords d’un petit étang connu sous le nom de Baldjouna (l’étang « bourbeux »), et qu’il faut rechercher soit entre l’Onon et l’Ingoda, vers le bassin de la rivière Aga, soit un peu plus à l’est, entre la rive septentrionale de l’Argoun et le lac Tarei. Il s’agit, au nord-ouest, d’une steppe boisée sur un sol d’argile et de sable, avec abondance de clématites et d’hémérocales, coupée de bouleaux et de saules ; à l’est, du côté des lacs sans écoulement de Tarei, domine la steppe à absinthes et à solontchaks. L’étang de la Baldjouna était, en cette saison, presque à sec. Gengis-khan, — si nous en croyons la tradition persane ultérieure, — fut un moment réduit à boire l’eau exprimée de la vase.
« Touché de la fidélité de ceux qui ne l’avaient point quitté dans sa détresse, il leur promit, les mains jointes et les yeux levés vers le ciel, que désormais il partagerait avec eux le doux et l’amer, disant que, s’il manquait à sa parole, il voulait devenir comme l’eau
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bourbeuse de la Baldjouna. En même temps, il but de cette eau et présenta la coupe à ses officiers qui jurèrent à leur tour de ne jamais l’abandonner. Ces compagnons de Gengis-khan p.172 furent distingués par la suite sous le nom de Baldjouniens et récompensés avec munificence de leur fidèle attachement.
Gengis-khan, il ne faut pas se le dissimuler, se trouvait acculé là à l’extrémité nord-orientale du domaine mongol, à l’orée de la taïga habitée par la race tongouse. Cependant, ses affaires se rétablissaient peu à peu, tandis que celles de ses adversaires commençaient à péricliter. En effet, la coalition formée autour du Ong-khan tendait à se dissocier. Les nomades pouvaient, pour la satisfaction d’une vendetta, s’unir temporairement en vue du butin, sous l’autorité de quelque chef de guerre désigné à cet effet. Mais à moins d’avoir affaire à quelque personnalité hors pair, à quelque meneur d’hommes de la trempe de Gengis-khan, il leur tardait de reprendre leur liberté dès que le but était atteint, à plus forte raison quand la résistance de l’adversaire, en faisant indéfiniment reculer l’heure du pillage, rendait le butin problématique. Chacun n’avait alors qu’un désir : abandonner le chef malchanceux qui n’avait pas su conduire ses confédérés à la victoire. Nous avons vu se dissocier ainsi les ligues saisonnières naguère formées contre Gengis-khan et contre le Ong-khan par les amis de Djamouqa. Maintenant, c’étaient Djamouqa et les autres dissidents mongols qui en avaient assez de l’autorité du Ong-khan. Parmi ces mécontents, on remarquait Dâritaï, l’oncle de Gengis-khan, qui commençait à regretter d’avoir trahi ce dernier ; on remarquait aussi les « prétendants » légitimistes,
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Altan et Qoutchar, ainsi que l’éternel intrigant, Djamouqa lui-même. Aussi bien toute hégémonie leur pesait-elle :
— Saisissons-nous du Ong-khan par un coup de main nocturne, se disaient-ils, et soyons rois nous-mêmes, sans plus reconnaître ni l’autorité des Kèrèit, ni celle de Tèmudjin.
Mais le Ong-khan, averti du complot, les devança, et ils n’eurent que le p.173 temps de s’enfuir. Djamouqa, Altan et Qoutchar se réfugièrent auprès des Naïman, en Mongolie occidentale. Au contraire, Dâritaï prit le parti d’aller s’en re-mettre à la générosité de Gengis-khan. Celui-ci lui pardonna sans arrière-pensée car, à notre connaissance, aucun malentendu ne troubla depuis les rapports de l’oncle et du neveu. Vers la même époque, Gengis-khan vit se rallier spontanément à lui Tcho’os-tchaghan, chef de la tribu mongole des Qorolas.
Peu après on vit arriver sur la Baldjouna un trafiquant musulman nommé Hassan qui, après un séjour en pays öngut (sur le limes de la province chinoise du Chan-si), avait poussé jusqu’au fleuve Argoun. Il conduisait un chameau blanc qui devait lui servir de monture et un troupeau de mille moutons. Il avait descendu la vallée du haut Argoun en vue d’acquérir des fourrures de zibeline et des peaux d’écureuil, toutes pelleteries qui abondent au seuil de la taïga de Transbaïkalie. Ayant fait un détour pour faire abreuver ses bêtes à l’étang de la Baldjouna, il y rencontra Gengis-khan avec lequel il paraît avoir noué des liens d’amitié. De fait, par la suite, trois musulmans, dont lui,
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Hassan, Dja’far-khodja et Dânichmend-hâdjib, seront comptés parmi les fidèles « Baldjouniens ».
Plus précieuse allait être pour Gengis-khan l’arrivée, sur la Baldjouna, de son propre frère, Djötchi-Qasar. Avait-il été auparavant fait prisonnier par les Kèrèit ou s’était-il, comme tant d’autres, rallié à eux ? c’est ce que nous ignorons. Ce qui est certain, c’est que, désireux de revenir auprès de Gengis-khan, il s’échappa de leur surveillance en laissant entre leurs mains et dans une situation fort précaire sa femme et ses trois fils, Yègu, Yèsunggè et Touqou. Avec une poignée de compagnons il chercha Gengis-khan du côté des monts Qaraountchidoun, qu’on doit évidemment situer vers les monts Borochtchovok dont la chaîne, en partie couverte de p.174 cèdres et de mélèzes, sépare le bassin de l’Onon de celui de l’Ingoda. N’ayant rien trouvé, il errait misérablement dans ces montagnes farouches, « réduit, pour se nourrir, à dévorer le cuir de ses équipements et les tendons de ses arcs ». Après de rudes souffrances, il parvint enfin à rejoindre Gengis-khan sur la Baldjouna. Le héros se réjouit fort de son retour. Et ce fut alors que les deux frères ourdirent la ruse, — assez déloyale, il faut bien en convenir, — à laquelle le Ong-khan kèrèit allait se laisser prendre..
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MARCHE DE NUIT ET ATTAQUE BRUSQUÉE
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p.175 Sur le conseil de Gengis-khan, Qasar envoya au Ong-khan deux émissaires, Qali’oudar et Tchaqourqan, chargés de donner le change au souverain kèrèit.
— O khan, mon père, mandait Qasar, j’ai cherché partout mon frère Tèmudjin, mais je n’ai nulle part pu retrouver sa trace. Je l’ai appelé et ma voix est restée sans écho. La nuit, je n’ai d’autre abri que la voûte des étoiles, d’autre oreiller que la terre nue. Ma femme et mes enfants sont au pouvoir du khan mon père. Si tu me donnes garantie et bon espoir, je retournerai auprès de toi.
BOURIATE A CHEVAL, CHASSANT A L’ARC
Collection Musée de l’Homme (Cliché Museum)
Ces propos mensongers étaient destinés à endormir la vigilance du Ong-khan, car Gengis-khan prévenait les deux messagers, transformés en espions, que l’armée mongole allait se mettre en mouvement sur leurs traces. Il leur donnait rendez-vous à Arqal-
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gèögi, sur le bas Kèrulèn, où ils auraient à le rejoindre, leur mission terminée, avec tous les renseignements qu’ils auraient pu recueillir.
Ainsi fut fait. Gengis-khan, faisant mouvement avec toute son armée, descendit de la Baldjouna dans la vallée du bas Kèrulèn, où il se posta à Arqal-gèögi. Qali’oudar et Tchaqourqan, le précédant de quelques journées de marche, se rendirent chez le Ong-khan auprès duquel ils exécutèrent au nom de Qasar le message dont ils étaient chargés. Le Ong-khan, persuadé que Gengis-khan avait effectivement disparu et ne se doutant de rien, avait fait dresser sa yourte royale « toute dorée » et se trouvait en train de banqueter. Il p.176 accueillit les deux envoyés, crut aux protestations de Qasar et fit assurer celui-ci d’un bon accueil.
— Qu’il vienne sans crainte ! Je lui enverrai, pour lui en donner l’assurance, comme garant, mon messager, Iturgèn.
Comme gage de réconciliation et de pardon, il aurait chargé Iturgèn d’apporter à Qasar (comme il voulait le faire naguère à Gengis-khan) un peu de son sang dans une corne de boeuf. Iturgèn, muni de ces instructions, partit trouver Qasar. Qali’oudar et Tchaqourqan, rentrant chez eux, l’accompagnaient.
Il importait qu’Iturgèn, en approchant d’Argal-gèögi, ne s’aperçût pas que l’armée de Gengis-khan y était massée, ou plutôt qu’il ne s’en aperçût que trop tard, sans avoir le temps d’aller donner l’éveil au camp kèrèit. Que se passa-t-il en réalité ? D’après une version, Qali’oudar, qui inspectait l’horizon, discerna le premier le touq, l’étendard de Gengis-khan.
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Craignant qu’Iturgèn ne le vît aussi et ne fît brusquement demi-tour, Qali’oudar mit pied à terre, sous prétexte qu’une pointe était entrée dans le sabot de son cheval, et il pria le Kèrèit de tenir ce sabot pour procéder à l’extraction : ce qui lui permit de se rendre maître du malheureux. D’après l’Histoire secrète, l’affaire fut plus mouvementée : en approchant d’Argal-gèögi, Iturgèn avait parfaitement aperçu l’armée de Gengis-khan. Il avait aussitôt fait demi-tour et pris la fuite de toute la vitesse de son cheval. Qali’oudar, dont le coursier était rapide, parvint à le rejoindre et à le dépasser, sans oser d’ailleurs l’attaquer en corps à corps, mais en se contentant de lui barrer la route. Pendant ce temps, Tchagourgan, qui suivait en arrière, décocha une flèche qui atteignit le cheval d’Iturgèn à la croupe, Le cheval s’abattit et Iturgèn fut fait prisonnier. On le conduisit à Gengis-khan, qui laissa à Qasar le soin de statuer sur son sort. Qasar, homme expéditif, lui fit sur-le-champ trancher la tête.
p.177 Séance tenante, Qali’oudar et Tchaqourqan firent leur rapport au Conquérant : le Ong-khan, qui ne se méfiait de rien, banquetait dans la plus entière sécurité ; il fallait immédiatement aller le surprendre ! Gengis-khan approuva l’avis et donna aussitôt ses ordres. L’armée mongole sauta en selle et chevaucha toute la nuit, Djurtchèdèi et Argai conduisant l’avant-garde. Les Kèrèit campaient à la sortie du défilé de Djer-qabtchiqaï, près des hauteurs, de Tchetchè’er (Tchetchè’er-ondour). La surprise fut complète. Néanmoins les Kèrèit se défendirent bien. Pendant trois jours et trois nuits ils résistèrent. Mais ils étaient complètement encerclés et durent à la fin mettre bas les armes, à l’exception d’une poignée d’hommes qui, avec
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le Ong-khan et le Senggum, avaient réussi à s’enfuir à la faveur des ténèbres.
Comme on le voit, la victoire de Gengis-khan était due à une stratégie fort précise : après une marche de nuit soigneusement dissimulée, l’attaque brusquée avec effet complet de surprise ; puis l’encerclement de l’adversaire cerné dans un défilé, en une sorte de souricière. Ce fut la première des grandes victoires de Gengis-khan, mais sans doute aussi la plus décisive de toutes, car ce fut celle qui établit définitivement son hégémonie parmi les nomades.
Les premiers des siens que Gengis-khan, après la victoire, songea à récompenser, furent les deux pâtres de chevaux Bada’i et Kichliq qui, au début de la guerre, lui avaient sauvé la vie en le prévenant à temps de l’attaque brusquée des Kèrèit. Le héros mongol les remercia magnifiquement. Il leur donna la yourte royale du Ong-khan avec tout ce qui s’y trouvait : coupes d’or et vaisselle d’or, aussi les serviteurs royaux, lesquels appartenaient à la classe ou tribu kèrèit des Ongqodjit. De plus, ils reçurent, avec le titre de tarkhan, le privilège des « porte-carquois », le privilège p.178 aussi de « boire à la coupe », c’est-à-dire, peut-être, le droit d’avoir eux-mêmes une garde personnelle de porte-carquois, le droit de conserver leurs propres armes dans les banquets royaux et d’y avoir chacun leur broc de boisson pour eux seuls. Enfin, — autre faveur non moins enviée, — Badaï et Kichliq reçurent licence de garder pour eux-mêmes, à la chasse et à la guerre, autant de gibier qu’ils pourraient en abattre, autant de butin qu’ils pourraient en saisir. Privilège singulièrement enviable, car, à ces rares exceptions près, tout le
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butin ou tout le gibier devait être versé au « tableau » général, pour être ensuite réparti entre tous par le khan ou par ses généraux. Ce qui ajoutait encore au prix de ces récompenses, c’était la magnifique « citation » dont le Conquérant les accompagnait :
— Badaï et Kichliq, ce sont eux qui m’ont sauvé la vie ! C’est grâce à eux que, par la protection de l’éternel Tèngri, j’ai réussi à écraser les Kèrèit et à atteindre l’hégémonie. Je veux que jamais mes successeurs, tant que leur race conservera le trône et jusqu’à la plus lointaine génération, n’oublient le service que ces deux hommes m’ont rendu !
Ainsi le héros mongol savait s’attacher des dévouements immortels.
Les Kèrèit s’étaient vaillamment défendus. Ils se rallièrent loyalement à Gengis-khan. L’attitude d’un de leurs officiers, Qadaq-ba’atour, de la tribu des Djirgin, est caractéristique. Conduit devant la Conquérant après la capitulation des siens, il lui déclara :
— Pendant trois nuits et trois jours, j’ai combattu. Comment aurais-je pu abandonner celui qui était mon légitime souverain ? J’ai tenu aussi longtemps que je l’ai pu pour lui permettre de sauver sa vie et de s’échapper. Maintenant, si tu veux que je meure, je mourrai. Mais si tu veux me faire grâce, je te vouerai ma force et je te servirai fidèlement.
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Gengis-khan n’honorait rien tant que la p.179 fidélité et le loyalisme, même chez l’ennemi ;
— Le soldat qui songe à sauver sa vie au lieu de servir son maître légitime n’est pas un homme, déclara-t-il. Celui-là seul est un homme qui se montre fidèle.
Et, louant hautement l’attitude de Qadaq-ba’atour, il lui accorda sa grâce. Quant aux fonctions qu’il lui assigna, elles montrent encore le caractère magnanime du Conquérant. On se rappelle qu’au cours de la première bataille contre les Kèrèit, un des meilleurs lieutenants de Gengis-khan, Qouyildar, chef de la tribu des Mangghout, avait reçu une blessure dont il était mort peu après. Gengis-khan n’oubliait pas la veuve et les enfants de son héroïque lieutenant. Il mit à leur service Qadaq-ba’atour et cent autres prisonniers de la même tribu djirgin.
— Et que les enfants de Qadaq servent ceux de Qouyildar et les enfants de leurs enfants jusqu’à la plus lointaine génération !
Cent autres Djirgin furent donnés de même au chef mongol Taqaï-ba’atour, de la tribu des Suldus. De même encore furent réparties entre les chefs mongols les autres tribus kèrèit, Dongqoït, Tumèn-Tubègèn, etc.
Avec la masse du peuple kèrèit, Gengis-khan prenait donc ses précautions. Il s’attachait à en dissoudre l’unité politique pour la fondre dans la nation mongole, il en répartissait les familles comme groupes de serviteurs ou de clients entre les clans mongols. Toutefois, ces mesures paraissent avoir été tempérées dans la pratique par une assez grande humanité, résultant des
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souvenirs d’une longue confraternité d’armes. De fait, nous verrons, par la suite, de nombreux Kèrèit accéder à des postes importants dans l’armée et l’administration mongoles. Si l’on songe au sort des Tatar et même un peu plus tard, au sort des Naïman, il faut reconnaître que les Kèrèit, dans leur malheur, furent relativement ménagés.
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LE SORT DES PRINCESSES KÈRÈIT
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p.180 Sans doute y eut-il à cette attitude d’autres raisons. Un des princes kèrèit, Djaqagambou, qui était le propre frère du Ong-khan, avait toujours été en rapports d’amitié personnelle avec Gengis-khan. Naguère, on l’avait vu se séparer de son frère pour s’unir une première fois au héros mongol dans une expédition contre les Merkit 1. Du reste, Djaqagambou ne pouvait oublier que le Ong-khan avait mis à mort leurs autres frères. Aussi l’avait-on vu à diverses reprises fronder contre lui. Un moment même, il avait été avec plusieurs nobles kèrèit, — Elqoutour, Qoulbari, Arin-taizé, — à la tête d’un véritable complot contre le Ong-khan : le complot découvert, il n’avait eu d’autres ressources que de se réfugier chez les Naïman 2. Après la soumission du peuple kèrèit, Gengis-khan lui accorda donc des conditions particulièrement favorables. Il laissa sous l’autorité de Djaqagambou la fraction du peuple kèrèit qui relevait de celui-ci. Une double union de famille cimenta cet accord. Djaqagambou avait deux filles, Ibaqa-bèki et Sorghaqtani. Gengis-khan prit Ibaqa-bèki pour lui-même et donna Sorghaqtani à son plus jeune fils, le prince Toloui. Hâtons-nous de dire que Djaqagambou ne se montra pas longtemps satisfait de ce régime de faveur. Il conspira par la suite contre Gengis-khan et repartit en dissidence. On chargea d’en finir avec lui le fidèle
1 Histoire secrète, § 150.
2 Ibid., § 152.
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Djurtchèdèi, qui l’attira dans un guet-apens et se saisit de sa personne.
PRINCESSE MONGOLE (REGION D’OURGA)
Collection Tournanoff — Musée de l’Homme (Cliché Museum)
p.181 Quant à la fille de Djaqagambou, quant à la princesse Ibaqa qu’avait épousée Gengis-khan, il ne la garda point par devers lui, mais il en fit cadeau à Djurchèdèi, avec la même simplicité que s’il lui avait offert quelque bel animal. Du reste, c’étaient les esprits eux-mêmes qui l’avaient invité à en agir ainsi. Une nuit qu’il reposait auprès de la pauvre Ibaqa, son sommeil fut troublé par un cauchemar terrible. Il y vit un avertissement du ciel. A son réveil il déclara à la jeune femme qu’il avait toujours été content d’elle, mais que dans le songe qu’il venait de faire, le Tèngri lui avait ordonné de la céder à un autre, et il la priait de ne pas lui en vouloir. En même temps, il cria pour savoir quel était le chef de faction à la porte de la yourte. Djurtchèdèi, — car c’était lui qui se trouvait de garde, — se fit connaître. Gengis-khan, lui ayant ordonné d’entrer, lui dit qu’il lui donnait en mariage la princesse Ibaqa et, comme Djurchèdèi restait muet de surprises, il l’assura qu’il parlait
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sérieusement, puis, se tournant vers la princesse, il rendit à celle-ci témoignage qu’elle avait toujours été irréprochable de conduite, de propreté et de beauté, et il lui fit présent de l’ordou, le palais de tentes qu’elle habitait, avec les serviteurs, les effets, les haras et les troupeaux qui en dépendaient. Il lui demanda seulement de se réserver pour lui-même la moitié des deux cents jeunes servantes qu’elle avait reçues en dot. Dans sa dot également figuraient deux cuisiniers, Achiq-tèmur et Altchiq. Ils devaient être fort experts, car Gengis-khan demanda aussi à Ibaqa de garder Achiq-tèmur pour lui.
En revanche, la soeur d’Ibaqa, la princesse Sorghaqtani, devait, comme épouse de Toloui, fils du Conquérant, rester dans la famille gengiskhanide. Par son intelligence, son adresse, son tact, son esprit politique, elle devait y jouer un rôle de premier plan et déterminer quelque cinquante ans plus tard, l’orientation définitive p.182 de l’empire mongol : elle sera la mère des grands khans Mongka et Qoubilaï et du khan de Perse Hulègu. Ajoutons que, nestorienne fort pieuse, elle devait faire bénéficier de sa protection les églises chrétiennes. La faveur dont le christianisme bénéficiera longtemps dans l’empire mongol, aussi bien en Chine et en Perse qu’en Haute-Asie, proviendra pour une bonne part du rôle ainsi joué par les impératrices de souche kèrèit.
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 » TU AS FOULÉ AUX PIEDS
LA TÊTE DE CE ROI !  »
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Après sa victoire, Gengis-khan alla hiverner (hiver de 1203-1204) près du mont Abdji’a-ködèger, du côté de la « steppe du chameau » (Tèmèyèn-kè’èr), qu’on recherche en Mongolie orientale, entre l’embouchure du Kèrulèn et la rivière Khalkha.
Pendant ce temps, le souverain kèrèit, l’infortuné Ong-khan, et son fils, le Senggum, avaient eu la fin la plus lamentable. Dans la bataille de trois jours où leur armée avait été réduite à mettre bas les armes, ils avaient réussi à s’enfuir avant la capitulation des leurs. Le Ong-khan, traversant toute la Mongolie, d’est en ouest, parvint sur les bords de la rivière Nèkun (Nèkunousoun), qui séparait le pays kèrèit du pays naïman et qui est peut-être identique au Nérun de nos cartes, cours d’eau rapide qui descend du Khangaï en direction nord-sud, pour venir se perdre à l’entrée du Gobi, dans un lac salé, ceinturé de roseaux, de sables à saksaouls et à tamaris. Le Ong-khan, mourant de soif, descendit pour s’abreuver jusqu’au lit de la rivière. Il y trouva un poste de garde naïman, commandé par un officier du nom de Qorisou-bètchi. Celui-ci arrêta le fugitif. Le Ong-khan se fit connaître, mais Qorisou-bètchi, refusant d’ajouter foi à ses paroles et le prenant pour quelque pillard de steppe, le mit à mort sans autre examen.
Cependant, la nouvelle qu’un inconnu, qui se prétendait le Ong-khan des Kèrèit, avait été exécuté, se répandit chez les Naïman. Le roi des Naïman, le p.184 Tayang, voulut en avoir le
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coeur net. Cette curiosité était partagée par la princesse naïmane Gurbèsu, que certains textes donnent comme sa mère, tandis que d’autres la disent son épouse, en réalité sans doute une des femmes de son père, passée comme « reine honoraire » dans la maison du nouveau souverain, femme remarquable, en tout cas, par sa sagesse et qui paraît avoir joui d’un grand prestige auprès des chefs naïman. Ayant acquis la certitude que le fugitif mis à mort par les garde-frontières était bien le Ong-khan, elle en manifesta un vif regret :
— C’était un grand roi. Que l’on nous apporte sa tête. Si c’est vraiment celle du Ong-khan, nous lui offrirons des sacrifices.
De son côté, le Tayang blâmait le geste meurtrier de Qorisou–bètchi :
— Pourquoi avoir tué ce grand roi, ce vieillard ? Il fallait me l’amener vivant !
Et il ordonna que la tête fût enchâssée d’argent et placée, comme sur un trône, sur une housse de feutre blanc. Gurbèsu fit apporter les boissons des banquets royaux, fit jouer sur le luth des airs appropriés et, saisissant une coupe, offrit des libations à la Tête. La Tête alors sourit — ou ricana. Dans ce sourire, le Tayang, en tout cas, vit une insulte ou un mauvais présage. Il jeta la Tête à terre et l’écrasa sous son talon. Le meilleur lieutenant du Tayang, le vaillant Köksè’u-sabraq, présent à ce sacrilège, s’épouvanta :
— Tu as foulé aux pieds la tête de ce roi ! Entends les hurlements des chiens qui annoncent les malheurs proches, les catastrophes imminentes !
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Quant au fils du Ong-khan, quant au Senggum, qui n’avait sans doute qu’une médiocre confiance dans la générosité des Naïman, il avait préféré s’enfoncer vers le sud-est, dans les solitudes sablonneuses et pierreuses du Gobi que les Mongols désignaient sous le nom de Tchol. Il y menait une existence précaire, nomadisant de point d’eau en point d’eau, et vivant du p.185 produit de sa chasse. Un jour qu’il s’était posté à l’affût d’un troupeau d’hémiones — « des hémiones qu’on apercevait au loin, debout et harcelés par des taons », — son écuyer Köktchu, las de cette vie de misère, s’empara de son cheval et s’enfuit chez Gengis-khan. En vain la femme de Köktchu chercha-t-elle à retenir son époux en le rappelant à ses devoirs envers le Senggum. Köktchu vint se donner à Gengis-khan en cherchant à se faire un mérite de son ralliement. Mais le conquérant mongol, en entendant ce récit, fut violemment indigné :
— Cet homme a abandonné dans le désert son prince légitime. Comment pourrait-on avoir confiance en lui ?
Et il fit décapiter l’écuyer infidèle, tandis qu’il ordonnait de récompenser l’épouse de celui-ci. Quant au Senggum, il gagna tant bien que mal les confins du royaume tangout ou Si-Hia, c’est-à-dire de la province chinoise du Kan-sou, du côté de l’Etsin-gol, où il vécut quelque temps de brigandage. Les Tangout ayant fini par le chasser, il alla brigander plus à l’ouest, chez les Ouighour, vers l’oasis de Koutcha, où les habitants le mirent à mort. Ainsi périt le dernier héritier du trône kèrèit.
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 » CES MONGOLS MALODORANTS…  »
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p.186 L’annexion du pays kèrèit avait rendu Gengis-khan maître de la Mongolie centrale comme de la Mongolie orientale. Restait la Mongolie occidentale, dominée par les Naïman depuis la chaîne du Khangaï jusqu’à la Dzoungarie, avec, pour centre, l’Altaï mongol et le haut Irtych. Après avoir assisté, sans intervenir, à l’écrasement des Kèrèit, les Naïman allaient avoir leur tour.
Le roi naiman, le Tayang, était un chef discuté, dépourvu du prestige dont avait bénéficié son père, Inantch-bilgè. En lui reprochant d’avoir outragé la tête du Ong-khan kèrèit, son propre lieutenant, Köksè’u-sabraq, constatait avec amertume cette disparité. Il rappelait les paroles naguère prononcées par Inantch-bilgè :
— Ma femme est jeune et je suis vieux. Mon fils est un garçon faible. Sera-t-il capable de s’imposer à mes peuples et de les garder du péril ?
Et le même Köksè’u-sabraq ne cachait pas l’opinion des officiers naïman sur leur actuel souverain, « qui n’avait de talent que pour la fauconnerie ou pour les grandes battues ».
Cependant, pour faible qu’on le jugeât, le Tayang commençait à s’inquiéter de la puissance grandissante de Gengis-khan :
— Il peut y avoir au ciel un soleil et une lune. Sur la terre il ne peut y avoir qu’un seul khan !
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Et il résolut, pendant qu’il en était temps encore, d’abattre Gengis-khan. Toutefois la prudente reine Gurbèsu cherchait à le détourner d’un tel projet. Non qu’elle eût de l’estime pour les Mongols. Elle les considérait comme des sauvages :
— Ces Mongols malodorants, aux vêtements noirâtres, nous avons la p.187 chance qu’ils habitent assez loin de nous, Qu’ils y restent ! Quand même nous irions chercher comme brus leurs plus nobles filles, elles ne seraient bonnes qu’à traire nos vaches et nos brebis, Encore faudrait-il auparavant leur apprendre à se laver les mains et les pieds !
Mépris de ces Turcs naïman, frottés de civilisation au contact des Ouighour, — ils étaient déjà en partie nestoriens, — pour les sauvages du haut Kèrulèn, mais aussi bon sens de femme avisée qui n’en redoutait que davantage de voir attirer sur son pays une invasion de ces hordes.
Le Tayang n’en préparait pas moins la guerre. Les Mongols, il se vantait d’envahir lui-même leur pays et de leur « arracher leurs carquois ! ». Et, se cherchant des alliés, il envoya un émissaire nommé Torbitach aux Öngut, peuple de race turque comme les Naïman et, comme eux, de religion nestorienne, établi au nord de la Grande Muraille de Chine, dans la région de Kouei-houa-tch’eng et de Souei-yuan, au nord de l’actuelle province chinoise du Chan-si, Il annonçait au chef öngut Alaqouch-tègin-qouri son intention d’attaquer les Mongols et lui demandait de prendre ceux-ci à revers par le sud, ou, selon l’expression imagée du barde, d’être « sa main droite ». Or, Alaqouch-tègin, en dépit de la communauté du sang turc et de la 220
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foi chrétienne qui semblait devoir le rapprocher des Naïman, se trouvait porté vers Gengis-khan. Il envoya aussitôt à ce dernier un émissaire nommé Yoqanan, c’est-à-dire Jean — un nom, comme on le voit, chrétien, — pour prévenir le héros mongol des intentions du Tayang :
— Alerte ! Le Tayang va t’attaquer. Il se vante de venir t’enlever ton carquois. Il m’a proposé d’être sa main droite. J’ai refusé, mais sois sur tes gardes !
Gengis-khan, lorsque cet avertissement lui parvint, se trouvait en Mongolie orientale, dans la Steppe du Chameau (Tèmèyen-kè’er), près de Tulkintchè’ut, où il p.188 avait organisé une grande battue. Sur le terrain de chasse on tint conseil. La plupart des généraux firent remarquer, — on se trouvait au printemps, — qu’en cette saison les chevaux étaient trop maigres pour faire campagne et qu’il fallait remettre l’expédition à plus tard, en l’espèce à l’été et à l’automne de 1204 1. Mais le plus jeune frère de Gengis-khan, Tèmugè-ottchigin, opina pour une action immédiate :
— Les chevaux sont maigres ? Quelle est cette excuse ? D’abord les miens sont gras. Comment pouvons-nous rester tranquilles quand on nous annonce pareilles nouvelles ?
1 Les Mongols quittent leurs campements à la fin de mai et descendent alors dans la plaine où l’herbe fine et drue permet aux troupeaux de se remettre peu à peu du jeûne presque absolu des six mois de mauvaise saison. Partout sur les bords du fleuve (la Toula) nous croisons d’innombrables troupes de chevaux, maigres à faire pitié. Ces pauvres animaux s’en vont la tête basse, l’oeil éteint, les flancs creusés ; leur aspect à tous est misérable, et les jeunes n’ont rien de cette allure sautillante et gaie que nous leur connaissons chez nous. (BOUILLANE DE LACOSTE, Au Pays sacré des anciens Turcs, p. 27.)
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Il insistait pour qu’on ne laissât pas aux Naïman le bénéfice de la surprise :
— On dira de nous : « Voilà ceux qui ont pris le Tayang », et un grand honneur en rejaillira sur nous ! 1
Belgutèi, le demi-frère de Gengis-khan, opina dans le même sens :
— Les Naïman se sont vantés de nous enlever nos carquois et nos arcs. Comment un homme digne de ce nom pourrait-il supporter une telle injure ? Ils profèrent des paroles outrecuidantes, mais c’est à nous de les relever, à nous de marcher sur eux pour les dépouiller de leurs armes !
Et il montrait le riche butin qui attendait l’armée mongole les immenses troupeaux de chevaux du pays naïman, la yourte royale du Tayang, que l’ennemi serait obligé d’abandonner pour se réfugier dans les monts et les forêts :
— A notre approche, leurs tribus s’enfuiront p.189 vers les cimes de leurs montagnes. A cheval ! C’est la seule solution !
Gengis-khan approuva cette ardeur :
— Avec de tels compagnons, comment douterait-on de la victoire ?
Il interrompit la battue et se mit en marche d’Abdjiqa-ködèger vers les escarpements de Keltègèi, près d’Orno’ou, sur la rivière
1 Ces paroles sont attribuées par Rachid ed-Dîn non à Témugè, mais à Dâritaï, l’oncle de Gengis-khan.
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Khalkha, où il fit halte pour procéder à une réorganisation de son armée et en particulier de sa garde.
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EN ROUTE VERS LES MONTS KHANGAÏ
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p.190 Comme on le voit, si Gengis-khan avait approuvé les conseils d’offensive de ses frères, il avait pris son temps. Ce ne fut qu’au début de l’été, quand sa cavalerie avait eu le temps de se refaire, qu’il entra en campagne. Le seizième jour du premier mois d’été, — on était en « l’année du rat » 1204 — par temps de pleine lune, il offrit un sacrifice solennel au touq, c’est-à-dire à l’Etendard de sa famille, l’Etendard Blanc à neuf queues, fait d’une hampe ornée de crins de cheval, — les crins noirs de la queue de chevaux bais, précise la tradition mongole. Cérémonie décisive dans les croyances des populations chamanistes, car l’Etendard était habité par le Suldè, le Génie protecteur du clan qu’on invoquait solennellement pour la conduite de la guerre.
Puis, l’armée se mit en marche en remontant la vallée du Kèrulèn. Chevauchant toujours vers l’ouest, avec Djèbè et Qoubilaï en avant-garde, elle dut passer de la région du haut Kèrulèn à celle de la haute Toula, en direction du haut Orkhon et des contreforts orientaux des monts Khangaï. Elle parvint ainsi à la « Steppe en dos d’âne » (Sa’ari-kè’èr). Cet aspect mamelonné de la contrée est évoqué à diverses reprises par l’explorateur Bouillane de Lacoste, qui a suivi un itinéraire analogue et précisément vers la même saison, vers la mi-juin, époque où le printemps fait encore sentir ses effets, du moins tant que l’itinéraire longe la haute Toula.
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« Cette immense prairie n’a pas l’apparence désolée qu’on imagine, écrit le commandant de Lacoste ; l’herbe y est épaisse et semée de fleurs. Au jaune vif p.191 des crucifères et des boutons d’or, au mauve du thym, des scabieuses ou des iris, se mêlent par endroits le blanc pur des stellaires et le pâle velours des edelweiss. Ce bariolage de couleurs est une véritable joie pour les yeux.
Du sud de la Toula au sud-est de l’Orkhon se succèdent par ailleurs ces mamelons aux contours arrondis qui ont valu son nom à Sa’ari-kè’èr :
« On n’aperçoit de toutes parts que de vastes ondulations d’un jaune uniforme, note encore Lacoste sous la date du 21 juin ; le sol est sablonneux ; une herbe courte, à demi desséchée, y pousse par endroits.
Plus loin, vers l’ouest, c’est
« une steppe jaunâtre, à peine ondulée, où, par endroits, des mares de sel desséchées (on est ici au 25 juin) font une large tache blanche qui scintille au soleil.
Puis, à hauteur de l’actuel monastère bouddhique de Doltze-gègèn, des alignements de collines chauves, suivis d’autres paysages mamelonnés, de collines de sable, de hautes dunes parsemées d’arbustes et enfin les premiers contreforts du Khangaï qui défendent l’accès du haut Orkhon.
Passée la « steppe en dos d’âne », l’armée mongole aperçut les guetteurs naïman postés sur les hauteurs du Khangaï. Pendant que les Mongols parvenaient à l’Orkhon, le roi naïman,
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le Tayang, s’était, en effet, avancé avec toutes ses forces de la région de l’Altaï jusqu’au massif du Khangaï, où il avait établi son camp. Les Naïman furent d’abord pleins de confiance. Ils capturèrent un cheval mongol en mauvais état et en déduisirent que toute la cavalerie adverse était fourbue. Peut-être y avait-il là une part de vérité : la traversée de la Mongolie, de la Khalkha au Khangaï, constituait une sérieuse épreuve. En outre, l’armée de Gengis-khan risquait de se trouver en état d’infériorité vis-à-vis des Naïman qu’étaient venus renforcer tous les anciens ennemis du Conquérant : Toqto’a-bèki, chef des Merkit, Arin-taichi avec quelques insoumis kèrèit, p.192 Qoutouqa-bèki, chef des Oïrat, l’irréductible Djamouqa, et aussi les débris des Dörben, des Tatar, des Qatagin, des Saldji’out, tous les vaincus des dernières guerres, tous les adversaires irréductibles de Gengis-khan, groupés à l’heure suprême autour du Tayang.
Devant cette situation et tandis que le gros de l’armée mongole faisait halte à Sa’ari-kè’èr, un des lieutenants de Gengis-khan, Dodaï-tcherbi, lui donna des conseils de prudence :
— Nous sommes en petit nombre et, de plus, assez fatigués par notre longue marche. Etablissons-nous ici, dans la steppe de Sa’ari-kè’èr, et faisons-y paître nos chevaux jusqu’à ce qu’ils se soient refaits. De plus, afin de donner le change à l’ennemi, dressons des mannequins pour le jour et que, la nuit, chacun allume cinq feux bien espacés. Au reste, c’est entendu, les Naïman sont nombreux, mais on dit que leur Tayang est un homme faible qui n’a jamais fait campagne. Nos feux l’induiront en erreur sur le nombre de nos gens, puis,
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dès que notre cavalerie sera de nouveau en forme, nous débusquerons leurs avant-gardes, nous les rejetterons sur le gros de leur armée et nous profiterons du trouble qui en résultera chez eux pour engager à fond la bataille.
Gengis-khan approuva cette ruse qui se révéla excellente. A la vue des feux innombrables qui, la nuit, s’allumaient dans toute l’immensité de la steppe, les sentinelles naïman, des hauteurs du Khangaï, murmuraient interdites :
— Qui nous parlait du petit nombre des Mongols ? Ils ont plus de feux de bivouac qu’au ciel il n’y a d’étoiles.
Le Tayang campait près de la rivière Qatchir dans le Khangaï. Impressionné par le rapport de ses avant-postes, il en fit part à son fils Kutchlug, en conseillant une stratégie temporisatrice, voire une retraite stratégique.
— On prétendait que la cavalerie des Mongols était fourbue, mais ils ont plus de feux de camp qu’il n’y a d’étoiles. Le combat contre eux sera p.193 terrible. Ce sont de si durs guerriers qu’ils voient sur eux se précipiter la charge sans même cligner de l’oeil ; on peut leur percer la joue et faire ruisseler leur sang sans les voir seulement broncher. Est-il sage de rechercher actuellement le combat avec eux ? Il vaudrait mieux battre en retraite en bon ordre derrière l’Altaï. Nos chevaux sont en bonne forme. Les leurs achèveraient de s’épuiser à nous suivre et alors nous leur tomberions dessus.
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L’avis, sans doute, était sage, mais il ne fut pas goûté. Le propre fils, l’héritier du Tayang, le prince Kutchlug (« le fort »), insulta à ce qu’il appelait la lâcheté paternelle :
— Le Tayang a peur comme une femme ! Que raconte-t-il sur le nombre des Mongols ? La majeure partie d’entre eux, avec Djamouqa, est d’ailleurs passée dans nos rangs. Mais mon père n’a jamais fait campagne. Il n’a jamais été plus loin qu’une femme enceinte pour aller uriner ou qu’un veau pour gagner son pacage !
Le Tayang, ulcéré, répondit :
— Kutchlug est un garçon plein de suffisance. Souhaitons qu’à l’heure du combat, quand la mort planera, ce beau courage ne s’évanouisse point !
Mais voici que Qorisou-betchi, un des principaux lieutenants du Tayang, insultait à son tour celui-ci :
— Ton père, Inantch-bilgè, au jour du combat, n’a jamais montré à l’ennemi ni le dos de ses soldats, ni la croupe de ses chevaux. Et toi, tu as déjà peur ? Si nous t’avions su aussi couard, nous aurions préféré, bien que ce soit une simple femme, confier le commandement de l’armée à la princesse Gurbèsu ! Et quel malheur que Köksè’u-sabraq soit trop âgé. Car toi, faible Tayang, voici que tu te dérobes.
Il dit, frappa sur son carquois, enleva son cheval et s’éloigna au galop.
Le Tayang dut céder :
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— Toute vie doit aboutir à la mort, tout corps est voué à la souffrance. C’est le sort de tous les hommes. Puisque le destin le veut, livrons p.194 bataille !
Il abandonna son campement du Qatchir, descendit la rivière Tamir jusqu’à l’Orkhon qu’il franchit, et arriva au versant oriental du mont Naqou, qui semble correspondre au mont Namogo de nos cartes ou plutôt à l’un des escarpements voisins, au nord de Qaraqoroum et de Kocho-tsaïdam 1. Les Naïman étaient ainsi parvenus au site de Tchakirma’out, lorsque les avant-postes de Gengis-khan les aperçurent et donnèrent l’alarme.
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1 Sans doute en face du confluent du Tamir et de l’Orkhon. Voir la carte de BOUILLANE DE LACOSTE, Au Pays sacré des anciens Turcs, p. 54.
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LES CHIENS DE GENGIS-KHAN
NOURRIS DE CHAIR HUMAINE
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p.195 Gengis-khan chassa aussitôt les éclaireurs naïman, mit son armée en bataille et arrêta ses dispositions de combat ; les termes de la tactique mongole nous ont été ici conservés : nous savons que l’ordre de marche devait être « en herbe épaisse », que les troupes devaient ensuite prendre la formation « du lac » et qu’elles devaient attaquer « en perçoir ». Gengis-khan prit lui-même le commandement de l’avant-garde, confia le centre à son frère Qasar et la cavalerie de réserve à son autre frère Tèmugè. Mais déjà les Naïman, dont les velléités d’offensive n’avaient guère tenu, abandonnaient la position de Tchakirma’out et se reformaient devant les rochers de Naqou, talonnés par les avant-gardes mongoles.
Le Tayang contemplait avec inquiétude ces escarmouches, si peu favorables pour lui, avant l’action générale. Auprès de lui se tenait Djamouqa, l’ancien « frère d’adoption » de Gengis-khan, devenu le plus constant adversaire de ce dernier. L’épopée mongole place ici un magnifique poème, au cours duquel le sou-verain naïman interroge Djamouqa sur les divers corps d’armée ennemis qu’on voit se déployer dans la plaine :
— Qui sont, demande le Tayang, ces gens qui poursuivent nos avant-gardes comme des loups poursuivent les brebis jusqu’à leur parc ?
— Ce sont, répond Djamouqa, les quatre chiens de mon anda Tèmudjin. Ils sont nourris de chair humaine et
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attachés à une chaîne de fer. Ils ont des fronts d’airain, leur gueule est comme p.196 un ciseau, leur langue comme un perçoir, leur coeur est de fer, leur fouet est comme un glaive. Ils boivent la rosée. Ils courent, montés sur le vent. Le jour de la bataille, ils dévorent la chair de l’ennemi. Les voilà maintenant détachés de leur chaîne, et de joie la bave leur coule de la gueule. Ces quatre chiens, ce sont Djèbè et Qoubilaï, Djelmè et Subötèi.
A ces mots, le Tayang frissonne. Il donne l’ordre de reculer des deux côtés de la montagne, poursuivi d’ailleurs par les Mongols qui, « bondissant de joie », cherchaient à envelopper son armée.
A ce spectacle, le Tayang, dans notre épopée, interroge de nouveau Djamouqa :
— Et quels sont ces gens qui se précipitent pour nous envelopper, pareils à des poulains lâchés au matin du jour, gorgés du lait des cavales et gambadant autour de leur mère ?
— Ce sont, répond Djamouqa, les tribus des Ourou’out et des Mangghout. Ils chassent comme un gibier les guerriers armés du sabre et de la lance, ils leur arrachent leurs armes ensanglantées, ils les renversent et les égorgent, ils s’emparent de leurs dépouilles !
De nouveau, le Tayang donne l’ordre de reculer en gravissant les flancs de la montagne. Là, ayant fait halte, il interroge encore Djamouqa :
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— Et quel est cet homme qu’on aperçoit derrière eux, pareil à un milan affamé, impatient de se jeter sur sa proie ?
— C’est, répond Djamouqa, mon anda Tèmudjin. Tout son corps est trempé d’airain, forgé en fer, sans un joint où pourrait passer une pointe d’alêne. Le voyez-vous, se précipitant vers vous, pareil à un vautour affamé ? Vous vous vantiez naguère que si les Mongols osaient paraître devant vous, il n’en resterait pas la peau des pieds d’un agneau. Et maintenant, regardez !
Le Tayang, alors, recule encore sur les pentes de la montagne. Il continue à interroger Djamouqa :
— Et quel est cet autre chef qui s’avance là-bas contre nous ? p.197
— C’est un des fils de la mère Hö’èlun, nourri de chair humaine. Son corps est long de trois toises. Il mange en un repas une bête de trois ans. Il est vêtu d’une triple cuirasse, Il est plus fort que trois taureaux. Il peut engloutir un homme tout entier avec son carquois sans en être étouffé, sans perdre l’appétit. Quand il entre en fureur, et qu’il décoche ses traits invincibles, il transperce d’un seul coup dix et vingt hommes de l’autre côté de la montagne. Ses flèches peuvent atteindre l’ennemi à neuf cents toises. C’est un être surhumain, pareil à un grand python. C’est Djötchi-Qasar !
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Le Tayang, effrayé, recule plus haut sur la pente de la montagne. A ce moment, il interroge une fois encore Djamouqa sur un dernier chef mongol qu’il vient de voir entrer à son tour dans l’action.
— C’est, répond son interlocuteur, le plus jeune fils de la mère Hö’èlun, Tèmugè Ottchigin. On le dit indolent, car il aime à se coucher tôt et à se lever tard. Mais à l’heure de la bataille on ne le trouve jamais en arrière !
Cette fois, le Tayang épouvanté recule jusqu’au sommet de la montagne.
Que se passa-t-il à ce moment chez Djamouqa ? Devinant que la cause des Naïman était perdue, cette âme mobile de barbare songea-t-elle à se rapprocher de Gengis-khan ? Ou le souvenir de l’ancienne amitié s’était-il vraiment réveillé chez lui ? Toujours est-il qu’il abandonna l’armée naïman et qu’il envoya au Conquérant un messager pour s’en faire un mérite auprès des Mongols :
— Le Tayang, mandait-il, épouvanté de la description que je lui ai faite de ton armée, bat en retraite vers la montagne. Ses soldats n’ont plus le coeur à se battre. Quant à moi, je les abandonne. Que mon anda prenne ses dispositions en conséquence !
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L’HALLALI, MORT DU TAYANG
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p.198 Le soir tombait. Gengis-khan dut remettre au lendemain la suite de la bataille, mais il fit avant la nuit encercler le mont Naqou par ses troupes. Les Naïman essayèrent de profiter de l’obscurité pour rompre le contact et s’échapper à travers la montagne, mais en vain.
« Ils culbutaient au milieu des ténèbres, tombaient du haut des rochers ; leurs corps allaient se briser au fond des précipices ; leurs cadavres s’y amoncelaient, pressés les uns sur les autres comme des arbres abattus.
Le lendemain matin la lutte reprit. L’armée mongole s’élança à l’assaut des positions naïmanes. Le Tayang fut grièvement blessé. Qorisou-bètchi et ses derniers fidèles s’efforcèrent en vain de le ramener au combat : les blessures de l’infortuné roi naïman l’empêchaient de bouger. Vainement Qorisou-bètchi lui cria-t-il que ses femmes et surtout la dame Gurbèsu s’étaient parées en son honneur et qu’elles allaient le regarder combattre. Cette évocation resta sans effet : le Tayang allait expirer, Alors Qorisou-bètchi dit aux autres guerriers :
— Il n’a plus la force de se relever. Avant qu’il expire, retournons au combat pour que ses derniers regards nous voient bien mourir.
Ils descendirent et luttèrent jusqu’à la mort. Gengis-khan, témoin de leur valeur désespérée, aurait voulu épargner leur vie, mais ils refusèrent de se rendre et tous périrent les armes à la
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main. Le Conquérant pour qui la fidélité des guerriers à leur chef était la suprême vertu, loua publiquement la conduite de ces braves, Quant à Kutchlug, le fils du Tayang, il avait réussi à s’échapper p.199 et avait gagné la vallée du Tamir qui, après une zone de prairies marécageuses et de fondrières, se rétrécit ra-pidement avec de grands promontoires de granit formant une succession de défilés couverts de bois de mélèze. Le prince naïman essaya de se retrancher dans cette vallée facile à défendre, mais il y fut rejoint par la poursuite mongole et dut de nouveau prendre la fuite.
Gengis-khan soumit le pays naïman jusqu’aux contre-forts de l’Altaï. La reine naïman Gurbèsu, faite, elle aussi, prisonnière, fut conduite devant le Conquérant. Celui-ci lui reprocha le mépris qu’elle avait naguère témoigné pour les Mongols :
— Ne disais-tu pas que nous sentions mauvais ?
Mais il la garda dans sa maison. Le garde du sceau ou chancelier du Tayang, un Ouighour nommé (en transcription chinoise) T’a-t’a-t’ong-a, fait prisonnier avec les siens, passa au service de Gengis-khan. N »échappèrent à la domination mongole que les fuyards qui avaient accompagné Kutchlug et aussi les clans, également en fuite, qui relevaient de son oncle Bouïrouq.
Les tribus dissidentes mongoles qui avaient suivi Djamouqa, savoir les Djadaran ou Djadjirat, les Qatagin, les Saldji’out, les Dörben, les derniers Taïtchi’out et les Onggirat, se soumirent à Gengis-khan. Djamouqa, abandonné par elles, se vit réduit, comme Kutchlug et Bouïrouq, à une existence misérable de banni.
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LES RAISONS DE LA BELLE QOULAN
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p.200 Le chef merkit Toqto’a, qui avait jusqu’au bout aidé les Naïman, avait pu échapper au désastre de ceux-ci. En cette même année 1204, à l’automne, Gengis-khan se lança à sa poursuite et le battit près de la source Qaradal-houdja’our. Le gros du peuple merkit, acculé dans la « steppe en dos d’âne « (Sa’ari-kè’er), passa sous le joug. Mais cette fois encore Toqto’a parvint à s’enfuir avec ses fils Qodou et Tchila’oun et un petit nombre de fidèles. Il alla rejoindre les bannis naïman Kutchlug et Bouïrouq, qui tenaient toujours la campagne aux confins de la Mongolie. Les femmes de Qodou, la dame Tougaï et la dame Törègènè, étaient tombées aux mains de Gengis-khan : il donna Törègènè à son troisième fils, le prince Ögödèi.
Une des tribus merkit, tribu secondaire, d’ailleurs, celle des Ouwas-Merkit, en avait assez de combattre. Son chef, Daïr-ousoun, refusant de s’associer plus longtemps au sort de Toqto’a, s’arrêta sur les bords de la rivière Tar ; désireux de se concilier les bonnes grâces de Gengis-khan, il résolut d’offrir à celui-ci sa fille, la belle Qoulan. En cours de route, il rencontra un des officiers de Gengis-khan, Nayaqa, de la tribu des Ba’arin, qui se chargea de les guider vers son maître :
— Le pays est infesté de bandes. Si tu y vas seul, on te tuera et à ta fille il pourra arriver de fâcheuses aventures.
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Par prudence, avant de se mettre en route, Nayaqa garda donc trois jours et trois nuits auprès de lui la jeune fille et son père, puis il repartit avec eux et les amena sains et saufs à Gengis-khan, mais lorsqu’ils arrivèrent, le Conquérant, trouvant ce p.201 retard suspect et persuadé que Nayaqa avait abusé de Qoulan, songea à le faire exécuter. En vain Nayaqa protesta-t-il :
— Je n’ai jamais songé qu’à servir le khan avec fidélité. Les filles aux belles joues, les coursiers aux belles jambes que je trouvais chez les peuples vaincus, je les lui ai toujours amenés. Si j’ai jamais eu une autre conduite, qu’il me fasse périr !
Comme on allait sans doute mettre le malheureux à la torture, la belle Qoulan intervint pour jurer qu’il était innocent et que, s’il ne l’avait pas cachée pendant trois jours et trois nuits, elle serait sûrement tombée aux mains des pillards.
— Du reste, ajouta cette fille avisée, vous n’avez qu’à vérifier l’état de ma virginité : je suis toujours telle que, par la volonté du Tèngri, m’ont faite mon père et ma mère !
La vérification fut opérée, fort minutieuse, nous assure le barde, et donna toute satisfaction. Gengis-khan, rasséréné, honora Qoulan de tout son amour (nous verrons qu’elle fut une de ses épouses favorites, au point d’être choisie pour l’accompagner dans la grande expédition de Transoxiane). Quant à Nayaqa, il lui restitua sa confiance et lui rendit même publiquement témoignage :
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— C’est un garçon sûr. On peut lui confier des affaires importantes.
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 » CES MERKIT, JE LES HAIS !  »
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p.202 Cependant Gengis-khan n’en avait pas fini avec les Merkit, Après la soumission de la majorité de leurs clans, il les avait enrégimentés et chargés de la garde des bagages. Mais dès qu’il eut le dos tourné, ils se mirent à piller ce qu’on leur avait confié, puis ils repartirent en dissidence. Ils allèrent se barricader dans les montagnes et les forêts de leur pays, vers la basse Sélenga, au sud du lac Baïkal. Ce fut ainsi que la tribu des Ouwas-Merkit alla se retrancher dans les gorges de Qourou-qabtchal, tandis que la tribu des Oudouyit-Merkit se barricadait dans le « fort » appelé « le réduit du sommet », Taïqal-qorqa, ici aussi une forteresse de forestiers, en abattis d’arbres., Gengis-khan chargea de les réduire Tchimbaï, fils de Sorqan-chira, qui en vint à bout avec des troupes de l’aile gauche. Pour en finir avec ces hommes des bois, Gengis-khan ordonna de les disperser entièrement.
Pendant ce temps, nous l’avons vu, le chef merkit Toqto’a et ses fils, séparés du gros de leur peuple, erraient avec le prince naïman Kutchlug vers les confins occidentaux de la Mongolie. Gengis-khan, lancé à leur poursuite, était arrivé devant l’Altaï mongol, au pied duquel il prit ses quartiers d’hiver (hiver 1204-1205). La guerre se déplaçait maintenant du côté du massif de l’Oulan-daban et du Tabyn-oula qui, avec des pics de 4.000 mètres, relie l’Altaï mongol à l’Altaï russe. Sur le versant oriental prend sa source la rivière de Kobdo qui arrose la région des lacs ; sur le versant occidental, la Bourkhtarma, affluent du haut
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Irtych. Région sauvage, assez pauvre au nord, du côté p.203 de Kobdo, où les hauteurs seules entre 2.000 et 2.400 mètres se couvrent de mélèzes, mais où vers le sud la forêt descend jusqu’à 1.000 mètres avec le cèdre, le tremble, le peuplier, le saule et le sapin. C’est à l’abri de cette puissante barrière, sur les bords de la Boukhtarma, c’est-à-dire dans la province russe actuelle de Sémipalatinsk, à mi-chemin entre la ville de ce nom et le bourg d’Altaïsk, que Toqto’a et Kutchlug avaient regroupé les débris de leurs forces. Au printemps de 1205 Gengis-khan vint les y relancer. Toqto’a fut tué d’une flèche perdue. Ses fils, n’ayant pas le temps d’enlever son corps, lui coupèrent la tête « par respect » pour l’emporter avec eux et lui rendre les derniers honneurs. Les bandes merkit et naïman s’enfuirent vers le sud-ouest. Une bonne partie se noya en voulant traverser l’Irtych, grossi en cette saison par la première fonte des neiges. Les survivants se dispersèrent. Kutchlug, l’héritier sans couronne des rois naïman, s’enfuit droit au sud, à travers la steppe dzoungare. Il franchit les T’ien-chan, longea les confins du pays ouighour du côté de Koutcha, traversa le pays qarlouq, qui est l’actuel Sémiretchié, au sud-est du lac Balkhach, et atteignit enfin l’empire qara-khitaï, à l’est de l’Issyqkul, dans l’actuel Turkestan russe, où des destins inattendus devaient s’ouvrir devant lui.
Quant aux princes merkit Qodou, Qal et Tchila’oun, ils gagnèrent eux aussi les confins du pays ouighour avec, sans doute, l’espoir de se rendre maîtres des fertiles oasis ouighoures, Bechbaliq, Tourfan, Qarachahr et Koutcha, mais le roi ouighour, l’idouq-qout Bartchouq, les repoussa. Les dernières
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bandes merkit, sous les ordres de Qodou, regagnèrent les steppes au nord du lac Balkhach, l’ancien pays qanqli, où elles errèrent misérablement pendant une dizaine d’années encore depuis le bassin de l’Imil, au Tarbagataï, jusqu’à la Steppe de la Faim.
p.204 Un jour, — en 1217, d’après une partie de nos sources, — Gengis-khan se souviendra de ces derniers survivants d’une race ennemie. Il chargera de les réduire son meilleur stratège, Subötèi.
— Après leur défaite, dira-t-il à Subötèi, ils se sont enfuis comme des chevaux sauvages avec le lasso déjà passé autour du cou, comme des cerfs déjà percés d’une flèche. Rattrape-les. S’ils s’envolent au ciel comme des oiseaux, fais-toi gerfaut pour les saisir en plein vol. S’ils se terrent dans le sol comme des marmottes, déterre-les comme un pic. S’ils se font poissons pour se cacher dans la mer, fais-toi filet. Pour arriver jusqu’à eux, tu auras à traverser des défilés en haute montagne, à passer de larges fleuves. En raison de la distance, ménage ta cavalerie, économise tes provisions. En cours de route vous rencontrerez beaucoup de gibier. Ne laisse pas le soldat s’amuser sans ordre à forcer les bêtes à la course, ne vous livrez à des battues qu’autant qu’il le faudra pour compléter vos vivres, sans quoi, avant d’avoir atteint l’ennemi, les chevaux seraient déjà fourbus. Veille à ce que ni la croupière ni le bridon ne blessent le cheval. Celui qui te désobéit, si c’est quelqu’un de ma connaissance,
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envoie-le moi ; sinon, fais-lui toi-même donner la bastonnade.
Puis, cet aveu curieux qui montre quel souvenir amer le Conquérant avait conservé des heures douloureuses de sa jeunesse :
— Ces Merkit, je les hais, et de longue date ! Je me souviens du jour où je m’étais réfugié sur le mont Bourqan-qaldoun et où, pour me prendre, ils cernaient les abords de la montagne. J’étais encore tout jeune, j’avais bien peur… Aujourd’hui j’ai fait le serment de les atteindre. Aussi longtemps qu’il faille leur donner la chasse, aussi loin qu’il faille les poursuivre, je les atteindrai ! Ma pensée vous suit et le suprême Tèngri vous protège !
Pour la traversée de l’Altaï et du Tarbagataï, Gengis-khan donna d’ailleurs à p.205 Subötèi des « chariots à armature de, fer » (tèmurtergèn), spécialement construits pour résister aux cahots dans les gorges. Ainsi équipé, Subötèi mena à bien la mission dont il était chargé. Depuis la rivière Djam, au Tarbagataï, jusqu’à la rive septentrionale du Tchou, dans la steppe de la Faim, à l’ouest du Balkhach, il donna la chasse aux derniers Merkit, et les extermina.
Cette persévérance de haine du Conquérant envers la tribu mongole ennemie est à retenir. Elle explique bien des choses. Vieille hostilité du fils des nomades contre les « hommes des bois », du pâtre de steppe contre les trappeurs de la taïga. Rancune personnelle aussi — ne l’oublions pas — contre ceux qui avaient naguère enlevé sa femme et auxquels il devait peut-
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être, hélas, la naissance de son aîné Djötchi. Justement, comme le plus jeune des princes Oudouyit-Merkit, Qoultouqan-mergèn, venait d’être fait prisonnier par les Mongols, le hasard voulut qu’on le conduisît devant Djötchi. Qoultouqan-mergèn était un archer remarquable. Son adresse et sa jeunesse intéressèrent Djötchi qui, se prenant de sympathie pour lui, demanda sa grâce à Gengis-khan. Mais le Conquérant fut inflexible. Le dernier des princes merkit dut périr comme tous les siens…
Bien que de pure race mongole, les Merkit s’étaient rangés parmi les éléments inassimilables, incapables d’entrer dans la formation de la nouvelle nation mongole unifiée.
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UN DIALOGUE CORNÉLIEN :
GENGIS-KHAN ET DJAMOUQA
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p.206 Après l’écrasement des Naïman, leur allié Djamouqa, l’adversaire personnel de Gengis-khan, l’ancien anti-césar mongol, ayant perdu tous ses gens, avait été réduit à mener une existence de banni. Avec ses cinq derniers compagnons, il était venu se réfugier dans les « monts Tanglou », c’est-à-dire dans la chaîne du Tangnou, qui dresse entre 2.000 et 2.900 mètres ses cols et ses sommets couverts de neiges éternelles. Le proscrit se trouvait là à l’extrémité du pays natal : les monts Tangnou forment la limite entre « la steppe sèche et pâle », caractéristique de la région des lacs de Kobdo, et la dense forêt sibérienne, le taïga du haut Iénissei. Pays giboyeux par excellence : ses forêts de cèdres, de mélèzes, de sapins blancs et d’aunes abritent une faune nombreuse où le cerf wapiti de Sibérie rencontre le cerf maral des Mongols, et le daim musqué du Grand Nord, le bélier sauvage ou argali des steppes. Réduit à vivre de chasse et d’aventure, le proscrit menait là l’existence la plus précaire, lorsque se produisit le drame qui allait décider de son sort : un jour qu’il venait de tuer un bélier sauvage et que, l’ayant fait rôtir, il était en train de le manger, ses cinq compa-gnons, fatigués de cette vie de misère, se jetèrent sur lui, le ligotèrent et vinrent le livrer à Gengis-khan.
Le prisonnier n’avait sans doute aucune illusion sur le sort qui l’attendait. Néanmoins, ce fut en roi qu’il s’adressa à Gengis-
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khan. Il commença par lui demander justice contre les sujets félons, contre les traîtres p.207 qui l’avaient livré :
— Comme une vile corneille noire s’attaquerait à un grand canard sauvage, ainsi de vulgaires esclaves ont osé porter la main sur leur seigneur. O khan, mon anda, comment peux-tu les accepter à ton service ?
Gengis-khan, on le sait, avait les traîtres en horreur et si un principe lui était cher, c’était le loyalisme militaire. Sans doute aussi conservait-il au fond du coeur une obscure affection envers l’ancien compagnon de sa jeunesse. Aussi, son premier geste fut-il pour lui donner satisfaction.
— Est-il possible, s’écria-t-il, de laisser vivre des gens qui ont livré leur chef légitime ? Qui pourrait désormais avoir confiance en eux ? De telles gens, il faut les exterminer avec leurs enfants et les enfants de leurs enfants !
Et il fit décapiter les cinq félons sous les yeux mêmes de Djamouqa.
Il fit mieux. Avec cette magnanimité qui reste un des traits de son caractère, il offrit à Djamouqa le pardon de toutes ses fautes. Intrigues, trahisons et cette hostilité toujours en éveil qui avait fait du chef djadjirat l’âme des successives coalitions adverses, le héros mongol voulait tout oublier. Il ne voulait se rappeler que leur camaraderie de jeunesse, les campagnes menées en commun, celle, sans doute, où, lorsqu’ils étaient encore de jeunes hommes, Djamouqa l’avait aidé à reconquérir la belle Börtè. Avec une émotion contenue, il évoquait ces
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souvenirs, et dans sa grandeur d’âme il conviait l’ennemi vaincu à renouer l’ancienne amitié :
— Jadis nous étions étroitement unis, inséparables comme les deux brancards d’un même chariot, Et puis, un jour, tu m’as abandonné. Mais te voici revenu. Soyons unis comme autrefois. Vivons de nouveau côte à côte. Nous avions oublié nos souvenirs de jeunesse, faisons-les revivre. Depuis, tu t’étais séparé de moi, mais tu restais toujours mon anda, mon frère adoptif. Quand nous nous rencontrions face à face sur le champ de bataille, je sais quel chagrin p.208 t’étreignait le coeur. Du reste, lors de la bataille contre les Kèrèit, dans les sables de Qalaqaldjit, ne m’as-tu pas fait prévenir des intentions de l’ennemi ? Et c’est là un service que je n’oublie pas. De même, je n’oublie pas non plus qu’avant la bataille contre les Naïman tu as, par tes paroles en ma faveur, semé la crainte dans l’esprit de leurs chefs.
Dans ce dialogue cornélien, Djamouqa répond aux offres de Gengis-khan par un refus d’une admirable noblesse :
— Jadis, au temps de notre jeunesse, lorsque nous devînmes anda, près du ruisseau de Qorqonaq, nous partagions nos repas, nous nous disions des paroles qui ne s’oublient point et nous dormions côte à côte. Alors vinrent des gens qui, par des discours artificieux, nous dressèrent l’un contre l’autre, et nous nous sommes adressé des propos outrageants. Mais, quand me revenaient à la mémoire nos anciens serments, je
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devenais rouge de honte et je n’avais plus le courage de reparaître, de regarder en face l’anda au coeur magnanime. Et voici qu’aujourd’hui, dans sa miséricorde, mon anda me propose de redevenir son compagnon. Mais quand j’aurais dû l’être, je n’ai pas su le rester. Aujourd’hui, ô mon anda, tu as réuni sous ta domination tous les peuples à la ronde. Le Tèngri t’a désigné pour le trône impérial. Maintenant que le monde t’appartient, à quoi pourrait te servir un compa-gnon comme moi ? De camaraderie, il ne peut plus y en avoir entre nous… Je serais comme un pou dans le col de ton vêtement, comme une épine dans ton pantalon. A cause de moi tu ne dormirais jamais tranquille. Je me suis montré infidèle à mon anda, et du levant au couchant nul n’ignore ma conduite. Toi, mon anda, tu es un héros. Ta mère est pleine de sagesse. Tes frères sont remplis de capacités. Les soixante-treize braves qui forment ton entourage te servent comme autant de coursiers fidèles. Combien je te suis inférieur, ô mon p.209 anda ! Tout enfant, j’ai été abandonné par mon père et par ma mère ; de frères je n’en ai point, et mes compagnons ne m’ont pas été fidèles. Le Tèngri a favorisé mon anda qui m’a dépassé en tout. Maintenant, ô mon anda, il faut que tu te débarrasses promptement de moi pour que ton coeur soit en paix. Mais si tu te décides à me faire mourir, il faut que je meure sans effusion de sang 1. A cette condition, si tu m’enterres
1 Dans la croyance mongole, l’âme résidait dans le sang.
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près d’ici sur quelque hauteur, mon esprit veillera de loin sur les petits-enfants de tes petits-enfants et à jamais les protègera. J’étais de noble, d’illustre race et, si j’ai été vaincu, c’est par un anda de naissance plus illustre encore. Souvenez-vous de mes paroles. Et maintenant, finissez-en vite avec moi !
Gengis-khan, lorsqu’on lui rapporta ce discours, répondit mélancoliquement :
— Mon anda Djamouqa s’est toujours écarté de nous. Toutefois, je ne sache pas qu’il ait jamais médité d’attentat contre ma personne. C’est un homme d’expérience, de la bouche duquel on pouvait encore beaucoup apprendre… Mais il est las de la vie…
Puis, après ce tribut payé aux anciens souvenirs, après avoir vainement tenté de sauver l’ancien compagnon de sa jeunesse, Gengis-khan prit son parti du refus opposé à ses offres, et on vit reparaître chez lui le politique, j’allais dire le juriste scrupuleux :
— Un homme comme Djamouqa, on ne peut le mettre à mort sans motif valable. Mais puisqu’il veut mourir, j’ai trouvé l’inculpation. Naguère, après le vol des chevaux de Djötchi-darmala par Taïtchar, nous avons combattu l’un contre l’autre, Djamouqa et moi, à Dalan-baldjout ; il m’a mis en fuite vers la gorge de Djèrènè et grandement effrayé. Aujourd’hui encore j’ai voulu le prendre comme compagnon et il s’est dérobé. J’ai voulu épargner sa vie et il a refusé. Qu’il p.210 soit fait selon sa
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volonté ! Mettez-le à mort sans effusion de sang, ne laissez pas son cadavre à l’abandon, mais enterrez-le avec honneur.
Ainsi fut fait. L’ancien anti-césar mongol, l’homme qui avait un moment balancé la fortune de Gengis-khan, fut enterré avec égards sur une hauteur d’où son esprit, selon la croyance des chamans altaïques, devait protéger la descendance de son vainqueur.
Telle est la tradition rapportée par les sources contemporaines. Mais la légende ne se satisfit pas de ce mélancolique dénouement. Elle attribua à Djamouqa une fin plus dramatique. On raconta que Gengis-khan, n’ayant pas voulu faire mourir lui-même son ancien anda, l’avait livré à son neveu Altchidaï-noyan, et qu’Altchidaï avait infligé au malheureux un supplice atroce.
« On dit qu’il ordonna de lui couper un membre après l’autre et que Djamouqa déclara que c’était juste parce que lui-même aurait traité de la sorte ses ennemis si le sort l’en eût rendu maître. Il hâtait cette cruelle exécution, présentant lui-même ses jointures au fer de ses bourreaux.
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LE  » CHAMP DE MAI  » de 1206
PROCLAMATION DE L’EMPIRE MONGOL
PROMOTIONS ET CITATIONS
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p.211 A l’exception de quelques dissidences périphériques sans importance, Gengis-khan était maître de toute la Mongolie. Ce fut alors qu’il fit renouveler ou confirmer par l’ensemble des tribus son élévation. Au printemps de 1206 il réunit à cet effet, aux sources de l’Onon, un grand qouriltaï ou assemblée générale. Il hissa l’Etendard Blanc à neuf queues de cheval, bannière du nouvel empire mongol, et se fit, pour la seconde fois, donner le titre de khan. Le chaman Köktchu ou, comme il se faisait appeler, le Tèb-Tenggèri, « le Très-Céleste », sanctionna de son autorité cette proclamation. Le pouvoir de Gengis-khan répondait en effet à la volonté du Ciel : c’était l’Eternel Ciel Bleu, la plus haute divinité des anciens Turcs et des anciens Mongols, qui avait désigné le nouveau souverain comme son représentant sur la terre. La titulature de celui-ci traduisit cette consécration : il fut « khan par la force du Ciel Eternel »,
Cette manière de « sacre » fut suivie d’une série de « promotions » de généraux, avec des « citations » magnifiques, rappelant leurs exploits. Une noble émulation animait ces héros. Craignant d’avoir moins plu au maître que Mouqali ou que Bo’ortchou, Chigi-qoutouqou, l’ancien enfant trouvé, adopté par la mère Hö’èlun, rappelait son dévouement :
— T’ai-je été moins dévoué qu’un autre ? Depuis l’enfance, j’ai grandi sur ton seuil et jamais je n’ai 250
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pensé à un autre qu’à toi. Tu p.212 m’as permis de dormir à tes pieds, tu m’as traité comme ton plus jeune frère. Que me donneras-tu aujourd’hui comme marque de ta faveur ?
Et Gengis-khan répondait à Chigi-qoutouqou:
— Oui, je te considère comme mon sixième frère ! Tandis que, par la protection de l’Eternel Tèngri, j’établissais ma domination sur toutes les tribus qui habitent des tentes de feutre, tu as été comme mes yeux et mes oreilles. Aujourd’hui, je te charge, ces tribus, de les dénombrer et de les répartir. Que nul ne contrevienne à tes décisions !
Chigi-qoutouqou fut en effet établi dans les fonctions de grand juge :
— Instruits et punis toutes les affaires de fraude ou de vol. Ceux qui ont mérité une amende, ceux qui ont mérité la mort, châtie-les !
Les décisions de Chigi-qoutouqou devaient être enregistrées dans des « cahiers bleus » (ou « en écriture bleue sur papier blanc »), et ces fameux cahiers bleus devaient former un recueil de jurisprudence aussi bien, — selon l’expression de M. Pelliot, — qu’une sorte de « d’Hozier mongol ».
— Je veux, avait dit Gengis-khan, que dans ma plus lointaine descendance rien ne soit changé aux dispositions établies par Chigi-qoutouqou d’après mes ordres et enregistrées dans les Cahiers Bleus !
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Gengis-khan remercia noblement le « père » Munglik de l’avoir naguère empêché de courir au guet-apens tendu par les Kèrèit, lorsque le futur Conquérant du Monde avait été sur le point « de se jeter dans un rouge brasier, dans un gouffre d’eau tourbillonnante ». A Bo’ortchou il accorda la plus magnifique citation, énumérant toutes ses preuves de dévouement depuis la chasse aux voleurs de chevaux, racontée au début de cette histoire. Il rappela comment ce jour-là Bo’ortchou, encore adolescent et mû par une immédiate sympathie, avait tout quitté pour le suivre :
— Au camarade qui te demandait ton aide, tu l’as accordée sans délibérer… Ton père était Naqou le Riche. Tu étais son p.213 fils unique. Tu ne savais rien de moi et tu as aussitôt tout abandonné pour me suivre… Plus tard, pendant la campagne contre les Tatar, à Dalan-nèmurgès, la nuit, sous une pluie torrentielle, tu as abrité mon sommeil sous ton manteau de feutre et tu t’es tenu ainsi immobile jusqu’à l’aube, de peur de me réveiller. O Bo’ortchou, ô Mouqali, vous m’avez aidé à monter sur le trône parce que vous m’avez toujours bien conseillé, m’encourageant quand j’avais raison, me retenant quand j’avais tort.
Et il les fit asseoir sur des sièges élevés, au-dessus de tous les autres.
Plus tard, la légende mongole ne se contentera pas de ce récit simple et grand. Elle y ajoutera des détails romanesques qui, au XVIIe siècle, se retrouveront chez l’historien Sanang-setchèn, un Gengiskhanide authentique d’ailleurs. Lors de la distribution
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générale des récompenses, à la grande assemblée de 1206, Gengis-khan feint d’oublier le seul Bo’ortchou. Le soir venu, l’impératrice Börtè en fait le reproche au Conquérant : Bo’ortchou n’est-il pas le serviteur de toujours, l’ami de sa jeunesse, le sûr compagnon des mauvaises heures ?
— Je n’ai paru l’oublier, répond Gengis-khan, que pour confondre ses envieux, car je suis certain que, même en cet instant où Bo’ortchou peut se croire méconnu, il dit encore du bien de moi !
Et Gengis-khan envoie aussitôt épier ce qui se disait dans la tente de Bo’ortchou. Ce qui s’y disait ? La femme du guerrier se plaignait de l’ingratitude du khan. Et Bo’ortchou répliquait :
— Ce n’est pas pour des récompenses que je sers le khan. Même s’il me laissait mourir de faim, je continuerais à le servir de toutes mes forces. Que la maison d’or du khan dure éternellement, je n’ai pas besoin d’autre récompense !
Gengis-khan, à qui ces propos sont rapportés, réunit le lendemain le qouriltaï et sa gratitude éclate en un magnifique mouvement :
— O mon Bo’ortchou, toi qui aux jours de danger fus p.214 mon compagnon fidèle, toi dont le coeur ne connut jamais la crainte, toi, mon camarade devant la mort dressée en face de nous au milieu des batailles, toi à qui la mort était aussi indifférente que la vie, que personne ici n’ose être jaloux de toi. Ecoutez, vous, mes 253
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princes et mes nobles, écoute, ô mon peuple, et soyez témoins, c’est lui que j’élève au-dessus de tous !
A Mouqali, Gengis-khan rappela ensuite que naguère, à Qorqonaq-djoubour, sous le grand arbre près duquel le khan Qoutoula aimait à danser, ce même Mouqali, inspiré par le Tèngri, avait prophétisé la grandeur du futur conquérant. Gengis-khan le récompensera bientôt en lui accordant le titre (tiré du chinois) de go-ong, c’est-à-dire de prince « avec le commandement de l’aile gauche jusqu’aux monts Qaraountchidoun ».
Un autre chef mongol, Qortchi, de la tribu des Ba’arin, avait, lui aussi, à l’époque des débuts de Gengis-khan, prophétisé sa grandeur future, mais, devin avisé, il s’était fait promettre, si l’événement lui donnait raison, un véritable harem de trente jolies femmes. Gengis-khan lui permit de choisir les trente plus belles filles des tribus vaincues. Attribution plus sérieuse, il le chargea de régir, aux marches du nord-ouest, les « nations forestières », c’est-à-dire les peuplades de la taïga sibérienne jusque vers le haut Irtych.
Les grandes actions de Djurtchèdèi ne furent pas oubliées. Il se vit publiquement félicité par Gengis-khan d’avoir, à la bataille de Qalaqaljit-èlèt, quand la journée était indécise, arrêté net les assauts de l’ennemi en blessant de sa main le Senggum kèrèit :
— Si ta flèche, ce jour-là, n’avait pas atteint le Senggum à la joue, que serait-il advenu de nous ? C’est de ce moment-là que, par la volonté de l’Eternel Tèngri, la porte de l’empire s’est ouverte devant moi !
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Le conquérant du monde
Gengis-khan ne louait pas moins l’appui que lui avait apporté l’inébranlable Djurtchèdèi, lors de la retraite sur la Khalkha, p.215 puis au cours de la bataille décisive contre les Kèrèit.
— Pendant la retraite, lui dit-il magnifiquement, tu m’as abrité comme une haute montagne ; à l’heure de la ba-taille tu étais pour moi comme un bouclier.
Témoignage suprême de la gratitude impériale, Djurtchèdèi, on l’a vu, reçut en cadeau une des épouses de Gengis-khan, la princesse kèrèit Ibaqa-bèki :
— Je te la donne en reconnaissance des services que tu m’as rendus quand tu m’aidais à ramener à nous les tribus dissidentes, à regrouper les tribus dispersées.
Le Conquérant ne manqua pas de louer ses quatre « chiens féroces », Qoubilaï, Djelmè, Djèbè et Subötèi :
— Pour moi vous avez rompu le cou des forts et cassé les reins des athlètes. Quand retentissait le commandement : En avant, vous fendiez les rochers et vous traversiez à la nage les gouffres tourbillonnants.
— Au jour de la bataille, avec de tels hommes devant moi, s’écria encore Gengis-khan, nous pouvions être tranquilles !
Et les « citations » continuèrent, chacun recevant d’un mot sa récompense. Voici Qounan, de la tribu des Gènigès, « qui a la vigilance du loup mâle pendant la nuit et du noir corbeau pendant le jour », Lui, Kökötchös, Dègèi et « le grand-père » Ousoun sont en outre félicités pour avoir fidèlement renseigné le maître sur ce qu’ils avaient vu et entendu. — Voici le fidèle
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Djelmè que son père, le vieillard Djartchi’oudaï, est venu offrir tout jeune encore comme page au futur Gengis-khan pour qu’il assure le service de la garde à la portière de la yourte royale.
— Quand je naquis, son père m’avait offert une couche en fourrure de zibeline. Djelmè et moi nous sommes nés vers la même époque. Ensemble nous avons grandi…
Voici Önggur à qui Gengis-khan rend ce témoignage :
— Toi, Önggur, avec tes Bèsi’ut et tes Baya’out, vous m’avez protégé comme une haie vive. Tu ne t’es pas égaré au milieu de la brume épaisse, tu n’as pas fait défaut à l’heure de p.216 la mêlée. Dans le brouillard tu t’es laissé tremper d’humidité avec moi, par les grands froids avec moi tu as grelotté.
En récompense Gengis-khan lui permit de regrouper sous ses ordres sa tribu dispersée, celle des Baya’out.
Gengis-khan eut une parole particulièrement affectueuse pour les quatre « enfants trouvés », adoptés par la « mère Hö’èlun » : Chigi-qoutouqou, Boroqoul, Gutchu et Kökötchu :
— Vous gisiez, abandonnés dans le camp ennemi ; ma mère vous a ramassés, elle vous a mis sur vos pieds, elle vous a pris sous sa protection et élevés comme ses propres enfants. Vous tirant par le cou et vous soulevant par les épaules, elle a fait de vous des hommes. Pour nous, ses propres enfants, vous êtes
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devenus des compagnons aussi inséparables que notre ombre.
Et le Conquérant rendait à ces jeunes « frères adoptifs » le témoignage qu’ils avaient déjà remboursé en fidélité et en dévouement les soins qu’on avait eus pour eux.
— Toi, Boroqoul, tu as été pour moi un compagnon si attentif que jamais ni quand nous chevauchions dans les ténèbres, sous la pluie battante, ni lorsque nous campions face à face avec l’ennemi, tu ne m’as laissé manquer de ravitaillement… Au premier appel, au premier geste, il était toujours là !
Gengis-khan rappelait encore comment deux de ses fils, Toloui et Ögödèi, avaient été sauvés, le premier par la femme de Boroqoul, des mains d’un assassin tatar, le second par Boroqoul lui-même lors de la première bataille contre les Kèrèit.
— Je lui dois la vie de deux de mes fils. Il a bien acquitté sa dette envers ma mère !
En ces heures de triomphe le héros n’oubliait pas ceux qui, aux mauvais jours, étaient morts pour sa cause comme Qouyildar et Tchaghan-qo’a.
— Mon ami Qouyildar s’est voué à la mort pour nous. Tchaghanqo’a a été tué par Djamouqa en luttant à mon service. Je p.217 veux que leurs enfants et les enfants de leurs enfants, jusqu’à la plus lointaine génération, reçoivent l’indemnité des orphelins !
Le fils de Tchaghan-qo’a, Narin-Toghril, fut, de plus, autorisé à regrouper sa tribu, celle des Nègus. Enfin Gengis-khan montra 257
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une tendresse particulière pour ce Sorqan-chira qui, on s’en souvient, au temps de sa jeunesse, l’avait délivré de la cangue et sauvé de la vengeance des Taïtchi’out :
— Ce service-là, je ne l’ai jamais oublié. J’y songe la nuit, dans mes rêves. Le jour, le souvenir en est présent dans ma poitrine. Sans doute, depuis lors, vous avez quelque peu tardé à quitter les Taïtchi’out pour me rejoindre… Mais aujourd’hui je vous accorderai la faveur que vous me demanderez.
Sorqan-chira sollicita des terres de pâturage, franches d’impôt, dans l’ancien pays merkit, autour de la rivière Sélenga. Ses deux fils Tchila’oun et Tchimbaï furent dotés du privilège de conserver à la chasse et à la guerre tout le gibier qu’ils pourraient abattre, tout le butin qu’ils arriveraient à saisir.
Ainsi, le Conquérant du monde, en ces journées triomphales du printemps de 1206, dans cette région du haut Onon où il était né, dans ce paysage de prairies et de forêts chanté à l’envi par les bardes mongols, s’attendrissait à évoquer les épisodes de sa dure jeunesse et associait magnifiquement à sa gloire ses anciens compagnons de lutte.
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LA VIEILLE GARDE
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p.218 Puis vint la réorganisation de la Garde impériale,
— Jadis, dit Gengis-khan, je n’avais que soixante-dix gardes de corps pour le service de jour et quatre-vingt pour le service de nuit. Maintenant que par la volonté du Ciel éternel tout l’Empire m’est soumis, il faut porter l’effectif de la garde à dix mille guerriers recrutés parmi les fils de dizeniers, de centeniers et de chefs de myriades.
Cette troupe d’élite, soumise à une discipline sévère, reçut des privilèges spéciaux : un simple garde de corps avait le pas sur un khiliarque. Tous les hommes qui en faisaient partie furent spécialement choisis par le khan lui-même. Ils justifièrent la confiance que celui-ci avait placée en eux. Les haranguant un jour, Gengis-khan s’écriera, dans, ce langage magnifique que nous rapporte le barde mongol :
— O mes gardes fidèles, blanchis à mon service ! C’est vous qui, par les nuits noires comme par les nuits étoilées, sous les tempêtes de neige, sous la pluie battante ou par le froid intolérable, avez veillé autour de ma yourte à clayonnage de saule pour me permettre de reposer en paix. Quand l’ennemi rôdait autour de nous, vous étiez là, attentifs autour de ma yourte, sans cligner de l’oeil, sur pied au moindre froissement de carquois ! Grâce à vous j’ai atteint le rang suprême !
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Et il conféra à leurs divers régiments des titres grandioses qui, comme il devait arriver dans l’armée napoléonienne, firent leur orgueil et causèrent parmi eux une noble émulation. Les soixante-dix gardes du corps servant en service de jour sous les ordres d’Ögölè-tcherbi reçurent le nom de « Grands Torgha’out » (Grands Gardes de p.219 jour). Les guerriers d’élite commandés par Arqaï-qasar furent nommés les Vieux Braves (ötögus ba’atout). Les archers de Yèsuntè’è et de Bugidèi furent appelés les Grands Porte-carquois (yèkès-qortchin).
Cette gratitude envers la Vieille Garde, Gengis-khan entendait en léguer l’obligation à ses successeurs :
— S’ils restent fidèles à mes instructions, ils prendront soin de vous comme moi-même, ils vous considéreront comme les bons génies de l’Empire !
Gengis-khan disait encore :
— Mes porte-carquois sont comme une sombre forêt d’arbres sans nombre. Je veux adoucir leur bouche avec du sucre doux, les couvrir de vêtements de brocart, les faire chevaucher sur des coursiers magnifiques, les abreuver à des rivières au goût délicieux, procurer à leurs troupeaux d’abondants pâturages, ne laisser aucune ronce dans leurs prairies !
Mais, par delà l’armée, c’était au peuple mongol tout entier, enfin unifié par ses soins, que s’étendait la sollicitude du Conquérant.
— Ce peuple vaillant qui s’est donné à moi pour partager mes joies et mes peines, lui fera dire son
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descendant Sanang Setchèn, ce peuple qui m’a voué sa fidélité au milieu de tous les périls, ce peuple des Mongols bleus, je veux l’élever au-dessus de tous les peuples de la terre !
Quant à l’idéal de tous ces Mongols, c’était toujours celui du chasseur nomade, fait tout à tour de bonhomie et de férocité, tel que le décrivent les explorateurs, tel aussi que Gengis-khan l’aurait formulé lui-même :
— Dans la vie journalière être comme un faon de deux ans, dans les fêtes et les réjouissances se montrer insouciant comme un jeune poulain, mais le jour du combat fondre sur l’ennemi comme un faucon ou un épervier. Pendant la journée être aux aguets comme un vieux loup et veiller dans les ténèbres comme un noir corbeau.
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DANS LA TAÏGA SIBÉRIENNE
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p.220 Du Khingan à l’Altaï, tous les nomades de la haute Mongolie, « tous ceux qui vivent sous une yourte de feutre », ne formaient plus qu’un même régiment sous un même drapeau. Les grands empires sédentaires, en Chine, en Iran, allaient en faire la dure expérience. Mais avant de se lancer au sud à la conquête des pays civilisés, le maître des steppes, l’empereur des nomades voulut s’assurer l’obéissance des chasseurs forestiers du Grand Nord, dans la taïga sibérienne. Bien qu’en partie de pure race mongole, ces forestiers menaient, de par les conditions mêmes de leur habitat, un genre de vie assez particulier.
« Ils ne demeurent pas, comme les autres Mongols, sous des tentes de feutre, écrit un historien persan, ils n’ont point de bétail, mais vivent de chasse dans leurs immenses forêts et professent un grand mépris pour les peuples pasteurs. Ils n’ont pour abri que des cabanes faites de branchages et couvertes d’écorces de bouleau, L’hiver, ils chassent sur la neige en s’attachant aux pieds des raquettes et en tenant à la main un bâton qu’ils enfoncent dans la neige, comme un batelier enfonce sa perche dans l’eau.
Le plus importante des tribus mongoles forestières était celle des Oïrat, qui vivait à l’ouest du lac Baïkal et à laquelle se rattachait celle des Bouriates, encore prospère aujourd’hui. Le 262
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pays, arrosé par les cours supérieurs de la Léna et de l’Angara et par les affluents méridionaux de cette dernière (Biélaia, Oka), n’est, à l’exception de la steppe herbeuse de Balagan, qu’une immense forêt où se pressent le bouleau, le peuplier et le tremble, le cèdre, le mélèze et le p.221 sapin avec un épais sous-bois de mousses, de rhododendrons et de lichens. La faune de la taïga y est représentée par l’élan, le cerf maral, le renne sauvage, le loup rouge et les animaux à fourrure, ours, zibeline, hermine, martre, petit-gris, objet d’un fructueux commerce de la part de ces tribus chasseresses. Les Oïrat avaient fait partie des anciennes coalitions contre Gengis-khan. Néanmoins, lorsque celui-ci chargea son fils aîné Djötchi d’aller réduire tous ces forestiers « jusqu’au pays de Sibir », le chef oïrat Qoutouqa-béki vint spontanément faire sa soumission. Il accepta même de servir de guide à l’armée impériale. Djötchi parvint ainsi au district de Chiqchit, où « les Dix-Mille Oïrat » firent acte de vassalité.
Djötchi se dirigea ensuite plus à l’ouest, vers le pays des anciens Kirghiz et des actuels Toubas, tribus turques qui habitaient la région du haut Iénissei, entre les monts Saïan et Tannou-oula. Région sauvage et qui, « à l’exception de la steppe ondulée au sud de l’Oulou-Kem et du bas Kemtchik, est couverte de montagnes, ensevelies sous la neige dès le mois d’août ». Pays giboyeux aussi, où les forêts de cèdres, de mélèzes, de sapins blancs et de bouleaux abritent le cerf wapiti, le daim musqué, la zibeline, l’hermine, la loutre et le castor ; par ailleurs, les anciens Kirghiz, comme leurs descendants, les actuels Toubas ou Soyot, avaient, de longue, date, domestiqué 263
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le renne qui fournissait leurs vêtements, comme l’écorce du bouleau assurait la couverture de leurs huttes. Ces forestiers turcs, pas plus que leurs voisins oïrat et bouriates, ne firent de résistance à l’armée de Djötchi. Leurs princes, Yèdi-inal, Aldi’er et Örebek-tègin, vinrent apporter en tribut à Djötchi des faucons blancs, des chevaux blancs et des zibelines noires. En rentrant, sa mission accomplie, auprès de Gengis-khan, Djötchi se fit accompagner de tous ces chefs. Le p.222 Conquérant accueillit particulièrement bien le chef oïrat Qoutouqa-bèki, qui s’était soumis le premier ; en témoignage de gratitude, il donna en mariage des princesses de sa maison aux deux fils de Qoutouqa, Inaltchi et Töreltchi : au premier, la princesse Tchetchèigen, et au second, la princesse Qolouiqan, fille du prince Toloui 1. Cette « politique des mariages » acheva d’assurer à l’empereur des nomades la soumission des forestiers.
Restait, il est vrai, parmi ces forestiers, une tribu qui ne s’était pas encore soumise, celle des Toumat, — « les Vingt Toumat » — qu’on a recherchés soit dans les chaînes boisées de l’Irkoul et des sources de l’Oka, soit au nord des Oïrat, vers le confluent de la Sima et de l’Oka, entre l’Oka et l’Ija, au nord-ouest de la steppe de Balagan. Ce qui est certain, c’est qu’il s’agit d’un pays montagneux et, d’autre part, que nous sommes ici au plus impénétrable de la taïga sibérienne :
« En dehors des sentiers habituellement suivis par l’homme, écrit à ce sujet Grenard, la taïga n’est guère moins difficile à parcourir que les forêts équatoriales.
1 On se rappelle que Toloui était le quatrième fils de Gengis-khan.
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Souvent, il faut recourir à la hache, là surtout où les troncs écroulés sont masqués par une herbe haute et d’épais fourrés d’acacia jaune et de groseillier sauvage. Pas de hauteurs visibles de loin sous le couvert de ces forêts ; nulle différence entre l’aspect extérieur des vallons et des ruisseaux ; aucun repère. On cite des associations de chasseurs qui se sont perdues à jamais dans ces redoutables solitudes.
Gengis-khan chargea son fidèle Boroqoul d’aller soumettre les Toumat. Ces hommes des bois étaient gouvernés par la veuve de leur dernier chef, la dame Botoqoui-tarqoun (« la grosse dame »), qui ne paraissait pas bien redoutable. Boroqoul, sans méfiance, p.223 chevauchait en pointe d’avant-garde. Un soir, comme il s’avançait ainsi dans l’obscurité sur un sentier, au milieu de la forêt épaisse, les guetteurs ennemis l’assaillirent à l’improviste et le tuèrent. En apprenant la perte de son frère adoptif, Gengis-khan fut saisi de rage. Il voulait partir en personne pour le venger. Bo’ortchou et Mouqali l’en dissuadèrent et il chargea de la répression Dorbaï-doqchin (Dorbaï le Terrible), de la tribu des Dörbet. Dorbaï conduisit l’armée dans le plus grand ordre jusqu’à l’orée de la taïga ennemie ; là il recourut à une feinte ; il prit ostensiblement ses dispositions pour s’engager dans les sentiers et les défilés par où, en effet, il aurait dû normalement passer, puis, changeant brusquement d’itinéraire, il emprunta une simple piste frayée par les bêtes.. A coups de hache, ses soldats s’y tracèrent un chemin, et il parvint ainsi sans donner l’éveil, au haut d’une montagne — peut-être du côté
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des monts Karagasses —, d’où par une éclaircie entre les arbres, il aperçut en bas, — peut-être du côté de l’Ouda, vers l’actuel Toulounsk ou Nichné-oudinsk — le peuple toumat. Les Toumat, en effet, sans se douter de rien, s’étaient réunis pour banqueter. Dorbaï tomba sur eux et n’eut aucune peine à s’en rendre maître.
Le coup était d’autant plus heureux que les Toumat n’avaient pas seulement tué Boroqoul. Ils avaient aussi capturé le général mongol Qortchi-noyan, ainsi que le prince oïrat Qoutouqa-bèki, passé, comme on l’a vu, au service de Gengis-khan. Qortchi avait d’ailleurs été pris dans des circonstances assez curieuses. On se rappelle que Gengis-khan l’avait autorisé à se choisir un harem composé des trente plus belles femmes des tribus. Fort de cette autorisation, il était venu tout de go exercer son droit parmi les filles toumat, mais elles ne l’avaient pas entendu ainsi et le ravisseur avait été enchaîné… Naturellement, l’armée p.224 mongole le délivra. Gengis-khan le dédommagea de sa captivité en lui adjugeant ses trente jolies filles toumat. A l’égard de Qoutouqa il fit mieux encore : il lui donna la reine toumat elle-même, « la grosse dame » Botoqoui-tarqoun. Mais en même temps il offrit cent guerriers toumat en sacrifice aux mânes de l’infortuné Boroqoul.
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RIVALITÉ DU SACERDOCE ET DE L’EMPIRE :
LES AMBITIONS DU GRAND CHAMAN
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p.225 Gengis-khan, ayant fédéré sous son autorité les pasteurs nomades de la steppe et les chasseurs forestiers de la taïga, se trouvait maître de toute la Mongolie. Ce résultat, il le devait certes à sa valeur personnelle et à celle de ses compagnons : comme on le dira par la suite, « l’Empire avait été fondé à cheval ». Toutefois, — les prédictions insérées dans son histoire par le barde mongol en sont la preuve, — l’ascension de Gengis-khan avait été aidée par un certain nombre de ces sorciers ou chamans qui avaient, avant l’introduction du bouddhisme, une si grande influence sur l’esprit des populations altaïques.
CHAMAN BOURIATE (TRANSBAÎKALIE)
Collection Musée de l’Homme (Cliché Museum)
De ces chamans, le plus influent était Köktchu, fils de Munglik. Nous avons vu le rôle joué dans la jeunesse de Gengis-
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khan par Munglik, de la tribu des Qongqotat. C’était Munglik qui avait reçu de Yèsugèi mourant la mission d’aller chercher chez les Onggirat le jeune Tèmudjin et qui avait réussi à le ramener. Par la suite, il est vrai, il avait, semble-t-il, assez laidement abandonné l’enfant et n’avait rallié qu’assez tard les drapeaux gengiskhanides. Il est vrai aussi qu’il avait une seconde fois sauvé la vie du Conquérant lorsqu’il avait empêché celui-ci de se jeter, tête baissée, dans le guet-apens des Kèrèit. Aujourd’hui, en vertu de ces services éminents, il occupait une place de premier plan auprès du maître. Le prestige de sa famille était d’autant plus grand que, parmi ses sept fils, p.226 le quatrième, Köktchu, passait pour le plus redoutable sorcier de son temps.
Les « pouvoirs » surnaturels de Köktchu étaient, en effet, considérables. L’épithète de Tèb-Tenggèri, « le Très-Céleste », couramment accolée à son nom, en disait l’importance : ne racontait-on pas que sur son cheval gris pommelé il montait secrètement au ciel pour s’entretenir face à face avec la divinité ? Il avait joué un rôle important dans la grande assemblée de 1206 qui avait sanctionné l’élévation de Gengis-khan à la tête de l’empire mongol. C’était lui, nous affirment les auteurs persans, qui avait alors confirmé au nom du Tèngri, du « dieu-ciel », ce titre impérial de « Gengis-khan » assumé par Tèmudjin. Il est certain que le Conquérant, soit qu’il appréciât ses services, soit qu’il redoutât ses pouvoirs magiques, le ménageait et, jusqu’à un certain point, comme on le verra, composait avec lui. Mais cette situation n’allait pas sans inconvé-nient. L’ascendant prie par le sorcier remplissait celui-ci de morgue. Il prétendait maintenant s’entretenir de tous les sujets
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avec Gengis-khan, les discuter avec lui en dehors de toute règle. Persuadé qu’il avait provoqué l’élévation du nouveau khan, que c’était à ses incantations que le maître devait le trône, il n’était pas, loin de se croire son égal. Solidement appuyé par ses six frères, il faisait preuve d’une insolence chaque jour croissante.
Un jour ils se réunirent et, à eux sept, eurent l’audace de rosser Qasar, le propre frère de Gengis-khan, — Qasar, l’athlète invincible, l’invincible archer, — et ce détail prouve bien que les pouvoirs magiques du sorcier intimidaient jusqu’à la famille impériale 1. Qasar, au lieu de se venger directement, vint se jeter à genoux devant Gengis-khan pour porter plainte p.227 contre ses agresseurs ; mais le Conquérant montra une irritation qui cachait mal son embarras :
— Ne disait-on pas que tu étais invincible ? Et maintenant tu t’es laissé battre ?
Devant un tel accueil, les larmes vinrent aux yeux de Qasar. Sans ajouter une parole, il se releva et sortit. Il était ulcéré. De trois jours il ne reparut plus.
Mais l’affaire n’en resta pas là. Le perfide Köktchu vint trouver Gengis-khan pour lui inspirer de la méfiance envers son cadet :
— Un messager céleste, lui déclara-t-il, m’a, au nom de l’Eternel Tèngri, révélé cette prophétie : Gengis-khan aura l’Empire. Puis le même esprit m’a dit la même
1 Qasar était si fort, dit la tradition, qu’il cassait un homme en deux comme on brise une flèche de bois.
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chose de Qasar. Si tu ne devances pas Qasar, on ne peut savoir ce qui adviendra…
Ces perfides insinuations firent sur l’esprit de Gengis-khan une impression profonde. Persuadé que Qasar cherchait à le supplanter et que le Ciel lui en donnait avis, il monta à cheval dans la nuit même, se présenta chez son frère et le mit en état d’arrestation. Cependant, deux des fidèles de Qasar 1 coururent avertir la mère Hö’èlun de ce qui se passait. Celle-ci ne perdit pas une minute. Cette même nuit, elle attela un chameau blanc à son chariot et se mit en route. A l’aube elle arriva devant la yourte de Gengis-khan. Qasar, les mains liées, dépouillé de son bonnet et de sa ceinture, comparaissait devant le Conquérant qui lui faisait subir sur de prétendus complots un sévère interrogatoire. En voyant leur mère, l’air terrible, se précipiter ainsi à l’improviste sous sa yourte, Gengis-khan fut complètement décontenancé et même effrayé. La vieille dame alla droit à Qasar, défit elle-même ses liens, lui rendit son bonnet et sa ceinture. Puis, incapable de maîtriser son indignation, elle s’assit à p.228 terre, les jambes croisées ; d’un brusque mouvement, elle ouvrit son corsage, sortit ses seins desséchés, pendants sur ses genoux.
— Voilà, s’écria-t-elle, les seins qui vous ont nourris. Quel crime a commis Qasar, que vous vouliez détruire votre propre chair ? Quand vous étiez petits, Tèmudjin tétait l’un de mes seins, Qatchi’oun et Tèmugè tétaient l’autre, mais seul Qasar avait assez de vitalité pour
1 Savoir Gutchu et un homonyme du chaman, nommé lui aussi Köktchu.
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téter les deux et me soulager de mon lait. Tèmudjin a obtenu en partage les dons de l’esprit et la capacité, tandis qu’à Qasar appartiennent la force et l’adresse au tir à l’arc 1. Ses flèches épouvantaient les ennemis et les ployaient sous ton joug. Et maintenant qu’ils sont tous réduits, tu ne veux plus le voir !
Elle dit, et Gengis-khan se troubla.
— Ma mère, avoua-t-il, me fait peur ; devant elle j’ai honte. Sortons…
Ne pouvant affronter le regard de la grande douairière, il sortit, en effet, effrayé et honteux, Il laissait Qasar libre et n’osa plus rien entreprendre contre sa personne. Toutefois, les calomnies du devin n’avaient pas cessé de hanter l’esprit du Conquérant. Sans le dire à sa mère, il dépouilla Qasar de la majeure partie de ses apanages, ne lui laissant que quatorze cents sujets. Lorsque Hö’èlun l’apprit, elle en reçut un nouveau choc au coeur et, de ce jour, dit le barde, ses forces déclinèrent rapidement…
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1 L’adresse de Qasar était proverbiale. Un jour, conte Sanang Setchèn, Gengis-khan lui demande de tirer un vautour. « Où veux-tu que je l’atteigne ? », interroge l’infaillible archer. « A la tête, entre les raies jaunes et noires », spécifie le Conquérant. Qasar tire. L’oiseau s’abat. On va vérifier. La flèche l’avait touché exactement au point requis.
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GENGIS-KHAN CASSE LES REINS
DU GRAND SORCIER
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p.229 Köktchu avait, en somme, réussi à faire disgracier le principal frère de Gengis-khan et à diviser la famille impériale. Visiblement, le Conquérant composait avec lui, parce qu’il le redoutait. Le pouvoir « spirituel » du dangereux chaman se consolidait et, par contrecoup, son prestige temporel. Nombreux furent ceux des sujets de Gengis-khan qui vinrent s’adjoindre à la clientèle de Köktchu. Signe visible de ce mouvement, on vit même des clients de Tèmugè-ottchigin, le plus jeune frère de Gengis-khan, abandonner son service pour venir se donner au sorcier. Tèmugè chargea un sien officier, nommé Soqor, d’aller ramener ses gens. Köktchu rossa Soqor, lui attacha sur le dos une selle de cheval et le renvoya en cet état à Tèmugè. Le jour suivant, Tèmugè en personne se rendit chez le sorcier pour réclamer lui-même la restitution des siens, mais le chaman et ses six frères l’entourèrent, menaçants, et le forcèrent à se mettre à genoux pour leur demander pardon. Puis ils le renvoyèrent sans, bien entendu, lui avoir rendu un seul de ses gens.
Le lendemain matin, avant le lever de Gengis-khan, Tèmugè entra dans sa tente et, se jetant à genoux au pied de son lit, lui raconta en pleurant son humiliation. Gengis-khan l’écoutait en silence, toujours paralysé, semble-t-il, par la crainte du redoutable sorcier. Ce fut sa femme, Börtè, qui le décida. Se 272
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soulevant de sa couche en voilant sa poitrine avec la couverture, elle cria à Gengis-khan :
— Comment Köktchu et ses p.230 frères peuvent-ils se permettre de telles insolences ? Dernièrement ils ont battu Qasar. Aujourd’hui ils obligent Tèmugè à se mettre à genoux devant eux ! Où en sommes-nous ? De ton vivant on peut molester tes frères pareils à des pins et à des cyprès. Que sera-ce quand ton corps, majestueux comme le tronc d’un arbre immense, se sera incliné vers la tombe ? Que deviendra ton peuple pareil à l’herbe agitée par le vent ou pareil à un vol d’oiseaux ? Crois-tu alors que mes pauvres enfants pourront régner ? Comment peux-tu regarder tranquillement le traitement qu’on inflige à tes frères ?
Et elle éclata en sanglots.
Cet argument précis frappa Gengis-khan. L’avenir de sa dynastie était en jeu. Du coup, ses terreurs superstitieuses s’évanouirent. Il se retrouva l’homme d’action, l’homme d’Etat qu’on connaissait.
— Lorsque Köktchu viendra aujourd’hui ici, dit-il laconiquement à Tèmugè, fais de lui ce que tu voudras !
Tèmugè n’avait pas besoin de plus amples instructions. Il sortit et alla s’entendre avec trois hommes connus comme de forts lutteurs. Peu après, Munglik et ses sept fils vinrent rendre visite à Gengis-khan dans sa yourte. A peine Köktchu se fut-il assis que Tèmugè le saisit au collet :
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— Hier, lui cria-t-il, tu m’as forcé à te demander pardon, Aujourd’hui, mesurons-nous !
et il le tirait vers la porte. Köktchu se défendit. Ils s’empoignèrent, Dans cette rixe, le bonnet de Köktchu roula devant l’âtre. Son père Munglik, qui devinait comment la chose allait tourner, ramassa le bonnet, l’effleura de ses lèvres et le mit dans son sein. Gengis-khan ordonna aux deux adversaires de sortir, d’aller mesurer leurs forces à la lutte hors de sa pré-sence. Mais les trois athlètes apostés par Tèmugè se tenaient devant la yourte impériale. A peine Köktchu fut-il dehors qu’ils se jetèrent sur lui, l’entraînèrent à l’écart et lui brisèrent la colonne vertébrale ; puis ils p.231 allèrent jeter son cadavre dans un coin, « près du parc aux chariots ».
Tèmugè, son coup accompli, revint à la yourte de Gengis-khan où il rendit compte à sa manière de ce qui venait d’arriver :
— Je voulais me mesurer à la lutte avec Köktchu, mais, au lieu de jouer le jeu, le voilà qui s’est couché et dérobé. Quelles drôles de façons !
Le « père » Munglik comprit tout de suite ce qui venait d’arriver. Il fondit en larmes en disant :
— Depuis le premier jour, ô khan, j’ai été ton compa-gnon…
Mais ses six fils survivants se montraient moins résignés. Ils barrèrent la sortie et entourèrent, menaçants, l’empereur. Déjà ils osaient porter la main sur lui, le tirant par ses manches. Gengis-khan, comprenant le péril, se dégagea violemment :
— Écartez-vous ! Faites-moi place ! Laissez-moi sortir !
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Et, leur échappant, il sortit, en effet, appelant à l’aide. Les porte-carquois et les gardes de jour se précipitèrent et l’entourèrent, lui faisant un rempart de leurs corps.
Après s’être assuré que le sorcier était bien mort, Gengis-khan fit transporter le cadavre sous une tente dont on referma la porte ainsi que l’orifice d’aération, tandis que des gardes étaient postés tout autour. Le troisième jour, au crépuscule, l’orifice d’aération s’ouvrit « et le cadavre en sortit de lui-même », nous assure le barde mongol.
Gengis-khan donna la version officielle de ce miracle :
— Köktchu battait et calomniait mes frères ; aussi le Tèngri, lui retirant sa protection, lui a-t-il enlevé la vie comme il a enlevé son corps.
Mais à Munglik le maître avouait crûment :
— Tu as mal élevé tes fils. Ils ont voulu s’égaler à moi, et Köktchu a attiré le malheur sur sa tête… J’aurais dû vous faire subir à tous le même sort qu’à Altan, à Qoutchar et à Djamouqa !
Munglik et ses six fils survivants tremblaient. Puis p.232 Gengis-khan parut se radoucir : homme d’Etat né, il était trop politique pour se livrer à des exécutions inutiles, surtout auprès de gens si étroitement associés jusque-là à sa maison. Il voulut bien se souvenir des garanties d’immunité qu’il avait peu auparavant accordées à la famille de Munglik. Or sa parole était sacrée comme il le rappela lui-même aux inculpés :
— Celui qui a donné sa parole le matin et qui se parjure le soir est un homme sans honneur. En conséquence, je 275
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vous accorde votre grâce et je laisse tomber mon courroux. Mais si vous aviez su modérer la violence de votre caractère, où n’auraient pu parvenir les enfants du père Munglik !
Le Conquérant pouvait maintenant faire preuve de clémence : par l’exécution sommaire du chaman Köktchu, le prestige des Qongqotat était à jamais brisé. Il ne sera plus question d’eux au cours de cette histoire.
Débarrassé du dangereux Köktchu, Gengis-khan chercha un grand-chaman de tout repos. Il le trouva en la personne d’Ousoun, un membre âgé du clan des Ba’arin.
— D’après nos traditions, dit-il, le bèki (c’est l’ancien titre des grands-chamans) a le pas sur tous les autres dignitaires. Que le vieil Ousoun soit bèki ! Il revêtira des vêtements blancs, il chevauchera un coursier blanc, il s’assiéra à la place d’honneur, il sera entouré du respect de tous et il choisira pour nos entreprises l’année et la lunaison favorables.
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AUX APPROCHES DE LA CHINE
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p.233 Gengis-khan, ayant réduit les dernières velléités d’insubordination parmi les tribus, était maître des immenses territoires qui forment aujourd’hui la Mongolie extérieure. Pâtres nomades de la steppe et chasseurs forestiers de la taïga ne reconnaissaient plus qu’un seul maître : lui ; qu’un seul drapeau : le touq, la hampe à neuf queues de cheval, où résidait le Génie gardien de l’Armée. Ce fut alors que toutes ces tribus réunies par lui en un seul peuple, le Conquérant les lança à l’assaut du monde chinois.
La Chine, en effet, était véritablement un monde qui ne renfermait pas moins de trois Etats dans son sein. De ces trois Etats, seul, celui de la Chine du Sud, au pouvoir de la dynastie nationale des Song, pouvait se vanter d’être purement chinois. La Chine du Nord était partagée entre deux dominations « barbares » d’inégale étendue. La majeure partie en appartenait depuis un siècle à un peuple de race tongouse, an-cêtre de nos Mandchous actuels et sorti, en effet, de la Mandchourie. Ce peuple, les Djurtchèt, avait à sa tête une dynastie dont les rois avaient pris le nom chinois de Kin, mot à mot « les Rois d’Or ». De leur capitale de Pékin, les Rois d’Or régnaient sur les plus riches provinces du fleuve Jaune, des terrasses de loess du Chen-si et du Chan-si à la Grande Plaine alluviale du littoral. Seule à l’intérieur leur échappait la Marche du Nord-Ouest, connue depuis sous le nom de Kan-sou, avec, en plus, la steppe de l’Alachan et, dans la grande boucle du fleuve
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Jaune, la steppe des Ordos, deux régions qui, du reste, font p.234 partie non de la Chine propre, mais de ce que nous appelons aujourd’hui la Mongolie intérieure. Le Kan-sou, l’Alachan et le pays des Ordos étaient tombés depuis deux siècles au pouvoir d’une peuplade d’affinités tibétaines, les Tangout, qui y avaient fondé un royaume plus ou moins sinisé et connu, sous le nom chinois de Si-Hia.
Ce fut par ce royaume des Tangout ou du Si-Hia que Gengis-khan commença ses campagnes de Chine. Par trois fois, en 1205, 1207 et 1209 il vint ravager le pays,
De la haute Toula, coeur du pays mongol, à Ninghia, capitale des Tangout, il existe encore aujourd’hui une piste directe nord-sud qui traverse le Gobi de part en part. Le Gobi, en effet, surtout dans cette région, n’a jamais constitué un obstacle.
« Gravier, sable et argile y font un sol dur et uni comme celui d’un hippodrome, écrit Grenard. L’armoise grisâtre, l’iris nain, le kharmyk, le boudargan s’aventurent dans ces plaines arides. Ça et là, de très minces couches superficielles laissent croître une herbe pauvre qui jaunit dès juillet et se distingue à peine de l’étendue fauve. Dans la grande lumière du jour, tout paraît blême et blafard, enveloppé d’un suaire de poussière fine. Le matin seulement, le ciel se dégrade en nuances d’un bleu de plus en plus foncé jusqu’à la brume des lointains ; des couleurs variées se discernent sur la plaine ocreuse que rehaussent par places les ombres nettes d’un rocher, d’un groupe de tentes, d’une troupe de chevaux ou d’antilopes, d’une caravane
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qui contourne une colline, conduite par un homme coiffé d’un haut chapeau, marchant seul en avant d’un pas roulant dans ses grandes bottes. Ces vastes espaces se parcourent facilement, partout praticables aux chevaux, aux chameaux et aux chariots. Peu de jours se passent sans que le voyageur trouve de l’herbe et de p.235 l’eau pour ses bêtes. Dans le centre, sur plus de sept cents kilomètres, l’eau courante fait défaut, mais il suffit de creuser, ici deux ou trois pieds, là deux ou trois mètres, pour atteindre les nappes souterraines.
Presque chaque année, à l’automne, « époque où les chevaux sont gras », la cavalerie mongole, après avoir traversé sans encombre ces solitudes, venait razzier les campagnes de l’actuel Kan-sou. A la sortie du désert, les oasis de cette province devaient paraître aux nomades d’une gaieté et d’une richesse inattendues, avec leur entourage de saules et de peupliers, de vergers et de prairies, de champs de blé et de millet. Plus à l’est, les Mongols firent connaissance avec le fleuve Jaune, d’autant plus impressionnant ici que dans l’immense boucle qu’il décrit pour enserrer la steppe des Ordos, « il erre au milieu des solitudes comme un étranger égaré dans une contrée hostile ». Le plateau des Ordos n’est, en effet, « qu’un morceau de Mongo-lie » séparé du reste des steppes par la boucle du grand fleuve. Dunes de sable jaune et plaines argilo-salines ; pâturages semés de mares d’eau douce ou d’étangs salés, végétation buissonneuse, autant d’aspects déjà par avance familiers aux Mongols. La capitale des Tangout, l’actuel Ning-hia, située sur le fleuve, entre la steppe des Ordos et celle de l’Alachan, est une
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oasis de très ancienne culture, aménagée par les Chinois et irriguée par leurs soins grâce à un savant réseau de canaux artificiels. C’était une place de commerce importante : Marco Polo nous parlera de ses tissus en poil de chameau et de l’exportation qui s’en faisait. Gengis-khan se heurtait ici pour la première fois à la civilisation sédentaire. Ning-hia était d’ailleurs une ville fortifiée à la manière chinoise et l’armée nomade, toute en cavalerie, se montrait incapable d’entreprendre un siège en règle. Elle manquait pour cela de machines de guerre. Gengis-khan, — et l’idée fait p.236 honneur à son génie, — songea, pour s’emparer de Ning-hia, à détourner le cours du fleuve Jaune. Mais là encore les Mongols manquaient d’ingénieurs, et son projet échoua.
Il n’en est pas moins vrai que les Tangout étaient à bout. Les oasis du Kan-sou, qui formaient le coeur de leur royaume, ne vivaient que du commerce, comme cités caravanières sur la grande piste transcontinentale de Chine en Iran, l’antique route de la soie. La guerre, en interceptant leur commerce, les ruinait. Leur roi se décida à accepter la suzeraineté mongole. En cette même année 1209, il donna en mariage à Gengis-khan une de ses filles (les filles tangout passaient aux yeux des Mongols pour particulièrement belles), avec un tribut comprenant, notamment, des quantités considérables de chameaux, ces chameaux blancs du Kan-sou célébrés par Marco Polo comme les plus beaux de l’Asie.
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LA VENGEANCE DES ANCIENNES INJURES :
GUERRE DE GENGIS-KHAN CONTRE LE ROI D’OR
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p.237 Voilà donc Gengis-khan suzerain du royaume tangout, c’est-à-dire de l’actuelle province chinoise du Kan-sou et des steppes de l’Alachan et de l’Ordos. Mais ce pays, à la vérité, n’est tout entier qu’une marche-frontière, presque extérieure à la terre chinoise proprement dite. Pour prendre vraiment pied en Chine, les Mongols devaient s’attaquer aux Kin, au « Roi d’Or » de Pékin.
Entreprise considérable pour les nomades, car le royaume kin, qui comprenait, à l’exception du Kan-sou et de l’Ordos, tout le bassin du fleuve Jaune, se présentait comme un des plus puissants Etats de ce temps. Ses maîtres, les vieux Djurtchèt, pour sinisés qu’ils fussent, conservaient, sur le sol chinois, les vertus guerrières des chasseurs forestiers tongous, leurs ancêtres. De plus, installés depuis un siècle en Chine, ils disposaient de toutes les ressources de la civilisation millénaire, et ici encore, plus même que chez les Tangout, les nomades de Mongolie allaient se trouver aux prises avec des places fortes, une guerre de sièges à laquelle ils n’étaient nullement préparés. Du reste, la Grande Muraille, avec les bastions qui la flanquaient, formait, de l’est à l’ouest, une ligne de défense à peu près continue pour le royaume kin.
Mais Gengis-khan, plus politique encore que guerrier, s’était, de ce côté, assuré le concours d’alliés précieux. Au nord de la
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Grande Muraille, les steppes de p.238 l’actuelle Mongolie intérieure étaient habitées par un peuple turc semi-sédentaire, semi-nomade, les Öngut, fort intéressant pour nous parce qu’il professait le christianisme nestorien. Ici les Mongols devaient se sentir doublement à l’aise. Le pays, d’abord, leur rappelait étrangement le leur :
« Pas un arbre ; la steppe herbeuse à l’infini, parcourue par des rivières qui se terminent dans des lagunes saumâtres, C’est la Terre des herbes, que les Chinois opposent à la Terre du blé ; on y traverse des solitudes angoissantes jusqu’à la rencontre de dix à vingt tentes près desquelles paissent des centaines de chameaux et de poneys, des milliers de moutons et de chèvres à long poil.
D’autre part, Gengis-khan s’était lié de longue date avec les Turcs öngut, possesseurs de ce pays. Leur chef, Alaqouch-tègin, lui avait rendu, en 1204, le plus signalé service en refusant de s’unir contre lui à la coalition ourdie par les Naïman et en le prévenant de cette coalition. Gengis-khan lui avait témoigné sa reconnaissance en le mettant au nombre des grands dignitaires de son empire, lors du champ de mai de 1206. Mieux encore : nous verrons le Conquérant donner sa propre fille Alaghaï-bèki en mariage à un des successeurs d’Alaqouch-tègin, et ce ne sera là que la première en date de ces unions entre la maison impériale gengiskhanide et la maison royale öngut, unions qui se renouvelleront pendant tout le XIIIe siècle.
Cette politique de mariages présentait pour Gengis-khan un avantage considérable. Les Öngut, de par leur position
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géographique, de par les anciens traités qui les liaient au Roi d’Or, étaient, pour le compte de ce dernier, les gardiens du limes chinois, les sentinelles extérieures de la Grande Muraille. En se les attachant, Gengis-khan démantelait d’avance la défense ennemie et, sans combat, étendait son empire jusqu’au pied même de la célèbre ligne de fortifications.
p.239 Dès 1207, sa politique, de ce côté, était suffisamment avancée pour qu’il pût le prendre de haut envers la cour de Pékin. Un ambassadeur venait d’arriver pour lui annoncer le décès du précédent souverain et l’avènement d’un nouveau Roi d’Or, notification importante, car en droit le khan mongol restait toujours vassal des Kin. D’un air distrait, le Conquérant demanda à l’ambassadeur :
— Quel est le nouveau Souverain ?
— C’est le prince de Wei, lui fut-il répondu.
— Je m’imaginais, s’écria alors Gengis-khan, que le Roi d’Or devait être quelque personnage éminent et désigné par le Ciel. Comment un imbécile comme le prince de Wei peut-il jouer un tel rôle ?
Il dit, cracha dans la direction du sud (la direction du royaume kin), monta à cheval et s’éloigna, laissant là les ambassadeurs tout interdits.
C’est qu’entre les Mongols et les Rois d’Or de Pékin il y avait un fossé de sang et, pis encore, d’inexpiables offenses. Personne, sous les yourtes mongoles, n’oubliait les anciens outrages, les khans nationaux ignominieusement suppliciés par la cour de Pékin, le khan Ambaqaï, le prince Okin-barqaq, cloués 283
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ou empalés comme des malfaiteurs sur un âne de bois. Ces morts criaient vengeance, et maintenant que l’unité des tribus était faite, l’heure arrivait d’infliger aux Rois d’Or un châtiment exemplaire.
En mars 1211, Gengis-khan réunit donc en Mongolie orientale, sur les bords du Kèrulèn, une grande assemblée, en vue de commencer la lutte contre les Kin. Ses plus lointains vassaux y vinrent lui rendre hommage, notamment deux princes turcs de l’Ouest, Bartchouq, roi ou idouq-qout des Ouighour, qui régnait sur les oasis de Tourfan, Qarachahr et Koutcha, dans le Gobi, et Arslan, roi des Qarlouq, qui habitaient dans le Sémi-retchié, au sud du lac Balkhach. L’expédition contre le Roi d’Or, le Conquérant la préparait comme une guerre p.240 nationale, comme une guerre sainte. Ce fut dans ce sentiment qu’il alla en pèlerinage solliciter l’aide de l’Eternel Tèngri, sur une des montagnes sacrées du pays mongol, sans doute le Bourqan-qaldoun. Selon le rite, il ôta son bonnet, jeta sa ceinture sur ses épaules, battit trois fois la terre de son front.
— O Eternel Tèngri, je me suis armé pour venger le sang de mes oncles Okin-barqaq et Ambaqaï, que les Rois d’Or ont fait mourir ignominieusement. Si tu m’approuves, prête-moi d’en haut le secours de ton bras, ordonne qu’ici-bas les hommes et les génies s’unissent pour m’assister.
Et la Grande Guerre commença. Toutefois, comme l’armée mongole était toute en cavalerie, comme elle ignorait encore à cette date l’art de l’ingénieur, comme elle ne savait pas faire un siège en règle, elle piétina longtemps devant les bastions de la
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Grande Muraille. Les années 1211 et 1212 se passèrent à prendre des bicoques. Il s’agit d’ailleurs d’une région tourmentée, qui s’abaisse par gradins du plateau du Gobi vers le golfe du Petchili, mais dont la « descente » est interrompue par une série de chaînes alignées du sud-ouest au nord-est et terminées par autant de cassures, ce qui a fait comparer ces chaînes aux barreaux d’un gril, le célèbre « gril de Pékin ». La Grande Muraille court à travers ces montagnes déchiquetées et dénudées, depuis le golfe du Petchili jusqu’au fleuve Jaune, flanquée, de distance en distance, par une série de forteresses comme Siuan-houa, au nord-ouest de Pékin, et Ta-t’ong, dans le nord du Chan-si. Ne nous étonnons pas si, au lieu de triomphes retentissants, le Conquérant ne recueillit d’abord ici que des succès laborieux. Des victoires, il en inscrivit d’ailleurs à son actif, comme celle qu’en février-mars 1211 il remporta au mont Ye-hou, entre Pékin et Kalgan. Neuf ans après, le moine Tch’ang-tch’ouen passant par là trouvait encore le sol couvert d’ossements blanchis.
p.241 Néanmoins la conquête mongole marquait toujours le pas dans la zone-frontière, lorsque, au printemps de 1212, se produisit en faveur de Gengis-khan un événement politique heureux. Avant d’être au pouvoir des Rois d’Or, de race tongouse, Pékin avait appartenu pendant deux siècles à un autre peuple barbare, les Khitai, que les ancêtres des Rois d’Or avaient dépossédés. Ces Khitaï appartenaient à une race différente : tandis que les Kin ou Rois d’Or étaient frères de nos actuels Mandchous, les Khitaï s’apparentaient plutôt à la race mongole. Il est vrai qu’à l’opposé des sujets de Gengis-khan, ils s’étaient,
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du fait d’un séjour de trois siècles en terre chinoise, presque entièrement sinisés. Ils n’en conservaient pas moins le souvenir de leur ancienne gloire et sans doute un désir de revanche contre leurs vainqueurs, les Rois d’Or. De fait, au printemps de 1212, un de leurs princes, Ye-liu Lieou-ko, se révolta contre le Roi d’Or, réunit les gens de sa race et vint se donner aux Mongols. Le pays propre des anciens Khitaï était la région de Leao-yang, dans le sud de l’actuelle Mandchourie. Gengis-khan, exploitant aussitôt la révolte qui venait de s’y produire, y envoya son lieutenant Djèbè, « la Flèche », avec un corps d’armée. Djèbè échoua d’abord devant les murailles de Leao-yang ; il feignit alors de battre en retraite, s’embusqua dans les environs, puis revint à l’improviste et emporta la place par surprise. Ye-liu Lieou-ko put se proclamer roi des Khitaï sous la suzeraineté de Gengis-khan.
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PRISE DE LA MURAILLE DE CHINE
LA CHEVAUCHÉE DANS LA GRANDE PLAINE
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p.242 Le génie est une longue patience. Après deux ans d’efforts obstinés, Gengis-khan remporta enfin, à l’été de 1213, des succès décisifs.
Il s’agissait pour lui de s’emparer de la route historique entre Kalgan et Pékin, qui, de gradin en gradin, de défilé en défilé, conduit du plateau de la Mongolie intérieure à la grande plaine de la Chine orientale. En juillet-août 1213, Gengis-khan réussit à s’emparer de la première ville-forte de cette route, de Siuan-houa qui, sur un plateau battu par le « vent jaune » et ceint de hauteurs volcaniques, contrôle la région tourmentée entre le flanquement extérieur de la Grande Muraille et la Muraille proprement dite. Plus au sud-est, en continuant sur la même route, se dressait le bourg fortifié de Pao-ngan. Toloui, le plus jeune fils du Conquérant, en escalada les fortifications à la tête de la vague d’assaut. Le bourg suivant est Houai-lai. Gengis-khan y remporta sur les Kin une grande victoire et il fit de leurs troupes un si grand carnage que, sur une quinzaine de kilomètres, le sol resta pendant des années jonché d’ossements humains. Au sud-ouest de Houai-lai commençait le défilé de Kiu-yong-kouan, ou passe de Nan-k’eou, gorge sauvage et sombre, de vingt-deux kilomètres de long, surplombée de hauteurs abruptes et renforcée par tout un système de fortifications qui commande la descente de la Grande Muraille vers Pékin. La position était solidement occupée par les Kin. Le p.243 général
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mongol Djèbè, lancé en avant-garde, s’avança jusqu’à l’entrée de la passe, puis, suivant la vieille tactique des nomades, feignit de battre précipitamment en retraite en direction de Siuan-houa. Comme il l’escomptait, les Kin commirent l’imprudence de se lancer à sa poursuite. Lorsqu’il les eut attirés assez loin de leurs positions, il fit brusquement demi-tour et les chargea. Derrière lui, toute l’armée mongole, commandée par Gengis-khan en personne, chargeait aussi. De Houai-lai à Nan-k’eou les passes furent balayées. « Les cadavres ennemis se pressaient comme des arbres abattus. » Gengis-khan vint établir son camp à Long-hou-t’ai, « le plateau des dragons et des tigres », à l’entrée de la plaine. Devant lui s’ouvrait, en effet, la Grande Plaine de la Chine orientale dont les immenses surfaces cultivées s’étendent sur plus de huit cents kilomètres, de Pékin à Nankin. Et tout près de lui, à une trentaine de kilomètres à peine, se dressaient les tours et les palais de la capitale des Rois d’Or, notre Pékin…
En même temps, d’autres détachements mongols avaient occupé les deux autres voies d’accès de la terre chinoise : au nord-est la forteresse de Kou-pei-k’eou qui commande la principale passe dans la descente de Jehol vers Pékin ; au nord-ouest Ta-t’ong, place de guerre située entre les deux lignes de la Grande Muraille et qui, à 1.300 mètres d’altitude, domine et défend la province du Chan-si. Le Chan-si, comme la région de Pékin, était livré à l’invasion.
A Ta-t’ong les Mongols trouvèrent de vieux amis qui avaient souffert pour leur cause : les princes öngut. Le prince öngut Alaqouch-tègin, qui avait naguère rendu un tel service à Gengis-khan en l’avisant de la menace naïmane, avait été assassiné par
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le parti anti-mongol. Sa veuve et son fils s’étaient alors réfugiés à Ta-t’ong. La conquête mongole les ayant délivrés, Gengis-khan p.244 les reçut magnifiquement et les combla de faveurs. Il devait bientôt donner à l’un de ces princes öngut, au jeune Nègudèi, une de ses petites-filles, fille de son quatrième fils Toloui. Nous verrons qu’il donnera de même à un autre prince öngut sa propre fille, la vaillante et sage princesse Alaghaï.
Ainsi, le Conquérant du monde, à l’heure même où il était le plus terrible pour les ennemis de sa race, montrait aux fils des amis tombés pour sa cause la plus touchante, la plus paternelle affection.
Les victoires mongoles avaient eu leur contrecoup à la cour de Pékin. Un des généreux kin, Hou-cha-hou, tua son maître, le Roi d’Or Wei-chao, et éleva à la place un autre membre de la famille royale, qui fut le roi Siuan-tsong (août-septembre 1213). A la faveur du trouble causé par cette révolution, Gengis-khan, à l’automne de la même année, entreprit une grande chevauchée jusqu’au coeur du royaume kin. Il avait réparti ses forces entre trois armées, et jamais plan de campagne ne fut aussi nettement conçu et plus méthodiquement exécuté.
Gengis-khan, qu’accompagnait son plus jeune fils Toloui, se réserva le commandement de l’armée du centre, destinée à l’invasion de la Grande Plaine. D’autres auraient songé à prendre Pékin d’assaut. Avec son robuste bon sens il s’y refusa : la ville était trop puissamment fortifiée et les Mongols n’étaient pas outillés pour un tel siège. Il se contenta de la masquer par un rideau de troupes et partit avec sa cavalerie en direction du sud.
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Imaginons l’étonnement de tous ces nomades, pâtres de la steppe ou trappeurs de la forêt, devant le spectacle qui s’offrait à leur vue, A l’infini, depuis les murailles de Pékin jusqu’au fleuve Jaune, la Grande Plaine étendait ses champs d’un brun jaunâtre où, depuis des millénaires, chaque pouce de terrain est jalousement p.245 cultivé par la même race de patients laboureurs, où les fermes et les villages succèdent aux fermes et aux villages, où les champs de riz alternent avec les champs de millet, les champs de kaoliang avec les champs de maïs. Au milieu des vergers et des récoltes, la chevauchée des nomades passait, brûlant les fermes et les meules, piétinant les moissons. A peine si une dizaine de places fortes, à l’abri de leurs murailles, purent résister. Toutes les villes secondaires furent mises à sac depuis Pao-ting, au sud-ouest de Pékin, jusqu’à Wei-houei, dans le nord du Ho-nan. Depuis Pékin, le Conquérant avait, en direction nord-sud, parcouru plus de cinq cents kilomètres, et il ne s’arrêta que parce qu’il arrivait de ce côté aux approches du fleuve Jaune, large comme un bras de mer, que sa cavalerie était incapable de traverser.
Mais sa chevauchée ne se limita point au Ho-pei. Au sud-est il parcourut de même toute la fertile plaine du Chan-tong, dont il prit le chef-lieu, Tsi-nan, A Tsi-nan, le conquérant mongol put avoir la vision de ce qu’était une grande ville chinoise du XIIIe siècle, car la métropole du Chan-tong était déjà célèbre par ses belles sources jaillissantes, par son lac plein de lotus géants, par les grands arbres de ses parcs, par sa « montagne des Mille Bouddhas » aux statues datant du VIIe siècle, comme elle était célèbre aussi par ses soieries de luxe dont elle faisait grand
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commerce. Laissant à l’est le massif sacré du T’ai-chan, Gengis-khan poussa jusqu’à Lan-chan, par 35° de latitude nord, à l’extrême limite méridionale de la province du Chan-tong, au seuil de la zone de terres inondées et de polders à travers laquelle, de 1194 à 1853, le fleuve Jaune a gagné son embou-chure. Là comme au Ho-pei le gouvernement de Pékin avait ordonné aux paysans de se réfugier dans les villes murées. Mais les Mongols, suivant une cruelle coutume qu’ils devaient renouveler en Iran, employaient p.246 aux travaux du siège leurs prisonniers ainsi que les populations rurales du voisinage. Ils les poussaient au premier rang à l’assaut des places fortes. Les assiégés, reconnaissant leurs malheureux compatriotes à la tête des colonnes d’assaut, ne faisaient qu’avec répugnance usage de leurs armes. A l’exception des forteresses réellement imprenables, toutes les cités succombèrent ainsi les unes après les autres. Gengis-khan regagna la Grande Muraille avec un énorme butin en or, en argent, en soieries de luxe, en bétail et en chevaux, sans parler du lamentable cortège de garçons et de filles enchaînés par myriades.
Tandis que le Conquérant saccageait la Grande Plaine, ses trois fils aînés Djötchi, Djaghataï et Ögödèi prenaient le commandement d’une deuxième armée, « l’aile droite », comme disent nos sources, parce que les Mongols s’orientaient face au sud. Cette armée descendit la bande occidentale du Ho-pei, via Pao-ting et Chouen-tö et poussa, elle aussi, jusque vers Houai-k’ing, dans la partie du Ho-nan située au nord du fleuve Jaune ; puis, franchissant les derniers contre-forts méridionaux des
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monts T’ai-hang, elle gravit le vaste plateau de terre jaune qui constitue la vieille province agricole du Chan-si.
Les trois princes gengiskhanides abordaient donc les terrasses de loess du Chan-si par le sud-est. Ils gagnèrent le bassin de la Fèn dont le cours, orienté du nord au sud, coupe en deux la province. Remontant le sillon longitudinal de la rivière, ils s’emparèrent des principales villes qui s’échelonnent soit sur ses bords, soit dans le voisinage : P’ing-yang, Fèn-tcheou et Sin–tcheou. Ils prirent de même, en dépit d’un système de fortifications et de fossés qui avait repoussé tant d’assauts au temps des vieilles guerres chinoises, la métropole de la province, la ville de T’ai-yuan, dont Marco Polo et les autres écrivains du XIIIe siècle vantent la p.247 richesse comme centre métallurgique et centre de vignobles. La facilité avec laquelle ces places furent enlevées prouve à quel point la stratégie mongole avait déconcerté les défenseurs. Ceux-ci, qui s’attendaient à une attaque descendue du nord, du côté de Ta-t’ong, furent complètement surpris lorsqu’ils virent la cavalerie nomade surgir du midi. Après avoir saccagé les villes, détruit les fermes, massacré les paysans, incendié les récoltes, les trois princes gengiskhanides regagnèrent la Grande Muraille par Tai-tcheou et Ta-t’ong, afin de mettre leur butin à l’abri, hors du pays des sédentaires, à l’orée des steppes, chez leurs amis, les Öngut.
Enfin Gengis-khan avait confié une troisième division de cavalerie à son frère Qasar. Parti, lui aussi, de la région de Pékin, Qasar longea la côte en direction du nord-est par le seuil de Yong-p’ing. Il soumit au passage le pays entre la passe de Chan-hai-kouan et Jehol, puis alla subjuguer la terre natale des
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premiers Rois d’Or, des anciens Djurtchèt, c’est-à-dire la haute Mandchourie, vers les rivières Taor et Nonni et le Soungari jusqu’à l’Amour.
En avril 1214, Gengis-khan regroupa ses armées devant Pékin. Ses généraux voulaient donner l’assaut à la ville. Connaissant mieux qu’eux les insuffisances de la poliorcétique mongole, il s’y opposa. Au contraire, il envoya au Roi d’Or, dans Pékin, un messager pour lui proposer la paix :
— Toutes tes provinces au nord du fleuve Jaune sont en mon pouvoir. Il ne te reste plus que Pékin. C’est le Tèngri qui t’a réduit à cet état d’impuissance, mais si je te pressais davantage, qui sait s’il m’approuverait ? Je suis donc disposé à me retirer. Peux-tu me livrer des approvisionnements pour apaiser l’animosité de mes généraux à ton égard ?
L’infortuné Roi d’Or offrit tout ce qu’on voulut : de l’or, de l’argent, des soieries (altan, munggun, p.248 a’oura soun), — ces trois termes reviennent comme un refrain quand les sédentaires cherchent à apaiser les nomades. Il offrit aussi cinq cents garçons, cinq cents jeunes filles, trois mille chevaux et, pour le lit de Gengis-khan, une princesse du sang, la princesse de K’i-kouo. La cour de Pékin se crut un instant sauvée lorsque le Conquérant, après avoir daigné accepter ces présents, repassa la Grande Muraille par le défilé de Kiu-yong-kouan pour rentrer en Mongolie…
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PRISE DE PÉKIN PAR LES MONGOLS
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p.249 En réalité le Roi d’Or ne pouvait se faire d’illusion. La paix si chèrement obtenue n’était qu’une trêve. Maintenant que les Mongols avaient appris à forcer les bastions de la Grande Muraille, ils pouvaient à tout instant revenir : Pékin était trop près de la steppe, En juin 1214 il abandonna donc le séjour de la ville pour se retirer derrière la barrière du fleuve Jaune, à K’ai-fong, au Ho-nan. Seulement, ce départ fut considéré par ses propres sujets comme une désertion. En cours de route une partie de ses troupes se mutinèrent, rebroussèrent vers le nord et allèrent se donner aux Mongols.
Gengis-khan n’eut garde de laisser passer une telle occasion. En mars 1215, il chargea son lieutenant Mouqali d’aller mettre le siège devant Pékin. Autant le Conquérant avait répugné l’année précédente à attaquer la grande ville garnie de tous ses défenseurs, autant il hésitait peu à en entreprendre le blocus, maintenant que la discorde régnait chez l’ennemi et qu’une partie de la garnison avait été retirée. Nous retrouvons là un des traits de son caractère. Avec son robuste bon sens, il saura toujours discerner le possible et l’impossible et ne rien entreprendre qu’à la mesure de ses moyens. Et cette fois encore il avait vu juste. Dans Pékin abandonné par son roi, les généraux que celui-ci y avait laissés étaient maintenant démoralisés. L’un d’eux, Wan-yen Fou-hing, de désespoir se suicida. Un autre s’enfuit avec les siens. Après son départ, les Mongols, conduits
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d’ailleurs par un général ennemi p.250 passé à leur cause, le transfuge Ming Ngan, entrèrent à Pékin (mai 1215).
Le Pékin des Rois d’Or était loin d’embrasser tout le territoire de la ville actuelle. Il correspondait seulement à l’actuelle « Ville chinoise » ou « Ville extérieure », c’est-à-dire à la partie méridionale du Pékin d’aujourd’hui. Ce n’en était pas moins une des plus grandes métropoles du temps, avec son enceinte de quarante-trois kilomètres, flanquée de douze portes, avec ses quatre « villes » distinctes que les Mongols durent prendre l’une après l’autre. Le palais des Rois d’Or, qui devait s’élever dans les environs de l’actuel Temple du Ciel, se doublait d’un Palais d’Été, qu’on recherche du côté de l’actuel Dagoba Blanc (Pai-t’a), près du « lac supérieur » de la « Cité impériale » moderne. Autour de cette résidence estivale, la superficie aujourd’hui occupée par la Cité intérieure (l’ancienne « Ville tartare ») était alors un immense parc aménagé pour les plaisirs du Roi d’Or.
Tout cela fut détruit. Le carnage fut ce qu’on pouvait attendre. Les Mongols mirent le feu au palais impérial dont l’incendie dura plus d’un mois. Gengis-khan qui, pour éviter les chaleurs de l’été chinois, s’était retiré au delà de la Grande Muraille près du lac Dolon-nor, ne daigna même pas venir visiter sa conquête. Comme tous les Mongols, il n’avait aucune notion de l’économie urbaine et, du moins à cette phase de sa vie, ne concevait sans doute pas qu’on pût faire d’une ville conquise autre chose que de la détruire. Toutefois il envoya trois de ses officiers, Önggur, Arqaï-qasar et Chigi-qoutouqou, prendre livraison du « trésor des Rois d’Or », — or, argent, pierreries, soieries de luxe. Un officier kin, nommé Qada, qui, du reste,
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avait pactisé à temps avec les Mongols, avait la garde de ces richesses. Il se rendit au-devant des trois commissaires, non sans leur apporter à titre de butin personnel et p.251 pour se concilier leur bienveillance, quelques ballots de ces soieries brodées d’or qui, à la fin du siècle, devaient faire l’admiration de Marco Polo. Önggur et Arqaï se laissèrent tenter, mais Chigi-qoutouqou se montra incorruptible :
— Auparavant, répondit-il à Qada, toutes ces richesses appartenaient au Roi d’Or. Désormais elles appartiennent, comme Pékin lui-même, à Gengis-khan. Comment peux-tu disposer d’objets qui sont à lui ? oser nous les offrir ? Je n’en veux pas !
Lorsqu’ils furent de retour auprès du Conquérant, celui-ci, qui connaissait les hommes, leur demanda à brûle-pourpoint ce que Qada leur avait offert. Mis au courant de ce qui s’était passé, il réprimanda sévèrement Önggur et Arqaï et récompensa Chigi-qoutouqou d’un de ces éloges magnifiques dont il avait le secret :
— Tu connais ton devoir et tu es fidèle !
Gengis-khan essaya d’exploiter à fond la chute de Pékin en surprenant la nouvelle capitale du Roi d’Or, la ville de K’ai-fong, au Ho-nan. K’ai-fong était protégé par le cours du fleuve Jaune que la cavalerie mongole ne pouvait songer à traverser. Elle le tourna en attaquant le Ho-nan par l’ouest, du côté du Chen-si. Dans l’hiver 1216-1217 le général mongol Samouqa-ba’atour, descendu du Chen-si après y avoir pillé l’antique cité de Si-ngan, « la Rome chinoise », vint attaquer la forteresse de T’ong-kouan qui, au confluent de la Wei et du fleuve Jaune, au sud du grand
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coude du fleuve, dans une vallée resserrée comme une gorge entre ce même fleuve et les monts Houa-chan, barre aux envahisseurs l’entrée du Ho-nan. Voyant qu’il ne pourrait prendre la place, Samouqa défila un peu plus au sud, du côté des montagnes. Face à l’est, en effet, la vallée du fleuve Jaune, toujours aussi étroite, était défendue par la ville de Lo-yang, notre Ho-nan-fou. Samouqa l’évita de même en continuant à cheminer plus au sud, à travers les monts Song-chan dont les hauteurs escarpées et les p.252 précipices présentèrent de grands obstacles à la marche de sa cavalerie. Il s’empara, dans cette région, de Jou-tcheou, au sud de Lo-yang, et déboucha enfin dans l’immense plaine agricole, faite de loess et d’alluvions, qui s’étend au sud de K’ai-fong. Le plan avait été bien conçu et exécuté. Il échoua néanmoins parce que les ennemis eurent le temps de masser autour de la ville des forces infiniment supérieures. Samouqa n’était plus qu’à quatre kilomètres de K’ai-fong lorsqu’il dut se résigner à battre en retraite. Par bonheur, les froids, prématurément venus et particulièrement rigoureux cette année-là, lui permirent de repasser le fleuve Jaune sur la glace et de se retirer sans encombre vers le nord.
Dès cette époque, d’ailleurs, Gengis-khan se désintéressait quelque peu des opérations en Chine. Satisfait d’avoir rejeté le Roi d’Or au sud du fleuve Jaune, on ne le vit plus faire de tentative sérieuse pour l’y forcer. Au nord du fleuve même — et exception faite de la région de Pékin que ses Mongols tenaient solidement — il ne considérait guère ses possessions chinoises que comme une sorte de terrain vague, une zone de pillage pour les troupes qu’il y avait laissées. Cet état d’esprit provenait en
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partie de l’incompréhension des Mongols pour l’habitat urbain. Les villes qu’ils avaient prises, ils les abandonnaient après les avoir soigneusement pillées ; le Roi d’Or les réoccupait après leur départ et l’année suivante tout était à recommencer. En septembre 1218 Gengis-khan qui, sans doute, discernait à l’expérience le décousu de telles pratiques, chargea des opérations en Chine un de ses meilleurs généraux, Mouqali le Djalaïr, avec un sceau d’or et le titre princier de go-ong, tiré du chinois kouo-wang, « roi du pays ». Mouqali comprit que pour cette guerre de sièges, à la chinoise, il fallait adopter la stratégie chinoise et d’abord recruter une infanterie d’auxiliaires chinois, p.253 voire une « artillerie » de balistiers indigènes. Tenacement, pendant cinq ans, il travaillera à l’occupation méthodique des places et quand il mourra à la tâche, épuisé, en avril 1223, il aura de nouveau pratiquement réduit le Roi d’Or à la province du Ho-nan.
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RENCONTRE DE GENGIS-KHAN
ET DU LETTRÉ CHINOIS
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p.254 Les soldats de Gengis-khan dans la Chine du Nord n’avaient au début fait que détruire. C’est que, pâtres des steppes ou trappeurs forestiers, ils ignoraient tout de la civilisation. Cependant, la civilisation, Gengis-khan venait de la rencontrer dans la personne d’un seigneur chinois capturé à la prise de Pékin. Et cette rencontre devait avoir des conséquences si importantes sur le destin de l’empire mongol qu’il convient de s’y arrêter un instant.
Il s’appelait Ye-liu Tch’ou-ts’ai. Il appartenait à l’ancienne famille royale des Khitaï, apparentée à la race mongole et qui avait régné à Pékin au Xe et au XIe siècle. Ses ancêtres, dépossédés en 1122 par les Rois d’Or, s’étaient ralliés à leurs vainqueurs et les avaient loyalement servis. Ye-liu Tch’ou-ts’ai lui-même avait été conseiller du dernier Roi d’Or. On a vu que Gengis-khan avait eu l’adresse de se présenter aux Khitaï comme un vengeur et que, de fait, une partie d’entre eux s’étaient, à son appel, révoltés contre le Roi d’Or. Il n’eut garde, quand on lui présenta Ye-liu Tch’ou-ts’ai, d’oublier ce thème de propagande :
— La maison des Khitaï et celles des Rois d’Or ont toujours été ennemies. Je t’ai vengé !
— Mon aïeul, mon père et moi-même, répondit Ye-liu Tch’ou-ts’ai, nous avons été les sujets et les serviteurs
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des Rois d’Or. Je serais coupable de fausseté si j’avais nourri des sentiments hostiles envers mon précédent souverain.
On sait combien le conquérant mongol tenait au loyalisme p.255 dynastique, même chez les ennemis. La réponse de Ye-liu Tch’ou-ts’ai lui plut particulièrement. L’homme lui plaisait aussi par sa haute stature, sa longue barbe et le son imposant de sa voix. Enfin Ye-liu Tch’ou-ts’ai était un habile astrologue. Gengis-khan l’attacha à sa cour nomade et ne s’en sépara plus. Avant chaque expédition le ministre khitaï était chargé de consulter les sorts en examinant les fissures d’une omoplate de mouton placée au feu, manière de divination courante chez les Mongols.
Mais Ye-liu Tch’ou-ts’ai n’était pas seulement un devin selon les idées de son pays et de son temps. C’était surtout un grand lettré chinois plein de sagesse et d’humanité. Il mit noblement à profit le crédit dont il bénéficiait auprès de Gengis-khan. Au cours des campagnes mongoles, tandis que les autres officiers du Conquérant ne songeaient qu’au pillage, lui se contentait de prélever sur le butin général quelques livres chinois et aussi des drogues médicinales, grâce auxquelles il lui arriva de sauver la vie à des multitudes de malades, lors des épidémies sorties de tant de charniers. Avec lui, l’influence de la civilisation millénaire commença à se faire sentir à la cour gengiskhanide. Dis-crètement, parce qu’il avait la confiance du maître et qu’il n’en usait que pour le bien, il lui arriva, comme, nous le verrons, de faire révoquer des ordres barbares. Il démontrera au conquérant nomade qu’au lieu de ruiner les cultures et de massacrer les laboureurs, on aurait plus d’intérêt à prélever sur eux un impôt
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régulier, qu’au lieu de détruire les agglomérations urbaines en saccageant les richesses qui s’y entassaient, il était plus intelligent de conserver au profit de l’Empire la source même de ces richesses. Le jour viendra où il osera déclarer tout net au fils de Gengis-khan que l’Empire qui a été « conquis à cheval » ne peut plus être « gouverné à cheval ». Il y avait en lui l’étoffe d’un p.256 homme d’Etat, et c’est l’honneur de Gengis-khan de l’avoir si rapidement distingué et écouté : et cela, en dépit du fossé culturel qui séparait le chef vêtu de peaux de bêtes et l’ancien conseiller de la cour de Pékin.
Alexandre le Grand se faisait accompagner dans ses campagnes par le philosophe Callisthène, neveu et disciple d’Aristote, mais il le fit périr. Gengis-khan, qui n’avait certes pas la culture du Macédonien, ne se départit jamais de son affection pour son lettré chinois.
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SUR LA ROUTE DE LA SOIE
LES OUIGHOUR, PROFESSEURS
DE CIVILISATION DE GENGIS-KHAN
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p.257 L’empire de Gengis-khan embrassait désormais, en plus de la zone des steppes mongoles et des monts boisés qui la bordent au nord, une partie de la Chine septentrionale. Son attention allait maintenant être attirée par la question de l’Asie centrale.
L’Asie centrale, au sens étroit du mot, c’est-à-dire l’actuel Turkestan chinois, est un pays en voie de « saharification », occupé au nord par un désert caillouteux ou argilo-salin, prolongement du Gobi, au sud par les sables immenses du Taklamakan. Le Tarim qui, de l’ouest à l’est, traverse par le milieu ces solitudes, est un fleuve moribond que ses affluents ne rejoignent plus ou ne rejoignent que déjà épuisés et qui, lui-même, est à peu près asséché quand il va se perdre dans les marais du Lobnor. Mais le double arc de cercle des monts T’ien-chan au nord, du Pamir à l’ouest et de l’Altyn-tagh au sud l’entoure d’une zone de pâturages et même, en ce qui concerne les T’ien-chan et le Pamir, de massifs forestiers. Les rivières qui descendent de ces chaînes, avant d’aller agoniser dans les sables, arrosent dans leur cours supérieur un certain nombre d’oasis, d’une surprenante fertilité. Ces oasis, — Tourfan, Qarachahr, Koutcha et Aqsou au nord, Tchertchen, Kériya, Khotan et Yarkand au sud, — sont disposées à la périphérie en deux arcs de cercle qui se rejoignent à l’ouest à l’oasis de
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Kachghar. Ce sont autant de centres agricoles d’une activité intense, p.258 « jardinés plus encore que cultivés », avec des champs de maïs et de blé, des arbres fruitiers et des vignobles célèbres dans l’histoire (telle ville de la région voisine s’appellera « la Pommeraie »). La laborieuse population qui les habite, bien que parlant depuis les IX-Xe siècles la langue turque, est aujourd’hui encore composée de paysans de race indo-européenne, frères de nos Persans.
Ces oasis agricoles et même maraîchères sont en même temps des oasis caravanières d’une importance capitale pour le commerce. C’était par là que passait l’antique Route de la Soie qui, à travers les solitudes, faisait communiquer le monde chinois avec l’Iran, le monde musulman et l’Europe. Les géographes alexandrins à l’époque de Ptolémée, les pèlerins bouddhistes chinois au haut Moyen Age, Marco Polo à la fin du XIIIe siècle nous ont décrit cette route fameuse dont la piste septentrionale passait par Tourfan, Qarachahr, Koutcha et Aqsou, et la piste méridionale par le Lobnor, Khotan et Yarkand, pour se rejoindre toutes deux, comme on vient de le dire, à Kachghar. De Kachghar la route franchissait les cols de l’Alaï et du Transalaï, au nord du Pamir, pour redescendre à l’ouest vers la plaine agricole du Ferghâna, Samarqand et la Transoxiane, le monde musulman. Et un peu plus au nord-ouest la chaîne boisée des T’ien-chan, à hauteur d’Outch-Tourfan, entre Aqsou et Kachghar, à travers ses forêts de pins, laisse passer une autre piste historique, celle qui redescend vers l’Issyq-köl, « le lac chaud » dont les eaux, malgré le voisinage des plus formidables glaciers, ne gèlent jamais. Là encore c’est un autre monde qui 303
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commence, puisque, à l’ouest du lac, naît le fleuve Tchou qui, après avoir irrigué la fertile plaine agricole de Pichpek, l’actuel Frounzé, va se perdre dans les « sables blancs » (aq-qoum), en direction de l’Aral et des steppes sibéro-turkestanes.
p.259 Cette immense région, au début du règne de Gengis-khan, était partagée entre deux dominations également intéressantes pour l’historien, celle des Ouighour et celle des Qara-Khitaï.
Les oasis du nord-est — Bechbaliq (Dzimsa), Tourfan, Qarachahr et Koutcha — appartenaient aux Turcs ouighour, le plus anciennement civilisé des peuples de race turque. Ayant, depuis le IXe siècle, adopté la vie sédentaire, les Ouighour qui se partageaient, au point de vue religieux, entre le bouddhisme et le christianisme nestorien, s’étaient donné un alphabet particulier, tiré du syriaque et qui sera, nous le verrons, le proto-type de l’alphabet mongol. Ils avaient fait de leur dialecte turc une langue littéraire ; la littérature ouighoure nous a laissé, notamment dans le domaine bouddhique, des oeuvres intéressantes, en partie traduites du sanscrit.
A ce titre, les Ouighour jouaient auprès des autres peuples turco-mongols le rôle de professeurs de civilisation. C’était à eux que les tribus des steppes du nord, — Naïman et Kèrèit hier, Mongols gengiskhanides aujourd’hui — empruntaient les quelques lettrés, les quelques scribes indispensables à leur embryon de chancellerie. Dans une bonne partie de la haute Asie le turc ouighour, l’alphabet ouighour étaient devenus la langue et l’écriture de l’administration. Gengis-khan, après avoir anéanti le royaume des Naïman en 1204, trouva chez eux, nous l’avons
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vu, un scribe ouighour nommé T’a-t’a-t’ong-a, muni d’un sceau en or. Le Conquérant s’enquit, de la signification de cet objet mystérieux.
— Toutes les fois, répondit Ta-t’a-t’ong-a, que mon maître voulait lever de l’argent ou des grains, ou donner une commission à l’un de ses sujets, il faisait marquer ses ordres de ce sceau, pour leur donner un caractère d’authenticité.
Bref, le scribe ouighour servait aux Naïman de chancelier. Gengis-khan p.260 l’attacha avec les mêmes fonctions à son service et, de ce jour, les actes officiels du nouvel empire mongol commencèrent à être rédigés en turc ouighour. Gengis-khan fit mieux. Lui qui resta toute sa vie illettré tint à faire apprendre l’écriture ouighoure à ses quatre fils. Il en chargea ce même T’a-t’a-t’ong-a. Un autre lettré, Tchinqaï, de naissance kèrèit mais de culture ouighoure, partagea avec T’a-t’a-t’ong-a la mission d’organiser la chancellerie gengiskhanide, et c’est proprement le titre de « protonotaire » ou chancelier que lui donneront les voyageurs occidentaux. Du vivant même du Conquérant, on vit ainsi se créer au milieu de la cour nomade ces « bureaux ouighour » qui prendront une telle importance sous ses successeurs.
A cette époque, le royaume ouighour, dont les rois résidaient à Bechbaliq, c’est-à-dire à Dzimsa, dans le nord-est des T’ien-chan, avec le titre d’idouq-qout, « Sainte Majesté », était gouverné par un prince nommé Bartchouq, qui paraît avoir été un personnage fort avisé. Quand les tribus de la Mongolie eurent, sous le drapeau gengiskhanide, constitué leur unité,
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Bartchouq discerna tout de suite l’importance mondiale de cet immense événement. Alors que d’autres tergiversaient, il prit les devants et envoya à Gengis-khan deux messagers, Atkiraq et Darbaï, chargés de le complimenter :
— C’est avec joie que j’ai appris la gloire de mon seigneur Gengis-khan. Les nuages ont fait place au soleil, le fleuve s’est libéré de ses glaces. Accorde-moi ta faveur et je te vouerai ma force, je serai comme ton cinquième fils !
Sur la réponse gracieuse que lui fit le Conquérant, l’idouq-qout Bartchouq, au printemps de 1211, se rendit en personne auprès de lui. Comme témoignage de sa vassalité, il apportait un copieux tribut : de l’or, de l’argent, des pierres précieuses, des soieries, des damas, des brocarts, toutes les richesses de cette antique Route de la p.261 Soie dont ses Ouighour étaient depuis quatre siècles les caravaniers. Gengis-khan fut charmé de cet empressement. Il ne dut pas manquer non plus d’en être flatté, car, tout illettré qu’il fût, nous avons vu quel prestige la culture ouighoure exerçait sur les nomades de son milieu. Il accueillit son visiteur avec une faveur particulière et lui promit la main de la princesse mongole Al’altoun.
Les deux hommes durent se séparer fort contents l’un de l’autre. Maître de la Route de la Soie ou tout au moins de la section septentrionale de cette piste, le prince ouighour s’assurait la bienveillance de l’immense empire nomade qui venait de se constituer au nord, dans le monde des steppes. Et grâce à l’hommage des Ouighour, Gengis-khan acquérait le contrôle de cette même Route de la Soie, axe des relations inter-
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continentales. N’allons pas croire que le conquérant mongol était trop fruste pour attacher du prix à de telles questions. Ce que nous allons voir de son attitude dans l’affaire des caravanes du Khwârezm nous montrera, au contraire, que ces questions commerciales avaient à ses yeux une capitale importance.
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CHEVAUCHÉE DE DJÈBÈ LA FLÈCHE
DE LA MONGOLIE AU PAMIR
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p.262 La maison qui partageait avec les Ouighour la domination de l’Asie centrale était celle des Qara-Khitaï, c’est-à-dire des « Khitaï noirs ».
Il s’agissait d’une branche de ces Khitaï, de race apparentée aux Mongols et qui avaient régné de 936 à 1122 à Pékin, où ils s’étaient profondément sinisés. Le fondateur des Qara-Khitaï, lorsqu’il avait été chassé de Pékin par les Rois d’Or, était venu chercher fortune à l’ouest des T’ien-chan (1128). Bien que de culture chinoise, il avait fait reconnaître son autorité par les populations turques de la région, aussi bien celles, en partie « païennes », en partie nestoriennes, en partie islamisées du « Pays des Sept Rivières », notre Sémiretchié ou Djéti-sou, que celles, presque uniquement musulmanes, de Kachghar, de Yarkand et de Khotan. L’empire qara-khitaï ainsi fondé avait, sous des souverains qui portaient tous le titre impérial de gur-khan, duré de 1128 environ à 1211 avec, pour capitale, la ville de Balassaghoun sur le Tchou, du côté de Pichpek, l’actuel Frounzé.
Mais vers l’époque où Gengis-khan commençait la conquête de la Chine du Nord, l’empire qara-khitaï subit un bouleversement catastrophique. Son dernier souverain, Ye-liu Tche-lou-kou, avait, en 1208, accueilli le fameux Kutchlug, l’héritier du trône naïman, chassé, comme on l’a vu, par les Mongols. Non seulement il recueillit ce banni, mais il fit de lui
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son gendre. Il en fut bien mal récompensé. Kutchlug, en 1211, se révolta p.263 contre lui, le fit prisonnier et s’empara du pouvoir, puis du trône. Or, ce Turc sauvage, ce descendant des nomades de l’Altaï, n’avait aucune des qualités requises pour régner sur les Turcs déjà en grande partie sédentaires de l’Issyq-köl, sur les paisibles populations agricoles de la Kachgharie. Pour obliger les oasis kachghariennes à accepter son autorité, il fit systématiquement, pendant deux ou trois ans, ravager les récoltes par sa cavalerie. Moitié chamaniste, moitié nestorien, comme on l’était chez les Naïman, et, de surcroît, ayant épousé une princesse qara-khitaï qui était bouddhiste, il s’avisa de persécuter l’islamisme, religion de la majorité du pays. Il fit même crucifier le chef des imams de Khotan. Il s’était aliéné ainsi les sentiments de ses nouveaux sujets quand il entra en conflit avec les terribles Mongols.
Ce conflit, ce fut encore lui qui le provoqua.
Parmi les anciens vassaux de l’empire qara-khitaï figuraient deux chefs turcs, Arslan (« le Lion »), roi des Qarlouq, qui habitaient le « pays des Sept Rivières », notre Sémiretchié ou Djéti-sou, et Bouzar, roi d’Ajmaliq (« la Pommeraie »), près de l’actuel Khouldja, sur le haut Ili. En 1211, ces deux princes, sentant d’où venait le vent, avaient, comme leurs voisins les Ouighour, transféré leur hommage à Gengis-khan. L’apparition, au nord du Sémiretchié, d’une division mongole commandée par « le grand guerrier Qoubilaï » acheva de convaincre Arslan : séance tenante, accompagné de Qoubilaï, il se rendit de sa personne auprès de Gengis-khan pour faire acte de vassalité. Bouzar, de son côté, envoya son fils. Kutchlug aurait eu intérêt à
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fermer les yeux sur ces dissidences, à se faire oublier de Gengis-khan. Mais il avait contre les Mongols d’inexpiables haines. Il n’oubliait ni son père tué à la bataille du mont Naqou, ni son peuple en partie massacré. Ce fut contre le roi d’Almaliq, contre Bouzar qu’il p.264 se tourna d’abord. L’ayant surpris à la chasse, il le fit mettre à mort, mais il ne put s’emparer d’Almaliq. La veuve de Bouzar défendit victorieusement la place, et leur fils Souqnaq-tègin implora l’aide de Gengis-khan 1.
Gengis-khan, en 1211, n’avait certes pu voir d’un bon oeil l’ancien empire qara-khitaï, la majeure partie du Turkestan oriental, passer aux mains du dernier des princes naïman, ce fils d’une race ennemie, lui-même ennemi personnel du Conquérant. Le meurtre du prince d’Almaliq par Kutchlug fit déborder le vase et hâta le châtiment.
Gengis-khan chargea de sa vengeance le plus rapide de ses généraux, celui qu’il avait surnommé lui-même Djèbè, « la Flèche ». On était en 1218, Par où passa Djèbè ? De quel côté attaqua-t-il ? Nous ne savons même pas où pouvait se trouver Kutchlug en attendant le coup fatal. Il semble toutefois que la cavalerie mongole ait pénétré chez Kutchlug en venant du pays ouighour, par les T’ien-chan. Plus à l’ouest, elle disposait du point d’appui d’Almaliq, près de l’actuel Khouldja, sur l’Ili supérieur. Dans cette « pommeraie » prospère, auprès du roi Souqnaq-tègin, le fidèle client de Gengis-khan, elle put se refaire à l’aise. De là, les Mongols n’avaient plus qu’à descendre la vallée de l’Ili qui s’élargissait devant eux, immense plaine ondu-
1 Ce Souqnaq-tègin devait par la suite épouser une petite-fille de Gengis-
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lée, « entremêlant les mamelons de sable à la verdure des roseaux, des herbes et des bois d’ormes », et ils étaient au coeur du Pays des Sept Rivières, le Djéti-sou ou Sémiretchié, dont les champs de loess, partout où ils sont irrigués, donnent en abondance les céréales, le lin, le chanvre et les primeurs. La population, tyrannisée par Kutchlug, semble avoir bien accueilli ces p.265 terribles Mongols, ailleurs redoutés comme les fléaux de Dieu, ici reçus comme des libérateurs. Il dut en aller de même à l’ouest de l’Issyq-köl, où Balassaghoun, la capitale des anciens gur-khans qara-khitaï, ouvrit sans combat ses portes. Les Mongols, séduits par la fertilité du site, lui donnèrent le nom de Go-baligh, « la jolie ville ».
Et Kutchlug ? Après avoir si longtemps provoqué les Mongols, il avait, à leur arrivée, pris la fuite. Eperdu devant l’invasion, il ne chercha même pas à défendre la Kachgharie où la population, toute musulmane, lui était foncièrement hostile, mais, par delà Kachghar, il se jeta dans les montagnes, du côté du massif du Moustagh qui, à 7.860 mètres d’altitude, domine les approches du Pamir. C’était, en effet, au Pamir, sur le « Toit du Monde », qu’il comptait se réfugier. Mais la cavalerie mongole, lancée derrière lui, le suivait à la piste comme un gibier. Par les précipices et les cols à pic, dans le silence des herbages alpestres et l’air raréfié des hauts plateaux, au pied des glaciers géants, la chasse fantastique continua. Le prince traqué avait atteint par 3.000 mètres d’altitude la haute vallée du Sary-kol, quand il fut enfin rejoint par les avant-gardes mongoles et décapité.
khan, fille de son fils aîné Djötchi. 311
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Le gros de le cavalerie mongole avait dû entrer à Kachghar au moment où Kutchlug venait de s’enfuir de la ville. Adroitement, Djèbè, prenant le contre-pied de ce qu’avait fait Kutchlug, interdit tout pillage, ordre qui, en raison de la stricte discipline mongole, fut ponctuellement exécuté. Il fit mieux. Il déclara abolies les mesures de persécution contre l’Islam et autorisa formellement l’exercice de cette religion. La population qui, à Kachghar comme à Yarkand et Khotan, était en immense majorité musulmane, accueillit donc, ici encore, les Mongols comme des libérateurs. Faisant cause commune avec ceux-ci, les paysans kachgharis p.266 massacrèrent les soldats de Kutchlug, réfugiés dans leurs habitations.
En quelques semaines, Djèbè avait conquis tout l’ancien empire qara-khitaï, tout le Turkestan oriental. Gengis-khan craignit que son lieutenant, enflé de tels succès, ne songeât à faire dissidence. Dans le premier message qu’il lui adressa il lui fit dire d’éviter l’orgueil qui avait successivement perdu le Ong-khan kèrèit, le Tayang naïman et finalement Kutchlug lui-même. C’était mal connaître Djèbè. La fidélité de celui-ci à son maître était inébranlable. Ce n’était pas à se tailler un royaume personnel qu’il songeait, C’était, dans un ordre bien différent, à réparer un préjudice qu’il avait naguère causé à Gengis-khan. On se rappelle qu’au temps où il n’était pas encore rallié, il avait, d’un coup de flèche, abattu un des chevaux du Conquérant, un magnifique coursier brun à museau blanc, particulièrement aimé de son maître. Gengis-khan ne lui en avait pas voulu, puisqu’il avait élevé l’ancien ennemi au rang de commandant d’armée. Mais Djèbè restait plein de remords et, lorsqu’il eut soumis le
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Turkestan oriental, il s’empressa de réquisitionner mille chevaux à museau blanc, tout pareils à celui qu’il avait abattu, « pour les offrir à l’Empereur ».
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LE MASSACRE DE LA CARAVANE
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p.267 A l’ouest du Sémiretchié et de la Kachgarie désormais annexés aux possessions de Gengis-khan, commençaient un monde nouveau et une civilisation nouvelle, le monde musulman, la civilisation arabo-persane. Le conquérant mongol devenait le voisin de l’empire des châhs ou sultans du Khwârezm.
Cet empire, qui avait été fondé par une dynastie turque musulmane, originaire de l’ancien Khwârezm, c’est-à-dire de l’actuel pays de Khiva, au sud de la mer d’Aral, embrassait l’ensemble de notre Turkestan russe, la majeure partie de notre Afghanistan et de notre Iran. Empire, d’ailleurs, de formation assez récente : le souverain alors régnant, le sultan Mohammed (1200-1220) venait à peine d’achever ses dernières conquêtes quand il entra en conflit avec les Mongols.
Gengis-khan avait toujours voulu entretenir de bons rapports avec les Khwârezmiens. Dès 1216, recevant près de Pékin une ambassade du sultan Mohammed, il avait déclaré que l’empire mongol et l’empire khwârezmien, ayant des sphères d’action bien distinctes — au premier l’Asie orientale, au second l’Asie occidentale, — devaient vivre en paix et favoriser entre eux les échanges commerciaux. Mais les sujets du sultan, les riches marchands de Boukhârâ et de Samarqand, considéraient les Mongols comme des sauvages et le leur faisaient sentir. Trois de ces marchands, s’étant rendus en Mongolie avec une caravane
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chargée de soieries et de cotonnades, l’un d’eux, conduit auprès de Gengis-khan, demanda pour ses tissus un prix si p.268 manifestement exagéré que le Conquérant comprit qu’on voulait se jouer de son ignorance :
— Voilà, s’écria-t-il, un homme qui s’imagine que nous n’avons jamais rien vu d’aussi beau !
Il commença par détromper son interlocuteur en lui faisant voir les merveilleuses soieries chinoises reçues en tribut du Roi d’Or. Après quoi il fit livrer au pillage les marchandises du bonhomme. Les deux autres caravaniers, rendus plus circonspects, se refusèrent à indiquer eux-mêmes le prix de leurs étoffes : ils se fiaient à la générosité du khan. Celui-ci les paya en effet généreusement, ainsi, du reste, que le premier d’entre eux. Il fit dresser pour leur usage « des tentes neuves de feutre blanc » et les traita particulièrement bien.
En même temps Gengis-khan, en réponse à l’ambassade du sultan de Khwârezm, lui dépêcha trois envoyés qu’il eut soin de choisir précisément parmi les sujets khwârezmiens séjournant en Mongolie : Mahmoûd de Khwârezm, ‘Alî-Khôdja de Boukhârâ et Yoûsouf Kankâ d’Otrar. Parmi les cadeaux qu’ils étaient chargés de remettre au sultan figuraient une énorme pépite d’or, des lingots d’or, des pièces de jade, de l’ivoire et des pièces de « laine » d’un grand prix, fabriquées avec le poil de chameaux blancs. Le sultan Mohammed reçut cette ambassade au printemps de 1218, sans doute à Boukhârâ.
Un message franchement pacifique accompagnait la remise des cadeaux :
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— Je connais ta puissance et la vaste étendue de ton empire, mandait l’empereur mongol au maître de la Transoxiane et de l’Iran. J’ai le plus grand désir de vivre en paix avec toi. Je te regarderai comme mon fils. De ton côté, tu n’ignores pas que j’ai conquis la Chine septentrionale et soumis toutes les tribus du Nord. Tu sais que mon pays est une fourmilière de guerriers, une mine d’argent, et que je n’ai pas besoin de convoiter d’autres domaines. Nous avons p.269 un égal intérêt à favoriser le commerce entre nos sujets.
Le sultan Mohammed tomba dans une grande perplexité. En l’appelant son fils, Gengis-khan le traitait nettement de vassal. D’autre part, les conquêtes des Mongols effrayaient le prince musulman. Une nuit, il manda en secret auprès de lui un des envoyés de Gengis-khan nommé Mahmoûd, qu’il savait khwârez-mien de naissance, puis, détachant de son bracelet une pierre précieuse et lui en faisant cadeau, il l’adjura de lui dire la vérité :
— Le Tamghâtch (la Chine du Nord), est-il vrai que le khan l’a conquis ?
Et encore :
— Ce réprouvé qui ose m’appeler son fils, qui est-il, quel est le nombre de ses troupes ?
Visiblement il s’alarmait. En attendant, il jugea prudent de congédier les trois envoyés de Gengis-khan avec des réponses amicales.
Peu après, Gengis-khan décida de mettre en application le programme qu’il venait d’exposer et de faire partir pour l’empire 316
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khwârezmien une grande caravane commerciale composée, nous dit-on, de cinq cents chameaux et chargée de richesses de toutes sortes : or, argent, soie de Chine, étoffes en poil de chameau, fourrures de castor et de zibeline. Les chef de la caravane avaient été, cette fois encore, choisis parmi les rési-dents musulmans : ‘Omar-Khôdja d’Otrar, Hammal de Marâgha, Fakhr ed-Dîn Dîzakî de Boukhâra, etc. Gengis-khan leur adjoignit un représentant personnel, un Mongol nommé Ouqouna (« le Bouc »). Il avait, de plus, voulu que chacun des princes de sa famille, des nobles (noyat) et des chefs militaires envoyât avec la caravane quelque agent, muni d’espèces, pour acheter des productions précieuses du pays khwârezmien. Son désir d’intensifier le commerce entre l’Asie orientale et le monde musulman est ici manifeste.
La grande caravane traversa sans encombre la haute Asie. Elle atteignit la frontière khwârezmienne à p.270 Otrar, en face de la ville actuelle de Turkestan, sur le moyen Sîr-daryâ. Là, le gouverneur khwârezmien Inaltchiq Qadir-khan fit main basse sur elle : les richesses en furent pillées et les personnes qui en fai-saient partie — une centaine, tout au moins — furent mises à mort, y compris Ouqouna, le représentant personnel de Gengis-khan.
Gengis-khan fut indigné. Il avait sincèrement voulu l’établissement de relations pacifiques, de liens commerciaux suivis avec le monde musulman, et c’est ainsi qu’on lui répondait ! Il en fut si profondément affecté qu’il ne put retenir ses larmes. Nous avons vu à quel point il tenait à la correction dans les rapports politiques, à la fidélité aux alliances et aux 317
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pactes comme à la fidélité au chef. Et voici que ses caravaniers, son ambassadeur étaient massacrés au mépris de tout droit des gens. C’était lui, le nomade vêtu de feutre et couvert de peaux de bêtes, qui défendait la foi jurée, le respect des traités commerciaux, et c’étaient les représentants de la civilisation turco-persane, de la société islamique, qui se conduisaient en barbares. De nouveau, comme à la veille de la campagne contre le Roi d’Or, comme avant toutes les décisions graves de sa carrière, il fit l’ascension d’une des montagnes saintes du pays mongol, enleva son bonnet, jeta sa ceinture sur ses épaules et neuf fois battit du front devant l’Éternel Ciel, devant le Mongka Tèngri, dieu suprême des nomades, pour implorer la force de venger son injure. De fait, sa bonne volonté antérieure, ses désirs de collaboration économique avec les Khwârezmiens allaient se transformer en une haine sans merci.
Mais — et ceci montre sa maîtrise de lui-même, — quelle que fût sa colère, il tint à mettre jusqu’au bout le droit de son côté. Peut-être le gouverneur d’Otrar avait-il agi à l’insu de son maître ? Gengis-khan envoya donc au sultan de Khwârezm une dernière ambassade p.271 composée d’un musulman, Ibn-Kafradj Boghrâ, et de deux Mongols, pour offrir encore la paix au sultan si celui-ci consentait à livrer le coupable, Inaltchiq. Non seulement le sultan refusa l’extradition, mais il fit mettre à mort Ibn-Kafradj et, — injure non moindre, — raser la tête des deux autres envoyés.
Les dés étaient jetés. La guerre entre le monde mongol et le monde musulman — ces deux moitiés de l’Asie — allait commencer.
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Mais quelles que dussent être par la suite les atrocités commises par les Mongols au cours de cette guerre, n’oublions pas le légitime courroux allumé dans le coeur du Conquérant par le massacre de ses caravanes et le meurtre sans excuse de son ambassadeur.
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AVANT LA GRANDE GUERRE :
LE TESTAMENT DE GENGIS-KHAN
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p.272 La campagne du Khwârezm ouvre une nouvelle phase dans la vie du Conquérant. Jusque-là il n’était guère sorti de sa Mongolie natale, car la région de Pékin où il avait bataillé est encore un prolongement de la steppe mongole. Maintenant, en abordant les terres d’Islam, il se lançait dans un monde inconnu. La puissance des sultans de Khwârezm, maîtres du Turkestan, de l’Afghanistan et de la Perse, paraissait formidable et, de fait, leurs armées restaient sans doute numériquement supérieures à celles de Gengis-khan.
Une sorte d’inquiétude, dont le barde mongol nous fait part, se dissimulait mal dans l’entourage même du Conquérant. La belle Yèsui, une de ses femmes préférées, se fit l’interprète du malaise général. Avec le franc-parler que peut seule se permettre une favorite, elle lui montra la nécessité de régler avant de partir la question de succession :
— Le khan va franchir, par des cols élevés, de hautes chaînes de montagne, il traversera des fleuves immenses, il conduira de lointaines expéditions, il réglera le sort de beaucoup de peuples. Mais toute créature est mortelle, tout être est éphémère. Si ton corps, pareil à un grand arbre, penche un jour vers le sol, que deviendront tes peuples, semblables à des tiges de chanvre ou à un vol d’oiseaux ? De tes quatre nobles fils, lequel veux-tu reconnaître comme héritier ?
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La question que je te pose là, tes fils, tes frères, tes sujets se la posent aussi. Nous avons besoin de savoir quelles sont tes volontés…
p.273 Ces propos firent réfléchir Gengis-khan. Loin de se fâcher, il apprécia le courage de Yèsui :
— Tu n’es qu’une femme et tu viens de me dire des paroles judicieuses, des paroles que ni mes frères, ni mes fils, ni Bo’ortchou, ni Mouqali n’ont jamais osé me faire entendre. Oui, je négligeais de songer à cela, comme si moi-même j’avais paisiblement succédé à mes prédécesseurs ou comme si je ne devais jamais mourir…
Et, sur-le-champ, il interrogea son fils aîné, Djötchi :
— Tu es l’aîné. C’est à toi de parler !
Mais Djötchi gardait le silence, ou plutôt, avant qu’il ait ouvert la bouche, son frère Djaghataï, qui le détestait, intervenait brutalement en disant à haute voix ce que chacun, sans doute, pensait tout bas :
— Tu t’adresses à Djötchi, cria-t-il à leur père ; est-ce à lui que tu veux laisser ta succession ?
Et, sans ménagements, il rappela que la naissance de Djötchi était plus que douteuse : Djötchi était-il le fils de Gengis-khan ou du guerrier merkit qui avait enlevé sa mère ?
— Ce n’est qu’un bâtard apporté du pays merkit. Comment pourrions-nous le laisser monter sur le trône ?
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Djötchi, bondissant sous l’outrage, le saisit au collet :
— Notre père, lui cria-t-il, n’a jamais fait de différence entre nous, et toi, tu te permets de me traiter ainsi. De quel droit ? Par quelles qualités, quelles actions t’es-tu rendu supérieur à moi ? Tu n’es supérieur que par ton caractère désagréable et borné !
Et il le provoquait à une sorte de jugement de Dieu.
— Si tu me bats au tir à l’arc, je veux me couper le pouce. Si tu me bats à la lutte, je veux ne plus me relever de la place où je serai tombé ! Mais que notre père se prononce : nous n’avons qu’à nous soumettre.
Dressés l’un contre l’autre, déjà ils s’empoignaient. Bo’ortchou et Mouqali se précipitèrent et les séparèrent. Gengis-khan, amèrement, gardait le silence. Kökötchös, un des vieux serviteurs du Conquérant, p.274 trouva enfin les mots qu’il fallait :
— Pourquoi cette violence, ô Djaghataï ? Avant votre naissance, la terre mongole était pleine de troubles, partout c’était la guerre entre les tribus, personne n’osait reposer sur sa couche, chacun dérobait le bien du voisin, le monde était bouleversé, ce n’était de toutes parts que rapt et meurtre.
Tableau trop réel de l’anarchie mongole avant l’établissement de l’ordre gengiskhanide, anarchie qui expliquait assez l’enlèvement de l’impératrice Börtè par les Merkit. A propos de cette dernière, le vieux guerrier trouvait des mots émouvants pour toucher Djaghataï et ses frères ; il évoquait « le coeur, tendre comme du beurre, de leur sainte mère, son âme blanche comme du lait ».
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— N’êtes-vous pas tous quatre sortis de ses entrailles, avez-vous oublié la chaleur de son sein ? En parlant comme tu le fais, Djaghataï, tu attentes à l’honneur de ta mère, tu l’outrages et la calomnies !
Puis il évoqua les années de misère :
— En ce temps-là votre père fondait l’Empire. Il répandait son sang à flots. Pour oreiller il n’avait que sa manche. Il n’avait que sa salive pour apaiser sa soif, que ses gencives pour apaiser sa faim, et dans ses luttes quotidiennes la sueur lui ruisselait du front jusqu’à la plante des pieds. Votre mère partageait ses peines. Elle s’enlevait le morceau de la bouche pour vous nourrir. En vous portant suspendus à son cou, elle n’avait qu’une pensée : faire de vous des hommes. Telle, elle vous a élevés jusqu’à ce que vous ayez atteint l’épaule des guerriers et la croupe des chevaux. Notre sainte impératrice, son coeur est pur comme le soleil et pareil à un lac !
Gengis-khan, sortant enfin de son silence, rappela Djaghataï à l’ordre :
— Comment pouvez-vous parler ainsi de votre frère Djötchi ? N’est-il pas l’aîné de mes fils ? A l’avenir je vous interdis de proférer de tels propos !
Devant la réprimande paternelle, Djaghataï se p.275 mit à pleurer :
— Djötchi et moi, dit-il à leur père, nous sommes tes deux fils aînés. Ensemble nous te montrerons notre
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dévouement. Celui de nous deux qui manquera à son devoir, que l’autre l’abatte à coups de hache ! Si l’un de nous deux reste en arrière, que l’autre lui fende les talons !
Et pour sortir de l’impasse, il proposa que Djötchi et lui s’en remissent à l’arbitrage de leur frère Ögödèi — le troisième fils de Gengis-khan, — connu pour son bon sens et sa générosité :
— C’est un garçon pondéré, nous voulons bien lui obéir. Qu’il se tienne à tes côtés pour apprendre le métier de khan.
Djötchi approuva cette proposition, bien qu’elle fît passer le droit d’aînesse de sa tête sur la tête de son cadet Ögödèi. Mais le doute qui planait sur sa naissance ne lui permettait pas une autre attitude. Du reste, Gengis-khan, avec sa robuste sagesse, tenait à prévenir entre eux les discordes futures.
— Il ne faut pas que vous viviez côte à côte. La mère-terre est vaste, les rivières et les fleuves sont nombreux. Je partagerai l’Empire de manière à ce que vous ayez chacun vos gouvernements séparés et, pour vos tribus, des zones de pâturage distinctes.
Puis Gengis-khan donna la parole à Ögödèi qui venait de se voir ainsi désigné comme héritier présomptif. Ögödèi était d’ailleurs celui de ses enfants qu’il préférait, celui, également, qui lui ressemblait le plus. Il avait la solidité, le robuste bon sens paternels, avec moins de génie, sans doute, et, en revanche, avec plus de bonhomie, une humeur facile, une générosité bon enfant à quoi son penchant à l’ivrognerie (mais c’était un vice 324
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commun à tous ces Mongols) n’était peut-être pas étranger. Il répondit avec simplicité que, puisqu’il ne pouvait refuser l’honneur qui lui était offert, il s’efforcerait de le justifier par son zèle. Toloui, le plus jeune des quatre fils du Conquérant, p.276 promit à son tour de seconder toujours fidèlement Ögödèi :
— S’il oublie quelque chose, je serai là pour le lui rappeler ; s’il s’endort, je le réveillerai. Je serai comme la cravache de son cheval. Dans les longues expéditions comme dans la mêlée soudaine je combattrai à ses côtés !
Ces problèmes de succession réglés et toutes les éventualités ayant été ainsi envisagées en cas de malheur, Gengis-khan partit à la conquête de l’empire musulman.
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EN TERRE D’ISLAM
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p.277 La concentration de l’armée mongole s’opéra à l’été de 1219 au versant sud de l’Altaï, près des sources de l’Irtych et de l’Ouroungou. Cadre grandiose, bien fait pour la tempête humaine qui s’y préparait. Au nord, la barrière déchiquetée, aux pointes aiguës, de l’Altaï, couverte, entre 1.000 et 2.400 mètres, d’une forêt splendide, où le mélèze de Sibérie se mêle aux sapins des T’ien-chan, sans parler du peuple des cèdres, des trembles, des peupliers et des saules. Au-dessous, des pâturages savoureux que parcourent de nos jours les troupeaux torghout. De l’Altaï, des torrents coupés de cascades « précipitent leurs flots bleu foncé parmi le vert mouillé des forêts et des prés ». Ainsi naît l’Irtych aux eaux profondes et limpides qui, tout de suite, prend la direction de l’ouest, vers la Sibérie. Plus au sud, l’Ouroungou suit une direction parallèle, mais son cours, bordé de fourrés de saules, entre bientôt dans une zone de collines sans végétation, qui annonce le désert de Dzoungarie. De là, par la vallée de l’Emil, au pied des monts Tarbagataï, puis par la « porte de Dzoungarie », entre les monts du Barlyk et l’Ala-taou dzoungare, l’armée mongole descendit dans la basse plaine du Sémiretchié ou Djéti-sou, « le Pays des Sept Rivières ».
C’était le territoire des Turcs Qarlouq dont le roi, Arslan, était, on s’en souvient, devenu vassal de Gengis-khan. Lorsque l’armée mongole arriva à Qayaliq, localité qu’il faut rechercher entre les villes actuelles de Lepsinsk et de Kopal, Arslan se joignit à elle. Rejoignirent également à Qayaliq deux autres p.278
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vassaux de l’empereur mongol, l’idouq-qout Bartchouq, roi des Ouighour, venu de la région de Tourfan avec un contingent de dix mille hommes, et Souqnaq-tègin, prince d’Almaliq, près de l’actuel Khouldja. L’armée mongole devait compter à ce moment de cent cinquante mille à deux cent mille hommes. Gengis-khan avait laissé en Mongolie, comme « gardien du foyer » (ottchigin), son plus jeune frère, Tèmugè. Prévoyant une absence prolongée, il se faisait accompagner, pour charmer les ennuis de la campagne, d’une de ses épouses secondes, la belle Qoulan (« madame Hémione »). Les troupes de reconnaissance étaient confiées aux généraux dont les dernières guerres avaient révélé la valeur ; Djèbè, « la Flèche », conduisait la pointe d’avant-garde, suivi, en échelons, par Subötèi, puis par Toqoutchar.
Devant la menace mongole, le sultan Mohammed de Khwârezm, ne sachant par où l’attaque se produirait, avait réparti son armée entre les principales places fortes qui couvraient ses frontières au nord, sur la ligne du Sîr-daryâ, et à l’est, vers la trouée du Ferghâna. Le reste était distribué entre les garnisons de la Transoxiane, comme Boukhârâ et Samarqand, ou du Khwârezm propre, comme Ourgendj près de Khiva. Le résultat de cette dispersion fut que, malgré sa supé-riorité numérique générale, l’armée khwârezmienne allait se trouver sur chaque point inférieure en nombre.
Le Sîr-daryâ, dont le cours formait la limite septentrionale de l’empire khwârezmien, est un grand fleuve de plus de 2.800 kilomètres qui, dès Khodjend, roule aux basses eaux, de novembre à mars, 386 mètres cubes, et aux hautes eaux, 327
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autour de juin, 1.343 mètres. Il est vrai qu’à partir de l’actuelle ville de Turkestan, il devient un fleuve uniquement désertique, car le désert, qui déjà le bordait sur sa rive méridionale, p.279 s’étend ensuite sur les deux rives. Ce fut précisément vers ce point qu’à l’automne de 1219 Gengis-khan prononça son attaque. Venant du Sémiretchié, il avait dû chevaucher entre les monts Alexandre et les monts Qara-taou, par la passe d’Aoulié-ata, lorsqu’il apparut avec toute son armée devant la ville d’Otrar, située sur la rive septentrionale du fleuve, à environ 80 kilomètres au sud de l’actuel Turkestan. Il laissa devant la place une division commandée par deux de ses fils, Djaghataï et Ögödèi, que secondait l’idouq-qout Bartchouq, roi des Ouighour. Otrar ne devait d’ailleurs être prise qu’après un long siège, car le gouverneur était toujours cet Inaltchiq qui avait massacré, l’année précédente, la caravane envoyée par Gengis-khan ; sachant qu’il n’avait aucune grâce à attendre, il fit une défense désespérée, La ville prise, il résista encore un mois dans la citadelle.
« Pressé de toutes parts, il se retira sur un toit en terrasse, suivi de deux soldats qu’il vit bientôt périr à ses côtés. Manquant de flèches, il lançait encore des briques que les femmes lui tendaient du haut des murs. Enfin, accablé sous le nombre, après s’être débattu comme un furieux, il fut pris, garrotté et conduit devant Gengis-khan. Pour venger la mort des caravaniers qui avaient péri victimes de sa cupidité, le Conquérant ordonna qu’on lui coulât de l’argent fondu dans les yeux et dans les oreilles.
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Une deuxième division mongole, sous le commandement du prince Djötchi, fils aîné de Gengis-khan, descendit la rive gauche du Sir-Darya et vint camper devant Sighnaq, en face de l’actuelle ville de Turkestan. Djötchi envoya aux habitants le musulman Hasanhâdjî pour les inviter à ouvrir leurs portes. Sans vouloir entendre le messager, la populace, en invoquant le nom d’Allâh, le mit à mort. Djötchi donna aussitôt l’ordre d’attaque et défendit de cesser le combat avant que la place fût prise.
« Des troupes fraîches p.280 relevaient celles qui étaient fatiguées. Au bout de sept jours d’assauts quotidiens les Mongols entrèrent à Sighnaq et égorgèrent tous les habitants.
Poursuivant sa marche, Djötchi apparut devant Djend, près de l’actuel Pérovsk.
« Les habitants se confiaient en la hauteur de leurs murailles, mais bientôt leur assurance fit place à la consternation. Les Mongols, plantant leurs échelles, escaladaient les murs et entraient de tous côtés dans la ville.
Comme les habitants de Djend ne s’étaient pas défendus, Djötchi épargna leur vie, mais il les obligea à abandonner pendant sept jours leur ville au pillage. Il y laissa comme gouverneur un caravanier musulman passé au service de son père, ‘Alî-Khôdja de Boukhârâ.
Tandis que le fils aîné de Gengis-khan soumettait ainsi les places du bas Sir-Darya, un détachement mongol de cinq mille hommes, sous les ordres d’Alaq-noyan, de Sukètu-tcherbi et de
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Taqaï, pénétrait dans la vallée supérieure du fleuve et venait attaquer Bénaket, à l’ouest de Tachkend. Cette place était défendue par des mercenaires turcs, de la tribu qanqli, qui, au bout de trois jours, demandèrent à capituler.
« Le commandement mongol leur promit la vie sauve, mais lorsqu’ils se furent rendus et que la population de Bénaket eut été chassée de la ville, les mercenaires furent séparés des citadins et tués à coups de sabre ou de flèche. On répartit les artisans parmi les compagnies mongoles et on emmena les jeunes gens en masse pour les employer au siège des autres places.
Remontant toujours la vallée du Sîr-daryâ, cette division apparut devant Khodjend, aux portes du Ferghâna. Le gouverneur, un des paladins turcs les plus fameux de ce temps, Timour-mélik, « le Roi de Fer », se retira avec mille hommes d’élite dans un château fort situé au milieu du fleuve. Devant sa détermination, les assiégeants firent venir un renfort composé de vingt mille Mongols et de cinquante mille p.281 prisonniers.
« Ces derniers, divisés en escouades et en compagnies et commandés par des officiers mongols, furent employés à apporter des pierres d’une montagne éloignée de douze kilomètres et à les jeter dans le fleuve. De son côté, Timour-mélik avait fait construire douze grandes barques pontées (le Sîr-daryâ à Khod-jend a 130 mètres de large). Chaque jour, plusieurs de ces bateaux s’avançaient vers les rives et criblaient de flèches l’armée assiégeante.
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A la fin, réduit à l’extrémité, Timour-mélik réussit à s’échapper avec ses fidèles en descendant le cours du Sîr-daryâ sur sa flottille qui rompit une chaîne tendue sur le fleuve à hauteur de Bénaket. Mais plus bas, à hauteur de Djend, le prince Djötchi avait de nouveau fait barrer le fleuve, cette fois avec un pont de bateaux. Avant d’avoir atteint ce barrage, le Roi de Fer prit terre sur la rive gauche, sauta sur un cheval et s’enfuit à franc étrier à travers les Sables Rouges (Qyzil-qoum), où les Mongols essayèrent vainement de le rattraper.
Cet exemple prouve que les armées khwârezmiennes ne manquaient pas de vaillance. Mais elles étaient mal commandées et, comme on l’a vu, leur dispersion entre les différentes places fortes les vouait à se faire décimer passivement.
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LE VENT DE LA COLÈRE
PRISE DE BOUKHARA
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p.282 Pendant ce temps Gengis-khan agissait. Tandis que ses fils et ses lieutenants faisaient tomber l’une après l’autre les places du Sîr-daryâ, il avait, avec son plus jeune fils Toloui et le gros de l’armée, foncé d’Otrar vers la vallée du Zérafchan qui est le coeur de l’antique Transoxiane. Longeant la pointe sud-est des Sables Rouges, les avant-gardes mongoles, sous le commandement de Daïr-ba’atour, atteignirent le bourg de Noûr-ata. C’était la nuit. Les Mongols traversèrent les jardins qui entouraient le bourg et au matin apparurent devant la ville. La population était si loin de se douter de leur approche qu’elle prit leurs patrouilles pour une caravane amie. Ne pouvant songer à se défendre, elle ouvrit ses portes à Subötèi.
« Ils sortirent eux-mêmes, n’emportant que leurs instruments agricoles et leur bétail, après quoi les Mongols pillèrent les maisons. Pour le reste, Gengis-khan se contenta du paiement de 1.500 dinars, somme qui correspondait au montant habituel de l’impôt sous le régime khwârezmien.
En février 1220 Gengis-khan atteignit Boukhârâ.
C’était une des plus grandes villes de l’Islam. Elle comprenait trois parties : la citadelle, d’un kilomètre et demi de tour, la cité proprement dite ou chahristân, et le faubourg ou rabad. Au contraire de la plupart des autres villes, la citadelle ne se
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trouvait pas à l’intérieur de la cité, mais en dehors. La cité, construite sur une plateforme, au centre de la ville actuelle, était ceinte d’une muraille percée de sept portes aux noms p.283 évocateurs : porte du Bazar, porte des Marchands-d’épices, porte de Fer, etc. Des mosquées célèbres attiraient les croyants : la mosquée-cathédrale, reconstruite en 1121, la mosquée du Vendredi, qui avait également une centaine d’années, la mosquée des Syriens. Le faubourg lui-même était entouré d’une seconde muraille, flanquée de onze portes. Les principales rues de la ville étaient pavées de pierre, ce qui, en terre d’Islam, était une grande singularité. De nombreux ariq ou canaux de dérivation provenant du Zérafchan desservaient la ville et sa banlieue. Le principal portait le nom, significatif dans ce pays de sécheresse, de Roûd-i-zar, « la Rivière porteuse d’or ». Un système savamment entretenu d’écluses et de réservoirs assurait la répartition de l’eau. Dans la banlieue, les canaux irriguaient d’innombrables jardins avec une profusion de pavillons de plaisance qui attestaient la richesse de l’oasis. Cette richesse était due en grande partie à une industrie prospère, notamment aux fameux « tapis de Boukhârâ ». Entre la citadelle et le chahristân, près de la mosquée du Vendredi, se trouvait une grande manufacture de tissages (kârgah), dont les produits étaient exportés jusqu’en Syrie, en Egypte et en Asie Mineure. Les bazars de Boukhârâ étaient également célèbres pour leurs cuivres, notamment pour leurs belles lampes.
A l’arrivée de Gengis-khan, la garnison de Boukhârâ se composait de 20 à 30.000 mercenaires turcs. Le Conquérant investit complètement la ville, puis la fit attaquer sans relâche
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pendant trois jours. Suivant leur système, les Mongols poussaient au premier rang à l’assaut les habitants de la région qu’ils avaient faits prisonniers. Le troisième jour, les chefs de la garnison turque, dont un certain Inantch-khan Oghoul, perdant confiance, convinrent de faire pendant la nuit une sortie générale, de forcer le blocus et de s’enfuir. Leur projet faillit réussir, mais les Mongols se ressaisirent, se p.284 lancèrent à leur poursuite et les rejoignirent sur les bords du Sîr-daryâ : la plupart des fuyards furent massacrés.
Abandonnés par leurs défenseurs, les habitants résolurent de se rendre. Une députation d’imams et de notables vint apporter à Gengis-khan la capitulation de la ville. Les Mongols firent leur entrée dans Boukhârâ entre le 10 et le 16 février 1220. Quatre cents cavaliers turcs tenaient encore dans la citadelle.
« Les Mongols proclamèrent que tous les habitants de Boukhârâ en état de porter les armes eussent à se présenter sous peine de mort pour combler les fossés de la citadelle. Ensuite on dressa les catapultes. Lorsque ces machines eurent fait des brèches au mur, les Mongols pénétrèrent dans la forteresse et n’y laissèrent pas une âme vivante.
Après la prise de la citadelle, il fut adjoint aux habitants de sortir de la ville sans rien emporter que les habits dont ils étaient revêtus. La ville une fois évacuée, les Mongols la livrèrent à un pillage méthodique, tuant tous ceux qui, malgré la défense, y étaient restés. L’imâm ‘Alî Zandî, voyant les corans foulés aux pieds des chevaux mongols, exprimait sa douleur devant une autre personnalité musulmane, Rokn ed-Dîn Imâmzâdeh.
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— Silence, répondit ce dernier. C’est le vent de la colère divine qui souffle sur nous. Les fétus de paille dispersés par lui n’ont qu’à se taire !
Plus tard l’imagination populaire reviendra sur cette pensée. Dans un récit romantique elle en mettra l’expression dans la bouche de Gengis-khan lui-même. Lors de son entrée dans la ville, le Conquérant serait entré à cheval dans la mosquée-cathédrale.
« Il demanda si c’était le palais du sultan. On lui dit que c’était la maison d’Allah. Il mit pied à terre devant le mihrâb, monta deux ou trois degrés du minbar et dit à haute voix :
— La campagne est fourragée. Donnez à p.285 manger aux chevaux.
On alla chercher des grains dans les magasins de la ville. Les caisses qui renfermaient les corans furent transportées par les Mongols dans la cour de la mosquée pour servir d’auges, et les livres sacrés des Musulmans furent foulés aux pieds des chevaux. Les Barbares déposèrent leurs outres de vin au milieu de la mosquée. Ils y firent venir les baladins et les chanteuses de la ville. Ils firent eux-mêmes retentir les murs de leurs chansons et, tandis qu’ils se livraient à la joie et à la débauche, les principaux habitants, les docteurs de la loi, les chefs de la religion devaient leur obéir en esclaves et soigner leurs chevaux.
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Puis Gengis-khan se rendit à la place de la Prière (près de la porte d’Ibrâhîm), où aux cérémonies solennelles les habitants se réunissaient pour prier en commun. Ils y avaient été rassemblés par son ordre.
« Il monta dans le minbar et demanda quelles étaient les personnes les plus riches de cette multitude. On lui en désigna deux cent quatre-vingt dont quatre-vingt-dix étaient des commerçants étrangers. Il les fit approcher et leur adressa la parole. Après avoir rappelé les actes d’hostilité qui l’avaient forcé à prendre les armes contre leur sultan, il leur dit :
— Sachez que vous avez commis les plus grandes fautes et que les chefs du peuple sont les plus criminels. Si vous me demandez sur quoi je me fonde pour vous tenir ce discours, je vous dirai que je suis le fléau d’Allah et que, si vous n’étiez pas de grands coupables, Allah ne m’aurait pas lancé sur votre tête.
Puis il ajouta qu’il ne leur demandait pas de livrer leurs richesses sur terre parce qu’il saurait bien les trouver, mais qu’ils eussent à faire connaître celles qui étaient enfouies. Il leur ordonna d’indiquer leurs intendants qui furent contraints de livrer les trésors de leurs maîtres.
Ce récit de Djouwaynî, romantique et romancé, ne se retrouve pas chez les autres historiens. Ce qui est p.286 certain, c’est que des scènes douloureuses se déroulèrent.
« Ce fut un jour affreux, écrit Ibn al-Athîr, on n’enten-dait que les sanglots des hommes, des femmes et des
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enfants qui étaient séparés pour jamais, les troupes mongoles se partageant la population. Les Barbares attentaient à la pudeur des femmes sous les yeux de tous ces infortunés qui, dans leur impuissance, n’avaient que la ressource des larmes. Plusieurs préférèrent la mort au spectacle de ces horreurs. De ce nombre furent le qâdî Sadr ed-Dîn-Khan, Rokn ed-Dîn Imâm-Zadeh et son fils qui, témoins du déshonneur de leurs femmes, se firent tuer en combattant.
Au milieu du pillage éclata un incendie qui consuma la majeure partie de la ville (elle était construite en bois), à l’exception des édifices en brique comme la mosquée-cathédrale et quelques palais.
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VERS SAMARQAND
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p.287 Gengis-khan quitta « les ruines fumantes de Boukhârâ » pour marcher sur Samarqand, Il remonta la vallée du Zérafchan, couverte de jardins, de vergers, de belles prairies et de maisons de plaisance, qu’arrosaient un grand nombre de canaux. Deux forts seulement, — Daboûsiya et Sar-i poul, — essayèrent de lui résister. Il laissa des détachements pour les réduire et continua sa route, accompagné d’un immense cortège de citadins des villes prises ou de paysans des districts traversés, que la cavalerie mongole poussait devant elle pour s’en servir au cours du siège : tous ceux qui ne pouvaient plus suivre le pas des chevaux étaient sur-le-champ massacrés.
Samarqand est situé à sept kilomètres au sud du Zérafchan. De nombreux canaux (ariq), dérivés de la rivière, assurent au loess de l’oasis sa fertilité, fertilité qui contraste avec l’aridité, la nudité du paysage environnant. Comme toutes les villes transoxianaises, Samarqand était formé de trois parties, disposées ici du sud au nord. Au sud, la citadelle (qouhandiz), puis la ville proprement dite (chahristân) et enfin le faubourg (rabad), Le chahristân du XIIIe siècle correspond au site d’Afrâsiyâb au nord de la ville actuelle. La ville était entourée d’une large muraille percée de quatre portes, parmi lesquelles, à l’est, la porte de Chine, dont le nom rappelle les antiques relations de la Transoxiane avec la Route de la Soie, et au sud, la porte Majeure (Bâb Kich), près de laquelle s’étendaient le quartier des bazars — notamment la chaudronnerie, — les 338
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caravansérails et les entrepôts, C’était le quartier le plus p.288 populeux, mais l’agglomération tout entière pouvait atteindre 500.000 habitants. Ajoutons que, malgré l’entassement des quartiers ouvriers et du bazar, Samarqand était fort étendu, une surface considérable en étant occupée par les jardins, d’autant que chaque maison de quelque importance possédait le sien. L’abondance des canaux d’irrigation avait, en effet, permis un développement considérable de l’horticulture. « Les délices de Samarqand », au sortir du désert, résidaient avant tout dans sa parure florale, comme dans le charme de ses canaux, de ses bassins et de ses fontaines. Les géographes arabes vantent aussi les monuments de la ville, notamment la mosquée-cathédrale dont les ruines ont été retrouvées par Barthold à l’ouest de la citadelle, dans le quartier d’Afrâsiyâb.
Les métiers de Samarqand étaient célèbres dans tout l’Orient. Ils produisaient des tissus lamés d’argent (sîmghoun), les célèbres « tissus samarqandis » et aussi des tentes employées par les caravanes de toute l’Asie centrale. Le quartier des chaudronniers exportait des vases de cuivre et des coupes d’une merveilleuse élégance ; le quartier des selliers toutes les fournitures de harnachement que l’on se disputait de Kachgar à Chiraz. Une autre spécialité des ateliers samarqandis était le papier de chiffons, dont la technique avait été apprise des Chinois au VIIIe siècle et qui remplaça, dans les pays musulmans, le papyrus et le parchemin. Samarqand exportait encore des soieries et des cotonnades et jusqu’aux produits de ses jardins : « les melons de Samarqand, dans des boîtes de plomb enrobées de neige, se vendaient jusqu’à Baghdâd ». 339
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Telle était la très grande ville que Gengis-khan, en ce mois de mai 1220, vint assiéger. Le sultan de Khwârezm y avait laissé une garnison d’environ 50.000 Turcs sous le commandement de son oncle Toughâykhan. Les fortifications de l’enceinte, surtout celles de p.289 la citadelle, avaient été réparées et accrues. Aussi le Conquérant n’agit-il qu’avec circonspection. Il fut rejoint près de la ville par les trois autres corps de son armée qui, ayant achevé la conquête de la Transoxiane, lui amenaient des multitudes de prisonniers pour aider au siège. Ce fut ainsi que ses fils Djaghataï et Ögödèi, qui venaient de prendre Otrar, poussaient devant eux les gens du moyen Sîr-daryâ. Tous les captifs étaient répartis en dizaines, portant chacune un étendard, comme s’il se fût agi de guerriers mongols, ruse de guerre destinée à donner le change aux défenseurs sur les effectifs (déjà fort considérables, d’ailleurs), de l’armée assiégeante.
Gengis-khan, qui avait installé son poste de commandement au Palais Bleu (Kök-serâi), dans le faubourg, employa les deux premiers jours à faire personnellement le tour de la place et à en examiner les fortifications. Le troisième jour il fit avancer ses troupes, poussant devant elles les malheureux captifs déguisés en soldats. Les citadins — des « Tadjiks », pour la plupart, — sortirent pour le combattre. Les Mongols, suivant leur tactique habituelle, se retirèrent lentement et attirèrent dans une embuscade ces milices improvisées, fantassins que leur cavalerie n’eut aucune peine à tailler en pièces : près de cinquante mille Samarqandis furent ainsi massacrés.
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Cette défaite découragea les assiégés. Les mercenaires Qanqli, qui composaient la majeure partie de la garnison, crurent qu’étant Turcs, ils seraient traités par les Mongols en compatriotes. Le cinquième jour du siège, ils se rendirent au camp mongol avec leurs bagages et leurs familles, Toughây-khan en tête. Abandonnés par la garnison, les habitants n’avaient plus qu’à capituler à leur tour. Le qâdî et le cheikh-ul-islâm se présentèrent à cet effet devant Gengis-khan. Ils rapportèrent des promesses assez satisfaisantes et p.290 ouvrirent les portes de l’enceinte. Les Mongols firent leur entrée dans Samarqand par la porte nord-ouest, la « porte de la Prière », le 17 mars 1220. Ils procédèrent aussitôt à la démolition des remparts. Comme toujours en pareil cas, les habitants furent contraints de sortir de la ville pour que l’armée mongole pût s’y livrer plus commodément au pillage, Mais Gengis-khan avait donné des sauvegardes non seulement au qâdî et au cheikh-ul-islam, mais aussi aux autres docteurs de la loi et membres du clergé musulman, au nombre de plusieurs milliers. Ces sauvegardes furent scrupuleusement respectées. La citadelle tenait encore. Les Mongols commencèrent par la priver d’eau en coupant le canal qui l’alimentait. La moitié des défenseurs — un millier d’hommes environ — réussit à s’échapper pendant la nuit. Le reste se réfugia dans la mosquée-cathédrale pour une résistance désespérée. Tous furent tués « jusqu’au dernier homme », et la mosquée fut incendiée.
Quant aux mercenaires turcs qui s’étaient rendus les premiers, ils avaient fait un mauvais calcul. Nous avons vu combien Gengis-khan avait horreur de la trahison. Il les fit tous
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massacrer au nombre de trente mille, y compris leur chef, Toughây. La population citadine, en majorité composée de Tadjiks, fut mieux traitée. Sans doute Gengis-khan sut-il gré à ces bourgeois de leur courage et de leur fidélité à leur prince. Il se contenta de prélever les artisans, au nombre de trente mille, qu’il distribua entre les ordous de ses fils, de ses femmes et de ses grands officiers. Un nombre égal d’individus fut réquisitionné pour les travaux militaires. Il restait encore environ cinquante mille prisonniers, Gengis-khan leur permit de se racheter moyennant rançon de 200.000 dinars.
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A OURGENDJ
L’ASSAUT DANS LA VILLE EN FLAMMES
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p.291 Les Mongols eurent beaucoup plus de mal à s’emparer de la capitale du Khwârezm proprement dit, la ville d’Ourgendj, l’ancienne Gourgandj.
Ourgendj était situé près du delta de l’Amou-daryâ dans la mer d’Aral, à environ cent quarante-six kilomètres ‘au nord-ouest de Khiva. Là aussi un système d’ariq, ou canaux de dérivation soigneusement entretenus, assurait la fertilité de l’oasis dans une région disputée entre les marais et les sables. La ville était célèbre au XIIIe siècle pour sa fabrication de soieries et aussi comme centre commercial et relais de cara-vanes, rôle qui l’avait considérablement enrichie. La garnison turque était résolue à une défense désespérée. Ce sentiment était partagé par la population civile, profondément attachée à la dynastie khwârezmienne.
Gengis-khan envoya contre Ourgendj une puissante armée, commandée par trois de ses fils, Djötchi, Djaghataï et Ögödèi, sans parler des généraux chevronnés, comme Bo’ortchou, Toloun-tcherbi et Qada’an, en tout, semble-t-il, environ cinquante mille hommes. Djötchi essaya d’obtenir des habitants une capitulation sans combat.
« Il manda aux habitants que son père lui avait donné le Khwârezm propre en apanage, qu’il désirait conserver sa capitale intacte, qu’il serait fâché de sa destruction et
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qu’il donnait déjà une preuve de sa bienveillance en ménageant les jardins et les faubourgs.
Mais cette invite resta sans effet.
Le pays, sablonneux ou marécageux, n’offrant pas de p.292 pierres pour les projectiles, les Mongols firent couper les mûriers de la banlieue qu’ils débitèrent en boulets. Puis ils obligèrent les prisonniers à combler le fossé, opération qui fut achevée en dix jours. Aussitôt après, ils commencèrent à miner les murailles, mais il leur fallut ensuite conquérir la ville quartier par quartier ou plutôt rue par rue. Dans cette guerre nouvelle pour eux, ils employaient des seaux de pétrole avec lesquels ils incendiaient les maisons. Mais la ville était partagée en deux par l’Amou-daryâ. Trois mille Mongols s’élancèrent sur le pont jeté à cet endroit au milieu du fleuve. Ils furent repoussés et périrent jusqu’au dernier, ce qui ne manqua pas de relever le moral des défenseurs.
La raison secrète de l’échec mongol résidait dans la mésentente entre Djötchi et Djaghataï. Les deux frères, nous l’avons vu, se détestaient. A la veille de l’entrée en campagne, c’est de justesse qu’on les avait empêchés de se colleter. Le siège d’Ourgendj raviva leur querelle. Djötchi, qui savait que la ville ferait partie de son apanage, cherchait, on l’a vu, à la ménager. Djaghataï, toujours rigide, le lui reprochait violem-ment. La discipline des troupes se ressentait de leur querelle. Ils finirent par porter tous deux leurs griefs devant leur père. Gengis-khan, fort mécontent d’eux, répondit en les subordonnant l’un et l’autre à leur frère Ögödèi, mesure
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conforme aux dispositions successorales arrêtées auparavant. Le Conquérant, d’ailleurs, avait vu juste.
« Ögödèi parvint par sa douceur à rétablir l’accord entre ses deux frères et par sa sévérité à rétablir dans les troupes la discipline qui les rendait invincibles.
Le combat reprit, infernal, Femmes, enfants, vieillards, sachant qu’ils n’avaient plus de merci à espérer, participaient sans repos à la défense. Les Mongols continuaient à lancer dans les maisons, transformées en autant de forteresses, des pots de pétrole enflammé. p.294 A la lueur des incendies, les vagues d’assaut progressaient sur des monceaux de cadavres atrocement brûlés. Enfin, au bout de sept jours, les défenseurs, acculés dans les trois derniers quartiers encore épargnés par les flammes, envoyèrent le faqîh ‘Ali ed-Dîn Khayyâti implorer la miséricorde de Djötchi :
— Montre-nous ta miséricorde après nous avoir fait voir ta fureur !
Mais Djötchi était maintenant exaspéré par les pertes de son armée :
— Comment peuvent-ils parler ainsi, quand c’est leur fureur à eux qui vient de faire périr tant de mes soldats ! A notre tour de leur montrer notre colère !
Il fit sortir toute la population dans la plaine. Les jeunes femmes et les enfants furent réduits en esclavage, Les artisans furent mis à part pour être déportés en Mongolie, au service du khan. Tout le reste de la population masculine fut réparti entre les compagnies mongoles et impitoyablement massacré par la flèche
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et le cimeterre. Pour finir, les Mongols rompirent les digues qui retenaient les eaux de l’Amou-daryâ et submergèrent la ville (avril 1221).
Si nous en croyons l’épopée mongole, Gengis-khan était fort mécontent de la lenteur avec laquelle ses fils (Djötchi principalement) avaient conduit le siège. De surcroît, ils s’étaient à eux trois partagé les captifs et les dépouilles sans réserver la part prépondérante de leur père.
Lorsque, la ville enfin prise, ils se présentèrent devant lui, il refusa pendant trois jours de leur accorder audience. Il fallut que ses vieux compagnons Bo’ortchou et Chigi-qoutouqou intervinssent en leur faveur :
— La prise d’Ourgendj a accru notre puissance. Le Sarte est vaincu, ta grande armée se réjouit. Pourquoi, ô khan, restes-tu irrité ? Tes fils ont reconnu leur faute et sont pleins de repentir. Sois clément et pardonne-leur.
Gengis-khan, alors, se laisse quelque peu attendrir et reçoit les trois princes, non sans leur infliger une p.294 réprimande sévère. Tandis qu’ils se tiennent devant lui sans oser bouger, une sueur d’angoisse au front, les trois « porte-carquois », Qongqaï, Qongtaqar et Tchormaghan interviennent à leur tour :
— Comme de jeunes gerfauts s’élançant dans une partie de chasse, les trois princes sont venus apprendre le métier de la guerre. Pourquoi les réprimandes-tu de la sorte dès leur retour ? De l’aurore au couchant nous avons un monde d’ennemis. Lâche-nous sur eux comme nous lâchons à la chasse nos féroces chiens tibétains et,
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avec l’aide du Tèngri et de la déesse Terre, nous vaincrons ces peuples, nous te rapporterons de l’or, de l’argent, des soieries, des richesses, nous te conquerrons des populations et des villes. Veux-tu que nous allions attaquer le khalife de Baghdad ?
Ces paroles achevèrent d’apaiser le coeur du Conquérant, En réalité, Djaghataï et Ögödèi seuls avaient rejoint leur père, et leurs rapports avec lui furent, depuis, parfaitement affectueux. Au contraire, Djötchi, après la chute d’Ourgendj, resta dans cette région et dans les steppes de l’actuel Kazakstan qui constituaient son apanage. Il y vécut à l’écart sans plus s’associer à la suite de la guerre, et ses relations avec Gengis-khan ne cessèrent, ainsi que nous le verrons, de se refroidir.
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CHASSE A L’HOMME : SUR LA PISTE DU SULTAN
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p.295 Tandis que son empire s’écroulait, le sultan Mohammed de Khwârezm, épouvanté de la catastrophe que sa légèreté et sa superbe avaient si délibérément provoquée, et passant de la plus folle jactance au plus total abattement, était resté inerte, puis s’était enfui au sud de l’Amou-daryâ, en direction de Balkh. De là, il gagna le Khorassan occidental, y chercha asile à Nîchâpoûr et enfin, de plus en plus terrifié, courut à Qazwîn, dans le nord-ouest de l’Irâq-’Ajémî, à l’extrémité opposée de ses Etats.
Mais Gengis-khan le poursuivait d’une haine inexpiable, pour le massacre de son envoyé, lors du sac de la caravane mongole à Otrar.
— Quel que soit le lieu où il porte ses pas, déclarait-il au qâdi Wahid ed-Dîn Bouchendjî, je l’y relancerai. Je dévasterai tout pays qui lui aura donné asile !
Il découpla à la poursuite du fugitif ses deux meilleurs lieutenants, Djèbè et Subötèi, ainsi que Toqoutchar, en leur confiant vingt mille chevaux. Et la chasse épique commença.
Djèbè et Subötèi passèrent l’Amou-daryâ au nord de Balkh. De ce côté, la largeur du fleuve est très variable : à la barrière calcaire de Kélif, elle se réduit de mille cinq cents mètres à quatre cent cinquante. Les deux généraux mongols parvinrent, du reste, sur l’autre rive sans pont ni bateaux, sans doute à la manière décrite par Plan Carpin : les effets et l’équipement des soldats étaient roulés dans une bande de cuir capable de
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surnager comme une outre qu’ils attachaient à la queue de p.296 leurs chevaux et qui leur servait à eux-mêmes de point d’appui pendant la traversée. Les chevaux passaient à la nage.
En prenant terre sur la rive méridionale de l’Amou-daryâ, Djèbè et Subötèi se trouvaient dans l’actuel Turkestan afghan, dans le district de Balkh. Les notables de la ville leur envoyèrent une délégation avec des présents. Les deux généraux avaient reçu de Gengis-khan l’ordre de ne s’attarder au siège d’aucune place, mais de tout subordonner à la capture du sultan. Fidèles à la consigne, ils se contentèrent des protestations d’amitié des gens de Balkh et filèrent à l’ouest vers la province persane du Khorassan, où la présence du sultan leur était signalée. Au contraire, leur collègue Toqoutchar ne résista point au plaisir du pillage. Il se fiait sans doute à sa situation personnelle, ayant épousé une fille de Gengis-khan. Mais le Conquérant ne plaisantait pas avec la discipline. Il parla tout uniment de faire décapiter son gendre et, en tout cas, lui retira son commandement.
Pendant ce temps, Djèbè, parcourant en quelques jours plus de sept cents kilomètres, était arrivé devant Nîchâpoûr. Il manda auprès de lui les autorités locales et leur remit une proclamation de Gengis-khan, écrite en caractères ouighour, qui montrait bien l’état d’esprit du Conquérant :
« Commandants, grands et peuple, disait ce texte, sachez que Dieu (le Tèngri) m’a donné de l’Orient à l’Occident, l’empire de la terre. Quiconque se soumettra sera épargné, mais malheur à ceux qui résisteront ; ils
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seront égorgés avec leurs femmes, leurs enfants et toute leur clientèle.
Malgré ces propos menaçants, le général mongol se garda de retarder sa marche en attaquant la ville, L’autre grande cité du Khorassan, située un peu plus à l’est, était Thoûs, près de l’actuel Méched, sur le Kachaf-roud, « la Rivière aux Tortues ». Elle aussi était desservie par un système p.297 de canalisations qui assurait la fertilité de ses arbres fruitiers. Les géographes arabes nous parlent de ses manufactures (ses étoffes rayées étaient célèbres) et de ses mines de turquoise, Subötèi ne demandait, ici encore, qu’une soumission de pure forme pour continuer sa route, mais les magistrats lui ayant fait une réponse insolente, il pénétra dans la ville — sans grande difficulté, semble-t-il, — et y procéda à un massacre en règle.
Djèbè et lui repartirent aussitôt après, toujours acharnés à retrouver les traces du sultan. Sur les indications qu’on leur donna, ils suivirent la piste qui, aujourd’hui encore, dessert le Khorassan septentrional, au nord du grand désert salé, par Sébzévâr, Châhroûd et Dâmghân, d’où elle atteint l’Irâq-Adjémi et, par Semnân, rejoint l’actuel Téhéran. Les villes qui résis-tèrent, comme Dâmghân et Semnân, furent saccagées par Subötèi qui, de Semnân, marcha droit sur Reiy, tandis que Djèbè faisait un détour par le Mazendéran où il saccagea Amol. Les deux généraux se rejoignirent devant Reiy, Depuis Nîchâpoûr, ils venaient de parcourir plus de sept cents kilomètres.
Reiy, l’ancienne Rhagès, à huit kilomètres au sud-est de notre Téhéran, était la plus grande ville de l’Irâq persan. Elle exportait dans tout l’Orient ses tissus de soie et sa magnifique céramique
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polychrome, ornée d’exquises « miniatures ». Les Mongols, surgissant à l’improviste, tuèrent beaucoup de monde dans la banlieue ; dans la ville même le qâdî essaya de parlementer avec eux, mais ne put les empêcher de saccager le bazar et d’y massacrer de nombreuses gens. Du reste, là non plus les Mongols ne s’attardèrent pas. Ils venaient d’apprendre que le sultan, fuyant toujours devant eux, se trouvait maintenant au nord-ouest, à Recht, sur la côte de la Caspienne, dans la province de Ghilan.
p.298 Le fait était exact, Mais à la nouvelle du sac de Reiy, le sultan, au lieu de rassembler les quelque cent mille guerriers qu’offraient de lui fournir les provinces persanes, perdit de nouveau la tête. Telle était d’ailleurs la terreur qu’inspiraient les Mongols qu’une partie de ses gens l’abandonnèrent. Il courut de Recht à Qazwin, où un de ses fils avait rassemblé trente mille hommes. Avec cette troupe, il lui aurait été encore possible d’accabler les Mongols qui battaient la campagne par détachements ; isolés, mais de nouveau la « terreur mongole » opéra et, bien loin de chercher à surprendre les ennemis, ce fut lui qui, près de Qaroun, faillit être surpris par eux. Son cheval fut percé de flèches et lui-même échappa avec peine. Songeant alors à se réfugier à Baghdad, il galopa jusqu’à Hamadhan, toujours suivi à la piste par les terribles cavaliers mongols qui, dans la banlieue de cette dernière ville, escarmouchèrent avec sa troupe sans le reconnaître. Du reste, il avait une fois de plus changé d’avis et cherchait maintenant à regagner le littoral de la Caspienne. Ce brusque changement de direction déconcerta Djèbè et Subötèi qui perdirent quelque temps sa trace. Il put
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ainsi atteindre la côte du Mazendéran, mais déjà les Mongols avaient retrouvé sa piste. Leurs avant-gardes arrivaient. Il n’eut que le temps de se jeter dans une barque et de gagner le large sous une volée de flèches. Il se réfugia dans l’îlot d’Abeskoun, près de l’embouchure du Gourgan, à l’ouest d’Astrabad. Ce fut là que l’ancien potentat de l’Islam, l’ancien sultan du Turkestan, de l’Afghanistan et de la Perse mourut de désespoir et d’épuisement en janvier 1221.
L’homme qui avait osé braver Gengis-khan, massacré ses caravaniers et refusé satisfaction, n’était plus. La mission que le Conquérant avait confiée à Djèbè et à Subötèi se trouvait exécutée. S’ils n’avaient pu prendre le sultan vivant, ils l’avaient forcé comme un gibier p.299 jusqu’à ce qu’il s’abattît, fourbu. Eux, au contraire, malgré cette chasse fantastique, — depuis le passage de l’Amou-daryâ, ils avaient parcouru au galop plus de mille six cents kilomètres, — étaient aussi frais qu’au premier jour. Et, leur tâche accomplie, Gengis-khan leur en confiera aussitôt une autre ; poursuivre leur course, en un immense raid de reconnaissance autour de la mer Caspienne, à travers le nord-ouest de la Perse, le Caucase et la Russie méridionale…
Nous raconterons plus loin cette incroyable chevauchée. En attendant, il convient de revenir sur nos pas pour accompagner le Conquérant du monde à travers les montagnes afghanes. Le Gengis-khan que nous allons y suivre à l’aide des sources arabo-persanes, comme nous l’avons déjà fait à Boukhârâ et à Samarquand, semblera, il faut bien le reconnaître, quelque peu différent du héros que nous ont montré pour la première partie de sa vie les épopées mongoles. Divergence de sources, bien
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entendu, les annalistes arabes et persans ne pouvant oublier le mal causé aux terres d’Islam par celui qu’ils considèrent comme l’Attila du monde musulman. Mais, en réalité, cette explication ne suffit pas. La personnalité de Gengis-khan, tel que le barde mongol nous a appris à le connaître, demeure, en fait, hors de cause. Le héros mongol reste le demi-dieu généreux, magnanime et grand, modéré en toute chose, équilibré, d’une solide bon sens, humain, pour tout dire, et même pétri d’humanité qu’il n’a cessé d’être. Il n’a pris les armes que pour la plus juste des causes, parce que les Khwârezmiens ont massacré ses caravanes et égorgé ses ambassadeurs. Mais cette guerre légitime qu’on a imposée à ses Mongols, ils la feront à la mongole, comme les nomades qu’ils sont, comme les demi-sauvages de l’arrière-steppe ou de la taïga qu’ils sont aussi. Il n’y a là aucune contradiction, Gengis-khan continue à se montrer personnellement ici l’égal p.300 des plus grands parmi les « faiseurs d’histoire », et ce n’est pas sa faute si l’Alexandre mongol commande à des troupes restées à peu près au même stade culturel que les Peaux Rouges de la Prairie américaine au XVIIe siècle.
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LE VENT DE LA COLÈRE
PASSE SUR LE KHORASSAN
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p.301 Après la prise de Samarqand, Gengis-khan passa les chaleurs de l’été 1220 au sud de cette ville, à Nasaf, l’actuel Qarchi qui est, en effet, à cette saison, la partie la plus agréable de la Transoxiane : l’oasis, bien abritée par les monts Hissar, possède, comparée à Samarqand, l’avantage de la verdure et des ombrages et ses magnifiques jardins l’emportent sur ceux de la capitale transoxianaise, Dans ces prairies, le Conquérant refit sa cavalerie, fatiguée par tant de marches incessantes. A l’automne, il s’approcha de l’Amou-daryâ et vint assiéger sur la rive septentrionale du fleuve, en face de Balkh, la ville de Termez ou Tirmidh.
« Les notables ayant refusé d’ouvrir les portes, la ville fut emportée d’assaut le onzième jour. On en fit sortir tous les habitants qui furent répartis entre les compagnies mongoles pour être massacrés. Une vieille femme, sur le point de recevoir le coup fatal, s’écria que, si on ne la tuait pas, elle donnerait une belle perle. On la lui demanda. Elle répondit qu’elle l’avait avalée. Aussitôt on lui fendit le ventre et on en tira effectivement une perle, Dans la supposition que d’autres personnes aient également pu en avaler, Gengis-khan donna l’ordre d’éventrer les morts.
Pendant ce temps, comme nous l’avons vu, les ailes marchantes de l’armée mongole pourchassaient partout 354
Le conquérant du monde
l’ennemi ; au Khwârezm, Djötchi, Djaghataï et Ögödèi prenaient Ourgendj ; en Perse, Djèbè et Subötèi traquaient à mort le sultan vaincu. Gengis-khan qui, des p.302 bords de l’Amou-daryâ, dirigeait l’ensemble des opérations, passa l’hiver de 1220-1221 en amont de Qarchi, à Sali-Saraï. Ce ne fut qu’au printemps de 1221 qu’il traversa le fleuve près de Balkh et entreprit la conquête définitive du Turkestan afghan, l’antique Bactriane, dont cette ville était le chef-lieu, puis la conquête ou plutôt la destruction du Khorassan.
Balkh, l’ancienne Bactres, a toujours tenté les conquérants. Oasis d’irrigation au milieu d’une steppe désertique, elle avait jusque-là survécu à toutes les invasions à l’abri de sa muraille de terre battue, de douze kilomètres de tour. Nous avons vu que Djèbè et Subötèi, qui avaient fait une première apparition devant la place, s’étaient contentés d’une soumission de pure forme. A l’approche de Gengis-khan, les notables vinrent lui rendre hommage. Mais, par la suite, le souverain mongol, craignant que la ville ne devînt un foyer de résistance pour ses ennemis, fit sortir toute la population sous prétexte de la dénombrer et la livra au massacre. Les forteresses de la région qui voulurent résister furent prises les unes après les autres et toujours d’après le même système, grâce à l’emploi d’une multitude de prisonniers qu’on faisait combattre en première ligne : ceux qui reculaient étaient tués.
Pendant ce temps, Gengis-khan avait envoyé son quatrième fils, Toloui, faire ou achever la conquête du Khorassan. En effet, Djèbè et Subötèi, qui avaient traversé ce pays l’année
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précédente, n’avaient pu obtenir, là aussi, que des soumissions toutes nominales. Cette fois, la conquête fut poussée à fond.
Le Khorassan dont le nom, en persan, signifie « l’Orient » (de la Perse), se présente comme une longue bande de steppes parsemée d’oasis que les cours d’eau descendus des chaînes des Paropanisades, du Poucht-i-Koh et du Binaloud fertilisent avant d’aller se perdre dans le grand désert qui, là comme ailleurs, p.303 ronge tout l’intérieur du plateau de l’Iran. C’est dire que la culture ne peut y être maintenue qu’au prix d’un constant effort pour entretenir les canalisations, défendre contre la proximité de la steppe les jardins, les vergers et les vignobles, les champs de blé, de riz et d’orge, les rideaux d’ormes et de peupliers qui constituent « le sourire du Khorassan ». A l’époque où nous sommes arrivés, de longs siècles de patient labeur avaient assuré la richesse du pays et, sur cette richesse matérielle, s’était épanouie la fleur de la culture persane. C’est près de Thoûs qu’était né l’Homère de la Perse, l’immortel Firdousi, auteur de l’épopée du Châhnâmeh ; c’est de Thoûs qu’était également originaire le philosophe Ghazâlî, « le Pascal musulman », comme Nichapour était la patrie du poète ‘Omar Khayyâm, dont le sensualisme pessimiste se revêt de toutes les grâces du lyrisme oriental.
L’arrivée du prince Toloui et de ses guerriers nomades dans ces oasis privilégiées allait causer un des drames les plus douloureux de l’histoire humaine : la destruction de la culture spirituelle conjuguée avec la destruction des oasis elles-mêmes, avec « la mort de la terre ». 356
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La première ville qui subit le choc fut celle de Nessâ, près d’Askhabad. C’était, elle aussi, une oasis possédant la suprême richesse : beaucoup d’eau et, partant, beaucoup de verdure et de jardins (elle était tapie au rebord septentrional de la chaîne du Kopet-dagh, d’où descendent un grand nombre de ruisseaux). « Les dix portes de la ville étaient noyées dans la verdure », ce qui, en sortant des sinistres Sables Noirs (Qara-qoum) du Turkménistan, devait produire « un contraste tenant du miracle ». Toloui détacha contre Nessâ un corps de dix mille Mongols, sous le commandement de Toqoutchar, le gendre de Gengis-khan, enfin rentré en grâce. A l’époque où nous sommes arrivés, les Mongols, après p.304 avoir assiégé tant de villes, avaient fait d’étonnants progrès dans la poliorcétique, notamment dans la balistique.
« Contre les murs de Nessâ, Toqoutchar fit jouer une batterie de vingt catapultes servies par des captifs et des réquisitionnaires. Ces malheureux devaient aussi avancer les béliers, et ceux d’entre eux qui reculaient étaient massacrés. Après quinze jours d’attaques sans relâche, les machines ayant fait une large brèche, les Mongols se rendirent, durant la nuit, maîtres de la muraille. A l’aube ils pénétrèrent dans la ville et en firent sortir les habitants. Lorsque ceux-ci furent rassemblés dans la plaine, ils leur ordonnèrent de se lier les uns aux autres les mains derrière le dos. Ces infortunés obéirent sans songer à ce qu’ils faisaient. S’ils se fussent dispersés en fuyant vers les montagnes voisines, la plupart d’entre eux se seraient sauvés. 357
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Lorsqu’ils furent garrottés, les Mongols les entourèrent et les abattirent à coups de flèches, hommes, femmes, enfants indistinctement. Le nombre des morts s’éleva à soixante-dix mille.
Toqoutchar se porta ensuite sur Nichapour. C’était une des plus belles villes de la Perse, la capitale de la province de Khorassan, alors en pleine prospérité. De la rivière Sanghâwar, qui descend de la chaîne du Binaloud, au nord de la ville, l’eau bienfaisante arrivait par douze canaux de dérivation et faisait marcher, nous assurent les géographes arabes, soixante-dix moulins. « Non seulement tous les jardins, mais encore la plupart des maisons étaient abondamment pourvus d’eau. » Les champs de l’oasis produisaient du riz et des céréales, la banlieue était célèbre par ses mines de turquoises. Enfin, au point de vue politique, Nichapour se souvenait encore du temps assez proche où elle avait été une des capitales de l’Iran sous les grands sultans seldjouqides.
Djèbè, quelques mois auparavant, s’était contenté de p.305 « semoncer » la ville. Toqoutchar essaya de l’emporter d’assaut, mais il fut tué le troisième jour de l’attaque par une flèche tirée du rempart (novembre 1220). Le général qui lui succéda, jugeant qu’il n’avait pas assez de forces pour emporter la place, se retira en remettant à plus tard la vengeance. En attendant, il divisa ses troupes en deux détachements, Avec l’un il marcha sur Sebzéwar, ville située à une centaine de kilomètres à l’ouest de Nichapour, la prit au bout de trois jours et fit égorger toute la population, au nombre de soixante-dix mille personnes. L’autre 358
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détachement se porta sur Thoûs et prit les châteaux forts du district, dont tous les habitants furent passés au fil de l’épée.
Toloui lui-même n’entra en campagne qu’au commencement de l’année suivante. Il se porta d’abord sur Merv, la grande oasis du bas Mourghâb. L’activité industrielle et commerciale de la ville expliquait le rôle considérable qu’au siècle précédent elle avait joué dans le domaine politique comme capitale du sultan seldjouqide Sandjar. L’oasis était célèbre pour son coton fin qu’elle exportait, soit brut, soit sous forme de tissus ; célèbre aussi pour la place qu’y occupait la sériciculture, avec exportation tant de la soie brute que des soieries, Le quartier des tisserands, comme celui des dinandiers et celui des potiers, était fréquenté par les caravanes de tout le moyen Orient. Une des merveilles de la ville était le mausolée de Sandjar, dont là grande coupole, de couleur bleu turquoise, se voyait à la distance d’une journée de marche.
Toloui arriva devant Merv avec une armée de soixante-dix mille hommes, composée en partie de réquisitionnaires levés dans les provinces conquises. Deux sorties des assiégés ayant échoué, ils offrirent leur reddition (25 février 1221). Toloui ordonna à la population de sortir de Merv avec ses effets les plus précieux. Assis dans la plaine, sur un siège doré, il fit d’abord conduire p.306 devant lui les soldats de la garnison qu’on décapita tous sous ses yeux. Ce fut ensuite le tour de la population civile.
« Les hommes, les femmes, les enfants furent séparés. L’air retentissait de leurs sanglots et de leurs gémissements. Ces malheureux furent distribués parmi les troupes et presque tous égorgés. On n’épargna que 359
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quatre cents artisans et un certain nombre d’enfants des deux sexes destinés à l’esclavage. Les deux cents plus riches citoyens, tant commerçants que propriétaires terriens, furent mis à la torture jusqu’à ce qu’ils eussent déclaré où ils avaient caché leurs trésors.
Les Mongols détruisirent la digue du Mourghâb qui assurait l’irrigation de la banlieue, et la florissante oasis retourna au désert. De l’ancienne cité des Mille et une nuits, il ne resta que quelques tertres sur l’emplacement des anciens palais, des amoncellements énormes de briques vernissées, et les débris du mur de brique et des tours de la « Forteresse du Sultan » (Sultân-qal’a). Seul témoignage à peu près intact d’un glorieux passé, la mosquée de Sandjar continua à élever vers le ciel sa coupole démantelée.
De Merv, Toloui se porta sur Nichapour, distante de douze journées de marche. Le jeune Gengiskhanide brûlait du désir de venger la mort de son beau-frère Toqoutchar, tué cinq mois plus tôt par les habitants. Ceux-ci, sachant qu’ils n’avaient aucun quartier à espérer, avaient de leur mieux renforcé leurs murs d’enceinte.
« Leurs remparts étaient garnis de trois mille balistes ou machines à lancer des javelots et de cinq cents catapultes. Les préparatifs des Mongols n’étaient pas moins considérables. Ils amenaient trois mille balistes, trois cents catapultes, sept cents machines à lancer du naphte enflammé, quatre mille échelles et deux mille cinq cents charges de pierre. 360
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Devant une telle « artillerie », les assiégés perdirent bientôt courage : p.307 une délégation vint implorer la clémence de Toloui. Celui-ci refusa tout accommodement et ordonna l’assaut. « On se battit toute la journée et toute la nuit. » Au matin les fossés étaient comblés, le mur présentait soixante-dix brèches et dix mille Mongols l’avaient escaladé. De toutes parts les troupes de Toloui pénétrèrent dans la ville dont les rues et les maisons furent, pendant le reste du jour, le théâtre d’autant de combats. Le samedi 10 avril 1221 Nichapour fut tout entier occupé par les Mongols.
La veuve de Toqoutchar, fille de Gengis-khan, fit alors son entrée solennelle dans la ville avec une escorte de dix mille hommes « qui massacrèrent indistinctement tout ce qu’ils virent ». Le carnage dura quatre jours. On tua jusqu’aux chiens et aux chats. Toloui avait entendu dire que, pendant le sac de Merv, beaucoup d’habitants avaient sauvé leur vie en se couchant parmi les morts. Pour plus de sûreté il ordonna de dé-capiter tous les cadavres. On construisit des pyramides de têtes avec « matériaux » distincts : pyramides de têtes d’hommes, de têtes de femmes, de têtes d’enfants… « La destruction de la ville dura quinze jours. » Toloui n’épargna à son habitude que les principaux artisans qualifiés, — quatre cents, — destinés à être déportés et utilisés en Mongolie.
La fille du Conquérant pouvait quitter Nichapour l’âme satisfaite, Toqoutchar était vengé.
De Nichapour, Toloui alla au sud-est, — au sud de la chaîne des Paropanisades, — assiéger la ville de Hérat, autre oasis au milieu des steppes et des déserts ou plutôt centre de l’oasis-
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galerie que représente sur deux cents kilomètres de long toute la vallée de l’Hériroud :
« Les villages se suivent de chaque côté des mon-tagnes, entourés de champs de céréales, de plantations de vignes et d’arbres fruitiers ; çà et là, le pin d’Alep et l’orme viennent rehausser le paysage ; le long des p.308 rivières, le peuplier forme de véritables bois.
Les Mongols firent sommer Hérat d’avoir à capituler. Le gouverneur fit exécuter leur parlementaire et, pendant huit jours, la ville résista à tous les assauts. Mais ce même gouverneur ayant été tué, les bourgeois iraniens offrirent de se rendre sous condition d’avoir la vie sauve. Toloui le leur promit et tint parole. Il se contenta de faire massacrer les soldats turcs de la garnison au nombre de douze mille hommes. Puis il alla rejoindre Gengis-khan sous les murs de Taleqan.
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TEMPÊTE SUR L’AFGHANISTAN
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p.309 Après avoir pris Balkh et Taleqan, Gengis-khan était allé passer l’été de 1221 dans les montagnes de la Bactriane. Puis il se dirigea vers le sud et franchit la haute barrière de montagnes qui, presque sans interruption, d’est en ouest, de l’Hindou-kouch aux Paropanisades, sépare l’ancienne Bactriane de l’Afghanistan central. Au coeur de ce réseau de montagnes, au point, précisément, où du côté du nord les Paropanisades se soudent à l’Hindou-kouch, tandis qu’au sud cette chaîne se double de celle du Koh-i-baba, la ville de Bâmiyân présentait une importance stratégique de premier ordre. Lieux chargés d’histoire, à commencer par la haute falaise creusée d’anciennes grottes bouddhiques dont les statues géantes, de trente-cinq à cinquante-trois mètres, contemplaient — depuis déjà près de dix siècles — la fraîche vallée de Bâmiyan, avec ses cours d’eau, ses cultures, ses bouquets de peupliers et de saules. En face de la falaise bouddhique, sur le plateau de Char-i-golgola, se dressait, « comme une vigie solitaire », la citadelle musulmane du XIIIe siècle.
Aucune forteresse ne devait coûter plus cher au Conquérant. Un de ses petits-fils qu’il aimait tendrement, Mutugèn, fils de Djaghataï, fut tué d’un coup de flèche par les défenseurs. Impatient de le venger, Gengis-khan ordonna l’assaut. Il y participa lui-même, « tête nue », affirmera une chronique postérieure. Ses troupes, animées par sa colère, prirent la forteresse d’escalade. Il ordonna que tout être vivant, aussi bien
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homme qu’animal, fût massacré, qu’il ne fût fait aucun prisonnier, que l’enfant fût tué dans le ventre de sa p.310 mère, qu’il ne fût fait aucun butin, tout devant être inexorablement détruit, enfin, qu’après cette oeuvre de mort, aucune créature n’habitât plus l’emplacement qui reçut le nom de ville maudite. L’ordre fut strictement exécuté et la désolation actuelle de Char-i-golgola témoigne encore de la douleur et de la colère du Conquérant.
« Sur la colline abandonnée et morne, écrit M. Dollot, rien n’a changé depuis ces jours tragiques. J’ai escaladé le sentier qui gagne péniblement le sommet parmi les ruines que dominent encore quelques pans de donjon, suprême vestige de la citadelle, simples murs de boue qu’après sept siècles les intempéries dans ce rude climat ont cependant respectés. En ce sinistre chaos miroitent, confondus avec des galets jadis enchâssés dans les anciennes constructions, mêlés à d’humbles poteries, des fragments de faïences vernissées où se reconnaissent les décors de la céramique persane.
Comme épilogue au siège de Bâmiyân se place un épisode qui permet de saisir sur le vif les réactions du conquérant mongol.
« Lorsque le jeune Mutugèn fut tué, son père Djaghataï se trouvait absent. Il revint pendant qu’on démolissait Bâmiyân. Gengis-khan voulut qu’on lui cachât la mort de Mutugèn. On donna donc à Djaghataï une fausse raison de l’absence du jeune prince. Peu de jours après, Gengis-khan, étant à table avec ses trois fils, Djaghataï, Ögödèi et Toloui, s’emporta contre eux avec une feinte
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colère, leur reprochant de n’être plus dociles à ses ordres et, en parlant, il fixait Djaghataï. Intimidé, Djaghataï se jeta à genoux et protesta qu’il mourrait plutôt que de désobéir à son père. Gengis-khan lui adressa plusieurs fois le même reproche, et à la fin il ajouta :
— Mais dis-tu vrai ? Tiendras-tu ta parole ?
— Si j’y manque, s’écria Djaghataï, je veux mourir !
— Eh bien, reprit Gengis-khan, ton fils Mutugèn a été tué, je te défends p.311 de te plaindre.
Frappé comme d’un coup de foudre, Djaghataï eut néanmoins la force de retenir ses larmes, mais après le repas il sortit pour soulager un instant son coeur oppressé.
Cependant, l’héritier fugitif de l’ancien empire khwârezmien, le prince Djelâl ed-Dîn, avait trouvé asile à quelque cent cinquante kilomètres au sud-est de Bâmiyân, à Ghazni, véritable nid d’aigles, rocher en éperon, isolé au milieu des hautes steppes du pays ghilzai que domine au nord, à 2.300 mètres, un nouvel enchevêtrement de montagnes, terminé par la ligne d’horizon du Koh-i-baba. A Ghazni, Djelâl ed-Dîn regroupa une armée de soixante-dix mille cavaliers, tant mercenaires turcs qu’indigènes afghans. Un détachement mongol qui assiégeait un château fort des montagnes voisines, fut taillé en pièces et perdit mille hommes.
Gengis-khan, en apprenant la réapparition de Djelâl ed-Dîn, avait détaché en observation de ce côté une armée de trente à
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quarante-cinq mille hommes, sous le commandement de son « frère adoptif », Chigi-qoutouqou. La rencontre se produisit près de Perwân, non sans doute la ville actuelle de la vallée du Pandchir, au nord de Caboul, mais un ancien site du même nom aux sources du Lougar, au sud de la capitale afghane. On se battit toute la journée sans résultat décisif et, vers la nuit, les deux armées se retirèrent chacune dans son camp.
« Pendant la nuit, Chigi-qoutouqou, pour faire croire aux ennemis qu’il avait reçu des renforts, ordonna que chaque cavalier mongol plaçât un mannequin de feutre sur son cheval de main, et ce stratagème fut sur le point de réussir, car, le lendemain matin, les officiers de Djelâl ed-Dîn, voyant la cavalerie mongole rangée en bataille sur deux lignes, crurent que d’autres escadrons étaient venus la rejoindre et parlèrent de battre en retraite. Mais Djelâl ed-Dîn tint ferme. Il fit mettre pied à terre à ses cavaliers, chacun d’eux attachant à p.312 sa ceinture la bride de son cheval, puis il attendit, im-passible, l’attaque mongole.
Et la bataille recommença : la cavalerie mongole chargea, mais fut accueillie par une nuée de flèches qui lui firent tourner le dos pour se reformer. Une seconde charge était sur le point d’ébranler les lignes ennemies, quand Djelâl ed-Dîn fit sonner de la trompette. Toutes ses troupes remontèrent à cheval et, profitant de leur supériorité numérique, se précipitèrent sur les Mongols avec de grands cris, en étendant leur ligne pour les envelopper.
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« Chigi-qoutouqou avait recommandé aux siens de ne pas perdre de vue son touq, son étendard, mais, se voyant près d’être entourés, ils prirent la fuite en désordre et, comme la plaine était coupée de ravins où leurs chevaux s’abattaient, ils étaient sabrés par les cavaliers de Djelâl ed-Dîn, mieux montés, en sorte que la majeure partie de l’armée mongole fut détruite.
Les vainqueurs se signalèrent par des cruautés pires que celles qu’on reprochait aux armées de Gengis-khan. Ce fut ainsi qu’ils s’amusèrent à enfoncer des clous dans les oreilles des prisonniers mongols.
Perwân avait vu la fuite des invincibles Mongols. Le charme était-il rompu ? Gengis-khan, en apprenant la défaite de son lieutenant, montra cette maîtrise de lui-même qui était un des secrets de son génie.
« Il déclara avec calme que Chigi-qoutouqou, jusque-là gâté par la victoire, devait profiter de cette leçon.
Mais il agit sans retard.
« Il s’avança aussitôt vers Ghazni avec tant de hâte que, pendant deux jours, ses troupes n’eurent pas le temps de faire cuire leurs aliments. Arrivé au champ de bataille de Perwân, il se fit expliquer par Chigi-qoutouqou la position des deux armées. Il blâma les mesures prises, lui reprocha de n’avoir pas su choisir le champ de bataille et, malgré son affection pour lui, le déclara responsable de la défaite.
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p.313 Cependant, en arrivant devant Ghazni, Gengis-khan n’y trouva plus Djelâl ed-Dîn. Les troupes de celui-ci, après leur victoire inespérée de Perwân, s’étaient, en effet, dispersées par suite de la mésentente entre Afghans et Turcs. Djelâl ed-Dîn, incapable de défendre Ghazni contre la grande armée mongole, s’était dirigé vers la frontière indo-afghane pour se réfugier au Pendjab. Gengis-khan, marchant à toute allure pour l’atteindre, arriva en pleine nuit sur les bords de l’Indus que le prince khwârezmien se préparait à traverser dès le lendemain (24 novembre 1221).
« La petite armée de Djelâl ed-Dîn fut aussitôt entourée par les forces mongoles rangées en demi-cercle sur plusieurs lignes et appuyées à l’Indus. Au point du jour, le signal de l’attaque fut donné. Les Mongols fondirent sur les troupes ennemies, les enfoncèrent et taillèrent en pièces les deux ailes. Djelâl ed-Dîn restait au centre avec sept cents hommes et combattait en désespéré. Le demi-cercle des Mongols se rétrécissait peu à peu autour de lui, mais, détail curieux, en évitant de tirer sur lui : Gengis-khan voulait le prendre vivant. Le prince khwârezmien se battit jusqu’au milieu du jour. Enfin, voyant qu’il ne pouvait percer les lignes enne-mies, il sauta sur un cheval frais et fit, pour se donner de l’air, une dernière et furieuse charge ; les Mongols reculèrent quelque peu. C’est ce qu’il attendait. Tour-nant aussitôt bride, il galopa vers l’Indus, s’y précipita avec son cheval d’une hauteur de vingt pieds et, le bou-clier sur le dos, son étendard à la main, traversa le 368
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fleuve à la nage. A cette vue, Gengis-khan courut à la berge. Il arrêta ses troupes qui voulaient se jeter dans le courant à la poursuite de Djelâl ed-Dîn, et, montrant ce dernier à ses fils, il le leur proposa pour modèle.
Malgré ce trait de générosité ou plutôt d’admiration chevaleresque à l’égard du seul adversaire qui dans cette campagne lui eût tenu tête, Gengis-khan, pour p.314 tout le reste, ne se départit pas de sa rigueur coutumière. Il fit cribler de flèches ceux des soldats de Djelâl ed-Dîn qui s’étaient jetés dans le fleuve à sa suite et massacra de même les débris de son armée restés sur la rive. Les jeunes fils du prince khwârezmien, étant tombés au pouvoir des Mongols, furent impitoyablement exécutés.
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DE LA DESTRUCTION DES VILLES A LA
RÉVÉLATION DE LA CIVILISATION URBAINE
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p.315 Gengis-khan ne poursuivit pas sur le sol indien l’héritier du trône de Khwârezm. Ce ne fut que l’année suivante qu’un détachement mongol, sous le commandement de Bala-noyan, de la tribu des Djalaïr, fit une incursion sur la rive orientale de l’Indus, du côté de Moultan. Simple raid d’information, sans portée militaire sérieuse. Les chaleurs de l’été pendjabi, auxquelles les gens de la steppe mongole ou de la taïga sibérienne étaient mal préparés, suffirent à leur faire lever le siège de Moultan. Ils se contentèrent de faire du butin dans les provinces de Moultan et de Lahore et rentrèrent en Afghanistan rejoindre la grande armée.
En revanche, Gengis-khan fit peser sa vengeance sur les malheureuses villes afghanes ou khorassanies qui s’étaient plus ou moins associées à la tentative de revanche de Djelâl ed-Dîn. Au printemps de 1222, Ögödèi alla châtier Ghazni qui pouvait servir de point d’appui pour un retour offensif du prince exilé. Il fit sortir les habitants sous prétexte de les dénombrer, puis les égorgea jusqu’au dernier, à l’exception des artisans qualifiés qui, comme à l’ordinaire, durent aller exercer leur métier en Mongolie. Ghazni fut méthodiquement détruite.
Les Mongols s’occupèrent ensuite de Hérat. A la nouvelle de la victoire de Djelâl ed-Dîn à Perwan, les habitants de Hérat s’étaient révoltés contre la domination mongole. Gengis-khan
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envoya contre eux une p.316 armée commandée par Eldjigidèi, laquelle fut encore renforcée par environ cinquante mille hommes des milices voisines, réquisitionnées pour le siège. Les assiégés, sachant qu’ils n’avaient pas de pitié à attendre, repoussèrent avec vigueur les premiers assauts. Puis la désunion se mit parmi eux et, à la faveur de leurs divisions, Eldjigidèi s’empara de la place (14 juin 1222). Toute la population fut passée au fil de l’épée. « Pendant une semaine entière, les Mongols ne firent que tuer, piller, brûler et démolir. » Quand l’armée mongole se fut éloignée, ceux des habitants qui avaient pu échapper au carnage en se cachant dans les gorges et les cavernes du voisinage, reparurent parmi les ruines. Les Mongols, qui s’en doutaient, envoyèrent peu après à Hérat un détachement de cavalerie pour exterminer ces « revenants ».
A Merv, le sac de la ville par Toloui, quelque méthodique qu’il parût, avait laissé certains quartiers debout. De plus, si fertile était la vallée du Mourghâb qu’après le départ de Toloui le site s’était rapidement repeuplé. La nouvelle de la bataille de Perwân provoqua une explosion de joie parmi ces pauvres gens. Eux aussi crurent que l’heure de la revanche khwârezmienne avait sonné. Aidés par d’anciens officiers de Djelâl ed-Dîn, ils relevèrent en hâte le mur d’enceinte ainsi que la digue du Mourghâb qui assurait l’irrigation de la ville. Naturellement, le préfet que les Mongols avaient laissé (c’était un Persan), fut mis à mort. Mais là aussi la vengeance mongole, pour s’être fait attendre, arriva à son heure. Un corps de cinq mille Mongols, commandé par Dorbaï, vint massacrer tous les habitants et acheva de démolir les quartiers encore debout. La ville de Balkh
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fut également victime d’une seconde et plus complète destruction, d’un nouveau et plus total massacre.
L’Afghanistan, comme le Khorassan, était désormais p.317 hors d’état de s’associer à de nouvelles révoltes. Villes détruites de fond en comble, comme par un tremblement de terre. Digues également détruites, canaux d’irrigation coupés et dérivés en marécages, semences incendiées, arbres fruitiers sciés à la base. Abattus aussi, les rideaux d’arbres qui protégeaient les cultures contre l’invasion des sables. Labours millénaires ramenés à l’état de steppes ; vergers livrés sans défense à ces tempêtes de sable qui, soufflant de la steppe ou du désert, s’insinuent partout. Dans ces oasis aux noms chantants, où s’étaient élevées des cités des Mille et une nuits, fleur de la délicate civilisation arabo-persane, merveilles du vieil Orient, plus rien que cette steppe sèche qui, avec la complicité des nomades, reprend possession de tout. C’était vraiment, comme après une catastrophe cosmique, la mort de la terre, et jamais l’Iran oriental ne devait s’en relever tout à fait.
A l’automne de 1222, Gengis-khan, quittant ces régions à jamais dévastées, repassa l’Amou-daryâ et rentra en Transoxiane, contrée relativement épargnée si l’on songe au sort du Khorassan. En passant par Boukhârâ, il eut la curiosité de se faire sommairement expliquer la religion musulmane. L’idée peut paraître étrange chez un homme qui venait de faire subir au monde islamique un des plus effroyables cataclysmes de l’histoire. Mais Gengis-khan n’avait jamais eu l’intention ni même le sentiment de faire la guerre à l’Islam. Dans son esprit, dans l’esprit de ses soldats, il punissait seulement les Khwârezmiens
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du massacre de ses caravaniers et de ses ambassadeurs, il les châtiait de cet attentat à ce que nous appellerions la liberté du commerce, de cette violation du droit des gens. En cours d’opérations, il les avait punis aussi de la mort de son gendre et de son petit-fils préféré. Il les avait punis à la manière mongole qui était primitive, de la seule manière que connussent ses Mongols qui étaient des p.318 primitifs. De là vient l’étonnant contraste, que nous n’avons cessé de signaler, entre les épouvantables massacres commis par les soldats de Gengis-khan et la modération foncière, la solide moralité, la générosité intime du Conquérant.
Donc il s’intéressait maintenant à l’Islam. Il se fit exposer les principes coraniques. Il les approuva, l’Allah des « croyants » n’étant, au fond, pas si différent du Tèngri des Turco-Mongols. Toutefois, il blâma le pèlerinage de la Mecque, « attendu que le Tèngri est partout ». A Samarqand, il ordonna que la prière coranique, la khotba, fût prononcée en son nom puisque, aussi bien, il avait remplacé comme souverain le sultan Mohammed. Il faisait donc de l’Islam une de ses religions d’Etat au même titre que du chamanisme de ses sorciers mongols ou du christianisme nestorien de sa bru kèrèit. Celui que le monde islamique, épouvanté par la destruction du Khorassan et de l’Afghanistan, n’appelait plus que « le Réprouvé » et « le Maudit », entendait, au contraire, être considéré par ses nouveaux sujets musulmans comme une sorte d’empereur d’Islam et de sultan légitime. Il avait, il est vrai, détruit — et combien radicalement ! — la civilisation urbaine du Khorassan ; mais il n’était pas pour autant un adversaire de principe du régime citadin, encore qu’à la vérité 373
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il le comprît mal et même, au début, pas du tout. Il ne demandait qu’à s’instruire.
Précisément, deux musulmans, deux Turcs transoxianais, sédentaires, lettrés et iranisés, deux hommes de loi et de gouvernement suivant la vieille conception arabo-persane, Mahmoûd Yalawatch et son fils Mas’-oûd Yalawatch, venus d’Ourgendj, au Khwârezm, s’offrirent « à lui enseigner la signification des villes », entendez : l’intérêt que les agglomérations urbaines peuvent présenter pour un conquérant nomade, l’art de les administrer pour en tirer profit. Cette leçon p.319 l’intéressa fort — nous savons, c’est une de ses principales qualités, qu’il savait écouter — et, sur-le-champ, il prit les deux musulmans à son service. Fort judicieusement, il les chargea d’administrer, de concert avec les daroughas ou préfets mongols, les vieilles cités des deux Turkestans : Boukhârâ, Samarqand, Kachghar et Khotan.
La mission ainsi confiée aux deux lettrés musulmans marque un point capital dans la vie du conquérant mongol : le moment où le chef nomade, complètement ignorant jusque-là des conditions de la civilisation urbaine, commençait à s’adapter aux conséquences de sa victoire, à se mettre à l’école des vieux empires civilisés dont il se trouvait l’héritier imprévu, dont il allait devenir, par la force des choses, le continuateur.
Son amitié pour le philosophe chinois Tch’ang-tch’ouen est un autre côté, non moins curieux, de son caractère et, si l’on peut dire, de ses virtualités culturelles.
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GENGIS-KHAN ET LE PROBLÈME DE LA MORT :
L’APPEL A L’ALCHIMISTE
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p.320 Nous avons vu Gengis-khan, à la veille d’entreprendre sa grande expédition contre l’empire khwârezmien, envisager l’éventualité de sa mort et prendre déjà ses dispositions testamentaires, bien qu’il parût encore en pleine force. Cette idée de la mort semble, dès ce moment, l’avoir hanté, En Chine il avait entendu parler de la « drogue d’immortalité », cette boisson mystérieuse dont les thaumaturges de la religion taoïste possédaient le secret et qui permettait de prolonger indéfiniment la vie des initiés. Justement, à l’époque de Gengis-khan, il n’était bruit dans la Chine du Nord que de l’extraordinaire sainteté d’un religieux taoïste nommé K’ieou Tch’ang-tch’ouen. Résolu à s’attacher un aussi fameux personnage, — dans lequel il voyait évidemment une sorte de chaman supérieur, — le Conquérant le manda dès 1219 auprès de lui, à son ordo, alors situé en pays naïman.
En réalité, Tch’ang-tch’ouen était bien autre chose qu’un vulgaire sorcier. C’était un penseur et un poète, car l’antique taoïsme, à côté de ses recettes alchimiques, comportait un système philosophique d’une puissance étonnante, des méditations métaphysiques d’une ampleur et d’une élévation rarement égalées. « Avant le temps et de tout temps, dit le livre de Lao-tseu, bible de cette doctrine, fut un Etre existant de lui-même, éternel, infini, complet, omniprésent. Impossible de Le nommer, car les termes humains ne s’appliquent p.321 qu’aux
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Le conquérant du monde
êtres sensibles. Or l’Etre primordial est essentiellement par delà le monde sensible, par delà le monde des formes. On l’appelle Mystère ». Le sage qui, par la méditation, s’est identifié à Lui, s’est associé à la force innomée qui meut les mondes. Il s’est uni à l’univers. « Que la foudre tombe des montagnes, que l’ouragan bouleverse l’océan, le sage ne s’inquiète pas. Il se fait porter par l’air et les nuées, il chevauche le soleil et la lune, il s’ébat par delà l’espace. »
Nul doute qu’un homme comme Tch’ang-tch’ouen entendît ces notions au sens spirituel. Mais les bons Mongols qui en avaient ouï parler ne pouvaient y voir qu’un témoignage des « pouvoirs » magiques dont ils désiraient obtenir la recette. Gengis-khan était déjà, comme l’écrira son historien persan, « le Conquérant du monde ». Il lui restait à conquérir les antiques secrets qui enchaîneraient à sa volonté les forces célestes ; Et ce fut ainsi qu’il manda Tch’ang-tch’ouen auprès de lui.
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POUR REJOINDRE GENGIS-KHAN :
VOYAGE A TRAVERS LA MONGOLIE EN 1221
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p.322 Le philosophe taoïste avait soixante-douze ans. Malgré son grand âge, il n’hésita point. Toutefois, quand les officiers mongols qui avaient mission d’organiser ce voyage voulurent le joindre à un convoi de femmes destinées aux plaisirs de Gengis khan, il trouva la compagnie inconvenante et refusa net.
— Bien que je ne sois qu’un sauvage des montagnes (c’est-à-dire un simple ermite), je ne voyagerai pas en tel équipage !
Il obtint satisfaction.
En mars 1221 il quitta la province de Pékin et s’enfonça dans les steppes de l’actuelle Mongolie intérieure par la piste qui, en longeant les avancées occidentales du Grand Khingan, va du Dolon-nor au lac Bouyour. Steppes quasi désertiques, à l’herbe pauvre, mais coupées, çà et là, de bouquets d’ormes, paysages dont l’aspect n’a pas varié depuis la description qu’en donne la vie de notre voyageur.
« Les habitations consistaient en chariots noirs avec des tentes blanches. Tous ces gens étaient nomades et changeaient de séjour suivant les conditions des eaux et des pâturages. La plupart du temps il n’y avait pas d’arbres, on ne voyait que des nuages de poussière et la prairie aux herbes agonisantes.
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Marchant toujours droit au nord, la caravane atteignit, un peu à l’est du lac Bouyour, la rivière Khalkha, auprès de laquelle Gengis-khan, dix-huit ans plus tôt, avait fait campagne contre les Kèrèit.
« C’était une rivière sablonneuse où les chevaux n’avaient de p.323 l’eau que jusqu’aux sangles et dont les bords étaient couverts de saules.
Le 24 avril, le moine et ses compagnons parvinrent, près de la rive nord de la Khalkha, au campement de Tèmugè, le plus jeune frère de Gengis-khan, que ce dernier avait chargé de la régence en Mongolie.
« La glace commençait à fondre et l’herbe nouvelle sortait de terre. Les chefs mongols célébraient une fête et plusieurs d’entre eux venaient d’arriver avec du lait de jument. Nous vîmes des milliers de chariots noirs et de tentes de feutre disposés en longues files.
Le 30 avril, Tch’ang-tch’ouen fut présenté à Témugè, qui mit cent chevaux et boeufs à sa disposition pour parvenir auprès de Gengis-khan, en Afghanistan.
Il peut paraître étrange que, pour aller de Pékin en Afghanistan, le moine chinois ait dû accomplir à travers la haute Mongolie cet immense et pénible circuit. N’aurait-il pas été infiniment plus direct de suivre la piste des caravanes du bassin du Tarim, l’antique Route de la Soie, par le pays tangout du Kan-sou, puis par le pays ouighour de Tourfan et de Koutcha ? Mais si l’idouq-qout des Ouighour combattait dans les armées mongoles, les Tangout venaient de se brouiller avec Gengis-khan
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à qui ils avaient refusé leurs contingents militaires. Ce fut ainsi que notre voyageur fut réduit à parcourir tout le pays mongol pour atteindre l’Iran oriental. Il remonta la vallée du Kèrulèn, le pays natal de Gengis-khan, d’où il gagna la Toula, l’ancien terri-toire du Ong-khan kèrèit. Le récit de son voyage note bien les caractéristiques du climat mongol, très froid le matin, chaud, dès cette saison, en fin d’après-midi, ainsi que le charme des fleurs qui émaillent alors le tapis de graminées de la steppe. En longeant les contre-forts méridionaux du Kentèi — la montagne sacrée des Mongols, — la caravane passa dans la vallée de la Toula supérieure et de son affluent, la Kharoukha, p.324 d’où on atteint le haut Orkhon. C’était, dès cette époque, le coeur du pays mongol.
« La population était nombreuse et habitait dans des chariots noirs et dans des tentes blanches. Elle vivait de l’élevage du bétail et de la chasse. Les gens étaient vêtus de fourrures et de peaux et se nourrissaient de viande et de laitage. Les jeunes gens et les jeunes filles avaient les cheveux longs, couvrant les oreilles. Les femmes mariées portaient une coiffure faite d’écorces d’arbres, de deux pieds de long, qu’elles recouvraient quelquefois d’une étoffe de laine ou, s’il s’agissait de gens riches, d’un tissu de soie rouge. Cette coiffure se continuait par une longue queue.
Les Mongols, ajoute le récit du voyage, ignoraient l’usage de l’écriture ; tout se passait en conventions verbales appuyées, le cas échéant, par des encoches sur des planches.
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« Ils ne désobéissaient jamais aux ordres de leurs chefs et respectaient leur parole,
témoignage précieux sur la puissance du yassaq, de la discipline établie dans tous les domaines par Gengis-khan et qui contrastait si fort avec l’anarchie antérieure.
Le voyageur chinois se trouvait maintenant dans les monts Khangaï. Son biographe note au passage la beauté de ces pics escarpés,
« couverts de pins si élevés qu’ils atteignent les nuages, si serrés que les rayons du soleil ne peuvent pénétrer jusqu’au sous-bois,
contrée d’ailleurs couverte de neige pendant six mois de l’année. La caravane traversa le haut Orkhon, puis la rivière Borgartaï, elle longea le lac Tchagan-po, et, après avoir passé le Tchagan-olon le 19 juillet, elle atteignit l’ordo, le palais de tentes où les épouses de Gengis-khan attendaient le retour du héros. Le 29 juillet au matin, le voyageur chinois et ses compagnons quittèrent l’ordo, en prenant la direction sud-ouest, vers l’ancien pays naïman. Le 14 août, au sud-ouest de l’actuel Ouliassoutaï, au sud du Dzapkhoun-gol, ils p.325 passèrent près d’une ville où Tchinqaï, le chancelier de Gengis-khan, avait établi des magasins de grain avec une colonie d’artisans chinois et d’ouvriers d’art déportés jusqu’en ces montagnes. Le Conquérant y avait également laissé deux concubines du Roi d’Or, capturées lors de la prise de Pékin. Tous ces exilés accueillirent le moine chinois avec des larmes de joie.
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Le chancelier Tchinqaï avait mission de déclarer à notre religieux combien Gengis-khan avait hâte de le voir arriver. Pour presser la marche de la caravane, il se joignit à elle. On était dans la région tourmentée entre le Khangaï et l’Altaï.
« Le sommet des montagnes était encore couvert de neige. A leur base on voyait fréquemment des tumuli. En haut nous apercevions parfois la trace des sacrifices offerts aux esprits des monts.
Les passes du pays naïman étaient si difficiles à traverser et Gengis-khan se montrait si pressé de recevoir le moine taoïste qu’on renonça à une bonne partie des chariots pour continuer à dos de cheval. De plus, ces montagnes étaient hantées par les démons :
« Jadis, chaque fois que le roi des Naïman passait par ce district, il était ensorcelé par un démon qui l’obligeait à lui offrir des sacrifices.
Le 2 septembre on atteignit le versant nord-est de l’Altaï.
Pour traverser la chaîne de l’Altaï, il n’existait qu’une route étroite naguère frayée par Ögödèi. Encore l’escorte dut-elle tour à tour pousser les chariots aux montées et les freiner aux descentes.
« En trois jours nous traversâmes trois chaînes de montagnes.
Une fois parvenue sur le versant méridional de la dernière chaîne, la caravane, — sans doute par le col de Dabistan-daban — redescendit dans la vallée du Boulgoun, qui est une des sources de l’Ouroungou ou, plus exactement, un peu plus à l’est, 381
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dans la vallée du petit Narun. On traversa ensuite un désert de dunes de p.326 sable, hanté, lui aussi, par des démons
« qu’on effraya en barbouillant de sang la tête des chevaux.
Vers le sud, on voyait se dresser, comme une ligne d’argent irréelle, les premiers contreforts des T’ien-chan.
A la fin de septembre, la caravane atteignit la ville ouighoure de Bechbaliq, l’actuel Dzimsa, à environ cent trente kilomètres à l’est de l’actuel Ouroumtchi. Le prince ouighour, le peuple, les prêtres bouddhistes et autres vinrent saluer le célèbre religieux chinois. Après la traversée de tant de montagnes et de déserts, ces oasis ouighoures, patiemment fertilisées par d’ingénieux canaux d’irrigation, faisaient aux voyageurs l’effet d’un paradis. A Djambaliq, on offrit à Tch’ang-tch’ouen un festin sur une terrasse avec de l’excellent vin et des melons savoureux. C’était la dernière ville encore bouddhiste. Plus à l’ouest commençait le pays musulman. Après avoir longé le désert de Dzoungarie, on atteignit le beau lac Saïram qui reflète dans ses eaux les pics des T’ien-chan couverts d’épaisses forêts de bouleaux et de pins. Le deuxième fils de Gengis-khan, Djaghataï avait, en 1219, ouvert de ce côté une route à travers les montagnes, entre le lac et la vallée de l’Ili, par la passe de Talki, avec des ponts de bois qui enjambaient les torrents bouillonnant en cascades.
« Ces ponts étaient assez larges pour que deux chariots pussent les passer de front.
Au sud, du défilé de Talki, la caravane descendit dans la vallée de l’Ili, couverte de pâturages, de jujubiers et de mûriers.
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ENTRETIENS DE GENGIS-KHAN
AVEC LE SAGE CHINOIS
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p.327 Le 14 octobre 1221, la caravane qui conduisait Tch’ang-tch’ouen atteignit la ville d’Almaliq, près de l’actuel Khouldja, au coeur de la belle vallée de l’Ili. Le prince local vint à la rencontre des voyageurs avec le darougha ou préfet mongol. La caravane acheva de s’y refaire. Le pays était célèbre par ses fruits (Almaliq signifie en turc « la Pommeraie »). Le récit de nos voyageurs vante les travaux d’irrigation qui faisaient de tout le district un véritable jardin, ainsi que ses célèbres cotonnades.
Marchant toujours droit vers l’ouest, la caravane traversa dans la seconde quinzaine d’octobre la fertile région des sources du Tchou, du Talas et de leurs affluents, et, par le pays de Tchimkend et de Tachkend, parvint au Sîr-daryâ qu’elle traversa le 22 novembre. Au delà, commençait la Transoxiane. Le 3 décembre, Tch’ang-tch’ouen arriva à Samarqand. D’accord avec les autorités mongoles il passa la fin de l’hiver dans cette ville : Gengis-khan, occupé à en finir avec les dernières rébellions des villes afghanes, avait des soucis plus pressants que la philosophie. A la mi-avril de l’année suivante (1222), il recommença à penser à Tch’ang-tch’ouen et lui envoya un message :
— Saint homme, lui mandait-il, tu viens des pays où le soleil se lève et tu as traversé avec tant de difficultés tant de montagnes et de plaines ! Je retournerai
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prochainement (à Samarqand), mais je suis impatient p.328 d’apprendre ta doctrine. Viens sans retard.
Tch’ang-tch’ouen se mit aussitôt en marche. Il franchit les Portes de fer, traversa l’Oxus, passa par Balkh et arriva enfin le 15 mai 1222 au campement de Gengis-khan.
Le Conquérant fit le plus gracieux accueil au moine venu de si loin pour lui apporter les paroles de la sagesse. Il s’en trouvait d’ailleurs flatté, car Tch’ang-tch’ouen, sollicité précédemment, en Chine même, de se rendre à la cour du Roi d’Or ou à celle de l’empereur de Hang-tcheou, avait décliné la proposition :
— Les autres rois t’avaient invité à venir et tu avais refusé. Mais tu es venu jusqu’ici sur ma demande et tu as parcouru, pour cela dix mille li. Je te suis très reconnaissant.
Tch’ang-tch’ouen répondit :
— L’homme sauvage des montagnes (c’est le nom qu’il se donnait par modestie érémitique) est venu pour voir Votre Majesté : c’était la volonté du ciel.
Gengis-khan l’invita à s’asseoir et tout de suite l’interrogea :
— Saint homme, possèdes-tu la drogue d’immortalité ?
Honnêtement, le moine lui répondit, non point en alchimiste ou en thaumaturge, mais en philosophe :
— Il y a beaucoup de moyens de prolonger ses jours, mais la drogue d’immortalité, non, elle n’existe pas.
Gengis-khan était sans doute profondément déçu, car, s’il avait fait venir de si loin le moine chinois, c’était uniquement,
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nous l’avons vu, dans l’espoir d’acquérir enfin ce mystérieux breuvage dont les maîtres taoïstes possédaient, disait-on, le secret et qui devait lui permettre à lui d’éviter à jamais la mort. Néanmoins, — et c’est là qu’on peut saisir sur le vif sa maîtrise de lui-même, la dignité de son caractère, cette générosité naturelle qui, chez ce chef à demi sauvage, sentait le gentilhomme de bonne race, il ne manifesta aucun mécontentement, mais, au contraire, félicita Tch’ang-tch’ouen pour sa franchise et sa sincérité. Il conféra à l’excellent moine un titre d’honneur et fit p.329 dresser pour lui deux tentes non loin de la tente impériale.
Mais il faut bien reconnaître que, si Gengis-khan ne témoigna nullement sa déception à l’égard du sage chinois, s’il ne lui montra que plus d’estime, si même il le prit bientôt en affection, il ne manifesta plus la même impatience pour des entretiens portés désormais sur le terrain philosophique et auxquels, malgré son intelligence supérieure, il ne pouvait, avouons-le, pas comprendre grand’chose… Du reste, le Conquérant achevait la réduction des dernières résistances en Afghanistan et au Khorassan, — la destruction, hélas, de ces pays. Tch’ang-tch’ouen, qui n’avait que faire au milieu de telles horreurs, lui demanda l’autorisation de retourner l’attendre à Samarqand. Gengis-khan le lui permit en donnant des instructions pour qu’il fût particulièrement bien traité. Le gouverneur mongol de Samarqand, un Khitaï nommé Ye-liu Aqaï, accueillit donc Tch’ang-tch’ouen avec beaucoup de prévenances : nous savons qu’il lui offrit des melons d’eau délicieux. A Samarqand, le taoïste chinois, qui paraît avoir été un des esprits les plus
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curieux de son temps, se lia avec les lettrés musulmans du pays, les dânichmend, comme on les appelait.
En septembre de cette même année 1222, Gengis-khan, qui en avait fini avec les insurrections afghanes, manda de nouveau Tch’ang-tch’ouen auprès de lui. Le 28 septembre, le religieux parvint au camp impérial, au sud de Balkh, au pied de l’Hindou-kouch. Tch’angtch’ouen, avec cette indépendance de caractère qui était la marque propre des sages taoïstes, fit valoir qu’en Chine les maîtres de sa religion avaient le privilège d’être dispensés de la prosternation à genoux devant les souverains et qu’on se contentait pour eux d’une inclinaison de tête, exécutée les mains jointes. Gengis-khan accepta de bonne grâce ce trait d’indépendance p.330 philosophique. Il est piquant de constater une fois de plus que le conquérant barbare se montra ici plus libéral qu’Alexandre le Grand : c’était, on s’en souvient, pour avoir refusé d’« adorer » le Macédonien par une prosternation à la mode asiatique, que le philosophe Callisthène, neveu d’Aristote, avait été disgracié, puis exécuté. Voulant, au contraire, honorer son hôte, Gengis-khan lui offrit courtoisement du qoumiz, le lait de jument fermenté, boisson favorite des Mongols, mais Tch’ang-tch’ouen, pour des raisons religieuses, refusa fermement d’en boire. Tch’ang-tch’ouen se vit ensuite invité à dîner chaque jour avec le Conquérant. Là encore il déclina l’invitation en déclarant, avec la même dignité philosophique, que la solitude convenait mieux à un homme comme lui que le tumulte des camps. De nouveau Gengis-khan eut assez d’intelligence et de coeur pour lui donner raison.
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Tch’ang-tch’ouen n’en suivit pas moins la cour nomade lorsque, à l’automne de 1222, elle commença à regagner le Nord. En cours de route, Gengis khan faisait apporter à son ami le philosophe du jus de fruit fait de raisin et de melons d’eau, ainsi que diverses autres friandises. Le 21 octobre, entre l’Amou-daryâ et Samarqand, il fit préparer une tente pour écouter l’exposé du taoïsme. Le chancelier Tchinqaï était présent et le Khitaï Ye-liu Aqaï servait d’interprète. « L’Empereur fut grandement édifié et les paroles du sage charmèrent son coeur. » Le 25 octobre, par une belle nuit, le colloque continua. Le Conquérant fut si impressionné par l’enseignement de Tch’ang-tch’ouen qu’il voulut que les paroles de celui-ci fussent enregistrées en chinois et en ouighour. Ce que l’interlocuteur de Gengis-khan devait ici lui révéler, c’étaient les maximes de Lao-tseu et de Lie-tseu, les deux fondateurs légendaires du taoïsme quatre ou cinq cents ans avant J.-C., ou encore les propos de Tchouang-tseu, le p.331 troisième des grands sages, contemporain de notre Aristote. Peut-être le Conquérant entendit-il répéter la célèbre invocation du Livre de Lao-tseu à la Force innomée qui anime et meut les mondes :
O grand carré qui n’a pas d’angles,
Grand vase jamais achevé,
Grande voix qui ne forme pas de paroles,
Grande apparence sans formes…
Peut-être le maître enseigna-t-il à son impérial disciple l’ascèse du Livre de Lie-tseu :
« Mon coeur s’est concentré, mon corps s’est dispersé. Toutes mes sensations sont devenues pareilles. Je n’ai
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plus la sensation de ce sur quoi mon corps est appuyé ni où reposent mes pieds. Au gré du vent je vais à l’est et à l’ouest comme une feuille desséchée, tant qu’à la fin je ne sais plus si c’est le vent qui me porte ou moi qui porte le vent 1.
Par cette belle nuit du 25 octobre 1222, près de Samarqand, peut-être l’anachorète rappela-t-il au Conquérant l’image charmante et profonde de Tchouang-tseu :
« Comment savoir si le moi est ce que nous appelons le moi ? Jadis moi, Tchouang-tseu, je rêvai que j’étais un papillon, un papillon qui voltigeait, et je me sentais heureux. Je ne savais pas que j’étais Tchouang-tseu. Soudain je m’éveillai et je fus moi-même, le vrai Tchouang-tseu, Et je ne sus plus si j’étais Tchouang-tseu rêvant qu’il était un papillon ou un papillon rêvant qu’il était Tchouang-tseu 2.
Peut-être les deux interlocuteurs évoquaient-ils la scène shakespearienne où Lie-tseu, montrant un crâne ramassé sur le bord du chemin, murmure, Hamlet chinois :
« Ce crâne et moi, nous savons qu’il n’y a pas véritablement de vie, pas véritablement de mort 3.
Peut-être enfin le philosophe chinois initiait-il l’empereur mongol au mythe p.332 platonicien du grand oiseau céleste, tel qu’il est rapporté au début du Livre de Tchouang-tseu :
1 [Cf. Wieger, Les pères du système taoïste, p. 85.]
2 [Cf. Wieger, Les pères du système taoïste, p. 227.]
3 [Cf. Wieger, Les pères du système taoïste, p. 71.]
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« Le grand oiseau s’élève sur le vent jusqu’à une hauteur de quatre-vingt-dix mille stades. Ce qu’il voit de là-haut dans l’azur, sont-ce des troupes de chevaux lancés au galop ? Est-ce la matière originelle qui voltige en poussière d’atomes ? Sont-ce les souffles qui donnent naissance aux êtres ? Est-ce l’azur qui est le ciel lui-même ou n’est-ce que la couleur du lointain infini ? 1
Nul doute que de telles paroles, même s’il n’en comprenait que bien imparfaitement la portée métaphysique, aient fait sur le Conquérant une impression profonde. Lorsque, le 10 novembre, le religieux se présenta de nouveau chez lui, Gengis-khan, qui vivait toujours dans un climat d’ésotérisme et de magie, demanda s’il fallait faire retirer les assistants. Tch’ang-tch’ouen l’en dissuada.
— Le sauvage des montagnes, répondit-il en parlant de lui-même, s’est voué depuis longtemps à la recherche du Tao et à la vie de solitaire. Dans le camp de Votre Majesté, je n’entends que tumulte et ne peux me recueillir. Je sollicite la faveur de pouvoir m’en retourner.
Gengis-khan eut de nouveau la bonne grâce de donner son assentiment. Tch’ang-tch’ouen distribua ce qu’il avait aux pauvres de Samarqand, — Dieu sait combien de misères recélait la ville prise d’assaut deux ans auparavant, — et il s’apprêtait à regagner la Chine, lorsque la pluie et la neige qui commençaient
1 [Cf. Wieger, Les pères du système taoïste, p. 227.]
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à tomber, lui firent comprendre combien serait difficile en cette saison la traversée des T’ien-chan. Gengis-khan en profita pour lui demander affectueusement de différer son départ :
— Je rentre moi-même dans l’Est. Ne veux-tu pas faire route avec moi ? Attends encore un peu. Mes fils vont arriver, et il y a quelques points de ta doctrine que je n’ai pas encore bien compris.
Le religieux, tant à cause de la mauvaise saison que p.333 pour faire plaisir au Conquérant qui lui montrait tant d’affection, passa donc l’hiver de 1222-1223 auprès de celui-ci, en Transoxiane. Le 10 mars, dans la région de Tachkend, au cours d’une partie de chasse, Gengis-khan, en poursuivant un ours blessé, tomba de cheval. L’ours en fureur fit face et le Conquérant se trouva un instant en danger. Tch’ang-tch’ouen en profita pour lui démontrer les inconvénients de la chasse à son âge, démonstration qui était d’ailleurs dans la pure doctrine taoïque ;
— Cette chute de cheval, lui déclara-t-il, est, une indication du Ciel.
— Je sens bien, répondit Gengis-khan, que ton avis est sage, mais nous autres, Mongols, nous avons l’habitude de chasser à courre dès notre enfance et de cette habitude nous ne pouvons plus nous passer.
Le 8 avril 1223, Tch’ang-tch’ouen prit enfin congé de Gengis-khan. Celui-ci, comme cadeau d’adieu, lui remit un décret scellé du sceau impérial, pour affranchir d’impôts les maîtres du taoïsme. Il chargea un de ses officiers d’accompagner le sage.
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Tch’ang-tch’ouen repassa par le Tchou, l’Ili et Almaliq. Il retraversa le désert de Dzoungarie où les tempêtes de sable changent d’année en année le paysage des dunes, non sans l’intervention des esprits, lui dirent les habitants. Ils franchit de nouveau, en sens inverse, la passe du Dabistan-daban ou un des défilés plus à l’est, puis, à travers le Gobi sans eau et sans végétation, et en évitant le Tangout hostile, il reprit la route directe de la Chine, via nord-est, sud-est, du Chirgin à l’Ongin. Enfin, par le pays öngut de Koukoukhoto, il atteignit la province chinoise du Chan-si en juillet 1223. Il devait mourir quatre ans plus tard, en 1227.
L’intérêt et la sympathie que Gengis-khan témoignait pour le taoïsme chinois ne furent pas sans faire naître en Chine, chez les adeptes de cette religion, de p.334 grandes espérances. Nous en avons pour preuve une stèle gravée en 1219, deux ans par conséquent avant la rencontre du Conquérant avec Tch’ang-tch’ouen, mais composée précisément à l’instigation du moine qui devait accompagner ce dernier en Afghanistan. La stèle, qui fait parler Gengis-khan, trace de lui un curieux portrait, de tous points conforme à l’idéal taoïque :
« Le Ciel, y fait-on dire au Conquérant, s’est lassé des sentiments d’arrogance et de luxe poussés à l’extrême en Chine. Moi, je demeure dans la région sauvage du Nord, où les convoitises ne peuvent prendre naissance. Je reviens à la simplicité, je retourne à la pureté, je me conforme à la modération (tous idéaux de la sagesse taoïque). Qu’il s’agisse des vêtements que je porte ou des repas que je prends, j’ai les mêmes guenilles et la 391
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même nourriture que les bouviers et les palefreniers. Je regarde le bas peuple avec la même sollicitude qu’un petit enfant et je traite les soldats comme mes frères. Présent à cent batailles, j’ai toujours mis ma propre personne en avant. En l’espace de sept années j’ai réalisé une grande oeuvre, et dans les six directions de l’espace tout est soumis à une seule loi.
On retrouve sans doute dans ce texte fameux la phraséologie habituelle des philosophes taoïstes. La dernière phrase est même copiée des bulletins de victoire des anciens empereurs chinois, mais il est difficile de ne pas y voir aussi un reflet du caractère même du chef mongol ou, si l’on préfère, de l’attitude qu’il se composait devant les contemporains.
Il est d’ailleurs intéressant de comparer l’attention déférente avec laquelle Gengis-khan avait écouté les conseils de sagesse du moine taoïste, et l’horreur qu’il avait pour les rhéteurs et les phraseurs. Dédaignant systématiquement les titres pompeux du protocole persan ou chinois, il recommandait aux princes de sa p.335 famille de s’en abstenir aussi.
« Les princes du sang l’appelaient par son nom propre, — Tèmudjin, — et dans ses diplômes ce nom n’était accompagné d’aucune qualification honorifique.
Il avait pris à son service pour la correspondance en persan ou en arabe un des anciens secrétaires du sultan Mohammed de Khwârezm. Il ordonna un jour à ce secrétaire de rédiger le libellé d’une note comminatoire adressée à l’atâbeg de Mossoul. Le scribe, à la manière persane, entoura la menace de tant de fleurs de rhétorique que Gengis-khan se demanda si on se
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moquait de lui. Et comme il entendait mal la moquerie, il fit exécuter sur-le-champ le trop pompeux rédacteur…
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RASSASIÉE DE CONQUÊTES,
LA GRANDE ARMÉE RETOURNE AU PAYS NATAL
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p.336 Gengis-khan, nous venons de le voir, avait passé dans la province de Samarqand l’hiver de 1222-1223. Lorsque, au printemps de 1223, il quitta ce pays pour regagner la rive septentrionale du Sîr-daryâ, la région de Tachkend, il ordonna que, quand l’armée défilerait, la mère du feu sultan Mohammed, l’orgueilleuse Turkan-khatoun, et aussi les épouses et tous les parents du défunt souverain faits prisonniers par les Mongols « se tinssent sur le bord de la route et fissent à haute voix et avec de longs gémissements leurs adieux à l’ancien empire khwârezmien ».
Cet épisode répond bien à la réponse que Gengis-khan avait un jour faite à son ami Bo’ortchou sur « le plus grand plaisir de l’homme ».
— C’est, avait déclaré l’honnête Bo’ortchou, d’aller à la chasse un jour de printemps, monté sur un beau cheval, tenant sur le poing un épervier ou un faucon, et de voir s’abattre sa proie.
— Non, répondit le Conquérant, la plus grande jouissance de l’homme, c’est de vaincre ses ennemis, de les chasser devant soi, de leur ravir ce qu’ils possèdent, de voir les personnes qui leur sont chères, le visage baigné de larmes, de monter leurs chevaux, de presser dans ses bras leurs filles et leurs femmes.
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Maintenant, tous les ennemis du chef mongol étaient abattus. Il passa le printemps de 1223 au nord p.337 du Sir-Darya. Il tint dans la vallée du Tchirtchik, petit affluent septentrional du fleuve, au sud de Tachkend, une « cour » solennelle, assis sur un trône d’or, parmi ses fidèles, noyat et ba’atout, puis, en ce même printemps et encore à l’été de 1223 il s’amusa à de grandes chasses dans les steppes de Qoulan-bachi, c’est-à-dire dans la région de l’actuel Aoulié-ata et de l’actuel Frounsé au sud du Tchou supérieur et au nord des monts Alexandre. Son plus jeune fils Toloui l’accompagnait toujours. Djaghataï et Ögödèi, qui avaient passé l’hiver à chasser de leur côté dans la région de Boukhârâ, d’où ils lui envoyaient chaque semaine cinquante charges de gibier, l’avaient maintenant rejoint, eux aussi. Quant à l’aîné de ses fils, Djötchi, il était resté plus au nord, du côté des steppes du Tchou inférieur, mais par ses ordres une immense quantité de gibier, surtout composé d’hémiones, fut poussée jus-qu’aux environs de Qoulan-bachi où le Conquérant put se livrer jusqu’à satiété au plaisir de la chasse.
« Après Gengis-khan ses troupes s’amusèrent à tirer sur ces animaux qui se trouvaient si fatigués d’une longue route qu’on les prenait à la main. Quand tout le monde fut las de cet amusement, on rendit la liberté aux hémiones qui restaient, mais avant de les relâcher, ceux qui les avaient pris leur imprimèrent sur le poil leurs marques particulières.
Puis, à petites étapes, la Grande Armée qui ne se connaissait plus d’ennemis, reprit le chemin du Nord. Deux des petits-fils du Conquérant, Qoubilaï et Hulègu, tous deux fils de Toloui, — le
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futur empereur de Chine et le futur khan de Perse, — vinrent à sa rencontre près de la rivière Imil, au Tarbagataï.
« Qoubilaï, âgé de onze ans, avait tué en chemin un lièvre ; Hulègu, âgé de neuf ans, avait pris un cerf, et comme c’était la coutume des Mongols de frotter avec de la viande et de la graisse le doigt du milieu de la main des enfants p.338 la première fois qu’ils allaient à la chasse, Gengis-khan fit lui-même cette opération — cette « consécration » à ses deux petits-fils.
Le Conquérant passa ensuite l’été de 1224 sur les bords de l’Irtych supérieur ou Irtych noir. Il s’attarda longuement dans l’ancien pays naiman, et ce ne fut qu’au printemps de 1225 qu’il fut de retour à ses campements de la Forêt noire, sur les bords de la Toula, après une absence de six ans.
Par la suite, la légende mongole voudra, sur le retour du Conquérant au pays natal, en savoir plus que ne nous en a dit l’histoire. Sanang Setchèn, au XVIIe siècle, se fera l’écho de ces traditions qui ont pour thème principal les agissements de l’impératrice Börtè. Pendant ces six années de campagne, Gengis-khan ne s’était fait accompagner que d’une de ses épouses secondes, sa favorite merkit, la belle Qoulan, « Madame Hémione ». Börtè qui, pourtant, n’était point jalouse, aurait fini par trouver que cette absence se prolongeait trop. Elle aurait feint de craindre qu’il n’arrivât malheur à la Mongolie vidée de ses défenseurs :
« L’aigle, mandait-elle à Gengis-khan, fait son nid à la cime d’un arbre élevé, mais, pendant qu’il s’attarde au
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loin, des oiseaux bien inférieurs risquent de venir dévorer ses oeufs ou ses aiglons.
Gengis-khan se décide alors à rentrer en Mongolie, non sans se sentir quelque peu inquiet de l’accueil que Börtè lui réserve… Il dépêche donc auprès d’elle, pour s’assurer de ses intentions. Mais Börtè, en femme avisée, s’empresse de trouver toute naturelle la conduite de son époux :
« Sur le lac aux rives couvertes de roseaux il y a beaucoup d’oies sauvages et de cygnes. Le maître peut en tirer à sa volonté. Parmi les tribus il y a beaucoup de jeunes filles et de jeunes femmes. Le maître peut à son gré désigner les heureuses élues. Il peut prendre une épouse nouvelle, il peut seller un coursier p.339 jusque-là indompté.
Sur quoi l’époux rassuré rentre dans son ordo.
Vanité des grandeurs humaines ! Cette querelle de ménage, — vraisemblablement controuvée, — c’est tout ce que quatre siècles après la mort du Héros ses descendants se rappelleront de la prodigieuse campagne qui avait mis à ses pieds le plus grand empire du monde musulman…
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A TRAVERS LA PERSE, LE CAUCASE ET LA RUSSIE
LA CHEVAUCHÉE FANTASTIQUE DE DJÈBÈ LA FLÈCHE ET DE SUBOTÈI LE BRAVE
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p.340 Avant de suivre Gengis-khan dans sa dernière campagne de Chine, il convient de rappeler la chevauchée de ses deux lieutenants Djèbè et Subötèi à travers le nord-ouest de la Perse, le Caucase et la Russie méridionale. Plus encore peut-être que les expéditions massives conduites par le Conquérant en personne, ce raid fantastique contribua à établir la légende d’ubiquité, d’invincibilité des cavaliers mongols.
Nous avons vu que Djèbè et Subötèi, les deux meilleurs stratèges de l’armée mongole, avaient été chargés avec vingt mille chevaux de poursuivre à travers l’Iran le sultan Mohammed de Khwârezm. A hauteur de Hamadhan, le sultan leur avait échappé pour aller mourir dans un îlot de la Caspienne. Comprenant alors que leur mission avait changé de but, ils continuèrent leur chevauchée vers l’ouest, en lui donnant l’allure d’un raid de reconnaissance en vue des futures expéditions mongoles.
Chemin faisant, ils rançonnaient les villes qui se soumettaient, saccageaient celles qui résistaient. Ce fut ainsi qu’ils prirent d’assaut l’importante cité persane de Qazwîn, à cent quarante kilomètres à l’ouest de l’actuel Téhéran, ville célèbre pour ses tapis et comme entrepôt des soieries du Ghilan.
« Les habitants se défendirent dans les rues, le couteau à la main, p.341 tuant beaucoup de Mongols, mais leur
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résistance désespérée ne put les préserver d’un massacre général où il périt plus de quarante mille personnes.
De là, Djèbè et Subötèi, galopant à travers les hautes steppes qui constituent la majeure partie de la Perse du nord-ouest, pénétrèrent dans la province d’Azerbaïdjan, province de tout temps fort riche en raison des oasis d’irrigation qui la parsèment en son centre et dont la principale est Tabrîz, en raison aussi de la double bande forestière qui la borde à l’est, vers Ardébil, du côté de la Caspienne et à l’ouest, vers Ourmiya, du côté du Kurdistan. Les Mongols marchèrent droit sur Tabrîz, la Tauris de nos géographes, belle ville entourée de jardins au milieu d’une plaine alluviale bien irriguée, sous un climat salubre. Le gouverneur turc ou atâbeg de l’Azerbaïdjan, Özbeg, qui résidait à Tabrîz, acheta son repos moyennant une. forte contribution en argent, en vêtements et en chevaux.
Djèbè et Subötèi allèrent alors prendre leurs quartiers d’hiver (hiver 1220-1221) sur les bords de la mer Caspienne, près de l’embouchure de l’Araxe et de la Koura. Ils y refirent leur cavalerie dans les steppes du Moghan, où le mois de janvier est particulièrement doux et voit déjà l’éveil de la végétation. Mais ils ne s’y attardèrent point. Dès janvier-février 1221, ils remontèrent la vallée de la Koura et pénétrèrent en Géorgie, royaume chrétien, alors à l’apogée de sa puissance. Pour protéger Tiflis, la brillante chevalerie géorgienne, conduite par le roi Georges III, se porta à leur rencontre. Le choc se produisit dans la plaine de Khounan, près du point où la rivière Berdoudj, aussi appelée Bortchala ou Débéda, se jette dans la Koura, au 399
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sud de Tiflis. Au début de l’action, les Mongols, à leur habitude, laissèrent l’adversaire s’épuiser en attaques inutiles, puis ils s’ébranlèrent soudain et le taillèrent en pièces. Dans ces belles campagnes géorgiennes, p.342 aux riches cultures, aux jolis villages pleins d’églises anciennes, leurs ravages furent effroyables, mais trop rapides pour avoir vraiment ruiné le pays.
Au printemps, Djèbè et Subötèi redescendirent en Perse, dans la province d’Azerbaïdjan, pour y attaquer Maragha. C’était une des plus belles cités de la région, avec des vergers célèbres et d’innombrables jardins, abrités derrière des rideaux de peupliers, de noyers et de saules. A leur habitude, les Mongols poussèrent au premier rang à l’assaut les populations musulmanes des campagnes voisines, massacrant ceux qui reculaient. Le 30 mars ils prirent la ville, égorgèrent la population et brûlèrent tout ce qu’ils ne purent emporter.
Les deux capitaines mongols se souvinrent alors que l’année précédente ils s’étaient contentés de rançonner Hamadhan. Sans doute la ville leur avait-elle laissé une impression de prospérité avec ses jardins et ses fontaines, ses prairies et ses rideaux de saules arrosés par les cours d’eau bondissants qui descendent de l’El-vend. Ils revinrent et, la population s’étant refusée à payer une nouvelle rançon, mirent le siège devant la place. Les habitants se battirent bien, du reste : cette riche bourgeoisie persane, sachant qu’elle n’avait aucune grâce à attendre, montrait le courage du désespoir. Le jour du dernier assaut elle se défendit rue par rue, le couteau à la main. Bien entendu, les Mongols répondirent par un massacre général et incendièrent la cité. De là, Djèbè et Subötèi, à l’automne de 1221, remontèrent
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en Géorgie. Par une feinte retraite, Subötèi attira la chevalerie géorgienne dans une embuscade où l’attendait Djèbè. De nouveau les Géorgiens furent taillés en pièces.
Les deux capitaines mongols conçurent alors un projet d’une audace singulière. De la Transcaucasie saccagée, ils résolurent, avec leurs vingt mille cavaliers, p.343 de passer dans ce monde inconnu : l’Europe. Par le pas de Derbend, la « porte » qui s’entr’ouvre entre les chaînes du Daghestan, derniers contreforts de la barrière du Caucase, et le littoral de la Caspienne, ils pénétrèrent dans les steppes qu’arrosent le Térek, la Kouma et leurs affluents, et qui se continuent au nord par l’immensité des steppes russes : « steppes grises », au nord-ouest, domaine de l’élevage du cheval et du mouton et qui occupe toute la côte septentrionale de la mer Noire, depuis le pied du Caucase et le bassin du Kouban jusqu’à l’embouchure du Danube ; « steppe blanche » au nord-est, qui couvre la dépression des marécages salins autour de la Caspienne.
Là les Mongols allaient se sentir chez eux. Dépaysés dans les vieilles terres de culture, en Iran ou en Chine, ils retrouvaient ici les horizons illimités du pays natal, plaines immenses, tour à tour brûlantes ou glacées comme leur steppe originelle, la prairie sans fin où leurs chevaux allaient se refaire. Mais en sortant des défilés du Caucase, au moment où ils arrivaient dans la steppe libre, ils se virent attaqués par la coalition des divers peuples de la contrée : contre eux s’étaient unis les montagnards du Caucase, tant Lesghiens que Tcherkesses, les Alains ou Ases, vieux peuple de race iranienne-scythe, de religion chrétienne orthodoxe, qui habitait les steppes du Térek et de la Kouma, et
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enfin les Qiptchaq ou Comans, peuplades turques restées « païennes », c’est-à-dire non musulmanes, qui nomadisaient dans la steppe sud-russienne, depuis le bas Danube jusqu’à la Volga. La coalition représentait une force considérable. Djèbè et Subötèi eurent l’adresse de la dissocier en débauchant les Qiptchaq. Ces derniers n’étaient-ils pas, comme eux, des Turco-Mongols menant la même vie d’éleveurs nomades ? Pourquoi se joindraient-ils à leurs ennemis naturels, chrétiens ou musulmans, contre leurs frères de la haute Asie ? Les p.344 deux capitaines mongols surent ajouter à ces considérations ethniques un argument plus probant : pour obtenir la neutralité des Qiptchaq, ils leur cédèrent une partie de leur butin. Abandonnés à leurs propres forces, les Alains et les montagnards furent vaincus. Après quoi, Djèbè et Subötèi se retournèrent, bien entendu, contre les Qiptchaq, se lancèrent à leur poursuite, les taillèrent en pièces et leur reprirent, — et au delà, — tout le butin cédé.
La terre russe, alors divisée en un grand nombre de principautés, ne s’étendait guère au sud au delà de Kharkhov et de Kiev, ou tout au moins de Kanev. Les princes russes, qui n’avaient pas à se louer du voisinage des éternels pillards qu’étaient les Qiptchaq, se trouvaient en dehors de la querelle, et il n’était pas vraisemblable que Djèbè et Subötèi désirassent les relancer dans leur terre noire ou au fond de leurs clairières. Mais le plus puissant de ces princes, le grand duc de Souzdal et de Vladimir, au nord-est de Moscou, avait épousé la fille d’un chef qiptchaq. Grâce à ces liens de famille, les Qiptchaq obtinrent l’intervention des trois princes russes les plus voisins,
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les princes de Kiev, de Tchernigov et de Galitch. Les trois princes ayant réuni leurs forces sur le Dniéper, Djèbè et Subötèi leur envoyèrent dix parlementaires pour leur proposer le maintien de la paix.
« Les Russes, disaient ces envoyés, devaient profiter d’une occasion aussi favorable pour se venger des anciens ravages des Qiptchaq. Ils n’avaient qu’à s’unir contre ceux-ci aux Mongols avec lesquels ils partageraient le butin. Même au point de vue religieux, ils devaient préférer l’alliance des Mongols, adorateurs d’un seul dieu, à celle des Qiptchaq idolâtres.
Ce dernier argument faisait-il allusion au dieu mongol du ciel, le Tèngri, ou aux croyances nestoriennes ? Quoi qu’il en fût, les Russes, loin d’écouter ces propositions, firent exécuter les p.345 envoyés. C’était ainsi que quatre ans plus tôt le sultan de Khwârezm avait attiré la foudre sur son empire…
L’armée russe, forte, dit-on, de quatre-vingt mille hommes, descendit la vallée du Dniéper à la rencontre de l’ennemi. Elle le rejoignit près de la Khortitsa, dans la grande boucle du fleuve, en face de l’actuel Alexandrovsk. Les Russes eurent d’abord l’avantage. En réalité, Djèbè et Subötèi opéraient une retraite stratégique pour fatiguer la chevalerie ukrainienne et l’attirer vers quelque guet-apens. Pendant neuf jours les Russes poursuivirent ainsi les Mongols. Arrivés près de la Kalka, Kalak ou Kalmious, petit fleuve côtier qui se jette dans la mer d’Azov près de Marioupol, Djèbè et Subötèi brusquement s’arrêtèrent et firent front. Les Russes, surpris par cette volte-face, se virent en outre desservis par leur défaut de cohésion. Le prince de Galitch,
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puis les contingents de Tchernigov, ainsi que les auxiliaires qiptchaq, chargèrent sans donner à ceux de Kiev le temps de s’associer à leur mouvement. Djèbè et Subötèi, qui semblent avoir choisi à l’avance le terrain de combat, les mirent en déroute et le prince de Galitch prit la fuite (31 mai 1222). Le prince de Kiev, Mstislav Romanovitch, dont les troupes étaient intactes, se retrancha dans son camp fortifié où il résista trois jours, puis il négocia, offrant, pour pouvoir se retirer librement, une rançon qui fut acceptée. Mais le meurtre des ambassadeurs n’était pas oublié. Quand les Mongols le tinrent à leur merci, ils le mirent à mort et massacrèrent ses gens. Notons cependant qu’il fut étouffé sous des planches ou des tapis, supplice dont ne manquent pas de s’indigner les chroniqueurs russes, mais qui, dans les moeurs mongoles, n’en représentait pas moins une mort « d’honneur », réservée aux personnages royaux dont on voulait, par respect, éviter de verser le sang.
Après cet éclatant succès on aurait pu s’attendre à p.346 ce que Djèbè et Subötèi allassent relancer les Russes du côté de Kiev et de Tchernigov. Ils n’en firent rien. Satisfaits de la leçon qu’ils venaient de leur infliger, ils se contentèrent de détruire quelques villes russes de la frontière russo-comane. Un détachement mongol passa en Crimée, pays alors enrichi par le commerce génois et vénitien, Le principal port de la région était Soldaia, l’actuel Soudak, où les Génois venaient chercher les fourrures du Nord, petits gris et renards noirs, ainsi que les esclaves des deux sexes qu’ils exportaient jusqu’en Egypte. Les Mongols saccagèrent ce comptoir et ce fut, pour le moment, leur seul acte d’hostilité contre le monde « latin ».
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A la fin de l’année 1222, Djèbè et Subötèi allèrent au nord-est attaquer les « Bulgares de la Kama ». Ce peuple, de race turque, de religion musulmane, habitait la zone forestière dans le pays actuel de Kazan, près du confluent de la Kama et de la haute Volga, où ils s’enrichissait en exportant vers la Perse et le Khwârezm les produits du Nord, pelleteries, cire et miel. A l’approche des Mongols, les Bulgares coururent aux armes, mais ils furent attirés dans une embuscade, enveloppés et massacrés en grand nombre. Djèbè et Subötèi songèrent ensuite à regagner l’Asie. Ils traversèrent la basse Volga, l’Oural, achevèrent de subjuguer à l’est de ce fleuve les Qanqli, Turcs nomades de l’actuel Ouralsk et de l’actuel Aktioubinsk, puis, par l’Emil, au Tarbagataï, ils rentrèrent en Mongolie.
Gengis-khan pouvait être content d’eux, Au cours de cet immense raid de reconnaissance, ils avaient, à vol d’oiseau, parcouru plus de huit mille kilomètres, vaincu Persans, Caucasiens, Turcs et Russes, et surtout rapporté sur la faiblesse des pays traversés des renseignements précieux. Subötèi s’en souviendra, lorsque, vingt ans plus tard, les fils de Gengis-khan le chargeront de la conquête de l’Europe.
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LES ANNÉES DE REPOS DU CONQUÉRANT
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p.347 Tandis que ses deux fidèles lieutenants amorçaient pour ses successeurs la conquête de la Russie, Gengis-khan était rentré à petites étapes du Turkestan en Mongolie. Nous avons vu qu’il fut de retour sur la Toula, dans la région de l’actuel Ourga, à l’automne de 1225.
Ce furent les années de détente du Conquérant. Sa domination s’étendait de Samarqand à Pékin. Aux frontières, toujours mouvantes, de l’immense empire, des généraux sûrs guerroyaient pour lui contre les derniers Khwârezmiens ou les derniers Rois d’Or. Lui qui avait eu des débuts si difficiles, il pouvait être maintenant sans inquiétude au sujet de son oeuvre. Du reste, sans être vieux, — il n’avait encore que cinquante-huit ans, — il pouvait songer à un relatif repos. C’est du moins ce qu’imaginera quatre siècles plus tard son lointain descendant, l’historien mongol Sanang Setchèn. Il nous montrera le Conquérant envahi un jour, devant une fraîche prairie, par une mélancolie étrange, un besoin de calme inexplicable chez cet homme de fer :
— Voici, fait dire à Gengis-khan l’écrivain ordos, voici un beau site pour les réunions d’un peuple tranquille, un beau pâturage pour les cerfs et les chevreuils, un lieu de repos parfait pour un vieil homme.
En réalité, les délassements de Gengis-khan n’avaient sûrement pas ce ton de pastorale bouddhique. Ses délassements, nous les connaissons. C’était tout d’abord la
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chasse, ces battues gigantesques auxquelles, nous l’avons vu se livrer en 1223 dans la région de Tachkend et qui étaient encore pour lui une image de la guerre. C’était aussi le jeu et — naturellement — la boisson.
p.348 Nous pouvons nous faire une idée de la vie de plaisirs de Gengis-khan par le récit du général chinois Mong Kong, détaché en ambassade auprès de lui par la cour de Hang-tcheou, par les Song. Un jour, le Conquérant envoie chercher l’ambassadeur et lui dit :
— Nous avons joué au ballon aujourd’hui. Pourquoi n’es-tu pas venu ?
Le Chinois répond que, n’ayant pas été spécialement invité, il n’avait osé prendre part au jeu. A quoi Gengis-khan réplique avec rondeur et bonhomie :
— Depuis que tu es dans mon empire, je te considère comme un de mes familiers. Chaque fois qu’il y aura un festin, une partie de jeu ou une battue, j’entends que tu viennes te distraire avec nous sans attendre l’invitation.
Se mettant à rire, il fit alors boire à l’ambassadeur, en manière de réprimande, six grandes coupes de vin et ne le laissa partir, le soir, qu’en état d’ébriété complète. Gengis-khan avait d’ailleurs pris en réelle amitié ce Chinois qui, dans la guerre que la cour des Song faisait, de son côté, au Roi d’Or, avait montré de si remarquables capacités stratégiques. Lorsque le moment fut venu pour l’ambassadeur de prendre congé, le Conquérant donna l’ordre de le traiter jusqu’au bout avec des égards particuliers :
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— Faites halte plusieurs jours dans chaque ville importante. Qu’on lui serve les vins les plus généreux, le thé le plus parfumé, les aliments les plus savoureux. Qu’en son honneur, de beaux adolescents s’évertuent à jouer de la flûte, tandis que des musiciennes au gracieux visage feront résonner leurs instruments 1.
Ce dernier détail ne doit pas nous surprendre. Nous savons, en effet, que Gengis-khan se faisait accompagner dans ses campagnes par une vingtaine d’habiles musiciennes. Les diplomates chinois font, du reste, grand éloge des choix du Conquérant en matière féminine.
« Lorsque l’ambassadeur se présenta devant le souverain mongol, rapporte l’un d’eux, il fut, après les p.349 présentations protocolaires, invité à s’asseoir et à boire du vin en compagnie d’une des épouses de Gengis-khan et de huit de ses concubines qui assistaient au festin. La blancheur du visage de ces femmes est éblouissante et leur extérieur fort engageant. Quatre d’entre elles sont des princesses Kin, les quatre autres des femmes tartares. Elles sont fort belles et le khan leur porte beaucoup d’amour.
1 Nous avons cité le récit de Mong Kong (et mieux Tchao Hong) sur la réception d’une ambassade chinoise au quartier général mongol. Telle est en effet l’interprétation qu’à la suite de Vasiliev ont donnée de ce passage les mongolisants russes Barthold et Vladimirtsov. Mais M, Pelliot estime que, d’après la date (1221) et le contexte, il s’agit ici non de Gengis-khan, mais de son lieutenant-général à la tête de l’armée de Chine, le kouo-wang Mouqali. Le passage n’en est pas moins intéressant pour les moeurs mongoles et même pour le comportement de Gengis-khan, car nous savons à quel point Mouqali, quand il remplaçait son maître, avait à coeur de conformer en toute circonstance son attitude à celle qu’eût adoptée le Conquérant. Cf. Pelliot, Notes sur le Turkestan de W. Barthold, T’oung Pao, t. XXVII, p. 460.
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Le suprême plaisir de ces fêtes était naturellement la boisson, Gengis-khan déclarait que la bienséance ne permettait de s’enivrer que trois fois par mois ; il ajoutait qu’il serait évidemment préférable de ne s’enivrer que deux fois ou même une fois,
— Il serait même tout à fait bien de ne s’enivrer jamais. Mais où trouver un homme qui garderait une telle conduite ?
Nous avons déjà signalé le curieux contraste entre les effroyables massacres commis par les armées mongoles et la bonhomie de Gengis-khan dans son intimité. Mieux encore. Quelque étrange que paraissent de telles expressions appliquées à un barbare, il montrait, le cas échéant, une noblesse d’âme, une courtoisie de gentilhomme inattendues en un pareil milieu.
Un de ses anciens vassaux, le chef khitaï Ye-liu Lieou-ko, qui avait pu rétablir, grâce à l’aide mongole, une petite principauté au Leao-tong, dans le sud de la Mandchourie, était mort en 1220. Gengis-khan se trouvait alors en Transoxiane. La veuve, la dame Yao-li-sseu, assuma la régence du consentement du prince Tèmugè-ottchigin, frère du Conquérant, que celui-ci avait chargé en son absence de l’administration de la Mongolie. Au retour de Gengis-khan, elle se rendit avec ses fils à l’ordo impérial.
« Lorsqu’elle parut devant son suzerain, elle se mit à genoux conformément à l’étiquette. Gengis-khan l’accueillit avec une distinction particulière et lui fit l’honneur — le plus envié — de lui « présenter la coupe ».
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Elle proposa que le royaume p.350 khitaï passât au fils aîné du défunt roi, un jeune homme qui avait accompagné Gengis-khan dans la guerre du Khwârezm et dont celui-ci était fort satisfait. Gengis-khan accéda au désir de la régente dont il loua fort la sagesse et l’équité.
« Quand elle prit congé, il lui donna neuf captifs chinois, neuf chevaux de prix, neuf lingots d’argent, neuf pièces de soie, neuf bijoux précieux
(on sait que le nombre neuf était sacré pour les Mongols). Quant au jeune prince khitaï, il le récompensa non moins magnifiquement de ses services :
— Ton père, lui dit-il, t’a naguère remis entre mes mains comme gage de sa fidélité. J’ai toujours agi envers lui comme s’il eût été mon frère cadet et je t’aime comme mon fils. Commande mes troupes (au Leao-tong) avec mon frère Belgutèi et vivez ensemble en étroite union.
Gengis-khan en agit de même avec l’héritier des princes öngut, le chrétien nestorien Po-yao-ho. Ce jeune homme — il n’avait que dix-sept ans — l’avait aussi suivi dans la campagne du Khwârezm. A leur retour le Conquérant lui donna en mariage sa propre fille, la sage princesse Alaghaï-bèki. Po-yao-ho et Alaghaï régnèrent paisiblement ensemble dans le domaine héréditaire de la région de Kouei-houa-tch’eng, au nord-ouest du Chansi, sur ce peuple turc-öngut si intéressant pour nous par sa fidélité à la foi nestorienne. Les deux époux ne devaient pas avoir d’enfant, mais Alaghaï, caractère énergique comme son illustre père, était aussi une femme de coeur. Elle éleva « comme
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les siens propres » les fils que son mari eut d’une concubine et les prépara à la royauté. Les fils adoptifs de la vaillante khatoun devaient à leur tour épouser des princesses gengiskhanides et perpétuer l’alliance intime des deux maisons, alliance qui établit le christianisme sur les marches mêmes du trône mongol.
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RETOUR EN CHINE
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p.351 Gengis-khan, à son retour en Mongolie, ne put même pas s’accorder une année complète de repos. De nouveau, les affaires de Chine sollicitèrent son attention.
Depuis son départ, la lutte contre le Roi d’Or n’avait pas cessé. Son lieutenant Mouqali, qu’il y avait préposé, avait cependant besogné ferme. Noble figure, et somme toute sympathique, que celle de ce guerrier mongol, compagnon de son maître aux temps de leurs débuts obscurs et qu’aujourd’hui le Conquérant élevait à la première place, Gengis-khan, pour assurer l’autorité de son lieutenant sur les populations chinoises, lui avait, en effet, on l’a vu, conféré le titre royal de go-ong ou en chinois, kouo-wang, roi du pays. Vivant lui-même de rien, comme tous les généraux mongols, Mouqali savait, quand le prestige de la « Bannière » était en jeu, faire effectivement figure de roi. Des contingents envoyés par les princes vassaux venaient-ils servir sous ses ordres, il exigeait de leurs généraux qu’ils tinssent la bride de son cheval comme leurs seigneurs tenaient la bride du cheval de Gengis-khan. Au reste, comme le maître qu’il représentait si fidèlement, il savait écouter et n’était nullement insensible aux conseils de la civilisation. Un des capitaines du Roi d’Or passé au service mongol, Che T’ien-yi, lui fit un jour de courageuses observations sur la barbarie avec laquelle leurs troupes traitaient les pays conquis.
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« Il exposa à Mouqali que, pour le succès même de la conquête mongole, il importait de tranquilliser les populations déjà soumises et d’inspirer confiance à celles qui ne l’étaient pas encore.
Loin de se fâcher, Mouqali reconnut la justesse p.352 de l’observation.
« Il donna immédiatement l’ordre de cesser le pillage et de relâcher les captifs. La discipline sévère qu’il imposa dès lors à ce sujet à son armée facilita beaucoup la soumission du pays.
Cette humanisation de la guerre était, en effet, de bonne politique. Mouqali modifia en même temps le caractère de la conquête mongole qui, jusque-là, s’était contentée de raids de cavalerie, de destructions et de massacres non suivis d’occupation effective. L’occupation effective du sol conquis, ce fut à quoi il ne tarda pas à s’attacher, A cet effet, il employa un nombre de plus en plus considérable de ralliés chinois, khitaï et même djurtchèt, qui lui fournirent ce qui manquait le plus aux Mongols : une infanterie, ainsi que des machines de siège. Plusieurs généraux du Roi d’Or, passés au service mongol, aidèrent Mouqali dans cette tâche : tels Ming Ngan, Tchang Jeou et Che T’ien-yi déjà nommé. Les ralliés en amenaient d’autres. Ce fut le cas de Ming Ngan et de Tchang Jeou. Le premier, passé depuis plusieurs années au service des Mongols, fit prisonnier le second dont le cheval s’était abattu en pleine bataille.
« Quiconque tombait au pouvoir des Mongols devait se soumettre à Gengis-khan ou se résigner à la mort. Tchang Jeou refusa néanmoins de fléchir le genou
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devant le général gengiskhanide, disant qu’il avait lui-même un grade égal dans les armées du Roi d’Or et qu’il ne s’humilierait pas pour sauver sa vie.
Noblement — adroitement aussi — Ming Ngan apprécia son courage et le remit en liberté. Il est vrai qu’il s’arrangea ensuite pour retenir comme otages les parents de Tchang Jeou.
« Celui-ci balança longtemps entre la piété filiale et ses devoirs envers son souverain ;
et comme c’était un bon Chinois, ce fut la piété filiale qui l’emporta chez lui : il se décida à prêter hommage à Gengis-khan et reçut aussitôt un commandement sous les ordres de Mouqali.
p.353 En réalité, la lutte était acharnée. Les armées du Roi d’Or, qui avaient su naguère défendre pendant plus de cinq ans les approches de Pékin, se montraient encore plus tenaces maintenant qu’elles s’étaient rembuchées dans leur réduit du Ho-nan, derrière la barrière du fleuve Jaune. En sept années (1217-1223), Mouqali les avait peu à peu réduites à cette province, mais au prix d’âpres efforts, la plupart des districts ayant été conquis, reperdus, reconquis plusieurs fois. Dès 1217, dans le Sud de l’actuel Ho-pei, le général mongol avait pris une première fois Ta-ming, place importante aux avancées de la Grande Plaine, mais sans pouvoir s’y maintenir, puisqu’il dut la reconquérir en 1220. En 1218 il prit, ou plutôt il reprit au Roi d’Or les métropoles du Chan-si, T’ai-yuan et P’ing-yang, et en 1220 la métropole du Chan-tong, l’actuel Tsi-nan. En 1222 nous voyons que l’antique métropole du Chen-si, Tch’ang-ngan ou Si-ngan-fou, est entre ses mains. En 1223 il venait d’arracher au 414
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Roi d’Or l’importante place de P’ou-tcheou ou de Ho-tchong, dans l’angle sud-ouest du Chan-si, au coude du fleuve Jaune, lorsqu’il mourut, épuisé. Se sentant près de sa fin, il dit à son frère cadet accouru auprès de lui :
— Voilà déjà quarante ans que je fais la guerre pour seconder le Khan mon maître dans ses grandes entreprises, et je ne me suis jamais ménagé. Mon seul regret, à l’heure de mourir, est de n’avoir pu m’emparer de K’ai-fong pour la lui offrir. Tâche de t’en rendre maître.
Il dit et expira. Il n’était âgé que de cinquante-quatre ans (avril 1223).
Si la cour de K’ai-fong résistait avec l’énergie du désespoir, elle n’en cherchait pas moins à obtenir la paix. Déjà en août 1220, le Roi d’Or avait envoyé à Gengis-khan, pour essayer de le fléchir, l’ambassadeur Wou-kou-souen Tchong-touan, vice-président du Tribunal des Rites. Le Conquérant se trouvait alors au fond de « l’Ouest », en Afghanistan. L’ambassadeur l’y p.354 rejoignit par la route de l’Ili, à l’automne de 1221. A sa requête pour obtenir la paix, Gengis-khan avait répondu :
— J’ai précédemment invité ton maître à m’abandonner tout le pays au nord du fleuve Jaune et à se contenter des districts au sud, avec le simple titre de roi (wang). C’est à cette condition que je consentais à suspendre les hostilités ; mais maintenant Mouqali a conquis tout le territoire que je revendiquais et vous voilà contraints à implorer la paix.
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Wou-kou-souen le supplia d’avoir pitié du Roi d’Or. Gengis-khan répliqua :
— C’est seulement en songeant à toute la distance que tu as parcourue pour venir jusqu’ici que je te montre personnellement de l’indulgence. Voici ce que je décide. Le pays au nord du fleuve Jaune est maintenant en ma possession, mais ton maître détient encore quelques places à l’ouest de T’ong-kouan (au Chen-si). Qu’il me les livre !
L’ambassadeur ne put que rapporter ces conditions. La cour de K’ai-fong n’osa accepter : les forteresses autour de T’ong-kouan constituaient — il suffit, pour s’en convaincre, de regarder la carte — la seule défense du Ho-nan du côté de l’ouest, et les livrer eût été pour le Roi d’Or livrer les clés de sa maison. Néanmoins, jusqu’en 1227, ce dernier essaiera sans cesse d’apaiser par des protestations de vassalité l’inflexible Conquérant.
En 1216, un des généraux du Roi d’Or nommé P’ou-sien Wan-nou avait profité du désordre général pour se tailler dans l’ancien pays « djurtchèt », en Mandchourie méridionale, un royaume particulier qu’il baptisa, à la chinoise, « royaume de Tong-Hia ». En 1221, pour se concilier Gengis-khan, ce personnage lui avait envoyé, lui aussi, un ambassadeur qui rejoignit le Conquérant en Transoxiane ou en Afghanistan. Mais les Mongols ne pouvaient laisser subsister longtemps ce rejeton d’une race ennemie : entre 1224 et 1227 le « Tong-Hia » disparut de la carte.
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p.355 Ce qui, plus encore que la suprême résistance du Roi d’Or, irritait Gengis-khan, c’était la défection des Tangout, du « royaume de Si-Hia », comme on disait.
Nous avons vu que les Tangout, peuple d’affinités tibétaines en partie sinisé (ils avaient même inventé pour leur usage propre des caractères dérivés du chinois), étaient depuis deux siècles maîtres de la province chinoise du Kan-sou ainsi que des steppes des Ordos et de l’Alachan. Après plusieurs campagnes, Gengis-khan, en 1209, avait forcé leur roi à se reconnaître vassal. Mais les liens ainsi établis obligeaient, en cas de guerre, le vassal à fournir son contingent au suzerain. Lorsque, en 1219, le Conquérant prépara son expédition contre le sultan du Khwârezm, il réclama donc les auxiliaires dus par le souverain tangout :
— Tu m’as promis d’être ma main droite. Or, je viens de rompre avec le Sarta’oul (=le sultan de Khwârezm) et je vais partir en campagne. Pars en campagne avec moi, sois ma main droite !
Mais le souverain tangout était, paraît-il, dominé par un ministre tout puissant qui détestait les Mongols. Ce fut ce ministre, — Achagambou, — qui, avant que son maître ait eu le temps de se prononcer, fit de lui-même à la demande du Conquérant la plus insolente des réponses :
— Si Gengis-khan n’a pas assez de forces pour ce qu’il veut entreprendre, pourquoi assume-t-il le rôle d’empe-reur ?
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Et avec la dernière outrecuidance, il fit refuser l’envoi de tout contingent.
Gengis-khan avait été profondément blessé d’un tel refus, à un pareil moment. C’étaient là insolences qu’il n’avait pas l’habitude de pardonner. Mais la campagne contre le sultan de Khwârezm était décidée, toutes les mesures à cet effet étaient déjà prises. On ne pouvait, sans bouleverser ce dispositif, entreprendre une expédition punitive contre les Tangout. Il fallait donc, à l’égard de ces derniers, savoir attendre. Car ce n’était p.356 que partie remise, il l’avait annoncé lui-même :
— Si grâce à la protection de l’Eternel Tèngri je reviens victorieux, ayant passé au Khwârezmien mes rênes d’or, alors l’heure de la vengeance sonnera contre les Tangout !
Et voici qu’il était revenu, ayant de fond en comble détruit l’empire khwârezmien, voici que l’heure de la vengeance avait sonné.
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 » DUSSÉ-JE EN MOURIR, JE LES EXTERMINERAI !  »
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p.357 Gengis-khan partit en campagne contre les. Tangout au printemps de 1226. Deux de ses fils, Ögödèi et Toloui, l’accompagnaient. De même que dans la guerre contre le sultan de Khwârezm il s’était fait suivre d’une de ses épouses secondes, la dame Qoulan, il prit pour compagne au cours de cette nouvelle expédition sa favorite tatar, la dame Yèsui.
La campagne commença sous d’assez mauvais présages. L’armée d’invasion traversait l’Alachan, « esplanade » désertique, coupée de longues dunes de sables, avec une étroite frange d’oasis et de pâturages que domine vers l’est une chaîne de montagnes atteignant plus de trois mille mètres et dont les versants boisés sont fréquentés par l’hémione et le cerf musqué. A son habitude, malgré les conseils de prudence que lui avait naguère prodigués le sage chinois, Gengis-khan, avec sa fougue coutumière, se livrait aux plaisirs de la chasse. Une bande d’hémiones, débusqués par les rabatteurs, déboucha devant lui. A ce moment, son cheval — un coursier de couleur rougeâtre — se cabra et le renversa.
Lorsqu’on releva le Conquérant, il se plaignait de vives douleurs internes. On campa sur place, à Cho’orqat. Le lendemain matin, la compagne de Gengis-khan, la dame Yèsui, appela les princes et les principaux seigneurs pour les avertir qu’il avait passé une nuit agitée, avec une forte fièvre. Un des généraux convoqués, Toloun-tcherbi, de la tribu des Qongqotat, p.358 proposa aussitôt de différer l’expédition :
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— Les Tangout sont un peuple sédentaire, avec des villes murées et des camps fixes, incapable, par conséquent, de se dérober par une migration à la manière des nomades. Quand nous reviendrons, nous les retrouverons toujours là.
Toloun-tcherbi conseillait donc de retourner en Mongolie et d’y attendre la guérison de Gengis-khan avant de se remettre en campagne,
Tous les princes et tous les seigneurs mongols approuvèrent cette manière de voir, mais Gengis-khan ne voulut pas en entendre parler :
— Si nous nous retirons, les Tangout ne manqueront pas de prétendre que le coeur nous a failli. Envoyons-leur d’abord un messager et attendons ici la réponse.
Ainsi fut fait. Un véritable ultimatum fut adressé au souverain tangout :
— Tu m’avais juré d’être ma main droite. Quand je suis parti en guerre contre les Musulmans je t’ai rappelé ton engagement, mais tu as été infidèle à ta parole, tu ne m’as pas envoyé ton contingent. Bien mieux, tu m’as adressé des paroles injurieuses. J’ai différé ma vengeance, mais l’heure est venue. Je viens pour te régler ton compte !
Au reçu de ce terrible message, le roi tangout se troubla :
— Les paroles injurieuses, ce n’est pas moi qui les ai dites.
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Mais le néfaste ministre Achagambou revendiqua toute la res-ponsabilité de l’ancien défi :
— Ces railleries, oui, c’est moi qui les ai proférées. Maintenant, si les Mongols veulent livrer bataille, qu’ils viennent dans l’Alachan où j’ai mon camp avec mes yourtes et mes chameaux avec leur chargement, et nous nous mesurerons. S’il leur faut de l’or, de l’argent, des soieries, d’autres richesses encore, qu’ils viennent en chercher dans nos villes, à Eriqaya et à Eridjè’u,
c’est-à-dire à Ning-hia et à Leang-tcheou.
Ainsi provoqué, Gengis-khan, malgré sa fièvre, malgré les douleurs que continuait à lui causer sa chute p.359 de cheval, décida de pousser à fond la campagne :
— Après de telles paroles, nous ne pouvons plus recu-ler. Dussé-je en mourir, je les prendrai au mot, j’irai jusqu’à eux !
Et il se lia par un grand serment, prenant à témoin de sa décision l’Eternel Tèngri, dieu suprême des Mongols.
L’armée mongole, en mars 1226, attaqua le royaume tangout par l’Etzin-gol, rivière qui sort des monts Nanchan et coule en direction sud-nord dans le Gobi, où elle va se perdre, elle et son mince ruban de végétation, — roseaux, tamaris et toghraq, — au milieu d’un désert de pierres et de sables. Les Mongols prirent la ville d’Etzina qui défend au nord, à la lisière du Gobi, l’entrée de la vallée. Pays célèbre, note Marco Polo, par la qualité de ses chameaux, recherchés pour les caravanes du Gobi, par la qualité aussi de ses gerfauts employés dans les
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grandes chasses. Remontant la vallée, les Mongols pénétrèrent dans « le couloir du Kan-sou », bande de loess étirée du sud-est au nord-ouest, sur le rebord septentrional des Nan-chan, entre cette chaîne et le Gobi, bande que fertilisent par places les rivières descendues de la montagne pour aller former l’Etzin-gol. Les oasis qui s’y échelonnent et dont les plus importantes sont Kan-tcheou et Sou-tcheou, s’entourent ainsi d’un rideau de saules et de peupliers, de jardins et même de prairies, de champs de blé et de millet qui en font un lieu de délices pour les caravanes arrivées du désert. De tout temps, en effet, Kan-tcheou et Sou-tcheou ont été célèbres comme cités caravanières, têtes de ligne des pistes de l’Asie centrale, « ports » de la « Route de la Soie ». Le commerce, comme l’atteste Marco Polo, y avait provoqué la formation d’une prospère chrétienté nestorienne au milieu de populations en majorité bouddhistes. Marco Polo, quelque quarante-sept ans plus tard, devait remarquer à Kantcheou de merveilleuses statues bouddhiques dans des p.360 bonzeries dont il admirera la moralité, ainsi que l’existence de trois églises nestoriennes. A l’été de 1226, les Mongols s’emparèrent de ces deux places, tandis que Gengis-khan, que les chaleurs fatiguaient, allait camper dans les montagnes voisines aux sommets couverts de neiges éternelles. A l’automne, les Mongols, marchant vers l’est, s’emparèrent du district de Leang-tcheou et atteignirent le fleuve Jaune à hauteur de Ying-li, à une centaine de kilomètres au sud de Ning-hia, la capitale ennemie.
Dans ce pays d’oasis caravanières, les ravages des Mongols furent, comme à l’ordinaire, effroyables.
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« Pour échapper au fer mongol, les habitants se cachaient en vain dans les montagnes, — à l’ouest les monts Richthofen, à l’est l’Alachan et le Lo-chan — ou, à défaut, dans les cavernes. A peine un ou deux sur cent parvenaient à se sauver. Les champs étaient couverts d’ossements humains.
Le barde mongol spécifie du reste que Gengis-khan, se rendant au défi du chef tangout Achagambou, le battit et le força à se réfugier dans les monts Alachan.
« Il lui enleva ses tentes, ses chameaux chargés de richesses, tout son peuple jusqu’à ce que tout cela fût dispersé comme de la cendre. Les Tangout en état de porter les armes et les seigneurs tous les premiers, il les fit massacrer.
Sur ce peuple coupable il avait lâché ses soldats à la curée par un ordre du jour sans rémission :
— Les Tangout, autant que vous aurez pu en prendre, traitez-les à votre bon plaisir !
Les généraux mongols poussaient Gengis-khan dans cette voie. Fils de la taïga ou de la steppe, ne comprenant que la vie du chasseur ou celle du pâtre, ils ne voyaient pas à quoi pouvaient servir ces populations agricoles qu’on venait de soumettre, ces terres de labour qu’on était en train d’annexer. Mieux valait massacrer ces populations inutiles qui ne savaient ni soigner un p.361 troupeau ni transhumer à sa suite, mieux valait brûler les récoltes comme on détruisait les villes et laisser la
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terre en friche pour lui rendre sa dignité de steppe. Le projet fut sérieusement envisagé :
« Les généraux de Gengis-khan lui représentèrent que ses sujets chinois ne lui étaient d’aucune utilité et qu’il vaudrait mieux tuer jusqu’au dernier habitant pour tirer du moins parti du sol qui serait converti en pâturages.
L’effroyable programme allait être adopté lorsqu’un homme s’y opposa de toutes ses forces : Ye-liu Tch’ou-ts’ai, le lettré khitaï, le conseiller « chinois » du Conquérant.
« Il se récria contre cet avis barbare. Il démontra les avantages qu’on pouvait retirer de contrées fertiles et d’habitants industrieux. Il exposa qu’en mettant un impôt modéré sur les terres, des droits sur les mar-chandises, des taxes sur le vin, le vinaigre, le sel, le fer, les produits des eaux et des montagnes, il pourrait être perçu environ cinq cent mille onces d’argent, quatre-vingt mille pièces de soie, quatre cent mille sacs de grain, et s’étonna qu’avec cela on pût présenter les populations sédentaires comme inutiles.
Chez Gengis-khan, ce qui dominait, c’était l’intelligence et un robuste bon sens. Il faisait ou laissait commettre d’effroyables cruautés parce que dans le milieu mongol de son temps on ne concevait pas une autre manière de faire la guerre, comme on n’imaginait pas un autre genre de vie que la vie nomade, le pays des sédentaires n’étant bon que comme terrain de razzia, pour le pillage et la chasse à l’homme. Du jour où on lui démontrait qu’il en allait autrement, le Conquérant ne demandait pas mieux que de se rallier à l’expérience acquise. Sur-le-champ, il invita Ye-liu
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Tch’ou-ts’ai à établir un programme en vue d’une administration régulière en pays sédentaire, avec des impôts fixes, en bref, tout ce que venait de lui révéler son conseiller chinois.
Tandis que Gengis-khan faisait ainsi la conquête p.362 méthodique du pays tangout, son troisième fils, Ögödèi, qu’accompagnait le général mongol Tchaghan, avait, en cette même année 1226, conduit un raid de cavalerie à travers les États du Roi d’Or. Descendant la vallée encaissée de la Wei jusqu’à Si-ngan-fou, il pénétra de là au coeur du Ho-nan, jusque sous les murs de K’ai-fong. Contre ces Djurtchèt maudits, Gengis-khan se rappelait comme aux premiers jours les anciennes injures :
— Ces gens du Roi d’Or, ce sont eux qui ont fait périr nos pères. Partagez-les entre vous. Leurs garçons, faites-en vos valets pour porter vos faucons. Leurs plus belles filles, que vos femmes en fassent leurs servantes pour entretenir vos vêtements !
Cependant, le Roi d’Or envoyait ambassade sur ambassade pour essayer d’obtenir la paix. Celle qu’il dépêchera à Gengis-khan en juin-juillet 1227 sera, semble-t-il, enfin mieux accueillie que les précédentes. Le Conquérant, de plus en plus malade de son accident de chasse, aurait manifesté alors, si nous en croyons les chroniques chinoises, un désir de paix inattendu. Il aurait annoncé à son entourage que déjà l’hiver précédent, « quand les Cinq Planètes s’étaient trouvées en conjonction », il s’était promis de mettre fin au massacre et au pillage et que le moment était venu de réaliser ce désir. Au reste, les cadeaux envoyés en tribut par le Roi d’Or n’étaient pas sans disposer à la
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bienveillance les terribles Mongols. Parmi ces présents figuraient de grosses perles que Gengis-khan fit distribuer à ceux de ses officiers qui portaient des pendants d’oreille pour en obtenir, tous se firent aussitôt perforer le lobe.
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 » MES ENFANTS,
JE TOUCHE AU TERME DE MA CARRIÈRE…  »
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p.363 L’année 1227 allait commencer, qui devait être la der-nière de la vie de Gengis-khan. Vers la fin de l’année précédente, — entre le 21 novembre et le 21 décembre 1226, — il était allé assiéger la ville de Ling-tcheou (ou Ling-wou), la Dormègèi des chroniques mongoles, située à une trentaine de kilomètres de Ning-hia, la capitale tangout, mais séparée d’elle par le fleuve Jaune. Le souverain tangout fit sortir de Ning-hia une armée de renfort pour essayer de débloquer la place. Gengis-khan se porta au-devant de cette armée dans une plaine coupée d’étangs qu’avaient formés les débordements du fleuve, étangs qui se trouvaient en cette saison pris par la glace. Une fois de plus, les Tangout furent écrasés. Les Mongols prirent et pillèrent Ling-wou.
Restait à prendre la capitale elle-même, la ville de Ning-hia ou, comme l’appellent les chroniques mongoles, Eriqaya, l’Egrigaia de Marco Polo. Bâtie à sept kilomètres environ du fleuve Jaune, dans une région où la Grande Muraille, cessant de longer la rive gauche du fleuve, passe sur la rive droite, Ning-hia n’en vit pas moins de lui. Il y arrive partagé en un réseau compliqué de diverticules et de canaux artificiels qui assurent la richesse du pays : les canaux d’irrigation qui entourent Ning-hia datent des débuts de l’ère chrétienne et témoignent de la science des anciens ingénieurs chinois qui ont su ainsi transformer en fertile oasis une langue de terre entre deux
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déserts. Ning-hia était aussi, p.364 nous l’avons vu, un centre industriel et commercial fort important, célèbre notamment pour ses tissus en poil de chameaux blancs, « les plus beaux du monde », assure Marco Polo. L’activité commerciale de Ning-hia était attestée par la présence d’une riche communauté nestorienne, avec trois églises, au milieu de la majorité bouddhiste de la population.
Gengis-khan, au commencement de 1227, établit un corps d’armée autour de Ning-hia pour entreprendre le blocus de la ville. Lui-même, avec une autre division, alla conquérir le bassin supérieur du fleuve Jaune où il attaqua d’abord dès le mois de février la ville de Ho-tcheou, à une centaine de kilomètres au sud-ouest de Lan-tcheou. Contrée farouche. Sur ces confins sino-tibétains, le cours du fleuve n’est qu’une suite de canons entaillés jusqu’à une profondeur de cinq cents mètres dans le loess ou le granit et se creusant en zigzag au fond de vallées steppiques, parmi les marécages et les cônes torrentiels. Plus à l’ouest, autour de Si-ning, en direction du Koukou-nor — le « lac bleu » qui, de ce côté, marque la limite entre les terres chinoises et les terres tibétaines — le pays est plus sauvage encore, avec des plateaux de deux mille à trois mille mètres, coupés de gorges et compartimentés par les contreforts méridionaux des Nan-chan. Le marché de Si-ning y commande la piste de caravanes qui monte vers les hauts plateaux tibétains et Lha-sa.
Gengis-khan, en mars 1227, poussa jusqu’à Si-ning dont il s’empara. En avril, il se transporta des confins occidentaux du Kan-sou aux frontières orientales de cette même province, du côté des monts Lou-pan-chan, d’où descend la rivière King-ho,
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qui coule au sud-est vers la vallée de la Wei et la riche plaine de Tch’ang-ngan. Il acheva de passer le printemps dans ce district, autour de Long-tö, près des sources du King-ho. A la fin de mai ou dans la première quinzaine de juin, il p.365 remonta prendre ses quartiers d’été dans le Lou-pan-chan, dont la chaîne, par endroits haute de trois mille mètres, lui offrait un asile contre les chaleurs. Puis il redescendit à une soixantaine de kilomètres plus au sud, dans le district de Ts’ing-chouei, où les derniers contreforts méridionaux du Lou-pan-chan surplombent la haute vallée de la Wei. En réalité, le Conquérant qui, semble-t-il, ne s’était jamais remis de son accident de l’année précédente, se trouvait de plus en plus fatigué. N’ayant pas d’illusion sur son état, il n’en demanda qu’avec plus d’insistance à ses lieutenants de presser le siège de la capitale tangout, Ning-hia.
Les défenseurs de Ning-hia étaient réduits à la dernière extrémité, mais le roi tangout Li Hien, qui s’était enfermé avec eux, cherchait encore à gagner du temps. Il demandait un délai d’un mois pour livrer la place. En ce même mois, vers la première quinzaine de juin, il se résigna à capituler. Il se rendit en grand apparat au camp mongol avec des présents magnifiques qu’énumère avec admiration le barde gengiskhanide :
« des images de bouddhas resplendissantes d’or, des coupes et des bassins d’or et d’argent, des jeunes garçons et des jeunes filles, des chevaux et des chameaux, le tout par multiples de neuf,
suivant le protocole mongol. Mais en dépit de ce tribut quelque peu tardif et malgré ses protestations de soumission, il n’obtint
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pas de Gengis-khan l’audience désirée, ou plutôt on ne lui permit de saluer le Conquérant que de « l’encoignure d’une porte ». En réalité, cette présentation ne devait être qu’un simulacre : Gengis-khan, dès ce moment gravement malade, était sans doute absent de l’audience qu’il était censé accorder au vaincu. Du reste, ce dernier ne s’en trouva pas mieux. Le Conquérant avait déjà donné à son fidèle Toloun-tcherbi l’ordre de mettre à mort le dernier souverain tangout, ordre qui, on l’imagine, fut allégrement exécuté.
p.366 Pendant que ses généraux faisaient tomber la capitale ennemie, le Conquérant du monde, dans les montagnes du Kan-sou oriental, vivait ses dernières semaines. L’heure était venue pour lui de songer sérieusement à sa succession. De ses fils, l’aîné, Djötchi, — s’il était bien son fils, et la plupart en doutaient, — n’avait jamais, semble-t-il, obtenu de lui qu’une affection de contrainte. Dans les dernières années la conduite de Djötchi avait, du reste, paru étrange. Après la destruction de l’empire khwârezmien, au lieu de rejoindre son père au printemps de 1223, lors des grandes chasses au nord de Tachkend, il était resté boudeur dans son apanage des steppes sibéro-turkestanes, et depuis lors il n’avait pas reparu. Blessé du tacite reproche de bâtardise qu’il sentait circuler autour de lui, vexé peut-être aussi de s’être vu préférer son cadet Ögödèi, méditait-il d’entrer en dissidence ? Gengis-khan l’en avait un moment soupçonné, et on racontait qu’en cette même année 1227 le père avait songé à envoyer contre le fils une expédition punitive ; mais on apprit bientôt que, si Djötchi n’avait pas obéi aux invites paternelles, c’était la maladie qui le retenait : le « fils
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aîné » venait de mourir dans son apanage au nord de l’Aral vers février 1227.
Des trois fils survivants du héros, Djaghataï était absent, commandant une armée de réserve. « Averti par un songe », Gengis-khan fit venir ses deux autres fils, Ögödèi et Toloui, qui guerroyaient dans la région. Après avoir demandé aux officiers qui remplissaient sa yourte de s’éloigner un instant, il donna aux deux princes (qui, aussi bien, avaient toujours été ses deux fils préférés) ses dernières recommandations :
— Mes enfants, leur dit-il, je touche au terme de ma carrière. Avec l’aide de l’Eternel Ciel, je vous ai conquis un empire si vaste que, de son centre à son extrémité, il y a une année de chemin. Si vous voulez le conserver, p.367 restez unis, agissez de concert contre vos ennemis, soyez d’accord pour élever la fortune de vos fidèles. Il faut que l’un de vous occupe le trône. Ögödèi sera mon successeur. Respectez ce choix après ma mort et que Djaghataï, qui est absent, ne fasse pas naître de troubles.
Son mal empirant, il songeait encore à la guerre contre le Roi d’Or. Car, si la chute de la capitale tangout n’était plus qu’une question de jours, le Roi d’Or, l’ennemi héréditaire des Mongols, conservait toujours son réduit du Ho-nan au centre duquel la grande ville de K’ai-fong, la métropole ennemie, semblait impre-nable. Les pensées du mourant se portaient vers cette partie — inachevée — de son oeuvre et il confiait à son fils Toloui le moyen de la mener à bien.
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— Les meilleures troupes du Roi d’Or, lui dit-il, gardent la forteresse de T’ong-kouan (qui défendait, en effet, l’accès du Ho-nan du côté du Chen-si). Or, cette forteresse est protégée au midi par des monts escarpés et couverte au nord par le fleuve Jaune. Il est difficile de forcer l’ennemi dans cette position. Il faut demander aux Chinois de l’empire Song le passage sur leur territoire ; comme ils sont, eux aussi, les ennemis du Roi d’Or, ils y consentiront. Alors notre armée se dirigera par là vers le sud du Ho-nan, d’où elle foncera droit sur K’ai-fong. Le Roi d’Or sera obligé d’appeler à son secours les troupes massées au défilé de T’ong-kouan, mais elles arriveront trop tard, épuisées par les fatigues d’une longue marche, et il sera facile de les vaincre.
Tel, le héros mongol, sur son lit de mort, dictait encore à son fils et à ses généraux un dernier plan de guerre, le plan même que ceux-ci, Toloui en tête, devaient mener à bien six ans plus tard, de sorte que la prise de K’ai-fong par les Mongols en mai 1233 devait être très réellement une victoire personnelle, encore que posthume, de l’Empereur inflexible.
p.368 Gengis-khan mourant songeait également à assouvir — posthumément aussi — sa vengeance sur les derniers Tangout. Leur capitale, Ning-hia, était en train de tomber, mais il avait conscience qu’en l’obligeant à poursuivre la guerre dans l’état de santé où il se trouvait, ces vassaux félons l’avaient conduit à la mort. Il ordonna donc d’exterminer tous les défenseurs de Ning-hia, hommes et femmes, « pères et mères », jusqu’à la dernière 432
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génération. Après sa mort, en offrant à son cadavre les sacrifices funéraires, on devait lui annoncer, — telles étaient ses dernières instructions — qu’il était bien vengé, que le royaume tangout était rayé de la face de la terre :
— Pendant mon repas annoncez-moi : jusqu’au dernier homme ils sont exterminés ! Le khan a anéanti leur race !
Le Conquérant du monde eut pour ses funérailles le massacre de tout un peuple. Toutefois l’égorgement ne dut pas être total puisqu’un lot important de sujets tangout fut donné à la dame Yèsui qui avait accompagné son maître pendant la dernière campagne.
Gengis-khan eut un mot d’affection pour le fidèle Toloun-tcherbi qui, l’année précédente, après sa chute de cheval, avait tenté de faire différer l’expédition.
— C’est toi, Toloun, qui, après mon accident de chasse à Arbouqa, t’es préoccupé de mon état, toi qui voulais que je me fisse soigner à temps… Je ne t’ai pas écouté, je suis venu punir les Tangout de leurs venimeuses paroles… Du moins, l’Eternel Tèngri les a livrés en ma puissance, notre vengeance est accomplie… Tout ce que le roi des Tangout nous a apporté, ses tentes de luxe, ses coupes, ses plats, sa vaisselle d’or et d’argent, prends-le, je te le donne.
Peut-être, à l’heure suprême, le Conquérant faisait-il les mélancoliques réflexions que lui attribue un chroniqueur :
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— Mes descendants se vêtiront d’étoffes brodées d’or ; ils se nourriront de mets exquis, ils p.369 monteront de superbes coursiers et presseront dans leurs bras les jeunes femmes les plus belles. Et ils auront oublié à qui ils devront tout cela…
Gengis-khan expira le 18 août 1227, près de Ts’ing-chouei, au nord de la rivière Wei, dans ces montagnes du Kan-sou oriental où il était allé chercher un peu de fraîcheur au milieu de ses souffrances. Il avait à peine soixante ans.
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 » COMME UN FAUCON S’ÉBAT
EN CERCLE DANS LE CIEL.  »
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p.370 Le voyage funèbre de celui qui avait été le Conquérant du monde, depuis le Kan-sou jusqu’à la montagne sacrée du Kenteï, a fait l’objet d’un des plus magnifiques poèmes de la littérature mongole, poème déjà fixé en ses traits essentiels dans la première moitié du XVIIe siècle, puisque nous le trouvons à la fois dans l’Histoire d’Or, l’Altan-tobtchi, qui date de 1604, et chez Sanang Setchèn vers 1662. Le khan vient de mourir. Son corps est placé sur un chariot pour être ramené au pays natal. Au milieu des gémissements de l’armée, un des généraux mongols, Kèlègutèi, aussi appelé Kilugèn le Vaillant, interpelle le mort :
— Hier encore ne planais-tu pas comme un vautour au-dessus de tous les peuples, ô mon maître ? Et voici qu’aujourd’hui, tel un moribond, un chariot grinçant t’emporte, ô mon maître ? As-tu vraiment abandonné ta femme et tes enfants, ô mon maître, as-tu délaissé tous tes sujets fidèles ? Comme un faucon s’ébat joyeusement en cercle dans le ciel, ainsi ne faisais-tu pas hier encore, ô mon maître ? Et aujourd’hui, comme un poulain turbulent après une course folle, te voici donc abattu ? Ou comme l’herbe tendre, hachée par un ouragan ? Après une soixantaine d’années, au moment où tu allais donner aux Neuf Bannières la joie et le 435
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repos, voilà que tu te sépares d’elles et que tu restes gisant ?
Au milieu des lamentations, le char funèbre s’est mis en mouvement, mais soudain les roues s’enfoncent dans la terre argileuse, En vain les plus forts chevaux p.371 et la foule des assistants s’efforcent-ils de le désembourber ; ils ne peuvent le faire avancer. Alors Kilugèn le Vaillant interpelle à nouveau l’âme de Gengis-khan :
— Lion des hommes, envoyé par l’Eternel Ciel Bleu, fils du Tèngri, ô mon saint et divin maître, veux-tu donc abandonner tout ton peuple fidèle, veux-tu nous délaisser ? Ton pays natal, ton épouse, de haute naissance comme toi-même, ton gouvernement fondé sur une base solide, tes lois établies avec soin, ton peuple réparti par dizaines de mille, tout est là-bas. Tes femmes bien-aimées, tes palais de feutre, ta yourte d’or, ton royaume fondé sur la justice, tout est là-bas. Le lieu de ta naissance, l’eau où tu as été lavé, le peuple fécond des Mongols, tes dignitaires, tes princes et tes nobles, Deli’un-boldaq sur l’Onon, où tu naquis, tout est là-bas ! Ton étendard en crins d’étalons bais à queue et crinière noires, tes tambours, tes trompettes, tes flûtes, la prairie du Kèrulèn, la place où tu es monté sur le trône comme khan des khans, tout est là-bas ! Ta femme Börté que tu as épousée dans votre prime jeunesse, ton pays heureux, ton grand peuple, tes amis fidèles, tout est là-bas. Parce que la contrée ici est plus chaude, parce que les Tangout sont désormais soumis à
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tes lois et que leur reine est belle, veux-tu donc abandonner ton peuple mongol, ô mon maître ? Si nous ne pouvons plus servir de boucliers à tes jours, nous voulons du moins conduire ta dépouille au pays natal, la présenter à ton épouse Börtè et satisfaire le voeu de ton peuple.
A ces mots le char, jusque-là immobile, se met en mouvement, et le cortège funèbre s’achemine vers la haute Mongolie.
La nouvelle du décès de Gengis-khan fut tenue quelque temps secrète : il importait qu’elle ne s’ébruitât point parmi les populations ennemies ou trop récemment soumises tant que n’auraient pas été prises toutes les précautions convenables. Les gens de l’escorte p.372 massacrèrent donc en cours de route tous les étrangers plus ou moins suspects qui eurent le malheur de croiser le char funèbre. Il s’agissait, d’ailleurs, d’une vieille cou-tume altaïque destinée à procurer au mort des serviteurs pour l’au-delà. Aussi égorgeait-on en même temps que les voyageurs rencontrés leurs chevaux et leurs boeufs :
— Allez servir le khan notre maître dans l’au-delà !
Le décès de Gengis-khan ne fut publiquement annoncé que lorsque le cortège funèbre atteignit le grand campement impérial, près des sources du Kèrulèn.
« La dépouille mortelle du Conquérant fut succes-sivement déposée dans les ordos — c’est-à-dire dans les palais de feutre — de ses principales épouses où, sur l’invitation de Toloui, les princes, les princesses du 437
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sang et les chefs militaires accoururent de toutes les parties de l’immense empire pour lui rendre leurs der-niers hommages par de longues lamentations. Ceux qui venaient des contrées les plus éloignées ne purent arri-ver qu’au bout de trois mois.
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LA-HAUT, QUELQUE PART, DANS LA FORÊT…
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p.373 Lorsque cette « déploration » fut terminée, quand tous les Mongols eurent défilé devant le cercueil de celui qui leur avait donné « l’empire du monde », Gengis-khan fut enterré. L’emplacement de sa sépulture, il l’avait choisi lui-même au flanc d’une des hauteurs qui forment le massif du Bourqan-qaldoun, l’actuel Kenteï. C’était la montagne sacrée des anciens Mongols, celle qui, aux jours d’épreuve de la jeunesse du héros, lui avait sauvé la vie en l’abritant sous ses fourrés impénétrables, celle où, avant chaque capitale décision, aux tournants de sa vie, au moment d’entreprendre ses grandes guerres, il était venu invoquer le dieu suprême des Mongols, l’Eternel Ciel Bleu qui, parmi les sources saintes, réside sur les sommets. De là descendaient « les Trois Rivières », — Onon, Kèrulèn et Toula — qui arrosaient la prairie ancestrale.
« Chassant un jour dans ces parages, Gengis-khan s’était reposé sous le feuillage d’un grand arbre isolé. Il y passa quelques instants dans une sorte de rêverie et dit, en se levant, qu’au jour de sa mort c’était là qu’il voulait être enterré. »
Les funérailles achevées, le lieu devint tabou et on laissa la forêt le recouvrir pour en dissimuler l’emplacement. L’arbre au pied duquel il avait voulu reposer se confondit parmi les autres arbres et rien aujourd’hui n’en révèle le site.
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C’est sous ce manteau de cèdres, de sapins et de mélèzes que le Conquérant dort son dernier sommeil. p.374 D’un côté, vers le Grand Nord, s’étend l’immensité de la taïga sibérienne, la forêt impénétrable, prise, les deux tiers de l’année, sous la neige et le gel. De l’autre côté, au midi, la steppe mongole déroule à l’infini son moutonnement parsemé, au printemps, de toutes les fleurs de la prairie, mais qui, à mesure qu’on pousse plus loin encore vers le sud, se perd dans les sables immenses du Gobi. Dans les airs, passant en quelques coups d’ailes d’une zone à l’autre,
l’aigle noir aux yeux d’or, prince du ciel mongol,
image même de la carrière du Héros dont la course s’était étendue des forêts du Baïkal à l’Indus, des steppes de l’Aral à la Grande Plaine chinoise.
D’autres conquérants le sommeil sera éternellement troublé par les foules accourues interroger sur leur tombe le secret de leur destin. Lui, il repose là-haut, inaccessible, ignoré de tous, défendu, caché et repris tout entier par cette terre mongole avec laquelle il s’identifie à jamais.
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N O T E S
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Ajouter comme référence, Pelliot, Shirolgha – Shiralgha T’oung pao, XXXVII, 3-4 (1944), p. 102-113, sur la coutume du chiralga qui voulait que tout homme rencontrant un chasseur qui venait d’abattre un gibier, pût en réclamer une portion, à condition que l’animal n’eût pas été dépecé.
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Nous avons cité, page 348, le récit de Mong Kong (et mieux Tchao Hong) sur la réception d’une ambassade chinoise au quartier général mongol. Telle est en effet l’interprétation qu’à la suite de Vasiliev ont donnée de ce passage les mongolisants russes Barthold et Vladimirtsov. Mais M. Pelliot estime que, d’après la date (1221) et le contexte, il s’agit ici non de Gengis-khan, mais de son lieutenant-général à la tête de l’armée de Chine, le kouo-wang Mouqali. Le passage n’en est pas moins intéressant pour les moeurs mongoles et même pour le comportement de Gengis-khan, car nous savons à quel point Mouqali, quand il remplaçait son maître, avait à coeur de conformer en toute circonstance son attitude à celle qu’eût adoptée le Conquérant. Cf. Pelliot, Notes sur le Turkestan de W. Barthold, T’oung Pao, t. XXVII, p. 460.
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GÉNÉALOGIE DES KHANS MONGOLS
(1) Sur ce 5e fils de Gengis-khan, nommé Djurtchèdèi, qui état né d’une concubine naïman et qui mourut vers 1213-1214, voir Pelliot, Sur un passage du Cheng-mou ts’ing-tcheng lou, p. 923, dans le Ts’ai Yuan P’ei Anniversary Volume, Supplementary Volume I of the Bulletin of the Institute of History and Philology of Academia Sinica, Pékin, 1934.,
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