Persée:Recherches sur les auteurs des Grandes Chroniques de France, dites de Saint-Denys par Léon Lacabane

Bibliothèque de l’école des
chartes
Recherches sur les auteurs des Grandes Chroniques de France,
dites de Saint-Denys.
Léon Lacabane
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Lacabane Léon. Recherches sur les auteurs des Grandes Chroniques de France, dites de Saint-Denys.. In: Bibliothèque de
l’école des chartes. 1841, tome 2. pp. 57-74;
doi : 10.3406/bec.1841.451577
http://www.persee.fr/doc/bec_0373-6237_1841_num_2_1_451577
Document généré le 14/04/2017
RECHERCHES
SUR LES AUTEURS
DES GRANDES CHRONIQUES DE FRANCE,
DITES DE S/UNT-DENYS,
Parmi les nombreux mémoires dont La Curne de Sainte-Palaye a
enrichi le précieux recueil de l’Académie des Inscriptions et Belles-
Letlres , l’un des plus remarquables , sans contredit , est celui qui
a pour objet de faire connaître les principaux monuments de notre
histoire , et plus spécialement žes Grandes Chroniques de France
ou Chroniques de saint Deny s. Ce dernier ouvrage, jadis si célèbre,
qui servit de base à nos premiers annalistes , tels que Nicole
Gilles, Gaguin, etc. , était tombé dans un si grand discrédit dès
le dix-septième siècle, qu’à peine quelques véritables érudits
daignaient-ils encore le consulter. Le mémoire de Sainte-Palaye, en
ramenant l’attention sur ces Chroniques , leur rendit une autorité
que le temps n’a fait que confirmer depuis. Je n’examinerai point
ici quelles ont pu être les causes d’abord de cette vogue poussée
jusqu’à l’excès, plus tard de cette défaveur plus exagérée encore.
Prenant la question où l’a laissée Sainte-Palaye, je veux
seulement ajouter quelques faits nouveaux à ceux dont il nous a instruits,
relever quelques erreurs que le manque de renseignements ne
lui a pas permis d’éviter : heureux si ces nouvelles recherches ne
paraissent pas trop indignes du morceau de critique historique
qu’elles sont destinées à compléter.
Dès le début de sa notice, le savant académicien tombe dans une
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double erreur , qu’on s’explique difficilement lorsqu’on connaît son
exactitude ordinaire. Après avoir dit que les Chroniques de Saint-
Denys existaient déjà au onzième siècle , il ajoute presque
immédiatement que l’abbé Suger , historien de Louis le Gros , doit en
être considéré comme le véritable auteur1. Ces deux assertions, du
reste , sont aussi peu fondées l’une que l’autre ; car, depuis la
mort de Suger (1152) jusqu’à la cinquième année du règne de
Philippe le Hardi (1274), c’est-à-dire durant une période de 122 ans ,
on chercherait vainement la mention d’un ouvrage intitulé Les
Chroniques de Sainl-Denys. Plusieurs de nos anciens poêles,
chroniqueurs ou romanciers, Philippe Mouskes, Guillaume
Guiart, etc., parlent, il est vrai, de chroniques latines trouvées
en l’abbaye de Saint- Denys, et qu’ils traduisirent en français
pour les faire entrer dans leurs propres compositions ; mais n’ontils
pas voulu désigner la collection des chroniques de divers
auteurs et de diverses époques, rassemblées dans le trésor de
ce monastère, plutôt qu’une compilation latine, dont la perte
ultérieure serait d’ailleurs assez difficile à expliquer2?
Quant à l’abbé Suger, accordons, si l’on veut, qu’il ait contribué
à enrichir son abbaye de ce grand nombre de documents, qui firent
de la bibliothèque de Saint- Denys le plus riche dépôt historique
du royaume. Ce fait, que son amour des lettres rend plus que
probable, expliquerait même très-bien pourquoi les poètes et les
chroniqueurs eurent intérêt à dire, afin de mieux accréditer leurs
récils, qu’ils avaient consulté cette collection de préférence à
toutes les autres ; mais de ce qu’ils ont parlé de chroniques
conservées à Saint-Denys, on aurait tort , je le répète , d’en conclure
l’existence , à l’époque où ils écrivaient, d’une compilation
chronologique et systématique de nos annales, rédigée en latin, et
dont les Grandes Chroniques françaises ne seraient que la
reproduction littérale.
1 L’abbé Suger, né en 1081, ne fut nommé abbé de Saint-Denys qu’en l’année \ \ 22.
En supposant donc que les Grandes Chroniques fussent son ouvrage, elles ne dateraient
évidemment que du douzième siècle.
2 Et cela est si vrai que les exemples cités par Sainte-Palaye, pour établir l’autorité
dont jouirent, dans les onzième, douzième, treizième et quatorzième siècles, les
Chroniques de Saint-Denys, se rapportent tous à la Collection générale des Monuments
historiques conservés dans le trésor de cette abbaye, et nullement à une seule
compilation. Les deux premiers de ces exemples, dont l’application aux. Grandes
Chroniques de France paraît à peu prèsincontestable, sont des années 1557 cl: 1 ’08. (Yoy.
les Mémoires de l’Académie, tome XV, pages 589 et suiv.)
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Si nous cherchons maintenant l’époque à laquelle ces Grandes
Chroniques ont dû être composées , nous trouverons qu’elles ne
sont pas antérieures aux premières années du règne de Philippe le
Hardi , qui monta sur le trône en 12701. Entreprises par son ordre,
et peut-être même par celui de Louis IX, son père , ce saint roi à
qui rien d’utile et de grand ne semble avoir été étranger, elles
furent exécutées sous les yeux du célèbre Mathieu de Vendôme ,
abbé de Saint-Denys et régent du royaume , par un religieux de
son abbaye , nommé Primaz 2.
1 Voy. les Mémoires de l’Académie, tome XV, page 602; tome XVI, pages 175 et
íuív. — Les Histor. de la France, tome III, pages \ hl et \ 48. — Les Grandes Chron.,
édit. de M. Paris, tome II, préface, et tome IV, page 209.
* Je me range entièrement de l’avis de M. P. Paris relativement au nom de ce
premier chroniqueur de France. Il est toutefois nécessaire de dire ici un mot de la
discussion qui s’est établie sur ce point. La Vie de Philippe-Auguste, par laquelle se
terminait la première partie des Chroniques offerte en -1 274 à Philippe le Hardi , est
suivie, dans les deux manuscrits les plus authentiques, de deux pièces de vers, l’une
en français, l’autre en latin. Je citerai seulement ici cinq de ces vers, les autres ne
renfermant que des conseils donnés au roi pour bien gouverner. Les voici :
Phelipes, rois de France, qui tant ies renommés,
Je te rens le Romans qui des roys est romés ;
Tant a cis travaillié qui primaz est nommez,
Que il est, Dieu merci, parfais et consummoz.
Sancta patris vita per singula sit tibi forma.
Une miniature , dans le plus ancien de ces deux manuscrits , sert en quelque sorte
d’explication à ces vers. On y voit un roi vêtu d’une robe de drap d’or, assis sur une
estrade, tenant le sceptre de la main gauche, et tendant la droite pour recevoir un
livre que lui présente un moine noir agenouillé devant lui. Derrière ce religieux est
un prélat debout, la mitre en tête; ce personnage tient la crosse de la main gauche,
et, étendant la droite par-dessus la tête du moine, il le montre du doigt. Lebeuf a
pensé avec raison que cet abbé est Mathieu de Vendôme, et que le moine agenouillé
est un religieux de Saint-Denys; mais ses conjectures deviennent plus hasardées
lorsqu’il applique le nom de primaz à l’abbé de Saint-Denys lui-même, et non au
moine, auteur de la chronique. Voici, du reste, l’opinion du savant abbé, telle
qu’elle est formulée dans le seizième volume des Mémoires de l’ Académie , pages 4 8-1 et
suivantes :
« II ne serait pas étonnant que dans ce temps, où , selon le grammairien cité par
Du Cange, on nommait primas celui qui était le premier d’une ville, d’un Etat, un
écrivain ait imaginé de donner ce titre au premier ministre du royaume. Il serait
encore moins singulier qu’un religieux, de Saint-Denys l’eût appliqué à son abbé .
relativement aux autres abbés de France, dans le même sens que les abbés de Fuldc
étaient, qualifiés primats des abbés d’Allemagne. En effet , les abbés de Saint-Denys60
Le travail primitif, qui s’arrêtait à la mort de Philippe-Auguste,
(1223), était déjà terminé en 1274, époque où l’auteur, assisté du
supérieur, par ordre duquel il avait écrit, le présenla au roi
Philippe le Hardi.
Dom Bouquet s’est évidemment trompé lorsqu’il a prétendu que
ce premier chroniqueur français ne choisit pas lui-môme les textes
latins qu’il traduisit , que ces textes avaient été plus
anciennement réunis en corps d’ouvrage, et que le traducteur n’eut conséquemment
d’autre mérite que celui de les prendre tels qu’il les
trouva transcrits étranges dans un volume dont il existe encore un
exemplaire à la Bibliothèque du roi. Pour que le raisonnement du
docte bénédictin fût admissible, il faudrait que le volume
manuscrit qu’il signale fût, par le caractère de l’écriture, antérieur au
règne de Philippe le Hardi. Or, il est de la fin du qualorzième
siècle1, c’est-à-dire postérieur de plus de cent ans au règne de ce
tinrent toujours le premier rang parmi les abbés du royaume. Ce sont les premiers
qui aient ajouté la mitre aux ornements avec lesquels ils célébraient.
« M. Lebeuf conjecture donc (car il ne prétend pas faire à son opinion plus
d’honneur qu’elle ne mérite), il conjecture, non que la traduction française des
Chroniques est de Mathieu de Vendôme, mais que Mathieu de Vendôme l’ayant fait faire sous
ses yeux dans l’abbaye de Saint-Denys, peut-être par Guillaume de Nangif, comme
on l’a déjà soupçonné, il présenta au roi le religieux qui en était l’auteur, et que celuici
, conduit par son abbé, présenta l’ouvrage à Philippe. Il faut d’abord se souvenir
que dans la miniature c’est un moine agenouillé qui offre le livre sous les auspices
d’un prélat dont l’attitude et le geste montrent la supériorité. En second lieu, il faut
observer que l’expression tant a eu travailliê, qui primas est nommes, peut s’entendre
tout simplement du soin que Primas avait eu d’ordonner l’ouvrage et d’en presser
l’exécution. »
A cela on doit objecter que l’abbé Lebeuf a mal lu le passage qui sert de base à
son argumentation. Ce passage ne porte pas tant a eu travailliê , mais tant a cis
travailliê, ce qui est bien différent. Si l’on fait maintenant attention à l’attitude qu’a ,
dans la miniature, Mathieu de Vendôme, indiquant du doigt le moine agenouillé qui
présente le livre au roi, on ne pourra mettre en doute qu’il ne désigne , comme étant
l’auteur du livre , ce même moine dont le nom devait être Primas ou Primat.
L’explication donnée par l’abbé Lebeuf est donc inadmissible. Quant au vers latin
rapporté plus haut, il prouve évidemment que ces deux pièces de poésie ont été faites
pour Philippe le Hardi.
1 Ce volume manuscrit est porté dans le tome IV du Catalogue des Manuscrits
latins de la Bibliothèque royale sous le n° 5925, et il est ainsi décrit :
« Codex membranaccus, olim Colbertinus. Ibi continentur : — \ » Aimoini, monachi
Floriaccnsis , historia Francorum , libri quatuor, à Pharamundo ad annum 825, sive
ipse Aimoinus, sive alius ad id temporis hanc historiam produxerit; — 2° Vita Caroti
magni : authore Eginardo; — 3° Vita Caroli magni : authore Turpino ; — 4° Gcsta
Ludovici pii , imperatoris : accedit appendix eorum quíc sub imperio filiorum ejus et
r<;gum successorum gesta šunt usque ad mortem PhiHppi I; — 5″ Vila Ludovici VI ,
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môme prince. Pourquoi donc ne pas plulôt admettre que le choix
et, l’arrangement de ces divers textes latins sont le fait du
premier traducteur lui-môme , et non celui d’un prétendu
compilateur plus ancien, dont rien ne démontre l’existence ? Snr quel
motif, tant soit peu plausible , s’appuierait-on pour refuser à Primaz
le mérite d’avoir été compilateur et traducteur tout à la fois ?
Dom Bouquet aurait dû même s’apercevoir, à la première
inspection du manuscrit dont il invoque l’autorité , que les textes latins
qu’il renferme , s’étendant jusqu’à la mort de Philippe le Hardi
(1285), ont dû être ainsi assemblés par une main contemporaine ;
et peut-on raisonnablement ne pas reconnaître ici celle de Prima/,
lui-môme , qui, chargé par Mathieu de Vendôme, son supérieur,
de la composition des Grandes Chroniques, commence d’abord par
réunir tous les textes latins relatifs à notre histoire, déposés au
i.résor de Saint-Denys, choisit ceux qui lui paraissent les plus
authentiques, les classe par époques, et termine ensuite son
opération en les faisant passer dans notre langue ?
Au reste, si Sainte-Palaye s’est trompé en faisant la compilation
des Grandes Chroniques plus ancienne qu’elle ne l’est réellement,
on doit convenir aussi qu’il a habilement déterminé l’époque précise
de leur rédaction française, en l’assignant à l’année 1274. Passant
ensuite au fond même de l’ouvrage , il le trouve successivement
emprunté à nos anciens historiens qui ont écrit en latin , tels que
Aimoin, Eginard, l’Anonyme auteur de la vie de Louis le
Débonnaire , Suger, historien de Louis le Gros, les deux auteurs
incertains qui ont écrit la vie de Louis VII, Rigord, Guillaume le
Breton, l’historien de Louis VIII, Guillaume de Nangis, auteur des
vies de saint Louis et de Philippe le Hardi, ainsi que d’une
chronique qui s’arrête à l’an 1301 , enfin le premier continuateur de
ce môme Guillaume de Nangis de 1301 à 1340 ‘.
Jusqu’à cette dernière année, les Chroniques de Saint-Denys ne
cognomento Grossi : aulhore Sugerio, abbate; — 6° Gesta Ludovici VII , régis Francorum;
— 7° Gesta Philippi Augusti : autlmre Rigordo, chronographo ejus; —
80 Gesta Ludovici VIII, régis Francorum ; — 9° Gesta Ludovici IX, régis Francorum :
authore fratre Guillelmo de ISangiaco ; — 4 0° Gesta Philippi III, eodem authore; —
4 \ ° Provinciale ecclesioe romanoe. « /s Codex decimo quarto seculo exaratus videtur. »
1 Dom Bousquet donne une enumeration plus complète et plus exacte des auteurs
latins traduits dans les Grandes Chroniques. (Historiens de la France, tome III,
page -i Л 7 et suiy.) Et M. Paulin Paris, dans sa nouvelle et excellente édition de ces
mêmes Chroniques, a scrupuleusement indiqué toutes ces sources originales.
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seraient donc, d’après Sainte-Palaye , que la traduction française
de textes latins antérieurs, dans lesquels auraient été intercalés,
de loin en loin, des faits puisés à d’autres sources , mais trop peu
nombreux pour donner au récit qui les renferme le caractère et
le mérite d’une composition originale \
Tel est, en effet, le jugement que l’on doit porter sur cette
partie des Grandes Chroniques; mais depuis l’année 1340, elles ont
une tout autre importance. Laissons parler ici Sainte-Palaye luimôme.
« Comme depuis cetle année (1340) on ne trouve plus de tra-
« ductions françoises de nos historiens latins, nous jugeons que
« tout ce qu’on lit dans l’espace des quarante années qui suivent
« jusqu’en 1380, est l’ouvrage d’un ou de plusieurs auteurs qui
« écrivoient les faits dont ils avoient été les témoins , mais aucun
« ne nous est connu ; quels qu’ils soient, nous pouvons assurer
« qu’il n’y a point de temps pour lesquels ces monuments histo-
« riques nous soient plus précieux, puisqu’ils contiennent un jour-
« nal suivi et très-bien détaillé de tous les événements passés dans
« l’intérieur du royaume, dont nous sommes assez mal instruits
« par les historiens contemporains, etc.. Après avoir vu dans ce
« recueil , depuis l’an 1340, jusqu’à la mort de Charles V , une
« histoire originale qui n’est empruntée d’aucun historien qui
« soit connu à présent, nous recommençons sous Charles YI à n’y
« plus retrouver que des copies d’autres auteurs. Ainsi, tout ce
« qu’on lit depuis l’an 1380, temps de l’avènement de ce prince
« à la couronne , jusqu’à l’an 1402 , n’est plus que la répétition
« littérale des mêmes années de l’histoire de Juvénal des Ursins,
« comme les vingt autres années qui suivent jusqu’à sa mort sont
« tirées mot pour mot de la chronique de Jean Chartier, c’est-à-
« dire de tout ce qu’elle contient dans cet espace de temps.
« Mais il faut observer que ces deux historiens ne sont eux-
« mômes que les abréviateurs de la vie de Charles VI , écrite en
« latin par un auteur anonyme, qu’on désigne ordinairement par
« le titre de Moine de Saint-Denys; et comme cet historien avoit
« écrit du moins l’histoire du roi Jean et de Charles V, que nous
« n’avons plus , ce qui remplit l’espace de trente années sur les
* M. Paulin Paris a mis un grand soin à indiquer les faits de cette nature, et ce n’est
j>:»s là un des moindres mérites de son travail.
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(( quarante pendant lesquelles nous n’avons plus trouvé l’original
« latin d’où îes Chroniques de Saint-Denys éloient empruntées, il
« me semble qu’on peut présumer que ces quarante années depuis
« 1340 jusqu’à 1380 sont extraites du même moine de Saintce
Denys, d’autant plus qu’il y a beaucoup de ressemblance entre
« la forme dans laquelle l’histoire de cet intervalle est écrite , et
« celle qu’on trouve sous le règne de Charles VI, l’une et l’autre
« étant une espèce de journal. Ce moine de Saint-Denys enfin
« a presque toujours été regardé comme un chroniqueur de
« France , et il s’éloit trouvé par des ordres supérieurs à toutes
« les occasions importantes, soit de la guerre, soit des négocia-
« lions, et aux principales cérémonies. Rien ne seroitplus capable
« de donner une grande autorité aux Chroniques de Saint-Denys
« pour ces quarante années, que de supposer , comme il y a tout
« lieu de le croire, qu’elles ont été empruntées du Moine de Sainl-
« Denys, l’auteur le plus exact, le mieux instruit et le plus fidèle
« que nous ayons; rien aussi ne seroit plus propre à nous consoler
« de la perte que nous avons faite de son histoire du roi Jean et
« de Charles V, que de penser que le précis nous en auroit été
« conservé dans les Chroniques. »
J’ai rapporté textuellement ce curieux passage du mémoire de
Sainle-Palaye , parce qu’on y trouve groupées les questions les
plus intéressantes qui puissent se rattacher à l’histoire des Grandes
Chroniques , quoique ces questions n’y soient pas toutes résolues
avec un égal bonheur. Sans doute , on ne peut mieux apprécier
tout ce qu’il y a d’important dans ce récit original , qui embrasse
quarante années de notre histoire, et dont ne sauraient tenir lieu
ni Froissart, ni le second continuateur de Guillaume de Nangis ;
mais lorsque, tâchant de soulever le voile qui cache l’auteur de
cette remarquable composition, le savant académicien croit
reconnaître celui-ci au moins pour les trente dernières années du récit,
dans le religieux de Saint-Denys , hislorien de Charles VI ,
hâtons-nous de dire qu’il se trompe bien évidemment. Nous savons,
en effet , que cet historien a écrit une vie de Charles V, qui n’est
pas venue jusqu’à nous , et qu’il a eu le soin d’en avertir en tète
de celle de Charles VI. Mais où Sainte-Palaye a-t-il vu la preuve
qu’il ait également composé une histoire du roi Jean? J’ai
parcouru avec attention le seul ouvrage qui nous reste de cet
intéressant annaliste, et je n’y ai trouvé aucun passage qui justifiât
l’assertion de Sainte-Palaye. Le seul endroit qui ait pu l’induire en
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erreur, est celui où le religieux de Saint-Denys, racontant les
supplices infligés aux chefs de la sédition de 1382 , dit « qu’au nom-
« bre des coupables était un bourgeois très-considéré , nommé
« Nicolas le Flamenc , qui jadis , au temps du roi Jean , comme il
« a été dit en son lieu, avait pris part au meurtre du maréchal de
« monseigneur Charles, fils aîné du roi ‘. » Sans doute ces molswf
dictum est suo loco, pourraient faire supposer, au premier abord,
que le religieux de Saint-Denys avait écrit l’histoire du roi Jean ;
mais pourquoi ne pas s’en tenir au témoignage même de cet auteur?
Il nous apprend avoir composé une histoire de Charles V, et ne
dit pas qu’il ait écrit celle de son père. La mention de Nicolas le
Flamenc pouvait d’autant mieux se trouver dans l’histoire de
Charles V, que le meurtre du maréchal de Normandie eut lieu
pendant la régence de ce prince n’étant encore que dauphin. Tout ce
qu’il est permis d’inférer du passage rapporté ci-dessus , c’est
que cette histoire embrassait toute la carrière politique de
Charles V, et s’étendait par conséquent depuis la bataille de
Poitiers, en 1356, jusqu’à sa mort, en 1380. D’ailleurs , dans les
Grandes Chroniques de France , il n’est fait aucune mention de
Nicolas le Flamenc. Il en résulte que le meilleur argument sur
lequel Sainle-Palaye eût pu appuyer son hypothèse , la renverse
de fond en comble; et que le seul fait que nous connaissions de
l’ouvrage perdu du religieux de Saint-Denys, démontre, par son
absence dans les Grandes Chroniques , que celles-ci n’avaient pas
été empruntées à ce même ouvrage , quel qu’il fût.
On ne serait pas mieux fondé à supposer, comme l’a fait à tort
Sainte-Palaye,que le règne de Charles V est encore un extrait de
l’histoire de ce roi par lejmême religieux; car, ainsijque je le
démontrerai bientôt , ces deux règnes, de Jean II et de Charles V, sont,
dans les Grandes Chroniques, l’oeuvre d’un seul et même écrivain.
D’ailleurs, en admettant que la vie de Charles V par le religieux de
Saint-Denys fût écrite du même style que celle de Charles YI ,
qui nous est restée , je dois faire observer, contrairement au dire de
Sainte-Palaye, que rien ne ressemble moins à la rédaction de celte
partie des Grandes Chroniques, toujours simple, naturelle, exacte,
donnant la date précise des faits, que celle de l’historien de Char-
4 Inter quos quidam magnoe opinionis civis apud omnes Nicolaus Flamingi nominatus,
qui dudum tempore régis Johannis , ut dictum est suo loco, interfuerat ad marcscallum
domini Karoli, lilii sni primogeniti, nccandiim.
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les VI , toujours iong, prétentieux , plein de redites et d’amplificalions
oratoires, imitées d’auteurs latins, principalement de Tite-
Live l, et admettant même parfois des erreurs de faits et de dates,
Je n’hésite donc pas à certifier ici que ces deux ouvrages sont tout
à fait indépendants l’un de l’autre ; et dès lors je ne puis que m’associer
aux regrets exprimés par Sainte-Palaye sur la perte de cette
histoire de Charles V, qui embrassait, à ce qu’il paraît, toute la vie
politique de ce prince , et comprenait ainsi vingt-quatre ans de
l’histoire de France.
Après avoir démontré que les Grandes Chroniques sont
complètement étrangères au religieux de Saint-Denys , voyons s’il
ne serait pas possible de découvrir quel en est le véritable auteur.
Commeje l’aidit plus haut, lesGrandes Chroniques, commencées
peu avant l’année 1274, n’allaient pas d’abord au delà du règne de
Philippe-Auguste, mort en 1223. Continuées successivement
depuis par différents écrivains, dont les noms nous sont restés
inconnus , mais qui paraissent avoir été, comme le premier compilateur
et traducteur, religieux de Saint-Denys, elles furent ainsi
conduites jusqu’au règne du roi Jean. De l’année 1340 à la mort de
Philippe de Valois, en 1350, la rédaction devient complètement
originale, et cesse dès lors d’offrir un texte latin traduit , comme
cela est pour les époques antérieures. Ces dix années sont
cependant encore l’ouvrage d’un moine de Sainl-Denys, qui écrivait
avant la bataille de Poitiers (1356), ainsi que l’a très-bien fait
observer M. Paulin Paris 2. Divers passages de celte leçon originale
ne laissent pas le moindre doute à cet égard 3.
Les Grandes Chroniques s’arrêtèrent longtemps à la fin du
règne de Philippe de Valois. Plusieurs manuscrits , dont la date
appartient incontestablement à celui du roi Jean ou de Charles V,
en font foi, et le mot amen, qui les termine, en est encore une
nouvelle preuve. Quelques-uns de ces manuscrits paraissent même
avoir été plus explicites relativement à ce point d’arrêt, en portant,
1 Malgré ces défauts de forme, la chronique de ‘Charles VI, par le religieux de
Saint-Denys, n’en est pas moins un des plus précieux monuments que nou< ait légués
le quatorzième ou le quinzième siècle. M. Bellaguet, chef de bureau au ministère de
l’Instruction publique, en donne présentement une édition complète avec traduction
française en regard. Les deux premiers volumes de cet important et consciencieux
travail ont déjà paru.
Voy. son édition des Grandes Chroniques de France, tome V, page 48 I , note 2.
s Ubi$uj)rà, pages i62, .’if>5, -Kio, í 82 et .18 5.
II. -Г>
Ob
au lieu du mot amen, cette déclaration autrement significative:
Ci fenissent les Croniques de France1. Parmi les plus anciens
volumes que j’aie vus où le texte des Grandes Chroniques s’arrête à
Tannée 1350, je citerai celui du fonds Saint-Germain , décrit par
Sainte-Palaye, et celui du supplément français, n° 106.
Il était digne du souverain auquel ses contemporains ont
décerné le glorieux surnom de Sage, de veiller à la continuation
de ce monument national. Deux considérations également
puissantes lui en faisaient d’ailleurs un devoir : le respect dû à la
mémoire de son père et le soin de sa propre renommée.
L’histoire du roi Jean était aussi le commencement de la sienne, et
il ne pouvait être indifférent au point de vue sous lequel sérail
présenté, dans les grandes chroniques, le récit de cette régence
de six ans qui lui avait suscité tant de graves embarras , pendant
la captivité de son père. Qui mieux , d’ailleurs , que Charles le
Sage connaissait la difficulté d’écrire l’histoire de ces temps
orageux où sa dignité personnelle avait eu tant à souffrir, où sa
prudence et son habileté dans l’art de gouverner s’élaient si
heureusement annoncées? Aussi voulut-il entourer la continuation
des Grandes Chroniques de toutes les garanties possibles
d’exactitude et de sagesse. Ce ne fut plus a cette abbaye célèbre ,
jusqu’alors gardienne des monuments de notre histoire , qu’il alla
demander un historien : sans doute, des moines avaient pu écrire la
chronique tant qu’elle était restée simple et naïve, adoptant parfois
les faits sans critique, et les racontant sans appréciation; mais
devenue désormais politique , un homme politique pouvait seul
la comprendre et la rédiger. Ainsi pensa sans doute Charles V,
el Pierre d’Orgemont , chancelier de France 2, fut chargé de ce
grand travail. C’esl ce qu’il me reste à démontrer.
Alors même qu’il n’existerait aucune preuve directe de cette
mission confiée a Pierre d’Orgemont , on devrait reconnaître
1 Le calligraphe qui , sur la fin du quatorzième siècle, circula le superbe volume
manuscrit des Grandes Chroniques , classé dans le. fonds de La Vallièrc sous le n0 55 ,
dut avoir pour modèle un de ces manuscrits 5 car, dans sa transcription, il a fait suivre
de ces mots : ci fenissent les Croniques de France, le règne de Philippe de Valois ,
quoiqu’il tût copié immédiatement après les règnes de Jean II et de Charles V.
* Pierre d’Orgemont, seigneur de Méry-sur-Oise et de Chantilly, conseiller au
parlement dès 4 552, était maîire des requêtes et second président du parlement, en
i 556. L’année suivante , il fut du nombre des officiers royaux dont les étals
assemblés a Paris obtinrent la destitution. Réintégré dans ses fonctions, en 1550, le roi
67
dans la dernière partie des Grandes Chroniques la main d’un
magistrat attaché de coeur et d’opinion au régent et au
parlement. Ce dernier corps, en effet, se présente aussi souvent
sous la plume du nouveau rédacteur que l’abbaye de Saint-Denys
sous celle des chroniqueurs précédents. Ne pourrait-on pas
même aller plus loin et assurer, sans craindre de se tromper , que
ce magistrat-chroniqueur faisait partie des vingt-deux officiers
du régent, dont les États de 1356-1357 exigèrent la
destitution? Quel autre, en effet, qu’un intéressé lui-même aurait pu
dire, en parlant de ces viclimes d’une assemblée soupçonneuse et
envahissante : « Et toutes voies n’avoient il esté appelles ne ois en
« aucune manière et si n’avoient pluseurs de iceux et la plus grant
« partie esté accusés d’aucune chose, ne contre iceux dit ne pro-
« posé aucune villenie , et si estoient pluseurs d’iceux officiers à
« Paris5, lesquels l’en povoit chascun jour veoir et avoir qui au-
« cune chose leur vouloist dire ou demander. »
Ne reçonnaît-on pas aussi l’homme qui proteste contre
l’injustice dont il avait été la victime lorsque , racontant la réintégration
dans leurs emplois de presque tous ceux qui en avaient été
éloignés par les Trois-Élals, il ajoute : « Excepté les nommés vingt-
« deux, jasoit ce que aucuns d’iceux n’en laissassent onques leurs
« estas. » 11 faut voir aussi avec quel soin il précise la date de ces
faits qui le touchent d’aussi près : le 23 mars 1357, destitution
des officiers royaux; vers la fête de la Madeleine en la même
année, réintégration dans leurs places d’un grand nombre d’entre
eux , les vingt-deux officiers du régent exceptés. Et lorsque enfin
l’heure de la réparation est arrivée, n’allez pas croire que le
chroniqueur oublie de la proclamer, écoutez plutôt ses paroles : « Le
Charles V le fit son chancelier du Dauphine, le 2 1 février ■loT-l . L’année suivante ,
il fut créé premier président du Parlement de Paris ; triais il n’en remplit pas longtemps
les fonctions; car, dès le dimanche 20 novembre 4 575, il fut élu chancelier de France,
par voie de scrutin , en présence de Charles le Sage, tenant son grand conseil au
Louvre. Il fut’nommé par le roi l’un de ses exécuteurs testamentaires, en 1574. Se
voyant sur l’âge et indisposé, il remit les sceaux entre les mains de Charles Ví, le
4cr octobre -1580, ne conservant que sa charge de chancelier du Dauphine JI se retira
dès lors dans ses maisons de Méry-sur-Oise et de Chantilly. Sa mort arriva le 5 juin
•1589-
1 Or, l’auteur de cette partie des Grandes Chroniques élait en effet à Paris, où il fut
témoin de l’exécution, en Grève, de Jean Poret et Henri Metret, qu’on accusait d’avoir
voulu livrer la ville au Régent., ( Voy. les Grandes Chroniq., édir de M. Paris, t. Vf,
page in, et la note du savant éditeur. \
.ti8
« mardi , 28e jour du moys de may (1359), ledit régent prononça
« par sa bouche que , à tort et sans cause raisonnable, il avait privé
« de ses offices les vingt-deux personnes qui avaient esté privées
« par l’ordonnance des Trois-Estas , l’an cinquante sept ; et qu’il
« les avait tousjours trouvés bons et loyaux; mais l’évesque de
« Laon et les lirans traîtres qui avaient empris le gouvernement le
« firent faire par contraincte , si comme il dit lors, et les resfi-
« tua en leurs estas et renommées. »
Si, après des passages aussi clairement indicatifs de la main qui
les a écrits, on consulte la liste des vingt-deux fonctionnaires
destitués, on trouvera que l’un d’eux était maître Pierre ď Orgemont,
président en parlement. N’est-ce pas là déjà une présomption
de l’identité que je cherche à établir, et ne sera-t-elle pas complète,
cette identité, si je parviens à démontrer qu’en effet Pierre d’Orgemont
a composé des chroniques qui faisaient suite aux grandes
chroniques de France? Or, ce fait ressort incontestablement
du monument contemporain dont la teneur suit * :
Chaules, par la grâce de Dieu, roy de France, a nos amez et féaulx
es generaulz conseillers sur les aides orclennées pour le fait de la guerre,
saint et dilection. Nous sommes len us à Dyne Rappomle, marchant de
Paris, en la somme decent quatre-vins-dix frans d or, pour certaines pièces
de baudequin et de cendail que nous avons fait acheter de lui , ainsi que
par les parties qui s’ensuivent puet apparoir : premièrement , pour les
liez et chemises de quatre granz volumes de « Vincent pour nous deux baudequins
à XXVI frans la pièce, valent LU franz. Item pour les liez et
chemises Des Cr uniques de France et celles que a failles nosire amé et féal
chancelier, pour deux volumes pour nous une pièce de bandequin XXVI
franz. Hem pour les hez et chemises du livre de Sénèque , les gestes
Charlemaine , les enfances Pépin et les croniques d’oultre-mer de Godefroy
de Bullon pour nostre très-chier et ainsné filz Charles, daulphin de
Viennois, deux bandequins , au prix que dessus LU franz. Item pour
doubler les chemises dessus dites quatre pièces de cendail vermeil en graine a
XII franz la pièce, XLVIII franz. Item pour fourrer le coffre de la chapelle
portative pour nous une pièce de cendail en graine, XI! frans. Si vous
mandons que par François Chanteprine, général receveur à Paris desdis
aides , vous lui faites baillier et délivrer ou à son certain commandement
ïaditte somme de cent quatre-vins-dix franz -, laquelle, par rapportant
1 L’original de cette pièce, écrit sur parchemin, se trouve parmi les titres scelles de.
Cl.iirambanlt, à. la Bibliothèque du roi, vol. 216, fol. 9067.
G9
ces présentes et quittance, sera allouée es comptes (iudit François , sans
contredit, par noz araez et féaulx gens de noz comptes a Paris , non contrestantordennanees,
mandemens ou deffenses h ce contraires. Donné au
bois de Vincennes le XXIIIe jour de novembre l’ande grâce milCCGLXXVII,
et le XI IIIe de nostre règne. Pau le Uoy. Signé : J. Tabari.
Au mois de novembre 1377 , furent donc reliés et couverts deux
volumes qui renfermaient les chroniques de France et celles
qu’avait composées le chancelier, qui n’était autre, en ce temps-là, que
Pierre d’Orgemont. Mais comme par chroniques de France on doit
entendre les Grandes Chroniques ou Chroniques de Saint-Denys,
qui s’arrêtaient alors à l’année 1350, avec le règne de Philippe de
Valois, ainsi qu’il a été dit plus haut, ne reconnaît-on pas aussi
dans ces mots et celles que a faites nostre amè et féal chancelier ,
la continuation même de ce grand ouvrage? à quelles autres
chroniques, en effet, que celles de France, le chancelier du
royaume aurait-il voulu consacrer un temps aussi précieux que le
sien ? et si , d’ailleurs , ces chroniques , composées par Pierre
d’Orgemont , n’eussent point eu un rapport intime avec celles de
Saint-Denys, pourquoi les aurait-on réunies dans les mêmes
volumes et fait relier ensemble? Mais pour ne laisser place a aucune
nouvelle objection , je me propose de démontrer ici 1° que les
deux volumes reliés en 1377 existent encore aujourd’hui à la
Bibliothèque du roi , n’en formant plus qu’un seul classé sous le
n° 8395 ; 2° qu’ils ont été exécutés sous les yeux même de Pierre
d’Orgemont.
Ce manuscrit 8395 petit in-folio sur vélin , à deux colonnes ,
orné de superbes miniatures , de vignettes et d’initiales, a éprouvé
plus d’une vicissitude. De la librairie de Charles V , il passa
dans celle de Jean , duc de Berry , son frère. Plus tard , il revint
dans la Bibliothèque du roi ; mais on ne peut dire ni comment
ni à quelle époque. Nous savons seulement qu’il y était déjà
rentré sous Louis XIV. La reliure actuelle, en maroquin rouge,
aux armes de France sur les plats, porte la marque
distinctive de ce règne. Quant aux fleurs de lis d’or sur fond d’azur,
dont la tranche du volume est semée, elles appartiennent sans
nul doute à la reliure du quatorzième siècle; ce précieux
manuscrit se compose de quatre cent quatre-vingt-treize feuillets écrits
et de cinquante-deux feuillets blancs et rayés. Ces derniers étaient
évidemment destinés à recevoir la suite des Grandes Chroniques au
70
ťur et a mesure de leur composition. Chaque règne porle dans ce
volume la table de ses chapitres avec leurs numéros d’ordre ; mais à
partir du roi Jean , la table devient commune à ce règne et à celui
de Charles V. Les chapitres se suivent sans interruption elne sont
plus numérotés, comme ils l’avaient été jusque-là. A la marge
même de la table , le calligraphe a eu le soin de marquer en
chiffres romains les années de l’Incarnation correspondantes , ce
qui n’avait pas été fait pour les règnes précédents. Toutefois , cette
table n’est pas achevée. Elle s’arrêie à l’année 1375 avec le
chapitre qui a pour titre : De la loi que le roy Charles le Quint ordena
sur l’aagemenl des ainsnès filz des roy s de France, et comment elle
pu publiée en parlement à Paris. Il restait encore sept lignes à
ajouter pour remplir entièrement le recto de ce feuillet, dont le
verso n’a pas été écrit. On comprend aisément que ce blanc ait
été ménagé pour la continuation de la table, qui se trouve
interrompue ici à l’année 1375.
Au feuillet 466 se présente une lacune ou solution de continuité
dans le texte du manuscrit. La moitié de la seconde colonne du recto
et tout le verso ont été laissés en blanc. Cette lacune, qui vient après
le récit des événements de l’année 1377, précède immédiatement,
dans le manuscrit, la relation du voyage en France de
l’empereur Charles IV en 1378, et à celte relation succèdent plusieurs
chapitres qui conduisent les événements du règne de Charles V
jusqu’en 1379. Disons un mot des magnifiques miniatures qui ornent
ce manuscrit. Elles ne sont pas toutes semblables et accusent
évidemment deux systèmes différents d’enluminure. Le plus ancien,
celui qui est adopté dès la première page et qui continue dans tout
le cours du volume, jusqu’à la lacune que je viens de signaler, consisteà
entourer inlérieuremenl la miniature, outre son encadrement
ordinaire, d’une bande tricolore (bleu, blanc, rouge, ou rouge,
blanc, bleu) . Cette bande est formée par quatre arcs de cercle,
séparés par autant d’angles sortants. Elle ne paraîtjamais dans les
grandes miniatures, qui d’ailleurs sont peu nombreuses, non plus que
dans les petites miniatures, à partir de l’année 1378. On remarque
cependant que quelques-unes de ces dernières, n’ayant que
l’encadrement ordinaire , se trouvent mêlées dans l’intérieur du
volume avec celles qui ont la bande tricolore; mais je crois pouvoir
avancer qu’elles tiennent toutes à des feuillets dits cartons , qu’on
aura substitués à d’autres feuillets plus anciens, postérieurement à
l’année 1377, où la bande tricolore cesse de se montrer dans le
71
manuscrit. Je dois également indiquer ici comme carton la grande
miniature qui est en tête du volume, et qui représente le sacre de
Charles VI.
M. Paris s’était aperçu, en examinant le manuscrit 8395, qu’il
avait été jadis relié en deux volumes : « Autrefois, dit-il , le vo-
« lume dut en former deux. Le premier comprenait toutes les
« chroniques jusqu’à la mort de Louis VIII… Ce qui prouve cette
« division primitive , c’est d’abord deux feuilles de garde placées
« immédiatement avant le règne de saint Louis , puis la grande
« miniature qui précède également le premier prologue et les pre-
« mières lignes du règne de saint Louis. » Mais ce qui ne pouvait
être pour M. Paris qu’une conjecture, très-forte à la vérité, va se
changer en certitude à la lecture de l’extrait d’un inventaire
conservé à Bourges, et qui contient la notice des livres et joyaux ayant
appartenu à Jean, duc de Berry, frère de Charles V. Voici ce curieux
extrait que je dois à l’obligeance de M. le comte Auguste de Bastard
* :
« № 49. Un livre des chroniques de France, en deux volumes,
« écrit en françois de lettres de forme , très-notablement historié
« et enluminé au commencement et en plusieurs lieux. Au com-
« mencement du deuxième feuillet du premier volume est écrit :
« De tout le monde; et au commencement du troisième feuillet
« de l’autre volume , il vint près. » Un autre inventaire qui se
trouve également à Bourges, intitulé : Livres qui furent au roi ,
mentionne les chroniques de France dans les mêmes termes. En
rapprochant de cette indication le précieux manuscrit n° 8395, on
reconnaît immédiatement la complète identité de celui-ci avec
les deux volumes spécifiés sur les inventaires de Bourges. Ces
expressions de tout le monde, il vint près, se trouvent exactement dans
notre manuscrit à la place indiquée par les inventaires, et c’est bien
là, incontestablement, ce livre écrit en lettres de forme,
très-notablement historié et enluminé au commencement et en plusieurs lieux.
Mais alors même que l’un de ces inventaires ne nous apprendrait
pas que le manuscrit 8395 appartenait autrefois à Charles V , la
bande tricolore qui en accompagne les miniatures le prouveraitsuftisamment.
En effet, cette bande, quelle qu’en soit l’origine ou la
signification, annonce toujours le règne de ce roi; aussi paraît-elle
‘ Ce catalogue est écrit en entier à a la main du Père Berthicr, chanoine i» Bourges
I INotc de M. le comte de BaslanU
72
dans un grand nombre de volumes qui ont été exécutés pour lui,
notamment dans la belle Bible qui porte son nom, et sur un des
feuillets de laquelle il a écrit quelques lignes de sa main et apposé
sa signature.
Il est donc bien établi que notre beau manuscrit 8395 a été fait
pour Charles У ; qu’il devint, sans doute à la mort de ce roi, la
propriété du duc de Berry, et enfin qu’il formait alors deux
volumes. Mais ces deux volumes sont évidemment les mêmes que
ceux qui furent reliés en novembre 4377. Les uns et les autres
ont appartenu à Charles V; les uns et les autres renfermaient les
Chroniques de France , qui s’arrêtaient alors à 1350, et d’autres
chroniques, qui n’étaient que la continuation des premières.
Et si l’on examine encore plus attentivement la division
générale du manuscrit 8395, son identité avec les deux volumes
reliés en 1377, ne devient-elle pas de plus en plus incontestable?
Dans notre manuscrit, la vie de Charles V n’est pas séparée de
celle du roi Jean ; preuve donc qu’elles sont l’une et l’autre
l’ouvrage d’un seul et même écrivain , de Pierre d’Orgemont. D’autre
part, la table des chapitres de ces règnes s’arrête à l’année 1375.
Enfin, entre le 15 août 1377 et le commencement de Tannée 1378,
on trouve un demi-feuillet blanc, qui sépare le récit des
événements de l’année 1377 de la relation du voyage en France de
l’empereur Charles IV, qui aurait dû suivre immédiatement. Ce
demi-feuillet resté en blanc n’annonce-l-il pas qu’il est survenu;
entre le mois d’août de l’année 1377 et ce voyage de l’empereur
au commencement de 1378 , quelque accident qui a dû produire
cette irrégularité dans la confection du manuscrit? or, quel peut
être cet accident, si ce n’est ie fait de la reliure du volume au mois
de novembre 1377?
On pourra peut-être objecter que le texte de la chronique s’étendant
dans notre manuscrit jusqu’à l’année 1379, il faut en
conclure que ce dernier fut relié postérieurement , et qu’il ne peut
dès lors être le même que les deux volumes reliés en 1377; mais
cette objection perd toute sa force , si l’on fait attention qu’on
ajouta à la fin du volume, en le reliant, un grand nombre de feuillets
blancs et rayés, afin de pouvoir continuer la transcription des
chroniques au fur et à mesure de leur composition. Charles V dut conséquemmenty
faire copier la suite des événements jusqu’en 1379 ;
et si l’on n’y trouve pas le récit de la dernière année de son règne,
c’est que, sans doute, ce récit n’était pas encore rédigé lorsque le
73
manuscrit vint au pouvoir du duc de Berry. D’ailleurs ,
l’interruption de la table des chapitres à l’an 1375, le demi-feuillet blanc
qui sépare les années 1377 et 1378, la suppression de la bande
tricolore dans les miniatures à partir de celte époque , enfin le
désaccord, à cet endroit du volume , entre les réclames qui se
succèdent de huit en huit feuillets , tout cela prouve, à ne pas en
douter, que la première rédaction suivie des règnes de Jean II et
Charles V n’allait pas d’abord au delà de l’année 1375 ou de
l’année 1377, et que la suite de la chronique, depuis cette année
jusqu’en 1379, ne fut transcrite dans le manuscrit 8395 qu’après
qu’il eut été relié.
S’il restait encore quelque doute sur l’identité de ce manuscrit
avec l’ouvrage relié en 1377, j’espère qu’il disparaîtra devant le
fait que je vais exposer. Plusieurs volumes qui ont appartenu
à Pierre d’Orgemont, et qui font aujourd’hui partie du fonds de
Notre-Dame, à la Bibliothèque du roi ‘, portent l’écu de ses armes,
certainement dessiné et enluminé par l’artiste à qui sont dues les
miniatures du manuscrit 8395. Cet écu est également entouré de
la bande tricolore ayant la forme décrite plus haut. Ce fait
curieux ne prouve-t il pas que Pierre d’Orgemont se servit du
peintre de Charies V, pour faire dessiner sur ses propres livres les
trois épis d’or en champ d’azur qui étaient les armes de sa
famille? L’assertion précédemment émise par moi, que la belle
Chronique de Saint-Denys fut faite sous les yeux mêmes du
chancelier, se trouve ainsi justifiée. Mais si Pierre d’Orgemont a
présidé à l’exécution de ce beau monument de noire histoire , n’est-ce
pas parce qu’il était en partie son ouvrage ; n’est-ce pas,
évidemment, parce que les deux volumes, dont il se composait alors, étaient
les mêmes que ceux qui furent reliés en 1377 et qui renfermaient
les chroniques de France et celles qu’avait faites le chancelier ?
Il reste donc bien démontré que c’est à Pierre d’Orgemont qu’est
due la rédaction des Grandes Chroniques à partir du règne du roi
Jean ou de l’année 1350. Mais de ce point à la mort de Charles le
Sage en 1380, cette rédaction doit-elle lui être attribuée en tou
ou seulement en partie? Telle est la question qui se présente , et
dont la solution n’est pas sans quelques difficultés.
Si l’on ne consulte que le manuscrit n° 8395, on pourra
supposer, peut-êlre, que Pierre d’Orgemont n’a poussé son travail que
• Où i:s sont classes sous’lcsn. 7, S, 10, i -S, 10. \7 , с le.
74
jusqu’à l’année 1375 ou, au plus tard, 4377. C’est en 1375, en
effet, que s’arrête, dans le manuscrit, la table des chapitres des
règnes de Jean et de Charles V, en 1377 que se montre la
lacune ou solution de continuité dans le texte des chroniques,
enfin que cesse de paraître dans les miniatures cette bande
tricolore dont je viens d’indiquer le rapport intime avec le dessin des
armes du chancelier. Mais ne serait-ce point aussi donner à ces
circonstances plus de sens et de portée qu’elles n’en ont
réellement? ne peuvent- elles pas s’expliquer aussi bien par le fait
de la reliure du volume , par la mort ou le remplacement de
l’artiste chargé du travail des miniatures , que par un changement de
rédacteur qui semble d’ailleurs si peu vraisemblable ? On ne voit
pas en effet , quelle raison aurait eue le chancelier
d’abandonner la composition des Grandes Chroniques au moment même où
il s’agissait d’y raconter ce voyage de l’empereur Charles IV, dont
Charles le Sage parut si flatté, qu’il en fit exécuter la relation avec
un soin de détails et un luxe de miniatures inusités jusqu’alors.
Disons donc, en concluant, l°que le chancelier Pierre d’Orgemont
est certainement l’auteur des Grandes Chroniques de France
depuis l’avènement du roi Jean à la couronne jusqu’en 1375 ou
1377 ; 2° qu’il a dû très-probablement en continuer la rédaction
jusqu’à la mort de Charles V, en 1380.
Léon LACABANE.

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