Les clés du Moyen-orient:Istanbul de 1918 à 1923 Par Lukas Tsiptsios

Istanbul de 1918 à 1923

Par Lukas Tsiptsios

L’Empire ottoman, allié des puissances centrales dans la Première Guerre mondiale, signe un armistice avec le Royaume-Uni dans la rade de Moudros le 30 octobre 1918. Malgré une résistance considérée comme héroïque aux Dardanelles et à Gallipoli en 1915 par les Ottomans, cet armistice s’apparente plutôt à une capitulation aux yeux des Alliés. Quand bien même l’Empire a maintenu ses positions sur plusieurs fronts et n’est plus inquiété par la menace russe, on acte à Moudros la défaite ottomane, qui s’explique dans les faits par la rupture du front macédonien par l’Armée d’Orient face aux Bulgares, menaçant ainsi directement Istanbul. Les Alliés considèrent dès lors l’Empire ottoman vaincu, n’ayant plus réelle souveraineté sur son empire, et occupent la capitale ottomane, où le sultan ottoman n’est plus qu’un souverain sans réels pouvoirs.
Istanbul, après avoir vécu le nationalisme jeune turc, les grandes privations et les angoisses de la guerre, redevient pendant un temps une grande métropole cosmopolite où se côtoient forces d’occupation, réfugiés d’Anatolie, Russes blancs exilés, soldats turcs désœuvrés et les nombreuses communautés caractéristiques de la ville ottomane, qui peuvent de nouveau s’affirmer. Dans cet entre-deux inédit, où personne ne peut réellement prévoir l’avenir de la Ville et de l’Empire, s’entremêlent ces multitudes d’acteurs aux stratégies les plus diverses et bien souvent antagonistes.

Istanbul occupée, les transformations politiques

Le 13 novembre 1918, une flotte de 55 navires alliés pénètre le Bosphore. Des milliers de soldats d’origines les plus diverses occupent alors Istanbul. Le général français Franchet d’Esperey, commandant en chef des forces d’Orient, vainqueur des Bulgares sur le front de Macédoine, seul front de la Première Guerre mondiale qui a été percé par les Alliés, entre triomphalement dans la Ville le 8 février 1919. Istanbul, tant convoitée par les Russes depuis des siècles, mais aussi par les Britanniques désireux de conserver leur hégémonie en Méditerranée orientale et maintenant par le très pragmatique Venizélos (1) qui a su ranger la Grèce dans le camp des vainqueurs, est désormais occupée, pour la première fois depuis 1453.

Le sultan est toujours en place, Mehmed VI Vahdeddine ayant succédé à son frère le 3 juillet 1918, le très discret Mehmed V Resad. Contrairement à ce dernier, Mehmed VI veut s’impliquer dans la vie politique de l’Empire. Il cherche avec son nouveau gouvernement, à punir et écarter définitivement les Jeunes-Turcs de l’Empire, vus comme responsables de la défaite et coupables d’exactions contre les populations arméniennes. Les chefs jeunes-turcs qui se sont enfuis à bord d’un sous-marin allemand le 1er novembre 1918, sont condamnés à mort par coutumace et les parlementaires ou généraux proches de ces derniers, complotant quotidiennement pour reprendre le pouvoir, sont arrêtés. Quant à la chambre, elle est dissoute le 22 décembre 1918. Mustafa Kemal, revenu à Istanbul le jour de l’entrée des forces alliées dans la Ville, quoique proche des idées jeunes-turques, n’est pas inquiété, du fait de sa proximité avec le sultan (il a été son aide de camp) et son hostilité vis-à-vis d’Enver Pacha. Kemal essaye même à plusieurs reprises d’être nommé ministre de la Guerre.

Mehmed VI tente avec son grand vizir (et beau-frère) Damad Ferid Pacha, anglophile du parti Entente libérale, de restaurer l’ordre impérial qui dépasserait le nationalisme jeune-turc. Ils pensent, comme toute une partie de la presse, que la protection des Britanniques est à leur avantage, acceptant même une éventuelle mise sous tutelle. Dans le même temps, le 8 avril 1919, lord Balfour, ministre britannique des Affaires étrangères, propose la neutralisation d’Istanbul et des Détroits sous contrôle de la Société des Nations, ne laissant à l’Empire qu’un territoire restreint à l’Anatolie centrale. C’est ce qui est discuté à la Conférence de la paix à Paris, avec la présence de la délégation ottomane, tandis que Georges Clemenceau, président français du Conseil, Woodrow Wilson, président américain et Lloyd George, Premier ministre britannique, autorisent les forces grecques à débarquer à Smyrne, afin d’empêcher les ambitions expansionnistes italiennes, tout en satisfaisant leur grand allié Venizélos, sur le point de réaliser sa Grande Idée en obtenant la Thrace et l’Ionie (le littoral autour de Smyrne). Les troupes grecques débarquent donc à Smyrne le 15 mai 1919, provoquant un grand émoi chez les musulmans, d’Istanbul au nord de l’Inde. Face à cela, Mustafa Kemal décide d’agir et débarque à Samsun en tant qu’inspecteur militaire en Anatolie (2) le 19 mai 1919, date considérée comme le début de son œuvre libératrice par le roman national turc.

La société stambouliote sous l’occupation, dernier sursaut cosmopolite sous tensions

Après quatre ans de guerre et les échos de la très proche et très meurtrière bataille des Dardanelles (1915-1916) et ses milliers de blessés recueillis en ville, l’arrêt des conflits peut être ressenti comme un soulagement pour une partie de la population, notamment des non-musulmans, devenus suspects pour les nationalistes de la période jeune-turque. L’entrée du cuirassé grec Averoff dans le Bosphore avec la flotte alliée, ainsi que les régiments evzones dans la ville, provoque une certaine effervescence dans la communauté rum (3) d’Istanbul, qui avait été réduite au mutisme pendant la guerre. Les portraits de Venizélos se multiplient, côtoyant les drapeaux grecs, français, anglais, italiens. Les espoirs de la communauté grecque de retrouver une place dominante sont accentués par le débarquement grec à Smyrne et la progression de l’armée hellénique en Anatolie, mandatée par les Alliés pour mettre un terme aux ambitions des forces nationalistes de Kemal organisées à Ankara. Quant aux Arméniens d’Istanbul, qui pour la plupart (sauf les chefs) ont échappé au génocide, ils peuvent se satisfaire du nouvel Etat arménien en Transcaucasie et d’une possible Grande Arménie de la mer Noire à la Méditerranée. Il y a donc une libération de la parole et des ambitions politiques des non-musulmans, globalement satisfaits de l’occupation. Les équipes grecques de la ville n’hésitent pas à organiser des matches de football avec les soldats britanniques, ou à organiser les « 3èmes Jeux pan-constantinopolitains » en 1920, sous l’égide de Katechakis, général des forces grecques d’occupation (4).

Cette reprise d’importance des communautés non-musulmanes apparemment satisfaites de la tournure des événements, avec chacune leurs ambitions propres, renforce le sentiment des musulmans de la ville d’être les grands perdants de la guerre. Les Grecs et les Arméniens notamment, sont vus comme ayant leur allégeance à l’étranger, tout en s’étant enrichis par le commerce, avec une hausse des prix qui leur aurait profité. Enfin, le débarquement grec à Smyrne est un choc considérable pour la population musulmane qui refuse de l’accepter. Même le sultan et le gouvernement le refusent : ils préfèreraient une présence britannique, à la manière des Français en Cilicie. Le fait que ce soit la Grèce est un déshonneur pour les Turcs et l’indignation est immense lorsque les nouvelles des tueries commises par l’armée grecque parviennent en ville. Cela conduit beaucoup de musulmans à tirer un trait sur le cosmopolitisme ottoman et à se tourner définitivement vers le nationalisme turc. Des manifestations sont organisées à Istanbul à l’heure des prières au cours desquelles des slogans islamiques et patriotiques sont scandés. Celle du 19 mai rassemble plus de 50 000 musulmans devant la mosquée Fatih, tandis que plus de 200 000 personnes se réunissent devant la Mosquée bleue le vendredi 23 mai. Mais le sultan souhaite un retour au calme et à la négociation. Une délégation est envoyée à Paris pour s’expliquer devant une commission d’enquête, sans succès. Des associations se mettent alors en place pour défendre les intérêts des musulmans en Thrace et en Anatolie. Néanmoins, sans doute du fait de la présence des forces de l’Entente, Istanbul ne connait pas les violences du reste du pays.

Au-delà de ces grandes tensions politiques, Istanbul vit également un grand bouleversement humanitaire, mais aussi social. Elle accueille des centaines de milliers de réfugiés : Grecs d’Asie Mineure ou du Pont, rescapés arméniens et surtout Russes blancs fuyant les victoires bolchéviques. Ces Russes (plus de 100 000 en 1922) modifient profondément la société stambouliote durant les quelques années de leur présence. Si la grande pauvreté conduit d’anciens aristocrates à exercer des petits boulots (pensons à l’image de la comtesse russe devenue serveuse), la présence russe, alliée à celle des soldats de l’Entente, contribue à occidentaliser et libérer très fortement les mœurs conservatrices de la ville. De nouvelles modes vestimentaires apparaissent, notamment chez les femmes, dont la situation à l’issue de la guerre s’améliore. Les restaurants, cabarets, music-hall côtoient la grande pauvreté et se multiplient durant cette période. Ils donnent à Istanbul une vie nocturne bouillonnante, dans une ambiance fin-de-siècle qui est finalement aussi marquante que très éphémère.

La victoire d’Ankara

L’hostilité des populations musulmanes au démantèlement de l’Empire et à la présence étrangère (et surtout l’invasion grecque) au cœur même de leur territoire anatolien, se concentre finalement dans les forces nationalistes que Mustafa Kemal a réorganisées à Ankara. Avec sa Grande Assemblée nationale de Turquie (GANT), il se présente comme le seul qui puisse défendre le territoire face aux étrangers et libérer les populations musulmanes d’Anatolie. Alors que le pouvoir impérial signe le Traité de Sèvres le 10 août 1920 qui prévoit un Kurdistan autonome, une Arménie considérablement agrandie, la Thrace et l’Ionie à la Grèce, Istanbul et les Détroits démilitarisés sous juridiction internationale, ainsi que trois zones d’influence, une française, une italienne et une britannique, la GANT de Kemal ne reconnait pas la légitimité de la délégation ottomane. Le traité n’est donc jamais appliqué du fait du soulèvement kémaliste, qui tente ainsi avec succès de concurrencer le pouvoir impérial, en faisant coexister son propre pouvoir politique avec Ankara comme capitale, sur le territoire anatolien.

Considéré comme un insurgé par le pouvoir ottoman dès mai 1919, Kemal est constamment sommé de regagner Istanbul. Les Britanniques eux-mêmes le voyaient comme une menace, des affiches menaçant de condamner à mort toute personne venant en aide aux nationalistes sont placardées dans Istanbul. Pourtant Kemal ne cesse de proclamer sa fidélité au sultan, avant d’être finalement destitué courant 1919. Avec le manifeste d’Erzurum issu du congrès du 23 juillet 1919, Kemal considère que le sultan n’est plus capable d’assurer l’indépendance de la nation, ce dont il se charge, avec une rhétorique à la fois nationaliste et religieuse. En se coupant de la capitale, il parvient à réorganiser une armée turque, à obtenir un appui des populations musulmanes anatoliennes et ainsi à contenir l’avancée des troupes helléniques à la bataille d’İnönü en mars 1921, avant de les refouler à la bataille de Sakarya en septembre 1921, alors même que les Grecs approchaient d’Ankara. Kemal est le grand vainqueur de la guerre gréco-turque. Il a repris Smyrne (à feu et à sang) en 1922, écarté les Français de Cilicie avant cela, tout en reprenant l’Arménie occidentale. C’est ce qui lui permet de rendre caduc le Traité de Sèvres et de renégocier à la conférence de Lausanne un Etat turc indépendant. Il est auréolé de prestige, mais doit néanmoins gérer l’existence du gouvernement du sultan à Istanbul. La GANT d’Ankara vote finalement l’abolition du sultanat le 1er novembre 1922, en distinguant cette fonction du califat qui persiste jusqu’en 1924.

Le sultan fuit Istanbul le 17 novembre 1922, son gouvernement ayant fait de même quelques jours plus tôt. A bord du Malaya britannique, « le sultan anglais » comme l’appelaient les nationalistes, se réfugie à Malte, déchu même du titre de calife, avant de mourir en Ligurie en 1926. Les troupes de l’Entente continuent à occuper Istanbul quelques temps encore, jusqu’au 2 octobre 1923, trois mois après la signature du Traité de Lausanne le 24 juillet, qui reconnait la République turque. La Ville n’est alors plus capitale d’un empire, Ankara devient officiellement la capitale nationale, au grand dam des ambassadeurs. Istanbul perd son sultan, ses soldats sikhs, ses troupes coloniales et tirailleurs sénégalais, ses evzones et autres Italiens, puis progressivement ses Russes blancs qui ont enivré les nuits du Bosphore pendant six ans, mais aussi très brutalement, du fait de l’échange de populations négocié à Lausanne entre la Grèce et la Turquie, toute sa population orthodoxe « non-établie » à Istanbul (tous les Grecs qui n’habitaient pas Istanbul avant le 30 octobre 1918 ou qui habitaient en périphérie de la ville). Les 300 000 Grecs « établis » d’Istanbul peuvent donc rester, mais ils n’intègrent jamais réellement l’Etat-nation kémaliste.

Conclusion

Istanbul occupée par les Alliés, c’est une capitale d’un vieil empire qui assiste à l’écroulement de son vieux monde, sans que tous ceux qui la peuplent n’en prennent réellement conscience. La vie stambouliote se trouve dans une autre dimension pendant que se joue le sort de l’Anatolie et des territoires arabes de l’Empire. Le cosmopolitisme ottoman survit et s’entremêle aux forces d’occupation disparates, ainsi qu’aux divers réfugiés poussés jusqu’à Istanbul. Un sultan subsiste certes, mais il est sous domination étrangère et ne représente que peu de choses politiquement, à mesure que croît la puissance de Kemal. L’étrange bouillonnement qu’a été cet intermède d’occupation, s’arrête finalement avec le départ des troupes et d’une partie de la population échangée, pour laisser place à l’ère kémaliste, qui ne fait subsister l’histoire impériale de la Ville que dans la nostalgie.

Notes :
(1) Premier ministre grec à sept reprises entre 1910 et 1933, libéral et anglophile. Il fait entrer la Grèce dans la Grande Guerre en 1917 et marque la Conférence de la paix par ses talents de diplomate en plaidant pour la cause grecque et son expansion en Asie Mineure.
(2) Il est chargé par le sultan de faire cesser les activités des bandes musulmanes et grecques organisées en guérillas au Pont.
(3) Grecs orthodoxes de l’Empire ottoman.
(4) Andreas BALTAS, « Ο ελληνικός αθλητισμός στην Κωνσταντινούπολη, 1877-1922 » [Le sport hellénique à Constantinople, 1877-1922], Mikrasiatiki Spitha, t. 19, Serrès, 2015.

Bibliographie
Sia ANAGNOSTOPOULOU, Asie Mineure, 19e s.-1919. Les communautés grecques orthodoxes. Du millet de Rums à la nation grecque (en grec), Athènes, Ellinika Grammata, 1997.
Hamit BOZARSLAN, Histoire de la Turquie contemporaine, Paris, La découverte, Collection « Repères », 2007.
Paul DUMONT, Mustafa Kemal invente la Turquie moderne, Bruxelles, Editions Complexe, 1983.
Şükrü HANIOĞLU, Atatürk : une biographie intellectuelle, Paris, Fayard, 2016.
Dimitris KAMOUZIS, « Από « Σωτήρας της φυλής », « ευεργετής των Τούρκων » : Ο Βενιζέλος και η εθνικιστική ηγετική ομάδα των Ρωμιών της Κωνσταντινούπολης, 1918-1930 [« De « sauveur de la race » à « bienfaiteur des Turcs » : Venizélos et la direction du groupe nationaliste des Rum de Constantinople, 1918-1930 »], Δελτίο Κέντρου Μικρασιατικών Σπουδών, t. 17, 2011.
Dimitri KITSIKIS, Propagande et pressions en politique internationale. La Grèce et ses revendications à la Conférence de la Paix, 1919-1920, Paris, Presses universitaires de France, 1963.
Robert MANTRAN (dir), Histoire de l’Empire ottoman, Paris, Fayard, 1989.
Stéphane YERASIMOS (dir), Istanbul 1914-1923. Capitale d’un monde illusoire ou l’agonie des vieux empires, Paris, Editions Autrement, Série Mémoires, n°14, 1992.

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Les clés du Moyen-orient:Islam politique (1) : qu’est-ce que l’islam politique ? Par Théo Blanc

Islam politique (1) : qu’est-ce que l’islam politique ?

Par Théo Blanc

Aujourd’hui, l’islamisme est souvent entendu comme un synonyme de radicalisme religieux, voire de violence terroriste. Pourtant, l’islamisme, ou islam politique, est avant tout un concept scientifique né dans les années 1970-80 pour caractériser un phénomène de retour du religieux dans la sphère politique. Réaction aux régimes autoritaires séculiers et à la perte de l’évidence religieuse dans la société, l’islam politique prône originellement l’application de la shari’a et l’avènement d’un Etat islamique.

Les origines idéologiques de l’islam politique

L’islam politique nait dans le contexte de la colonisation. Dans la seconde moitié du XIXe siècle, des réformistes musulmans tels que Jamal al-Din al-Afghani (1838-1897) et Muhammad ‘Abduh (1849-1905) puisent dans les textes sacrés pour faire face à la supériorité de l’Occident techniciste et contrer son ambition universaliste. Par un effort de réinterprétation de l’héritage islamique, ces penseurs s’efforcent de ranimer et de mobiliser la communauté musulmane. Ils enclenchent un renouveau de la culture, de la littérature, du droit, des pratiques économiques et des pratiques sociales et sociétales islamiques dans le but de trouver une alternative à l’Etat et au style de vie occidentaux (1).

Cet élan réformiste initial est néanmoins réorienté vers un projet panislamiste antioccidental sous la plume de Rachid Rida (1865-1935), lequel appelle de ses vœux la restauration du califat (2). Il ne s’agit alors plus de « moderniser l’islam » mais d’« islamiser la modernité » (3).
Ce sera également l’approche choisie par les Frères musulmans, organisation fondée en Egypte en 1928 par Hassan al-Banna (1906-1949) et « mère » des groupes islamistes qui naitront dans la région au cours du XXe siècle. Décrit par Zubaida comme « le courant fondamentaliste le plus proéminent dans l’islam sunnite » (4), les Frères musulmans s’élèvent contre « l’imitation aveugle du modèle européen » (5) auquel ils opposent un contre-modèle fondé exclusivement sur les préceptes du Qur’an. Une posture bien exprimée dans le slogan de l’organisation : « Allah est notre objectif. Le prophète Muhammad est notre chef. Le Qur’an est notre constitution. Le jihad est notre voie » (Allah ghaytna, wa-l-rasul qadwtana, wa-l-quran disturna, wa-l-jiha sabilna).
Si les Frères constituent d’abord une association de charité et de bienfaisance (al-ğami’a al-khayria), ils s’orientent ensuite vers un but politique : celui d’appliquer la shari’a et de faire advenir un Etat islamique. Il s’agit tout à la fois de remettre à distance l’Occident et de désavouer un régime monarchique (1922-1953) mis en place à l’indépendance avec l’aval de l’ancien colonisateur britannique.

Selon François Burgat, l’islam politique, en somme, trouve son origine idéologique dans la réaction à la colonisation et se développe au sein d’organisations sociales et politiques au début du XXe siècle (6). Ce n’est toutefois que dans les années 1970 que les islamistes deviennent véritablement une force politique au Moyen-Orient et en Afrique du Nord.

La mobilisation sociale et politique des islamistes

Dans les années 1970 en effet, les régimes arabes font face à une nouvelle forme de contestation politique fondée sur l’islam. La religion, alors restreinte à la sphère privée ou familiale par des régimes séculiers capitalisant sur le double narratif libération-modernisation, fait l’objet d’un contrôle officiel par l’Etat. Le langage primaire de l’opposition est celui du socialisme et du marxisme et l’islam n’apparaissait pas encore comme un capital de légitimité pour critiquer le pouvoir. Les Frères musulmans, quant à eux, bien que devenus une force politique importante dans les années 1940-50, sont condamnés à la clandestinité entre 1954 et 1984 et ne peuvent donc participer au jeu légitime de l’opposition.

La défaite de 1967 face à Israël marque un tournant dans les formes de la contestation des régimes en place, dont l’échec militaire vaut constat de faillite idéologique. Le nationalisme arabe, miné par la question palestinienne, semble alors incapable de fournir la force morale nécessaire pour maintenir la cohésion régionale et le lien social. C’est ce contexte de critique des utopies séculières qui caractérise la genèse d’une nouvelle mouvance religieuse conservatrice souhaitant redonner un fondement sacré à l’organisation de la société : les islamistes (7).

Ceux-ci empruntent deux voies de mobilisation parallèles, l’une politique et l’autre sociale. Pour Gilles Kepel, ces deux stratégies correspondent à deux grandes séquences historiques des mouvements de réislamisation, la première s’effectuant par le haut et la seconde par le bas (8).
La première séquence d’islamisation, par le haut, que Gilles Kepel situe à la fin des années 1970 et au début des années 1980, consiste essentiellement en une lutte des mouvements islamistes contre les groupes marxistes pour le contrôle des espaces de révolte – campus universitaire et périphéries notamment – dans une optique de contestation du pouvoir politique. L’opposition des islamistes aux marxistes leur occasionne d’ailleurs un soutien épisodique de certains régimes – c’est le cas du roi marocain Hassan II pour qui l’opposition de gauche constitue la menace principale à la stabilité politique.
Dans les pays arabes, les groupes islamistes s’efforcent donc d’établir un mouvement politique capable de présenter des candidats aux élections et de briguer des positions de pouvoir. A l’exception de la victoire du Front Islamique du Salut en 1991, aussitôt réprimé par le pouvoir algérien, la stratégie politique des islamistes dans le monde arabo-sunnite s’avère toutefois être un échec. Seule la Révolution islamique d’Iran en 1979, qui met fin au régime séculier du Shah, mais s’inscrit dans l’islam chiite, marque l’avènement d’une théocratie musulmane. L’Iran constitue dans ce sens le seul cas de création d’un Etat islamique par un mouvement islamiste.

Parallèlement à leurs activités politiques, les islamistes arabes développent un mouvement social islamique organisé autour d’un réseau d’organisations de charité. Les cours gratuits qu’ils proposent dans les mosquées, ainsi que les services sociaux et caritatifs qu’ils distribuent, les font rapidement gagner en popularité. Leur capacité à investir des espaces de gouvernance délaissés par l’Etat leur assure ainsi une large base sociale. Cette stratégie correspond pour Gilles Kepel à une seconde séquence d’islamisation, qui procède toujours d’une logique verticale mais dans un sens inversé de type bottom-up. Le Ğama’at at-tabligh, association piétiste créée en Inde en 1927 en réaction au processus de syncrétisme avec la société hindouiste ambiante, et qui appelle l’imitation à la lettre des préceptes du Prophète, devient dans les années 1980 la plus importante organisation transnationale islamique. Cette association joue un rôle central dans l’islamisation de la société, en prenant en charge notamment les nouveaux arrivants de l’exode rural, « en perte de repères dans la modernité et en quête d’identité dans un monde devenu indéchiffrable » (9). Cette seconde vague d’islamisation faite « par le bas », est caractérisée par une rhétorique de la solidarité communautaire en réponse à l’ascendance de la libéralisation des interactions humaines.
En somme, à la dimension politique de l’islamisation de première génération s’oppose la dimension sociale et sociétale de celle de seconde génération.

L’islam politique et la violence

Dans les décennies qui suivent la création des Frères musulmans, l’attitude des islamistes à l’égard du régime est ambivalente. S’ils soutiennent initialement l’accession au pouvoir des Officiers en Egypte en 1952, leur répression subséquente par Nasser conduit à l’éclatement du groupe entre une branche conservatrice bannaiste (Hassan al-Banna) et une branche violente largement inspirée par Sayyed Qutb (1929-1966). Islamiste très critique du capitalisme matérialiste et du nationalisme séculaire occidental, Qutb considère que la société égyptienne (et les sociétés arabes en général) est plongée dans l’ignorance et l’idolâtrie (jahiliyya). Selon lui, ses contemporains n’adorent pas Allah mais un despote qui a usurpé la souveraineté divine : le « Pharaon » (10). Dès lors, le jihad doit être proclamé contre les régimes arabes impies – l’Etat islamique constituant l’horizon de la lutte.

Cette tension entre bannaistes non-violents et qutbistes radicaux demeure jusqu’à ce jour latente au sein des Frères musulmans. Elle repose sur un équilibre précaire entre deux logiques antagonistes d’inclusion-modération et de répression-radicalisation qui dépend largement de la politique du régime à l’égard de l’organisation. Cette fracture est particulièrement visible en Egypte aujourd’hui, où après le coup d’Etat de juillet 2013 contre Mohamed Morsi et le massacre de Rab’a Adawiya, une partie des Frères musulmans, en particulier la jeunesse, s’est tournée vers la violence. L’exclusion de l’organisation islamiste et sa répression sanglante, ont ainsi favorisé le retour en force de la face qutbiste et jihadiste des Frères. En Tunisie, à l’inverse, l’inclusion d’Ennahdha dans le processus politique a conduit à la modération de sa ligne idéologique ; le parti ne fait plus référence à la shari’a et se présente comme un parti musulman démocrate. Constatant l’abandon du projet d’un Etat islamique par plusieurs partis issus des Frères musulmans comme Ennahdha ou l’AK Partisi turc, certains chercheurs tels qu’Olivier Roy ont ainsi diagnostiqué l’« échec de l’islam politique » (11).

Si cette thèse est particulièrement controversée dans le monde universitaire, elle a en tout le cas le mérite de mettre à jour un mécanisme central dans le comportement des islamistes : l’adoption par ces derniers d’une attitude pragmatique et démocratique lorsque leur inclusion dans le système politique est aménagée. Cette tendance est paradoxale quand on sait que les régimes autoritaires arabes ont largement invoqué l’existence d’une “menace islamiste“ prête à prendre le pouvoir et à instaurer une théocratie intolérante pour justifier leurs politiques répressives et disciplinaires. L’exclusion et la répression des islamistes les condamnaient ainsi à un statut d’outsider vis-à-vis du jeu politique, favorisant par-là même une logique de radicalisation et de recours à la violence. L’argument de la “menace islamiste” procède ainsi largement d’une logique performative : exclure les islamistes au motif du potentiel de radicalité qu’ils représentent conduit précisément à l’exploitation de ce potentiel dans le cadre d’une lutte armée. La désignation des Frères musulmans comme organisation terroriste par le régime du Maréchal Sissi pousse ainsi les islamistes à faire usage du seul instrument disponible aux exclus politiques : la violence.

L’islam politique et la démocratie

L’attitude ambivalente des islamistes à l’égard du pouvoir a également été beaucoup décriée dans le contexte d’Etats démocratiques. Deux camps s’opposent en matière de compatibilité de l’islam politique avec la démocratie. Le premier, essentialiste, subodore que les islamistes sont fondamentalement idéologiques et que leur participation éventuelle au jeu démocratique n’est qu’une tactique opportuniste pour prendre le pouvoir et établir une théocratie. Le second camp est à l’inverse contextualiste : il considère que les circonstances et l’environnement politique sont plus déterminants que l’idéologie dans l’orientation du comportement islamiste (12).
Les islamistes ont-ils donc un “agenda caché“ ou cherchent-ils avant tout à assurer la survie de leur organisation ?

Si la question est difficile à trancher sur le plan théorique, dans la pratique – comme on l’a mentionné ci-dessus – il semble que la nature répressive ou inclusive du système politique dans lequel les islamistes évoluent détermine directement leur comportement politique. Cela ne signifie pas que des doctrines islamistes explicitement anti-démocratiques n’aient pas vu le jour en l’absence de répression étatique. Maududi par exemple, le fondateur du parti islamiste pakistanais Jamaat-e Islami, subordonnait en toute circonstance la volonté populaire à la souveraineté divine (hakimiyya) laquelle n’entrait pas en contradiction avec la liberté individuelle mais constituait la condition de cette dernière – Maududi allant jusqu’à parler de “théodémocratie“ (13). A l’inverse, l’appel au jihad de Sayed Qutb dans les années 1950-60, pour reprendre cet exemple, intervient dans un contexte de répression des Frères musulmans par le régime de Nasser. De même, en Tunisie la répression du Mouvement de la Tendance Islamique (ancêtre d’Ennahdha) par Ben Ali dans les années 1980-90 conduisit à la radicalisation d’un groupe qui jusqu’ici rejetait la violence.

Après les Révolutions arabes, la participation de partis islamistes dans le jeu démocratique semblerait démentir le postulat d’une incompatibilité fondamentale entre l’islam politique et la démocratie. La victoire du PJD marocain, de l’Ennahdha tunisien et des Frères égyptiens, au-delà de leur simple participation, marque peut-être l’avènement d’une nouvelle génération d’islamistes capable d’assumer des responsabilités de pouvoir et à entrer dans le domaine du compromis et de la négociation. C’est le cas d’Ennahdha par exemple, en coalition avec le parti séculariste Nida Tounees depuis 2014.

Conclusion

Le terme d’islamisme a été théorisé dans les années 1970 pour caractériser deux phénomènes dissemblables : la Révolution Islamique d’Iran en 1979, et le développement de mouvements religieux politisés sur les campus et dans les espaces de faible de gouvernance (limited statehood). La naissance organisationnelle et idéologique de l’islam politique remonte toutefois au début du XXe siècle dans un contexte colonial de « remise à distance de l’Occident ». Pour François Burgat, l’islam politique est ainsi avant tout une réaction à la mission civilisatrice et universaliste des colonisateurs (14).

La situation post-révolutions arabes est paradoxale. D’un côté, des partis islamistes ont été bannis ; les Frères égyptiens sont considérés comme une organisation terroriste par l’Egypte et l’Arabie saoudite. De l’autre côté, de nouveaux groupes islamistes ont participé au jeu démocratique, voire ont prévalu aux urnes. Cette évolution islamiste en sens contraire, certains la voient comme le désaveu du double postulat d’une essence violente et a-démocratique de l’islam politique. D’autres, comme Olivier Roy, décryptent les évolutions doctrinales de partis islamistes au pouvoir (Ennahdha ou l’AKP turc par exemple) comme le marqueur de l’échec de l’islam politique et l’apparition d’une ère post-islamiste où la shari’a a laissé la place au conservatisme religieux et aux valeurs familiales traditionnelles.

Lire la partie 2 :
Islam politique (2) : l’échec de l’islam politique ?

Notes :
(1) ESPOSITO, John, The Islamic Threat : Myth or Reality ?, Oxford University Press, 1992.
(2) MILTON-EDWARDS Beverley, Contemporary Politics in the Middle East, 3rd Edition, Cambridge, UK ; Malden, MA : Polity Press, 2011), p. 151.
(3) AYUBI Nazih, Political Islam : Religion and Politics in the Arab World, London, Routledge, 1991, p. 231.
(4) ZUBAIDA Sami, Islam, the People and the State : Essays on Political Ideas and Movements in the Middle East, I.B.Tauris, 1993), p. 47.
(5) MURA Andrea, “A genealogical inquiry into early Islamism : the discourse of Hasan al-Banna”, Journal of Political Ideologies, vol. 17, no 1,‎ 2012, p. 61-85.
(6) GESBERT Olivier, « Comprendre l’islam politique » avec François Burgat, France Culture, 01/11/2016, en ligne : https://www.franceculture.fr/emissions/la-grande-table-2eme-partie/comprendre-lislam-politique
(7) ESPOSITO, John, The Islamic Threat : Myth or Reality ?, Oxford University Press, 1992, p. 47- 70.
(8) KEPEL Gilles, La revanche de Dieu : chrétiens, juifs et musulmans à la reconquête du monde, Points 1124, Paris, Éd. du Seuil, 2003, p. 20-76.
(9) KEPEL, G., La revanche de Dieu, Ibid., p. 58.
(10) KEPEL, Gilles, Le prophète et le pharaon, Paris, La découverte, 1984.
(11) ROY, Olivier, L’échec de l’islam politique, Seuil, 1992.
(12) ROY Olivier, “Political Islam after the Arab Spring. Between Jihad and Democracy”, Foreign Affairs, November/December 2017, online : https://www.foreignaffairs.com/reviews/review-essay/2017-10-16/political-islam-after-arab-spring
(13) ESPOSITO, John, The Islamic Threat : Myth or Reality ?, Oxford University Press, 1992, p. 123.
(14) GESBERT Olivier, « Comprendre l’islam politique » avec François Burgat, France Culture, 01/11/2016, en ligne : https://www.franceculture.fr/emissions/la-grande-table-2eme-partie/comprendre-lislam-politique

Les clés du Moyen-orient:Les missions de St John Philby auprès d’Ibn Saoud : janvier 1917- octobre 1918 (1/4) Par Yves Brillet

Les missions de St John Philby auprès d’Ibn Saoud : janvier 1917- octobre 1918 (1/4)

Par Yves Brillet

Yves Brillet est ancien élève de l’Ecole Normale Supérieure de Saint Cloud, agrégé d’Anglais et docteur en études anglophones. Sa thèse, sous la direction de Jean- François Gournay (Lille 3), a porté sur L’élaboration de la politique étrangère britannique au Proche et Moyen-Orient à la fin du XIX siècle et au début du XXème.

Les Missions de St John Philby auprès d’Ibn Saoud : janvier 1917-octobre 1918, termine la série d’études consacrées à l’histoire des rapports entre Ibn Saoud et la Grande-Bretagne au cours des quatre années de la Première Guerre mondiale.

L’évolution de la situation à partir de janvier 1917 : une absence de résultats probants

Suite à la réunion organisée au Koweït en novembre 1916 entre Ibn Saoud et Sir Percy Cox, Résident politique britannique dans le golfe Persique, les engagements pris par ce dernier envers Ibn Saoud furent approuvés par Londres et par le Government of India qui autorisa la livraison de quatre mitrailleuses et de 1000 fusils (1). Cox demanda en outre que l’on fasse savoir à Ibn Saoud que le gouvernement sanctionnait le paiement d’une allocation mensuelle de 5000 livres à partir du mois de janvier 1917 pour lui permettre de subvenir à l’entretien de ses troupes (2). En février, il fit parvenir à Riad une longue missive dans laquelle il confirmait à Ibn Saoud que le gouvernement avait ratifié l’ensemble des mesures de soutien qu’il avait recommandées ainsi que la fourniture des armes et des munitions. Il l’informait en outre que les autorités britanniques attendaient de lui qu’il participe à une opération combinée avec les tribus sous l’autorité d’Ibn Sha’alan pour attaquer Ibn Rashid depuis le district de Qasim, afin d’empêcher ce dernier de rejoindre les forces turques stationnées à Médine. Il lui fallait en outre agir en collaboration avec les forces chérifiennes pour organiser le blocus de Médine et s’assurer qu’aucune caravane susceptible de ravitailler les forces ennemies ne pouvait quitter le Koweït sans son aval ou celui de ses représentants (3). De son coté, Ibn Saoud avait fait savoir à Cox qu’il avait ordonné à son fils Turki et à son frère Mohammed de rassembler leurs forces et que ces derniers attendaient une occasion favorable pour frapper Ibn Rashid que les Turcs pressaient de passer à l’action. Il l’informait en outre que l’émir de Hail et le Cheikh du Koweït agissaient de concert pour contourner l’embargo et que leur alliance était basée sur les profits générés par ce trafic dans lequel ses ressortissants n’étaient pas impliqués (4). Début mars 1917, Ibn Saoud se rendit dans le district de Qasim d’où il envisageait d’attaquer les hommes d’Ibn Rashid qui se replièrent vers le nord, évitant ainsi la confrontation. Ibn Saoud fit savoir qu’il attendait une nouvelle occasion favorable pour passer à l’action (5).

A la différence des autorités britanniques à Bagdad qui se satisfaisaient d’une certaine manière des déclarations d’intention de Riad, le Haut-Commissariat en Egypte était déterminé à utiliser le potentiel militaire de toutes les forces arabes dans la lutte contre les Turcs. Le 20 mars 1917, le haut-commissaire pour l’Egypte Wingate indiqua au commandement des forces britanniques en Mésopotamie que les Turcs cherchaient à utiliser Ibn Rashid pour mener une opération de diversion et qu’ils attendaient d’Ibn Saoud qu’il intervienne activement pour l’en empêcher (6). Deux mois plus tard, il insista, de concert avec Mark Sykes, pour que les forces en Mésopotamie aident Ibn Saoud à prendre Hail (7). Bagdad et Bassora réagirent sans tarder ; l’agent politique à Bahreïn fut chargé d’un message à transmettre à Ibn Saoud lui indiquant qu’Ibn Rashid s’apprêtait à attaquer les troupes du Chérif dans le voisinage de Médine et qu’il devait intervenir immédiatement (8). Cox expliqua le 19 mai à Ibn Saoud que l’état de faiblesse et les difficultés rencontrées par Ibn Rashid l’exposaient à perdre Hail s’il était attaqué par ses ennemis au nord du Jebel Shammar. Dans ce cas, le vainqueur serait à même de conserver la ville et Ibn Saoud était donc invité à tout faire pour être le premier à s’en emparer. Dans le même télégramme, Cox annonçait qu’il se proposait de lui déléguer des officiers chargés de l’informer de la situation et de prendre des renseignements sur ce qu’il convenait de faire pour l’aider dans ses opérations contre Ibn Rashid (9).

Malgré ces injonctions, Ibn Saoud ne parvint pas à honorer les engagements pris lors des entretiens du Koweït. Il informa Cox qu’en dépit de ses efforts, la tribu des Ajman s’apprêtait à se ranger aux côtés d’Ibn Rashid et que des caravanes chargées de vivres continuaient de quitter le Koweït en direction des territoires tenus par les Turcs. Ce trafic de marchandises prohibées reposait sur un accord tacite entre Hail, le Koweït et les Turcs au détriment des intérêts des marchands du Nedjd. Ibn Saoud attirait l’attention de Cox sur la nécessité d’établir un contrôle strict des produits au départ du Koweït, seul susceptible de rendre l’embargo efficace. Considérant que les actions entreprises par les autorités britanniques ne produisaient pas les effets attendus, il estimait indispensable de faire pression sur le Koweït afin qu’il rompe ses relations avec Hail et demandait l’accord et le soutien des autorités pour faire débarquer les produits destinés au Nedjd dans le port de Jubail (10). La réponse de Bassora en date du 15 avril indiqua à l’agent en poste à Bahreïn qu’il devait informer Ibn Saoud que les éléments de la tribu des Ajman qui ne respectaient pas les engagements devaient être traités en ennemis, que le cheikh Salim devait s’efforcer de bloquer les exportations illégales depuis le Koweït et que l’occupation de Bagdad par les troupes britanniques faciliterait la mise en place de mesures coercitives (11). Fin mai, l’agent politique à Bahreïn transmit une lettre d’Ibn Saoud datée du 1er mai dans laquelle il informait Cox qu’il avait quitté Boreidah à une date non spécifiée pour affronter Ibn Rashid mais que ce dernier s’était replié sur Hail où la poursuite des opérations s’avérait très difficile. Il ajoutait qu’il attendait une nouvelle occasion, plus favorable, pour empêcher Ibn Rashid d’attaquer le Chérif (12). La correspondance entre Cox et Ibn Saoud indique que ce dernier informa en juin les autorités britanniques qu’Ibn Rashid, après avoir offert de faire la paix, avait refusé les clauses stipulant la conclusion d’une alliance avec la Grande-Bretagne et le Chérif. Devant cette fin de non-recevoir, Ibn Saoud demandait de nouvelles instructions ainsi que la fourniture de mitrailleuses et de munitions. Fin juin, il accusa réception de la lettre de Cox l’informant de la nécessité de prendre des mesures pour coordonner les opérations entre les forces alliées et de l’arrivée prochaine d’un officier chargé par les autorités du Haut-Commissariat en Egypte d’estimer les besoins nécessaires pour renforcer cette coopération (13).

La mission avortée de Ronald Storrs auprès d’Ibn Saoud

Le 4 avril 1917, Londres informa le vice-roi, Lord Chelmsford, qu’un attaché auprès de la Résidence britannique au Caire, Ronald Storrs (14), était mis à la disposition des représentants du Government of India en Mésopotamie pour mettre en place une concertation et une collaboration efficace entre le Caire et Bagdad. Ses instructions stipulaient qu’il devait s’entretenir avec Cox et le mettre au courant du contenu de l’accord passé entre la France et la Grande-Bretagne par leur représentants respectifs Mark Sykes et François Georges-Picot, l’informer de la situation dans le Hedjaz et lui faire connaitre les positions des autorités britanniques au Caire. S’agissant de la mission franco-britannique, Londres soulignait que Storrs agissait dans le cadre d’une collaboration totale avec la partie française et que l’objet principal de sa mission consistait à être tenu informé de la nature des relations et engagements passés par Cox avec les forces arabes ainsi que de tout autre élément relatif à la zone A (c’est-à-dire la Syrie intérieure, cf les zones respectives attribuées à la France et à la Grande-Bretagne par les accords Sykes-Picot). Storrs était ainsi chargé de mettre en application la politique commune décidée par les deux alliés dans le cadre de la mission franco-anglaise en collaboration avec les autorités britanniques en Irak pour tout ce qui concernait la Mésopotamie et les districts relevant du corps expéditionnaire (D Force). Il lui incombait aussi d’assurer la liaison avec le Hedjaz et l’Egypte (15).

Le 28 mai, Cox informa Ibn Saoud des détails de la mission confiée à Storrs. Dans cette communication, il lui en résumait les raisons et l’historique, précisant que la situation militaire nécessitait une coopération renforcée entre les troupes britanniques à Gaza, les forces du Chérif et le corps expéditionnaire en Mésopotamie. La liaison devait être effectuée par deux officiers détachés, dont Ronald Storrs (16). Il profitait donc de la présence de Storrs en Mésopotamie pour organiser la visite d’un représentant des forces britanniques à Riad afin de s’entretenir des intentions d’Ibn Saoud concernant Ibn Rashid et de ses relations avec Hussein. Il demandait à Ibn Saoud de fournir à Storrs l’assistance nécessaire à la traversée de la partie centrale de l’Arabie jusqu’à ce qu’il rejoigne les positions détenues par l’émir Abdallah (17). Conjointement, Cox adressa à Storrs un aide-mémoire dans lequel il abordait successivement la question des obligations contractées par Ibn Saoud au regard du traité de 1915, le problème des relations avec Ibn Rashid, de la mise en pratique de l’embargo sur les exportations de vivres et de marchandises, des rapports entre Riad et le Koweït, et enfin de l’épineuse question de la rivalité entre Ibn Saoud et Hussein. L’aide-mémoire faisait en outre le point sur l’évolution des positions respectives du Caire et de Bagdad concernant le rôle à attribuer à Ibn Saoud. Après avoir mentionné les décisions prises en décembre 1916 concernant le financement et la fourniture de matériel à Riad (3000 fusils, 2 mitrailleuses et 2 canons de montagne), Cox rappela dans ce mémorandum que la position officielle du Government of India, avec laquelle il était globalement d’accord, était de ne pas inciter Ibn Saoud, qui ne jouissait pas d’une grande réputation en matière militaire, à se hasarder à entreprendre des actions telles qu’une offensive contre Hail. Le Government of India, à la différence du Haut-Commissariat au Caire qui par la voix de Sykes demandait une attitude plus énergique de la part d’Ibn Saoud, se satisfaisait donc de la rupture de Riad avec la Turquie, de la conclusion d’une alliance avec la Grande-Bretagne et des opérations de harcèlement conduites par le fils d’Ibn Saoud, Turki, à partir du district du Qasim permettant ainsi de neutraliser Ibn Rashid (18).

Cox considérait en conséquence que si l’objectif était l’élimination de la menace constituée par Ibn Rashid, il était possible d’atteindre ce but en utilisant la force ou en gagnant l’émir du Shammar à la cause de la Grande-Bretagne par des moyens « diplomatiques ». Pour Cox, l’élimination d’Ibn Rashid par des moyens militaires pouvait constituer l’option la plus souhaitable mais elle générait cependant la difficulté de savoir qui prenait le contrôle de Hail. Si Ibn Rashid par contre s’avérait disposé à accepter les conditions de la Grande-Bretagne et se montrait capable de bloquer l’avancée des Turcs en Arabie centrale, une solution négociée était alors possible. Faisant état dans un télégramme à l’India Office daté du 5 juin des offres de paix d’Ibn Rashid, il indiqua que Storrs pourrait décider des mesures à prendre et des conditions à proposer à Ibn Rashid si les ouvertures de Hail lui semblaient sérieuses (19). Cox précisa qu’il s’agissait là du premier objet des discussions à venir avec Ibn Saoud. S’il s’avérait qu’Ibn Saoud était véritablement décidé à attaquer Hail, il devenait alors nécessaire de décider de ce qui pouvait alors être entrepris, la tactique du harcèlement ne lui paraissant pas d’une grande utilité. Cox ne cachait cependant pas ses doutes sur les capacités militaires de l’émir de Riad et demandait à Storrs d’estimer les besoins de Riad en matériel. Les points suivants abordés dans l’aide-mémoire concernaient l’état des relations avec le Koweït ainsi que le problème de l’embargo sur le ravitaillement de Hail et des alliés des Turcs. Les relations entre Ibn Saoud et Hussein devaient être abordées avec précaution. Cox se montrait d’accord avec Sykes pour estimer qu’Ibn Saoud devrait d’une certaine façon reconnaitre la prééminence du Chérif tout en déclarant comprendre les réticences de Riad (20).

Le 11 juin, Cox informa l’India Office du départ de Storrs pour Riad. Malheureusement ce dernier, victime d’une insolation, dut mettre un terme à son périple quelques jours plus tard. Pour Londres, l’indisposition de Storrs était extrêmement malencontreuse dans la mesure où la rencontre de Riad aurait pu permettre d’obtenir d’Ibn Saoud une reconnaissance du rôle d’Hussein comme leader du mouvement arabe (21).

- Les affaires de l’Arabie centrale 1915-1916 : conflits internes et rivalités dynastiques (1/3)
- Les affaires de l’Arabie centrale 1915-1916 : conflits internes et rivalités dynastiques (2/3)
- Les affaires de l’Arabie centrale 1915-1916 : conflits internes et rivalités dynastiques (3/3)

Notes :
(1) File E-8 vol. III, Bin Saud, IOR/R/15/2/23, From Foreign, Delhi, to Political, Basrah, 6 Jan. 1917.
(2) Ibid., Tel R. From Sir Percy Cox, Tigris Front, to Capt. Loch, Bahrein, repeated Basrah, dated 10th Jan. 1917.
(3) File X-4, British Relations with Bin Saud, IOR/R/ 15/5/27, Sir Percy Z. Cox to Amir Abd el Aziz Bin Abdur Rahman al Sa’ud, 22nd Feb. 1917.
(4) Ibid, Translation of a Letter from Abd el Aziz ibn Abdur Rahman al Saud to Sir Percy Cox, 8th Feb 1917.
(5) File E-8, Capt. Loch to Political, Basrah, 23rd Mar. 1917.
(6) Wingate to G.O.C., Basra, 20th Mar. 1917, in Silverfarb, Daniel, The Philby Mission to Ibn Sa’ud, 1917-18, Journal of Contemporary History, vol.14, 1979, pp.269-286.
(7) Ibid, FO 882/3 AP 17/3, 12th May 1917 ; Sykes to Cox, 10th May 1917.
(8) File E-8, From Pointer, Basrah to Loch, Bahrein, 27th Mar. 1917.
(9) File X-4, Telegram Cox, Baghdad, dated 19th May 1917.
(10) File E-8, Translation of a Letter dated 26th of Jamal (20th Mar. 1917), Bin Saud to Cox, the Hon’ble Political Resident and Consul General in the Persian Gulf ; Telegram R ; from Loch, Bahrein to Political, Basrah, 4th Apr. 1917.
(11) Ibid, from Pointer, Basrah to Loch, Bahrein, 15th May 1917.
(12) File E-8, Telegram R. from Loch, Bahrein to Political, Basrah, repeated Trevor, Bushire, n° 87 C. 23rd May 1917.
(13) File X-4, Telegram from Political, Basrah, n°4506, dated 16th June 1917 ; File E-8, Translation of a Letter from H.E. Sheikh Sir Abdul Aziz bin Abdur Rahman al Faisal as Saoud, Ruler of Nejd to the Hon’ble Sir P. Cox, C.P.O. in Mesopotamia.
(14) Sir Ronald Henry Amherst Storrs, (19 nov. 1881-1 nov. 1955), Oriental Secretary (Arab Bureau) auprès de la Résidence britannique au Caire, Officier représentant le corps expéditionnaire en Egypte (EEF) auprès des autorités militaires britanniques en Mésopotamie. Voir Storrs, Ronald, Orientations (1937), ainsi que Middle East Politics and Diplomacy, 1904-1956, the Private Letters and Diaries of Sir Ronald Storrs (1881-1955), Adam Matthew Publications.
(15) File 2182/1913 pt. 6, Arabia, Relations with Bin Saud, IOR/L/PS/10/388, Secretary of State to India (Viceroy), following from Sykes, Foreign Office, Cairo sends following from Mark Sykes, 4th Apr. 1917.
(16) Le second officier pressenti était le lieutenant-colonel Gerard Leachman. Sur Leachman, voir H.V.F. Winstone, Leachman : ‘O C Desert ‘, London, 1982.
(17) Ibid., Sir Percy Z. Cox to His Excellency Shaikh Sir Abdul Aziz bin Abdur Rahman, al Faisal al Saud, 28th May 1917.
(18) Ibid., Aide Memoir for Storrs Regarding the Affairs of bin Saud, n.d, n° 3661.
(19) Ibid., Cox to Indias Office (Addressed to Cairo, Repeated Foreign, Simla, Secretary of State), 5th Jun. 1917.
(20) Ibid., Aide Memoir for Storrs.
(21) Ibid., Reg. 2487, Minute manuscrite, 17 juin 1917.

Olivier Demeulenaere:Assange affirme que les Etats-Unis se préparent pour la guerre avec l’Iran

Assange affirme que les Etats-Unis se préparent pour la guerre avec l’Iran

L’Empire est sur le pied de guerre. A force de déclarations des uns et des autres, on ne sait plus qui, de l’Iran ou de la Corée du Nord, aura droit aux premières salves – sans parler de la Syrie, où la partie (sous la forme d’une proxy war) est loin d’être terminée… OD

« Le fondateur du site WikiLeaks a expliqué ce que pourrait signifier une probable nomination de nouveaux chefs au département d’État et à l’Agence centrale de renseignement (CIA).

Les possibles projets de l’administration américaine de désigner le directeur de la CIA, Mike Pompeo, secrétaire d’État, et le sénateur du Parti républicain, Tom Cotton, directeur de la CIA, sous-entend un conflit armé que les États-Unis entameraient contre l’Iran, a écrit sur son compte Twitter le fondateur de WikiLeaks, Julian Assange.

«Tom Cotton pourrait prendre la tête de la CIA et Pompeo celle du département d’État, relate le New York Times. De tels changements préparent une guerre avec l’Iran.»

D’après Assange, «Cotton est un véritable agressif à l’égard de l’Iran, de WikiLeaks et de la Russie, il reçoit des fonds de la part de néoconservateurs et de groupes liés à Israël».

Auparavant, le New York Times, a rapporté, citant ses sources dans l’administration américaine, que le chef de cabinet de la Maison-Blanche, John Kelly, a élaboré un «plan de transition», selon lequel M. Pompeo pourrait remplacer Rex Tillerson.

D’après ce média, ces changements pourraient avoir lieu avant la fin de l’année 2017 ou au début de l’année 2018″.

Sputniknews, le 30 novembre 201

Le conflit:Pierre de BOURCET (1700-1780)

   Pierre Joseph de BOURCET fait partie de ces auteurs français en matière de stratégie oubliés, soit parce que même s’il leur doivent beaucoup pour leur carrière, soit parce que d’autres ont porté plus loin la réflexion et la notoriété durables, qui ont pourtant contribué pour beaucoup à l’éducation et à l’enseignement, ici, excusez du peu, de NAPOLÉON, et du coup, plus tard, parce les campagnes militaires de ce dernier ont été beaucoup étudiées, de CLAUSEWITZ. Actif de 1709 à 1780 (jusqu’au grade de lieutenant général des armées du roi, puis de Commandant en second du Dauphiné), il fait partie du génie militaire, spécialisé notamment dans les fortifications.

 

Pierre de BOURCET est l’auteur d’un livre, Principes de la guerre en montagne (1788), écrit en 1775, fondé sur son expérience, et dont les principes généraux furent appliqués par Napoléon Bonaparte à qui il doit sa notoriété.

Ingénieur militaire, il participe aux guerres de Succession d’Autriche (1740-1748) et à la guerre de Sept Ans (1756-1763). Après 1766, il est directeur de l’Ecole des officiers de Grenoble, et, avec GUIBERT et Joly de MAIZEROY, exerce une influence considérable sur l’organisation générale et les conceptions stratégiques de l’armée française. Les Principes de la guerre en montagne ne se limitent pas uniquement, comme pourrait le faire croire son titre, à la guerre de montagne. Le champ analytique développé par Pierre de BOURCET s’étend au phénomène stratégique dans son ensemble. Il divise la stratégie en deux catégories distinctes : l’attaque et la défense. Dans les deux cas, il est important de cacher ses intentions à l’adversaire. Il favorise la mobilité et la concentration des forces. Dans cette optique, il formule ses plans de campagne en établissant des points de ralliement autour desquels convergent ses armées qu’il fragmente en divisions. Selon BOURCET, le système divisionnaire est particulièrement lors des campagnes ayant lieu sur des terrains accidentés et montagneux. Espacés en colonnes, sur un front aussi large que possible, les divisions ont pour objectif d’aboutir au même moment en un point décisif, en général théâtre d’une bataille importante. Ce déplacement en colonnes a pour effet de prendre l’ennemi au dépourvu. Pour que ce genre de déplacement soit efficace, il faut que l’ordre de marche soit respecté et que les lignes de communications soient maintenues. Une bonne connaissance des réseaux routiers est nécessaire, et il est impératif que les convois de ravitaillement et les pièces d’artillerie suivent le mouvement des troupes. Afin d’exploiter l’effet de surprise, un bon général doit avoir plusieurs plans de réserve, au cas où l’ennemi découvrirait ses intentions. Les manoeuvres de diversions et la ruse constituent une part importante de la tactique. La défense est plus difficile que l’attaque car l’initiative est toujours entre les mains de l’attaquant. En revanche, elle nécessite moins de troupes. Le commandant chargé de la défense doit mettre tout en oeuvre pour deviner les intentions de l’adversaire afin de lui faire obstacle et de freiner sa progression. Pour cela, il doit mener une défense active : destruction des lignes de communication et des convois de ravitaillement de l’ennemi, sabotage de ponts et de routes. (BLIN et CHALIAND).

Pierre Joseph de BOURCET, Mémoires militaires sur les frontières de la France, du Piémont et de la Savoie, depuis l’embouchure du Va jusqu’au Lac de Genève, Levrau et Frères, an X ; Principe de Guerre de montagnes, Imprimerie Nationale, 1888 ; réédité en 2008 aux Éditions Economica (143 pages). Disponible sur le site Gallica de la BNF, en deux parties.

Cyrille BECKER, Relire Principes de la guerre de montagne du lieutenant général Pierre-Joseph de Bourcet, Economica, 2008. L’auteur analyse la perspective historique dans laquelle s’inscrit l’oeuvre de Bourcet, l’évolution du système d’état-major du 18ème siècle et bien entendu les Principes de guerre, leur esprit et leur influence.

Jean COLIN, L’Education militaire de Napoléon, 1900. B.H. LIDDELL-HART, The Ghost of Napoleon, New Haven, 1933.

Arnaud BLIN et Gérard CHALIAND, Dictionnaire de stratégie, tempus, 2016

LE CONFLIT ;JOLY DE MAIZEROY (1719-1780)

 

     Paul-Gédéon JOLY DE MAÏZEROY, officier et théoricien militaire français, est l’inventeur en 1771 du mot « stratégie » sous une forme modernisée, en tant que science du général.

Hélleniste distingué, il s’inspire beaucoup de textes anciens de Grecs et de Romains que par ailleurs il traduit en français. Il ne se contente pas de les traduire, il en fait aussi des Traités, par exemple Traité sur l’art des sièges et des machines des anciens en 1778 ou Tableau général de la cavalerie grecque, composé de deux mémoires et d’une traduction du traité de XÉNOPHON (Le commandement de la cavalerie) paru en 1781. Il est d’ailleurs pour ces traductions nommé membre associé à l’Académie des inscriptions et belles-lettres en 1776. Très connu à l’époque, il entretient des échanges épistolaires avec FRÉDÉRIC II et d’autres personnalités. En public, il est l’adversaire de Jacques Antoine Hippolyte de GUIBERT (1744-1790). Il est aujourd’hui bien moins connu que ce dernier, qui fait figure de moderne alors qu’il apparait plutôt rattaché à l’ancienne école (Robert QUIMBY, The background of Napoleonic Warfare, Columbia University Press, 1957)). Malgré cela, sa pensée peut être considérée comme celle d’un tournant de la pensée stratégique occidentale (Thierry WIDERMAN, voir Dictionnaire de stratégie, PUF, 2006).

 

Paul Gédéon JOLY DE MAIZEROY combat au côté du comte de Saxe dans les campagnes de Flandre et de Bohême et participe à la guerre de 1756. Auteur du Cours de tactique théorique, pratique et historique qui paraît en trois volumes (1766, 1767, 1773), il publie sa Théorie de la Guerre en 1777 où il met en germe un certain nombre d’éléments qui trouvent plus tard leur application à l’ère napoléonienne, aux côtés d’autres produits entre autres par Pierre de BOURCET et GUIBERT. Il est également l’auteur d’un traité sur les stratagèmes permis à la guerre (1765) et d’un Mémoire sur les opinions qui partagent les militaires suivi du traité sur les armes défensives (1773). C’est l’un des théoriciens les plus stimulants de cette époque qui précède la Révolution.

Tout d’abord spécialiste de la stratégie antique, il fait publier le célèbre traité de tactique (Taktika) de l’empereur byzantin LÉON et consacré ses premiers écrits à la guerre dans l’Antiquité qu’il compare à la guerre moderne. Il est persuadé que la guerre est un phénomène qui ne peut être compris qu’à travers une étude rigoureuse de l’Histoire, approche qui est reprise et développée au XIXe siècle par l’Ecole prussienne. Esprit curieux, MAIZEROY s’intéresse également aux formes de la guerre dans d’autres espaces culturels comme l’Empire ottoman et l’Asie (la première traduction de SUN TZU par J.J. AMIOR parait en 1772). Pour lui, l’art de la guerre possède un certain nombre de principes fondamentaux dont la valeur est immuable, aussi bien dans l’espace que dans le temps. Les innovations techniques affectent certains aspects de la guerre, mais sans en changer le fondement. Il introduit et utilise une terminologie de la guerre qu’il reprend aux anciens.

Il fait la distinction entre stratégie et tactique, le premier terme étant peu employé à son époque mais qui lui est familier de par sa connaissance approfondie de la littérature militaire byzantine. La tactique, au sens que lui donne MAIZEROY, se restreint à l’organisation de l’armée et à la disposition des troupes. Cet aspect de l’art de la guerre peut être formulé selon des lois quasi mathématiques. Cette opinion est guidée en grande partie par son admiration pour les Grecs et les Romains qui avenir, selon lui, élevé la tactique au rang de science exacte et qui maîtrisaient ses divers aspects à la perfection. Au sujet de la controverse sur l’ordre mince et l’ordre profond qui domine les débats en cette deuxième moitié du XVIIIe siècle, il adopte une position conservatrice en se déclarant en faveur de l’ordre profond, c’est-à-dire favorable à la puissance de choix plutôt qu’à la puissance de feu. La conduite des opérations constitue le deuxième volet de l’art de la guerre. C’est la stratégie ou « dialectique militaire », domaine flou où le nombre incalculable de combinaisons entre des éléments souvent imprévisibles interdit la mise en place de règles sûres. La stratégie représente la partie sublime de la guerre dans laquelle les facteurs moraux, politiques et physiques s’entremêlent et provoquent une infinité de situations possibles. La stratégie est à la fois le domaine du militaire et de l’homme politique. C’est une méthode de pensée tout autant qu’un guide pour l’action. (BLIN et CHALIAND)

 

Pour Alexandre DAVID, en définitive, « ce n’est pas sans raison que Maizeroey est tombé dans l’oubli. En effet, « l’interprète des plus grands maîtres s’est parfois égaré dans une admiration excessive des Anciens, quitte à se rendre peu sensible à la réalité militaire de son époque. En outre, la comparaison avec Guibert s’impose, car les idées très audacieuses de ce dernier ont parfois influencé celles de notre auteur, notamment concernant l’ordre oblique, ce qui démontre l’ascendant qu’avait l’auteur de l’Essai général de tactique. Toutefois, l’ouvre de Maizeroey mérite d’être redécouverte. Soucieux de braver les préjugés et la routine de son époque, ses écrits sont une constante invitation à réfléchir et à s’instruire. Ennemi des visions exclusives, il s’engagea contre l’opinion dominante en considérant la guerre comme une science, mais pas au point d’occulter la part de réflexion qu’il considérait comme essentielle dans la conduite de la guerre. C’est pourquoi il assimila celle-ci à une dialectique en actes, auquel il attacha un terme provenant des Anciens : la stratégie. La doctrine qu’il y attacha, fondée en partie sur la prévoyance, la manoeuvre, la vitesse et les marches combinées, fut également une réussite de sa méthode historique. Mais s’il est possible de déterminer l’originalité des idées de l’auteur, il demeure encore difficile d’en mesurer l’apport, d’autant plus que peu d’idées étaient réellement propres à ce « sçavant militaire ». Il serait donc intéressant d’approfondir l’étude de ses écrits afin de savoir si l’élaboration d’un modèle français durant la seconde moitié du XVIIIe siècle est due aux seuls écrits de Guibert ».

 

Paul Gédéon JOLY DE MAÏZEROY, Traité de tactique. Pour servir de supplément au « Cours de tactique », Nabu Press, 2012 ; Théorie de la guerre, où l’on explore la constitution et la formation de l’infanterie et de la cavalerie, leurs manoeuvres élémentaires, avec l’application des principes à la grande stratégie, suivie de mensurations sur la Stratégique, 1777, disponible sur le site Gallica de la BNF.

Eugène CARRIAS, La pensée militaire française, 1960. Jean-Paul CHARNAY, Essai général de stratégie, 1973. Emile LÉONARD, L’Armée et ses problèmes au XVIIIe siècle, 1958.

Arnaud BLIN et Gérard CHALIAND, Dictionnaire de stratégie, tempus, 2016. Alexandre DAVID, L’interprète des plus grands maîtres, Paul-Gédéon Joly de Maizeroey l’inventeur de la stratégie, Stratégique, 2010.1, n°99, disponible sur le site cairn.inf

Le blog de Robin Guilloux:Simone Weil, petite soeur des six frères cygnes

Le blog de Robin Guilloux

Simone Weil, petite soeur des six frères cygnes
Simone Weil, petite soeur des six frères cygnes

Les frères Grimm (Brüder Grimm ou Gebrüder Grimm) étaient deux linguistes, philologues et collecteurs de contes de langue allemande : Jacob (né le 4 janvier 1785 à Hanau et mort le 20 septembre 1863 à Berlin) et Wilhelm (né le 24 février 1786 à Hanau et mort le 16 décembre 1859 à Berlin). La fratrie des frères Grimm se composait de cinq garçons et d’une fille. C’est pourquoi Les Six frères cygnes occupent une place particulière parmi les contes que les frères Grimm ont fixés par écrit. Nous sommes ici d’emblée au cœur de toutes les tensions : la famille éclatée, recomposée, est source d’épreuves, de rivalités, de désirs, d’interdits, de transgressions et c’est seulement en surmontant ces épreuves que la fratrie parviendra à dénouer les fils du sortilège et à construire enfin son destin (source : babelio)

Simone Adolphine Weil est une philosophe, humaniste, écrivaine et militante politique française, sœur cadette du mathématicien André Weil, née à Paris le 3 février 1909 et morte à Ashford (Angleterre) le 24 août 1943. Bien qu’elle n’ait jamais adhéré explicitement par le baptême au catholicisme malgré une profonde vie spirituelle, elle est reconnue et se considérait comme une mystique chrétienne. Elle est également une brillante helléniste, commentatrice de Platon et des grands textes littéraires, philosophiques et religieux grecs, mais aussi des écritures sacrées hindoues. Ses écrits, où la raison se mêle aux intuitions religieuses et aux éléments scientifiques et politiques, malgré leur caractère apparemment disparate, forment un tout d’une exceptionnelle unité et parfaitement cohérent. Le fil directeur de cette pensée, que caractérise un constant approfondissement, sans changement de direction ni reniement, est à chercher dans son amour impérieux de la vérité, philosophiquement reconnue comme une et universelle, et qu’elle a définie comme le besoin de l’âme humaine le plus sacré. (source : wikipedia)

A l’extrême fin de sa vie, Simone Weil a sans doute dû s’identifier à l’héroïne du conte des Six frères cygnes des frères Grimm qui sauve les cygnes ses frères. « Silence du juste d’Isaïe (…) Silence du Christ. Une sorte de convention divine, un pacte d’amour avec Dieu lui-même condamne ici-bas la vérité au silence. » (Carnets de Londres, 1942) Quand elle rédige sa méditation sur le conte des Six frères cygnes, de Grimm, Simone Weil a seize ans et suit la classe de Khâgne d’Alain, dont on sent ici l’influence, au lycée Henri IV.

A propos de l’importance symbolique de ce conte dans la vie et la pensée de Simone Weil, Emmanuel Gabellieri écrit dans Penser le Travail avec Simone Weil :

« Le double enracinement de l’homme dans le monde sensible et dans l’aspiration à un bien transcendant, projeté sur le plan des activités laborieuses, consiste (en effet) à voir comment, dans le travail le plus humble, s’unissent les réalités matérielles de l’existence et les fins les plus hautes de l’esprit. Comme le déclare L’Enracinement : « ce qu’il faudrait, c’est que ce monde et l’autre, dans leur double beauté, soient présents et associés à l’acte du travail, comme l’enfant qui va naître à la fabrication de la layette. » (L’Enracinement, 161). Exemple qui fait écho de manière frappante, à près de vingt ans de distance, à celui de la princesse du « conte des six frères cygnes » de Grimm commenté par la toute jeune Weil, cousant avec amour pendant six ans six chemises d’anémone pour sauver ses frères (Premiers écrits philosophiques, 57-59). Ces exemples illustrent, avec une continuité remarquable, une structure anthropologique où l’unité de l’âme et du corps, mais aussi le rapport aimant à autrui, et jusqu’à la construction d’une civilisation, peuvent se réaliser par la présence même de la fin dans l’ordre des moyens, ce que Weil rapproche de « l’action non-agissante » du taoïsme, et que le terme « d’enracinement » exprime en donnant à penser la descente de la grâce dans les médiations du monde sensible et de la corporéité. » (Emmanuel Gabellieri, Penser le travail avec Simone Weil, Nouvelle Cité, 2017, p.130-131)

Commentaire des Six frères Cygnes de Grimm par Simone Weil : 

« Parmi les plus belles pensées de Platon sont celles qu’il a trouvées par la méditation des mythes. Qui sait si de nos mythes aussi il n’y aurait pas des idées à tirer ? Choisissons-en un presque au hasard parmi les contes de Grimm, et prenons-le comme objet, en ayant soin de dire, comme Socrate : je dirai comme vrai tout ce que je vais dire.

Un roi tenait cachés dans la forêt ses six fils et sa fille, craignant pour eux la haine de leur belle-mère, qui était magicienne. Elle arrive pourtant à trouver les six fils, et jetant sur eux six chemises de soie enchantées, elle les transforma en cygnes.

Elle ignorait l’existence de leur sœur. Celle-ci, partie à leur recherche, les rencontra au moment où, comme ils en avaient le pouvoir un quart d’heure chaque jour, ils reprenaient la forme humaine.

Elle les quitta, crainte des voleurs, non sans avoir appris par eux leur seule chance de salut : ils reprendraient la forme humaine quand elle jetterait sur eux six chemises d’anémones cousues par elle en six années : six années pendant lesquelles elle ne devrait ni rire ni parler. Elle se mit à coudre aussitôt.

Passa un roi qui la trouva belle : à ses questions point de réponse. Il la prit pour femme cependant, et elle eut de lui un fils.

La mère du roi le fit enlever, accusa la reine de sa mort : les accusations la trouvèrent muette. De même pour le second fils ; de même pour le troisième. Quoiqu’il arrive autour d’elle, elle ne fait que coudre en silence.

Le roi, qui l’aime pourtant, doit la condamner à mort ; le jour où elle monte sur le bûcher est aussi le dernier des six ans.

Comme on va y porter le feu, surviennent six cygnes blancs : elle jette sur eux les six chemises, et, ses frères délivrés, elle peut enfin se disculper. Ceux-ci vécurent auprès d’elle et du roi, le plus jeune ayant seulement une aile à la place du bras, parce qu’une manche manquait à la chemise d’anémones.

« Ce n’est pas là un conte, mais un discours », dirait Platon. Il nous faut penser cette femme comme étant au moment présent sur le point de jeter sur six cygnes six chemises d’anémones. Par le même moyen qui les a perdus, ses frères pourront être sauvés ; comme ils ont été transformés, sans qu’il y eût de leur faute, ils reprennent leur première forme par le mérite d’autrui.

Sans doute, s’ils avaient été enchantés pour une faute par eux commise, ils auraient dû subir l’épreuve qui les aurait délivrés ; dans le conte, ils ont reçu le mal du dehors, ils reçoivent le bien du dehors aussi : l’on pourrait dire que tout cela n’intéresse que les corps. Mais le conte n’est pas le même que si l’épreuve de leur sœur avait été de chercher, par exemple, une plante magique : car la plante les aurait sauvés, et non leur sœur. Pour sauver les frères perdus par des chemises de soie, il faut des chemises d’anémones : mais elles n’ont qu’en apparence une vertu salutaire.

Le salut des frères n’est pas là : leur sœur doit, pour les sauver, pendant six ans, ne pas rire et ne pas parler. Ici l’abstention pure agit. L’amour du roi, les accusations de sa mère rendent l’épreuve plus difficile ; mais sa vraie vertu n’est pas là. Il faut qu’elle soit difficile : l’on ne fait rien sans effort ; mais sa vertu est en elle-même. La tâche de coudre six chemises ne fait que fixer son effort et l’empêcher d’agir : car tous les actes lui sont impossibles si elle doit la mener à bout, y compris parler et rire.

Le néant d’action possède donc une vertu. Cette idée rejoint le plus profond de la pensée orientale. Agir n’est jamais difficile : nous agissons toujours trop et nous répandons sans cesse en actes désordonnés. Faire six chemises avec des anémones, et se taire : c’est là notre seul moyen d’acquérir de la puissance.

Les anémones ici ne représentent pas, comme on pourrait croire, l’innocence en face de la soie des chemises enchantées ; quoique sans doute celui qui s’occupe six ans de coudre des anémones blanches n’est distrait par rien ; ce sont des fleurs parfaitement pures ; mais surtout les anémones sont presque impossible à coudre en chemise, et cette difficulté empêche aucune autre action d’altérer la pureté de ce silence de six ans.

La seule force en ce monde est la pureté ; tout ce qui est sans mélange est un morceau de vérité. Jamais des étoffes chatoyantes n’ont valu un beau diamant. Les fortes architectures sont de belle pierre pure, de beau bois pur, sans artifice.

Quand l’on ne ferait, comme méditation, que suivre pendant une minute l’aiguille des secondes sur le cadran d’une montre, ayant pour objet l’aiguille et rien d’autre, on n’aurait pas perdu son temps. La seule force et la seule vertu est de se retenir d’agir. Tout cela, vrai pour les âmes, ne l’est, dans le conte, pour les corps que parce qu’en cela seul consiste le mythe, de poser dans les corps une vérité qui est de l’âme.

Le non-agir ne peut sur les corps que dans ce même pays où, selon Platon, des juges nus et morts jugent des âmes nues et mortes. Le drame du conte ne se passe que dans l’âme de l’héroïne : en elle les chemises de soie, en elle les chemises d’anémones ; mais n’en sommes-nous pas avertis par le caractère magique de ces chemises, et le magique, n’est-ce pas l’expression dans notre corps de ce que seuls pourraient voir, au plus profond de notre âme, les juges nus et morts de Platon ? »