Papaux Alain:INTRODUCTION PHILOSOPHIQUE A LA THEORIE DU DROIT Idéalisme, réalisme, scientisme, légalisme et contractualisme en philosophie du droit

Papaux Alain

Académie Européenne de Théorie du Droit
Mastère en théorie générale du droit
2005 – 2006
INTRODUCTION PHILOSOPHIQUE A LA THEORIE DU DROIT
Idéalisme, réalisme, scientisme, légalisme et contractualisme
en philosophie du droit
Syllabus
Préambule : But du cours …………………………………………………………………………….. 2
Introduction……………………………………………………………………………………………….. 3
Titre 1. Platon ……………………………………………………………………………………………. 4
Chapitre 1. Généralités …………………………………………………………………………….. 4
Chapitre 2. Qu’est-ce que la science platonicienne ?……………………………………… 4
Section 1. La méthode de l’hypothèse……………………………………………………… 4
Section 2. La théorie des Idées, modèle idéaliste de la philosophie occidentale. 5
Paragraphe 1. Le mythe de la caverne ………………………………………………….. 5
Paragraphe 2. Le dualisme des mondes et des savoirs …………………………….. 6
Paragraphe 3. Tentative pour surmonter le dualisme : la participation ………. 6
Chapitre 3. Comment la science platonicienne est-elle possible : la doctrine de la
réminiscence………………………………………………………………………………………………. 7
Chapitre 4. Eléments de philosophie politique platonicienne : une pensée de
l’harmonie …………………………………………………………………………………………………. 8
2
« The logico-deductive approach of
cartesian thinking in continental
European legal theory and practice over
the last two centuries has recently been
more and more under attack from several
sides » M. Van Hoecke1
« Plus les métaphysiques restent
informulées et moins leurs défenseurs ne
sont conscients de leur origine, plus fort
est le pouvoir qu’elles exercent sur les
esprits. », M. Scheler2
PRÉAMBULE : BUT DU COURS
Connaître dans leurs principales articulations c’est-à-dire schématiquement les
« systèmes » de pensée au fondement de la philosophie occidentale.
C’est l’aspect Introduction philosophique à la théorie du droit.
Parmi ces conceptions du monde (Weltanschauungen) ne seront présentées que celles
qui ont fondé les oppositions majeures de l’histoire de la philosophie politique (genre)
et plus particulièrement de la philosophie juridique (espèce) dans sa dimension de
théorie du droit, spécialement l’opposition entre idéalisme et réalisme.
C’est l’aspect Introduction philosophique à la théorie du droit.
Le cours commencera donc avec l’opposition philosophique majeure entre
platonisme pris comme modèle d’idéalisme (Titre 1) et aristotélisme pris comme
modèle de réalisme (Titre 2).
Nous étudierons ensuite le cartésianisme comme modèle de la pensée moderne
(idéaliste), plus particulièrement de la science moderne (Titre 3).
De là, nous pénétrerons explicitement la philosophie du droit par l’étude du
positivisme juridique dans sa branche légaliste, profondément influencé par le modèle
de la science moderne d’inspiration cartésienne (Titre 4). Le légalisme demeure de loin
la doctrine dominante dans l’enseignement de la théorie générale du droit et la
« métaphysique informulée » (Cf. la 2nde exergue) de l’immense majorité des juristes. Il
est donc essentiel d’étudier les principaux ressorts, les articulations les plus
fondamentales du légalisme pour prendre conscience de nos préjugés, de nos a priori
(Vorverständnissen) concernant la théorie du droit et les « évidences » acquises par
notre immersion dans cette « métaphysique informulée ». Nous tenterons alors de
formuler cette métaphysique, d’en rendre explicite les ressorts et de la déconstruire
c’est-à-dire d’en montrer les insuffisances à rendre compte du phénomène juridique tel
qu’il se présente aujourd’hui.
1 Van Hoecke, 8, où il précise ces « côtés ».
2 M. Scheler, Problèmes de sociologie de la connaissance, PUF, Paris, 1993, 139.
3
Le travail de reconstruction de la théorie du droit c’est-à-dire les propositions de
nouveaux modèles de compréhension du droit constituent l’objet des différents cours et
séminaires du présent master. Ce cours se présente donc comme une introduction
philosophique à ceux-ci.
Enfin, nous étudierons la doctrine du contrat social du point de vue de la théorie
générale du droit, doctrine qui se situe à l’articulation de la philosophie du droit et de la
philosophie politique, et que l’on affirme généralement constituer le fondement des
sociétés politiques modernes et contemporaines (Titre 5). Le contrat social apparaît
comme l’une des traductions du positivisme juridique dans la sphère de la philosophie
politique. La notion de contrat y est-elle utilisée dans son sens juridique ?
INTRODUCTION
La fresque de Raphaël, intitulée « L’Ecole d’Athènes », représente côte à côte, les
deux grands maîtres de la philosophie antique : Platon et Aristote.
Platon y pointe du doigt le ciel, indiquant par ce geste le lieu véritable des réalités :
le monde transcendant des Idées (essence, eidos ou forme), là où l’âme, libérée de la
prison du corps, peut contempler les Idées ou essences dont les choses d’ici-bas ne sont
que le reflet3; les choses terrestres ne sont jamais que des essences diminuées, des Idées
adultérées par leur chute dans le monde terrestre marqué par la contingence. Telles sont
les bases de l’idéalisme.
Aristote désigne de la main le sol, l’étendue foulée par tout un chacun,
quotidiennement : la véritable réalité est immanente aux choses d’ici-bas, lesquelles
n’apparaissent pas diminuées par rapport aux essences. Au contraire, les essences
n’existent pas en dehors des choses concrètes (non nécessairement matérielles). Ainsi
la connaissance s’élabore-t-elle sur les réalités concrètes. Elle se conduit selon une
opération d’abstraction : il s’agit d’extraire de la chose concrète, d’y distinguer, une
essence, un principe de permanence de cette chose, demeurant en deçà de tous les
changements qu’elle subit. En d’autres termes, il faut élaborer à partir de la chose
concrète elle-même (et par comparaison avec des choses analogues) ce qui fait que
cette chose est, demeure, telle chose à travers tous les changements.
« L’Ecole d’Athènes » constituera le modèle de référence pour l’ensemble du cours,
schématisant4 l’opposition la plus centrale de la philosophie occidentale entre
l’idéalisme et le réalisme, entre un mouvement de pensée déductif (top-down) et un
mouvement de pensée inductif (bottom-up).
3 Selon, notamment, la célèbre allégorie de la caverne dans le dialogue platonicien La République, VII, 514a-
519d (infra Titre 1).
4 Soulignons une fois pour toutes que notre présentation est nécessairement caricaturale : les pensées complexes
des philosophes ne se laissent pas ranger dans des petites boîtes imperméables ou des classifications aux classes
exhaustives et parfaitement distinguées les unes des autres, cloisonnées. On trouve par exemple beaucoup de réalisme
chez Platon et de l’idéalisme chez Aristote ; les auteurs mêlent toujours induction et déduction. Aussi, sous les noms
de Platon, Aristote, Descartes, etc. il sera préférable de comprendre platonisme, aristotélisme, cartésianisme, etc. En
bref, on s’occupera davantage ici des structures de pensées des auteurs, de l’orientation générale de leur doctrine que
de restituer chaque philosophe aux nuances et appartenances et influences multiples qui ont traversé les oeuvres. C’est
là le propre des –ismes de platonisme, cartésianisme, etc.
4
Le juriste verra se dessiner dans cette opposition les deux courants du positivisme
juridique, le légalisme vs la sociologie juridique, la conception plutôt (donc non
exclusivement) inductive du droit se retrouvant dans maints courants contemporains de
la philosophie du droit : épistémologie juridique, sémiotique juridique,
herméneutique juridique, paradigme du complexe (modèle du réseau notamment) en
théorie du droit, par exemple.
TITRE 1. PLATON
Chapitre 1. Généralités
~427 à ~347 av. JC, Athènes.
De famille aristocratique. Rencontre son maître Socrate en ~407, dont il suit
l’enseignement jusqu’à la condamnation à mort et l’exécution de ce dernier en ~399.
Fonde en ~387 l’Académie, première Ecole de l’Antiquité ie organisée de manière
méthodique (bibliothèque, salles de cours).
Son oeuvre est essentiellement constituée de dialogues (vs traités systématiques) : la
parole vivante est supérieure à l’écrit ; cette parole est bien davantage discussion
qu’exposé (unilatéral, ex cathedra) d’une doctrine.
A l’époque, le domaine de la philosophie ne se distingue guère de la science et de la
religion mais de la rhétorique, de la sophistique et de la politique (au sens de praxis).
En bref, l’oeuvre de Platon se développe dans la tension entre a) un philosophe
volontairement coupé du monde, menant une vie pure dans la contemplation des Idées
(cf. infra) qu’ignorent le sophiste et le politique et b) un philosophe engagé dans la
construction de la cité (polis) juste, pensant les rapports sociaux comme devant refléter
l’harmonie régnant dans le monde des Idées, contemplé par le seul philosophe.
Le platonisme au sens de la vulgate influencera profondément tous les idéalismes et
les diverses mystiques, notamment avec les courants néoplatoniciens. La Renaissance
se passionnera beaucoup pour le platonisme, marquant de la sorte toute la philosophie
moderne, en particulier en philosophie politique, de l’Ecole moderne du droit naturel et
des gens jusqu’aux Droits de l’homme contemporains.
Chapitre 2. Qu’est-ce que la science platonicienne
Section 1. La méthode de l’hypothèse
Platon, à travers le personnage de Socrate dans ses dialogues, part d’une Idée
vaguement envisagée, telle le courage, la vertu, la piété et questionne son interlocuteur
afin de la préciser, d’en atteindre une « définition » qui résiste à toute interrogation
ultérieure. On trouve alors « le caractère unique par lequel toute chose pieuse [par
exemple] est pieuse » (Euthyphron, 6d).
On ne parvient toutefois jamais à l’essence ou chose en soi : aucun dialogue de
Platon n’apporte en effet une réponse définitive à la question posée initialement
(Qu’est-ce que la piété, le courage, etc.). Les doctrines qui se diront d’inspiration
platonicienne n’ont que peu retenu cette leçon d’ouverture, de recherche et de modestie.
5
Aussi comprend-on que pour Platon la méthode importe davantage que l’objet. La
philosophie vise d’abord à éliminer les illusions dues aux choses sensibles et à la prison
(ou tombeau) de l’âme que constitue le corps. C’est pourquoi les Idées ou essences se
situent dans un monde séparé du monde sensible ou sublunaire (les réalités qui se
trouvent sous la lune donc notre monde d’ici-bas), celui que désigne le doigt levé de
Platon dans le tableau de Raphaël (voir infra Chapitre 3).
La séparation des Idées (elles existent dans un autre monde) vient de ce qu’elles sont
inspirées de la méthode mathématique. La mathématique offre des solutions fermes aux
problèmes posés et suit une méthode rigoureuse. Elle paraît surtout échapper à toute
influence du monde sensible, donnant une compréhension de ce que sont les Idées.
Cette méthode consiste à remonter du conditionné à la condition et établir ainsi un
lien de conséquence logique – une inférence de type déductif – entre deux propositions.
Cette méthode est hypothétique en ce que la condition est posée, postulée, sans savoir si
elle est effectivement réalisée, vérifiée.
Ainsi Platon postule-t-il les Idées d’un Beau en soi, d’un Bon en soi, d’un Grand en
soi, etc. Les choses sensibles seront alors dites belles, bonnes ou grandes parce qu’elles
participent, prennent part, aux Idées du Beau, du Bon ou du Grand.
Section 2. La théorie des Idées, modèle idéaliste de la philosophie occidentale
Paragraphe 1. Le mythe de la caverne
En ouverture au Livre septième du dialogue La République, Platon expose le mythe
de la caverne afin d’illustrer sa conception de la réalité, notamment de la connaissance.
Des hommes vivent dans une demeure souterraine – caverne – ouverte tout au long du
côté du jour, à l’arrière d’eux. Enchaînés, ils ne peuvent toutefois regarder du côté de
l’ouverture : ils ne voient que le fond de la caverne, qu’ils habitent depuis leur enfance.
Sur ce fond se reflètent les ombres des hommes ou animaux ou objets qui passent le
long de l’ouverture. La seule réalité que ces hommes connaissent est donc constituée
des ombres projetées sur le fond de la caverne : ils tiendraient nécessairement celles-ci
pour le vrai.
L’un d’eux parvient toutefois à s’échapper et sort de la caverne. Il sera ébloui et ne
pourra, dans un premier temps, regarder les objets eux-mêmes et moins encore la
lumière (du soleil) elle-même. Il s’accoutumera peu à peu à la « vraie » lumière et
comprendra que ce qu’ils voyaient sur le fond de la caverne n’était que des reflets, des
ombres, des « copies » imparfaites et grossières de ces hommes, animaux ou objets réels
qu’il voit désormais directement à la lumière du soleil.
Redescendu dans la caverne, à la même place, à peine arrivé, il ne verrait plus rien.
Ses propos et son comportement paraîtrait maladroit, voire inepte, fou. On se moquerait
de lui, lui faisant comprendre que, manifestement, il ne vaut pas la peine de tenter de
monter vers la lumière, vers le soleil.
6
Paragraphe 2. Le dualisme des mondes et des savoirs
Le mythe de la caverne présente ce double dualisme, représentatif et typique d’une
philosophie idéaliste :
1) monde sensible, d’ici-bas vs monde intelligible, idéal, lieu des Idées ;
2) connaissance sensible ou doxa vs science.
Le monde sensible est le monde des phénomènes, des apparences éphémères,
superficielles conduisant à un savoir du simple sens commun, aussi relatif que subjectif ;
somme toute, de simples opinions. L’ensemble de ces opinions est appelé doxa. C’est le
monde que nous habitons, domaine du devenir, de changements incessants, de la
multiplicité. Il n’est composé que des reflets des Idées. Son existence est secondaire, de
médiocre qualité ; sa réalité diminuée, faible : ses êtres, ses objets n’existent, en effet,
que par participation (infra) aux Idées, situées, elles, dans un monde transcendant, le
monde intelligible.
Le monde intelligible est le monde des essences ou des formes essentielles, des Idées
(idée = eidos = ~forme), auquel seule accède l’âme. Ces essences sont les vraies, les
pleines réalités parce que immuables, éternelles (intemporelles), universelles,
immatérielles, conduisant à l’authentique savoir, appelé episteme. Ces formes
essentielles sont en quelque sorte les archétypes des réalités diminuées que nous
connaissons par le sens commun dans le monde sensible. Les Idées existent à part nous,
en dehors de notre propre existence et de notre propre perception. Le monde intelligible
est donc celui de la theoria5 ie le savoir théorétique qu’éclairent les termes mêmes du
mythe de la caverne indiquant tous la vision, la lumière, le soleil. A chaque forme
archétypique du monde des Idées correspond une multiplicité de réalités dans le monde
sensible que l’on peut par ce biais comprendre comme identiques : tous les hommes
participent à l’Idée d’Homme (en soi).
Paragraphe 3. Tentative pour surmonter le dualisme : la participation
Le problème central de tout idéalisme est le suivant : comment surmonter la coupure,
le fossé entre le monde sensible et le monde intelligible. On peut le reformuler ainsi : en
admettant que l’on puisse connaître les Idées ou essences, qu’est-ce qui garantit que les
essences (connues) nous parlent effectivement des réalités sensibles, nous enseignent
véritablement sur le monde d’ici-bas ? En termes épistémologiques, comment garantir
la commensurabilité entre les données du monde intelligible et les réalités sensibles ?
Comment le sensible et l’idéal se relient-ils ?
Les divers courants de l’idéalisme offrent au problème de la commensurabilité
différentes solutions mais engageant toutes le même tour de force ou tour de passepasse
(trick) : la participation chez Platon, la garantie divine chez Descartes, le
jugement synthétique a priori chez Kant ou encore toutes les doctrines du contrat social
en philosophie politique.
Dans le platonisme, les Idées existent en soi et par elles-mêmes, indépendamment de
toute présence humaine : elles sont transcendantes. Elles constituent la seule vraie
5 Theoros = vision d’un objet physique chez Démocrite ; contemplation des Idées chez Platon
(Phédon 65 e 2) de l’être et du monde intelligible (La République VI 511 c 6) ; chez Aristote, activité la
plus noble de l’homme parce que divine (Ethique à Nicomaque X 7-9).
7
réalité, pleine, entière. Elles forment entre elles un ordre, une harmonie, grâce auquel
les réalités sensibles échappent à la pure multiplicité c’est-à-dire à l’équivocité qui
empêche toute science.
Aussi le monde sensible trouve-t-il quelque réalité, une faible réalité certes, grâce à
la participation aux Idées, à la manière où une copie participe à son modèle en le
mimant, en l’imitant. Ici s’annonce le thème immense de la mimesis et plus
spécifiquement de la réminiscence (voir infra). Mais qui dit imitation dit aussi
nécessairement imperfection, diminution, « être » moindre ou encore vérité par
procuration. Le monde sensible s’en trouve immanquablement déconsidéré, déprécié.
Corrélativement, l’idéal de vie consiste en la contemplation des Idées par l’intelligence.
Chapitre 3. Comment la science platonicienne est-elle possible : la
doctrine de la réminiscence
Cette doctrine ou mythe s’appuye sur une constatation qui peut sembler, de prime
abord, naïve mais qui ne va pourtant pas sans interrogations profondes et troublantes :
Comment la recherche serait-elle possible si l’on ignore totalement ce que l’on
cherche ? Corrélativement, la recherche ne devient-elle pas inutile si l’on connaît
complètement ce que l’on cherche ? Celui qui cherche a donc déjà un esprit orienté vers
une certaine réalité. Il faut donc qu’il ait précédemment connu, d’une manière ou d’une
autre, plus ou moins, cette réalité. Alors rechercher et savoir se comprennent comme
ressouvenir d’une vérité que l’on possède déjà, inconsciemment, et dont on se rappelle :
la réminiscence.
Et si l’esclave Ménon, dans le dialogue du Ménon, interrogé par Socrate, est capable
de découvrir des vérités, par « simple » réflexion, c’est qu’il les possédait déjà en lui ;
littéralement, il « dé-couvre » (retire ce qui couvrait la vérité) ces vérités, certes après
un long effort.
Apparaît ici un présupposé fort de la philosophie platonicienne : la préexistence de
l’âme. Plus exactement, son immortalité, immortalité qui devient ainsi la condition de
possibilité de la connaissance.
En effet, pour que la réminiscence soit possible, il faut que l’âme ait, lors d’une vie
antérieure, vu ou contemplé les Idées dans leur ordre harmonieux. Aussi Platon
imagine-t-il, sous la forme d’un mythe (Cf. les dialogues Gorgias, Ménon, Phèdre), que
l’âme, lors d’une vie hors du corps, a pu accompagner les dieux du ciel dans leur course
circulaire et a pu de cette manière contempler, dans un lieu séparé ie au delà du ciel
physique, ces réalités véritables que sont les Idées : la justice en soi, la vertu en soi, la
piété en soi, etc.
Puis, tombées dans un corps, dans la « prison du corps » – puisque le corps rattache
l’âme au monde des reflets, à la caverne, que représente le monde sensible d’ici-bas -,
seules les âmes qui auront le mieux contemplé les Idées deviendront des âmes de
philosophes, capables alors de se ressouvenir de ces Réalités.
La tentation est grande alors de développer les rapports entre les Idées pour euxmêmes
c’est-à-dire indépendamment de toute référence aux choses sensibles. Cela
explique que de nombreux mathématiciens sont d’esprit platonicien. Cette manière de
8
penser sera aussi celle des utopies politiques – les projets de cités idéales (Idées) dont
l’élaboration est purement abstraite. De manière plus générale encore, ce type de pensée
abstraite, absolue c’est-à-dire coupée de toutes les choses sensibles, des états du monde
ici et maintenant (hic et nunc), fascinera la philosophie occidentale et donnera lieu à de
très nombreuses doctrines idéalistes : idées divines (Descartes par exemple), catégories
a priori du jugement (Kant par exemple), contrat social (Hobbes et Rousseau par
exemple), voile d’ignorance (Rawls).
L’idéalisme, à savoir la croyance en des Idées existant à part nous, en dehors de
notre propre existence et qui, d’une certaine manière s’imposent à notre intelligence, est
encore très vivace, beaucoup plus répandue qu’on ne l’imagine : il est en effet plus
facile de construire des systèmes philosophiques en se donnant a priori les réponses (ie
Idées) comme dans les doctrines idéalistes.
Relevons encore que « mythe » et « science » apparaissent étroitement liés dans la
pensée platonicienne, lien que la pensée moderne (des Lumières notamment, ou
Aufklärung) croit avoir à tout jamais défait en atteignant la pure objectivité. L’idée de
l’objectivité pure ou de l’observateur neutre a été remise en question par les sciences et
la philosophie contemporaines : le sujet contribue toujours, de façon évidente à travers
ses instruments (matériels ou intellectuels : sélection d’un point de vue, d’une échelle,
d’une pertinence, etc.), au phénomène qu’il observe.
Chapitre 4. Eléments de philosophie politique platonicienne : une
pensée de l’harmonie
La philosophie politique de Platon est, elle aussi, idéaliste. On reconnaît le thème
classique du roi-philosophe ou philosophe-roi : il a contemplé l’ordre divin des Idées ; il
cherche à l’imiter dans la cité terrestre, à refléter l’harmonie des Idées dans la société
politique : il faut contraindre celui qui a vu le soleil (le Bien, l’harmonie des Idées) à
redescendre parmi les prisonniers de la caverne pour les guider vers la lumière.
Cette harmonie ou ordre n’est pas un produit de l’activité humaine comme telle, une
conquête de l’homme sur le désordre ou le chaos mais la réalité suprême, le fond des
choses, accessible par la seule intuition intellectuelle (réminiscence). C’est pourquoi les
lois justes seront le « travail » du philosophe-roi.
La justice sociale découle ainsi du bon ordonnancement – ordre harmonieux – des
parties de la société ; il en va de même pour l’âme et ses parties. La justice sociale
procède donc du principe de la division du travail. En conséquence, la cité se conçoit
comme la réunion d’être inégaux et dissemblables, fondement même de la solidarité
entre les parties.
Trois fonctions principales sont à distinguer : 1) la classe des artisans ou fonction de
production des bien matériels ; 2) la classe des soldats ou fonction de défense ; 3) la
classe des « gardiens » ou fonction de faire respecter la loi (~ administration intérieure,
gouvernance). Dès lors, pour l’individu, être juste équivaut à accomplir sa fonction
sociale, en vue du bonheur de la cité tout entière.
Pour parvenir à une cité une et heureuse, il convient avant tout d’éviter toutes
sources de séparation. La première cause de division est la famille : elle introduit la
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séparation dans la cité en faisant que chacun vit ses joies et ses peines de son côté, avec
les siens donc pas avec les autres : on ne partage donc pas. Aussi Platon envisage-t-il
une communauté des femmes et des enfants telle que les femmes donnent naissance
dans l’intérêt de l’Etat ; la filiation naturelle (biologique) perd donc toute pertinence,
elle demeure inconnue aux enfants, lesquels sont ainsi les enfants de tous, garantissant
la solidarité de la cité.
Dans la mesure même où seules comptent les aptitudes des citoyens (et non des
appartenances familiales ou sociales), Platon soutient l’égalité entre hommes et femmes.
La pensée de l’harmonie des parties exerçant chacune la fonction qui lui est propre
concerne non seulement la cité mais aussi la psychologie de l’individu et la morale en
général, selon les « mêmes » trois fonctions : 1) à la fonction de production
correspondent les désirs élémentaires de nourriture et la vertu de tempérance ; 2) à la
fonction de défense correspondent le sentiment de colère (juste indignation) et la vertu
de courage ; 3) à la fonction de « gouvernance » correspondent l’intelligence réfléchie
et la vertu de prudence.
L’Idée la plus importante pour le domaine de la philosophie politique est celle du
Bien (le soleil dans l’allégorie de la caverne), marquant l’orientation éthique de toute la
pensée platonicienne. Le Bien constitue aussi l’Idée suprême c’est-à-dire l’Idée faisant
l’unité de toutes les Idées, leur harmonie et donc la Justice. La suprématie de l’Idée du
Bien est une constante de la pensée antique qui lie très souvent la sagesse et la science.

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