DiploWeb et GEM:Les rivalités politiques Par Patrice GOURDIN

Les rivalités politiques Par Patrice GOURDIN

18 – Les rivalités politiques

Par Patrice GOURDIN, le 11 février 2016  Imprimer l'article  lecture optimisée  Télécharger l'article au format PDF

Docteur en histoire, professeur agrégé de l’Université, Patrice Gourdin enseigne à l’École de l’Air. Il intervient également à l’Institut d’Études Politiques d’Aix-en-Provence. Membre du Conseil scientifique du Centre géopolitique, l’association à laquelle le Diploweb.com est adossé.

Le 1er site géopolitique francophone publie un ouvrage de référence : Patrice Gourdin, « Manuel de géopolitique », éd. Diploweb.com, 2015. ISBN : 979-10-92676-04-4. Voici le chapitre 18 : Les rivalités politiques.

Le champ du politique est vaste : pris au sens le plus général de ce « qui concerne les Le champ du politique est vaste : pris au sens le plus général de ce « qui concerne les gouvernements des hommes entre eux [1] », il touche à tous les aspects de l’organisation d’une société humaine. Polymorphe, le politique est, également, omniprésent : la question de la forme, de la détention, de l’organisation et de l’emprise du pouvoir se pose dans toute société. En effet, ce dernier est indispensable au gouvernement des hommes, même s’il revêt de multiples formes. Aussi, quel que soit son mode d’administration, un groupe humain connaît des rivalités, des débats ou des affrontements de nature politique. Selon que leur mode de régulation et ses décisions sont acceptés par tous, ou non, les contentieux se règlent pacifiquement ou peuvent déclencher des conflits. L’ampleur du domaine ne permet pas de tendre à l’exhaustivité en quelques pages. Aussi, n’aborderons-nous que certains aspects de la vie politique, ceux que l’actualité récente a mis en avant : la démocratie, la légitimité, le compromis sociopolitique, les factions, la violence, la guerre civile, l’exclusion, la domination étrangère.

18 – Les rivalités politiques
Patrice Gourdin, Manuel de géopolitique
Edition Diploweb.com

Il existe une grande variété de manières d’exercer le pouvoir et d’administrer un État. La science politique s’emploie à les décrire et à les analyser. La presse rend compte de leur fonctionnement et peut également, lorsqu’elle est libre, exprimer un jugement à ce sujet. Un quotidien ou un hebdomadaire peuvent donc exposer d’une part les faits et leur signification, d’autre part le point de vue individuel du journaliste ou ses préférences partisanes. L’analyse géopolitique doit prendre cette considération en compte : les articles du premier type permettent de décrypter une situation, ceux du second type nous éclairent sur les motivations – réelles, feintes ou supposées – des différents acteurs politiques.

Depuis 1945, consécutivement à la victoire sur les dictatures de l’Axe, la forme démocratique de gouvernement est mise en avant. Mais, durant la Guerre froide, la polémique fit rage au sujet de ce que recouvrait exactement cette formule, ce qui explique que le terme ne figure pas dans la Charte des Nations Unies, en particulier ni dans son préambule ni dans la définition de ses buts et principes. L’article 21 de la Déclaration universelle des droits de l’homme de 1948 précisait bien que
« la volonté du peuple est le fondement de l’autorité des pouvoirs publics ; cette volonté doit s’exprimer par des élections honnêtes qui doivent avoir lieu périodiquement, au suffrage universel égal et au vote secret ou suivant une procédure équivalente assurant la liberté du vote [2] ».

Mais il fallut attendre 1996 pour que le Comité des droits de l’homme des Nations Unies explicite la notion d’“élections honnêtes » et 2000 pour que la Commission des droits de l’homme des Nations Unies inclue le pluralisme dans les conditions nécessaires [3]. La disparition des démocraties “populaires“ à partir de 1989 semble avoir tranché en faveur des démocraties pluralistes et représentatives, respectant les libertés individuelles et collectives, vérifiant la légitimité de leurs dirigeants par des élections honnêtes organisées à intervalles réguliers. Le Sommet du Millénaire pour le développement, réuni par l’ONU en 2000, inscrivit la promotion de la démocratie au rang de ses principaux objectifs :
« Les hommes et les femmes ont le droit de vivre et d’élever leurs enfants dans la dignité, à l’abri de la faim et sans craindre la violence, l’oppression ou l’injustice. C’est un mode de gouvernance démocratique des affaires publiques, fondé sur la volonté et la participation des populations qui permet le mieux de garantir ces droits. […] Nous n’épargnerons aucun effort pour promouvoir la démocratie et renforcer l’état de droit, ainsi que le respect des droits de l’homme et libertés fondamentales reconnus sur le plan international , y compris le droit au développement [4] ».

Et un Fonds des Nations Unies pour la démocratie vit le jour en 2005. La réalité montre que, aujourd’hui encore, il ne s’agit pas du régime le plus répandu.

Un premier type de débat porte donc sur l’instauration d’une démocratie répondant à ces critères et, dans un nombre élevé de pays, il s’agit toujours d’un combat. Notons qu’aucun comptage incontestable du nombre des démocraties n’est actuellement disponible. Celui du Human Security Center, parfois cité, établit sa carte des régimes dans le monde avec des nomenclatures qui trahissent la difficulté : il distingue les démocraties, les autocraties et les “anocraties“. Cette catégorie, qui regroupe les pays “en partie démocratiques [5]“, laisse songeur. Freedom House, qui fait fréquemment référence, comptait, en 2009, sur un total de 193, 89 pays “libres“ (46 % des États), 62 “partiellement libres“ et 42 “non libres“ [6]. La Déclaration universelle des droits de l’homme de 1948 fournit les critères utilisés. Ces deux exemples montrent avec quelle prudence il convient d’aborder la définition d’un régime lorsqu’il n’est ni démocratique ni dictatorial : selon la source ou le locuteur, un tiers des États de la planète, environ, peuvent être présentés comme des dictatures ou comme des démocraties. Observons que, au-delà de la forme autoritaire et répressive qu’y prend l’exercice du pouvoir, la catégorie des “dictatures“ recouvre de multiples réalités : elles peuvent être civiles ou militaires et se réclamer d’idéologies très diverses. Chacune doit faire l’objet d’une étude attentive.

Ensuite, se pose la question du contenu de cette démocratie. Même dans les pays où elle s’enracine depuis longtemps, cela alimente toujours le débat. Se limite-t-elle au domaine politique, ou doit-elle s’étendre, en particulier au social, à l’économique et au culturel ? Si ces champs sont investis, quelle part prend-elle à leur fonctionnement et sous quelle forme ? Si l’État est sollicité, quel contrôle exerce-t-il ? Voilà quelques-unes des questions qui trament les sociétés démocratiques et influent sur les rivalités de pouvoir qui les traversent. La démocratie apparaît comme un chantier permanent qu’il ne faut cesser d’observer.

En effet, elle peut faire l’objet d’une remise en cause, comme en Allemagne, en 1933, avec l’avènement du nazisme, en France, en 1940, avec l’instauration du régime de Vichy, ou en cas de coup d’État militaire. La Grèce, berceau de la démocratie, connut la “dictature des colonels“, de 1967 à 1974, ultime avatar des interventions de son armée dans la vie politique du pays au XXe siècle. Complexe et protéiforme se présente le cas particulier des régimes dans lesquels on trouve, pour reprendre l’expression de Pierre Barral, des « soldats dans le champ constitutionnel [7] » : Japon de l’Entre-Deux-Guerres, la Turquie ou le Pakistan aujourd’hui, par exemple.

La démocratie peut sembler menacée par l’accroissement des prérogatives de l’État vis-à-vis des citoyens au nom de sa mission de sécurité, comme aux États-Unis, avec le Homeland Security Act adopté après les attentats du 11 septembre 2001. Toutes les démocraties connaissent de vives polémiques autour des contradictions qui ne manquent de survenir entre les mesures de renforcement de la sécurité et les empiètements qu’elles impliquent (ou risquent d’impliquer) sur les libertés individuelles. Cela fait partie des sujets cruciaux du débat politique, comme le montra l’utilisation du thème de l’insécurité dans plusieurs consultations électorales, notamment celle qui désigna le président de la République, en France, en 2007.

Enfin, la question se pose de savoir s’il existe un régime démocratique type ou si la démocratie se construit au cas par cas, en tenant compte des spécificités de chaque société. Autrement dit, les valeurs démocratiques de l’Europe et de l’Amérique du Nord, issues de la philosophie des Lumières, atteignent-elles réellement à l’universalité ? L’objection se réduit-elle à une argutie commode pour les dictatures, ou vise-t-elle au respect de la diversité ?

Tous ces débats influent sur l’opinion et l’action des hommes. L’analyse géopolitique doit donc en tenir compte et définir avec précision et rigueur les termes qu’elle emploie en la matière. Il importe de se garder des concepts flous, des lieux communs et des formules partisanes.

Le pouvoir en place, quelle que soit sa forme, peut perdre sa légitimité, ce qui débouche sur une crise. Tôt ou tard, cela peut entraîner le renversement de la dynastie ou du régime, donc une révolution. De multiples causes peuvent s’en trouver à l’origine. Examinons quelques-unes d’entre-elles.

La défaite militaire s’avère parfois fatale aux dirigeants les mieux assis comme aux systèmes les plus solides, balayés par l’envahisseur qui impose ensuite ses hommes et/ou sa forme de pouvoir. L’histoire des empires conquérants en offre de multiples exemples : Turcs, Mongols, puissances coloniales, URSS, entre autres. À plus forte raison, un dirigeant affaibli et/ou un régime discrédité ne survivent pas à l’infortune des armes, comme le montre l’histoire de la France, par exemple. Napoléon Ier et son empire sombrèrent à Waterloo en 1815, tout comme Napoléon III et le Second Empire furent emportés à Sedan en 1870 ou la IIIe République finit dans la débâcle de 1940. Les dynasties régnant sur l’Allemagne (Hohenzollern) et l’Autriche-Hongrie (Habsbourg) ne survécurent pas davantage à la défaite de 1918, que leur adversaire Romanov n’avait résisté, en 1917, au délitement de la société russe provoqué par le conflit. Ceci ne doit toutefois pas occulter le fait que certains survivent à la défaite : Jean II le Bon après Poitiers (1356), François Ier après Pavie (1525), les monarchies serbe ou roumaine, durant la Première Guerre mondiale, Staline en juin 1941, par exemple.

Si le (ou les) dirigeant(s) ne place(nt) pas (ou ne donnent pas le sentiment de placer) le sort du plus grand nombre au cœur de leurs préoccupations, leur légitimité s’érode, voire disparaît, et ce quel que soit le régime. Couplée avec d’autres difficultés, économiques et sociales par exemple, cette indifférence peut susciter la colère, la révolte ou le vote sanction. Depuis l’Antiquité, les dirigeants chinois vivent dans la hantise de perdre le “mandat du Ciel“. Ils y sont d’autant plus enclins que cela se produisit plusieurs fois dans leur histoire. Selon une croyance ancrée dans la culture populaire, des signes annonciateurs de cette disgrâce divine sont censés se manifester, notamment sous forme de catastrophes naturelles. Un tremblement de terre se produisit juste avant la mort de Mao Zedong, en 1976. Les continuateurs de sa politique, menés par sa veuve, furent éliminés. Les “quatre modernisations“ de Deng Xiaoping suivirent, qui engagèrent le pays dans une transformation radicale, en partie rendue indispensable par la lassitude de la population. Or, ces évolutions ne comportent pas que des avantages : pauvreté, mauvais encadrement sanitaire, chômage, corruption, entre autres, touchent de nombreux Chinois. On comprend mieux l’empressement des actuels dirigeants chinois après le séisme qui a ravagé le Sichuan en mai 2008. Ils n’étaient pas réputés pour pratiquer la compassion et se préoccuper du bien-être de leur peuple, mais le faire (ou donner l’illusion de le faire) leur parut alors indispensable à la préservation de leur pouvoir. Les démocraties ne sont pas à l’abri. Avant la controverse sur la guerre en Irak, la popularité de Georges W. Bush Jr. s’amoindrit considérablement après le passage, le 29 août 2005, du cyclone Katrina qui ravagea le delta du Mississippi, provoquant, en particulier, des inondations catastrophiques dans la ville de la Nouvelle Orléans [8]. En effet, le président des États-Unis, qui prenait des vacances dans son ranch du Texas, y demeura trois jours avant de se rendre sur place. Encore ne fut-ce que de haut, puisqu’il se contenta de survoler en avion la région dévastée. La mauvaise gestion de cette catastrophe devint emblématique de l’incompétence du président et de son gouvernement. Cela ne suffisait pas à les discréditer, mais formait un symptôme, révélateur d’une politique jugée “mauvaise“ dans son ensemble par une fraction croissante de l’opinion publique américaine. Ce sentiment contribua à la défaite électorale du parti républicain aux élections législatives de novembre 2006 et à la victoire démocrate aux élections présidentielles et législatives de novembre 2008. Mais la sanction ne constitue pas toujours la règle. Les Birmans se résignaient à leur dictature mais, lorsqu’elle ne s’avéra même plus capable de garantir un prix abordable pour les produits de première nécessité, à la suite de leurs moines, ils protestèrent publiquement à l’automne 2007. L’indifférence et le refus obstiné d’accepter l’aide étrangère après les ravages occasionnés par le cyclone Nargis, le 3 mai 2008, pourraient avoir accru encore cette illégitimité du régime. D’autant que la catastrophe mit également à nu les insuffisances criantes de la politique mise en œuvre depuis plusieurs décennies, en particulier dans le domaine économique [9]. Toutefois, grâce à la manipulation et à la répression, la junte surmonta ces deux épreuves et conserva le pouvoir. Le cas n’est pas isolé : Franco, Staline ou Hafez Al-Assad par exemple, moururent dans leur lit. Il faut donc se garder de tout systématisme : même impopulaire, un pouvoir peut conserver une capacité répressive dissuasive et/ou un minimum de légitimité. Il revient à l’analyse géopolitique de rechercher les fondements de celle-ci. Observons également que d’anciens dictateurs se maintinrent au pouvoir en érigeant une pseudo-démocratie (Hosni Moubarak, en Égypte, par exemple) ou se firent élire démocratiquement après un retrait temporaire (Sassou N’Guesso au Congo, Mathieu Kérékou au Bénin, Didier Ratsiraka à Madagascar, Daniel Ortega au Nicaragua, par exemple).

Dans certains cas, le compromis sociopolitique qui avait assuré la stabilité devient inadapté. Dans une démocratie mature, cela se règle par des réformes et/ou un changement de dirigeants à la suite d’un débat électoral ouvert et pacifique, voire d’un mouvement social.

Depuis environ vingt-cinq ans, les alternances dans les pays d’Europe occidentale ou en Amérique du Nord résultent en partie de la crise de l’État-providence mis en place après la Seconde Guerre mondiale. Les dysfonctionnements de ce dernier se trouvent à l’origine du débat qui agite les pays industrialisés depuis le milieu des années 1970, autour de la part respective du libéralisme économique et de la régulation étatique dans la création et la redistribution des richesses. Il constitue un élément central de la compétition électorale, comme l’exemple de la France le montre amplement depuis 1981.

Après la chute des régimes communistes en Europe médiane, la transition vers la démocratie pluraliste et l’économie de marché provoqua le démantèlement du système politique, économique et social imposé après 1945. Cela provoqua de graves traumatismes économiques et sociaux, qui se traduisirent à plusieurs reprises dans les urnes par un vote sanction. Ce dernier provoqua même, parfois, le retour temporaire des ex-communistes au pouvoir (Lituanie, 1992 ; Pologne, 1993 ; Hongrie et Bulgarie, 1994, par exemple). Cet apparent paradoxe tenait, d’une part, à la réorientation social-démocrate de la plupart des anciens partis communistes et, d’autre part, à la dégradation des conditions d’existence des plus vulnérables, comme les retraités ou les salariés des entreprises “restructurées“.

Dans des contextes plus tendus et/ou en l’absence de tradition démocratique, le recours à la violence peut apparaître comme la seule issue à l’insatisfaction d’une partie de la population.

Le chiisme porte cette dimension contestataire depuis les origines : le martyre du deuxième imam, Hussein, à Kerbala, en 680, constitue le principal temps fort des célébrations chiites, l’Achoura. Au-delà de la commémoration de l’événement, le rituel entretient l’esprit de résistance à l’oppression et à la tyrannie sous leurs diverses formes [10]. Mais comment et par qui cet intolérable est-il défini ? Sur quoi le mouvement protestataire débouche-t-il ? L’exemple iranien invite à la circonspection. La nature dictatoriale du pouvoir exercé par la dynastie des Pahlavi ne fait aucun doute, mais la république islamique instaurée par l’ayatollah Khomeiny en 1979 l’est-elle moins ? L’écrasement de la contestation étudiante en 1999, ou le scrutin controversé de juin 2009 et la façon dont les détenteurs du pouvoir réprimèrent ceux qui protestaient permettent d’en douter [11]. Par ailleurs, le parti communiste irakien recrutait en partie ses membres dans la communauté chiite ; mais celle-ci fournissait une part importante des ouvriers. Il est donc difficile de savoir s’ils étaient communistes du fait de leur appartenance religieuse ou de leur condition sociale.

L’“autocratie éclairée“ pratiquée par Félix Houphouët-Boigny en Côte-d’Ivoire depuis l’indépendance reposait sur une redistribution de la rente tirée des cultures d’exportations. La répartition en était arbitraire et inégale, la corruption explosait, mais le plus grand nombre y retrouvait son compte. Dans les cas extrêmes, une répression judicieusement pratiquée calmait les protestataires. Mais la situation changea du tout au tout durant les années 1980 : la baisse des cours mondiaux des denrées tropicales tarit le pactole, la croissance démographique accrut les besoins en matière d’éducation, de santé et d’emploi. Le compromis tacite des années 1960 et 1970 devint caduc. La contestation s’exprima dans la rue, la corruption éclata au grand jour, les principaux responsables politiques confisquèrent et dénaturèrent le multipartisme octroyé en 1988. Ainsi le pays s’installa-t-il, en 1995, dans la crise dont il n’est toujours pas sorti : les Ivoiriens ne parviennent pas à trouver un nouveau compromis acceptable par tous.

Lorsqu’il n’y a pas de démocratie, ou bien si cette dernière n’est pas intégrée dans les mentalités et les comportements, les rivalités pour la détention du pouvoir se déroulent dans des conditions plus ou moins obscures, nourrissent souvent des querelles complexes, voire dégénèrent en combats. L’histoire offre d’innombrables exemples de coteries nobiliaires, religieuses, économiques, bureaucratiques, militaires cernant le détenteur du pouvoir et cherchant à le rallier à leurs vues (et à leurs intérêts). L’habileté à jouer de ces rivalités pour parvenir à ses propres fins est une composante essentielle de l’art de gouverner. Il ne faut jamais l’oublier, tout en ne perdant pas de vue que la manipulation est un autre instrument de la politique. L’identification des groupes, de leurs chefs et la connaissance de leurs orientations revêtent une importance cruciale pour la compréhension de la situation. Le plus souvent, les diplomates, comme les journalistes, recourent à des sources locales (ou en exil) connaissant bien (ou supposées bien connaître) les arcanes politiques du pays. Cela n’exclut ni les informations incomplètes, ni la désinformation, comme l’administration Bush, trop crédule envers certains opposants en exil, l’expérimenta à ses dépens en Irak en 2003. La plus grande prudence s’impose donc dans l’utilisation et la présentation de ce type de données. L’aveu de l’ignorance ou de la fiabilité douteuse d’une information fait partie de la rigueur nécesssaire à l’analyse géopolitique.

La république islamique d’Iran n’est pas démocratique, il s’agit d’une théocratie, un régime où le religieux prime le politique. Les rares formes ou groupes d’opposition qui existent ne sont que tolérés et peuvent faire l’objet, à tout moment, de mesures d’interdiction (notamment la presse) ou d’emprisonnement (les figures emblématiques). En fait, la vie politique se joue au sein de la classe dirigeante et des organisations officielles. Il existe des factions, plus ou moins connues et aux contours plus ou moins définis, qui rivalisent dans la plus grande opacité. Les élections de juin 2009 donnèrent lieu à de multiples analyses sur le thème de la lutte sans merci qui se serait livrée derrière le président à la réélection contestée, Mahmoud Ahmadinejad, et son rival malheureux, Mir Hossein Moussavi. Le premier aurait servi d’homme de paille au Guide suprême, Ali Khamenei, alors que le second aurait appuyé les intérêts du président de l’Assemblée des experts, Ali Akhbar Hachemi Rafsandjani [12]. Les deux fonctions s’équilibrent et chacun aurait tenté de prendre l’ascendant. Toutefois, MM. Khamenei et Rafsandjani porteraient également deux visions politiques différentes – conservatrice pour le premier, plus libérale pour le second – et seraient soutenus (influencés ?) par des groupes aux intérêts différents sinon divergents, voire opposés. On le constate, les arcanes des régimes opaques sont difficilement pénétrables et tout ne se résume pas à des luttes de personnes.

Durant la Guerre froide, une part importante de la “soviétologie“ consistait à décrypter les rares indices disponibles sur les conflits de pouvoir en URSS, mais la marge d’erreur était considérable : qui avait vu venir le coup de force, fondé sur le thème de la libéralisation, réussi par Khrouchtchev en 1956, puis la déposition en douceur du même par Brejnev, en 1964 ? Depuis 1949, la Chine communiste constitue une énigme tout aussi déconcertante : le coup d’État de Mao Zedong en 1966 ou la politique des “Quatre modernisations“ de Deng Xiaoping ne s’éclairèrent, et encore, seulement en partie, qu’avec le temps.

La violence survient, en général, plutôt dans les démocraties en chantier ou les autocraties en décomposition. Matures, les premières règlent leurs problèmes pacifiquement ; solides, les secondes répriment efficacement.

Analysant la dernière crise politique en date traversée par la Thaïlande, un journaliste résumait ainsi la situation : « Après dix-huit coups d’État et autant de Constitutions durant les soixante-cinq dernières années, la démocratie thaïlandaise tourne en rond, elle se cherche, encore et toujours [13] ». Et, pour les plus pessimistes, le pays risquait de basculer dans la guerre civile.

En décembre 2007, au Kenya, les élections présidentielles tournèrent à l’affrontement car les résultats prêtaient à contestation, alors que l’expérience démocratique du pays demeure insuffisante pour réguler pacifiquement les antagonismes politiques. Mais n’oublions pas que d’autres facteurs contribuèrent à radicaliser les différents protagonistes, notamment les difficultés économiques et sociales.

Entre mars et juin 2008, le dictateur du Zimbabwe, Robert Mugabe, comme il l’avait fait pour les scrutins précédents, multiplia les brutalités et les fraudes pour tenter de se maintenir au pouvoir. En dépit de cela, le vote exprima sans ambiguïté le rejet de l’homme et de sa politique par une majorité de la population. La résistance passive des opposants en dépit d’une sanglante répression, et les pressions discrètes d’une partie de la communauté internationale, finirent par lui imposer une timide concession : son principal rival, Morgan Tsvangirai fut nommé Premier ministre en février 2009. Mais les pouvoirs limités dont dispose ce dernier pourraient l’empêcher de redresser la situation catastrophique dans laquelle se trouve le pays.

Les chiites d‘Irak, principale communauté du pays détiennent la clé du pouvoir dans le pays depuis l’invasion américaine de 2003 et l’instauration d’un régime démocratique. Mais cette démocratie sans racines connaît des soubresauts sanglants : une partie des sunnites ne se résignent pas à céder le pouvoir sous la loi du nombre, tandis que les chiites se fragmentent en factions rivales et se battent. Le pays est gouverné, depuis la fin 2005, par une alliance composée, pour l’essentiel, du Conseil suprême islamique en Irak (chiite) d’Abdul Aziz al-Hakim et du Daawa (chiite) de Nouri al-Maliki. Mais l’Armée du Mahdi (du chiite Moqtatda al-Sadr, qui quitta le gouvernement en avril 2007) leur dispute l’influence et n’hésite pas à recourir aux armes contre ses propres coreligionnaires [14]. Toutefois, les élections régionales de janvier 2009 pourraient avoir modifié la situation : selon plusieurs observateurs, le retour des sunnites dans la compétition électorale, le recul des partis religieux islamiques et les résultats très favorables à l’alliance éloquemment baptisée “Coalition pour l’État de droit“, traduiraient le désir d’une majorité d’Irakiens d’un État central fort, capable de dépasser les clivages communautaires. Le chercheur Hosham Dawood en établissait le bilan en ces termes :
« toutes les forces se réclamant d’un État, d’un centre, ont été récompensées par les électeurs. Maliki a compris que les Irakiens cherchaient à être rassurés sur l’avenir de leur “vivre ensemble“ et qu’ils voulaient un leader dépassant sa base initiale. Il s’est opposé aux milices, aux quotas, aux Kurdes lorsqu’ils se montrent trop gourmands et aux Américains. Il est vu comme un rempart de l’identité nationale [15] ».

Il reste à voir si cette conversion du Premier ministre à une politique d’unité nationale est sincère et si sa mise en œuvre est possible. Lors des élections législatives de 2010, les Irakiens et leur classe politique feront-ils de nouveau « preuve d’une étonnante maturité politique [16] » ?

La transition démocratique amorcée au Pakistan le 18 février 2008, avec la victoire des partis unis à la fois contre la dictature militaire et les islamistes, suscita autant d’inquiétudes que d’espérances. Cette démocratie naissante présente de multiples faiblesses et se confronte à de nombreux adversaires [17]. Elle se heurte à cet État dans l’État, qui a « gravement handicapé l’émergence d’une culture démocratique [18] », que sont les services secrets militaires, l’Inter Services Intelligence. Les islamistes radicaux liés à Al Qaeda cherchent à la déstabiliser et à s’emparer du pouvoir ainsi que… de l’arme nucléaire. Les analyses les plus alarmistes circulent à ce sujet [19], mais leur tonalité n’est pas toujours désintéressée. Des années durant, par exemple, les dirigeants pakistanais successifs brandirent la menace islamiste pour obtenir une aide internationale substantielle, justifier leur politique intérieure et masquer leurs insuffisances voire leurs turpitudes. Ajoutons qu’ils n’hésitèrent pas à utiliser les mêmes islamistes au Cachemire et en Afghanistan, au service de leur politique extérieure. Par ailleurs, l’exécutif américain peut avoir intérêt à dramatiser la situation afin d’obtenir du Sénat l’autorisation et les moyens de soutenir un pays qui ne présente pas toutes les garanties en matière de démocratie [20]. D’ailleurs, certains doutent de la capacité des taliban à prendre le pouvoir [21].

Quelquefois, le pouvoir ou la citoyenneté se décomposent et la population se divise en factions rivales, voire adverses : la guerre civile, affrontement entre concitoyens, peut alors éclater. Les troubles politiques prirent, en Angleterre, un tour sanglant entre 1642 et 1660. Le renversement de la monarchie, en 1789, plongea la France dans plusieurs années de violence interne.

À cet égard, la fin des dictatures s’avère un moment particulièrement périlleux. La chute de Syad Barre, en 1991, plongea la Somalie dans le désordre et la violence qu’elle connaît encore aujourd’hui. La mort de Tito, en 1980, ouvrit une décennie de crise politique, économique et sociale en Yougoslavie. La fédération n’y survécut pas, les antagonismes s’exacerbèrent jusqu’à l’affrontement armé (1991-1995 ;1999) et, malgré l’arrêt des combats, la région demeure sous très haute tension. En Irak, le renversement de Saddam Hussein par les Américains et leurs alliés, en 2003, relança les affrontements entre les diverses composantes de la population : Arabes sunnites contre Arabes shiites ; Arabes contre Kurdes ; islamistes contre chrétiens et yézidis, notamment. Nous retrouvons ici cette charnière délicate entre la dictature et la démocratie. Jusqu’ici, peu de transitions évitèrent le bain de sang. Il s’en trouve tout de même, comme ces “dictatures méditerranéennes“ que l’Europe communautaire accompagna vers la démocratie : Grèce après la chute des colonels (1974), Portugal après la “révolution des Œillets“ (1974) et Espagne après la mort de Franco (1975).

Le débat politique naît parfois du fait que certain(e)s sont exclu(e)s de la citoyenneté. Athènes au temps de Périclès, présentée autrefois comme un modèle de démocratie, ne fait plus autant recette. Dans son contexte historique – la Grèce au Ve siècle avant J.C. –, elle paraît exemplaire, mais aujourd’hui, elle détone : difficile de se référer à un État qui pratiquait l’esclavage et excluait de la vie politique les femmes, les Grecs nés dans d’autres cités, les étrangers, ainsi que les esclaves.

Dans l’ensemble des démocraties, l’accession des femmes au droit de vote occupa la première moitié du XXe siècle et suscita les plus vives polémiques, en particulier dans le pays qui se prévaut de la précocité et de l’exemplarité universelle de son “modèle républicain“ : la France [22]. D’ailleurs, l’entrée en vigueur, en 1944, d’un suffrage réellement “universel“ s’accompagna de la persistance du monopole masculin exercé sur le pouvoir politique. Au point que l’article 3 de la Constitution de 1958 fut révisé le 8 juillet 1999 et se vit complété par l’alinéa 5 garantissant « l’égal accès des femmes et des hommes aux mandats électoraux et fonctions électives ». Un an plus tard, la loi du 6 juin 2000 imposait la parité pour toutes les élections se déroulant au scrutin de listes, ainsi que pour les candidatures proposées aux élections se déroulant au scrutin majoritaire. Si le bilan était satisfaisant pour les élections au scrutin de listes, il révélait, malgré les sanctions financières prévues par la loi, un immobilisme flagrant pour les élections au scrutin majoritaire, en particulier les élections législatives [23]. Le 31 janvier 2007, une nouvelle loi étendit l’obligation de parité à l’élection des exécutifs des conseils municipaux et régionaux, instituant un suppléant de sexe opposé pour les candidats aux élections cantonales et renforçant les sanctions financières contre les partis ne respectant pas l’obligation de parité aux élections législatives. Bref, la parité demeurait en partie théorique. Ce débat est donc loin d’être clos.

Quant au cas des étrangers, il provoque encore de très vives polémiques, par exemple en France. Si, à charge de réciprocité, les ressortissants de l’Union européenne peuvent voter aux élections locales ou européennes, ils demeurent exclus des scrutins nationaux. Les immigrés venus de pays tiers se voient purement et simplement refuser toute participation à quelque élection que ce soit : droit de vote et nationalité demeurent étroitement liés. Cela nourrit de vives controverses que le pouvoir politique, lorsqu’il ne les instrumentalise pas, surveille attentivement.

La domination imposée par une puissance extérieure suscite des réactions diverses : la résignation (choisie ou subie), la collaboration ou la résistance. Il en résulte un comportement politique différencié durant les événements. Ensuite, pendant un plus ou moins grand nombre d’années, ces épisodes et les attitudes observées influent sur la vie politique.

Comme les autres pays occupés par les puissances de l’Axe, la France connut cette situation entre 1940 et 1944. Cet épisode contribua à structurer la vie politique du pays depuis lors : compromises avec Vichy et/ou l’Allemagne nazie, une partie de l’extrême droite et de la droite en furent exclues. Le gaullisme naquit de la France Libre, tandis que le communisme survalorisait l’héroïsme de ses militants (le mythe du parti des “trente mille fusillés“, notamment) pour accroître son audience. Plusieurs décennies après, cette époque demeure très présente dans le débat politique. Cela s’observe à travers la mémoire (et autour des polémiques au sujet) de la politique antisémite et de collaboration du régime de Vichy, de la poursuite de la lutte aux côtés des Alliés, ou de la Résistance intérieure. Nicolas Sarkozy n’introduit nulle rupture en ce domaine. Dernier épisode en date, la querelle au sujet de Guy Môquet : un président de droite peut-il/doit-il ordonner la commémoration officielle d’un jeune résistant… communiste fusillé par les nazis en 1941 ? La lutte antifasciste joua également un rôle structurant considérable dans la Yougoslavie de Tito. Habilement, le régime élargit le souvenir au-delà de Josip Broz et des communistes : il honora des non-communistes qui avaient accompli des actes de courage dans la résistance [24]. Il s’agit d’une tentative pour le moins originale de forger une unité nationale dans un cadre totalitaire. Non sans un relatif succès, d’ailleurs : la “popularité“ du dictateur dépassa les rangs de ses partisans idéologiques.

La colonisation produisit des effets semblables. Prenons le cas de l’Algérie : certains Musulmans se rallièrent aux Français, d’autres refusèrent et basculèrent dans la lutte pour la libération de leur pays, tandis que la majeure partie demeurèrent les jouets de l’histoire. Les vainqueurs (et leurs héritiers), le Front de libération nationale (F.L.N.), monopolisèrent le pouvoir et… la mémoire. Au point que l’on parle d’un État-FLN. La corruption et l’incapacité de ce dernier à améliorer les conditions de vie des Algériens provoquèrent les émeutes qui mirent fin au régime de parti unique en 1988, mais pas à la domination du FLN. La déconsidération des hommes au pouvoir fut pour beaucoup dans le succès des islamistes à la fin des années 1980. Il en résulta une guerre civile que l’on nomma, de manière significative, la “Deuxième guerre d’Algérie“. En 2005 et 2006, les discours extrêmement durs du président Bouteflika, lors de la commémoration des massacres de Sétif (8 mai 1945), apparurent comme une instrumentalisation à des fins politiques intérieures. Cela constitue un indice parmi beaucoup d’autres que nous sommes encore aujourd’hui en présence d’un régime qui s’auto-légitime par la guerre d’indépendance [25].

Dans la même veine, certaines révolutions se targuent d’avoir mis fin, par la même occasion, à la mainmise de l’étranger : Mao Zedong en Chine, Ho Chi Minh au Vietnam, Fidel Castro à La Havane, Khomeiny en Iran, par exemple. À chaque fois, une partie des adversaires politiques furent éliminés au motif de leur complicité (réelle ou supposée) avec l’ancienne puissance tutélaire. La nécessité de lutter contre le(s) complot(s) de cette dernière contribue en permanence à justifier tout ou partie de la politique menée. Avantage supplémentaire, le pouvoir peut lui imputer ses échecs. La connaissance des rapports entre une présence ou une occupation étrangère et la genèse du pouvoir en place s’avère donc indispensable pour comprendre certaines situations géopolitiques.

Sous des formes extrêmement diverses, la politique se retrouve dans toutes les sociétés. Quelle que soit la forme du régime, dans la démocratie la mieux ancrée comme sous la dictature la plus impitoyable, les rivalités pour le pouvoir existent. Elles peuvent, sans que l’on puisse toujours le prévoir, produire tout aussi bien des effets déstabilisateurs que des dénouements heureux. Par conséquent, l’analyse géopolitique scrute en permanence la scène politique intérieure de chaque zone de crise ou de conflit. Mais elle n’oublie jamais que de multiples facteurs influencent la vie politique.

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PROBLÉMATIQUE LIÉE À LA VIE POLITIQUE

Quel est le rôle des débats, désaccords et/ou affrontements pour l’exercice du pouvoir dans la crise ou le conflit ?

CHAMPS DE RECHERCHE

Outils pour étudier la vie politique de la population du territoire sur lequel se déroule la crise ou le conflit :

. les ouvrages consacrés à la science politique, à l’histoire, au droit, à la sociologie, à l’économie et à l’anthropologie.

Les informations recueillies servent à repérer l’influence des rivalités politiques sur les événements. Le plus souvent un ou plusieurs des éléments suivants :

. la légitimité du pouvoir en place,

. l’existence ou non d’un compromis politique,

. l’état du compromis politique,

. les rivalités politiques,

. les exclus de la vie politique,

. les tensions ou les conflits provoqués par une occupation étrangère.

La liste n’est pas exhaustive, mais elle recense les facteurs qui apparaissent le plus fréquemment.

Une information est pertinente lorsqu’elle contribue à éclairer la crise ou le conflit que l’on étudie.

[1] . Définition donnée par Oresme vers 1370. Rey Alain (dir.), Dictionnaire historique… op. cit.,, p. 1570.

[2] . http://wwwo.un.org/fr/documents/udh…

[3] . Résolution 2000/47 « Promotion et consolidation de la démocratie » (http://www.unhchr.ch/Huridocda/ Huridoca.nsf/0/a3eae9837ad689a0802568d600579c94 ?Opendocument).

[4] . « Déclaration du Millénaire », résolution 55/2 de l’Assemblée générale des Nations Unies, 8 septembre 2000, (http://www.un.org/french/millenaire…).

[5] . Mini Atlas de la Sécurité Humaine, 2008, (http://www.miniatlasofhumansecurity…).

[6] . Freedom in the World, 2009, (http://www.freedomhouse.org/templat…).

[7] . Barral Pierre, Pouvoir civil et commandement militaire. Du roi connétable aux leaders du 20e siècle, Paris, 2005, Les Presses de Sciences Po, p. 162.

[8] . Lacorne Denis, « Cyclone Katrina.les fractures de la société américaine au grand jour », chat sur LeMonde.fr, 7 septembre 2005 (http://www.lemonde.fr/web/chat/0,46…) ; Lacorne Denis et Huret Romain, « Le cyclone Katrina.révélateur de la fragmentation de la société américaine », transcription du débat du 6 octobre 2005 dans le cadre des Cafés Géographiques (http://www.cafe-geo.net/article.php…).

[9] . Anonymous, « Burmese Economy Is an Obstacle to Aid », The New York Times, May 29, 2008.

[10] . Paris Gilles, « L’Achoura, scène primitive des chiites », Le Monde, 20 janvier 2008.

[11] . Éditorial, « Iran, la terreur », Le Monde, 29 juin 2009 ; Tellier Frédéric, « Iran les leçons d’une crise », Le Monde, 3 juillet 2009 ; Minoui Delphine, « Les pasdarans, nouveaux maîtres de Téhéran », Le Temps, 22 juillet 2009.

[12] . Ploquin Jean-Christophe, « Une lutte au sommet divise le régime iranien », La Croix, 21 juin 2009 ; Djalili Mohammad-Reza, « Touchant au cœur du régime islamique, la crise est loin d’être terminée », Le Monde, 1er juillet 2009 ; Minoui Delphine, « Le régime iranien en proie à des luttes de pouvoir », Le Figaro, 21 juillet 2009.

[13] . Hauter François, « La Thaïlande déchirée entre le rouge et le jaune », Le Figaro, 14 novembre 2008.

[14] . Jaulmes Adrien, « Les chiites d’Irak en guerre pour le pouvoir », Le Figaro, 8 avril 2008.

[15] . Ayad Christophe, « La vague Maliki emporte l’Irak », Libération, 6 février 2009.

[16] . Claude Patrice, « Les élections provinciales tournent à l’avantage de Nouri Al-Maliki », Le Monde, 3 février 2009.

[17] . Éditorial, « Espoir au Pakistan », Le Monde, 22 février 2008 et Naveed Ahmad, « Pakistan’s Surprise Elections », ISN-Security Watch, February 22, 2008.

[18] . Bobin Frédéric, « La démocratie pakistanaise tente de réduire l’emprise de ses services secrets militaires », Le Monde, 26 novembre 2008.

[19] . Gayer Laurent, Pakistan : du désordre à la guerre civile ?, IFRI, février 2009.

[20] . Rashid Ahmed, « Pakistan’s Critical Hour », The Washington Post, May 5, 2009.

[21] . Arnoldy Ben, « Why the Taliban Won’t Take Over Pakistan », The Christian Science Monitor, June 7, 2009.

[22] . Rudelle Odile, « Le vote des femmes et la fin de l’exception française », Vingtième Siècle, n° 42, avril-juin 1994, pp. 52-65.

[23] . Troendle Catherine, Rapport d’information sur le projet de loi tendant à promouvoir l’égal accès des femmes et des hommes aux mandats électoraux et fonctions électives et sur les propositions de loi correspondantes, Paris, Sénat, 29 novembre 2006, 204 pages (http://senat.fr/rap/r06-095/r06-0951. pdf).

[24] . « Ex-Yougoslavie.les héros du peuple sont immortels, pas leurs monuments », B 92, 7 octobre 2007, traduit par les étudiants de l’université de Niksic et mis en ligne par Le Courrier des Balkans, 6 novembre 2007.

[25] . Oberlé Thierry, « Passé colonial : Alger renonce à demander des excuses à Paris », Le Figaro, 17 mai 2007.

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Manuel de géopolitique

18 – Les rivalités politiques

Par Patrice GOURDIN, le 11 février 2016  Imprimer l'article  lecture optimisée  Télécharger l'article au format PDF

Docteur en histoire, professeur agrégé de l’Université, Patrice Gourdin enseigne à l’École de l’Air. Il intervient également à l’Institut d’Études Politiques d’Aix-en-Provence. Membre du Conseil scientifique du Centre géopolitique, l’association à laquelle le Diploweb.com est adossé.

Le 1er site géopolitique francophone publie un ouvrage de référence : Patrice Gourdin, « Manuel de géopolitique », éd. Diploweb.com, 2015. ISBN : 979-10-92676-04-4. Voici le chapitre 18 : Les rivalités politiques.

Le champ du politique est vaste : pris au sens le plus général de ce « qui concerne les Le champ du politique est vaste : pris au sens le plus général de ce « qui concerne les gouvernements des hommes entre eux [1] », il touche à tous les aspects de l’organisation d’une société humaine. Polymorphe, le politique est, également, omniprésent : la question de la forme, de la détention, de l’organisation et de l’emprise du pouvoir se pose dans toute société. En effet, ce dernier est indispensable au gouvernement des hommes, même s’il revêt de multiples formes. Aussi, quel que soit son mode d’administration, un groupe humain connaît des rivalités, des débats ou des affrontements de nature politique. Selon que leur mode de régulation et ses décisions sont acceptés par tous, ou non, les contentieux se règlent pacifiquement ou peuvent déclencher des conflits. L’ampleur du domaine ne permet pas de tendre à l’exhaustivité en quelques pages. Aussi, n’aborderons-nous que certains aspects de la vie politique, ceux que l’actualité récente a mis en avant : la démocratie, la légitimité, le compromis sociopolitique, les factions, la violence, la guerre civile, l’exclusion, la domination étrangère.

18 – Les rivalités politiques
Patrice Gourdin, Manuel de géopolitique
Edition Diploweb.com

Il existe une grande variété de manières d’exercer le pouvoir et d’administrer un État. La science politique s’emploie à les décrire et à les analyser. La presse rend compte de leur fonctionnement et peut également, lorsqu’elle est libre, exprimer un jugement à ce sujet. Un quotidien ou un hebdomadaire peuvent donc exposer d’une part les faits et leur signification, d’autre part le point de vue individuel du journaliste ou ses préférences partisanes. L’analyse géopolitique doit prendre cette considération en compte : les articles du premier type permettent de décrypter une situation, ceux du second type nous éclairent sur les motivations – réelles, feintes ou supposées – des différents acteurs politiques.

Depuis 1945, consécutivement à la victoire sur les dictatures de l’Axe, la forme démocratique de gouvernement est mise en avant. Mais, durant la Guerre froide, la polémique fit rage au sujet de ce que recouvrait exactement cette formule, ce qui explique que le terme ne figure pas dans la Charte des Nations Unies, en particulier ni dans son préambule ni dans la définition de ses buts et principes. L’article 21 de la Déclaration universelle des droits de l’homme de 1948 précisait bien que
« la volonté du peuple est le fondement de l’autorité des pouvoirs publics ; cette volonté doit s’exprimer par des élections honnêtes qui doivent avoir lieu périodiquement, au suffrage universel égal et au vote secret ou suivant une procédure équivalente assurant la liberté du vote [2] ».

Mais il fallut attendre 1996 pour que le Comité des droits de l’homme des Nations Unies explicite la notion d’“élections honnêtes » et 2000 pour que la Commission des droits de l’homme des Nations Unies inclue le pluralisme dans les conditions nécessaires [3]. La disparition des démocraties “populaires“ à partir de 1989 semble avoir tranché en faveur des démocraties pluralistes et représentatives, respectant les libertés individuelles et collectives, vérifiant la légitimité de leurs dirigeants par des élections honnêtes organisées à intervalles réguliers. Le Sommet du Millénaire pour le développement, réuni par l’ONU en 2000, inscrivit la promotion de la démocratie au rang de ses principaux objectifs :
« Les hommes et les femmes ont le droit de vivre et d’élever leurs enfants dans la dignité, à l’abri de la faim et sans craindre la violence, l’oppression ou l’injustice. C’est un mode de gouvernance démocratique des affaires publiques, fondé sur la volonté et la participation des populations qui permet le mieux de garantir ces droits. […] Nous n’épargnerons aucun effort pour promouvoir la démocratie et renforcer l’état de droit, ainsi que le respect des droits de l’homme et libertés fondamentales reconnus sur le plan international , y compris le droit au développement [4] ».

Et un Fonds des Nations Unies pour la démocratie vit le jour en 2005. La réalité montre que, aujourd’hui encore, il ne s’agit pas du régime le plus répandu.

Un premier type de débat porte donc sur l’instauration d’une démocratie répondant à ces critères et, dans un nombre élevé de pays, il s’agit toujours d’un combat. Notons qu’aucun comptage incontestable du nombre des démocraties n’est actuellement disponible. Celui du Human Security Center, parfois cité, établit sa carte des régimes dans le monde avec des nomenclatures qui trahissent la difficulté : il distingue les démocraties, les autocraties et les “anocraties“. Cette catégorie, qui regroupe les pays “en partie démocratiques [5]“, laisse songeur. Freedom House, qui fait fréquemment référence, comptait, en 2009, sur un total de 193, 89 pays “libres“ (46 % des États), 62 “partiellement libres“ et 42 “non libres“ [6]. La Déclaration universelle des droits de l’homme de 1948 fournit les critères utilisés. Ces deux exemples montrent avec quelle prudence il convient d’aborder la définition d’un régime lorsqu’il n’est ni démocratique ni dictatorial : selon la source ou le locuteur, un tiers des États de la planète, environ, peuvent être présentés comme des dictatures ou comme des démocraties. Observons que, au-delà de la forme autoritaire et répressive qu’y prend l’exercice du pouvoir, la catégorie des “dictatures“ recouvre de multiples réalités : elles peuvent être civiles ou militaires et se réclamer d’idéologies très diverses. Chacune doit faire l’objet d’une étude attentive.

Ensuite, se pose la question du contenu de cette démocratie. Même dans les pays où elle s’enracine depuis longtemps, cela alimente toujours le débat. Se limite-t-elle au domaine politique, ou doit-elle s’étendre, en particulier au social, à l’économique et au culturel ? Si ces champs sont investis, quelle part prend-elle à leur fonctionnement et sous quelle forme ? Si l’État est sollicité, quel contrôle exerce-t-il ? Voilà quelques-unes des questions qui trament les sociétés démocratiques et influent sur les rivalités de pouvoir qui les traversent. La démocratie apparaît comme un chantier permanent qu’il ne faut cesser d’observer.

En effet, elle peut faire l’objet d’une remise en cause, comme en Allemagne, en 1933, avec l’avènement du nazisme, en France, en 1940, avec l’instauration du régime de Vichy, ou en cas de coup d’État militaire. La Grèce, berceau de la démocratie, connut la “dictature des colonels“, de 1967 à 1974, ultime avatar des interventions de son armée dans la vie politique du pays au XXe siècle. Complexe et protéiforme se présente le cas particulier des régimes dans lesquels on trouve, pour reprendre l’expression de Pierre Barral, des « soldats dans le champ constitutionnel [7] » : Japon de l’Entre-Deux-Guerres, la Turquie ou le Pakistan aujourd’hui, par exemple.

La démocratie peut sembler menacée par l’accroissement des prérogatives de l’État vis-à-vis des citoyens au nom de sa mission de sécurité, comme aux États-Unis, avec le Homeland Security Act adopté après les attentats du 11 septembre 2001. Toutes les démocraties connaissent de vives polémiques autour des contradictions qui ne manquent de survenir entre les mesures de renforcement de la sécurité et les empiètements qu’elles impliquent (ou risquent d’impliquer) sur les libertés individuelles. Cela fait partie des sujets cruciaux du débat politique, comme le montra l’utilisation du thème de l’insécurité dans plusieurs consultations électorales, notamment celle qui désigna le président de la République, en France, en 2007.

Enfin, la question se pose de savoir s’il existe un régime démocratique type ou si la démocratie se construit au cas par cas, en tenant compte des spécificités de chaque société. Autrement dit, les valeurs démocratiques de l’Europe et de l’Amérique du Nord, issues de la philosophie des Lumières, atteignent-elles réellement à l’universalité ? L’objection se réduit-elle à une argutie commode pour les dictatures, ou vise-t-elle au respect de la diversité ?

Tous ces débats influent sur l’opinion et l’action des hommes. L’analyse géopolitique doit donc en tenir compte et définir avec précision et rigueur les termes qu’elle emploie en la matière. Il importe de se garder des concepts flous, des lieux communs et des formules partisanes.

Le pouvoir en place, quelle que soit sa forme, peut perdre sa légitimité, ce qui débouche sur une crise. Tôt ou tard, cela peut entraîner le renversement de la dynastie ou du régime, donc une révolution. De multiples causes peuvent s’en trouver à l’origine. Examinons quelques-unes d’entre-elles.

La défaite militaire s’avère parfois fatale aux dirigeants les mieux assis comme aux systèmes les plus solides, balayés par l’envahisseur qui impose ensuite ses hommes et/ou sa forme de pouvoir. L’histoire des empires conquérants en offre de multiples exemples : Turcs, Mongols, puissances coloniales, URSS, entre autres. À plus forte raison, un dirigeant affaibli et/ou un régime discrédité ne survivent pas à l’infortune des armes, comme le montre l’histoire de la France, par exemple. Napoléon Ier et son empire sombrèrent à Waterloo en 1815, tout comme Napoléon III et le Second Empire furent emportés à Sedan en 1870 ou la IIIe République finit dans la débâcle de 1940. Les dynasties régnant sur l’Allemagne (Hohenzollern) et l’Autriche-Hongrie (Habsbourg) ne survécurent pas davantage à la défaite de 1918, que leur adversaire Romanov n’avait résisté, en 1917, au délitement de la société russe provoqué par le conflit. Ceci ne doit toutefois pas occulter le fait que certains survivent à la défaite : Jean II le Bon après Poitiers (1356), François Ier après Pavie (1525), les monarchies serbe ou roumaine, durant la Première Guerre mondiale, Staline en juin 1941, par exemple.

Si le (ou les) dirigeant(s) ne place(nt) pas (ou ne donnent pas le sentiment de placer) le sort du plus grand nombre au cœur de leurs préoccupations, leur légitimité s’érode, voire disparaît, et ce quel que soit le régime. Couplée avec d’autres difficultés, économiques et sociales par exemple, cette indifférence peut susciter la colère, la révolte ou le vote sanction. Depuis l’Antiquité, les dirigeants chinois vivent dans la hantise de perdre le “mandat du Ciel“. Ils y sont d’autant plus enclins que cela se produisit plusieurs fois dans leur histoire. Selon une croyance ancrée dans la culture populaire, des signes annonciateurs de cette disgrâce divine sont censés se manifester, notamment sous forme de catastrophes naturelles. Un tremblement de terre se produisit juste avant la mort de Mao Zedong, en 1976. Les continuateurs de sa politique, menés par sa veuve, furent éliminés. Les “quatre modernisations“ de Deng Xiaoping suivirent, qui engagèrent le pays dans une transformation radicale, en partie rendue indispensable par la lassitude de la population. Or, ces évolutions ne comportent pas que des avantages : pauvreté, mauvais encadrement sanitaire, chômage, corruption, entre autres, touchent de nombreux Chinois. On comprend mieux l’empressement des actuels dirigeants chinois après le séisme qui a ravagé le Sichuan en mai 2008. Ils n’étaient pas réputés pour pratiquer la compassion et se préoccuper du bien-être de leur peuple, mais le faire (ou donner l’illusion de le faire) leur parut alors indispensable à la préservation de leur pouvoir. Les démocraties ne sont pas à l’abri. Avant la controverse sur la guerre en Irak, la popularité de Georges W. Bush Jr. s’amoindrit considérablement après le passage, le 29 août 2005, du cyclone Katrina qui ravagea le delta du Mississippi, provoquant, en particulier, des inondations catastrophiques dans la ville de la Nouvelle Orléans [8]. En effet, le président des États-Unis, qui prenait des vacances dans son ranch du Texas, y demeura trois jours avant de se rendre sur place. Encore ne fut-ce que de haut, puisqu’il se contenta de survoler en avion la région dévastée. La mauvaise gestion de cette catastrophe devint emblématique de l’incompétence du président et de son gouvernement. Cela ne suffisait pas à les discréditer, mais formait un symptôme, révélateur d’une politique jugée “mauvaise“ dans son ensemble par une fraction croissante de l’opinion publique américaine. Ce sentiment contribua à la défaite électorale du parti républicain aux élections législatives de novembre 2006 et à la victoire démocrate aux élections présidentielles et législatives de novembre 2008. Mais la sanction ne constitue pas toujours la règle. Les Birmans se résignaient à leur dictature mais, lorsqu’elle ne s’avéra même plus capable de garantir un prix abordable pour les produits de première nécessité, à la suite de leurs moines, ils protestèrent publiquement à l’automne 2007. L’indifférence et le refus obstiné d’accepter l’aide étrangère après les ravages occasionnés par le cyclone Nargis, le 3 mai 2008, pourraient avoir accru encore cette illégitimité du régime. D’autant que la catastrophe mit également à nu les insuffisances criantes de la politique mise en œuvre depuis plusieurs décennies, en particulier dans le domaine économique [9]. Toutefois, grâce à la manipulation et à la répression, la junte surmonta ces deux épreuves et conserva le pouvoir. Le cas n’est pas isolé : Franco, Staline ou Hafez Al-Assad par exemple, moururent dans leur lit. Il faut donc se garder de tout systématisme : même impopulaire, un pouvoir peut conserver une capacité répressive dissuasive et/ou un minimum de légitimité. Il revient à l’analyse géopolitique de rechercher les fondements de celle-ci. Observons également que d’anciens dictateurs se maintinrent au pouvoir en érigeant une pseudo-démocratie (Hosni Moubarak, en Égypte, par exemple) ou se firent élire démocratiquement après un retrait temporaire (Sassou N’Guesso au Congo, Mathieu Kérékou au Bénin, Didier Ratsiraka à Madagascar, Daniel Ortega au Nicaragua, par exemple).

Dans certains cas, le compromis sociopolitique qui avait assuré la stabilité devient inadapté. Dans une démocratie mature, cela se règle par des réformes et/ou un changement de dirigeants à la suite d’un débat électoral ouvert et pacifique, voire d’un mouvement social.

Depuis environ vingt-cinq ans, les alternances dans les pays d’Europe occidentale ou en Amérique du Nord résultent en partie de la crise de l’État-providence mis en place après la Seconde Guerre mondiale. Les dysfonctionnements de ce dernier se trouvent à l’origine du débat qui agite les pays industrialisés depuis le milieu des années 1970, autour de la part respective du libéralisme économique et de la régulation étatique dans la création et la redistribution des richesses. Il constitue un élément central de la compétition électorale, comme l’exemple de la France le montre amplement depuis 1981.

Après la chute des régimes communistes en Europe médiane, la transition vers la démocratie pluraliste et l’économie de marché provoqua le démantèlement du système politique, économique et social imposé après 1945. Cela provoqua de graves traumatismes économiques et sociaux, qui se traduisirent à plusieurs reprises dans les urnes par un vote sanction. Ce dernier provoqua même, parfois, le retour temporaire des ex-communistes au pouvoir (Lituanie, 1992 ; Pologne, 1993 ; Hongrie et Bulgarie, 1994, par exemple). Cet apparent paradoxe tenait, d’une part, à la réorientation social-démocrate de la plupart des anciens partis communistes et, d’autre part, à la dégradation des conditions d’existence des plus vulnérables, comme les retraités ou les salariés des entreprises “restructurées“.

Dans des contextes plus tendus et/ou en l’absence de tradition démocratique, le recours à la violence peut apparaître comme la seule issue à l’insatisfaction d’une partie de la population.

Le chiisme porte cette dimension contestataire depuis les origines : le martyre du deuxième imam, Hussein, à Kerbala, en 680, constitue le principal temps fort des célébrations chiites, l’Achoura. Au-delà de la commémoration de l’événement, le rituel entretient l’esprit de résistance à l’oppression et à la tyrannie sous leurs diverses formes [10]. Mais comment et par qui cet intolérable est-il défini ? Sur quoi le mouvement protestataire débouche-t-il ? L’exemple iranien invite à la circonspection. La nature dictatoriale du pouvoir exercé par la dynastie des Pahlavi ne fait aucun doute, mais la république islamique instaurée par l’ayatollah Khomeiny en 1979 l’est-elle moins ? L’écrasement de la contestation étudiante en 1999, ou le scrutin controversé de juin 2009 et la façon dont les détenteurs du pouvoir réprimèrent ceux qui protestaient permettent d’en douter [11]. Par ailleurs, le parti communiste irakien recrutait en partie ses membres dans la communauté chiite ; mais celle-ci fournissait une part importante des ouvriers. Il est donc difficile de savoir s’ils étaient communistes du fait de leur appartenance religieuse ou de leur condition sociale.

L’“autocratie éclairée“ pratiquée par Félix Houphouët-Boigny en Côte-d’Ivoire depuis l’indépendance reposait sur une redistribution de la rente tirée des cultures d’exportations. La répartition en était arbitraire et inégale, la corruption explosait, mais le plus grand nombre y retrouvait son compte. Dans les cas extrêmes, une répression judicieusement pratiquée calmait les protestataires. Mais la situation changea du tout au tout durant les années 1980 : la baisse des cours mondiaux des denrées tropicales tarit le pactole, la croissance démographique accrut les besoins en matière d’éducation, de santé et d’emploi. Le compromis tacite des années 1960 et 1970 devint caduc. La contestation s’exprima dans la rue, la corruption éclata au grand jour, les principaux responsables politiques confisquèrent et dénaturèrent le multipartisme octroyé en 1988. Ainsi le pays s’installa-t-il, en 1995, dans la crise dont il n’est toujours pas sorti : les Ivoiriens ne parviennent pas à trouver un nouveau compromis acceptable par tous.

Lorsqu’il n’y a pas de démocratie, ou bien si cette dernière n’est pas intégrée dans les mentalités et les comportements, les rivalités pour la détention du pouvoir se déroulent dans des conditions plus ou moins obscures, nourrissent souvent des querelles complexes, voire dégénèrent en combats. L’histoire offre d’innombrables exemples de coteries nobiliaires, religieuses, économiques, bureaucratiques, militaires cernant le détenteur du pouvoir et cherchant à le rallier à leurs vues (et à leurs intérêts). L’habileté à jouer de ces rivalités pour parvenir à ses propres fins est une composante essentielle de l’art de gouverner. Il ne faut jamais l’oublier, tout en ne perdant pas de vue que la manipulation est un autre instrument de la politique. L’identification des groupes, de leurs chefs et la connaissance de leurs orientations revêtent une importance cruciale pour la compréhension de la situation. Le plus souvent, les diplomates, comme les journalistes, recourent à des sources locales (ou en exil) connaissant bien (ou supposées bien connaître) les arcanes politiques du pays. Cela n’exclut ni les informations incomplètes, ni la désinformation, comme l’administration Bush, trop crédule envers certains opposants en exil, l’expérimenta à ses dépens en Irak en 2003. La plus grande prudence s’impose donc dans l’utilisation et la présentation de ce type de données. L’aveu de l’ignorance ou de la fiabilité douteuse d’une information fait partie de la rigueur nécesssaire à l’analyse géopolitique.

La république islamique d’Iran n’est pas démocratique, il s’agit d’une théocratie, un régime où le religieux prime le politique. Les rares formes ou groupes d’opposition qui existent ne sont que tolérés et peuvent faire l’objet, à tout moment, de mesures d’interdiction (notamment la presse) ou d’emprisonnement (les figures emblématiques). En fait, la vie politique se joue au sein de la classe dirigeante et des organisations officielles. Il existe des factions, plus ou moins connues et aux contours plus ou moins définis, qui rivalisent dans la plus grande opacité. Les élections de juin 2009 donnèrent lieu à de multiples analyses sur le thème de la lutte sans merci qui se serait livrée derrière le président à la réélection contestée, Mahmoud Ahmadinejad, et son rival malheureux, Mir Hossein Moussavi. Le premier aurait servi d’homme de paille au Guide suprême, Ali Khamenei, alors que le second aurait appuyé les intérêts du président de l’Assemblée des experts, Ali Akhbar Hachemi Rafsandjani [12]. Les deux fonctions s’équilibrent et chacun aurait tenté de prendre l’ascendant. Toutefois, MM. Khamenei et Rafsandjani porteraient également deux visions politiques différentes – conservatrice pour le premier, plus libérale pour le second – et seraient soutenus (influencés ?) par des groupes aux intérêts différents sinon divergents, voire opposés. On le constate, les arcanes des régimes opaques sont difficilement pénétrables et tout ne se résume pas à des luttes de personnes.

Durant la Guerre froide, une part importante de la “soviétologie“ consistait à décrypter les rares indices disponibles sur les conflits de pouvoir en URSS, mais la marge d’erreur était considérable : qui avait vu venir le coup de force, fondé sur le thème de la libéralisation, réussi par Khrouchtchev en 1956, puis la déposition en douceur du même par Brejnev, en 1964 ? Depuis 1949, la Chine communiste constitue une énigme tout aussi déconcertante : le coup d’État de Mao Zedong en 1966 ou la politique des “Quatre modernisations“ de Deng Xiaoping ne s’éclairèrent, et encore, seulement en partie, qu’avec le temps.

La violence survient, en général, plutôt dans les démocraties en chantier ou les autocraties en décomposition. Matures, les premières règlent leurs problèmes pacifiquement ; solides, les secondes répriment efficacement.

Analysant la dernière crise politique en date traversée par la Thaïlande, un journaliste résumait ainsi la situation : « Après dix-huit coups d’État et autant de Constitutions durant les soixante-cinq dernières années, la démocratie thaïlandaise tourne en rond, elle se cherche, encore et toujours [13] ». Et, pour les plus pessimistes, le pays risquait de basculer dans la guerre civile.

En décembre 2007, au Kenya, les élections présidentielles tournèrent à l’affrontement car les résultats prêtaient à contestation, alors que l’expérience démocratique du pays demeure insuffisante pour réguler pacifiquement les antagonismes politiques. Mais n’oublions pas que d’autres facteurs contribuèrent à radicaliser les différents protagonistes, notamment les difficultés économiques et sociales.

Entre mars et juin 2008, le dictateur du Zimbabwe, Robert Mugabe, comme il l’avait fait pour les scrutins précédents, multiplia les brutalités et les fraudes pour tenter de se maintenir au pouvoir. En dépit de cela, le vote exprima sans ambiguïté le rejet de l’homme et de sa politique par une majorité de la population. La résistance passive des opposants en dépit d’une sanglante répression, et les pressions discrètes d’une partie de la communauté internationale, finirent par lui imposer une timide concession : son principal rival, Morgan Tsvangirai fut nommé Premier ministre en février 2009. Mais les pouvoirs limités dont dispose ce dernier pourraient l’empêcher de redresser la situation catastrophique dans laquelle se trouve le pays.

Les chiites d‘Irak, principale communauté du pays détiennent la clé du pouvoir dans le pays depuis l’invasion américaine de 2003 et l’instauration d’un régime démocratique. Mais cette démocratie sans racines connaît des soubresauts sanglants : une partie des sunnites ne se résignent pas à céder le pouvoir sous la loi du nombre, tandis que les chiites se fragmentent en factions rivales et se battent. Le pays est gouverné, depuis la fin 2005, par une alliance composée, pour l’essentiel, du Conseil suprême islamique en Irak (chiite) d’Abdul Aziz al-Hakim et du Daawa (chiite) de Nouri al-Maliki. Mais l’Armée du Mahdi (du chiite Moqtatda al-Sadr, qui quitta le gouvernement en avril 2007) leur dispute l’influence et n’hésite pas à recourir aux armes contre ses propres coreligionnaires [14]. Toutefois, les élections régionales de janvier 2009 pourraient avoir modifié la situation : selon plusieurs observateurs, le retour des sunnites dans la compétition électorale, le recul des partis religieux islamiques et les résultats très favorables à l’alliance éloquemment baptisée “Coalition pour l’État de droit“, traduiraient le désir d’une majorité d’Irakiens d’un État central fort, capable de dépasser les clivages communautaires. Le chercheur Hosham Dawood en établissait le bilan en ces termes :
« toutes les forces se réclamant d’un État, d’un centre, ont été récompensées par les électeurs. Maliki a compris que les Irakiens cherchaient à être rassurés sur l’avenir de leur “vivre ensemble“ et qu’ils voulaient un leader dépassant sa base initiale. Il s’est opposé aux milices, aux quotas, aux Kurdes lorsqu’ils se montrent trop gourmands et aux Américains. Il est vu comme un rempart de l’identité nationale [15] ».

Il reste à voir si cette conversion du Premier ministre à une politique d’unité nationale est sincère et si sa mise en œuvre est possible. Lors des élections législatives de 2010, les Irakiens et leur classe politique feront-ils de nouveau « preuve d’une étonnante maturité politique [16] » ?

La transition démocratique amorcée au Pakistan le 18 février 2008, avec la victoire des partis unis à la fois contre la dictature militaire et les islamistes, suscita autant d’inquiétudes que d’espérances. Cette démocratie naissante présente de multiples faiblesses et se confronte à de nombreux adversaires [17]. Elle se heurte à cet État dans l’État, qui a « gravement handicapé l’émergence d’une culture démocratique [18] », que sont les services secrets militaires, l’Inter Services Intelligence. Les islamistes radicaux liés à Al Qaeda cherchent à la déstabiliser et à s’emparer du pouvoir ainsi que… de l’arme nucléaire. Les analyses les plus alarmistes circulent à ce sujet [19], mais leur tonalité n’est pas toujours désintéressée. Des années durant, par exemple, les dirigeants pakistanais successifs brandirent la menace islamiste pour obtenir une aide internationale substantielle, justifier leur politique intérieure et masquer leurs insuffisances voire leurs turpitudes. Ajoutons qu’ils n’hésitèrent pas à utiliser les mêmes islamistes au Cachemire et en Afghanistan, au service de leur politique extérieure. Par ailleurs, l’exécutif américain peut avoir intérêt à dramatiser la situation afin d’obtenir du Sénat l’autorisation et les moyens de soutenir un pays qui ne présente pas toutes les garanties en matière de démocratie [20]. D’ailleurs, certains doutent de la capacité des taliban à prendre le pouvoir [21].

Quelquefois, le pouvoir ou la citoyenneté se décomposent et la population se divise en factions rivales, voire adverses : la guerre civile, affrontement entre concitoyens, peut alors éclater. Les troubles politiques prirent, en Angleterre, un tour sanglant entre 1642 et 1660. Le renversement de la monarchie, en 1789, plongea la France dans plusieurs années de violence interne.

À cet égard, la fin des dictatures s’avère un moment particulièrement périlleux. La chute de Syad Barre, en 1991, plongea la Somalie dans le désordre et la violence qu’elle connaît encore aujourd’hui. La mort de Tito, en 1980, ouvrit une décennie de crise politique, économique et sociale en Yougoslavie. La fédération n’y survécut pas, les antagonismes s’exacerbèrent jusqu’à l’affrontement armé (1991-1995 ;1999) et, malgré l’arrêt des combats, la région demeure sous très haute tension. En Irak, le renversement de Saddam Hussein par les Américains et leurs alliés, en 2003, relança les affrontements entre les diverses composantes de la population : Arabes sunnites contre Arabes shiites ; Arabes contre Kurdes ; islamistes contre chrétiens et yézidis, notamment. Nous retrouvons ici cette charnière délicate entre la dictature et la démocratie. Jusqu’ici, peu de transitions évitèrent le bain de sang. Il s’en trouve tout de même, comme ces “dictatures méditerranéennes“ que l’Europe communautaire accompagna vers la démocratie : Grèce après la chute des colonels (1974), Portugal après la “révolution des Œillets“ (1974) et Espagne après la mort de Franco (1975).

Le débat politique naît parfois du fait que certain(e)s sont exclu(e)s de la citoyenneté. Athènes au temps de Périclès, présentée autrefois comme un modèle de démocratie, ne fait plus autant recette. Dans son contexte historique – la Grèce au Ve siècle avant J.C. –, elle paraît exemplaire, mais aujourd’hui, elle détone : difficile de se référer à un État qui pratiquait l’esclavage et excluait de la vie politique les femmes, les Grecs nés dans d’autres cités, les étrangers, ainsi que les esclaves.

Dans l’ensemble des démocraties, l’accession des femmes au droit de vote occupa la première moitié du XXe siècle et suscita les plus vives polémiques, en particulier dans le pays qui se prévaut de la précocité et de l’exemplarité universelle de son “modèle républicain“ : la France [22]. D’ailleurs, l’entrée en vigueur, en 1944, d’un suffrage réellement “universel“ s’accompagna de la persistance du monopole masculin exercé sur le pouvoir politique. Au point que l’article 3 de la Constitution de 1958 fut révisé le 8 juillet 1999 et se vit complété par l’alinéa 5 garantissant « l’égal accès des femmes et des hommes aux mandats électoraux et fonctions électives ». Un an plus tard, la loi du 6 juin 2000 imposait la parité pour toutes les élections se déroulant au scrutin de listes, ainsi que pour les candidatures proposées aux élections se déroulant au scrutin majoritaire. Si le bilan était satisfaisant pour les élections au scrutin de listes, il révélait, malgré les sanctions financières prévues par la loi, un immobilisme flagrant pour les élections au scrutin majoritaire, en particulier les élections législatives [23]. Le 31 janvier 2007, une nouvelle loi étendit l’obligation de parité à l’élection des exécutifs des conseils municipaux et régionaux, instituant un suppléant de sexe opposé pour les candidats aux élections cantonales et renforçant les sanctions financières contre les partis ne respectant pas l’obligation de parité aux élections législatives. Bref, la parité demeurait en partie théorique. Ce débat est donc loin d’être clos.

Quant au cas des étrangers, il provoque encore de très vives polémiques, par exemple en France. Si, à charge de réciprocité, les ressortissants de l’Union européenne peuvent voter aux élections locales ou européennes, ils demeurent exclus des scrutins nationaux. Les immigrés venus de pays tiers se voient purement et simplement refuser toute participation à quelque élection que ce soit : droit de vote et nationalité demeurent étroitement liés. Cela nourrit de vives controverses que le pouvoir politique, lorsqu’il ne les instrumentalise pas, surveille attentivement.

La domination imposée par une puissance extérieure suscite des réactions diverses : la résignation (choisie ou subie), la collaboration ou la résistance. Il en résulte un comportement politique différencié durant les événements. Ensuite, pendant un plus ou moins grand nombre d’années, ces épisodes et les attitudes observées influent sur la vie politique.

Comme les autres pays occupés par les puissances de l’Axe, la France connut cette situation entre 1940 et 1944. Cet épisode contribua à structurer la vie politique du pays depuis lors : compromises avec Vichy et/ou l’Allemagne nazie, une partie de l’extrême droite et de la droite en furent exclues. Le gaullisme naquit de la France Libre, tandis que le communisme survalorisait l’héroïsme de ses militants (le mythe du parti des “trente mille fusillés“, notamment) pour accroître son audience. Plusieurs décennies après, cette époque demeure très présente dans le débat politique. Cela s’observe à travers la mémoire (et autour des polémiques au sujet) de la politique antisémite et de collaboration du régime de Vichy, de la poursuite de la lutte aux côtés des Alliés, ou de la Résistance intérieure. Nicolas Sarkozy n’introduit nulle rupture en ce domaine. Dernier épisode en date, la querelle au sujet de Guy Môquet : un président de droite peut-il/doit-il ordonner la commémoration officielle d’un jeune résistant… communiste fusillé par les nazis en 1941 ? La lutte antifasciste joua également un rôle structurant considérable dans la Yougoslavie de Tito. Habilement, le régime élargit le souvenir au-delà de Josip Broz et des communistes : il honora des non-communistes qui avaient accompli des actes de courage dans la résistance [24]. Il s’agit d’une tentative pour le moins originale de forger une unité nationale dans un cadre totalitaire. Non sans un relatif succès, d’ailleurs : la “popularité“ du dictateur dépassa les rangs de ses partisans idéologiques.

La colonisation produisit des effets semblables. Prenons le cas de l’Algérie : certains Musulmans se rallièrent aux Français, d’autres refusèrent et basculèrent dans la lutte pour la libération de leur pays, tandis que la majeure partie demeurèrent les jouets de l’histoire. Les vainqueurs (et leurs héritiers), le Front de libération nationale (F.L.N.), monopolisèrent le pouvoir et… la mémoire. Au point que l’on parle d’un État-FLN. La corruption et l’incapacité de ce dernier à améliorer les conditions de vie des Algériens provoquèrent les émeutes qui mirent fin au régime de parti unique en 1988, mais pas à la domination du FLN. La déconsidération des hommes au pouvoir fut pour beaucoup dans le succès des islamistes à la fin des années 1980. Il en résulta une guerre civile que l’on nomma, de manière significative, la “Deuxième guerre d’Algérie“. En 2005 et 2006, les discours extrêmement durs du président Bouteflika, lors de la commémoration des massacres de Sétif (8 mai 1945), apparurent comme une instrumentalisation à des fins politiques intérieures. Cela constitue un indice parmi beaucoup d’autres que nous sommes encore aujourd’hui en présence d’un régime qui s’auto-légitime par la guerre d’indépendance [25].

Dans la même veine, certaines révolutions se targuent d’avoir mis fin, par la même occasion, à la mainmise de l’étranger : Mao Zedong en Chine, Ho Chi Minh au Vietnam, Fidel Castro à La Havane, Khomeiny en Iran, par exemple. À chaque fois, une partie des adversaires politiques furent éliminés au motif de leur complicité (réelle ou supposée) avec l’ancienne puissance tutélaire. La nécessité de lutter contre le(s) complot(s) de cette dernière contribue en permanence à justifier tout ou partie de la politique menée. Avantage supplémentaire, le pouvoir peut lui imputer ses échecs. La connaissance des rapports entre une présence ou une occupation étrangère et la genèse du pouvoir en place s’avère donc indispensable pour comprendre certaines situations géopolitiques.

Sous des formes extrêmement diverses, la politique se retrouve dans toutes les sociétés. Quelle que soit la forme du régime, dans la démocratie la mieux ancrée comme sous la dictature la plus impitoyable, les rivalités pour le pouvoir existent. Elles peuvent, sans que l’on puisse toujours le prévoir, produire tout aussi bien des effets déstabilisateurs que des dénouements heureux. Par conséquent, l’analyse géopolitique scrute en permanence la scène politique intérieure de chaque zone de crise ou de conflit. Mais elle n’oublie jamais que de multiples facteurs influencent la vie politique.

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PROBLÉMATIQUE LIÉE À LA VIE POLITIQUE

Quel est le rôle des débats, désaccords et/ou affrontements pour l’exercice du pouvoir dans la crise ou le conflit ?

CHAMPS DE RECHERCHE

Outils pour étudier la vie politique de la population du territoire sur lequel se déroule la crise ou le conflit :

. les ouvrages consacrés à la science politique, à l’histoire, au droit, à la sociologie, à l’économie et à l’anthropologie.

Les informations recueillies servent à repérer l’influence des rivalités politiques sur les événements. Le plus souvent un ou plusieurs des éléments suivants :

. la légitimité du pouvoir en place,

. l’existence ou non d’un compromis politique,

. l’état du compromis politique,

. les rivalités politiques,

. les exclus de la vie politique,

. les tensions ou les conflits provoqués par une occupation étrangère.

La liste n’est pas exhaustive, mais elle recense les facteurs qui apparaissent le plus fréquemment.

Une information est pertinente lorsqu’elle contribue à éclairer la crise ou le conflit que l’on étudie.

[1] . Définition donnée par Oresme vers 1370. Rey Alain (dir.), Dictionnaire historique… op. cit.,, p. 1570.

[2] . http://wwwo.un.org/fr/documents/udh…

[3] . Résolution 2000/47 « Promotion et consolidation de la démocratie » (http://www.unhchr.ch/Huridocda/ Huridoca.nsf/0/a3eae9837ad689a0802568d600579c94 ?Opendocument).

[4] . « Déclaration du Millénaire », résolution 55/2 de l’Assemblée générale des Nations Unies, 8 septembre 2000, (http://www.un.org/french/millenaire…).

[5] . Mini Atlas de la Sécurité Humaine, 2008, (http://www.miniatlasofhumansecurity…).

[6] . Freedom in the World, 2009, (http://www.freedomhouse.org/templat…).

[7] . Barral Pierre, Pouvoir civil et commandement militaire. Du roi connétable aux leaders du 20e siècle, Paris, 2005, Les Presses de Sciences Po, p. 162.

[8] . Lacorne Denis, « Cyclone Katrina.les fractures de la société américaine au grand jour », chat sur LeMonde.fr, 7 septembre 2005 (http://www.lemonde.fr/web/chat/0,46…) ; Lacorne Denis et Huret Romain, « Le cyclone Katrina.révélateur de la fragmentation de la société américaine », transcription du débat du 6 octobre 2005 dans le cadre des Cafés Géographiques (http://www.cafe-geo.net/article.php…).

[9] . Anonymous, « Burmese Economy Is an Obstacle to Aid », The New York Times, May 29, 2008.

[10] . Paris Gilles, « L’Achoura, scène primitive des chiites », Le Monde, 20 janvier 2008.

[11] . Éditorial, « Iran, la terreur », Le Monde, 29 juin 2009 ; Tellier Frédéric, « Iran les leçons d’une crise », Le Monde, 3 juillet 2009 ; Minoui Delphine, « Les pasdarans, nouveaux maîtres de Téhéran », Le Temps, 22 juillet 2009.

[12] . Ploquin Jean-Christophe, « Une lutte au sommet divise le régime iranien », La Croix, 21 juin 2009 ; Djalili Mohammad-Reza, « Touchant au cœur du régime islamique, la crise est loin d’être terminée », Le Monde, 1er juillet 2009 ; Minoui Delphine, « Le régime iranien en proie à des luttes de pouvoir », Le Figaro, 21 juillet 2009.

[13] . Hauter François, « La Thaïlande déchirée entre le rouge et le jaune », Le Figaro, 14 novembre 2008.

[14] . Jaulmes Adrien, « Les chiites d’Irak en guerre pour le pouvoir », Le Figaro, 8 avril 2008.

[15] . Ayad Christophe, « La vague Maliki emporte l’Irak », Libération, 6 février 2009.

[16] . Claude Patrice, « Les élections provinciales tournent à l’avantage de Nouri Al-Maliki », Le Monde, 3 février 2009.

[17] . Éditorial, « Espoir au Pakistan », Le Monde, 22 février 2008 et Naveed Ahmad, « Pakistan’s Surprise Elections », ISN-Security Watch, February 22, 2008.

[18] . Bobin Frédéric, « La démocratie pakistanaise tente de réduire l’emprise de ses services secrets militaires », Le Monde, 26 novembre 2008.

[19] . Gayer Laurent, Pakistan : du désordre à la guerre civile ?, IFRI, février 2009.

[20] . Rashid Ahmed, « Pakistan’s Critical Hour », The Washington Post, May 5, 2009.

[21] . Arnoldy Ben, « Why the Taliban Won’t Take Over Pakistan », The Christian Science Monitor, June 7, 2009.

[22] . Rudelle Odile, « Le vote des femmes et la fin de l’exception française », Vingtième Siècle, n° 42, avril-juin 1994, pp. 52-65.

[23] . Troendle Catherine, Rapport d’information sur le projet de loi tendant à promouvoir l’égal accès des femmes et des hommes aux mandats électoraux et fonctions électives et sur les propositions de loi correspondantes, Paris, Sénat, 29 novembre 2006, 204 pages (http://senat.fr/rap/r06-095/r06-0951. pdf).

[24] . « Ex-Yougoslavie.les héros du peuple sont immortels, pas leurs monuments », B 92, 7 octobre 2007, traduit par les étudiants de l’université de Niksic et mis en ligne par Le Courrier des Balkans, 6 novembre 2007.

[25] . Oberlé Thierry, « Passé colonial : Alger renonce à demander des excuses à Paris », Le Figaro, 17 mai 2007.

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Manuel de géopolitique

18 – Les rivalités politiques

Par Patrice GOURDIN, le 11 février 2016  Imprimer l'article  lecture optimisée  Télécharger l'article au format PDF

Docteur en histoire, professeur agrégé de l’Université, Patrice Gourdin enseigne à l’École de l’Air. Il intervient également à l’Institut d’Études Politiques d’Aix-en-Provence. Membre du Conseil scientifique du Centre géopolitique, l’association à laquelle le Diploweb.com est adossé.

Le 1er site géopolitique francophone publie un ouvrage de référence : Patrice Gourdin, « Manuel de géopolitique », éd. Diploweb.com, 2015. ISBN : 979-10-92676-04-4. Voici le chapitre 18 : Les rivalités politiques.

Le champ du politique est vaste : pris au sens le plus général de ce « qui concerne les Le champ du politique est vaste : pris au sens le plus général de ce « qui concerne les gouvernements des hommes entre eux [1] », il touche à tous les aspects de l’organisation d’une société humaine. Polymorphe, le politique est, également, omniprésent : la question de la forme, de la détention, de l’organisation et de l’emprise du pouvoir se pose dans toute société. En effet, ce dernier est indispensable au gouvernement des hommes, même s’il revêt de multiples formes. Aussi, quel que soit son mode d’administration, un groupe humain connaît des rivalités, des débats ou des affrontements de nature politique. Selon que leur mode de régulation et ses décisions sont acceptés par tous, ou non, les contentieux se règlent pacifiquement ou peuvent déclencher des conflits. L’ampleur du domaine ne permet pas de tendre à l’exhaustivité en quelques pages. Aussi, n’aborderons-nous que certains aspects de la vie politique, ceux que l’actualité récente a mis en avant : la démocratie, la légitimité, le compromis sociopolitique, les factions, la violence, la guerre civile, l’exclusion, la domination étrangère.

18 – Les rivalités politiques
Patrice Gourdin, Manuel de géopolitique
Edition Diploweb.com

Il existe une grande variété de manières d’exercer le pouvoir et d’administrer un État. La science politique s’emploie à les décrire et à les analyser. La presse rend compte de leur fonctionnement et peut également, lorsqu’elle est libre, exprimer un jugement à ce sujet. Un quotidien ou un hebdomadaire peuvent donc exposer d’une part les faits et leur signification, d’autre part le point de vue individuel du journaliste ou ses préférences partisanes. L’analyse géopolitique doit prendre cette considération en compte : les articles du premier type permettent de décrypter une situation, ceux du second type nous éclairent sur les motivations – réelles, feintes ou supposées – des différents acteurs politiques.

Depuis 1945, consécutivement à la victoire sur les dictatures de l’Axe, la forme démocratique de gouvernement est mise en avant. Mais, durant la Guerre froide, la polémique fit rage au sujet de ce que recouvrait exactement cette formule, ce qui explique que le terme ne figure pas dans la Charte des Nations Unies, en particulier ni dans son préambule ni dans la définition de ses buts et principes. L’article 21 de la Déclaration universelle des droits de l’homme de 1948 précisait bien que
« la volonté du peuple est le fondement de l’autorité des pouvoirs publics ; cette volonté doit s’exprimer par des élections honnêtes qui doivent avoir lieu périodiquement, au suffrage universel égal et au vote secret ou suivant une procédure équivalente assurant la liberté du vote [2] ».

Mais il fallut attendre 1996 pour que le Comité des droits de l’homme des Nations Unies explicite la notion d’“élections honnêtes » et 2000 pour que la Commission des droits de l’homme des Nations Unies inclue le pluralisme dans les conditions nécessaires [3]. La disparition des démocraties “populaires“ à partir de 1989 semble avoir tranché en faveur des démocraties pluralistes et représentatives, respectant les libertés individuelles et collectives, vérifiant la légitimité de leurs dirigeants par des élections honnêtes organisées à intervalles réguliers. Le Sommet du Millénaire pour le développement, réuni par l’ONU en 2000, inscrivit la promotion de la démocratie au rang de ses principaux objectifs :
« Les hommes et les femmes ont le droit de vivre et d’élever leurs enfants dans la dignité, à l’abri de la faim et sans craindre la violence, l’oppression ou l’injustice. C’est un mode de gouvernance démocratique des affaires publiques, fondé sur la volonté et la participation des populations qui permet le mieux de garantir ces droits. […] Nous n’épargnerons aucun effort pour promouvoir la démocratie et renforcer l’état de droit, ainsi que le respect des droits de l’homme et libertés fondamentales reconnus sur le plan international , y compris le droit au développement [4] ».

Et un Fonds des Nations Unies pour la démocratie vit le jour en 2005. La réalité montre que, aujourd’hui encore, il ne s’agit pas du régime le plus répandu.

Un premier type de débat porte donc sur l’instauration d’une démocratie répondant à ces critères et, dans un nombre élevé de pays, il s’agit toujours d’un combat. Notons qu’aucun comptage incontestable du nombre des démocraties n’est actuellement disponible. Celui du Human Security Center, parfois cité, établit sa carte des régimes dans le monde avec des nomenclatures qui trahissent la difficulté : il distingue les démocraties, les autocraties et les “anocraties“. Cette catégorie, qui regroupe les pays “en partie démocratiques [5]“, laisse songeur. Freedom House, qui fait fréquemment référence, comptait, en 2009, sur un total de 193, 89 pays “libres“ (46 % des États), 62 “partiellement libres“ et 42 “non libres“ [6]. La Déclaration universelle des droits de l’homme de 1948 fournit les critères utilisés. Ces deux exemples montrent avec quelle prudence il convient d’aborder la définition d’un régime lorsqu’il n’est ni démocratique ni dictatorial : selon la source ou le locuteur, un tiers des États de la planète, environ, peuvent être présentés comme des dictatures ou comme des démocraties. Observons que, au-delà de la forme autoritaire et répressive qu’y prend l’exercice du pouvoir, la catégorie des “dictatures“ recouvre de multiples réalités : elles peuvent être civiles ou militaires et se réclamer d’idéologies très diverses. Chacune doit faire l’objet d’une étude attentive.

Ensuite, se pose la question du contenu de cette démocratie. Même dans les pays où elle s’enracine depuis longtemps, cela alimente toujours le débat. Se limite-t-elle au domaine politique, ou doit-elle s’étendre, en particulier au social, à l’économique et au culturel ? Si ces champs sont investis, quelle part prend-elle à leur fonctionnement et sous quelle forme ? Si l’État est sollicité, quel contrôle exerce-t-il ? Voilà quelques-unes des questions qui trament les sociétés démocratiques et influent sur les rivalités de pouvoir qui les traversent. La démocratie apparaît comme un chantier permanent qu’il ne faut cesser d’observer.

En effet, elle peut faire l’objet d’une remise en cause, comme en Allemagne, en 1933, avec l’avènement du nazisme, en France, en 1940, avec l’instauration du régime de Vichy, ou en cas de coup d’État militaire. La Grèce, berceau de la démocratie, connut la “dictature des colonels“, de 1967 à 1974, ultime avatar des interventions de son armée dans la vie politique du pays au XXe siècle. Complexe et protéiforme se présente le cas particulier des régimes dans lesquels on trouve, pour reprendre l’expression de Pierre Barral, des « soldats dans le champ constitutionnel [7] » : Japon de l’Entre-Deux-Guerres, la Turquie ou le Pakistan aujourd’hui, par exemple.

La démocratie peut sembler menacée par l’accroissement des prérogatives de l’État vis-à-vis des citoyens au nom de sa mission de sécurité, comme aux États-Unis, avec le Homeland Security Act adopté après les attentats du 11 septembre 2001. Toutes les démocraties connaissent de vives polémiques autour des contradictions qui ne manquent de survenir entre les mesures de renforcement de la sécurité et les empiètements qu’elles impliquent (ou risquent d’impliquer) sur les libertés individuelles. Cela fait partie des sujets cruciaux du débat politique, comme le montra l’utilisation du thème de l’insécurité dans plusieurs consultations électorales, notamment celle qui désigna le président de la République, en France, en 2007.

Enfin, la question se pose de savoir s’il existe un régime démocratique type ou si la démocratie se construit au cas par cas, en tenant compte des spécificités de chaque société. Autrement dit, les valeurs démocratiques de l’Europe et de l’Amérique du Nord, issues de la philosophie des Lumières, atteignent-elles réellement à l’universalité ? L’objection se réduit-elle à une argutie commode pour les dictatures, ou vise-t-elle au respect de la diversité ?

Tous ces débats influent sur l’opinion et l’action des hommes. L’analyse géopolitique doit donc en tenir compte et définir avec précision et rigueur les termes qu’elle emploie en la matière. Il importe de se garder des concepts flous, des lieux communs et des formules partisanes.

Le pouvoir en place, quelle que soit sa forme, peut perdre sa légitimité, ce qui débouche sur une crise. Tôt ou tard, cela peut entraîner le renversement de la dynastie ou du régime, donc une révolution. De multiples causes peuvent s’en trouver à l’origine. Examinons quelques-unes d’entre-elles.

La défaite militaire s’avère parfois fatale aux dirigeants les mieux assis comme aux systèmes les plus solides, balayés par l’envahisseur qui impose ensuite ses hommes et/ou sa forme de pouvoir. L’histoire des empires conquérants en offre de multiples exemples : Turcs, Mongols, puissances coloniales, URSS, entre autres. À plus forte raison, un dirigeant affaibli et/ou un régime discrédité ne survivent pas à l’infortune des armes, comme le montre l’histoire de la France, par exemple. Napoléon Ier et son empire sombrèrent à Waterloo en 1815, tout comme Napoléon III et le Second Empire furent emportés à Sedan en 1870 ou la IIIe République finit dans la débâcle de 1940. Les dynasties régnant sur l’Allemagne (Hohenzollern) et l’Autriche-Hongrie (Habsbourg) ne survécurent pas davantage à la défaite de 1918, que leur adversaire Romanov n’avait résisté, en 1917, au délitement de la société russe provoqué par le conflit. Ceci ne doit toutefois pas occulter le fait que certains survivent à la défaite : Jean II le Bon après Poitiers (1356), François Ier après Pavie (1525), les monarchies serbe ou roumaine, durant la Première Guerre mondiale, Staline en juin 1941, par exemple.

Si le (ou les) dirigeant(s) ne place(nt) pas (ou ne donnent pas le sentiment de placer) le sort du plus grand nombre au cœur de leurs préoccupations, leur légitimité s’érode, voire disparaît, et ce quel que soit le régime. Couplée avec d’autres difficultés, économiques et sociales par exemple, cette indifférence peut susciter la colère, la révolte ou le vote sanction. Depuis l’Antiquité, les dirigeants chinois vivent dans la hantise de perdre le “mandat du Ciel“. Ils y sont d’autant plus enclins que cela se produisit plusieurs fois dans leur histoire. Selon une croyance ancrée dans la culture populaire, des signes annonciateurs de cette disgrâce divine sont censés se manifester, notamment sous forme de catastrophes naturelles. Un tremblement de terre se produisit juste avant la mort de Mao Zedong, en 1976. Les continuateurs de sa politique, menés par sa veuve, furent éliminés. Les “quatre modernisations“ de Deng Xiaoping suivirent, qui engagèrent le pays dans une transformation radicale, en partie rendue indispensable par la lassitude de la population. Or, ces évolutions ne comportent pas que des avantages : pauvreté, mauvais encadrement sanitaire, chômage, corruption, entre autres, touchent de nombreux Chinois. On comprend mieux l’empressement des actuels dirigeants chinois après le séisme qui a ravagé le Sichuan en mai 2008. Ils n’étaient pas réputés pour pratiquer la compassion et se préoccuper du bien-être de leur peuple, mais le faire (ou donner l’illusion de le faire) leur parut alors indispensable à la préservation de leur pouvoir. Les démocraties ne sont pas à l’abri. Avant la controverse sur la guerre en Irak, la popularité de Georges W. Bush Jr. s’amoindrit considérablement après le passage, le 29 août 2005, du cyclone Katrina qui ravagea le delta du Mississippi, provoquant, en particulier, des inondations catastrophiques dans la ville de la Nouvelle Orléans [8]. En effet, le président des États-Unis, qui prenait des vacances dans son ranch du Texas, y demeura trois jours avant de se rendre sur place. Encore ne fut-ce que de haut, puisqu’il se contenta de survoler en avion la région dévastée. La mauvaise gestion de cette catastrophe devint emblématique de l’incompétence du président et de son gouvernement. Cela ne suffisait pas à les discréditer, mais formait un symptôme, révélateur d’une politique jugée “mauvaise“ dans son ensemble par une fraction croissante de l’opinion publique américaine. Ce sentiment contribua à la défaite électorale du parti républicain aux élections législatives de novembre 2006 et à la victoire démocrate aux élections présidentielles et législatives de novembre 2008. Mais la sanction ne constitue pas toujours la règle. Les Birmans se résignaient à leur dictature mais, lorsqu’elle ne s’avéra même plus capable de garantir un prix abordable pour les produits de première nécessité, à la suite de leurs moines, ils protestèrent publiquement à l’automne 2007. L’indifférence et le refus obstiné d’accepter l’aide étrangère après les ravages occasionnés par le cyclone Nargis, le 3 mai 2008, pourraient avoir accru encore cette illégitimité du régime. D’autant que la catastrophe mit également à nu les insuffisances criantes de la politique mise en œuvre depuis plusieurs décennies, en particulier dans le domaine économique [9]. Toutefois, grâce à la manipulation et à la répression, la junte surmonta ces deux épreuves et conserva le pouvoir. Le cas n’est pas isolé : Franco, Staline ou Hafez Al-Assad par exemple, moururent dans leur lit. Il faut donc se garder de tout systématisme : même impopulaire, un pouvoir peut conserver une capacité répressive dissuasive et/ou un minimum de légitimité. Il revient à l’analyse géopolitique de rechercher les fondements de celle-ci. Observons également que d’anciens dictateurs se maintinrent au pouvoir en érigeant une pseudo-démocratie (Hosni Moubarak, en Égypte, par exemple) ou se firent élire démocratiquement après un retrait temporaire (Sassou N’Guesso au Congo, Mathieu Kérékou au Bénin, Didier Ratsiraka à Madagascar, Daniel Ortega au Nicaragua, par exemple).

Dans certains cas, le compromis sociopolitique qui avait assuré la stabilité devient inadapté. Dans une démocratie mature, cela se règle par des réformes et/ou un changement de dirigeants à la suite d’un débat électoral ouvert et pacifique, voire d’un mouvement social.

Depuis environ vingt-cinq ans, les alternances dans les pays d’Europe occidentale ou en Amérique du Nord résultent en partie de la crise de l’État-providence mis en place après la Seconde Guerre mondiale. Les dysfonctionnements de ce dernier se trouvent à l’origine du débat qui agite les pays industrialisés depuis le milieu des années 1970, autour de la part respective du libéralisme économique et de la régulation étatique dans la création et la redistribution des richesses. Il constitue un élément central de la compétition électorale, comme l’exemple de la France le montre amplement depuis 1981.

Après la chute des régimes communistes en Europe médiane, la transition vers la démocratie pluraliste et l’économie de marché provoqua le démantèlement du système politique, économique et social imposé après 1945. Cela provoqua de graves traumatismes économiques et sociaux, qui se traduisirent à plusieurs reprises dans les urnes par un vote sanction. Ce dernier provoqua même, parfois, le retour temporaire des ex-communistes au pouvoir (Lituanie, 1992 ; Pologne, 1993 ; Hongrie et Bulgarie, 1994, par exemple). Cet apparent paradoxe tenait, d’une part, à la réorientation social-démocrate de la plupart des anciens partis communistes et, d’autre part, à la dégradation des conditions d’existence des plus vulnérables, comme les retraités ou les salariés des entreprises “restructurées“.

Dans des contextes plus tendus et/ou en l’absence de tradition démocratique, le recours à la violence peut apparaître comme la seule issue à l’insatisfaction d’une partie de la population.

Le chiisme porte cette dimension contestataire depuis les origines : le martyre du deuxième imam, Hussein, à Kerbala, en 680, constitue le principal temps fort des célébrations chiites, l’Achoura. Au-delà de la commémoration de l’événement, le rituel entretient l’esprit de résistance à l’oppression et à la tyrannie sous leurs diverses formes [10]. Mais comment et par qui cet intolérable est-il défini ? Sur quoi le mouvement protestataire débouche-t-il ? L’exemple iranien invite à la circonspection. La nature dictatoriale du pouvoir exercé par la dynastie des Pahlavi ne fait aucun doute, mais la république islamique instaurée par l’ayatollah Khomeiny en 1979 l’est-elle moins ? L’écrasement de la contestation étudiante en 1999, ou le scrutin controversé de juin 2009 et la façon dont les détenteurs du pouvoir réprimèrent ceux qui protestaient permettent d’en douter [11]. Par ailleurs, le parti communiste irakien recrutait en partie ses membres dans la communauté chiite ; mais celle-ci fournissait une part importante des ouvriers. Il est donc difficile de savoir s’ils étaient communistes du fait de leur appartenance religieuse ou de leur condition sociale.

L’“autocratie éclairée“ pratiquée par Félix Houphouët-Boigny en Côte-d’Ivoire depuis l’indépendance reposait sur une redistribution de la rente tirée des cultures d’exportations. La répartition en était arbitraire et inégale, la corruption explosait, mais le plus grand nombre y retrouvait son compte. Dans les cas extrêmes, une répression judicieusement pratiquée calmait les protestataires. Mais la situation changea du tout au tout durant les années 1980 : la baisse des cours mondiaux des denrées tropicales tarit le pactole, la croissance démographique accrut les besoins en matière d’éducation, de santé et d’emploi. Le compromis tacite des années 1960 et 1970 devint caduc. La contestation s’exprima dans la rue, la corruption éclata au grand jour, les principaux responsables politiques confisquèrent et dénaturèrent le multipartisme octroyé en 1988. Ainsi le pays s’installa-t-il, en 1995, dans la crise dont il n’est toujours pas sorti : les Ivoiriens ne parviennent pas à trouver un nouveau compromis acceptable par tous.

Lorsqu’il n’y a pas de démocratie, ou bien si cette dernière n’est pas intégrée dans les mentalités et les comportements, les rivalités pour la détention du pouvoir se déroulent dans des conditions plus ou moins obscures, nourrissent souvent des querelles complexes, voire dégénèrent en combats. L’histoire offre d’innombrables exemples de coteries nobiliaires, religieuses, économiques, bureaucratiques, militaires cernant le détenteur du pouvoir et cherchant à le rallier à leurs vues (et à leurs intérêts). L’habileté à jouer de ces rivalités pour parvenir à ses propres fins est une composante essentielle de l’art de gouverner. Il ne faut jamais l’oublier, tout en ne perdant pas de vue que la manipulation est un autre instrument de la politique. L’identification des groupes, de leurs chefs et la connaissance de leurs orientations revêtent une importance cruciale pour la compréhension de la situation. Le plus souvent, les diplomates, comme les journalistes, recourent à des sources locales (ou en exil) connaissant bien (ou supposées bien connaître) les arcanes politiques du pays. Cela n’exclut ni les informations incomplètes, ni la désinformation, comme l’administration Bush, trop crédule envers certains opposants en exil, l’expérimenta à ses dépens en Irak en 2003. La plus grande prudence s’impose donc dans l’utilisation et la présentation de ce type de données. L’aveu de l’ignorance ou de la fiabilité douteuse d’une information fait partie de la rigueur nécesssaire à l’analyse géopolitique.

La république islamique d’Iran n’est pas démocratique, il s’agit d’une théocratie, un régime où le religieux prime le politique. Les rares formes ou groupes d’opposition qui existent ne sont que tolérés et peuvent faire l’objet, à tout moment, de mesures d’interdiction (notamment la presse) ou d’emprisonnement (les figures emblématiques). En fait, la vie politique se joue au sein de la classe dirigeante et des organisations officielles. Il existe des factions, plus ou moins connues et aux contours plus ou moins définis, qui rivalisent dans la plus grande opacité. Les élections de juin 2009 donnèrent lieu à de multiples analyses sur le thème de la lutte sans merci qui se serait livrée derrière le président à la réélection contestée, Mahmoud Ahmadinejad, et son rival malheureux, Mir Hossein Moussavi. Le premier aurait servi d’homme de paille au Guide suprême, Ali Khamenei, alors que le second aurait appuyé les intérêts du président de l’Assemblée des experts, Ali Akhbar Hachemi Rafsandjani [12]. Les deux fonctions s’équilibrent et chacun aurait tenté de prendre l’ascendant. Toutefois, MM. Khamenei et Rafsandjani porteraient également deux visions politiques différentes – conservatrice pour le premier, plus libérale pour le second – et seraient soutenus (influencés ?) par des groupes aux intérêts différents sinon divergents, voire opposés. On le constate, les arcanes des régimes opaques sont difficilement pénétrables et tout ne se résume pas à des luttes de personnes.

Durant la Guerre froide, une part importante de la “soviétologie“ consistait à décrypter les rares indices disponibles sur les conflits de pouvoir en URSS, mais la marge d’erreur était considérable : qui avait vu venir le coup de force, fondé sur le thème de la libéralisation, réussi par Khrouchtchev en 1956, puis la déposition en douceur du même par Brejnev, en 1964 ? Depuis 1949, la Chine communiste constitue une énigme tout aussi déconcertante : le coup d’État de Mao Zedong en 1966 ou la politique des “Quatre modernisations“ de Deng Xiaoping ne s’éclairèrent, et encore, seulement en partie, qu’avec le temps.

La violence survient, en général, plutôt dans les démocraties en chantier ou les autocraties en décomposition. Matures, les premières règlent leurs problèmes pacifiquement ; solides, les secondes répriment efficacement.

Analysant la dernière crise politique en date traversée par la Thaïlande, un journaliste résumait ainsi la situation : « Après dix-huit coups d’État et autant de Constitutions durant les soixante-cinq dernières années, la démocratie thaïlandaise tourne en rond, elle se cherche, encore et toujours [13] ». Et, pour les plus pessimistes, le pays risquait de basculer dans la guerre civile.

En décembre 2007, au Kenya, les élections présidentielles tournèrent à l’affrontement car les résultats prêtaient à contestation, alors que l’expérience démocratique du pays demeure insuffisante pour réguler pacifiquement les antagonismes politiques. Mais n’oublions pas que d’autres facteurs contribuèrent à radicaliser les différents protagonistes, notamment les difficultés économiques et sociales.

Entre mars et juin 2008, le dictateur du Zimbabwe, Robert Mugabe, comme il l’avait fait pour les scrutins précédents, multiplia les brutalités et les fraudes pour tenter de se maintenir au pouvoir. En dépit de cela, le vote exprima sans ambiguïté le rejet de l’homme et de sa politique par une majorité de la population. La résistance passive des opposants en dépit d’une sanglante répression, et les pressions discrètes d’une partie de la communauté internationale, finirent par lui imposer une timide concession : son principal rival, Morgan Tsvangirai fut nommé Premier ministre en février 2009. Mais les pouvoirs limités dont dispose ce dernier pourraient l’empêcher de redresser la situation catastrophique dans laquelle se trouve le pays.

Les chiites d‘Irak, principale communauté du pays détiennent la clé du pouvoir dans le pays depuis l’invasion américaine de 2003 et l’instauration d’un régime démocratique. Mais cette démocratie sans racines connaît des soubresauts sanglants : une partie des sunnites ne se résignent pas à céder le pouvoir sous la loi du nombre, tandis que les chiites se fragmentent en factions rivales et se battent. Le pays est gouverné, depuis la fin 2005, par une alliance composée, pour l’essentiel, du Conseil suprême islamique en Irak (chiite) d’Abdul Aziz al-Hakim et du Daawa (chiite) de Nouri al-Maliki. Mais l’Armée du Mahdi (du chiite Moqtatda al-Sadr, qui quitta le gouvernement en avril 2007) leur dispute l’influence et n’hésite pas à recourir aux armes contre ses propres coreligionnaires [14]. Toutefois, les élections régionales de janvier 2009 pourraient avoir modifié la situation : selon plusieurs observateurs, le retour des sunnites dans la compétition électorale, le recul des partis religieux islamiques et les résultats très favorables à l’alliance éloquemment baptisée “Coalition pour l’État de droit“, traduiraient le désir d’une majorité d’Irakiens d’un État central fort, capable de dépasser les clivages communautaires. Le chercheur Hosham Dawood en établissait le bilan en ces termes :
« toutes les forces se réclamant d’un État, d’un centre, ont été récompensées par les électeurs. Maliki a compris que les Irakiens cherchaient à être rassurés sur l’avenir de leur “vivre ensemble“ et qu’ils voulaient un leader dépassant sa base initiale. Il s’est opposé aux milices, aux quotas, aux Kurdes lorsqu’ils se montrent trop gourmands et aux Américains. Il est vu comme un rempart de l’identité nationale [15] ».

Il reste à voir si cette conversion du Premier ministre à une politique d’unité nationale est sincère et si sa mise en œuvre est possible. Lors des élections législatives de 2010, les Irakiens et leur classe politique feront-ils de nouveau « preuve d’une étonnante maturité politique [16] » ?

La transition démocratique amorcée au Pakistan le 18 février 2008, avec la victoire des partis unis à la fois contre la dictature militaire et les islamistes, suscita autant d’inquiétudes que d’espérances. Cette démocratie naissante présente de multiples faiblesses et se confronte à de nombreux adversaires [17]. Elle se heurte à cet État dans l’État, qui a « gravement handicapé l’émergence d’une culture démocratique [18] », que sont les services secrets militaires, l’Inter Services Intelligence. Les islamistes radicaux liés à Al Qaeda cherchent à la déstabiliser et à s’emparer du pouvoir ainsi que… de l’arme nucléaire. Les analyses les plus alarmistes circulent à ce sujet [19], mais leur tonalité n’est pas toujours désintéressée. Des années durant, par exemple, les dirigeants pakistanais successifs brandirent la menace islamiste pour obtenir une aide internationale substantielle, justifier leur politique intérieure et masquer leurs insuffisances voire leurs turpitudes. Ajoutons qu’ils n’hésitèrent pas à utiliser les mêmes islamistes au Cachemire et en Afghanistan, au service de leur politique extérieure. Par ailleurs, l’exécutif américain peut avoir intérêt à dramatiser la situation afin d’obtenir du Sénat l’autorisation et les moyens de soutenir un pays qui ne présente pas toutes les garanties en matière de démocratie [20]. D’ailleurs, certains doutent de la capacité des taliban à prendre le pouvoir [21].

Quelquefois, le pouvoir ou la citoyenneté se décomposent et la population se divise en factions rivales, voire adverses : la guerre civile, affrontement entre concitoyens, peut alors éclater. Les troubles politiques prirent, en Angleterre, un tour sanglant entre 1642 et 1660. Le renversement de la monarchie, en 1789, plongea la France dans plusieurs années de violence interne.

À cet égard, la fin des dictatures s’avère un moment particulièrement périlleux. La chute de Syad Barre, en 1991, plongea la Somalie dans le désordre et la violence qu’elle connaît encore aujourd’hui. La mort de Tito, en 1980, ouvrit une décennie de crise politique, économique et sociale en Yougoslavie. La fédération n’y survécut pas, les antagonismes s’exacerbèrent jusqu’à l’affrontement armé (1991-1995 ;1999) et, malgré l’arrêt des combats, la région demeure sous très haute tension. En Irak, le renversement de Saddam Hussein par les Américains et leurs alliés, en 2003, relança les affrontements entre les diverses composantes de la population : Arabes sunnites contre Arabes shiites ; Arabes contre Kurdes ; islamistes contre chrétiens et yézidis, notamment. Nous retrouvons ici cette charnière délicate entre la dictature et la démocratie. Jusqu’ici, peu de transitions évitèrent le bain de sang. Il s’en trouve tout de même, comme ces “dictatures méditerranéennes“ que l’Europe communautaire accompagna vers la démocratie : Grèce après la chute des colonels (1974), Portugal après la “révolution des Œillets“ (1974) et Espagne après la mort de Franco (1975).

Le débat politique naît parfois du fait que certain(e)s sont exclu(e)s de la citoyenneté. Athènes au temps de Périclès, présentée autrefois comme un modèle de démocratie, ne fait plus autant recette. Dans son contexte historique – la Grèce au Ve siècle avant J.C. –, elle paraît exemplaire, mais aujourd’hui, elle détone : difficile de se référer à un État qui pratiquait l’esclavage et excluait de la vie politique les femmes, les Grecs nés dans d’autres cités, les étrangers, ainsi que les esclaves.

Dans l’ensemble des démocraties, l’accession des femmes au droit de vote occupa la première moitié du XXe siècle et suscita les plus vives polémiques, en particulier dans le pays qui se prévaut de la précocité et de l’exemplarité universelle de son “modèle républicain“ : la France [22]. D’ailleurs, l’entrée en vigueur, en 1944, d’un suffrage réellement “universel“ s’accompagna de la persistance du monopole masculin exercé sur le pouvoir politique. Au point que l’article 3 de la Constitution de 1958 fut révisé le 8 juillet 1999 et se vit complété par l’alinéa 5 garantissant « l’égal accès des femmes et des hommes aux mandats électoraux et fonctions électives ». Un an plus tard, la loi du 6 juin 2000 imposait la parité pour toutes les élections se déroulant au scrutin de listes, ainsi que pour les candidatures proposées aux élections se déroulant au scrutin majoritaire. Si le bilan était satisfaisant pour les élections au scrutin de listes, il révélait, malgré les sanctions financières prévues par la loi, un immobilisme flagrant pour les élections au scrutin majoritaire, en particulier les élections législatives [23]. Le 31 janvier 2007, une nouvelle loi étendit l’obligation de parité à l’élection des exécutifs des conseils municipaux et régionaux, instituant un suppléant de sexe opposé pour les candidats aux élections cantonales et renforçant les sanctions financières contre les partis ne respectant pas l’obligation de parité aux élections législatives. Bref, la parité demeurait en partie théorique. Ce débat est donc loin d’être clos.

Quant au cas des étrangers, il provoque encore de très vives polémiques, par exemple en France. Si, à charge de réciprocité, les ressortissants de l’Union européenne peuvent voter aux élections locales ou européennes, ils demeurent exclus des scrutins nationaux. Les immigrés venus de pays tiers se voient purement et simplement refuser toute participation à quelque élection que ce soit : droit de vote et nationalité demeurent étroitement liés. Cela nourrit de vives controverses que le pouvoir politique, lorsqu’il ne les instrumentalise pas, surveille attentivement.

La domination imposée par une puissance extérieure suscite des réactions diverses : la résignation (choisie ou subie), la collaboration ou la résistance. Il en résulte un comportement politique différencié durant les événements. Ensuite, pendant un plus ou moins grand nombre d’années, ces épisodes et les attitudes observées influent sur la vie politique.

Comme les autres pays occupés par les puissances de l’Axe, la France connut cette situation entre 1940 et 1944. Cet épisode contribua à structurer la vie politique du pays depuis lors : compromises avec Vichy et/ou l’Allemagne nazie, une partie de l’extrême droite et de la droite en furent exclues. Le gaullisme naquit de la France Libre, tandis que le communisme survalorisait l’héroïsme de ses militants (le mythe du parti des “trente mille fusillés“, notamment) pour accroître son audience. Plusieurs décennies après, cette époque demeure très présente dans le débat politique. Cela s’observe à travers la mémoire (et autour des polémiques au sujet) de la politique antisémite et de collaboration du régime de Vichy, de la poursuite de la lutte aux côtés des Alliés, ou de la Résistance intérieure. Nicolas Sarkozy n’introduit nulle rupture en ce domaine. Dernier épisode en date, la querelle au sujet de Guy Môquet : un président de droite peut-il/doit-il ordonner la commémoration officielle d’un jeune résistant… communiste fusillé par les nazis en 1941 ? La lutte antifasciste joua également un rôle structurant considérable dans la Yougoslavie de Tito. Habilement, le régime élargit le souvenir au-delà de Josip Broz et des communistes : il honora des non-communistes qui avaient accompli des actes de courage dans la résistance [24]. Il s’agit d’une tentative pour le moins originale de forger une unité nationale dans un cadre totalitaire. Non sans un relatif succès, d’ailleurs : la “popularité“ du dictateur dépassa les rangs de ses partisans idéologiques.

La colonisation produisit des effets semblables. Prenons le cas de l’Algérie : certains Musulmans se rallièrent aux Français, d’autres refusèrent et basculèrent dans la lutte pour la libération de leur pays, tandis que la majeure partie demeurèrent les jouets de l’histoire. Les vainqueurs (et leurs héritiers), le Front de libération nationale (F.L.N.), monopolisèrent le pouvoir et… la mémoire. Au point que l’on parle d’un État-FLN. La corruption et l’incapacité de ce dernier à améliorer les conditions de vie des Algériens provoquèrent les émeutes qui mirent fin au régime de parti unique en 1988, mais pas à la domination du FLN. La déconsidération des hommes au pouvoir fut pour beaucoup dans le succès des islamistes à la fin des années 1980. Il en résulta une guerre civile que l’on nomma, de manière significative, la “Deuxième guerre d’Algérie“. En 2005 et 2006, les discours extrêmement durs du président Bouteflika, lors de la commémoration des massacres de Sétif (8 mai 1945), apparurent comme une instrumentalisation à des fins politiques intérieures. Cela constitue un indice parmi beaucoup d’autres que nous sommes encore aujourd’hui en présence d’un régime qui s’auto-légitime par la guerre d’indépendance [25].

Dans la même veine, certaines révolutions se targuent d’avoir mis fin, par la même occasion, à la mainmise de l’étranger : Mao Zedong en Chine, Ho Chi Minh au Vietnam, Fidel Castro à La Havane, Khomeiny en Iran, par exemple. À chaque fois, une partie des adversaires politiques furent éliminés au motif de leur complicité (réelle ou supposée) avec l’ancienne puissance tutélaire. La nécessité de lutter contre le(s) complot(s) de cette dernière contribue en permanence à justifier tout ou partie de la politique menée. Avantage supplémentaire, le pouvoir peut lui imputer ses échecs. La connaissance des rapports entre une présence ou une occupation étrangère et la genèse du pouvoir en place s’avère donc indispensable pour comprendre certaines situations géopolitiques.

Sous des formes extrêmement diverses, la politique se retrouve dans toutes les sociétés. Quelle que soit la forme du régime, dans la démocratie la mieux ancrée comme sous la dictature la plus impitoyable, les rivalités pour le pouvoir existent. Elles peuvent, sans que l’on puisse toujours le prévoir, produire tout aussi bien des effets déstabilisateurs que des dénouements heureux. Par conséquent, l’analyse géopolitique scrute en permanence la scène politique intérieure de chaque zone de crise ou de conflit. Mais elle n’oublie jamais que de multiples facteurs influencent la vie politique.

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PROBLÉMATIQUE LIÉE À LA VIE POLITIQUE

Quel est le rôle des débats, désaccords et/ou affrontements pour l’exercice du pouvoir dans la crise ou le conflit ?

CHAMPS DE RECHERCHE

Outils pour étudier la vie politique de la population du territoire sur lequel se déroule la crise ou le conflit :

. les ouvrages consacrés à la science politique, à l’histoire, au droit, à la sociologie, à l’économie et à l’anthropologie.

Les informations recueillies servent à repérer l’influence des rivalités politiques sur les événements. Le plus souvent un ou plusieurs des éléments suivants :

. la légitimité du pouvoir en place,

. l’existence ou non d’un compromis politique,

. l’état du compromis politique,

. les rivalités politiques,

. les exclus de la vie politique,

. les tensions ou les conflits provoqués par une occupation étrangère.

La liste n’est pas exhaustive, mais elle recense les facteurs qui apparaissent le plus fréquemment.

Une information est pertinente lorsqu’elle contribue à éclairer la crise ou le conflit que l’on étudie.

[1] . Définition donnée par Oresme vers 1370. Rey Alain (dir.), Dictionnaire historique… op. cit.,, p. 1570.

[2] . http://wwwo.un.org/fr/documents/udh…

[3] . Résolution 2000/47 « Promotion et consolidation de la démocratie » (http://www.unhchr.ch/Huridocda/ Huridoca.nsf/0/a3eae9837ad689a0802568d600579c94 ?Opendocument).

[4] . « Déclaration du Millénaire », résolution 55/2 de l’Assemblée générale des Nations Unies, 8 septembre 2000, (http://www.un.org/french/millenaire…).

[5] . Mini Atlas de la Sécurité Humaine, 2008, (http://www.miniatlasofhumansecurity…).

[6] . Freedom in the World, 2009, (http://www.freedomhouse.org/templat…).

[7] . Barral Pierre, Pouvoir civil et commandement militaire. Du roi connétable aux leaders du 20e siècle, Paris, 2005, Les Presses de Sciences Po, p. 162.

[8] . Lacorne Denis, « Cyclone Katrina.les fractures de la société américaine au grand jour », chat sur LeMonde.fr, 7 septembre 2005 (http://www.lemonde.fr/web/chat/0,46…) ; Lacorne Denis et Huret Romain, « Le cyclone Katrina.révélateur de la fragmentation de la société américaine », transcription du débat du 6 octobre 2005 dans le cadre des Cafés Géographiques (http://www.cafe-geo.net/article.php…).

[9] . Anonymous, « Burmese Economy Is an Obstacle to Aid », The New York Times, May 29, 2008.

[10] . Paris Gilles, « L’Achoura, scène primitive des chiites », Le Monde, 20 janvier 2008.

[11] . Éditorial, « Iran, la terreur », Le Monde, 29 juin 2009 ; Tellier Frédéric, « Iran les leçons d’une crise », Le Monde, 3 juillet 2009 ; Minoui Delphine, « Les pasdarans, nouveaux maîtres de Téhéran », Le Temps, 22 juillet 2009.

[12] . Ploquin Jean-Christophe, « Une lutte au sommet divise le régime iranien », La Croix, 21 juin 2009 ; Djalili Mohammad-Reza, « Touchant au cœur du régime islamique, la crise est loin d’être terminée », Le Monde, 1er juillet 2009 ; Minoui Delphine, « Le régime iranien en proie à des luttes de pouvoir », Le Figaro, 21 juillet 2009.

[13] . Hauter François, « La Thaïlande déchirée entre le rouge et le jaune », Le Figaro, 14 novembre 2008.

[14] . Jaulmes Adrien, « Les chiites d’Irak en guerre pour le pouvoir », Le Figaro, 8 avril 2008.

[15] . Ayad Christophe, « La vague Maliki emporte l’Irak », Libération, 6 février 2009.

[16] . Claude Patrice, « Les élections provinciales tournent à l’avantage de Nouri Al-Maliki », Le Monde, 3 février 2009.

[17] . Éditorial, « Espoir au Pakistan », Le Monde, 22 février 2008 et Naveed Ahmad, « Pakistan’s Surprise Elections », ISN-Security Watch, February 22, 2008.

[18] . Bobin Frédéric, « La démocratie pakistanaise tente de réduire l’emprise de ses services secrets militaires », Le Monde, 26 novembre 2008.

[19] . Gayer Laurent, Pakistan : du désordre à la guerre civile ?, IFRI, février 2009.

[20] . Rashid Ahmed, « Pakistan’s Critical Hour », The Washington Post, May 5, 2009.

[21] . Arnoldy Ben, « Why the Taliban Won’t Take Over Pakistan », The Christian Science Monitor, June 7, 2009.

[22] . Rudelle Odile, « Le vote des femmes et la fin de l’exception française », Vingtième Siècle, n° 42, avril-juin 1994, pp. 52-65.

[23] . Troendle Catherine, Rapport d’information sur le projet de loi tendant à promouvoir l’égal accès des femmes et des hommes aux mandats électoraux et fonctions électives et sur les propositions de loi correspondantes, Paris, Sénat, 29 novembre 2006, 204 pages (http://senat.fr/rap/r06-095/r06-0951. pdf).

[24] . « Ex-Yougoslavie.les héros du peuple sont immortels, pas leurs monuments », B 92, 7 octobre 2007, traduit par les étudiants de l’université de Niksic et mis en ligne par Le Courrier des Balkans, 6 novembre 2007.

[25] . Oberlé Thierry, « Passé colonial : Alger renonce à demander des excuses à Paris », Le Figaro, 17 mai 2007.

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Persée : Trinité et naissance mystique chez Eckhart et Tauler par Jean Reaidy-deux hérétiques inspirés par le cordonnier Jacob Böeme,jamais déclarés « Bienheureux » à la différence de Henri Suso et de Ruysbroeck l’admirable

Persée : Trinité et naissance mystique chez Eckhart et Tauler par Jean Reaidy-deux hérétiques inspirés par le cordonnier Jacob Böeme,jamais déclarés « Bienheureux » à la différence de Henri Suso et de Ruysbroeck l’admirable

Revue des Sciences Religieuses
Trinité et naissance mystique chez Eckhart et Tauler
Jean Reaidy
Résumé
La mystique de la naissance, selon Eckhart et Tauler, présuppose nécessairement une théologie trinitaire originaire. Le naître
originaire est un naître éternel et continuel dans l’Abîme abyssal de la vie trinitaire. Naître de Dieu en Dieu, c’est laisser Dieu
naître en nous tel qu’il s’engendre lui-même en lui-même. L’homme, engendré du Père dans le Fils par l’Esprit, est enfanté sans
cesse là où le Père ne cesse de s’engendrer lui-même et d’engendrer son Fils dans la communion avec l’Esprit dans son Fond
sans fond qui est le Principe de la Déité. Le fait d’écouter le Verbe éternel dans le Silence du Père par l’Esprit nous donne de
naître en tant que parole divine. Conformément aux intuitions d’Eckhart, Tauler nous dit que l’engendrement de l’âme dans la
vie trinitaire fait d’elle une âme maternelle, paternelle, filiale, spirituelle, c’est-à-dire le Lieu de la naissance trinitaire. Naître
mystiquement à l’image du naître trinitaire est la condition de toute divinisation et de toute communion vivante universelle.
Abstract
Mystical birth, according to Eckhart and Tauler, presupposes necessarily Tri nity’s theology. The eternal birth is a continual birth
in God’s abyssal Abyss. To be born from God in God, it’s to let God be born in us such as he engenders himself in himself. The
man, engendered from the Father in the Son by the Spirit, is ceaselessly engendered mere where the Father does not stop
engendering himself and engendering his Son in the community with the Spirit in his bottomless Bottom which is the Principle of
the Godhead. Listening to the eternal Word in the Silence of the Father by the Spirit lets us be born as a divine word. Tauler tells
us that the soul’s engendering in the God’s life makes of it a maternal, paternal, filial and spiritual soul, i.e. Trinity’s birth
exemple. To be mystically born in the condition of divinisation’s theology and of living universal communion.
Citer ce document / Cite this document :
Reaidy Jean. Trinité et naissance mystique chez Eckhart et Tauler. In: Revue des Sciences Religieuses, tome 75, fascicule 4,
2001. 700e anniversaire de la naissance de Jean Tauler. pp. 444-455.
doi : 10.3406/rscir.2001.3596
http://www.persee.fr/doc/rscir_0035-2217_2001_num_75_4_3596
Document généré le 01/10/2015
Revue des sciences religieuses 75 n° 4 (2001), p. 444-455 \
TRINITE ET NAISSANCE MYSTIQUE
CHEZ ECKHART ET TAULER
La mystique de la naissance, selon Eckhart et Tauler, trouve ses
racines dans une théologie trinitaire originaire, puisque c’est dans le
naître trinitaire que toute naissance trouve son Lieu initial. Mais
qu’est-ce qui rend possible la révélation d’une telle naissance divine ?
Seul Celui qui vit dans le sein paternel éternellement nous l’a
révélée (1).
Eckhart, en se référant à l’évangile de Saint Jean (2), écrit : « C’est
dans ce sens qu’il faut entendre la parole de Notre-Seigneur : « Tout
ce que j’ai entendu de mon Père, je vous l’ai révélé. » Qu’est-ce donc
que le Fils entend de son Père ? Le Père ne peut qu’engendrer, le Fils
ne peut qu’être engendré » (3). Et Eckhart ajoute : « Le parler du Père
est son engendrer, l’acte d’entendre du Fils est son se trouver
engendré » (4).
I. LE NAÎTRE TRINITAIRE
Si le Père ne peut qu’engendrer, c’est parce qu’il est «pur
engendrer » (5). « Le mot « Père », écrit Eckhart, donne à entendre la filiation,
le mot « Père » indique un pur engendrer » (6). Être « pur engendrer »,
s’engendrer soi-même, et engendrer, c’est ce qui manifeste la paternité
du Père. Si le Père ne cesse d’oeuvrer, c’est parce qu’il ne peut pas
cesser d’engendrer. « Notre nom, c’est que nous devons être engendrés,
et le nom du Père est « engendrer » » (7). C’est pourquoi, « le plus noble
désir de Dieu est d’engendrer » (8) du fait qu’il « a toute sa joie dans
(1) Cf. Jn 1, 18.
(2) Cf. Jn 15, 15.
(3) Eckhart, Sermon 29, trad, de Libéra, Paris, Flammarion, 1993, p. 330.
(4) Eckhart, Sermon 27, trad. G. Jarczyk & P.-J. Labarrière, Albin Michel,
1998, p. 247-248.
(5) Souligné par nous.
(6) Eckhart, Sermon 4, trad, de Libéra, p. 245.
(7) Eckhart, Sermon 13, trad. Ancelet-Hustache, 1. 1, Paris, Seuil, 1974, p. 128.
(8) Eckhart, Sermon 11, trad. Ancelet-Hustache, p. 115.
TRINITÉ ET NAISSANCE MYSTIQUE 445
la naissance » (9). Et de plus : « Tout ce qui est en Dieu, cela le meut
à engendrer ; oui, de par son fond et de par son essentialité et de par
son être le Père se trouve mû à engendrer » (10). L’intériorité du Père
est le Fond sans fond de la Déité là où Y Opérer initial (1 1), c’est-à-dire
la non-opération au-delà de toute opération considérée comme
Opération originaire n’est autre que Pengendrement par et dans sa vie même.
En engendrant son propre Abîme, le Père demeure en lui-même et
en demeurant en lui-même, il s’auto-engendre et engendre (12),
puisqu’il reste, selon Eckhart, Unité absolue en jaillissant en lui-même.
« C’est dans cette Pureté que Dieu, le Père éternel, puise la plénitude
et l’abîme de toute sa déité. Cet abîme, II l’engendre aussi dans son
Fils unique, pour que nous soyons aussi le même Fils. Mais, pour Lui,
engendrer c’est demeurer en Lui-même et demeurer en Lui-même c’est
engendrer hors de Lui-même. Tout cela reste l’Un jaillissant en Luimême
» (13).
Et Eckhart ajoute : « Dieu s’engendre à partir de lui-même dans
soi-même et s’engendre à nouveau dans soi » (14).
Il y a à la fois cette demeurance en soi et ce jaillissement continuel
en soi qui décrit ce mouvement immanent sans mouvement, l’Archi-
Mouvement de l’Archi-Événement de la venue du Père en lui-même.
Le dynamisme immanent à la vie du Père comme dynamisme de
son auto-engendrement est ce dynamisme fondé sur le demeurer en soi
(9) Eckhart, Sermon 59, trad. Ancelet-Hustache, t. 2, 1978, p. 194. Voir aussi
Sermon 51, trad, de Libéra, p. 344 : « Toute la joie du Père, toute sa tendresse et
tous ses sourires ne s’adressent qu’au Fils. En dehors du Fils le Père ne connaît rien
de rien. Il trouve, en effet, tant de joie dans son Fils qu’il n’a pas besoin d’autre
chose que d’engendrer son Fils ».
(10) Eckhart, Sermon 39, trad. G. Jarczyk & P.-J. Labarrière, 1999, p. 71.
(11) Cf. Eckhart, Sermon 31, trad, de Libéra, p. 22 : « Qui me demanderait,
écrit Eckhart, ce que faisait Dieu dans le ciel, je dirais : il engendre son Fils et
l’engendre de façon pleinement nouvelle et dans la fraîcheur et a si grand plaisir en
cette oeuvre qu’il ne fait rien d’autre que d’opérer cette oeuvre. »
(12) Eckhart, Sermon 51, trad, de Libéra, p. 344-345 : « Nos maîtres nous
enseignent que tout ce qui est connu ou né est une image ; ils disent : pour pouvoir
engendrer son Fils unique, le Père doit engendrer sa propre Image qui demeure au
fond de lui-même. L’Image telle qu’elle a été en Lui dé toute éternité, c’est sa forme
qui demeure en Lui-même (forma illius). La nature l’enseigne, et cela me paraît tout
à fait juste, il faut tenter de montrer ce qu’est Dieu à l’aide de comparaisons, tantôt
celle-ci, tantôt celle-là. Toutefois, comme II n’est Lui-même ni ceci ni cela, le Père
ne trouve satisfaction en rien, II se retire dans sa primauté, au plus intime de luimême,
dans le fond et le noyau de sa paternité, où il a été de toute éternité en
Lui-même et où II jouit de Lui-même dans sa paternité, Père en tant que Père de
Lui-même dans l’unique Un. »
(13) Eckhart, Sermon 28, trad, de Libéra, p. 326. Voir aussi le Sermon 29 qui
définit le Père comme un « Un pur jaillissant en Lui-même » (Ibid., p. 328).
(14) Eckhart, Sermon 43, trad. G. Jarczyk & P.-J. Labarrière, 1999, Albin
Michel, p. 93.
446 J. REAIDY
présupposé par le jaillir de soi en soi et le retour à soi dans l’unité
plénière à soi.
C’est dans ce même dynamisme d’auto-engendrement paternel que
le Fils est engendré sans cesse et « sans relâche » et que l’Esprit ne
cesse de « fleurir ».
Le jaillissement du Fils (15) de l’intériorité vivante paternelle est
jaillissement dans le jaillissement en soi paternel, ce jaillissement en
soi présuppose le demeurer en soi originaire du Père, de sorte qu’un
tel jaillissement filial demeure solidaire du retour du Fils au Père par
l’Esprit, ce retour lié au retour du Père incessant à lui-même et sa
rentrée à chaque fois renouvelée en lui-même. L’Esprit, lui aussi, flue
du Père et du Fils dans le même mouvement de leur venue éternelle
en eux-mêmes dans l’unité parfaite et reflue dans le Père et le Fils en
vivant en eux dans l’unité de l’essence divine (16).
Et pour insister sur l’unité originaire dans la vie trinitaire que
présuppose tout engendrement, Eckhart dit : « s’il naît en toi autre que
le Fils, tu n’as pas non plus le Saint-Esprit, et la grâce n’opère pas en
toi. Car l’origine du Saint-Esprit, c’est le Fils. Si le Fils n’était pas, le
Saint-Esprit non plus ne serait pas. Le Saint-Esprit ne peut avoir nulle
part son émanation ni sa floraison, si ce n’est à partir du Fils. Là où
(15) Cf. Maître Eckhart, Le grain de sénevé, Strophe I, Paris, Arfuyen, 1996,
p. 1«5 Ôi le trésor si riche
où commencement fait naître commencement
Ô le coeur du Père
d’où à grand-joie
sans trêve flue le Verbe !
et pourtant ce sein-là
en lui garde le Verbe. C’est vrai. »
(16) Sur la différence entre Déité et Dieu cf. Eckhart, Traités et Sermons, trad,
de Libéra, p. 389. Voir aussi M.-A. VANNIER, « La Déité chez Eckhart », In
Encyclopédie des religions, t. 2, Paris, Bayard Éditions, 1997, p. 1510-1511.
Seule l’unité dans la Déité rend possible la distinction dans la Trinité, puisque,
selon Eckhart et Tauler, l’unité unifie la multiplicité et la distinction présuppose
l’unité. Plus il y a unité, plus il y a distinction. Cela ne peut être vrai que parce que
le Père, le Fils et l’Esprit sont un et que Dieu et l’homme « ne font qu’un » et ne
font pas nombre. (Cf. Eckhart, Sermons 6; 10; 11 ; 13; 14; 32; Tauler, Sermons
11 et 15).
Et concernant la question de la demeurance du Fils et l’Esprit dans le Père unie
à leur jaillissement hors de lui, Eckhart dit : « le Père est un commencement de la
Déité, car il se comprend Lui-même en Lui-même. De Lui sort le Verbe éternel qui
demeure en Lui, et le Saint-Esprit émane des deux en demeurant en eux » (Eckhart,
Sermon 15, trad, de Libéra, p. 315). Et nous lisons, chez Eckhart, ces vers tirés du
Granum sinapis impliquant une vision poétique décrivant le mouvement de la
naissance trinitaire :
« L ‘anneau merveilleux
est jaillissement,
son point reste immobile. » (Strophe III, op. cit., p. 19).
TRINITÉ ET NAISSANCE MYSTIQUE 447
le Père engendre son Fils, là il lui donne tout ce qu’il a selon l’être et
la nature. C’est dans ce don que sourd le Saint-Esprit » (17).
« Tout ce qu’a le Fils, il l’a de son Père, être et nature, pour que
nous soyons le même Fils. Le Saint-Esprit, personne ne l’a non plus,
à moins d’être le Fils unique » (18).
Personne ne peut naître dans l’Esprit Saint, que s’il devient un avec
le Fils Unique. C’est pourquoi plus l’homme est fils du Père dans le
Fils, plus il naît dans l’Esprit et l’Esprit naît en lui, puisque l’Esprit
fleurit là où le Père engendre son Fils en s ‘engendrant lui-même et là
où l’homme est engendré par le Père dans le Fils. Tout cela est possible
parce que le Fils et l’Esprit sont un dans l’unité de la paternité.
Jean Tauler, en parlant des trois naissances tout précisément dans
le Premier sermon, c’est-à-dire de Pengendrement du Fils de toute
éternité dans le sein du Père (19), la naissance du Fils incarné et la
naissance du Fils dans l’âme, nous dit de la première naissance
originaire que le Père, en s’auto-comprenant et en scrutant ses propres
profondeurs, s’exprime lui-même à partir de ce qui est imprimé en lui
et se manifeste dans sa Parole vivante, son Fils unique qu’il engendre
dans sa propre vie. Et l’Esprit s’épanouit de cette étreinte de soi du
Père dans son Fils et l’étreinte de soi du Fils dans le Père, une étreinte
intérieure donnant naissance à cette pleine connaissance de soi du Père
continuelle dans son Fils se traduisant en une pleine « complaisance »
que le Père et le Fils éprouvent en eux-mêmes, une complaisance
éternelle et à jamais nouvelle. « Cette complaisance, écrit Tauler,
s’épanche en un amour ineffable qui est le Saint-Esprit ».
« Quelle est donc, écrit Tauler, la propriété que nous devons
considérer et étudier dans le Père engendrant son Fils ? Le Père, en vertu
même de sa propriété personnelle de Père, rentre en lui-même avec
son intelligence divine. Dans une claire compréhension, il pénètre en
lui-même le fond essentiel de son être éternel et, par cette simple
compréhension, il s’exprime parfaitement dans une parole qui est son
Fils ; c’est en effet dans la connaissance que le Père a de lui-même que
consiste précisément la génération de son Fils dans l’éternité. Le Père
demeure en lui-même en vertu de l’unité de l’essence, et il sort de
lui-même en vertu de la distinction des personnes.
Ainsi donc, le Père prend conscience de lui-même, se connaît, puis
il sort de lui-même en engendrant sa propre image, celle même qu’il
(17) Eckhart, Sermon 11, trad, de Libéra, p. 290-291.
(18) Eckhart, Sermon 29, trad, de Libéra, p. 330.
(19) Cf. Jean Tauler, Sermon 29, Paris, Cerf, 1991, p. 218 : « C’est sûrement
dans ce fond que le Père du ciel engendre son Fils unique, cent mille fois plus vite
qu’il ne faut pour cligner de l’oeil, d’après notre manière de comprendre, dans le
regard d’une éternité toujours nouvelle, dans l’inexprimable resplendissement de
lui-même. »
448 J. REAIDY
a d’abord reconnue et saisie en lui-même. Il rentre alors de nouveau
en lui-même par une parfaite complaisance en son être. Cette
complaisance s’épanche en un amour ineffable qui est le Saint-Esprit (20).
C’est ainsi que Dieu demeure en lui-même, sort de lui-même et rentre
en lui-même. Voilà pourquoi toutes les sorties ne se font que pour des
rentrées (21). »
/. 1. Naissance et Don
Que le Père soit « pur engendrer », qu’il s’engendre soi-même et
engendre est lié au fait qu’il est don de soi se phénoménalisant dans
l’enfantement. Dieu est Don et en se donnant à lui-même, il se donne
lui-même complètement et ce qu’il donne, il le donne, nous dit Eckhart,
« sous le mode de l’égalité et sous le mode de l’enfantement. (…) Il se
donne lui-même sous le mode de l’enfantement, car l’oeuvre la plus
noble en Dieu est d’enfanter. » (22)
« Dieu ne peut donner peu ; ou bien il doit tout donner à la fois ou
ne rien donner du tout » (23).
« Le Dessein de Dieu, c’est de se donner à nous entièrement » (24).
Et pour le faire « il créa l’âme si égale et commensurable à Lui qu’il
pût se donner à elle : car ce qu’il lui donne d’autre, elle le tient pour
rien » (25).
En commentant Jn 1, 17, Eckhart écrit : « II dit : « tous les dons ».
(…) Dieu n’aime rien tant qu’à faire de grands dons. (…) « Dons » est le
nom propre des grandes choses, et ils appartiennent à Dieu de la façon
la plus propre et la plus intime » (26), puisque « Dieu ne donne pas
moins que Dieu ».
Sur la question de l’enfantement et sa relation avec le don, Tauler
cite Boëce et Augustin qui disent que « la nature de Dieu, son caractère,
c ‘est de se donner » (27).
(20) La filiation divine, selon Tauler, est filiation dans l’Esprit Saint. L’agir de
l’Esprit Saint dans les enfants de Dieu est un agir en vue de leur naissance. Seul
l’homme mû par l’Esprit est capable de naître spirituellement dans la vie, puisque
c’est l’Esprit qui « témoigne avec nos esprits que nous sommes enfants de Dieu » et
« co-héritiers du Christ » (Rm 8, 16-17) et fait de nous fils du Père dans le Fils (Cf.
Tauler, Sermon 29, op. cit., p. 219-220).
(21) Tauler, Sermon 1, op. cit., p. 15.
(22) Eckhart, Sermon 59, trad. G. Jarczyk, P.-J. Labarrière, Paris, Albin
Michel, 1999, p. 201.
(23) Eckhart, Sermon 5a, trad, de Libéra, p. 249.
(24) Eckhart, Sermon 11, trad, de Libéra, p. 291.
(25) Eckhart, Sermon 4, trad, de Libéra, p. 245.
(26) Eckhart, Sermon 4, trad, de Libéra, p. 243.
(27) Tauler, Sermon 1, op. cit., p. 14.
TRINITÉ ET NAISSANCE MYSTIQUE 449
Nous sommes donnés à nous-mêmes dans l’auto-donation de Dieu
qui, en nous donnant à nous-mêmes, s’enfante en nous et nous enfante
en lui continuellement tel qu’il s’engendre lui-même en lui-même.
C’est ainsi que tout ce qui est donné par le Père dans toute naissance
filiale n’est autre que sa vie même. Enfanter, c’est vivre complètement
dans … à travers le don de soi à … selon un mouvement intérieur
originaire continuel.
/. 2. Le « Maintenant éternel » de la naissance
Eckhart ainsi que Tauler voient que tout ce qui est intérieur à Dieu
vit dans l’éternité dans ce « maintenant » d’éternité (28) toujours
nouveau et frais.
La toute nouvelle naissance continuellement vivante n’est autre que
ce qui est déjà né depuis toujours dans le Naître éternel et qui ne cesse
de naître dans l’unique mouvement sans mouvement de la naissance
dans la Trinité.
Être engendré dans l’éternel présent du Père (29), c’est être
engendré éternellement, « tous les jours et à chaque instant », « aujourd’hui »
et «de nouveau» (30) d’une façon continuelle dans l’éternité de
l’engendrement du Fils unique (31).
Sur F aujourd’hui divin en relation avec la naissance dans le coeur
du Père, Eckhart écrit : « « Aujourd’hui je t’ai engendré. » « Qu’est-ce
qu’aujourd’hui »? L’éternité. Je me suis éternellement engendré moi
toi, et toi moi (32). »
L’âme doit dépasser tout temps limité pour que le Père puisse
engendrer son Fils en elle en la faisant naître en lui dans l’éternité du
Naître originaire (33). C’est pourquoi, Dieu ne peut envoyer son Fils
pour venir dans l’âme dans la plénitude du temps qu’à condition que
celle-ci soit libérée de toute détermination temporelle.
« Quand nous sommes arrivés au-delà du temps et des choses
temporelles, nous sommes libres et joyeux de tout temps, et c’est alors la
plénitude du temps, et c’est alors que le Fils de Dieu est engendré en
(28) Cf. Eckhart, Sermon 29, trad. G. Jarczyk & P.-J. Labarrière, p. 260 : « II
(le Père) engendre dans le maintenant et l’aujourd’hui » de l’éternité.
(29) Cf. Eckhart, Sermon 10, trad, de Libéra, p. 284 :« Le jour de Dieu est
là où F âme est dans le jour de l’éternité en un instant essentiel ; c’est là que le Père
engendre son Fils unique dans un instant présent, et c’est là que l’âme renaît en
Dieu. »
(30) Ps 2, 7 ; He 1, 5. Cf. Tauler, Sermon 70, op. cit., p. 569.
(31) « C’est de cela que Notre Seigneur dit : « Tu me nommeras Père et ne
cesseras d’entrer à la poursuite de ma hauteur; mais je t’ai engendré aujourd’hui
par mon Fils et dans mon Fils » » (Jr 3, 19 ; Tauler, op. cit., p. 219).
(32) Sermon 14, trad, de Libéra, p. 309.
(33) Cf. Sermon 38, trad. G. Jarczyk & P.-J. Labarrière, p. 60.
450 J. REAIDY
toi. J’ai dit un jour : quand le temps tut rempli, Dieu envoya son
Fils » (34). Et il ajoute dans un autre Sermon : « J’ai dit un jour ici
même : Dieu envoya son Fils dans la plénitude du temps de l’âme,
quand elle a dépassé tout temps. Quand l’âme est vide du temps et du
lieu, alors le Père envoie son Fils dans l’âme » (35).
/. 3. La naissance dans le Silence
Eckhart ainsi que Tauler parlent de cet enfantement du Verbe et de
l’homme dans le silence paternel. Il y a une connexion originaire entre ?
écouter dans le silence le parler du Père et être engendré. Eckhart dit : I
« Le parler du Père est son engendrer, l’acte d’entendre du Fils est son \
se trouver engendré » (36). En écoutant le Père dans le silence de la I
Déité, le Fils est engendré comme Parole du Père dans le parler paternel. \
Le parler (37) du Père parlant le Verbe est l’engendrer du Père engen- [
drant le Fils. Être Parole, c’est écouter dans le silence le parler de |
l’engendrer. C’est ainsi qu’être engendré dans le Verbe, c’est être
enfanté dans le parler du Père et par là même être parole divine. Le
Père nous parle quand il nous enfante dans son Verbe par l’Esprit. « Le
Père lui-même, ajoute Eckhart, n’entend rien que ce même Verbe, il
ne connaît rien que ce même Verbe, il ne prononce pas rien que ce
même Verbe, il n’engendre rien que ce même Verbe. Dans ce même
Verbe le Père entend et le Père connaît et le Père s’engendre lui-même,
et aussi ce même Verbe et toutes choses, et sa Déité jusqu’en son fond,
lui-même selon la nature et ce Verbe avec la même nature dans une
autre Personne. (…) Dans ce Verbe, le Père prononce mon esprit et ton
esprit et l’esprit de tout être humain, semblable à ce même Verbe. Dans
cette même Parole, tu es et je suis naturellement fils de Dieu comme
ce même Verbe » (38). Dans la mesure où le Père prononce son Verbe
dans l’homme tel qu’il est médité, écouté et connu par lui et en lui,
l’homme naît comme verbe et comme « ad-verbe à côté du
Verbe » (39). Naître dans le Verbe et comme verbe divin, c’est naître
comme fils (40). L’homme ne peut attirer le Verbe pour qu’il naisse
(34) Sermon 11, trad, de Libéra, p. 290.
(35) Sermon 4, trad, de Libéra, p. 246.
(36) Eckhart, Sermon 27, trad. G. Jarczyk & P.-J. Labarrière, p. 247-248.
(37) Eckhart, Sermon 9, trad, de Libéra, op. cit., p. 280 : « (….) Mais il est
encore un troisième Verbe, qui reste non-dit et impensé et ne sort jamais, mais
demeure éternellement dans celui qui le dit ; il est reçu sans discontinuer dans le
Père, qui le dit, et reste à l’intérieur ».
(38) Cf. Eckhart, Sermon 49, trad. Ancelet-Hustache, t. 2, p. 119-220.
(39) Cf. Eckhart, Sermon 9, trad. Ancelet-Hustache, p. 104.
(40) Cf. Eckhart, Sermon 12, trad, de Libéra, p. 296 : « Qui veut entendre le
Verbe de Dieu doit s’être entièrement laissé : dans le Verbe éternel, ce qui entend
est identique à ce qui y est entendu. Tout ce qu’enseigne le Père éternel, c’est son
être, sa nature et toute sa déité ; II nous le révèle entièrement dans son Fils unique
et nous enseigne que nous sommes le même Fils. »
TRINITÉ ET NAISSANCE MYSTIQUE 451
en lui que dans la mesure où il devient le lieu du silence de la Déité,
c’est-à-dire le Lieu du parler paternel et de son Verbe. Tauler écrit
dans ce sens : « Tu ne peux pas entrer dans l’intériorité du Verbe qu’en
laissant toute la place à l’écoute. Et c’est là que le Verbe t’enfante par
sa Parole vivante une fois que tu l’attires par ton silence » (41).
II. La naissance de Dieu dans l’âme
Dieu, écrit Eckhart, «m’engendre en tant que Lui-même et II
s’engendre en tant que moi-même » (42), puisque « tout ce que Dieu
opère est Un » (43). Dans la mesure où Dieu naît dans l’homme,
l’homme naît en Dieu. Mais pour que Dieu naisse dans l’homme, il
faut que ce dernier ne laisse pas naître en lui autre chose que Dieu
lui-même. C’est pourquoi, il faut qu’il se libère du néant créé pour
s’enfoncer dans l’abîme incréé. «S’écouler dans le fond » (44) là où
le Père engendre sans cesse son Fils, c’est fluer du Père et refluer dans
sa vie avec le Fils et par l’Esprit selon le mouvement primordial de la
venue de Dieu en nous et notre venue en lui.
Et si quelqu’un, écrit Tauler, veut sentir sa naissance en Dieu, il
faut « qu’il se tourne vers l’intérieur, bien au-dessus de toute l’activité
de ses facultés extérieures et intérieures, (…) et qu ‘il se plonge et
s’écoule dans le fond. La puissance du Père vient alors, et le Père
appelle l’homme en lui-même par son Fils unique, et tout comme le
Fils naît du Père et reflue dans le Père, ainsi l’homme, lui aussi, dans
le Fils, naît du Père et reflue dans le Père avec le Fils, devenant un
avec lui » (45).
(41) Tauler, Sermon 1, p. 17.
(42) Eckhart, Sermon 6, trad, de Libéra, p. 262. Nous nous contentons de
signaler, dans ce cadre, l’importance des travaux élaborés par Michel Henry portant
sur la phénoménologie de la naissance et s’inspirant de la pensée eckhartienne. Voir
M. Henry, « Phénoménologie de la naissance », In Alter 2 (1994) ; C’est Moi la
Vérité, Paris, Seuil, 1996 et Incarnation, une philosophie de la chair, Paris, Seuil,
2000.
(43) Idem.
(44) Tauler, Sermon 70, p. 569 : « Si l’esprit se plonge pleinement et se fond,
avec ce qu’il y a de plus intime, dans le plus intime de Dieu, il y sera recréé et
renouvelé, et l’esprit est d’autant plus inondé et surinformé par l’esprit de Dieu qu’il
a suivi plus régulièrement et plus purement ce chemin et qu’il a eu Dieu plus
exclusivement en intention. Dieu se répand alors en lui, comme le soleil de la nature
répand sa lumière dans l’air. L’air tout entier est pénétré de lumière et aucun regard
ne peut saisir et discerner où se distinguent l’air et la lumière. Et qui donc pourrait
établir une séparation dans cette divine et surnaturelle unité d’union par laquelle
l’esprit est attiré et absorbé dans l’abîme de son principe ? »
(45) Tauler, Sermon 29, op. cit., p. 218 ; Sermon 62, p. 509 : « Quand l’homme,
par tous ses exercices, a entraîné l’homme extérieur dans l’homme intérieur et
raisonnable, quand ensuite ces deux hommes, c’est-à-dire les facultés sensibles et
celles de la raison, sont pleinement ramenées dans l’homme le plus intérieur, dans
452 J. REAIDY
L’homme, en venant dans l’intériorité paternelle et en devenant un
dans la paternité (46), dans la filiation du Fils et dans la spiritualité de
l’Esprit, ne cesse de naître et de refluer dans le Père à l’image du Fils
par l’Esprit. Et à ce niveau, toute sortie n’est qu’une rentrée, puisqu’en
sortant du Père, l’homme, comme le Verbe éternel et l’Esprit, demeure
dans le sein paternel (47).
La venue du Père dans l’intériorité humaine est liée à l’appel
paternel de l’homme par son Fils, pour qu’il se plonge dans ce silence
paternel (48) initial là où il ne cesse de s’engendrer lui-même et
d’engendrer et là où « le Verbe habite dans le Silence de la Déité ».
Naître en Dieu exige alors, selon Tauler, une naissance dans le
plein silence ouvert à l’écoute du Verbe, une pauvreté (49), un
détachement (50), un amour fontal et une négation du néant que présuppose
toute unité (51) dans la nudité de la Déité, une totale passivité vis-à-vis
du don de soi divin, un agir dans l’Esprit, un dépassement de la
temporalité extérieure en vue d’une plongée dans l’éternité de Dieu et une
le mystère de l’esprit, où se trouve la véritable image de Dieu, et quand l’homme
ainsi recueilli s’élance dans l’abîme divin dans lequel il était éternellement en son
état d’incréé, alors, si Dieu trouve l’homme venant de Lui en toute pureté et
détachement de ce qui n’est pas Dieu, l’abîme divin s’incline et descend dans le fond
purifié qui vient à Lui, et il donne au fond créé une forme supérieure et, par cette
forme supérieure de vie, il l’attire dans l’incréé, de telle sorte que l’esprit n’est plus
qu’un avec Dieu. »
(46) Eckhart, Sermon 51, trad, de Libéra, p. 344-345.
(47) Cf. Eckhart, Sermon 14, trad, de Libéra, p. 309 : « Saint Jean dit : « A
ceux qui l’ont reçu, il a donné le pouvoir de devenir fils de Dieu. Ceux qui sont fils
de Dieu n’ont tiré leur naissance ni du sang ni de la chair, ils sont nés de Dieu »
(Jn 1, 12-13), non pas hors de Lui, mais en Lui. »
(48) Tauler voit également que l’engendrement du Fils par le Père est engendrement
dans le silence initial du Père. Être engendré par le Père dans le Fils, c’est
laisser le silence du Père épouser notre silence.
L’âme est attirée vers le silence du Verbe là où il est engendré incessamment
par le Père et attire le Verbe pour qu’il naisse en elle dans son propre silence. « Le
Verbe éternel, écrit Tauler, sortant du coeur de son Père. C’est au milieu du silence,
au moment même où toutes les choses sont plongées dans le plus grand silence, où
le vrai silence règne, c’est alors qu’on entend en vérité ce Verbe, car si tu veux que
Dieu parle, il faut te taire ; pour qu’il entre, toutes choses doivent sortir » (Tauler,
Sermon 1, p. 20).
(49) Cf. Tauler, Sermon 8, op. cit., p. 59-60 ; Sermon 71, p. 576-577 ; Eckhart,
Sermon 52.
(50) Cf. Tauler, Sermon 11, p. 89 : « Dieu exige alors de l’homme un
détachement plus grand que jamais (…), plus de pureté, de simplicité, de vraie liberté,
d’unité, de silence intérieur et extérieur, une profonde humilité et toutes les vertus
qui s’épanouissent dans la facultés inférieures. C’est ainsi que l’homme devient le
familier de Dieu, et de là naît un homme divin. »
(51) Cf. Tauler, Sermon 11, p. 88 ; Sermon 51, p. 418 ; Sermon 66, p. 541 :
« On doit alors, dans un éclair, tout reporter dans le fond et devenir un seul esprit
avec Dieu, car Dieu est un esprit [un] et on devient un seul avec lui. »
TRINITÉ ET NAISSANCE MYSTIQUE 453
crucifixion de toute jouissance du créé extérieur en vue de naître dans
le souffrir du Crucifié.
Tout cela trace le chemin sans chemin du retour qui mène l’âme,
à la fois créée et in-créée, à se noyer dans son abîme in-créé uni à
l’Abîme divin non-né là où le Père ne cesse d’engendrer son Fils (52)
en elle et de l’engendrer en lui. Et c’est là que sa vérité créée devient
une seule unité avec sa vérité in-créée, puisqu’elle n’est plus alors
qu’une seule vérité unifiée, divinisée (53), « déiforme » et « déicolore
» (54) et que tout ce qui naît en elle en tant que non-né (55)
co-appartient à l’« engendrer » même de la vie de Dieu.
Le dynamisme intérieur du retour de l’âme à elle-même est ce
dynamisme de son retour à son origine dans le même mouvement
immanent avec lequel l’Origine ne cesse de retourner en elle-même et
son chemin de retour à Dieu est ce chemin de son enfantement en lui
et l’enfantement de Dieu en elle.
Eckhart nous dit, à ce niveau, que comme « Dieu s’engendre à partir
de lui-même dans soi-même et s’engendre à nouveau dans soi » (56),
l’âme elle aussi « s’engendre soi-même dans soi-même et s’engendre
à partir de soi et s’engendre de retour dans soi » (57). Et c’est dans ce
sens que « l’âme à partir de soi engendre Dieu à partir d’elle ; elle le
fait pour qu’elle engendre Dieu à partir de Dieu en Dieu ; elle le fait
pour qu’elle engendre Dieu à partir d’elle là où elle est de la couleur
de Dieu : là elle est une image de Dieu » (58).
L’âme enfante dans la mesure où elle est enfantée, car c’est à elle
qu’est donnée la puissance de celui qui l’enfante (59). Et c’est dans ce
(52) Cf. Tauler, Sermon 15, p. 112.
(53) Cf. Tauler, Sermon 41, p. 334 : «L’homme à ce moment s’abîme si
profondément dans son insondable néant, il devient tellement petit, si réduit à rien,
qu’il en perd tout ce qu’il a jamais reçu de Dieu ; il renvoie purement tout ce bien
à Dieu qui en est l’auteur ; il le rejette comme s’il ne l’avait nullement acquis, et il
se trouve ainsi anéanti et nu autant que ce qui n’est rien et n’a jamais rien acquis.
C’est ainsi que le néant créé s’enfonce dans le néant incréé, mais c’est là un état
qu’on ne peut ni comprendre, ni exprimer.
C’est ici que se vérifie la parole du prophète dans le psaume : « L’abîme appelle
l’abîme. » L’abîme créé appelle en soi l’abîme incréé, et les deux abîmes ne font
plus qu’une seule unité, un pur être divin. Là l’esprit s’est perdu dans l’esprit de
Dieu, il s’est noyé dans la mer sans fond. Voir Tauler, Sermon 44, p. 356.
(54) Tauler, Sermon 41, p. 332-333.
(55) Sur la question de la non-naissance comprise comme naissance originaire
éternelle, cf. Eckhart, Sermon 52.
(56) Sermon 43, trad. G. Jarczyk & P.-J. Labarrière, 1999, p. 93.
(57) Ibid., p. 96.
(58) Ibid., p. 97.
(59) Eckhart, Sermon 2, trad, de Libéra, p. 233 : « Le Père éternel engendre
sans cesse son Fils éternel dans cette puissance (de l’âme), en sorte que cette
puissance collabore à l’engendrement du Fils et d’elle-même en tant que ce Fils, dans
l’unique puissance du Père ». Tout ce que le Père opère est un. C’est ainsi qu’en
454 J. REAIDY
sens qu’elle devient une « mère spirituelle » (60) et enfante Dieu dans
sa propre intériorité.
Une telle approche mystique trinitaire de la naissance nous aide à
méditer le sens intérieur de plusieurs axes théologiques :
l’Incarnation (61), la rédemption, la théologie de la croix (62), la théologie de
la création, la Filiation divine (la divinisation), la dimension eschatologique
du présent éternel de tout engendrement en Dieu et la
communion universelle vivante (63).
Pour récapituler, nous disons que l’ engendrement est l’opération
intérieure originaire de la vie du Père, l’Opération initiale comprise
comme venue incessante de soi à soi dans la passivité de soi à soi et
la donation de soi à soi comme donation de toutes choses à ellesmêmes.
C’est dans l’épreuve de soi qui est épreuve de son Fils vivant
engendrant son Fils dans le fond de l’âme, cette dernière par la puissance du Père
qui enfante en elle son Fils et l’enfante enfante en retour le Fils et elle-même par la
même puissance du Père d’une façon mystique. Et c’est dans ce sens que Eckhart
parle de l’âme vierge qui est « femme » comme le Lieu où Dieu devient fécond en
elle et lui donne d’enfanter en retour « Jésus dans le coeur paternel de Dieu » (Cf.
Eckhart, Sermon 2, trad, de Libéra, p. 231). Tauler, pour sa part, a parlé de la
fécondité virginale de Marie comme le modèle de la puissance de l’enfantement de
l’âme virginale.
Marie, avant de donner naissance à son Fils selon la chair, a été donnée à
elle-même à travers une naissance spirituelle dans son Fils. Le Père a engendré en
elle mystiquement son Fils dans l’Esprit et par là, il l’a engendrée en lui et un tel
engendrement est uni à l’engendrement éternel du Fils dans le sein de son Père.
(60) Tauler, Sermon 1, p. 19-20.
(61) Comment lire l’incarnation selon une telle vérité mystique ? Eckhart nous
éclaire sur la dimension sotériologique de la naissance en écrivant : « Pourquoi Dieu
s’est-il fait homme ? Pour que je naisse Dieu, le même Dieu » (Eckhart, Sermon
29, trad, de Libéra, p. 330).
L’incarnation veut dire, en d’autres termes, que le Père engendre en nous son
Fils afin que nous naissions Fils du Père dans le Fils tel que le Fils unique ne cesse
de naître dans la vie du Père par l’Esprit.
(62) Tauler lit la théologie de la croix à travers la naissance dans la souffrance
du Crucifié. Naître dans la croix de Dieu, naître dans le souffrir divin, souffrir Dieu,
être souffert par Dieu et naître comme souffrance, c’est naître en Dieu en souffrant
son propre souffrir, sa Croix et sa Gloire.
Eckhart nous dit concernant cette question que « tout ce que l’homme de bien
souffre pour Dieu, il le souffre en Dieu et Dieu est avec lui, souffrant dans sa
souffrance. Si ma souffrance est en Dieu et si Dieu souffre avec moi, comment
souffrir peut-il m’être une souffrance, si souffrir est Dieu ? En vérité, de même que
Dieu est la vérité, et où je trouve la vérité, je trouve mon Dieu qui est vérité, de
même, ni plus ni moins, quand je trouve une souffrance uniquement pour Dieu et
en Dieu, je trouve ma souffrance en tant que Dieu » (Eckhart, « Le livre de la
consolation divine», in Les Traités, trad. Ancelet-Hustache, Paris, Seuil, 1971,
p. 131). Souffrir en Dieu, c’est souffrir Dieu tel que nous sommes soufferts dans sa
propre vie.
(63) C’est ainsi que tout ce qui vit naît et tout ce qui naît vit et est vie dans la
Vie et est tout en tous.
TRINITÉ ET NAISSANCE MYSTIQUE 455
en lui dans l’Esprit que le Père s’étreint lui-même et se donne à tout
ce qui vit par lui et en lui selon un don de soi continuel. Le Père naît
en lui-même et par lui-même sans cesse et il engendre son Fils sans
arrêt et tout ce qui vit de la vie paternelle naît dans le Fils et par
l’Esprit dans le même dynamisme d’engendrement intérieur lié à la
vie trinitaire. Accueillir le don de soi du Père comme ce qui nous
donne à nous-mêmes dans le Fils par l’Esprit, c’est se recevoir soimême
comme fils dans la vie paternelle. L’unité entre Dieu et
l’homme est communion dans la grande profondeur d’une même
naissance.
Le tout débute par cette naissance éternelle ou cette non-naissance
qui est une co-naissance, puisque toute naissance dans la vie de Dieu
co-appartient originairement à la naissance de Dieu en lui-même. La
naissance temporelle est tension vers la naissance éternelle et exige
la dé-naissance rendue possible par le détachement, la pierre
angulaire d’une re-naissance considérée comme naissance continuelle et
renouvelée dans la vie même de Dieu et l’intensification du
mouvement immanent du retour au coeur trinitaire, le Lieu vivant de la
naissance originaire étemelle. En bref, il s’agit d’une naissance par,
dans et avec Dieu d’une façon continuelle. Tout débute
originairement par la naissance et ne cesse de débuter, une naissance de Dieu
et une naissance de l’homme et de toutes choses selon une naissance
une.
En écho des mystiques rhénans, Angélus Silesius nous dit :
« Naître de Dieu, c ‘est être Dieu entièrement.
Dieu n’engendre que DIEU ; s’il t’engendre comme fils,
Tu seras Dieu en Dieu, Seigneur sur le trône du Seigneur » (64).
Jean Reaidy
(64) Angélus Silesius, Le pèlerin chérubinique, Sixième livre, Paris, Cerf, 1994,
p. 375.

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Mythe et metaphysique:une introduction à la philosophie par Georges Gusdorf

Mythe et metaphysique:une introduction à la philosophie par Georges Gusdorf

Georges GUSDORF
Professeur à l’Université de Strasbourg
Professeur invité à l’Université Laval de Québec
(1953)
MYTHE
ET MÉTAPHYSIQUE
INTRODUCTION À LA PHILOSOPHIE
Avec l’ajout du texte “
Rétractation 1983
”, publié en 1984.
Un document produit en
version numérique par Loyola Leroux, bénévole,
professeur de philosophie retraité de l’enseignement
Cégep de Saint
-Jérôme, Qc.
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Dans le cadre de: « Les classiques des sciences sociales »
Une bibliothèque numérique fondée et dirigée par Jean
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professeur de sociologie au Cégep de Chicoutimi
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Georges Gusdorf, Mythe et métaphysique. Introduction à la philosophie.
(1953)
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LES CLASSIQUES DES SCIENCES SOCIALES.
Georges Gusdorf, Mythe et métaphysique. Introduction à la philosophie.
(1953)
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Cette édition électronique a été réalisée par Loyola Leroux, bénévole, pr
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fesseur de philosophie retraité du Cégep de Saint
-Jérôme, à partir de :
Georges Gusdorf
MYTHE ET MÉTAP
HYSIQUE. INTRODUCTION À LA
PHILOSOPHIE.
Paris
: Flammarion, Éditeur, 1953, 267 pp. Collection : Nouvelle Bibliothèque
scientifique.
À cette édition, nous avons ajouté le texte de l’auteur intitulé “
RÉTRACT
A-
TION
1983” in
Mythe et métaphysique. Introduction à la philosophie
, pp. 7-
49.
Paris
: Flammarion, 1984, 366 pp. Collection : Champs.
[Autorisation formelle le 2 février 2013 accordée par les ayant
-droit de
l’auteur, par l’entremise de Mme Anne-
Lise Volmer
-Gusdorf, la fille de l’auteur,
de diffuser ce livre dans Les Classiques des sciences sociales.]
Courriels
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-Lise Volmer
-Gusdorf
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Michel Bergès
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ur, Universités Montesquieu-
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aguenay, Québec.

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Les clés du Moyen-Orient:Fondation et évolution de la jurisprudence islamique aux premiers siècles de l’islam. Brève histoire des écoles juridiques sunnites et du développement d’une science de la transmission (1/2)

 

Entretien avec Lahcen Daaif – Fondation et évolution de la jurisprudence islamique aux premiers siècles de l’islam. Brève histoire des écoles juridiques sunnites et du développement d’une science de la transmission (1/2)
Article publié le 22/03/2018

Propos recueillis par Enki Baptiste

Arabisant et chercheur en islamologie au CIHAM (Histoire, archéologie et littérature des mondes chrétiens et musulmans médiévaux) à Lyon, Lahcen Daaif a soutenu une thèse d’islamologie en 2004 à l’Université Paris 3 qui portait sur Ibn Ḥanbal, son statut de juriste et sa pratique de l’ascèse. Il poursuit depuis des recherches sur les manuscrits islamiques des premiers siècles de l’islam et a publié de nombreux articles sur la constitution, le fonctionnement et les principes de la jurisprudence sunnite.

Peut-on revenir, dans un premier temps, sur le processus intellectuel historique de formation des principales écoles juridiques (madhhab) de l’islam sunnite ?

Il existe, en islam sunnite, quatre grandes écoles juridiques. Ce nombre arrêté est consensuel et ne tient pas compte des autres écoles qui existèrent et qui furent absorbées par les courants dominants du sunnisme.

L’apparition du terme d’école juridique est assez précoce, mais le sens qu’il portait à l’origine n’avait pas vraiment la même contenance significative qui lui sera donnée deux siècles plus tard. Pour les débuts de l’islam, lorsqu’on parle d’écoles juridiques, il ne s’agit jamais d’institutions formalisées mais d’un corpus d’idées générales cohérentes, défendues par des savants qui se prévalent de remonter à un fondateur. Ce dernier qui n’avait pourtant pas conscience d’être fondateur de quoique ce soit, se considérait en même temps comme un juriste continuateur d’une lignée d’autorités juridiques antérieures.

On considère Abū Ḥanīfa (m. 150/767) comme le premier fondateur d’une école juridique. Contemporain de vingt ans de l’école malikite, dont on attribue la paternité à l’Imam Mālik b. Anas (m. 179/795), le hanafisme se développa surtout autour des savants de la ville de Kūfa, en Irak. Avant de s’exporter au Maghreb et de s’imposer comme l’école juridique dominante dans la région, le malikisme avait pour centre originel le Ḥijāz et en particulier la ville de Médine.

De manière générale, le hanafisme, professant la doctrine juridique d’Abū Ḥanīfa fut considéré, a posteriori, comme l’école favorisant le plus l’opinion individuelle (ra’y) notamment à travers le fondement juridique de l’effort de réflexion personnelle (istiḥsān) au point de faire passer parfois le texte coranique au second plan. Ce qui est clair à l’époque, c’est que le ḥadīth n’a pas encore le statut qu’il acquerra plus tardivement et qu’il n’est pas considéré comme à la base de la jurisprudence. C’est lorsque se développeront et se formaliseront les écoles juridiques hanafite et malikite à l’initiative des disciples des fondateurs que les traditions prophétiques prendront une valeur en jurisprudence.

C’est aussi dans les montagnes du Ḥijāz que naît le shafi‘isme. C’est l’enseignement de l’Imam Muḥammad b. Idrīss al-Shāfi‘ī (m. 204/820) qui donna corps à cette doctrine considérée comme celle de la pensée juridique la plus systématisée. Al-Shāfi‘ī fut très influencé par la pensée savante médinoise et fut lui-même un disciple de l’Imam Mālik dont il avait rapporté une recension de son Muwaṭṭa’. Si ses maîtres furent des juristes, certains favorisaient également le traditionnisme. Al-Shāfi‘ī, dans la lignée de Mālik, se fera un défenseur important de la cause des traditionnistes (ahl al-ḥadīth) afin que le droit n’ait pour base, après le Coran, que le ḥadīth. D’où le traditionnisme qui s’inscrit au sein du traditionalisme contre lequel il entre quelques fois en rivalité. Ce dernier renvoie au mouvement religieux primitif constitué autour de la figure de l’ascète al-Ḥasan al-Baṣrī (voir ci-dessous) et fondé sur la pratique vivante du prophète (al-sunna). C’est ainsi que les traditionalismes furent désignés sous l’appellation des « gens de la sunna et de la communauté » (ahl al-sunna wa l-jamā‘a) et se firent les défenseurs du modèle prophétique et de la pratique des Compagnons contre les courants schismatiques des débuts de l’islam. À l’inverse, le traditionnisme ne verra le jour que plus tardivement et renvoie aux gens qui feront du ḥadīth et de la tradition des Compagnons leur spécialité. Ces traditionnistes se caractériseront par leur rejet de la raison (al-‘aql) ou de la rationalité en matière religieuse. Cela explique qu’al-Shāfi‘ī prône d’exclure la réflexion personnelle du processus d’élaboration de la jurisprudence.

C’est à Bagdad et non dans la péninsule Arabique qu’il pose les bases de sa doctrine, au gré des controverses qu’il eut avec des partisans de la doctrine hanafite. Il se confronta notamment à l’un des plus célèbres partisans du credo d’Abū Ḥanīfa, al-Shaybānī (m. 189/805) qui fut aussi l’un des principaux rapporteurs du Muwaṭṭa’ de l’Imam Mālik. C’est d’ailleurs cet homme qui est considéré aujourd’hui comme le véritable théoricien du hanafisme, bien plus que ne l’aurait été le juge supérieur Abū Yūsuf Ya‘qūb (m. 179/795). Les sources nous ont laissé la trace de quelques controverses (munāẓarāt) qui eurent lieu à Bagdad et notamment celles qui opposèrent al-Shāfi‘ī à al-Shaybānī. Le défenseur du hanafisme se confronte alors pour la première fois à un savant traditionaliste, car rejetant l’opinion préférentielle et l’usage excessif du raisonnement analogique (al-qiyās), mais prônant également les arguments traditionnistes et remettant en cause le recours systématique à la rationalité en matière religieuse.

Après al-Shāfi‘ī viendra celui que l’on considère comme le dernier fondateur d’une école juridique, Ibn Ḥanbal (m. 241/855). Ce dernier est parfois présenté par les juristes shāfiʿites comme un simple disciple d’al-Shāfi‘ī, puisque les deux hommes se seraient rencontrés à deux reprises. Mais l’une de ces rencontres, qui aurait eu lieu à La Mecque, est rejetée par les disciples d’Ibn Ḥanbal, dont Ibn Taymiyya et par certains historiens qui pensent qu’Ibn Ḥanbal, au cours de la discussion, faisait bien trop d’honneurs à al-Shāfi‘ī alors que ce dernier n’était âgé que d’une quinzaine d’années de plus que le savant bagdadien. Selon la coutume dans le milieu d’enseignement traditionnel, quinze ans est un écart insuffisant pour pouvoir parler d’un hypothétique rapport de maître à disciple.

Comment apparut une méthode de compilation des paroles prophétiques et quels furent les critères qui se formalisèrent chez ces savants ?

La méthode met du temps à se formaliser et à être canonisée. La plupart des transmetteurs des traditions dans les premiers siècles sont des incultes et rapportent des dits du prophète et des premiers Compagnons par iḥtisāb, c’est-à-dire par dévouement à Dieu, pour servir la religion, et non dans un objectif de canonisation des paroles.

Un palier est franchi au début du deuxième siècle de l’Hégire. Les sources textuelles proches du proto-sunnisme indiquent un basculement dans la méthode de transmission. Jusqu’alors, il n’était pas question de contester la transmission d’un ḥadīth. C’est suite à la fitna, la discorde, que les musulmans auraient ressenti le besoin de rapporter les dits du prophète selon une méthode à définir. Les historiens n’ont toutefois jamais su de quelle fitna il s’agissait : celle faisant suite à la mort de ‘Uthmān ; celle conduisant à la guerre entre ‘Alī et Mu‘āwiya ou la fitna omeyyade ? Ibn Sīrīn (m. 110/729), l’un des principaux Successeurs, appelés tābi‘ūn – il s’agit des hommes ayant fréquenté de près les Compagnons du prophète qui n’ont jamais vu ce dernier –, dans l’un de ses propos que lui attribuent les sources narratives aurait dit que toutes les transmissions des uns et des autres étaient acceptées avant la fitna. Depuis, il est demandé systématiquement de nommer les autorités sur lesquelles les transmetteurs de ḥadīth-s s’appuyaient, selon la formule consacrée, « nommez-nous vos autorités » (sammū lanā rijālakum). On peut déceler là le premier palier de la critique face à des penchants sectaires caractérisant toujours les débuts d’une religion.

Mais Ibn Sīrīn n’est pas le seul à manifester ce doute face au processus de transmission des paroles prophétiques. Il côtoie de près al-Ḥasan al-Baṣrī (m. 110/728). Tous deux sont originaires de la ville irakienne de Baṣra, qui peut être considérée comme le cœur réel du sunnisme, du parti de la communauté (ahl al-sunna wa l-jamā‘a), un nom sûrement plus approprié pour l’époque, puisque le terme de sunnisme n’apparaîtra que plus tardivement.

Si Ibn Sīrīn représente plutôt le sunnisme au sens traditionnel, al-Ḥasan al-Baṣrī incarne déjà sa forme mystique par une pratique de l’ascèse accentuée et très assumée. Il était considéré comme la figure la plus attristée (bathth) d’entre les Successeurs, doublée d’un talent inégalé d’orateur (balīgh fasīḥ). Rien de ses écrits ne nous est parvenu, mais il fut sûrement l’auteur d’épîtres dont des morceaux ont été transmis dans des chroniques du troisième siècle de l’Hégire, mais dont l’authenticité a été remise en question.

C’est un siècle après ce premier stade de la critique, incarné par des savants comme Ibn Sīrīn et al-Ḥasan al-Baṣrī, que s’enclenche le deuxième plan de la critique avec les compilations canoniques très strictes de ḥadīth-s par al-Bukhārī et de Muslim. Entre-temps, principalement au cours du deuxième siècle de l’Hégire, sont apparus des traditionnistes comme ‘Alī al-Madīnī (m. 234/849), Ibn Ma‘īn (m. 233/848) et Ibn Rāhawayh (m. 238/853) tous trois compagnons d’Ibn Ḥanbal et Abū Zur‘a al-Rāzī (m. 264/878). Ibn Ma‘īn, par exemple, était connu pour être l’un des plus perspicaces évaluateurs des transmetteurs de son époque, poussant la critique jusqu’à un stade encore jamais atteint. Selon lui, l’évaluation de la crédibilité d’une personne devait prendre en compte sa posture, ses propos ou encore sa façon de s’habiller. Le développement graduel mais manifeste de telles exigences critiques par des savants dans le courant du troisième siècle permet de revenir sur l’idée parfois soutenue par des orientalistes, selon laquelle il n’y aurait eu aucune avancée dans l’effort de critique avant les compilations monumentales d’al-Bukhārī et de Muslim. Au-delà des noms cités ci-dessus, des études papyrologiques attestent de l’existence, dès le milieu du deuxième siècle voire avant de listes désignant des transmetteurs ayant rapporté des dits prophétiques. Au demeurant, il semble plus approprié de parler de Garants et non plus de transmetteurs. En effet, dans le cas présent, il s’agit d’une parole quasiment divinisée, la parole du prophète étant considérée, comme le stipule le Coran, très proche de la parole de Dieu. Celui qui la diffuse est donc tenu pour un véritable garant de sa véracité, et en tant que tel il se différencie d’un simple transmetteur de tout autre propos ou savoir.

On se rend donc compte que ces premières phases de développement de la critique se rapportent bien plus à la chaîne de Garants (sanad, pl. asānīd) qu’au contenu du ḥadīth (le matn, pl. mutūn). C’est à l’initiative des quatre traditionnistes cités ci-dessus que se développe la critique des Garants, à savoir la science du ‘ilm al-rijāl dans le vocabulaire technique des traditionnistes. Al-Bukhārī est sûrement celui qui incarne le mieux ces développements critiques. Pour composer son Ṣaḥīḥ – que l’on traduit en français par l’Authentique –, ce dernier aurait trié parmi 600 000 ḥadīth-s qu’il connaissait par cœur et en aurait retiré 12 000 jugés valables. Si l’on tient compte des répétitions parmi ces 12 000, on peut évaluer le nombre de ḥadīth-s composant l’ouvrage à environ 4 000. Le tri est donc extrêmement exigeant. Le savant se serait penché de près sur le processus de transmission de la parole prophétique et se serait imposé une méthode de sélection incluant notamment la nécessité de vérifier systématiquement que deux Garants se soient rencontrés physiquement, sans quoi le ḥadīth est estimé non valable. La composition de son Authentique lui demande donc un travail colossal pour recouper les dates de mort et les éventuels voyages des différentes autorités présentes dans les asānīd. De même, le savant et compilateur intègre la dimension de vraisemblance parmi ses exigences. Ainsi rappelle-t-il avoir exclu de son Ṣaḥīḥ un ḥadīth comportant des informations suggérant ce qui devait advenir à son époque et qui n’avait pas eu lieu.
Ces exigences, que l’on retrouve dans le processus de composition de la somme d’al- Bukhārī, sont inédites à l’époque et le résultat dépasse de loin tout ce qui a pu se faire avant lui.

Ce souci méthodologique d’attestation de la véracité en transmission est sans commune mesure avec ce que les historiens ont pu retrouver dans le judaïsme. Il y eut bien un souci manifeste de maintenir un sanad pour transmettre des traditions morales et religieuses, mais cela n’a pas duré aussi longtemps qu’en islam et ne s’est pas développé partout. Au contraire, dans le proto-sunnisme puis dans le sunnisme comme dans le chiisme et le kharijisme – plus tardivement –, cette méthodologie se répand de manière générale. C’est dans ce contexte de collecte que se développent les voyages visant à chercher et à compiler des ḥadīth-s. Il y avait alors un engouement général pour la mise par écrit des traditions prophétiques, sous forme de musnad (pl. masānīd) (classification des ḥadīth-s par leurs premiers rapporteurs). En outre, des hommes se déplaçaient désormais en se présentant comme spécialistes du ḥadīth : il y a effectivement un prestige à être muḥaddith. C’est également dans ce contexte qu’apparaît auparavant la catégorie muṣannaf (compilation ordonnée par thèmes) sous le qalam de ‘Abd al-Razzāq al-Ṣan‘ānī (m. 211/826) – qui fut l’un des maîtres d’Ibn Ḥanbal, lequel se rendit au Yémen pour recueillir sa science et à qui on attribue un musnad – ou d’Ibn Abī Shayba (m. 234/849). À ce moment, on commence aussi à rédiger des Sunan-s qui se présentent comme des compilations de propos du prophète, de manière à ce qu’ils soient accessibles comme œuvres juridiques et théologiques. On y fait place également à des paroles attribuées aux Compagnons de la première et deuxième génération.

Les méthodes de compilation évoluent donc graduellement et les compilateurs revendiquent la manière de composer leurs ouvrages. Ibn Ḥanbal, lorsqu’il compose son Musnad, affirme choisir ce format pour témoigner de sa considération aux Compagnons du prophète pour la transmission des traditions. Le résultat est volumineux puisque le Musnad Ibn Ḥanbal est une somme de 28 000 à 30 000 ḥadīth-s : il n’y a pas de compilation de ḥadīth-s plus volumineuse que celle-ci. Cela permet par ailleurs de revenir à al-Bukhārī et d’attester de l’absolue rigueur dont ce dernier fit preuve lorsqu’il composa son Ṣaḥīḥ : en effet, Ibn Ḥanbal mourut quinze ans avant le savant de Bukhārā. Ce dernier avait donc à disposition une somme monumentale de dits prophétiques et aurait pu vouloir la compléter plus encore. Il choisit pourtant de l’élaguer considérablement. La compilation d’al-Bukhārī fut le point de départ d’une recherche continuelle dans ses pas, d’encore plus d’authenticité. Ainsi, toute la postérité se calqua sur son travail, même lorsqu’il s’agit de compléter son recueil. C’est dans cette optique d’exhaustivité qu’est créé le procédé d’istidrāk (rattrapage) : les savants ne remettent plus en question les bases de la critique du Persan, mais testent sa méthode et s’autorisent ainsi d’intégrer à la sphère du Ṣaḥīḥ de nouveaux ḥadīth-s supposés avoir échappés à la vigilance du compilateur. Les nombreux ouvrages composés pour compléter les compilations d’al-Bukhārī ou de Muslim au moyen des procédés d’istidrākāt (ayant pour objet le matn) et d’istikhrājāt (extractions, ayant pour objet le sanad), témoignent que les auteurs de recueils de ḥadīth-s ne se sont pas contentés de rechercher le Ṣaḥīḥ uniquement suivant les cloisons imposées par ces deux grands maîtres en la matière.

La compilation devint donc, dès la fin du deuxième siècle de l’Hégire, une activité fondamentale. Elle pouvait s’avérer gratifiante d’un point de vue social en ce qu’elle permettait à certains compilateurs d’en vivre. Ce n’était pas le cas d’Ibn Ḥanbal qui refusait tout salaire pour l’enseignement du ḥadīth, mais au contraire, lorsque sa bourse était à vide lors de ses voyages pour la collecte de ḥadīth-s, il se proposait de recopier des feuillets entiers (al-daftar) de ḥadīth-s contre une somme modique.

Qu’est-ce qui expliquait cet intérêt si important pour la compilation écrite des paroles prophétiques ? Après la révélation de la parole divine, du point de vue traditionniste il était inconcevable de se contenter d’efforts personnels, notamment tant que l’on pouvait rapporter quelque chose attribué au prophète. Certains savants, comme al-Shāfi‘ī, affirmaient même que cela revenait à trahir le prophète. Ce dernier, évoquant cette question, statue ainsi que celui partant de sa propre opinion après un effort de réflexion légitimé par son appartenance à une école juridique ou à une lignée de grands théoriciens en jurisprudence et qui propose sa propre opinion préférentielle (istiḥsān) s’approprie la religion de Dieu et se met à la place du prophète ; ce qui est, évidemment, impardonnable. Cela permet à al-Shāfi‘ī de rappeler la dualité fondamentale que le Coran énonce par la formule consacrée, « Dieu et son prophète » (Allāh wa rasūluhu). Ainsi, la pratique de l’istiḥsān constitue la preuve de l’ignorance de celui qui prétend penser alors qu’il y a un texte révélé qui répond aux questions et les paroles du prophète à compiler. Pour autant, al-Shāfi‘ī ne prétendit jamais être muḥaddith et se contenta de s’intéresser au fiqh. Ibn Ḥanbal, au contraire, se pencha tout autant sur les questions de collecte, de jurisprudence et de transmission. Cette science des autorités (‘ilm al- rijāl) déjà mentionnée ci-dessus, fut à l’origine de ce qu’on appelle les su’ālāt, c’est-à-dire les questions se rapportant au ḥadīth et ses Garants, et non à des problématiques ayant trait à la jurisprudence – on parle alors des masā’il (responsa). Ainsi, al-Bukhārī consacra des ouvrages à ces questions de transmission et sur les avis que les autorités critiques avaient de tel ou tel Garant – ce dernier était alors évalué soit positivement avec des qualificatifs positifs, comme fiable (thiqa), sincère (ṣadūq), sûr (thabt), béni (mubārak) ou pieux (taqī), soit négativement avec des qualificatifs négatifs du type, faible (ḍa‘īf), menteur (kadhdhāb), délaissé (matrūk). De tels développements furent également à l’origine de la formation de généalogies sur les transmetteurs, qui se trouvaient de cette manière, affiliés à une tribu, ou identifiés à une zone géographique, ou à une cité. Des compilateurs et savants spécialisés dans cette science étaient alors en mesure de dresser la généalogie des asānīd-s et les rapporter à un espace de production spécifique (isnād de Kūfa, Baṣra, Bagdad, Damas ou du Ḥijāz).

Pourtant, si la compilation des paroles prophétiques était devenue un art et participait même parfois à déterminer un mode de vie scrupuleux chez certains traditionnistes comme Ibn Ḥanbal, son organisation et son ordonnancement en chapitres (bāb, pl. abwāb) n’était pas encore tout à fait systématisés et ne sera effective que plus tard. C’est ce qui explique probablement, outre le nombre faramineux de ses ḥadīth-s, que le Musnad du savant bagdadien ne figure pas parmi les six livres de ḥadīth-s canoniques (al-kutub al-sitta) (1). Le manuscrit de ses responsa, Masāʾil, recueillies par son disciple Abū Dāwud, préservé à la bibliothèque de Damas et publié de nombreuses fois, rend compte de l’organisation de l’ouvrage selon le cadre qui sera celui des kutub al-fiqh – les œuvres juridiques. L’ouvrage commence par traiter des ablutions – Bāb al-ūḍū’ – et respecte ainsi une présentation canonique. Mais à l’époque du juriste irakien, le temps est surtout à la collecte, à l’accumulation et au tri critique.

Note :
(1) Ces six ouvrages désignés comme canoniques par le sunnisme sont : le Ṣaḥīḥ al-Bukhārī ; le Ṣaḥīḥ Muslim ; les Sunan al-Tirmidhī ; les Sunan Abū Dāwud ; les Sunan al-ṣughrā d’al-Nassā’ī et les Sunan Ibn Māja.

Les clés du Moyen-Orient:Entretien avec Lahcen Daaif – Fondation et évolution de la jurisprudence islamique aux premiers siècles de l’islam. Brève histoire des écoles juridiques sunnites et du développement d’une science de la transmission (2/2)

 

Entretien avec Lahcen Daaif – Fondation et évolution de la jurisprudence (…)

Entretien avec Lahcen Daaif – Fondation et évolution de la jurisprudence islamique aux premiers siècles de l’islam. Brève histoire des écoles juridiques sunnites et du développement d’une science de la transmission (2/2)
Article publié le 23/03/2018

Propos recueillis par Enki Baptiste

Arabisant et chercheur en islamologie au CIHAM (Histoire, archéologie et littérature des mondes chrétiens et musulmans médiévaux) à Lyon, Lahcen Daaif a soutenu une thèse d’islamologie en 2004 à l’Université Paris 3 qui portait sur Ibn Ḥanbal, son statut de juriste et sa pratique de l’ascèse. Il poursuit depuis des recherches sur les manuscrits islamiques des premiers siècles de l’islam et a publié de nombreux articles sur la constitution, le fonctionnement et les principes de la jurisprudence sunnite.

Lire la partie 1 : Entretien avec Lahcen Daaif – Fondation et évolution de la jurisprudence islamique aux premiers siècles de l’islam. Brève histoire des écoles juridiques sunnites et du développement d’une science de la transmission (1/2)

Revenons désormais plus spécifiquement à Ibn Ḥanbal et son histoire…

Ibn Ḥanbal est un personnage enraciné dans presque tous les savoirs religieux de son époque, hormis la théologie dogmatique (kalām), qu’il refuse catégoriquement. S’il s’est bel et bien positionné sur certains points de débat en théologie, cela ne fait pas de lui un mutakallim – c’est-à-dire quelqu’un qui fait usage des instruments propres à la théologie pour arriver à des conclusions religieuses.

La question, encore débattue aujourd’hui, est de savoir si Ibn Ḥanbal s’est intéressé dès le départ aux ḥadīth-s. Or, à parcourir attentivement sa biographie, on trouve aisément des traces de l’intérêt qu’il portait tôt au fiqh. C’est à l’âge de seize ans qu’il aurait pris contact avec les gens du ḥadīth, à Bagdad, et notamment avec son premier maître, Hushaym b. Bašīr al-Wāsiṭī (m. 183/799). C’est à ce moment-là qu’il aurait décidé de s’intéresser au ḥadīth, mais sans pour autant se détacher des préoccupations relatives au fiqh. Ainsi dit-il avoir rapporté de son premier maître (sami‘tu minhu) des ḥadīth-s concernant le jeûne (ṣiyām), le nusk et le ḥajj – manāsik al-ḥajj, c’est-à-dire tout ce qui est en rapport avec les rituels du pèlerinage. Il y a donc un cadre général proche de celui d’un chapitre juridique du fiqh qui entoure ces premiers ḥadīth-s qu’il transmet, bien qu’il décide plus tard d’ordonner son œuvre sous forme de Musnad.

Une fois cet intérêt pour le ḥadīth développé chez lui, Ibn Ḥanbal entreprit des voyages dans tous les centres urbains où il pouvait collecter les dits prophétiques, à Bagdad, à Kūfa, à Wāsiṭ, à Baṣra et dans la péninsule Arabique, à Médine et La Mecque. Les versions les plus communes rapportent qu’il aurait pratiqué à cinq reprises le ḥajj et se serait rendu par deux fois au Yémen. Cette quête des traditions prophétiques fait de lui un muḥaddiṯh, sans toutefois qu’il ne se soit jamais totalement coupé de la jurisprudence. Lui-même regrettait que les spécialistes du ḥadīth soient souvent totalement ignares en matière de fiqh, comme en fait écho sa formule célèbre : « Qu’est-ce qu’il est ténu le fiqh au sein des gens du ḥadīth (mā aqalla al-fiqh fī aṣḥāb al-ḥadīth). »

Les sources rapportent qu’al-Shāfi‘ī reconnaissait à Ibn Ḥanbal la qualité d’Imam en huit domaines : le Coran, le ḥadīth, le fiqh, le renoncement (zuhd), le scrupule religieux (wara‘), le dénuement (faqr), la langue arabe (lugha) et la pratique normative du prophète (sunna), mais c’est surtout du Coran et du hadith que le bagdadien était un fin spécialiste, sans jamais se départir de la morale ascétique (zuhd). Il est rapporté par ses proches qu’il préférait nouer de solides relations avec des pauvres, des petites gens et ceux versés dans le zuhd, y compris les plus simples d’esprit. En outre, sur son lit de mort, lorsque son entourage l’interrogea sur son successeur qui serait désormais leur autorité de référence, il aurait désigné l’un de ses disciples ascètes les plus anonymes, ‘Abd al-Wahhāb al-Warrāq (m. 251/865). Les sources indiquent également qu’il aurait regretté sa célébrité suite à la miḥna, et qu’il aurait avoué envier à ce disciple modeste, sa vie discrète (humūl).

En effet, son parcours montre qu’il n’a jamais cherché la renommée, et qu’il n’avait jamais apprécié, et condamné même tout rapport avec les détenteurs du pouvoir. Sous le calife al-Ma’mūn et lors du déclenchement de l’inquisition (miḥna), c’est ce dernier qui l’a fait venir de force à lui quand il était à Raqqa.

Al-Ma’mūn est connu pour être l’un des califes les plus instruits dans l’histoire de la civilisation arabo-musulmane. Souvent présentée comme influencée par le mu‘tazilisme, l’idéologie sous-tendant la miḥna fut la conjonction momentanée de plusieurs courants de pensée. L’idée principale est qu’il n’y a de Dieu que Dieu et qu’en dehors de lui, tout est créé. Ainsi, si le Coran devait être incréé, comme le considéraient les pourfendeurs du mouvement, cela générerait la confrontation entre deux entités incréées. Lorsque l’inquisition fut instaurée Ibn Ḥanbal aurait subi plus de deux années d’emprisonnement, selon la majorité des sources, et aurait été soumis à l’interrogation ainsi que d’autres traditionnistes influents de l’époque. L’un d’entre eux, Muḥammad b. Nūḥ, serait mort en route vers Raqqa, où le calife menait alors des opérations de guerre de frontière contre les Byzantins. Ibn Ḥanbal se serait donc rapidement retrouvé seul à poursuive ce voyage et à subir plus tard l’interrogatoire ; ce qui interroge bien sûr l’historien sur l’ampleur réelle de cette inquisition. La tradition orthodoxe nous enseigne que ses deux amis, ‘Alī b. al-Madīnī et Yaḥyā b. Ma‘īn, avaient cédé sous la pression du calife et son entourage et abjuré la doctrine traditionniste du Coran incréé (ghayr makhluq). Après la mort d’al-Ma’mūn, Ibn Ḥanbal se serait confronté à son successeur, al- Mu‘taṣim, connu pour avoir été un homme inculte et brutal, moins acquis aux lettres et à la théologie qu’aux stratégies militaires. Ce dernier était pourtant conseillé par le même qāḍī al- quḍā’ d’al-Ma’mūn, Ibn Abī Du’ād (m. 240/854), le représentant par excellence du dogme mu‘tazilite. Face au réticent savant bagdadien qui se présente devant lui, le calife condamne Ibn Ḥanbal à être flagellé en sa présence et à être emprisonné. La tradition sunnite nous dit que trois personnes perdirent la vie en résistant à l’inquisition mu‘tazilite. Mais si l’on se renseigne plus en détail dans les chroniques des historiens sur les conditions de mort des trois protagonistes cités, on se rend compte qu’aucun d’entre eux ne fut exécuté par le calife pour avoir récusé la thèse mu‘tazilite du Coran créé. L’un d’entre eux, par exemple, Aḥmad b. Naṣr al-Khuzā‘ī (m. 231/846) fut exécuté par le calife al-Wāthiq en personne pour avoir fomenté une révolte contre lui, au nom du principe de la commanderie du bien et de l’interdiction du mal (al-amr bi l-ma‘rūf wa l-nahy ‘an al-munkar). Il visait en fait à dénoncer le désintérêt flagrant du pouvoir bagdadien pour la corruption (al-fasād) et le brigandage qui sévissaient alors à Bagdad. Ce n’est qu’a posteriori que la tradition sunnite et les muḥaddithūn reprirent son histoire et firent de sa mort un acte de résistance à la purification doctrinale engagée par les Abbassides. En somme, le seul homme à avoir été violenté semble avoir été Ibn Ḥanbal. Le thème qui reste à éclaircir bien sûr est de savoir si ce dernier finit par abjurer, à son tour, sous la contrainte, la thèse du Coran incréé au moins pendant l’interrogatoire, et ainsi reconnaître momentanément un dogme qu’il avait toujours combattu. Il est évident, selon la version des rapporteurs mu‘tazilites, qu’il reconnut, à plusieurs reprises même devant le calife, l’idée de la création du Coran. Dans certaines de ses fatwā-s d’ailleurs, il aurait toléré qu’un sunnite, se trouvant sous la torture des kharijites, leur fasse entendre ce qu’ils veulent y compris l’insulte de l’Imam ‘Alī. Au travers de cet avis juridique, Ibn Ḥanbal estime que si quelqu’un est emprisonné et battu à cause de ses convictions, il lui est permis d’admettre des choses auxquelles il ne croit pas. L’important, dans la conception ascétique du savant de Bagdad, est de faire acte de résistance, mais il n’est jamais question d’y laisser la vie, au risque d’entrer en conflit avec les préceptes qui fondent sa conception du zuhd. Ainsi, Ibn Ḥanbal recommandait toujours à ses disciples de se tenir à distance du pouvoir tout en respectant celui qui l’exerce, fut-il un tyran.

Après une brève période d’emprisonnement, Ibn Ḥanbal disparaît de la vie politique, sociale et religieuse sous le règne d’al-Wāthiq, ce dernier lui ayant ordonné dans une lettre – dont l’authenticité voire l’existence est débattue – de se faire oublier et de ne plus prendre part à la polémique sur la nature du Coran. Il se serait installé clandestinement quelque temps chez l’un de ses disciples, Isḥāq b. Ibrāhīm b. Hāni’ al-Naysābūrī. L’accession au pouvoir du calife al-Mutawakkil en 226/841 rebat les cartes et se traduit par l’abandon du dogme mu‘tazilite et de la miḥna. Dès lors, le juriste de Bagdad devient l’icône de la résistance du sunnisme face à la tentative de rationalisation du dogme par les mu‘tazilites. L’idéalisation de son combat idéologique face à l’inquisition lui vaut d’être considéré comme étant l’Imam du monde (imām al-dunyā), Imam du ḥadīth et Imam du vrai crédo sunnite (‘aqīda), et par suite la seule et unique autorité à consulter en matière de ḥadīth et de fiqh. Un parallèle fut d’ailleurs établi par les muḥaddithūn entre son action dans la miḥna et celle du premier calife Abū Bakr, qui fit face, depuis Médine, à la sécession des tribus sud-arabiques lors des guerres d’apostasie (ḥurūb al-ridda), immédiatement après la mort du prophète. ‘Alī b. al-Madīnī (m. 234.849), l’un des compagnons d’Ibn Ḥanbal, affirme même que sans ces deux hommes, l’islam aurait disparu.

Cette popularité du personnage contraste, nous l’avons déjà dit, avec son itinéraire spirituel. Après sa mort, l’école dite hanbalite mit plus d’un siècle à émerger et à se formaliser comme madhhab. C’est donc finalement cette grande inquisition et sa prise de position – largement romancée – pour défendre le dogme du Coran incréé qui valut à Ibn Ḥanbal d’être érigé en autorité religieuse et morale dont l’aura dépasse de loin celle des trois premiers Imams fondateurs d’écoles juridiques.

Enki BAPTISTE ©Les clés du Moyen-Orient, tous droits réservés

Sacra moneta:Les pièces d’or de Napoléon

21-03-2018

 

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Les pièces d’or de Napoléon
11-03-2018
Napoléon a fait fabriquer 2 pièces d’or qui portent son nom, les pièces de 20 francs or et les pièces de 40 francs or ou double Napoléons. Leur fabrication a été lancée suite à la création du Franc Germinal. Explications.

Le coup d’état du 18 brumaire an 8 (9 novembre 1799) a permis à Napoléon Bonaparte d’établir le gouvernement consulaire.

Dans un premier temps les monnaies existantes n’ont pas été modifiées.

Image d’une pièce d’or de 20 francs Napoléon Ier, avec l’Empereur en arrière-plan

Image d'une pièce d'or de 20 francs Napoléon Ier, avec l'Empereur en arrière-plan

Vidéo les pièces d’or de Napoléon

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Les pièces d’or de Napoléon naissent suite la création du Franc Germinal

Ce n’est que le 17 germinal an XI (7 avril 1803) que Bonaparte qui n’était encore que premier consul, a promulgué un décret sur les monnaies. Les pièces d’or de type Napoléon sont créée sous le Consulat par la loi du 7 germinal an XI (28 mars 1803). Cette loi a créé le franc dit germinal, de « cinq grammes d’argent, au titre de neuf dixième de fin ».

Pièce de 1 franc argent ou Franc Germinal

Pièce de 1 franc argent ou Franc Germinal

Son article 6 prévoit la fabrication de « pièces d’or de vingt francs » — le napoléon — « et de quarante francs » — le double-napoléon. Son article 7 fixe leur titre à « neuf dixième de fin » — 900 millièmes d’or — « et un dixième d’alliage ». Son article 8 fixe leur poids : « Les pièces de vingt francs seront à la taille de cent cinquante-cinq pièces au kilogramme ; et les pièces de quarante francs à celle de soixante dix-sept et demie ». Autrement dit la pièce de 20 francs or pèse 6,45 grammes dont 5,80 grammes d’or pur et la pièces de 40 francs or 12,90 grammes dont 11,61 grammes d’or pur. Le diamètre de la pièce de 20 francs est fixé à 21 millimètres et à 26 millimètres pour la pièce de 40 francs or.

Pièce de 20 francs or Napoléon

Pièce de 20 francs or Napoléon

Pièce de 40 francs or Napoléon

Pièce de 40 francs or Napoléon

Il existe donc 2 types de pièces d’or de Napoléon Ier, les pièces de 20 francs or et les pièces de 40 francs or ou double-napoléons.

Les pièces d’or Napoléon succèdent aux Louis d’or qui étaient les pièces d’or françaises depuis le règne de Louis XIII.

Ces pièces devaient leur nom au portrait des rois qu’elles représentaient. Après la tempête révolutionnaire, Napoléon a remplacé la royauté par l’Empire.

Les pièces d’or de Napoléon remplacent les Louis d’or

Les pièces d'or de Napoléon remplacent les Louis d'or

C’est désormais son portrait qui apparaît sur les pièces. On nomme donc ces nouvelles pièces les « Napoléons ». Mais l’habitude de désigner les pièces d’or françaises sous le nom de « Louis d’or » ne disparaît pas. Les Napoléons et les Louis d’or sont souvent confondus.

Dans un premier temps les pièces d’or représentent Bonaparte Premier Consul. Sur le revers on peut voir 2 banches d’olivier au milieu desquelles se trouve la valeur de la pièce et en dehors la légende République Française, avec l’année de fabrication. La tranche des pièces porte la légende « Dieu protège la France ».

Le portrait de Bonaparte Premier Consul sur les pièces de 20 francs or a été gravé par Tiolier. Les pièces d’or de 40 francs sont l’oeuvre du graveur Droz. On lit la date alternativement en chiffres romains (an XI) ou en chiffres arabes (an 12).

Napoléon conserve la mention « République française » avant de la remplacer par « Empire français »

En 1804, Napoléon est devenu Empereur des français et son titre officiel devient Napoléon premier. Exit Bonaparte Premier Consul. Cependant afin d’éviter de blesser ses amis républicains qui se sont tant battus pour supprimer la monarchie et qui ont guillotiné Louis XVI, Napoléon transige. Dans un premier temps les pièces de 20 francs or et 40 francs or porteront encore au revers la mention République française. Les apparences sont sauves. Les pièces d’or de Napoléon sont datées d’après le calendrier révolutionnaire (ans 12 13 et 14) jusqu’au retour du calendrier grégorien en 1806.

Ce n’est qu’en 1809 que la fiction de la République française disparaît sur les pièces d’or de Napoléon. Elle est remplacée par la mention « Empire français ».

Pièce de 20 francs or Napoléon Empire français

Pièce de 20 francs or Napoléon Empire français

On note qu’à partir de 1807 Napoléon est représenté sur les monnaies avec la couronne de lauriers. Cette couronne était attribuée aux généraux victorieux dans l’antiquité.

Les pièces d’or de Napoléon ont été frappées jusqu’en 1815, après la première Restauration et après la défaite de Waterloo.

Les Napoléons survivent à la fin de l’Empire napoléonien

Les différents régimes politiques qui ont succédé à l’Empire de Napoléon Ier ont conservé les pièces d’or instituées par la loi du Franc Germinal. Les pièces ont été fabriquées en grande quantités jusqu’en 1914 et même au delà. Les derniers Napoléons ont été frappés au cours des années 1950, ce sont les refrappes dites Pinay. Bien entendu les régimes politiques qui ont succédé au Premier Empire ont modifié les motifs des pièces en supprimant le portrait de Napoléon Ier. Mais les pièces ont gardé les mêmes caractéristiques techniques. Et leur nom « Napoléon » s’est imposé pour désigner toutes les pièces de 20 francs or, quel que soit leur motif et le régime qui les a fait frapper.

Autres pages sur les pièces d’or en Franc

DiploWeb:Amérique du Sud : la droitisation du sous-continent le plus à gauche depuis 20 ans

Amérique du Sud : la droitisation du sous-continent le plus à gauche depuis 20 ans

Par Simon SCHMIT, le 11 mars 2018  Imprimer l'article  lecture optimisée  Télécharger l'article au format PDF

Simon Schmit, diplômé en Géopolitique et Relations internationales de l’ICP, spécialisé dans les enjeux socio-environnementaux, économiques et politiques en Amérique latine. Auteur de « Histoire, Géographie et Géopolitique de l’Amérique latine : Un sous-continent en pleine transition politique, énergétique et commerciale. Dossiers et fiches pays », éd. Diploweb via Amazon (Kindle et livre broché).

Le phénomène de droitisation du sous-continent s’inscrit dans une logique cyclique liée aux évolutions économiques, qui caractérisent la politique latino-américaine depuis la Seconde Guerre mondiale. Simon Schmit permet de distinguer clairement les grandes étapes.

Ce texte constitue le premier chapitre de son livre « Histoire, Géographie et Géopolitique de l’Amérique latine : Un sous-continent en pleine transition politique, énergétique et commerciale. Dossiers et fiches pays », éd. Diploweb via Amazon (Kindle et livre broché).

LE sous-continent sud-américain vit aujourd’hui une période transitoire inédite : la gauche, traditionnellement au pouvoir dans la majorité des pays depuis 1998, essuie ces dernières années de nombreux revers électoraux. Afin de bien comprendre ce phénomène, il convient de remonter quelques décennies auparavant : la gauche et la droite se succèdent au pouvoir de manière cyclique. Cette évolution semble intrinsèquement liée aux crises économiques et à la situation sociale parfois dramatique.

La transition politique en cours depuis les années 2010 en Amérique latine s’inscrit-elle donc dans une logique économique mondialisée ? Comment le sous-continent réagit-il aux chocs économiques ? Quelles en sont les conséquences ?

Afin de répondre à ces interrogations, ce dossier s’appuie sur certains marqueurs de l’histoire politique et économique du continent sud-américain. Dans un premier temps, la période de « découverte » des Amériques jusqu’à la fin des dictatures dans les années 1980 permet d’apprécier le contexte historique des changements politiques majeurs survenus entre le XVème et le XXème siècle.

Par la suite, la crise de la dette de 1982 et le marasme économique des années 1990 occuperont deux parties distinctes, dont l’analyse permet de mieux comprendre la situation politique et économique de l’Amérique latine à l’aube du XXIème siècle.

L’étude du « grand retour » de la gauche progressiste sur la quasi-totalité du sous-continent depuis 1998 permet dans une troisième partie de comprendre les origines et ambitions des grands leaders de la gauche latino-américaine.

Enfin, dans une quatrième partie, la transition politique qui s’opère depuis les années 2010 sur l’ensemble de la région fait l’objet d’une étude poussée. Subdivisée en cinq sous-parties, cette analyse est introduite par une description des causes et conséquences de la crise économique de 2008. Au cœur de cette analyse, nous présentons les différentes gauches (modérées comme au Brésil ou plus radicale comme au Vénézuela) au pouvoir en dressant le bilan des différents gouvernements.

Une fois l’analyse des gauches latino-américaines terminée, nous nous intéresserons aux pays gouvernés par la droite, aux nouvelles alternatives politiques, à leur histoire et leur mode de gouvernance.

Première transition hégémonique de la région : l’Espagne et le Royaume Uni s’effacent au profit des Etats-Unis

L’indépendance des États-Unis (1776), la Révolution française (1789) et la guerre d’indépendance d’Espagne (1808-1814) jouent des rôles cruciaux dans l’émergence d’une entité latino-américaine sur l’échiquier politique international. L’Espagne, affaiblie par les guerres successives, prend de plein fouet la vague d’indépendances du XIXème siècle. Suivirent de nombreux régimes dictatoriaux qui mirent le continent à feu et à sang. Les États-Unis reconnaissent dès 1822, sous la présidence de James Monroe, l’indépendance du Chili, de la Grande Colombie (actuels Colombie, Équateur et Vénézuela), du Pérou et des Provinces Unies du Rio de la Plata, qui regroupent une partie de la Bolivie, l’Argentine et l’Uruguay tels qu’on les connait aujourd’hui.

L’émancipation des pays d’Amérique latine change l’équilibre des puissances. La doctrine Monroe, proclamée le 2 décembre 1823 par le président des États-Unis devant le Congrès, demande aux puissances européennes de ne plus intervenir sur la totalité du continent américain, et assure que les États-Unis n’interviendront pas dans les affaires européennes. Cette déclaration est accompagnée par le « corolaire Roosevelt », prononcé devant le Congrès par le président Theodore Roosevelt le 6 décembre 1904 qui resserre les liens avec l’Amérique Latine, et en fait la zone d’influence exclusive des États-Unis, évinçant définitivement les puissances européennes de la région. Suite à la guerre de Cuba opposant l’Espagne (qui avait déjà perdu les Philippines peu de temps auparavant) aux États-Unis en 1898, l’hégémonie espagnole est définitivement achevée sur le Continent.
De facto, au long des deux Guerres mondiales (1914-1918 et 1939-1945), tout le continent sud-américain ou presque se range derrière les États-Unis et les Alliés. L’Amérique latine post 1945 devient un des lieux d’affrontement des deux superpuissances, États-Unis et URSS, tout au long de la Guerre froide (1947-1991).

Nombreux sont alors les pays sous la dictature. Leurs idéaux convergent en l’anti communisme, la répression militaire et l’application stricte de la Doctrine de Sécurité Nationale (Harry Truman, 1947). Le Guatemala, le Paraguay, le Salvador, l’Argentine, l’Équateur, la Bolivie, le Brésil, Panama, le Pérou, le Chili, l’Uruguay et le Vénézuela ont tous subi un ou plusieurs régimes dictatoriaux, ce qui représente 54% des pays d’Amérique Latine. Les conséquences de ces régimes se font sentir lors de la transition démocratique des années 1980. Le Chili, le Brésil, l’Argentine, le Paraguay, l’Uruguay, le Surinam, la Bolivie, Panama sont des pays qui voient les gouvernements autoritaires tomber sous la pression populaire, économique et de la Communauté internationale dans les années 1980-1990. Dans les années 1980, la régression ne touche pas uniquement l’économie, elle atteint les milieux sociaux et le niveau de vie des populations.


Ce texte constitue le premier chapitre du livre de Simon Schmit, « Histoire, Géographie et Géopolitique de l’Amérique latine : Un sous-continent en pleine transition politique, énergétique et commerciale. Dossiers et fiches pays », éd. Diploweb via Amazon (Kindle et livre broché).

Amérique du Sud : la droitisation du sous-continent le plus à gauche depuis 20 ans

Voici un outil efficace pour appréhender la géopolitique de l’Amérique latine dans son unité et sa diversité. Ce livre s’ouvre sur deux dossiers transversaux consacrés à des problématiques majeures : les dynamiques politiques et le rôle des énergies dans les économies du sous-continent. Deux entrées incontournables pour comprendre cette zone, mais aussi des exemples de thématiques omniprésentes aux concours qui permettront de varier les exemples.
Puis l’ouvrage offre pour chaque pays des données statistiques actualisées sous la forme d’une fiche commentée.
Tous ces éléments offrent au lecteur un gain de temps considérable… et un atout majeur pour la réussite aux épreuves des concours.

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La crise de la dette de 1982, facteur de changement politique majeur

Au cours des années 1970, grâce la croissance économique générale de la région Sud-américaine, les dettes de chaque État étaient facilement remboursables en raison notamment des taux d’intérêts bas pratiqués par les créanciers occidentaux, à l’accès facile au crédit et au « boom » des exportations de matières premières vers les pays occidentaux. Or le contexte de chocs pétroliers à répétition, l’affaiblissement des dictatures et les gestions désastreuses de l’économie feront des pays encore sous dictature comme l’Argentine, le Brésil, le Pérou, des pays surendettés.

Ronald Reagan président des États-Unis (1981-1989), la politique économique de la superpuissance américaine doit désormais combattre l’inflation qui sévit en Occident, à la suite des crises pétrolières successives et des transformations brutales de l’économie mondiale. Sous la tutelle de M. Paul Volcker (1979-1987), les taux directeurs de la FED (Réserve Fédérale des États-Unis) qui sont les taux d’intérêt fixés au jour le jour par la banque centrale d’un pays ou d’une union monétaire et permettent à celle-ci de réguler l’activité économique (INSEE 2016), sont fixés à 19% durant de l’année 1981.

Cette politique d’augmentation des taux directeurs fait passer l’inflation des États-Unis de 13,5% en 1981 à 3,2% en 1983 [1] ce qui provoque une hausse de la valeur du dollar et une raréfaction des crédits en Amérique latine. Dès 1982, le Mexique déclare un défaut de paiement de sa dette envers les créditeurs américains et occidentaux, provoquant une hausse des taux d’intérêt dû au manque de confiance envers la capacité des États Latino-américains à rembourser leurs dettes. La dette externe mexicaine est la conséquence directe de la brusque baisse des revenus du pétrole, de la hausse importante des taux directeurs de la Banque centrale américaine, mais aussi des choix faits par les présidents Luis Echeverría Álvarez (1970-1976) et José López Portillo y Pacheco (1976-1982), qui participèrent à l’effondrement de l’économie.

Face au risque d’effet systémique de la crise de la dette, les banques occidentales décident de ne plus accorder de prêts aux pays du Sud endettés. En effet, une grande partie de la finance occidentale, États-Unis et Europe compris, repose dans les années 1980-1990 sur la capacité des États dits du « Tiers Monde » à rembourser leur dette. Les principaux pays touchés par la crise de la dette possèdent alors ce qu’Alexander Sack (1890-1955) appelle la « dette odieuse ». Selon lui, « les dettes odieuses sont celles qui ont été contractées contre les intérêts de la population d’un État, sans son consentement et en toute connaissance de cause par les créanciers ».

Le Brésil, l’Argentine, le Mexique doivent petit à petit négocier avec le Fonds Monétaire International (FMI) de nombreux plans d’ajustement structurels (PAS) d’une dette contractée à l’origine par les régimes dictatoriaux. La réaction globale des pays d’Amérique du Sud est alors de négocier avec chacun ses créanciers sans s’unir dans la négociation. La conséquence de ces négociations séparées est une fuite colossale de capitaux, dont la Commission Économique pour l’Amérique Latine et les Caraïbes estime le transfert net de capitaux à plus de 200 milliards de dollars entre 1983 et 1991.

Pour les populations latino-américaines, les conséquences sont dramatiques : la relative prospérité économique des années 1970 s’estompe face au retour en force des inégalités, du chômage et de la pauvreté. La décennie des années 1980 apparaît en effet comme une décennie de régression sociale et économique : la pauvreté dans le sous-continent passe de 28% de la population en 1980 à 35% en 1990 [2]. Les aides envoyées par le FMI servent à rembourser la dette tout en obligeant les dirigeants à restreindre les aides sociales, de santé et d’éducation, provoquant la colère des habitants des pays endettés.

Dans ce contexte se réunit en 1984 le « Groupe de Carthagène » regroupant l’Argentine, la Bolivie, le Brésil, le Chili, la Colombie, l’Équateur, le Mexique, le Pérou, l’Uruguay, le Vénézuela et la République dominicaine. Tous ces dirigeants négocient avec le FMI pour restructurer leur dette et veulent promouvoir une vision plus politique de la dette internationale, en cherchant à lutter contre le surendettement des pays du Sud qui avaient profité des bas taux d’intérêts de la décennie 1970-1980. Si l’impact économique et politique de ce regroupement est moindre, l’idée de se réunir afin de ne plus laisser la dette affaiblir et démembrer le pays se répand dans le monde politique latino-américain.

L’échec du Plan Baker en 1985 (du nom de James Baker, secrétaire général du Trésor des États-Unis de 1985 à 1988) qui devait en théorie permettre de faciliter le remboursement de la dette des États latino-américains par la croissance économique en réinjectant de la monnaie venue des États-Unis dans l’économie sud-américaine, fait partie des éléments qui impulsent le refus de la dette.

Dans le même registre, le « Consensus de Washington », un corpus de dix mesures libérales supposées aider les pays en difficulté économique est publié dans un article de l’économiste John Williamson en 1989. Ces mesures, inspirées de l’idéologie de l’École de Chicago sont notamment utilisées par la Banque Mondiale et le FMI comme conditions de remboursement des aides offertes aux pays latino-américains.
Ce consensus reste aujourd’hui fortement critiqué. La privatisation excessive des organes de l’État et la dérèglementation des marchés financiers ont depuis largement montré leurs limites et conséquences nocives. Noam Chomsky parle alors de « dépeçage étatique » pour désigner ce processus.

Si certains États ont retrouvé la démocratie après de longues années de dictature comme l’Argentine (1983), le Brésil (1985), l’Uruguay (1984), l’Équateur (1979) ou le Pérou (1980), la République Dominicaine est toujours sous la présidence de Joaquín Balaguer (1966-1978, 1986-1996), président au mode de gouvernance autoritaire et au régime répressif. Le Pérou et l’Équateur sont officiellement en guerre au sujet de leur frontière commune. Chaque État lutte intérieurement contre l’inflation qui provoque de fortes contestations populaires et des vagues d’immigration vers le Nord. La violence dans les rues augmente. Tout ce contexte facilite les trafics de drogues et autres comme ce fut le cas en Colombie, où les Cartels de drogue et les groupes paramilitaires ont longtemps défié l’État à compter des années 1960-1970.

Conséquences directes de la dette et des politiques d’austérité, en 1988 et 1989 éclatent de violents affrontements au Vénézuela, fruits du mécontentement de la population à l’encontre du président Carlos Andrés Pérez Rodriguez (1974-1979 et 1989-1994). Ce même président avait en 1976 nationalisé l’industrie de l’aluminium, du fer et du pétrole. Au même moment, en Argentine, la population saccage les rues et les supermarchés. Le manque de produits de consommation alimentaire et l’hyperinflation font des dégâts : les prix des produits de consommation augmentent en moyenne de 4 924% en 1989 et l’inflation est de 343% en 1988 puis en 1989 de plus de 3000%. Cette hyperinflation mine l’économie argentine jusqu’à l’aube des années 2000 [3].

Les années 1990 dans la continuité des tensions sociales et économiques

Au tournant des années 1990, la crise continue toujours à fragiliser les économies d’Amérique latine. Cependant la démocratie progresse à grands pas dans les pays affaiblis voire ruinés par la guerre civile et la dictature. La mondialisation fait son entrée grâce à l’ouverture des marchés mondiaux due à l’effondrement de l’URSS en 1991, et le sous-continent s’ouvre sur lui-même par la création de nombreuses organisations régionales, dont le Marché Commun du Sud (MERCOSUR) ou la Communauté Andine (CAN). Dans ce contexte, une majeure partie de la région se développe. Ainsi, pour l’ensemble de l’Amérique latine, la moyenne annuelle de l’inflation passe de 163% entre 1982 et 1991 à 9,3% en 19994. Paradoxalement, l’instabilité économique et institutionnelle est chronique, attisant le besoin de renouvellement.

L’ultime décennie du XXème siècle est en effet mouvementée : le Brésil, le Guatemala, le Pérou et le Paraguay font face à de graves crises institutionnelles qui secouent le système démocratique. Le 8 octobre 1992, le président brésilien Fernando Collor de Mello (1990-1992) démissionne à la suite d’une enquête de la police fédérale révélant un système de corruption politique utilisant le trafic d’influence et le système lobbyiste étatique organisé par son directeur de campagne Paulo Cesar Farias. Cette crise institutionnelle brésilienne post-dictature est la première d’une longue liste qui secoue encore aujourd’hui le pays. Plus surprenant encore, le 25 mai 1993, le président guatémaltèque Jorge Serrano Elias réalise un « auto-coup d’État ». Il suspend illégalement la Constitution, dissout le Congrès et la Cour Suprême, impose une censure stricte à la presse et tente de restreindre les droits civils et politiques. La démocratie est rapidement rétablie et Ramiro de León Carpio (1993-1996) est installé au pouvoir par le Congrès.

Ces deux exemples mettent clairement en lumière la fracture qui existe alors entre les pays démocratisés et les pays où la violence armée règne encore. Toutes ces crises institutionnelles et sociales se règlent entre 1990 et le début des années 2000, illustrant un profond désir du continent de reprendre en main la vie politique après tant de régimes autoritaires. L’auto coup d’État d’Alberto Fujimori (1990-2000) du 5 avril 1992 qui marque le tournant autoritaire et ultralibéral du Pérou, est sévèrement condamné par le reste des pays voisins. De même, au Nicaragua, au Guatemala et au Salvador, où la guerre civile faisait des milliers de victimes, la solution pacifique est adoptée dans la décennie. Des accords de paix, soutenus par la Communauté internationale et les pays voisins sont ratifiés entre 1989 et 1996.
Ainsi les années 1990 voient-elles une progression sans précédent de la démocratie en Amérique latine. Conséquence directe de la décennie précédente (1980-1990), où le taux de croissance du PIB par habitant d’Amérique latine s’écroulait à -0,1%. Le mécontentement général face aux politiques d’austérité, aux gouvernements autoritaires et aux complications liées à l’instabilité de l’économie gronde dans toute la région. Les effets néfastes de la crise de la dette latino-américaine subsistent néanmoins dans de nombreux pays comme l’Argentine, le Brésil ou le Pérou. Chaque État endetté brade le système public au domaine privé pour rembourser les prêts accordés par le FMI et d’autres fonds d’investissement américains, les « fonds vautours » (vulture funds). Jean Merckaert, chargé du plaidoyer sur le financement du développement au Comité catholique contre la faim et pour le développement (CCFD), définit les fonds vautours comme « des institutions financières qui rachètent à très bas prix les titres de la dette des pays pauvres. Dès que le pays débiteur devient un peu plus solvable, les fonds vautours l’attaquent en justice pour récupérer l’intégralité du prêt, majoré de pénalités de retard. » [4] En 2004, le Nicaragua a dû rembourser 276 millions de dollars américains à l’un de ces fonds, sous la contrainte judiciaire. Ce montant dépasse le budget de la santé nicaraguayen pour la même année.

Après 60 années d’absence, la gauche revient au pouvoir à l’aube du XXIème siècle

Hugo Chavez (1999-2013) est élu président de la République Bolivarienne du Vénézuela aux élections de 1998, après avoir tenté un coup d’État en 1992. Sa politique socialiste de « Révolution Bolivarienne », utilisant la personne du libérateur Simon Bolivar (1783-1830) est la vitrine des idéaux partagés par l’écrasante majorité des gauches latino-américaines qui préconisent l’annihilation de la pauvreté, l’intervention de l’État dans l’économie, la fin de la dérégulation et des privatisations à outrance. Le pétrole, nationalisé depuis 1976, est mis en avant comme moyen de financement des réformes sociales.

L’effondrement des cours pétroliers de 1999 a fait du Vénézuela un des seuls pays où le PIB/habitant en PPA (parité de pouvoir d’achat) régresse. La même année le taux de pauvreté était de 80%. Les souvenirs de la « maladie hollandaise », qui se caractérise par le monopole d’un secteur dans l’économie d’un pays, en l’occurrence le pétrole, qui entraine la dépendance au cours du produit et la vulnérabilité, sont dans les mémoires des vénézuéliens, qui ont mal vécu le Viernes Negro [5] (vendredi 18 février 1983).
Après de fortes coupes budgétaires, Hugo Chavez mène entre 2003 et 2012 une politique sociale dont le pétrole, principale source de revenus du pays, est l’élément clé. Les rentes, en hausse grâce à la remontée du prix du baril de pétrole financent les politiques sociales. Le taux de pauvreté diminue de moitié (45,4% de la population en 2003 contre 25,4% en 2012 selon la CEPALC) et le taux d’alphabétisation augmente fortement. Le président continue malgré tout à libéraliser l’État, en prenant une décision qui sera lourde de conséquences : faire du pétrole le secteur principal de l’économie, ce qui accentue indéniablement la dépendance de l’État aux cours du baril de pétrole et met le pays dans l’état dans lequel il se trouve en 2017. L’élection de M. Chavez à la présidence du Vénézuela est la première étape de la transition politique qui s’opère alors.

Au Brésil, Luiz Inacio Lula Da Silva (2003-2011) est élu président de la république le 27 octobre 2002. Plus progressiste qu’Hugo Chavez, Lula a pour ambition de relancer les politiques sociales qui avaient été mises en place dans l’après dictature, sans pouvoir remettre en question l’austérité et les coupes budgétaires imposées par le FMI. Sous sa présidence, le socialisme politique peine à se mettre en place tant l’économie reste crispée par la dette contractée au cours des années 1980-90.

Ce faisant, le ministre de l’économie Antonio Palocci applique une politique de rigueur économique qui permet au Brésil de montrer une inflation maitrisée dès 2005. En trois ans, l’inflation du pays passe de 12,53% en 2002 à 5,6% en 2005, et on peut noter une certaine amélioration du niveau de vie. La réduction de la pauvreté est la priorité du président Lula qui consacre près de 40% des dépenses publiques aux politiques sociales concernant la pauvreté, l’éducation et la santé [6].

Deux types de virages politiques apparaissent alors au tournant du XXIème siècle : dans les démocraties fragilisées par une économie au ralenti et de forts mouvements sociaux, la gauche plus radicale et citoyenne s’impose, tandis que les pays dont la transition démocratique n’a pas provoqué de crises institutionnelles se dotent de gouvernements de gauche modérés ou centristes.

L’Argentine voit un gouvernement de gauche s’installer au pouvoir sous l’égide de Nestor Kirchner (2003-2007). La crise cinglante de l’hyperinflation de 2001 débouche sur la démission du président Fernando de la Rua après seulement deux ans au pouvoir, est due au non renouvellement de l’aide financière du FMI et à la situation économique dramatique. Dès ses débuts, la présidence de Nestor Kirchner est marquée par la renégociation de la dette contractée les années précédentes avec les créanciers privés, la relance de l’économie par la dévaluation de la monnaie et la relance des exportations de soja. Cette relance permet au gouvernement Kirchner de financer les nombreuses réformes sociales projetées. Il est à noter qu’au cours des quatre années de son mandat, le taux de pauvreté national passe de plus de 47% à 16% [7] Dans un autre registre, Nestor Kirchner ordonne de retirer les symboles et portraits faisant référence à la dictature, et révoque par la suite de nombreuses lois d’amnistie afin de juger les responsables de crimes contre l’humanité.

Plus impressionnante, la situation de l’Équateur relève de l’incongruité politique : en dix ans se succèdent six présidents sans aucune cohérence de projet politique ni de réformes économiques et sociales. Le pays entre en défaut de paiement à trois reprises entre 1994 et 2008. Dans ce contexte, Rafael Correa (2006-2009, 2009-2013, 2013-2017) est élu avec 56,67% des voix en 2006. La « révolution citoyenne » est au pouvoir et il est indéniable que Rafael Correa redresse le pays : lors de son premier mandat, de nombreuses réformes constitutionnelles et sociales sont mises en place.

La création du ministère du buen vivir, ou « bien-être » permet d’engager les réformes nécessaires pour garantir un système de santé, des conditions de vie meilleures et une reconsidération des classes sociales les plus défavorisées (entre 2007 et 2009, le taux d’analphabétisme passe de 9,3% à 2,7% [8]), tandis que la nouvelle Constitution reconnait les droits des tribus indigènes d’Amazonie et la nécessité de préserver l’environnement. C’est notamment par son rayonnement à l’international sur la non-exploitation du pétrole en région amazonienne et à son refus de rembourser la dette contractée par les précédents chefs d’État que le président acquiert un fort soutien dans la région et par-delà des Océans. Il en est de même en Bolivie où un président aux idéaux similaires est élu après de longues années de privatisation de l’industrie, des services sociaux et des ressources naturelles. Élu le 18 décembre 2005, Evo Morales entend représenter les populations indigènes et les défavorisés. Au cours de ses trois mandats (2005-2009, 2009-2014, 2014-2019), de nombreuses politiques sociales sont mises en place, la lutte contre les inégalités, le trafic de drogue et la pauvreté sont des priorités. Ici aussi est créé un ministère du buen vivir qui prend en charge les politiques sociales.

Comme en Bolivie, c’est un président représentatif de la classe populaire qui est élu en Uruguay le 29 novembre 2009. José Mujica (2010-2015), longtemps emprisonné tout au long de la dictature militaire (1973-1985), s’est engagé auprès des partis de gauche et de groupes armés tels que les Tupamaros qui luttaient pour la liberté de l’Uruguay. Sa politique est marquée par le redressement social du pays, la lutte contre la corruption et l’évasion fiscale. Le bilan de son mandat est en effet positif. Entre 2004 et 2013, le taux de chômage passe de 13% à 7%, le taux de pauvreté national de 40% à 11%, et le salaire minimum est rehaussé de 250% [9]. Connu pour son humilité, son style de vie unique pour un président et ses nombreux appels à l’ONU pour une mondialisation plus sociale, José Mujica reste aujourd’hui l’un des rares présidents de la gauche latino-américaine ayant réussi à redresser le pays tout en faisant fonctionner l’économie.

Le basculement à gauche de la politique sud-américaine est le fruit des années chaotiques de la seconde moitié du XXème siècle : dictatures, crises économiques et institutionnelles, mouvements sociaux, corruption et trafics sont tant de facteurs qui ont engendré le besoin de renouvellement politique des peuples d’Amérique latine. Le cas de Fernando Lugo au Paraguay et plus particulièrement de sa fin de mandat montre que dès 2012 la gauche au pouvoir perd une partie de sa légitimité. Ancien évêque et dissident expulsé sous la dictature d’Alfredo Stroessner (1954-1989), il est élu démocratiquement le 20 avril 2008 face à son adversaire du Parti Colorado (droite conservatrice).

De gauche mais affilié au Parti Libéral (centre droit), Fernando Lugo prône la justice sociale et la fin de la corruption et du clientélisme ayant miné le pays pendant 60 ans sous le règne du Parti Colorado. Or, dès 2009, le président perd la majorité à la suite d’un premier remaniement ministériel. Sa réforme phare, la réforme agraire, ne peut alors que partiellement être mise en place, de même que les réformes sociales envisagées. La même année, l’éventualité d’un procès politique à l’encontre de Fernando Lugo est évoquée, celui-ci faisant face à trois demandes de paternité (les naissances ayant eu lieu lorsqu’il était encore évêque) et à de nombreuses contestations populaires.

En janvier 2012, à la suite d’affrontements violents entre paysans et forces de l’ordre faisant onze morts chez les manifestants, l’opposition de droite engage la procédure de destitution de Fernando Lugo. Le 21 juin 2012, la révocation du président est votée au Parlement, Fernando Lugo est démis de ses fonctions dans les vingt-quatre heures qui suivent, alors que la Constitution stipule qu’il aurait dû bénéficier de cinq jours pour préparer sa défense. Cette entrave aux Institutions fait alors exclure le Paraguay du Mercosur, de l’Union des Nations Sud-Américaines (UNASUR) et de la Communauté d’États latino-américains et caraïbes (CELAC). Tous les pays frontaliers dénoncent une destitution illégale ou un coup d’État. Cette première étape au retour de la droite sur le continent est pour le moins chaotique, et possède les caractéristiques politiques de l’Amérique Latine toute entière : l’opposition farouche entre droites libérales et gauches socialistes/centristes, plus ou moins violente selon les pays.

Causes et conséquences de la transition politique en cours : un cycle de gauche s’achève ?

La crise de 2008 en Amérique latine

Venue des États-Unis, la crise de 2008 dite « de la grande récession » a considérablement freiné les économies et le développement en Amérique latine. Née de la négligence des banques prêtant aux ménages étatsuniens (dont la capacité de remboursement était incertaine) et des taux d’intérêts bas pratiqués par la FED, la crise ébranle le système financier mondial en l’espace de six mois. Fin 2007, les banques réalisent qu’elles sont toutes en possession de titres financiers (C.D.O.), provenant des crédits hypothécaires accordés aux ménages.

La remontée des taux boursiers fin 2007 (+1,5%) engendre un défaut de paiement massif des ménages américains. La méfiance des prêteurs engendrant une remontée des taux d’intérêts moins favorable aux emprunteurs, l’intégralité des maisons achetées à crédit par les ménages américains revient aux banques. Or, ces « maisons insolvables » arrivent en si grand nombre et simultanément sur les marchés que le prix de l’immobilier subit une forte hausse. Embarrassées de posséder des titres comprenant les dettes insolvables dans leurs comptes, les grandes banques se mettent toutes à vendre ces titres le plus rapidement possible à prix cassés.
Le « credit crunch » (l’augmentation des taux d’intérêts décidée par les banques pour fermer les robinets du crédit) et les pertes colossales des banques se débarrassant des titres malsains débouchent sur le plus fort krach boursier depuis les années 1990. Qui peut oublier la faillite de Lehman Brothers en octobre 2008, banque pourtant réputée « infaillible » ?

L’explosion de la bulle financière n’a pas épargné l’Amérique latine : la baisse de la consommation aux États-Unis provoque une baisse significative de la production et des exportations des pays latino-américains qui en 2008 étaient encore considérablement liés aux États-Unis. Le Mexique fut la première victime de la crise financière.

Et pour cause, 85,7% des exportations mexicaines étaient en 2007 destinées aux États-Unis [10]. Les réformes économiques et financières qui suivirent la crise du Peso de 1994 ont permis au pays de se rétablir assez vite, tandis que le reste des économies fortes d’Amérique latine (Brésil, Argentine, Chili) sont touchées plus tardivement.

Le PIB d’Amérique latine ne s’est contracté que de 1,5% en 2009, tandis qu’aux États-Unis il chutait de 2,4% et en France de 2,2% [11] Pour ces deux derniers, une telle récession n’avait pas eu lieu depuis 1946. Dans son intégralité, le continent sud-américain n’est donc pas des plus impactés par l’effondrement financier. La crise touche en effet le continent de manière hétérogène. Tandis que le Mexique montre une récession du PIB de -6,6% en 2009, certains pays tels que le Brésil, le Belize, le Costa Rica, le Honduras, le Nicaragua ou le Chili subissent de faibles contractions de leur PIB variant entre -0,2% au Brésil et -2,1% au Honduras. D’autres pays plus en lien avec les États-Unis sont plus impactés : le Vénézuela, le Paraguay et le Salvador affichent tous une récession autour de -3%. Enfin, le Pérou, l’Uruguay, l’Équateur, la Colombie, la Bolivie, le Panama, l’Argentine et le Guatemala gardent une croissance positive même s‘ils sont touchés par la crise. La CEPALC annonçait en 2009 un recul de 1,8% des économies d’Amérique latine, ce qui reste relativement faible en comparaison avec les économies occidentales [12].

La gauche modérée croule sous les scandales et la conjoncture économique défavorable

Une prise de recul sur la totalité du continent est plus éloquente : presque chaque État est en proie à une crise économique ou institutionnelle. En Argentine, au cœur de la crise de 2008, Cristina Kirchner, est confrontée à de nombreux mouvements de protestation des organisations patronales agricoles et perd sa majorité. Le bilan économique positif de l’ex-présidente (croissance moyenne de 5,5%, baisse du chômage de 25% à 7% de la population, maîtrise de l’inflation et réduction des inégalités) n’empêche pas le besoin de renouvellement qui s’exprime aux élections du 22 novembre 2015. Mauricio Macri au pouvoir, le centrisme dont il se réclame est vite effacé par les réformes mises en place : le protectionnisme instauré par Cristina Kirchner est jeté aux oubliettes. Les taxes à l’exportation des matières premières agricoles sont levées, le contrôle des changes est démantelé et de nombreux postes de fonctionnaires sont supprimés. Face à l’inflation argentine de 39,4% [13] en 2016, le président est confronté à une forte impopularité.

La frange Péroniste-Kirchneriste de la population manifeste, réclamant le retour de Cristina Kirchner. L’Argentine est jusqu’ici dans une situation politique proche de l’insolvabilité : le pays est passé à droite, sans pour autant être transformé. L’impopularité croissante de M. Macri auprès des Argentins depuis son début de mandat est amplifiée par les scandales de corruption et de trafic d’influence à l’égard des proches du président, tous chefs d’entreprises.

Le Brésil a en revanche vécu une toute autre sorte de transition politique. Le second mandat de Dilma Rousseff, entaché par le maquillage des statistiques étatiques et les révélations ayant mené aux scandales Petrobras/Odebrecht/OAS ont fait tomber la gauche brésilienne : outre l’implication de la présidente, c’est l’intégralité de la classe politique brésilienne au pouvoir ou ayant gouverné qui est éclaboussée depuis les révélations de mars 2014. On ne compte plus les démissions au cours des deux mandats Rousseff : ministres, conseillers, députés, maires… à tous les échelons du pouvoir, la corruption ronge l’État.

La présidence de Michel Temer, d’abord par intérim (du 12 mai au 31 août 2016) puis de plein exercice depuis le 31 août 2016, est en rupture avec les politiques sociales mises en place par le Parti des Travailleurs (PT) sous Lula et Dilma Rousseff : dès le lendemain de son investiture par intérim, le nouveau gouvernement de Temer annonce la réduction drastique des dépenses publiques pour faire face à la conjoncture économique désastreuse. Les coupes budgétaires décidées par Michel Temer concernant l’éducation et la santé couplées à la revalorisation des salaires de l’exécutif, de la justice et des forces de police (mesure auparavant refusée Dilma Rousseff, affirmant que ces secteurs avaient déjà été « suffisamment favorisés ») n’ont fait qu’aggraver son impopularité.

La démission de trois des ministres de M. Temer en mai 2016 puis des principaux soutiens du président, les présidents du Sénat et de l’Assemblée nationale, sont du pain béni pour l’opposition et les franges mécontentes de la population. Le sort du Parti du Mouvement Démocratique Brésilien (PMDB) de Michel Temer repose entre les mains des Brésiliens. Les crises institutionnelles sous la présidence de Dilma Rousseff sont loin d’être oubliées, et menacent la droite au pouvoir, les enquêtes du « lava jato » n’étant pas terminées.

Au Mexique, le Partido Revolucionario Institucional (PRI), ancien parti hégémonique (1946-2000) socialiste issu de la révolution de 1910, est au pouvoir depuis le 1er juillet 2012 à travers Enrique Peña Nieto. Très rapidement après son élection, M. Peña Nieto est confronté aux problématiques de la violence, de l’impuissance de l’État dans certaines régions et à la mauvaise conjoncture économique du fait de la chute des cours du pétrole en 2014. Il est très chahuté par le président américain Donald Trump et son projet de construction d’un mur « que le Mexique payera » pour « protéger les États-Unis » et les scandales de corruption qui ravagent les sénateurs et gouverneurs du PRI.

Si le PRI est originellement de gauche, nombreuses sont les critiques qui y dénoncent les caractéristiques de la droite libérale. Sous son mandat, le pétrole mexicain jusqu’alors exploité par la société nationale PEMEX est ouvert aux investisseurs privés, les impôts augmentent et sont restructurés, et la sécurité intérieure occupe une grande place. Le mouvement Zapatiste qui tient tête aux gouvernements depuis 1994 dans l’État du Chiapas (un des plus pauvres du pays), à l’extrême Sud du Mexique, met Enrique Peña Nieto dans une mauvaise posture.

Depuis les conflits armés des années 1990, les zapatistes sont passés à la lutte pacifique, créant en 2013 « l’Escuelita », marqueur de l’indépendantisme politique, revendication principale du mouvement. Le Chiapas est, par ailleurs, le premier producteur de pétrole, de café et d’énergies hydroélectriques. Ce qui intensifie la volonté du gouvernement de reprendre le contrôle de la région. L’armée fédérale et les zapatistes sont encore en lutte comme le rappellent les affrontements armés de La Garrucha en 2015.

Président le plus impopulaire du pays depuis 1910 (12% d’opinions favorables en janvier 2017 selon un sondage de TeleSUR) Enrique Peña Nieto est aussi contesté depuis les révélations de The Guardian du 6 juin 2012 selon lesquelles un accord aurait été signé entre M. Peña Nieto et le conglomérat Televisa sur la manière de relayer son discours. Le mouvement « Yo soy 132 » créé en 2012 se positionne à l’encontre de « l’imposition médiatique » du président. En 2014, le scandale de la disparition des 43 étudiants dans la ville d’Iguala fait prendre conscience au monde entier de l’impuissance du président face au narcotrafic et à la violence organisée, parfois à l’échelle étatique.

Même dans un pays réputé démocratique et transparent comme le Chili, Michelle Bachelet (2006-2010, 2014- ), réélue le 15 décembre 2013 à la présidence du pays, est confrontée en 2015 à un scandale de trafic d’influence concernant son fils Sebastian Davalos. La même année, face aux difficultés économiques (ralentissement de la croissance, qui passe de 3,9% en 2013 à 1,8% l’année suivante [14], baisse de l’investissement…), la popularité de la présidente passe en dessous du seuil des 25% d’approbation, du jamais vu depuis le retour de la démocratie.

Plus radicale, la « gauche bolivarienne » progressiste s’affaiblit

Si l’on ne peut imputer uniquement à la crise de 2008 la transition politique en cours, on remarque que la gauche commence à vaciller dès 2010 pour des raisons principalement économiques. Cette même année, Rafael Correa échappe en Équateur à une tentative de coup d’État menée par une partie des forces de l’ordre. D’après les renseignements équatoriens, une partie de l’opposition politique aurait appuyé la tentative de putsch.

Depuis sa renonciation à la non-exploitation du pétrole dans le parc national Yasuni, Rafael Correa n’a pas pu regagner la confiance des équatoriens. Son dernier mandat (2013-2017) a été marqué par de nombreux mouvements sociaux, notamment de la part des groupes de défense des tribus indiennes qui se sentent lâchées par le président. La chute des cours du pétrole en 2014 et le tremblement de terre du 17 avril 2016 achèvent de miner la réputation du président et fait entrer le pays en récession en 2016. Dans une moindre mesure en comparaison au Vénézuela, la longévité de Rafael Correa au pouvoir ne réussit pas à nuire à sa popularité. Les élections présidentielles de février 2017 montrent qu’il n’était pas évident que le successeur de Rafael Correa soit du même bord (Alianza Pais). Finalement, l’ancien vice-président de Rafael Correa remporte les élections au second tour. Lenin Moreno, nouveau président de la République équatorienne, a dû faire face à une virulente opposition, qui remet notamment en cause le comptage des voix et le bilan de Rafael Correa. Ainsi, en Équateur, la droite n’est pas passée, et il ne fait aucun doute que si Lenin Moreno fait le moindre faux pas, l’opposition l’attendra au tournant, lors des élections de 2021.

Les progrès sociaux instaurés sous la direction de leaders charismatiques (Hugo Chavez, Ignacio Lula da Silva, Rafael Correa ou Evo Morales) et la hausse de la participation à la vie politique dans les pays tels que l’Équateur, la Bolivie, l’Uruguay, le Vénézuela et l’Argentine sont néanmoins la partie visible de l’iceberg. Le progrès des libertés contraste en effet avec la diminution de la répartition des pouvoirs, du respect de l’opposition politique, de la transparence électorale et de la liberté d’expression.

Nombreux sont les exemples de cette contradiction : dès son second mandat (2009-2013), Rafael Correa a pris ses distances avec les classes défavorisées de la population qui l’ont pourtant soutenu jusqu’alors.

Il en va de même en Bolivie, où Evo Morales est accusé de clientélisme par l’opposition. L’affaire Gabriela Zapata, amante du président en 2007, a frappé M. Morales de plein fouet : désormais directrice commerciale de China CAMC Engineering Co. (dont 60% du capital est entre les mains de l’État Chinois), sa relation avec Evo Morales est devenue commerciale. La Bolivie a passé 450 millions d’euros (estimés en 2016) de contrats avec l’entreprise, faisant du président du buen vivir un clientéliste aux yeux de tous.

La gauche est donc déstabilisée par la situation économique défavorable pour les pays exportateurs de matières premières. L’exemple du Vénézuela de Nicolas Maduro, en pleine décomposition et au bord de la guerre civile sur certains points, résume bien la situation de ces gouvernements.

Les gauches arrivées plus tardivement au pouvoir sont-elles les plus stables en 2017 ?

Malgré la déroute des grands leaders de la gauche latino-américaine, certains pays gouvernés par la gauche font preuve de stabilité. En Uruguay, la stabilité politique et économique instaurée par José Mujica (2010-2015) continue sous le mandat du président Tabaré Vasquez, membre lui aussi du parti Frente Amplio (FA, coalition des partis de gauche). Connu du monde entier pour son « humilité présidentielle » et ses mesures inédites pour la région (légalisation du mariage homosexuel, de la consommation de cannabis…), José Mujica, dit « Pepe Mujica » est aussi l’un des porte-paroles de la gauche latino-américaine dans le monde. Ses nombreux appels à l’honnêteté, à l’entraide et à la fin de « l’hypocrisie mondiale » à la tribune de l’ONU lui ont octroyé une excellente notoriété, plus en tant qu’être humain qu’en tant que personnalité politique.

L’Amérique centrale fait office d’exemple de cette stabilité. Au Costa Rica, « la Suisse d’Amérique du Sud », dirigé par Luis Guillermo Solis, la gauche représente les valeurs traditionnelles du socialisme démocrate. Viscéralement anti-corruption, anti-néolibéral et partisan de la répartition des richesses, la politique du président était en janvier 2017, approuvée par 43% de la population, selon un sondage d’Opol Consultores. Au Nicaragua, malgré les troubles récurrents avec l’opposition, Daniel Ortega affiche un bilan économique et social satisfaisant : le taux de pauvreté recule de 42,5% à 30% entre 2009 et 2014 et le taux de croissance du PIB de 4% en moyenne depuis 2012 permet le financement des réformes de santé, d’éducation et de lutte contre la pauvreté [15].

Enfin, le Salvador, après une période de dictature (1931-1980) et de guerre civile (1980-1992), puis d’hégémonie du parti d’extrême droite Alianza Republicana Nacionalista (ARENA) depuis 1992, le parti marxiste ex-guérilla Frente Farabundo Marti de Liberacion Nacional (FMLN) accède au pouvoir en 2009. À Mauricio Funes succède en 2014 Salvador Sanchez Cerén, dont la popularité repose sur les réformes sociales du FMLN et le rétablissement du bipartisme.

Comme le montrent Nicolas Maduro, Lenin Moreno, Evo Morales ou Enrique Peña Nieto au Mexique, certains pans de la gauche sont en passe de perdre la légitimité fournie par les réformes sociales et la participation citoyenne dans la politique. Les conjonctures économiques de 2014, dont la forte chute du cours des matières premières, ont freiné l’économie, donc les ressources de financement de ces mêmes réformes. Dès lors, l’économie du Vénézuela est presque à l’arrêt : l’inflation est de 180,5% en 2015 et l’économie dépend à 96% des devises provenant des exportations de pétrole la même année [16]. La victoire du centre-droit aux élections législatives du 6 décembre 2015 a permis de donner une voix audible à l’opposition. Depuis le 26 avril 2017, la contestation du pouvoir a gagné tout le pays, et concerne désormais droite et gauche anti-chaviste qui « s’allient » face aux pratiques politiques illégales (enfermement d’opposants politiques) et à la répression aveugle de Nicolas Maduro (on dénombre plus d’une centaine de morts par la répression et les groupes armés chavistes durant le premier semestre 2016).

Il ne faut pas pour autant tirer de conclusions hâtives : l’analyse selon laquelle tout le continent vire à droite reste encore invalide à la fin du premier semestre 2017. La fin de l’embargo sur Cuba en 2016 permet par exemple l’ouverture économique et sociale sur le monde, mais ne signifie sûrement pas la fin du parti communiste unique et du modèle socialiste révolutionnaire cubain. Nul ne sait si Raul Castro, au pouvoir depuis 2008, profitera des entrées d’argent dues à l’ouverture commerciale pour faire évoluer les conditions de vie des cubains. Il est certain que l’île devra se transformer si elle veut pouvoir s’intégrer au commerce mondial et être un acteur de la scène politique internationale. Mais le retournement de situation inédit de la part de Donald Trump dans ses déclarations du 16 juin 2017 change la donne : le nouveau président veut réactiver la « ligne dure » face à Cuba. Cela signifierait un ralentissement considérable de l’ouverture commerciale de l’île et des flux commerciaux avec le continent américain. L’avenir réserve bien des surprises, et en observant l’impulsivité dont fait preuve M. Trump sur ses décisions à l’international, on est en droit de s’interroger sur l’avenir du développement cubain.

De quelles émergentes parle-t-on ?

Hormis la droite fortement contestée au Brésil et en Argentine, les gouvernements de droite ou centre-droite comme celui de Juan Manuel Santos (2010-2014, 2015-2019) en Colombie font bonne figure. Succédant à Alvaro Uribe (2002-2006, 2006-2010), le nouveau président colombien établit de nouvelles priorités : la lutte contre le narcotrafic et la corruption, le rétablissement de l’économie, la normalisation des relations tumultueuses avec le Vénézuela et l’Équateur et l’amélioration des conditions de vie des Colombiens. L’aboutissement sur l’accord de paix avec les Forces Armées Révolutionnaires de Colombie (FARC) le 26 septembre 2016 est un tel succès que M. Santos se voit attribuer le Prix Nobel de la Paix le 7 octobre 2016.
Ce bel accomplissement est néanmoins entaché par les révélations du 14 mars 2017, dans lesquelles le président reconnait avoir touché des versements de l’entreprise brésilienne de BTP Odebrecht au cours de la campagne présidentielle de 2010. Sa politique, orientée vers la réconciliation nationale et le rétablissement des acquis sociaux mis à mal par la corruption à grande échelle, reste très ancrée à gauche, que le président a pourtant quitté en 2005. La vague d’assassinats de leaders sociaux qui suit l’accord de paix avec les FARC, au cours de laquelle plus de 156 militants des droits humains ont été assassinés entre janvier 2016 et avril 2017 selon l’organisme public colombien Defensor del Pueblo [17] contrecarre l’image de paix sociale véhiculée par l’accord de paix. Pour M. Carlos Negret, Défenseur du Peuple, « l’une des principales causes du phénomène est la prétention de groupes armés illégaux à occuper les régions dont se retirent les FARC, pour prendre le contrôle des économies illicites ». Ce témoignage relève donc un point essentiel, celui de la guerre territoriale qui oppose les différents cartels de la drogue colombiens, sur les ruines du groupuscule armé FARC. Ces faits, accompagnés du rallongement du service militaire de 12 à 18 mois sur une directive présidentielle du 15 novembre 2016 et d’une augmentation du budget militaire de 8% [18] après les accords de paix, témoignent donc d’une relance de l’escalade de la tension entre l’État et les groupes armés de toute sorte, qui écarte donc la possibilité d’une paix sociale prochaine en Colombie.

Le président péruvien Pedro Pablo Kuczynski, élu le 10 avril 2016, est de même touché par le scandale Odebrecht. Issu du parti Presidente de Peruanos por el Kambio (PPK) (centre droit), le président péruvien fixe dès fin 2016 ses objectifs : eau potable pour tous, hausse de la qualité de l’enseignement, plus d’infrastructures et de moyens contre la corruption, la discrimination et les violences. Un beau programme qui ressemble plus au socialisme kirchnériste qu’à la droite libérale qu’il est censé représenter, à l’instar de Michel Temer, Juan Manuel Santos et Mauricio Macri.

L’intégralité de la classe politique locale ou nationale péruvienne est également désignée comme ayant reçu des pots-de-vin de Marcelo Odebrecht, comme celui-ci le révéla lors d’un de ses interrogatoires. Le président, quoique présumé innocent pour le moment, serait lié à Latin America Enterprise, un conglomérat ayant touché des versements d’Odebrecht. Plus récemment, le 9 décembre 2017, le président péruvien reconnait (après l’avoir nié pendant des semaines) avoir reçu de la part de l’entreprise Odebrecht 782 000 dollars américains d’honoraires pour des missions de conseil par le biais de la société Westfield Capital entre 2004 et 2007 alors que le parti du président, le PKK, était au gouvernement. Le 14 décembre 2017, le Parlement péruvien, en majorité opposé au président, entame une procédure de destitution présidentielle en raison de ces scandales de corruption. [19] Une semaine plus tard, le 21 décembre, cette procédure échoue en raison du manque de participation des parlementaires (79 votent pour, 19 votent contre et 21 s’abstiennent). Cela s’explique aussi par la menace de démission mise en avant par les deux vices présidents Fernando Zavala et Mercedes Aràoz, ce qui aurait pu provoquer des élections générales anticipées et un risque pour tous les partis politiques de perdre ces élections.

Comme nous l’avions évoqué précédemment, le Pérou a connu sous les mandats d’Alberto Fujimori les plus grands troubles politiques de son histoire contemporaine. L’absence de jugement des anciens tortionnaires, militaires et hommes politiques, dont M. Fujimori, ainsi que leur impunité pour de nombreux crimes, encore d’actualité, explique en partie le mécontentement de la population lorsque, trois jours après avoir échappé de justesse à la destitution, M. Kuczynski gracie M. Fujimori. [20] Dans le même temps, l’ancien président Ollanta Humala (2011-2016) est concerné par des financements occultes de sa campagne de 2011, portant à nouveau atteinte à l’intégralité de la classe politique péruvienne, dont la décrédibilisation fait craindre de part et d’autre un retour du « clan Fujimori » [21].

Le Pérou est donc en plein mélodrame politique, tout comme bien d’autres pays du sous-continent. Tant que les révélations continuent à pleuvoir sur la classe politique sud-américaine, l’horizon politique pour 2018 reste flou.

L’Amérique centrale est aussi sujette au clivage entre gauche radicale et droite conservatrice en 2017. Jimmy Morales au Guatemala depuis 2016, Juan Orlando Hernandez au Honduras et Juan Carlos Varela au Panama depuis 2014 appartiennent tous à la droite libérale conservatrice. Chacun partage les idéaux nationalistes et des politiques économiques favorables à l’investissement étranger. Le scandale des « Panama Papers » d’avril 2016 rappelle à quel point la régulation financière du pays est souple en comparaison avec ses voisins.

Évènement politique majeur dans la région centraméricaine de ces derniers mois, l’établissement des relations diplomatiques entre Panama et la République Populaire de Chine le 13 juin 2017, au détriment de la République de Chine (Taiwan), qui perd un soutien majeur dans la région, ouvre de nouvelles perspectives pour le libéralisme économique sur le sous-continent. La RPC, dont l’affiliation au communisme se doit d’être écartée, représente désormais une nouvelle ère d’opportunités pour le libéralisme économique et les pays qui veulent un développement sans conditions imposées, comme le proposent les différentes infrastructures d’investissements chinoises, à l’instar de l’Asian Infrastructure Investment Bank (AIIB), qui vient directement concurrencer le FMI et la Banque Mondiale dans le domaine des investissements de développement. Panama, qui voit défiler 38 millions de tonnes de marchandises chinoises (soit 18,9% du trafic maritime panaméen) en 2016, devient donc une plateforme essentielle à l’écoulement de marchandises chinoises sur l’intégralité du sous-continent latino-américain.

Le glissement à droite de l’Amérique latine est finalement loin d’être accompli : les échéances électorales à venir entre 2017 et 2020 viendront sans doute étayer cette théorie. En attendant, le sous-continent est divisé à parts presque égales entre gauche et droite. Les divergences au sein de chaque aile politique qui diffèrent dans chaque État, rendent l’analyse d’autant plus difficile. L’hétérogénéité de ces mouvements politiques ne permet pas aujourd’hui de parler d’une région majoritairement à droite. Depuis 1998, l’Amérique latine avait acquis la renommée internationale d’une région dominée par la gauche progressiste, radicale ou révolutionnaire. Le phénomène de « droitisation » du sous-continent a rapidement effacé cette réputation. Il est temps de revoir nos considérations sur l’Amérique latine. Comme l’économie régionale échappe à l’emprise nord-américaine, le pouvoir glisse des mains des leaders emblématiques tels Hugo Chavez, Rafael Correa ou Lula.

La grande inconnue de l’équation est le Vénézuela : Nicolas Maduro est dans une telle impasse que l’on en vient à se demander s’il cèdera le pouvoir aux élections présidentielles de 2018, si celles-ci ont lieu. Le pays, à feu et à sang, entre lynchages des présumés « voyous » et affrontements avec les forces de l’ordre, ressemble plus à un État en guerre civile qu’à l’un des grands producteurs de pétrole dans le monde. Le peu de leadership qu’incarne en 2017 M. Maduro ne peut subvenir aux besoins de la population, et n’empêchera sans doute pas la fin du « Chavisme » …

L’influence du monde de la finance sur l’Amérique latine n’est donc pas récente. Les dictatures qui ont toutes contracté des dettes insolvables, sont les sources des crises de la dette sur le sous-continent. Celles-ci enclenchent le processus de privatisation de l’État des années 1980-1990. Dès lors, la population se tourne vers les alternatives politiques, généralement de gauche, incarnées par les leaders charismatiques que l’on connait aujourd’hui. Les chocs économiques successifs de 1974 à 2008 ont fragilisé les économies importantes de l’Argentine ou du Brésil et d’autres plus réduites. Il apparait clairement que la vulnérabilité économique du sous-continent croît à mesure que la gauche reste au pouvoir. Tous les modèles économiques sont touchés, qu’il s’agisse de la rente pétrolière du Vénézuela, l’économie agro-alimentaire du Paraguay ou celle, plus minière, du Chili.

En 2017, la dépendance de l’Amérique latine vis-à-vis du cours des matières premières se montre plus forte encore qu’auparavant. Le Vénézuela, économie monopolisée par le pétrole nationalisé en paye les conséquences. D’autres, comme l’Argentine, font les frais de mauvaise gestion budgétaire et financière à l’échelle de l’État. Les espoirs soulevés en Équateur, en Bolivie ou au Vénézuela ont déçu un grand nombre de citoyens. Les gouvernements de droite installés en Argentine ou en Colombie ont profité des erreurs de gestion économique de la gauche.
La situation politique du Vénézuela inquiète ses voisins et la Communauté internationale. À compter de la mort d’Hugo Chavez le 5 mars 2013, le pays subit des divisions de plus en plus marquées entre soutiens du régime et l’opposition qui manifeste, plus nombreuse que jamais. L’investiture de l’Assemblée constituante le 4 août 2017 a mis le feu aux poudres. L’opposition lutte en faveur de la destitution du président. Il ne fait aucun doute que le Vénézuela s’enferme dans un régime autoritaire à l’avenir incertain, où les oppositions de droite comme de gauche sont menacées.

Le phénomène de droitisation du sous-continent s’inscrit donc dans une logique cyclique liée aux évolutions économiques, qui caractérisent la politique latino-américaine depuis la Seconde Guerre mondiale.

Copyright Novembre 2017-Mis à jour fin février 2018-Schmit/Diploweb.com


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Commentaire client Amazon : « Très bonne présentation et des données récentes. il m’a bien servi pour préparer un cours et argumenter ma présentation orale ». (Achat vérifié)

[1The World Bank Data [en ligne], country profiles, USA, Inflation (consumer prices), consulté le 15 mars 2017

[2Londoño José Luis, Székely Miguel, Persistent Poverty and Excess Inequality : Latin America, 1970–79, document de travail n° 357, Bureau de l’économiste en chef, Washington, Banque interaméricaine de développement, 1997

[3Jonathan Marie, « Hyperinflation argentine de 1989 : une interprétation postkeynésienne », Revue de la régulation [En ligne] n° 15, 1er semestre 2014 Consulté le 20 mars 2017.

[4Merckaert, Jean, entretiens, Alternatives économiques [en ligne], n°267, mars 2008. Consulté le 8 août 2017.

[5En février 1983, le gouvernement de M. Luis Herrera Campins et la Banque Centrale du Vénézuela annoncent la fin de la libre convertibilité du Bolivar à 4,30 US $, la dévaluation de la monnaie de 30%, la création du Régime de Changes Différentiels et l’établissement de nouvelles taxes de change dérivées des politiques économiques entreprises depuis 1979.
Source : Banco Central de Vénézuela [en ligne], « Guia rápida de la economía venezolana », consulté le 24 avril 2017.

[6De Larosière, Jacques, Amérique Latine, Bilan et Perspectives, conférence pour le colloque organisé par le CFCE et l’Institut des Hautes Études de l’Amérique Latine, Paris, le 21 mars 2001, retranscription en ligne consultée le 16 mai 2017.

[7Banco Central de la República Argentina, “Boletín estadístico 2002-2005”, [en ligne]. Consulté le 27 mars 2017.

[8UNESCO, « La alfabetización en Ecuador, evolución histórica e información actualizada » [en ligne], Quito, 2009. Consulté le 1er juin 2017.

[9Commission Économique pour l’Amérique Latine et les Caraïbes (CEPALC), “Social Panorama of Latin America 2015”, 2016. Consulté le 25 mai 2017.

[10Central Intelligence Agency, “The C.I.A World Factbook 2007” [en ligne], , 2008. Consulté le 14 avril 2017.

[11Banque Mondiale, « The World Bank Data » [en ligne], Croissance du PIB (% annuel), donnée pour la France et les États Unis en 2009. Consulté le 19 mars 2017.

[12M. Angeles Villarreal, Congressional Research Service, “The Mexican Economy After the Global Financial Crisis”, Washington, 16 septembre 2010, pp. 4-7

[13Central Intelligence Agency, “The C.I.A World Factbook 2016”, 2017. Consulté le 26 avril 2017.

[14The World Bank Data [en ligne], Croissance du PIB (% annuel), Chili. Consulté le 19 mai 2017.

[15Commission Économique pour l’Amérique Latine et les Caraïbes (CEPALC), « Country Profiles – Nicaragua Economic Outlook » [en ligne], 2009, 2012, 2014.

[16Banco Central de Vénézuela (BCV), “Annuario de Estadisticas del Sector Financiero”, Caracas, 2015.

[17Le Monde et AFP [en ligne], “156 militants des droits humains tués en Colombie depuis 2016 », 1er avril 2017.

[18LEMOINE, Maurice, “Désaccords de Paix en Colombie », Mémoire des luttes [en ligne], 6 octobre 2017.

[19Courrier International, “Au Pérou, la descente aux enfers du président fait craindre le retour du clan Fujimori », 20 décembre 2017. Consulté le 21 février 2018.

[20Radio France International, “Pérou : l’ex-dictateur Fujimori s’excuse, le président Kuczynski s’explique », 26 décembre 2017. Consulté le 22 février 2018.

[21Si M. Alberto Fujimori s’est exilé au Japon depuis sa destitution en 2000, sa fille Keiko Fujimori continue la lutte politique pour le parti Force Populaire, regroupant l’intégralité du « clan Fujimori ».

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| Dernière mise à jour le dimanche 18 mars 2018 |

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