DU RÉALISME AU POSTULAT REFERENTIEL par François Rastier

DU RÉALISME AU POSTULAT REFERENTIEL
François Rastier
Cnrs/Inalco
Dans la science, les mots et le réel sont indépendants.
Jack Goody (1979, p. 93)
Quand la sémantique linguistique s’est formée, très tardivement, voici un peu plus d’un siècle, la signification, définie comme référence, relevait depuis Aristote de la logique, relayée ou contestée depuis peu par la psychologie. La conception référentielle de la signification reste encore débattue en sémantique vériconditionnelle et en sémantique cognitive.
Dans sa formulation traditionnelle, le postulat référentiel maintient la sémantique sous la rection de la logique et de la métaphysique : aussi, pour se constituer véritablement en discipline autonome et achever de définir son domaine propre d’objectivité, la sémantique doit-elle sans doute abandonner la problématique référentielle. Pour y parvenir, il faudra cependant expliquer la remarquable stabilité de cette problématique et rendre compte des évidences qui la soutiennent. Quand par exemple Pierre Jacob (1997) écrit la phrase : « Le sens du mot banane est une banane », ce propos, malgré sa rassurante simplicité, ouvre des abîmes de perplexité. Si les italiques désignent le signifiant banane, pourquoi l’expression en romain “ une banane ”, qui prétend en donner le sens, contiendrait-elle ce sens hors de tout contexte, sauf à le désigner par ostension ? Ce mot pourrait parfaitement avoir pour acception un petit sac oblong porté à la ceinture, ou une mèche enroulée sur le front et outrageusement gominée. Le sens de “ banane ” en romain au demeurant n’est pas moins problématique que celui de banane en italiques1. La tautologie rassure, certes, car elle est vide de sens ; mais elle ne résout aucun problème. Or quand Jacob emploie le mot banane, sans italiques ni guillemets, il présuppose que ce mot n’est pas un mot, mais bel et bien un objet, c’est-à-dire qu’il est substitué à son référent comme si la thèse était démontrée du seul fait de sa formulation, ce qui rappelle bizarrement la pensée magique dans ses croyances évocatoires. Tour de passe-passe révélateur, la transsubtantiation subreptice du mot en chose concrétise peut-être à sa manière le programme de naturalisation dont se réclame Jacob.
Saussure notait : « Si un objet pouvait, où que ce soit, être le terme sur lequel est fixé le signe, la linguistique cesserait immédiatement d’être ce qu’elle est, depuis (le sommet) jusqu’à (la base) »2. En émancipant la linguistique de la tradition ontologique,
1 La décontextualisation va si loin que Jacob néglige le déterminant une dans une banane. En lui substituant la banane ou des bananes, l’évidence invoquée deviendrait problématique.
2 Critiquant le traitement philosophique du langage, Saussure écrit encore : « il est malheureux <certainement> qu’on commence à y mêler comme un élément primordial <cette donnée> des objets désignés, lesquels n’y forment aucun élément quelconque » et y voit une
ce propos ouvrait et délimitait l’espace d’une sémantique historique et comparée. C’est
pourquoi sans doute il n’a pas été compris, comme en témoignent par exemple les
critiques formulées par Ogden et Richards à l’égard de Saussure3.
De fait, le postulat référentiel sous-tend l’ensemble de la tradition logicogrammaticale.
D’ascendance scolastique, la grammaire scolaire estime ainsi que les
noms représentent des entités, les verbes des procès4 et les adjectifs des qualités. Elle
cousine en cela avec la philosophie du langage qui en fait des catégories référentielles.
John Lyons rappelle ainsi les fondements ontologiques de la distinction entre entités,
qualités et actions : « On considère généralement que les noms dénotent des entités,
les verbes et les adjectifs des propriétés du premier ordre » (1980, p. 74)5. Les
catégories ontologiques sont donc assimilées aux parties du discours par le biais du
postulat référentiel.
Un siècle après le premier cours de Saussure, le réalisme naïf reste fort partagé
tant dans le domaine de la sémantique que dans celui des ontologies. La question de
la référence demeure fondamentale pour la philosophie du langage qui a configuré
l’économie de la linguistique contemporaine et qui définit la sémantique comme l’étude
de la référence des expressions. La division même des domaines de la linguistique
reste tributaire du postulat référentiel : à la sémantique les mots qui réfèrent, à la
syntaxe les mots qui ne réfèrent pas.
Le postulat référentiel permet de maintenir un solide objectivisme et empêche de
concevoir des sémantiques différenciées selon les langues ; Auroux affirme ainsi :
« Après tout, il n’y a qu’un monde et lorsque nous parlons des entités qui le
constituent, quelle que soit la langue utilisée, nous parlons bien de la même chose »
(1996, p. 181). Toutefois, il n’est aucunement établi que nous parlions des « entités »
qui constituent le monde ni que les langues ne soient que des représentations d’un
monde déjà là. Le mérite de Saussure a précisément été de vouloir émanciper la
linguistique de ce genre de postulat ontologique de « bon sens ».
Nous allons souligner comment, par ses liens avec l’ontologie, le réalisme
philosophique a déterminé la conception dominante de la signification.
1. Réalisme philosophique et réalisme linguistique
Le réalisme philosophique. — Bien qu’il soit un des postulats les mieux partagés de
la tradition occidentale, le réalisme philosophique demeure une notion disputée. La
thèse de l’indépendance de la pensée et de l’Être ne suffit pas à le définir, car elle
pourrait simplement être une thèse sceptique : il faut encore lui adjoindre la thèse que
malgré cette indépendance la pensée peut acquérir de l’Être une connaissance
« tentation de ramener la langue à quelque chose d’externe » (note autographe citée par De
Mauro, CLG, 1972, p. 440 ; cf. aussi ELG, p. 230-231 : ces deux pages, intitulées « Au chapitre
sémiologie », sont tout à fait décisives).
3 Ils lui reprochent en effet « un respect immodéré de la convention linguistique » (1923, p. 6)
et concluent que « malheureusement, cette théorie des signes, en négligeant complètement les
choses dont les signes tiennent lieu, était d’emblée coupée de tout contact avec les méthodes
scientifiques de vérification » (ibid.). Ces propos supposent qu’une proposition théorique sur un
signe pourrait n’être vérifiée que par examen de son référent.
4 Cf. Charaudeau, 1992, p. 21 : « Les êtres sont exprimés par une catégorie
traditionnellement appelée nom ou substantif ». Pour s’en convaincre, on cite toujours des
verbes d’action et des noms d’objet — mais non des noms d’action et des verbes d’état.
5 Il ajoute : « Le recours à de telles catégories présuppose un certain nombre d’hypothèses
ontologiques minimales sur ce qui existe dans le monde. Les nôtres, que nous tenons pour
minimales et généralement admises, sont celles du réalisme naïf. La première (et également la
plus fondamentale) est que le monde extérieur contient un certain nombre de personnes,
d’animaux et d’objets physiques plus ou moins discrets » (1980, p. 77). Le postulat que la
réalité est composée d’objets discrets et dénombrables est caractéristique de l’atomisme
logique du néo-positivisme.
« directe et fiable »6. La notion même d’objectivité dérive de la première thèse, mais la
seconde apparente le réalisme philosophique au réalisme naïf, qui accepte sans
critique les objets du monde tels qu’ils sont perçus, sans songer un instant qu’ils
pourraient n’être que des préjugés réifiés.
On a soutenu que Parménide (circa 544, circa 450 av. J.-C.) affirmait l’identité de la
pensée et de l’Être, mais sa formulation est en fait une thèse réaliste7. « C’est la même
chose de penser et de penser que est » (tr. Cassin) signifie qu’il n’y a pas d’autre
pensée qu’une pensée de l’Être (thèse majeure de la métaphysique occidentale), mais
encore que toute pensée vise un Être qui lui est extérieur. Il n’est pas impossible que la
transitivité du verbe penser (en grec) soit la source de cette évidence : penser, c’est
penser quelque chose, donc quelque chose est. Dès la création magistrale de l’Être
par Parménide, la thèse réaliste, qui porte sur les contenus de pensée, se fonde ainsi
sur la postulation de l’Être. Le principe parménidien admis, l’Être, qu’on le place dans
les Idées ou dans les choses, demeure indépendant de la pensée et la connaissance
peut être réputée objective, indépendante de tout point de vue particulier.
Platon avait séparé du monde des apparences les Idées, types éternels dans
lesquels consiste l’Être8. Tout en maintenant une séparation entre les choses et la
pensée, Aristote a rapatrié les formes idéales dans les choses : elles leur deviennent
immanentes, par le rapport entre forme et substance. Cette position, devenue le critère
du bon sens, entraîne que la pensée assume une tâche de représentation (ou
cognition) de cet Être extérieur qui réside dans les choses. Dès lors, les Idées ne sont
plus des réalités indépendantes, mais sont intérieures à l’esprit : elles sont réputées les
mêmes pour tout le monde, car elles représentent des « objets » qui sont également
les mêmes pour tout le monde, comme le précise Aristote9. Aussi la pensée peut-elle et
doit-elle se régler sur l’état des choses par le moyen de la logique, qui, en
conditionnant la formation des jugements, permet d’affirmer qu’ils sont vrais, c’est-àdire
réfèrent à des choses et décrivent correctement leurs rapports. Nous sommes là
au fondement de l’universalité du logos, de la validité de la logique comme organon, et
enfin à la source historique du rationalisme.
Le réalisme logique. — Alors que Parménide instituait le réalisme ontologique qui
fonde de ce qu’on appellera plus tard la métaphysique en unissant la pensée à l’Être,
Aristote pose la question du réalisme logique10 en affirmant que les représentations
(pathemata) sont partout identiques. Il ajoute que l’Être se dit diversement (pollakos
legomenon) : on a vu là tantôt une remarque qui intéresse la diversité des langues,
tantôt une allusion à la polysémie.
Le texte principal en la matière est le début du Peri hermeneias d’Aristote : « La
parole est un ensemble d’éléments symbolisant les états de l’âme, et l’écriture un
6 G. Almeras, Encyclopédie Philosophique, Paris, PUF, 1990 , sv, II, p. 2169.
7 Dans cette étude, nous entendons le mot réalisme en son sens large : le réalisme consiste
à déterminer la réalité par un critère ontologique. Le réalisme disputé dans la querelle des
universaux est une thèse subsidiaire sur la réalité des concepts généraux. En niant cette réalité,
les nominalistes reconnaissaient le même critère ontologique, qu’ils appliquaient restrictivement
aux seuls individus. En somme les réalistes (au sens étroit) et les nominalistes s’opposaient
tout en partageant le même réalisme (au sens large) qui fonde notre tradition métaphysique.
8 Les idées, qui par leur caractère éternel et invariable rappellent fort les Nombres du
pythagorisme, prennent par leur multiplicité la place du Panthéon, périmé par le Dieu des
Philosophes. Dans le christianisme, elles poursuivront longuement leur carrière en devenant les
pensées de l’Intellect divin.
9 Pour une analyse plus détaillée, voir l’auteur, 1990.
10 Logique est pris ici au sens large : qui a rapport au logos, et intéresse donc la relation
entre signes et représentations, sans que l’on distingue à ce stade les représentations
psychologiques (les affections de l’âme que sont les pathémata) des représentations logiques
au sens étroit du terme. Le réalisme ontologique intéresse pour sa part la relation entre
représentations mentales et choses représentées.
ensemble d’éléments symbolisant la parole. Et, de même que les hommes n’ont pas
tous le même système d’écriture, ils ne parlent pas tous de la même façon. Toutefois,
ce que la parole signifie immédiatement, ce sont des états de l’âme qui, eux, sont
identiques pour tous les hommes ; et ce que ces états de l’âme représentent, ce sont
des choses, non moins identiques pour tout le monde » (I, 16 a, 3-8 [trad. Tricot]).
Le commentaire de Boèce, mille fois repris, retient que « trois facteurs, dit-il
[Aristote], interviennent dans tout entretien et toute discussion : des choses, des
pensées (intellectus), des paroles (voces). Les choses sont ce que notre esprit perçoit
et que notre intellect saisit. Les pensées, ce moyennant quoi nous connaissons les
choses mêmes. Les paroles, ce par quoi nous signifions ce que nous saisissons
intellectuellement »11. Boèce oppose ainsi à Andronicus que les passions (pathemata)
sont des conceptions intellectives12. Thomas d’Aquin insistera à son tour, dans son In
Aristotelis Peri hermeneias, sur le fait qu’il convient de voir dans les « passions de
l’âme » des conceptions intellectuelles. Les pensées sont alors des réalités logiques et
non psychologiques.
Le modèle triadique ainsi constitué a été utilisé par les philosophes médiévaux,
comme l’atteste l’adage scolastique que la voix signifie par la médiation des concepts
[vox significat mediantibus conceptibus]. Thomas d’Aquin interprète ainsi Aristote : « Il
convient de dire que, selon le Philosophe, les paroles sont les signes des pensées et
les pensées des similitudes (similitudines) des choses. D’où il suit que les paroles se
réfèrent aux choses désignées moyennant les concepts » (Somme théologique, I-ap.,
2.13, a.1, resp.). Soit :
conceptus
vox res
De l’enchaînement des deux thèses réalistes, la thèse ontologique de Parménide, et
la thèse sémantique d’Aristote, il résulte que le langage dit l’Ëtre, et c’est là proprement
ce qui fonde le réalisme logique sur le réalisme ontologique13. Comme le dit
excellemment Pierre Aubenque résumant Aristote (Métaphysique, Gamma, 4, 1006 a
32), les mots ont un sens parce que les choses ont un Être. Ainsi la sémantique, et
plus généralement la tradition grammaticale occidentale, reposent-elles sur le postulat
ontologique et la préconception parménidienne de l’Être comme unité et permanence.
11 In librum Aristotelis de interpretatione libri duo, in J.- P. Migne, éd., Patrologiae cursus
completus, t. XLIV, p. 297.
12 Par ailleurs, Boèce concilie deux conceptions, représentationnelle, et intentionnelle de la
signification. En effet, «c’est à partir des choses mêmes qu’est conçue l’intellection ; ces mêmes
intellections se produisent par une conception de l’esprit » (In L. de interp., 402 c-d). En accord
avec la tradition platonicienne, il fait des passions une activité de l’esprit.
13 Les textes de Parménide et d’Aristote sont bien entendu plus problématiques et plus
nuancés que ce qui en est dit ici. Je me limite à souligner quelques traits de la vulgate. Dans la
tradition scolastique qui a configuré la philosophie du langage d’aujourd’hui, on ne tiendra pas
compte d’autres conceptions du langage présentes chez Aristote (de même qu’on assimilera les
pathemata aux concepts, alors que ce sont simplement des affections de l’âme, et les pragmata
aux choses, alors que les pragmata désignent tout aussi bien des « affaires humaines ».
D’où une foule de catégories qui ont pour but de réduire la diversité et
l’impermanence : on peut rappeler la distinction qu’établit Aristote entre substance et
accidents, puis chez Occam la distinction entre dénotation et connotation, chez les
contemporains les distinctions entre les traits définitoires (conditions de dénotation
nécessaires et suffisantes ou CNS) et les traits non définitoires, ou entre le coremeaning
et les sens périphériques, entre qualités prototypiques ou non-prototypiques,
etc14.
Les deux postulats du réalisme logique (les signes représentent des concepts) et du
réalisme ontologique (les concepts représentent des êtres) sont articulés
graphiquement dans la forme classique du triangle sémiotique repris par Ogden et
Richards (1923) et toujours de mise dans les recherches cognitives. Les théories
actuelles du Web sémantique reposent exclusivement sur le postulat ontologique :
elles se donnent pour but de construire des ontologies, sortes de réseaux
sémantiques, comme WordNet, qui sont selon leurs concepteurs censés représenter la
hiérarchie universelle des objets du monde (cf. l’auteur, 2004).
Le cadre général du réalisme est resté extraordinairement stable, les débats
subsidiaires portant sur la nature des êtres représentés (individus pour les
nominalistes ; genres et espèces pour les aristotéliciens ; Idées transcendantes pour
les platoniciens, etc.). Malgré divers épisodes sceptiques, la thèse réaliste est devenue
et restée une évidence partagée. Même le nominalisme d’Occam, qui révolutionna la
philosophie occidentale et se poursuit aujourd’hui dans le positivisme logique, n’est en
somme qu’un réalisme des individus. On ne trouve pas en philosophie occidentale de
tradition non réaliste ni même de mot pour désigner le « non réalisme », florissant par
exemple en Asie avec la tradition bouddhique. Faute d’une réflexion suffisamment
élaborée sur les sciences de la culture, on peine encore à concevoir une objectivité
relative et un réalisme critique, voire un non-réalisme. On reste ainsi tributaire de la
métaphysique qui dans sa tradition occidentale lie indissolublement l’Être et le réel15 :
toute connaissance d’une réalité serait une représentation de l’Être et la signification
des langues n’échappe pas à ce postulat cognitif invétéré.
La philosophie critique kantienne a certes eu le mérite de différencier le monde tel
que nous pouvons le connaître du monde tel qu’il est en soi et auquel nous n’avons
pas accès. Cette distinction sera ensuite creusée par l’idéalisme allemand, qui dans sa
vulgate hégélienne sépare le Moi et le Monde d’une façon presque inconciliable, leur
rapport n’étant qu’expression (Entaüsserung) voire aliénation (Entfremdung).
Les sciences positives se tiendront à l’écart de la réflexion critique, et le positivisme
sans cesse renouvelé, du XIXe siècle à nos jours, érigera le postulat gnoséologique du
réalisme en postulat épistémologique. Dans son dispositif, le langage et les langages
formels jouent un rôle éminent, car le problème de la connaissance dépend par
principe du rapport entre les signes et les choses. Le réalisme philosophique se double
14 Parménide décrit l’Être comme inengendré et sans trépas, immobile, un, au présent,
continu et dépourvu de fin (fragment VIII, v. 3-6). Les prédicats majeurs de l’action sont ici niés :
le transit temporel (“ jamais il n’était ni ne sera ”, v. 5), le mouvement, la variation qualitative, et
la finalité (télos est plutôt un but qu’une finitude). Sous diverses guises, on retrouvera jusqu’à
nos jours ce type d’oppositions homologuées : l’être vs le faire ; la substance vs les accidents ;
l’unicité vs la multiplicité ; l’intemporalité vs la temporalité ; l’invariance vs la variabilité.
Ce dispositif entraîne de multiples conséquences. En privilégiant l’être sur le faire, on
primera les noms, toujours plus nombreux dans les ontologies, et l’on déplorera que les verbes
se laissent moins bien hiérarchiser. On négligera la variation temporelle : ainsi les ontologistes
ne précisent jamais à quelle condition on devient une entité, ni à quelle condition on cesse de
l’être – en effet, une entité est par nature intemporelle. On rapportera les variations à des
accidents, inessentiels par définition, etc. Plus généralement, on négligera la variabilité des
situations, et par là l’engagement historique et culturel de toute action.
15 Le grand théologien scolastique Francesco Suárez (1548-1617) commence ainsi ses
Disputationes metaphysicae par ces mots : « l’objet adéquat de cette science [la
métaphysique] est l’étant en tant qu’étant réel » (I,1).
alors nécessairement d’un référentialisme sémiotique : dans le positivisme logique
contemporain comme dans le cognitivisme orthodoxe qui le prolonge, la référence des
mots et/ou des symboles logiques fonde la possibilité que les raisonnements
scientifiques puissent se résumer à des propositions tout à la fois logiquement
correctes et scientifiquement vraies.
Malgré son autorité, la thèse réaliste n’est cependant ni démontrable, ni réfutable,
comme le note justement Karl Popper. Si elle ne peut être confirmée ni infirmée, c’est
bien l’indice qu’elle relève en fait de la croyance : le soupçon ne peut donc avoir de
prise sur elle.
Le réalisme connaît à présent une radicalisation avec les programmes de
naturalisation du sens qui s’appuient sur ce que Claudine Tiercelin (1998) a appelé le
naturalisme sémantique, défendu par des auteurs comme Fred Dretske, Ruth Millikan
ou Pierre Jacob. La thèse centrale est que les significations sont des contenus d’états
physiques : en d’autres termes que la signification des choses s’impose naturellement
à nous16. Dans la « sémantique informationnelle », le contenu d’un état physique
dépend de l’existence de corrélations fiables entre cet état et des propriétés
régulièrement exemplifiées dans l’environnement : Dretske développe ainsi l’exemple
du thermostat. Développant ce propos, la « téléosémantique », affirme en outre,
s’agissant des animaux, dont l’homme, que ce contenu dépend de la fonction
biologique que l’évolution phylogénétique a conféré à cet état physique. Par exemple,
la mouche a « un sens » pour la grenouille dans la mesure où la décharge des
neurones sensoriels du système visuel de la grenouille aurait pour fonction d’indiquer
la présence d’une mouche. Dans des conditions normales, la décharge des neurones
sensoriels du système visuel de la grenouille représente donc la présence d’une
mouche.
On objectera que ce n’est pas parce qu’un neurone décharge qu’il y a
représentation : une réaction réflexe reste a priori inconsciente. En outre, la grenouille
peut être victime d’un leurre ou d’une méprise : les neurones visuels que l’on croit
dédiés à la détection des mouches ne détectent en fait que des taches noires
mouvantes — que Pierre Jacob appelle des « mouches »17.
Ainsi, le naturalisme sémantique reflète-t-il sans l’éclairer le fonctionnement des
thermostats, le comportement d’unicellulaires comme la paramécie et peut-être des
réflexes de la grenouille. Le langage et les langues demeurent toutefois absents de
son argumentation : cette absence, comme l’absence de référence à la linguistique ou
toute autre science sociale, réalise subrepticement le programme de naturalisation.
Ainsi le naturalisme sémantique, mixte de mécanisme computationnel et de néodarwinisme,
ne propose-t-il que des modèles mécaniques ou animaux, à la différence
de la philosophie analytique qui donnait, depuis ce qu’on a appelé le linguistic turn, la
plus grande importance au langage.
Du réalisme philosophique au réalisme linguistique. — Si l’on fait de la signification
une connaissance et du langage un instrument de la pensée, le langage se définit
comme un instrument de représentation du monde. Dans le triangle sémiotique Mot-
Concept-Référent, de tradition scolastique, la relation primordiale entre le concept et la
16 Cf. Jacob, Pourquoi les choses ont-elles un sens ? (1997). La nature, ici encore, remplace
la Providence, comme en témoigne par exemple Rookmaaker : « C’est ici et nulle part ailleurs
que nous trouvons la vraie clef pour comprendre notre monde, le coeur de la matière, l’essence
de la bonne nouvelle annoncée à l’homme. Les choses ont une signification et un sens puisque
Dieu existe, et qu’Il créa toutes choses » (1981, p. 10).
17 Il n’est évidemment pas exclu qu’au cours de la phylogenèse des propriétés de saillance
perceptive ait été réélaborées dans la sémiogenèse. Mais ce qui caractérise les langues
humaines, c’est précisément leur autonomie à l’égard de tout objet (même absent). Certes les
images mentales sont traitées dans les mêmes zones cérébrales que les stimuli
correspondants, mais la saillance des signes est l’objet de la perception sémantique de valeurs
(culturelles) et non de percepts supposés « naturels ».
chose domine la relation entre le signe et le concept, elle sera donc au fondement de
la sémantique lexicale : la détermination de la signification (définie comme relation
entre le signe et le concept) ne sera achevée que par la détermination de la référence
(définie comme la relation entre le concept et la chose). Une signification sans
référence restera évidemment impensable.
La thèse de bon sens que le monde existe en dehors de nous se transpose en
deux postulats sur le langage. (i) Un postulat d’extériorité : le langage est extérieur au
réel et l’on en conclut que le monde humain serait le même sans le langage. (ii) Un
postulat de représentativité : le langage représente le réel. Les deux thèses sont liées,
car pour refléter une chose il faut lui être extérieur, selon le préjugé positif qui admet le
reflet mais exclut la réflexivité.
Nous opposerons au premier postulat que le langage fait aussi partie du réel et qu’il
n’y a aucune raison, même mauvaise, de l’en exclure. D’autre part, le monde humain,
le seul que nous puissions connaître, se définit à la fois par défaut et par excès à
l’égard de l’inconcevable monde en soi. Ses frontières sont limitées par nos capacités
tant perceptives que plus généralement cognitives18. Ajoutons à cela que la perception
est un processus hautement culturalisé : les diverses cultures et les milliers de langues
sélectionnent ou créent des catégories propres et des régimes spécifiques de
pertinence. Les frontières du monde humain sont indéfiniment étendues et remaniées
par la création toujours renouvelée d’une zone distale diversement décrite ou
constituée par les mythes, les religions, les sciences, et dont nous n’avons aucune
expérience perceptive directe, sinon par la perception sémiotique19. Le monde perçu et
le monde « imaginal », le monde restreint et le monde par excès ne sont pas
clairement séparés dans l’expérience : elle présentifie sans cesse ensemble
l’empirique et le transcendant, dans la référenciation aux objets présents mais aussi à
l’ensemble des corpus où leur nom apparaît, ce pourquoi il reste impossible de séparer
dénotation et connotation, ou encore signification lexicale, sens textuel et signifiance
intertextuelle : seules les contraintes de la pratique en cours peuvent privilégier l’une
ou l’autre de ces dimensions.
2. Trois voies du réalisme
Si le réalisme est de l’ordre de la croyance, il serait quelque peu discourtois de le
confronter à la croyance religieuse, mais l’on peut cependant l’éclairer par des
données anthropologiques. Dans l’histoire du réalisme, on peut distinguer trois options
(mais non trois phases) qui se superposent si bien qu’aucune d’elle n’a encore périmé
les autres.
Le réalisme magique. — S’appuyant sur Horton, Goody contrastait avec l’attitude
scientifique « l’attitude magique à l’égard des mots » : « Dans la pensée traditionnelle,
les mots, les idées et le réel sont intrinsèquement liés ; dans la science, les mots et le
réel sont indépendants » (1979, p. 93). Est-ce à dire que la thèse référentielle ne serait
pas scientifique ?
La postulation que l’ordre des mots soit lié essentiellement à l’ordre des choses ou
des pensées est soit une thèse magique, soit une thèse naturaliste. La pensée
magique et la pensée naturalisante s’opposent certes, mais l’on sait que la science (ou
du moins la technoscience) est née à la Renaissance des recherches sur la magie
naturelle (cf. Hadot, 2004).
On n’a pas pris assez garde que le signe positiviste fonctionne comme le signe
magique : si je prononce le nom, j’évoque une puissance au sens où je suscite sa
18 Nous ne percevons pas les ultraviolets ou les infrarouges, nous ne captons pas les
champs magnétiques, etc.
19 Cf. l’auteur, 2001 a.
présence et où l’invocation entraîne l’évocation20. Ce si-alors au fondement de toute
magie partage la même forme que le signe indiciaire : si fumée, alors feu, à cela près
que l’inférence est prospective plutôt que rétrospective. Dans ce modèle, le signifiant et
le signifié sont considérés comme deux simples objets en relation temporelle
nécessaire : le mot, objet signifiant, suscite la chose, objet signifié, et par un transfert
magique la chose suscitée devient la source de l’évidence référentielle.
La référence somme ainsi les deux principes de similitude et de contact auxquels
Frazer résumait les principes de la magie21. (i) La relation de similitude, l’homoioma
aristotélicienne, préside aux problématiques de la représentation très activement
développées aujourd’hui (en psychologie cognitive, en représentation des
connaissances notamment) et de l’iconicité (en linguistique cognitive). (ii) La relation de
contact est invoquée en sémantique logique : l’imposition ostensive continue d’agir
quand le référent initial a disparu, c’est là le fondement de la « rigidité » du nom propre
selon Kripke (1971), pour qui, par exemple, le nom d’Aristote désigne éternellement et
dans tous les mondes cet Aristote qui fut le précepteur d’Alexandre22.
Le réalisme religieux. — Les religions historiques n’ont pas seulement été élaborées
à partir des croyances magiques de l’animisme. Sans doute liées à l’invention de
l’écriture, reconfigurées à partir de textes écrits sacrés, dont la fixation et
l’interprétation suppose une caste de prêtres, elles ont introduit un rapport nouveau au
langage.
À l’origine du dispositif occidental qui gage le mot sur la chose se trouve sans doute
la tradition religieuse indo-européenne. Pour les anciens Indiens qui parlaient le
sanskrit, « le choix du nom correct est décisif, car le “nom” (naman) n’est pas une
apparence, une caractérisation extérieure, mais la réalité même de l’être désigné »
(Pinault, 1989, p. 300). Indispensable à l’opération sacrificielle, cette indiscernabilité de
la chose et du nom en assure magiquement l’efficacité.
Dans la Grèce archaïque — qui a fondé on le sait notre philosophie du langage — la
notion de mot est issue de celle de nom : tous les mots étaient appelés des noms
(onoma – ce mot est apparenté au sanskrit naman), car il n’existait pas d’autre façon
de les désigner. À son tour, la notion de nom procède de celle de nom propre ou
singulier. Désigner, c’est d’abord appeler par son nom un dieu, un homme ou une
chose, et les noms particuliers ont été longtemps considérés comme les premiers
mots, à l’origine du langage, car gagés sur l’Être23.
La philosophie du langage contemporaine et la linguistique qu’elle influence
demeurent fascinées par les noms, surtout les noms propres, qui représentent pour
elles l’idéal de noms purement référentiels. Pour certains même, le nom propre, pur
index, reste pointé pour l’éternité et dans tous les mondes sur une et une seule
20 D’où le tabou lexical et l’euphémisation, si nécessaires à la tranquillité sociale.
21 « Si nous analysons, résume Frazer, les principes de la pensée sur lesquels est basée la
Magie, nous trouverons qu’ils se résolvent à deux : le premier c’est que tout semblable appelle
son semblable, ou qu’un effet est similaire à sa cause ; le second, c’est que deux choses qui
ont été en contact à un certain moment continuent d’agir l’une sur l’autre, alors même que ce
contact a cessé. » (Frazer, 1981, p. 41). Frazer nomme le premier principe « Loi de similitude »
et le second « Loi de contact ou de contagion » ; ils seront repris par Freud et Mauss.
22 De manière révélatrice, Wittgenstein, dans une étude sur Frazer, avait déjà perçu le
rapport entre la métaphysique et la magie : « L’élimination de la magie a le caractère de la
magie elle-même. Car lorsque je commencai à parler du monde (et non de cet arbre ou de cette
table), que voulais-je d’autre qu’évoquer dans mon discours quelque chose de plus haut ? »
(Remarques sur le Rameau d’or de Frazer, Lausanne, L’âge d’homme, 1982, p. 12).
23 Dans son Commentaire sur Ezéchiel (1260-1270) le cabaliste Jacob ben Jacob Cohen
écrivait ainsi : « Si l’on scrute vraiment les noms propres humains, on trouve qu’eux aussi ne
font qu’un avec les essences (qu’ils désignent), de sorte que le nom ne peut être décroché de
l’essence, et inversement, car le nom est directement relié à l’essence… » (dans Scholem,
1983, p. 83).
personne. C’est nous l’avons vu la thèse absurde que défend brillamment Saul Kripke.
Ne fait-il pas alors retour aux sources indo-européennes de la philosophie
présocratique du langage : le nom, c’est le nom propre donné par le père, et qui peut
survivre à la mort ?24
Le principe référentiel de la signification, tel que tout mot désigne son référent, reste
un thème métaphysique : du moins la référence est-elle objet de dogme dans toutes
les religions abrahamiques. On ne voit pas comment il pourrait en être autrement dans
des religions où le monde a été créé par profération et où la vérité a été révélée, même
médiatement. Contester le réalisme, ce serait réduire les saintes Écritures à un flatus
vocis, disait saint Anselme en accusant Roscelin au Concile de Soissons25.
Le postulat positiviste. — Avec l’empirisme lockien, puis le sensualisme de
Condillac, les Choses du réalisme naïf ont remplacé pour les Modernes les Principes
de l’idéalisme, mais elles se placent comme eux au fondement de toute connaissance.
Si l’on tient le signe pour un objet physique comme un autre, comme font les
positivistes, de Russell à Morris, sa référence repose sur une inférence d’objet à objet ;
si au contraire on considère que le signe n’est pas un objet, l’inférence s’établit entre
une représentation de mot et une représentation de chose26. Dans les deux cas, la
contiguïté établie entre ses relata confère à l’inférence une valeur évocatoire.
Le modèle référentiel du signe convient donc aussi bien à l’animisme unissant dans
un même champ d’interactions les lois naturelles et les lois surnaturelles qu’au
réductionnisme cognitif assimilant les fonctionnements sémiotiques à des interactions
physiques, conformément à son programme de naturalisation du sens. Dans les deux
cas, les mots et les choses sont deux ordres inextricablement liés : pour l’animisme, ils
participent du même champ de forces, pour la sémantique naturaliste, ils participent du
même champ d’interactions matérielles.
En somme, la question du réalisme connaît trois réponses ordinaires qui accentuent
différemment le rapport entre les concepts et les choses. La réponse magique affirme
la détermination des représentations sur les choses. La réponse religieuse affirme leur
solidarité. La réponse positiviste maintient leur dépendance, par la détermination des
choses sur les concepts, d’où les théories naturalistes de la catégorisation, au premier
plan desquelles la théorie des prototypes. Malgré quelques allusions à la
phénoménologie, la linguistique cognitive maintient de fait ce dispositif, car la cognition
dépend crucialement du lien entre mots et choses établi par la référence. En devenant
un postulat scientifique, le lien référentiel a revêtu une nouvelle dignité : loin de devenir
problématique (sauf pour la linguistique saussurienne), il reste la garantie de la
connaissance, tant pour le cognitivisme orthodoxe que pour la linguistique cognitive.
Dans l’hypothèse anthropologique que nous avons argumentée (1996b, 2001b), le
lien entre les mots et les choses ne peut être compris en postulant une séparation
entre le Moi et le Monde ou entre la Pensée et l’Être. Cette séparation peut s’appuyer
sur la relative clôture organisationnelle de l’organisme, mais elle n’est pas fondée pour
autant : ce qui définit un organisme est précisément le couplage avec son
24 Sur le nom glorieux, cf. Gambarara, 1984, p. 108. La notion même de signification nous
paraît liée à cette survivance : la stèle tombale se nommait sêma, et cette notion a été étendue
à tout indice.
25 Au XVe siècle encore, contester le réalisme référentiel valut à Lorenzo Valla de sérieux
ennuis avec l’Inquisition, malgré ses hautes fonctions à la Curie et la protection personnelle du
Pape.
26 Cf. Kruzewski : « La représentation de l’objet et celle du mot qui signifie cet objet son
reliées par la loi de l’association en un couple inséparable. Ce sera, bien entendu, une
association par contiguïté » (Lettre à Baudouin de Courtenay, 1876, tr. in Utaker, 2002, p. 96).
Cette thèse sera maintenue par Jakobson : « Dans le langage référentiel, le lien entre le
signifiant et le signifié est, dans l’écrasante majorité des cas, un lien de contiguïté codifiée »
(1963, p. 241).
environnement. Or, chez l’homme, le langage est une instance de ce couplage : aussi
le sens n’est ni interne ni externe, mais immanent aux pratiques d’énonciation et
d’interprétation (l’auteur, 1989). La caractéristique de l’environnement humain est
d’être massivement sémiotique et l’on ne saurait pour le comprendre séparer le
sémiotique et le réel pour maintenir le dualisme traditionnel entre la Pensée et la
Matière. Les grands programmes cognitifs de naturalisation du sens ont cependant
maintenu ce dualisme en réduisant la signification à la référence.
3. Conséquences pour la linguistique
La sémantique linguistique trouve sa légitimité épistémologique dans ses efforts
pour sortir de la conception magique du langage dont les théories référentielles sont
vraisemblablement un ultime écho.
L’impératif ontologique. — Quelle que soit sa forme, magique, religieuse ou
philosophique, l’engagement réaliste suppose un engagement ontologique. Si le statut
ontologique des signes dépend de leurs référents, il faut une ontologie pour rendre
compte de ces référents ; elle est conçue ordinairement de nos jours, comme le
« mobilier ontologique » du monde : un inventaire de choses, celles-là même que les
ontologies du Web sémantique entendent représenter.
Le principe de cette objectivation se trouvait déjà chez Parménide dans la formule
« Il faut que ce qui est représenté (ta phronoumena) soit », que critique justement
Gorgias dans son traité (980 a, 10). Proclus, dans son commentaire du Cratyle (ch.
XXXVII), reprend l’argument parménidien sous cette forme : « Celui qui dit, dit quelque
chose ; or, celui qui dit quelque chose dit l’étant » (cf. Aubenque, 1962, p. 100).
L’usage du langage et la signification même du dire s’appuieraient ainsi sur la nature
des choses.
Cependant un doute s’élève : s’agit-il d’une norme déontologique imposant de parler
de quelque chose, ou d’une fonction ontologique du langage qui par nécessité
naturelle représenterait l’Être ? Les deux questions restent indistinctes, si bien que le
sophiste, par un usage non référentialiste du langage reste réputé dire le faux27 et donc
porter atteinte à la mission de l’humanité, voire travestir la nature des choses28.
De nos jours, les partisans de la référence évoquent encore Parménide, fondateur
de notre tradition ontologique. Siblot lui attribue ainsi la thèse que « l’usage d’un nom
pose qu’il est nom de quelque chose » (1990, p. 13), ce qui serait une préfiguration de
la preuve ontologique de saint Anselme29.
Anselme prouvait ainsi l’existence de Dieu : puisque nous le nommons, il existe30. Il
tirait alors argument d’une croyance partagée entre croyants, incroyants et mécréants :
la référence. Rien ne semble avoir vraiment changé quand Searle affirme : « Tout ce à
27 Cette norme morale se résume à choisir comme parangon et pierre de touche du langage
la prose, réduite à ses propositions apodictiques. Voir Austin, qui écrit posément : « La
plaisanterie, la poésie, sont des utilisations parasites du langage » (1962, p. 104).
28 Platon utilise alors le vocabulaire du travestissement sexuel.
29 La phrase la plus proche, issue de la doxographie tardive, chez Simplicius, serait, semblet-
il : « sur elles [les choses] les hommes ont apposé à chacune un nom qui la signale » (fr. XIX,
trad. Cassin).
30 Dans son Proslogion, saint Anselme (1033-1109) part du nom de Dieu et dit que rien de
plus grand ne peut être pensé (cf. Proslogion, Migne, CLVIII, col. 223). Le nom Dieu renvoie à
ce qui est plus grand que tout ; or, il est plus grand d’exister dans la réalité que dans
l’intelligence — Anselme s’appuie ici sur la thèse aristotélicienne que l’acte, comme
accomplissement (entéléchie), est supérieur à la puissance. En tant qu’il est plus grand que
tout, Dieu déborde notre intelligence et existe donc dans la réalité. La force de l’argument
repose sur les postulats que Dieu soit plus grand que tout, que la réalité soit disjointe de
l’intelligence et supérieure à elle comme l’acte à la puissance.
quoi l’on réfère doit exister » (1972, p. 121). Le raisonnement circulaire fait du postulat
de la capacité référentielle du langage la preuve ontologique de l’existence du monde.
À sa suite, Kleiber affirme ainsi : « Je ne puis renvoyer à quelque chose avec une
expression linguistique que s’il y a quelque chose à quoi référer, donc que si ce
quelque chose existe. » (1997, p. 17). On réfère à ce qui existe, donc ce à quoi on
réfère doit exister : la démonstration serait imparable si elle évitait la pétition de
principe. Le postulat référentiel est donc bien plus qu’une simple conséquence de
l’ontologie : il semble en effet conditionner sa constitution, puisque les arguments
donnés sur l’existence des choses prennent toujours la forme de propositions qui
présupposent cette existence, ne serait-ce que par leur forme apodictique.
L’invocation du réel. — Le postulat référentiel participe en outre à la définition
même du langage. Kleiber précise ainsi : « Le langage en tant que système de signes
est tourné vers le dehors, vers ce qu’on appelle ou ce qu’on croit être la réalité ou
encore le monde » (1999, p. 25). Comme il y a un « rapport sémiotique fondamental du
langage avec l’extérieur » (ibid. p. 26), la sémantique elle-même « n’a aucun sens si
elle n’est pas tournée vers (ce que nous croyons être) la réalité » (p. 11). Pourquoi les
langues seraient-elles intérieures et le réel extérieur ? Elles sont tout autant entre nous
qu’en nous ; et ne font-elles pas partie de la réalité ?
Moins nuancé, Siblot appelait de ses voeux « une linguistique qui n’ait plus peur du
réel » (1990) et invoquait le « fondement réaliste de la linguistique » (1996, p. 153).
Mais n’est-ce pas précisément par sa remise en cause du réalisme que la linguistique
a pu prendre son autonomie à l’égard de la philosophie du langage et prétendre à bon
droit devenir une discipline scientifique ?
La linguistique resterait ainsi la seule science qui croie que le réel est en dehors
d’elle31 : en effet, si le langage est un instrument de représentation, elle a besoin d’une
théorie du représenté, c’est-à-dire de l’Être, assimilé positivement au monde. On
comprend alors pourquoi la logique et à sa suite la grammaire ont déployé tant d’efforts
pour que le langage ne soit pas considéré comme un niveau d’objectivité autonome,
pourquoi enfin tant de linguistes contemporains s’ingénient à sortir du langage pour lui
substituer une autre scène, psychique ou mondaine.
Bref, la signification a généralement été réduite à une référence : soit elle est
externe et conduit à une réduction physicaliste ; soit, par une involution cognitive, elle
est interne et engage à une réduction mentaliste. Dans tous les cas, le sens n’étant
pas “dans” le langage, on conclut qu’il est ailleurs, dans une extériorité physique ou
dans une intériorité psychique.
Aussi l’épistémologie saussurienne a-t-elle été taxée d’immanentiste. Vandeloise
s’étonne : « Comment les structuralistes pouvaient-ils rendre ces significations
immanentes, c’est-à-dire indépendantes du monde extérieur ? » (1991, p. 72),
objection reprise par Siblot (1996, p. 149) : « Selon le principe d’immanence du sens,
dans sa version radicale, l’effacement du réel est absolu, et le monde naturel n’existe
qu’en tant que signification et catégories linguistiques ».
Nous ne pouvons ici discuter de la méthode immanente chez Hjelmslev, qui
entendait par là décrire le langage sans avoir à l’expliquer par des déterminations
externes. Mais nous avons rappelé comment le principe différentiel de la sémantique
structurale contredit l’immanentisme. Quant au texte, s’il fallait chercher une
immanence à son sens, elle serait temporaire : le sens du texte est immanent à sa
situation d’interprétation, pourtant transitoire et variable (cf. l’auteur 1989, 1994). Aussi,
tel qu’il est ordinairement formulé, le reproche d’immanentisme se complète
inévitablement par une croyance dans la transcendance du réel, identifié au monde de
la macrophysique naïve, ce qui reste une caractéristique du positivisme.
31 Dans la tradition épistémologique, pourtant, c’est à chaque science de structurer son objet,
et de le produire, dans tous les sens du terme, en tant que réel.
Si le sens n’est pas réputé immanent au langage, c’est en général qu’on le croit
immanent aux choses : ainsi le sens de banane serait-il une banane. Et s’il est
immanent aux choses, c’est qu’il en exprime l’essence. Une sémantique « bien faite »
se devrait alors de décrire ce que sont effectivement les choses, et l’on ne connaîtrait
le sens du mot vache que si l’on est en mesure de dire ce qu’est une vache (cf.
l’auteur, 2005).
En affirmant l’immanence de la substance dans les choses, on répète précisément
le geste aristotélicien. Toutefois, si le réalisme traditionnel se fondait sur une ontologie
des substances, cette ontologie a été abandonnée par la physique dès la fin du XIXe
siècle ; puis le physicalisme lui-même a été abandonné par les physiciens, pour rester
l’apanage des philosophes naturalisants, tant en philosophie du langage qu’en
philosophie de l’esprit.
Retour à la raison : de l’éthique à la morale. — Le postulat référentiel reste au
fondement du rationalisme ordinaire, car il assure que l’ordre de nos pensées
correspond bien à l’ordre du monde32. Comment toutefois le garantir, puisqu’il repose
sur la formulation logico-grammaticale d’un postulat d’objectivité ? Pour cela Kleiber
affirme : « Pour que l’on ait la phrase Le chat est sur le paillasson, il faut qu’il y ait un
chat, un paillasson, et que le premier soit sur le second » (1997, p. 21). On reconnaît
dans cette phrase une variante de la célèbre proposition de Tarski : « La neige est
blanche est vrai, si et seulement si la neige est blanche »33. Mais alors que la phrase
de Tarski exprimait dans la plus pure tradition aristotélicienne une théorie
correspondantiste de la vérité, celle de Kleiber la transpose en théorie
correspondantiste de l’existence : pour qu’il existe une proposition P, il faut qu’il existe
l’état de choses P. Cependant, on ne peut inférer une existence d’une ou plusieurs
propositions qui n’affirment rien quant à l’existence34.
Comme Jacques Monod l’a justement noté, « poser le postulat d’objectivité comme
condition de la connaissance vraie constitue un choix éthique et non un jugement de
connaissance, puisque selon le postulat lui-même, il ne saurait y avoir de
connaissance ‘vraie’ antérieure à ce choix arbitral » (1970, p. 191). La question éthique
du lien du langage avec la vérité se trouve ici en jeu. Dès lors que le langage est
instrument de connaissance, il faut lui ménager les moyens de dire le vrai et censurer
ceux qui l’emploient à des usages ludiques ou mensongers, considérés comme
également immoraux, car ils détournent le langage de sa fonction et l’humanité de son
devoir de connaissance — d’où par exemple la stigmatisation platonicienne des
sophistes.
Dans le livre Gamma de la Métaphysique, Aristote dénonce ceux qui parlent pour le
plaisir de parler (legein logou kharin), faute de parler de l’Être. Comme « ne pas
signifier quelque chose, c’est ne pas signifier » (cf. a 21), ces gens-là sont des pseudohumains,
qui ressemblent à des plantes (homoios phutoi), autant dire des légumes. En
effet, leur langage reste sans signification ; or, la signification est la condition
transcendantale du langage35. Puisque la signification n’est autre que le rapport à
l’Être, un langage sans rapport à l’être exclut de l’humanité celui qui le tient.
32 Cette tâche délicate était jadis dévolue à l’Intellect archétype ou à la Providence.
33 Quand une proposition sans guillemets passe pour exposer littéralement l’état de choses
que désigne la proposition entre guillemets qui lui correspond, on présuppose, par cet artifice
typographique même, la validité du postulat référentiel que l’on cherche à établir.
34 Ainsi des universelles qui peuvent être vraies tout en portant sur une classe vide, comme :
« Tout monstre du Loch Ness est un animal aquatique » ; cf. Blanché, 1967, p. 229.
35 Legein, c’est legein ti, 1006, a3, 16, 22. Ce postulat, qui s’appuie simplement sur la
transitivité du verbe legein, demeure aujourd’hui inchangé : « Parler, c’est parler de quelque
chose. » (Siblot, Dictionnaire de Praxématique, sv. Prédicat de réalité) Aristote. Ce « quelque
chose » est nécessairement l’Etre : « Que nommons-nous, si nous ne pouvons nommer
l’essence de ce qui est ? La seule chose qu’en fait nous pouvons dire, c’est notre rapport aux
Parler de l’Être, c’est dire le vrai, ce qui exclut la contradiction. Comme l’a montré
Jan Lukasiewicz (1910), le principe de non-contradiction témoigne chez Aristote d’une
exigence éthique et non aléthique : sans lui, les hommes ne pourraient vivre en
commun. Cette préoccupation éthique a eu de grandes conséquences, puisqu’elle
préside chez Aristote à la division du langage en deux parts. La première est faite des
propositions susceptibles de vrai et de faux selon une logique bivalente directement
fondée sur l’ontologie puisque le vrai correspond à l’Être et le faux au Non-Être36. La
seconde est celle des propositions ni vraies ni fausses, comme les prières (euché),
commandements ou voeux, renvoyées à la rhétorique faute d’être susceptibles d’un
jugement de vérité. Voilà sans doute le premier des partages qui ont abouti de nos
jours à la distinction entre sémantique vériconditionnelle et pragmatique, et qui
traditionnellement ont séparé les problématiques logico-grammaticale et rhétorique /
herméneutique.
La distinction entre l’emploi référentiel du langage et l’abus non-référentiel que l’on
déplore s’est généralement teintée de moralisme, comme en témoignent les critiques
indignées qu’adressent à Saussure Ogden et Richards, ou encore la condamnation de
la poésie chez Austin. La croyance dans l’ordre référentiel semble en effet garantir
ultimement l’ordre social, tant étatique que religieux. Est-ce vraiment un hasard si la
sémantique vériconditionnelle, florissante dans les pays calvinistes, populaire dans les
pays luthériens, s’étiole dans ceux qui furent les bastions de la Contre Réforme et où
l’on ne tient pas pour acquis que tout langage doive dire le vrai ?
Est-ce encore un hasard si les ontologies, aujourd’hui massivement financées, ont
trouvé la faveur des décideurs ? La fixation d’un ordre des choses, qui plus est dans
des structures hiérarchiques, ne peut que plaire à ceux qui se trouvent au sommet des
organigrammes, dieux ou ministres. Les théories qui simplifient le monde paraissent de
nos jours plus scientifiques que celles qui tentent de cerner sa complexité : les théories
référentielles semblent « dures », car elles prétendent à la formalisation et les théories
interprétatives sont jugées « molles », dès lors qu’elles reconnaissent l’inanité du
référentialisme.
Pour une linguistique des textes des valeurs — Les discussions millénaires sur la
référence reposent sur une définition non linguistique de l’unité de signification.
Comme le postulat réaliste assimile la signification à la désignation, il en découle qu’au
caractère discret des objets correspond le caractère discret des unités qui les
désignent : ainsi Fellbaum (1998) regrette-t-elle que les français n’aient pas de mot
pour dire potato !
L’idée que l’on isole un signe et que l’on cherche ensuite à lui attribuer une
signification reste cependant illusoire, car toute valeur est contextuelle : la question du
sens d’un mot oiseuse tant qu’on ne sait pas où il est attesté. Le mot isolé n’existe pas
et la sélection même du signifiant dépend de l’interaction sémiotique entre signifiant et
signifié37.
êtres et aux choses » (Siblot, DP, sv. Nomination). L’homme, le nous destinal, reste l’obligé
d’un monde déjà posé, en-dehors métaphysique qui ne laisse aucune place à sa créativité.
36 L’apodictique a été fondée en morale religieuse par le christianisme : « Que votre parole
soit oui ou non. Le reste est inspiré par le diable. » (Mt, 5, 37).
37 Cf. Saussure : « Dans chaque signe existant vient donc S’INTEGRER, se post-élaborer une
valeur déterminée […], qui n’est jamais déterminée que par l’ensemble des signes présents ou
absents au même moment ; et comme le nombre et l’aspect réciproque et relatif de ces signes
changent de moment en moment d’une manière infinie, le résultat de cette activité, pour chaque
signe, et pour l’ensemble, change aussi de moment en moment dans une mesure non
calculable. » (2002, p. 88). Comme le signe saussurien est toujours double, toujours à
interpréter et discrétiser, il semble que ce soit l’interprétation, en tant que perception du signifié,
qui permette de percevoir corrélativement (et non ensuite) l’entité sémiotique – qui n’a rien d’une
unité stable.
On définit traditionnellement le mot (catégorématique) comme support de la
signification entendue comme référence. Or le mot, simple unité graphique, n’est pas
une unité linguistique. Les unités linguistiques à ce palier de complexité sont : (i) le
morphème (pour lequel le problème de la référence ne se pose pas, ou du moins ne
peut être posé par les théories référentielles ordinaires : par exemple, quelle serait la
référence de –ai- ou –s en français ?) et (ii) la lexie, qui peut compter un ou plusieurs
mots et connaître divers degrés de figement ; la lexie est un passage d’un texte et sa
signification, son identification même comme unité, ne sont déterminables que par
référence (au sens philologique) à ce texte38.
Voici deux siècles, l’essor de la linguistique comparée a permis de confirmer
systématiquement que les lexiques des langues avaient des structures variables et ne
« reflétaient » aucunement un même « monde ». Mais ces résultats, approfondis par
des auteurs aussi divers que Sapir, Hjelmslev ou Coseriu, ne tiennent aucune place
dans la réflexion actuelle sur les ontologies, qui s’appuie sur des linguistiques
universelles39 et non sur les linguistiques générales et comparées. Ainsi, dans le
domaine des ontologies, on ne s’avise guère de cette évidence : « Les relations
fondamentales qui structurent le lexique sont tout à fait distinctes et indépendantes des
relations que nous concevons entre les référents » (Dalbéra, 2002, p. 98). Cependant,
les constructeurs d’ontologies stipulent des relations entre des référents supposés
indépendants des langues, pour en dériver les relations internes au lexique des
différentes langues.
Considérons aussi le palier textuel, d’autant plus intéressant pour notre propos que
la problématique référentielle ne peut en tenir compte. Les théories des
Représentations discursives (Kamp, Asher) se limitent à étudier des relations de
coréférence entre quelques phrases, les théories des mondes possibles, dérivées de
l’ontologie leibnizienne, restent tautologiques : on appelle « monde du texte » un
monde que l’on construit à partir de lui pour sauver le principe référentiel. Les partisans
de la sémantique vériconditionnelle préfèrent dire que la valeur de vérité des textes
dépend exclusivement de celles de leurs propositions, et qu’en général elle reste
indécidable40.
Dans le cadre d’une sémantique interprétative, on peut traiter la question de
l’impression référentielle en termes de perception sémantique (au palier
microsémantique) et de régime mimétique au palier textuel, en proposant une typologie
des effets de réel (de la phrase au texte, cf. l’auteur, 1987, 1992). Si nous ne pouvons
détailler ici à nouveau ces propositions, donnons un exemple de régime mimétique
caractérisé par le réalisme empirique : c’est précisément le monde du sens commun
que mettent en scène les exemples de linguistique qui servent entre autres à
accréditer la thèse référentielle. Les exemples comme Ils sont arrivés avec de grosses
valises, Le chat est sur le paillasson, ou Max coupe le salami avec un couteau laissent
deviner que le réel auquel réfèrent les linguistes est le monde du sens commun, forme
fruste que concrétisent les romans réalistes : en témoigne la surabondance des mots
concrets, qui, comme l’a établi Douglas Biber, restent caractéristiques de la fiction41.
38 Par exemple, monte au créneau compte trois lexies dans Bayard monte au créneau et une
seule dans Rocard monte au créneau. Pour des développements, on pourra au besoin se
reporter à l’auteur et coll. 1994.
39 La première théorie chomskyenne a formé le cadre conceptuel de George Miller, créateur
de la première grande ontologie contemporaine, WordNet.
40 C’est pourquoi Strawson affirme posément que l’Iliade et l’Odyssée sont fallacieuses
(spurious).
41 Au risque de persifler un peu, on pourrait en conclure que l’exemple est ainsi un sousgenre
« littéraire », transposé dans le discours linguistique, où la fiction « réaliste » tient lieu de
réel empirique : l’exemple forgé, toujours majoritaire en linguistique française, permet de se
protéger des « irrégularités » constatées dans les corpus, mais encore concrétise le monde de
sens commun qui sert de norme aux théories de la référence.
Au sein du texte, en instaurant des rapports complexes et évolutifs entre fonds et
formes, la textualité crée un effet de monde. Entre textes, les mêmes sortes de
relations créent un effet d’univers. Il s’agit bien de mondes et d’univers sémantiques
(descriptibles notamment en termes de thématique et de dialectique), non de
« mondes possibles » qui seraient des ontologies fantomatiques, concrétisation des
illusions référentielles. Bref, un texte crée un monde de références – au sens
bibliographique du terme – dans la mesure où chaque texte renvoie, ne serait-ce que
par son genre, à d’autres textes qui relèvent du même genre. La référence logique
cède alors la place à la référence philologique et la théorie naïve de la dénotation
lexicale se voit suppléée par la théorie interprétative du sens textuel.
Dans son poème, Parménide entendait fonder une cosmologie, et son ontologie se
situe d’ailleurs dans la tradition des cosmologies présocratiques (cf. Bollack, 2007).
Évidemment indépendant des cultures et des valeurs humaines, le cosmos a donné
naissance au Dieu des Philosophes, Deus sive Natura, non anthropomorphe et
affranchi de toute incarnation. La création du monde des choses par la métaphysique
est l’aboutissement de l’effort de la philosophie présocratique pour sortir du panthéon
et constituer un autre monde que l’univers hiératique des poèmes homériques et
hésiodiques. Toutes les propositions (vraies) portant sur le monde des choses seront
considérées comme des énoncés de fait, ouvrant ainsi la possibilité d’une vérité
scientifique indépendante des volontés divines et autres forces secrètes.
Dans le Peri hermeneias (17a), Aristote limite ainsi l’étude du langage aux
propositions décidables, susceptibles de vrai ou de faux, et il renvoie les autres à la
rhétorique. Cette décision scelle l’alliance millénaire de la grammaire et de la logique,
fait de l’étude du langage une science ou du moins un savoir distinct de l’art rhétorique.
Dès lors, deux manières de considérer le langage se distinguent, voire s’opposent. La
première en fait un instrument de connaissance par la représentation de l’ordre des
choses, la seconde un moyen d’action sociale, qui ne prétend pas à la vérité, mais à la
certitude. Rétrospectivement, on pourrait considérer que la séparation entre les
sciences et les lettres était là déjà en germe, comme la séparation infondée des « deux
cultures », littéraire et scientifique, dont la linguistique a toujours pâti.
Par son fondement ontologique non questionné, le réalisme reste le plus important
des postulats métaphysiques qui empêchent encore la linguistique d’affirmer son
autonomie épistémologique et favorisent son démembrement entre les sciences de la
cognition et les disciplines de la communication.
Une autre voie cependant reste ouverte. Elle pourrait trouver matière à réflexion
chez un Aristote resté presque inconnu de la tradition logico-grammaticale qui pourtant
s’est toujours recommandée de lui. Dans Les politiques, il écrivait : « Seul parmi les
animaux, l’homme a un langage. [11] Certes la voix est le signe du douloureux et de
l’agréable, aussi la rencontre-t-on chez les animaux ; leur nature, en effet, est
parvenue jusqu’au point d’éprouver la sensation du douloureux et de l’agréable et de
se les signifier mutuellement. Mais le langage existe en vue de manifester l’avantageux
et le nuisible, et par suite aussi le juste et l’injuste. [12] Il n’y a en effet qu’une chose
qui soit propre aux hommes par rapport aux animaux : le fait que seuls ils aient la
perception du bien, du mal, du juste, de l’injuste et des autres notions de ce genre. Or
avoir de telles notions en commun, c’est ce qui fait une famille et une cité. » (Les
politiques, I, 2,1253 a, pp. 91-93).
Des sensations positives ou négatives, des émotions qui affectent les animaux et
font l’objet de la communication animale, on passe ainsi, avec le langage, aux
évaluations et aux sentiments, enfin aux valeurs (éthiques) comme fondement de la
société humaine. En tant que véhicule et lieu d’élaboration des valeurs, le langage fait
de l’homme le seul animal politique. Nous sommes là aux antipodes de la conception
réaliste du langage, qui en fait, par la référence, un simple instrument de la
représentation (homoioma, similitudo) des choses mêmes. En effet, les valeurs
exprimées par le langage sont relatives à des cultures, des sociétés, des groupes
sociaux. En outre les significations linguistiques sont définies relationnellement comme
des valeurs – au sens saussurien du terme, et ces valeurs internes aux textes sont
corrélées aux valeurs externes qui relèvent de la doxa sociale (cf. l’auteur, 2005a).
Les deux conceptions du langage, ontologique et culturaliste, se distinguent ainsi :
la première rapporte le langage aux faits, assimilés aux choses42., et privilégie le
langage des faits ; la seconde rapporte le langage aux valeurs, tant internes
qu’externes. Sans avoir pu trouver d’articulation satisfaisante, ces deux conceptions
rivalisent de longue date ; par exemple, la distinction entre dénotation et connotation,
tributaire de la distinction entre la substance permanente et les accidents variables et
inessentiels, a-t-elle ainsi reflété la division entre faits et valeurs au sein même des
théories de la signification.
Cependant, les objets culturels ne sont pas de l’ordre des choses mais de l’ordre
des valeurs. En outre, comme les référents mêmes ne nous sont donnés à voir que
dans des cultures, ils ont à être reconnus et prisés pour être discernés comme objets.
Or, Les valeurs sont objet de certitude, les faits de vérité. Dès lors les jugements sur
les objets culturels n’appartiennent pas à l’ordre du vrai mais du certain. Mieux, la
référence même est faite de valeurs, car le jugement même de réalité se résume à un
jugement de valeur et de dignité ontologique : les jugements sur l’existence de Dieu,
par exemple, procèdent de la foi s’ils sont positifs. Même pour les faits scientifiquement
établis, c’est ultimement une croyance qui fait de la vérité une certitude.
L’inclusion des faits dans les valeurs, la dépendance des objets du monde à l’égard
des objectivations culturelles qui les instituent demeurent inconcevables pour les
tendances dominantes de la philosophie du langage contemporaine et récusent aussi
bien le « réalisme naïf » dont se réclame Lyons que le « positivisme » revendiqué par
Kleiber.
Peut-t-on toutefois constituer une science du certain ? C’est l’enjeu même des
sciences de la culture. La sémantique, tout particulièrement, est une science des
valeurs : elle entend objectiver pour les étudier les valeurs communes, telles qu’elles
sont exprimées et contestées dans les textes, la doxa comme les paradoxes (cf.
l’auteur, 2005a), et elle dispose à présent, avec le traitement de corpus numériques,
des moyens pratiques de traiter empiriquement cette question. La référence ne lui
échappe pas pour autant, mais elle change de statut et perd tout caractère critérial : le
monde référentiel n’est en effet qu’une réification de la doxa positiviste. C’est donc
seulement parce qu’elle réifie la doxa que la référence peut encore intéresser la
sémantique, mais en tant que croyance et non plus en tant que « fait », encore moins
en tant que principe fondateur de la signification.
N. B. : J’ai plaisir à remercier ici Évelyne Bourion. Cette étude appartient au même cycle de
recherches que Les mots sans les choses (2005b) et Analyse sémique et référence (2005c) où
l’on trouvera au besoin des développements complémentaires.
Sous le titre Obscure référence, une version très partielle de cette étude est à paraître sous
la direction de Pierre Frath dans les actes du colloque Res per nomen (Reims, mai 2007).
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indépendantes des valeurs.
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RAPPORT SUR LES OBSTACLES A L’EXPANSION ECONOMIQUE- Jacques Rueff et Louis Armand

1
RAPPORT SUR LES OBSTACLES A
L’EXPANSION ECONOMIQUE
PRESENTE PAR LE COMITE INSTITUE PAR LE DECRET N° 59-1284 DU 13
NOVEMBRE 1959
2
PRESENTATION
DU RAPPORT GENERAL DU COMITE
_________
Préambule
Première partie – Rapport
Deuxième partie – Avis et recommandations
Annexes
I – Texte du décret constitutif du 13 novembre 1959
II – Liste des rapporteurs
3
RAPPORT GÉNÉRAL DU COMITÉ
PRÉAMBULE
Le Comité chargé « d’examiner les situations de fait ou de droit qui constituent d’une manière
injustifiée un obstacle à l’expansion de l’économie », a été créé auprès du Premier Ministre par le
décret n° 59-1284 du 13 novembre 1959.
Par arrêté du même jour, ont été nommés membres du Comité, sous la présidence du
Premier Ministre :
MM. Louis ARMAND, René COURTIN, Marcel DEMONQUE, Louis ESTRANGIN, Jean
FILIPPI, André GRANDPIERRE, Jean KEILLING, André MALTERRE, Pierre MASSE, Jacques
RUEFF, Jean SALTES, Alfred SAUVY, Gaston TESSIER, Henry TOULOUSE, Gabriel VENTEJOL,
Alexandre VERRET.
MM. Jacques RUEFF et Louis ARMAND ont été désignés comme vice-présidents.
Le Comité a été assisté dans sa tâche par M. MEHL, maître des requêtes au Conseil
d’État, rapporteur général, et par MM. FORESTIER, attaché agricole près l’Ambassade de France à
Bruxelles, LEMERLE, inspecteur des Finances et SALLEBERT, auditeur à la Cour des Comptes,
rapporteurs.
Le Secrétariat général du Comité a été assuré par M. ALBERT, inspecteur des Finances,
puis par M. DROMER, inspecteur des Finances.
Le Comité a tenu séance régulièrement depuis le 15 novembre 1959, les mardis après-midi
et les mercredis toute la journée. 95 réunions en assemblée plénière ont eu lieu, préparées et
complétées par des réunions de groupes de travail.
Le Comité a procédé à de nombreuses auditions de personnalités appartenant à l’Administration,
aux milieux professionnels et à la fonction enseignante.
Dans toute la mesure compatible avec le temps dont il disposait et la discrétion dont il
souhaitait entourer ses délibérations, il a également recueilli des avis et suggestions de toute
nature.
Enfin, 41 rapporteurs spéciaux, choisis parmi les fonctionnaires des principaux corps de
l’État, ont apporté au Comité une partie de leur temps et ont préparé et présenté en séance
plénière des exposés introductifs.
Le Comité a considéré ces documents comme un des éléments de son information. Les
auditions, les avis reçus et ces exposés ont servi à la préparation des recommandations qui,
seules, ont fait l’objet d’une approbation expresse.
Les exposés introductifs peuvent ainsi expliquer certaines des propositions du Comité et
c’est à ce titre qu’ils sont joints en annexe au Rapport général1 Ils ne doivent cependant pas être
considérés comme le résultat des délibérations du Comité.
1 Ces documents feront l’objet de publications ultérieures.
4
Dans ces conditions, le Rapport général comprend, en deux parties successives, le rapport
et les avis et recommandations particuliers.
L’article 4 du décret constitutif du 13 novembre 1959 prévoyait que « sauf dérogation par
décret », le Comité devait « avoir terminé ses travaux dans un délai de huit mois à dater du 15
novembre 1959 », soit le 15 juillet 1960.
Il a l’honneur de remettre ci-après à Monsieur le Premier Ministre, le rapport général qui
conclut ses travaux.
Paris, le 21 juillet 1960.
Jacques RUEFF.
Louis ARMAND.
René COURTIN.
Marcel DEMONQUE.
Louis ESTRANGIN.
Jean FILIPPI.
André GRANDPIERRE.
Jean KEILLING.
André MALTERRE.
Pierre MASSE.
Jean SALTES.
Alfred SAUVY.
Gaston TESSIER.
Henry TOULOUSE.
Gabriel VENTEJOL.
Alexandre VERRET.
5
PREMIERE PARTIE
RAPPORT
6
SOMMAIRE
INTRODUCTION………………………………………………………………………………………………………….. 8
I. – LA MISSION DU COMITÉ…………………………………………………………………………………………………. 9
A. Le cadre général de la mission du comité…………………………………………………………..…9
B. La notion d’expansion………………………………………………………………………………………9
C. La nature des obstacles à l’expansion soumis à l’examen du comité……………………………10
D. L’expansion de l’économie nationale et le marché commun……………………………………….11
II. – L’INVENTAIRE DES OBSTACLES : RIGIDITÉS ET DÉSÉQUILIBRES……………………………13
A. Scléroses et blocages au sein du système économique…………………………………………………14
1° Conditions de production et de distribution de certains biens et services…………………………….14
2° Organisation de certaines professions…………………………………………………………………………………14
3° Régime des mutations immobilières……………………………………………………………………………………15
4° Répartition des temps de travail et de repos…………………………………………………………………………15
B. Distorsions de coûts et de prix……………………………………………………………………………………15
1° Prix fixés ou homologués par l’autorité publique……………………………………………………………………16
2° Subventions à « l’improductivité »……………………………………………………………………………………….16
3° Dispositions et application du droit fiscal ou social………………………………………………………………..16
C. Inégalités de développement……………………………………………………………………………………..17
1° Retard de développement de l’agriculture…………………………………………………………………………….17
2°. Défauts de l’appareil de distribution……………………………………………………………………………………18
3° Inadaptation de l’administration publique……………………………………………………………………………..18
4° Disparités régionales…………………………………………………………………………………………………………18
D. Mentalités et comportements indifférents ou hostiles au changement ………………………………18
1° Poids du passé…………………………………………………………………………………………………………………18
2° Force des groupes d’intérêts………………………………………………………………………………………………19
3° Conscience insuffisante des réalités …………………………………………………………………………………..19
4° Lacunes de l’information ……….………………………………………………………………………….20
5° Faiblesse de l’enseignement ……………………………………………………………………………………………..20
III. – L’ÉLIMINATION DES OBSTACLES : PRINCIPES D’ACTION……………………………………….. 21
A. Réduire les rigidités économiques ……………………………………………………………………………..21
1° Les régulations d’une économie mixte………………………………………………………………….21
2° Mesures préconisées………………………………………………………………………………………………………..21
B. Éliminer les atteintes à la véracité des coûts et des prix…………………………………………………22
1° Principes…………………………………………………………………………………………………………………22
2° Applications…………………………………………………………………………………………………………………22
C. Écarter les obstacles à une croissance harmonieuse…………………………………………………………..23
1° Rechercher une meilleure utilisation des ressources …………………………………………………………….24
2° Assurer un meilleur emploi des hommes……………………………………………………………………………..24
3° Atténuer les déséquilibres régionaux…………………………………………………………………………………..25
D. Réformer l’administration…………………………………………………………………………………………..26
1° Adapter les structures ………………………………………………………………………………………………………26
2° Renouveler les méthodes et les moyens……………………………………………………………………………..26
3° Améliorer les relations humaines ……………………………………………………………………………………….26
E. Remédier aux insuffisances de l’information et de l’instruction……………………………………….. 26
1° Développer l’information………………………………………………………………………………………………..26
2° Étendre et adapter l’enseignement……………………………………………………………………………………..26
CONCLUSION …………………………………………………………………………………………………………………….27
7
8
INTRODUCTION
La mission du Comité a été définie par le décret 59-1284 du 13 novembre 19592,qui
l’a constitué et qui a fixé sa composition dans l’article 2 de ce décret, le Gouvernement
assignait au Comité la mission de « proposer des réformes de nature à mettre fin aux
situations de fait ou de droit qui constituent, d’une manière injustifiée, un obstacle à
l’expansion de l’économie, et l’invitait à formuler ses propositions avant le 15 juillet 1960.
L’une des premières tâches du Comité a été de préciser et de délimiter la nature et le
contenu de sa mission. Il s’est attaché aussi à recenser et à classer les obstacles à
l’expansion et à en dresser la liste, sans doute incomplète, mais ordonnée autour de notions
générales. Il a tenté ensuite de dégager sous la forme de quelques thèmes directeurs, les
principes qui ont inspiré ses recommandations. Celles-ci sont présentées dans la seconde
partie du rapport général.
2 Texte en annexe
9
I. LA MISSION DU COMITÉ
Le Comité s’est astreint, en premier lieu, à préciser le cadre de sa mission et notamment à
définir la notion d’expansion et à préciser la nature des obstacles qu’il devait soumettre à ses
investigations.
A. LE CADRE GÉNÉRAL DE LA MISSION DU COMITÉ.
1° En raison de l’ampleur de la tâche à accomplir et compte tenu du délai relativement bref
qui lui était imparti, le Comité a dû faire des choix et s’imposer des limites, dictés par un souci
d’efficacité. Il n’a voulu retenir, dans l’ensemble des situations et des problèmes susceptibles d’être
examinés, que ceux qui lui semblaient, soit particulièrement graves, soit nettement révélateurs des
maux ou des faiblesses dont souffre l’économie française. Le Comité a donc conscience d’avoir été
incomplet. Mais Il espère avoir soulevé les questions essentielles, sans s’être montré trop
ambitieux.
2° En tout cas, le Comité ne prétend pas présenter l’esquisse d’une politique économique,
dont l’élaboration incombe au Gouvernement, ni même un programme général d’expansion, qui
dépasserait également le cadre de sa mission.
Dans le même souci de ne point dépasser les limites de sa compétence, le Comité s’est
abstenu de toute prise de position doctrinale. Il n’a pas mis en cause certaines données
fondamentales, telles que le caractère mixte de notre économie, où coexistent un secteur privé et
un secteur public et qui, tout en réservant ainsi une grande marge d’initiative aux producteurs et
aux consommateurs, fait l’objet, dans les domaines essentiels, d’une planification souple.
3° Le Comité s’est donc borné à recenser les dispositions ou situations qui, en toute
hypothèse, constituent des obstacles à l’expansion, à relever au sein de l’économie des inhibitions,
des blocages, des scléroses, des déséquilibres ou des contradictions qu’il convient d’éliminer,
quelles que soient les options économiques ou sociales envisagées. Le seul impératif retenu par le
Comité est celui de l’expansion, qu’il tient pour indispensable et où il voit un des objectifs essentiels
de l’action gouvernementale. C’est sur un tel principe, qui paraît devoir échapper à toute
contestation, que le Comité a fondé son analyse de certaines structures de l’économie française;
c’est en fonction des résultats de cette analyse qu’il a élaboré ses avis et recommandations.
Ceux-ci se rapportent, le plus souvent, à des situations de droit ou de fait existant dans des
domaines ou des secteurs nettement délimités de la vie économique et sociale. Les avis et
recommandations du Comité ont donc un objet précis et visent, dans chaque cas, une série de
mesures concrètes.
B. LA NOTION D’EXPANSION
Le Comité a estimé que, pour l’interprétation exacte de la mission qui lui était assignée, la
notion d’expansion devait être entendue dans son sens large et qu’elle englobait les concepts de
croissance économique et de progrès social.
1° Cette notion élargie comprend donc, non seulement l’aspect conjoncturel (l’expansion,
au sens strict, qui vise la pleine utilisation de l’appareil productif, s’opposant alors à la stagnation et,
a fortiori, à la récession), mais aussi l’accroissement de cet appareil dans le cadre d’une évolution
progressive.
Cependant l’expansion ne peut être seulement considérée comme une notion quantitative.
Elle revêt aussi un aspect qualitatif, qui comprend, d’une part, le plein emploi des hommes et,
d’autre part, un développement harmonieux de toutes les parties du territoire national, lui-même
inséré dans des ensembles plus vastes.
En résumé, l’expansion doit conduire, non seulement à un accroissement de la production
nationale, donc du revenu national, mais aussi à une meilleure répartition de l’une et de l’autre.
10
2° L’expansion, ainsi entendue, est nécessaire en raison, d’une part, des conditions
générales de l’évolution économique, et d’autre part, de la situation particulière de la France.
En effet, les transformations inéluctables qu’engendrent le progrès technique,
l’industrialisation et l’urbanisation, ne sont économiquement satisfaisantes et humainement
acceptables que dans une économie en expansion.
Seule une pareille économie peut permettre de donner satisfaction aux aspirations
profondes de notre époque qui veut plus de bien-être, plus d’égalité et plus de culture, car
l’expansion est la condition essentielle de l’élévation des niveaux de vie et de l’amélioration
générale des conditions d’existence.
L’expansion est, en outre, rendue indispensable par la situation présente de notre pays.
L’essor démographique exige la création d’emplois nouveaux. L’établissement du Marché commun
européen requiert l’adaptation et le progrès de notre économie. La prospérité de la Communauté et
l’aide aux pays sous-développés demandent des ressources accrues. Enfin, la France doit être en
état de faire face, comme les autres pays de l’Occident, à la compétition engagée, sur le plan
technique économique et social, avec les pays de l’Est. Elle ne pourra y réussir et, en même temps,
sauvegarder un climat de liberté, assurer à ses populations un niveau de consommation satisfaisant
et maintenir les équilibres fondamentaux de l’économie, qui conditionnent la durée de l’expansion,
sans un rythme de croissance suffisamment élevé.
Pour toutes ces raisons, l’expansion est, dans un monde en mouvement rapide, la condition
du bien-être et du rayonnement de la Nation.
3° Certaines des conditions actuellement réunies sont de nature à faciliter le processus
expansionniste. L’expansion, en effet, est largement stimulée par le progrès technique. En même
temps, l’élargissement du marché, qui résulte de la réalisation progressive de la Communauté
Économique Européenne, favorise une productivité accrue dans la création et la distribution des
biens et services. Enfin, le renouveau démographique accroît la capacité de production du pays et
renforce l’esprit d’innovation.
4° Le Comité n’a cependant pas perdu de vue qu’il peut y avoir, dans certains cas,
opposition entre l’objectif d’expansion quantitative, de caractère principalement économique, et
l’objectif d’expansion qualitative, de caractère principalement social. S’il est désirable qu’à tout
progrès économique corresponde un progrès social, Il n’existe guère de critères techniques ou
économiques pour lever en ce domaine des options qui, après les confrontations et les
consultations nécessaires, relèvent de la décision politique.
Mais il est en tout cas une certitude : c’est que les obstacles à l’expansion doivent être
éliminés. D’ailleurs, le climat d’expansion facilite leur suppression: les structures tendent à perdre
leur rigidité, les innovations sont encouragées, les conversions et les adaptations peuvent s’opérer
sans heurts majeurs, les divergences éventuelles entre l’économique et le social s’atténuent.
C. LA NATURE DES OBSTACLES A L’EXPANSION SOUMIS A L’EXAMEN DU
COMITÉ
Le Comité, pour délimiter sa compétence et préparer ses investigations, s’est efforcé de
déterminer la nature exacte des obstacles soumis à son examen.
1° La mission du Comité n’était évidemment pas d’examiner tous les problèmes de
l’expansion. Une telle mission se serait confondue, pour partie, avec celle des autorités qui ont
charge de définir et de mettre en oeuvre la politique économique générale du pays.
Les termes de l’article premier du décret institutif : « situations de fait ou de droit qui
constituent d’une manière injustifiée un obstacle à l’expansion de l’économie », conduisent d’ailleurs
à une délimitation suffisamment précise.
2° Il est apparu tout d’abord que le Comité devait soumettre à ses investigations un certain
nombre de situations juridiques, qu’elles soient ou non fondées sur des dispositions légales.
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Le Comité a donc considéré des situations qui trouvent leur origine juridique dans la loi, les
règlements ou les instructions administratives, ainsi que des dispositions ou situations
contractuelles de droit public ou privé.
3° Si la notion de situation de droit a paru devoir être entendue au sens large, celle de
situation de fait a été prise dans une acceptation restreinte. Sinon le Comité aurait été conduit, de
proche en proche, à étendre ses investigations à l’ensemble des problèmes économiques, sociaux
et institutionnels.
Le Comité a donc estimé qu’il devait examiner principalement les situations de fait qui
découlent d’un défaut ou d’une lacune de la législation ou de la règlementation, ainsi que d’une
insuffisance de prévision, de coordination ou d’organisation. En d’autres termes, il a considéré les
obstacles à l’expansion susceptibles d’être écartés par des décisions législatives, règlementaires ou
administratives et non par des créations de ressources matérielles ou financières, car pareilles
créations incombent seulement aux organes permanents d’action économique et aux
administrations publiques.
Dans la pratique, la délimitation de frontière entre un programme de suppression des
obstacles à l’expansion et une politique de progrès économique et social est parfois malaisée. C’est
pourquoi lorsque le Comité a été amené, par la logique même de sa mission, à examiner les
obstacles de caractère très général, tels que ceux tenant à la formation générale ou professionnelle,
aux structures et aux modes d’action de l’administration publique, Il a eu soin de limiter nettement
ses investigations et ses recommandations à des problèmes majeurs, certes, mais précis,
étroitement liés aux conditions de l’expansion. En ces domaines, le Comité n’a pas prétendu
élaborer des programmes de réformes, mais préciser seulement des orientations générales qui lui
paraissaient commander directement le développement économique et social.
4° Enfin, le Comité n’a pas demandé la suppression complète et immédiate de l’ensemble
des obstacles ainsi identifiés.
D’une part, en effet, la mission du Comité est seulement de proposer la suppression de
ceux de ces obstacles qui peuvent être regardés comme injustifiés. D’autres obstacles peuvent
parfois constituer des garanties sur le plan juridique ou comporter certains avantages sur le plan
social.
D’autre part, le Comité a, en règle générale, accompagné ses propositions de suggestions
tendant à des mesures transitoires, propres à rendre économiquement possibles et socialement
acceptables les adaptations indispensables.
D. L’EXPANSION DE L’ÉCONOMIE NATIONALE ET LE MARCHÉ COMMUN
Le Comité s’est aussi attaché à situer ses travaux et ses recommandations dans la
perspective générale que trace, pour la France, son appartenance à la Communauté Économique
Européenne. Sans doute sa mission n’était-elle pas de définir l’ensemble des mesures internes
propres à préparer l’économie française à la concurrence européenne. Toutefois, la convergence
entre une politique de « l’expansion » au sens où elle a été définie ci-dessus et la préparation au
Marché commun est évidente.
Elle s’établit sur plusieurs plans.
Sur le plan général du développement économique, tout d’abord. Il est certain, en effet, que
la suppression des barrières commerciales existant entre les six pays contribuera à lever les
obstacles à l’expansion qui résultent directement ou indirectement de la politique protectionniste
suivie par la France depuis la fin du XIXe siècle. La mise en application du Traité de Rome est
donc incontestablement favorable à la modernisation des structures économiques françaises. En
sens inverse, les propositions du Comité vont au devant des exigences devant lesquelles nous
place le Marché commun et que l’on peut résumer ainsi : mettre nos entreprises à même de faire
face à la concurrence européenne ; faciliter les adaptations structurelles, les conversions et les
spécialisations ; assurer un taux de croissance élevé. Les recommandations du Comité qui tendent
à éliminer les rigidités et les déséquilibres de notre économie tiennent compte de ces impératifs.
La création d’un ensemble unique remplaçant les espaces économiques nationaux et les
changements qui découleront plus ou moins automatiquement de cette substitution, ne sont qu’un
des aspects du Marché commun. Celui-ci appelle, en effet, l’application de politiques communes
dans des domaines tels que l’énergie, l’agriculture, les transports, les règles de concurrence, les
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mouvements de main-d’oeuvre, le droit d’établissement. La mise en oeuvre de ces politiques exigera
un aménagement des dispositions législatives ou réglementaires en vigueur.
Le Comité n’en a pas conclu, pour autant, qu’il était inutile d’entreprendre dans ces
domaines des réformes de portée nationale, ni qu’il suffirait de se conformer, le jour venu, aux
mesures d’harmonisation découlant du Traité de Rome. C’eût été négliger les délais et les
difficultés qu’entraînera nécessairement l’élaboration de ces politiques et ne pas permettre à notre
pays de donner l’exemple des aménagements à opérer, et, le cas échéant, de prendre l’initiative
des mesures européennes à élaborer. En imaginant et en appliquant des solutions nationales
réalistes, la France abordera les négociations de Bruxelles dans une position plus forte. La
perspective de ces négociations ainsi que les conséquences qui découleront de l’application du
Traité devront cependant être sans cesse présentes à l’esprit de ceux qui auront la charge de
mettre en oeuvre les diverses recommandations du Comité. Celui-ci a d’ailleurs lui-même attiré
l’attention, dans ses avis, sur certaines incidences manifestes du Marché commun.
Le Comité a conscience, d’autre part, du fait que les résultats du Marché commun ne
seront pas tous automatiquement bénéfiques. Ainsi le libre jeu de la concurrence européenne
pourrait conduire à l’accroissement des disparités entre les régions françaises. Une politique
nationale d’aménagement du territoire s’impose donc avec d’autant plus de force que le
développement de notre économie se situe désormais dans un cadre européen. De même, la
multiplication à l’échelon européen, de cartels et d’ententes orientés vers des pratiques restrictives,
serait de nature à susciter des appréhensions. Sans doute le Traité de Rome a-t-il prévu
l’élaboration d’une réglementation contre la limitation de la concurrence. Le Comité tient cependant
à exprimer le souhait que la mise en oeuvre de cette réglementation soit accélérée et que, d’une
manière générale, les politiques nationales en matière d’ententes et de pratiques anticoncurrentielles
soient intégrées dans le cadre d’une politique européenne coordonnée.
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En résumé, le Comité a noté la convergence de principe entre la mise en oeuvre du Marché
commun et l’impératif de l’expansion ; il a veillé à la corrélation de fait entre les mesures qu’il
préconise et celles qu’exige la préparation de l’économie française à la concurrence européenne ; il
a estimé que la perspective de décisions ou d’une coordination européennes dans certains
secteurs ne devait pas détourner le gouvernement des réformes qu’appelle la situation et qui
pourront, le cas échéant, servir de base à la politique commune prescrite par le Traité de Rome. Il
s’est enfin préoccupé des mesures propres à prévenir certains des déséquilibres pouvant résulter
du Marché commun. En revanche, le Comité n’a nullement cherché à établir un inventaire des
mesures que l’entrée de la France dans le Marché commun pourrait rendre souhaitables et dont un
grand nombre relèvent d’ailleurs d’une politique d’investissement.
II. L’INVENTAIRE DES OBSTACLES RIGIDITÉS ET DÉSÉQUILIBRES
Avant de procéder à une énumération concrète des obstacles à l’expansion, le Comité tient
à situer ceux-ci dans le cadre général de l’économie française, afin de les apprécier à leur juste
mesure.
En effet, dresser un inventaire des obstacles à l’expansion conduit à mettre l’accent sur les
défauts, les lacunes, les insuffisances, les incohérences de notre économie, mais ce n’est pas
oublier pour autant les difficultés que celle-ci a traversées, ni ses résultats et ses promesses.
Une grande partie des mesures ou des situations incriminées sont nées de la « grande
dépression », des guerres et de leurs conséquences. A l’époque où elles sont intervenues, elles
étaient le plus souvent justifiées, ou tout au moins explicables. Ainsi le répertoire qu’en présente le
Comité n’a rien d’un réquisitoire.
Il serait encore plus injuste de méconnaître les efforts accomplis et les succès obtenus
depuis la Libération, notamment dans le domaine industriel et sur le plan social.
En inventoriant les obstacles à l’expansion, le Comité n’a pas cédé non plus à une
propension au pessimisme. Il est au contraire convaincu que la prise de conscience de l’existence
de ces obstacles ne peut qu’être un stimulant dans la voie du progrès économique, car les
ressources du pays, le renouveau démographique, la qualité des hommes, la volonté de progrès
qui tend à se développer dans tous les milieux de la nation, dans le monde agricole comme dans le
monde industriel, dans le secteur public comme dans les affaires privées, constituent les
promesses d’un vigoureux développement économique et social.
Le Comité a également constaté que les obstacles à l’expansion sont d’importance très
variable, suivant les domaines juridiques, les secteurs d’activité, les zones géographiques, et qu’ils
ne sont pas tous d’origine purement économique. Un certain nombre d’entre eux, et non des
moindres, sont de nature psychologique ou sociologique.
Mais quels que soient leur nature ou leur degré de gravité, ces obstacles sont en premier
lieu imputables à la rigidité des structures économiques ou sociales. Cette rigidité contrarie les
ajustements, les adaptations, les compensations qui, affectant l’offre et la demande, le système des
prix, le niveau des activités et des investissements, permettent de réaliser l’équilibre économique.
Même dans l’hypothèse d’une économie quasi-stationnaire, les structures rigides font obstacle à la
répartition la plus efficace et à la pleine utilisation des ressources, donc à l’expansion au sens
étroit. A fortiori, de telles structures constituent-elles un obstacle majeur à l’expansion au sens
large, à la croissance économique, puisque celle-ci exige en permanence des changements
structurels affectant la nature, l’allocation et l’emploi des ressources, la répartition des activités,
l’implantation et l’organisation des entreprises, la localisation des populations.
La rigidité a également des effets sur les prix et les coûts, qui cessent de refléter les
rapports réels d’échange et ne jouent plus leur rôle régulateur.
Elle engendre aussi, ou tout au moins favorise, l’apparition d’inégalités anormales ou
excessives, de distorsions ou de déséquilibres entre exploitations, entreprises, professions,
secteurs d’activité ou régions. Ces disparités constituent en elles-mêmes des freins au plein emploi
des ressources et des hommes, ainsi qu’à la croissance économique, car le retard de
développement d’un élément du système économique affecte ses autres éléments. Mais, en outre,
ces disparités aggravent, suivant un processus cumulatif, l’effet de la rigidité des structures.
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De telles situations encouragent une mentalité malthusienne et protectionniste, qui
constitue un obstacle majeur aux desseins novateurs et à l’acceptation des risques. Or l’innovation
et l’acceptation des risques sont nécessaires à la croissance économique.
A. SCLÉROSES ET BLOCAGES AU SEIN DU SYSTEME ÉCONOMIQUE
De nombreuses situations économiques critiquables trouvent leur origine dans un défaut de
malléabilité ou de flexibilité, défaut qui fait obstacle aux adaptations indispensables.
Avant d’analyser ces situations sous certains de leurs aspects, il est utile d’en rappeler
brièvement l’origine : elles sont généralement le produit des périodes troublées.
C’est ainsi qu’au cours de la guerre de 1914-1918 ou dans les années qui suivirent, et
notamment au cours de la période d’inflation de 1920 à 1926, apparut une série de dispositions par
lesquelles l’État intervint dans les rapports de droit privé et réglementa certains échanges
économiques. Pour lutter contre la grande dépression des années 1930, de nombreuses mesures
de prohibition, de contingentement, de limitation de la production furent prises, soit par l’État, soit
par les producteurs. Pendant la seconde guerre mondiale, c’est la lutte contre la rareté des produits
et l’inflation monétaire, qui donna naissance à une sévère réglementation économique, renforcée
encore par la structure corporative de l’économie que le Gouvernement de Vichy avait instaurée.
Après la guerre, les exigences de la reconstruction économique et de la lutte contre une inflation
persistante ne permirent pas de desserrer les contraintes. Enfin, la prolifération des lois et des
règlements, qui atteignit un niveau exceptionnel pendant cette période et qui se poursuit de nos
jours, cumulée avec une complexité souvent excessive des formalités administratives, renforce
encore la rigidité du système économique.
Ainsi s’est tissé un réseau de prescriptions et de pratiques qui ont, en grande partie,
survécu aux causes qui les avaient engendrées. Si légitimes qu’elles aient pu être à leur naissance,
elles sont aujourd’hui en grande partie injustifiées.
On peut constater ces diverses situations de sclérose, de malthusianisme ou
d’inadaptation, dans les conditions de production et de distribution de certains biens et services,
dans l’organisation de certaines professions, dans le régime des mutations immobilières, dans la
répartition des temps de travail. Cette énumération n’a d’ailleurs pas un caractère limitatif, le
Comité n’ayant retenu que les situations les plus significatives.
1° Conditions de production et de distribution de certains biens et services.
Parmi les facteurs de rigidité de l’économie, le Comité souligne ceux que constituent les
pratiques commerciales tendant à restreindre la concurrence entre producteurs ou négociants, telles
que la pratique des prix imposés, le refus de vente, les discriminations commerciales abusives…
Bien que ces pratiques restrictives soient interdites par la loi, elles sont assez largement
mises en oeuvre, insuffisamment dépistées et assez rarement réprimées.
Le Comité a également examiné le problème des ententes qui, dans certains cas, entravent
l’exercice de la libre concurrence, et l’abaissement des coûts et des prix, notamment par des règles
de contingentement de la production et de délimitation des zones de vente.
2° Organisation de certaines professions.
Le principe de la liberté du commerce et de l’industrie et plus généralement des activités
professionnelles subit aujourd’hui de nombreuses limitations, dont certaines ne paraissent plus
motivées par des considérations d’intérêt général.
Certes, il ne saurait être question de mettre en cause les légitimes conditions d’accès à la
profession tendant à assurer la capacité et l’honorabilité de ceux qui sont appelés à l’exercer.
Mais il est aisé de constater qu’en fait certaines législations ou réglementations économiques
ont actuellement pour effet, sinon pour but, de protéger indûment des intérêts corporatifs qui peuvent
être contraires à l’intérêt général et, notamment, aux impératifs de l’expansion.
Tel est le cas lorsque législations ou réglementations ont pour effet de fermer abusivement
l’accès à certains métiers ou certaines professions, de maintenir des privilèges injustifiés, de protéger,
voire d’encourager des formes d’activité ou de production surannées, de cristalliser dans leur position
les bénéficiaires de certains droits et de donner ainsi à certaines parties de l’économie française une
structure en « offices», si répandue sous l’Ancien Régime.
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Les autorisations d’exploiter, les contingents d’activité, les cartes professionnelles, sont cédés
à titre onéreux en cas de changement de titulaire. Ainsi se capitalisent des rentes de rareté,
attribuées à titre gratuit à ceux qui se trouvaient fortuitement en possession d’état à la date à laquelle
le privilège a été établi.
Les prix se trouvent en outre augmentés du fait du maintien artificiel en activité de
producteurs marginaux.
Ainsi, progressivement, se sont constitués, au sein de notre système économique, des îlots
de résistance aux nécessaires aménagements de structure, aux conversions et aux adaptations
qu’exigent le progrès technique, le renouveau démographique et l’évolution sociale.
Sans prétendre traiter entièrement cet important problème, le Comité a examiné de nombreuses
situations qui lui ont paru révéler des signes certains de rigidité : conditions restrictives et
abusives d’accès à la profession, défaut ou limitation de la concurrence, fixation étroite des prestations
et des tarifs, cessions à titre onéreux du droit d’exercer, difficultés opposées aux changements
de structure de la firme ou de la profession.
Le Comité souligne que les inconvénients résultant des réglementations trop lourdes ou des
pratiques abusives sont très inégaux suivant les professions examinées, ainsi qu’on le remarquera à
la lecture des recommandations. Mais ces inconvénients sont révélateurs de traits caractéristiques de
certains secteurs de notre organisation économique et professionnelle.
Enfin, le Comité a constaté que le régime de la propriété commerciale et le statut du fermage,
en raison de la trop grande étendue de leur champ d’application, de la limitation excessive du droit
des bailleurs, qui résulte en particulier de la possibilité de renouvellement indéfini du bail,
constituaient des freins importants à l’expansion et notamment aux réaménagements de structures, à
la productivité économique et à l’établissement des jeunes.
3° Régime des mutations immobilières.
La modernisation de l’agriculture, le développement de l’industrialisation et de « l’urbanisation
» exigent une fréquence plus grande dans les réaménagements des structures des
exploitations et des entreprises, les changements de résidence des travailleurs, l’acquisition de
terrains et d’installations diverses, les cessions et transferts de fonds de commerce…
Le Comité a constaté que la législation des baux ruraux et urbains (par ailleurs génératrice
de distorsions dans les prix qui seront évoquées ci-dessous), le régime de la propriété
commerciale, le coût des intermédiaires, le défaut de coordination entre les services publics
compétents, les dispositions fiscales (qui ont fait, il est vrai, l’objet d’une réforme récente) font
obstacle à la fluidité des mutations d’immeubles et de fonds de commerce, condition cependant
nécessaire d’une expansion harmonieuse.
Le régime particulièrement onéreux des mutations en capital n’a d’ailleurs même pas le
mérite de freiner la spéculation immobilière qui crée un obstacle sérieux à l’urbanisation par la
majoration des coûts qu’elle entraîne.
4° Répartition des temps de travail et de repos.
Si les excès de la réglementation professionnelle et les pratiques malthusiennes conduisent
à un sous-emploi ou à un mauvais emploi des ressources économiques, il en est de même de la
répartition trop uniforme des horaires de travail.
La simultanéité des heures de travail, la concentration des congés annuels sur le mois
d’août ont des effets d’autant plus sensibles qu’ils affectent les conditions d’utilisation des
équipements, des outillages et des matériels pourvus d’un rôle majeur dans l’économie moderne.
Si un certain nombre de mesures efficaces ont été prises en ce domaine, dans quelques
entreprises, le problème n’a pas été suffisamment étudié dans le commerce et l’administration
publique. Il s’en suit, notamment, un suréquipement des entreprises de transport et un sous-emploi
de l’équipement hôtelier pendant une partie de l’année.
En outre, cette situation affecte défavorablement les conditions d’existence des travailleurs
à qui ne sont pas offerts, au moment opportun, les services des commerçants et des
administrations publiques.
A côté du problème des « pointes » qui est essentiellement lié, en dépit de ses incidences
sociales, à la meilleure utilisation des équipements, on peut poser aussi le problème du meilleur
emploi des hommes tout au long de leur existence. La rupture brutale de l’activité à l’âge de la
retraite pose des problèmes d’ordre économique, social et humain.
B. DISTORSIONS DE COÛTS ET DE PRIX
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Les prix des produits et des services jouent un rôle de premier plan dans la distribution des
revenus réels et la répartition des dépenses. On comprend donc qu’une certaine stabilité des prix
constitue un des moyens essentiels d’une politique tendant à sauvegarder le niveau de vie des
salariés et des titulaires de revenus fixes ainsi que, plus généralement la valeur de la monnaie et la
confiance qu’elle inspire.
Mais dans une économie décentralisée, les prix des biens et des services sont aussi des
éléments importants des calculs économiques. C’est très largement en fonction des prix que sont
arrêtées les décisions des dirigeants des entreprises privées ou publiques.
Certes, des interventions de la puissance publique sont parfois nécessaires en ce domaine,
notamment lorsque les dommages et quelquefois les souffrances qu’entraînerait l’effet sur le
pouvoir d’achat d’une majoration de prix, l’emporteraient sur l’utilité de l’influence qu’elles seraient
de nature à exercer sur l’orientation des choix. Mais lorsque ces interventions sont systématiques
et se généralisent, elles peuvent conduire, si elles persistent exagérément, à des distorsions
profondes des structures économiques et, par là, nuire grandement à l’expansion.
Tel est l’effet, notamment, de certains prix ou tarifs, fixés ou homologués par l’autorité
publique, et de certaines subventions. Enfin, dès lors que l’impôt est un élément du coût, le système
fiscal peut être responsable de certaines distorsions. Il en est de même, à certains égards, de
la législation sociale.
1° Prix fixés ou homologués par l’autorité publique.
Le Comité estime qu’un blocage rigoureux des prix et des salaires ne peut être qu’une
mesure de circonstance, justifiée seulement par des situations très exceptionnelles. A la longue, il
peut entraîner des distorsions et appeler des correctifs. La question des salaires et celle des prix se
présentent d’ailleurs de façons différentes.
Dans une économie en progrès, les salaires doivent augmenter plus que les prix et doivent
être, chaque fois que possible, déterminés par le jeu de conventions collectives.
D’autre part, condamner un blocage permanent des prix ne signifie pas que l’on renonce à
la taxation. Lorsque les prix sont fixés par voie d’entente, ou lorsque la concurrence s’exerce de
façon vraiment imparfaite, non seulement les prix ne répondent pas à la notion de véracité, mais ils
peuvent également ne pas correspondre au souci de l’expansion économique. Un contrôle de la
puissance publique est alors nécessaire.
Mais parfois la fixation actuelle du prix de certains biens et services a une origine
historique, qui n’a pas ou n’a plus de rapport avec la meilleure solution économique et sociale. Tel
est le cas de la législation sur les loyers, instaurée lors de la première guerre mondiale, maintenue
mais inégalement appliquée entre les deux guerres, et qui a été renforcée lors de la dernière
guerre.
Le maintien indûment prolongé d’une telle législation a eu des effets finalement
défavorables à une grande partie des catégories sociales qu’elle voulait protéger. La construction et
l’entretien des immeubles ont été découragés et les logements sont devenus introuvables.
Mais, de plus, la complexité de la législation, les dérogations et régimes divers qu’elle
comporte, conduisent à d’extraordinaires disparités entre les locataires : pour deux logements
analogues, le loyer peut varier du simple au quintuple. Enfin, l’amenuisement, pour certains
locataires, de la part que représente la dépense d’habitation dans l’emploi des revenus, a provoqué
un desserrement anormal de l’occupation des logements. Ainsi en dépit des réformes de 1948 et
de 1958, la législation sur les loyers est préjudiciable à une bonne répartition des logements et à la
mobilité de la main-d’oeuvre.
Le Comité a également examiné le problème de la coordination des transports. Tout en
mesurant la complexité du problème qu’elle soulève, il a constaté que la structure des tarifs et,
surtout en ce qui concerne la S.N.C.F., l’insuffisante corrélation entre le prix de vente du service de
transport et son prix de revient, faisaient obstacle à une organisation et à un développement
rationnels des transports.
2° Les subventions à « l’improductivité ».
Le Comité a relevé aussi divers modes de soutien ou de subvention directs ou indirects, qui
lui ont paru inutiles, voire anti-économiques, dans le régime de l’alcool et des sucres ainsi que dans
certains secteurs industriels.
Il a reconnu notamment que si le régime de l’alcool a été, à certains égards, assaini, la
réglementation et les prix qui lui sont applicables conduisent encore à un emploi de certaines
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ressources agricoles, coûteux pour l’économie nationale. En outre, certains tarifs de vente par la
Régie ne correspondent pas au coût effectif.
3° Dispositions ou applications du droit fiscal ou social.
Le Comité a constaté que, soit dans ses dispositions, soit dans son application, la
législation fiscale comporte ou engendre de graves inégalités, qui peuvent constituer, puisque
l’impôt est un élément du coût, d’importants facteurs de distorsion économique.
Certes, la fiscalité, surtout avec les taux actuels, a nécessairement des effets
économiques. Mais, trop souvent, notre fiscalité est discriminatoire à l’égard de certaines formes
d’exploitation ou de certains types d’activité. C’est ainsi que les entreprises disposant de plus de
quatre magasins de vente au détail supportent une majoration de la patente, que le régime des
taxes sur le chiffre d’affaires comporte de fortes disparités suivant la nature de l’activité ou du
commerce, qu’enfin le régime du forfait, plus particulièrement en matière d’impôts sur les revenus,
engendre trop souvent des inégalités.
Contestable dans certaines de ses dispositions, notre législation fiscale est surtout
critiquable dans son application. Les principaux impôts, taxes sur le chiffre d’affaires et impôts sur
le revenu, sont insuffisamment contrôlés, de sorte que la fraude revêt, en certains secteurs, une
ampleur telle que ses inconvénients ne sont pas seulement budgétaires mais aussi économiques.
Le Comité tient à souligner que la fraude fiscale constitue un obstacle majeur à l’expansion
économique. En effet, le surplus de profit qu’elle procure au fraudeur est le plus souvent bien
supérieur, en raison des taux élevés des impôts éludés, à celui que pourrait obtenir un chef
d’entreprise scrupuleux par la modernisation de ses outillages ou de ses techniques de gestion, le
perfectionnement de l’organisation ou la participation de son personnel à l’accroissement de la
productivité. Pour trop d’entreprises, la sous-imposition ou la fraude fiscale constituent des
substituts de la productivité et de la rentabilité.
Des constatations analogues pourraient être faites en matière de Sécurité Sociale : fraude
en matière de prestations, travail au noir, insuffisance du recouvrement des cotisations.
C. INÉGALITÉS DE DÉVELOPPEMENT
L’interdépendance des faits économiques est telle que les retards de développement dans
un domaine de l’économie freinent la croissance dans les autres. Or les disparités de
développement sont notables dans notre pays. Elles affectent certains secteurs d’activités et
certaines économies régionales.
1° Retard de développement de l’agriculture.
L’agriculture française, en dépit de la volonté de progrès qui s’y affirme aujourd’hui et des
améliorations sensibles de rendement obtenues au cours des dernières années, pourrait encore
obtenir, en certains secteurs, d’importantes augmentations de productivité. La situation actuelle est
imputable à l’archaïsme des structures parcellaires, à la faiblesse des surfaces cultivées par bon
nombre d’agriculteurs, à l’inadaptation de certaines méthodes de production aux possibilités et aux
exigences des progrès techniques, enfin à l’insuffisance des stimulants imputable, jusqu’à un passé
récent, à un excès de protectionnisme. En outre la commercialisation des produits agricoles ne se
fait pas non plus, en général, dans les conditions les meilleures.
Cependant, on ne peut se dissimuler qu’en raison de la faible élasticité de certains
débouchés agricoles, le progrès des rendements tendra à accentuer, dans les secteurs intéressés,
la contraction des effectifs de main-d’oeuvre, nécessaires à la production. Malgré l’exode rural, la
fraction de la population employée à la production agricole est plus élevée en France que dans
tous les autres pays de l’Europe occidentale, exception faite de l’Italie.
Actuellement, le revenu moyen des agriculteurs est faible par rapport à celui des autres
catégories de producteurs et de travailleurs, tandis que le coût de revient des produits agricoles
est, pour nombre d’exploitations, relativement élevé. Il ne semble pas que l’agriculture française
puisse procurer des conditions d’existence satisfaisantes à plus de huit millions de personnes,
même dans l’hypothèse d’un essor des économies régionales et d’une extension du marché des
produits agricoles. Aussi, plus que tout autre secteur, l’agriculture a-t-elle besoin de l’expansion
économique nationale et d’un important développement des moyens d’enseignement.
Le retard de développement dans l’agriculture freine indirectement l’expansion de l’industrie
et du commerce. Mais en revanche, la situation actuelle de l’agriculture tient aussi à l’insuffisante
implantation industrielle dans certaines régions du territoire.
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2° Défauts de l’appareil de distribution.
L’appareil de distribution souffre d’une répartition défectueuse des points de vente souvent
trop nombreux dans des régions où le niveau de l’activité économique est relativement faible. Du
fait de cette situation et d’un emploi insuffisant des méthodes commerciales modernes, le coût
moyen de la distribution est majoré, sans que sa majoration empêche beaucoup de petits
commerçants de n’avoir qu’un revenu très modeste.
En outre, de nombreuses inégalités juridiques sont de nature à fausser la concurrence.
Certaines coopératives d’entreprises ou d’administrations, dans la mesure où leurs conditions de
fonctionnement ne sont pas toujours conformes à leur statut légal, tel que le définit le décret du 20
novembre 1955, se trouvent placées dans une situation injustement privilégiée par rapport à la
généralité des commerces. Enfin et surtout, il existe des discriminations fiscales déjà signalées et
d’autant plus regrettables qu’elles sont préjudiciables aux formes modernes de distribution.
La situation est encore aggravée par une imparfaite organisation des marchés, notamment
en ce qui concerne les produits agricoles, et par l’ignorance et la passivité des consommateurs.
Cette productivité et cet équipement insuffisants de l’appareil de distribution tendent à
neutraliser, en partie, des baisses de prix de revient obtenues dans l’industrie, et à maintenir un
écart excessif entre les prix de détail de certaines denrées alimentaires agricoles et ceux qui sont
payés aux producteurs.
3°, Inadaptation de l’Administration publique.
L’inadaptation de l’Administration publique à ses diverses fonctions constitue également un
frein à l’expansion.
Sans doute, de même qu’il serait inexact et injuste de nier la naissance et le
développement, au sein des différents milieux économiques de la nation, de tendances favorables
à l’expansion et au progrès, il serait également inexact et injuste de nier les efforts et les
réalisations de l’Administration publique. On peut même admettre que, par son action au cours des
dernières années, elle a joué un rôle important dans le développement économique. Les services
administratifs ont souvent fait preuve de volonté d’innovation et de sens de l’avenir.
Cependant, on constate en premier lieu que le progrès technique a insuffisamment pénétré
les services publics. Leurs moyens matériels sont souvent chichement dispensés et leurs méthodes
de travail demeurent parfois désuètes. Les structures administratives sont mal adaptées aux
missions nouvelles de l’administration, et notamment à ses responsabilités en matière économique
et sociale. La division des administrations en compartiments cloisonnés nuit à l’efficacité de leur
action.
L’administration ne s’est pas non plus toujours adaptée aux exigences que comportent l’accroissement
du nombre des usagers et des administrés` ainsi que la diversité et la complexité des
droits dont ils peuvent se prévaloir et des obligations auxquelles ils sont soumis. Enfin, la rigidité de
certains statuts et l’insuffisance des rémunérations font obstacle aux transformations et au
dynamisme indispensables dans l’administration d’un État moderne.
4° Disparités régionales.
Les niveaux de développement sont très différents dans les diverses régions du pays. La
répartition des entreprises et des populations, ainsi que des moyens d’enseignement mis à leur
disposition sur le territoire national, est défectueuse. Certaines régions ne peuvent tirer parti de
toutes leurs ressources ; d’autres présentent un excès de population qui tend à émigrer,
notamment vers la région parisienne dont la congestion s’aggrave.
Certes, nombre de mesures ont été prises pour remédier aux déséquilibres régionaux,
notamment au cours des derniers mois. Mais elles sont encore insuffisantes.
D. MENTALITÉS ET COMPORTEMENTS INDIFFÉRENTS OU HOSTILES AU
CHANGEMENT
La rigidité des structures n’est pas seulement de nature économique. Elle se manifeste
aussi par des attitudes psychologiques assez largement répandues et défavorables aux
transformations qu’exige notre époque. Ces attitudes sont sans doute en partie la conséquence des
protections et des inhibitions qui se sont développées au sein du système économique. Mais elles
en sont aussi, à certains égards, la cause et, de ce fait, revêtent une importance particulière en tant
que frein à l’expansion. En partie imputables au poids du passé et à l’influence des groupes
d’intérêts, elles révèlent une prise de conscience insuffisante des réalités du monde moderne, donc
19
des lacunes dans l’information de l’opinion et dans la préparation des hommes aux tâches que
l’économie attend d’eux.
1° Poids du passé.
Il est sans doute inévitable que le passé pèse lourd dans un pays de vieille civilisation. Ce
poids du passé, dans la mesure où Il traduit l’attachement à des modes de vie, à une culture et à
des traditions, comporte des avantages certains et constitue notamment un facteur de stabilité.
Mais, en revanche, Il fait obstacle aux transformations techniques, économiques et sociales.
Il ne s’agit pas seulement d’ailleurs d’un phénomène de psychologie sociale. L’attachement
au passé tient aussi aux structures économiques elles-mêmes. Parmi les pays développés, la
France demeure le plus rural. Quant à ses zones d’activité industrielle, elles sont souvent
d’implantation ancienne. La cristallisation de l’infrastructure économique ne facilite pas les
adaptations psychologiques.
En outre, la représentation du passé est souvent colorée d’appréciations indûment
favorables, marquées d’une nostalgie plus sentimentale que raisonnée, car ce passé, souvent
dépeint en termes idylliques, était celui de la mortalité infantile, de la journée de travail de douze
heures et des niveaux de vie voisins du minimum physiologique, alors que, de nos jours, dans bon
nombre d’entreprises industrielles ou commerciales, le personnel bénéficie de conditions de travail
et d’existence en progrès constant.
Certes, le passage de l’état rural à la civilisation industrielle et urbaine ne s’est pas fait sans
souffrances et sans heurts et souvent leur souvenir est demeuré vivace.
Le Comité est convaincu qu’il est possible aujourd’hui, au prix d’une politique appropriée,
d’assurer la réalisation progressive des évolutions indispensables, en aménageant les transitions et
en facilitant, notamment dans le domaine social, les ajustements qui en sont à la fois la condition et
la conséquence.
Cependant, l’aménagement et l’humanisation des reconversions nécessaires se heurtent
souvent à la résistance des hommes et au comportement des groupes d’intérêts.
2° Force des groupes d’intérêts.
L’existence de certains groupes de pression, dont l’action méconnaît les exigences de
l’intérêt général, n’est certes pas propre à notre seul pays.
Cependant l’esprit souvent conservateur et malthusien de ces groupes a des racines
profondes dans notre histoire économique. On peut y observer une lutte incessante entre, d’une
part, les corporations, les corps intermédiaires et les coalitions d’intérêts, à la recherche de
monopoles, de privilèges et de protections, et d’autre part, l’État et l’administration qui résistent,
limitent, repoussent, mais souvent finissent par succomber. Les figures d’Henri III, de Colbert, de
Turgot, du député d’Allarde, de Napoléon III, de Méline et d’autres plus récentes, illustrent les
péripéties de cet éternel conflit.
Le pouvoir est mal armé pour résister efficacement à ces pressions, en raison de la
structure de notre administration. En effet, dans l’organisation actuelle, caractérisée par un
découpage de l’administration en compartiments verticaux et cloisonnés, un grand nombre de
fonctionnaires, en dépit de leur intelligence, de leur conscience et de leur dévouement, se sont
habitués, en toute bonne foi, à voir dans la défense des intérêts qu’ils ont mission de contrôler, un
aspect naturel et essentiel de leur fonction, aspect qui tend à éclipser ou à fausser pour eux la
vision de l’intérêt général.
Mais lorsqu’ils méconnaissent l’intérêt général, les groupements de pression sont de
mauvais gardiens, à long terme, des intérêts qu’ils représentent, car les avantages que tirent leurs
membres des réglementations malthusiennes et des pratiques restrictives ne tardent pas à se
trouver inférieurs à ceux que leur eût procurés le développement des activités de production qu’un
système économique moins cloisonné eût rendu possible.
3° Conscience insuffisante des réalités.
Ainsi, les individus et les groupements semblent insuffisamment préparés aux exigences
d’un monde en évolution rapide.
Jusqu’à une époque récente, la France était l’un des pays développés où les attitudes
d’indifférence ou de refus à l’égard des transformations technologiques, économiques et sociales
indispensables étaient les plus marquées. Or il existe encore des séquelles de cet état d’esprit.
Au lieu de prendre conscience du caractère inéluctable du progrès technique, de la
mécanisation et du développement de l’automatisation ; de l’accroissement des activités secondaires
et tertiaires, du mouvement accéléré vers l’industrialisation, ainsi que des promesses d’amélioration
20
des conditions d’existence qui en résultent, une large fraction de la population s’inquiète de ces
transformations et y voit même souvent des menaces à son bien-être et à sa sécurité.
Faute d’une connaissance suffisante et d’une mesure exacte des profonds changements qui
s’accomplissent hors de nos frontières, la nécessité de l’expansion n’est pas fortement sentie.
L’horizon politique, économique et social demeure étroit en de nombreux secteurs de l’opinion où la
solidarité entre les nations et les liens d’interdépendance économique ne sont pas suffisamment
perçus. Pourtant, dans un monde qui est partout en progrès, l’isolement et la stagnation nous
infligeraient d’irréparables dommages.
4° Lacunes de l’information.
Cette représentation erronée des exigences de notre temps et cette répugnance aux
changements sont largement imputables au défaut d’information d’un trop grand nombre de Français
en matière économique, financière et sociale.
Les données fondamentales de la structure et du régime économiques de notre pays sont
souvent ignorées, même par des personnes cultivées.
Une répartition plus équitable du revenu national est souhaitable à bien des égards. Sous
certaines conditions, elle favorise l’expansion économique, le progrès social et répond à des
exigences morales évidentes. Cependant nul ne peut nier que le développement économique suscite
non seulement l’élévation du niveau (le vie mais est de nature à permettre une répartition plus juste
du revenu national.
Sur un plan plus technique, le principe, cependant clair, qu’un régime économique se voulant
efficace et juste exige des statistiques exactes, des comptabilités sincères et des déclarations fidèles,
rencontre également en certains milieux de fortes oppositions.
Trop souvent, les principes financiers les moins discutables sont méconnus. En matière
monétaire et fiscale, fleurissent les illusions et les mythes.
5° Faiblesses de l’enseignement.
Il apparaît aussi que les hommes sont souvent insuffisamment préparés à la vie
professionnelle, à l’emploi des techniques les plus modernes de production et de gestion, ainsi qu’à la
compréhension des problèmes nouveaux de notre civilisation.
La formation professionnelle notamment présente de graves lacunes. Beaucoup trop
négligée en matière agricole, où elle revêt une importance de premier plan puisque les
comportements novateurs doivent être le fait de millions d’exploitants, elle n’est pas suffisamment
orientée, en matière industrielle, vers les métiers et professions qui sont ceux de l’avenir. Le manque
d’ingénieurs et de techniciens présente un caractère alarmant. Il faut noter surtout la pénurie de
cadres aux échelons moyens et subalternes.
Constater que les hommes, mal préparés à leur avenir, ne regardent pas assez vers lui,
conduit aussi à relever les défauts de l’éducation générale. L’enfant et l’adolescent ne sont pas
préparés à la vie moderne. Leurs connaissances de base sont souvent insuffisantes. En outre, les
« humanités », auxquelles ne sont d’ailleurs initiés qu’une faible minorité de jeunes, surtout lorsqu’ils
sont d’origine ouvrière ou rurale, se réfèrent à des types d’individus et de relations sociales qui
conservent sans doute, en profondeur, une signification et une valeur permanentes, mais qui sont
très éloignés de ceux qui constituent la société contemporaine. Il faudrait s’efforcer de définir et de
promouvoir un humanisme de la civilisation moderne.
21
III. L’ÉLIMINATION DES OBSTACLES : PRINCIPES D’ACTION
Les recommandations formulées par le Comité sont inspirées par un certain nombre de
principes fondamentaux découlant, d’une part des objectifs et des impératifs de l’expansion, d’autre
part de la nature des obstacles qui viennent d’être mentionnés.
Ces principes sont les suivants :
A. – Réduire les rigidités qui affectent l’économie.
B. – Éliminer les atteintes à la véracité des coûts et des prix.
C. – Écarter les obstacles à une croissance harmonieuse.
D. – Réformer l’administration.
E. – Remédier aux insuffisances de l’information et de l’instruction.
A. RÉDUIRE LES RIGIDITÉS QUI AFFECTENT L’ÉCONOMIE
Le Comité a déjà souligné qu’il ne lui appartenait pas de formuler une politique économique
générale. C’est pourquoi il a considéré comme une donnée fondamentale le caractère mixte de
notre économie. Il lui est apparu que notre régime économique qui combine initiative privée et
intervention publique est parfaitement compatible avec les exigences de l’expansion. Au surplus, la
stabilité relative de ce régime est une des conditions de l’expansion, puisque celle-ci dépend
largement des décisions prises par les dirigeants des entreprises privées ou publiques dans la
perspective d’une action à long terme, et en fonction des conditions institutionnelles dans
lesquelles ces entreprises se trouvent placées.
Mais les modalités d’intervention de la puissance publique doivent être conciliées avec le
maintien de certains mécanismes d’adaptation qui jouent un rôle important dans les phénomènes
d’expansion et de croissance. De cette constatation procède une série de recommandations
concrètes.
1° Les régulations d’une économie mixte.
Les régulations d’une économie mixte peuvent être classées en trois catégories :
a. Celles qui résultent de l’action organique et permanente de l’État dans certains domaines
de la vie économique et sociale ;
b. Les interventions occasionnelles de la puissance publique ;
c. Les régulations spontanées du système économique.
La complexité de la vie économique et sociale et les problèmes que pose un
développement cohérent impliquent, en fait, la fixation par l’État des objectifs fondamentaux, la
prévision en matière de conjoncture et d’évolution, l’établissement de plans à long terme, la fixation
des investissements publics et l’orientation des investissements privés, le maintien d’un équilibre
sain des échanges extérieurs, le contrôle du crédit, la surveillance des prix, la prise en charge enfin
des tâches économiques d’intérêt national qui dépassent les possibilités de l’entreprise privée.
A cette mission permanente de l’État en matière économique, s’ajoutent les interventions
occasionnelles destinées à pallier les difficultés momentanées, à ménager les transitions, à
favoriser les adaptations et les innovations.
En revanche, dès lors qu’il nous est impossible de tout prévoir et de tout régler, Il est
indispensable dans les autres domaines, que s’exercent les régulations économiques spontanées,
notamment par les mécanismes de l’offre et de la demande et par les ajustements de prix qui en
résultent. Cette dernière considération a guidé le Comité dans ses recommandations tendant à
assurer la flexibilité de l’économie. Il lui est apparu notamment qu’en règle générale, la fixation
simultanée des quantités offertes ou demandées et des prix ou tarifs, était de nature à supprimer
toute possibilité d’équilibre et d’adaptation.
2° Mesures préconisées.
En ce qui concerne les ententes et pratiques restrictives, le Comité a estimé que la
législation actuelle devait être complétée. Il reconnaît le caractère utile et parfois indispensable des
accords entre les entreprises lorsqu’ils ont pour effet d’améliorer et d’étendre les débouchés, de
faciliter les investissements importants, d’assurer le progrès technique en aidant notamment à la
22
rationalisation et à la spécialisation. Mais il a estimé que la législation sur les pratiques restrictives
devait être plus généralement et plus fermement appliquée et que les pouvoirs, les effectifs et les
moyens de l’actuelle Commission technique des Ententes devaient être accrus.
Le Comité a formulé diverses recommandations qui tendent au desserrement des
contraintes dans certaines professions réglementées : il s’agit essentiellement d’ouvrir l’accès à ces
professions, de supprimer ou de restreindre les limitations de concurrence résultant de leurs
statuts, de rendre possibles les déplacements ou les fusions d’établissements, d’abolir les
dispositions interdisant les progrès techniques ou leur faisant obstacle, de restreindre le champ
d’application de certains monopoles, de restaurer la liberté d’approvisionnement ou de vente, etc.
Le Comité a proposé diverses réformes concernant la propriété commerciale et le statut du
fermage, dont la principale consiste en une limitation, dans le temps, du droit au renouvellement,
afin d’éviter le maintien indéfini du preneur dans les lieux loués. Il a présenté également diverses
suggestions en matière d’aménagements fonciers et urbains, ainsi que des mesures tendant à
parer à la hausse spéculative des terrains à bâtir.
Il considère que l’application de ces réformes introduirait plus de souplesse dans l’exercice
des professions et dans l’utilisation des biens immobiliers, bâtis et non bâtis.
B. ÉLIMINER LES ATTEINTES A LA VÉRACITÉ DES COÛTS ET DES PRIX
1° Principes.
La véracité des prix est, dans une économie de décisions largement décentralisées comme
la nôtre, la condition nécessaire d’un comportement des individus et des entreprises assurant
l’élimination des gaspillages de ressources.
Le Comité tient pour possible et réalisable le retour progressif à la véracité des prix dans le
cadre d’une politique tendant à restituer efficacité et souplesse au système économique.
Sans doute ne faut-il pas sous-estimer les difficultés de la tâche. La notion de coût est
complexe et incertaine ; il est cependant possible de déterminer des ordres de grandeur
raisonnables, surtout lorsqu’on dispose des éléments d’information que peuvent fournir, avec le
progrès des systèmes de comptabilité, les grandes entreprises industrielles et commerciales.
Mais le retour à la véracité des prix exige un effort continu et progressif, qui doit commencer
par l’adaptation des prix les plus manifestement faussés et comporter en cas de hausse, s’il y a lieu et
simultanément, des aides correctrices temporaires tendant à éviter des bouleversements trop graves.
Ces conditions revêtent une importance d’autant plus grande dans notre pays que les situations à
corriger remontent souvent à plusieurs dizaines d’années.
Enfin, le retour à la véracité des prix exige aussi la ferme application de la législation sur les
ententes et les pratiques restrictives, dans la mesure où celles-ci, ainsi que des manoeuvres
spéculatives, peuvent fausser certains prix.
2° Applications.
Le Comité considère que la véracité du prix des locations immobilières est une des
conditions de la rénovation et de l’accroissement de notre patrimoine foncier bâti. Il recommande
l’ajustement progressif des loyers anciens parce qu’il est indispensable à l’entretien normal des
immeubles et à la suppression des disparités excessives de situation entre locataires.
Mais une telle remise en ordre pose d’importants problèmes sociaux. Il est possible d’y faire
face par une extension et une augmentation corrélatives de l’allocation-logement, qui présente
l’avantage de constituer une aide directe, exactement mesurable, entièrement efficace et n’entraînant
aucune perturbation dans les mécanismes économiques.
En ce qui concerne les transports de marchandises, le Comité estime qu’un meilleur
aménagement des tarifs de ceux-ci est une des conditions indispensables à une coordination
satisfaisante et peut contribuer efficacement à l’aménagement du territoire, notamment en ce qui
concerne la décongestion de la région parisienne.
Il propose, notamment en ce qui concerne la S.N.C.F., une dépéréquation modérée et
progressive des tarifs, se traduisant suivant les cas, soit par une baisse, soit par une hausse de ceuxci,
et la mise en oeuvre d’une organisation souple des transports routiers. La S.N.C.F. pourrait
participer à ceux-ci, soit directement, soit par des filiales.
Le Comité reconnaît que de telles mesures, et notamment la dépéréquation des tarifs de la
S.N.C.F., sont de nature, si aucune précaution n’est prise, à porter préjudice aux zones moins
développées et particulièrement aux régions rurales, ainsi qu’à certains secteurs d’activité. Mais en ce
domaine également, Il apparaît nécessaire, dans une phase transitoire, de prévoir des aides
23
correctrices simultanées pour éviter aux usagers de subir les conséquences brutales de la
dépéréquation.
Pour une politique coordonnée de soutien et d’aménagement régional, l’attribution de
subventions directes paraît en effet préférable à l’action indirecte par les tarifs. Cependant, la charge
de ces subventions ne saurait incomber à la S.N.C.F. qui, comme toutes les entreprises, doit
déterminer sa politique commerciale en fonction du coût réel des services qu’elle produit. C’est l’État
qui doit assumer la charge des subventions, substituant ainsi une intervention consciente et ordonnée
à l’action aveugle qu’il exerce en fournissant, par l’abaissement des tarifs, des subventions indirectes
à certaines catégories d’utilisateurs, et en comblant par fonds publics le déficit de la S.N.C.F.
Les nouvelles mesures de coordination des transports devraient donc être prises dans le
cadre d’un programme d’ensemble, réalisé par étapes, en liaison étroite avec la mise en oeuvre de
dispositions coordonnées en matière d’aménagement du territoire et de conversion.
Le Comité a été conduit à évoquer les rapports entre fiscalité et développement
économique, en raison de l’influence importante des impôts sur les coûts et les prix. La complexité
du problème ne lui échappe pas. Le Comité sait qu’il est difficile de déterminer les conditions dans
lesquelles les impôts se répercutent et se diffusent dans l’économie. La stricte neutralité
économique du système fiscal, si souhaitable qu’elle soit, est impossible à réaliser. La nature, les
proportions et les taux des principales composantes de celui-ci, bien que choisis souvent pour des
considérations de caractère politique, entraînent des conséquences économiques.
Mais le système fiscal peut être rendu relativement neutre à l’égard des conditions de la
production et de la distribution des biens et services. Ce résultat pourrait être obtenu par l’extension
du champ d’application des impôts synthétiques (impôts sur le revenu et taxes sur le chiffre
d’affaires) élagués de leurs exceptions et privilèges abusifs, et établis aussi généralement que
possible d’après des déclarations contrôlées.
Le Comité reconnaît cependant que les exonérations fiscales en faveur du développement
économique comportent dans certains cas des avantages pratiques et psychologiques. Mais ces
exonérations doivent être économiquement fondées, de caractère temporaire, et accordées sans
autres distinctions, à toutes les entreprises qui entrent dans leur champ d’application, défini par des
dispositions législatives ou réglementaires.
Le Comité rappelle cependant que ces exonérations, qui constituent en réalité des
subventions indirectes, n’ont ni la clarté, ni même l’efficacité des subventions directes en faveur du
développement économique. Il recommande que, lorsqu’une intervention est tenue pour
indispensable, elle soit, toutes les fois que possible, opérée par subvention directe et apparente,
plutôt que par des exonérations qui compliquent le système fiscal et en faussent le mécanisme.
Il conviendrait, bien entendu, dans l’application d’une telle politique, de tenir compte des
règles du Traité de Rome, qui proscrivent « les aides faussant ou menaçant la concurrence ». Ces
règles ne doivent pas cependant nous inciter au maintien du statu quo. En particulier, les articles
92 et 93 du Traité de Rome tracent un cadre suffisamment souple pour permettre les interventions
nécessaires à l’expansion, à condition que ces interventions ne conduisent pas à une discrimination
injustifiée à l’encontre des producteurs des autres pays du Marché commun.
Par ailleurs, dès lors que la fraude fiscale constitue, en même temps qu’un moyen de
concurrence déloyale, un obstacle majeur à l’expansion économique, le Comité préconise une lutte
accrue contre celle-ci et notamment contre la pratique des ventes sans facture. L’État devrait
rencontrer dans cette action l’appui des organismes professionnels, des consommateurs et de
l’opinion tout entière.
Le Comité estime aussi que les déclarations fiscales devraient être opposables à leurs
signataires, non seulement lorsqu’ils font valoir un droit devant une autorité publique ou réclament
une indemnité à l’État ou à une collectivité publique, mais aussi dans les rapports juridiques et les
litiges de droit privé. Il n’est pas acceptable qu’existent pour un même revenu, un même chiffre
d’affaires, un même bien, une même activité, deux appréciations de valeur invoquées par la même
personne selon qu’elle est débitrice ou créancière.
Un effort analogue de non-discrimination et de lutte contre l’évasion et la fraude devrait être
accompli dans le domaine de la législation sociale.
C. ÉCARTER LES OBSTACLES Â UNE CROISSANCE HARMONIEUSE
Lorsque la vérité des coûts et des prix est assurée, les conditions d’une croissance
harmonieuse peuvent être plus aisément établies. Celle-ci exige l’utilisation optimum des
ressources, le plein emploi des hommes et un aménagement satisfaisant du territoire.
24
1° Rechercher une meilleure utilisation des ressources.
Le problème de l’utilisation optimum des ressources peut être résolu, soit par une méthode
globale portant sur des quantités, soit par un système décentralisé utilisant des prix. La technique de
recherche de l’optimum a fait depuis une quinzaine d’années des progrès considérables, grâce à
l’effort de grandes entreprises publiques ou privées.
L’optimum à l’échelle de la Nation est l’objet des préoccupations de diverses instances
économiques, notamment du Commissariat général au Plan. Ce problème, d’une grande complexité,
se heurte toutefois en pratique à l’écart, souvent important, qui sépare le système des prix réels de
celui qui répondrait à l’optimum économique. Le Comité ne peut que rappeler à cet égard ses
recommandations générales, tendant à assurer la vérité des prix, ainsi qu’à développer l’information
économique.
En outre, certaines interventions semblent opportunes dans divers secteurs de l’activité
économique. Elles devraient notamment renforcer les mesures tendant à la standardisation et à la
normalisation, favoriser les améliorations de structure des entreprises industrielles ou commerciales
et des exploitations agricoles.
C’est ainsi que l’amélioration de la distribution exige que soient facilitées une répartition
adéquate des points de vente et l’évolution du commerce vers des formes plus modernes et plus
efficaces, notamment par une réforme de la propriété commerciale, dont le Comité a suggéré les
grandes lignes; que soient supprimées les mesures discriminatoires d’ordre fiscal à l’égard de
certains types d’entreprises ; que les marchés soient organisés et qu’un certain nombre de mesures
soient prises en vue du développement de l’enseignement commercial et de l’éducation du
consommateur.
2° Assurer un meilleur emploi des hommes.
Le Comité insiste en premier lieu sur le fait que le maintien artificiel des entreprises
marginales, le soutien des activités désuètes, les subventions à l’improductivité, s’ils fournissent de
l’emploi, n’apportent qu’un produit net inférieur à celui qu’auraient procuré des activités de
substitution. De telles interventions font obstacle à l’élévation du niveau de vie. En outre, l’emploi
qu’elles procurent est précaire puisqu’il ne peut durer qu’autant que la collectivité accepte les
sacrifices, souvent élevés, qui en sont la contrepartie.
En revanche, et contrairement à une opinion trop répandue, la modernisation, la
mécanisation, l’automatisation, n’entraînent pas une réduction globale et durable de l’emploi. Le
progrès scientifique et technique dont elles sont la conséquence, engendre des activités nouvelles
qui, elles-mêmes, suscitent, par induction, des emplois nouveaux dans d’autres branches d’activité et
aussi, le plus souvent, le développement de débouchés préexistants. Le Comité rappelle cependant
que doivent être prévues dans le cadre d’une politique générale de conversion les mesures
d’adaptation et de transition propre à la rendre acceptable et à la faire accepter.
Le Comité a formulé des recommandations relatives à l’aménagement des horaires de
travail, des jours de repos et de congé ; ce problème, étroitement lié au problème des pointes, mérite
une attention particulière. En raison de la pluralité des objectifs en cause, qui sont à la fois
économiques et sociaux, une étude synthétique est indispensable. Du fait de la diversité des
variables et des paramètres, l’emploi en ce domaine des méthodes de la recherche opérationnelle est
souhaitable. Enfin, l’aspect humain et familial du problème requiert la consultation et le consentement
des travailleurs, ainsi que l’appui de l’opinion.
Le problème de l’aménagement des temps de travail au long de la vie active doit également
être considéré. Sans doute, avec le progrès technique et l’accroissement de la productivité, la
durée globale du travail de chacun pourra diminuer sensiblement. Mais le Comité estime que le
progrès social découlant de cette diminution peut encore être amélioré par une meilleure répartition
des périodes d’activité.
D’une part, en raison de l’allongement de la durée des études, la vie active aura tendance à
commencer plus tard. Elle devrait être coupée de périodes de renouvellement des connaissances
et de perfectionnement professionnel.
D’autre part, l’accroissement du nombre et de la proportion des personnes âgées pose un
problème important sous une forme nouvelle, qui exigera un examen approfondi de certaines
conceptions sur leurs conditions de travail et de retraite.
Mais étant donnée la création récente de la Commission d’étude des problèmes de la
vieillesse, qui doit donner son avis dans quelques mois, le Comité a estimé opportun de ne pas
formuler de propositions précises en dehors de celles concernant le personnel enseignant, pour
lequel se pose un problème d’une grande urgence.
Le Comité a recherché également des solutions aux difficultés du travail à mi-temps.
25
3° Atténuer les déséquilibres régionaux.
Le Comité n’a pas mission de formuler les principes d’une politique de développement
régional, mais seulement de suggérer des mesures de nature à lever les obstacles à pareil
développement.
Le premier obstacle est le manque d’informations. Le Comité attache une grande
importance au perfectionnement de la connaissance économique et sociale des différentes régions
du territoire national. Des travaux statistiques et des études économiques sont à cette fin
indispensables. Le Comité rappelle aussi l’exigence d’une liaison étroite entre le plan national, les
programmes d’action régionale et les programmes d’investissements en matière d’équipement
collectif. Il souligne aussi la nécessité de bien préciser les objectifs, les critères et les méthodes
susceptibles de conduire à la définition des meilleures localisations et à la réalisation de l’optimum
global.
Sur le plan de l’action, le problème des conversions lui a paru essentiel. Sans doute pour
provoquer celles-ci, des réglementations et même des prohibitions peuvent être nécessaires. Mais
ce sont surtout les incitations : bonifications d’intérêts, avances à taux réduit, indemnités de
conversion, aménagement de zones industrielles, construction de logements, qui pourront attirer
travailleurs et capitaux dans lés régions à développer. Des stages de formation tendant à une
préparation accélérée aux activités de conversion permettront de faciliter les transitions et d’en
réduire la durée.
Certes de telles mesures ont déjà été prévues ; mais il importe de les coordonner, de les
concentrer en un faisceau de dispositions convergentes et le cas échéant de les renforcer; bref, de
mettre en oeuvre non pas un système de conversions organisées et sélectives, mais un système
organisé d’aides efficaces à la conversion.
En particulier, les conversions économiques qui comportent d’importantes incidences
sociales exigent que soit prévu et aménagé le reclassement des travailleurs.
D. REFORMER L’ADMINISTRATION
La rénovation de, l’administration doit porter sur ses structures, sur ses méthodes et ses
moyens, ainsi que sur les relations humaines qu’elle met en oeuvre.
1° Adapter les structures.
Les divisions majeures de l’administration centrale en ministères, directions et services,
devraient se modeler davantage sur la nature des opérations à effectuer ou des domaines à
administrer. Des modifications de structure dans ce sens réduiraient la pression exercée sur
l’Administration par les intérêts particuliers qu’elle a mission de contrôler.
En outre, l’organisation actuelle ne favorise guère les conceptions synthétiques et les
actions coordonnées. C’est pourquoi, tout en procédant à un remaniement des divisions verticales
de l’administration, lesquelles auraient essentiellement pour mission de mettre en oeuvre les
décisions du pouvoir, il serait nécessaire que fussent renforcées les structures horizontales et
développés tant les services fonctionnels que les organismes de conception, en particulier ceux qui
ont mission de préparer les décisions fondamentales en matière économique et sociale. Services
fonctionnels et organes de conception devraient en même temps coordonner l’action des services
verticaux, dont les liaisons devraient être prévues et encouragées.
Enfin, en ce qui concerne les services extérieurs de l’État et de l’administration locale, le
Comité rappelle la nécessité du regroupement des circonscriptions administratives et des
associations ou fusions de communes.
2° Renouveler les méthodes et les moyens.
La prolifération des lois et des règlements nuit à l’efficacité de l’administration. Mais, en
outre, l’action gouvernementale et administrative ne peut être définie et exercée uniquement par la
voie de prescriptions juridiques. Une action efficace exige, après la détermination des objectifs,
l’attribution de moyens appropriés aux agents responsables de l’exécution.
Cette modification des conditions d’action de l’administration, notamment dans le domaine
de l’intervention économique, est d’ailleurs exigée par les nouvelles tâches qui incombent aux
services publics, lesquelles, dans certains cas, requièrent des méthodes proches de celles de
l’entreprise. Elle impliquerait un statut plus souple de la fonction publique. L’accroissement des
responsabilités des fonctionnaires devrait avoir pour contrepartie une amélioration de leur situation
26
matérielle. Ces réformes devraient être faites après de larges consultations tendant à obtenir
l’adhésion des organisations syndicales.
Sur un plan plus technique, les modes d’action de l’administration ne mettent pas
suffisamment à profit les procédés modernes de gestion et de préparation des décisions. Le Comité
souligne l’intérêt de l’utilisation dans l’administration publique des méthodes économétriques,et de
la recherche opérationnelle. Celles-ci pourraient d’ailleurs faciliter, non seulement l’exécution des
décisions administratives, mais aussi la détermination des objectifs et la définition des critères. Les
moyens matériels devraient être modernisés, car, à cet égard, l’administration est souvent en retard
par rapport à l’entreprise.
3° Améliorer les relations humaines.
L’information des citoyens devrait être facilitée en matière administrative. Les bureaux
d’accueil et les centres d’information administratifs devraient être développés et les usagers
conseillés et aidés par des agents spécialisés dans l’accomplissement des formalités administratives.
L’administration devrait être rendue moins anonyme. Toutes les fois que possible, les
décisions devraient être personnalisées.
Pareilles réformes sont possibles si l’on accroît, notamment, la responsabilité des
fonctionnaires et la délégation de l’autorité.
Enfin des services de relations humaines devraient être créés dans toutes les administrations
qui ont un large contact avec le public, surtout dans les services qui sont chargés de fournir certaines
prestations aux usagers et, à plus forte raison, dans ceux qui soumettent les administrés à un réseau
complexe d’obligations.
E. REMÉDIER AUX INSUFFISANCES DE L’INFORMATION ET DE L’INSTRUCTION
Dès lors que les hommes sont à la fois le moyen et la fin de l’activité économique, leur
formation et leur information sont parties intégrantes d’une politique d’expansion.
1° Développer l’information.
Il entre dans la mission de l’État d’informer les citoyens de leurs devoirs et de leurs droits, non
seulement en matière administrative, mais aussi en matière économique et sociale. Ils devraient être
plus largement informés des réalités du monde moderne, des conditions de l’évolution économique,
des nécessités et des avantages de l’expansion, afin qu’ils soient davantage tournés vers l’avenir et
moins vers le passé.
Les buts et les modalités de l’action de l’État en matière économique et sociale devraient être
largement diffusés, expliqués et commentés. Sans doute importe-t-il qu’une telle information soit
présentée avec une stricte objectivité, dans des termes simples et dans une forme qui suscite l’intérêt
de ceux à qui elle s’adresse. Au niveau national, elle pourrait être préparée par une équipe
d’économistes, de psychologues et d’enseignants.
Il apparaît d’ailleurs qu’une information de cette nature, présentée avec clarté et sincérité,
constituerait une des meilleures armes contre la propagande et l’action des groupes de pression.
Une société qui recherche le progrès économique et social doit recevoir, des citoyens et des
entreprises, des informations précises et sincères, indispensables à l’élaboration d’une politique
rationnelle. En d’autres termes, si l’État doit informer les citoyens, ceux-ci doivent aussi informer
l’État.
Le Comité rappelle à ce propos la nécessité d’un bon équipement statistique. La qualité de
celui-ci dépend certes directement de l’organisation et de l’action administratives, mais aussi de la
manière dont les citoyens et, les entreprises s’acquittent de leurs obligations en matière de
déclarations administratives.
Une politique économique et sociale rationnelle exige, notamment, que soient synthétisés,
au sein de la comptabilité nationale, les résultats de la comptabilité publique et des comptabilités
privées. Si celles-ci sont satisfaisantes, le plus souvent, dans le secteur industriel, Il n’en est pas de
même dans le secteur commercial, artisanal et agricole. Le Comité souligne l’importance du
perfectionnement de ces comptabilités, de la diminution du champ d’application des forfaits fiscaux
– qui n’encouragent pas la tenue de comptes précis – du développement de la formation comptable
des futurs commerçants et agriculteurs et de l’intensification du recrutement des expertscomptables
et des comptables agréés.
2° Étendre et adapter l’enseignement.
27
En ce qui concerne la formation générale, il est important que les jeunes, à tous les degrés
de l’enseignement, soient initiés aux, aspects fondamentaux de la vie économique et sociale et de
son évolution. Il est indispensable que l’enseignement qu’ils reçoivent leur fasse prendre
conscience – tant des grands problèmes français du moment et de l’avenir que de l’extension de
l’horizon politique, économique et social caractéristique de notre époque (l’Europe, la
Communauté, les Pays sous-développés). L’éducation générale devrait donner aux jeunes le sens
du réel, mais en même temps développer leur imagination, leur goût de l’action, l’esprit d’équipe,
s’attacher à la formation du caractère et les préparer ainsi au monde de demain. Cette préparation
nous apparaît comme condition majeure de l’expansion économique et du progrès social.
Les programmes devraient être aménagés de telle façon que fût réduite la tendance au
divorce des cultures littéraire et scientifique. Mais pareille exigence ne devrait pas conduire à une
surcharge des programmes et à un nouvel allongement de la durée des études. Il est utopique,
surtout à une époque de développement indéfini des connaissances, de vouloir tout enseigner.
L’effort doit porter sur la formation de l’esprit.
Un accès plus large des jeunes à l’instruction est non moins important encore que les
changements dans les programmes, les orientations et les méthodes. Le système actuel conduit à
un véritable gaspillage du potentiel intellectuel de la jeunesse. L’accès à l’enseignement secondaire
et supérieur en milieu ouvrier et en milieu rural doit être élargi. Le ramassage scolaire doit être
organisé dans les campagnes et des dispositions doivent être prises pour la décentralisation de
l’enseignement supérieur.
Un effort très important est également nécessaire en matière de formation professionnelle.
Celle-ci doit préparer les jeunes en fonction de la nature des emplois qui leur seront offerts. Il
importe surtout, à cette fin, que les transformations les plus importantes dans la structure de
l’emploi, qui découlent du progrès technique et de l’extension des activités secondaires et tertiaires,
soient prises en compte. En particulier, du fait de l’existence d’un excédent de population rurale,
une partie de la jeunesse des milieux agricoles doit être formée à des métiers autres que celui de la
terre.
Il importe aussi que soit accru le nombre des ingénieurs et que l’on se préoccupe
davantage de leur formation humaine. Les connaissances techniques doivent revêtir un caractère
plus actuel et plus concret. Des mesures doivent être prises pour l’orientation des « littéraires »
vers les professions commerciales et industrielles. Quant aux futurs administrateurs, privés ou
publics, ils ne doivent – pas seulement être formés aux disciplines économiques et juridiques, mais
acquérir aussi un minimum de connaissances scientifiques et techniques. Des mesures
exceptionnelles sont nécessaires pour remédier rapidement à la pénurie d’instituteurs et de
professeurs et préparer un plus grand nombre de jeunes gens à la recherche. En même temps
devraient être développées des méthodes d’enseignement plus efficaces et, pour la diffusion de
l’instruction et de la culture, l’occasion devrait être fournie à tout « enseigné » de devenir, à des
titres et des degrés divers, suivant les individus et les disciplines, un «enseignant ».
Un tel effort d’intensification de l’instruction, de l’éducation et de la culture, créerait un
climat propice à une ouverture générale des travailleurs aux problèmes de l’économie et à un
véritable essor de la promotion sociale. Celle-ci est une nécessité économique, car elle peut fournir
au pays une partie du personnel qualifié, des cadres et des responsables professionnels dont il a
un besoin urgent. Elle répond aussi à un souci de justice, puisqu’elle est de nature à corriger les
inégalités qui peuvent découler de la diversité des conditions d’existence, des niveaux de vie ou
d’un sort malheureux. Elle est aussi un des moyens du progrès social et culturel, en même temps
qu’un facteur de la cohésion et du développement harmonieux de la société. Le Comité estime
qu’un effort particulier devrait être fait, à cette fin, dans tous les secteurs de la vie professionnelle et
à tous les niveaux. Le coût financier d’une large action de promotion sociale serait très largement
couvert par les avantages, sur le plan matériel et humain, qui en découleraient.
L’évolution rapide des connaissances exige d’ailleurs que soit mis en oeuvre un système
d’éducation permanente. La formation post-scolaire devrait être réorganisée, développée et
étendue à toutes les professions et aux diverses étapes de la vie professionnelle. Plutôt que
d’allonger indéfiniment la durée des études, on devrait donner aux adultes la possibilité de
renouveler périodiquement leurs connaissances générales et pratiques. En particulier, des cycles
d’études et de stages devraient être organisés à l’âge de la maturité. Enfin, l’augmentation de la
production découlant du progrès des techniques, des moyens de mécanisation et des méthodes
d’organisation, devrait permettre de prélever, chaque semaine, sur la durée normale du travail,
quelques heures qui seraient consacrées au perfectionnement professionnel, à l’éducation
générale et à l’étude des problèmes fondamentaux de notre temps.
28
CONCLUSION
Malgré leur apparente diversité, les mesures que le Comité recommande procèdent d’une
inspiration commune. Elles tendent toutes, conformément au mandat qui lui a été confié, à
supprimer des dispositions de fait ou de droit qui constituent « des obstacles injustifiés à
l’expansion de l’économie ». Leur but est de majorer l’efficacité de l’effort humain, donc de
permettre d’obtenir plus, avec un même effort, ou autant, avec un effort moindre. Le Comité est
convaincu que leur . application, contribuerait efficacement à l’amélioration des niveaux de vie et au
progrès du bien-être.
Cependant toute modification de l’état existant, surtout s’il est ancien, exige des
ajustements qui peuvent affecter des situations individuelles légitimes et respectables. Plusieurs
des réformes suggérées par le Comité susciteront des résistances et leur mise en oeuvre, malgré
les dispositions transitoires dont elles ont été assorties, exigera, pendant une période prolongée,
des efforts attentifs et de minutieuses précautions. Mais le Comité a la conviction profonde que leur
accomplissement apporterait au pays des progrès étendus et durables, alors que les difficultés qu’il
entraînerait seraient limitées et temporaires.
Il n’appartient pas au Comité de se prononcer sur les problèmes politiques que pose le
programme d’action qu’il a élaboré. Il tient cependant à souligner son caractère global et cohérent.
Les recommandations qui suivent visent des obstacles graves au développement économique.
Appliquées séparément ou en une longue période, elles laisseraient subsister, en certains secteurs,
les protections et les rigidités présentes, alors qu’elles les supprimeraient en d’autres. De ce fait, il
est important, qu’autant que possible, elles soient mises en oeuvre dans une procédure d’ensemble.
Les réformes qui sont ici proposées ne pourront être accomplies qu’avec l’adhésion du
pays. Or le Comité les a présentées parce qu’elles lui paraissaient justifiées par des raisons
décisives. Il ne doute pas que les arguments qui ont emporté sa conviction ne s’imposent, avec une
même force, à tous ceux qui les considéreront en pleine lumière.
Pour la mise en oeuvre de nos recommandations, un grand effort d’explication est
indispensable. Il exige un contact étroit avec l’opinion et avec les groupements représentatifs de
toutes les forces vives de la nation. Si ce contact est établi avec toute l’ampleur que rendent
possible les méthodes modernes de diffusion, le pays comprendra la nécessité du programme que
le Comité a élaboré et qu’il présente dans les avis et recommandations ci-après.
29
DEUXIÈME PARTIE
AVIS ET RECOMMANDATIONS
Pour réduire les principaux obstacles à l’expansion de l’économie qu’il a recensés, et assurer
ainsi aux hommes un niveau de vie plus élevé, le Comité a retenu cinq principes d’action, qui servent de
cadre à ses recommandations
1. Réduire les rigidités qui affectent l’économie ………………………………………………………………… 31 à 45
2. Éliminer les atteintes à la véracité des coûts et des prix……………………………………………………46 à 57
3. Écarter les obstacles à une croissance harmonieuse ………………………………………………………58 à 70
4. Remédier aux insuffisances de l’information et de l’instruction…………………………………………..72 à 82
5. Réformer l’administration……………………………………………………………………………………………….85 à 91
30
SOMMAIRE
I. Réduire les rigidités qui affectent l’économie………………………………………………………….…..31
1.11. Les ententes et les pratiques restrictives dans le commerce et l’industrie ……………………..32
1.21. La propriété commerciale………………………………………………………………………….32
1.31. Les baux ruraux……………………………………………………………………………………..34
1.40. Les professions « fermées »…………………………………………………………………………………….35
1.41. Les problèmes de la meunerie…………………………………………………………………….36
1.42. La semoulerie……………………………………………………………………………………….37
1.43. La boulangerie………………………………………………………………………………………37
1.44. La profession de notaire……………………………………………………………………………38
1.45. la profession d’avoué……………………………………………………………………………….39
1.46. L’organisation de la profession de commissaire-priseur……………………………………….40
1.47. La pharmacie et l’industrie pharmaceutique…………………………………………………….41
1.48. La profession de courtier maritime………………………………………………………………..42
1.50. Les taxis………………………………………………………………………………………..……44
1.50.1. Les taxis dans l’agglomération parisienne……………………………………………….……44
1.50.2. Les taxis en province………………………………………………………………………..…..45
2. Éliminer les atteintes à la véracité des coûts et des prix……………………………………………………….. 46
2.11. La coordination des transports de marchandises………………………………………………………..47
2.12. Le régime des loyers dans ses relations avec le problème du logement………………………..51
2.21. Le problème des alcools………………………………………………………………………………………….52
2.22. La production sucrière…………………………………………………………………………………………….53
2.23. La viticulture…………………………………………………………………………………………………………. 55
2.31. Production et distribution des eaux minérales et des jus de fruits………………………………….56
2.41. Sur l’utilisation des déclarations fiscales dans les relations juridiques de la vie
économique……………………………………………………………………………………………….57
3. Écarter les obstacles à une croissance harmonieuse…………………………………………………………….58
3.11.1. Les problèmes de distribution……………………………………………………………………………….59
3.11.2. Les problèmes des pêches maritimes, de l’industrie de la conserve et du marché des
produits de la mer………………………………………………………………………………………………………….61
3.12. Les problèmes fonciers d’urbanisation………………………………………………………………………63
3.13. La normalisation et la standardisation facteurs de progrès économique………………………..66
3.20. Les problèmes de l’emploi……………………………………………………………………………………….66
3.22. L’emploi à temps partiel…………………………………………………………………………………………67
3.23. Le problème de l’immigration…………………………………………………………………………………..68
3.24. L’aménagement du temps de travail…………………………………………………………………………69
3.31. La politique économique régionale…………………………………………………………………………..70
4. Remédier aux insuffisances de l’information et de l’instruction………………………………………………..72
4.10. Les problèmes de l’enseignement…………………………………………………………………………….73
4.12. L’enseignement des jeunes ruraux…………………………………………………………………………..78
4.14. Le service militaire et l’enseignement……………………………………………………………………….80
4.20. Les problèmes de l’information statistique…………………………………………………………………81
4.21. La formation et l’information économiques…………………………………………………………………82
5. Réformer l’administration………………………………………………………………………………………………….. 85
5.21. L’utilisation du capital immobilier des collectivités publiques………………………………………..86
5.22. Les conditions des achats publics et la gestion des matériels………………………………………86
5.23. L’utilisation des techniques modernes d’analyse et de préparation de la décision…………..87
5.24. Relations publiques dans l’Administration………………………………………………………89
5.25. Le problème des circonscriptions administratives…………..…………………………….……91
31
I. RÉDUIRE LES RIGIDITÉS QUI AFFECTENT L’ÉCONOMIE.
Le Comité a estimé nécessaire de présenter des recommandations sur les problèmes des
ententes et pratiques restrictives, ainsi que sur ceux de la propriété commerciale et des baux ruraux.
Il a également examiné un certain nombre de professions réglementées, pour lesquelles il
formule des recommandations particulières, précédées d’un avis général.
1.11. Ententes et pratiques restrictives
1.21. Propriété commerciales
1.31. Statut des baux ruraux
1.40. Professions réglementées : Recommandations générales
1.41. Meunerie
1.42. Semoulerie
1.43. Boulangerie
1.44. Notaires
1.45. Avoués
1.46. Commissaires-Priseurs
1.47.Pharmacie et Industrie pharmaceutiques
1.48. Courtiers maritimes
1.50. Taxis
32
1.11. LES ENTENTES ET LES PRATIQUES RESTRICTIVES DANS LE COMMERCE
ET L’INDUSTRIE.
Tout en reconnaissant le caractère utile et souvent indispensable de certains accords de
productivité entre les entreprises, le Comité constate cependant que de nombreuses pratiques,
profitant seulement à certaines personnes privées et non à l’économie tout entière, sont néfastes.
Dans ces conditions, il souhaite que le Gouvernement renforce, dans ce domaine, l’action
déjà entreprise qui, en dépit des résultats obtenus, lui apparaît insuffisante.
Le Comité recommande aux Pouvoirs publics :
1° D’envisager la création d’une juridiction économique, dotée d’une large compétence.
2° De ménager une période transitoire, nécessaire à la mise en place d’une telle juridiction,
pendant laquelle la compétence des tribunaux de l’ordre judiciaire serait maintenue.
3° De créer, pour cette période, un organisme de nature administrative, entièrement
indépendant :
– compétent à la fois pour les ententes et pour les pratiques commerciales anticoncurrentielles;
– composé de personnalités émanant de l’Administration et du secteur privé, et exerçant leurs
fonctions à plein temps;
– devant obligatoirement être consulté par les Tribunaux préalablement à toute procédure;
– dont l’accès serait ouvert à tous, particuliers ou administrations;
– autorisé à se saisir d’office;
– disposant de larges pouvoirs d’investigation;
– pouvant :
– reconnaître le caractère utile d’une entente ou d’une pratique commerciale ;
– inviter, dans le cas contraire, les industriels et les commerçants à modifier leurs pratiques ou
leurs conventions ;
– dénoncer le caractère néfaste des actions envisagées et saisir les tribunaux;
– dont la procédure serait publique.
4° De compléter l’article 59 bis de l’Ordonnance du 30 juin 1945, en instituant un régime de
déclaration obligatoire des ententes.
1.21. LA PROPRIÉTÉ COMMERCIALE.
Le Comité n’entend pas condamner la législation sur la propriété commerciale. Mais
l’évolution des textes et les pratiques qui en sont la conséquence lui ont paru critiquables au
regard des exigences de l’expansion économique. Dans ces conditions, le Comité a jugé
nécessaire de proposer une réforme qui, tendant à rétablir un certain équilibre dans les
relations entre bailleur et preneur, devrait, en raison même de sa modération, donner des
résultats satisfaisants.
Le Comité recommande donc aux Pouvoirs publics :
I. De restreindre le champ d’application de la loi
en rendant la mise en oeuvre des règles qu’elle édicte plus conforme aux nécessités de notre
économie :
33
1° Application de la loi aux seuls commerçants qui exploitent un commerce de détail et aux
artisans en contact avec le public.
2° Extension, dans divers cas, du droit de reprise du propriétaire
– reprise sans indemnité en cas de cessation d’exploitation;
– indemnité réduite, si la reprise est effectuée pour habiter ou pour démolir et reconstruire;
– indemnité réduite égaiement au cas de reprise pour exercer une activité professionnelle, dès
lors que cette activité fait appel à une clientèle distincte.
3° Abrogation des dispositions des décrets de 1959 qui, au cas de révision judiciaire du
loyer, freinent l’ajustement de celui-ci à la valeur équitable.
4° Abrogation de l’article 20 du décret du 30 septembre 1953, selon lequel le locataire est
fondé à rester dans les lieux tant que l’indemnité définitive n’a pas été chiffrée. L’éviction doit être
possible dès que l’indemnité provisionnelle est payée.
5° Rétablissement de la disposition de la loi de 1926 prévoyant que l’indemnité d’éviction
est égale au préjudice subi par le locataire et qu’il appartient à celui-ci d’en établir le montant.
6° Détermination de l’indemnité d’éviction par le juge, en tenant compte, essentiellement et
en premier lieu, des impositions fiscales précédentes de l’exploitant du fonds de commerce.
II. De limiter dans le temps le droit au renouvellement et d’interdire en conséquence la
pratique du « pas de porte »
1° Limitation à l’enracinement définitif du preneur, en prévoyant qu’au terme d’une période
de 27 ans, le bailleur pourra reprendre la disposition de son bien, sans indemnité.
2° Interdiction du pas de porte qui, du fait des mesures précédentes, aura cessé d’avoir une
justification.
III. De prévoir la possibilité de certaines formes contractuelles d’association entre le
propriétaire et le locataire commerçant
IV. D’appliquer des dispositions transitoires
consistant essentiellement :
– dans l’interdiction immédiate du pas de porte dans les immeubles nouveaux, en acceptant une
hausse corrélative des loyers;
– dans le maintien du droit :
– à deux renouvellements, quelles que soient l’ancienneté du bail et la nature du
commerce; et à défaut
– à une indemnité compensatrice.
34
1.31. LES BAUX RURAUX
I. STATUT DU FERMAGE
Le régime du fermage doit répondre à deux objectifs apparemment contradictoires. Il faut
éviter
– l’instabilité de l’exploitant, qui crée un prolétariat flottant et gêne la mise en valeur, en
provoquant souvent l’épuisement du sol ;
– la cristallisation, qui décourage la compétition et les investissements, en refusant
notamment aux jeunes le droit au travail agricole.
Il faut encore noter là nécessité de limiter, en agriculture, la charge que représente
l’acquisition de la propriété. Par les capitaux importants qu’elle stérilise et enlève à la terre, elle
empêche les agriculteurs de consacrer leurs efforts à l’investissement productif.
Avec l’objectif essentiel d’améliorer la productivité, condition fondamentale de l’expansion de
la production agricole et du niveau de vie des agriculteurs, le Comité recommande aux Pouvoirs
publics une action dans trois directions.
1. Pour favoriser la mobilité
L’objectif est l’utilisation optimum et durable du sol, par les plus aptes à promouvoir le progrès
agricole. Les jeunes, notamment, ne doivent pas être systématiquement écartés.
a. Dans la personne de l’exploitant :
– maintenir l’article 840 CR, mais permettre une extension des cas de résiliation en cours de
bail, en supprimant l’énumération limitative des seuls motifs « graves et légitimes » reconnus
actuellement ;
– limiter la reconduction automatique de l’article 837 CR à deux périodes de neuf ans au
maximum pour :
– éviter la cristallisation des situations;
– ouvrir les fermes à la sélection et à la compétition des éléments les plus
dynamiques ;
– permettre l’harmonisation avec le régime de la propriété commerciale, sous réserve
de dispositions transitoires appropriées.
b. Dans l’utilisation du sol :
– modifier l’article 840 CR, § 2, pour permettre désormais aux deux parties d’obtenir la
résiliation du contrat de bail, lorsque l’une ou l’autre refuse dès modifications qui seraient génératrices
de progrès incontestables et reconnus par tous, dans les structures foncières, les techniques de
production, les systèmes de culture ou les moyens de commercialisation ;
– compléter l’article 844 CR pour assouplir la procédure qui libère, dans un périmètre urbain,
les enclaves agricoles assujetties à fermage.
c. Dans le contenu du contrat :
– aménager les articles 839 et 843 CR pour maintenir, lors du renouvellement tacite du bail,
les clauses particulières qui, actuellement, tombent de plein droit par retour au contrat-type ;
– encourager la recherche de diverses formules contractuelles (sociétés de personnes, etc.),
différentes du statut du fermage et plus souples, qui tendent à associer plus étroitement le
propriétaire et l’exploitant.
2. Pour encourager les investissements
Modifier l’article 812 CR, § 1, en autorisant une majoration de loyer lorsque des
investissements de modernisation sont effectués.
35
Harmoniser l’article 812 et l’article 848 CR, en accordant au bailleur une rémunération plus
équitable de ses investissements par l’incorporation d’une part raisonnable d’amortissement dans la
récompense due par le preneur.
Remettre en ordre le taux des fermages par une application progressive du système des «
quatre denrées », selon un rythme adapté aux diverses régions agricoles.
3. Pour permettre une meilleure exploitation
Appliquer avec souplesse la législation du cumul, pour permettre aux fermes françaises
d’atteindre le seuil de rentabilité, variable d’ailleurs selon les régions, les productions et les systèmes
de culture.
II. MÉTAYAGE
Amender les articles 862 à 870 CR, pour supprimer le caractère automatique et unilatéral de
la conversion du métayage en fermage.
1.40. LES PROFESSIONS « FERMÉES ».
Le Comité a examiné certaines activités pour lesquelles l’expansion économique et le jeu de
la concurrence se trouvent limités par des interventions de la puissance publique ou des groupements
professionnels.
Les questions posées par ces situations dans une perspective de développement économique
optimum ont fait l’objet d’une enquête générale. Quelques-unes seulement des activités en cause ont
pu être étudiées de façon plus précisé. Elles doivent être considérées ici comme des exemples,
révélateurs des scléroses dont souffre l’économie française. Elles ne sont ni les seules, ni
nécessairement les plus graves. Cependant, chaque fois qu’il l’a jugé possible, le Comité a formulé
des recommandations à leur sujet.
Par ailleurs, le Comité n’a pas eu la possibilité, dans les délais qui lui étaient impartis, de
mener à bien une étude complète de tous les sujets qui méritent examen et dont la solution requiert
des consultations et une information approfondies.
Il ne peut qu’exprimer le voeu que ces travaux soient poursuivis, à l’avenir, par toutes
instances appropriées.
Le Comité insiste sur ce souhait, car il a constaté que le mouvement de fermeture des
professions s’étend progressivement à de nouvelles activités et semble devenir une tendance
permanente des réglementations professionnelles.
Le Comité recommande donc :
– l’examen systématique du bien-fondé et de la justification économique des réglementations
actuelles, relatives aux activités qu’il n’a pas étudiées, telles que : agents de change, courtiers en
valeurs, mandataires aux halles, etc. ;
– la modification, s’il y a lieu, de ces réglementations et le refus de laisser la même évolution,
de tendance malthusienne, se poursuivre dans d’autres secteurs.
Les études auxquelles le Comité a procédé l’ont amené à dégager les principes suivants, qui
devraient inspirer les enquêtes complémentaires et les interventions nécessaires
– écarter toute réglementation qui aboutit à un privilège exclusif, au bénéfice d’une catégorie
professionnelle, lorsque des impératifs d’intérêt général n’apparaissent pas ;
– donner aux réglementations professionnelles jugées indispensables un caractère évolutif et
non conservateur, en imposant éventuellement une révision périodique obligatoire ;
– limiter les prescriptions techniques à leur objet, en veillant à ce qu’elles n’empiètent pas, par
un moyen détourné, sur le domaine économique;
– ne pas confier l’examen des capacités techniques , indispensables aux seuls professionnels,
mais à des services ministériels (Éducation Nationale, Justice, Travail) en liaison avec la profession;
– exiger que tous les avis relatifs à la moralité des candidats écartés de certaines
professions soient motivés;
– éviter de donner à des Ordres professionnels des pouvoirs d’exception et des pouvoirs
de discipline, qui sont rarement exercés efficacement par de tels organismes, soumis aux
pressions de leurs mandants et sensibles à la solidarité du groupe ;
36
– prévoir un contrôle juridictionnel efficace de l’attribution des cartes professionnelles, dans
tous les cas oh de telles cartes s’avéreraient nécessaires.
Dans l’application des recommandations suivantes relatives aux Professions fermées, le
Comité rappelle qu’il devrait être tenu compte des dispositions du Traité de Rome concernant le droit
d’établissement. Celles-ci prévoient que les restrictions à la liberté d’établissement seront
progressivement supprimées entre les six Pays du Marché commun au cours de la période
transitoire. Or la liberté d’établissement comporte l’accès aux activités non salariées et à leur
exercice. Du fait du Traité, le bénéfice des mesures préconisées par le Comité se trouverait donc
étendu aux ressortissants des autres États membres de la Communauté économique européenne, ce
qui poserait un problème de réciprocité. L’élimination des dispositions qui limitent aux nationaux
l’accès d’un grand nombre de professions conduirait en effet à des inégalités entre les ressortissants
des différents pays du Marché commun, si des divergences importantes subsistaient ou étaient
créées dans les conditions générales d’exercice de ces professions.
Aussi le Comité estime-t-Il que, dans ce domaine, la mise en oeuvre de ses
recommandations. devrait tenir compte de la situation existant dans les’ autres pays membres du
Marché commun et exigerait, si des disparités trop marquées apparaissaient, la réalisation
simultanée des mesures de coordination prévues à l’article 57 du Traité de Rome.
Le Comité présente les recommandations qui suivent, à partir des principes sus-indiqués. Il
n’a cependant pas toujours eu la possibilité de formuler des propositions complètes et estime que ses
avis devraient être utilisés pour la poursuite de l’effort entrepris.
1.41. LES PROBLÈMES DE LA MEUNERIE3.
Sans mettre en cause la politique de soutien du prix du blé et les garanties qui en résultent
pour les agriculteurs, le Comité a examiné l’ensemble des problèmes de la meunerie en fonction de
trois objectifs principaux
– dans l’organisation de la meunerie :
– rétablir la concurrence, afin de favoriser le progrès technique et l’amélioration de la
qualité et de la productivité ;
– dans le régime des transactions en aval de la meunerie :
– faire revivre l’activité commerciale des meuniers ;
– dans le régime des transactions entre les organismes stockeurs et la meunerie :
– réaliser progressivement la liberté d’approvisionnement des meuniers.
Pour atteindre ces objectifs, le Comité recommande aux Pouvoirs publics :
1° D’assouplir le régime du travail en meunerie en relevant, pour chaque entreprise, les
plafonds d’activité, qui seraient majorés chaque année, pendant quatre ou cinq campagnes. Au terme
de cette évolution, une seule limitation d’activité subsisterait : celle du contingentement issu de la
réglementation de 1938 ;
2° D’inciter à l’amélioration de la qualité en substituant, au taux unique d’extraction, la liberté
de choisir ce taux entre un minimum et un maximum ;
3° De supprimer, en vue de favoriser les transformations de structure, les interdictions
relatives aux fusions et transferts de contingents, ainsi qu’aux déplacements géographiques ;
3 Un membre du Comité s’est abstenu sur cet avis.
37
4° De supprimer les plans de transport interdépartementaux des farines et la péréquation des
frais y afférents, et de rétablir la liberté du prix du pain, sous réserve de dispositions transitoires dans
les départements déficitaires, (subventions, taxations, … ), tendant à protéger les consommateurs ;
5° De supprimer les plans de transport des blés, ainsi que la péréquation des frais de
transport, en réglant le rythme de sortie des blé des organismes stockeurs ;
6° De fixer le prix du blé à la sortie des organismes stockeurs, soit en maintenant le système
actuel du prix unique, soit en fixant un prix national garanti ;
7° De donner à l’O.N.I.C. les moyens financiers nécessaires à la constitution et à l’entretien
de stocks indispensables ;
8° D’instituer, en vue de réduire la fraude, l’obligation de passage en organisme stockeur
pour tous les blés d’échange et d’appliquer rigoureusement les sanctions réglementaires.
1.42. LA SEMOULERIE.
L’examen de la réglementation de la semoulerie conduit aux conclusions suivantes :
L’activité de la semoulerie est arbitrairement limitée, sur la base des références des années
antérieures, par un régime de « droits au travail » analogue aux « droits d’écrasement » de la
meunerie. En outre, des pénalités quantitatives sont prévues en cas de dépassement de ces « droits
au travail ».
Cette réglementation :
1° Contribue à soutenir quelques entreprises marginales, qui devraient se convertir ou vendre
leur contingent à la Caisse Professionnelle de l’Industrie Semoulière ;
2° Entrave l’expansion des usines modernes et les empêche d’utiliser à plein leur potentiel de
production ;
3° Supprime toute concurrence et toute émulation, et, par suite, s’oppose à l’abaissement des
prix de revient et à l’amélioration de la qualité ;
4° Sur le plan international, place la semoulerie française dans une situation défavorable par
rapport aux semouleries de la Communauté Économique Européenne.
Le Comité recommande donc aux Pouvoirs publics
– d’abroger les arrêtés des :
26 novembre 1954 (J.O., 30-11-1954) ;
23 décembre 1955 (J.O., 3-1-1956) ;
10 avril 1957 (J.O., 24-4-1957);
13 mars 1959 (J.O., 18-3-1959).
relatifs au travail en semoulerie.
1.43. LA BOULANGERIE.
L’examen de la réglementation de la boulangerie conduit aux considérations
suivantes :
38
La diminution constante de la consommation du pain depuis vingt ans et l’accroissement du
nombre des boulangeries artisanales ont entraîné une réduction importante de la fabrication moyenne
de chaque boulangerie et, par suite, une hausse des frais de panification. En outre, certaines
installations sont vétustes et ne répondent plus à la technique moderne.
Or l’évolution de la boulangerie française se heurte à une réglementation qui entrave l’essor
de la boulangerie industrielle en soumettant l’ouverture des boulangeries et dépôts de pain au
versement de « sûretés » financières inutiles et à l’avis d’une commission départementale, où les
artisans-boulangers sont seuls représentés.
Le Comité recommande donc aux Pouvoirs publics :
1° D’abroger les articles 4, 5, 6 et 7 du décret n° 54-1162 du 22 novembre 1954 et les
articles 7 et 8 de l’arrêté du 22 novembre 1954 ;
2° De compléter l’article 9 du décret n° 54-1162 du 22 novembre 1954, en vue de
limiter la compétence de la commission départementale au contrôle des conditions techniques
et sanitaires d’installation des nouvelles boulangeries.
1.44. LA PROFESSION DE NOTAIRE.
Afin d’ouvrir l’accès à la profession de notaire à un plus grand nombre de candidats et de
diminuer le coût élevé de certains des services rendus par les notaires, le Comité propose les
mesures suivantes :
I. En ce qui concerne l’accès à la profession
Le Comité n’a pas jugé possible de proposer la suppression du système traditionnel de la
vénalité des charges, en raison de la dépense que représenterait pour l’État l’indemnisation des
quelque 6.370 notaires métropolitains. C’est dans le cadre même de ce système que les mesures
suivantes sont préconisées :
1° Création de nouvelles charges dans les régions et les villes en expansion, où elle apparaît
indispensable. Cette création peut être faite par décret, mais il appartient au Garde des Sceaux,
Ministre de la Justice, de procéder à une étude systématique et complète de ce problème et de
soumettre ses propositions au Gouvernement.
Il y a lieu, en outre, de modifier l’article 32 de la loi du 25 ventôse an XI, selon lequel le notaire
bénéficiaire d’une création de charge doit indemniser ses confrères. Cette règle ne se justifie pas
lorsqu’une création d’office correspond à un accroissement de la population ;
2° Les dispositions de l’article 16 du décret du 20 mai 1955 permettent à la Caisse centrale de
garantie des notaires de consentir des prêts aux aspirants aux fonctions de notaire. Il paraît utile de
recommander à la Chancellerie de veiller à l’application, dans le sens le plus libéral, de ces
dispositions, pour l’augmentation du nombre et du montant des prêts ;
3° Il arrive souvent que le prix des offices inscrit dans les traités de cession ne corresponde
pas à la réalité : il est majoré par des contre-lettres, qui ont pour effet de réduire les droits
d’enregistrement. Il convient de demander à la Chancellerie et au service de l’Enregistrement de
coordonner leurs moyens d’information pour que les prix déclarés et acceptés par le Garde des
Sceaux correspondent à la réalité et que les dissimulations de prix soient légalement et effectivement
sanctionnées.
En outre, la formule par laquelle les parties affirment qu’aucune contre-lettre ne modifie le prix
porté au traité (circulaire du Garde des Sceaux du 14 août 1946, page 4) pourrait être remplacée par
une déclaration plus solennelle, qui engagerait moralement les officiers ministériels signataires ;
39
4° Les chambres de notaires donnent un avis sur les aspirants aux fonctions de notaire, ce
qui a donné lieu, à l’occasion de candidatures refusées par le Ministre de la justice, à la suite d’un
avis défavorable de ces chambres, à des accusations d’ostracisme. Sans doute, ces accusations
sont-elles mal fondées. Il importe cependant qu’elles ne trouvent pas crédit dans l’opinion publique et
que, par suite, le Ministre effectue un contrôle rigoureux des motifs pour lesquels les chambres de
notaires refusent d’accorder un certificat de moralité ou de donner un avis favorable à l’installation
d’un candidat dans leur ressort. Dans cet esprit, le Ministre de la justice pourrait demander aux
chambres de notaires de ne fonder leurs avis que sur des faits précis et établis, strictement relatifs à
la moralité du candidat.
En outre, un appel des avis donnés par les chambres de notaires paraît nécessaire. Cet
appel existe pour les autres catégories d’officiers ministériels. Il pourrait être organisé, dans les
mêmes conditions, par l’adjonction d’une phrase à l’alinéa 1 de l’article 42 de la loi de l’an XI ;
5° Le diplôme d’aptitude exigé des aspirants aux fonctions de notaire est délivré à l’issue
d’un examen professionnel, que le candidat passe devant ses futurs pairs, à l’échelon
départemental. Cet examen est, parfois, l’origine de complaisances, qui pourraient être limitées par
l’exigence d’un diplôme de licence en droit en sus de l’examen professionnel.
En outre, la commission spéciale devant laquelle est passé l’examen professionnel devrait
comprendre, à parité, des magistrats et des notaires, et être placée sous la présidence d’un
magistrat.
Sur ces deux points, une modification des articles 42 et 43 de la loi de l’an XI est nécessaire.
II. En ce qui concerne le coût de certains services
1° La rémunération proportionnelle des notaires à l’occasion d’actes portant sur des sommes
très importantes, tels que certains actes de sociétés, n’apparaît pas justifiée. Une diminution du tarif
est souhaitable en ce qui concerne ces actes.
2° La rémunération proportionnelle des notaires à l’occasion d’opérations en série, telles que
les ventes d’appartements, est élevée, eu égard au service rendu pour chaque opération.
Le principe d’une solution consiste :
– soit dans la réduction des honoraires proportionnels des notaires chaque fois qu’il y a
répétition en série d’actes identiques;
– soit dans l’établissement d’un tarif forfaitaire par acte en fonction du nombre global d’actes à
rédiger.
3° Mais pour une détermination équitable du quantum de ces réductions, une étude
d’ensemble du problème des tarifs et des revenus des notaires, dans les villes et les campagnes, est
nécessaire.
Cette étude n’a pu être faite dans les délais impartis au Comité. Aussi est-il souhaitable
qu’une commission d’enquête étudie spécialement ces problèmes sous l’autorité d’un magistrat ou
d’un haut fonctionnaire.
1.45. LA PROFESSION D’AVOUÉ.
L’organisation judiciaire et le statut de la magistrature ont fait l’objet d’importantes réformes
en 1958. Pour l’adaptation de la carte des circonscriptions judiciaires à l’évolution économique et
sociale intervenue depuis un siècle et demi, ces réformes ont, en particulier, réalisé une concentration
des juridictions, en substituant aux anciens tribunaux civils d’arrondissement, un nombre réduit de
tribunaux de grande instance dont le ressort correspond, en principe, à celui d’un département.
Parallèlement, aux justices de paix cantonales ont été substitués des tribunaux d’instance, à
compétence plus large, et dont la circonscription correspond à celle de l’arrondissement.
La suppression des justices de paix et d’un certain nombre de tribunaux de première instance
a, certes, porté atteinte à la situation des officiers ministériels auxiliaires de la justice (avoués,
greffiers, huissiers) établis auprès de ces juridictions. Mais aucune modification importante n’a été
apportée aux règles concernant l’intervention des auxiliaires de la justice dans l’oeuvre judiciaire. La
40
plaidoirie et la représentation des parties, notamment, demeurent deux fonctions séparées, faisant
l’objet du monopole respectif de l’avocat d’une part, et de l’avoué d’autre part.
Prise séparément, l’organisation de la profession d’avoué présente des avantages, tenant aux
garanties qu’elle offre aux justiciables en conséquence des règles suivantes :
– responsabilité personnelle et pécuniaire de l’avoué envers son client ;
– contrôle de la justice sur la profession, rendu possible par suite de l’attachement des avoués
à une juridiction déterminée et de leur faible nombre ;
– tarification des actes : les émoluments dus par le plaideur à l’avoué ne sont pas fixés
librement, mais déterminés par un tarif établi par décret (le tarif en vigueur, fixé par décret n° 60-323
du 2 avril 1960, accuse une augmentation d’environ 50 % sur celui de 1954).
Cette dernière garantie est cependant assez illusoire, dans la mesure où la pratique s’est
établie de réclamer au plaideur, en sus des émoluments taxés, des honoraires particuliers fixés
librement. Dans ces conditions, l’intervention de l’avoué est d’un coût élevé pour le justiciable, terni en
outre de verser d’autres honoraires à l’avocat qui l’a assisté. Aussi bien les avocats comme les
avoués sont-ils touchés par la crise dont souffre la justice du fait des lenteurs et des frais qu’elle
entraîne, crise qui se traduit par une diminution sensible du nombre des affaires portées au rôle.
Cette situation fait actuellement l’objet de nombreuses critiques, qui portent moins sur les
modalités d’organisation de chaque profession que sur le principe même de la dualité des professions
d’avoué et d’avocat. L’intervention d’un seul auxiliaire de la justice pour la représentation et
l’assistance des parties offrirait en effet l’avantage d’un gain de temps et d’une économie pour le
justiciable.
En pratique d’ailleurs, les deux fonctions sont déjà confondues :
– en Alsace-Lorraine, où les charges d’avoués, supprimées après l’armistice de 1871, n’ont
jamais été rétablies ;
– devant la Cour de Cassation, où l’avocat aux conseils est un officier ministériel à la fois
avoué et avocat ;
– devant les tribunaux de commerce, des baux ruraux, les conseils de prud’hommes et les
nouveaux tribunaux d’instance.
Enfin, la plupart des pays étrangers et des juridictions internationales ne connaissent pas la
dualité des deux fonctions.
Le Comité n’a pas été en mesure de procéder à toutes les consultations nécessaires et ne
pouvait faire l’étude exhaustive d’un problème dont les principaux termes relèvent du Code de
Procédure Civile.
Il recommande toutefois qu’une étude soit immédiatement entreprise, par une commission
spécialisée et indépendante, qui aurait mission de mettre au point, compte tenu des impératifs d’une
bonne administration de la ‘justice, les modalités d’une réforme permettant, devant toutes les
juridictions de droit commun, la représentation et l’assistance des parties par un seul corps
d’auxiliaires de la justice.
1.46. L’ORGANISATION DE LA PROFESSION DE COMMISSAIRE-PRISEUR.
Pour favoriser l’expansion des opérations de vente aux enchères publiques et conserver à la
place de Paris un rôle important dans le commerce international des tableaux et objets d’art, il importe
essentiellement d’obtenir un abaissement du coût de ces opérations.
Pour obtenir un tel résultat, le Comité recommande
1° La réduction des charges qui pèsent sur la profession ;
2° Une harmonisation des droits et taxes frappant certaines ventes aux enchères publiques en
France et à l’étranger.
41
Pour réduire les charges pesant sur la profession et, en définitive, sur l’ensemble des clients, il
conviendra de mettre fin au fonctionnement de la bourse commune de résidence, comme caisse de
péréquation et de répartition, au bénéfice de tous les commissaires-priseurs. Les versements
obligatoires à cette bourse commune devraient, à cet effet, être réduits à 20 ou 10 % des honoraires
perçus lors de chaque vente (au lieu de 50 % actuellement), en vue de constituer uniquement un
fonds de garantie et de couvrir les dépenses de fonctionnement des organismes communs.
L’harmonisation des droits et taxes sur les ventes suppose, de son côté, un allègement des
droits d’enregistrement et une action tendant à obtenir des pays étrangers l’application du droit de
suite de 3% créé au profit des peintres et de leurs héritiers, sur le modèle des droits d’auteur.
1.47. LA PHARMACIE ET L’INDUSTRIE PHARMACEUTIQUE4.
L’ensemble des activités pharmaceutiques, c’est-à-dire des opérations tendant à la production
et à la vente des médicaments, présente un double aspect :
Il s’agit en premier lieu d’une branche économique en plein développement, qui est à peu près
complètement sortie du stade artisanal et participe à l’essor général de la chimie.
Mais il s’agit également d’un ensemble de professions pour lesquelles la protection de la
santé publique exige une stricte réglementation sans que pour autant cette réglementation soit
détournée vers la protection abusive d’intérêts corporatifs.
Les recommandations du Comité auront alors en vue deux objectifs :
– réformer le statut de la pharmacie en éliminant les survivances du passé et les dispositions
qui n’ont pas pour objet exclusif la protection des malades ;
– éliminer les obstacles financiers ou techniques à l’expansion de l’industrie pharmaceutique.
Dans ces conditions, le Comité recommande aux Pouvoirs publics des mesures fondées sur
les principes suivants :
1. UNE RÉFORME DU STATUT DE LA PHARMACIE
A. Par une nouvelle définition du « monopole des pharmaciens »
1° En ce qui concerne la délivrance des produits pharmaceutiques au public :
Restrictions à l’objet du monopole dont devront être distraits :
– certains médicaments courants sans danger (la liste en serait fixée et périodiquement
révisée par les Pouvoirs publics) ;
– la plupart des objets pharmaceutiques (pansements…), sauf exceptions également
déterminées par une liste officielle.
Ceci impliquerait notamment que soit résolu le problème du remboursement éventuel par la
Sécurité Sociale des achats effectués en dehors des officines pharmaceutiques.
2° En ce qui concerne la gestion des activités pharmaceutiques à leurs différents stades :
Détermination différente des fonctions couvertes par ledit monopole :
Ce monopole devra s’appliquer, non plus à la propriété, mais uniquement aux fonctions de
direction et de contrôle direct des actes pharmaceutiques ou, dans certains cas, de leur
accomplissement même.
Il est alors nécessaire d’envisager la possibilité pour des non-pharmaciens de posséder tout
ou partie d’un établissement à caractère pharmaceutique (laboratoire, commerce de gros, officine) et
ce, sous n’importe quelle forme . juridique.
4 Un membre du Comité s’est abstenu sur cet avis.
42
Ceci entraînera l’obligation de revoir les conditions de la mise en jeu de la responsabilité civile
et pénale, de telle sorte que les responsabilités respectives des propriétaires non-pharmaciens et du
pharmacien salarié soient bien précisées.
B. Par un aménagement des dispositions régissant actuellement la limitation des pharmacies
d’officine
Faute d’avoir pu procéder à une enquête suffisamment approfondie, le Comité n’a pas pris
position sur la limitation du nombre des pharmacies d’officine.
Toutefois, il a été frappé du caractère peu convaincant des arguments invoqués en faveur
d’une réglementation aussi exorbitante du droit commun et de certains des inconvénients qui en
découlent.
En recommandant au Gouvernement l’étude de la question, il suggère les aménagements
suivants :
1° L’unification des régimes existants en la matière en France métropolitaine (régime de droit
commun et régime des territoires recouvrés).
2° Le transfert à une commission administrative, créée à cet effet et dans laquelle la
profession serait représentée, du pouvoir actuellement dévolu au ministre d’accorder les dérogations
demandées.
2. ÉLIMINATION D’OBSTACLES FINANCIERS OU TECHNIQUES A L’EXPANSION
A. Par la réforme des études pharmaceutiques Cette réforme devrait comprendre les
éléments suivants :
– suppression du stage d’officine sous sa forme actuelle et emplacement par
– une propédeutique scientifique ;
– divers stages plus courts destinés à faire connaître à l’étudiant tous les aspects de
la profession (industrie, laboratoire, officine).
– refonte générale des programmes actuels d’enseignement;
– maintien du diplôme unique, avec toutefois trois mentions couronnant, après un tronc
commun, un ou deux ans de spécialisation :
– industrie ;
– laboratoire ;
– officine.
B. Par la modification du régime actuel de fixation des prix
Sur les bases suivantes :
1° Au stade de la production :
– amélioration du système du « cadre de prix », pour avantager les établissements productifs
et favoriser les efforts de recherche;
– plus grand réalisme du blocage des prix, dont l’excessive rigidité produit des effets
contraires à ceux qui sont désirés, notamment par l’évasion dont bénéficient les produits dits
nouveaux.
2° Au stade de la distribution :
– révision en baisse des marges excessives actuellement autorisées pour la distribution des
produits pharmaceutiques.
1.48. LA PROFESSION DE COURTIER MARITIME.
43
I. La profession de courtier maritime ne correspond plus, en pratique, à la définition juridique
qu’en donne le Code de Commerce (art. 80) ; l’activité essentielle d’un courtier maritime consiste à :
– assurer la « conduite en douane » des navires ;
– représenter l’armateur en tant que « consignataire » de navires.
Pour la première de ces tâches, il jouit d’un privilège en sa qualité d’officier ministériel ; à
l’occasion de la seconde, il agit comme commerçant et il apparaît difficile de discerner s’il se
cantonne toujours dans les opérations de commerce « pour compte d’autrui », qu’il peut
pratiquer, ou s’il effectue également des opérations de commerce « pour son compte », que lui
interdit l’article 85 du Code de Commerce.
II. L’existence des courtiers maritimes ne semble pas devoir être mise en cause : l’utilité
économique de leur rôle paraît démontrée par le fait que les armateurs leur confient fréquemment
la conduite en douane de navires français, alors qu’ils pourraient l’assurer eux-mêmes ou par
l’intermédiaire d’un commis succursaliste et que le consignataire unique de la cargaison, qui peut
conduire lui-même le navire en douane, confie pratiquement toujours cette tâche à un courtier
maritime.
Toutefois, les charges de courtiers maritimes ne présentent plus toujours un caractère
d’utilité économique indiscutable : si certaines charges sont abandonnées à mesure que décline
le trafic d’un port, elles survivent souvent à ce déclin alors qu’elles ont perdu leur raison d’être.
En outre, le « privilège » peut être une source de déperdition d’énergie : tandis que la
conduite en douane est parfois très simple et pourrait aisément être assurée par le consignataire,
l’interdiction d’effectuer des opérations commerciales pour leur compte laisse certains courtiers
largement sous employés, bien que leur compétence et leurs moyens matériels soient aisément
utilisables pour des opérations commerciales se situant dans le prolongement de leur activité.
III. En conséquence :
a. Le Comité recommande la suppression des charges de courtiers maritimes pour
lesquelles le tonnage ou le nombre de navires annuellement mis en douane est, en moyenne,
inférieur pour les dix dernières années à un minimum à déterminer par le Secrétariat Général à la
Marine Marchande ; ce minimum correspondrait au revenu à partir duquel le courtier peut être
considéré comme jouissant de moyens d’existence suffisants, eu égard à sa qualité d’officier
ministériel et aux garanties financières qu’il est appelé à fournir à l’Administration des Douanes.
b. Le Comité estime que le privilège dont jouissent les courtiers maritimes ne doit pas se
transformer en monopole au profit de l’un d’eux, le capitaine ou l’armateur devant avoir le choix,
dans un port, entre plusieurs courtiers. Il recommande à cette fin la suppression des charges
uniques subsistant dans certains ports en déclin, ainsi que de celles qui, en fait, exploitées en
commun par plusieurs courtiers, sont assimilables à des charges uniques.
Cette réforme aurait pour conséquence le retour à la liberté des opérations de courtage
maritime dans ces ports.
c. Le Comité considère enfin que l’activité des courtiers maritimes, variable selon les
ports, ne correspond pas toujours à la meilleure spécialisation possible entre les diverses
professions commerciales liées au trafic maritime. Il recommande à cet égard une adaptation des
articles 80 et 85 du Code de Commerce qui :
-sans priver en principe les courtiers maritimes du privilège de la conduite en douane,
permettrait, en cas de besoin, aux pouvoirs publics, d’assurer une extension limitée de ce
privilège à d’autres professions ;
-sans autoriser en principe les courtiers maritimes à effectuer des opérations
commerciales pour leur compte, laisserait aux pouvoirs publics la possibilité de consentir des
dérogations sur des points particuliers.
IV. La suppression de certaines charges préconisée ci-dessus correspond au souci
immédiat de rationaliser la répartition géographique des courtiers maritimes, tandis que la
réforme des articles 80 et 85 du Code de Commerce aurait plutôt pour but de marquer une
44
tendance, en réservant la possibilité d’un assouplissement des règles de la profession, dans tous
les cas où une certaine reconversion des activités paraîtrait souhaitable aux pouvoirs publics et
aux professions intéressées.
1.50.1. LES TAXIS- DANS L’AGGLOMÉRATION PARISIENNE5.
L’examen de la réglementation de l’industrie du taxi dans l’agglomération parisienne conduit
aux conclusions suivantes :
– la limitation réglementaire du nombre des taxis nuit à la satisfaction de la demande et
entraîne la création de « situations acquises », dont le transfert payant des autorisations de
circulation est la manifestation la plus critiquable ;
– les règles qui président à l’exercice de la profession, inspirées par des considérations
souvent étrangères à la notion du service public que doit constituer l’industrie du taxi, sont peu
compatibles avec l’utilisation la plus satisfaisante, au moindre coût pour la collectivité, du parc
existant ;
– les inégalités artificielles dont la fiscalité est responsable et l’éventail naturel des prix de
revient ont pour conséquence que la puissance publique, responsable des prix, aligne le tarif unique
sur les prix de revient les plus élevés. Des « rentes » sont ainsi artificiellement créées au détriment du
consommateur.
Le Comité enregistre avec satisfaction les mesures prises récemment, tendant à réviser les
modalités de l’examen professionnel et à abaisser l’âge minimum exigé pour l’accès à la profession.
De plus, le Comité recommande aux Pouvoirs publics :
I. D’ÉLARGIR L’ACCÈS A LA PROFESSION
Attribution, au-delà de l’élévation de 12.000 à 14.500 du plancher initial, déjà proposée par
l’autorité préfectorale, d’autorisations supplémentaires de circuler, au rythme d’au moins 1.000 par an,
jusqu’au dépôt des conclusions d’une étude de recherche opérationnelle, qui devrait être entreprise
immédiatement en vue d’un aboutissement rapide.
Assouplissement progressif de la fixité des proportions entre les différentes catégories
d’exploitants.
Suppression, dans un délai de trois ans, de l’autorisation des transferts de permis de
circulation.
II. D’ASSURER UNE MEILLEURE UTILISATION DU PARC EXISTANT
Autorisation du doublage sans limitation.
Adoption d’une nouvelle réglementation de la journée de travail, en particulier :
– permission aux loueurs et aux compagnies, en ce qui concerne leurs chauffeurs salariés, de
choisir entre les 5 journées de douze heures et le maintien du régime actuel ;
– aménagement des heures de sortie pour une meilleure satisfaction de la demande aux
heures de pointe ;
– autorisation de dérogations à la durée maximum du travail quotidien pour les pointes
annuelles, après consultation paritaire de la profession.
Développement des emplacements de stationnement dans les quartiers centraux de
l’agglomération parisienne, respect rigoureux de ces emplacements et mise en oeuvre de dispositions
tendant à assurer l’efficacité du système d’appel téléphonique.
III. D’ÉGALISER ET D’ASSOUPLIR LES CONDITIONS FINANCIÈRES D’EXPLOITATION
Suppression des discriminations fiscales entre artisans, d’une part, et loueurs et compagnies,
d’autre part, au besoin par la création d’une taxe spécifique par voiture.
5 Un membre du Comité s’est abstenu sur les § II et III de cet avis.
45
Essais de taxation différenciée.
1.50.2. LES TAXIS EN PROVINCE.
En raison de l’extrême diversité des réglementations et des situations de fait, le
Comité n’a pas jugé opportun de formuler des recommandations détaillées sur l’industrie du
taxi en province. Une nouvelle réglementation à caractère général étant actuellement en
voie d’élaboration, il estime néanmoins nécessaire d’indiquer que :
– dans la mesure où l’existence des transferts payants d’autorisation de circuler est
l’indice d’une situation analogue à celle de l’agglomération parisienne, des mesures
similaires à celles qui ont été proposées pour Paris devraient être envisagées;
– les précisions qu’il semble utile d’apporter à la définition du taxi, en relation avec le
problème générai de la coordination des transports, ne doivent pas limiter la liberté
d’initiative, de façon à ne pas entraver le développement de telle ou telle formule en fonction
des besoins locaux;
– le nécessaire établissement d’une certaine discipline professionnelle ne doit pas
favoriser le maintien ou l’apparition en province des pratiques malthusiennes qui ont été
constatées à Paris.
46
2. ÉLIMINER LES ATTEINTES A LA VÉRACITÉ DES COUTS ET DES PRIX.
Le Comité a constaté la nécessité de certains ajustements de prix pour l’établissement d’un
meilleur équilibre économique et social.
Il présente à ce titre des recommandations sur la coordination des transports et sur le
régime des loyers.
De même, des subventions, des soutiens ou des réglementations peuvent fausser le
marché et son évolution par l’instabilité des équilibres qu’ils assurent.
Le Comité a retenu comme exemples de telles situations le problème des alcools et celui
du sucre, qui sont étroitement liés, ainsi que certains aspects de la viticulture.
Par ailleurs, faute de prévision et d’adaptation, des mesures rigides de blocage des prix ont pour
effet de pénaliser le consommateur, en renforçant les effets de pratiques malthusiennes. Les
marchés des eaux minérales et des jus de fruits ont été examinés par le Comité à ce titre.
Enfin, la fraude constitue l’un des fondements essentiels des distorsions économiques.
C’est pour lutter contre cette atteinte à la véracité des prix que le Comité recommande l’utilisation
des déclarations fiscales dans les relations juridiques de la vie économique.
2.11. Coordination des transports.
2.12. Régime des loyers.
2.21. Alcool.
2.22. Industrie sucrière.
2.23. Viticulture.
2.31. Production et distribution des eaux minérales et des jus de fruits.
2.41. Utilisation des déclarations fiscales dans la vie économique.
47
2.11. LA COORDINATION DES TRANSPORTS DE MARCHANDISES6
Le problème des transports est marqué actuellement, malgré la multiplicité des textes qui le
régissent, par un désordre croissant, résultant notamment de l’anarchie des concurrences.
L’absence de marché organisé aboutit à des distorsions dans la répartition des trafics. Faute
de coordination réelle, les désordres économiques et financiers des transports entraînent alors un
mauvais emploi pour l’économie, un coût relativement trop élevé pour les usagers et une charge sans
cesse plus lourde pour l’État, c’est-à-dire en définitive pour l’ensemble des citoyens.
Il n’apparaît pas possible de s’en tenir à une abstention dans ce domaine, dans la mesure où
l’évolution même du problème rend sa solution plus délicate.
Au surplus, des décisions doivent être prises en matière d’investissements, qui conditionnent
l’équilibre ultérieur des exploitations.
Enfin, l’existence du Marché commun et un voeu récent du Conseil des Ministres des Six
invitent à définir une politique cohérente.
Dans ces conditions, des progrès doivent être réalisés dans chacun des modes de transport et
dans leur coordination, en fonction de l’évolution du progrès technique et des objectifs de la politique
économique d’ensemble.
Il apparaît d’abord nécessaire de tenir compte des caractéristiques générales des transports
pour proposer les principes et les mesures d’application d’une politique de coordination.
La recherche du moindre coût économique, le respect de la vérité des prix et la mise en oeuvre
d’un programme progressif et cohérent constituent les principales lignes de force des propositions du
Comité.
Sans doute ne saurait-il y avoir dans ce domaine de solution absolue, mais l’immobilisme
n’apparaît pas davantage possible. Aussi faut-il ménager les transitions nécessaires à la conciliation
des objectifs du progrès avec les difficultés héritées du passé.
Ces considérations invitent alors à fixer, dès l’origine, un délai suffisamment long pour la mise
en oeuvre d’une politique d’ensemble, en présentant les mesures indiquées dans une loi-cadre de
conversion, précisant formellement les délais de préparation des textes d’application et les étapes de
réalisation, ainsi que le caractère étroitement lié de toutes les réformes envisagées.
Compte tenu de ces observations générales, le Comité recommande aux Pouvoirs publics :
POUR LA S.N.C.F.
1° D’appliquer une dépéréquation des tarifs de la S.N.C.F. tendant à un meilleur ajustement
des prix de vente aux coûts de revient. Plusieurs précautions sont cependant nécessaires pour
atteindre cet objectif dans des conditions acceptables :
– écrêtement de la dépéréquation pour la contenir dans des limites raisonnables;
– prise en compte de tous les éléments constitutifs des prix de revient (charges terminales…) ;
– définition précise par les Pouvoirs publics des conditions et des limites de cette
dépéréquation tarifaire.
6 Un membre du Comité a voté contre cet avis.
Un deuxième membre du Comité a exprimé sa préférence pour une politique de coordination des
transports fondée sur la planification des exploitations. Il estime cependant qu’une dépéréquation progressive
des tarifs de la S.N.C.F. s’inscrirait dans le cadre d’une planification décentralisée des transports telle qu’il la
souhaiterait. C’est dans cet esprit qu’il a donné son accord à cet avis.
Un autre membre du Comité enfin, tout en s’associant à l’avis et aux recommandations, a présenté la
réserve suivante : Il appréhende’ ‘que la tarification des transports routiers et le recours obligatoire, en certains
cas, aux bourses de fret provoquent une hausse des tarifs, réduisent la souplesse des liaisons et suscitent la
fraude.
48
2° D’intervenir par des actions directes et spécifiques (éventuellement par des subventions)
pour les relations, les zones ou les catégories de trafic qu’il apparaîtrait nécessaire de soutenir ou
de favoriser, dans le cadre d’une politique délibérée de développement régional, par exemple.
3° De rechercher une meilleure souplesse commerciale de la S.N.C.F. pour les trafics et les
relations qui doivent être économiquement « protégées », c’est-à-dire pour ceux qui sont
techniquement rentables et pour ceux-là seulement :
– possibilité de réductions dans une fourchette assez large pour ces transports particuliers ;
– limitation de cette faculté dans tous les cas où les conditions techniques la rendraient
illusoire, inutile ou anormale ;
– autorisation de tarifs différentiels pour les trafics non réguliers (pointes, dépannage…).
4° D’aménager le réseau S.N.C.F. en fonction de l’évolution du progrès technique, des
modifications des besoins et des conséquences de la dépéréquation :
– fermeture des lignes pour lesquelles les bilans actuels sont déficitaires ;
– étude précise des conséquences pour la S.N.C.F. de la dépéréquation pour poursuivre en
ce domaine l’effort entrepris ;
– concentration des efforts techniques sur les principales relations ;
– organisation corrélative des transports par route de remplacement, soit par la
S.N.C.F., soit par les routiers, avec des contrats de services réguliers, assurant un transfert
des obligations de service public et comportant un contrôle effectif et strict.
POUR LES TRANSPORTS ROUTIERS
1° De mettre progressivement en oeuvre une tarification routière avec une fourchette de prix
à la fois simple et souple, en la considérant comme un facteur d’organisation commerciale et en
respectant plusieurs conditions préalables et indispensables :
– application limitée de cette tarification aux relations particulières pour lesquelles une
organisation est nécessaire (fret déséquilibré, lignes. « à protéger »…) ;
– respect des données de prix de revient spécifiquement routières, sans référence aux
transports par fer, pour donner une valeur de coordination à la tarification et non pour cristalliser
des situations actuelles ;
– prise en compte de tous les éléments dans la détermination des tarifs (éléments de
fiscalité réajustés…) à partir d’une définition, par les Pouvoirs publics, des règles de
coordination indiquées ;
– obligation de respecter le prix plancher, mais possibilité pour les transporteurs d’offrir
un prix inférieur à condition d’en faire la déclaration préalable (au Bureau ou à la Bourse) ;
– intervention d’un contrôle efficace et strict, qui ne soit pas principalement celui des
professionnels et qui serait complété par l’intervention d’un organisme de caractère
juridictionnel (voir ci-dessous).
2° D’organiser la fonction commerciale du transport en l’utilisant comme moyen de
régulariser le marché et de faire respecter la tarification :
– par une réglementation professionnelle de moralité ;
– par la fixation de plafonds de tarifs, par l’autorité publique ;
– par une organisation des procédures commerciales pour regrouper le marché du transport
(Bureaux de fret ou bourses obligatoires, selon les caractéristiques du trafic), le but étant de
répondre avec efficacité et rapidité aux besoins des utilisateurs, notamment par le groupage et la
régularité des frets de retour ;
– par l’utilisation des moyens de transmission modernes entre autres, pour permettre un
meilleur emploi du parc et une égalisation des cours dans les limites de tarifs autorisées.
3° D’adapter la coordination réglementaire :
– en redonnant à la zone courte les limites qui correspondent à l’utilisation technique
optimum du camion, à l’exclusion de certaines extensions anormales ;
– en libérant le transport en zone de camionnage et en zone courte ainsi réduite, à la fois
des obligations du contingentement et de la tarification ;
49
– en relâchant progressivement le contingentement en zone longue dans la mesure où les
autres facteurs de coordination se seront avérés efficaces (fiscalité, tarification, organisation
commerciale…).
4° De remettre en ordre la coordination fiscale :
– par l’analyse précise des charges générales et notamment des charges d’infrastructure et à
partir d’une décision des pouvoirs publics sur les conditions de répartition de ces charges ;
Deux mesures particulières peuvent être envisagées dans le cadre de cette remise en ordre :
– ajustement des tarifs de la taxe et de la surtaxe à l’évolution économique constatée depuis
1956 ;
– rétablissement de l’égalité fiscale entre transports publics et transports privés.
5° De corriger les principales inégalités actuelles dans les conditions de travail et
d’exploitation7 :
– par un contrôle plus strict du respect par les routiers de la réglementation du travail (temps
de conduite…) ;
– par une amélioration de la formation professionnelle des artisans pour leur permettre une
meilleure exploitation ;
– par un encouragement apporté à toutes les formules de regroupement organique et
coopératif, économiquement saines, susceptibles de donner une structure plus satisfaisante à la
profession.
POUR LA VOIE D’EAU
1° De concentrer les efforts d’équipement sur les bonnes voies, à partir de décisions
d’investissement fondées sur des analyses précises des trafics potentiels et des données de la
concurrence des autres modes de transport et en tenant compte également des équilibres
régionaux :
– en recherchant, sur ces voies privilégiées, la qualité des équipements et l’adaptation
des infrastructures aux techniques les plus modernes de traction et de gestion (poussage,
service de nuit…) sans les limiter par des procédures restrictives (autorisations
administratives…).
2° D’utiliser la coordination tarifaire avec souplesse notamment dans les relations avec le
chemin de fer :
– par une définition précise des charges d’infrastructure que la voie d’eau doit supporter;
– par une révision de certains barèmes de prix en tenant compte des améliorations
techniques de la traction ou de l’adaptation des infrastructures;
– par une limitation des possibilités de concurrence de la S.N.C.F. sur toutes les relations où,
compte tenu du coût marginal réel de la S.N.C.F., des décisions d’investissement préalables auront
reconnu le rôle particulier de la voie d’eau;
– par une amélioration de la fonction commerciale.
3° D’aménager la coordination fiscale par une remise en ordre des taux en fonction de
l’évolution des prix et à partir d’une définition précise des charges d’infrastructure à répartir.
7 Le problème de la retraite à la S.N.C.F. n’a pas été approfondi en raison de la position générale du Comité sur
cette question (voir le rapport du Comité).
50
POUR L’ENSEMBLE DU SECTEUR DES TRANSPORTS
Pour mettre en oeuvre une telle politique dans tous ses termes, on doit prévoir un
organe d’élaboration et d’exécution, une procédure et un contrôle.
1° L’organe d’élaboration et d’exécution doit s’appuyer essentiellement sur le Ministère des
Travaux publics et des Transports, et notamment sur le Service des Affaires économiques
nouvellement créé, à qui il convient de confier un rôle effectif et efficace :
– en lui donnant les moyens techniques nécessaires ;
– en lui adjoignant la Commission des Comptes Transports de la Nation,
préalablement renforcée, pour permettre des études plus rapides et plus directement utilisables
en matière de coordination (critères de répartition des charges, études de prix de revient,
études d’investissements, analyses de trafic, fiscalité…) ;
– en lui assurant des relations étroites et précises avec les services du
Ministère chargés de l’application et avec le Commissariat général au Plan responsable des
orientations d’ensemble.
Dans la phase de préparation des textes, une liaison organique bien définie avec les
ministères techniques intéressés (Construction, Industrie et Commerce, Agriculture), sous
l’impulsion du Ministre des Affaires économiques et financières et du Ministre des Travaux
publics et des Transports (Comité permanent), apparaît également nécessaire pour assurer la
cohérence de la réforme.
2° La procédure devrait être celle d’une loi-cadre de conversion, indiquant formellement
les étapes d’application d’une telle politique dans ses modalités et dans son rythme.
Cette méthode permettrait de réduire certaines appréhensions et de faciliter ensuite
l’application de l’ensemble sans que les principes soient remis en cause à l’occasion de mesures
particulières.
3° Le contrôle de la coordination peut enfin être envisagé par l’intervention d’un
organisme de type juridictionnel, susceptible de contrôler l’application des règles envisagées ici,
selon une procédure inspirée de l’Interstate Commerce Commission des États-Unis.
Une transformation du Comité actuel des Contestations du Conseil supérieur des
Transports selon les principes suivants permettrait ce contrôle
– extension de compétence à l’ensemble des problèmes de coordination pour les
transports terrestres (routes, chemins de fer et voies d’eau) ;
– participation de personnalités choisies uniquement en raison de leur compétence et
sans représentation directe des intérêts de l’un ou l’autre mode de transport ;
– indépendance des membres de la Commission et possibilité pour cet organisme de
saisir directement les tribunaux répressifs dans tous les cas où il jugera qu’une action judiciaire
est nécessaire ou qu’une sanction pécuniaire est souhaitable;
– fatuité de saisine du Comité par les intéressés (entreprises ou particuliers), par
l’administration ou d’office ;
– intervention obligatoire et préalable, pour avis, de cet organisme dans tous les cas où
les tribunaux de droit commun seraient saisis directement, sans que l’avis émis lie cependant les
juridictions compétentes.
Le Comité constate que les études, les orientations ou les interventions du Ministère des
Travaux publics ont déjà utilement préparé, sur plusieurs points, les mesures qu’il envisage ici
(création du Service des Affaires économiques …).
Il estime cependant qu’un programme de coordination ne peut être mis en oeuvre, avec
efficacité, que dans un ensemble cohérent, selon les procédures indiquées et à partir d’études
économiques précises et préalables.
C’est à ces seules conditions qu’une politique de coordination des transports pourra
trouver sa véritable place dans la politique économique générale.
51
2.12. LE RÉGIME DES LOYERS DANS SES RELATIONS AVEC LE PROBLÈME DU
LOGEMENT8.
Le régime actuel des loyers doit être profondément modifié, car il est générateur
d’injustice sur le plan social et de sclérose sur le plan économique
– il accorde aux locataires des immeubles construits avant 1948 un privilège qui ne
repose sur aucun autre titre que l’ancienneté d’entrée dans les lieux ;
– il engendre une lente dégradation de notre patrimoine immobilier, qui maintient plus de
la moitié des familles françaises dans des conditions d’existence indignes d’un pays moderne et
qui impose, de plus en plus, à l’État de lourdes dépenses de rénovation urbaine ;
– il entraîne un « desserrement» et une mauvaise utilisation des logements qui
accentuent la pénurie;
– il constitue une entrave à la mobilité nécessaire de la main-d’oeuvre et fait obstacle, par
là même, à l’expansion de notre économie.
Constatant que les perspectives d’évolution résultant de la législation en vigueur sont
insuffisantes pour que le régime soit amendé dans des délais raisonnables, le Comité recommande
deux séries de mesures, qu’il considère comme indissociables
A. Le rétablissement progressif d’une fluidité du logement permettant la mobilité nécessaire.
Cet objectif pourrait être atteint :
– par le maintien d’un rythme suffisant de la construction de logements neufs sur une période
prolongée;
– par une majoration de la «valeur locative», échelonnée et différenciée suivant les catégories et
en relation avec l’amélioration générale du niveau d’existence;
– par le rétablissement progressif de la liberté des loyers pour les logements anciens devenus
vacants, sous certaines garanties concomitantes concernant l’entretien des locaux.
B. La mise en oeuvre de mécanismes correcteurs, permettant de réduire, avec un concours
accru du F.N.A.H., les obstacles d’ordre social qui s’opposent actuellement à un relèvement rapide des
loyers.
Quatre mesures doivent être prises à cet effet :
– pour atténuer la charge supplémentaire que constituerait la hausse des loyers pour les
locataires de condition modeste, une extension de l’allocation-logement, en particulier pour les
personnes âgées ;
– pour permettre l’entretien des catégories d’immeubles de très faible rentabilité, l’augmentation
du pourcentage perçu sur les loyers anciens au profit du F.N.A.H. ;
– pour donner aux locataires l’assurance que les augmentations de loyers seront bien utilisées
par les propriétaires à l’entretien des immeubles, la revalorisation du coefficient d’entretien entrant dans
le calcul de la « surface corrigée », conformément à l’avis exprimé par le Conseil économique ;
– pour éviter la spéculation sur les terrains, l’adoption des mesures proposées par le Comité en
ce qui concerne les problèmes fonciers de l’urbanisation (n° 3.12).
Le Comité insiste sur la nécessité absolue de rendre au pays des possibilités d’adaptation en
ce domaine, pour éviter la sclérose et la rigidité économiques et sociales.
Un pays qui aurait logé toute sa population, mais en la clouant sur place, serait définitivement
inapte à accomplir les transformations rapides qu’exigent le progrès et l’expansion.
2.21. LE PROBLÈME DES ALCOOLS.
Le Comité n’a voulu examiner ici que le seul problème des alcools soumis au monopole, à
l’exclusion des alcools de qualité et des alcools du privilège des bouilleurs de cru.
8 Un membre du Comité a voté contre cet avis.
52
Sur ce dernier problème cependant, il estime indispensable que tout soit mis en oeuvre pour
aboutir à la réduction d’un privilège qui est à la fois un facteur de fraude et une incitation à l’alcoolisme.
Le Comité constate que, depuis plusieurs années, des réformes importantes ont permis un
assainissement du régime économique de l’alcool en France. A une surproduction chronique, coûteuse
pour le Trésor public, a succédé un équilibre tant technique que financier de la Régie commerciale des
alcools. La réalisation de ce double équilibre s’est accompagnée d’efforts pour que la distillation ne
constitue plus un facteur de déséquilibre économique ; en particulier, une conversion des activités
cidricoles a été entreprise pour mettre fin à la véritable perversion de l’économie que les excès du
régime de l’alcool avaient engendrée dans ce secteur.
Le Comité estime cependant que l’équilibre actuel ne peut être considéré comme le meilleur
possible du point de vue de l’économie nationale.
Des imperfections de détail subsistent qui mettent à la charge du Service des Alcools de
véritables subventions occultes au bénéfice des consommateurs d’alcool dénaturé à usages ménagers,
de la R.A.T.P. (alcool carburant) et des utilisateurs de mélasse.
En outre, l’assainissement définitif de l’économie cidricole ne résultera que de l’arrachage
d’un pourcentage important de pommiers à cidre, qui favorisera le progrès agricole dans les
départements de l’Ouest, notamment en matière d’élevage.
Dans le secteur viticole, une rationalisation et une concentration de la distillerie seraient
bénéfiques tant aux viticulteurs qu’à l’État.
Il apparaît enfin que, contrairement à l’esprit des textes de 1953, la production d’alcool de
betteraves continue d’être considérée, dans certaines régions, comme « un débouché régulier et
parfois unique de cette culture » ; qu’elle est recherchée pour elle-même et non pas pour
résorber un excédent accidentel ou assurer l’assainissement qualitatif d’un marché. Ainsi quelle
qu’ait pu être la réduction globale du contingent en 1953, une réelle destruction de richesse
économique se perpétue de campagne en campagne, en raison de la mauvaise répartition
géographique des droits de distillation et de la prédominance excessive des distilleries pures sur
les sucreries-distilleries.
Le Comité est informé, par ailleurs, que l’équilibre technique de la Régie commerciale des
alcools, réalisé depuis plusieurs années, se trouvera remis en cause dans un proche avenir. En
effet, une transformation du cycle de fabrication des industries françaises de la synthèse
organique va conduire, vraisemblablement, à une diminution de la consommation d’alcool
industriel de l’ordre de 500.000 hectolitres par campagne.
C’est dans une très faible mesure et sans doute pendant une période limitée que les
débouchés nouveaux ouverts par le traité de Communauté Économique Européenne permettront
de compenser cette réduction des ventes du Service des Alcools.
Prenant en considération l’ensemble de ces faits, le Comité recommande :
1° L’alignement du prix de vente des alcools à usages ménagers sur celui des alcools
industriels, dits «alcools solvants » ;
2° La mise en oeuvre des aménagements techniques propres à faire cesser rapidement
les livraisons d’alcool carburant à la R.A.T.P. et, dans l’immédiat, une élévation substantielle du
prix de vente de cet alcool ;
3° En attendant que se précisent les possibilités d’augmentation de la consommation
intérieure des cidres doux, jus et concentrés de pommes, la recherche d’une nouvelle impulsion à
l’assainissement économique de la cidriculture par l’arrachage des pommiers excédentaires ; le
Service des alcools devrait être autorisé à étudier les conditions dans lesquelles pourraient être
mis à la disposition des agriculteurs les moyens mécaniques appropriés à cette opération ;
4° En s’inspirant des résultats d’une expérience actuellement en cours en Algérie, la
création par les distillateurs métropolitains d’un groupement professionnel d’assainissement de la
distillerie viticole;
5° L’uniformisation du prix de vente des mélasses, quel que soit l’usage auquel ce sousproduit
de la sucrerie est destiné;
53
6° Une réduction globale, qui ne saurait être inférieure à 500.000 hectolitres, des droits
de production d’alcool de betteraves; le total des droits subsistant dans un délai de deux à trois
ans devrait donc être ramené à environ 750.000 hectolitres. Cette réduction du contingent ne doit
pas résulter de décisions anarchiques, mais d’un plan cohérent de réorganisation, compte tenu
des recommandations formulées par ailleurs pour l’industrie sucrière. Le Comité estime que ce
plan devrait s’inspirer des principes suivants :
– n’autoriser que des fermetures d’usines et non des réductions de droits ;
– supprimer les droits de production des distilleries s’approvisionnant dans des zones
dont les récoltes peuvent être absorbées par des sucreries, mais maintenir ces droits pour toutes
les sucreries-distilleries ;
– ne laisser subsister d’aires betteravières n’ayant d’autre débouché que la distillation que
dans la stricte mesure où ce maintien s’avèrerait nécessaire pour garantir un approvisionnement
minimum d’alcool de haute qualité ;
– prévoir des modalités d’indemnisation qui encouragent le remploi des capitaux dans le
secteur de la transformation ou de la commercialisation des produits agricoles;
– dans la mesure où l’application des dispositions précédentes ne permettrait plus un
approvisionnement normal du marché en alcool de haute qualité, autoriser le principe de
transferts de droits de distillation permettant la constitution de nouveaux complexes de
sucreries-distilleries.
Si ces différentes recommandations n’étaient pas suivies d’effets, le régime économique
de l’alcool risquerait de constituer à nouveau un encouragement à une utilisation des richesses
agricoles, coûteuse pour l’économie nationale.
Le Comité rappelle également qu’il a recommandé, dans son avis sur la viticulture, la
suppression des pratiques de distillation du vin dans tous les cas où elles ne correspondent pas
à des exigences de qualité.
2.22. LA PRODUCTION SUCRIÈRE.
L’industrie sucrière et la culture de la betterave à sucre et de la canne ont, dans le passé,
recouru, avec l’assentiment de l’Administration, à la pratique du contingentement, qui créait de
véritables droits de production au profit des fabricants et des planteurs par la seule considération
de leur situation à un moment donné, imposait des limites à l’activité des plus entreprenants et
écartait les nouveaux venus.
Le Comité constate que l’Administration ne reconnaît plus les quotas qui avaient été
attribués aux usines. Toutefois la crainte d’un retour aux contingentements marque encore la
profession, ce qui, dans une certaine mesure, modère son dynamisme et restreint la concurrence.
Le Comité estime que l’Administration devrait faire clairement connaître que l’on ne
reviendra pas à la pratique du contingentement et que les pertes qui résulteraient de l’exportation
des excédents seraient réparties sur l’ensemble de la production.
Le Comité pense également que, pour permettre le développement d’unités de production
à technique évoluée et de la taille la mieux adaptée, les constructions d’usines nouvelles ne
doivent pas être soumises à une autorisation administrative, mais être décidées par les
investisseurs en fonction du seul calcul économique. Une telle mesure faciliterait les
concentrations ou fusions que le Marché commun pourrait rendre nécessaires.
Le Comité a pris connaissance des conditions dans lesquelles l’évolution des pays de la
Communauté d’une part, et l’application du traité de Rome d’autre part, vont modifier l’état d’un
marché où jusqu’ici production et consommation s’équilibraient à peu près.
Il est probable, en effet, que les exportations de sucre vers les États de la Communauté
se feront désormais à un prix qui ne sera pas éloigné du prix mondial, compte tenu toutefois des
avantages que les États de la Communauté se consentent réciproquement.
L’application du Marché commun doit permettre à moyen terme à la production française
un développement certain, parce que sa marge d’expansion est la plus importante de celle des six
pays. Mais le premier effet du Traité de Rome sera d’aligner, à la fin de la période transitoire, les
prix français de la betterave et du sucre sur la moyenne européenne, laquelle est assez
sensiblement supérieure.
54
Pour faciliter l’adaptation de la production aux débouchés, le Comité propose que la
profession prenne à sa charge l’ensemble des pertes provoquées par les exportations, au fur et à
mesure de l’augmentation du prix du sucre et de la betterave consécutive à la mise en vigueur du
Marché commun. La subvention budgétaire concernant le tonnage de 300.000 tonnes serait
supprimée. Cette mesure pourrait intervenir progressivement si l’on veut éviter une hausse
brutale du prix du sucre, qui affecterait sensiblement l’indice des prix de détail. Il n’est pas certain
d’ailleurs que les hausses de prix soient totalement répercutées sur le consommateur si une
concurrence plus vive anime les producteurs (sucriers et raffineurs) et les vendeurs, si de
meilleures conditions techniques de production sont réalisées et si les conditions de vente sont
surveillées, notamment au point de vue des ententes.
Prenant en considération l’ensemble de ces faits, le Comité recommande :
1° Que l’Administration fasse nettement connaître que la pratique du contingentement
dans l’industrie sucrière, comme dans la culture de la betterave à sucre ou de la canne, est
révolue ;
2° Que les constructions de. sucreries nouvelles ne soient plus soumises à autorisation
administrative ;
3° Que les producteurs de betterave, de canne et de sucre, prennent en charge
l’ensemble des pertes provoquées par l’écoulement des excédents à des prix inférieurs aux prix
français, au fur et à mesure de l’augmentation des prix intérieurs consécutive à la mise en vigueur
du Marché commun ;
Qu’en conséquence, la subvention budgétaire prévue par l’article 12 du décret du 9 août
1953 soit progressivement supprimée.
2.23. LA VITICULTURE.
Le Comité, après un examen des perspectives à long terme de la viticulture française,
constate que le vignoble franco-algérien se caractérise par des conditions de productivité qui, pour
nombre d’exploitations, s’avèrent insuffisantes, eu égard aux possibilités offertes par la technique ; il
estime que cet état de choses tient à la structure desdites exploitations, aux conditions dans
lesquelles elles exploitent, à la localisation de la vigne ainsi qu’à une réglementation dont la lourdeur
et la complexité n’ont cessé de s’aggraver.
Sans minimiser l’influence favorable qu’aura sur l’assainissement de la viticulture française la
mise en application de certaines clauses du décret du 16 mai 1959, et notamment la poursuite de la
politique des prix d’objectifs, le Comité recommande que le Gouvernement mette à l’étude des
mesures concrètes destinées à permettre à long terme l’abaissement du prix de revient moyen des
quantités de vin de consommation courante livrées au marché.
Ces mesures ne devraient toutefois pas avoir pour effet d’augmenter sensiblement le volume
global de la production actuellement atteint, réserve faite des possibilités d’exportations nouvelles,
qu’il appartiendra d’autre part au Gouvernement d’encourager ; elles ne devraient pas non plus être
prises sans considération du respect des normes minimales de qualité, normes qui d’ailleurs
devraient être, dans de nombreux cas, revues et assouplies.
En vue de ces résultats, le Comité recommande que soient prises toutes les mesures propres
à éliminer les entraves à l’accroissement de la productivité ; toutefois, pour ne pas compromettre
l’équilibre d’un marché très sensible, dont le niveau de prix est soutenu par l’État, le Comité estime
qu’il n’est pas souhaitable de revenir dans l’immédiat sur l’interdiction des plantations nouvelles ;
aussi, tant que cette interdiction sera maintenue, estime-t-il nécessaire de rétablir les possibilités de
cession des droits de replantation, sous réserve d’un abattement de superficie.
55
Sous le bénéfice de cette observation, le Comité recommande qu’une réforme, rendue à la
fois urgente et inéluctable par l’entrée en vigueur du Marché Commun et les difficultés que ne
manquera pas de provoquer la concurrence italienne, soit envisagée selon les principes suivants :
1° Suppression des pratiques de distillation, dans tous les cas où elles ne correspondent pas
à des exigences de qualité ;
2° Révision, dans le sens d’une productivité accrue, des règles et des pratiques qui ont trait
tant à l’expérimentation et à l’admission de variétés nouvelles qu’à la définition des aires culturales
des différents cépages; cette révision devra être opérée par des techniciens indépendants et des
représentants de l’État, des professions intéressées et des consommateurs ;
3° Intensification de la diffusion des méthodes permettant d’accroître les rendements et les
qualités ;
4° Adoption de mesures visant à rendre viables un plus grand nombre d’exploitations
viticoles, conformément aux dispositions du projet de loi d’orientation agricole.
56
2.31. DES EAUX MINÉRALES ET DES JUS DE FRUITS 9.
Le Comité a constaté la nécessité de favoriser l’expansion du marché des jus de fruits et des
eaux minérales, et la diminution du prix de vente de ces produits.
Pour atteindre ce double objectif, il faut à la fois certains changements d’orientation dans
l’action des Pouvoirs publics et la disparition de certaines entraves qui toutes permettent le
développement de pratiques, malthusiennes.
Dans ces conditions, le Comité recommande :
I. EN CE QUI CONCERNE LES EAUX MINÉRALES
1° Une révision des prix et des marges, tant à la production qu’aux divers stades de la
distribution, pour supprimer dans ce secteur les situations privilégiées, créées par un blocage des
prix, ancien et à des niveaux différenciés, ainsi que pour aboutir à une baisse générale des prix
de vente au détail.
2° Le respect intégral des prescriptions réglementaires et notamment de la circulaire
interministérielle du 31 mars 1960 sur les refus de vente, afin de ne pas paralyser l’intervention
de nouveaux distributeurs pratiquant des méthodes commerciales susceptibles d’accroître la
tension concurrentielle à l’intérieur du circuit de distribution.
3° L’interdiction des contrats d’exclusivité liant les producteurs et les distributeurs, qui
n’auraient pas pour effet d’abaisser les prix de vente et d’étendre les débouchés commerciaux.
4° Une action des pouvoirs publics pour favoriser la normalisation de la distribution, par
un nouvel aménagement des conditions d’octroi et de reversement de la ristourne S.N.C.F., par
une stabilisation et une uniformisation du régime fiscal (extension de la T.V.A.).
5° Un assouplissement des conditions d’octroi du crédit thermal, afin de rendre moins
onéreuse la modernisation de l’équipement des stations thermales.
6° Une révision du statut des eaux minérales, en ce qui concerne leur définition, leur
régime d’autorisation et de protection sanitaire, dans la mesure où on estimerait pareille révision
nécessaire afin de mettre ce statut en harmonie avec la réglementation en vigueur dans les
autres pays du Marché Commun.
II. EN CE QUI CONCERNE LES JUS DE FRUITS
1° La révision du statut fixé par le décret du ler octobre 1938 afin d’assouplir certaines
dispositions, notamment celles interdisant l’emploi d’antiseptiques et l’appellation des jus
réhydratés et de soumettre à des règles analogues les sodas et autres boissons gazeuses. Cette
révision statutaire doit être effectuée enharmonie avec les dispositions réglementaires en vigueur
dans les autres pays du Marché Commun.
2° La suppression du certificat de qualité à l’exportation, actuellement délivré par une
organisation professionnelle, et son remplacement par un label accordé sous réserve de la
conformité des produits à des normes qualitatives définies par l’État et testées par des analyses
dans des laboratoires régionaux agréés.
3° L’extension à l’ensemble de la production des jus de raisin, de la possibilité d’effectuer
des transferts de compensation entre le quantum et le hors quantum, cette possibilité n’étant
actuellement autorisée qu’en faveur de l’exportation – et l’encouragement des contrats globaux
d’approvisionnement.
9 4 membres du Comité se sont abstenus sur cet avis.
57
4° Le warrantage sur les produits finis comme sur les produits bruts pour la fabrication
des jus qui ne bénéficient pas encore de cette facilité de crédit.
5° L’admission des cidres doux au régime fiscal des jus de fruits.
6° La coordination administrative des services compétents en matière de jus de fruits,
notamment pour qu’il soit possible de subordonner l’octroi de l’aide financière publique à un effort
de rationalisation de la production, à la diminution de ses prix de revient et à une orientation plus
favorable aux jus de pommes et de raisin.
2.41. SUR L’UTILISATION DES DÉCLARATIONS FISCALES DANS LES RELATIONS
JURIDIQUES DE LA VIE ÉCONOMIQUE.
Les nombreuses discordances constatées dans la vie économique entre les déclarations ou
évaluations fiscales de toute nature et les valeurs reconnues par ailleurs, comportent de graves
inconvénients, sur le plan financier, économique et social.
Cette inégalité fiscale fausse gravement les rapports économiques en introduisant
notamment des distorsions dans les coûts. Elle constitue aussi un obstacle au progrès économique,
ainsi que le Comité l’a rappelé dans son rapport.
La qualité de l’information statistique en souffre dans la mesure où les sources fiscales ne
sont utilisables, au moins en ce qui concerne de très importantes catégories d’impôts, que moyennant
des ajustements complexes et incertains.
C’est sans doute par une amélioration du système fiscal et par le renforcement du contrôle et
de l’action directe contre la fraude qu’il sera possible de lutter efficacement contre de telles situations.
Il serait cependant opportun de prévoir des dispositions légales rendant possible une plus
large utilisation des déclarations ou évaluations fiscales, à titre de preuve ou de présomption, dans
les relations juridiques. C’est en se fondant sur ces constatations et sur cet objectif que le Comité
recommande les mesures suivantes, à la fois pour les relations de droit public et pour les relations de
droit privé :
1° Pour les relations de droit public
L’application très ferme des dispositions portant référence aux valeurs fiscales dans tous les
cas où le code général des impôts le prévoit.
Les services administratifs intéressés et les parquets devraient être invités à faire respecter
ces prescriptions dans tous les cas où des circonstances exceptionnelles ne justifient pas une
dérogation.
La généralisation et l’unification de ces procédures, en les rendant applicables et obligatoires
dans tous les cas où une personne physique ou morale demande à l’État ou à une collectivité ou
entreprise publique, le bénéfice d’un droit, l’octroi d’une prestation ou la réparation d’un dommage.
L’administration et le juge devraient être liés par ces valeurs fiscales, en vertu d’une
disposition légale, sauf preuve contraire dans deux hypothèses :
– preuve à la charge de l’administration, si elle est en mesure de démontrer que les
déclarations sont minorées, lorsqu’une prestation est liée à l’insuffisance des ressources du
demandeur;
– preuve à la charge du demandeur, si la prestation réclamée par lui est d’autant plus
importante que les valeurs fiscales de référence sont plus élevées.
Dans ce dernier cas, le demandeur serait alors tenu de payer le montant des droits éludés et
des pénalités, sans pouvoir invoquer une éventuelle prescription.
2° Pour les relations de droit privé.
58
L’application de règles analogues dans les rapports de droit privé, en les assortissant de
conditions plus restrictives cependant, pour éviter les abus.
L’obligation, dans tous les cas, de viser l’examen des déclarations fiscales dans les motifs du
jugement, dont l’omission ou le refus constituerait dès lors un moyen d’appel ou de cassation.
La possibilité pour l’administration fiscale de réclamer les suppléments de droits, malgré une
prescription, dans tous les cas où un jugement accorderait une prestation ou une indemnité
supérieure à celle qui découlerait des déclarations ou évaluations fiscales.
L’étude de mesures de sauvegarde pour limiter les fraudes à la loi. Le juge pourrait
notamment ordonner la communication des déclarations par un jugement avant dire droit, constatant
la réalité et la consistance du litige et serait dans l’obligation de pénaliser sévèrement les actions en
justice téméraires.
3. ÉCARTER LES OBSTACLES A UNE CROISSANCE HARMONIEUSE.
Le Comité a voulu d’abord écarter certains obstacles à une utilisation imparfaite des
ressources et des possibilités économiques. C’est à ce titre qu’il a examiné les problèmes généraux
de la distribution et le cas particulier des pêcheries et du marché des produits de la mer, les besoins
de normalisation et de standardisation et les moyens de lutter contre la spéculation foncière pour
mieux assurer l’urbanisation.
Il s’est ensuite préoccupé du meilleur emploi des hommes, par une recommandation générale
sur les problèmes de le emploi, suivie de recommandations particulières suries problèmes du travail à
temps partiel, de l’immigration et de l’aménagement des temps de travail.
Il a enfin examiné certaines difficultés des politiques régionales.
Utilisation des ressources
3.11.1. Problèmes de la distribution.
3.11.2. Pêcheries et produits de la mer.
3.12. Problèmes fonciers de l’urbanisation.
3.13. Normalisation et standardisation.
Emploi des hommes
3.20. Problèmes généraux de l’emploi.
3.22. Travail à temps partiel.
3.23. Immigration.
3.24. Aménagement du temps de travail.
Equilibre des régions
3.31. Politiques régionales
59
3.11.1. LES PROBLÈMES DE DISTRIBUTION.
Le Comité a formulé, en des textes séparés, des recommandations tendant à
l’assouplissement du régime de la propriété commerciale, à l’ouverture de certaines professions
réglementées et à une répression plus efficace des pratiques restrictives dans le commerce et
l’industrie. Il considère que leur application apporterait une première amélioration à la situation
existante.
Le Comité n’a pas eu la possibilité, dans le temps qui lui était imparti, de recueillir une
documentation suffisante qui, seule, lui aurait permis de présenter des recommandations précises
relatives à des problèmes tels que :
Crédit. – Réorganisation des Halles. -Rôle des mandataires et commissionnaires. – Régime
des importations. – Renforcement de la loi du 30 août 1947 sur les qualités morales du commerçant. –
Collaboration production-commerce. – Simplification du Code du Commerce.
Le Comité souhaite que ces problèmes qui, par certains aspects, constituent des entraves à
l’amélioration de la distribution, fassent l’objet d’une étude approfondie.
Le Comité a pris note de la circulaire du 31 mars 1960, du Secrétariat d’État au Commerce,
relative aux barèmes quantitatif et qualificatif des producteurs, à l’interdiction des prix imposés et du
refus de vente.
Sans se prononcer sur le détail de ce texte, il estime que les principes qui l’inspirent
contribueront à redresser des pratiques de nature à fausser la concurrence et à freiner une saine
expansion du commerce.
Sans prétendre définir une politique générale de la distribution, le Comité s’est efforcé, dans
les recommandations qui suivent, d’établir ou de parfaire les conditions d’une véritable concurrence,
qui assure aux consommateurs le meilleur service au moindre coût et permette aux commerçants
attachés aux techniques les plus modernes de la distribution (chaînes volontaires, associations de
détaillants, centrales d’achats, coopératives de consommation, maisons intégrées), ainsi qu’aux
formes d’établissements les mieux adaptées, d’étendre leur activité.
Ses recommandations sont fondées sur les principes suivants :
I. ÉTABLIR L’ÉGALITÉ DE TRAITEMENT ENTRE LES DIVERSES ENTREPRISES
COMMERCIALES
a. La réglementation de l’ouverture des magasins à prix unique et de l’exploitation des
camions bazars, reprise par la loi du 24 mai 1951, peut décourager la création d’entreprises
nouvelles, bien que les autorisations qu’elle prévoit soient accordées sans difficultés.
Le Comité propose l’abrogation de ce texte.
b. Le décret du 20 mai 1955, qui réglemente l’activité des coopératives d’entreprise ou
d’administration tout en tenant compte de leur caractère particulier, n’est pas toujours respecté.
Le Comité recommande l’application stricte de ce texte.
c. La majoration du taux de la patente en fonction du nombre des établissements constitue
une discrimination fiscale à l’encontre de certaines entreprises.
Le Comité propose la suppression du taux majoré.
60
d. En admettant chez ses bénéficiaires l’absence ou l’insuffisance de comptabilité, le régime
du forfait concernant les impôts sur les revenus ou les taxes sur le chiffre d’affaires, apparaît souvent
comme une reconnaissance de modes de gestion désuets qu’il est de nature à perpétuer.
Le Comité recommande que le plafond du chiffre d’affaires au-dessous duquel l’imposition au
forfait est de droit commun, ne soit plus relevé et soit même, si possible, abaissé.
e. La pratique de la fraude fiscale, dans la mesure où certains commerçants l’utilisent comme
un mode particulier de concurrence, crée des inégalités d’autant plus graves qu’il s’agit de taxes sur
le chiffre d’affaires à un taux élevé et de dissimulation importante d’une partie du bénéfice.
Pour lutter contre la fraude, le Comité recommande la mise en application rapide et effective
des dispositions de l’article de l’ordonnance portant loi de finances pour 1959, qui prévoit la
transmission à l’Administration des relevés de ventes faites par les producteurs et les grossistes à
leurs clients détaillants.
Il souhaite également que tous les moyens soient donnés à l’Administration fiscale pour lutter,
en liaison avec les organisations professionnelles, contre ce facteur d’inégalité.
f. Considérant que, malgré les réformes apportées par le décret du 20 mai 1955, la faillite ne
joue pas son rôle d’assainissement de la profession avec une efficacité suffisante, le Comité attire
l’attention sur les inconvénients que présente l’accumulation de créances non inscrites du Trésor et
de la Sécurité Sociale.
Il recommande en outre que la liquidation de la faillite soit rendue plus rapide et plus utile
pour les créanciers par la réorganisation et le contrôle de la profession de syndic.
Il demande que des instructions plus fermes soient données aux services du recouvrement,
qui ne devraient jamais faire jouer à l’État un rôle de banquier, en accordant de trop longues facilités
de payement à des débiteurs habituels.
II. AMÉLIORER LA PRODUCTIVITÉ DU SECTEUR DISTRIBUTIF
a. Des études étant en cours pour remédier aux lacunes et insuffisances de l’enseignement
commercial10, le Comité insiste seulement sur la nécessité d’améliorer la formation du corps
enseignant par l’ouverture d’une section spéciale à l’École Normale Supérieure de l’Enseignement
Technique et par une collaboration plus étroite entre le Ministre de l’Éducation Nationale et le monde
des affaires, en offrant notamment des stages aux professeurs et des chaires aux professionnels,
b. Le Comité estime égaiement nécessaire d’encourager par tous les moyens appropriés, y
compris éventuellement des subventions, la formation d’assistants techniques du commerce, en
nombre au moins égal à 40 par an, afin que soient couverts le plus rapidement possible les besoins
existants, notamment auprès des chambres de commerce.
c. La création d’un réseau de marchés d’intérêt national et d’abattoirs industriels sur les lieux
de production, est de nature à remédier à l’insuffisance actuelle des installations matérielles.
Toutefois, le Comité recommande aux Pouvoirs publics :
– de prévoir pour les marchés d’intérêt national des installations matérielles légères et
transformables ;
– de limiter les périmètres de protection aux dimensions exigées par la bonne organisation
des transactions et non à celles qui résulteraient du souci d’amortir rapidement les installations
créées ; ceci implique pour les marchés de production et mixte, que le périmètre ne soit pas étendu
au-delà des abords immédiats du marché et pour les marchés de consommation, qu’il ne déborde
pas les limites de l’agglomération ;
10 Groupe d’étude des problèmes de formation et de perfectionnement des commerçants, cadres et employés
de commerce.
61
– pour les abattoirs, d’élaborer sous l’autorité du Commissariat au Plan un programme
d’ensemble couvrant les régions de production.
d. A certains stades de la commercialisation, les rémunérations sont fixées en pourcentage
du chiffre d’affaires réalisé. En ce qui concerne les gérants-mandataires, ce pourcentage a été rendu
immuable par l’arrêté du 10 mai 1948. Un élément de rigidité est introduit ainsi dans le calcul des
marges. Il constitue en outre un obstacle à la concentration et incite les entreprises à remplacer les
gérants-mandataires par des salariés.
Le Comité propose l’abrogation de cet arrêté11.
III. ÉCLAIRER LE MARCHE
a. Pour permettre une meilleure connaissance des coûts et des qualités des produits offerts,
notamment pour les fruits et légumes et les viandes, le Comité recommande aux Pouvoirs publics :
– de mettre en place un réseau de télécommunication diffusant de manière instantanée les
cours et les quantités traitées sur les marchés ;
– de favoriser la normalisation en hâtant la mise au point des normes pour les fruits, légumes
et viandes, ce qui rendrait possible l’application des dispositions réglant les transactions sur produits
normalisés dans les marchés d’intérêt national, et en affectant par priorité des crédits publics
d’investissement aux installations de tri et de conditionnement ;
– de développer les moyens dont dispose le Service de la répression des fraudes, aussi bien
en matériel par la modernisation et le regroupement de ses laboratoires, qu’en personnel par
l’amélioration du recrutement et de la rémunération de ses techniciens et de ses contrôleurs.
b. En ce qui concerne la demande, le Comité propose de favoriser le groupement,
l’information et l’action des consommateurs :
– en apportant un soutien moral ou matériel, au besoin par subvention, aux groupements
représentatifs et efficaces ;
– en assurant à ces groupements une participation à tous les organismes où sont en cause
les intérêts des consommateurs ;
– en encourageant de tels organismes, selon l’exemple de plusieurs pays étrangers, à
informer les consommateurs sur les qualités et les prix des produits manufacturés de série, selon les
principes suivants :
– examen systématique de tous les articles de même nature; – contrôle permanent de la
qualité ;
– comparaison des prix et des qualités ;
– large diffusion des résultats dans le public ;
– en utilisant de façon plus large et systématique les moyens modernes d’information
(télévision, radio…) pour donner aux consommateurs une connaissance objective des arrivages, des
cours et des qualités ;
– en favorisant la création de comités de liaison production-commerce-consommation, selon
la formule indiquée par la circulaire du Ministre de l’Intérieur n° 397 du 18 août 1959.
3.11.2. LES PROBLÈMES DES PÊCHES MARITIMES, DE L’INDUSTRIE DE LA
CONSERVE ET DU MARCHÉ DES PRODUITS DE LA MER.
L’expansion du marché du poisson est freinée, de quelque manière, à tous les stades de la
production, mais une étude détaillée de l’ensemble de la chaîne de production et de distribution de ce
secteur révèle que le frein principal est constitué par l’équilibre de sous-consommation qui s’établit au
stade final du marché.
11 Un membre du Comité a considéré que le problème traité dans cet alinéa était du ressort des conventions
collectives et ne ressortissait pas à un projet de réforme de la distribution.
62
Ceci conduit à une première conclusion : toute structure administrative ou professionnelle
englobant l’ensemble du marché, depuis la production jusqu’au stade de l’achat par le consommateur,
permettrait de mieux organiser l’activité des pêches maritimes et l’écoulement du produit. C’est dans
cette perspective que les recommandations les plus générales doivent être formulées.
Il apparaît ensuite que si les obstacles institutionnels à l’expansion du marché sont rares et
difficiles à contourner, au contraire le développement de la concurrence reste, sur ce marché un peu
spéculatif, le meilleur atout de ceux qui recherchent à la fois la baisse des prix et l’expansion des
ventes. L’action des pouvoirs publics devrait donc aussi tendre à promouvoir des formes de marché
plus concurrentielles, au sein desquels les vendeurs et les acheteurs disposeraient d’une meilleure
information.
Mais il convient également de faciliter au maximum l’équipement et la modernisation des
entreprises existantes. Les actions utiles en ce domaine n’ont cependant pas à être évoquées par le
Comité, qui se borne à en marquer l’intérêt.
Au contraire les mesures tendant à améliorer la qualité du produit à tous les stades et à
perfectionner les marchés où il se traite, ressortissent à la compétence du Comité.
Pour le poisson frais et congelé, le frein à l’achat constitué par le niveau du prix de vente au
détail risque de subsister, quelles que soient les mesures d’assainissement prises su stade de la
production, si, dans le même temps on ne modifie pas les structures du marché en vue de lui donner
plus d’homogénéité, plus de fluidité et plus de transparence, toutes qualités indispensables à
l’exercice d’une vraie et libre concurrence.
Pour atteindre ces divers objectifs, le Comité recommande :
1. L’AMÉLIORATION DES LIAISONS ADMINISTRATIVES ET PROFESSIONNELLES
Création d’une réunion interprofessionnelle groupant les représentants des différentes
professions intéressées à la production des pêcheries et à la transformation ou à la commercialisation
sous toutes ses formes des produits de la mer. Cette réunion interprofessionnelle aurait pour mission
d’étudier et de proposer les moyens propres à améliorer et à étendre le marché du poisson et des
coquillages.
Création d’un comité interministériel du poisson et de la conchyliculture, chargé de
coordonner l’ensemble des mesures à prendre à tous les stades de la production et du commerce
pour assurer une expansion continue des débouchés sur le marché et pour faciliter les extensions
d’activité des professionnels. Cet organisme serait consulté à l’occasion de la mise au point des
directives du Plan.
Création de centres d’études techniques de la conchyliculture, encadrés par les conseillers
techniques récemment mis en place.
Négociations avec les homologues européens de la Direction des Pêches Maritimes en vue
de l’interdiction de tous procédés de pêche entraînant la raréfaction des espèces.
2. L’AMÉLIORATION DE LA QUALITÉ DU PRODUIT
Sur le navire. – Instauration d’un contrôle sanitaire de l’I.S.T.P.M. sur l’état des cales au
moment du départ des navires.
Sur les quais. – Transfert à l’I.S.T.P.M. du contrôle de la qualité du poisson débarqué.
Aux Halles. – Généralisation de la vente sur échantillon des poissons amenés en caissettes
bénéficiant du label qualité et portant le nom de l’armateur et de l’expéditeur :
– à l’occasion du transfert des Halles, entrepôt des caissettes hors du marché lui-même.
63
Au stade du détail. – Délivrance d’un panonceau spécial aux possesseurs d’un équipement
technique agréé, comportant notamment des réfrigérateurs spéciaux pour la vente du poisson
congelé en filet.
3. UNE MEILLEURE FLUIDITÉ DU MARCHÉ NOTAMMENT PAR UNE INFORMATION
PLUS COMPLÈTE
Au stade de la production :
– concession aux enchères des parcs à moules et à huîtres, créés ou devenus disponibles,
pour éviter la permanence des droits acquis ;
– assouplissement général des règles restrictives d’établissement et de production pour les
huîtres et les moules.
Au stade de la vente de gros :
– installation dans les « criées » des grands ports et aux Halles, d’un réseau de téléscripteurs
publics destinés à renseigner les mareyeurs sur l’évolution des cours et des quantités débarquées ;
– affichage obligatoire aux Halles par chaque mareyeur des prix des espèces courantes. Pour
chaque espèce, mention des prix supérieur (qualité «label»), moyen et inférieur. Dans une première
étape, le nombre des prix affichés pourrait ne concerner qu’un petit nombre d’espèces ;
– dans l’attente de la suppression des licences, révision de trois ans en trois ans de la grille
de répartition des licences d’importation en fonction de la variation d’activité des importateurs.
Au stade du détail :
– information de la clientèle sur les prix du poisson et des coquillages, leurs qualités nutritives
et leur valeur d’aliment de substitution de la viande. La radio, la télévision et la presse pourront être
utilisées à cette fin ;
– lancement par le C.R.E.D.O.C. d’une étude de marché sur les possibilités de
développement des ventes de poisson frais et de poisson congelé.
3.12. LES PROBLÈMES FONCIERS D’URBANISATION.
Si, pendant longtemps, en France, le problème foncier a surtout été étudié sous l’angle de la
simple récupération des plus-values nées de la création d’un ouvrage public, les effets combinés de
l’expansion économique et démographique, de l’effort massif de construction et de la réglementation
de l’urbanisme, le posent aujourd’hui sous la forme suivante :
Sera-t-il possible de mettre à la disposition des constructeurs, publics ou privés, des terrains
en nombre suffisant et à des prix raisonnables ?
Un chiffre suffit, à lui seul, à montrer à la fois l’origine du problème et son extrême degré
d’acuité : au rythme actuel de la construction, on estime qu’il faut pouvoir disposer, dans la seule
région parisienne, d’environ 6.000 hectares tous les cinq ans. Une demande aussi massive, et qu’il
est impossible de différer, a pour conséquence nécessaire une hausse continue et exagérée du prix
des terrains. N’a-t-on pas vu, dans une zone en voie d’aménagement aux portes de Paris, le prix du
mètre carré passer, en peu de temps, de 10 à 1.000 NF ? L’effort de la collectivité s’en trouve
partiellement réduit au seul profit de quelques propriétaires fonciers et de quelques spéculateurs.
On comprend l’importance actuelle de l’enjeu, puisque la disponibilité des terrains conditionne
le rythme de la construction. Cependant ce serait une erreur de croire que le problème cessera de se
poser avec l’achèvement de l’effort de construction. En effet, il semble qu’une fois la crise actuelle du
logement résolue, les collectivités devront s’attaquer à la tâche aussi lourde et urgente qu’impose la
rénovation de nos agglomérations urbaines dont la situation ne correspond plus aux exigences
actuelles de l’habitat. Une semblable entreprise se heurtera nécessairement aux difficultés
susindiquées et ne pourra être menée à bien que si une solution est trouvée aux problèmes fonciers
de l’urbanisation.
C’est dire que le Comité est convaincu que, non seulement pour le présent immédiat mais
aussi pour le futur, il est indispensable de porter remède aux maux actuels.
64
Après avoir examiné ce qui, dans ce domaine, a été tenté, soit en France, soit à l’étranger, il
n’a pas paru possible au Comité de limiter ses recommandations à une seule méthode, plusieurs
étant à la fois possibles et efficaces, et pouvant au surplus être combinées.
I
La méthode dite des réserves foncières, par laquelle la puissance publique acquiert
longtemps à l’avance les terrains promis à l’urbanisation, les conserve, éventuellement les équipe,
puis les loue ou les revend, paraît être, de loin, celle dont l’efficacité est la plus grande, la mise en
oeuvre la moins complexe sur le plan juridique ou psychologique.
Malheureusement, l’efficacité de cette procédure est directement fonction des moyens
financiers qu’on y consacre et qui, en tout état de cause, doivent être très importants.
Selon le mode de financement choisi, une telle politique pourrait avoir éventuellement un effet
inflationniste. Le Comité estime que pour parer à cet inconvénient, il conviendrait que les sommes
utilisées fussent demandées à l’épargne et proviennent essentiellement d’emprunts émis sur le
marché.
Des emprunts de cette nature ne paraissent pas irréalisables, les obligations émises pouvant
être gagées sur l’actif immobilier dont la collectivité se rendrait propriétaire et sur les recettes qu’elle
en tirerait.
Sur le plan pratique, la mise à exécution d’une politique de réserves foncières devrait être
confiée à un ou à plusieurs organismes publics ayant la fatuité d’emprunter et d’investir le produit de
leurs emprunts en des acquisitions immobilières effectuées selon des procédures de droit privé ou de
droit public. La forme exacte à donner à ce ou à ces organismes devrait faire l’objet d’études qui
permettraient de choisir entre plusieurs possibilités : Établissement Public, Société d’économie mixte,
Caisse, Service déjà existant mais réorganisé (par exemple, Fonds National d’Aménagement du
Territoire).
Toutefois, l’action du ou des organismes à créer devrait être très strictement contrôlée pour
éviter qu’elle soit détournée de son objet.
II
L’expérience acquise depuis la création des « zones à urbaniser en priorité » par le décret n°
58-1464 du 31 décembre 1958, permet de penser que l’on peut également agir avec efficacité sur
les prix des terrains en s’inspirant largement de la procédure instituée par ce décret, à condition de
l’étendre et de la préciser.
Il s’agirait de prévoir la délimitation de vastes zones choisies en raison des perspectives
lointaines d’urbanisation et à l’intérieur desquelles la puissance publique pourrait, lors de toute
transaction immobilière :
– soit faire usage du droit de préemption, comme cela existe pour les Z.U.P. actuelles, et
comme notre législation en offre d’autres exemples (statut du fermage), le prix des terrains devant
alors être fixé par référence à ceux pratiqués antérieurement à la création de la zone ;
– soit, au cas où il ne serait pas fait usage du droit de préemption, asseoir une taxe sur la
plus-value réalisée depuis la dernière transaction.
Dans ces deux cas, il devrait naturellement être tenu compte de l’évolution générale des prix
et des améliorations justifiées apportées au fonds par le propriétaire.
Le droit commun d’expropriation, aux conditions de prix ci-dessus indiquées, permettrait en
outre l’acquisition de terrains en dehors de toute transaction.
65
D’une manière générale, dans ces zones, l’administration des finances devrait user très
largement de son droit de préemption fiscal.
Pour arriver à ce résultat, des modifications devraient être apportées aux règles définissant
les Z.U.P. actuelles :
– en premier lieu, la puissance publique devrait être autorisée à faire usage du droit de
préemption pendant un délai sensiblement plus long que celui de deux ans prévu par le décret du 31
décembre 1958 à dater de la création de la zone ;
– en second lieu, si le financement des achats devait continuer à être assuré par le Fonds
National d’Aménagement du Territoire, celui-ci devrait voir ses règles de fonctionnement modifiées de
telle sorte que les opérations entreprises ne soient pas obligatoirement dénouées avant un laps de
temps suffisamment long (dix ans par exemple).
De toutes manières, le Comité pense :
– que l’emploi d’une pareille procédure pourrait éventuellement comporter certains dangers si
elle devait être utilisée un jour à des fins autres que purement foncières, et que, par suite, comme il a
été dit ci-dessus en matière de réserves foncières, il conviendrait qu’un contrôle extrêmement sérieux
de son emploi fût institué. La création des zones pourrait, par exemple, devoir faire l’objet d’un décret
en Conseil d’État, peut-être même sur avis conforme de cette Haute Assemblée ;
– qu’il conviendrait de demander à la Chancellerie d’attirer l’attention des magistrats sur les
obligations que leur impose l’article 21 de l’ordonnance du 23 octobre 1958, portant réforme des
règles relatives à l’expropriation pour cause d’utilité publique et aux termes duquel :
« Le juge doit également tenir compte dans l’évaluation des indemnités allouées aux
propriétaires…, de la valeur résultant des déclarations faites par les contribuables ou des évaluations
administratives rendues définitives en vertu des lois fiscales.
« En toute hypothèse, la valeur donnée aux immeubles et droits réels expropriés ne peut
excéder, sauf modification justifiée dans la consistance et l’état des lieux, l’estimation donnée à ces
immeubles lors de leur plus récente mutation à titre gratuit ou onéreux, soit dans les contrats conclus
ou les déclarations effectuées à cette occasion, soit dans les évaluations administratives rendues
définitives en vertu des lois fiscales lorsque cette mutation est antérieure de moins de cinq ans à la
décision. »
66
III
Le Comité a également examiné la possibilité d’un recours au blocage du prix des terrains. Il
ne lui a pas paru nécessaire de préconiser expressément semblable procédure, celle qui fait l’objet de
la recommandation n° II ci-dessus aboutissant à un blocage de fait dans les zones où elle serait
appliquée.
3.13. LA NORMALISATION ET LA STANDARDISATION, FACTEURS DE PROGRÈS
ÉCONOMIQUE.
L’absence de standardisation et de normalisation constitue un obstacle au progrès
économique.
Elle encourage trop souvent le gaspillage des ressources, la mauvaise productivité des
matériels et l’insuffisance de la production.
De trop nombreux exemples des inconvénients engendrés par cette situation existent
notamment pour les marchés de l’État, qui demeurent souvent isolés et sans lien entre eux.
Le Comité n’a pas été en mesure d’étudier tous lés problèmes posés par ces situations. Il
estime cependant nécessaire de lutter contre de tels obstacles et recommande aux Pouvoirs publics :
1° D’accentuer et d’accélérer, en matière de marchés publics, l’effort d’unification des
spécifications techniques dans les nombreux cas ou il est possible de le faire :
– en demandant à la Commission des Marchés de procéder aux études indispensables ;
– en lui donnant les moyens juridiques et techniques nécessaires pour assurer une
coordination efficace en ce domaine.
2° D’orienter l’activité de l’A.F.N.O.R. vers la coordination des normes particulières :
– en recherchant une définition plus rapide des normes pour leur donner une valeur réelle
sans entraver le progrès technique ;
– en étudiant la possibilité de renforcer le caractère obligatoire des normes et standards
établis.
3° D’organiser un contrôle pour lutter contre la prolifération de labels de normalisation ou de
qualité octroyés à des fins plus publicitaires qu’objectives.
3.20. LES PROBLÈMES DE L’EMPLOI.
Le Comité a considéré qu’il ne pouvait examiner les problèmes de l’immigration et du travail à
temps partiel, sans les replacer dans le cadre du problème général de l’emploi.
Le maintien d’un niveau élevé de l’emploi est à la fois la cause et l’effet de l’expansion de
l’économie. C’est également une des conditions essentielles de la réussite des conversions
nécessaires et des réformes que le Comité a recommandées dans divers domaines.
Certes, le Comité croit à l’expansion ; ses recommandations tendent à en augmenter
l’ampleur. Il a pris, au cours de ses travaux, une conscience encore plus nette de la grandeur des
tâches à réaliser pour améliorer le niveau de vie des Français et le rayonnement de la nation. Il pense
qu’il y aura demain du travail pour tous et qu’il faut rassurer les inquiets et décourager les sceptiques.
Toutefois des craintes ont été exprimées dans l’opinion publique sur le maintien, dans les
années à venir, du plein emploi. On allègue l’afflux des jeunes sur le marché du travail, la poursuite
sinon l’augmentation de l’exode rural, les difficultés propres à certaines branches industrielles,
comme les charbonnages, les textiles ou les constructions navales, et les réductions d’emploi que le
progrès technique peut provoquer.
L’accès de générations plus nombreuses au marché du travail n’aura pas, en raison de la
prolongation de la scolarité, obligatoire à partir de 1967, et dès maintenant spontané, l’effet de masse
67
que l’on craint. Il ne compensera pas avant de nombreuses années les effets, dès aujourd’hui
sensibles, du vieillissement de la population.
Les besoins en main-d’oeuvre de la plupart des branches industrielles, notamment dans le
bâtiment ou les travaux publics, les industries chimiques, mécaniques et électriques, ainsi que dans
les activités de service, seront importants, comme le montrent les prévisions du Commissariat
Général du Plan. Loin de toujours réduire l’emploi, le progrès technique crée à terme plus d’emplois
qu’il n’en supprime.
Toutefois le Comité a constaté que l’on était à la fois optimiste pour l’avenir et souvent
impuissant dans le présent à assurer la reconversion d’une entreprise, d’une branche, d’une région.
Certes il est impossible de garantir à tous le même emploi au même endroit, et si les
problèmes de reconversion sont actuellement difficiles à résoudre, c’est parce qu’ils sont locaux, et
que l’on cherche à les résoudre localement.
Quoi qu’il en soit, des adaptations constantes seront nécessaires entre les capacités des
hommes et les besoins de l’économie. Il faut que ces indispensables adaptations soient prévues, que
les entreprises et les agents économiques en soient informés, que les reconversions indispensables
soient rendues faciles.
Le rapport de la Commission de la Main-d’oeuvre du Troisième Plan a constaté les lacunes
de notre appareil statistique en matière d’emploi. Les améliorations nécessaires doivent être
apportées ; elles présentent un intérêt primordial. Mais il sera parfois moins nécessaire de créer que
de rassembler et de coordonner. De nombreux organismes étudient les problèmes de l’emploi à
divers titres :
– les services du Ministère du Travail, du Ministère de l’Industrie et d’autres ministères
techniques;
– les centres techniques professionnels ;
– les centres régionaux d’expansion économique ;
– les A.S.S.E.D.I.C. (Association pour l’Emploi dans l’Industrie et le Commerce).
Pour mieux assurer l’examen d’ensemble des problèmes de l’emploi, le Comité recommande
une action coordonnée et cohérente :
1° Par un travail permanent de prévision à court, moyen et même long terme, quelles qu’en
soient les difficultés, pour définir les secteurs en développement et en régression, les zones critiques
et les pôles de croissance.
Ces prévisions orienteront l’enseignement, la formation professionnelle et la promotion du
travail.
On devra notamment tenir compte du fait qu’il est dans la logique du progrès technique que
celui-ci soit accompagné d’une réduction progressive des temps de travail.
2° Par une intervention systématique pour traiter, non seulement les problèmes collectifs,
mais aussi les cas individuels.
Il existe à l’étranger, aux États-Unis, et plus récemment en Grande-Bretagne et en Belgique,
dans les services de l’emploi, un corps de conseillers professionnels, qui étudient le cas des individus
qui se présentent à eux, qu’ils soient chômeurs ou non, et les orientent vers telles branches, telles
régions ou tels stages de formation ou de promotion qui leur conviennent.
Le Comité estime qu’une telle expérience, qui nécessite des spécialistes de qualité, pourrait
être introduite en France. Elle favoriserait la mobilité professionnelle et géographique, et résoudrait de
nombreux problèmes économiques et humains.
3.22. L’EMPLOI A TEMPS PARTIEL.
68
Le Comité a constaté que le travail à temps partiel était moins en usage en France que dans
des pays comme la Suède, la Grande-Bretagne et le Canada.
Tout en étant bien adapté aux besoins, non seulement des femmes à qui il permet de
concilier le travail ménager et le travail professionnel, mais aussi des personnes âgées ou de certains
handicapés physiques, le travail à temps partiel peut être un élément de souplesse et de progrès pour
l’économie. Cette forme de travail convient particulièrement aux activités de service (services
domestiques, distribution, tâches administratives) qui, dans une société avancée, connaissent un
développement important. Elle peut permettre de faire face aux pointes journalières ou
hebdomadaires et de supprimer des goulots d’étranglement en faisant appel à une réserve de maind’oeuvre
de qualifications requises. L’enquête effectuée par l’I.N.S.E.E. à la demande du
Commissariat au Plan en 1958 a montré que de nombreuses femmes souhaitaient pouvoir exercer
une activité à temps partiel.
Pour assurer le succès d’une entreprise tendant à développer dans l’économie française le
travail à mi-temps, il faut agir progressivement en commençant par des secteurs ou emplois où les
chances de réussite sont les plus grandes. Tout risque d’abus doit être banni au sujet des conditions
de durée de travail et de salaire, qui doivent être fixées par les conventions collectives, ainsi que l’a
prévu la loi du 11 février 1950.
Il faudrait également que certains obstacles qui tiennent à la législation fiscale ou de la
Sécurité Sociale fussent éliminés ou réduits.
C’est pourquoi le Comité recommande :
1° Que la moitié de l’allocation de salaire unique puisse être versée aux femmes qui
travaillent à mi-temps ;
2° Que le plafond du salaire assujetti aux cotisations de la Sécurité Sociale soit diminué
de moitié pour les emplois à mi-temps ;
3° Que pour le calcul de la patente, les employés travaillant, à mi-temps ou moins soient
comptés pour une demi-unité.
3.23. LE PROBLÈME DE L’IMMIGRATION.
Le Comité a constaté que les entrées de travailleurs étrangers en France, depuis 1945,
avaient été très sensiblement inférieures aux prévisions établies à la Libération par le Ministère
de la Santé Publique et de la Population. A la préoccupation démographique que le « Plan
Prigent » exprimait, a été en fait, substituée une pratique inspirée de la presque exclusive
considération de l’emploi, laquelle n’admet de recours aux travailleurs étrangers qu’en dernier
ressort et à titre provisoire lorsqu’une vacance d’emploi est déclarée.
Cette attitude a été souvent jugée malthusienne, notamment par le Haut Comité de la
Population. Il est incontestable que la réglementation en vigueur et les pratiques actuelles
témoignent d’une conception restrictive de l’immigration. On a méconnu que l’immigration pouvait
être créatrice d’emplois si elle s’intégrait dans le processus de développement économique,
comme le prouve l’exemple allemand.
Mais les services compétents font état de la nécessaire prudence qu’ils doivent observer.
Ils soulignent l’existence de la main-d’oeuvre algérienne employée en métropole. Ils font
remarquer que, lorsque les circonstances l’ont exigé, comme en 1956 et 1957, des mesures ont
été prises qui ont permis d’augmenter dans de larges proportions les entrées de travailleurs
étrangers. Enfin, des assouplissements sont également intervenus à la suite d’accords bilatéraux
ou multilatéraux avec certains pays européens, en ce qui concerne l’introduction ou le maintien
des travailleurs étrangers.
L’application du Traité de Rome aux mouvements de travailleurs, dont les modalités
restent à déterminer, aura sans doute à terme forcément pour effet de rendre moins rigides les
réglementations des pays du Marché commun. Aussi le Comité considère-t-il que les réformes
qui peuvent paraître nécessaires, sur le plan des structures administratives comme sur celui des
procédures, devront être effectuées dans le cadre de la politique qui sera mise en oeuvre pour
l’application du Traité de Rome.
69
Toutefois le Comité a constaté que le monopole de l’Office National de l’Immigration, en
ce qui concerne l’entrée des travailleurs étrangers permanents, était devenu fictif, puisque la
procédure normale ne concerne plus, en fait, que la moitié environ de ces travailleurs.
L’importance prise par les régularisations semble montrer que la demande effective de
travailleurs étrangers est supérieure au nombre de contrats transmis aux services du Travail ou
visés par eux et que, dans une large mesure, les procédures sont mal adaptées aux conditions
particulières de certaines catégories d’emploi, comme la main-d’oeuvre agricole et le personnel
domestique.
Le Comité souhaite le maintien de la procédure de régularisation, qui pourrait être
automatique pour certaines catégories d’emploi, comme ceux qu’occupent les techniciens et les
bonnes à tout faire.
Plus généralement, la transition vers des pratiques plus libérales devrait s’effectuer
pendant la période où la population active peut avoir besoin d’être renforcée, afin d’éviter que
l’application du Traité de Rome, en ce qui concerne l’immigration, ne coïncide avec l’arrivée des
classes plus nombreuses sur le marché du travail.
Le Comité estime qu’un effort doit être fait pour rendre plus commode l’ensemble des
formalités demandées par divers services, aux employeurs comme aux salariés, pour les
introductions normales comme pour les régularisations. L’accueil dans les services de la maind’oeuvre
doit en particulier être amélioré.
Il paraît également essentiel au Comité que les Pouvoirs publics disposent d’un appareil de
prévisions adapté aux problèmes de l’immigration. Faute de prévisions à court ou moyen terme
valables, les instructions données aux services locaux ou à l’étranger peuvent correspondre à une
situation déjà dépassée.
Pour ces raisons, le Comité recommande :
1° Que l’accueil des travailleurs étrangers soit amélioré et que les formalités exigées par les
services des Ministères du Travail, de la Santé Publique et de l’Intérieur, soient rendues plus
commodes aux employeurs et aux travailleurs étrangers, tant pour les introductions par l’Office
National que pour les régularisations, par exemple par la désignation d’un mandataire commun à ces
trois ministères ;
2° Que la procédure de régularisation soit maintenue et même systématisée pour les
catégories d’emploi qui apparaissent déficitaires actuellement et dans le proche avenir, notamment
pour le personnel des services ménagers et certains techniciens ;
3° Qu’une procédure d’urgence soit prévue, dont on pourrait user dans des cas
exceptionnels, notamment en faveur de spécialistes étrangers de haute et rare qualification, où la
rapidité de la décision est essentielle ;
4° Que soient établies, après consultation des représentants des employeurs et des salariés,
des prévisions à court et moyen terme, concernant les besoins de main-d’oeuvre de l’économie
française, pour permettre de dresser des programmes d’immigration, d’explorer les possibilités des
pays étrangers et de guider les services centraux et locaux dans l’appréciation des demandes
d’introduction de travailleurs étrangers.
3.24. L’AMÉNAGEMENT DU TEMPS DE TRAVAIL.
Le Comité ayant examiné les problèmes soulevés par la tendance croissante à la
synchronisation, aussi bien en ce qui concerne les horaires de travail dans l’agglomération parisienne
que la concentration des vacances annuelles sur le mois d’août, est arrivé aux conclusions
suivantes :
– sur le plan social, les pointes ainsi créées ont les conséquences les plus défavorables, tant
par l’aggravation des difficultés de circulation entre le lieu de travail et le domicile, que par les
obstacles qu’elles opposent à une meilleure complémentarité dans le temps des diverses activités
professionnelles et à l’utilisation la plus satisfaisante des loisirs.
70
– sur le plan économique, on assiste à une insuffisante utilisation de l’équipement existant,
aussi bien en ce qui concerne l’outillage industriel que la capacité hôtelière. Par contre, d’importants
investissements sont nécessités dans les transports et d’autres services publics, dont le plein emploi
n’est assuré que pendant des périodes très limitées. Enfin, la concentration excessive des congés
conduit à une véritable mise en sommeil de l’appareil économique, qui n’est pas sans entraîner de
graves inconvénients sur le plan de l’économie générale.
En conséquence, le Comité a été amené à formuler les recommandations suivantes, sous
réserve d’aspects familiaux dont l’importance ne saurait être négligée :
1° Une désynchronisation des horaires de travail doit être recherchée dans la région
parisienne :
– les études déjà entreprises sur la méthode dite des « fuseaux horaires », qui consiste à
introduire des décalages entre les heures de début et de fin de travail des différents groupes
d’activités professionnelles, semblent fournir les éléments de la solution la plus constructive, et leur
mise en oeuvre devrait être envisagée dans les délais les plus rapprochés ;
– il apparaît notamment indispensable de demander aux activités de « services » et tout
spécialement aux administrations en contact avec le public de donner l’exemple, tout en
sauvegardant le caractère cohérent du plan de désynchronisation.
2° L’étalement de la période des vacances sur une durée de 3 ou 4 mois peut être favorisé :
– par le développement de la pratique des congés échelonnés quand elle est techniquement
possible ;
– par la désynchronisation des jours et même des périodes de fermeture des entreprises les
plus importantes ;
– et par une certaine diversification sur le plan régional des vacances scolaires.
Une campagne d’information et d’éducation du public pourrait jouer un rôle efficace en la
matière, lorsque le schéma de désynchronisation sera suffisamment mis au point. L’adhésion dés
organisations professionnelles et syndicales intéressées doit être recherchée pour la mise en oeuvre
de ces recommandations.
3.31. LA POLITIQUE ÉCONOMIQUE RÉGIONALE
L’aménagement régional n’est pas une fin en soi, mais un moyen en vue de fins multiples,
essentiellement économiques, sociales et humaines, qui, malheureusement, ne sont pas toujours
compatibles.
Il n’est pas dans les attributions du Comité de définir une politique de développement des
différentes régions, mais seulement de chercher les obstacles à l’expansion économique générale
dont l’élimination ressortit à une telle politique.
De ce point de vue, le Comité insiste sur la nécessité de ne favoriser dans le cadre d’une
politique d’aménagement régional que des entreprises rentables sur le plan national et international.
Le Comité a ainsi constaté les faits suivants :
– les entreprises et les pouvoirs publics ne sont pas assez bien renseignés sur les
caractéristiques de l’économie dans chaque région et ils n’ont pas à leur disposition les méthodes les
meilleures pour choisir, en fonction de ces caractéristiques, la localisation de chaque activité la plus
favorable à l’expansion ;
– la distribution actuelle des entreprises et de la population entre les régions de France ne
correspond certainement pas, dans plusieurs cas importants, aux conditions de l’expansion globale
maximum ;
– la politique actuelle des pouvoirs publics vise à remédier à ces défauts déjà connus, mais
elle ne serait pleinement efficace que si elle était, en certains cas, plus systématique, plus vigoureuse
et mieux coordonnée.
I. Le Comité recommande :
71
1° La mise au point par le Comité compétent de la Délégation Générale à la Recherche
Scientifique et Technique de deux programmes de recherches :
– l’un, à mettre en oeuvre par divers instituts nationaux, tendant à définir les critères de
localisation optimum de l’activité ;
– l’autre, à confier aux Instituts d’Économie Régionale ou éventuellement à d’autres
organismes qualifiés, tendant à préciser les caractéristiques économiques de chaque région.
2° L’établissement, par le Commissariat Général du Plan, l’Institut National de la Statistique,
et le Comité des Plans régionaux :
– de la liste des renseignements statistiques qu’il serait utile de collecter régulièrement à
l’échelon régional ;
– de la liste des travaux périodiques d’exploitation et de synthèse des statistiques à faire sur
place, et d’un programme d’enquêtes régionales par sondage.
3° L’établissement par l’Institut National de la Statistique d’un programme tendant à le doter
de 21 directions régionales, encadrées chacune par au moins trois administrateurs, assistés d’un
personnel suffisant pour faire la synthèse de toutes les informations statistiques collectées
conformément aux programmes mentionnés au paragraphe 2.
Pour parvenir à ce but, il faut :
– offrir à ces Administrateurs des perspectives de carrière de nature à les retenir ;
– doter l’I.N.S.E.E. des crédits qui seraient nécessaires pour l’application de ce programme.
4° L’utilisation systématique des procédures de secours aux chômeurs dans une voie leur
garantissant une aide efficace pour la recherche d’une nouvelle résidence, d’une nouvelle
qualification et d’un nouvel emploi.
La coordination de toutes les institutions ayant pour but d’étudier les prévisions d’emplois
et de favoriser les possibilités de reclassement de la main-d’oeuvre.
5° L’utilisation pour le calcul des variations du S.M.I.G. d’indices de prix nationaux et non
plus parisiens ; on évitera ainsi les anomalies dues au maintien artificiel de certains tarifs dans la
région parisienne.
6° La systématisation et la coordination des perspectives de l’administration et des
entreprises en matière de localisation. Ce résultat sera obtenu par l’application progressive aux
plans régionaux des méthodes de préparation et d’exécution des plans nationaux, grâce à
l’intégration des plans régionaux et du plan national.
7° La réanimation de l’activité financière régionale, en particulier par l’extension des
ressources et des initiatives des Sociétés de Développement régional.
8° La mise en oeuvre des projets existants de décentralisation des services publics
nationaux installés à Paris.
De telles mesures faciliteraient notamment la constitution en province de quelques
centres spécialisés d’enseignement supérieur et de recherches.
II. Par ailleurs, le Comité est convaincu que l’expansion trop rapide de la région
parisienne est un très grave danger et qu’elle joue à contresens d’un développement régional
équilibré.
C’est là un problème d’une grande complexité pour lequel le Comité n’a pas estimé
disposer d’éléments de jugement suffisants. Il a seulement constaté que ce problème ne devait
pas être isolé et que sa solution devait être étroitement liée aux solutions qui seraient mises en
oeuvre pour les économies régionales.
72
4. REMÉDIER AUX INSUFFISANCES DE L’INFORMATION ET DE L’INSTRUCTION.
Le Comité présente sous ce titre une recommandation générale sur les problèmes de
l’éducation, complétée par deux recommandations particulières : l’une sur l’enseignement des
jeunes ruraux, à cause de l’urgence des solutions requises par les besoins de la conversion, –
l’autre sur le service militaire et l’enseignement, parce que les tâches d’éducation exigent
actuellement une véritable mobilisation de toutes les énergies.
En matière d’information, le Comité a retenu une recommandation sur les besoins de
l’information statistique et a également présenté un avis sur les problèmes de la formation et de
l’information économiques.
Enseignement
4.10. Problèmes généraux de l’éducation.
4.12. Enseignement des jeunes ruraux.
4.14. Service militaire et enseignement.
Information
4.20. Information statistique
4.21. Formation et information économiques
73
4.10. LES PROBLÈMES DE L’ENSEIGNEMENT.
La concomitance :
– du progrès accéléré de la science et des techniques,
– du développement démographique,
– et de l’aspiration générale à un meilleur niveau de vie,
devrait être très favorable puisque l’élan vers le mieux-être est un puissant générateur d’efforts
et que, simultanément, ceux-ci peuvent être amplifiés par l’accroissement du nombre des travailleurs et
par l’augmentation de productivité due au progrès de l’équipement.
Mais si l’harmonie nécessaire n’était pas réalisée entre ces facteurs fondamentaux de
l’évolution, il faudrait craindre des convulsions sociales et une succession de crises graves, au lieu
d’une régulière expansion.
Il est clair que c’est à l’Éducation qu’incombe le grand devoir d’assurer cette harmonie, en
préparant au Pays les hommes qui sauront utiliser au maximum les nouvelles forces techniques et
s’adapter aux progrès comme aux « reconversions » nécessaires, qui sauront aussi s’unir dans ce «
travail d’équipe » qui est désormais la condition de toute réalisation importante, et qui sauront, dans leur
activité, reconnaître une permanente priorité à l’intérêt général.
Plus et mieux que jamais, il faut que l’éducation se donne d’abord pour tâche d’ouvrir les
intelligences et les coeurs, puis, beaucoup plus et beaucoup mieux qu’à présent, il faut qu’elle munisse
chacun du maximum des connaissances générales à sa portée, car elles sont le fondement de toutes
les autres ; seules, elles permettent adaptation et promotion.
Il faut encore que notre éducation pousse la formation humaine et la préparation
professionnelle de façon bien plus efficace, bien plus directe qu’actuellement.
Il faut enfin qu’elle apprenne à tous à toujours apprendre : « L’objet doit être de former des
hommes pour un monde dont nous ne savons rien, si ce n’est qu’il subira constamment des
modifications surprenantes. »
Malgré l’urgence des solutions indispensables, de nombreux obstacles existent, qui limitent ou
retardent la solution du problème.
Le Comité n’a pas abordé les questions relatives aux très importantes constructions scolaires
rendues nécessaires par le développement démographique, ni celles concernant la modernisation des
établissements existants. Outre que l’examen de ces questions n’était pas de sa compétence, il a paru
évident au Comité qu’il y aurait toujours unanimité dans la Nation pour reconnaître aux programmes
justifiés d’équipement scolaire un caractère de première urgence.
Le Comité a porté essentiellement son attention sur les insuffisances de structure de
l’enseignement, qui intéressent à la fois les conceptions d’ensemble, les moyens mis en oeuvre, les
programmes et les méthodes, et l’organisation administrative.
C’est à ces obstacles que le Comité consacre les recommandations suivantes :
A. En ce qui concerne les structures générales
1° Dans toute la mesure où des possibilités économiques et financières pourront être
dégagées, les consacrer, par priorité sur tout autre objectif économique et social, à avancer la mise en
application, prévue seulement pour 1967, de la prolongation de la scolarité obligatoire jusqu’à 16 ans.
2° Accélérer la formation des groupements ruraux12 prévue dans l’exposé des motifs de
l’ordonnance du 6 janvier 1959 et en renforcer. l’équipement scolaire, de façon à :
12 Ces questions sont reprises dans la recommandation spécialement consacrée à l’enseignement des jeunes ruraux
74
– grouper dans le cadre d’une procédure présentant les garanties d’objectivité indispensables
les écoles communales ayant un nombre insuffisant d’élèves et dégager ainsi pour d’autres postes les
instituteurs ayant un rendement trop faible ;
– organiser le « ramassage » des élèves ;
– doter les écoles rurales ainsi regroupées des cycles d’observation (classes de 6e et 5e
modernes et classiques) bénéficiant également des organisations de « ramassage » à mettre en
place ;
– les doter aussi de collèges d’enseignement technique comprenant une section agricole,
et accueillant les élèves renonçant à suivre l’enseignement général.
3° Organiser les « collèges d’enseignement général », qu’ils soient intercommunaux,
cantonaux ou urbains, de façon que loin d’être des « culs-de-sac » (comme le fait craindre
l’ordonnance de 1959), ils facilitent au contraire, sans la retarder, la poursuite des études de ceux
de leurs élèves qui manifesteront les aptitudes nécessaires. Cette continuation sera effectuée
dans les lycées classiques, modernes et techniques (ces derniers étant dotés de sections
agricoles), les uns et les autres comportant des organisations de « ramassage » et des internats
largement ouverts aux élèves ruraux.
4° Pour l’enseignement général « long », adapter l’institution du baccalauréat, de telle
façon qu’elle représente surtout une préparation utile aux étapes ultérieures. Celles-ci pourront
être alors plus largement ouvertes et moins longues, ce qui permettra de former plus d’étudiants,
de leur économiser du temps et de limiter les besoins nouveaux en professeurs.
5° Fusionner les anciens enseignements technique et agricole dans le nouvel «
enseignement professionnel ». Les collèges et lycées techniques comporteraient désormais des
sections industrielles et commerciales et des sections agricoles, ayant d’ailleurs un certain
nombre de cours communs. Pour les sections agricoles, le Ministère de l’Agriculture conserverait
des fonctions de Conseiller technique et pourrait remplir en outre le rôle que le Ministère du
Travail assume à l’égard des sections industrielles.
6° Développer beaucoup, dans l’enseignement professionnel, la formation des
techniciens et cadres moyens. Donner à cette formation et au diplôme qui la consacre,
l’importance qu’ils ont réellement à l’égard des entreprises.
7° Orienter davantage l’enseignement supérieur vers la satisfaction des besoins résultant
de l’évolution actuelle, en développant particulièrement :
– les disciplines scientifiques et la pratique de la recherche ;
– les Instituts de préparation à l’enseignement du second degré (I.P.E.S.) ;
– les moyens d’accès des étudiants des Facultés aux Écoles d’Ingénieurs ;
– l’accès des Universités et des Grandes Écoles aux candidats préparés par la «
promotion du travail » ;
– les centres de préparation aux études économiques, à l’administration des entreprises,
non seulement à l’intention des étudiants poursuivant une formation d’ingénieur ou des études de
commerce et de droit, mais aussi pour l’acheminement d’un certain nombre d’étudiants de lettres
vers les entreprises où des carrières nouvelles leur sont désormais ouvertes (notamment dans le
domaine social et économique).
8° Donner à l’enseignement postscolaire la structure très large qui lui manque, et
notamment :
– développer beaucoup le nombre et l’importance des centres de formation
professionnelle pour adultes (F.P.A.) dans leur conception générale actuelle, jugée excellente,
mais en y incorporant des sections agricoles partout où il sera jugé utile de le faire ;
– développer les cours de « promotion du travail » en faisant surtout porter l’effort sur
l’institution de cycles « courts » destinés à former des techniciens et cadres moyens, et en tenant
compte, dans l’énoncé des conditions d’obtention du diplôme correspondant, de l’expérience
professionnelle des candidats ;
– développer, pour cet enseignement professionnel postscolaire du premier et du second
degré – et plus encore bien entendu pour l’enseignement de « promotion supérieure du travail »
prévu pour la formation d’ingénieurs – le régime de l’enseignement à « plein temps », tel qu’il
75
fonctionne dans les F.P.A. actuelles. Les bourses nécessaires, compensant les salaires perdus,
devront être fournies en nombre suffisant par l’État et par les entreprises ;
– encourager – pour les généraliser ensuite – les initiatives tendant à instituer des
dispositifs d’« éducation permanente » dont pourront bénéficier des effectifs importants de
travailleurs. Ces dispositifs exigent la formation pédagogique préalable – par les soins de
l’Éducation Nationale – de professeurs appartenant aux entreprises elles-mêmes, ces premiers
professeurs devant à leur tour former chacun un certain nombre de moniteurs, et ainsi de suite
de façon à transmettre par une sorte de progression géométrique, ou de « pyramide descendante
», à tous les travailleurs qui le désireront et avec les méthodes appropriées, les connaissances
reconnues utiles. De telles institutions, déjà en cours de réalisation dans certains secteurs
industriels, sont également souhaitées au bénéfice des exploitants et salariés agricoles ainsi que
du personnel des entreprises commerciales.
76
B. En ce qui concerne le développement du recrutement des maîtres et la meilleure
utilisation de leurs possibilités
1° Augmenter l’attrait de la carrière professorale en particulier dans les branches
scientifiques, techniques, et de recherche concurrencées par l’industrie privée. En contrepartie,
organiser l’ensemble de l’enseignement pour donner au travail des maîtres une efficacité plus grande.
2° Établir d’urgence un règlement des enseignants contractuels afin de pouvoir généraliser
l’intervention de maîtres-adjoints, tout en donnant des garanties équitables aux professeurs de
carrière en activité. Les maîtres adjoints pourront être choisis parmi les professeurs sans chaire ou
les retraités, ou les étudiants, ou parmi les ingénieurs et autres diplômés ayant des activités en
dehors de l’enseignement, mais pouvant mettre à sa disposition une partie de leur temps, et ayant
des aptitudes pédagogiques certaines.
3° Faciliter, sur une large échelle, dans l’enseignement supérieur, l’engagement de
professeurs « associés », ce qui ne sera possible qu’en supprimant l’absurde limitation à deux ans
actuellement en vigueur pour leurs contrats d’engagement.
4° Pendant toute la période où sévira une grave insuffisance des enseignants, inciter les
maîtres, au moyen d’avantages appropriés, à prolonger leur activité au-delà de l’âge actuellement
prévu pour la retraite.
5° Favoriser, notamment par les développements déjà évoqués pour les I.P.E.S., la formation
d’un beaucoup plus grand nombre de licenciés d’enseignement.
6° Favoriser l’efficacité des professeurs et maîtres titulaires :
– par la diminution, dans les établissements du second degré et de l’enseignement supérieur,
du nombre des matières professées « magistralement » au cours d’une même année
d’enseignement;
– par des regroupements systématiques soit géographiques (cas des trop petites écoles), soit
pédagogiques (fusion des enseignements technique et agricole) ;
– en accordant aux professeurs, pour leurs secrétariats et leurs laboratoires, le personnel
nécessaire, les déchargeant de tout ou partie des tâches administratives ou matérielles qui sont la
cause de lourdes pertes de temps et de fatigues improductives pour beaucoup d’entre eux. Ces
conditions de travail ont d’ailleurs un grand coefficient dans l’appréciation de l’attrait offert par la
carrière professorale.
– en faisant en sorte que les effectifs de classe ne dépassent pas les limites
pédagogiquement admissibles.
C. En ce qui concerne les programmes et les méthodes d’enseignement
1° D’une façon générale, comme déjà mentionné plus haut, réduire le nombre de matières
enseignées « magistralement » au cours d’une même année, afin de pouvoir approfondir et faire
acquérir réellement aux élèves les connaissances qui leur seront indispensables.
2° Donner une large priorité aux connaissances générales, non seulement pour permettre
l’accession à la carrière préparée, mais en prévision des adaptations et « reconversions » que
l’accélération du progrès rendra de plus en plus fréquentes et nécessaires. Ces connaissances
doivent en tout cas comprendre le français, les mathématiques, et au moins une langue vivante (pour
les langues vivantes, commencer, partout où on le peut, l’initiation dès les classes enfantines, par
échanges d’enseignants avec les pays étrangers). Faire partout une place à la formation humaine,
celle-ci comprenant notamment l’acquisition de notions courantes en matière économique et sociale
et une pratique suffisante des moyens d’expression (écrits et parlés).
3° Assurer aussi à chacun, à un stade convenablement choisi de l’enseignement, une
initiation concrète, dans les ateliers ou les exploitations agricoles ou commerciales, par un ou
plusieurs stages dans les entreprises, Ces stages, qui permettront aussi une meilleure
interpénétration des divers groupes sociaux, devront être soigneusement préparés et suivis. Ils feront
partie intégrante de l’enseignement et auront un coefficient important dans l’appréciation des études
de l’élève.
77
4° Fixer partout les programmes en fonction, des buts réels à atteindre, dont le premier est de
faciliter les étapes successives qui conduiront l’instruction de l’élève aussi loin qu’il en est capable,
sans surmenage inutile, comme sans perte de temps.
Les programmes des divers ordres d’enseignement doivent aussi permettre d’établir entre
eux de nombreuses « passerelles » facilitant les changements d’orientation jugés utiles en cours
d’études.
Enfin et surtout, ils doivent être étudiés en fonction des besoins de toutes les activités du
pays, tant à long terme qu’à court terme. L’accord à réaliser entre les aspirations des élèves et les
besoins recensés doit être poursuivi, non seulement par une orientation en fonction des aptitudes,
mais aussi en éveillant et favorisant les vocations les plus utiles.
L’ensemble de cette action fondamentale appelle une structure permanente, qui pourrait
comprendre :
– d’une part, un service dé prévision à long terme plus largement équipé que les bureaux
universitaires actuels, et collaborant étroitement avec l’Institut National de la Statistique ;
– d’autre part, un réseau de commissions consultatives régionales, coordonnées par une
commission nationale. Ces commissions auraient pour but d’instaurer, tant par la définition des
besoins que par l’élaboration continue des programmes et l’éveil des vocations, un dialogue
permanent entre les responsables de l’enseignement et des personnalités extérieures bien placées
pour apprécier les exigences du présent et porter un jugement prospectif sur l’avenir. Il appartiendrait
aux maîtres, surtout au passage entre les cycles successifs, de transmettre aux élèves les conseils
résultant de ces consultations.
4° Généraliser les méthodes d’efficacité qui substituent au cours dicté du haut de la chaire, le
commentaire explicatif d’un document écrit distribué à l’avance, commentaire prolongé par des
exercices pratiques d’application faits en petits groupes, avec les conseils de maîtres adjoints sous la
surveillance du professeur titulaire.
5° La réduction du nombre des matières enseignées doit permettre une large application de
ces méthodes, particulièrement utiles dans le domaine des sciences appliquées, et préparant les
étudiants au «travail en équipe ».
6° Utiliser davantage les procédés « audio-visuels » qui peuvent faire l’économie de
nombreux professeurs, tout en donnant aux élèves une instruction attrayante et valable, grâce à des
disques et des films de qualité. Ces procédés conviennent en particulier pour les matières sur
lesquelles il s’agit surtout d’acquérir des connaissances du type « leçon de choses ».
7° Remplacer le plus possible, sous réserve de contrôles indispensables, les examens de fin
d’année ou de fin d’études, par l’appréciation permanente des professeurs, beaucoup plus sûre que
celle résultant d’un examen sommairement préparé par un « bachotage » de quelques semaines.
Cette réforme, jointe aux autres dispositions précédemment recommandées, doit permettre,
sans compromettre – bien au contraire – le niveau des diplômés, de vaincre ce qu’il est courant
d’appeler le « malthusianisme des diplômes ». Ceux-ci devront, en effet, dans l’avenir, grâce à des
méthodes d’enseignement plus efficaces et mieux contrôlées, être attribués à la fois en plus grand
nombre et à meilleur escient.
D. En ce qui concerne l’organisation administrative et la décentralisation
1° Faire tomber définitivement les cloisonnements verticaux subsistant entre les divers ordres
d’enseignement. Pour y parvenir, hâter la réorganisation du Ministère de l’Éducation Nationale, dont
les directions ne devraient plus correspondre à des « degrés » d’enseignement mais à des tâches
fonctionnelles générales, chacune d’elles s’appliquant à l’ensemble des enseignements. Cependant,
cette réforme ne devrait pas porter atteinte aux liaisons nécessaires entre les divers enseignements
techniques et les professions.
78
2° Simplifier la besogne administrative incombant aux enseignants, déléguer aux recteurs
d’Académie des pouvoirs d’exécution évitant les inconvénients d’une centralisation excessive, adapter
les règles concernant les règlements des honoraires et les remboursements de frais à la réalité des
besoins.
3° Favoriser, par tous moyens efficaces, notamment à l’égard du corps enseignant, le
développement en province des facultés et autres établissements d’enseignement supérieur.
Dans le même sens, poursuivre avec discernement l’action entreprise pour décongestionner
la capitale d’une partie de ses établissements d’enseignement dont l’installation en province réunira
de nombreux avantages :
– pour ces établissements eux-mêmes ;
– et pour entretenir, en de nombreux points du territoire, des « pôles intellectuels » dont
l’existence conditionne étroitement l’activité régionale et le succès des « pôles de croissance »
destinés à permettre aux zones sous-développées de survivre puis de progresser.
E. Enfin, dans le domaine psychologique
Faire comprendre au pays, par la presse et par des conférences sur tous les points du
territoire, la nécessité et les modalités de l’adaptation de notre enseignement aux besoins nouveaux.
Faire comprendre que l’expansion du pays, l’amélioration du bien-être de ses citoyens,
l’obtention d’une position favorable sur le Marché commun européen, et la solution des graves
problèmes posés à l’intérieur comme à l’extérieur de la Communauté française dépendent étroitement
de l’efficacité et du niveau de l’enseignement dispensé à chaque Français.
Faire reconnaître le devoir de solidarité s’imposant à tous pour cette action éducative dont
l’ampleur est telle que son succès ne sera assuré que par une sorte de « mobilisation » des hommes
et des ressources au profit de l’instruction générale.
4.12. L’ENSEIGNEMENT DES JEUNES RURAUX.
L’insuffisance des moyens d’éducation – tant professionnelle que générale – offerts aux
enfants et aux jeunes gens du monde rural, est un des principaux obstacles à la transformation du
mode de vie des agriculteurs et aux reconversions nécessaires. D’une part, les jeunes ruraux n’ont
pas les mêmes chances que les enfants des familles urbaines d’accéder à la connaissance et aux
débouchés les plus divers ; d’autre part, leur formation professionnelle est souvent insuffisante et les
empêche de gérer leurs exploitations dans les conditions les meilleures de rentabilité.
Deux objectifs doivent en conséquence être recherchés :
1° Améliorer la formation de base et les connaissances générales des jeunes ruraux ;
2° Apporter à ceux d’entre eux qui resteront à la terre une formation professionnelle efficace.
Les recommandations du Comité ont été élaborées dans la conception générale d’une
agriculture offrant des conditions d’existence qui ne soient pas inférieures à celles des autres activités
de la nation.
I. L’AMÉLIORATION DE LA FORMATION DE BASE ET DES CONNAISSANCES
GÉNÉRALES
Cet objectif pourra être atteint :
A. En préparant les conditions dans lesquelles sera réalisée la prolongation de la scolarité.
Dans cette perspective le Comité recommande :
– de grouper sur le plan intercommunal ou cantonal, dans le cadre d’une procédure
présentant les garanties d’objectivité indispensables, les écoles communales ayant un nombre
insuffisant d’élèves :
79
– soit en laissant les communes libres de s’organiser en syndicats ou en ententes pour
parvenir à ce but, sous contrôle de l’autorité de tutelle ;
– soit, si besoin est, en imposant les « groupements ruraux » par voie réglementaire ;
– de préparer dès maintenant la carte scolaire de 1966 et de planifier l’effort d’investissement
nécessaire :
– seules seront subventionnées les constructions scolaires conformes à cette carte ;
– les regroupements ne seront pas systématiques, les élèves pouvant être répartis par classe
d’âge entre plusieurs des écoles existant dans un groupement de communes déterminé ;
– de préparer la mise en place d’un réseau très dense de ramassage scolaire :
– soit en aménageant les services réguliers de transport publics actuellement en place ;
– soit en créant des circuits nouveaux, les collectivités publiques passant avec des
transporteurs, sous le contrôle des administrations intéressées, un contrat. Un cahier des clauses et
conditions générales type devrait être élaboré à cet effet.
B. En permettant aux jeunes ruraux de suivre un enseignement général analogue à celui qui
sera dispensé dans les centres urbains.
Il apparaît nécessaire au Comité :
– de doter les écoles rurales regroupées des mêmes cycles d’observation (11-13 ans) et
d’enseignement général court, que les écoles urbaines, et de cycles d’études terminales (13-16 ans),
dont les programmes seraient axés, d’une part, sur les compléments de formation générale
indispensables, d’autre part, sur les sciences d’observation et des éléments de connaissance
techniques ;
– de créer, partout où cela est possible, dans les collèges et les lycées (techniques ou
polyvalents), des « sections agricoles », qui auraient un certain nombre de cours communs avec les
autres sections ;
– de favoriser par un système de bourses, l’entrée des jeunes ruraux dans les établissements
dispensant un enseignement « long » (lycées classiques ou techniques, notamment) ;
– bref, de retarder le plus possible le moment où les élèves se trouveront dans un cul-de-sac.
C. En annexant aux écoles rurales regroupées des centres d’orientation professionnelle :
– qui informeraient les agriculteurs des possibilités offertes à leurs enfants ;
– qui les guideraient dans les choix qu’ils devront faire pour leurs enfants, en cours de
scolarité ou à l’issue de celle-ci.
II. L’AMÉLIORATION DE LA FORMATION PROFESSIONNELLE
Pour éviter toute « ségrégation » des enfants de la campagne, une formation professionnelle
agricole complète ne devrait être dispensée qu’après l’issue du cycle de formation générale qu’ils
auraient choisi.
Le Comité recommande aux Pouvoirs publics :
A. De transformer les écoles régionales d’agriculture, les écoles spécialisées et les écoles
pratiques d’agriculture, en collèges et lycées techniques dotés d’une section agricole et d’une section
industrielle et commerciale ;
B. De créer, au besoin auprès de ces collèges et lycées, des centres de formation
professionnelle pour adultes (F.P.A.), à vocation nettement spécialisée (mécanique agricole par
exemple) ; des bourses suffisantes devraient être octroyées aux participants ;
C. D’organiser le plus grand nombre possible de sessions de formation professionnelle dans
ces collèges et lycées, ainsi que dans les écoles saisonnières existant actuellement ;
D. De favoriser les efforts des groupements professionnels tendant à organiser des stages de
formation et des cycles courts destinés à former techniciens, cadres et vulgarisateurs ;
80
E. D’organiser un meilleur soutien et un contrôle plus strict des Centres d’apprentissage
agricole reconnus et subventionnés par l’État ;
F. D’augmenter rapidement le nombre des « Conseillers agricoles ».
4.14. LE SERVICE MILITAIRE ET L’ENSEIGNEMENT 13
Jusqu’à une époque récente, le service militaire n’a pas été mis à profit pour donner aux
jeunes gens qui y sont appelés le complément de formation professionnelle ou intellectuelle qui leur
fait parfois défaut. Conscient du rôle que le service militaire peut jouer dans ce domaine, à une
époque où les besoins d’enseignement constituent pour la Nation une exigence de salut public, le
Comité estime nécessaire d’envisager des mesures particulières, notamment pour la période actuelle
de transition démographique.
Le Comité recommande aux Pouvoirs publics :
1° De réduire, dans toute la mesure du possible, les inconvénients qui tiennent à la
durée du service et à l’âge de l’incorporation
Dans cet esprit, le Comité demande :
a. Que tous les jeunes gens puissent effectuer leur service, à leur gré, entre 18 et 20 ans.
Depuis le XIXe siècle, les jeunes gens sont incorporés à 21 ans ou, selon les époques, à 20
ans, comme actuellement. L’abaissement de l’âge d’incorporation présenterait des avantages
certains, car il permettrait de diminuer les inconvénients tenant à la période d’activité réduite qui
sépare actuellement les classes terminales de l’enseignement technique ou des centres
d’apprentissage de l’appel sous les drapeaux.
S’il paraît difficile de fixer uniformément l’incorporation à 18 ans, par contre il conviendrait
d’accorder à quiconque le désirerait la possibilité de devancer l’appel à partir de cet âge, sans aucune
condition particulière discriminatoire. Une telle mesure permettrait en même temps de diminuer le
déficit des classes creuses.
b. Qu’une affectation dans une fonction d’enseignement soit donnée aux membres du corps
enseignant.
Quelle que soit la forme que prendra le service militaire, on ne peut pas espérer, au moins
dans un avenir prévisible, que la durée puisse être réduite à moins d’un an, même dans l’hypothèse
d’un retour à une situation normale en Algérie, et lorsque l’Armée pourra appeler 400.000 hommes
par an sous les drapeaux à partir de 1965. Tant que l’Éducation Nationale disposera d’un nombre de
maîtres et de professeurs inférieur à ses besoins, elle ressentira lourdement l’incidence d’un service
d’un an ou de dix-huit mois sur l’effectif du corps enseignant.
Les instituteurs et les professeurs ne peuvent être dispensés de toute instruction militaire,
mais, après quelques mois passés sous les drapeaux, ils peuvent recevoir une affectation spéciale
qui les utiliserait, dans le cadre d’un service militaire inégal :
– dans un poste d’enseignement de leur lieu de garnison pour y assurer des suppléances,
tout en demeurant astreints à une discipline et à certaines activités militaires (retour au quartier…) ;
– dans le cadre de l’armée même, si des tâches d’enseignement peuvent leur être confiées.
Cette affectation spéciale, comparable à celle que reçoivent dès maintenant certains
techniciens de l’énergie atomique, consacrerait l’importance que représente l’enseignement pour la
préparation de la jeunesse aux tâches civiles et militaires.
2° De développer et de généraliser les activités éducatives auxquelles peuvent se
consacrer les jeunes recrues
13 3 membres du Comité se sont abstenus sur cet avis.
81
Il conviendrait, en particulier, tout en préservant les besoins militaires, notamment pour les
troupes de couverture :
– de faire plus systématiquement appel aux enseignants présents sous les drapeaux pour
l’enseignement primaire des illettrés et de ceux qui ne savent que lire et écrire ;
– d’accorder certaines facilités aux recrues pour suivre des cours, par correspondance et pour
s’inscrire dans les universités des villes dans lesquelles lis se trouvent en garnison, ainsi que pour
préparer et passer des examens pendant la durée de leur service ;
– de généraliser en outre la vulgarisation et l’information qui s’adressent aux jeunes
agriculteurs :
– en faisant appel à l’expérience et aux moyens des Directions des Services Agricoles ;
– en limitant cette action à des programmes concrets (visites, démonstrations, à l’exclusion de
tout enseignement théorique ou magistral).
3° De contribuer à l’éducation des jeunes gens appelés sous les drapeaux, en
développant chez eux la connaissance des sciences et des techniques modernes
L’armée, de plus en plus mécanisée, fait appel dans tous les domaines, aux sciences et aux
techniques modernes ; elle peut mettre à profit, plus qu’elle ne le fait actuellement, les moyens et les
cadres dont elle dispose pour initier les jeunes recrues dans de nombreux domaines aux techniques
modernes, en organisant des cours spécialisés pendant toute la durée du service (cours de conduite,
de mécanique, de radio…).
4° De permettre aux jeunes gens qui n’ont pas de métier de suivre, pendant une partie
de leur service militaire, des cours d’apprentissage et de formation professionnelle
Un certain nombre de jeunes gens en âge d’être appelés sous les drapeaux ont reçu un
enseignement professionnel incomplet ou n’en ont reçu aucun ; d’autres ont appris un métier, mais,
pour des raisons qui leur sont personnelles ou qui tiennent à la situation économique et sociale, ne
peuvent l’exercer. Il conviendrait de profiter de la période de leur service militaire pour les former ou
les réadapter à une profession :
a. Une sélection qui précéderait l’incorporation – comme la sélection actuellement pratiquée
par l’armée pour ses propres besoins – permettrait de connaître le niveau d’instruction générale et
professionnelle des recrues ; elle permettrait de confronter l’activité professionnelle à laquelle ils se
livrent avec leurs capacités. Elle serait l’occasion de conseiller un certain nombre de jeunes gens et
de les orienter vers des centres de formation professionnelle répondant à leurs capacités ;
b. Pendant la durée du service militaire, les jeunes gens désireux d’acquérir un métier et
reconnus aptes à l’acquérir, pourraient suivre des cours de formation professionnelle. Les cours leur
seraient donnés dans les établissements et les centres civils susceptibles d’accueillir de jeunes
militaires, en observant des conditions qui devraient être définies par les autorités militaires en accord
avec les services civils compétents ; les jeunes gens autorisés à suivre des cours ne seraient en
aucun cas soustraits à leurs obligations militaires; ils demeureraient placés sous le contrôle et sous la
discipline de l’armée et resteraient à la disposition des corps et des unités dans lesquels ils auraient
été affectés ;
c. A l’issue du service militaire, l’orientation professionnelle devrait être facilitée par une
meilleure connaissance du marché de la main-d’oeuvre, l’armée livrant aux services civils les
éléments statistiques qu’elle peut réunir sur la qualification professionnelle des jeunes gens qui
servent sous les drapeaux.
Dans leurs modalités pratiques, ces différentes mesures devraient faire l’objet d’études et de
mises au point qui tiendraient compte de l’expérience et des possibilités de l’armée et des différentes
administrations.
4.20. LES PROBLÈMES DE L’INFORMATION STATISTIQUE.
82
Le Comité a constaté qu’un niveau élevé d’information statistique était nécessaire en France
au développement des études économiques théoriques ou appliquées et à l’amélioration des
connaissances, tant sur le plan régional que sur le plan national. Seule une telle information est de
nature à permettre une action éclairée des pouvoirs publics sur les structures de l’économie.
La poursuite de cet objectif implique tout d’abord qu’administrations et entreprises
communiquent de bonne grâce les renseignements nécessaires à l’élaboration des statistiques. Il
suppose également que soient renforcés les moyens dont dispose l’I.N.S.E.E. La qualité des
informations recueillies par cette administration est, en règle générale, très satisfaisante ; mais le
champ d’observation couvert et le contrôle exercé sur les statistiques établies par d’autres
organismes, sont insuffisants.
En conséquence, le Comité recommande :
1° Pour l’amélioration de la « sincérité » statistique :
– l’application effective des sanctions prévues pour toute information erronée ;
– la suppression de l’aide accordée dans certains cas par la puissance publique (exportation,
décentralisation régionale) aux entreprises refusant de fournir les informations qui leur sont
demandées ou de remplir les questionnaires qui leur sont adressés.
2° Pour l’extension des travaux de l’I.N.S.E.E. :
– la réalisation du recensement industriel, dont la mise à jour devra, par la suite, être
régulière ;
– une périodicité suffisante du recensement général de la population, dont il est extrêmement
regrettable que le renouvellement n’ait pas lieu tous les cinq ans, comme c’était le cas avant 1939 ;
– l’amélioration des enquêtes sur la population active ;
– l’amélioration des statistiques agricoles, dont les bases devraient être contrôlées par des
spécialistes connaissant à la fois l’utilisation des méthodes statistiques et les particularités de la
matière à étudier ;
– l’amélioration des statistiques financières, en particulier par l’établissement de séries
fournies par les entreprises à intervalles réguliers ;
– l’amélioration des statistiques concernant le volume, la répartition et les effets des
investissements ;
– l’institution d’enquêtes sur les principaux circuits commerciaux.
3° Pour l’application d’une véritable coordination en matière statistique :
– le renforcement ou la création dans tous les cas où elles n’existent pas, de liaisons
organiques précises (agent spécialisé..) entre l’I.N.S.E.E. et les bureaux de statistiques des
ministères techniques. L’I.N.S.E.E. doit jouer dans ce domaine un rôle de coordination et d’impulsion
effective pour assurer une meilleure homogénéité des séries statistiques et des études ;
– l’obligation effective pour les services spécialisés publics et parapublics, à l’échelon central
ou local, d’indiquer régulièrement à l’I.N.S.E.E. ou à ses sections régionales les séries statistiques
qu’ils suivent, afin de permettre aux utilisateurs de trouver rapidement les informations nécessaires ;
– la création, à l’administration centrale de l’I.N.S.E.E., d’un répertoire permettant d’indiquer
au public où trouver, en chaque matière, le renseignement statistique qu’il recherche. Un tel répertoire
devrait permettre en même temps d’utiliser plus efficacement une véritable bibliothèque de statistique
mieux connue et ouverte à tous.
4 2 1 . LA FORMATION ET L’INFORMATION ÉCONOMIQUES.
D’une manière générale, la formation et l’information économiques des Français apparaissent
insuffisantes. Leur insuffisance constitue, en de nombreux domaines, un obstacle au développement
de l’économie et à l’équilibre social. Malgré certains efforts récents, la formation économique n’est
pas satisfaisante.
L’éducation économique n’est pas suffisamment axée sur l’observation des faits et demeure,
souvent, trop théorique.
83
Par ailleurs, d’une part, la demande d’économistes n’est pas pleinement satisfaite, d’autre
part, les étudiants qui, ont entrepris des études économiques ne sont pas utilisés au mieux de leurs
possibilités.
Sur le p l a n de l’opinion publique, considérée dans son ensemble, l’information économique
est très généralement mauvaise. La presse d’information, à l’exception, de quelques grands
quotidiens, donne une place réduite à l’information et l’explication économiques ; quant à la presse
spécialisée, elle distribue souvent à ses lecteurs une information partielle, voire partiale.
Mais, en fait, les deux problèmes que posent la formation des économistes et l’information du
public, tout en se situant sur des plans différents, trouvent leurs racines communes dans l’insuffisante
culture économique de base des Français. La plupart des jeunes Français n’ont en effet en cette
matière que des notions très fragmentaires.
C’est en fonction de ces trois idées que le Comité présente des recommandations sur la
formation des économistes, sur l’information économique du public et sur l’enseignement économique
scolaire.
I. FORMATION DES ÉCONOMISTES
Le Comité constate l’intérêt de la réforme des études économiques en cours dans les
Facultés de Droit et Sciences Économiques, et du projet de création d’une École Nationale de la
Statistique et de l’Administration Économique.
Il estime cependant nécessaire l’étude des conditions d’un élargissement de la future École
nationale dans le sens :
1° D’un recrutement plus ouvert (notamment aux étudiants formés aux disciplines
économiques dans les Facultés).
2° D’un regroupement des activités d’enseignement et de recherche économiques.
3° De rapports plus étroits avec l’Université et les Grandes Écoles.
Pour la pleine efficacité de l’effort entrepris, le Comité demande que l’on étudie l’organisation
des enseignements suivants, qu’il tient pour essentiels :
1° Un enseignement de transition, qui permette de satisfaire la demande d’économistes en
attendant que les nouveaux modes de formation aient atteint leur plein rendement ;
2° Un enseignement de relais, destiné aux cadres supérieurs, techniques et administratifs,
des services de l’État et des entreprises, qui désireraient orienter leur activité vers les questions
économiques et permettant en même temps aux responsables syndicaux de compléter leur formation
par des études économiques théoriques et pratiques ;
3° Un enseignement spécialisé sur les problèmes économiques des pays en voie de
développement, plus particulièrement destiné aux ressortissants des États de la Communauté et aux
techniciens français chargés de mission Outre-mer.
II. INFORMATION ÉCONOMIQUE DU PUBLIC
Le Comité estime nécessaire le développement de l’intérêt du public pour les questions
économiques et la recherche des moyens d’une information plus complète et plus objective. Il
conviendrait à cette fin :
1° De profiter, dans la mesure du possible, de toutes les circonstances qui mettent le citoyen
en rapport avec les Pouvoirs publics (demandes de renseignements, de certificats, payement
d’impôts…), pour faire mieux connaître et mieux comprendre les conditions et les raisons de l’action
en matière économique (brochures d’information, fonctionnement des services, etc.) ;
84
2° D’utiliser plus largement, en raison de leur pouvoir d’attraction, les moyens audio-visuels
(télévision et cinéma) et également le support de la presse écrite (communiqués d’information
générale et d’explication, etc.) ;
3° De créer une « obligation d’informer ».
Ce moyen (qui s’oppose diamétralement à tout système de censure) comporte l’obligation
pour les publications professionnelles de compléter les informations données sur un sujet, lorsque
l’omission de faits importants (ou à plus forte raison, la diffusion de faits inexacts) dénature une
information et induit les lecteurs en erreur.
Le soin d’appliquer cette disposition serait confié à une juridiction spéciale.
III. ENSEIGNEMENT ÉCONOMIQUE SCOLAIRE
Le Comité recommande que les matières économiques soient introduites dans les
programmes scolaires, avant toute spécialisation.
Il estime en effet :
– souhaitable que tous les élèves puissent acquérir, au cours de leur scolarité, les
connaissances économiques de base ou d’utilisation courante, indispensables à l’éducation des
citoyens ;
– nécessaire de prévoir, dans les classes terminales du second degré, une initiation aux
sciences économiques qui aurait principalement pour objet d’ouvrir l’esprit des élèves aux questions
économiques et de les orienter vers ces secteurs d’activité.
Pour permettre d’appliquer une telle recommandation, notamment dans les classes
terminales du second degré, il apparaît indispensable :
1° De faire appel à des professeurs contractuels recrutés parmi les chargés de travaux
pratiques des Facultés de Droit et de Sciences économiques, ou parmi les diplômés des Facultés ou
des Écoles (docteurs, ingénieurs…) pour amurer les quelques heures d’initiation souhaitables ;
2° De prévoir rapidement également l’utilisation d’enseignants de disciplines traditionnelles,
après une formation adéquate pendant leurs études ou selon des procédures appropriées.
85
5. RÉFORMER L’ADMINISTRATION.
Dans la mesure où l’administration est étroitement associée au développement économique
de l’État moderne, le Comité a été amené à examiner certaines imperfections nettement délimitées de
l’action administrative.
C’est à la suite de cet examen qu’il présente des recommandations d’orientation relatives aux
moyens, aux structures et aux méthodes de l’administration, dans les cas où ils ne lui ont pas paru
adaptés aux besoins du pays.
Les moyens
5.21. Utilisation du capital immobilier des collectivités publiques.
5.22. Conditions des achats publics et gestion des matériels
Les méthodes
5.23. Utilisation des techniques modernes d’analyse et de préparation de la décision.
5.24. Relations publiques dans l’Administration
Les structures
5.25. Circonscriptions administratives
86
5.21. L’UTILISATION DU CAPITAL IMMOBILIER DES COLLECTIVITÉS PUBLIQUES.
Pour bien employer ce capital, il faudrait en connaître la valeur et l’affectation. Sur le premier
point, un progrès notable a été réalisé par l’institution du plan comptable appliqué aux petites
communes ; dans la mesure, qui est grande, où il est possible et souhaitable de calculer le
rendement des services publics, l’évaluation du patrimoine immobilier des collectivités intéressées
doit être étendue.
D’autre part, les administrations ne sont parvenues, ni à obtenir le plein emploi de tous leurs
locaux, ni à les adapter toujours à leurs besoins, en dépit d’aménagements souvent coûteux réalisés
dans des monuments historiques ou des locaux d’habitation détournés de leur usage normal, ni,
surtout, à éviter la dispersion de leurs services.
Nombre de constructions nouvelles ne sont pas elles-mêmes réalisées suivant des
programmes coordonnés et préparés assez longtemps à l’avance, comme le voudrait la loi de
finances du 9 août 1950 (art. 49 et 50). Bien des services se présentent en ordre dispersé sur le
marché du bâtiment, ne bénéficiant ni des réductions de prix possibles, ni des regroupements qui
amélioreraient leur rendement.
En conséquence, le Comité recommande aux Pouvoirs publics :
A. Pour l’évaluation du capital immobilier :
– d’étudier la mise en place d’un système permettant de ‘la réaliser pour le domaine de l’État ;
– d’étendre à des collectivités plus importantes, ‘les expériences déjà effectuées au niveau
des petites communes.
B. Pour l’emploi des immeubles des administrations publiques :
– de vérifier l’occupation des bâtiments domaniaux en demandant aux services affectataires
de produire chaque année des déclarations d’occupation, indiquant notamment l’effectif des agents
du service et ses attributions ;
– de rendre progressivement à leur destination initiale les locaux utilisés par les
administrations publiques lorsque ceux-ci ont le caractère de locaux d’habitation, d’hôtels de tourisme
ou de monuments historiques destinés à être visités ;
– d’accélérer le regroupement des administrations publiques en multipliant le nombre des
cités administratives.
C. Pour la construction des immeubles administratifs :
– de grouper dans des plans homogènes les programmes de construction mis en oeuvre pour
le compte des collectivités publiques, notamment lorsqu’ils intéressent le budget de l’État ;
– d’ouvrir un compte spécial qui supporterait la charge du financement de ces programmes et
serait notamment alimenté par le versement d’annuités supportées par le Budget du service
affectataire sur la base de l’amortissement de l’immeuble mis à sa disposition.
5.22. CONDITIONS DES ACHATS PUBLICS ET LA GESTION DES MATÉRIELS.
En raison de leur importance en quantité et en valeur, les achats des Administrations
Publiques exercent une influence souvent considérable sur des secteurs entiers de ‘l’économie de la
Nation.
Or par suite de la dispersion des marchés publics entre de multiples services acheteurs, ces
effets économiques incidents ne sont ni orientés ni contrôlés.
Certes, la Commission Centrale des Marchés, créée par le décret du 7 janvier 1959, a reçu
mission d’« étudier les répercussions des marchés sur les divers secteurs de ‘l’économie », tâche que
sa section économique s’attache à accomplir. Toutefois, elle n’a pas le pouvoir d’élaborer une
véritable politique des achats publics.
87
Dans un autre ordre d’idées, le Comité a constaté qu’il n’existait aucun contrôle de l’emploi
des matériels acquis par les administrations publiques. Des installations coûteuses, notamment dans
le domaine mécanographique, peuvent être sous-employées et le rendement de l’équipement de la
Nation s’en trouve ainsi réduit.
Le Comité considère que l’élaboration d’une politique des achats des administrations
publiques et le contrôle de l’emploi des matériels mis à leur disposition ne peuvent être menés à bien
que par un service permanent conçu à l’image des autres services de l’État.
Enfin, la recherche du moindre coût dans les achats publics ne saurait couvrir des infractions
à la législation sociale ou fiscale.
Le Comité recommande en conséquence :
1° La constitution, sous l’égide de la Commission Centrale des marchés, d’un service d’étude
des achats publics, chargé, notamment, de soumettre au gouvernement les lignes générales d’une
politique des achats publics ;
2° L’organisation d’un contrôle de l’emploi des équipements ou installations de toutes natures
mises à la disposition des administrations publiques ;
3° L’application très stricte des règles prévoyant, pour tous les marchés publics, l’exclusion
des entrepreneurs qui dérogent à la réglementation fiscale ou sociale.
5.23. L’UTILISATION DES TECHNIQUES MODERNES D’ANALYSE ET DE
PRÉPARATION DE LA DÉCISION.
La RECHERCHE OPÉRATIONNELLE et plus généralement les méthodes modernes
d’élaboration des décisions paraissent trouver dans l’Administration Publique un champ d’application
très vaste et pourraient y révéler en même temps une efficacité particulière.
L’emploi de ces méthodes est d’autant plus souhaitable que, du fait de l’importance des
décisions prises par les pouvoirs publics et de l’étendue du champ d’application de celles-ci, l’action
rationnelle est requise plus encore que dans l’entreprise privée.
En raison de la complexité des problèmes, des risques qu’il assume, des résistances que ses
décisions peuvent rencontrer et de la difficulté des retours en arrière, l’État ne peut plus agir en
fonction de présomptions.
La préparation rationnelle des décisions n’a d’ailleurs nullement pour effet de réduire le rôle
de l’autorité responsable. Éclairée sur les différentes options et sur leurs conséquences, celle-ci est
au contraire mieux à même d’exercer pleinement sa fonction de choix et de commandement.
Pour parvenir à ces objectifs, le Comité recommande :
1° Que les méthodes nouvelles de gestion et les techniques de préparation des
décisions soient appliquées de façon systématique :
a. Dans le fonctionnement de l’Administration pour :
– améliorer le rendement des services publics ;
– permettre un meilleur déroulement des procédures administratives ;
– étudier la réorganisation des structures ;
b. Dans l’action économique et sociale pour :
– la solution des problèmes d’équilibre partiel ;
– l’élaboration des politiques économiques régionales ;
– la mise en oeuvre des éléments d’une politique économique nationale.
2° Que les moyens nécessaires soient donnés à l’Administration pour lui permettre
d’utiliser ces techniques :
– en renforçant la coordination des organes de prévision et d’action économiques ;
88
– en améliorant la structure et les moyens des organismes actuels d’analyse et d’information ;
– en confiant, dans un premier temps, à des organismes privés spécialisés, les travaux
d’économétrie, de recherche opérationnelle et les études sociologiques qui ne peuvent actuellement
être directement entreprises par les administrations ou services ;
– et enfin en envisageant, dans un deuxième stade, la création d’un organisme de caractère
public ou semi-public qui travaillerait pour le compte de l’État, les entreprises nationales, les régions
et les villes, et qui permettrait de faire bénéficier les, pouvoirs publics des moyens d’analyse à la fois
souples et efficaces qui leur sont nécessaires.
89
5.24. RELATIONS PUBLIQUES DANS L’ADMINISTRATION14.
I. DANS LES RELATIONS AVEC LE PERSONNEL
Depuis l’intervention du statut de 1946, les relations des administrations publiques avec leur
personnel ont été institutionnalisées, en ce qui concerne les services de l’État, par la création de
comités techniques paritaires. Toutefois ces organismes n’ont pas généralement joué le rôle que les
textes constitutifs leur assignaient dans le domaine de la modernisation des services et de leurs
méthodes.
Il s’ensuit que le personnel des administrations publiques ne s’adapte pas toujours avec
aisance aux transformations de structure et aux modifications de méthode nécessitées par l’évolution
économique et sociale du pays ou par l’apparition de techniques nouvelles.
Le Comité considère que cet état d’esprit est de nature à entraver l’expansion de l’économie
nationale s’il n’y est pas porté remède; il recommande en conséquence aux Pouvoirs publics :
a. D’intéresser de façon systématique le personnel des administrations publiques à la
réorganisation des services ou à la révision de leurs méthodes, notamment en diffusant des
publications ou en organisant des cycles d’information susceptibles de faire comprendre aux agents
la nécessité de ces transformations ;
b. De recueillir les suggestions du personnel dans le domaine des réformes de structure ou
de méthode ;
c. D’examiner, avec les organisations syndicales, les moyens qui permettraient d’inciter les
comités techniques paritaires à se consacrer plus activement à l’étude des réformes de toute nature
visant leurs attributions statutaires.
IL. DANS LES RELATIONS AVEC LES ADMINISTRÉS
Les administrations ont parfois tendance à se retirer dans un anonymat qui leur confère un
caractère abstrait. Par ailleurs, les décisions administratives sont en général insuffisamment
présentées ou expliquées.
Il importe au contraire de tout mettre en oeuvre pour que le fonctionnaire apparaisse comme
étant au service du public et que celui-ci se sente accueilli avec faveur au moment où il a besoin des
services de l’Administration.
Le Comité présente en conséquence les recommandations suivantes :
1° Pour les horaires d’ouverture
A l’initiative du Commissariat Général à la Productivité, plusieurs services d’accueil et de
renseignement ont été créés au cours des dernières années. Le Comité les considère comme
particulièrement utiles, mais il insiste pour que toutes les administrations en contact avec le
public soient ouvertes pendant les heures et les jours qui correspondent le mieux aux besoins
des usagers.
Aussi le Comité recommande aux Pouvoirs publics d’étudier, après consultation des
intéressés :
a. Le décalage des heures d’ouverture des bureaux en contact avec le public par rapport
à celles qui sont en vigueur dans les entreprises privées ou les grandes administrations (voir les
avis et recommandations sur l’aménagement des temps de travail) ;
b. De laisser aux chefs de services départementaux le soin d’arrêter les horaires compte
tenu des besoins locaux.
2° Pour la personnalisation des relations avec le public
14 Un membre du Comité s’est abstenu sur cet avis.
90
Dans l’organisation administrative française, l’agent du service public a en général une
situation anonyme vis-à-vis de l’usager du service. Celui-ci a trop souvent l’impression de se
trouver en face d’un interlocuteur abstrait qui comprend mal ses préoccupations et sur lequel il
sera, le cas échéant, sans moyen d’action.
Dans les pays étrangers, au contraire, notamment dans les pays anglo-saxons, l’usage
s’est établi de désigner nominativement l’agent du service, de manière à établir sur des bases
plus humaines les relations avec les usagers. Le Comité considère que ces réalisations
constituent un bon exemple de ce qui pourrait être fait pour faciliter les relations entre
l’Administration et le public. Il recommande de faire connaître aux usagers, d’une façon ou d’une
autre, le nom de tous les fonctionnaires avec lesquels ils sont en relations et notamment de
munir tout guichet de l’indication bien apparente du nom de l’agent qui l’occupe.
3° Pour l’application des décisions de l’Administration
a. Un effort d’explication.
Les décisions prises par les administrations publiques sont généralement diffusées sans
être accompagnées d’un commentaire justificatif destiné à en établir l’opportunité. Elles sont ainsi
mal comprises parle public qui, dans la mesure où il les considère comme injustifiées, s’emploie
souvent à les tourner.
Le personnel chargé de les exécuter manque d’autre part d’éléments pour les interpréter
et se trouve ainsi tout naturellement conduit à en référer aux autorités supérieures pour leur
application.
Ces éléments étant de nature à limiter le rendement des administrations publiques, le
Comité appelle l’attention des pouvoirs publics sur l’intérêt d’un commentaire ou d’un exposé de
présentation destiné à faciliter la compréhension par le public de toutes les décisions
administratives de caractère général.
b. Un effort de présentation.
A la suite de traditions qui remontent parfois à plusieurs siècles, la rédaction des textes
règlementaires ou des décisions de l’Administration revêt souvent un caractère très juridique qui
n’en facilite pas la compréhension.
Par ailleurs, les imprimés diffusés par l’Administration dans le public – déclarations
fiscales, documents à établir pour les chèques postaux, par exemple – sont parfois compliqués et
difficiles à utiliser par l’usager.
Cette situation n’est pas de nature à améliorer les relations des services administratifs
avec les usagers. Le Comité estime nécessaire :
– d’inviter les services à simplifier le libellé des textes ou décisions diffusés dans le public
en adoptant une rédaction plus conforme aux usages commerciaux ;
– de réviser la présentation des imprimés administratifs, de manière à en simplifier
l’usage.
c. Un effort de codification.
Les textes législatifs ou réglementaires sont généralement dispersés dans des documents
nombreux et d’utilisation difficile. Leur regroupement, entrepris par la Commission de codification
créée par le décret du 10 mai 1948, paraît avoir été interrompu au cours des dernières années.
Il s’ensuit que les services administratifs, ainsi que les entreprises ou personnes privées, ne
disposent pas des instruments de travail qui leur permettraient d’avoir rapidement connaissance des
règles de toute nature s’appliquant aux affaires qu’ils ont à examiner.
D’autre part, les réglementations ou législations dont il s’agit sont fréquemment modifiées et
les services ne sont pas toujours à même d’insérer ces modifications dans les textes de base.
91
Le Comité considère que cette situation apporte une gêne sérieuse au fonctionnement des
services publics et aux relations que les usagers entretiennent avec eux. Il convient alors :
– de reprendre dès que possible la tâche de codification en l’appliquant aux textes à caractère
réglementaire ;
– de généraliser l’emploi des volumes à feuillets mobiles pour permettre en permanence
l’adaptation des codes ou règlements existants aux modifications qui leur sont apportées.
5.25. LE PROBLÈME DES CIRCONSCRIPTIONS ADMINISTRATIVES.
L’organisation et le découpage du territoire français ont donné satisfaction pendant 150 ans.
Départements et communes constituaient les cadres dans lesquels se développaient et se
coordonnaient l’action administrative et économique ainsi que la vie politique régionale et locale.
Cette harmonie a été rompue par les bouleversements qui sont intervenus dans la
géographie économique du pays et dans les techniques : exode rural, concentration de la population
au sein de grandes agglomérations débordant de plus en plus fréquemment les limites de la
commune, parfois même du département, développement des moyens de communication,
importance grandissante des équipements collectifs.
Les diverses administrations ont été ainsi conduites à établir de nouvelles structures
présentant un caractère régional, mais ces découpages ont été effectués en ordre dispersé et de
façon purement empirique, de sorte que les limites des différentes régions ne coïncident que de façon
tout à fait exceptionnelle.
Le décret du 2 juin 1960 n’a pas entièrement porté remède à cette situation. Le problème
présente d’ailleurs une grande complexité et on peut, à cet égard, souligner la difficulté et en même
temps l’intérêt d’un regroupement régional qui affecterait les Cours d’Appel et les Universités ellesmêmes.
Le décret précité ne résout aucun des autres problèmes posés à l’échelle régionale. Les
diverses administrations ne sont pas coordonnées ; les nouvelles structures sont superposées aux
anciennes qu’elles ne remplacent pas.
Au stade local, des réformes profondes semblent également nécessaires. Vidées
progressivement de la plus grande partie de leur population, beaucoup de communes rurales sont
aujourd’hui trop peu peuplées pour pouvoir être correctement administrées. Maintenir 38.000
communes, dont près de la moitié comptent moins de 300 habitants, c’est rendre plus difficiles pour
nombre d’entre elles le développement et l’équipement collectifs qui donneraient à leurs habitants, et
en particulier aux jeunes, la possibilité de s’instruire, de se distraire et de vivre avec leur époque.
C’est en définitive leur retirer les bienfaits d’une liberté qui n’existe pas sans moyens suffisants.
Sans vouloir aller jusqu’au terme d’une évolution qui lui paraît souhaitable et nécessaire, le
Comité se borne à présenter un certain nombre de mesures de transition.
Le Comité recommande ainsi aux Pouvoirs publics :
A. Pour l’ensemble des services de l’État :
– de supprimer les postes qui n’ont pas un rendement suffisant ;
– de constituer simultanément des équipes itinérantes, pour ne pas éloigner l’Administration
des administrés.
B. Au niveau de la région :
– de poursuivre activement le regroupement ou, à défaut, l’harmonisation des circonscriptions
des services régionaux sur la base des régions de programme ;
– de désigner rapidement les autorités administratives chargées d’animer les régions dé
programme et, notamment, de présider les conférences interdépartementales, en leur accordant les
délégations de pouvoir nécessaires à leur mission ;
92
– de définir le rattachement administratif de ces autorités au niveau du pouvoir central, pour,
leur permettre d’avoir réellement un rôle de coordination interministériel, notamment pour les
questions économiques.
C. Au niveau du département et des communes :
– d’harmoniser, autant qu’il est possible, les circonscriptions locales des différents services de
nature équivalente (financière, agricole, etc.) ;
– de reconsidérer dans chaque département les limites actuelles des arrondissements ;
– de regrouper en tout état de cause et sauf exceptions très particulières, les communes de
population inférieure à un certain seuil (100 à 300 habitants, suivant la dispersion géographique des
populations), en recourant largement à la formule des sections de communes.
93
ANNEXE I
EXTRAIT DU JOURNAL OFFICIEL DU 14 NOVEMBRE 1959
DÉCRET N° 59-1284 DU 13 NOVEMBRE 1959
instituant un comité auprès du Premier Ministre
LE PREMIER MINISTRE
DÉCRÈTE
ART. PREMIER. – Il est institué, auprès du Premier Ministre, un comité chargé d’examiner les
situations de fait ou de droit qui constituent d’une manière injustifiée un obstacle à l’expansion de
l’économie et de proposer les réformes de nature à mettre fin à ces situations.
ART. 2. – Les membres du Comité sont désignés par le Premier Ministre. Le Comité est
présidé par le Premier Ministre qui peut nommer des vice-présidents.
ART. 3. – Le comité peut constituer des groupes de travail, procéder à toutes les
consultations nécessaires, convoquer les représentants des administrations, entreprises
nationalisées, établissements publics et des professions soumises à réglementation obligatoire ; ces
représentants sont tenus de fournir tous les renseignements utiles à l’accomplissement de la mission
du comité. Celui-ci peut également demander aux ministres compétents le concours des corps
d’inspection et de contrôle en vue de procéder, à l’intérieur ou à l’extérieur des administrations, aux
études ou enquêtes nécessaires.
ART. 4. – Le Comité devra établir dans un délai de quatre mois un premier rapport contenant
des propositions accompagnées, s’il y a lieu, de projets de textes ou de réformes.
Il devra, sauf dérogation par décret, avoir terminé ses travaux dans un délai de huit mois à
dater du 15 novembre 1959.
Fait à Paris, le 13 novembre 1959
Michel DEBRÉ.
94
ANNEXE II
RAPPORTEURS SPÉCIAUX DU COMITÉ
MM.
ALBERT, Inspecteur des Finances.
ALLAIN, Administrateur civil au Ministère des Finances.
AUCAGNE, Administrateur civil au Ministère des Finances.
BARTON, Maître des Requêtes au Conseil d’État.
BAVELIER, Administrateur civil aux Affaires Économiques.
BILLY, Administrateur civil au Ministère des Finances.
BONIN, Inspecteur des Finances.
CARRON DE LA CARRIÈRE, attaché commercial.
CHERAMY, Auditeur au Conseil d’État.
COCRELLE, Auditeur à la Cour des Comptes.
DROMER, Inspecteur des Finances.
DUCAMIN, Auditeur au Conseil d’État.
DUMAS, Inspecteur des Finances.
DUGUE, Administrateur civil au Ministère des Finances
FORESTIER, Attaché agricole près l’Ambassade de France à Bruxelles.
FOURRE, Auditeur au Conseil d’État.
FRANÇOIS-PONCET, Secrétaire des Affaires Étrangères.
GABRIEL, Inspecteur de l’Économie Nationale.
GALLOT, Inspecteur des Finances.
GENTOT, Auditeur au Conseil d’État.
GOURNAY, Auditeur à la Cour des Comptes.
GUIBERT, Administrateur civil au Ministère des Finances.
LABUSSIÈRE, Inspecteur des Finances.
LAGAILLARDE, Conseiller Référendaire à la Cour des Comptes.
LASRY, Maître des Requêtes au Conseil d’État.
LAPAUTRE, Inspecteur des Finances.
LELONG, Administrateur civil au Ministère des Finances.
LEMERLE, Inspecteur des Finances.
LIGOT, Sous-Préfet.
MAHEU, Auditeur à la Cour des Comptes.
MEHL, Maître des Requêtes au Conseil d’État.
MESMIN, Inspecteur des Finances.
D’ORGEVAL, Commissaire aux Prix.
PRIOUX, Sous-Préfet.
PIC, Administrateur civil au Ministère des Finances.
POYET, Administrateur civil à la Caisse des Dépôts et Consignations.
RESETTE, Administrateur civil au Ministère des Finances.
ROSON, Auditeur au Conseil d’État.
SALLEBERT, Auditeur à la Cour des Comptes.
SALMON-LEGAGNEUR, Auditeur à la Cour des Comptes.
SANTINI, Auditeur à la Cour des Comptes.
ULLMO, Auditeur à la Cour des Comptes.
VASSEUR, Professeur à la Faculté de Droit de Lille.

Erudit: Jean Richard « Le processus psychologique de la révélation prophétique selon saint Thomas d’Aquin

Laval théologique et philosophique
Document généré le 26 juin 2017 03:45
Laval théologique et philosophique
Le processus psychologique de la révélation
prophétique selon saint Thomas d’Aquin
: Commentaire historique et doctrinal de IIa IIae,
q. 173, a. 2
Jean Richard
Volume 23, numéro 1, 1967
URI : id.erudit.org/iderudit/1020104ar
DOI : 10.7202/1020104ar
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Éditeur(s)
Faculté de philosophie, Université Laval et Faculté de
théologie et de sciences religieuses, Université Laval
ISSN 0023-9054 (imprimé)
1703-8804 (numérique)
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Citer cet article
Jean Richard « Le processus psychologique de la révélation
prophétique selon saint Thomas d’Aquin : Commentaire
historique et doctrinal de IIa IIae, q. 173, a. 2. » Laval
théologique et philosophique 231 (1967): 42–75. DOI :
10.7202/1020104ar
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Tous droits réservés © Laval théologique et
philosophique, Université Laval, 1967
Le processus psychologique
de la révélation prophétique selon
saint Thomas cTAquin
Commentaire historique et doctrinal de IIa IIoe, q. 173, a. a
I. UN PROBLÈME HISTORIQUE ET DOCTRINAL
1. Difficultés d’interprétation littérale
Cet article de la Somme a déjà fait l’objet de nombreuses études.
Sans doute, à cause de la place centrale qu’il occupe dans le traité de
la prophétie. On a reconnu là bien justement « le coeur de l’explication
de saint Thomas sur la connaissance prophétique »-1 Car c’est
bien de cela qu’il s’agit dans toute cette question 173 : De modo cognitionis
propheticae, qu’il faut entendre ici de façon très concrète au
sens du quo-modo, du comment de la connaissance prophétique, son
processus psychologique en somme. On sait aussi tout l’intérêt qu’ont
suscité pour cet article les différentes théories modernes de l’inspiration
biblique.
Il faut reconnaître par ailleurs que cette page de la Somme est loin
d’être aussi facile qu’elle pourrait sembler à première vue. On n’y
rencontrera peut-être aucune difficulté majeure lors d’une première
lecture plutôt superficielle : aucune explication, aucune distinction à
laquelle on ne puisse attribuer un sens satisfaisant. L’étonnement, les
questions, la nécessité d’une recherche plus approfondie apparaîtront
cependant dès qu’on se rendra compte que cette brève synthèse de saint
Thomas nous livre en fait, de façon très personnelle et parfaitement
assimilée, tout l’apport d’une longue tradition théologique patristique
et médiévale.
On se rendra bientôt compte surtout qu’on est ici en présence
d’une véritable théorie, construite pour expliquer un donné biblique
extrêmement complexe et diversifié. Or il semble bien que saint Thomas,
en bon scientifique, donne toujours la priorité au donné biblique
et qu’il adapte sa théorie en conséquence.2 D ’où une application
1. R. L a t o u r e l l e , Théologie de la Révélation (coll. Studia, n.15), 2e éd., Bruges-Paris,
Desclée de Brouwer, 1966, p.177, n.6.
2. Cf. V. W h i t e , Le concept de la Révélation chez saint Thomas, dans L’Année Théologique,
11 (1950), pp.11-13 : « Une des difficultés se trouve dans la variété et la multiplicité
considérables de phénomènes positifs qui exigent considération, ce qui rend le sujet étranLE
PROCESSUS PSYCH OLOGIQUE DE L A R E V E L A T IO N 43
toujours très souple de celle-ci, sans cesse retravaillée, retouchée, de
sorte qu’elle pourra sembler réapparaître chaque fois sous une forme
différente tout au cours du traité. On s’explique dès lors l’accumulation
des études et commentaires en marge de cet article du traité de la
prophétie.
2. À la suite des travaux de B. Decker
J’ai cru cependant qu’il pourrait être utile de revenir encore une
fois ici sur le même sujet. Non pas évidemment dans la conviction
qu’il fallait tout reprendre à neuf. Il me semble, bien au contraire,
que le travail essentiel a déjà été fait de façon magistrale et définitive
par le regretté Bruno Decker. Ce fut tout d’abord un article, publié
il y a près d’une trentaine d’années, qui se présentait justement comme
un commentaire historique de cet article de la Somme.1 L’année suivante,
paraissait son grand ouvrage sur L ’évolution de la doctrine de la
révélation prophétique, depuis Guillaume d’Auxerre jusqu’à saint Thomas
d’Aquin.2 Encore là, cependant, c’était plus précisément sous l’angle
gement imperméable à toute schématisation et généralisation simples. Multifarie, multisque
modis, olim Deus loquens patribus in prophetis. Commentant ce premier verset de
l’Épître aux Hébreux, saint Thomas souligne l’extraordinaire richesse et la variété des
méthodes que Dieu a choisies pour faire connaître aux hommes les voies de son salut (.. .).
H est assez clair, par conséquent, qu’il ne nous faut pas chercher, chez saint Thomas,
quelque chose d’aussi naïf qu’une unique théorie universelle et a priori du mode de la
révélation, tel que certains écrivains modernes ont essayé de le faire. Il n’y a pas de mode
unique. L’esprit de Dieu souffle où il veut et il ne serait pas scientifique d’essayer de
limiter les opérations infiniment riches et diverses du Dieu se révélant lui-même, à une
catégorie humaine préconçue (…). H y a peu de traités dans l’oeuvre de saint Thomas,
qui manifestent davantage sa puissance d’analyse pénétrante de phénomènes, en leurs
causes et principes constituants ; peu qui déploient une capacité plus grande et plus vaste
de synthèse et de généralisation. Mais, d’autre part, il n’y a, pour ainsi dire, pas de sujet
qu’il ait trouvé aussi impossible à traiter, selon sa méthode rationnelle de réduction aux
principes universellement applicables ; on y rencontre peu d’affirmations qu’il n’ait immédiatement
à nuancer ou à modifier ; il n’y a guère d’autres traités dans lesquels, les mots
quandoque, interdum (parfois) ne reviennent plus fréquemment pour atténuer ses déclarations.
Car, alors que d’un côté, sa réflexion est régie par une pensée déductive rigoureuse,
dérivée de principes généraux, de l’autre, elle est strictement basée sur les faits et les
données complexes, contrôlée par ceux-ci, et dont les théories et les hypothèses plus générales
doivent rendre compte. » — J’ai tenu à citer au long ces observations du P. White, qu’on
pourrait difficilement mieux formuler. Toute son étude d’ailleurs est pleine de vues aussi
neuves, originales et pertinentes.
1. B. D e c k e r , Die Analyse des Offenbarungsvorganges beim hl. Thomas im Lichte
vorthomistischer Prophetietraktate, Ein historischer Kommentar zu S. theol. lia Ilae, q.173,
a.2 {De Ver., q.12, a.7), dans Angelicum, 16 (1939), pp.195-244. — Cette étude demeure
encore la plus complète pour la partie (pp.228-241) consacrée au commentaire de lia Ilae,
q.173, a.2 et du texte parallèle du De Veritate, q.12, a.7. Pour tout ce qui concerne les prédécesseurs
de saint Thomas, on aura avantage à se reporter directement à l’ouvrage indiqué
à la note suivante.
2. B. D e c k e r , Die Entwicklung der Lehre von der prophetischen Offenbarung, von
Wilhelm von Auxerre bis zu Thomas von Aquin (Breslauer Studien zur historischen Theologie,
Neue Folge, Band VII), Breslau, Verlag Müller & Seiffert, 1940, XV-224 pp.
44 L A V A L TH ÉO LO G IQ U E E T PH ILOSOPHIQUE
du processus psychologique de la révélation prophétique qu’était envisagée
toute cette évolution doctrinale.1 Malheureusement, ces travaux
du savant médiéviste n’ont pas exercé grand influence sur les études
qui suivirent. Bien rares sont les auteurs qui les connaissent, plus rares
encore ceux qui les utilisent vraiment ! Ce serait donc déjà un grand
profit, il me semble, de les ressusciter enfin de l’oubli. Et c’est bien là,
de fait, la première tâche que je me propose ici, celle d’exploiter toutes
ces richesses de la littérature patristique et médiévale qu’ils nous découvrent,
pour une meilleure intelligence des textes de saint Thomas.2
Mon intention n’est pas toutefois de présenter ici une simple
recension des travaux de Decker. Car il me semble qu’on pourrait
désormais poursuivre ces travaux en différentes directions. Tout
d’abord, en concentrant notre attention sur saint Thomas lui-même,
n’utiüsant tous ses prédécesseurs qu’en tant que sources doctrinales.3
On pourrait encore aisément compléter la documentation de notre
auteur, non seulement en glanant ci et là, chez saint Thomas lui-même,
de nouveaux textes relatifs au sujet, mais surtout en comparant cette
doctrine de la révélation prophétique avec d’autres connexes, pour la
mieux situer dans la synthèse théologique de saint Thomas.4
On pourrait même songer à une présentation assez différente de ce
matériel documentaire. Au lieu d’un simple exposé analytique, selon
l’ordre chronologique des oeuvres de saint Thomas, — travail qui s’imposait
d’abord et qu’a parfaitement exécuté Decker, — il faudrait
tenter maintenant de retracer la genèse de la théorie thomiste de la
révélation prophétique, en distinguant les différents éléments doctrinaux
qui la composent, et en voyant comment ils se sont graduellement
juxtaposés et coordonnés pour construire la synthèse finale. Lequel
de ces matériaux est vraiment primordial, fondamental, comme la
pierre d’angle de la théorie ; lequel survient ensuite, lequel couronne
1. Ibid., p.2 : « unser Interesse wendet sich in erster Linie dem Offenbarungsvorgang
zu ».
2. Toute la littérature manuscrite utilisée ici sera donc citée d’après l’ouvrage de
1940 (cf. supra, p.43, note 2). Les textes que j’ai pu vérifier sur microfilm m’ont permis
d’apprécier l’exactitude minutieuse des transcriptions de l’auteur. C’était à peine nécessaire,
quand on connaît par ailleurs l’éditeur expert de la Commission Léonine qu’était
Decker. — Pour un exposé succinct de la littérature du xrae siècle relative au sujet, voir
art. cit., pp.196-200 et, surtout, op. cit., pp.39-46, avec le tableau synoptique de la p.47.
3. L’intention de B. D e c k e r était plutôt de situer saint Thomas par rapport à ses
prédécesseurs, dans le mouvement doctrinal du xine siècle : « Im folgenden soll aber die
tbomistische Offenbarungstheorie nicht so sehr dargestellt als vielmehr in den Strom der
theologiegeschichtlichen Entwicklung hineingestellt werden » (op. cit., p.4).
4. Encore ici donc, l’intention de B. D e c k e r n’était pas de présenter une analyse
exhaustive de la doctrine de saint Thomas : « Wenn wir uns nun der Lehre des hl. Thomas
von Aquin von der prophetischen Offenbarung zuwenden, so kann es sich — im Gegensatz
zur Darstellung der vorthomistiscben Prophetielehre — nicht darum handeln, die unserm
Problemkreis zugehörenden Ausführungen des Aquinaten in extenso wiederzugeben » (op.
cit., p.165).
LE PROCESSUS PSYCH OLOGIQU E DE L A R É V É L A T IO N 45
finalement l’édifice comme clef de voûte ? En somme, comment saint
Thomas en est-il venu à penser, à construire sa théorie ? La succession
chronologique de ses oeuvres, bien que présupposée, ne peut être ici
le critère décisif, car sa synthèse doctrinale se trouve déjà construite,
— du moins quant à ses éléments essentiels, — dès son premier grand
traité du De Veritate.
Prenons, par exemple, la fameuse distinction « acceptio-judicium »,
énoncée dès le début de notre article.1 Il est facile de voir que ce n’est
pas là l’élément primordial de la théorie, mais bien plutôt son couronnement,
ou peut-être même tout simplement un cadre général dans lequel
elle viendra s’insérer après coup, un coup déjà constituée dans ses éléments
essentiels. Et ce qui me porte à le croire, ce n’est pas tout
d’abord le fait que cette distinction n’apparaît qu’au De Veritate, alors
qu’elle est encore absente du Commentaire sur Isaïe. C’est bien plutôt
le fait, beaucoup plus significatif à mon sens, que saint Thomas pourra,
jusque dans la Somme, proposer sa théorie de la révélation prophétique
sans faire appel à cette distinction.2
On voit dès lors quel profit pourrait résulter de ce retour aux
origines mêmes de la pensée de saint Thomas en cette matière. On
découvrirait ainsi le noyau essentiel de sa théorie sous sa forme la plus
simple, dépouillée de tout apparat technique. Et l’on éviterait par là
même le danger constant de s’en tenir aux formules, en laissant s’échapper
tout leur contenu doctrinal. Il y aurait aussi grand profit, pour
l’exégèse même des textes de saint Thomas, à déterminer les différentes
phases successives par lesquelles a dû passer sa théorie dans la voie de
sa formation. On pourrait s’expliquer ainsi pourquoi elle apparaît
sous tant de formes différentes tout au cours du traité. Car on saurait
alors la reconnaître selon ses différentes phases, plus ou moins évoluée,
plus ou moins construite.
Il semble même que cette théorie ne soit exprimée nulle part de
façon absolument définitive et complète, avec tout le développement
1. lia Ilae, q.173, a.2, c. : « Circa cognitionem autem humanae mentis duo oportet
considerare : scilicet acceptionem, sive repraesentationem rerum ; et iudicium de rebus
praesentatis. »
2. Cf. Ia, q.12, a.13. — Il s’agit bien ici d’un article exactement parallèle à lia Ilae,
q.173, a.2. Je ne l’ai rencontré pourtant nulle part signalé comme tel. H faut noter par
ailleurs ce nouveau contexte de la, q.12, qui ouvre de nouvelles perspectives pour l’interprétation
de la doctrine de la prophétie. Après avoir traité de la vision béatifique (aa.1-10)
et de la connaissance naturelle de Dieu (a. 12), saint Thomas s’interroge ici sur la connaissance
surnaturelle de Dieu possible en cette vie. Le fait qu’il se contente de reprendre ici
substantiellement la doctrine du De Veritate, q.12, a.7 (lia Ilae, q.173, a.2), montre encore
une fois l’importance centrale qu’avait pour lui cet article du traité de la prophétie. —
On pourrait en dire autant de la, q.12, a.ll, où il est vraiment question de la connaissance
prophétique tout aussi bien que de la connaissance naturelle de Dieu. Les deux conviennent
en ceci qu’elles ne procurent pas la vision de l’essence divine. Voilà donc un autre
article qu’on pourrait rapporter au traité de la prophétie, soit plus exactement à lia Ilae,
q.173, a.l ; bien que cette fois le parallèle ne soit pas aussi strict entre les deux articles.
46 L A V A L TH ÉO LO G IQ U E ET PHILOSOPHIQU E
de ses parties intégrantes. C’est là sans doute ce que semble nous
offrir l’article de la Somme qui nous occupe ici. Mais l’article suivant
nous fournira aussitôt de nouvelles précisions sur la vision sensible.
Et nous trouverons encore, dans la question suivante, d’importantes
précisions sur les différents modes de vision intellectuelle. N ’est-ce pas
là d’ailleurs le procédé habituel de saint Thomas? Bien rarement
nous livre-t-il d’un seul coup toute sa pensée sur un sujet quelconque.
Celle-ci d’ordinaire se développe et se précise peu à peu avec les
nouvelles questions et les nouvelles difficultés qui surgissent. Et l’on
peut supposer qu’il en sera ainsi tout particulièrement dans cette
question sur la prophétie, où, comme nous l’avons vu, la théorie doit
être sans cesse retouchée pour mieux s’adapter aux nouveaux faits du
donné biblique. Il semble donc tout indiqué de suivre ici le même
procédé pour l’exposé de la pensée de saint Thomas, en montrant
comment elle s’est formée progressivement par l’assimilation des différents
matériaux de la tradition théologique, comme par la solution
des différentes questions que lui posait son donné biblique.
3. Le problème doctrinal
Il serait possible, et sans doute aussi très fructueux, de poursuivre
les travaux de B. Decker dans une autre direction encore, dans le sens
d’un développement doctrinal. J’entends par là une franche confrontation
de la doctrine de saint Thomas avec la théologie contemporaine
de la révélation biblique. De telles spéculations doctrinales n’ont
pas manqué jusqu’ici, mais presque exclusivement en rapport avec la
question plutôt latérale de l’inspiration biblique. Le même travail
s’imposerait donc maintenant à propos de la révélation elle-même, qui
constitue actuellement un nouveau centre d’intérêt en théologie.
Il faudrait voir, en somme, si la théorie thomiste de la révélation
prophétique peut s’intégrer à cette théologie moderne de la révélation
biblique, si elle peut lui fournir un apport utile du point de vue doctrinal.
Car il ne s’agit pas ici tout simplement de «sauver» saint
Thomas, en montrant que sa théorie n’est pas aussi démodée qu’on
pourrait croire, qu’elle s’accorde malgré tout assez bien avec les plus
récentes acquisitions de la théologie biblique. Il s’agit bien plutôt de
voir si cette théorie thomiste de la révélation peut fournir à notre
théologie moderne l’apport doctrinal dont elle a absolument besoin, si
elle veut remplir intégralement sa fonction spéculative. Cela suppose
évidemment que les deux ne sont pas contraires, qu’il y a même une
certaine continuité de l’une à l’autre.
4. L ’économie de la révélation selon Vatican I I
Nous possédons maintenant un excellent point de repère auquel
nous pourrons rapporter la doctrine de saint Thomas en cette matière.
C’est la récente Constitution dogmatique Dei verbum sur la Révélation
LE PROCESSUS PSYCH OLOGIQU E DE L A R E V E L A T IO N 47
divine, qui enregistre le meilleur des acquisitions modernes sur le sujet.
Nous trouvons là justement, dans un passage très dense, quelle est
Y économie de la révélation divine, c’est-à-dire son processus concret :
comment Dieu se révèle-t-il à l’homme ? Autant que par ses paroles,
c’est par ses actes qu’il se manifeste, par ses oeuvres grandioses accomplies
dans l’histoire du salut. Ce sont là les deux éléments essentiels
de la révélation. C’est de leur coordination que résulte cette nouvelle
manifestation, surnaturelle, de Dieu au monde. Les hauts-faits de
l’histoire du salut possèdent donc une véritable valeur révélatrice. Ils
sont eux aussi instruments de révélation. Quant aux paroles prophétiques,
c’est toujours de façon très concrète qu’elles exercent ellesmêmes
leur fonction révélatrice : en rapport avec les oeuvres qu’elles
doivent élucider, interpréter.1
On a souligné le caractère historique et sacramentel de la révélation
dans cette nouvelle présentation de Vatican II. Ce mode très
concret, temporel et sensible la rend absolument irréductible à toute
forme de pure contemplation philosophique.2 Dans le même sens, des
observateurs au Concile se sont réjouis de ce que le présent texte conciliaire
abandonnait une vue trop notionnelle, doctrinale et intellectualiste
de la révélation, pour adopter plutôt un langage vivant et
concret.3
Il importe de noter par ailleurs que cette nouvelle présentation
de Vatican II n’est pas tout simplement le fait d’un opportunisme
oecuménique. Elle signifie bien plutôt un retour à une conception plus
1. Const. dogm. « Dei verbum », c.I, n.2 ; A. A. S. 58 (1966), p.818 : (( Ilaec revelationis
oeconomia fit gestis verbisque intrinsece inter se connexis, ita ut opéra, in historia
salutis a Deo patrata, doctrinam et res verbis significatas manifestent ac corroborent,
verba autem opéra proclament et mysterium in eis contentum elucident. »
2. R. LatoureliiE, La Révélation et sa transmission selon la Constitution « Dei verbum »,
dans Gregorianum, Ifl (1966), pp.14-15 : « En insistant sur les oeuvres et les paroles comme
éléments constitutifs de la révélation et sur leur union intime, le concile souligne le caractère
historique et sacramentel de la révélation : des événements éclairés par la parole des prophètes,
du Christ et des apôtres (…). Cette structure générale de la révélation, affirmée
de nouveau au chapitre IV, à propos de l’Ancien Testament, et au chapitre V, à propos du
Nouveau Testament, suffit à distinguer la révélation chrétienne de toute autre forme de
révélation de type philosophique ou gnostique. » — Voir dans le même sens, citant le Rapport
présenté au Concile, P. Van Leeuwen, La Révélation divine et sa transmission. .., dans
Concilium, n.21 (janvier 1967), pp.15-16 : « . . .historique, parce qu’elle existe en premier
dans tout ce en quoi Dieu intervient. . . sacramentelle, parce que la signification complète
des actes ne vient à notre connaissance que par les paroles, en l’occurrence par la parole
de Dieu, ce qui constitue en soi-même déjà un événement historique. »
3. R. S c h t t t z et M. Thurian, La parole vivante au concile, Texte et commentaire de la
constitution sur la révélation, Les Presses de Taizé, 1966, p.70 : « . . . le texte de la Constitution
indique brièvement la manière dont s’effectue cette révélation. L’économie de la
révélation, c’est-à-dire son ensemble organique, comprend des actions et des paroles de Dieu.
Il faut noter une fois de plus ici l’insistance sur le caractère vivant et total de la révélation :
elle n’est pas seulement un ensemble de vérités et de doctrines transmises à l’intelligence,
elle s’accomplit dans des actions et des paroles étroitement liées les unes aux autres et qui
saisissent l’être tout entier de l’homme. » — Voir aussi ibid., pp.63 et 67-68.
48 L A V A L TH ÉO LO G IQ U E E T PH ILOSOPHIQU E
biblique de la révélation. De sorte que le renouveau apporté par
le Concile en cette matière s’expliquerait finalement par le passage
d’une notion plutôt scolastique à une autre plus authentiquement
biblique.
5. Notion biblique et scolastique de la révélation d’après W. Bulst
C’est bien là, de fait, ce qui ressort de l’ouvrage du P. W. Bulst,
publié il y a quelques années, durant les travaux préparatoires du
Concile, et qui se proposait justement pour but de comparer la notion
biblique et scolastique de la révélation.1 Les deux premiers chapitres
sont particulièrement intéressants à cet égard. Parmi les théologiens
catholiques contemporains, l’auteur distingue ceux qui ont traité le
sujet d’un point de vue exclusivement scolastique et ceux qui l’ont fait
d’un point de vue plutôt biblique.
Les premiers insistent unilatéralement sur la révélation comme
Parole de Dieu, et ils entendent ici « parole » au sens strictement conceptuel,
comme communication d’un concept, d’une vérité.2 Les
théologiens « bibliques )> n’excluent pas sans doute le fait d’une révélation
divine par la parole, mais ils l’entendent dans un sens beaucoup
plus concret, au sens proprement sémitique du terme. En plus de sa
signification conceptuelle, noétique, la parole comporte alors une véritable
valeur dynamique, en rapport immédiat avec l’oeuvre de la
création et tous les événements de l’histoire du salut.3 Ces mêmes
théologiens insistent d’autre part sur la valeur révélatrice de l’événement
salvifique. Dieu ne se révèle pas de façon abstraite, en enseignant,
mais bien plutôt en agissant. Et si la révélation nous apporte
aussi, et bien réellement, des vérités à croire, ce sera toujours par
1. W. B u l s t , Offenbarung, Biblischer und theologischer Begriff, Düsseldorf, Patmoe-
Verlag, I960. — J’utilise ici la version anglaise : Revelation, translated by B. Vawter,
New York, Sheed and Ward, 1965, 158 pp.
2. Ibid., p.17 : « In Catholic Scholastic theology, both fundamental and dogmatic,
supernatural revelation is defined with highly consistent unanimity as locutio Dei (.. .).
The concept of speech involved here does not embrace the wider sense of the word (as
might in itself be conceivable) but is confined to the strict sense of conceptual speech as it
is defined by St. Thomas : To speak to someone means to make known to him the idea
in one’s mind (Nihil aliud est loqui ad alterum, quam conceptum mentis manifestare : S. Th.
I, 107, a .l).»
3. Ibid., p.26 : « It goes without saying that no biblical theologian would deny that
the divine word plays a decisive role in the whole of revelation. However, it also becomes
immediately evident that hardly any single event of revelation can be formulated exclusively
in the category of conceptual speech. Though God’s word is used as the customary designation
of the revelatory event, word is understood as the Hebrew dabar — often in direct
antithesis to the intellectual Greek understanding — in a much fuller sense than merely
as a means of communication. The word of God in the biblical sense is first and foremost
an expression of the divine w ill; it is filled with might and power, it is immediately creative,
it is what lies behind all that occurs, especially salvation history. In the deepest sense,
the word of God is definitively the eternal Word become man in Christ. #
LE PROCESSUS PSYCH OLOGIQU E DE L A R É V É L A T IO N 49
l’intermédiaire de l’événement salvifique, et uniquement en rapport
avec lui. Telles sont précisément les vérités du salut.1
6. Notion biblique et thomiste de la révélation d’après P. Benoit
Le P. Bulst s’était contenté d’une brève analyse des auteurs
scolastiques modernes. Le P. Benoit a repris récemment la question
de plus haut, en comparant cette fois la doctrine de saint Thomas luimême
à la théologie biblique de la révélation.2 On voit encore ici que,
selon le témoignage qu’en porte la Bible, Dieu s’est manifesté à
l’homme de bien des façons, par ses actions accomplies dans l’histoire
du salut, autant que par des paroles ou visions prophétiques.3 Or de
tout cela, saint Thomas ne retient lui-même que le cas de la prophétie.4
En d’autres termes, des deux éléments constitutifs de la révélation
distingués par la Constitution conciliaire, soit les actes et les paroles,
il ne retient que le second.
On pourrait dire sans doute que saint Thomas dépend ici de la
problématique de son temps, mais en l’entendant de façon bien précise
et concrète. C’est qu’il a été amené par les structures théologiques
de son temps à proposer sa doctrine de la révélation dans les cadres
beaucoup trop étroits d’un traité de la prophétie. Aux confins des
xiie et x i i i 6 siècles, ce traité de la prophétie ne comprenait même que
quelques questions bien déterminées sur la prédiction des futurs contingents.
6 Avec Guillaume d’Auxerre, on commence à s’intéresser au
1. Ibid., p.27 : «God reveals himself basically not in the form of teaching but of
doing ; it is this doing that conveys his teaching . . . Never does revelation manifest itself
as an abstract system, but always as living event (R . G u a r d i n i ). » P.33 : « supernatural
revelation is not merely a communication to man of truths, but a personal event in which
God meets man and summons him to dialogue (O. S e m m e l r o t h ) . # P.35 : «Revelation
is a saving Happening and only then, and in relation to this, a communication of truths
(K. R a h n e r ) . »
2 . P. B e n o i t , Révélation et Inspiration, selon la Bible, chez saint Thomas et dans les
discussions modernes, d a n s Revue Biblique, 7 0 (1 9 6 3 ), p p .3 2 1 -3 7 0 .
3. Ibid., p.340 : « Pour être fidèle à ce donné biblique, une saine notion théologique
de la révélation doit donc ne pas s’en tenir à des énoncés de vérité spéculative, exprimés de
façon notionnelle ; elle doit englober toutes les manifestations concrètes, actions aussi bien
que paroles ou visions, par lesquelles Dieu découvre à l’homme Sa Vérité, qui est Lui-même
dans la richesse infinie de sa Personne vivante. »
4. Ibid., pp.342-343 : « Si de cette vue générale sur la révélation dans la Bible nous
revenons à la conception qu’en a proposée saint Thomas dans son traité de la prophétie,
nous saisirons mieux sa vraie valeur et ses limites. — Sa vraie valeur, car la manifestation
de Dieu à l’homme comporte véritablement et centralement un apport de connaissance,
qui s’exprime au maximum dans les visions et oracles accordés aux prophètes. Par ces
expériences charismatiques, Dieu ex lique et commente lui-même dans l’esprit de ses interprètes
le sens de son action créatrice et salvatrice. Il y a là un élément primordial que la
tradition a bien mis en valeur et qu’il ne sera jamais permis de sacrifier. — Mais aussi ses
limites. Car la restriction au cas de la prophétie proprement dite risque de faire négliger
tout ce contexte existentiel d’action, d’histoire, d’intervention personnelle, qui entoure la
Parole dite d’une Parole vivante et vécue. »
5. Cf. B. D e c k e r , op. cit., p.2.
(4)
50 L A V A L TH ÉO LO G IQ U E E T PH ILO SO PH IQ U E
processus psychologique de cette communication divine reçue par le
prophète. Mais c’est sans doute à saint Thomas lui-même qu’est dû
cet élargissement des cadres du traité qui fait passer au premier plan la
question beaucoup plus fondamentale de la révélation des mystères de
la foi. Et c’est là aussi, il semble bien, le sens de l’avertissement qu’il
nous donne au Prologue de son traité de la Somme. Il entend traiter
ici de la prophétie au sens large, pour autant qu’elle comprend tous les
charismes relatifs à la connaissance, pour autant qu’elle comporte la
révélation de toutes les vérités salutaires, et non pas seulement la
prédiction des futurs contingents.1 Toujours est-il que c’est par le
biais du phénomène prophétique que saint Thomas a dû aborder le
problème plus général de la révélation.2 Rien d’étonnant par conséquent
si l’on ne trouve là tout au plus qu’un traité de la révélation
;prophétique, non pas un traité de la révélation biblique dans toute son
extension. On pourrait donc facilement excuser cette perspective trop
étroite, surtout si l’on retrouvait par ailleurs les autres aspects de la
révélation biblique, dans un traité sur le miracle par exemple.
Mais il y a beaucoup plus grave, et c’est ici, il me semble, que le
P. Benoit touche vraiment le coeur du problème. Car il n’y a pas
seulement le fait que saint Thomas n’ait retenu, des multiples aspects
de la révélation biblique, que celui de la connaissance prophétique.
Il y a aussi et surtout à considérer la nature, le mode de cette connaissance.
La connaissance biblique est essentiellement pratique, toute
engagée dans l’action qu’elle dirige. D ’où le grand danger de l’isoler
pour l’étudier à part, dans un traité spécial, comme l’a fait saint
Thomas.3 Et ce danger est d’autant plus grave que saint Thomas
évolue lui-même dans une sphère absolument étrangère à la mentalité
1. lia Ilae, q.171, Prol. : «Est autem attendendum circa gratias gratis datas, de
quibus occurrit consideratio prima, quod quaedam eorum pertinent ad cognitionem :
quaedam vero ad locutionem ; quaedam vero ad operationem. Omnia vero quae ad
cognitionem pertinent, sub prophetia comprehendi possunt. Nam prophetica revelatio se
extendit non solum ad futuros hominum eventus, sed etiam ad res divinas, et quantum ad
ea quae proponuntur omnibus credenda, quae pertinent ad fidem, et quantum ad altiora
mysteria, quae sunt perfectorum, quae pertinent ad sapientiam ; est etiam prophetica
revelatio de his quae pertinent ad spirituales substantias, a quibus vel ad bonum vel ad
malum inducimur, quod pertinet ad discretionem spirituum ; extendit etiam se ad directionem
humanorum actuum, quod pertinet ad scientiam. »
2. Ce qu’a fort bien noté B. Decker, à propos de la scolastique médiévale en général,
op. cit., p.2 : « die Ofïenbarung nur mittelbarer Gegenstand der scholastiscben Prophetietraktate
ist ».
3. P. B e n o it , art. cit., p.346 : « Ce n’est pas que l’horizon biblique n’implique la
connaissance, il l’intègre au contraire, il se centre même sur elle ; mais il ne l’isole pas en
un phénomène célébrai [sic] qui vaudrait pour lui-même et pourrait être étudié à part.
Car cette connaissance sémitique et biblique, nous l’avons vu, est affaire du coeur et de
l’action autant que de l’intellection. Sa lumière pénètre la réalité concrète comme son
milieu vital dont elle ne peut s’isoler. Le jugement, la pensée, la transmission d’un message
de vérité surnaturelle ne seront certes pas absents de la geste d’un Moïse ou des directives
politiques et sociales d’un Isaïe ; ils en seront au contraire l’âme, le motif et la fin ; mais
LE PROCESSUS PSYCH O LO G IQ U E DE L A R E V E L A T IO N 51
sémitique, celle de la pensée grecque. Or celle-ci se distingue justement
de celle-là par le primat de la connaissance sur Faction. Son
phénomène le plus caractéristique est précisément celui de la connaissance
spéculative abstraite. Saint Thomas sera donc tout naturellement
porté à concevoir la révélation selon le même schéma, comme la
communication de la vérité divine à une intelligence contemplative,
qui s’est élevée jusqu’à Dieu par l’extase, par l’abstraction des sens et
de tout le sensible.1
Une telle conception se situe aux antipodes du donné biblique.
Et si telle était bien la pensée de saint Thomas, on ne voit vraiment
pas quel apport elle pourrait fournir à l’étude théologique de la révélation
biblique, à laquelle elle ne pourrait d’aucune façon s’ajuster.
Ces réflexions du P. Benoit demanderaient sans doute une plus ample
vérification à même les textes de saint Thomas. Elles nous fourniront
justement une excellente hypothèse de travail.
Mais encore là, faudrait-il préciser un peu. Car à l’intérieur
même de la pensée grecque, il y a tout de même une différence assez
notoire entre l’abstraction platonicienne ou néo-platonicienne et l’abstraction
aristotélicienne. La première recherche une communication
directe avec le monde intelligible. Les sens et le sensible sont écartés
comme un pur obstacle. Tandis qu’Aristote recherche l’intelligible
si engagés dans cette action vivante, si imbriqués dans cette trame concrète, qu’on ne peut
les isoler sans tout détruire. »
1. P. B e n o i t , art. cit., pp.334-335 : « Il y va au fond d’une problématique. Celle
qu’adopte saint Thomas, en fonction de son époque et de son système, est la problématique
d’origine grecque (plus précisément celle de Platon et d’Aristote, qui a influencé la pensée
occidentale, notamment la scolastique), où la connaissance spéculative bénéficie d’un
primat dans l’activité humaine, où la Vérité est une Idée, une notion éternelle que l’esprit
conquiert en se dégageant des sens par abstraction ou intuition, où on va à Dieu par la
réflexion, la contemplation et l’extase. C’est dans cette perspective de connaissance plus
ou moins désincarnée que la pensée grecque a conçu les oracles divins, comme des communications
de vérités supérieures faites aux hommes par le canal d’un poète ou d’une prophétesse,
Pythie ou Sibylle, arrachée à ses sens. Philon, chez les Juifs, a conçu de la sorte la
révélation des prophètes bibliques. Et si la tradition patristique n’a jamais accepté telle
quelle cette conception, si elle a lutté contre les excès d’un Montan, elle n’en a pas moins
été influencée par cette problématique qui la menait à regarder les inspirés comme des
transmetteurs de « révélations » et la Bible comme un recueil de « vérités » offertes à l’esprit
humain pour lui découvrir Dieu. Saint Thomas, avec toute la théologie médiévale, est
normalement héritier de cette problématique. Bien que lui aussi réagisse énergiquement
contre l’idée du prophète instrument inconscient et purement passif de la divinité, il n’en
conçoit pas moins son rôle comme une activité sublime de la connaissance, qui reçoit de
Dieu des vérités autrement inconnaissables et qui les transmet aux hommes. D ’où cette
conception avant tout intellectualiste que nous l’avons vu se faire de l’inspiration et de la
révélation. — Or, s’il est une découverte que nous a value une connaissance meilleure de la
Bible, et de l’Ancien Orient où elle baigne, c’est bien celle des catégories sémitiques dans
leur opposition distinctive aux catégories grecques. Ici c’est ¡’affectivité et l’action qui
obtiennent le primat sur la connaissance. Ou plus exactement, « connaître » est une
démarche de tout l’être, un engagement d’amour qui commande toute la vie. On va à
Dieu par l’obéissance et le service plus que par la contemplation. »
52 L A V A L TH ÉO LO G IQ U E E T PH ILOSOPHIQU E
dans le sensible, qui devient ainsi lui-même instrument de connaissance
et de contemplation. Ce réalisme aristotélicien aurait évidemment
beaucoup plus de chance de s’accommoder au réalisme biblique. Sans
doute, le fait que saint Thomas adopte toujours résolument la méthode
aristotélicienne dans tout l’ordre de la connaissance naturelle, jusque
pour la contemplation philosophique de Dieu, ne nous permet pas de
préjuger de sa position quant à la connaissance surnaturelle de la révélation
divine. Il n’est pas impossible qu’il conçoive plutôt celle-ci à
la façon néo-platonicienne d’une communication immédiate de l’intelligence
avec la Vérité première. Ce serait bien le cas de dire alors que
le prophète reçoit directement du ciel la vérité divine qu’il doit transmettre
aux hommes. Voilà donc ce qu’il nous faudra voir ici.
II. LA DISTINCTION DES TROIS VISIONS PROPHÉTIQUES
1. La distinction fondamentale
J’ai dit que le véritable point de départ de la théorie thomiste de
la prophétie n’était pas immédiatement la distinction « acceptiojudicium,)).
Ce n’est pas non plus la distinction parallèle «.specieslumen)).
Pour retrouver ce point de départ, cet élément fondamental,
il semble bien qu’il faille remonter jusqu’à la distinction augustinienne
d’une triple vision: corporelle, «spirituelle», et intellectuelle. La
plupart de nos manuels de théologie fondamentale ont d’ailleurs retenu
et souligné cette distinction, avec des termes sans doute différents,
mais à peu près équivalents : revelatio sensibilis, imaginaria, intellectualis.
1
Il faut bien voir cependant en quel sens on peut parler ici d’une
distinction fondamentale. Non pas certainement au sens d’une solution
clef, qui pourrait servir à résoudre toutes les difficultés. Il s’agit
plutôt ici des catégories fondamentales qui structurent la pensée de
saint Thomas, comme les moules dans lesquels serait coulée toute sa
théorie de la connaissance prophétique, et qui devraient par conséquent,
du point de vue de l’analyse exégétique, nous permettre de
découvrir la structure fondamentale de plusieurs textes, tout particulièrement
celle de notre article de la Somme. Une explication exhaustive
de la signification, de la distinction et de la coordination de ces trois
visions prophétiques inclurait donc nécessairement tout le processus
de la révélation prophétique tel que l’a conçu saint Thomas. Et c’est
là précisément ce que devrait donner toute la suite de cette étude. Je
me contenterai donc ici d’une présentation plutôt globale, qui servira
]. Voir un bref exposé, avec référence aux manuels les plus courants, chez W. B u l s t ,
op. cit., pp.19-20. Il faudrait ajouter, dans le même sens, l’ouvrage classique de R. G a r r i –
g o u – L a g r a n g e , De Revelatione per Ecclesiam catholicam proposita, 5e éd., Rome, 1950,
vol.I, p. 156 : « Ratione modi secundum quem formaliter fit Revelatio, dividitur in sensibilem,
imaginariam et intellectualem. #
déjà à situer dans leur contexte naturel les différents éléments de
doctrine qu’il nous faudra analyser plus en détail par la suite.
2. Une source augustinienne
Il importe de signaler tout d’abord que cette distinction des trois
visions provient directement de saint Augustin. Si nous reconnaissons
vraiment là le point de départ de saint Thomas, nous devrons, par le
fait même, souligner l’influence prépondérante de saint Augustin sur
sa doctrine de la connaissance prophétique. Or c’est là justement la
conclusion du P. S. Zarb, dans une étude très précise sur Les sources
augustiniennes du traité sur la prophétie de saint Thomas d’Aguin.1
Nous y trouvons d’abord quelques statistiques intéressantes. Dans
son traité de la Somme, saint Thomas cite plusieurs Pères, mais surtout
saint Augustin. On compte en tout soixante-six citations patristiques,
dont vingt-trois proviennent du seul saint Augustin. De ces vingttrois
citations augustiniennes, on peut en retenir dix-huit, qui sont
vraiment des sources de doctrine, et dont quinze réfèrent à la même
oeuvre de saint Augustin, soit plus précisément le douzième livre de son
grand Commentaire sur la Genèse, De Genesi ad litteram? Ces considérations
générales s’appliquent exactement à notre article 2 de la
question 173. Les quatre citations patristiques proviennent toutes de
saint Augustin, et trois d’entre elles nous réfèrent encore au De Genesi
ad litteram. Il faut noter surtout l’importance particulière de la seconde
citation du corps de l’article, où saint Thomas énonce une de ses
conclusions principales avec les termes mêmes de saint Augustin. Le
P. Zarb va jusqu’à dire que presque tout le matériel de cet article provient
de saint Augustin, bien qu’élaboré sous une forme nouvelle, à la
lumière de la théorie aristotélicienne de la connaissance.3 B. Decker
a, pour sa part, étendu cette conclusion à toute la scolastique médiévale.
C’est vraiment saint Augustin, avec son Commentaire sur la
Genèse, qui a déterminé l’orientation générale de la spéculation scolastique
en cette matière de la connaissance prophétique.4 Ce qui s’explique
d’ailleurs aisément, puisque, parmi les autorités patristiques
LE PROCESSUS PSYCH OLOGIQU E DE L A R É V É L A T IO N 53
1. S. M. Z a r b , Le fonti agostiniane del trattato sulla profezia di S. Tomaso d’Aquino,
dans Angelicum, X V (1938), pp.169-200.
2 . Ibid., p p . 1 7 4 -1 7 6 .
3. Ibid., p.192 : « Siam certi di non sbagliare se affermiamo che in questo lungo
articolo prende quasi tutto il materiale da Sant’Agostino, presentandolo in una forma ancor
più limpida e convincente nella luce della teoria aristotelica della cognizione. »
4 . B. D e c k e s , op. cit., pp.6-7 : « Das eigentliche Quellenmaterial der scholastischen
Prophetietraktate ist naturgemäss patristischen Ursprungs. Bei der überragenden Bedeutung
des hl. Augustinus für die Theologie des christlichen Mittelalters ist es nicht zu
verwundern, dass die Prophetielehre des Bischofs von Hippo die scolastische Spekulation
massgebend beeinflusst hat. Es kommt hier vor allem in Frage das 12. Buch seines
grossen Genesiskommentars : De Genesi ad litteram, das die Entrückung des hl. Paulus
in das Paradies (2 Kor. 12, 2 ff.) erklären will. »
54 L A V A L TH ÉO LO G IQ U E ET PH ILO SO PH IQ U E
accessibles, saint Augustin était le seul à présenter une véritable spéculation
théologique sur le sujet.1
On se demandera sans doute comment saint Augustin en est venu
à traiter de cette triple vision, et incidemment de la prophétie ellemême,
dans un Commentaire sur la Genèse. Il sera utile d’élucider
ici brièvement cette question, pour reconnaître le contexte de la doctrine
augustinienne de la prophétie et, partant, ses limites. Au cours
de son commentaire littéral, saint Augustin avait remis à plus tard une
question disputée sur la nature du paradis, et c’est ici qu’il s’en
acquitte, dans ce douzième livre, comme en appendice. La question
surgit de ce passage de la seconde épître aux Corinthiens, où saint Paul
affirme qu’il «fut ravi jusqu’au troisième ciel», «qu’il fut ravi jusqu’au
paradis ».2 Saint Augustin se demande donc si l’on doit identifier
le paradis avec ce troisième ciel où Paul fut ravi. Mais il faut
pousser la question encore plus loin, et se demander d’abord quel est
ce troisième ciel lui-même : est-ce quelque chose de corporel ou de
spirituel? 3 Si l’Apôtre avait vu un véritable objet corporel, il aurait
certainement su qu’il le voyait avec les yeux du corps. Il n’aurait
donc pas douté s’il voyait avec son corps.4 Ce qu’il a vu n’était donc
pas un corps ; c’était quelque chose de spirituel. Mais il faut, encore
ici, distinguer une double possibilité. Car si ce n’était pas un corps,
ce pouvait être tout simplement l’image d’un corps vue par l’imagina1.
Ibid., p.13 : « Wenn wir nun die behandelten patristischen Quellen der scholastischen
Prophetietheorie überblicken, so werden wir die Herausbildung einer eigentlichen
Theorie des prophetischen Erkennens nur von einer Befruchtung des scholastischen Denkens
durch augustinische Gedankengänge erwarten können. In der Tat ist der Bishof von
Hippo auch in diesem Punkte der entscheidente Führer der scolastiBchen Theologie geworden.
Das schliesst aber nicht aus, dass die Hauptrepräsentanten der Hochscholastik,
besonders Thomas von Aquin, die augustinische Prophetielehre durch Elemente der aristotelischen
Erkenntnistheorie modifizieren und in diesem Sinne eine Synthese von Augustinus
und Aristoteles shaffen. » — À propos de Cassiodore, Grégoire et Isidore, B. Decker écrivait
d’autre part, ibid., p.11 : «Kassiodor, Gregor und Isidor beschränken sich darauf, das
biblische Material zu ordnen und gewisse allgemeine Bestimmungen und Einteilungen des
Prophetiebegriffs zu geben. Eine eigentliche theologische Spekulation, die in die Natur
des prophetischen Offenbarungsaktes tiefer einzudringen sucht, lag ihnen fern. Dafür
fehlte ihnen die Anregung durch eine bestimmte philosophische Erkenntnistheorie. »
2. Cf. 2 Co 12 2, 4
3. S. A u g u s t in , De Genesi ad litteram, XII, c.I, n.2 ; PL 34, 454 (CSEL 28, 1, 379-
380) : «In his verbis {II Cor., x i i , 2-4) primum quaeri solet, quid dicat tertium coelum :
deinde, utrum illic intelligi voluerit paradisum, an posteaquam raptus est in tertium
coelum, raptum esse et in paradisum, ubicumque sit paradisus ; non ut hoc fuerit rapi in
tertium coelum quod in paradisum, sed prius in tertium coelum, et post inde in paradisum.
Et hoc sic ambiguum est, ut non mihi videatur posse dissolvi, nisi aliquis non ex praesentibus
Apostoli verbis, sed ex aliis forte Scripturarum locis, vel ratione perspicua, inveniat aliquid,
quo deceat sive in tertio coelo esse paradisum, sive non esse ; cum et ipsum tertium coelum
quid sit non liquido appareat, utrum in rebus corporalibus, an forte in spiritualibus intelligendum
sit. »
4. Ibid., XII, c.IV, n.12 ; PL 34, 457 (CSEL 28, 1, 385 ): «Nam si coelum corporeum
videbatur, quare latebat utrum corporeis oculis videretur ? »
LE PROCESSUS PSYCH OLOGIQU E DE L A R É V É L A T IO N 55
tion ; et ce pouvait être aussi un objet purement spirituel, vu directement
par l’intelligence, sans la représentation d’une image.1 La première
hypothèse doit être exclue. Ce qu’on voit par l’imagination, on
s’imagine, en effet, le voir réellement, comme avec les yeux du corps.
Et ce n’est pas alors qu’on s’interroge si l’on est bien dans son corps ou
non.2 Cette question se pose plutôt quand seule l’intelligence est
totalement occupée à la contemplation d’un objet purement spirituel.
C’est bien dans ce moment d’extase qu’on peut se demander ce qu’il
advient du corps : si l’âme intellectuelle l’a vraiment quitté, ou si elle
l’anime encore. Il faudra donc conclure que ce qu’a vu Paul dans son
ravissement, ce n’était pas tout simplement l’image d’une réalité
corporelle. Il a vu bien réellement (proprie), non pas en image (imaginaliter),
quelque chose de vraiment spirituel.3
Et c’est ici justement que saint Augustin amorce une réflexion plus
systématique sur ces trois genres de visions, auxquels se référait
constamment l’exposé précédent. On sait déjà, en effet, qu’une vision
peut être corporelle ou non, selon que ce qui est vu est un corps ou
non. Dans ce dernier cas, ce qui est vu directement peut être soit
1. Ibid., XII, c.V, n.13 : PL 34, 457-458 (CSEL 28, 1, 385) : «Si autem spiritus
erat ; aut corporis imaginem praebuit. . . ; aut sic visum est, quomodo videtur mente
sapientia, sine ullis imaginibus corporum . . . » — Cf. ibid., c.III, n.6 ; col.455-456 (p.382) :
« Sed si extra corpus visa sunt, et corpora non fuerunt, adhuc quaeri potest utrum imagines
corporum fuerint, an ea substantia quae nullam corporis similitudinem gerit, sicut Deus,
sicut ipsa mens hominis, vel intelligentia, vel ratio, sicut virtutes, prudentia, justitia, castitas
charitas, pietas, et quaecumque aliae sunt, quas intelligendo atque cogitando enumeramus,
discernimus, definimus. . . »
2. Ibid., XII, c.IV, n.10 ; PL 34, 457 (CSEL 28, 1, 384) : «Quod si spiritualem
imaginem corporali similem coelum appellare voluisset, sic erat etiam imago corporis ejus,
in qua illuc raptus ascenderat : sic ergo et suum corpus appellaret, quamvis imaginem
corporis, quomodo illud coelum, quamvis imaginem coeli ; neque curaret discernere quid
sciret, et quid nesciret, id est quia sciret raptum hominem usque ad tertium coelum, nesciret
autem utrum in corpore an extra corpus ; sed simpliciter narraret visionem, earum rerum
nominibus appellans illa quae vidit, quarum erant similia. » — Voici par ailleurs l’argument
proposé par le P. Z a r b , art. cit., p.180, pour exclure cette vision imaginaire : « Da ciò
conchiude Sant’Agostino che non si poteva trattare di una visione imaginaria ; perchè
tanto i sensi quanto la fantasia sono nel corpo et quindi l’Apostolo avrebbe pure conosciuto
di essere stato rapito nel corpo . . . » Notons cependant que le P. Zarb extrapole ici en
étendant à la vision imaginaire l’argument proposé pour la vision corporelle. Or il n’est
pas sûr qu’on se maintienne ainsi dans les limites de la pensée augustinienne, selon laquelle
la vision imaginaire est plus spirituelle que corporelle.
3. Ibid., X II, c.V, n.14 ; PL 34, 458 (CSEL 28, 1, 386) : «Restat ergo fortasse ut
quoniam mentiri non posset Apostolus, qui tanta cura egit, ut discerneret quid sciret, et
quid nesciret, hoc ipsum eum intelligamus ignorasse, utrum quando in tertium coelum
raptus est, in corpore fuerit, quomodo est anima in corpore, cum corpus vivere dicitur,
sive vigilantis, sive dormientis, sive in ecstasi a sensibus corporis alienata ; an omnino de
corpore exierit, ut mortuum corpus jaceret, donec peracta illa demonstratione membris
mortuis anima redderetur, et non quasi dormiens evigilaret, aut ecstasi alienatus denuo
rediret in sensus, sed mortuus omnino revivisceret. Proinde quod vidit raptus usque in
tertium coelum, quod etiam se scire confirmat, proprie vidit, non imaginaliter. »
56 L A V A L TH ÉO LO G IQ U E E T PH ILO SO PH IQ U E
l’image d’un corps, soit un objet purement spirituel. On peut encore
distinguer autrement, comme on l’a fait plus haut : quelque chose peut
être vu par l’intermédiaire d’une image (imaginaliter) ou directement,
réellement (;proprie) ; dans ce dernier cas, la réalité perçue peut être
corporelle ou spirituelle.1 Le premier genre de visions sera donc celui
où un objet corporel est perçu par les sens du corps. Voilà pourquoi
il conviendra de l’appeler vision corporelle. 2 Le second genre sera celui
où les corps sont vus en leur absence, grâce à la représentation d’une
image corporelle. On l’appellera plutôt vision spirituelle, car il faut
déjà reconnaître un premier degré d’abstraction et de spiritualité dans
cette connaissance où un corps est perçu en son absence, où l’objet
perçu immédiatement n’est pas un corps mais son image.3 Il y a enfin
la vision intellectuelle, qui a pour objet propre des réalités purement
abstraites et spirituelles, absolument indépendantes du temps et de
l’espace. Il n’y aura donc pas lieu de distinguer ici comment ces
réalités sont perçues en leur présence et en leur absence, puisque ce
sont là des catégories qui ne s’appliquent qu’aux choses corporelles.
Il n’y aura pas lieu non plus, par conséquent, de faire intervenir ici
une image représentative. D ’ailleurs, aucune image corporelle pourrait
représenter adéquatement ces réalités spirituelles.4
1. Ibid., XII, c.VI, n.15 ; PL 34, 458 (CSEL 28, 1, 386) : «Quod autem non imaginaliter,
sed proprie videtur, et non per corpus videtur, hoc ea visione videtur, quae omnes
caeteras superat. »
2. Ibid., XII, c.VI, n.15 ; PL 34, 458 (CSEL 28, 1, 387) : «In his tribus generibus,
illud primum manifestum est omnibus : in hoc enim videtur coelum et terra, et omnia quae
in eis conspicua sunt oculis nostris. » — Ibid., c.VII, n.16 ; col.459 (p.388) : « Primum ergo
appellemus corporale, quia per corpus percipitur et corporis sensibus exhibetur. »
3. Ibid., XII, c.VI, n.15 ; PL 34, 458 (CSEL 28, 1, 387) : «Nec illud alterum, quo
absentia corporalia cogitantur, insinuare difficile est : ipsum quippe coelum et terram, et
ea quae in eis videre possumus, etiam in tenebris constituti cogitamus ; ubi nihil videntes
oculis corporis, animo tamen corporales imagines intuemur, seu veras, sicut ipsa corpora
videmus, et memoria retinemus ; seu fictas, sicut cogitatio formare potuerit. » — Ibid.,
c.VII, n.16 ; col.459 (p.388) : « Secundum (ergo appellemus) spirituale ; quidquid enim
corpus non est et tamen aliquid est, jam recte spiritus dicitur : et utique non est corpus,
quamvis corpori similis sit, imago absentis corporis, nec ille ipse obtutus quo cernitur. »
— C’est, évidemment, la connaissance de l’imagination qui nous est décrite ici. Le Moyen
Âge rendra donc parfaitement la pensée de saint Augustin, en la traduisant par un nouveau
terme, proprement scolastique : visio imaginaria.
4. Ibid., XII, c.VI, n.15 ; PL 34, 458-459 (CSEL 28, 1, 387) : «Tertium vero illud
quo dilectio intellecta conspicitur, eas res continet, quae non habent imagines sui similes,
quae non sunt quod ipsae. Nam homo vel arbor vel sol, et quaecumque alia corpora, sive
coelestia sive terrestria, et praesentia videntur in suis formis, et absentia cogitantur imaginibus
animo impressis ; et faciunt duo genera visorum, unum per corporis sensus, alterum
per spiritum, quo illae imagines continentur. Dilectio autem numquid aliter videtur
praesens in specie qua est, et aliter absens in aliqua imagine sui simili? Non utique ;
sed quantum mente cerni potest, ab alio magis, ab alio minus ipsa cernitur : si autem
aliquid corporalis imaginis cogitatur, non ipsa cernitur. » — Ibid., c.VII, n.16 ; col.459
(p.388) : « Tertium vero (appellemus) intellectuale, ab intellectu ; quia mentale, a mente,
ipsa vocabuli novitate nimis absurdum est, ut dicamus. »
LE PROCESSU S PSYCH OLOGIQU E DE L A R E V E L A T IO N 57
Toute la suite du traité sera consacrée à des analyses plus approfondies
sur chacun de ces trois genres de visions, sur leurs rapports et
leur valeur respective. C’est là que sera abordée, incidemment, la
question de la prophétie, comme aussi, un peu plus loin, celle de la
divination. Finalement, dans les derniers chapitres de ce douzième
livre, saint Augustin reprendra, pour récapituler, la question du début.
Le troisième ciel dont a parlé saint Paul doit s’entendre de ce troisième
genre de visions, la vision intellectuelle, supérieure aux deux autres.
Et c’est à ce troisième ciel, où l’on voit Dieu face à face, qu’il faut
identifier le vrai paradis, celui dont le paradis terrestre, corporel, où
vécut Adam, n’était encore que la figure.1
3. Visions et prophétie chez saint Augustin
Le P. Zarb a fort bien noté que la question considérée directement
par saint Augustin dans son Commentaire sur la Genèse était celle des
trois genres de visions, plus précisément encore la vision de Paul. Ce
n’est qu’indirectement, comme par incidence, qu’il en est venu à traiter
de la prophétie. La perspective est bien différente dans la scolastique
médiévale, chez saint Thomas en particulier. Car il s’agit alors directement
d’un traité sur la prophétie, et la théorie des visions n’intervient
qu’ensuite, pour permettre un meilleur éclairage, une analyse
plus exacte de ce phénomène de la connaissance prophétique.2 Voyons
donc tout d’abord comment la doctrine de la prophétie s’insère dans le
Commentaire de saint Augustin. Nous examinerons ensuite comment
la théorie augustinienne des visions a pu être introduite dans le traité
scolastique de la prophétie.
A première vue, la question de la prophétie n’intervient que très
accidentellement dans les considérations de saint Augustin, alors qu’il
1. Ibid., XII, c.XXVIII, n.56 ; PL 34, 478 (CSEL 28, 1, 422-423). Cf. ibid.,
c.XXXIV, n.67 ; col.483 (p. 432). — Voici donc, succinctement, la division générale de ce
douzième livre, telle que proposée par le P. Z a r b , art. cit., p. 180 : « La prima parte, piuttosto
esegetica, consta dei primi cinque capitoli. Determinato il punto fondamentale dell’argomento,
il S. Dottore nella maggior parte del libro, cioè dal capo VI al capo XXVII,
passa a spiegare dettagliatamente i diversi generi di visioni. Nell’ultima parte, cioè negli
ultimi nove capitoli, applica la dottrina delle visioni al testo paolino. Il terzo cielo o il
paradiso è il terzo genere di visione, cioè la visione intellettuale, alla quale era stato rapito
l’Apostolo e durante la quale udi le arcane parole.»
2. S. M. Z a b b , art. cit., p.197 : « L’argomento del libro X II del De Genesi ad litteram
sono le visioni e non ex professo la profezia. Sant’Agostino parla direttamente della visione
di S. Paolo, e solo a proposito di essa si diffonde sulle altre visioni, e quindi anche sulla
profezia. San Tomaso al contrario parla della profezia in genere e non tratta delle visioni
in specie se non inquanto queste illustrano quella, anzi della visione di S. Paolo non tratta
affatto. » — Ce dernier point appelle cependant une réserve. S’il n’est pas question de la
vision de Paul dans le traité sur la prohétie, c’est que saint Thomas entend lui consacrer une
question spéciale tant au De Ventate (q.13) que dans la Somme (q.175). Et sans doute
faut-il voir précisément un vestige de la problématique augustinienne dans cette pratique,
généralisée au xm e siècle, d’une question De raptu suivant immédiatement celle sur la
prophétie.
58 L A V A L TH É O LO G IQ U E ET PH ILOSOPHIQUE
s’interroge sur les différentes significations du terme «spirituel». On
a vu qu’il désignait par là un genre particulier de visions, supérieur à
la vision corporelle^ mais inférieur à la vision intellectuelle. Souvent
cependant, dans l’Écriture, chez saint Paul en particulier, « spirituel »
signifie tout simplement «intellectuel».1 Ce n’est pas en ce sens,
évidemment, qu’on l’entend ici. Mais on trouve aussi, chez saint
Paul lui-même, une autre acception du terme, selon laquelle « spiritus »
est bien distinct de a mens)). Il s’agit de ce passage de la première
épître aux Corinthiens où il est question du charisme de la glossolalie,
qui fait parler en langue, c’est-à-dire qui fait prononcer des paroles
mystérieuses, inintelligibles. Or chez celui qui parle ainsi en langue,
ce langage mystérieux est le fait de l’esprit, par opposition à l’intelligence,
qui, pour sa part, ne comprend pas ce qui est dit.2 Ou plutôt,
il faudrait dire que ce charisme de la glossolalie appelle lui-même,
comme son complément nécessaire, l’intelligence qui comprend. Alors
seulement sera-t-il vraiment utile pour celui qui parle comme pour la
communauté qui écoute. Et c’est alors aussi qu’il y aura vraiment
prophétie, quand, à l’esprit qui parle, s’ajoutera l’intelligence qui comprend.
3
1. S. Auqustin, De Genesi ad litteram, XII, c.VII, n.18 ; PL 34, 460 (CSEL 28, 1,
389) : « Dicitur spiritus et ipsa mens rationalis, ubi est quidam tanquam oculus animae,
ad quem pertinet imago et agnitio Dei. Unde dicit Apostolus : Renovamini spiritu mentis
vestrae, et induite novum hominem, qui secundum Deum creatus est (Ephes., iv, 23-24) ; cum
et alibi dicat de interiore homine : Qui renovatur in agnitione Dei, secundum imaginem ejus
qui creavit eum (Coloss, iii, 10). Item cum dixisset : Igitur ipse ego mente servio legi Dei,
carne autem legi peccati (Rom., vii, 25) ; alio loco eamdem sententiam commemorans :
Caro, inquit, concupiscit adversus spiritum, et spiritus adversus carnem, ut non ea quae vultis
faciatis (G a la tv, 17), quam dixit mentem, hanc etiam spiritum appellavit. »
2. Ibid., XII, c.VIII, n.19 ; PL 34, 460 (CSEL 28, 1, 390) : « Ex his omnibus modis,
quos commemoravimus, quibus appellatur spiritus, non traximus hoc vocabulum, quo
appellavimus spirituale hoc visionis genus de quo nunc agimus ; sed ex illo uno modo quem
invenimus in Epistola ad Corinthios, quo spiritus a mente distinguitur evidentissimo
testimonio. Si enim oravero, inquit, lingua spiritus meus orat, mens autem mea infructuosa
est (I Cor., xiv, 14). Cum ergo linguam intelligatur hoc loco dicere obscuras et mysticas
significationes, a quibus si intellectum mentis removeas, nemo aedificatur, audiendo quod
non intelligit; unde etiam dicit : Qui enim loquitur lingua, non hominibus loquitur, sed Deo ;
nemo enim audit, spiritus autem loquitur mysteria (ibid., 2) : satis indicat eam se linguam
hoc loco appellare, ubi sunt significationes velut imagines rerum ac similitudines, quae ut
intelligantur, indigent mentis obtutu. Cum autem non intelliguntur, in spiritu eas dicit
esse, non in mente : unde apertius ait : Si benedixeris spiritu ; qui supplet locum idiotae,
quomodo dicet, Amen, super tuam benedictionem, quandoquidem nescit quid dicas ? (ibid., 16)»
3. Ibid., XII, c.VIII, n.19 ; PL 34, 460 (CSEL 28, 1, 390-391) : «Quia ergo etiam
lingua, id est membro corporis quod movemus in ore cum loquimur, signa utique rerum
dantur, non res ipsae proferuntur ; propterea translato verbo linguam appellavit quamlibet
signorum prolationem priusquam intelligantur : quo cum intellectus accesserit, qui mentis
est proprius, fit revelatio, vel agnitio, vel prophetia, vel doctrina. Proinde ait : Si venero
ad vos linguis loquens, quid vobis prodero, nisi loquar vobis in revelatione, aut in agnitione,
aut in -prophetia, aut in doctrina t (I Cor., xiv, 6) id est : cum signis, hoc est linguae accesserit
intellectus, ut non spiritu tantum, sed etiam mente agatur quod agitur. »
LE PROCESSUS PSYCH OLOGIQU E DE L A R E V E L A T IO N 59
Voilà donc le contexte original de la doctrine augustinienne de la
prophétie. Elle sera développée plus longuement au chapitre suivant,
mais toujours dans le même sens, la prophétie étant toujours conçue
comme l’interprétation par l’intelligence d’un signe fourni par l’esprit,
c’est-à-dire par l’imagination. Notons cependant, jusqu’au coeur de
ce chapitre sur la prophétie, les traces de la problématique initiale.
C’est bien là, en effet, que saint Augustin propose finalement la définition
la plus précise du fameux terme « spiritus »-1 Et il conclut en
rappelant encore une fois ce passage de la première aux Corinthiens, où
l’Apôtre distingue très bien, mais pour les unir comme deux termes
complémentaires, « spiritus » et « mens ».2
De prime abord, ces considérations sur la prophétie apparaissent
donc comme une simple digression à l’occasion d’une enquête sur la
signification du terme « spiritus». Mais si l’on y regarde de plus
près, on verra aisément que cette doctrine de la prophétie s’insère au
coeur même de la théorie augustinienne des trois genres de visions.
Notons d’abord que la prophétie est conçue en fonction des rapports
qu’entretient l’imagination (spiritus) avec l’intelligence (mens), celle-là
étant une puissance inférieure à celle-ci : vis animae quaedam mente
inferior. Or ces deux puissances correspondent exactement à deux
genres de visions : la vision spirituelle et la vision intellectuelle. D’autre
part, dans l’élaboration de sa théorie des visions, saint Augustin
ne se contente pas de les distinguer entre elles ; il s’intéresse aussi à
leur coordination, plus précisément à leur subordination. C’est là
justement l’objet d’un chapitre subséquent, où il montre comment la
vision spirituelle préside à la vision corporelle, et comment l’intelligence
préside elle-même à l’imagination. Les yeux du corps sont, en effet,
comme des messagers qui portent l’annonce à l’imagination comme à
une puissance supérieure. De la même façon, l’imagination présente
à l’intelligence un donné sur lequel celle-ci doit réfléchir. Or cette
fonction réflexive de l’intelligence sur l’imagination consiste justement
dans la compréhension du signe présenté par l’imagination, dans la
perception de sa signification.3 Et le chapitre se termine par un rappel
1. Ibid., XII, c.IX, n.20 ; PL 34, 461 (CSEL 28, 1, 391) : «…m o d o quodam
proprio vocatur spiritus, vis animae quaedam mente inferior, ubi corporalium rerum similitudines
exprimuntur. »
2. Ibid., XII, c.IX, n.20 ; PL 34, 461 (CSEL 28, 1, 392) : « Ex hoc ergo modo quo
appellatur in ista distinctione spiritus, secundum quem dixit Apostolus : Orabo spiritu,
orabo autem et mente ( / Cor., xiv, 15), ut et signa rerum formarentur in spiritu, et eorum
refulgeret intellectus in mente ; secumdum hanc, inquam, distinctionem spirituale nunc
appellavimus tale genus visorum, quali etiam corporum absentium imagines cogitamus.»
3. Ibid., XII, c.XI, n.22 ; PL 34, 462 (CSEL 28, 1, 393) : «Corporalis sane visio
nulli horum generi praesidet, sed quod per eam sentitur, illi spirituali tanquam praesidenti
nuntiatur. Nam cum aliquid oculis cernitur, continuo fit imago ejus in spiritu; sed non
dignoscitur facta, nisi cum ablatis oculis ab eo quod per oculos videbamus, imaginem ejus
in animo invenerimus. Et siquidem spiritus irrationalis est, veluti pecoris, hoc usque oculi
nuntiant. Si autem anima rationalis est, etiam intellectui nuntiatur, qui et spiritui
60 L A V A L TH ÉO LO G IQ U E E T PH ILOSOPHIQUE
de la conclusion principale : la vision corporelle se rapporte à la vision
spirituelle et celle-ci à la vision intellectuelle.1
La théorie des visions semble donc parfaitement ajustée à celle de
la prophétie. On pourrait croire cependant que les deux ne sont pas
coextensives, le processus de la prophétie se limitant aux deux dernières
étapes, celle de la vision spirituelle et de la vision intellectuelle. En
fait, il n’en est rien. Sans doute, l’exemple proposé plus haut faisait-il
abstraction de la vision corporelle : des images étaient vues en esprit
par Pharaon et interprétées par Joseph.2 Mais un nouvel exemple,
exactement parallèle, nous est proposé ici, où, cette fois, la vision
corporelle entre bien réellement en jeu. C’est le cas de Balthazar, qui
vit une main écrire sur le mur. Il a vu par les yeux du corps, et
l’image de ce qu’il vit s’est tracée dans son esprit. Il ne comprenait
pas encore cependant, jusqu’à l’intervention de Daniel, qui lui découvrit
le sens de ces signes graphiques. Voilà justement la vision intellectuelle,
qui constitue l’élément spécifique de la prophétie.3 On le voit
bien, ce processus de la prophétie est exactement calqué sur la théorie
des visions exposée au paragraphe précédent.
4. Visions et prophétie au X I I I e siècle
Au x m e siècle, cette théorie des visions s’identifie plus étroitement
encore avec celle de la prophétie. Cela apparaît au mieux dans les
premiers développements de saint Thomas sur le sujet, ceux de son
Commentaire au premier chapitre d’Isaïe. C’est dans le titre même
du livre : Vision d’Isaïe . . ., qu’il reconnaît son genre prophétique, ce
praesidet, ut si illud quod hauserunt oculi, atque id spiritui, ut ejus illic imago fieret, nuntiaverunt,
alicujus rei signum est, aut intelligatur continuo quid significet, aut quaeratur ;
quoniam nec intelligi nec requiri nisi officio mentis potest.»
1. Ibid., XII, c.XI, n.24 ; PL 34, 463 (CSEL 28, 1, 395) : «His atque hujusmodi
rebus diligenter consideratis, satis apparet corporalem visionem referri ad spiritualem,
eamque spiritualem referri ad intellectualem. »
2. Ibid,., XII, c.IX, n.20 ; PL 34, 461 (CSEL 28, 1, 391) : «Itaque magis Joseph
propheta, qui intellexit quid significarent septem spicae et septem boves, quam Pharao
qui eas vidit in somnis (Gen., x l i , 1-32). Illius enim spiritus informatus est, ut videret ;
hujus mens illuminata, ut intelligeret. Ac per hoc in illo erat lingua, in isto prophetia ;
quia in illo rerum imaginatio, in isto imaginationum interpretatio. #
3. Ibid., XII, c.XI, n.23 ; PL 34, 462 (CSEL 28, 1, 393-394) : «Vidit rex Balthazar
articulos manus scribentis in pariet«, continuoque per corporis sensum imago rei corporaliter
factae spiritui ejus impressa est, atque ipso viso facto ac praeterito, illa in cogitatione permansit
: videbatur in spiritu, et nondum intelligebatur, nec tunc intellectum erat hoc
signum, cum corporaliter fieret atque oculis corporalibus appareret ; jam tamen signum
esse intelligebatur, id habens ex mentis officio. Et quia requirebatur quid significaret,
etiam ipsam inquisitionem utique mens agebat. Quo non comperto Daniel accessit, et
spiritu prophetico mente illustrata, perturbato regi quid illo signo portenderetur aperuit
(Dan., v, 5-28) ; ipse potius propheta per hoc genus visionis, quod mentis est proprium,
quam ille qui et signum corporaliter factum corporaliter viderat, et transacti ejus imaginem
in spiritu cogitando cernebat, nec aliquid intellectu poterat, nisi nosse signum esse, et quid
significaret inquirere.»
LE PROCESSUS PSYCH O LO G IQ U E DE L A R É V É L A T IO N 61
qui suppose déjà une certaine équation entre «vision» et «prophétie
» .1 Il faudrait dire, plus précisément, qu’on distingue alors deux
éléments dans la prophétie : la vision, c’est-à-dire la connaissance
prophétique, et l’annonce qui suit. Le traité d’Alexandre de Halès
comprend justement deux questions, consacrées à chacun de ces deux
éléments.2 Dans la Somme, saint Thomas ajoutera un troisième élément,
le signe prophétique qu’est le miracle, tout en insistant sur le fait
que la prophétie consiste d’abord et principalement dans la connaissance,
donc dans la vision prophétique.3 Son traité sur les charismes
se divisera alors tout naturellement en trois sections correspondantes.4
Dans son Commentaire sur Isaïe, il s’en tient encore aux deux éléments
distingués par Alexandre, appuyant même cette distinction traditionnelle
par une double étymologie possible du terme «prophétie». Et
cela, justement, pour répondre à une question sur les rapports entre
« vision » et « prophétie » : qualiter se habeat visio ad prophetiam. On
peut d’abord faire dériver «prophétie» du grec « phanos», qui signifie
apparition, manifestation, révélation. «Prophétie» et «vision» sont
alors deux termes exactement corrélatifs, la vision étant la perception
par le prophète de la révélation prophétique. Si l’on fait plutôt dériver
«prophétie» du latin <(for-faris», le terme indique alors plus précisément
l’annonce extérieure, la prédication du message, laquelle présuppose
cependant la vision, puisque le prophète ne peut annoncer que
ce qu’il a vu.6 Sans doute, ces deux étymologies ne sont-elles qu’ap1.
S. T h o m a s , In Isaiam Prophetam expositio, c.I, n . I ; éd. L. Vivès, Paris 1876,
t.XVIII, p.673 : « Genus operis ostenditur in hoc quod dicit, Visio : in quo differt a libris
historialibus, quia prophetia est. Oseae XII, 10 : Ego visiones multiplicavi eis. Et sequitur
: In manibus prophetarum assimilatus sum. » Saint Thomas nous réfère donc à ce
texte d’Osée pour nous montrer le rapport étroit entre «vision» et «prophétie», les « visiones
» nous y étant présentées comme le phénomène caractéristique des « prophetarum ».
2. A l e x a n d r e d e H a l è s , Quaestiones disputatae « antequam esset frater » (Bibi. Franc.
Schol. Medii Aevi, t.XIX), Quaracchi 1960, p.293, 8-10 : « In prophetia duo sunt : visio,
et denuntiatio sequens visionem ; haec autem quaestio tantum est de visone. » — Ibid.,
p.316, 9 : « Quaeritur postea de denuntiatione prophetica. »
3. lia Ilae, q.171, a.l, c. : «Dicendum quod prophetia primo et principaliter
consistit in cognitione . . . ; prophetia secundario consistit in locutione, prout prophetae ea
quae divinitus edocti cognoscunt, ad aedificationem aliorum annuntiant. . . ; tertio ad
prophetiam pertinet operatio miraculorum, quasi confirmatio quaedam propheticae annuntiationis.
»
4. lia Ilae, q.171, Prol. : «Est autem attendendum circa gratias gratis datas, de
quibus occurrit consideratio prima, quod quaedam eorum pertinent ad cognitionem ;
quaedam vero ad locutionem ; quaedam vero ad operationem. »
5. S. T h o m a s , In Isaiam…, c.I, n.I ; Paris 1876, t.XVIII, p.673 : «Circa primum
[qualiter se habeat visio ad prophetiam] sciendum est, quod prophetia potest habere duplicem
interpretationem, secundum quod potest venire a phanos, quod est apparitio, vel a
for faris. Secundum primam derivationem dicitur prophetia habens apparitionem de his
quae procul sunt ; et secundum hoc prophetia differt a visione in modo ; quia apparitio
dicit relationem visibilis ad videntem, sed visio e contrario . . . Sed secundum secundam
62 L A V A L TH ÉO LO G IQ U E ET PHILOSOPHIQUE
proximatives.1 Dans la Somme, saint Thomas semble se prévaloir de
l’autorité d’Isidore.2 En fait, seule la seconde étymologie provient de
l’auteur des Etymologiarum. Celui-ci admet également l’équivalence
entre «prophétie» et «vision», mais il l’appuie sur un autre fondement
: sur le fait que le prophète est parfois appelé « voyant » dans
l’Ancien Testament ; sur le fait aussi que la vision (vidi) apparaît
alors comme un phénomène caractéristique du prophète.3 Saint
Thomas fera lui-même appel à ce fondement biblique beaucoup plus
valable.4 Notons d’ailleurs que c’est à l’occasion des termes « visio »
et « vidi » qu’il propose sa doctrine de la prophétie dans son Commentaire
sur Isaïe.6
Cette notion de vision comporte donc ici, beaucoup plus encore
que chez saint Augustin, une véritable résonance biblique, en rapport
étroit avec le phénomène de la prophétie. Bien plus, la prophétie
s’identifiant elle-même à la vision, on pourra lui appliquer immédiatement
la distinction augustinienne des différents genres de visions : il y
aura trois genres de prophéties, comme il y a trois genres de visions.
Philippe le Chancelier notera cependant que ce n’est là qu’une façon
particulière de diviser la prophétie. Car on pourrait aussi le faire par
rapport à son contenu objectif. Mais il s’agit plutôt ici d’une division
d’après la nature des apparitions, c’est-à-dire d’après les différentes
façons selon lesquelles un objet quelconque peut nous être manifesté.6
Voilà pourquoi, sans doute, on parlera désormais des différents modes
de prophétie, lorsqu’il s’agira de cette division de la prophétie selon les
trois genres de visions. L’expression se trouve déjà chez Alexandre de
derivationem dicitur propheta quasi procul fans. Et sic prophetia addit supra visionem
actum exterioris denuntiationis, et visio erit materialis respectu prophetiae. »
1. Cf. P. S y n a v e et P. B e n o i t , La Prophétie (trad. franç. de lia Ilae, qq.171-178),
Paris, Desclée, 1947, p.226.
2. Cf. lia Ilae, q.171, a.l, c.
3. S. I s i d o r e , Etymologiarum, l.VII, c.VIII, nn.1-2 ; PL 82, 283 : «Quos gentilitas
vates appellat, hos nostri prophetas vocant, quasi praefatores, quia porro fantur,
et de futuris vera praedicunt. Qui autem a nobis prophetae, in veteri Testamento videntes
appellabantur, quia videbant ea quae caeteri non videbant, et praespiciebant ea quae in
mysterio abscondita erant. Hinc est quod scriptum est in Samuele : Eamus ad videntem.
Hinc Isaias : Vidi, inquit, Dominum sedentem super solium excelsum, et elevatum. Et
Ezechiel : Aperti sunt coeli, et vidi visiones Dei. »
4. De Ventate, q.12, a.l, c. : «Dicendum quod, sicut dicit Glossa in principio
Psalterii, prophetia visio dicitur, et propheta videns, ut patet I Reg. IX, 9, ut supra (arg. 11)
dictum est.»—-Cf. Super Evang. S. Joannis lectura, c.XI, lect.7 : ed. R. Cai, Rome,
Marietti, 1952, n.1579, p.295 ; lia Ilae, q.171, a.l, Sed contra.
5. In Isaiam . . ., c. I, n.l, pp.673-674 ; c.VI, n.l, pp.710-711.
6. P h i l i p p e l e C h a n c e l i e r , Summa de bono, Cod. Vat. lat. 7669, f.68 ra (B . D e c k e r ,
op. cit., p.62, n.2) : «Quaedam visio est in intellectu, quaedam in imaginatione, quaedam
in sensibili, secundum quod triplex distinguitur visio ab Augustino, 2 ad Cor. 12, ibi :
Haec tria genera visionum etc. Cum ergo dividitur prophetia secundum differentias
visionum, intelligitur quantum ad apparitiones factas, non quantum ad id quod intelligitur
sub apparitionibus. »
LE PROCESSUS PSYCH OLOGIQU E DE L A R É V É L A T IO N 63
Halès : très modi prophetiae.1 Dans son Commentaire au premier
verset d’Isaïe, saint Albert parle lui-même, au singulier, du mode de
la prophétie (modus prophetiae), qui est déterminé par le genre de
visions.2 Au même endroit, saint Thomas traite lui aussi des différents
modes de vision prophétique.3 Il faut noter encore une référence
biblique, qui suffisait sans doute pour consacrer l’expression. C ’est le
« multis modis » du premier verset de l’épître aux Hébreux, se rapportant
à la révélation divine par les prophètes. Dans son Commentaire,
saint Thomas n’a pas manqué d’interpréter ces différents modes de la
révélation prophétique d’après la distinction des trois genres de visions.4
Reste à voir, brièvement, comment seront distingués et déterminés
ces trois genres de visions. Car on doit s’attendre ici vraisemblablement
à de nouvelles précisions apportées par la scolastique médiévale.
Saint Augustin caractérisait plutôt chacune de ces visions d’après son
objet : selon que ce qui est vu est un corps, l’image d’un corps ou une
réalité purement spirituelle. Mais on trouve déjà chez lui l’amorce
d’une distinction par les facultés de l’âme : selon que cet objet est
perçu par les sens corporels, par l’esprit, entendu au sens d’imagination,
ou par l’intelligence.6 C’est dans ce sens qu’ira la scolastique du x m e
siècle, avec une systématisation beaucoup plus précise des facultés de
l’âme, grâce à la psychologie aristotélicienne. Ainsi, Philippe le Chancelier
affirme résolument qu’il y a une vision dans l’intelligence, une
autre dans l’imagination, une autre dans le sens. Et tel est bien pour
lui le sens de la distinction augustinienne.6 Alexandre de Halès pose
lui-même explicitement la question : dans quelle puissance de l’âme
s’accomplit la vision prophétique ? Et il conclut, en se référant toujours
à la distinction augustinienne, qu’il y a aussi une vision dans
1. A l e x a n d r e d e H a l £ s , Quaest. disp. antequam .. q.XVIII (De prophetia),
Quaracchi 1960, p.307, 7-8.
2. S. A l b e r t l e G r a n d , Postilla super Isaiam, c.I ; ed. F. Siepmann, p.10, 3-9 :
« In titulo quinque continentur, scilicet modus prophetiae, descriptio auctoris, certitudo
dictorum, materia et tempus. Modus tangitur, cum dicitur Visio. Sunt enim tria genera
visionum, ut dicit Augustinus, visio corporalis sive sensibilis, visio spiritualis sive imaginaria
et visio intellectualis. »
3. S. T h o m a s , In Isaiam . . . , c.I, n .l ; Paris 1876, t.XVIII, p.673 : «Hic oportet
tria videre. Primo qualiter se habeat visio ad prophetiam ; secundo de modis prophetalium
visionum. . . »
4. S. T h o m a s , Super Epistolam ad Hebraeos lectura, c.I, lect.l ; id. R. Cai, Rome,
Marietti, 1953, n.9, p.338 : « Sequitur multisque modis, quod refertur ad tria diversa genera
visionum. . . »
5. S. A u g u s t in , De Genesi ad litteram, XII, c.VII, n.16 ; PL 34, 459 (CSEL 28, 1,
387-388) : « Haec sunt tria genera visionum . . . Primum ergo appellemus corporale, quia
per corpus percipitur et corporis sensibus exhibetur. Secundum spirituale ; quidquid enim
corpus non est et tamen aliquid est, jam recte spiritus dicitur : et utique non est corpus,
quamvis corpori similis sit, imago absentis corporis, nec ille ipse obtutus quo cernitur.
Tertium vero intellectuale, ab intellectu . . . »
6. Cf. supra, p.62, note 6.
64 L A V A L TH ÉOLOGIQU E E T PH ILOSOPHIQUE
l’intelligence, non pas seulement dans cette partie inférieure de l’âme
qu’est l’imagination.1 Saint Thomas, jusque dans la Somme, se contentera
de cette brève explication pour fixer le sens des trois genres de visions
ou modes de prophétie : ils se distinguent d’après les puissances cognitives
de l’homme que sont le sens, l’imagination et l’intelligence.2
On ne tardera pas cependant à incorporer à cette explication la
notion d’espèce (species) ou de similitude (similitudo). C’est là, sans
aucun doute, un élément emprunté à la psychologie aristotélicienne,
selon laquelle toute vision s’accomplit par l’intermédiaire d’une espècesimilitude,
représentative de l’objet connu, formée ou imprimée dans la
faculté de connaissance. On dira donc que ces trois genres de visions
se distinguent selon la puissance de l’âme dans laquelle est imprimée
l’espèce ou la similitude représentative de l’objet. Cette précision se
trouve déjà chez Philippe le Chancelier,3 et plus explicitement encore
chez saint Albert.4 Et c’est sous cette forme qu’apparaît la distinction
dans le Commentaire de saint Thomas sur Isaïe. Les trois modes de
vision prophétique se distinguent selon leur sujet, selon la puissance de
]. A l e x a n d r e d e I I a l è s , Quaest. disp. antequam. . . , q.XVIII (De prophetia),
Quaraechi 1960, pp.293, 10-294, 2 : « Primo ergo quaeritur in qua potentia animae visiva
sit haec visio, utrum scilicet sit in inferiori aut in superiori, aut communiter in hac et in
illa. » — Ibid., p.297, 6-11 : « Est quaedam visio intellectualis, quaedam spiritualis, quaedam
corporalis. Intellectualis visio est per similitudines rerum quae non sunt aliud quam
ipsae res. Huiusmodi autem visio pertinet ad superiorem partem cognitivam ; ergo non
omnis visio prophetalis erit in spiritu, immo quaedam in mente. »
2. lia Hae, q.174, a.l, ad 3 : «Dicendum quod Isidoras distinguit prophetiam
secundum modum prophetandi. Qui quidem potest distingui vel secundum potentias
cognoscitivas in homine, quae sunt sensus, imaginatio et intellectus. Et sic sumitur triplex
visio, quam ponit tam ipse quam Augustinus, X II super Gen. ad litt. »
3. P h i l i p p e l e C h a n c e l i e r , Summa de bono, Cod. Vat. lat. 7669, f.68 ra (B. D e c k e r ,
op. cit., p.62, n.2) : « Si enim spiritus contineat in se omnem vim animae comprehendentem
formas intellectuales sive sprirituales sive corporales, dicitur omnis prophetia inspiratio,
idest similitudinum in spiritu impressio, ut in diffinitione. »
4. S. A lbert, Quaestio de prophetia, Cod. Vat. lat. 781, f.14 ra (B. Decker, op. cit.,
p.121, n.86) : « Dicendum quod istae visiones sumuntur secundum tres partes animae,
quibus imprimuntur species aliquid significantes de futuro vel spirituale. Aut enim hoc
fit sub similitudine corporali aut simplici intellectuali. Si secundo modo, tunc est ultimum
genus visionis. Si primo modo, aut hoc est in corpore praesente aut non praesente ; et
primo modo est visio corporalis, secundo modo imaginaria vel spiritualis. » — Pour une
étude des questions albertiniennes de ce manuscrit, voir F.-M. Henquinet, Vingt-deux
questions inédites d’Albert le Grand dws un manuscrit à l’usage de S. Thomas d’Aquin, dans
The New Scholasticism, IX (1935), pp.283-328. Le P. Henquinet étudie ici plus particulièrement
notre question De prophetia aux pp.297-300. L’authenticité albertinienne de
cette question ne fait pas de doute pour lui. Saint Albert lui aurait même prévu une place
au IVe livre de son Commentaire sur les Sentences, à la fin de la distinction 32. Cette
question aurait donc été rédigée après le Commentaire. Par ailleurs, elle fait partie d’un
groupe de questions disputées à Paris. On pourrait donc lui fixer 1248 comme date approximative
(cf. ibid., p.296). Notons enfin que cette question se trouve transcrite ici dans
un manuscrit « ayant avec saint Thomas d’Aquin un rapport certain, que d’aucuns prétendent
en partie autographe ou tout au moins propriété de ce scolastique » (ibid., p.322).
D ’où son importance capitale pour nous dans cette étude sur la prophétie chez saint Thomas.
LE PROCESSUS PSYCH O LO G IQ U E DE L A R É V É L A T IO N 65
l’âme où s’accomplissent ces visions, plus précisément, selon que l’espèce
est formée dans le sens, dans l’imagination ou dans l’intelligence.
On retrouve encore ici cependant la terminologie augustinienne, expliquée
exactement dans le sens de saint Augustin. La première vision
est dite corporelle, parce qu’elle s’accomplit en présence des corps
sensibles ; tandis que la seconde est dite spirituelle, parce qu’elle
s’accomplit en l’absence de ces mêmes corps, manifestant déjà ainsi la
caractéristique de toute connaissance spirituelle, qui est l’indépendance,
l’abstraction de la matière corporelle.1
Une autre précision scolastique de la doctrine augustinienne sera
la distinction bien nette entre vision naturelle et vision surnaturelle.
Saint Bonaventure est déjà parfaitement clair à ce sujet. Il y a trois
visions : corporelle, spirituelle et intellectuelle ; et chacune d’elles peut
être naturelle (per naturam) ou surnaturelle (per gratiam). Or c’est
seulement dans ce dernier cas qu’il y a vraiment vision prophétique.2
Du point de vue méthodologique, il apparaît ainsi bien clairement que
la doctrine psychologique des visions est une analogie naturelle appliquée
à l’ordre surnaturel, pour expliquer ce phénomène surnaturel
qu’est la révélation prophétique. Et si l’on retient, dans cette doctrine
psychologique, la théorie des espèces, on pourra dire, encore plus
précisément, qu’il y aura vision naturelle quand l’espèce sera formée
naturellement, par une cause naturelle, et vision surnaturelle quand
cette espèce sera formée surnaturellement, par une intervention spéciale
de Dieu. C’est là justement le sens de la réponse de saint Thomas
à la troisième question qu’il se pose à propos du terme « visio », dans le
titre du livre d’Isaïe. Il faut noter ici cependant une différence
importante entre la vision intellectuelle et les deux autres. Alors que
1. S. T h o m a s , In Isaiam . . . , c.I, n.l ; Paris 1876, t.XVIII, p.673 : « Circa secundum
[de modis prophetalium visionum] sciendum est, quod modi prophetalium visionum
distinguuntur secundum ea in quibus accipitur scientia futuri contingentis. Illud autem
est aut species facta in sensu, et dicitur visio corporalis, quia sensus accipit species praesentibus
corporibus quorum sunt : aut est species recepta in imaginatione, et dicitur visio
spiritualis, quia primo manifestatur in ipsa actus et proprietas spiritualiter, quae est
cognoscere rem abstractam a materia ; aut est species existens tantum in intellectu, et
dicitur visio intellectualis. » — Cette dernière explication se retrouve elle-même dans la
question de S. A l b e r t , De prophetia, f. 13 rb (B. D e c k e r , op. cit., p.166, n.4) : « Ideo
[secundum genus visionis] spirituale dicitur, quia in eo prima vis spiritus apparet quae est
tenere speciem corporis corpore non praesente. »
2. S. B o n a v e n t u r e , Quaestio de prophetia, Bibi. mun. d’Assise, Cod. 186, f. 30 ra :
« Dicendum quod cum sit triplex visio : corporalis, spiritualis et intellectualis, quaelibet
istarum est duplex : naturalis et prophetalis, sive per naturam et per gratiam. » —· Encore
ici, nous devons l’identification de cette question sur la prophétie au P. F.-M. H e n q u i n e t ,
Un brouillon autographe de S. Bonaventure sur le Commentaire des Sentences, dans Études
Franciscaines, XLIV (1932), pp.633-655 ; XLV (1933), pp.59-82. Cette question, comme
plusieurs autres inédites du même manuscrit, était destinée sans doute à faire partie du
Commentaire sur les Sentences de S. Bonaventure (ibid., p.77). B. D e c k e r , op. cit.,
p.44, suggère pour sa part les années 1252-1253 comme date de rédaction de ce brouillon
autographe, soit entre le second et la quatrième livre du Commentaire.
(5)
6 6 L A V A L TH ÉO LO G IQ U E E T PH ILO SO PH IQ U E
celles-ci sont spécifiées par le caractère naturel ou surnaturel de l’espèce
informante, la nature prophétique de la vision intellectuelle sera plutôt
déterminée par la lumière d’où elle procède. Cette lumière pourra être
naturelle ou surnaturelle, mais à l’intérieur même de l’ordre surnaturel,
il faudra encore distinguer la lumière de la foi, la lumière de gloire et la
lumière prophétique proprement dite.1 On peut déjà entrevoir ici
l’amorce d’une distinction entre « lumen » et « species)>, et, par conséquent,
entre « judicium )) et « acceptio ». Or il apparaît bien clairement
que cette distinction s’insère elle-même ici dans le cadre de la
distinction augustinienne des trois genres de visions. Elle en procède
comme par l’effet d’une disjonction entre la vision intellectuelle et les
deux autres inférieures. Nous verrons immédiatement quel est le sens
de ce régime spécial fait à la vision intellectuelle, quel est le sens surtout
de son opposition à la vision corporelle et imaginaire.
Car il faut voir aussi quels sont les rapports de ces trois visions
entre elles. Alexandre de Halès pose explicitement la question et il y
répond exactement dans le sens de saint Augustin. La vision corporelle
se réfère à la vision spirituelle et celle-ci à la vision intellectuelle.
Plus précisément, la vision corporelle trouve son complément dans la
vision spirituelle et celle-ci dans la vision intellectuelle. Ainsi, les deux
visions inférieures dépendent de la vision intellectuelle. Or le complément
qu’apporte celle-ci, c’est le jugement de la raison, c’est-à-dire,
comme le suggère tout le contexte, l’intelligence de la signification
de ces visions inférieures. Sans ce complément de l’intelligence, il n’y
a donc pas de véritable prophétie.2
1. S. T h o m a s , In Isaiam . .., c.I, n.l ; Paris 1876, t.XVIII, pp.673-674 : «Circa
tertium [de differentia propheticae visionis ad alias visiones] sciendum, quod non quaelibet
visio intellectualis est visio prophetalis : est enim quaedam visio ad quam sufficit lumen
naturale intellectus, sicut est contemplatio invisibilium per principia rationis : et in hac
contemplatione ponebant philosophi summam felicitatem hominis. Est iterum quaedam
contemplatio ad quam elevatur homo per lumen fidei sufficiens, sicut sanctorum in via.
Est etiam quaedam beatorum in patria ad quam elevatur intellectus per lumen gloriae,
videns Deum per essentiam, inquantum est objectum beatitudinis . .. Nulla autem
istarum est visio prophetalis, quia ad ipsam nec lumen naturale nec lumen fidei sufficit ;
sed elevatur ad ipsam intellectus prophetae per lumen gratiae gratis datae, quod est donum
prophetiae . . . Similiter non omnis visio corporalis, vel imaginaria dicitur prophetica, sed
illa tantum quae fit per speciem specialiter divina virtute ad hoc ordinatam, ut sit in signum
alicujus futuri sive videns sive alio modo intelligentiam accipiat.»
2. A l e x a n d h e d e H a l iSs , Quaest. disp. antequam . . . , q.XVIII, n.22 ; Quaracchi
1960, p.306, 2-4 : « Quaeritur ergo de comparatione harum visionum inter se, et quaeritur
utrum corporalis et spiritualis dependeant ab intellectuali.» — Ibid., n.25, pp.306, 21-307,
10 : « Respondeo : Concedo quod triplex est visio, et secundum unamquamque contingit
esse prophetiam. Item visio corporalis completur in spirituali, et spiritualis in intellectuali;
unde dicit Augustinus : < Non discernitur spiritualis visio nisi fuerit ablato corpore, et id
quod per corpus videbatur inveniatur in spiritu). Quando enim aufertur materia, tunc
dicitur spiritualis visio : quando vero praesens est, tunc dicitur corporalis visio. Item non
est perfecta visio sub imagine nisi cum advenerit iudicium rationis ; ideo utraque praedictarum
visionum completur in intellectuali visione. Unde dicit Augustinus : < Spiritualis
LE PROCESSUS PSYCH OLOGIQUE DE L A R É V É L A T IO N 67
On devine aisément le problème scolastique sous-jacent à tout ce
développement d’Alexandre. Les éditeurs de Quaracchi l’ont parfaitement
saisi en proposant comme titre de cette question : An sicut triplex
visio, corporalis, spiritualis, intelledualis, ita et triplex prophetia.1 La
prophétie se divise sans doute d’après les différents genres de visions.
Mais cette division de la prophétie ne correspond pas parfaitement à
celle de la vision. Celle-ci se divise en corporelle, spirituelle et intellectuelle,
comme un genre en ses espèces. Ainsi, la vision corporelle
est une vraie vision, et celui qui en jouit, tel Balthazar, est un vrai
visionnaire, même s’il n’est gratifié par ailleurs d’aucune autre vision
imaginaire ou intellectuelle. Il n’en va pas ainsi de la prophétie. Il
n’y a pas, par exemple, une prophétie corporelle, conçue comme une
espèce parfaitement constituée en elle-même, indépendamment de
toute autre. Car pour qu’il y ait vraiment prophétie, il faut nécessairement
qu’à la vision corporelle ou imaginaire vienne s’ajouter le complément
de la vision intellectuelle. De sorte que, s’il est vrai visionnaire,
Balthazar n’est pas vrai prophète. Toute cette problématique,
sous-jacente à la question d’Alexandre, a été très bien dégagée par
saint Bonaventure.2
C’est pourtant saint Thomas, il me semble, qui apporte ici la
réponse la plus spécifique, à ce même endroit de son Commentaire sur
Isaïe, où il vient de distinguer les trois modes de vision prophétique.
La prophétie se divise et se réalise en ces trois modes de vision, non
pas sans doute comme le genre (le tout universel) en ses espèces, mais
comme le tout potentiel en ses parties. Car ce tout potentiel n’est
parfaitement réalisé que dans sa partie supérieure ; il se retrouve dans
les autres de façon déficiente et diminuée, comme par participation.
Ainsi, l’âme n’est réalisée selon toute sa virtualité que dans l’âme
raisonnable de l’homme, tandis que l’âme sensitive de la brute et
l’âme végétative de la plante n’ont qu’une part de cette puissance
totale de l’âme. On connaît bien cette doctrine des parties potentielles
indiget intellectuali ut diiudicetur> per illam. Concedo ergo quod complementum corporalis
et imaginariae visionis est in intellectuali. . . Possunt ergo separari isti tres modi
prophetiae secundum aliquem modum, scilicet secundum completum et incompletum.
Completum autem esse prophetiae est in intellectuali.»
1. Ibid., p.305, 19-20.
2. S. B o n a v e n t u b e , Quaestio de prophetia, Bibi. mun. d’Assise, Cod. 186, f. 12 vb
(B. D e c k e r , op. cti., p.153, n.44) : «Quaeritur de differentiis visionis propheticae. Dividitur
autem 2 Cor., 12, in Glossa, in visionem corporalem, imaginariam et intellectualem.
Quaeritur igitur, quare non dicitur prophetia corporalis sicut visio. Item, esto quod aliquis
videat visione corporali sicut Baltassar, vel imaginaria sicut Pharao, non tamen dicitur
propheta ; quid est ergo quod visio prophetalis dividitur per has differentias ? Si dicas
quod hae duae visiones perficiuntur in intellectuali, tunc ergo non debent distingui ad
invicem. Item, si per visionem imaginariam venitur ad intellectualem, ergo videtur quod
in unoquoque propheta fuerit triplex genus prophetiae. Item, qualiter devenitur ? Si per
collationem, ergo videtur quod ille habitus potius sit scientia quam prophetia. Qualiter
igitur devenitur ad intellectualem, et quomodo distinguitur ab his, quaestio est. »
6 8 L A V A L TH ÉO LO G IQ U E ET PH ILOSOPHIQU E
surtout par l’usage qu’en a fait saint Thomas dans le domaine moral, à
propos des vertus annexes aux vertus cardinales. C’est là, de fait,
dans un texte à peu près contemporain du Commentaire sur les
Sentences, qu’on trouve le développement le plus étroitement parallèle
à celui qui nous est proposé ici.1 Mais l’originalité de saint Thomas
ici consiste précisément dans la nouvelle application qu’il fait de cette
doctrine des parties potentielles, pour résoudre le problème du rapport
de la prophétie aux visions prophétiques. Ainsi, la vision corporelle
et la vision spirituelle comme telles ne sont pas des espèces, mais des
parties potentielles de la prophétie, laquelle ne se réalise parfaitement
que dans la vision intellectuelle.2 Notons que cette vision intellectuelle
est conçue encore ici comme la perception de la signification,
l’interprétation du contenu des visions inférieures. C ’est le privilège
de Daniel par rapport à Balthazar. On retrouve donc ici exactement
la doctrine d’Alexandre de Halès, reprise par saint Albert et saint
Bonaventure, sur la vision intellectuelle comme complément nécessaire
de la vision corporelle et spirituelle. Mais cette doctrine revêt une
nouvelle expression, beaucoup plus précise, grâce aux catégories de
«tout» et de «parties potentielles».
1. S. T h o m a s , Scriptum su-per Sententiis, III, dist.XXXIII, nn.268-269 ; ed. M. P.
Moos, p.1073 : « Dicendum ad primam quaestionem quod omne totum ad tria genera
reducitur, scilicet universale, integrale et potentiale. Et similiter pars triplex invenitur
dictis tribus respondens. Integralis enim pars intrat in constitutionem totius, sicut paries
domus. Universalis vero totius pars suscipit praedicationem totius, sicut homo animalis.
Potentialis vero pars neque praedicationem totius recipit, neque in constitutionem ipsius
oportet quod veniat, sed aliquid de potentia totius participat, sicut patet in anima. Rationalis
enim anima tota anima dicitur, eo quod in ipsa omnes animae potentiae congregantur.
Sensibilis vero in brutis et in plantis vegetabilis dicuntur partes animae, quia
aliquid de potentia animae habent, sed non totum. Unde dicitur in lib. I De plantis,
quod non habent animam, sed partes animae. — Et secundum hunc modum tripliciter
assignantur partes prudentiae et aliis virtutibus. Uno enim modo assignantur ei partes
quasi integrales, cum scilicet partes virtutis alicujus ponuntur aliqua quae exiguntur ad
virtutem, in quibus perfectio virtutis consistit. Et hae partes, proprie loquendo non
nominant per se virtutes, sed conditiones unius virtutis integrantes ipsam. Alio modo,
per modum partium subjectivarum. Et sic partes illae nominant quidem virtutes et ad
invicem distinctas, sed non quidem a toto cujus partes assignantur, quia illud de eis praedicatur.
Tertio modo, per modum totius potentialis, inquantum scilicet aliquae virtutes
participant aliquid de modo qui principaliter et perfecte invenitur in aliqua virtute. Et
hoc patebit per singula. »
2. S. T h o m a s , In Isaiam . . ., c.I, n.l ; Paris 1876, t.XVIII, p.673 : «E t est sciendum,
quod prophetia salvatur in istis tribus sicut totum potentiale in suis partibus ; cujus
natura est quod secundum perfectam suam virtutem est in uno, et in aliis est quaedam
participatio et quidam motus [modus ?] illius ; sicut est in anima, quod ejus tota virtus
salvatur in anima rationali ; et sensitiva non habet perfectam animae virtutem, et adhuc
minus anima vegetabilis. Propter quod dicit Gregorius, quod plantae non vivunt per
animam, sed per vigorem. Similiter etiam et corporalis visio et spiritualis vel imaginaria
est aliquid prophetiae ; sed non possunt dici verae prophetiae, nisi addatur visio intellectualis,
in qua est completa ratio prophetiae. Dan., x : Intelligentia enim opus est in visione ;
unde antecedit : Intellexitque sermonem, scilicet Daniel.»
LE PROCESSU S PSYCH OLOGIQU E DE L A R É V É L A T IO N 69
5. Visions prophétiques et structure de l i a Ilae, q.173, a.2
Ce premier exposé de saint Thomas sur la prophétie, celui de son
Commentaire sur Isaïe, si bref soit-il, nous présente déjà l’essentiel de
sa doctrine, telle que nous la retrouvons peu après, beaucoup plus
développée, au De Veritate, et finalement dans le traité correspondant
de la Somme. Or l’intérêt particulier de cet exposé consiste précisément
en ceci que toute la doctrine est centrée sur la notion de vision
prophétique, la prophétie étant elle-même conçue comme vision ou
apparition. Cette doctrine se situe ainsi directement dans le cadre
initial de la doctrine augustinienne des visions. De fait, immédiatement
après la question du rapport entre vision et prophétie, se pose
celle des différents modes de vision prophétique, où il ne s’agit pas
seulement de diviser la prophétie, mais par là même aussi d’en indiquer
les différents processus psychologiques.1
Dans le traité de la Somme, comme dans celui du De Veritate
d’ailleurs, l’ordre des questions est assez différent. La question sur la
nature de la prophétie, comme connaissance, apparition et vision, vient
toujours au début,2 mais celle concernant les différents modes de vision
est reportée beaucoup plus loin, précisément en cet article 2 de la
question 173. Car c’est bien de cette théorie augustinienne des visions
qu’il s’agit ici, même si l’on n’y retrouve pas la terminologie habituelle
de la triple vision corporelle, spirituelle ou imaginaire et intellectuelle.
Il suffit, pour s’en rendre compte, de se référer au texte parallèle du
De Veritate.3 Rien d’étonnant, par ailleurs, de retrouver cette doctrine
des visions dans une question consacrée au mode de la connaissance
prophétique, et dans un article où doit être élucidé le rôle des espèces
(species) dans le processus de la révélation prophétique. Car cette
distinction de la triple vision concerne immédiatement le mode de la
prophétie, comme l’indique clairement saint Thomas dans la Somme,
quand il en vient finalement à la mentionner explicitement.4 Et l’on a
1. Cf. supra, p.63, note 3.
2. li a Ilae, q.171, a.l ; De Veritate, q.12, a.l.
3. De Veritate, q.12, a.7, c. : «Acceptio autem supernaturalis non potest esse nisi
secundum tria genera visionis : scilicet secundum visionem corporalem, quando aliqua
corporalibus oculis divinitus demonstrantur, ut manus scribentis Balthassari ; et secundum
imaginariam visionem, quando divinitus aliquae rerum figurae prophetis ostenduntur, ut
olla succensa Ieremiae, et equi et montes Zachariae ; et secundum intellectualem, quando
aliqua intellectui ostenduntur supra naturalem facultatem. » — Il est sans doute étonnant
que cette terminologie des visions soit absente du corps de notre article de la Somme, bien
qu’elle se retrouve encore dans les arguments du début ainsi qu’au Sed contra. D ’autre
part, ce n’est certainement pas là pur hasard. On peut déjà deviner que saint Thomas aura
laissé tomber la terminologie augustinienne, en constatant qu’ainsi transformée par toute
une tradition scolastique la doctrine augustinienne pouvait difficilement être encore présentée
dans son cadre initial.
4. lia Ilae, q.174, a.l, ad 3 ; cf. supra, p.64, note 2.
70 L A V A L TH ÉO LO G IQ U E E T PHILOSOPHIQU E
vu d’autre part le lien étroit qui unit cette théorie des visions à celle
des espèces dans la scolastique médiévale.
On comprend mieux ainsi la place centrale de notre article, non
seulement dans cette question sur le mode de la prophétie, mais dans
tout l’ensemble du traité. J’ai déjà montré comment il se rapporte
directement au premier article de la question 171, où la prophétie est
définie comme connaissance révélée et vision. Et sans doute, peut-on
voir une référence implicite à ce premier article du traité, comme un
nouveau départ, dans cette introduction où saint Thomas nous rappelle
que la prophétie est un phénomène appartenant à l’ordre de la connaissance,
plus spécialement à l’ordre de la connaissance intellectuelle,
de sorte qu’il faudra l’analyser d’après le processus de cette connaissance
intellectuelle.1 Il en va de même pour la question 172, sur le
caractère surnaturel de la prophétie. C’est ici, dans notre article
toujours, qu’en est proposée l’explication et partant la solution définitive,
quand le processus de la prophétie est mis en parallèle avec celui
de la connaissance naturelle. On voit dès lors que la prophétie est
elle-même connaissance surnaturelle, en raison de la lumière et des
espèces infuses. Le rapport est encore plus manifeste avec la dernière
question du traité, sur la division de la prophétie, puisque, selon toute
la tradition scolastique assumée par saint Thomas, la distinction
fondamentale est bien celle des différents modes de vision prophétique.2
Une meilleure perception de ce schéma des trois visions prophétiques
ne nous aide pas seulement à mieux situer notre article dans
l’ensemble du traité ; elle nous permet aussi de découvrir sa structure
interne. On se rappelle où en étaient les déterminations scolastiques
sur cette doctrine des trois visions au temps de saint Thomas. Chacune
des visions est caractérisée par la faculté où elle s’accomplit (sens
extérieur, imagination ou intelligence), plus précisément par la faculté
où s’imprime l’espèce qui est au principe de cette vision. D ’autre part,
la vision inférieure se réfère à la vision supérieure dont elle est l’instrument.
Le processus de la connaissance s’accomplit donc de bas en
haut, de la vision corporelle à la vision intellectuelle. Il faut enfin
distinguer un processus naturel et un processus surnaturel. Dans ce
dernier cas, les espèces-similitudes sont formées dans la faculté de
connaissance par une intervention spéciale de Dieu. Voilà donc la
base doctrinale qui semble expliquer la structure du corps de notre
article. Dans une première partie, saint Thomas décrit d’abord le
processus naturel de la connaissance, pour l’appliquer ensuite, par
1. lia Ilae, q.173, a.2, c. : «Respondeo dicendum quod, sicut Augustinus dicit,
X II super Gen. ad litt., cognitio prophetica maxime ad mentem pertinet. Circa cognitionem
autem humanae mentis duo oportet considerare…» — Cf. lia Ilae, q. 171, a.l, c. :
« Respondeo dicendum quod prophetia primo et principaliter consistit in cognitione . . . »
2. Cf. lia Ilae, q.174, a.l, ad 3. Et la partie centrale de cette question 174, aa.2-4,
trait« de problèmes particuliers concernant l’un ou l’autre des trois modes de vision.
analogie, au processus de cette connaissance surnaturelle qu’est la
prophétie. Or dans l’ordre naturel, le processus s’accomplit en trois
étapes. Car il faut que l’espèce-simUitude soit imprimée d’abord dans
le sens extérieur, pour l’être ensuite dans l’imagination, et finalement
dans l’intelligence elle-même.1 Ainsi, dans l’ordre surnaturel de la
prophétie, l’objet pourra être révélé à l’intelligence de la part de Dieu,
soit par l’intermédiaire d’une espèce affectant le sens extérieur (vision
corporelle), soit par l’intermédiaire d’un phantasme de l’imagination
(vision imaginaire), soit directement par une espèce intelligible imprimée
dans l’intelligence elle-même (vision intellectuelle).2
On aura remarqué cependant que cette distinction des trois visions
prophétiques se trouve engagée ici dans un mouvement beaucoup plus
large. Ce n’est qu’une subdivision, qui présuppose une première distinction
entre Yacceptio et le judicium. De fait, c’est bien plutôt sur
la base de cette dernière distinction qu’est construit tout l’article.
Saint Thomas commence d’abord par distinguer ces deux éléments
dans la connaissance naturelle, puis il fait l’application à l’ordre surnaturel.
3 Toute la suite de l’article s’explique par une élucidation de
ces deux facteurs dans l’ordre surnaturel. Tout d’abord, pour qu’il y
ait vraiment prophétie, il faut que les deux soient d’ordre surnaturel,
ou du moins l’un d’entre eux, le principal, le judicium. Saint Thomas
examine ensuite les différents cas où la prophétie est surnaturelle quant
à Yacceptio également, et finalement les différents cas où elle est
surnaturelle quant au judicium seulement.
Tout cela est parfaitement vrai. Cependant, nous avons déjà vu
que cette dernière distinction provenait elle-même de la distinction
augustinienne des trois genres de visions. Et nous savons aussi
comment : par le fait d’une disjonction entre les deux visions inférieures,
corporelle et imaginaire, et la vision intellectuelle, celle-ci
étant considérée comme juge, interprète du donné apporté par celles-là.
Il était donc tout naturel qu’on en vienne à répartir les trois visions
augustiniennes d’après cette double fonction qu’on leur reconnaissait,
LE PROCESSU S PSYCH OLOGIQU E D E L A R E V E L A T IO N 71
1. 7 /o Ilae, q.173, a.2, c. : «Repraesentantur autem menti humanae res aliquae
secundum aliquas species : et secundum naturae ordinem, primo oportet quod species
praesententur sensui ; secundo, imaginationi ; tertio intellectui possibili, qui immutatur a
speciebus phantasmatum secundum illustrationem intellectus agentis . . . »
2. Ibid. : «Repraesentantur autem divinitus menti prophetae quandoque quidem
mediante sensu exterius, quaedam formae sensibiles . . . Quandoque autem per formas
imaginarias . . . Sive etiam imprimendo species intelligibiles ipsi menti. . . »
3. Ibid. : « Circa cognitionem autem humanae mentis duo oportet considerare :
scilicet acceptionem, sive repraesentationem rerum ; et iudicium de rebus praesentatis.
Repraesentantur autem menti humanae res aliquae secundum aliquas species .. . Iudicium
autem humanae mentis fit secundum vim intellectualis luminis. — Per donum autem prophetiae
confertur aliquid humanae menti supra id quod pertinet ad naturalem facultatem,
quantum ad utrumque : scilicet et quantum ad iudicium, per influxum intellectualis luminis
; et quantum ad acceptionem seu repraesentationem rerum, quae fit per aliquas
species.»
72 L A V A L TH ÉO LO G IQ U E E T PHILOSOPHIQU E
le rôle des deux premières étant d’apporter les matériaux (acceptio sive
repraesentatio rerum), le rôle de la vision intellectuelle étant d’en juger,
de les interpréter (judicium de rebus praesentatis).
On est allé plus loin cependant, jusqu’à réintroduire un mode de
vision intellectuelle dans le premier membre de la division (acceptio
rerum) : comme si le rameau détaché du tronc avait reproduit l’arbre
complet de la triple vision augustinienne. De sorte que cette distinction
augustinienne des trois genres de visions apparaîtra désormais
comme une simple subdivision de l’acceptio.1 En fait, le véritable
processus historique s’est accompli en sens inverse : c’est plutôt la
distinction a,acceptio-judicium)) qui procède de la distinction augustinienne,
par l’éclatement de celle-ci en deux tronçons. Et nous
pouvons dire plus précisément maintenant : par l’éclatement de la
vision intellectuelle en une double fonction. Car le judicium est bien
lui-même vision intellectuelle dans la théorie augustinienne. Quelle
est donc alors cette vision intellectuelle qu’on range maintenant à
l’intérieur de l’acceptio ? Voilà justement ce qu’il nous faudra expliquer
ici pour bien saisir le sens de cette transformation de la théorie
augustinienne des trois genres de visions : d’où provient de dédoublement
de la vision intellectuelle ?
A ceci, il faut répondre qu’on retrouve déjà chez saint Augustin
lui-même une double fonction de la vision intellectuelle. Celle-ci se
distingue d’abord des deux autres par son objet propre : c’est par elle
qu’on perçoit directement les réalités spirituelles de l’âme, comme la
charité, qui ne peuvent être perçues par l’intermédiaire d’une image
sensible.2 Mais on rencontre aussi, immédiatement après, une autre
fonction de cette même vision intellectuelle, celle de juger ou d’interpréter
le donné des visions inférieures.3 Bien plus, ces deux fonctions
seront parfois réunies dans une même définition. Ainsi, saint Augustin
pourra dire que la vision intellectuelle se distingue de la vision imaginaire
par un double supériorité : c’est à elle qu’il revient de juger les
réalités inférieures et de percevoir celles qui sont purement spirituelles.4
Chez saint Augustin, il ne fait donc pas de doute que ces deux fonctions
appartiennent à un seul et même genre de visions. Et l’on comprend
aisément pourquoi. Car cette vision intellectuelle est supérieure aux
1. Cf. supra, p.71, notes 3 et 1.
2. S. A u g u s t i n , De Genesi ad litteram, X II, c.XI, n.22 ; PL 34, 462 (CSEL 28, 1,
393) : « . . . dilectio autem nec per substantiam suam potest oculis corporis cerni, nec per
imaginem corporis similem spiritu cogitari, sed sola mente, id est intellectu, cognosci et
percipi. » Cf. supra, p.56, note 4.
3. Cf. supra, p.60, note 3.
4. S. A u g u s t i n , De Genesi ad litteram, XII, c.XXIV, n.50 ; PL 34, 474 (CSEL 28,
1, 416) : «Haec igitur natura spiritualis, in qua non corpora, sed corporum similitudines
exprimuntur, inferioris generis visiones habet, quam illud mentis atque intelligentiae lumen,
quo et ista inferiora dijudicantur, et ea cernuntur quae neque sunt corpora, neque ullas
gerunt formas similes corporum ; velut ipsa mens et omnis animae affectio bona . . . »
LE PROCESSUS PSYCH OLOGIQU E DE L A R É V É L A T IO N 73
deux autres, tout d’abord en raison de l’excellence de son objet propre,
les réalités spirituelles. Or c’est précisément par le fait de cette
supériorité qu’il lui appartient de juger toutes les autres connaissances
de l’âme.1
C’est au x i i i * siècle, nous l’avons vu, que s’accomplit la dissociation
de ces deux fonctions. On réserve alors le terme de «vision
intellectuelle» pour la première. Quant à la fonction judicative ou
interprétative, elle est rejetée en dehors du schéma des trois genres de
visions. Or il semble bien que cette transformation de la théorie
augustinienne soit principalement l’oeuvre de saint Bonaventure. En
tout cas, elle s’opère chez lui de façon très consciente. Dans sa
question sur la vision intellectuelle, il distingue une double acception
du terme. Au sens large (communiter), «vision intellectuelle» comprend
toute fonction, perceptive ou judicative, de l’intelligence.
Cependant, au sens propre et précis (proprie sive praecise), le terme
désigne un mode spécial de vision qui s’accomplit sans l’intervention
du sens ou de l’imagination, c’est-à-dire sans la formation d’espèce
dans le sens ou l’imagination.2
Dans sa question sur la prophétie, saint Bonaventure va plus loin
encore. Il affirme alors catégoriquement que la fonction judicative de
l’intelligence, qu’on rencontre dans toute vraie prophétie, ne mérite
pas comme telle le nom de vision intellectuelle. Et c’est là justement
qu’il nous livre le véritable fondement de sa nouvelle interprétation
de la théorie augustinienne. Il s’agit toujours de la problématique
scolastique, selon laquelle la prophétie se divise par les différents genres
de visions. On a déjà signalé ici une première difficulté. La prophétie
ne peut être divisée par les trois visions comme un genre en ses espèces,
1. S. A u g u s t i n , De Trinitate, XV, c.XXVII, n.49 ; PL 42, 1096 : « Quantum vero
attinet ad illam summam, ineffabilem, incorporalem, immutabilemque naturam per intelligentiam
utcumque cernendam, nusquam se melius, regente duntaxat fidei regula, acies
humanae mentis exercet, quam in eo quod ipse homo in sua natura melius caeteris animalibus,
melius etiam caeteris animae suae partibus habet, quod est ipsa mens : cui quidam
rerum invisibilium tributus est visus, et cui tanquam in loco superiore atque interiore
honorabiliter praesidenti, judicanda omnia nuntiant etiam corporis sensus ; et qua non est
superior, cui subdita regenda est, nisi Deus. »
2. 8. B o n a v e n t u r e , Quaestio de visione intellectuali et corporali, Bibi. mun. d’Assise,
Cod. 186, f. 30 ra (B. D e c k e r , op. cit., pp.156-157, n.56) : «Visio igitur intellectualis tam
naturalis quam prophetalis dupliciter accipi potest, scilicet communiter et proprie. Communiter
dicitur quaecumque illuminatio sive officium mentis ad intelligendum, sive quae
in ipsa sola nata sunt fieri sive quae per virtutes inferiores ostenduntur sicut homo iudicat
de his quae audit et videt et imaginatur. Proprie dicitur sive praecise illustratio mentis
quantum ad ea, in quibus non communicat sensus vel imaginatio . . . Similiter in visione
prophetali dicendum quod visio intellectualis, si communiter accipiatur quantum ad omnem
mentis intelligentiam et officium, sic non separatur a corporali et imaginativa, ita quod
faciat diversum genus prophetiae, quia nullus dicendus est propheta nisi illustratus fuerit
ad intelligendum quod sibi ostendebatur. Secundum quod praecise accipitur, [est] illustratio
facta in mente ita quod nihil imprimatur in sensu nec in imaginatione. Sic distinguitur
contra alias et sic accipit Augustinus.»
74 L A V A L TH ÉO LOGI QU E E T PHILOSOPHIQUE
car la vision corporelle ou imaginaire ne peut suffire à réaliser une
véritable prophétie, si elle n’est accompagnée et complétée par la vision
intellectuelle. Dans son Commentaire sur Isaïe, on l’a vu, saint
Thomas résolvait finalement cette difficulté en montrant comment
cette division était celle d’un tout en ses parties potentielles. Cette
solution respectait alors parfaitement toute la conception augustinienne
des trois genres de visions. Mais voici que saint Bonaventure pousse
plus loin la question. Il cherche une correspondance plus adéquate
entre prophéties et visions, de sorte que chaque genre de visions puisse
spécifier un genre de prophéties, et cela selon la division la plus simple
du tout universel en ses parties subjectives (du genre en ses espèces).
Pour cela, il lui faut élaborer une notion de vision beaucoup plus précise,
beaucoup plus étroite aussi, que chez saint Augustin. Une vision sera
dite corporelle, imaginaire ou intellectuelle, selon que l’espèce-similitude
sera formée d’abord et directement (per se et primo) dans le sens,
dans l’imagination ou dans l’intelligence. Sans doute, toute vision
corporelle sera accompagnée chez le prophète d’une activité de l’imagination
; mais on ne dira pas pour autant qu’il jouit d’une vision
imaginaire, puisque sa connaissance lui est venue par l’intermédiaire
du sens et non pas directement par l’imagination. De même, s’il
s’agit d’une véritable prophétie, toute vision corporelle ou imaginaire
sera accompagnée d’une interprétation de l’intelligence ; mais on ne
pourra pas encore parler d’une vision intellectuelle, puisque la connaissance
s’est accomplie par l’intermédiaire du sens ou de l’imagination,
et non pas directement dans l’intelligence. On pourra dès lors spécifier
chaque cas de prophétie par un genre de visions bien déterminé. Et
l’on évitera par là l’inconvénient de devoir admettre plusieurs genres
de visions dans une même révélation prophétique.1 Telle est bien, on
l’aura remarqué, la conception de saint Thomas dans notre article de
la Somme, où il distingue trois cas de prophétie, selon que la révélation
1. S. B o n a v e n t u r e , Quaestio de prophetia, Bibi. mun. d’Assise, Cod. 186, f. 12 vb
(B . D e c k e r , op. cit., pp.l53-lS4, n.45) : «Dicendum quod ad esse prophetiae duo concurrunt
: similitudinis repraesentatio et revelatio significationis illius similitudinis. Ista
revelatio semper est in intellectiva ; sed impressio similitudinis potest esse in vi intellectiva
per se, et primo, non mediante sensu vel imaginatione ; vel in ipsa imaginativa primo, non
mediante sensu, et sic dicitur visio imaginaria ; vel in ipso sensu et tunc visio corporalis.
Impressio similitudinis intellectiva primo et per se semper habet revelationem coniunctam ;
sed similitudo imaginaria aliquando habet, ut in prophetis veris, aliquando non, ut in
Pharaone. Similiter dicendum de impressione in sensu. Ad hoc ergo quod sit propheta,
requiritur revelatio in parte intellectiva ; sed illa non dicitur visio intellectualis, quia non
est primo in intellectu. Similiter de imaginaria dicendum, Et sic patet quomodo distinguantur.
» — B . Decker, art. cit., p.222, a bien marqué comment cette interprétation
de saint Bonaventure s’écartait de la conception de saint Augustin : « Der Doctor seraphicus
kennt also eine doppelte Beeinflussung des Intellekts : durch Einprägung von
< species intelligibiles> und durch Offenbarung der Sinndeutung. Nur der ersten Art von
Beeinflussung will er den Terminus < visio intellectualis) Vorbehalten, während Augustinus
sowohl die schauende wie die beurteilende Punktion der Denkkraft dem Bereich der
intellektuellen Vision zuweist. »
s’accomplit par l’intermédiaire du sens, par l’intermédiaire de l’imagination
seulement, ou directement dans l’intelligence.1
On pourra peut-être regretter cette évolution doctrinale. La
théorie augustinienne y a sans doute gagné en précision, mais elle y a
peut-être beaucoup perdu en souplesse et en richesse, par le fait d’un
certain durcissement et amenuisement doctrinal. De plus, cette
transformation doctrinale masquera malheureusement beaucoup trop
la théorie initiale de saint Augustin, de sorte que les commentateurs
qui suivront ne la reconnaîtront plus que très difficilement, sinon plus
du tout, sous cette nouvelle forme. Il faut noter cependant que saint
Thomas lui-même semble tenir beaucoup moins rigidement que saint
Bonaventure à cette nouvelle expression de la doctrine augustinienne.
Il revient souvent à la forme primitive, c’est-à-dire qu’il se contente
souvent de raisonner avec les trois termes essentiels de saint Augustin
(la lumière de l’intelligence, les phantasmes de l’imagination et les
représentations sensibles), en faisant abstraction de la vision intellectuelle
proprement dite, telle que conçue par saint Bonaventure.2 D ’où
l’apparence d’une certaine fluctuation doctrinale, et la nécessité, par
conséquent, d’une lecture attentive des textes, pour pouvoir déterminer
dans chaque cas à quel schéma les référer, celui de saint Augustin ou
celui de saint Bonaventure.
Jean R i c h a r d , m. s . c .
(à suivre)
LE PROCESSUS PSYCHOLOGIQUE DE LA RÉVÉLATION 75
1. Cf. supra, p.71, note 2.
2. Ainsi, dans tout l’exposé du Commentaire sur Isaïe, de même que dans l’exemple
proposé plus haut, p.45, note 2. Mais jusque dans le traité de la prophétie de la Somme,
q.174, l’article 2 sur la vision intellectuelle entend celle-ci au sens large de saint Augustin.
D ’où la nécessité, dans les réponses de cet article (ad 1 et 3), de distinguer les différents
cas de vision intellectuelle, selon ses différentes fonctions.

L’INTELLECTUALISME DE SAINT THOMAS Par Pierre Rousselot, S.J.

L’INTELLECTUALISME
DE
SAINT THOMAS
Par Pierre Rousselot, S.J.
Ouvrage couronné par
L’Académie française
L’intellectualisme de saint Thomas
Digitale Ausgabe der Universitätsbibliothek Freiburg,
bearbeitet von Albert Raffelt
Nach der dritten Auflage, die 1936 bei Gabriel Beauchesne et
Fils, Paris erschienen ist. Exemplar der UB Freiburg K 7141,tb.
Die erste Auflage erschien 1908 im Verlag Alcan, die zweite bei
Beauchesne 1924.
Eine englische Übersetzung wurde herausgegeben von
Andrew TALLON:
Pierre ROUSSELOT: Intelligence : Sens of being, faculty of God.
Milwaukee : Marquette University Press, 1999
(ROUSSELOT: Collectes philosophical works ; 1)
(Marquette studies in philosophy ; 16).
UB Freiburg GE 2000/6625-1
Pierre ROUSSELOT
1878-1915
A MES PARENTS
Introduction III
INTRODUCTION
J’entends ici par intellectualisme une doctrine qui met toute la
valeur, toute l’intensité de la vie, et l’essence même du bien,
identique à l’être, dans l’acte d’intelligence, le reste ne pouvant
être bon que par participation. Lorsque, dans le langage courant,
on parle d’intellectualisme, on ne veut souvent désigner par là
qu’une certaine confiance naïve dans l’intelligence, et
particulièrement dans le raisonnement déductif. Une acception
technique qui tend à prévaloir, précise cette conception vulgaire,
et caractérise l’intellectualisme par la primauté de la notion
définie, statique, et de la raison discursive. La doctrine
essentiellement métaphysique dont il est ici question est bien
différente : elle englobe et dépasse la théorie de l’universelle
explicabilité, elle est tout à l’opposé d’un système où l’on
concevrait l’idéal de la vie de l’esprit sur le modèle du discours
humain. Ainsi, dans la mesure où la signification usuelle serait
pleinement développée et poussée à ses dernières conséquences,
celle qu’on adopte ici cesserait de coïncider avec elle pour
tendre à lui devenir diamétralement opposée.
Il faut, dit Aristote, prendre les mots dans le sens où tout le
monde les prend. Ne serait-ce pas manquer louablement à ce
précepte, que d’élargir la signification d’un mot en
l’approfondissant, et, réduisant à l’unité les notions disparates
qu’il recouvre, de montrer, dans un sens auquel tout
IV L’intellectualisme de saint Thomas
le monde ne pense pas, la raison secrète de, ce que tout le monde
dit ? Ce n’est plus vouloir réformer l’usage, c’est travailler pour
la clarté.
Il arrive, en effet, que le langage usuel, trompé par une
ressemblance de surface, entasse sous un même mot des
éléments incompatibles, et en vienne ainsi à installer, dans la
notion que ce mot représente, la contradiction même. Or, plus la
doctrine d’un penseur est haute, subtile et complexe, plus elle
est riche en conséquences variées qui ne s’harmonisent qu’en
paraissant se contredire, plus facilement on s’accordera à lui
choisir pour son étiquette un de ces termes commodes, souples
et changeants. Il en résulte une étrange confusion dans la
dispute. Mais la cause même du mal en contient le remède. Car,
en pareil cas, l’on a bien des chances d’arriver, en précisant
opiniâtrement cette notion vague, à dévoiler ce que la pensée de
l’auteur a de plus pur, de plus intime, de plus original et de plus
délicat, parce qu’on dévoilera justement l’idée dont tous avaient
pressenti la valeur suprême, mais qu’une analyse exacte n’avait
pas encore déterminée.
On parle souvent de l’intellectualisme de S. Thomas. J’hésite
à transformer en reproches définis ce qui n’est souvent que
l’indistincte expression de profondes antipathies instinctives. Je
crois pourtant qu’on vise, en général, comme le trait dominant –
et le vice radical – de sa philosophie, cette double habitude :
l’idôlatrie de l’abstraction et l’intempérance de l’affirmation.
Parfois cependant, l’on mentionne, mais sans paraître y attacher
grande importance, sa théorie de la primauté de la
contemplation.
Il nous semble que ce dernier principe est plus profond, plus
simple, plus central. C’est en partant de là qu’on arrivera le plus
aisément au coeur de la métaphysique thomiste, parce qu’on ne
peut étudier ce principe sans le voir s’étendre,
Introduction V
se développer, s’épanouir enfin dans l’affirmation de la valeur
absolue de l’acte intellectuel. Arrivé là, on tient la pensée
maîtresse qui met l’unité partout, et qui joint la philosophie et la
théologie dans une synthèse indissoluble. Elle peut se formuler
ainsi : l’intelligence, pour S. Thomas, est essentiellement le sens
du réel, mais’ elle, n’est le sens du réel que parce qu’elle est le
sens du divin. Voilà, en peu de mots, la conception de la
doctrine thomiste qu’on tentera, ici, d’exposer.
*
* *
Que l’intelligence, essentiellement, déforme et mutile l’être,
qu’elle soit : sens de l’irréel, c’est une idée aujourd’hui si
commune qu’elle a passé dans la littérature courante et dans la
conversation. « Chaque mot que prononce l’enfant » dit un
romancier, « est une hécatombe de choses particulières.
Lorsqu’il a cueilli un narcisse des près et qu’il lui applique le
nom de fleur, qui est applicable à des millions d’autres fleurs et
d’autres narcisses, il le range dans un genre, il exprime son
essence, il le réduit à l’état d’ombre et d’abstraction, et, la fleur
qu’il nomme n’est pas celle qu’il a cueillie elle n’a ni couleur ni
parfum ».
Faut-il, dans l’histoire es systèmes philosophiques, retrouver
cet enfant naïf qui dépouille l’être en le nommant et méconnaît
la fleur qu’il cueille, c’est, sans hésiter, vers la Scolastique
qu’on se tournera. La Scolastique est la philosophie des
abstractions. Et si quelque docteur du XIIIe siècle, s’élevant
contre la commune illusion, a proclamé les droits de la réalité
vivante et singulière1, du moins le plus célèbre
1 Roger Bacon. Opus Tertium, II, 7, 8, 10. « Unumm individuum excellit
omnia universalia de mundo… Singulare est nobilius, quam suum
universale. Et nos scimus hoc, per experientiam rerum… Patet
VI L’intellectualisme de saint Thomas
des Scolastiques est éminemment représentatif de l’état d’esprit
qui régnait alors. Loin de la vouloir pallier ou cacher, S. Thomas
érige en théorie l’erreur qui fait sa faiblesse. Audessus de tout, il
exalte l’esprit ; or, c’est l’universel qui en est, d’après lui, l’objet
propre, et il va partout répétant, comme une définition de
l’intelligence : Elle est faite pour séparer ce qui est un.
Intellectus natus est dividere ea quae secundum rem coniuncta
sunt.
On reproche à l’intellectualisme scolastique; d’exténuer et
d’abstraire; on lui reproche aussi de « solidifier ». Ce nouveau
grief, qui pourrait semble!, au premier abord, s’accorder mal
avec le premier, n’en est, au contraire, qu’une expression plus
adéquate. Abstraire, c’est mépriser le fluent et postuler la
permanence ; c’est donc cristalliser ce qui se répand, concentrer
le diffus, glacer ce qui coule ; c’est solidifier. L’abstraction
humaine est solidification, parce qu’elle est fragmentation, parce
qu’elle est création arbitraire d’un certain nombre d’unités
factices substituées, par décret de l’esprit, à l’unité inexprimable
du donné. Ignorer ce qui est tout ensemble un et multiple, c’est
ignorer le fluent, c’est ignorer le réel.
Ce progrès de la critique fait pénétrer plus avant dans l’intime
de la philosophie qu’on condamne, en faisant voir la liaison de
deux vices de la Scolastique, qui lui sont essentiels. C’est la
même chose, d’ignorer le multiple du temps et le multiple de
l’espace, le mouvement vital et la complexité réelle. Une même
erreur foncière rend les Scolastiques
per rationes theologicas, quod universale non habet comparationem ad
singularia : non enim Deus fecit hune mundum propter universalem
hominem, sed propter personas singulares… Hommes imperiti adorant
universalia… Intellectus est debilis ; propter eam debilitatem magis
conformatur rei debili quae est universale, quam rei quae habet multum
de esse, ut singulare. »
Introduction VII
réfractaires à la pure impression du donné, et imperméables à
l’esprit historique ; et le monde de l’esprit, tel que l’a fait à son
image l’intelligence de ces gens-là, se trouve être du même coup
une construction sans réalité ni consistance, une
Néphélococcygie, et un empire de roides entités figées, une sorte
de Chine intellectuelle.
L’abstraction systématique traîne après soi l’assertion
présomptueuse. Si l’on croit à la valeur absolue du concept, il
faut croire à la valeur absolue du jugement et du raisonnement,
qui en sont des suites nécessaires. Les notions, distinctes,
puisque, par définition, elles ne représentent qu’une « portion »
du réel, doivent, afin de le représenter plus complètement,
pouvoir se combiner en un système défini de rapports stables. Si
le réel a des « portions », c’est dans le jugement, mieux encore
que dans le concept, que la réalité s’exprime. e La vérité
plénière, disaient les Scolastiques, ne réside pas dans l’idée
simple mais dans la proposition, ou – comme ils parlaient – dans
l’énonciable ». Tout l’être étant d’ailleurs explicable, par
hypothèse, s’ensuivait que la vérité totale devait être cherchée
dans la science, c’est-à-dire dans un tableau complet du moud
tableau clairement intelligible puisqu’il se composait de
concepts adéquatement vrais, puisqu’il n’énonçait que leurs
rapports. Une pareille science est le but idéal de l’« intellectualisme
», comme sa possibilité en est le postulat.
La prétention d’égaler le réel est, ici, tangible et évidente
pour tous. Les philosophes ennemis de l’intellectualisme n’ont
pas besoin d’une argumentation nouvelle, puisque, si leur
critique du concept est vraie, toute cette science n’est que
chimère ; ici du moins ils se trouvent d’accord, dans une même
ironie, avec la conscience populaire et la philosophie du bon
sens. Le peuple et les raffinés n’ont qu’une voix pour
reconnaître, dans cette prétendue adéquation de la raison
VIII L’intellectualisme de saint Thomas
aux choses, l’illusion d’un esprit qui n’obtient la cohérence
qu’au prix de la complexité si l’unité factice qu’il prétend voir
dans le réel le satisfait, ce n’est que grâce à l’étroitesse de ses
vues, grâce à des préjugés ridiculement subjectifs1. Que peut-il
comprendre à l’histoire, à la psychologie, à la métaphysique?
Dans sa science, l’être fluent est pratiquement nié, puisqu’on
l’immobilise dans la rigidité des cadres rationnels, et l’être
spirituel est parfaitement ignoré, puisqu’on le conçoit sur le
patron des choses du monde spatial.
Que si le raisonneur prétend faire figurer dans sa science non
seulement le réel, non seulement le fluent et le spirituel, mais le
divin, c’est alors l’intellectualisme poussé jusqu’à l’absurde,
c’en est l’excès et le délire. Et c’en est aussi la forme
scolastique. La Scolastique est avant tout la rationalisation du
divin. Elle prétend l’exprimer en des propositions auquelles elle
attribue une vérité définitive et irréformable : ce sont les
dogmes. Et l’intellectualisme voit ici, se lever de nouveaux
adversaires. Ceux-ci ne parlent plus au nom du sens commun, ni
d’une philosophie quelconque, mais au nom de la religion. Ce
qui les inspire, ce n’est plus seulement la « vie » telle qu’elle
s’impose à la conscience vulgaire, ni la « vie » talle qu’elle
enchante les intellectuels qui ont senti le creux des abstractions,
c’est la «vie» profonde et intense du sentiment religieux. Ils se
choquent d’en voir la plénitude emprisonnée dans la précision
d’une formule. Ils reconnaissent peut-être au dogme une
légitimité relative, fondée en’ ce besoin naturel et inférieur qui
pousse l’homme
1 Zu fragmentarisch ist Welt und Leben, –
Ich will mich zum deutschen Professor begeben.
Der weiss das Leben zusammen zu setzen,
Und er macht ein verständlich System daraus
Mit seinem Nachtmützen und Schlafrockfetzen
Stopft er die Lücken des Weltenbaus.
(HEINE, Buch der Lieder.)
Introduction IX
à traduire en énoncés logiques les profondes réalités senties.
Mais ils s’irritent de l’affirmation exclusive et absolue, c’est àdire
du dogme, au sens scolastique et traditionnel. Ils se
moquent de l’étrange figure que fait prendre à la vie religieuse
cette antique conception de la foi. « Voilà donc, disent-ils, la
religion dérivée, par raisonnement déductif, des phénomènes,
naturels ou miraculeux. Dieu n’est plus atteint par l’expérience
intime, mais par l’argumentation. La divinité d’une confession
de foi peut être démontrée de manière à contraindre
l’intelligence. Et, puisque ces énoncés dogmatiques sont la
religion même, il n’y a pas, dans l’histoire religieuse, de
développement vital : des livres saints, datés et conditionnés
comme l’est toute oeuvre humaine, passent pour avoir été dictés
par Dieu, et jouissent d’une autorité décisive en matière de
science et d’histoire ».
On va plus loin. Si les affirmations des dogmatisants sont
outrées, c’est que leurs notions fondamentales sont fausses. S.
Thomas, l’intellectualiste type, passe pour un penseur chrétien.
Que deviennent cependant, entre ses mains, ces précieuses idées
qui sont la force. et la joie de la conscience religieuse : la liberté,
la foi, la, Révélation, le Médiateur ? Que devient l’idée même de
Dieu ? toutes ces choses sont tombées à l’état de notions
abstraites et pâles, la vie en est absente, ce sont des cadavres
déformés. L’idée de volonté spirituelle et, personnelle, dit-on,
manque proprement à S. Thomas. La Révélation tout entière
n’est pour lui qu’un complément de la spéculation
philosophique, accordé à, la faiblesse de l’humanité. C’est la
pensée, et non plus la foi, qui devient l’organe pour atteindre le
Très-Haut. Le Seigneur dont la présence vivifiait l’âme est
descendu au rang d’un Logos illuminateur, et l’on a fait du Dieu
vivant un réceptacle d’idées exemplaires. Thomas est retombé,
intellectuellement et moralement, dans la mentalité grecque, et
X L’intellectualisme de saint Thomas
voilà l’essence de l’esprit chrétien évaporée, puisque cet esprit
consiste à mettre au sommet de tout, non pas une Idée, mais une
Personne spirituelle1.
*
* *
La dernière objection que nous avons transcrite marque le point
précis où l’intellectualisme thomiste échappe finalement aux
prises de ses adversaires, parce que l’objection s’y révèle clairement
comme un contresens. On croit porter un coup décisif,
mais ce n’est plus S. Thomas qu’on touche. « Ce n’est pas une
idée qui est au sommet de tout, c’est une Personne spirituelle ».
Cette assertion suppose entre Idée et Personne spirituelle un
contraste que S. Thomas n’admet pas. Car c’est précisément le
principe fondamental de sa métaphysique intellectualiste, que
toute Personne
1 Ces critiques sont formulées par M. Seeberg (Voir sa Theologie des
Johannes Diras Scotus, pages 629, 627, 581, 586, 632, 580). Je le cite de
préférence à tout autre, parce qu’à la connaissance des questions
scolastiques, il joint, ce qui est beaucoup plus rare, un sens parfois très
juste de leur portée. – Je n’ai pas ici à défendre la valeur religieuse de la
pensée scolastique en son ensemble. On tend aujourd’hui à le reconnaître
: c’est manquer de souplesse d’esprit et d’imgination psychologique, que
de ne pouvoir se représenter la coexistence’ subjective de l’aristotélisme
syllogistique, avec un mysticisme pareil à celui des Victorins ou de saint
Bernard, et même leur compénétration ; la pensée spéculative n’était pas,
ne pouvait pas être isolée de la vie religieuse, si intense au Moyen âge ;
l’itinéraire de l’âme cers Dieu et l’Incendie d’amour se comprennent mal
sans le Breviloquium. – La récente Esquisse de M. Picavet semble avoir
beaucoup fait en France pour dissiper le préjugé contraire ; pour
l’Allemagne protestante, on peut voir, dans la Realencyklopädie für
protestantische Theologie, l’article Scholastik, rédigé par M. Seeberg. –
Dans cet ouvrage, je considère donc ce point comme acquis, mais je
conteste une autre opinion, fort répandue, d’après laquelle une scolastique
« volontariste », représentée par saint Anselme, Robert Grosseteste, Duns
Scot, etc., serait plus apte que l’intellectualisme thomiste à satisfaire les
besoins profonds de l’âme religieuse.
Introduction XI
spirituelle est une Idée, qu’il y a identité parfaite entre Idée et
Réalité spirituelle1. « Intelligent en acte » et « intelligible en
acte » sont pour lui deux notions convertibles. Les vraies Idées,
les vrais « noumènes », comme on dirait aujourd’hui, sont les
esprits purs, les « Intelligibles subsistants ». L’intellibigle est,
par essence, du vivant, du substantiel. Connaître, c’est
principalement et premièrement saisir et étreindre en soi un
autre, capable aussi de vous saisir et de vous étreindre, c’est
vivre de la vie d’un autre vivant2. L’intelligence est le sens du
divin, parce qu’elle est capable d’étreindre Dieu en cette sorte ;
et, pour s’en faire une idée correcte. il faut comprendre que son
rôle est de capter des êtres, non de fabriquer des concepts ou
d’ajuster des énoncés.
Des idées exposées dans ce livre, c’est la plus importante, et
celle que j’aurais voulu mettre dans une plus vive lumière. Tout
le reste en découle.
La coïncidence de Réalité spirituelle et d’Idée fait voir que
l’obtention de la réalité suprême s’opère formellement par
l’intelligence, et que la fin même du monde, c’est l’acte le plus
noble de l’esprit, la vision de Dieu. Or, toute la religion gravite
autour de la vision béatifique. L’on voit donc disparaître,
comme une simple ignoratio elenchi, l’illusion de ceux qui
croient que la philosophie religieuse, dans le système
intellectualiste n’est qu’une pièce rapportée.
Si c’est l’intelligence qui saisit-Dieu tel qu’Il est, Dieu
1 Le dogme de la Trinité laisse cette doctrine intacte, puisque chacune, des
trois Personnes est réellement identique à l’Essence divine,
2 Il n’est pas nécessaire pour cela que la connaissance soit immédiate,
c’est-à-dire que la Réalité par moi connue soit identiquement l’idée même
que j’en ai. Ce serait là l’idéal suprême de la prise intellectuelle de l’être ;
il ne se réalise, d’après saint Thomas, qu’en deux cas : celui des intuitions
du moi actuel par lui-même et celui de la vision béatifique.
XII L’intellectualisme de saint Thomas
n’étant pas seulement volonté sainte, mais encore nature
souveraine et source essentielle de tout l’être, c’est aussi
l’intelligence, par une conséquence nécessaire, qui saisira l’être
créé tel qu’il est en soi. L’intelligence, disions-nous, est le sens
du réel parce qu’elle est le sens du divin. Cette conception
explique et justifie l’attitude de S. Thomas vis-à-vis de
l’intelligence, telle qu’il la considère dans son exercice terrestre
et dans son mode humain.
Car il la rabaisse, comme nous dirons; mais il est forcé par ses
principes de reconnaître à ses opérations d’ici-bas une valeur
imprescriptible en tant précisément qu’elles participent de
l’intellectualité. L’abstraction et l’affirmation humaines sont
justifiées parce qu’elles sont, dans un monde inférieur,
l’exercice naturel d’un être qui, malgré tout, est esprit ; parce
qu’elles sont les efforts de l’intelligence mêlée aux sens pour
suppléer l’idée pure, pour simuler l’intuition directe du réel.
Le concept abstrait n’est donc pas la saisie immédiate d’une
essence intelligible, mais c’en est l’imitation inconsciente ; c’est
un artifice humain pour donner aux choses matérielles, par
l’épuration des données sensibles, une certaine apparence d’être
des Réalités spirituelles. Le jugement certain n’est pas
l’expérience d’une semblable réalité, mais c’est le mode humain
d’affirmer intrépidement la valeur absolue de l’intelligence, et
son aptitude à percevoir ces suprêmes entités. Le dogme, enfin,
n’égale pas le fait divin qu’il traduit en termes d’homme, mais,
si-on ne lui reconnaissait qu’une valeur de symbole utile aux
moeurs, on mentirait à la nature de l’intelligence : celle-ci, étant
le sens du réel, se refuse à reconnaître un « ordre moral »
étranger à l’ordre ontologique ; elle ne peut distinguer, au fond,
jugements de valeur et jugements d’être.
Introduction XIII
*
* *
L’intellectualisme métaphysique garantit donc la valeur de ces
abstractions et de ces assertions, idoles de « l’intellectualisme »
ordinaire. Il ne les adore pas : il les méprise et les protège, en
attendant mieux. Comment S. Thomas, avec ses principes sur
l’intellection idéale, exalterait-il la raison humaine comme tout
ce qu’il y a au monde de plus excellent ? « L’homme, dit-il, ne
possède pas l’intellectualité comme son bien propre et sa nature;
il n’en a, comparativement à l’intellectualité des anges, qu’une
étincelle, une petite participation1. » L’intellection, en nous, n’est
jamais parfaite et pure, puisqu’elle ne peut s’exercer, comme
souvent il le répète, « qu’à l’ombre de l’espace et du temps ». Et
notre droit d’affirmer est nécessairement restreint à un nombre
assez modeste de propositions sûres, gêné qu’il est par notre mode
de concevoir.
Aussi, loin que S. Thomas prétende faire rentrer tout l’être
dans ce moule rigoureux, qu’impose à notre intellection la
substance étendue (qui est son objet proportionné ici-bas), son
ontologie, au contraire, est caractérisée, entre tous les systèmes
scolastiques, par l’affirmation des entités qui échappent à ce
moule. Il affirme les formes pures, où la nature se multiplie avec
l’individu, parce qu’elles sont supérieures à l’espace. Il affirme
la « puissance pure », qui « est », et qui pourtant, n’est pas son
acte, – et c’est pour lui le premier pas dans la métaphysique,
d’accorder la possibilité de ce μὴ ὄν qui soit pourtant ὄν πως.
Il s’élève avec force contre ceux qui, transformant les accidents
en masses maté-
1 2 d. 3 q. 1 a. 2 et 2 d. 39 q. 3 a. 1. – Les abréviations employées pour citer
saint Thomas sont expliquées à la fin du volume.
XIV L’intellectualisme de saint Thomas
rielles, pervertissent la notion de qualité1. Mais il enseigne que
la condition terrestre de notre entendement, telle qu’elle se
reflète en notre langage, nous impose ces déformations
animales,: et que, si nous pouvons les condamner par la
réflexion, jamais pourtant ici-bas nos conceptions ne’ s’en
pourront défaire. « Solidifier », c’est; donc pour lui la tare
essentielle de notre raison, mais c’est la condition nécessaire de
son exercice.
Et, de même, s’il affirme bravement ce qu’il croit percevoir
avec certitude, il sait que nombre de problèmes nous sont
insolubles, et qu’on s’expose à courir après des ombres quand
on cède à l’amour de systématiser. Il ne renonce pourtant pas à
appliquer à toute matière ses syllogismes ; il trouve; un biais, et
nous aurons à étudier ces systèmes de raisonnements probables,
dont les points d’attache sont, comme il le dit lui-même, «en
dehors de la nature de l’être », dont le canevas est fourni par
l’activité ordonnatrice de l’esprit, et dont le philosophe médiéval
ne craint pas de se servir pour combler les lacunes de sa science
certaine2. Comme le même appareil syllogistique sert de cadre
aux deux sortes de raisonnements, les certains et les probables,
on s’expose à d’étranges méprises quand on veut mettre sur la
même ligne tout ce que S. Thomas avance là où il néglige de
qualifier expressément son affirmation. Ici, il écrit que la pensée
de l’ange n’est pas identique à son être : c’est une assertion
métaphysique capitale, d’une certitude absolue ; à la page
suivante, il déclare que les anges ont été créés « dans le ciel
empyrée » : et c’est à peine s’il accorde à cette proposition plus
de consistance rationnelle que ne ferait
1 Voyez V. I. c. XI, in 5 Met. l. 7, in 7 Met. l. 1, et le chapitre 2d de notre 2e
partie. Comparez encore la théorie thomiste de la priorité réciproque des
causes. Ver. 28, 7. etc.
2 Voir in 4 Met., l. I, et notre 2e partie chap. 5e.
Introduction XV
un écrivain moderne s’il nous contait que les Séraphins planent
dans « l’azur » ou dans le «bleu». Que cette manière de procéder
nous’ étonne, au premier abord, et nous déroute, c’est possible.
Mais voici du moins un résultat qui demeure : s’il faut, en cette
matière, reprocher quelque chose à S, Thomas, c’est moins
d’avoir affirmé sans être sûr, que d’avoir systématisé pour le
plaisir, avec la conscience bien nette de ne pouvoir affirmer.
Ainsi, ni la griserie de l’abstraction ni l’intempérance de
l’affirmation ne caractérisent ce philosophe ; et c’est précisément
son idéal très haut de l’opération intellectuelle qui l’a
fait dédaigneux du concept et réservé dans ses jugements.
Est-ce à dire que, dans la pratique, il n’ait jamais sacrifié à
ces illusions que condamnaient ses principes ? Ne pas le
reconnaître serait fermer les yeux à l’évidence. Il a donné, çà et
là, trop d’importance aux formules ; il a trop substitué, dans ses
explications de textes, la finalité consciente au mécanisme
historique de la psychologie; il tendait à concevoir toute
perfection, même dans le monde des être corruptibles comme
une substance et comme un repos1. Tout cela, sans doute, a son
principe dans une fascination insconciente du mode de penser
conceptuel. L’on pourrait, de ce point de vue, étudier son
« intellectualisme », et déceler, dans ce que j’appellerais le
matériel de sa doctrine, l’influence des préjugés quantitatifs
qu’il critiqua. Un pareil travail, si l’autour était soigneux, serait
peut-être instructif et, s’il était
1 Nous aurons occasion de revenir plus loin à deux points mentionnés ici, et
de montrer comment, dans sa théorie de la spéculation humaine, saint
Thomas, restreignant inconsciemment la largeur de ses principes, a
semblé parfois vouloir réduire aux formes rationnelles tout l’exercice
spéculatif de l’esprit humain (voir les chapitres IIIe et Ve de la 2e partie). –
Quand à l’identification trop hâtive d’une idée avec une formule définie,
on en peut trouver un exemple dans les discussions de l’opuscule 18e, de
Forma absolutionis.
XVI L’intellectualisme de saint Thomas
spirituel, ne manquerait pas d’être amusant. Mais il nous semble
que la portée historique en serait courte, parce qu’une doctrine
déjà ferme arrêtait ici S. Thomas sur la pente, et qu’il n’est pas,
en cette matière, particulièrement représentatif.
*
* *
Au contraire, en prenant comme principe la, valeur suprême de
l’acte intellectuel, nous avons conscience d’avoir mis au centre
ce qui était central pour S.. Thomas. Quelle puissance est plus
noble, l’intelligence ou la volonté ? Par quelle puissance l’être
créé possède-t-il l’Infini, par l’intelligence ou par la volonté?
C’étaient là des problèmes que se posaient explicitement les
Scolastiques, et en même temps que leurs réponses à ces
questions les classaient en intellectualistes et volontaristes, elles
étaient éminemment caractéristiques de leurs systèmes, parce
qu’elles décidaient, pour eux, de la nature de Dieu, dont tout
dépend1. Il y a en Scolastique une question principale, on
pourrait presque dire une question unique, c’est celle de la,
conquête de l’être. C’est en abordant les penseurs du Moyen
Age par ce côté, qu’on arrivera à les comprendre tels qu’ils
furent2.
1 Scot pense, contre S. Thomas, que la possession de Dieu s’opère
formellement par la volonté (voir plus bas, p. 49, n. 1). Il est, dès lors,
conséquent avec lui-même : en niant la parfaite coïncidence de l’ordre
intelligible et de l’ordre réel : c’est le sens de sa fameuse distinction
formelle ex natura rei. Parce que la notion thomiste d’intellection possédante
et d’immanence intellectuelle lui manque, il tend à se représenter
toute connaissance sur le modèle de notre conception : c’est ce qui explique
ses théories sur l’univocité de l’être, et sur la connaissance humaine
des attributs divins. Si nous définissions l’intellectualisme par la tendance
à égaler tout le connaître au connaître humain, nous devrions dire que
Scot est plus intellectualiste que S. Thomas.
2 Les « volontaristes » médiévaux attribuent à la volonté cette acquisition
de l’être, par transformation en lui qui est, pour S. Thomas
Introduction XVII
C’est donc la doctrine de S. Thomas sur là valeur de l’intelligence
pour la conquête de l’être qui fait le propre objet de
cette étude. Ne me proposant point d’atténuer le thomisme pour
le rendre acceptable à la pensée contemporaine, mais de le faire
comprendre tel que son auteur l’avait conçu, je le critiquerai
exclusivement en partant de ses propres principes. Pour lamême
raison, je suivrai un ordre d’exposition analogue à celui
des Scolastiques, c’est-à-dire a priori, et inverse de leur ordre
d’invention. Une première partie expliquera donc la notion de
l’intellection en soi, et comment elle est, pour S. Thomas,
essentiellement captatrice d’être, et non fabrication d’énoncés.
Une seconde partie jugera, sur cette règle, la valeur de la
spéculation humaine, c’est-à-dire des multiples opérations par
lesquelles notre esprit, privé presque entièrement d’intuitions,
mais aidé des facultés sensibles, s’efforce ici-bas de feindre et
de suppléer la perfection qui lui manque, suivant le principe pris
d’Aristote : Quod non potest fieri per unum, aliqualiter saltem
fiat per plura. Les succédanés naturels de l’intellection pure sont
le concept, l’appréhension du singulier, la science, le système, le
symbole1. La vie contemplative, telle que leur exercice nous la
procure, serait tout ce qu’il y a de meilleur sur terre, si Dieu, par
un excès d’amour, n’avait promis à l’homme une vision plus
sublime que toutes celles où son désir naturel pouvait aspirer. Il
en résulte un renversement des valeurs accidentel et transitoire;
car, en attendant le Ciel, c’est la foi qui nous fait vivre, et cette
foi,
le partage de l’intelligence. Voir, outre les textes de Scot cités plus bas,
Henri de Gand, Quodlibeta, I, 14. (Venise, 1613), et Mathieu
d’Aquasparta : Quaestiones disputatae de cognitione, q. 9, ad 9.
(Quaracchi, 1903, pp. 407-408.)
1 Il n’y a’ pas lieu, de consacrer au jugement une étude spéciale parce que
le résidu qui lui appartient en propre, c’est-à-dire la simple affirmation
d’une existence, n’a aucune valeur de spéculation pure.
XVIII L’intellectualisme de saint Thomas
qui nous prépare à une vie d’intellectualité plus exquise courbe
notre raison sous le joug pénible de l’autorité. Donc sur terre, les
valeurs humaines ne sont pas directement intellectuelles, mais
morales. C’est ce qui oblige, dans un troisième partie –
l’Intelligence et l’action humaine – d’examiner, en peu de pages
et par manière de complément quelle est la valeur de l’élément
intellectuel dans ce dynamisme des actions morales par
lesquelles l’homme tend à sa fin, qui est spéculation pure. Ce
dernier rôle de l’intelligence est provisoire et subordonné. Il y a,
par définition, un « ensuite » à la morale, mais il n’y a pas
d’ensuite à l’idée. Et c’est ici que la philosophie et la théologie
s’unissent, dan le système thomiste, comme la matière et la
forme. Car, comme la religion, elle aussi, prétend être finale, il
faut bien que ce soit en une contemplation que la religion se
termine. Cela revient à dire que, comme le réel créé n’est qu’une
participation du divin, ainsi la vie surnaturelle ne peut être
qu’une conquête plus plénière de la réalité. S. Thomas n’est
donc pas religieux quoique intellectualiste ; il croit plutôt devoir
être intellectualiste parce que religieux. Il faudrait, dit-il1, que
l’homme fût l’être suprême, pour qu’on pût mettre dans la raison
pratique le souverain bien.
1 1a 2ae q. 3 a. 5 ad 3.
L’INTELLECTUALISME
DE SAINT THOMAS
Pierre ROUSSELOT: L’intellectualisme de saint Thomas 1
PREMIÈRE PARTIE
L’Intellection en soi
I
« L’intelligence est une vie, et c’est tout ce qu’il y a dans la vie de plus parfait1. » . « L’être
est double matériel et immatériel. Par l’être matériel, qui est restreint, chaque chose est
seulement ce qu’elle est cette pierre est cette pierre, et rien de plus. Mais par l’être
immatériel, qui est ample et comme infini, n’étant pas borné par la matière, une chose n’est
pas seulement ce qu’elle est, elle est aussi les autres êtres, en quelque façon2. » Ces
formules résument assez bien la notion fondamentale de l’intellectualisme thomiste.
Elles délimitent aussi la seule conception initiale possible de ce que fut l’intellection
pour S. Thomas, dans toute sa généralité. L’intellection n’est pas chose « univoque », mais
est intrinsèquement différente, dans cette doctrine, selon les différents êtres intelligents.
Point de relation causale d’une espèce déterminée, qui puisse exprimer le rapport universel
de l’intelligible à l’intelligent : tantôt c’est l’esprit qui pose l’objet, tantôt c’est l’objet qui
agit sur l’esprit, tantôt
1 In 12 Met. 1. 5.
2 In. 2 An. 1. 5.
2 Pierre ROUSSELOT: L’intellectualisme de saint Thomas
l’harmonie entre l’esprit et l’objet doit être constituée, sans influence immédiate, par
l’action supérieure d’une cause commune3. Point de modification nécessaire, de processus
extérieur ou de réception qui soit du concept de l’intellection : tantôt l’essence même de
l’intelligible est dans l’esprit ; tantôt l’esprit – et c’est le cas des Anges ou intuitifs purs –
possède dès le début une collection d’images du monde qui lui est comme substantielle ;
tantôt, comme cela se passe chez les hommes, l’esprit, après une série d’actions
préparatoires plus ou moins laborieuses, fabrique en soi-même une ressemblance des
choses plus ou moins imparfaite. – En un mot, le mode de genèse de l’idée, et même le
rapport de l’idée à l’objet, est extérieur et accidentel au fait de l’intellection. Celle-ci ne
peut donc être notifiée que par l’unité vivante que forme avec l’esprit l’idée déjà présente.4
Pour signifier l’union de l’intelligible avec l’intellect, S. Thomas dit indifféremment être
(parfois devenir), comme Aristote, ou avoir, terme qui se rapporte à un mot d’Augustin5.
Cette union peut être assimilée, dit-il encore, à la pénétration de la matière par la forme6. –
Mais, parce que ces métaphores pourraient aussi s’appliquer à la connaissance sensible, il
faut ajouter que l’esprit, lorsqu’il « atteint »
3 Ver. 2. 14.
4 Ver. 8. 6. « Dico ex eis effici unum quid, in quantum intellectum coniungitur intelligenti sive per
essentiam suam, sive per similitudinem ; unde intelligens non se habet ut agens vel ut patiens, nisi per
accidens… », etc
5 Aristote : τὸ αὐτὸ ἐστι τὸ νοοῦν καὶ τὸ νοούμενον (De l’âme, III. 4.). Ἐστὶ δ᾿ὁ μὲν τοιοῦτος
νοῦς τῷ πάντα γίνεσθαι (lb. 5.). Pour l’idée d’Augustin, elle est résumée au mieux dans un
Commentaire de S. Thomas sur S. Paul : « In his quiae sunt supra animam, idem est videre et habere, ut
dicit Aug. » (In Hebr. XI. 1. I. rédaction du f. Réginald. V. Aug. De Diversis Quaestionibus LXXXIII, c.
35.)
6 1 q. 55 a. 1 ad 2. « Intellectus in actu dicitur intellectum in actu, non quod substantia intellectus sit ipsa
similitudo per quam intelligit, sed quia illa similitudo est forma eius. » Cf. Ver. 8. 6.
Pierre ROUSSELOT: L’intellectualisme de saint Thomas 3
l’être étranger, s’atteint aussi toujours et nécessairement lui-même. Que ces deux
opérations n’en fassent qu’une : c’est là le propre de l’intellection. « Aristote dit que, de par
sa notion même, l’intelligence se perçoit elle-même en tant qu’elle transporte ou conçoit en
soi un intelligible : car l’intelligence devient intelligible par cela qu’elle atteint un
intelligible7 ». La différence de l’esprit et des sens est dès lors suffisamment indiquée par
cette immanence plus ,profonde qui implique la possibilité de la réflexion. Ou, comme la
suite nous le fera voir, l’intellection peut être définie par sa possibilité de progrès selon les
deux conditions marquées par les formules du début, conditions qui sont corrélatives. Elle
est l’acte d’intensité variable, où l’enrichissement par assimilation de l’extérieur croît
toujours quand la vie immanente croît8. « Son extension supérieure n’est pas une dispersion
dans le multiple, car l’intellect, quand il atteint beaucoup d’objets, demeure plus concentré
que le sens lorsqu’il en atteint peu9. »
Que si l’on demande de caractériser plus nettement cette union, cette possession sui
generis, il est clair qu’on ne peut mieux le faire qu’en renvoyant chaque homme à
l’expérience personnelle de sa pensée. C’est une présence qui ressemble à l’identité
transparente du moi avec lui-même, sans être exactement cela, fieri quodammodo aliud.
L’examen des thèses les plus fondamentales de la métaphysique thomiste
7 In 12 Met. 1. 5. – Cf. Ar. Metaph. Δ 7. Ed. de Berlin, 1072, b. 20…
8 1 q. 27 a. 1 ad 2. « Quanto aliquid magis intelligitur, tanto conceptio intellectualis est magis intima
intelligenti, et magis unum. Nam intellectus, secundum hoc quod actu intelligit, secundum hoc fit unum
cum intellecto ».
9 Opusc. 26 [28?], ch. 1. « Anima humana quodammodo est omnia… remanet in ea quaedam infinitas…
nec propter hanc maiorem eius extensionem (intellectus) spargitur ad multa, sed magis unita remanet in
acceptione plurium intelligibilium, quam sensus in paucis sensibilibus ».
4 Pierre ROUSSELOT: L’intellectualisme de saint Thomas
conduit au résultat suivant : l’intellection doit être présentée, au début, comme un fait
original qui contient, avant toute explication, de quoi le distinguer de ce qui n’est pas lui.
En effet, si des scolastiques postérieurs ont pu s’interroger sur la possibilité d’êtres
immatériels qui ne seraient pas intellectuels, cette question, pour S. Thomas, ne saurait
présenter aucun sens. Si la présence des qualités sensibles exclut l’intellectualité, c’est la
non-intellectualité qui définit la matière10. Ainsi la division est complète, distinguant deux
contradictoires. Il y a deux sortes d’êtres, ceux que la matière contracte et contraint à n’être
qu’eux-mêmes, à n’avoir qu’une seule forme, et ceux qui, exempts de cette détermination,
peuvent « être les autres d’une certaine manière ». L’apriorisme de cette dichotomie, la
faisant absolue, ne décide pas la question si la matière qui exclut l’esprit coïncide, sans la
dépasser, avec la réalité mal connaissable qui affecte d’une façon originale nos cinq sens.
Mais l’intelligence, elle, est nettement mise à part, et distinguée de tout le reste par une
caractéristique prise de son acte.
Voilà donc indiquée la notion générale qui seule peut être le point de départ de notre
recherche. La suite mettra en lumière les diversités profondes qui rendent irréductibles les
différentes sortes d’intellections. Elles se distingueront et se classeront d’elles-mêmes par le
développement divergent des éléments essentiels que la première esquisse a révélés.
II
Contrairement à la conception aujourd’hui vulgarisée, qui fait de l’intellection un «
épiphénomène » à la surface de
10 V. 1 q. 14 a. 1.
Pierre ROUSSELOT: L’intellectualisme de saint Thomas 5
la « vie » véritable, Thomas la considère comme l’action vitale par excellence, l’action la
plus foncière et la plus intense des êtres intelligents. Contrairement à ceux qui voient dans
l’intelligence une faculté essentiellement égoïste, il en fait la puissance essentiellement
libératrice de la subjectivité11, si l’on peut ainsi parler, la « faculté de l’autre ». Plus
généralement, elle est pour lui, comme on l’a bien dit12, la « faculté de l’être », la faculté
qui le plus véritablement prend, atteint, et tient l’être. Elle réunit l’intensité subjective et
l’extension objective au plus haut degré, parce que, si elle atteint l’être, c’est en le devenant
d’une certaine façon : en cela précisément consiste sa nature.
De ces deux caractères, immanence et extériorisation, c’est finalement l’immanence qui
donne sa perfection à l’acte intellectuel. La raison propre de la supériorité de l’intelligence
sur la volonté, c’est que, « à parler simplement et absolument, mieux vaut posséder en soi
la noblesse d’un autre être, que d’avoir rapport à un être noble qui reste extérieur13 ». Si
donc l’intelligence est la vie suprême et parfaite, c’est qu’elle se réfléchit sur soi-même et
atteint l’être en se comprenant. Est igitur supremus et perfectus gradus vitae qui est
secundum intellectum, nam intellectus in seipsum reflectitur et seipsum intelligere potest.
Ces paroles, empruntées au dernier livre de la Somme contre les Gentils14, sont la
conclusion d’un large exposé de l’ « émanation » dans les différents règnes de la nature. «
Selon la diversité
11 Le mot subjectivité traduit ici l’individualité au sens thomiste, qui dit limitation et contraction autant
qu’unité incommunicable. Dieu, pour S. Thomas, n’est pas « individuel. » (Pot. 7. 3.)
12 Revue Thomiste, 1900, p. 399.
13 Ver. 22. 11. – Cf. ibid. 15, 2. « In verum… intelligibile fertur intellectus ut in formam…, in bonum autem
fertur ut in finem », « cum forma sit intus, et finis extra. »
14 4 C. G. 11.
6 Pierre ROUSSELOT: L’intellectualisme de saint Thomas
des essences, – y est-il dit, – les émanations des êtres sont diverses, et, plus une nature est
élevée, plus son émanation lui est intime. Dans l’univers, les corps bruts sont à la dernière
place, et parmi eux l’émanation ne peut se concevoir que, par l’action d’un individu sur tin
autre : quand le feu produit du feu, c’est qu’un corps étranger est par lui altéré, modifié, et
transformé en feu. Au-dessus des corps bruts sont les plantes ici l’émanation procède déjà
de l’intérieur, puisque c’est l’humeur intrinsèque à la plante qui se change en semence, et,
confiée ensuite à la terre, croît et devient plante à son tour. C’est le premier degré de la vie,
puisque ces êtres-là vivent, qui, se meuvent eux-mêmes à agir, tandis que ceux qui ne
peuvent mouvoir que les autres sont totalement privés de vie. Pourtant la vie des plantes
est, imparfaite, car, si l’émanation y procède de l’intérieur, peu a peu cependant elle en sort,
et l’être qui émane se trouve finalement extrinsèque au premier; l’humeur, surgissant
d’abord de l’arbre, devient fleur; puis c’est un fruit qui, distinct de l’écorce, y reste encore
attaché ; mais, quand le fruit est parfait, il se sépare complètement, tombe à terre, et, par la
vertu du germe, produit une autre plante. D’ailleurs, à y regarder de près, le premier
principe de cette émanation était lui-même extérieur, puisque, l’humeur intrinsèque de
l’arbre a été aspirée du sol par les racines. Au-dessus des plantes, l’âme sensitive constitue
un degré de vie plus élevé : l’émanation propre y commence du dehors, mais elle se
termine à l’intérieur, et, plus elle avance, plus elle est intime : c’est que l’objet sensible du
dehors imprime sa forme aux sens extérieurs, d’où elle passe dans l’imagination, puis dans
le trésor de la mémoire. Or, dans toute la suite de cette émanation, le principe et la fin
n’appartiennent pas rigoureusement
Pierre ROUSSELOT: L’intellectualisme de saint Thomas 7
au même sujet, puisqu’une puissance sensitive ne saurait se réfléchir sur elle-même. Donc
la vie est ici plus haute que chez les plantes, et d’autant plus qu’elle y est plus intime. Ce
n’est pourtant pas encore la vie parfaite, puisque l’émanation, ici, passe de l’un à l’autre.
Donc le degré suprême et parfait de la vie, c’est l’intelligence, puisque l’intelligence se
réfléchit sur elle-même et se comprend. »
On pourrait citer cent autres passages qui affirment pareillement que la perfection de la vie
et de l’être se mesure à l’immanence des opérations ; celui que j’ai choisi a ceci de
particulier, qu’il exclut de l’acte immanent non seulement la consommation dans un sujet
extérieur, mais la réception des principes du dehors. Cette exigence, qui semble
incompatible avec le principe de cette extension à l’autre dont nous avons fait au début le
second caractère de l’opération intellectuelle, nous force de remonter dès maintenant au fait
premier qui conditionne et domine tout l’intellectualisme de S. Thomas : l’existence
vivante et personnelle de l’Esprit absolu. Au chapitre cité, après le classement des
puissances naturelles, l’auteur établit : celui des facultés intellectuelles, mettant toujours au
dernier rang ce qui reçoit davantage de l’extérieur. Il conclut que l’immanence
rigoureusement parfaite n’existe qu’en Celui chez qui l’être est identique à l’intelligence et
à l’idée, chez l’Esprit qui est lui-même mesure de la vérité des choses. « L’intelligence
humaine peut se connaître, mais le principe de sa connaissance lui vient du dehors, puis
qu’elle ne connaît rien sans image sensible. Plus parfaite est lavie intellectuelle des Anges,
dont l’intelligence se connaît par soi-même sans passer par rien d’extérieur ; cependant,
leur vie n’a pas encore la suprême perfection, puisque leur idée, qui leur est intérieure, n’est
pourtant pas leur substance, être et
8 Pierre ROUSSELOT: L’intellectualisme de saint Thomas
comprendre n’étant pas identique en eux15. Donc, la dernière perfection de la vie appartient
à Dieu, en qui comprendre, « c’est être, si bien que l’idée de Dieu, c’est l’essence divine
elle-même, et j’entends par idée ce que l’intellect conçoit en soi de l’objet connu. » – Ansi
la conscience parfaite, créatrice de toute vérité, est en même temps intellection épuisante et
unité parfaite, et Dieu n’en est pas moins un pour connaître : le pensant et le pensé ne font
pas nombre pour S. Thomas. Dans le monde des anges, entre Dieu et l’homme, l’être,
l’acte, la vie, se mesurent toujours à la profondeur de l’immanence : l’unité intelligible y
est-un accident, elle change et passe tandis que la substance demeure. « La plénitude
intelligible, qui consiste, en Dieu, en une seule chose : son essence, par laquelle il connaît
tout, e est participée, dans les intelligences créées, d’une manière inférieure et moins
simple16. » Aucun des esprits créés n’est la ressemblance universelle de tout l’être, cette
ressemblance unique et parfaite étant nécessairement infinie donc, chacun d’eux connaît par
plusieurs idées. Mais « plus une substance séparée est sublime, plus sa nature est semblable
à la divine, et par conséquent moins contrainte, et plus proche de l’être universel, parfait et
bon…: donc les similitudes intelligibles, dans une substance supérieure, sont moins
nombreuses et plus universelles17 » non par généralisation, mais par condensation, comme
15 S. Thomas ne veut pas dire ici que l’intelligence angélique ne « devient » pas « intentionnellement »
l’intelligible, mais qu’il y a dans l’ange de l’être qui n’est pas du comprendre (ce qu’il prouverait, soit
par la succession de ses pensées, soit par la présence, en sa conscience, d’actes qui ne sont. pas
identiquement des intellections. Voir 1 q. 54 a. 1, etc.).
16 1 q. 55 a. 3. 3.
17 2 C. G. 98.
Pierre ROUSSELOT: L’intellectualisme de saint Thomas 9
nous dirons dans la suite. Moins l’être s’éparpille en pensées multiples, plus sa vie est
intense.
III
Mais plus sa vie est intense, moins elle est restreinte en soi. En reprenant la série des êtres
finis énumérés ci-dessus, nous pourrons nous convaincre que la seconde des perfections
requises, la possession de l’autre, loin d’être opposée à’ l’immanence, croît, au contraire, et
décroît avec elle18.
Il suffit d’un peu de réflexion pour dépasser l’opposition vulgaire d’action et de pensée;
il en faut davantage pour concevoir que la pensée est, en soi, la plus agissante et la plus
puissante des actions. Cette manière de voir était naturelle à S. Thomas, pour qui l’action
était perfection en tant qu’elle était, non pas mouvante, mais possédante, en tant que,
émergeant du mouvement, qui est dissemblance et potentialité, elle fixait son sujet dans la
constance extra-temporelle de l’acte. Cela posé, il concluait vite que la possession de
l’autre s’opérait plus pleinement par l’idée que par n’importe quel contact matériel, et
requérait l’immanence comme condition de sa perfection.
Sans doute, avoir, posséder, saisir, tenir, tous ces mots sont empruntés à l’exercice de
nos pouvoirs corporels; il semble à première vue que les appliquer à l’opération
intellectuelle, ce soit les vider de leur sens vrai et plénier pour décrire une ombre d’action
ou de possession s’exerçant sur une ombre d’être. – Mais, si l’action dit passage d’un être à
un autre, elle est, en conséquence, d’autant plus parfaite qu’elle atteint plus pleinement
l’autre comme tel, c’est-à-dire
18 Ver. 2. 2.
10 Pierre ROUSSELOT: L’intellectualisme de saint Thomas
dans l’intimité, la totalité, l’unité de son être, d’autant plus imparfaite qu’elle en laisse
davantage (Ens et unum convertuntur). Or, rien n’est plus abstractif qu’une action
matérielle rien donc n’est plus impuissant et plus borné. Un cantonnier casse des cailloux,
un chien renverse une corbeille ou embrouille une pelote de fil, un boeuf écrase une fleur :
ces actions ne font qu’altérer l’être, elles l’atteignent par un de ses modes, exclusivement,
donc abstractivement, aucune ne l’envahit tout entier, ne le pénètre, ne le conquiert: Le
sujet agissant visait, par son action, à se soumettre l’être, à s’en enrichir, à l’informer de soi
il ne réussit, par l’action matérielle, qu’à transformer par quelqu’une de ses puissances
quelqu’une des qualités de l’autre, il ne l’atteint pas dans son fond dernier. La permanence
de la matière oppose toujours une résistance passivement tranquille à la bête la plus
furieuse ou à la machine la plus colossale, et le flux de la durée temporelle, qui conditionne
leurs actions, leur impose l’instabilité, sinon comme leur sort nécessaire, au moins comme
une de leurs inévitables possibilités. Condensée, exténuée, dispersée, subtilisée autant
qu’on voudra, la matière subsiste ; dominée, contrariée pour un temps, la répugnance de
l’autre à se fixer au service exclusif d’un moi matériel n’est jamais vaincue pour toujours.
La génération est une modification presque créatrice, mais elle n’opère que le même en
qualité, et pose un nouvel être, extérieur au premier. La contenance matérielle,
l’assimilation nutritive soumet réellement l’autre à l’individu, mais, juxtaposant des parties
spatiales, agglomérant du matériel, c’est-à-dire du réciproquement impénétrable, elle est
toujours inhabile à opérer cette fusion coïncidante qui est l’idéal de l’action. Par définition,
la connaissance seule permet au même, restant le même, d’être aussi l’autre ; on ne possède
vraiment un être
Pierre ROUSSELOT: L’intellectualisme de saint Thomas 11
qu’en le devenant en quelque sorte, par pénétration intime des deux principes d’unité. –
C’est cela même qu’entend S. Thomas quand il écrit « Avoir en soi une chose non
matériellement, mais formellement, ce qui est la définition de la connaissance, c’est la plus
noble manière d’avoir ou de contenir19 »
Dès qu’on passe au domaine immanent’ de la connaissance, l’extension et surtout
l’intensité de l’action croissent donc d’une manière incommensurable. Une vache n’écrase’
à la fois qu’une ou deux pâquerettes, mais toutes celles de la prairie, elle les voit ensemble,
et elle les vit. Mais la conquête de l’autre, chez les connaissants, est inégalement intégrale
selon les inégales immanences. – L’immanence s’approfondissant, l’abstraction diminue. –
Au plus bas degré de la connaissance sensible, S. Thomas place les animaux les plus
immergés dans la matière, l’huître et ses congénères, qui n’ont que le sens du toucher20. Ces
consciences-là, les plus éparpillées des « âmes », n’ont pas de sens de ce qui n’est pas
présent; parce qu’elles n’ont pas de « fantaisie », elles n’ont pas de mémoire. Leur contenu
psychologique est qualifié « imagination et concupiscence confuses » ; il leur présente,
comme dans un crépuscule perpétuel, du nuisible et du convenable ; manquant de «
sagesses particulières », elles ne sont ni disciplinables ni prudentes, et c’est bien d’elles
qu’on peut dire in nullo participant de contemplatione. Or, la note propre de leur
connaissance, et qui les constitue infimes parmi les connaissants, c’est précisément
l’abstraction extrême, ou, ce qui revient au même, l’extrême subjectivité. Entre les
excitations multiples qui vont, dans la nature, des sensibles
19 In Caus. 1. 18.
20 In 1 Met. 1. 1. – In 3 Anal. 16. – In sens. et sens. 1. 2.
12 Pierre ROUSSELOT: L’intellectualisme de saint Thomas
aux sensitifs, l’huître ou l’étoile de mer ne saisit, n’emmagasine et ne transforme en soi que
celles qui concernent le sens du toucher. Ce sens, est fondement des autres, et peut seul
exister sans eux. Or, il a justement ceci de propre, qu’il ne peut être complètement dénué de
son sensible, qu’en lui la « transformation réelle » est le plus nécessairement liée à la «
transformation connaissante », car la main, qui doit sentir le froid, est nécessairement
chaude ou froide21. Donc l’huître connaît, en tant qu’une vague unité de conscience opère
en elle une certaine coordination de l’ensemble qui l’entoure. Elle a comme son système du
monde, elle est quodammodo alia, sinon quodammodo omnia. Mais l’abstraction extrême
de cet extrait du monde qui est en elle, correspond à la débile immanence d’une conscience
peu profonde, incapable de rassembler, par le souvenir, les moments successifs de son
unité. Chez les animaux supérieurs et doués des cinq sens, le corps étant plus différencié, la
perception du monde est plus complexe et plus complète. Elle est moins subjective pour
l’animal voyant que pour celui qui seulement touche, parce que la pupille est entièrement «
dénuée de la nature de son objet », elle n’est ni blanche, ni noire, ni rouge, elle n’a aucune
couleur, elle est seulement susceptible de celle de l’objet coloré. La perception est aussi,
moins abstractive : l’addition d’autres sens au toucher et la collaboration qui en résulte font
que l’être est saisi, ou du moins visé, d’un plus grand nombre de côtés. La vache de la
prairie n’a pas seulement des yeux qui reflètent les couleurs des marguerites ses organes
tactiles, son mufle, sa langue, la renseignent sur leur hauteur et leur résistance, et ses
narines, sur leur parfum. Et ces différentes, perceptions ou mémoires de perception
21 Pour tout ce développement sur la connaissance sensible, voir 1 q. 78 a. 3.
Pierre ROUSSELOT: L’intellectualisme de saint Thomas 13
sont unifiées, d’après S. Thomas, en une synthèse concrète, par le « sens commun » et par
l’« estimative », puissance organique, appréhensive de singuliers22. C’est ainsi que
l’organisme plus compliqué des animaux supérieurs les jette un peu plus loin dans l’autre.
Cependant, avec eux, nous n’avons pas encore assez émergé du subjectivisme et de
l’abstraction23. La faculté de l’autre ne peut être telle en un sens plein que chez celui qui
percevra l’autre comme autre, aussi clairement qu’il le perçoit comme tel ou tel. Un pareil
être devra donc distinguer consciemment le moi et le non-moi, juger sa perception et
réfléchir sur soi-même. Omnis intelligens est rediens ad essentiam suam reditione
completa. Par définition, il faut se connaître soi-même pour connaître la vérité comme
telle24. La réflexion est donc condition de l’intellectualité, et l’intellection, type de l’acte
immanent, est postulée comme la
22 Opusc. 25, ch. 2. Les Scolastiques prouvent l’existence de cette faculté synthétique en renvoyant aux
faits d’expérience : le chien mord à la main celui dont il a reçu un coup de pied ; il a donc une certaine
perception de l’unité individuelle. (Domet de Vorges, La Perception et la Psychologie thomiste. Paris,
1892, p. 84).
23 « Res auteur spirituales intellectivae intimius nobis coniunguntur quam res corporales apprehensae per
sensum ; sensus enim per apprehensionem coniungitur rebus quasi superficialiter tantum ; sed intellectus
pertingit usque ad intimam rei quidditatem… Per similitudines spirituales nobis coniunctas magis
pertingimus ad intima quam per ipsam coniunctionem realem quae nobis secundum sensum exhibetur »
(4 d. 49 q. 3 a. 5 sol. 1 et ad 2. – Cf. la 2ae q. 31 a. 5).
24 Voir les développements très clairs et complets de Ver. 1. 9 et 10. 9. – La puissance qui peut se réfléchir
sur soi-même est nécessairement pure de toute matérialité, donc son objet n’est pas restreint comme
celui de chacun des sens, mais elle est capable de devenir tous les êtres. (Opusc. 15. eh. 2). – Le sens,
qui connaît son acte (cognoscit se sentire), mais non pas la nature de son acte, n’est pas « faculté de
l’être »; la raison, au contraire, connaît son essence, et par là la vérité, c’est-à-dire l’être comme tel.
Loin que l’immanence coupe les ponts avec le réel, et empêche le passage à l’autre, elle en est la
condition : on connaît l’autre en le devenant.
14 Pierre ROUSSELOT: L’intellectualisme de saint Thomas
seule action qui puisse être parfaitement la prise de l’autre.
On voit déjà quel principe prouve que l’immanence et la prise de l’autre, croissent de
pair dans l’être intelligent. Pour lui, posséder l’autre, c’est se posséder. « Plus une chose est
comprise, plus la conception qu’on en a est intime à l’être intelligent, et unifiée avec lui. » –
La notion d’unité, ici introduite, et constamment’ rappelée par S. Thomas, met dans tout
son, jour la corrélation des deux qualités d’extension enrichissante intellectuelle, et
d’immanence,
En effet, si la puissance intellectuelle est essentiellement conciliatrice des contraires25, si
sa nature est de pouvoir devenir tout, son idéal sera d’intégrer simultanément tout le perçu
dans une idée commune. Si telle idée ne représente pas à tel esprit l’autre dans sa totalité, la
convenance de sa nature exige qu’il n’ait pas la conscience à jamais obstruée par une
représentation, mais qu’il trouve toujours dans son indétermination intrinsèque de quoi
former, soit des unités nouvelles complémentaires, soit des unités plus larges qui réunissent
la perception présente et celles même qui s’y opposeraient26. L’unité représentative,
(proportionnelle à l’immanence dont la perfection consiste, comme nous l’avons vu, en
l’indistinction de l’essence et de l’idée), est d’ailleurs condition essentielle de l’idée : celleci
étant le second moi, le moi pensé, doit être une comme le moi pensant, son susceptible
25 Cela est vrai pour le sens, mais sans simultanéité : la pupille voit le blanc et le noir, mais non pas
secundum idem. L’intelligence, elle, connaît les deux contraires ensemble, et, l’un par l’autre, In Sens. et
Sens. l. 19. – In 9 Met. l. 2. – 3 C. G. 82. 3. On reconnaît une idée d’Aristote.
26 C’est parce que l’homme désire connaître tout, et qu’il ne le peut faire que successivement, que le
changement lui plaît dans ses pensées (la 2ae q. 32 a. 2). Dans la pensée divine, au contraire,
« immutabilitas consequitur quandam totalitatem… quia omnia simul in uno considerat ». (Mal. 16. 2. 6.)
Pierre ROUSSELOT: L’intellectualisme de saint Thomas 15
propre, auquel elle est momentanément, identique27. – Donc, la force d’une intelligence se
mesurera à l’expansion, à la distension possible de son moi pensé, de son idée, d’autant
plus puissante en son genre qu’elle concentrera en soi plus de l’autre, sans perdre son unité.
Les plusbas d’entre les intellectuels sont donc ceux qui n’acquerraient leurs idées que par
l’impression des objets matériels, puisque, chaque objet matériel n’étant que lui-même, une
idée acquise dans ces êtres ne représenterait pas plusieurs objets. Rien n’empêche, au
contraire, les esprits d’immanence plus profonde à qui leurs idées sont consubstantielles, de
rassembler en une seule présence mentale toute une vaste catégorie d’objets. Nous avons
déjà dit que c’est selon le nombre décroissant des idées qu’il faut se représenter les degrés
de perfection naturelle chez les intuitifs purs. Et, ajoute S. Thomas, nous retrouvons cela
chez les hommes, puisque celui dont l’intelligence est plus haute, peut, grâce à un petit
nombre de principes qu’il possède en soi, descendre à de multiples conclusions, où ceux qui
sont plus bornés n’arrivent, que grâce à diverses inférences, à des exemples, à des
propositions particulières immédiatement adaptées aux conclusions28.
Mais, ce qu’il est essentiel de remarquer ici, c’est que, loin d’être en raison inverse,
l’extension et la compréhension,
27 Quodl. 7. a. 2. « Quod intellectus simul intelligat plura intelligibilia primo et principaliter, est
impossibile. Cuius ratio est, quia intellectus secundum actum est omnino, id est perfecte, res intellecta,
ut dicitur in 30 de Anima. Quod quidem intelligendum est, non quod essentia intellectus fiat res
intellecta, vel species eius ; sed quia complete informatur per speciem rei intellectae, dum eam actu
intelligit. Unde intellectus simul plura actu intelligere primo, idem est ac si res una simul esset plura ». –
Et ib. ad 2 : « Cognoscibilia quae simul cognoscuntur oportet quod accipiantur ut cognoscibile unum
numero ». – Cp. Ver 8. 14 et 1 q. 85 a. 4.
28 Ver. 8. 10.
16 Pierre ROUSSELOT: L’intellectualisme de saint Thomas
dans l’idée intuitive, croissent de pair. L’universalité plus grande des formes idéales, par où
connaissent les Anges supérieurs, au lieu d’amener l’indistinction et le vague, est condition
de pénétration plus subtile dans l’originalité des êtres. Elle est, disions nous, non pas
généralisation, mais condensation : et la raison en est la nature même de l’intelligence,
faculté de l’un aussi bien que faculté de l’être, ou faculté de l’être unifié dans une
conscience comme il est un dans la réalité. Ens et unum convertuntur : et l’unité singulière
ou transcendentale, soigneusement distinguée par S. Thomas de l’unité qui est principe du
nombre, ne doit se séparer ni dans l’ordre réel ni dans l’ordre « intentionnel » de la réalité
qui lui est identique. Donc, c’est parce que l’unité de chaque créature, comme son être, est
déficiente, qu’elle est mieux connue en soi lorsqu’elle est connue, non par les autres, mais
avec les autres, et que le procédé d’isolation qui la découpe dans l’univers la vide
forcément d’un peu de réalité. Omnia se invicem perambulant. L’intelligence, pour S.
Thomas, est, comme l’a dit un de ses disciples, « l’ordre naturel en puissance » en soi,
donc, et dans les conditions normales de son exercice, plus elle s’incorpore l’univers, plus
elle est totalisante, plus elle est elle-même. La condition pour épuiser un détail serait de
posséder l’unité absolue. Une chose, dit S. Thomas, est plus « parfaitement connue dans le
Verbe que par elle-même, même quant à sa propre originalité29. »
Ainsi il est ramené, une fois de plus, par l’analyse de l’intellection, à l’affirmation de la
Conscience parfaite : seule elle concilie, dans son unité absolue, la double perfection que
nous distinguons dans l’idée. La Cause totale
29 « (Unaquaeque res) perfectius cognoscitur per Verbum quam per se ipsam, etiam in quantum est talis. »
Ver. 8. 16.-11. – Cf. Ver. 4. 6.
Pierre ROUSSELOT: L’intellectualisme de saint Thomas 17
est le vrai miroir de l’être tel qu’il est en soi; posant toute chose comme sa propre
participation, répandant tout l’être et toutes ses diffèrences », elle est à la fois immanence
parfaite et pénétration qui scrute tout. Celui-là seul, par son intelligence, perce tout, qui
connaît tout par sa propre essence, source tout à la fois, et d’être, et de vérité. L’âme
humaine est intelligente parce qu’elle est « puissance passive de tout « l’être » ; Dieu est
intelligent, parce qu’il est puissance active de tout l’être. « La science de Dieu est cause des
« choses. »
Ceux qui sont familiers avec S. Thomas savent assez que, lorsqu’on pénètre les idées
exposées dans ces paragraphes, on est au coeur de sa doctrine. Il est facile, d’ailleurs, de
recueillir, à toutes les pages de son oeuvre, des formules qui résumeraient la notion
générale de l’intellection. « La plus haute perfection des choses, dit-il, est l’intellectualité :
car par elle on est tout en quelque sorte et l’on possède en soi les perfections de tout ». «
L’appréhension intellectuelle n’est pas déterminée à certains êtres, elle s’étend à tous ». «
Dès là qu’une substance est intellectuelle, elle est capable de prendre en soi tout l’être30 ».
Nous pouvons donc conclure en disant que, dans ce système, loin qu’il faille caractériser
l’intelligence comme faculté de l’abstraction, il faut la dire, au contraire, faculté de totale
intussusception.
IV
Il suit des principes posés que l’opération intellectuelle type ne doit être cherchée, ni dans
le jugement (enuntiabile),
30 1 C. G. 44. 5. – 2 C. G. 47. 4. – 2 C. G. 98, – Cp. 3 d. 27 q. 1 a. 4, – 1 q. 26 a. 2, etc.
18 Pierre ROUSSELOT: L’intellectualisme de saint Thomas
résultat d’une triple abstraction, ni dans le concept, lequel suppose, selon la théorie
scolastique, une certaine élongation de l’être tel qu’il est, conséquence nécessaire de notre
existence dans un corps31, mais dans la prise réelle d’un être, qui nous le fasse présent
pourtant à la façon des idées et des principes32. Autant que nous pouvons juger en induisant
de notre intellectualité déficiente, cette possession spirituelle de l’être doit présenter deux
caractères : la vivante intimité, telle que nous l’expérimentons dans la perception concrète
des actes du moi ; – la clarté, telle qu’elle brille dans l’affirmation des axiomes. Si nous
appréhendions l’essence de l’autre aussi immédiatement que notre cogito, aussi clairement
que le principe de contradiction, nous participerions à l’intellection type.
Ou, en d’autres termes : l’intelligence ne doit pas être définie faculté de discerner,
d’enchaîner, d’ordonner, de déduire, d’assigner les « causes » ou les « raisons » des êtres.
Son ouvrage n’est pas de les isoler de leurs entours, mais directement de capter leur en-soi,
de s’assimiler l’intime des choses, qui est naturellement supposé diaphane et translucide à
l’esprit.
Et si le vrai, c’est « l’être rapporté à l’intelligence » ce n’est pas dans la liaison
immobile de deux concepts que consiste la parfaite vérité ; sa notion profonde et dernière
est moins « l’adéquation des choses à l’esprit » que la conformité, l’assimilation, l’union de
l’esprit avec les choses.
31 V. 2e partie, ch. 1 et 2.
32 Il s’agit d’un être au sens plénier du mot, c’est-à-dire d’une substance. S. Thomas dit souvent que l’objet
propre de l’intelligence, ce ne sont pas les accidents, mais l’essence ou quiddité, et donc la substance (In
12 Met. l. 5. 208 a. – 3 C. G. 56.4. – 3 q. 75 a. 5 ad 2). Les accidents conçus comme des « quiddités » et
considérés à part, ne sont pas l’objet naturel de l’esprit, pas plus qu’ils ne sont êtres à part d’un sujet.
Pierre ROUSSELOT: L’intellectualisme de saint Thomas 19
C’est infirmité d’intelligence, si l’on ne peut l’atteindre consciemment sans mettre en
connexion plusieurs termes, sans « composer et diviser ». La vérité d’un intelligible n’est
pas unique et fixe : comme l’union du pensant et du pensé comporte d’infinis degrés d’immanence,
selon les puissances spirituelles, différenciées indéfiniment, ainsi la vérité peut
toujours croître selon la « limpidité », la « clarté », la pénétration. La connaissance vraie est
si peu indivisible, qu’elle est chose essentiellement variable avec la nature du sujet. On peut
connaître tout un objet simple sans le connaître totalement, et il faut être Dieu, c’est-à-dire
vérité subsistante, pour pénétrer pleinement, en la posant, l’intelligibilité de l’univers créé.
Pour S. Thomas, si un être est progressif, il n’y a pas en lui de notion définitive; s’il est fini,
il n’y a pas en lui de notion épuisante. L’indivisible égalité des idées vraies entre elles et
avec les choses est une conception qui lui est aussi étrangère que celle du primat du
discours33.
33 Sur l’infériorité de la connaissance par « composition et division », c’est-à-dire par jugements, voir les
passages où elle est niée de Dieu et des Anges, p. ex. 1 C. G. 58, 1 q. 58 a. 4, etc. – Sur les infinies
différences de pénétration, de « limpidité » qui peuvent distinguer les connaissances vraies (et intuitives)
d’un même objet, voir tous les passages sur l’inégalité de la vision béatifique (« multis modis contingit…
intelligere Deum, vel clarius vel minus clare », 1 q. 62 a. 9, 1 q. 12 a. 6, etc.), et ceux aussi sur la science
de l’âme humaine du Christ. – Quant au concept de vérité, on se rend compte en lisant attentivement
l’article classique Ver. 1. 1, que si la définition par l’adaequatio est acceptée, elle est expliquée par
correspondentia, assimilatio, conformitas. (Cp. Ver. 2. 1 « Conceptio enim nostri intellectus secundum
hoc vera est, prout repraesentat per quamdam assimilationem rem intellectam… sed… non potest forma
per intellectum concepta repraesentare divinam essentiam complete, sed habet aliquam modicam
imitationem eius… ») Que si la vérité, chez l’homme, est plus parfaite dans le jugement, parce que là
seulement il connaît l’autre comme existant hors soi (Ver. 1. 3), elle n’est absolument pure que dans
l’intuition divine (1 C. G. 60, 61, et 1 q. 16 a. 5), et le meilleur moyen d’en donner une description
générale est encore de dire « Veritas invenitur in intellectu, secundum quod apprehendit rem ut est. » (1
q.16 a. 5). Il faut avouer, pourtant, que S. Thomas semble souvent la concevoir comme simple exclusion
de l’erreur, mais alors, la vérité sera indivisible par définition, et l’idée vraie restera susceptible
d’infinies différences : c’est la seule chose qui importe. – (Noter 1 d. 14 q. 1 a. 2 sol. 1, où le terme
20 Pierre ROUSSELOT: L’intellectualisme de saint Thomas
On voit déjà combien il est vrai de dire que le point de vue de son intellectualisme
dépasse celui de l’universelle explicabilité. Dire que tout est explicable, c’est se contenter
d’une certaine adéquation entre la notion et l’être. C’est donc maintenir la dualité de ces
deux termes : l’intellectuel et l’intelligible, c’est ne pas décider si l’être, qui est clair pour
l’esprit, est tout entier ordonné à l’esprit. C’est en rester au point de vue de l’énonciable et
du concept, et supposer, ou laisser possible, quelque action, quelque pratique finale autre
que l’intellection. Dire, au contraire, que l’action la meilleure est la prise intellectuelle de
l’être, – laquelle doit être distinguée des jugements de fait portés sur telle ou telle de ses
qualités, – c’est supposer, si l’on est finaliste, l’universelle intelligibilité34 c’est, de plus, ne
reconnaître à quoi que ce soit le moindre droit à l’existence qu’en fonction de
l’intelligibilité, et comme objet ou préparation de l’intellection parfaite, en chaque être
intelligent, selon la capacité de sa nature. L’esprit est premier, et tout l’être est pour l’esprit.
Si donc à l’universelle intelligibilité ne correspond pas, en fait, l’universelle
intellectualité, si le donné renferme du relativement opaque à côté du parfaitement
transparent, il est bien entendu que le monde matériel ne peut être que comme une
dépendance, un appendice du monde des esprits. Le vrai but de la nature, c’est l’originalité
intelligente et intelligible ; les êtres « voulus pour eux-mêmes », ce sont les « intelligibles
subsistants. »
adaequare définit l’idée parfaitement compréhensive).
34 « Quicquid esse potest, intelligi potest. » 2 C. G. 98.
Pierre ROUSSELOT: L’intellectualisme de saint Thomas 21
Il y a des choses incorporelles, réelles, mais prenables seulement par l’esprit, res
incorporeas solo intellectu comprehensibiles35. Il y a des êtres à la fois substantiels et
intelligibles, dont la vision est identique à la possession, quae videre est habere. Cette
affirmation concentre, couronne et résume les propositions que nous avons déduites
jusqu’ici. Ces êtres, appelés encore « substances séparées » ou « formes simples », et identifiés
par S. Thomas avec les Anges de la théologie, jouent un grand rôle dans sa
philosophie, comme dans celle des Arabes ses prédécesseurs. Pour les concevoir comme
lui-même, joignons la notion catholique de l’ange personnel, qui peut connaître, agir,
vouloir, avec celle des idées séparées attribuée à Platon. Il ne peut y avoir, pour S. Thomas,
de Lion-en-soi, ni d’Homme-en-soi, parce que tout lion et tout homme, avec un certain
principe de vie et d’unité (l’âme, la forme), comprend nécessairement une masse de matière
définie par des contingences spatiales, et restreignant donc, en la déterminant, la virtualité,
la possibilité d’être de l’essence : l’union même de ces deux éléments constitue un homme
ou un lion. Au contraire, dès qu’une nature angélique existe, comme sa notion n’implique
pas d’élément matériel et réceptif, le sujet réalisé comprend toute la perfection dont est
susceptible son espèce, et, remplissant son idée, ou plutôt lui étant identique, ne comporte à
côté de lui aucun être spécifiquement semblable. Il ne peut y avoir deux anges par espèce,
pas plus qu’il ne pourrait y avoir deux lions-en-soi, ou deux Idées de la blancheur. On peut
distinguer Pierre ou Martin et de son humanité, quant au concept, et, réellement, de l’humanité,
mais « la Gabriélité » est, à tous égards, identique à l’ange Gabriel. Chacune des
substances séparées, dont l’ensemble constitue
35 Spir. 8. – 2 C. G. 93. – 1 q. 50 a. 4.
22 Pierre ROUSSELOT: L’intellectualisme de saint Thomas
le monde spirituel, représente donc une valeur intelligible et originale d’idée, en même
temps qu’elle possède une puissance intellectuelle plus ou moins haute, selon le degré
d’être qui lui est propre.
Soit comme intelligibles subsistants, soit comme intuitifs purs, ces êtres sont
constamment présents à la pensée de S. Thomas. On peut l’affirmer sans paradoxe si l’on
n’a pas compris sa théorie des Anges, on ne peut même pas se faire une idée correcte de sa
doctrine des universaux. Si donc c’est la note caractéristique de Platon, quand proprement il
platonise, d’avoir dépassé le point de vue d’une « philosophie des concepts », et affirmé
l’existence transcendante d’intelligibles dont la prise béatifie l’esprit humain, il faut certes
dire que personne n’a plus vitalement et plus intimement que S. Thomas incorporé le «
platonisme » à sa synthèse. En conséquence, qui veut étudier la valeur de l’esprit en soi
dans cette synthèse, la moins « géocentrique », mais la plus « noocentrique » qui fut jamais,
doit, comme l’auteur même, ne jamais perdre de vue ces perpétuels termes de comparaison,
ces modèles de l’intellection idéale. Non seulement ils empêchent qu’on identifie l’intelligence
et le discours, mais ils suppriment l’opposition de l’être et de l’idée. C’est leur
notion qui fait comprendre que l’intelligence est de soi analogue, non seulement aux yeux
des êtres corporels, mais, si l’on peut dire, aux organes de préhension, mains, pattes,
tentacules facultas apprehensiva.
Si donc vous voulons, après un long temps de spiritualisme « notionnel », ressusciter en
nous l’impression de ce spiritualisme jeune, cessons de nous représenter le « monde
intelligible » comme un ensemble de lois, d’axiomes, de principes. Les êtres sont avant les
lois : c’est l’intellectualisme qui l’exige. Tâchons, comme S. Thomas et ses contemporains,
de penser la « substance spirituelle », ange ou âme,
Pierre ROUSSELOT: L’intellectualisme de saint Thomas 23
avec son exquise grandeur et sa subtile pureté. Elle est moins dans le monde matériel que le
monde matériel n’est en elle : continens magis quam contenta. Elle est plus réelle parce
qu’elle a plus d’être, et c’est pour cela aussi qu’on la dit « substance ». Quant aux lois et
aux principes, ce sont choses essentiellement relatives à l’animal raisonnable, étant des
produits de notre mode infime de concevoir36. Ce sont des énonciables, et le mot même
d’énonciable, relatif à nos moyens vocaux, implique temporalisation et spatialisation de la
saisie intellectuelle. L’idolâtrie de l’énonciable est donc le suicide de l’intellectualisme,
loin d’être son naturel aboutissement.
Tout cela fait pressentir combien, dans le système de S. Thomas, la vie présente est mal
adaptée à l’intellection comme telle. D’après Auguste Comte, « le sentiment a autant besoin
de concentration que l’esprit de généralisation. » La philosophie ici décrite est la négation
même de ce dualisme, de cette divergence entre les modes d’agir de nos deux activités
maîtresses ; comme elle accepte, d’ailleurs, la
36 Cela est vrai même des premiers principes de la raison. Citant une glose augustinienne qui lui est
familière, et qui assimile les multiples vérités humaines aux images déficientes et fractionnées de
l’unique vérité subsistante, S. Thomas ajoute : « Et haec veritas in intellectu nostro resultans primo et
principaliter consistit in principiis per se notis. » 4 d. 49 q. 2 a. 7 ad 9. Il est facile de comprendre, avec
cette théorie des énonciables, qu’il ne soit pas nécessaire de mettre à la base de la science un nombre
déterminé de principes logiques. La raison exige seulement l’unité du principe ontologique, l’esprit
infini. – Sur terre, certaines de nos plus précieuses connaissances ne sont pas subsumées aux premiers
principes (v. p. 74). Au ciel, quand nous participerons à l’intellection pure, les faits divins intelligibles
nous apparaîtront avec bien plus de clarté que n’importe quels énonciables : « In patria, ubi essentiam
eius videbimus, multo amplius erit nobis per se notum Deum esse, quam nunc sit per se notum quod
affirmatio et negatio non sunt simul verae. » (Ver. 10. 12). « Articuli erunt ita per se noti et visi, sicut
modo principia demonstrationis. » (3 d. 24 q. 1 a. 2 sol. 1 ad 2).
24 Pierre ROUSSELOT: L’intellectualisme de saint Thomas
vérité de l’aphorisme pour la vie d’ici-bas37, elle développe toute une critique de la
spéculation humaine qui se déroulera dans la suite de ce travail. La notion fondamentale ici
exposée fait l’unité des thèses que nous enchaînerons, et les quelques inconséquences de cet
intellectualisme n’ont point d’autre, cause que l’oubli de ce principe dominateur. Il fallait
donc le poser dès le début. Nous pouvons maintenant examiner à sa lumière quel est le sens
et le but du monde d’après S. Thomas.
V
Si l’intelligence est l’acte parfait, il faut dire que, selon les principes péripatéticiens, l’Acte
pur ou Être premier sera identiquement intelligence, et aussi que, s’il y a de l’intellection
dans le monde créé, c’est à elle comme à sa fin que tout l’ensemble de l’univers s’ordonnera.
L’Acte pur est cause finale simplement dite, cause finale du tout. Or, l’on peut concevoir
une double relation entre la cause finale et les agents qui s’y rapportent. Ou bien la fin est
constituée en son être par l’action des agents (c’est ainsi que la victoire est le but des
soldats, la guérison ou la santé, celui du médecin) ; ou bien la fin, préexistante, est le but de
leurs tendances et de leurs oeuvres en ce sens que, s’ils se meuvent, s’ils s’efforcent, s’ils
passent de la puissance à l’acte, c’est pour conquérir et s’obtenir cette fin. Quand c’est Dieu
qui est la cause finale, la première alternative est impossible, l’acte pur et le vrai substantiel
étant antérieur aux essences mobiles. « Il reste donc que Dieu soit fin des choses, non
comme étant constitué ou effectué par
37 V. des formules toutes semblables 1 d. 47 q. 1 a. 1, et souvent ailleurs.
Pierre ROUSSELOT: L’intellectualisme de saint Thomas 25
elles, ni comme acquérant quelque chose par leur moyen, mais uniquement comme étant
lui« même acquis par les choses », sed hoc solo modo quia ipse rebus acquiritur, et encore
: « Les choses ne sont pas ordonnées à Dieu comme à une fin pour laquelle « il s’agit
d’obtenir un bien, mais pour l’acquérir lui même de lui-même38. »
Cette conception de « l’acquisition de Dieu par les choses » éveille premièrement l’idée
d’une possession intellectuelle, car, Dieu étant par excellence incorporel, c’est de lui plus
que de tout autre qu’on peut, dire : il n’est saisissable que par l’esprit. Il semble donc que la
connaissance de Dieu par les intelligences créées soit déjà proclamée la seule fin possible
de la création.
Cette manière d’envisager la théorie thomiste de la finalité du monde n’est pas fausse ; il
faut même dire qu’elle est principale39. Cependant, quand on avance dans l’exposition
systématique de cette théorie au troisième livre Contre les Gentils, on aperçoit une autre
conception qui vient s’insérer dans le développement, avant qu’on ait rien dit de la vision
divine accordée aux créatures. C’est la doctrine de l’assimilation de toutes choses à Dieu,
ou de la « représentation » de Dieu en toutes choses, conçue comme la formule
38 3 C. G. 18. – L’allusion semble évidente à la phrase d’Aristote à propos du Souverain Bien, s’il était «
séparé » : (εἰ) χωριστόν τι αὐτὸ καθ᾿ αὐτὸ, δῆλον ὡς οὐκ ἂν εἲη πρακτικὸν οὐδὲ κτητὸν
ἀνθρωπῳ (Eth. Nic. A. VI. 1096 b). Ce seul passage concentre tout l’essentiel des différences entre
Aristote et S. Thomas, en métaphysique comme en morale.
39 Nous n’avons pas à tenir spécialement compte de la finalité de la création conçue comme « diffusion de
la bonté divine. ». S. Thomas use souvent de cette expression, qu’il emprunte au pseudo-Aréopagite,
mais la bonté, ici, n’est pas la bénignité, qualité du « coeur », c’est la, perfection identique à l’être, la
bonté ontologique. Il lui est donc facile de ramener cette conception à celle de la finalité représentative.
Ver. 23. 4. – Comp. Theol. 101, 102, 124. 2. – 1 C. G. 91. 3, 96. 2.
26 Pierre ROUSSELOT: L’intellectualisme de saint Thomas
universelle de l’obtention de Dieu par elles40 : en entendant les choses ainsi, ce n’est plus
seulement l’ange et l’homme qui « s’acquerraient » l’être infini, ce seraient toutes les
substances de la création, qui participent l’être chacune selon son mode, les âmes en
sentant, les oiseaux en volant, les plantes en fleurissant et fructifiant, la matière brute en se
contentant d’être. Et c’est l’ensemble de l’univers, non tel esprit particulier, qu’il faudrait
considérer pour se faire une juste idée de cette finalité représentative, à laquelle la
multiplicité des parties dût monde est essentielle. Car « les créatures ne pouvant atteindre à
la ressemblance de la perfection divine selon cette simplicité qu’elle possède en Dieu, il a
fallu que ce qui est un et simple fût représenté dans ses effets par diversité et par
dissemblance41 , de même que l’homme, s’il voit qu’un mot unique n’éxprime pas
suffisamment la conception de son esprit, multiplie et varie ses paroles pour l’expliquer en
plusieurs termes42 ».
Si l’on fait de l’assimilation représentative la dernière des finalités créées – car la fin
absolument dernière reste en tous les cas Dieu lui-même43. – ce n’est pas à une intellection,
en dehors de l’intellection divine, que s’ordonnera tout l’univers, mais plutôt à une unité
intelligible, – ressemblance et représentation ne pouvant se comprendre qu’en fonction d’un
esprit. Si donc, la création n’avait pas
40 Sous sa forme précise, la doctrine de l’assimilation est principalement développée dans le Contra
Gentes. On la retrouve cependant dans la Somme théologique. 1 q. 65 a. 2. – 1 q. 103 a. 2 ad 2.
41 Comp. Theol. 72. Cp. ib. 102. -1 q. 47 a. 1. – Pot. 3. 16. etc.
42 3 C. G. 97. Le mal lui-même est compris dans cette diversité représentative de Dieu. 3 C. G. 71 (2 et 6)
1 q. 23 a. 5 ad 3 – In 2 Tim. 2. 3.
43 « Communicatio divinae bonitatis non est ultimus finis, sed ipsa divina bonitas. » Et la raison en est que
Dieu agit « non appetitu finis, sed ex amore finis. » Pot. 3. 15. 14. – De même 1 q. 103 a. 2 ad 3 – Cp. In
12 Met. 1. 9.
Pierre ROUSSELOT: L’intellectualisme de saint Thomas 27
compris d’êtres raisonnables, mais seulement la terre, les astres, les plantes, les animaux, la
valeur du. monde, d’après S. Thomas, serait encore de l’ordre intellectuel et artistique ; sa
fin serait « la beauté de l’ordre universel44. » Si au contraire on plaçait la dernière des
finalités créées, non pas dans la représentation déficiente que constitue l’univers en étant,
mais dans l’idée que se forme de l’univers la créature intelligente, ou encore dans l’idée
que, grâce à l’univers, elle arrive à se former de Dieu alors la fin dernière créée serait une
intellection formelle.
Ces deux finalités, l’assimilation et la vision, l’intelligibilité fondamentale et
l’intellection formelle, S. Thomas semble, en certains passages, se contenter de les juxtaposer,
sans songer à subordonner l’une à l’autre45. – Parfois, quand il affirme que les
créatures corporelles ont été faites pour les intelligences, il semble faire de l’assimilation un
simple moyen par rapport à la vision46. – D’autres fois enfin, c’est la vision de Dieu par les
créatures qui est elle-même contenue sous l’assimilation, et présentée comme un de ses
modes, de tous le plus parfait47.
Il n’y a pas lieu de voir des contradictions dans ces différences. Le problème, en effet,
est identique à un autre que S. Thomas soulève ailleurs, – à savoir, si l’univers total est plus
parfait que les créatures intellectuelles, – et peut se résoudre de même, soit à l’aide de
distinctions multiples, soit en niant la question : Vel dicendum quod pars non dividitur
44 Pot. 3. 16. – Cf. 4 C. G. 42. 3 : Dieu est comme un artiste, et les créatures « ne sont rien, sinon un
écoulement par expression réelle, une représentation de ce que comprend la conception du Verbe divin.
» La réalité ne se justifie que comme étant le double d’une connaissance, qui reste sa source et sa fin.
45 Ver. 20. 4. – 1 q. 65 a. 2
46 3 C. G. 99 fin. – Cp. 112. 6.
47 Comp. Theol. 103 et 106.
28 Pierre ROUSSELOT: L’intellectualisme de saint Thomas
contra totum48. Les trois points de vue énumérés sont donc trois modes légitimes et
complémentaires de concevoir les choses, mais le dernier est plus compréhensif, étant la
moins imparfaite image de l’intention divine, qui veut l’existence des moyens pour celle de
la fin, et pose ensemble toutes les parties de son oeuvre, avec leur unité, composite comme
leur être, et leur conditionnement réciproque. Il ne faut pas perdre de vue, en effet, que
l’unité intellectuelle est incommensurable avec l’unité individuelle, elle est d’un ordre autre
et supérieur. Si donc les esprits font, comme tels, partie intégrante de l’univers qui est, et
contribuent à lui donner sa physionomie originale, comme chacun d’entre eux est, relativement
à tout l’univers (les autres esprits compris) une puissance personnelle de
totalisation, les assimilations seront multipliées avec les visions. « Les natures
intellectuelles, dit saint Thomas, ont plus d’affinité avec le tout que les autres natures, parce
que chaque substance intellectuelle, contenant tout l’être dans son intellect, est en quelque
façon tous les êtres… c’est donc à bon droit que Dieu leur subordonne le reste49. » Ce sont
des monades qui multiplient le monde, d’une façon plus noble, en le réfléchissant.
Au surplus, les substances séparés « en qui consiste principalement la perfection du
monde50 », dépassent en nombre
48 1 q. 93 a. 2 ad 3. S. Thomas avait proposé d’abord cette distinction : l’ensemble du monde « étend et
répand » davantage la ressemblance divine, tandis que l’intelligence la « ramasse et intensifie »
davantage (extensive et diffusive… intensive et collective…).
49 « Naturae autem intellectuales maiorem habent affinitatem ad totum quam aliae naturae ; nam
unaquaeque intellectualis substantia est quodammodo omnia, in quantum totius entis comprehensiva est
suo intellectu… Convenienter igitur alia propter substantias intellectuales providentur a Deo. » 3 C. G.
112. 5. – La connaissance, dans le monde, est « un remède » au déficit de l’être. Ver. 2. 2.
50 2 C. G. 93. 4.
Pierre ROUSSELOT: L’intellectualisme de saint Thomas 29
non seulement les espèces terrestres, mais encore « toute la multitude des choses
matérielles51 », dans la même proportion que l’étendue du monde sidéral dépasse celle du
monde sublunaire, c’est-à-dire comme l’immense dépasse le négligeable (ut haec quasi non
habeant notabilem quantitatem in comparatione ad illa). Cela posé, considérons l’univers
total. Non seulement la perfection intelligible y égale la naturelle par une exacte
commensuration, mais elle l’excède plutôt, extensivement, si l’on peut dire, autant que
qualitativement52. Loin que la réalité matérielle doive faire l’impression d’offusquer, voire
même de noyer les intelligences, cette réalité n’est qu’un appendice du monde des esprits. «
Chacune des substances séparées est une partie principale de l’univers à bien meilleur droit
que e que le soleil et la lune53 », et leur assemblée dans le monde est, comme l’âme dans le
corps, continens magis quam contenta. L’assimilation à Dieu des minéraux, des plantes et
des bêtes, ne peut donc s’opposer comme fin du monde à la vision des esprits.
Enfin, l’on voit disparaître l’apparence même d’une contradiction, si l’on suppose, selon
les principes de la théologie révélée, que l’unité intellectuelle s’opérera pour tous les esprits
qui parviendront à la béatitude par la connaissance immédiate de Dieu tel qu’il est. Ainsi
seulement tous les intelligibles seront ramassés en un seul, et la potentialité de l’esprit,
comblée pleinement54. Ainsi tous les êtres,
51 2 C. G. 92. (4 et 3). Cp. Pot. 6. 7 : « sicut punctum ad sphaeram. »
52 Cp. de Anim. a 18. – 3 C. G. 59. 3. – Il serait tout à fàit dans l’esprit de la « dialectique » thomiste
d’étendre aux idées subsistantes ce qui est dit ici des idées représentatives : cp. le dernier argument de 2
C. G. 92.
53 2 C. G. 98.
54 S. Thomas dit expressément que, parce que l’esprit tend, comme toutes les forces naturelles, à s’actuer
le plus possible, et que d’ailleurs « toute sa puissance peut être simultanément réduite en acte », la
béatitude d’un être intelligent ne peut consister dans la connaissance fragmentaire que la démonstration
donne de Dieu, mais seulement dans une intuition totalisante qui fasse, en quelque manière, connaître à
la fois tout. (3 C. G. 39 fin. – Cp. 3 C. G. 59.) – On voit déjà que la conception de la fin du monde
comme unité intelligible ne s’harmonise parfaitement qu’avec la doctrine théologique du bonheur par la
30 Pierre ROUSSELOT: L’intellectualisme de saint Thomas
vision intuitive. J’ai cru inutile d’insister ici sur ce point, la question du rapport de la vision intuitive aux
exigences naturelles de l’esprit étant reprise plus loin (2e p. ch. 6 § 2).
Pierre ROUSSELOT: L’intellectualisme de saint Thomas 31
toutes les forces, toutes les qualités naturelles seront vues à leur place et dans leur cadre,
quand l’âme, intelligiblement unie à l’essence divine, connaîtra en elle le monde qui n’est
que par elle. La vie divinisée des intelligences finies sera, en tant que telle, la meilleure
ressemblance de Dieu. Elle est donc la vraie fin dernière, et c’est surtout quand on la
considère qu’il ne faut voir dans le monde qu’un vaste ensemble de moyens ordonnés à
l’intellection.
VI
Cause finale du monde et perfection dernière des esprits, la vision béatifique est encore,
d’après S. Thomas, et par une coïncidence profondément logique, le seul exemple d’une
connaissance créée autre que les intuitions de conscience personnelle, qui saisisse et possède
l’être tel qu’il est, directement, non seulement sans abstraction, mais sans médiation
aucune. C’est l’intellection parfaite et quant à l’objet, et aussi quant au mode. Elle doit
donc, à ce titre, être étudiée ici ; sans elle, on ne peut se faire une idée exacte de ce qu’est
l’intellection en soi.
« Il est nécessaire de dire que la substance de Dieu « peut être vue par l’intelligence…
Quant au mode de cette vision…, l’essence divine ne peut être vue par l’intelligence
32 Pierre ROUSSELOT: L’intellectualisme de saint Thomas
dans aucune similitude créée ; il faut a donc, pour qu’elle soit vue, que l’intellect la voie par
le moyen d’elle-même, et qu’elle soit dans cette vision à la fois objet et moyen55 ».
L’intelligence béatifiée n’a donc pas d’autre idée de Dieu que Dieu lui-même ; il lui tient
lieu à la fois et d’ « espèce impresse » et de « verbe ». Il ne saurait même, ajoute S. Thomas
en être autrement, et si l’on devait passer à travers une représentation créée quelconque, ce
n’est pas Dieu qu’on verrait. Car une représentation, pour être ressemblante, doit en
quelque manière participer à la nature de l’objet. Les contours d’un cercle, ou d’une
maison, dessinés à l’encre sur le papier, ou ressuscités, quand je ferme les yeux, dans
l’image intérieure de la mémoire, diffèrent des contours réels quant à l’être, mais coïncident
avec eux quant à la nature ou à l’essence, en tant qu’ils sont telle espèce de contours : ils
peuvent donc les représenter. Mais, en Dieu, la nature, c’est l’être même ; toute
représentation, donc, et toute idée de Dieu autre que l’être divin sont incapables de, faire
connaître, telle qu’elle est, l’essence divine ; elles sont bornées, circonscrites, et dans le
genre, tandis que l’objet à faire voir est l’incommunicable et l’infini.
Mais comment Dieu, entité très pure et qui répugne à tout mélange, pourra-t-il être
l’espèce intelligible qui actue et informe l’intelligence créée ? « Pour comprendre cette
vérité, il faut considérer que toute substance en soi est, ou bien seulement forme, ou bien
composée de matière et de forme. » Et de même que le sujet matériel, cette pierre ou ce
chien, ne peut évidemment, dans son entité substantielle, informer immédiatement
l’intelligence (le caillou dans sa matérialité même n’actue pas l’esprit comme esprit), de
même tout intelligible fini, qui est sujet pensant
55 3 C. G. 51.
Pierre ROUSSELOT: L’intellectualisme de saint Thomas 33
distinct de sa pensée, n’étant pas l’intelligibilité même, ne peut s’appliquer tellement à un
autre esprit, que celui-ci, le recevant pour « le devenir en quelque sorte » par
l’enrichissement intelligible, demeure pourtant lui-même en son fond personnel. Qu’un
esprit fini puisse, par sa substance même, « descendre » en un autre (illabi), cela est
contradictoire, car, ou bien l’autre le recevra et le deviendra selon l’être réel, et ils ne seront
plus deux, ou, s’il le reçoit tout entier selon l’être intelligible, le premier devra, par sa
substance même, être conscience personnelle et en même temps intelligibilité totale (c’està-
dire, avoir une valeur éminente de conscience universelle), ce qui n’est vrài que de Dieu.
– Mais efforçons-nous d’affiner tellement notre notion de la substance spirituelle, que nous
en bannissions toute détermination phénoménale, toute limitation contraignante, toute
subjectivité inadéquatement appréhensive du réel, et même toute dépendance vis-à-vis d’un
réel extérieur (la notion de la pensée parfaite n’exige pas moins) : nous nous représentons
alors la pensée forme pure, identique par définition à l’intelligible même et à la vérité
même, la Raison universelle subsistante. Cette pensée, d’ailleurs, reste consciente, c’est-àdire
personnelle, la pensée étant consciente par définition. Sans doute, cet absolu ne peut
être formé de l’autre selon l’être réel, c’est-à-dire de façon à constituer avec lui une
substance de la nature un tel composé est impensable, parce qu’il ferait retomber l’infini
dans le genre. Mais une telle contradiction n’apparaît pas tant qu’il s’agit du mode d’être
intelligible, qui peut concilier présence intime et distinction substantielle. Donc « ce qui est
forme pure dans la ligne de l’intelligible, ce qui est la Vérité même, c’est-à-dire Dieu seul
», pourra, à l’exclusion de tous les autres intelligibles, qui, sont des êtres vrais, mais non
pas la Vérité, déterminer intellectuellement
34 Pierre ROUSSELOT: L’intellectualisme de saint Thomas
l’intelligence créée, devenir l’idée de l’ange ou de l’homme.
On présenterait sous une autre face la même démonstration, en prenant d’un autre biais
les notions d’être et d’essence. « Tout est intelligible en tant qu’il est en acte », et «
l’actualité même de la chose est comme sa lumière ». Donc, pour qu’un être puisse, par luimême
et immédiatement, être l’idée d’une intelligence, il faut qu’il n’ait rien en lui qui ne
soit en acte. Mais, dans la conscience finie d’un esprit pur créé, ce qui est en acte n’est pas
tout lui-même. L’ange a plusieurs idées, plusieurs actes qui se succèdent, dans sa
conscience, il y a en lui substance et phénomènes. La surface phénoménale d’être qu’est
son acte est intelligible par hypothèse, mais elle n’exprime pas le sujet tout entier, elle est
inadéquate à l’essence qui la soutient ; supposé qu’on la détache, pour ainsi dire, afin
qu’elle informe idéalement un autre être, elle ne lui donnera pas une connaissance totale du
premier : elle n’en épuise pas les virtualités multiples, elle en laisse, en dehors d’elle, une
puissance qui pourra s’actualiser autrement. A l’instant suivant, l’idée ou le sentiment ayant
changé, la réalisation de la même nature sera toute différente. La vie naturelle des êtres
finis, dont l’unité est imparfaite, est, ou bien un flux perpétuel, ou bien une suite
d’actuations discontinues dont l’ensemble même n’intègre pas tout ce que pourrait être
l’essence. – En Dieu, rien de semblable parce qu’en lui il n’y a pas de distinction d’être et
de phénomènes, il peut apparaître tout entier. Où l’acte est la nature même, il n’y a pas de
mélange d’ombre et de lumière. « L’Essence divine est lumière intelligible, « totalement56
». – L’embrassement intellectuel de l’autre, la possession de l’esprit vivant sans médiation
aucune ne peut donc se concevoir avec d’autre
56 Voir Quodl. 7 a. 1 et 4 d. 49 q. 2 a. 1.
Pierre ROUSSELOT: L’intellectualisme de saint Thomas 35
objet que celui qui est la Pensée pure forme, Être et non sujet, la Vérité même. Et cette
conclusion se tirait, pour S. Thomas, des notions philosophiques sur l’intelligibilité de
l’acte et sur l’intellection par immanence57.
Rapprochés des théories arabes de la béatitude, ces discussions présentaient, aux yeux
des contemporains, un intérêt de brûlante actualité. Mais voici le point précis qui nous
importe : alors que les philosophes musulmans, pour laisser Dieu inaccessible, plaçaient la
béatitude dans l’union avec les anges, alors que le juif Ibn-Gebirol niait « toute convenance
» entre Dieu et l’ « Intelligence séparée » elle-même, et déclarait l’absolu totalement
inconnaissable, le docteur catholique, sans craindre de compromettre la transcendance
divine, proclamait le plus infime des êtres intellectuels « capable de Dieu58 ». Voilà le
triomphe de l’intellectualisme, en même temps que son éloignement maximum des tendances
qu’on peut grouper autour du mot rationalisme. – Sans doute, pour une telle prise de
Dieu, le nom d’intellection peut sembler bien terrestre et bien pâle vision, qui est
métaphorique, a trouvé généralement plus de faveur. Mais le mot est sans importance :
qu’on dise union, possession intime, coïncidence consciente, qu’on emploie tel terme qu’on
voudra le point capital est que, pour S. Thomas, la faculté qui nous fait capables de cette
57 3 C. G. 51, et aussi 2 C. G. 98 : si l’on conçoit l’intellection, avec Aristote, comme une transformation
immanente, l’Ange n’est compris directement dans sa substance que par sa conscience personnelle. Si
l’on se représentait l’intuition comme un « contact » spirituel, « secundum positionem Platonis », l’on
pourrait croire que les anges se comprennent entre eux immédiatement.
58 Capax Dei, (3 q. 6 a. 2, et ailleurs. Le mot est de S. Augustin. De Trinitate, XIV, 11). Le chapitre 57 du
3e livre Contre les Gentils a pour titre : Quod omnis intellectus cuiuscumque gradus particeps esse
potest divinae visionis.
36 Pierre ROUSSELOT: L’intellectualisme de saint Thomas
action transcendante, est identiquement celle qui, selon un autre mode d’agir, forme nos
concepts et combine nos déductions d’ici-bas. « La divine substance n’est pas hors la
puissance de l’intellect créé en ce sens qu’elle lui soit complètement étrangère, comme le
son l’est à la vue ou la substance-immatérielle au sens ». « En tant que l’homme est créé
participant l’intelligence, il est créé comme à la ressemblance spécifique de Dieu59 ». Par de
semblables paroles, qui ne sont pas une affirmation jetée en passant, mais l’âme même de
sa pensée, S. Thomas ne s’oppose pas seulement aux Arabes. Il s’oppose à l’antirationalisme
indécis et métaphorique de Plotin, pour qui la simplification qui joint à Dieu,
n’étant plus mouvement, n’est plus acte intellectuel. Il s’oppose aux doctrines
inconsistantes de tant de mystiques hétérodoxes, dont le zèle ne fut pas « selon la science ».
Il s’oppose enfin, en son siècle même, à certains Scolastiques assez peu conséquents,
héritiers de la psychologie du XIIe siècle ces penseurs, dont le plus typique représentant me
paraît être Guillaume d’Auvergne, en distinguant, selon l’usage, la connaissance de science
et celle de sapience, ne surent pas les rapporter à un principe
59 3 C. G. 54. « Divina enim substantia non sic est extra facultatem intellectus creati quasi aliquid omnino
extraneum ab ipso, sicut est sonus a visu vel substantia immaterialis a sensu… sed est extra facultatem
intellectus creati sicut excedens virtutem eius, sicut excellentia sensibilium sunt extra facultates sensuum.
» – 3 d. 10 q. 2 a. 2 sol. 1. « Homo autem in quantum per creationem producitur in
participationem intellectus, producitur quasi in similitudinem speciei ipsius Dei : quia ultimum eorum
secundum quae natura creata participat similitudinem naturae increatae, est intellectualitas: » – C’est une
grande difficulté pour les Scolastiques de concilier cette « ressemblance » que la Bible leur impose et
que leur métaphysique accepte, avec cette infinie dissemblance qu’implique la transcendance divine, et
qui fait Dieu plus distant de l’ange le plus diaphane, que celui-ci du dernier des vibrions. S. Thomas
suggère dans un de ses derniers ouvrages qu’on peut se représenter l’intelligibilité comme un attribut
négatif plutôt que positif (In Trin. 1. 2. 4.).
Pierre ROUSSELOT: L’intellectualisme de saint Thomas 37
commun, mais, comme les volontaristes de tous les siècles, ils attribuèrent à l’affectif, au «
coeur », tout ce qui, dans les actes d’intelligence était direct, simple et profond60. Contre ces
« Augustiniens », S. Thomas, plus près d’Augustin qu’eux-mêmes, maintient, avec la tradition
grecque, que nous trouvons dans l’intellect comme tel tout ce qu’il y a de meilleur,
simpliciter.
La sapience, bien qu’elle soit un don céleste, est plus intellectuelle que la science, parce
qu’elle est plus unifiante et moins multiple. Le raisonnement discursif, nerf de la science,
est si peu caractéristique de l’être intelligent, qu’il est, chez nous, un effet de la nature
sensible si, par l’intuition, nous participons à la vie des anges, par le discours nous
touchons à la connaissance continue, multiple, relative des animaux. Pour la vision
béatifique, loin qu’il la faille considérer comme une violente sortie hors de l’intelligence,
on trouve, au contraire, en pressant les principes de S. Thomas, que la possibilité que nous
en avons, étant la seule base commune des diverses aptitudes de l’esprit, définit l’intelligence
même. Celle-ci n’est faculté de l’être en général que parce qu’elle est faculté de
l’Etre infini. Si la raison peut former des jugements d’une valeur absolue, et percevoir des
lois auxquelles ne déroge pas Dieu luimême ; si l’indivisible certitude de ses assertions
claires rend, en un certain sens, tous les sujets intelligents égaux, la cause en est dans cette
participation potentielle qui constitue l’intelligence, dans cette capacité du divin que la
vision béatifique comblera61. Comment ne serait-il pas intellection, l’acte dont la
60 V. Guillaume d’Auvergne, De Retributionibus Sanctorum (Ed. de Paris 1674, t. I, p. 319; cp. 327), et De
Virtutibus, ch. XI (Ib., pp. 146-147).
61 En effet, pour que la spécification de l’intelligence demeure une, et parce qu’on ne peut voir dans la
puissance de percevoir l’être général, ou prédicamentel, la raison de la puissance de percevoir Dieu, il
faut nécessairement reconnaître le rapport inverse. On dirait, dans la langue des scolastiques postérieurs,
que nous n’avons pas la puissance obédientielle » de voir Dieu parce que nous avons la puissance
naturelle de connaître la quiddité des corps, mais bien vice versa. – V. encore, sur certaines assertions de
ce paragraphe, la p. 62.
38 Pierre ROUSSELOT: L’intellectualisme de saint Thomas
possibilité rend toutes les autres intellections possibles ?
J’ajoute que cette prise intellectuelle de Dieu que sera la vision intuitive n’est pas
assimilable aux autres actions qui nous « rapprochent » de lui, qui nous font l’« atteindre »
en quelque manière figurative et inexacte. L’amour de Dieu, par exemple, ou le désir de
Dieu, ce n’est pas autre chose qu’une certaine disposition de notre appétit, conditionnée par
une perception abstractive de l’intelligence. Mais l’intellection de la substance divine
atteint Dieu dans son en-soi, dans la nudité, dans l’intimité de sa nature, comme il peut être
atteint et possédé, comme il se possède lui-même, illo modo quo ipse videt se ipsum. Cette
vision est la vraie participation à sa vie, la communion à sa conscience ; étant la vie
commune dans une même idée, elle est, entre ces deux intelligents, Dieu et l’âme, le συζῆν,
l’acte par excellence amical62. Aussi, dès qu’elle est donnée, tout ce qui est Dieu est présent
à l’âme. En dehors de ce qu’il a, de ce qu’il est d’intelligible, il n’a rien, il n’est rien. –
Comment cette assertion ferme, postulée par sa doctrine de l’intelligence et de l’intelligible,
est compatible, pour S. Thomas, avec d’innombrables différences de perfection dans la
vision de l’essence divine, comment elle laisse intacte l’incommunicabilité de la vision qui,
est propre à Dieu et compréhensive, si bien que les âmes glorifiées, voyant Dieu « tout
entier », ne le voient pas cependant « totalement », c’est ce qu’il explique sans avoir besoin
de faire une théorie nouvelle, puis qu’il admet, nous l’avons dit, d’infinis degrés de « limpidité
»
62 Cp. Aristote. Eth. Nic. IX, 9 et 12.
Pierre ROUSSELOT: L’intellectualisme de saint Thomas 39
en toute connaissance intuitive. Par ailleurs, il est facile de voir comment cette dernière
proposition vient confirmer notre description générale de l’intelligence. Connaître
intellectuellement, c’est unir dans le développement d’un même acte l’extension objective à
une intensité nouvelle de vie subjective. L’intelligent doit donc rester soi-même. Mais si
nous comprenions en l’épuisant celui qui n’est qu’intelligible pur, si nous percevions
infiniment l’infini, toute notre capacité étant égale à la sienne, notre individualité limitante
et contraignante, notre nature ne pourrait plus subsister63. Si donc elle ne doit pas se perdre
dans une impossible dilatation, si nous devons rester nous-mêmes, il faudra qu’en nous
actuant il continue de nous dépasser. A ce prix seulement il demeurera l’autre ; à ce prix
l’union qui nous sera donnée peut être caractérisée, en fonction de nos expériences
terrestres, par cette formule, qui reste après tout la plus claire et la meilleure : fieri
quodammodo Ipse. Là-haut je tiendrai l’Etre, qui restera l’autre, à la façon dont ici-bas je
me saisis moi. C’est cela la vie éternelle.
VII
On peut encore exiger, pour préciser la métaphysique de l’intellection, que nous
déterminions brièvement la valeur ontologique de la volonté, comparée à l’intelligence.
C’est à
63 3 C. G. 55 : « Cum omnis intellectus creatus sub certa specie « terminetur. Impossibile est igitur quod
visio alicuius intellectus « creati adaequet in videndo divinam substantiam. » Cp. 1 q. 12 a. 7, et surtout
1 q. 12 a. 4, où du concept de l’intellection comme opération-immanente est conclue une certaine
commensuration naturelle du connaître et de l’être : « Cognitum autem est in cognoscente « secundum
modum cognoscentis… Si igitur modus essendi alicuius rei cognitae excedat modum naturae
cognoscentis, oportet quod « cognitio illius rei sit supra naturam illius cognoscentis. »
40 Pierre ROUSSELOT: L’intellectualisme de saint Thomas
quoi servira l’esquisse de deux théories thomistes, d’importance égale, mais d’inégale
difficulté la première, qui explique le caractère subordonné de la volonté, complète
naturellement les doctrines déjà exposées, et s’y emboîte d’elle-même; la seconde semble à
première vue les contredire, parce qu’elle proclame, sous de certaines conditions, la
précellence de l’amour.
Le rôle subordonné de la volonté est très clairement exposé par S. Thomas à propos de la
question que nous venons d’étudier, celle de la vision intuitive. Sa doctrine y mêle, comme
on sait, un dogme et une explication philosophique. Car, si le bonheur éternel des justes,
selon l’Église catholique, consiste dans la possession de Dieu tel qu’il est, chaque
scolastique était libre d’expliquer cette possession plus précisément, en conformité avec ses
vues sur l’être et l’âme, et en deçà des limites que les autres dogmes fixaient. Il eût été
hérétique de dire que l’essence de la créature s’identifiait au Ciel avec celle du Créateur, ou
que chaque humanité particulière y était, comme celle du Christ, unie hypostatiquement à la
Divinité ; on restait catholique en tenant que cette possession de Dieu s’opérait
formellement soit par la volonté, soit par l’intelligence. S. Thomas tient pour l’intelligence;
Scot, pour la volonté.
Le nerf de la théorie thomiste est la conception de l’intelligence comme faculté qui tient,
opposée à la volonté, faculté qui tend. – Non que S. Thomas refuse à la volonté, dans la
conquête du bien, toute autre fonction que la tendance : elle est aussi siège du plaisir
(subiectum delectationis) : tendance avant l’acquisition du bien, plaisir après, ce sont pour
S. Thomas les deux formes de la volonté et de son acte caractéristique, l’amour. – Sa
doctrine s’opposerait donc tout d’abord à un certain hédonisme théologique, qui placerait la
béatitude dans la volupté de l’âme prise précisément
Pierre ROUSSELOT: L’intellectualisme de saint Thomas 41
comme telle. Mais historiquement ce système est négligeable ou nul : la lutte était entre
partisans de la connaissance et partisans, non du plaisir, mais de la « fruition » ou
« inhésion d’amour64 ».
Or S. Thomas juge cette dernière position encore plus intenable que l’hédonisme; il les
réfute d’ailleurs d’un seul coup : « Je dis, quant à ce qui est proprement l’essence de la
béatitude, qu’il est impossible qu’elle consiste en un acte de volonté. On sait déjà que la
béatitude est l’obtention de la fin dernière. Or l’obtention de la fin ne consiste pas dans
l’acte même de la volonté. Car la volonté se portant soit à la fin e absente par le désir, soit à
la fin présente par le repos du plaisir, il est clair que le désir même de la fin n’est pas
l’obtention de la fin, mais un mouvement vers elle. Quant au plaisir, il survient à la volonté
dès que la fin est présente, et ce n’est pas, inversement, le plaisir pris dans une chose qui
peut vous la rendre présente. Il faut donc que ce par quoi la fin est rendue présente à la
volonté soit quelque chose d’autre que l’acte de volonté. Et c’est bien clair, quand il s’agit
de fins sensibles. Si c’était l’acte
64 Scot s’exprime ainsi dans l’Opus Oxoniense : « Delectatio sequitur finis assecutionem, nedum primitate
generationis, sed etiam perfectionis ; sequitur enim actum diligendi finem visum, qui est vere actus
elicitus voluntatis. Porro omnino falsum est, voluntatem circa obiectum amabile sibi praesens non
elicere actum aliquem, sed solum recipere delectationem et passionem. » (4 d. 49 q. 4 n. 6) Cet acte de
volonté n’est pas désir, mais amour; il est chronologiquement précédé d’une certaine obtention par
l’intellect (ib. n. 5), mais lui-même atteint « simplement et seulement » le bien parfait : en lui donc
consiste « essentiellement et formellement » la béatitude. (ib. n:,4). Et dans la q. 3, l’opération volontaire
est dite « adductiva formaliter, possessionis summi boni. » – Il est à remarquer que S. Thomas ne nie pas
toute activité de l’appétit dans la possession « Assentit rei delectabili, et in ea quiescit, quodammodo se
praebens ei ad eam interius capiendam… Quasi se tradens ad continendum interius rem delectantem. » la
2ae q. 33 a. 1. Mais, en tant même que cette, activité est mouvement, elle ne peut être la fin.
42 Pierre ROUSSELOT: L’intellectualisme de saint Thomas
de volonté qui faisait avoir de l’argent, l’avare en aurait tout de suite, dès qu’il en désire,
mais d’abord l’argent est absent, il l’a, quand. il le prend dans sa main, par exemple, ou en
quelque autre manière, et alors il prend plaisir à l’argent qu’il a. Il en est de même pour la
fin intelligible. D’abord nous voulons l’obtenir; ensuite nous l’obtenons par le fait de sa
présence en, nous, au moyen de l’acte d’intelligence, et alors la volonté prend plaisir et se
repose dans la fin obtenue. Ainsi donc l’essence de la béatitude consiste dans l’acte
d’intelligence65. » – Et ailleurs : « Ni la genèse physique… ni beaucoup moins le
mouvement ne sont la fin… Ainsi, la fin dernière de la créature intellectuelle est de voir
Dieu, non d’y prendre plaisir; quant au désir et à l’amour, existant même avant la fin, ils
peuvent beaucoup moins être la fin dernière66 ».
Il est inutile de prolonger l’explication d’une théorie, aussi claire. Le point
caractéristique de la doctrine est la négation d’une prise quelconque par la volonté, distincte
du désir et du plaisir67. – Quant au plaisir même, duquel on pourrait plus raisonnablement
douter s’il n’est pas la substance même de la béatitude, S. Thomas l’appelle, en mots
techniques, son complément formel68. Il a d’ailleurs le bon sens, après cette discussion, de
faire remarquer l’union réelle et nécessaire des deux termes que la réflexion disjoint :,on
désire tout le bloc, acte et plaisir, cela ne fait qu’un bien : Nec illa duo sunt consideranda
quasi duo bona,
65 1a 2ae q., 3 a. 4.
66 Comp. Theol. c. 107 fin.
67 La comprehensio dont il est question parfois n’est pas une possession distincte de la vision. la 2ae q. 4 a.
3 ad 3.
68 Quodl. 8. 19; 3 d. 34 q. l a. 5 ; 4 d. 49 q. 1 a. 1 sol. 2. – S. Thomas rappelle qu’Aristote n’a pas résolu la
question, si l’acte est recherché pour le plaisir, ou le plaisir pour l’acte. Lui-même prononce en faveur de
l’acte (4 d. 49 q. 3 a. 4, sol. 3. – In 10 Eth. 1. 6 fin).
Pierre ROUSSELOT: L’intellectualisme de saint Thomas 43
sed quasi unum bonum69. Les deux pièces sont inséparables, mais l’intelligence est la plus
« essentielle ».
Quant à la critique de l’argument de S. Thomas par rapport au reste du système
intellectualiste, il suffit d’en mettre à nu le principal supposé pour faire voir sa cohésion
parfaite avec les thèses considérées jusqu’ici. Ce supposé, c’est l’axiome que le
mouvement, la tendance ne peut être fin: Motus non habet rationem termini. On tend à
quelque chose, on ne tend pas à tendre, un dynamisme absolu répugne, c’est le ressort de
tous ses arguments70.
Et, quand il examine ce principe, la raison intrinsèque qu’il en donne, c’est l’unité
déterminée du but de la nature, visible à la plus rapide induction71. Le mouvement ne peut
être fin, parce qu’il est dualité, multiplicité, dissemblance (difformitas), c’est-à-dire, parce
qu’il est, par essence, mélange de puissance et d’acte, tandis que la perfection est
élimination du potentiel par réplétion de la puissance. – Les volontaristes se , trompent
donc, selon S. Thomas, par confusion du mouvement et de l’action, par ignorance de l’acte
immobile, qui est l’acte parfait. On peut, dire d’eux, comme de ceux dont il est question au
septième livre de l’Éthique; qu’ils ont erré « sur l’opération, l’identifiant avec
69 4 d. 49 q. 3 a. 4 sol. 3. De même, 1a 2ae q. 2 a. 6 ad 1 : « Eiusdem rationis est quod appetatur bonum et
quod appetatur delectatio. » Il est notable que Scot qui, ontologiquement parlant, n’affirme pas comme
S. Thomas la distinction réelle des facultés, les traite au contraire comme des êtres _séparés quand il
étudie le mécanisme psychologique « Plus appetit voluntas perfectionem sui in fine ultimo, quam
perfectionem intellectus. » (Opus Oxoniense, 4 d. 49 q. 4.) « Quamvis potentiae intellectivae félicitas
summa sit penes propriam operationem. » (ib. q. 3).
70 Et particulièrement de ceux comme 1a 2ae q. 1 a. 1 ad 2, Comp. Theol. c. 107, etc., où S. Thomas déclare
que le vouloir même ne peut être le premier voulu..
71 Pot. q. 5 a. 5. – 3 C. G. 23. 5.
44 Pierre ROUSSELOT: L’intellectualisme de saint Thomas
le devenir, alors qu’elle ne lui est pas identique, mais qu’elle vient après. Car tout devenir a
pour, terme une nature, niais l’opération est l’usage d’une forme ou d’une nature72. » C’est
un axiome scolastique que l’agent, en tant qu’agent, n’est pas changé, mais seulement en
tant qu’il passe de la puissance à l’acte ; et ce qui est dit de l’acte, doit s’appliquer aussi au
plaisir, complément de l’acte : « Le plaisir sans mouvement est plus intense que celui qui
est mêlé de mouvement, e parce que ce dernier est dans l’ordre du devenir, et l’autre dans
l’ordre de l’être parfait73. »
Où trouver d’ailleurs l’acte immobile et le plaisir sans changement, sinon dans
l’opération intellectuelle ? Examinons le mouvement humain, c’est-à-dire l’histoire des
actions des êtres dont l’esprit est enfermé dans la matière, nous trouverons que la
multiplicité quantitative des actes tend à l’unité singulière d’un but, qui est la reconquête de
l’unité qualitative du semblable. La matière, c’est l’être où l’un est absolument
impénétrable à l’autre74; l’esprit est ce qui, restant l’un, peut devenir, tout l’autre. Les
intuitifs purs possèdent; dès le, début, chacun selon sa nature, cette unité totalisante ; les
hommes y tendent en multipliant des actes laborieux : leur but naturel est de réaliser en eux
la puissance de l’esprit, d’arriver au maximum de conscience, de devenir monade
réfléchissante du tout (ut in ea describatur totus ordo universi). C’est l’unité de ce but qui
met l’unité intelligible dans la série complexe de leurs mouvements.
72 In 7 Eth. 1. 12
73 In 7 Eth. 1. 14.
74 La matière des scolastiques peut se décrire : ce qui est apte à devenir l’autre, mais successivement, in
sensu diviso, en cessant d’être soi. Impénétrante, et impénétrable à son congénère, elle est aussi de soi
impénétrable à l’esprit (elle n’a pas d’idée à part, Ver. 3. 5), et n’a droit à l’être, à l’intelligibilité, que
par conjonction avec une forme qui en fasse une essence.
Pierre ROUSSELOT: L’intellectualisme de saint Thomas 45
Tout ce qui chez eux est tendance, est essentiellement ordonné à émerger de la regio
dissimilitudinis dans la patrie lumineuse de l’esprit. Tant qu’il existe encore deux esprits ou
deux groupes d’esprits qui n’ont pas communié, qui ne se sont pas saisis Mutuellement, qui
ne se sont pas enrichis l’un de l’autre, il y a encore une potentialité qui appelle un
mouvement. Quand, au terme du dernier mouvement, la dernière potentialité est actuée, le
mouvement n’est plus concevable, et l’acte de volonté qui demeure ne peut plus être autre
que consentement et plaisir. Tout autre état est mouvement encore ; celui-là seul est, à la
fois acte et repos75.
La conception statique de la perfection, qui réfute les volontaristes, est donc
parfaitement logique chez S. Thomas, et commandée par les maîtresses, pièces du système,
que nous avons considérées jusqu’ici.
« L’acte d’une puissance prenante se parfait par la présence du pris dans le prenant;
l’acte d’une puissance appétitive, par l’inclination du sujet de l’appétit vers l’objet
appétissant. Conséquemment, l’acte de la puissance prenante est semblable au repos, l’acte
de l’appétit, plutôt au mouvement76. » Ailleurs, le saint dit encore : « La contemplation
n’est pas un devenir, mais une action parfaite77. » – Donc l’opération volontaire; est acte
essentiellement relatif à un autre, et imparfait78 ; l’opération intellectuelle est acte parfait, et
75 « Assimilatur quieti. » – M. F. C. S. Schiller, dans un article très suggestif sur l’ἐνέργεια ἀκινησίας
(Bibliothèque du Congrès international de Philosophie. Paris, 1902, t. 4), fait justement remarquer
qu’ἠρεμία, dans l’espèce, se traduirait plus exactement constance que repos.
76 1 p. 81 a. 1.
77 la 2ae q. 35 a. . « (Contemplatio) non est generatio,.. sed operatio quaedam perfecta, » Pour ta
transcendance de l’intelligence par rapport au mouvement, voir 2 C. G. 55. 11.
78 Il s’ensuit que, du point de vue thomiste, une philosophie fondée sur l’analyse de l’appétit, de la volonté,
est légitime, mais inférieure : elle n’étudie pas directement l’acte,: mais sa trace ou sa préparation. On
est plus profond en concluant la vision béatifique, ou l’existence de Dieu, de la nature de l’intelligence,
que de l’analyse des « aspirations » du vouloir. « Égaler le vouloir », c’est, au fond, satisfaire
l’intelligence. Cette subordination du volontaire; explique comment toute philosophie volontariste rentre
46 Pierre ROUSSELOT: L’intellectualisme de saint Thomas
donc fin.
si facilement dans la métaphysique intellectualiste. Voir un curieux passage des Sentences : « Ille quippe
beate vivit qui vivit ut vult, nec male aliquid vult. Haec sententia Augustini concordat cum sententia
Philosophi 2° de Anim., ut per vivere operatio vitae intelligatur ; per hoc autem quod dicitur ut vult,
ostenditur operatio non impedita ; per hoc autem quod dicitur nec aliquid male vult, ostenditur esse
connaturalis, quia mala sunt contra naturam. » 4 d. 49 Exp. t. § 3. – De même, pour classer les êtres, S,
Thomas refuse de se fonder sur les différentes sortes d’appétit : « Appetitivum non constituit aliquem
specialem gradum viventium. ,» (In 2 An. 1. 7 etc.) L’appétit, pour lui, est essentiellement en fonction
d’autre chose ; dans cette philosophie il est, si l’on peut dire, médiatisé.
Pierre ROUSSELOT: L’intellectualisme de saint Thomas 47
VIII
Les raisonnements expliqués jusqu’ici semblent, ou prouver métaphysiquement, c’est-àdire
simplement et en toute hypothèse, la suprématie de l’intellection, ou ne rien prouver du
tout. Il arrive donc, quand, on a bien saisi leur puissant exclusivisme, et qu’on trouve
ailleurs affirmée la supériorité de l’amour, que l’on pense être en présence d’une
contradiction. A prendre les choses dans l’abstrait, dit plusieurs fois S. Thomas, il est vrai
que la connaissance est supérieure à l’amour; mais concrètement il faut distinguer, et, si
l’objet de l’acte est de ceux qui sont en soi supérieurs à l’âme humaine, l’amour est
supérieur à l’intellection79.
Faut-il voir là une inconsciente concession a la piété
79 Ver. 22. 11. – 1 q. 82 a. 3. Les principes précédemment exposés sont si peu oubliés en ces deux
passages, que la supériorité abstraite de l’intelligence est prouvée, dans le premier, par la notion de prise
immanente de l’être ; dans le second, par la priorité naturelle de l’acte intellectuel sur l’acte de volonté,
et son rapport plus simple à l’être.
48 Pierre ROUSSELOT: L’intellectualisme de saint Thomas
dogmatisante des mystiques et des Pères80, ou encore à un instinct vague du coeur humain
qui s’effraie; de la spéculation nue, isolée, et fait pressentir plus de réalité et plus de bien
dans cette tendance à la conjonction avec un autre être qu’on appelle l’amour ? – En fait, la
conciliation existe : le principe des Docteurs sur la suprématie de l’amour est intégré par S.
Thomas à sa philosophie, et non simplement surajouté ; l’instinct vague lui-même est
systématisé.
Pénétrant et approfondissant les conceptions qui ne se trouvent, chez ses maîtres et ses
contemporains, qu’à l’état de métaphores encore opaques et de formules littéraires, S.
Thomas conçoit essentiellement l’amour, pourrait-on dire, comme destructeur
d’individualités. (L’intellection était, au contraire, multiplicatrice d’être). Dans l’amour de
convoitise, je me subordonne totalement l’objet aimé, j’abolis sa finalité individuelle, je le
constitue instrument par rapport à moi ; il n’est plus pour soi, mais comme une partie de
mon être, subordonné à moi comme tout. C’est ainsi qu’on aime la rose qu’on cueille, l’eau
qu’on boit. Dans l’amour de bienveillance, au contraire, c’est moi qui, me subordonne,
comme instrument et partie, à l’objet aimé, ne plaçant plus ma fin dans ma béatitude, mais
dans la sienne. L’amour est alors en moi un principe d’activité pour une fin placée hors de
moi, dans un tout qui me comprend, m’assujettit, me dépasse. C’est ainsi que la main, pour
user de l’exemple cher à S. Thomas, se place d’elle-même au-devant du corps pour parer à
un danger subit, sacrifie naturellement et spontanément son bien propre pour le bien du tout
auquel elle est ordonnée.
Ce tout peut être, dans l’amour passionnel, un individu
80 On connaît la phrase chère à Scot et qu’il cite comme de S. Anselme : « Perversus ordo esset, velle
amare ut intelligeres. »
Pierre ROUSSELOT: L’intellectualisme de saint Thomas 49
égal à l’aimant, qu’il considère arbitrairement (sous l’influence de la subjectivité sensitive)
comme supérieur, et auquel,-par dérèglement et immoralite, il se subordonne. – Quand il
s’agit de sentiments sociaux, c’est l’ensemble plus vaste auquel nous appartenons, – patrie
par exemple, humànité surtout, – que naturellement nous préférons à nous-mêmes, comme,
réalisant plus pleinement notre nature propre. Ainsi tous les lions, si « Platon » avait dit
vrai, préféreraient le Lion séparé à la participation qu’ils en possèdent.
Considérons maintenant l’ensemble des choses qui participent communément cet
attribut : l’être. Toute chose, selon S. Thomas, préfère l’Être séparé, imparticipé, subsistant,
à l’être limité et déficient qu’elle participe. Et l’ange, et l’homme, et même les etres irrationnels,
à leur manière, aiment naturellement mieux Dieu que leur propre essence81. Or
cette doctrine importante et très explicite résout la contradiction apparente qui semble, du
point de vue péripatéticien, vicier la conception même de l’« amour pur » ; elle concilie par
le même moyen la théorie de la perfection rigoureusement intellectualiste qu’adopte S.
Thomas, avec la suprématie de l’amour qu’ont affirmée les Pères. Il suffit de distinguer
l’homme’ en tant qu’il, est enfermé dans son individualité, et en tant qu’il doit être envisagé
comme partie de l’univers, ou, mieux, comme participation analogique de Dieu.
Pour le premier cas, tous les raisonnements d’Aristote valent : dans le microcosme
humain, la raison, qui est le meilleur, se subordonne tout le reste, et la fin est de
contempler.
81 1 q. 60 a. 5, 1a 2ae q. 109 a. 3. – J’ai tâché d’élucider quelques points relatifs à cette théorie dans ma
thèse : Pour l’histoire du problème de l’amour au Moyen Âge.
50 Pierre ROUSSELOT: L’intellectualisme de saint Thomas
Dans le second cas, la contemplation n’est pas exclue elle est le bien de la partie, et elle
peut être ce que le tout exigera d’elle pour contribuer au bien du tout. Mais la fin plus
certaine et plus immédiate de la partie est d’être bonne comme partie, de se subordonner,
autant qu’elle peut, à la fin du tout, et, tant que cette fin est inconnue, de se maintenir dans
une mobile expectative. – Dieu ne peut-il, exiger de moi le sacrifice de ma béatitude, ad
decorem universi ? – En distinguant ces deux cas, on distingue donc perfection et béatitude.
Et c’est ainsi qu’ont fait les Saints dans leurs « suppositions impossibles ». Ils se sont dit : «
Si Dieu plaçait ma perfection de partie (d’être aimant) autre part que dans ma béatitude
(perfection d’individu), que choisirais je, le bonheur ou l’amour? » Et ils ont opté pour
l’amour.
Mais, selon la pensée de S. Thomas, cette distinction est seulement dans les idées, et ces
suppositions sont impossibles. Non seulement Dieu, cause intelligente, a fait chaque nature
telle pour la parfaire en général par telle action, mais il soutient et gouverne chaque créature
intellectuelle avec un soin si particulier qu’aucune ne pourrait, échappant â la nature,
parfaire l’univers par son sacrifice définitif ou son anéantissement82. Comme nous aurons
plus loin à le dire, le bien de la créature intellectuelle, au moins quand il n’est pas
conditionné par la durée successive, est le bien simplement dit, sans restriction ni objection
possible. Donc la perfection que Dieu veut de l’homme, c’est identiquement la béatitude.
Sa conception, créatrice toute-puissante du tout humain, se nierait si elle posait la volonté
comme une tension perpétuelle et sans but hors soi.
La disjonction logique de la supposition impossible est due à notre défaut d’intuition du
plan divin sur nous. On
82 Cp. 3 C. G. c. 112 et 113.
Pierre ROUSSELOT: L’intellectualisme de saint Thomas 51
peut la dire naturelle, jusqu’à un certain point, à un esprit qui, voyant tout à travers le
prisme du quantitatif, se représente aisément là hiérarchie des devoirs comme une
possibilité de bifurcation Mais en réalité, et précisément parce que nous ne sommes, êtres,
et individus, qu’autant que nous sommes participation de Dieu, la dualité disparaît pour qui
voit les choses dans la vérité première. Au ciel, l’artifice logique cessera : nous verrons se
recouvrir ou plutôt s’identifier formellement ce que Dieu veut de nous, et ce qui nous unit à
Dieu. Et Dieu nous voudra ses participations possédantes. Il est vrai que, le fondement de la
distinction subsistant, nous pouvons dire que l’amour de Dieu sera toujours plus noble que
sa connaissance. Mais – sans même parler des réactions de la connaissance sur l’amour, que
l’intuition béatifique dilatera incomparablement83 – l’obéissance, oeuvre propre de l’amour,
ne pourra tendre qu’à l’intellection. L’acte de s’unir, dans tous les sens, sera connaître84.
83 Ver. 29. 3. 5. « Caritas enim viatoris non potest adaequari caritati comprehensoris : aliter enim aliquis
afficitur ad praesentia, et aliter ad absentia. »
84 Puisque c’est l’esprit qui atteindra Dieu comme Il est, tendre « ad rem ut est in se » et tendre « ad rem ut
est in intellectu » ne pourront plus diverger vraiment. De même le plaisir d’amour « ex parte obiecti » et
le plaisir pris dans l’acte contemplatif, qui peuvent se distinguer ici-bas (2a 2ae q. 180a, 7) coïncideront
nécessairement. « Gagner son âme », pour qui voit Dieu, c’est gagner Dieu, et cela tient à la nature
même de l’intellection. – C’est précisément la perfection que comporte l’intellection qui l’empêche
d’atteindre directement son objet sur la terre, et la force de s’y contenter de la foi, destinée à disparaître.
« Aenigma est essentiale fidei, accidentale caritati. » (3 d. 31 q. 2 a. 2, ad 3). Au contraire, l’acte de
volonté atteint Dieu ici-bas aussi immédiatement qu’il peut l’atteindre, précisément parce qu’il ne dit pas
vrai contact, vraie immanence de l’autre dans le moi : pour qu’il atteigne l’objet à sa manière, il suffit
que l’intelligence ait perçu cet objet même imparfaitement (3 d. 27 q. 3 a. 1 – d. 23 q. 1 a. 5 ad 6, etc.)
C’est pour la même raison que l’amour n’est pas proportionnel à la connaissance (la 2ae q. 27 a. 2 ad 2. –
Car. 4. 4.)

DEUXIÈME PARTIE
La Spéculation humaine
CHAPITRE PREMIER
Les Moyens de la Spéculation humaine
I
La force et la noblesse dé l’intelligence consistent en ce qu’elle est une faculté prenante.
L’intellection qui saisit l’être en soi est l’action par excellence elle s’impose dès lors
comme règle, raison d’être, et fin de l’appétit. – Si nous l’examinons maintenant dans
l’exercice terrestre du sujet humain, nous lui trouverons des caractères bien différents. Cette
observation certaine, qui fera voir l’irréalité actuelle de l’intellectualisme, mais laissera
debout ses exigences absolues dans le monde de’ l’idéal, aura pour dernier résultat de faire
conclure, au métaphysicien finaliste un règne suprême de l’intelligence dans une vie
meilleure que celle-ci.
Nous sommes les derniers, les infimes dans l’ordre’ intellectuel, nous sommes aveugles
devant les plus grandes clartés de la nature, comme la chauve-souris l’est devant le soleil.
Toute la noétique de S. Thomas n’est que le déve54
L’intellectualisme de saint Thomas
loppement de cette idée première ; tout son intellectualisme, quand il s’agit d’application à
l’homme, en est conditionné. Il faut donc y penser toujours. Qu’on oublie cette capitale
restriction, qu’on lise S. Thomas en supposant implicitement l’identité, de l’intelligence
humaine et de l’intelligence ut sic, tout le système devient, du coup, enfantin et
contradictoire. Quand Averroës a égalé l’intelligible en soi au compréhensible humain, il a
dit une chose « très ridicule 1 ».
Or, l’intellectualité inférieure de l’homme est caractérisée par une plus grande
multiplicité d’actes et de connaissances : ainsi le veut une loi générale de la nature, en
harmonie avec la place qu’il occupe dans sa série continue des essences2, car il est, entre
tous les êtres, plastique, progressif, potentiel. La multiplicité connaissante humaine est
double3 : il y a la multiplicité spatiale et simultanée, c’est-à-dire la collaboration de
plusieurs puissances, – et la multiplicité successive et temporelle : le discours, suite de
plusieurs actes.
La nature est bonne : c’est donc le corps qui est pour l’âme. L’âme est pour connaître :
donc le corps est pour aider à la connaissance. La connaissance est d’autant meilleure
qu’elle est plus réelle et serre l’être de plus près. Donc si un être, pour connaître, a besoin
de secours, de compléments extra-intellectuels, c’est que ses idées trop vagues eussent
dessiné mal l’être réel, c’est qu’il fût resté dans le brouillard des conceptions générales sans
fixer nettement
1 In 2 Met. 1. 1. Cp. 3 C. G. 45.
2 « Multis et diversis operationibus et virtutibus indiget anima humana… anima humana abundat diversitate
potentiarum, videlicet quia est in confinio spiritualium et corporalium creaturarum et ideo concurrunt in
ipsa virtutes utrarumque creaturarum. » q. 77 a. 2.
3 2a 2ae q. 180 a. 6 ad 2. – In Dio. Div, Nom. 7. 2.
La spéculation humaine – Chap. 1er. Les moyens de la spéculation humaine 55
l’existant comme tel et l’individu. Si les âmes humaines eussent connu sans image sensible,
dit S. Thomas, leurs connaissances seraient restées « imparfaites, communes, confuses.
C’est donc pour qu’elles puissent avoir des choses une connaissance parfaite et propre, que
leur constitution naturelle les destine à être jointes à des corps; ainsi les objets sensibles
leur impriment d’eux-mêmes une connaissance propre : elles sont comme des ignorants
qu’on ne peut instruire qu’à l’aide d’exemples sensibles. C’est donc pour le plus grand bien
de l’âme qu’elle est unie au corps, et qu’elle ne comprend pas sans images4 ». – A
l’intelligence humaine s’ajoute, en vertu de ce principe, tout un appareil de facultés
connaissantes subordonnées, qui dépendent de l’organisme : ce sont, outre les sens
externes, les sens intérieurs, sens commun, mémoire sensible, cogitative ; l’intellect luimême
est affecté d’une certaine dualité, puisqu’il se divise en actif et en possible. Voilà la
multiplicité simultanée, qui comporte chez l’homme passivité et réception par rapport aux
objets à connaître. Elle le distingue de Dieu, qui est son intellection même, en qui, par
rapport à soi et à l’intelligible comme tel, disparaît toute distinction de sujet et d’objet, et
dont la science, par rapport aux autres êtres, est mesurante et créatrice. Elle le distingue
aussi des
4 « Ille modus intelligendi, prout erat possibile animae, erat imperfectior… in quadam communitate et
confusione… ad hoc ergo quod perfectam et propriam cognitionem de rebus habere possent, sic naturaliter
sunt institutae, utcorporibus uniantur, et sic ab ipsis rebus sensibilibus propriam de eis cognitionem
accipiant, sicut homines rudes ad scientiam induci non possunt nisi per sensibilia exempla. Sic ergo patet
quod propter melius animae est ut corpori uniatur, et intelligat per conversionem ad phantasmata… » 1 q.
89 a. 1. De même 3 C. G. 81, début; De anim. a. 15 et 20. – Et 1 q.. 55 a. 2 : « Competit eis ut a corporibus
et per corpora suam perfectionem intelligibilem consequantur ; alioquin frustra corporibus unirentur. »
56 L’intellectualisme de saint Thomas
Anges, lesquels connaissent par idées reçues de Dieu, tout d’abord parfaites, et d’autant
moins multiples que leur sujet est plus actif, plus dégagé de la potentialité5. L’homme, au
lieu de saisir les choses par condensation a priori, reçoit séparément l’impression des
diverses essences, selon l’épar’; pillement dans l’espace de ses sens, puissances quêteuses
du réel. Ainsi, chez lui, la potentialité réceptive est liée à la multiplicité spatiale.
Sa multiplicité discursive n’est pas moins caractéristique. L’antithèse de l’intellection
simple et du discours est marquée par l’opposition d’intelleclus et de ratio : on ne saurait
exagérer, en philosophie thomiste, l’importance de cette distinction. Selon la loi de
continuité néo-platonicienne, les êtres inférieurs participant par leur opération la plus haute
à la nature plus une et plus sublime des supérieurs, l’intelligence humaine, en certains actes,
fait fonction d’intellect, mais sa marque spécifique est le discours, qui morcelle la
perfection intelligible.
« L’intellect et la raison6 ne sont pas en nous des « puissances différentes, mais elles se
distinguent comme le parfait et l’imparfait7 », « intellect disant l’intime pénétration de la
vérité, et raison, la recherche et le discours 8». « La raison diffère de l’intelligence comme
la multitude de l’unité ; selon Boèce, son rapport à l’intellect est comme celui de la
circonférence au centre, ou du temps à l’éter-
5 1 q. 89 1. c.
6 Le plus simple est de rendre intellectus et ratio par leurs décalques français. – En Allemagne, les érudits se
partagent. M. Schneider, p. ex, dans sa Psychologie Alberts des Grossen (Münster. 1903, pp. 185, 253),
traduit intellectus par Vernunft et ratio par Verstand ; d’autres font l’inverse, comme Stökl (Gesch. der
Phil. des Mittelalters. Mayence. 1865, t. II, p. 488).
7 2a 2ae q. 83 a. 10 ad 2.
8 2a 2ae q. 49 a. 5 ad 3.
La spéculation humaine – Chap. 1er. Les moyens de la spéculation humaine 57
nité. Ce qui lui est propre, c’est de se répandre à l’entour de beaucoup d’objets, et d’en
rassembler une connaissance simple ; l’intellect, au contraire, voit tout d’abord une simple
et unique, vérité où il prend la connaissance de toute une multitude : c’est ainsi que Dieu,
en percevant son essence, connaît toutes choses. On voit donc que le raisonne« ment se
résout à l’intellection et s’y termine, et qu’aussi l’intellection est principe du raisonnement
qui addie tionne et qui cherche 9». « La rationalité est une qualité du genre animal : elle ne
doit être attribuée ni à Dieu ni aux anges 10». « Les intelligences inférieures, celles des
hommes, arrivent à la perfection dans la connaissance de la vérité par un mouvement et un
discours de l’esprit, parce que de la connaissance d’une chose elles passent à celle d’une
autre. Mais si « tout aussitôt, dans la connaissance même du principe, les hommes voyaient
et savaient toutes les conclusions qui en suivent, ils ne seraient pas discursifs. Et c’est le cas
des anges qui, d’emblée, et dans leurs premières connaissances naturelles, voient tout ce qui
y peut être connu. Et pour cela ils sont dits intellectuels, parce que, même chez les hommes,
les appréhensions immédiates et naturelles sont dites des intellections. Les âmes «
humaines, elles, qui acquièrent par un certain discours la connaissance de la vérité, sont
appelées rationnelles. Et c’est la faiblesse de leur lumière intellectuelle qui en est cause 11».
« C’est l’imperfection de la nature intellectuelle
9 In Trin. 6. 1, § 3. (t. XXVIII, p. 543). La double fonction ici assignée à l’intellect est celle qui le
caractérise le plus nettement chez S. Thomas. (Voir surtout Ver. 15. 1. Cp. Aristote. Eth. Nic. VI. 12. : ὁ
νοῦς τῶν ἐσχάτων ἐπ᾿ ἀμϕότερα). Il serait sans intérêt pour l’objet de notre étude de noter ici tout le
détail de son usage en cette matière.
10 1 d. 25 q. 1 a. 1 ad 4. « Rationale est differentia animalis, et Deo non convenit nec Angelis. »
11 1 q. 58 a. 3.
58 L’intellectualisme de saint Thomas
qui est cause de la connaissance par raisonnement, parce que la chose connue par le moyen
d’une autre est moins connue que celle qu’on connaît par elle-même, et la nature du sujet
connaissant ne suffit pas à connaître la première en l’absence de la seconde. Or la
connaissance par raisonnement use de moyens termes, mais ce qui est connu intellectuellement
est connu par soi, et la nature du connaissant suffit à cette connaissance, sans
médiation de rien d’extérieur. Il est donc manifeste que le raisonnement est un défaut
d’intelligence (quod defectus quidam intellectus est ratiocinatio 12) ». Et encore : « La
certitude de la raison vient de l’intellect, mais la nécessité de la raison vient d’un défaut de
l’intellect : ceux « qui sont pleinement intellectuels n’en ont pas besoin 13».
J’ai cru nécessaire cet amoncellement de textes. C’est que, si l’on reconnaît volontiers
l’imperfection composite, ou l’origine sensible de nos idées, comme un dogme essentiel de
la noétique thomiste, on insiste moins, d’habitude, sur l’imperfection discursive.
L’exaltation exclusive de la connaissance simple paraît mieux convenir à quelque
mysticisme comme celui des Victorins qu’au péripatétisme sage de S. Thomas. C’est
pourtant dans l’intuition qu’il place
12 1 C. G. 57. 8.
13 2a 2ae q. 49 a. 5 ad 2. On voit par tous ces textes que la distinction d’intellectus et de ratio se tire du mode
d’appréhender. Aussi cette distinction n’est pas moins caractéristique de l’intellectualisme métaphysique
de Thomas, que celle de ratio superior et ratio inferior – prise de la valeur des objets par rapport à l’âme
libre l’est du psychologisme mystique d’Augustin. S. Thomas connait la distinction augustinienne (1 q. 79
a. 9), mais elle n’est pas vraiment incorporée à sa synthèsé, elle devient parfois chez lui purement verbale
(2 d. 24 q. 3 a. 4 ad 1), et cc serait une grave erreur de-l’identifier avec celle dont il est ici question. – Il ne
faut pas se laisser tromper par un texte isolé où ratio désigne la cogitative. In Caus. 1. 6. 531 b. – Cp in 6
Eth. 1. 1. – Ailleurs (in 6 Eth. 1. 9. 511 b.), S. Thomas distingue, dans’ la cogitative même, une fonction
analogue à l’intellectus, une autre analogue à la ratio.
La spéculation humaine – Chap. 1er. Les moyens de la spéculation humaine 59
l’idéal et la mesure de toute opération intellectuelle. Et c’est la distinction que nous
soulignons qui lui permet, en étant si aristotélicien dans l’explication du monde sublunaire,
de « platoniser » pourtant, quand il disserte sur l’ensemble de l’univers. – Il faut donc, pour
pouvoir critiquer la cohésion du système dans les appréciations de valeurs que nous devons
examiner, se garder de considérer le jugement ou les assemblages de jugements comme
plus parfaits en soi que l’idée simple, et se rappeler toujours la doctrine condensée dans la
dernière formule : necessitas rationis est ex defectu intellectus.
Reste encore à examiner si S. Thomas a subordonné l’une à l’autre nos deux
multiplicités, la sensitive et la discursive, ou s’il les présente simplement comme deux faits
donnés sur le même plan. – Certains énoncés isolés semblent pouvoir être pris comme
l’expression explicite d’une subordination14. Ce qui est sûr, c’est qu’on reste dans son esprit
et qu’on ne fait qu’ajouter, pour ainsi dire, du ciment à sa bâtisse, en reliant intrinsèquement
nos deux multiplicités. C’est parce que nous avons des sens que nous sommes
forcés de discourir. Car l’idée générale, le concept, ne peut se trouver, d’après lui, que chez
les esprits qui ont un corps ; et l’énonciable, – bien plus encore le discours, – suppose
nécessairement l’idée générale. – Ou, pour s’exprimer d’une autre façon : le temps, pour S.
Thomas, est dépendant de l’espace ; donc, les sensitifs seuls seront discur-
14 « Ratiocinatur homo discurrendo et inquirendo lumine rationali per continuum et tempus adumbrato, ex
hoc quod cognitionem a sensu et imaginatione accipit, etc.» (2 d. 3 q. 1 a. 2. – Cf. ib. a. 6). – Les deux
multiplicités sont nettement juxtaposées, mais non subordonnées In Trin. q. 6 a. 1 (Fretté, t. XXVIII, 541
b.) et 2a 2ae q. 180 a. 6 ad 2 ; elles sont parfois classées ensemble sous la commune étiquette de ratio (In
Trin. le. 2e §, ad 4. 543 a. et 2a 2ae q. 180 a. 3). – La faculté de discourir est naturellement rattachée à
celle de juger (1 q. 58 a. 4).
60 L’intellectualisme de saint Thomas
sifs15. Mais il est naturel que toutes les intelligences pourvues de sens soient discursives.
Car le temps, comme condition de progrès, est une rançon de l’imperfection contraignante
de l’espace. Si donc les hommes vivent plus d’un instant, ou ils seront, comme l’huître,
renfermés dans l’hic et nunc, et alors l’intelligence, essentiellement unifiante, et de soi
supérieure aux conditions spatiales, manquera son but; – ou ils pourront étendre dans la
durée continue une série d’opérations intellectuelles subordonnées, et parvenir, par la
multiplication des actes, à une idée plus parfaite, et qui puisse intégrer tout l’intelligible
successivement présenté par l’esse fluent de leur objet.
Maintenant que nous avons caractérisé en général la connaissance humaine, telle que
l’ont faite l’espace et le temps, nous comprenons que toute notre étude sur sa valeur
spéculative doit être dominée par cette question comment l’intelligence de l’homme, à
l’aide des multiples moyens de connaissance qu’elle a à sa disposition, arrive-t-elle à
suppléer, ou du moins à mimer, l’intellection preneuse d’être ? Les différentes
combinaisons de nos instruments de connaître seront donc successivement examinées dans
leurs résultats : ce sont le concept, la science, le système et le symbole, l’appréhension du
singulier. Chacun de ces résultats est comme un effort de la puissance intellectuelle pour
remédier comme elle peut à sa faiblesse, selon le principe du Philosophe quod non potest
effici per unum, fiat aliqualiter per plura16. – Mais, avant de passer à l’étude détaillée
15 Voir 2 C. G. 96 fin. (Cp. 3 d. 26 q. 1 a. 5 ad 4). La mobilité de la connaissance est, pour S. Thomas, une
imperfection. On parle aujourd’hui de la « dispersion statique du discours ». D’après lui, c’est justement
parce que le jugement est une pensée fragmentée, qu’il est en puissance au développement ultérieur que
lui donne le discours ; l’intuition chez les Esprits purs est immobile, étant au-dessus du temps.
16 . V. in 2 Cael. 1. 18.
La spéculation humaine – Chap. 1er. Les moyens de la spéculation humaine 61
de ces simulacres ou succédanés de l’idée pleine, il faut s’arrêter quelques instants à
l’influence lumineuse de l’intuition, qui unifie chacun d’eux, et les fait, à la différence des
appréhensions brutales, participer à la vie intellectuelle.
II
La compétence de l’intelligence en matière d’appréhension de l’être comme tel est, d’après
S. Thomas, à la fois exclusive et infaillible. A le juger du point de vue moderne, ce serait ici
le coeur de son intellectualisme. C’est ici qu’il se rapprocherait du rigoureux mathématisme
cartésien. C’est ici qu’il livrerait sa pensée sur la critique logique de la connaissance, point
central de la philosophie des derniers siècles. C’est ici qu’il s’opposerait, et aux sceptiques
qui nient que l’homme se puisse justifier ses relations spirituelles avec les choses, pour les
réfuter ; – et aux volontaristes et sentimentaux de toute nuance, aux partisans de la «
connaissance par le coeur », pour reprendre à son compte leur méthode et leurs arguments,
et les incorporer à une synthèse plus compréhensive. – En réalité, les problèmes qui se
groupent ici n’ont occupé dans sa pensée qu’une place subordonnée, et c’eût été fausser la
perspective historique, de les mettre au centre de notre étude. Mais ce serait une autre
erreur, de croire qu’il les’ a totalement ignorés, et qu’il n’en a pas jugé la résolution nécessaire.
Dire que l’intelligence, en matière d’appréhension absolue de l’être, est exclusivement
compétente, c’est nier d’abord la possibilité d’une voie ou d’une méthode pour atteindre
l’être, qui lui soit absolument inaccessible, et passe si haut au-dessus d’elle qu’il faille
considérer toutes ses démarches comme provisoires et réformables. Il n’y a pas de
puissance,
62 L’intellectualisme de saint Thomas
fût-elle divine, qui puisse poser le contraire de ce que voit évidemment l’esprit. S. Thomas,
ici, définit nettement sa pensée par opposition à celle de quelques théologiens qui reconnaissaient
à Dieu la puissance de réaliser les contradictoires17. Il est parfaitement clair,
d’ailleurs, qu’il ne pouvait faire autrement sans mentir à ses principes sur l’essence de
l’acte intellectuel ; il est clair aussi, et pour la même raison, que cette doctrine n’impliquait
aucune diminution, aucune restriction de la puissance divine. Dieu n’était en aucune façon
rabaissé, puisqu’il n’était pas soumis à une loi qui lui fût extrinsèque mais l’intelligence
était élevée, étant constituée absolument compétente par cela même qu’elle était faite
faculté du divin. Nous l’avons dit, en effet : c’est la possibilité de s’incorporer, pour ainsi
dire, l’absolu (par la vision intuitive) qui définit l’esprit, et qui a pour conséquence la
puissance d’atteindre même le contingent d’une façon définitive et irréformable. L’esprit
est Θεός πως avant d’être πάντα πως. C’est donc parce que la raison est une participation
de Dieu, que « l’impossible selon la raison est l’impossible en soi, simpliciter, et non par
rapport à quelque puissance18. Si Dieu ne peut faire ce qui implique contradiction, c’est
que, pouvoir être, c’est. d’abord pouvoir être pensé par Dieu. Ainsi, l’esprit infini est
premier en toute manière, mais en être comme le susceptible, être « capable de Lui », c’est
être, en quelque sorte, égal à n’importe qui. S. Thomas l’a remarqué à propos de cet étrange
personnage de Job, qui discute avec Dieu. « Cette dispute entre Dieu et l’homme,
17 Voir Pot. 1. 3, et les questions comme Quodl. 3. 2. – 4. 5, – 5. 3. – 9. 1. – 12. 2. – S. Thomas mentionne
des contradicteurs catholiques (en dehors, naturellement, des Averroïstes) dans l’Opuscule 23; ses propres
affirmations, dans ce travail de jeunesse, sont loin d’être aussi nettes qu’elles le seront plus tard.
18 Pot. 1. 3. 3.
La spéculation humaine – Chap. 1er. Les moyens de la spéculation humaine 63
dit-il, pouvait sembler inconvenante à cause « de la distance qui les sépare. Mais il faut
réfléchir que « la différence des personnes ne change rien à la vérité « quand on dit la
vérité, l’on est invincible, quel que soit « l’adversaire »19. Faut-il le répéter encore ? cette
prérogative ne déroge en rien à l’excellence divine, puisque toute la valeur des jugements
de l’intelligence leur vient précisément de ce qu’elle est faculté du divin.
C’est donc dire un non-sens, au jugement de S. Thomas, que de penser que des vérités
d’ordre quelconque puissent être en opposition contradictoire avec les évidences
rationnelles. Comment la foi pourrait-elle contredire la raison ? elle la suppose, au
contraire, et la par fait20. Les antinomies ne peuvent être qu’apparentes et la logique arrive
toujours à y découvrir quelque défaut. Sans doute Dieu peut faire plus que l’esprit humain
ne peut comprendre, mais il ne peut rien qui soit contre la perception certaine de l’esprit :
sans cela, Dieu serait contraire à lui-même21. Si donc il est raisonnable de croire à la
révélation surnaturelle plus fermement encore qu’à l’évidence de la démonstration, ce n’est
pas
19 « Videbatur autem disputatio hominis ad Deum esse indebita propter excellentiam qua Deus hominem
excellit. Sed considerandum est, quod veritas ex diversitate personarum non variatur; unde cum aliquis
veritatem loquitur, vinci non potest, cum quocumque disputet. » In Job, c. 13, 1. 2.
20 « Sic enim fides praesupponit cognitionem naturalem, sicut gratia naturam et ut perfectio perfectibile ». 1
q. 2 a. 2 ad 1.
21 « Cum enim fides infallibili veritati innitatur, impossibile auteur sit de vero demonstrari contrarium,
manifestum est probationes, quae contra fidem inducuntur, non esse demonstrationes, sed solubilia
argumenta » (1 q. 1 a. 8). – « Per Apostolos et Prophetas numquam divinitus dicitur aliquid quod sit
contrarium his quae naturalis ratio dictat ; dicitur tamen aliquid quod comprehensionem rationis excedit, et
pro tanto videtur rationi repugnare, quamvis non repugnet ; sicut et rustico videtur repugnans rationi quod
sol sit maior terra, quod diameter sit asymeter costae ; quae tamen sapienti rationabilia apparent » (Ver.
14. 10. 7). « Quae sunt fidei, quamvis sint
64 L’intellectualisme de saint Thomas
qu’elle soit anti-intellectuelle, c’est parce qu’elle est, pour ainsi dire, plus intellectuelle et
plus vraie22. Il n’est pas d’erreur que S. Thomas ait combattue avec autant d’âpreté que
celle des Averroïstes latins dans leur théorie des deux vérités il sentait la forme du
rationalisme qui lui était la plus antipathique, et la plus contraire à ce dogmatisme
catholique qu’il aima passionnément23.
III
Proclamer l’intelligence seule compétente, c’est dire encore que les sens et les appétits sont
exclus. – Pour ce qui
supra rationem, non lumen sunt contra rationem : alias Deus esset sibi contrarius, si alia posuisset in
ratione quam rei veritas habet ». (4 d. 10. Expositio textus). Cp. la contre-partie 4 d. 20 q. 1 a. 3 sol. 2 : s’il
y a une seule erreur dans la Bible ou dans l’enseignement dogmatique, toute la Religion croule.
22 In 8 Phys. l. 3. début : « Omne enim quod ponitur absque ratione vel auctoritate divina fictitium esse
videtur. Auctoritas autem divina praevalet etiam rationi humanae, multo magis quam auctoritas alieuius
philosophi praevaleret alicui debili rationi, quam aliquis puer induceret. Non ergo assimilantur figmento
(Cp. le texte d’Aristote : ἔοικε πλάσματι) quae per fidem tenentur, licet absque ratione credantur.
Credimus enim divinae auctoritati miraculis approbatae, id est illis operibus, quae solus Deus facere potest
». Absque ratione signifie ici : sans raison démonstrative intrinsèque. En effet, si l’acte de foi est
intellectuellement justifié grâce aux arguments de crédibilité (soit les miracles dont il est l’ait ici mention),
l’objet de la foi demeure en lui-même obscur et mystérieux (V. au chapitre vi la théorie de l’acte de foi).
23 Opusc. 15. De Unitate Intellectus contra Averroistas. c. 7, fin. « Adhuc auteur gravius est quod
postmodum dicit : « Per rationem « concludo de necessitate, quod intellectus est anus numero ; firmiter
tamen teneo oppositum per fidem ». Ergo sentit quod fides sit de aliquibus quorum contraria de
necesssitate concludi possunt. Cum autem de necessitate concludi non possit nisi verum necessarium,
cujus oppositum est phallus et impossibile, sequitur secundam ejus dictum, quod rides sit de phallo et
impossibili : quod’ etiam Deus facere non potest. Quod fidelium aures ferre non possunt ». – Cette
question des Averroïstes a été trop étudiée en ces dernières années pour qu’il puisse être utile de multiplier
les citations.
La spéculation humaine – Chap. 1er. Les moyens de la spéculation humaine 65
regarde les sens, l’affirmation peut paraître paradoxale. Qu’on ouvre les livres de
scolastique : la critériologie thomiste y est opposée, explicitement ou implicitement, à ce
mentalisme extrême qu’on peut appeler, si l’on veut, platonicien ou augustinien, et qui,
pratiquant dans la nature une coupe simpliste, y fait deux parts : aux sens, maîtres d’erreur,
le domaine de l’opinion; à l’intelligence pure, la vérité certaine et la clarté. Fidèle à la
théorie péripatéticienne sur l’origine et l’objet de la connaissance humaine, S. Thomas,
disent ses commentateurs, ne pouvait adopter une doctrine si dédaigneuse du donné. –
Qu’on étudie notre docteur lui-même : on verra comment il dissipe le vaporeux
augustinisme de ses contemporains, et interprète dans un sens aristotélicien la
« contemplation des raisons éternelles » ; on se rendra compte qu’il requiert une certaine
collaboration des sens, non seulement pour fournir aux jugements leur matière, mais pour
critiquer l’usage même de la faculté de juger : c’est l’opération de la resolutio in sensibilia,
esquissée sans doute plutôt qu’analysée en tous ses détails, digne pourtant d’attirer
l’attention, et qui suppose l’exigence d’une harmonie profonde entre l’état total de l’être qui
pense et l’acte particulier de la pensée24. – Comment, dans ces circonstances, dériver toute
certitude de l’intellect ?
24 La resolutio in sensibilia est en somme la constatation de l’état normal du sujet connaissant, nécessaire à
la légitimité du jugement. L’ensemble des sens acquiert ainsi une valeur critériologique. Le sommeil se
distingue de la veille par l’impossibilité de cette opération, le dormeur ne pouvant vérifier, au point de
départ, l’attache de ses pensées avec le réel. – Voir sur ce point assez peu étudié 4 d. 9 q. 1 a. 4 sol. 1. –
Ver. 12. 3. 2. – 1 q. 84 a. 8. – 2a 2ae q. 173 a. 3 et q. 154 a. 5 ad 3. – Cp., à propos des visions
merveilleuses, 3 d. 3 q. 3 a. 1 sol. 2. – 3 q. 30 a. 3. – « Mon corps est moi-même », et, jusque dans la «
patrie », où Dieu est vu intuiivement, je tendrai à lui avec plus d’intensité quand le corps m’aura été rendu.
(4 d. 49 q. 1 a. 4 sol. 1 et ad 3). L’on est bien loin des idées du Phèdre et du Phédon.
66 L’intellectualisme de saint Thomas
Il le faut bien, pourtant, si l’on considère la nature des sens selon les plus nécessaires
exigences du système. Les sens, d’après S. Thomas, ont une nature, j’entends une nature
restreignante, contraignante, qui les borne au monde égoïste de leur subjectivité. Tout leur
élan, toute leur tendance n’est pas, comme c’est le cas pour l’intelligence, d’attirer dans
leur sein la réalité telle quelle, ils ne sont pas purement des facultés de l’autre. Modifiés par
l’objet « en tant qu’ils sont des choses en soi », tout ce qu’ils « annoncent,» en fait, et tout
ce qu’en droit ils peuvent annoncer, est identiquement (on ne dit pas uniquement) un
changement d’état subjectif. Cela posé, que dire du problème de la « vérité » des sens ?
Premièrement, que, tel qu’il surgit dans la créature raisonnable, il ne peut avoir, pour la
conscience purement sensitive, aucune signification. Falsitas non est quaerenda in sensu,
nisi sicuti ibi est veritas25 1. La vérité étant essentiellement conformité de l’intelligence et
des choses, il ne peut y avoir dans le sens qu’une image de l’erreur et de la vérité. Secondement,
cette image sera d’autant plus ressemblante que la multiplication des organes tirera
l’être sentant de son subjectivisme abstractif pour le jeter un peu plus loin dans l’autre, et le
faire participer à la contemplation. En troisième lieu : là seulement où les sens cohabitent
avec la raison, c’est-à-dire chez l’homme, les renseignements qu’ils fournissent pourront
être utiles à la connaissance pure : mais alors leurs rapports devront être soumis au contrôle
perpétuel de l’esprit. S. Thomas, dans l’article sur l’erreur des sens26, distribue donc tous
les cas possibles en deux grandes classes, selon la relation du sens à l’intellect. Si le sens
est unique, autonome, et « comme une
25 1 q, 17 a, 2,
26 Ver, 1, 11,
La spéculation humaine – Chap. 1er. Les moyens de la spéculation humaine 67
espèce d’esprit en face des choses », non seulement il sera par définition infaillible quand il
« annoncera » une modification subjective comme telle, mais encore l’impression simple
qu’il recevra de son objet sera nécessairement ce qu’elle doit être, ,et, dit S. Thomas, « le
représentera tel qu’il est », si l’organe est dans son état normal. Chez les brutes supérieures,
à qui la multiplicité de leurs puissances sensibles, par collaborations et « collations », fait
discerner des synthèses individuelles, la connaissance pure, et donc la vérité, seront mieux
imitées, mais les possibilités d’erreur augmenteront dans la même mesure27. – Mais chez
l’homme, dont l’intelligence conçoit la vérité commme telle et peut réfléchir à la
conformité de son acte avec les choses, la machine sensible, comparée aux objets, change
brusquement de nature et de valeur. Au lieu d’être un simple réflecteur d’accidents, le sens
aide, dans son humble mais nécessaire mesure, à l’interprétation des essences. Du même
coup, son autonomie a disparu. Il n’est plus « parmi les choses, comme un esprit » ; il est, «
vis-à-vis de l’esprit, comme une chose », intellectui comparatus, quasi res quaedam28. On
est passé, de l’appréhension relative, aux jugements de l’ordre absolu. Donc, ce qui n’était
pas erreur le deviendrait, dès que l’in-
27 Elles ne sont pas, d’ailleurs, sans ce qui sert à les corriger, c’est-à-dire l’interférence du jeu des différents
sens (Mal. 3. 3. 9, etc.). Il est facile, avec ces principes, de voir comment un animal arrive à discerner
pratiquement des individus ; il est plus difficile de voir comment l’homme, privé d’intuitions
intellectuelles du singulier, peut affirmer absolument l’identité d’un individu perçu à diverses reprises,
puisqu’il ne se fonde, pour en juger, que sur la similitude des accidents sensibles, laquelle est essentiellement
communicable (v. ch. III, § 2). S. Thomas concède cette possibilité pour le cas où diverses
perceptions se contrôlent, mais n’élucide pas entièrement le problème (V. les questions sur la façon dont
les Apôtres ont pu être certains de la Résurrection. 3 d. 21 q. 2 a. 4 sol. 4 ad 3. – Comp. Theol. 246. – 3 q.
55, spécialement a. 6 ad 1).
28 Ver. 1. 11.
68 L’intellectualisme de saint Thomas
telligence prétendrait appliquer aux choses en-soi ce que lui rapporte l’innocente subjectivité
des sens. Il faut donc un contrôle rationnel, et d’autant plus vigilant, que nous
sommes plus hâtifs à transformer toutes nos représentations de l’autre en connaissance
intellectuelle, en jugements absolus. « Quand le sens représente ce qu’il reçoit, il n’y a pas
« erreur en lui, comme dit Augustin, mais il y a erreur « dans l’intelligence, qui juge que les
choses sont « comme le sens les montre »29. – On le voit donc clairement : malgré des
inconséquences d’imagination qu’il serait puéril de ne pas vouloir reconnaître30, le
complexus sensitif a besoin,
29 Ver. 2. 6. 15. – Dans les yeux d’Adam, même innocent, le soleil était « représenté autrement qu’il n’est »,
c’est-à-dire plus petit que nature, et, l’imagination suivant naturellement le sens extérieur, la raison devait
intervenir pour corriger. 1 q. 94 a. 4 ad 3. – S. Thomas nie qu’il y ait vraiment erreur des sens quand on
regarde le pain eucharistique (4 d. 10 a. 4 sol. 1 ad 3).
30 Je parle de l’attribution d’un certain en-soi aux qualités sensibles : en l’absence de toute indication
contraire, on doit croire que S. Thomas se représentait les choses, sur ce point, comme ses contemporains.
Je dis qu’il y a inconséquence, parce que la conclusion opposée découlait de ses principes : « Sensibilia…
nata sunt apprehendi per sensum, sicut intelligibilia per intellectum » (2 C. G. 96. 1), et : « Sensus in actu
est sensibile in actu », comme « intellectus in actu est intellectum in actu ». Qu’on ne dise pas que cette
comparaison même impose l’opinion réaliste : c’est le contraire qui est vrai, à cause de cette sorte de divin
subjectivisme qu’implique la doctrine Scientia Dei causa rerum. Les esprits purs, incapables de sentir,
pénètrent cependant tout le connaissable et tout l’être des singuliers matériels : ils connaissent le sensible
où et comme il est, c’est-à-dire comme senti dans le sentant, de même que, exempts de discours, ils
connaissent les énonciables dans le sujet discourant. L’intelligence est la puissance pure de l’être, de l’ensoi
: si donc Dieu ne sent pas, le sensible, comme tel, n’est pas. Si je n’avais peur de sembler chercher un
rapprochement paradoxal, je dirais que la logique menait S. Thomas à une position toute semblable à celle
de Kant dans la Dissertation de 1770 : « Sensitive cogitata esse rerum repraesentationes, uti apparent,
intellectualia auteur, sicuti sunt ». – Certaines formules sur la corrélation du sens et du sensible peuvent
çà et -là sembler exprimer explicitement les conclusions que nous indiquons, mais, si on les replace dans
le contexte, on voit que le problème reste intact.
La spéculation humaine – Chap. 1er. Les moyens de la spéculation humaine 69
selon S. Thomas, et de la présence radicale de l’intelligence pour pouvoir contribuer en
quelque façon à la connaissance de l’être comme tel, de l’en-soi des choses, – et de son
concours actif pour le faire valablement. Dans la ligne de la certitude spéculative, toute la
signification du sens vient, par définition, de sa relation à l’intellect, lequel porte aussi toute
la responsabilité.
La question du rôle cognoscitif des appétits semble beaucoup plus simple que la
question des sens. Si les .sens, pièces demi-transparentes de notre machine, ont besoin, pour
servir à l’éclairement de l’être, d’être constamment placés dans le faisceau lumineux que
projettent les . intuitions intellectuelles, comment les tendances, opaques de soi, pourrontelles
collaborer à la connaissance sans s’y placer à leur tour? – Au XIIIe siècle, aucun
philosophe ne disait à S. Thomas qu’il faut « aller au vrai avec toute l’âme » ; tous
reconnaissaient, en revanche, que, comme données des jugements, les sentiments, les
volontés, les tendances, si près de la conscience et si révélateurs des instincts humains,
étaient des éléments utiles et indispensables de la philosophie. Je crois qu’ils auraient tous
semblablement distingué la célèbre phrase de Platon : il faut aller de toute son âme à l’objet
qui est vrai, concedo ; au vrai comme tel, nego. Ils n’eussent pas compris que,, dans l’acte
précis d’intelliger, on prétendît être autre chose qu’intelligent. Avant la réduction objective
en idées, les faits émotifs leur auraient paru, dans l’ordre du connaître, inexistants et nuls31.
31 On sait que S. Thomas nie la liberté de l’intelligence vis-à-vis des principes évidents et des conclusions
proprement démontrées. « Sciens cogitur ad assentiendum per efficaciam demonstrationis. » (2a 2ae q. 2 a.
9 ad 2. Cp. l’explication de 2 d. 25 q. 1 a. 2). Quant à ces démonstrations imparfaites qui vont de l’effet ou
du signe à la cause (v. ch. IV, § 1), et dont la valeur de spéculation est à ses yeux extrê70
L’intellectualisme de saint Thomas
Si Thomas, comme les autres, affirme assez souvent la nécessité d’une préparation
morale pour la perception de certaines vérités32, il est aisé de voir qu’il n’y a pas là de quoi
l’accuser d’une contradiction : toute condition nécessaire à la constitution d’un sujet
connaissant n’entre pas en jeu dans l’acte même de connaître. – Mais une autre de ses
doctrines semblerait contraire au rigoureux intellectualisme noétique seul conforme à ses
principes : c’est celle de la Cognitio per modum naturae, coordonnée, non subordonnée à la
connaissance rationnelle. « On peut, dit-il, avoir de deux façons la « rectitude du jugement :
premièrement, par l’usage « parfait de la raison ; secondement, grâce à une certaine
connaturalité avec les choses dont il faut actuellement juger. En matière de chasteté, juger
bien par « méthode rationnelle est le fait de celui qui sait la « morale ; mais juger bien par
connaturalité est le fait de celui qui a l’habitude de la chasteté »33. Et ailleurs « De même
que l’homme par la naturelle lumière de « l’intelligence donne son assentiment aux
principes, « ainsi le vertueux par l’habitude de la vertu juge cor« rectement de ce qui
convient à la vertu »34. La juxtaposition n’est-elle pas, ici, significative au point de
supprimer la notion même de transparence intellectuelle ? ne sommes-nous pas en présence
d’un
mement mince, il admet qu’elles peuvent en certains cas garantir un fait en toute certitude, et même
nécessiter l’assentiment (v. 3 q. 43 a.1 a. 4. – 2a 2ae q.5 a.2. – 3 q. 76 a.7. – Ver. 14. 9. 4. – 3 d. 24 q. 1 a. 2
sol. 2 ad 4) ; mais, d’autres fois, la volonté pourra, commandant un scepticisme déraisonnable, refuser
l’assentiment : S. Thomas enseigne nettement la possibilité de la certitude libre, et s’en sert pour expliquer
la foi. (la 2ae q. 17 a. 6. – 3 q. 47 a. 5 corp. et ad 1. – Cp. le langage si exact de Ver. 24. 1 : « fides
astringit,… manifesta indicia inducunt…, evidens ratio cogit »).
32 4 d. 33 q. 3 a. 3 – 2a 2ae q. 46 a. 2.
33 2a 2ae q. 45 a. 2.
34 2a 2ae q. 2 a. 3 ad 2.
La spéculation humaine – Chap. 1er. Les moyens de la spéculation humaine 71
de ces cas où il vaut mieux reconnaître une théorie mal intégrée dans le système, une
concession au langage vulgaire aux dépens du primat de la raison ?
Malgré tout, l’interprétation la plus probable demeure encore, à ce qu’il me semble,
définitivement intellectualiste. Cette théorie, si souvent citée par les Scolastiques modernes,
qui ‘en tentent si rarement une explication, me paraît se démonter rationnellement de la
manière suivante. La vertu une fois acquise, c’est-à-dire, selon les principes thomistes, les
appétits une fois habitués à agir d’eux-mêmes comme l’ordonne la raison, il n’y a plus
besoin, pour chaque acte particulier, d’une réflexion qui remonte aux principes : l’homme a
plus vite fait de jeter un coup d’oeil intérieur sur ses tendances et de voir comment elles
réagissent, les circonstances présentes étant données. Ainsi, l’habitude supposée fixée, et
connue, on juge de la spécification par la plus ou moins grande facilité de l’exercice. C’est
ainsi qu’un Londonien, incapable d’établir un classement logique des cas où l’on dit shall
ou will, vous répondra juste et sans hésitation sur des exemples concrets, – à moins qu’il ne
– s’empêtre d’une réflexion, au lieu d’écouter marcher ses organes. Tel enfant, encore
inhabile à appliquer les mots droit et gauche, pour faire la distinction, esquisse
machinalement un signe de croix. Il se glisse donc entre l’action et l’énonciation une
inférence rapide comme l’éclair, fondée sur la liaison connue d’avance entre l’acte et son
terme habituel. Ainsi s’expliquent et les exemples et les formules de S. Thomas, sans
détriment aucun de l’intellectualité.
Il ne faudrait même pas croire qu’une perception de ce genre, pour n’être pas
subordonnée aux principes généraux, doit être considérée, du point du vue thomiste,
comme intellectuellement moins parfaite. C’est plutôt le contraire qui est vrai. Prenons
l’exemple classique de la chasteté. Le mo72
L’intellectualisme de saint Thomas
raliste, d’une part, pose en principe ses notions morales préexistantes, et déduit ; l’homme
chaste sent une sympathie ou une répulsion, et infère. Quelle intelligence perçoit mieux
l’être ? – Souvenons-nous en d’après S. Thomas, castitas proprie non est, sed ea est aliquis
castus. Le moraliste possède une abstraction universalisée, le vertueux voit un esse castum
concret. On dirait en langage moderne que le premier dispose d’une idée maniable,
communicable, tandis que le second a une intuition « réelle » ; en termes thomistes, on a
d’un côté, un abstrait de sensations humaines; de l’autre, comme une pièce d’idée
angélique. – La cognitio per modum naturae s’oppose donc véritablement à celle par les
premiers principes, qui sont des énonciables conceptuels ; elle s’y oppose comme à une
connaissance logique, non comme à une connaissance intellectuelle, et elle-même, plus
intuitive parce que personnelle, est plus haute : est enim aliquid scientia melius, scilicet
intellectus. – Que S. Thomas se soit ou non détaillé cette explication, c’est, semble-t-il,
celle qui s’accorde le mieux avec ses principes.
IV
L’intelligence, exclusivement compétente dans sa sphère, l’est aussi absolument : elle est
infaillible. – Il n’est pas nécessaire d’insister sur la thèse classique de l’impossibilité d’errer
quand l’intellect ne fait que concevoir une essence. Aristote avait proclamé cette infaillibilité
; S. Thomas le répète, quand il examine l’exercice intellectuel humain, et, pour une
raison identique, il exclut des anges, dans l’ordre de la connaissance naturelle, toute
possibilité d’erreur. On remarquera, conformément à son perpétuel principe de la
continuité, la ressemblance entre le cas de l’ange, intelligence
La spéculation humaine – Chap. 1er. Les moyens de la spéculation humaine 73
séparée, et celui du vivant inférieur, l’huître ou l’étoile de mer, qui n’a qu’un seul sens, qui
est toucher séparé, pour ainsi dire. De part et d’autre, l’opération, simple et primitive, est
nécessairement ce qu’elle doit être ; mais, dans le cas de l’être matériel, il faut ajouter : si
materia est disposita, l’organe corporel pouvant être détraqué, et rendu dès lors malhabile à
s’harmoniser cognitivement avec son milieu. Entre l’huître et l’ange, entre le sens et l’esprit
simple, ou monte par un système de différenciation et de complication successive : c’est
pour cela que chez l’homme, le singe ou l’aigle, l’erreur est possible en dehors des cas de
corruption des organes. – Toute erreur vient donc chez nous de notre double multiplicité ;
S. Thomas le dit expressément : c’est toujours la connaissance sensible, ou la pluralité
discursive qui en est cause35.
Inversement, de même que la vérité proprement dite des perceptions sensibles vient, en
dernière analyse, du principe intellectuel, de même toute la bonté du discours, de la
déduction, a sa source dans l’intuition simple. Necessitas rationis est ex defectu intellectus,
mais certitudo rationis est ex intellectu : cette proposition ramasse toute la doctrine de la
connaissance, si nous entendons par ratio le système total de nos moyens de connaître, hors
l’intuition. – On n’attend pas, sans doute, que nous prouvions longuement que S. Tho-
35 1 q. 94 a. 4. – Mal. 16. 6 et ad 16. – Ver. 13. 5. 1. – Sur l’infaillibilité de l’intellection simple, in 3 An. 1.
11 ad fin… D’où la difficulté d’expliquer l’erreur dans les anges. Mal. 16. 2. 5. : « Ex hoc quod daemon
non utitur phantasia nec discursu rationis et per alia huiusinodi, potest haberi quod in his quae ad
naturalem cognitionem pertinent non errat ut existimet aliquid falsum esse verum ». Cp. ibid. ad 7 et 1 q.
58 a. 5. – La bonté primitive des principes connaissants empêche aussi dans l’homme l’erreur pure : toute
opinion humaine a sa part de vérité (2a 2ae q. 172 a. 6. – In 1 Eth. 1. 12. – In 1 Tim. e. 2 1. 2. – Cf. 3 C. G.
9 et in 1 Phys. 1. 10.)
74 L’intellectualisme de saint Thomas
mas a cru à la bonté de la déduction. Il y a corrélation étroite, chez lui, entre la rigueur
extrême des exigences en matière de démonstration, et la confiance inébranlable, quand la
démonstration est là. « Le propre motif « de l’intelligence est ce qui est vrai d’une,
infaillible vérité; aussi, toutes lés fois que l’intelligence se laisse mouvoir à un signe
faillible, il y a désordre en elle, que son mouvement soit parfait ou imparfait36 ». – Et par
ailleurs : « Jamais dans l’intelligence il n’y a d’erreur, si l’on fait correctement la résolution
dans « les premiers principes37 ». « Il n’est pas d’erreur dans « la raison que des
raisonnements contraires ne puissent enlever38 ». Cette « résolution dans les premiers
principes », ratification nécessaire de toute série, de syllogismes, est conçue par S. Thomas
comme une perception intellectuelle de la dépendance des moments divers du
raisonnement, entre eux et avec leur point de départ, grâce au principe formel qui les unit.
La doctrine est concentrée dans la métaphore expressive : il faut voir dans les conclusions
les principes, oportet in conclusionibus speculari principia39. Une tour est bâtie au-dessus
d’un puits ; si elle est droite, on peut, d’en haut, en se penchant, apercevoir toute la
descente des poutres et des moëllons, reflétée à rebours dans l’eau, au fond du puits. C’est
l’image de l’analyse en question, qui fait le pendant de cette sorte d’analyse sensible
(resolutio in sensibilia) dont il a été question plus haut. Ainsi l’intuition des
36 Ver. 18. 6.
37 Ver. 1. 12.
38 Ver. 24. 10. « Quando ratio in aliquo errat, ex quocumque error ille contingat, potest tolli per contrarias
ratiocinationes ».
39 la 2ae q. 90 a. 2 ad 3 . « Nihil constat firmiter secundum rationem speculativam, nisi per resolutionem ad
prima principia indemonstrabilia. » – La resolutio est généralement présentée comme une opération
consécutive au raisonnement : il est clair que ce qui est requis, c’est une condition formelle qui rende
possible cette opération.
La spéculation humaine – Chap. 1er. Les moyens de la spéculation humaine 75
principes met l’unité de la dépendance intelligible dans la multiplicité des énonciations
séparées, et de là vient toute la certitude de la science. « Tout ce qu’on sait, si l’on parle de
vraie science, on le sait par la résolution aux premiers « principes immédiatement présents
à l’intellect, et ainsi toute science se parfait par la vision de l’être présent40 ». Une science
totalisée, une science ramassée dans l’intuition du principe où se rassemble tout l’emboîtement
des conclusions, imite donc la beauté d’une idée intelligible. Et la pensée de S.
Thomas serait heureusement formulée par cet énoncé qu’il commente dans le livre des
Causes : Omnis scientia radicaliter non est nisi intelligentia41. Après les développements
des chapitres précédents, on voit tout de suite l’union intime de cette proposition avec
l’ensemble du système.
Reste à parler de l’infaillibilité des principes euxmêmes. On nous présente ces intuitions
intellectuelles comme fondamentales ; mais quelle est leur justification vis-à-vis du sujet
conscient qui les pose ? – Dans cette question si importante, nous pouvons nous dispenser
d’être long. S. Thomas, sans doute, n’a pas ignoré le problème ; on peut le voir traité, avec
la discussion du scepticisme antique, dans le Commentaire de la Métaphysique. Mais ces
pages comptent parmi les moins originales qu’il ait écrites : Aristote y est simplement
commenté. Aussi nous pouvons résumer la pensée de S. Thomas sur l’évidence objective
des principes, dans cette courte formule, empruntée encore à un commentaire : « Le propre
de ces principes, c’est que non seulement
40 Ver. 14. 9.
41 In Caus. 1. 18. – Et encore ibid. : « Intelligentia enim est sicut unitas quaedam, ut Proclus dicit, omnis
cognitionis. » – Pour l’assimilation de la science à l’intellect quant à la certitude de sa vision, voir aussi in
Hebr. XI, 1. 1
76 L’intellectualisme de saint Thomas
leur vérité est nécessaire, mais qu’on voit aussi nécessairement que cette vérité tient par
elle-même42 ». L’intuition, dans l’espèce, porte donc sa clarté avec soi l’on juge de tout à sa
lumière, et d’elle-même. C’est la même théorie qui s’exprime plus brièvement ailleurs «
Les principes sont connus naturellement ». –
Naturaliter cognoscuntur : dans cette formule de la critériologie naturiste, il ne faut pas
mettre tellement l’accent sur le premier terme, qu’on la réduise à n’être que l’affirmation
d’une nécessité subjective que personne ne songe à nier. « Ces principes sont connus
naturelle« ment, et l’erreur à leur sujet supposerait une corruption dans la nature : l’homme
donc ne peut passer d’une juste acception de ces principes a une fausse, ni « inversement,
sans changement de sa nature43 ». Ces expressions ne doivent pas suggérer l’idée d’un
praticisme quelconque : l’auteur ne justifie pas les principes en disant : « Il faut sauver la
nature. Or, les prin-
42 In 1 Post. 1. 19 : « Proprium est horum principiorum, quod non solum necesse est ea per se vera esse, sed
etiam necesse est videri, quod sint per se vera ».
43 4 C. G. 95. Les mots naturalia, naturaliter, ne doivent pas faire croire qu’il s’agisse de perceptions innées.
Il faut chercher la genèse des principes dans la collaboration des sens et de l’intellect : ils surgissent
comme d’eux-mêmes des premiers concepts. 2 C. G. 78. 3 et 83. – De Anim. a. 5. – 2 Post. 1.20. – 4 Met.
1. 2. Une fois acquis, ils entrainent nécessairement l’affirmation; on ne peut les nier que de bouche, ou
s’imaginer les nier d’esprit. (In 1 Post. 1. 26. – In 4 Met. 1. 3. 477 a.) Si même l’on a cette possibilité,
c’est qu’ils revêtent en nous la forme d’énonciables : leurs termes apparaissent donc comme discrets et
dissociables à l’esprit. – En tant qu’énonciables, ils ne sont pas supérieurs à l’esprit, ils sont sa fonction,
l’expression fragmentée de sa nature. « Et principia sunt régula conclusionum, et intelligens est
quodammodo regula principiorum. » 3 d. 33 q. 1 a. 3 sol. 3 ad 1. – La persuasion de l’objectivité de la
connaissance doit être cherchée, plus profondément qu’en aucun principe formulé, dans la conscience que
l’esprit prend de sa nature, lorsqu’il réfléchit sur son acte (Ver. 1. 9. – Cp. p. 16 n. 2). C’est cette
conscience qui permet de dire « Veritatem esse, est per se notum. » (1 d. 3 q. 1 a. 2).
La spéculation humaine – Chap. 1er. Les moyens de la spéculation humaine 77
cipes sont partie de la nature. Donc, il faut garder les principes » . – Il ne prend pas la
nature et la raison comme deux termes distincts, dont l’un soit chargé de « justifier »
l’autre. Toute nature se « justifie » suffisamment dans son ordre par sa seule position. Et
ainsi l’intelligence, actualisée (facta actu) par la perception des principes, est une nature
qui, par sa position à elle, se justifie dans sols ordre propre, qui est l’ordre absolu. Si donc
elle peut fonder la légitimité de tout le reste, c’est en tant qu’elle est telle nature (c’est-àdire
faculté de l’être, faculté de l’absolu). En tant que telle aussi, transparente parce que
dernière, si elle se justifie à ellemême, elle se justifie simplement.
L’intuition évidente de ces principes, qui fondent la raison même, permet donc la
reconstruction mentale du monde a posteriori, de même que la réalité du monde postule,
comme condition a priori, la pure intellection divine. On voit maintenant quelle parenté
vraiment intime unit la noétique de S. Thomas à celle de S. Augustin, et fait coïncider, pour
le fond, avec le mentalisme à outrance du théologien d’Hippone, cet intellectualisme si
nuancé. C’est la notion aristotélicienne de la connaissance immanente qui permet l’accord.
Veritatem videre est eam habere, disait Augustin; l’analyse scolastique ajoute : et
quodammodo esse. – La conscience de cette vue parfaite, de cette possession par
identification, donne à S. Thomas, quand il raisonne, sa hardiesse calme et imperturbable.
Car, – on s’en aperçoit bien quand on le pratique, et nous ne devrons pas le perdre de vue
parmi toutes les restrictions qui vont suivre, – c’est encore la confiance robuste dans la
bonté de la raison qui fait le fond de son tempérament intellectuel.
CHAPITRE DEUXIÈME
Premier succédané de l’Idée pure : le Concept
Le type supérieur de l’acte intellectuel est une intellection simple ; donc, parmi les oeuvres
de l’intelligence humaine, la première qu’il convient d’isoler et d’étudier, c’est le concept1.
Le type idéal de l’intellection simple, c’est la saisie d’un « Intelligible subsistant » par un
autre. Nous rechercherons donc d’abord comment l’homme s’essaie, dans sa vie terrestre, à
mimer cette appréhension supérieure, et s’il arrive à vivre idéalement les réalités suprasensibles.
Puis, laissant les Esprits, dont la compréhension propre est, d’après S. Thomas,
hors de nos prises, nous examinerons, du point de vue de leur valeur spéculative, nos idées
des essences matérielles qui forment, dit-il, l’objet proportionné de notre intelligence icibas.
I
C’est seulement en fonction de l’être sensible que l’intelligence unie à des organes peut se
représenter soit l’être en général, soit l’être supra-sensible. « Notre connaissance naturelle
s’étend juste aussi loin que le sensible la gui-
1 S. Thomas connaît le mot conceptio. – Mais l’acte simple d’intelligence s’appelle habituellement chez lui
simplex apprehensio, indivisibilium intelligentia, et son produit, l’idée, c’est le verbe mental.
La spéculation humaine – Chap. IIe. Premier succédané de l’Idée pure : le Concept 79
dera2 ». Et l’image, ou phantasme, différent de l’idée immatérielle, est nécessaire, non
seulement pour son acquisition, mais encore pour son « inspection » une fois qu’elle est
acquise3. D’où il suit, contrairement à ce qu’ont pensé certains Arabes, que nous ne
pouvons arriver en cette vie à voir les substances séparées telles qu’elles sont. Et, si l’être
total est l’objet adéquat de l’intelligence, c’est l’ « essence d’une chose sensible »,
(quidditas rei materialis), qui est son objet propre et proportionné ici-bas.
Les principes rationnels et les concepts généraux sont acquis à l’aide des sens. En
particulier, les limitations et les différences des objets matériels suggèrent l’idée de
négation, qu’on appliquera à la note « sensible » elle-même. De l’extension possible des
principes rationnels à tout être pensé, conditionnée par le mode de genèse des idées du
supra-sensible, il suit que, si nous pouvons former des jugements d’existence relatifs à des
êtres de cet ordre, les notions de ces êtres sont premièrement négatives. « Tout ce qui
dépasse ces « choses sensibles à nous connues n’est conçu par nous « qu’au moyen d’une
négation. (Nous disons) immatériel « et incorporel, et ainsi du reste4 ». De là vient l’impropriété
des connaissances dites analogiques.
S. Thomas distingue dans leur formation trois moments, dont l’analyse est nécessaire si
l’on veut voir en quoi consiste au juste pour lui l’impropriété analogique. Je possède l’idée
d’une perfection A soumise aux conditions corporelles ; – j’en nie une note B
subjectivement inséparable pour moi
2 1 q. 12 a. 12. « Tantum se nostra naturalis cognitio extendere potest, in quantum manu duci potest per
sensibilia ».
3 In Trin. 6. 2. 5. : « Non sicut transiens, sed sicut permanens, ut quoddam fundamentum intellectualis
operationis ».
4 In 3 An. 1. 11. 171 b. – La plupart de nos notions sur les corps célestes sont aussi négatives. In Trin. 6. 3.
538 a. Cp. In Caus. 1. 7.
80 L’intellectualisme de saint Thomas
du fait de ma connaissance d’A ; – je déclare possible ou existant un être vérifiant le
complexus A-B. Le jugement vient donc s’interposer en travers de l’intuition ; la ratio, dans
la connaissance analogique, fait la critique de l’intellectus tel qu’il est chez l’homme, et
l’être finalement affirmé n’a chez moi une idée, n’est pour moi un objet que parce que j’ai
enveloppé d’une pensée réflexe l’acte subjectif double précédemment émis, et pensé la
possibilité d’un inconnaissable qui fît un dans son être ce qui demeure à jamais divergent,
et double, dans mon idée5.
Le premier moment, du processus ne présente pas de difficulté. Il faut seulement
reconnaître que le concept qui fonde la connaissance analogique, est, pris dans sa totalité,
hétérogène à l’objet qu’on s’efforce de saisir. Il lie faut pas confondre l’impropre et le
vague, l’analogique et le général. Connaître l’esprit par le corps, Dieu par les créatures,
c’est, dit S. Thomas, comme si l’on connaissait le boeuf par l’idée de l’âne ou par l’idée de
la pierre6. Il ne dit pas : par l’idée du « corps » ou de l’ « animal » ; la notion serait, en ce
cas, générique et approchée, mais juste : telle quelle, elle pourrait passer, elle s’appliquerait
à l’être, s’y vérifierait complètement, n’exigerait pas de correction subséquente.
Or, le second moment, la correction subséquente, est absolument nécessaire, si l’on
exclut de la connaissance analogique l’erreur positive, comme le fait certainement S.
Thomas. Et c’est ce second moment qui fait toute la difficulté du processus. Car la
correction ne consiste pas en une substi-
5 Il semble conforme aux principes de la scolastique de dire que les objets connus analogiquement sont
inconnaissables, mais non pas impensables. V. L. de Grandmaison, dans le Bulletin de littérature
ecclésiastique de Toulouse, 1905, p. 198 – Mgr Mercier, Les Origines de la Psychologie contemporaine,
Louvain, 1897, pp. 411, 418.
6 Comparez Comp. Theol. 105.
La spéculation humaine – Chap. IIe. Premier succédané de l’Idée pure : le Concept 81
tution à une intuition présente d’une intuition nouvelle, (à l’idée de l’ « âne » de l’idée du «
boeuf », absente pour toujours par hypothèse), ni dans une élimination de notes qui laisse
comme résidu l’idée générique (comme serait celle d’ « animal »). Elle consiste, toute la
représentation restant dans l’esprit telle quelle, à condamner par la réflexion rationnelle une
attitude mentale qui était condition nécessaire de la première appréhension. Que cet
élément subjectif tombe dissociant le concept qu’il a contribué à produire, il entraînerait
dans sa chute tout ce qui, dans le concept, doit être nié de l’être inconnu, et que d’ailleurs
nous ne pouvons parvenir à isoler. Par exemple, nous ne pouvons penser sans image
corporelle, mais nous pouvons penser – avec image – un être dont nous nions ce qui est de
l’image7. Ou encore : nous pouvons, par une distinction purement logique, former des
propositions comme : « Socrate est identique à lui-même ». Supposons un être pour qui
cette distinction – chez nous pur artifice rationnel – serait nécessité subjective il n’en serait
pas empêché d’affirmer rationnellement l’unité de Socrate, et n’est ainsi que nous
affirmons l’existence des esprits.
De même encore – pour citer un exemple pris à la théodicée thomiste – nous ne pouvons
concevoir que les choses sont relatives à Dieu sans concevoir du même coup Dieu relatif
aux choses. Mais, par un jugement de raison, nous pouvons corriger cette conception
fausse8.
7 « Non possumus intelligere Deum… esse… absque corporeitate, nisi imaginemur corpora ». In Trin. 6. 2.
5. 546 a.
8 La créature, disent les scolastiques, est vraiment relative à Dieu comme la science à son objet, mais il n’y
a pas en Dieu, réciproquement, de relation réelle à la créature, de même que l’objet n’est pas relatif à la
science. Le raisonnement, dit S. Thomas, oblige à cette conclusion, et cependant notre intelligence « ne
peut « concevoir qu’une chose se rapporte à une autre, sans concevoir « réciproquement
82 L’intellectualisme de saint Thomas
Cette purification par condamnation d’un mode d’agir nécessaire est toute voisine de la
falsification positive; elle est fort différente de l’opération purement ségrégatrice dont S.
Thomas parle souvent quand il distingue, contre « Platon », la double manière d’être de la
chose, en soi et dans l’esprit9. S. Thomas combat la conception « platonicienne »
la relation opposée. » (Pot. 1. 1. 10.) Ailleurs, plus explicitement : « L’intelligence n’invente pas cet ordre
: il suit « bien plutôt par, une certaine nécessité son exercice. Et ces cela« tions-là, l’intelligence ne les
attribue pas à son idée, mais à la « chose. » (Pot. 7. 11.) Ce dernier point, délicat, mais important, est
expliqué par le contexte : les conceptions subjectivement nécessaires dont il est ici question ne sont pas
des idées réflexes, des idées sur les idées. (Pot. 7. 11. 2. Cf. Pot. 7. 9.) Nous sommes donc vraiment en
présence de conceptions spontanément produites et portant sur la chose en soi, dont les unes sont vraies et
les autres fausses, alors que leur coexistence dans le sujet est nécessaire. – Notez que, dans les passages
même où il affirme ce mécanisme, S. Thomas nie explicitement que l’ « intelligence soit fausse » et
qu’elle affirme des choses ce qui n’y est pas. A première vue, il semble qu’il y ait là contradiction, à
quelques lignes de distance : « Huiusmodi relationes intellectus… attribuit… ci quod est in ce » et « aliqua
non habentia secundum se ordinem ordinate intelliguntur, licet intellectus non intelligat ea habere
ordinem, quia sic esset falsus. » (Pot. 7. 11. Cp. 2 C. G. 13. 3.) La seule façon d’expliquer la doctrine sans
une aussi grossière méprise est de reconnaître que l’intellect peut dire cet ordre des choses mêmes, sans le
juger immanent aux réalités des choses, que la ratio vient corriger l’intellectus.
9 2 C. G. 7.5 « Quamvis enim ad veritatem cognitionis necesse sit ut cognitio rei respondeat, non tamen
oportet quod idem sit modus cognitionis, et rei : quae enim coniuncta sunt in ce, interdum divisais
cognoscuntur… licet natura generis et specici numquam sit nisi in his individuis, intelligit tamen intellectus
naturam speciei et generis, non intelligendo principia individuantia, et hoc est intelligere universalia. » Il y
a là ségrégation, abstraction intellectuelle, comparable à l’abstraction sensible par laquelle, dans une
même chose blanche et douce, la vue connaît la blancheur seule, et le goût la seule douceur. (Ibid.) – Mais
le principe général de la différence entre modus cognitionis et modus rei implique, non seulement une
certaine exténuation des êtres matériels, mais encore une certaine concrétisation des esprits. 1 q.50 a.2 : «
Intellectus non apprehendit res secundum modum rerum, sed secundum modum suum. Unde res
materiales quae sunt infra intellectum nostrum, simpliciori modo sunt in intellectu nostro quam sint in se
ipsis. Substantiae autem angelicae sunt supra intellectum nostrum.
La spéculation humaine – Chap. IIe. Premier succédané de l’Idée pure : le Concept 83
des universaux comme un réalisme naïf, qui attribue à la chose en soi la nature abstraite et
simple de l’idée. Il critique la notion humaine du suprasensible comme une représentation
spatiale et composite, dont la concrétion ne peut atteindre à la simplicité de l’original. Les
éléments de notre intuition animale sont trop multiples, pour que nous puissions voir
l’esprit comme il est.
Quelle est, en effet, cette condition subjective de l’exercice de notre intelligence que
nous condamnons dans la connaissance analogique ? C’est toujours une multiplicité, bien
que la réponse varie, selon qu’il s’agit de nous représenter, ou les esprits créés, ou Dieu. –
S’agit-il des Anges ? Si l’on admet que l’homme possède une connaissance propre de l’âme
humaine, il faudra croire aussi qu’il pourra connaître les Anges comme on connaîtrait le
boeuf par l’idée d’animal ou celle de corps. Ce qu’il ne connaîtra qu’analogiquement, c’est
non seulement l’essence individuelle de chacun d’eux, mais encore ce qui les fait tous
ensemble esprits d’une autre façon que l’homme, esprits purs10. En effet, saint Thomas ne
pense pas que l’âme comme intelligente nous soit connue autrement que par son acte
d’intellection ; et ce qui l’actue dans l’intellection, c’est, dit-il, la similitude d’une chose
matérielle : l’âme ne se connaît elle-même qu’en connaissant, par exemple, la couleur, en
« devenant » blanche ou bleue « intelligiblement11 ». Mais le propre de toute connais-
Unde intellectus noster non potest attingere ad apprehendendum eas, secundum quod sunt in se ipsis, sed
per modum suum, secundum quod apprehendit res compositas : et sic etiam apprehendit Deum. » On voit
que, du point de vue épistémologique, la différence est capitale entre les deux impuissances de notre
esprit.
10 3 C. G. 46 fin. – Cp. les chapitres précédents, les passages parallèles, contre les Arabes, et in Trin. 6. 3.
547 b.
11 La doctrine sur la connaissance que l’âme a d’elle-même est résumée en ces mots : « Ex obiecto…
cognoscit suam operationem, per
84 L’intellectualisme de saint Thomas
sance d’une chose matérielle, c’est qu’elle se fait « avec concrétion », c’est-à-dire avec
distinction d’une « note » et d’un « sujet. » Car non seulement nous aimons juger et définir,
mais jusque dans nos perceptions intellectuelles prétendues simples, se discerne une
incurable dualité. Nous disons : un cheval, une tulipe, cette rose…, et notre esprit ne peut,
sans un certain exercice, reconnaître un sens intelligible à ces affirmations : « Dieu est sa
vérité, sa bonté », concevoir qu’un « abstrait » soit identique à un « être », L’âme donc, si
elle a. quelque idée propre de l’esprit, a seulement celle de l’esprit comme affecté et
informé « cognitivement » de dualité sensible. – Et c’est précisément ce qu’il faut nier,
quand nous tâchons de nous représenter les esprits- purs. Ils sont les idées « séparées », ils
sont étrangers à l’espace, et au-dessus de cette catégorie qui s’appelle, dans la langue de S.
Thomas, « l’un, principe du nombre. Notre intelligence, dont la connaissance prend son
origine du sensible, ne dépasse pas le mode d’être qu’elle trouve dans les choses sensibles,
où la forme n’est pas identique à son sujet, à cause de la composition de matière et de
forme. La forme, en ces choses-là, est simple, mais imparfaite, n’étant pas subsistante ; le
sujet informé, qui est subsistant, n’est pas simple, mais concrétisé. Donc notre intelligence,
quand elle veut signifier quelque être comme subsistant, le signifie comme concrétisé ;
quand elle veut signifier un être simple, elle ne le signifie pas comme un être, mais comme
une déterquam
devenit ad cognitionem sui ipsius. » (De anim. 3. 4. – Cf. Opuse. 25, eh. 1). Or, cet objet est
matéricl; donc : « Cognitio Dei quae ex mente humana accipi potest, non excedit illud genus cognitionis
quod ex sensibilibus sumitur, cum et ipsa de se ipsa cognoscat quid est, per hoc quod naturas sensibilium
intelligit, ut dictum est. » (3 C. G. 47 fin. – V. encore Ver. 10. 8. – 3 C. G. 46, où Thomas s’efforce
d’interpréter dans son sens des textes d’Augustin). On est bien loin, avec cette conception, des théodicées
cartésiennes.
La spéculation humaine – Chap. IIe. Premier succédané de l’Idée pure : le Concept 85
mination ou une manière d’être ; et ainsi, dans toutes nos « paroles, il y a imperfection
d’expression12 ». Et, de même que nous nommons Dieu imparfaitement, soit que nous
l’appelions Bon, soit que nous l’appelions Bonté, parce que « bonté éveille l’idée d’être non
subsistant, et bon de chose « concrétisée », de même tout effort pour nommer un ange trahit
les impuissances de notre esprit, et son asservissement à l’espace et au nombre. Nous
sommes tentés de croire la « Gabriélité » aussi multipliable que « l’humanité », nous la
distinguons de « Gabriel », et il nous faut, pour ôter ce dualisme, un jugement et des
réflexions subtiles auxquelles la plupart ne parviennent pas. Ainsi nous traînons, dans
toutes nos démarches intellectuelles, ce que S. Thomas appelle « les conditions corporelles
de l’expression », qui sont, en réalité, dans sa doctrine, les conditions corporelles de
l’intuition, et qui nous voilent l’essence des substances séparées. Notre intuition ne peut
que confondre avec l’abstraction mentale, qui dit généralisation, l’abstraction réelle, qui est
immatérialité. La connaissance de la condition spirituelle est invinciblement obstruée, chez
nous, par du quantitatif, du spatial13.
12 1 C. G. 30. Cp. 1 d. 33 q. 1 a. 2. – 1 q. 13 a.1 ad 2. – Ce qui est dit ici de Dieu est répété des anges, qui
sont aussi « formes simples. » 1 q.13 a.12 ad 2.
13 « Condiciones corporales… quantum ad modum significandi. » 1 q. 13 a. 3 ad 3. – Il est certain que S.
Thomas, qui, dans la question de l’analogie, parle ordinairement du langage, juge au fond l’intuition
humaine (V. 1 C. G. 30; Pot. 7. 5. 2. etc.) – Quant à l’impossibilité de la multiplication du semblable hors
l’espace, à laquelle il est fait allusion dans le texte, S. Thomas a coutume, quand il énonce le principe, de
l’accompagner d’une comparaison sicut albedo, si separata exsisteret, non posset esse nisi una numero.
(Voir Spir. 8, etc.) Mais le supposé même qu’implique cette image (qui est le paradoxe platonicien),
comme aussi les contradictions violentes qu’a toujours rencontrées la thèse, montrent bien jusqu’à quel
point l’intuition humaine est esclave de l’un, principe du nombre. » – Pour compléter la critique
86 L’intellectualisme de saint Thomas
Notre idée de Dieu est encore plus misérable. L’Ange a des déterminations qui ne sont
pas lui-même ; il est, par exemple, saint ou pécheur. Composée de puissance et d’acte, sa
nature n’est pas d’exister. Donc mon intelligence pluraliste trouve encore où se prendre :
parce que l’ange est dans le genre, la dualité de termes est encore possible, si les termes
sont extrêmement généraux. Je puis dire : il est un intelligent, il est un, être, il est quelque
chose14. De Dieu, non. Il est acte pur, l’Esse subsistant en qui toute dualité disparaît ; il est
hors le genre, il est donc hors toute notion créée. On l’a très bien dit : « Qu’est-ce qu’une
notion qui devrait se « définir en enveloppant d’autres notions dont le défini, « quoique
divers, devrait en même temps être identique15 » ? Pour concevoir l’Intellection divine, il
faudrait concevoir une intellection qui fût identiquement et formellement acte d’amour, et
de même, une justice qui fût miséricorde. Cela est vrai de chacun des attributs de Dieu, car,
si j’affirme une qualité d’un homme, « la « chose signifiée est en quelque manière
circonscrite et « n’échappe pas ; quand on l’affirme de Dieu, la chose « signifiée demeure
incomprise et dépasse la signification du nom ». Toute totade
la catégorie du nombre d’après S. Thomas, il faudrait entrer en de multiples détails touchant la Trinité
et l’Incarnation ; il faudrait étudier aussi sa conception de l’aevum (ou durée angélique). Ce qu’on a dit ici
suffit à faire voir comment les conditions spatiales sont pour lui restrictives de l’intellection, surtout’ si
l’on se rappelle que l’univers spatial n’est à ses yeux qu’un point dans le monde intelligible. – On
trouverait une application purement philosophique du même principe dans la théorie des connaissances de
l’infini l’intellect, par accident, et en tant qu’il reçoit des sens, connaît « sub ratione quantitatis dimensivae
», et pour cela « impeditur a comprehensione lineae vel numeri infiniti. » (4. d. 49 q. 2 a. 3).
14 Et cette connaissance reste positive, « affirmative. » 1 q. 88 a. 2 ad 4. L’Ange n’est pas au-dessus des
catégories de substance et d’accident.
15 M. Sertillanges, dans la Revue de Philosophie (fév. 1906, p. 153).
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lité, pour être dite de Lui, doit être arrachée au genre de la qualité16.
Qu’on dise même : l’Être. De toutes les dénominations que nous appliquons à Dieu,
étant la plus indéterminée, c’est la moins imparfaite17. Mais, pour dépasser la spécialisation
des attributs, une pareille notion donne-t-elle une idée propre de la substance divine
Aucunement. Car, que le mot soit un (Ens, esse), ou double (l’Être, qui est), toujours
l’inéluctable dualité subsiste. Nous pouvons nous souvenir que cette note est convertible
avec cent perfections conçues par nous, mais nous concevons toujours un être qui fait
nombre avec les autres, qui, comme eux-mêmes, participe l’existence, et ne l’est pas. Donc,
ici comme ailleurs, il faut sous-entendre que mon intelligence, au moment même où elle
s’exerce, condamne une condition nécessaire de son exercice.
Tout cela fait comprendre, ce me semble, que la voie négative est tout autre chose, pour
S. Thomas, qu’un raffinement de méthode ». « En matière divine, les « négations sont
vraies, et les affirmations défectueuses18 » ; (l’idée né-
16 1 q. 13 a. 5. – On applique à Dieu des mots désignant tels ou tels accidents, mais il faut d’abord en nier la
catégorie de l’accident (Pot. 7. 4. obj. 3 et 4, et rép. – 7. 7. ad 2 in contr.) Il en est de même pour la «
relation » (πρός τι d’Aristote) dans la spéculation théologique : on lui garde sa spécification ad aliquid, en
lui supprimant son genre d’inhérence accidentelle. (V. Pot. 8. 2, et l’explication pour le mot personne, Pot.
9. 4. 6.) Le quid est de Dieu étant précisément la Trinité, il faut que la substance ellemême, abstraction
faite des relations, ne soit que comme un mode d’être : « dici secundum substantiam pertinet ad modum
significandi. » (Pot. 8. 2. 5.) Substance et relation sont d’ailleurs les seuls noms de prédicaments qu’on
puisse employer en parlant de Dieu, parce qu’ils sont les seuls à ne pas dire composition et inhérence. (1 q.
28 a. 2. – Quodl. 7. 4.)
17 Parce que « plus un nom est commun, plus il est convenable pour parler de Dieu… car, plus il est spécial,
plus il détermine un mode d’être, qui convient à la créature. » (1 q. 33 a. 1. Cf. q. 13 a. 11, etc.).
18 1 q. 13 a. 12 ad 1. C’est une citation du faux Denys.
88 L’intellectualisme de saint Thomas
gative) « est la connaissance propre que les démonstrations donnent de Dieu19 ». Ces
assertions bien connues doivent être prises en toute rigueur. D’ailleurs, on les traduirait mal
en disant : « Nos concepts de Dieu sont purement négatifs ». Ils ne sont, à proprement
parler, ni négatifs, ni positifs, et cela, parce qu’ils ne sont pas uns. Aucune notion n’est
véritablement commune à Dieu et à la créature, aucune notion n’est donc, telle quelle,
attribuée à Dieu. Mais toute notion contient dans sa gangue un élément positif, qui constitue
la seule connaissance propre dans l’ensemble qu’on nomme l’idée analogique, et toute
notion, étant non seulement limitée, mais concrète ou complexe20, appelle un jugement
négatif. Les trois « voies, de causalité, de négation, d’éminence », intègrent en réalité un
unique processus21, que me rappellent les noms inventés par le pseudo-Denys. Quand je dis
supersapiens, après sapiens et non sapiens, la singularité du terme me fait souvenir que
toute perception doit être accompagnée de la négation de mon mode de percevoir, pour que
je puisse viser plus d’être. – On voit aussi pourquoi Dieu, dépassant toutes les catégories,
ne doit être dit « ni espèce, ni individu », « ni universel ni particulier22 », . Ce sont là des
déterminations qui supposent le genre.
Les mots, d’ailleurs, ne doivent pas faire illusion. Le troisième moment du processus
analogique consiste à tâcher d’unifier les deux premiers. Mais une conception correcte du
second montre que l’intuition de l’ensemble est à jamais absente. Rien ne m’empêche
assurément d’imaginer un mot pour l’objet visé par les multiples démarches de mon
19 3 C. G. 49. Cf. In Trin. 2. 2. 2.
20 V. In Trin. 1. 4.
21 Pot. 7. 3. et In Trin . 3. 3. 1.
22 1 q. 119 a. 1.
La spéculation humaine – Chap. IIe. Premier succédané de l’Idée pure : le Concept 89
esprit, s’il m’est prouvé que cet objet existe. Mais, le mot trouvé, les idées n’ont pas bougé
d’une ligne : elles ne se sont pas fondues en une idée, pas plus qu’un tas de malles sur
lequel on jette une bâche ne devient du coup une seule malle. Le langage humain peut tout
recouvrir et beaucoup suggérer, mais l’on ne retrouvera jamais en lui plus que n’y peut
mettre l’intellection humaine. Ainsi, je puis vouloir parler d’un cercle carré et l’appeler le
cercle A : le choix d’une étiquette n’a pas rendu l’objet plus pensable. L’idée de Dieu, qui
n’est pas contradictoire, est complexe : écrire Ipsum Esse en un seul mot n’unifierait pas le
processus . mental. Le nom analogique », – si l’on n’attribue pas à Dieu des noms réservés
à la façon de Denys, – a seulement cette différence avec l’idée analogique, qu’il est une
même enveloppe qui sert successivement à deux contenus différents. Lui-même, d’ailleurs,
s’il n’est pas inventé de toutes pièces, révélera à l’esprit son insuffisance. Car le langage ne
nous offre, pour couvrir nos fantômes d’idées, que deux sortes de masques, noms concrets
et noms abstraits ; nous avons vu que toujours la réalité les déborde. Que nous disions Dieu
vivant ou Vie, nous parlons toujours mal.
En résumé donc, les deux critiques parallèles du langage et de l’intellection nous
l’apprennent : nous sommes si peu aptes à saisir par l’idée pure les intelligibles subsistants,
que nous n’arrivons même pas à nous former de leur nature une notion subjectivement une.
Revenons donc aux essences matérielles : nos non scimus nisi quaedam infa entium23.
23 3 C. G. 49. – Il est notable que S. Thomas n’aurait pas eu à signaler l’impossibilité de se faire des idées
unes du suprasensible, s’il eût adopté, au lieu de sa doctrine de l’analogie, la théorie bien plus commode et
simpliste du symbolisme. Il ne l’a pas fait. C’est à tort, en effet, qu’on donnerait cette portée générale au
curieux passage De
90 L’intellectualisme de saint Thomas
II
Cette doctrine de l’analogie, qui permet l’affirmation du supra-sensible, mais en renvoie à
une autre vie la perception, laquelle est pourtant l’exercice propre de l’intelligence, avait le
double avantage de rendre compte
de nos désirs intellectuels les plus audacieux, et d’en proclamer, pour ici-bas, la
perpétuelle vanité. Elle pose les fondements d’une critique de l’intelligence sous la forme
humaine. Reste à savoir si les principes en ont été suivis avec assez de rigueur, et si un
examen analogue des idées que nous avons des substances matérielles n*aurait pas dû
étendre, aux yeux de S. Thomas, le domaine de la connaissance analogique et dissiper
quelques illusions qu’il garda.
Les substances matérielles, les « êtres infimes » euxmêmes, comment les connaissonsnous
? L’intellection, avons-nous dit, est parfaite dans la mesure où elle saisit l’être tel qu’il
est. Or, l’être proprement dit ou la « substance première », c’est, dans notre monde, le
composé de matière et de forme qui constitue l’individu. La nature humaine n’a pas d’être
hors des principes individuants, et, parce que la vérité se mesure exactement sur l’être, « la
vraie nature humaine » connue « dans Pierre ou dans, Martin comprend telle âme et tel
corps ». Qui ne possède de l’être matériel qu’une notion incomplète, ne peut porter sur lui
un jugement absolu24. Les intuitifs purs en ont des idées véritables, eux dont la perception
concentre en son indivisible unité toutes les
Anim. 9. 18, où S. Thomas vise seulement la tendance qu’a l’homme de revêtir d’images concrètes ses
idées du spirituel.
24 Cp. 3 d. 20 a. 5 sol. 2.
La spéculation humaine – Chap. IIe. Premier succédané de l’Idée pure : le Concept 91
déterminations qui vivent ensemble dans l’unité réelle de l’objet25.
Mais l’intelligence humaine, au lieu de percevoir le singulier, conçoit à son occasion
l’idée de l’essence, et a besoin des puissances sensitives pour appréhender « d’une façon
quelconque » l’individu26. – Si l’on rapproche cette affirmation de celle qui proclame
l’exclusive réalité du singulier, à quoi faut-il conclure ? à une contradiction entre
l’ontologie et la théorie de la connaissance ? C’est ce que plusieurs reprochent à Aristote, et
ce qu’on aurait certainement le droit de reprocher à un penseur qui, maintenant l’adéquation
intellectualiste de l’être et de l’idée, ne supposerait cependant d’autre intellection que
l’intellection humaine. Mais c’est ce qu’on ne peut reprocher à S. Thomas, qui, comme
légitime conclusion du problème, reconnaît expressément une disproportion entre notre
intelligence et l’être, l’appréhension de celle-ci étant trop confuse et vague pour saisir toute
la détermination réelle de celui-là. Cette moindre estime de la connaissance conceptuelle se
fait jour en des textes très clairs. « La nature de la pierre, ou de toute autre chose naturelle,
ne peut être connue « complètement et vraiment hors le cas de la connaissance qui la saisit
dans un sujet singulier »27. Et,, encore : « Entre les connaissances intellectuelles, celle « de
l’intelligence humaine est la dernière ;
25 Quodl. 7 a. 3 ad 1.
26 Notre. perception du singulier a donc ceci de commun avec les idées analogiques, qu’elle n’est pas
intrinsèquement une, ni directe, mais s’opère par une réflexion du sujet sur ses actes. Per quamdam
reflexionem, in quantum scilicet ex hoc quod apprehendit suum intelligibile, revertitur ad considerandum
suum actum, et speciem intelligibilem quae est principium suae operationis, et eius speciei originem ; et
sic venit in considerationem phantasmatum, et singularium, quorum sunt phantasmata… » (De Anim. 20
ad 1 in contr. De même 4 d. 50 q.1 a. 3, etc.).
27 1 q, 84 a. 7.
92 L’intellectualisme de saint Thomas
aussi les « espèces intelligibles sont reçues dans notre esprit avec la plus minime
efficacité intellectuelle, si bien que par « elles l’intellect humain ne peut connaître les
choses « que quant à leur nature universelle, générique ou spécifique… C’est pourquoi nous
connaissons le singulier par les sens, l’universel par l’intelligence ». Et plus loin : « Plus
une puissance connaissante est élevée, plus elle est universelle : ce qui ne veut point dire
qu’elle « connaisse seulement la nature universelle, car alors, plus elle serait haute, plus elle
serait imparfaite, puisque ne connaître qu’universellement, c’est connaître imparfaitement,
et rester entre la puissance et l’acte. Si donc l’on dit que la connaissance plus haute est plus
universelle, c’est parce qu’elle s’étend à plus d’objets, et pénètre chacun d’eux plus
intimement28 ».
Les principes de l’ontologie thomiste nous permettent de caractériser mieux cette
imperfection, cette disproportion entre l’idée humaine et l’être. Il ne suffit pas de dire qu’on
est ici en présence d’une connaissance inadéquate : on peut, suivant S. Thomas, connaître
les individus par intuition, sans pourtant les épuiser ; c’est le cas des Anges29. – Il n’est pas
fort exact de dire : connaissance partielle. Car, dans l’essence réelle, S. Thomas, à part les
accidents et l’esse, ne connaît qu’une composition réelle, celle de matière et de forme ; le
principe individuant est pour lui la matière même, intrinsèque,; à l’essence réalisée, et qui
n’en saurait donc être adéquatement distinct. Mais dire que, d’après lui, l’esprit connaît la
forme physique (comme anima), et ignore la matière (comme corpus), c’est faire une
confusion grave et une erreur30. – Donc, ce que l’esprit connaît,
28 Opusc. 14 c. 14.
29 Spir. 1. 11.
30 La distinction des « formes » comme anima et des « formes » comme humanitas, si indécise chez Aristote,
est au contraire un trait
La spéculation humaine – Chap. IIe. Premier succédané de l’Idée pure : le Concept 93
c’est un être conçu comme une abstraction (comme humanitas, la « forme métaphysique »
des Scolastiques postérieurs), mais représentant en réalité la totalité de l’essence, matière et
forme physiques. Ce qu’il laisse, c’est la singularité même de l’être total que constitue cette
matière avec cette forme, singularité indistincte de l’être lui-même, et détermination
intrinsèquement constitutive de l’objet31.
Cela est inintelligible s’il s’agit ici de connaissance directement produite par l’objet luimême.
Cela, au contraire, se comprend fort bien si l’idée est conçue comme une création
originale, fruit autochtone de l’esprit, produit nouveau de son activité. Ici, l’étude du
mécanisme de la connaissance éclaire singulièrement les spéculations sur sa valeur. Il faut
reconnaître que nos idées des choses matérielles sont, pour S. Thomas, des concepts, non
des percepts; il faut insister sur l’oeuvre originale de l’intellect actif, qui crée l’idée : FACIT
intelligibilia esse actu. Les intelligibles ne se trouvent pas en acte hors de l’âme humaine,
mais « la « chose comprise est constituée ou formée par l’opération de l’intelligence, qu’il
s’agisse d’une notion « simple ou d’un jugecaractéristique
de la métaphysique thomiste. Voir in 5 Met. 1. 8 (542) ; in 7 Met. 1. 9, 1 q. 75 a. 4 ; Pot. 9.
1, etc. – On s’étonne de voir la confusion encore faite dans des ouvrages aussi solides que Seeberg, Die
Theologie des Johannes Dans Scotus, p. 634 ; Ueberweg-Heinze, Grundriss der Geschichte der Philosophie,
118, p. 271. – La conscience nette de la distinction fait clairement voir à S. Thomas que la matière,
c’est-à-dire l’impénétrable à notre esprit, est intrinsèque à l’objet à connaître, et le force dès lors à
rabaisser la valeur de notre connaissance.
31 « Humanitas… dicitur quod est forma totius,… sed magis est forma quae est totum, scilicet formam
complectens et materiam, cum praecisione tamen eorum per quae materia est nata designari. » (Opusc. 26,
ch. 3) – « Humanitas… pro tanto non est omnino idem cum homine, quia importat tantum principia
essentialia hominis, et exclusionem omnium accidentium… humanitas significat ut pars. » (In 7 Met. 1. 5
fin). Les assertions de ce genre sont fréquemment répétées.
94 L’intellectualisme de saint Thomas
ment32 ». C’est pour cela mêeme qu’il faut admettre un « intellect agent », alors quÄil ‘a
pas de « sens agent33 ». Mieux que les plus fines subtilités systématiques, cette comparaison
de S. Thomas fait comprendre sa vraie pensée : le sens a vraiment des intuitions ;
l’intelligence, faite pour en avoir, et qui en désire, doit, pour sa connaissance du monde
extérieur, se contenter ici-bas de conceptions. Et ces conceptions, fabriquées par réaction de
l’intelligence active sur les impressions passives reçues dans la sensibilité, ont pour
essentiel caractère d’être dépouillées de tout ce qui, dans l’image, était individuel ; elles
sont toutes prêtes à servir à la généralisation.
L’imperfection de notre connaissance conceptuelle doit donc être dite une « indistinction
», si l’on entend par idée distincte celle qui suffit à distinguer l’objet à connaître de tous les
autres. Encore une fois, l’objet à connaître, c’est l’être, et donc le singulier; or le concept (à
moins de se composer avec les multiples appréhensions sensitives) ne peut servir à
discerner les singuliers de même espèce : il les confond tous dans l’indivision formelle de
l’essence absolue. L’image propre, il faudrait même dire l’image officielle de nos
conceptions intellectuelles dans le système thomiste, ce sont ces visions troubles qui
permettent de décrire grossièrement un objet lointain, sans pouvoir exactement distinguer
sa figure34.
Cette âme déterminée, cette chair et ces os sont de l’essence de Socrate, et devraient
faire partie de sa « définition, si Socrate pouvait se définir ». Mais l’homme dont les yeux
voient Socrate n’extrait intellectuellement de cette
32 Spir. 9. 6.
33 1 q. 79 a. 3 ad 1 – Cp. 1 q. 85 a.1 ad 3.
34 1 q. 85 a. 3, et passages parallèles.
La spéculation humaine – Chap. IIe. Premier succédané de l’Idée pure : le Concept 95
perception qu’une notion assez vague pour pouvoir tout aussi bien convenir à Platon. – En
insistant sur la nécessité de concevoir la matière individuelle comme-une part intégrante de
l’essence, en même temps qu’il refusait à la matière commune toute réalité en dehors des
matières particulières, en identifiant réellement l’humanitas et la Socrateitas, S. Thomas
installait, pourrait-on dire, comme un certain nominalisme au fond des choses. En
n’accordant à l’esprit que la perception du même, tandis que les réalités sont diverses, il
résolvait très nettement le problème posé chez Aristote, par l’affirmation d’une certaine
impuissance et « irréalité » des concepts humains.
III
Un premier pas est donc fait dans la critique de cette ressemblance de l’être que crée en
nous l’abstraction intellectuelle. Il est accordé que le concept est général, et que la
représentation, même déficiente, de la substance singulière ne s’opère en nous que par la
collaboration du multiple. Mais une nouvelle question se pose immédiatement, concernant
encore le concept lui-même. Étant général, peut-il rester un ? Étant abstrait, peut-il se
présenter comme l’appréhension immédiate d’une chose? De cette « essence absolue », de
cette nature que l’esprit perçoit comme indivise, sans individualité pourtant comme sans
pluralité, peut-on dire, puisqu’elle n’est pas un être qui existe, que l’esprit la voit et la vit «
telle qu’elle est » ? Si je ne vois pas ce que c’est qu’un ange, est-ce que je vois ce que c’est
qu’un boeuf ? Des scolastiques postérieurs35 ont conclu pour la
35 P. ex. Suarez, Disputationes Metaphysicae, XXXV. 3. 5. – Tolomei, Philosophia mentis et sensuum, disp.
12a logico-physica, sect. 2, n. 8 ; sec. 3, n. 1.
96 L’intellectualisme de saint Thomas
négative, et n’ont pas manqué de se réclamer de l’autorité de S. Thomas. Je crois leur
théorie conforme à ses principes, mais contraire à ses assertions usuelles, sinon à sa
doctrine réfléchie. C’est donc une faute de logique dans un système qui n’en compte guère,
et un exemple du verbalisme inconscient qui persiste souvent à régir des domaines entiers
dans la pensée des plus grands esprits, et des plus sincères.
Je me propose de montrer rapidement que S. Thomas s’imaginait posséder, dans les
concepts des quiddités matérielles, cette unité vivante et indéfinissable qui est l’idéal même
de la « prise » des choses par l’esprit, cette similitude de l’essence » dont on peut seulement
dire qu’elle est « la chose à l’état intelligible », au lieu de l’être « à l’état naturel36 ». Il est
facile, ce me semble, de faire voir ensuite que ses principes noétiques sont incompatibles
avec cette position. Car, par une singulière fortune, la raison même qui le persuadait de la
perfection et de la propriété de ses idées est celle qui nous fera conclure à son
inconséquence.
Ce précieux moyen terme est l’équation de la définition avec le concept propre. Dans
l’état actuel, la vue d’une chose telle qu’elle est va de pair, pour S, Thomas, avec la
possibilité de la définir. Nous ne voyons pas Dieu tel qu’il est, et nous ne voyons pas
l’Esprit pur Dieu, Gabriel ou Raphaël sont indéfinissables, tout comme l’homme
individuel, Platon ou Socrate37. Nous pouvons définir les substances
36 Quodl. 8 a. 4. « Species intelligibilis est similitudo ipsius essentiae rei, et est quodammodo ipsa quidditas
et natura rei secundum esse intelligibile, non secundum esse naturale, prout est in rebus ».
37 La raison en est, pour l’Ange, que nous n’en avons pas de notion propre, et que, d’ailleurs, sa notion ne
peut se morceler (Opusc. 26 c. 6 – ln 7 Met. 1. 15, etc.) ; pour Socrate, que la matière individuelle, ignorée
par nous, fait partie de son essence « oportet igitur, si singulare definitur, in eius definitione poni aliqua
nomina, quae multis conveniant. » (In 7 Met. 1. 14, etc. – Cf. plus bas, p. 118 et suiv.) – Les absLa
spéculation humaine – Chap. IIe. Premier succédané de l’Idée pure : le Concept 97
naturelles, l’homme, le boeuf, l’olivier ; donc nous pouvons les concevoir comme ils sont.
Et ces deux opérations sont identiques.
« Il suppose d’abord que la définition signifie l’essence de la chose ». On pourrait le dire
de S. Thomas comme il le dit d’Aristote38. Non seulement l’on rencontre à chaque page
l’expression courante : forma speciei, quam signifacat definitio, non seulement il va jusqu’à
dire, pour faire plus court : « la définition, c’est la chose39 », mais il identifie expressément
la définition et le concept parfait. Donc, à plus forte raison, qui définit, voit. « Quand
l’homme a l’intellection d’une créature, il conçoit une certaine forme, qui est la
ressemblance de la chose selon toute sa perfection, et c’est ainsi que « l’intelligence définit
les choses40 ». « Quand on pare vient à savoir la définition, on a une connaissance « parfaite
de la chose41 ». « La chose est comprise quand la définition est sue, si du moins la
définition même est comprise42 » Répétant ailleurs cette dernière affirmation, il ajoute ces
mots significatifs : definitio enim est virtus comprehendens rem43. Et cette puissance de la
définition se communique au mot comme au concept le mot homme exprime par sa
signification l’essence de l’homme comme
tractions dernières sont naturellement indéfinissables, les définitions ne pouvant se suivre à l’infmi. (In 1
Post. 1. 32) Les genres sont définissables en tant qu’ils sont, à la façon des espèces, subsumés sous des
genres supérieurs. (In 5 Met. 1. 3 – In 7 Met. 1. 11, etc. )
38 In 2 Post. 1. 8. – Le mot d’Aristote est : λόγος τοῦ τί ἐστι (2 Post. c. 10.) Cp. Top. 7. 5 : λόγος ὁ τὸ τὶ ἦν
εἶναι σημαίνων.
39 « Defnitio enim est idem rei. » In 7 Met. 1. 9 (p. 3 a.).
40 Ver. 2. 1. – Cp. 1 d. 2 q.1 a.3, où S. Thomas explique le mot d’Aristote cité plus haut. La ratio (λόγος),
c’est, dit-il, « id quod apprehendit intellectus de significatione alicuius nominis : et hoc in his quae habent
definitionem est ipsa rei definitio. »
41 In 5 Met. 1. 22. 571 a.
42 Ver. 8. 2. 4.
43 Ver. 20. 5.
98 L’intellectualisme de saint Thomas
elle est, parce qu’il en signifie la « définition, laquelle en déclare l’essence44 ». Enfin
« Nous pouvons connaître la substance de la pierre comme elle. est, en sachant ce que c’est
qu’une pierre45 ». – Ces déclarations se précisent en certains passages où la vue de la pure
essence est opposée à celle des notions qu’on s’en peut former par analogie46. Elles
prennent une importance décisive, si on les rapproche de la théorie thomiste de la science :
la définition essentielle a pour rôle d’être tête de déduction, majeure du syllogisme
scientifique ; on en peut tirer la liste des propriétés spécifiques de la chose, qu’elle contient
virtuellement47. On n’en saurait donc douter : la définition est bien conçue par S. Thomas
comme livrant à l’esprit le tout intelligible de la chose, le double mental d’une quiddité
substantielle, proportionné à ses exigences, et le satisfaisant parfaitement.
Entendons bien, d’ailleurs, que, fidèle à sa doctrine de l’origine sensible des idées,
jamais il ne dit ni ne pense qu’on arrive à connaître la substance autrement que par le
moyen des accidents. Mais autre chose est le préciser le mode de
44 1 q.13 a.1.
45 1 q. 13 a.8 ad 2. « Substantiam lapidis ex eius proprietate possumus cognoscere secundum seipsam,
sciendo quid est lapis », et ainsi le nom de la pierre signifie son quod quid est, ce qui n’est pas le cas pour
le nom de Dieu. – Et ailleurs, à propos des Bienheureux et de l’incompréhensibilité divine : « Non
videbitur Deus ab eis sicut videtur res per suam definitionem, cuius essentia comprehenditur. » (4 d. 49 q.
2 a. 3 ad 5).
46 J’attirerai particulièrement l’attention sur 3 d. 35 q. 2 a. 2 sol. 1 ; ce texte est précieux par la comparaison
avec l’intuition angélique, et indique que l’intelligence humaine parvient elle aussi (mais après un
discours) à une vue unifiée, que S. Thomas ne semble pas considérer comme analogique. Voir les termes
bien différents employés à propos des objets spirituels (ibid. et sol. 2) – Cp. encore in Div. Nom. c. 7 1. 2,
3 d. 23 q.1 a. 2.
47 In 2 Phys. 1. 15 380 b., etc. – Ver. 2. 7 : « Intellectus auteur cognoscens essentiam speciei, per eam
comprehendit omnia per se accidentia illius speciei ».
La spéculation humaine – Chap. IIe. Premier succédané de l’Idée pure : le Concept 99
la genèse des définitions48, autre chose de porter un jugement général sur leur valeur. Et, si
l’on examine de près les passages en question ici, l’on s’aperçoit qu’ils se divisent en deux
catégories bien tranchées. Certains, sans doute, affirment que nous nous arrêtons net à
l’accidentel; mais d’autres supposent évidemment que nous passons outre, et que, grâce à
l’activité propre de l’esprit, nous découvrons cette note intime et substantielle (différentia),
qui livre à l’esprit l’ « essence » du chêne ou du tigre, aussi claire, aussi nue, que l’essence
du triangle ou du carré.
Par exemple, nous usons d’une différence accidentelle, faute de percevoir l’essentielle,
quand nous définissons la noirceur ou la blancheur par une de leurs propriétés relative à
notre oeil, congregativum et disgregativum visus. C’est là s’arrêter à un effet, car la cause et
la vraie différence, c’est, dit S. Thomas, une certaine « plénitude de lumière » qui se trouve
dans la blancheur et que nous ne pouvons plus exactement déterminer49. – Au contraire,
quand nous définissons l’homme « animal raisonnable », nous atteignons, par delà les
opérations et les accidents, une différence vraiment constitutive et substantielle, qui est la
différence spécifique. On peut dire que la définition de l’homme est présentée par S.
Thomas comme réalisant l’idéal, sans plus50; il paraît qu’il croyait posséder ici la formule
presque magique qui
48 Je laisse de côté, dans la discussion qui va suivre, les difficultés qu’on pourrait opposer à la méthode
suivie pour arriver aux définitions. Soit qu’on procède par divisions, soit qu’on préfère la voie montante
(Cf. in 1 Post. 1. 32, 33 ; – in 2 Post. 11. 13-16(, il reste toujours que le résultat est une notion double, et
c’est la valeur de ce résultat que je critique.
49 In 10 Met. 1. 3. 125 a.
50 Voir spécialement Spir. 11. 3 ; – et cp. les raisons données pour prouver qu’il ne peut exister qu’une seule
espèce, d’animaux raisonnables. In 2 An. 1. 5. 73 a. – Cp. 1 q. 85 a.6.
100 L’intellectualisme de saint Thomas
livre à l’esprit le fond de l’être, « le mot signifiant ce qui est », « le miroir égal à l’essence
de la chose », speculum adaequans essentiam rei. – Entre ces deux extrêmes, la définition
de l’homme et l’essai de définition du blanc, les intermédiaires sont nombreux, et l’on
passe par des transitions assez obscures, où les expressions identiques de notre auteur
semblent parfois recouvrir des conceptions différentes. Toujours, « l’on monte des
accidents à la connaissance des essences », selon la formule aristotélicienne, mais il faut
s’arrêter parfois plus ou moins loin du but. Certains accidents sont plus fonciers, plus «
proches de l’essence » que ceux indiqués pour le noir et le blanc : telle est, par exemple, la
« figure » dans les règnes animal et végétal51. D’autres sont effets propres, ou même
adéquats, de la cause, si bien qu’en certains cas un simple raisonnement, de l’idée de
l’accident propre, tirerait celle de la différence (comme si de bipède l’on concluait raisonnable52)
. D’autres fois, il n’y a pas à changer le mot, mais à comprendre qu’il signifie
l’essence, et non l’accident, et qu’on ne nomme plus seulement une qualité, mais « du
qualitatif 53 ». Dans ces derniers cas, l’essence est vraiment atteinte, vue, touchée. En
résumé, « notifier » le chameau par la couleur de son poil serait s’arrêter à un accident très
extérieur ; décrire sa taille, sa physionomie, sa bosse, serait donner une bonne base de
classification zoologique, mais il ne sera vraiment défini que lorsqu’on pourra nommer la
51 In 2 Phys. 1. 5 – Cp. 2 d. 3 q.1 a. 6, etc.
52 Ver. 10. 6. – la 2ae q. 49 a. 2 ad 3 – In Trin. 1. 2. – Opusc. 26. ch. 6.
53 « Secundum quod quale invenitur in genere substantiae secundum quod différentia substantialis dicitur
praedicari in eo quod quale. » In 5 Phys. 1. 4. – Sensitif et raisonnable sont des différences per se, l’une
générique, l’autre spécifique, prises des puissances (vue, odorat, intelligence…), mais appliquées aux
natures elles-mêmes. (De Anim. 12. 8. – De même 4 d. 44 q.1 a.1 sol. 2 ad 3; Ver. 10. 1. 6, etc.)
La spéculation humaine – Chap. IIe. Premier succédané de l’Idée pure : le Concept 101
« complexion » particulière qui contraint en lui la nature animale générique à telle espèce,
en la déterminant à telle ou telle façon de sentir54. S. Thomas croit qu’il peut être défini. On
peut dépasser toute la multiplicité des accidents physiques et parvenir à leur source unique
et commune. La définition idéale, métaphysique, est une comme l’essence : simpliciter
significat unum de una re, cuius ratio est… quia essentia cuiuslibet rei est una55.
54 In 2 An. 1. 5. 73 a. « Diversificantur species sensitivorum secundum diversas complexiones, quibus
diversimode se habent ad operationes sensus. » – In 7 Met. 1. 12 : l’essence du lion est d’être un animal «
(quod habet animam sensitivam) talem, scilicet cum abundantia audaciae. » Cp. in Trin. 5. 3. (t. XXVIII,
534 a.) S. Thomas veut exprimer dans un mot le principe d’harmonie intérieure qui conditionne tous les
détails. La recherche de cette note une, originale, et n’excédant pas l’espèce (« in… equis, puta hinnibile ».
2 Post. 1. 16) contredit certaines réponses d’un sage agnosticisme données ailleurs (2 Post. 1. 13) et qui
réduisent l’oeuvre de la définition à circonscrire et notifier le défini comme le seul objet où se rencontrent
ensemble un certain nombre d’accidents communs. C’est précisément parce qu’il a devant les yeux cet
idéal, que S. Thomas distingue si soigneusement de la définition parfaite, non seulement les « notifications
» extérieures, à l’aide des « propriétés » (In. 7 Met. 1. 12. – In. 2 Post. 1. 8), mais encore (1 d. 1 Exp. t.)
les définitions par causes partielles. Il affirme sauvent qu’on peut donner d’un même objet diverses
définitions prises des diverses causes, mais il tient toujours qu’une seule est parfaite, qui renferme toutes
les autres. (3 d. 23 q. 2 a.1 ad 8 ; in 1 Post. 1. 15 ; in 2 Phys. 1. 5 ; la 2ae q. 55 a. 4, etc.). Il y a plusieurs
définitions « comme il y a plusieurs quiddités d’une même chose » (In 2 Post. 1. 7. 250 b.) ; ce sont donc,
selon sa doctrine, des coups d’oeil abstractifs et partiels. Cp. le principe (Pot. 7. 6) : « unius formae non
potest esse nisi una similitudo secundum speciem, quae sit eiusdem rationis cum ea ; possunt tamen esse
diversae similitudines imperfectae ».
55 In 2 Post. 1. 8. Cette théorie de la définition est d’inspiration toute semblable à celle de l’explication des
êtres par « l’opération maîtresse » et le « caractère dominant. » (V. au tome Ier de la Philosophie de l’art,
de Taine, la fameuse description du lion; elle a été citée par des néo-scolastiques comme illustrant très
heureusement leur notion de la forme.) On y prend sur le vif la prétention de l’intellectualisme
anthropomorphique de plaquer sur l’être l’unité que postule l’esprit. C’est pour cela même que S. Thomas
peut être accusé de n’être pas ici d’accord avec lui-même : cette conception de la puissance de nos for102
L’intellectualisme de saint Thomas
Nous constaterons plus loin l’influence de cette conception sur l’épistémologie thomiste,
et comment elle tendait à imposer à toutes les sciences la forme déductive. Pour le moment,
une seule chose nous importe cette prise parfaite des essences est-elle en harmonie avec les
principes noétiques jusqu’ici exposés ? Ou S. Thomas eût-il été plus conséquent, en ne
parlant pas ici de connaissance des quiddités « telles quelles » ? Fallait-il dire analogiques
nos notions des substances matérielles, si la notion analogique se définit par opposition à la
présence vitale, à l’idée qui du même coup et directement représente la chose et unifie la
conscience, parce qu’elle est image de l’être tel qu’il est ?
Il me paraît que la dualité même des termes, essentielle à la définition selon S. Thomas,
aurait dû lui imposer cette manière de voir. Dualité de termes veut dire ici dualité d’idées,
car l’espace laissé entre les sons ne fait rien à la chose, et lui-même semble bien le,
reconnaître56. Mais, tant qu’il y a dualité d’idées, l’essence n’est pas comprise « comme elle
est. » A quelle réalité, en effet, correspond, d’après S. Thomas, la différence ? à une
contraction, à une détermination intérieure du genre. « Animalité » n’est « distincte » de «
léonité » que pour notre considération; malgré toutes les métaphores, le genre reste une «
notion du second degré. » De même qu’on ne peut concevoir proprement la matière sans
rapport à une forme, et inversement, – de même on ne pourra concevoir proprement
l’animalité que comme humaine, léonine, canine, ou autrement spécifiée : la connaissance
propre est, par définition, entièrement symétrique
* mules appelle logiquement la déduction des espèces réelles, et la réduction du multiple harmonisé, à l’un
rationnel, qui sont contraires à ses principes (p. 111).
56 V. P. 96, note 37.
La spéculation humaine – Chap. IIe. Premier succédané de l’Idée pure : le Concept 103
à l’être57. Si donc les deux idées du genre et de la différence sont propres, il y a entre elles
coïncidence et fusion. On a la prise parfaite de l’intelligible, de l’ens et unum, mais, comme
ce n’est plus morceler, ce n’est plus définir58. « La différence et le genre, dit S. Thomas,
font un seul être, comme la « matière et la forme, et comme c’est une seule et même «
nature que la matière et la forme constituent, ainsi la différence n’ajoute pas au genre une
nature étrangère, « mais détermine sa nature à lui59. ». La conclusion s’impose : dans le
concept, où cette unité est brisée, il faut reconnaître autre chose que la pure transposition de
l’ « état réel » à l’ « état intelligible », il y a décomposition, connaissance impropre et
analogique.
On pourrait encore raisonner ainsi : l’essence réelle com-
57 Le système de Scot, avec sa distinction formelle ex natura rei, appelle tout naturellement l’équation de
l’intelligible et du définissable. Mais quand S. Thomas dit qu’on conçoit ou qu’on définit par addition, et
compare ce procédé au discours syllogistique (Quodl. 8 a.4. Cf. In Trin. 6. 4. etc.), il doit nécessairement
penser, pour être d’accord avec ses principes, qu’il décrit un mode de connaître par fragmentation, très
inférieur à l’idéal de l’intelligence. Sa doctrine de l’être l’oblige à considérer toute abstraction comme une
impuissance. Il a raison sans doute de rapprocher la théorie de la différence unique de celle de la forme
unique (In 7 Met. 1. 12. 21 b. « Si enim essent plures formae secundum omnia praedicta, non possent
omnes una differentia comprehendi, nec ex eis unum constitueretur » ), mais il aurait encore plus raison de
refuser la perfection idéale à ce concept doublé qu’est la définition. (Si parfois il déclare que le genre
répond à la matière, et la différence à la forme, on sait qu’à l’exemple d’Avicenne, il ne voit dans cette
formule qu’une métaphore. La matière et la forme ne font pour lui qu’un être, et n’ont qu’une idée).
58 « Ipsa enim defnitio, scilicet secundum se, oportet quod sit divisibilis » (In 5 Met. 1. 6. 535 a. cp. Ar.) Les
notes peuvent être plus nombreuses que deux (In 2 Post. 1. 15. 275 a.), mais l’idéal est de trouver un genre
prochain qui résume les genres supérieurs (In 7 Met. 1. 12. 18 b. 20 b.), et le nombre des mots est
purement accidentel. Ce qui est capital, c’est qu’il reste deux idées : « In specie hominis intelligimus
animal et rationale. » 1 q. 12 a. 10 ad 1, etc.
59 2 C. G. 95.
104 L’intellectualisme de saint Thomas
prend la matière, et l’essence absolue comprend la matière commune. Mais la connaissance
intellectuelle de la matière ne se conçoit, chez S. Thomas, que de deux façons : chez les
esprits purs, qui puisent leurs idées dans celles de Dieu, l’esprit atteint en elle-même la
singularité matérielle; chez les hommes, qui reçoivent leur connaissance des objets, toute
idée de la matière spécifiée dit nécessairement retour, réflexion sur une perception sensible.
Ce retour, introduisant dans la notion une complexité comparable à celle des idées
analogiques étudiées plus haut, empêche pour jamais l’unité de l’idée d’une substance
matérielle. C’est dire que les notes ne sont pas propres. Cette explication, qui rappelle les
principes les plus universels de la noétique thomiste, a l’avantage de faire voir
immédiatement que toute idée générale des substances est nécessairement une idée
analogique, et que l’idée propre n’en saurait être abstractive, mais condensatrice a priori.
C’est ainsi que les anges perçoivent les choses par des formes innées, naturelles à leur
intelligence, et qui sont le type de tout l’être : matière et détermination. Les idées de l’Ange
le plus infime sont au moins égales aux espèces naturelles60. Semblablement, l’âme
humaine a l’idée propre des choses » (insubstantielles) dont elle-même est la mesure, à
savoir des artificiata. – La théorie de S. Thomas est ainsi rectifiée et mise en harmonie
stricte avec son principe : « Ce qui est connu intellectuellement, est connu par soi, et la
nature dit connaissant suffit à cette connaissance, sans aucun moyen extérieur61. »
60 Ver. 8.14.
61 1 C. G 57. 8. – On remarquera que l’idée de l’artificiatum est complexe sans être impropre ; comme l’être
est, ainsi il est connu, et un objet qui n’est un que par l’intention humaine et pour l’usage humain, n’est
pas perçu dans cette unité accidentelle (unum per accidens) sans la perception de sa finalité humaine. En
matière de psychologie et de morale scientifique, la définition pourrait encore être dite
La spéculation humaine – Chap. IIe. Premier succédané de l’Idée pure : le Concept 105
Peut-on dire, du reste, qu’il se soit proprement contredit ? Le mot « contradiction » doit
revêtir un sens spécial quand on oppose, chez un auteur, des principes certains et profonds à
des assertions secondaires et superficielles. La naïveté même des expressions citées incline
à croire que Thomas n’a pas approfondi le problème de la définibilité des substances
naturelles. L’absence de restriction quand il traite de la définition en général et donne
seulement des exemples d’abstraits comme l’éclipse, le tonnerre, le triangle, prouve sans
doute l’absence de distinctions dans son esprit, mais ne permet pas de conclure qu’il eût
explicitement dogmatisé qu’un chameau peut se définir aussi bien qu’un triangle. Le fait
qu’il n’a pas été découragé de la doctrine par la malvenue des résultats, montre qu’il ne fut
pas extrêmement soucieux d’en légitimer les conséquences. Que dire de la bonne grâce
avec laquelle il abandonne, quand l’occasion s’en présente, la définition type elle-même,
qui
propre et parfaite, précisément parce qu’ellemême crée l’unité de son, objet. Cp. les réflexions de 1a 2ae
q.18 a. 10 : « Species moralium actuum constituuntur ex formis prout sunt a ratione conceptae… Sed
processus rationis non est determinatus ad aliquid unum ; sed, quolibet dato, potest ulterius procedere… »
– Enfin, l’on pourrait concéder, pour une raison semblable, une idée propre des accidents et phénomènes
sensibles, qui sont des abstractions, et relatifs à notre mode subjectif d’appréhender (p. 21, n. 2) : cette
idée resterait complexe, comme impliquant un retour intellectuel sur l’acte de perception sensible. – Ainsi
restreinte, la théorie du concept propre serait parfaitement conforme aux principes de S. Thomas : sur
l’intuition directe du moi actuel s’embrancheraient les conceptions propres des réalités qui lui sont
relatives. Il est à noter que la plupart des définitions qu’étudie S. Thomas rentrent dans les catégories ici
énumérées ; c’est « la maison », « l’éclipse », « la magnanimité », etc. – Mais (et ceci est une nouvelle
preuve qu’il considère la définition comme une véritable prise intelligible de l’être), il affirme
théoriquement que seule la substance est parfaitement définie. « Secundum quod aliqua habent esse,
possunt definiri… ideo nil perfecte definitur nisi substantia. » (2 d. 35 q. 1 a. 2 ad 1). Toute la discussion
de In 2 Post. 1. 8 indique clairement aussi qu’il comprend les substances naturelles parmi les objets
définissables.
106 L’intellectualisme de saint Thomas
semblait garantir la valeur du système, celle de l’homme ? Parce que plusieurs Saints Pères
ont pris les corps célestes pour des animaux raisonnables, et qu’il ne juge pas absurde cette
hypothèse, il est tout prêt à faire entrer dans cette formule prétendument dernière et
spécifique autant d’espèces qu’il y a d’astres au firmament62. – Toutes ces indécisions et
ces concessions méritent de n’être pas oubliées. – Il reste pourtant que le rêve flottait
devant son esprit, qu’il pouvait dégager du touffu des actes accidentels la note résumant
dans son unicité mystérieuse tout ce que la vie phénoménale épandait. Lui qui avait si bien
montré qu’une chose peut être identique à une idée, il n’a pas vu qu’il se contredisait en la
faisant identique à deux idées, ou à une phrase. Les suites logiques de cette inconséquence
se développeront dans les chapitres suivants. Quant à l’explication psychologique, elle est
facile. Contemplateur subtil de l’invisible, Thomas se désintéresse . du monde sonore et
coloré. Il en répète ce qu’ont dit les autres. Chez Aristote, le philosophe tient encore du
naturaliste : quand il décrit l’apparence extérieure, il est moins obsédé de la préoccupation
d’ « intelliger » l’essence. Thomas, métaphysicien que la zoologie ne charme guère, pense
toujours aux quiddités des substances spirituelles, lucides et transparentes en soi. Sa
cupidité intellectuelle est toute pleine du désir de ces diamants : il s’inquiète peu de vérifier
le trésor de cuivre qu’il croit avoir, et qu’un essai d’inventaire eût fait, ainsi que les « idées
propres » des Esprits et des Mystères, s’envoler au vent63.
62 Spir. 8. 10. – On sait que pour S. Thomas, chaque corps céleste est seul de son espèce.
63 [Sur le point précis de la connaissance conceptuelle, la pensée du très regretté P. Rousselot a, sa
correspondance en fait foi, évolué, par la suite, vers plus de réalisme : « Dans la connaissance per modum
naturae que j’ai de mon acte, est contenu un certain instinct de réalite qui est condition nécessaire de
l’attribution de l’être à l’objet de mon
La spéculation humaine – Chap. IIe. Premier succédané de l’Idée pure : le Concept 107
acte. Si vous voulez, je conçois l’ens ut nomen, mais je perçois intuitivement l’ens ut participium,
« realitatem formaliter », comme atmosphère commune du moi et de l’autre (puisque je ne connais le moi
que par et dans sa communion avec l’autre…) Je concéderais l’intuition et donc l’idententité, quant à
l’existentialité, perçue dans mon actuation par la chose extérieure : patimur a rebus (Lettre à un ami, du 13
avril 1910.) Le 5 février 1914 le R. P. Rousselot adressait au même correspondant les lignes suivantes :
« Je n’ai pas refait le chapitre de ma thèse, dont j’ai cessé d’être satisfait… j’y exagérais l’irréalisme de la
connaissance conceptuelle. » L’évolution était donc heureuse et ferme.]
CHAPITRE TROISIÈME
La Connaissance du singulier, l’Art et l’Histoire.
Quelles que soient les illusions de S. Thomas sur l’opération définissante, elles ne doivent
pas faire oublier ses principes sur l’exclusive réalité du singulier, et la nécessité de son
appréhension comme tel pour une connaissance absolument « complète et vraie ». Ces principes
ne sont pas pour déplaire à ceux des modernes qui insistent le plus sur le vague et la
pauvreté de l’idée générale, et placent la perfection de notre connaissance dans une
appréhension « plus étoffée » de l’individu1.
Et en effet, de ces propositions il devrait suivre que la valeur de notre vie connaissante
consiste au moins pour la moitié dans ces appréhensions singulières, plus réelles » si elles
sont moins faciles à fixer, plus complètes si elles sont, de soi, moins certaines, et qui sont la
matière de l’art et de l’histoire. Il en devrait suivre, pour la « faculté de l’être », la nécessité
de serrer de plus près son objet, soit en déduisant, s’il est possible, l’individu, soit en
requérant le-concours des puissances auxiliaires, basses, mais intuitives, – et, pour
1 On a déjà dit quelle opération complexe remplace chez nous, d’après S. Thomas, l’appréhension
intellectuelle du singulier. (P. 95, n. 3.) On a dit aussi qu’il admet en l’homme, à chaque instant de la vie
consciente, l’intuition du moi singulier actuel, phénoménal, c’est-à-dire de l’esprit informé par l’idée
d’une essence matérielle. Pour cette dernière sorte de perceptions, il ne discute même pas la question de
leur valeur spéculative.
La spéculation humaine – Chap. IIIe. La Connaissance du singulier, l’Art et l’Histoire 109
la philosophie, l’obligation de critiquer cette opération’ nouvelle et de préciser les
conditions où elle atteindra son rendement maximum.
Une pareille étude ne pouvait guère être attendue de la philosophie grecque. La science,
à son aurore, n’avait pu se poser qu’en s’opposant à l’art, créateur de synthèses
individuelles, et à la connaissance pratique ; la science enthousiaste des premiers penseurs
grecs, et la science plus rassise d’Aristote, sont tournées exclusivement du côté du général.
Les Arabes avaient senti le problème et l’avaient mal résolu. Mais le Christianisme ne
comportait-il pas certains éléments qui, coexistant avec les principes de l’intellectualisme
grec dans l’esprit des philosophes, et agissant à la manière de réactifs, pourraient aider à
une appréciation plus exacte du singulier dans l’être et la connaissance ? Sa doctrine de la
Providence,, qui s’étend aux derniers insectes, son estime infinie pour la moindre des âmes
individuelles, rachetée du sang d’un Dieu, la Bible, qui incorpore la morale en des
exemples vivants, le mystère de l’Incarnation, qui présente le salut aux hommes dans une
personne plutôt que dans une doctrine2, tout cela semblait devoir faciliter à la philosophie
une plus juste appréciation de la connaissance concrète. – L’utilisation philosophique de
ces éléments nouveaux était assurément une tâche digne des plus grands esprits. – Pour ce
qui regarde S. Thomas, on sait comment il a envisagé la face ontologique du problème : sa
théorie de l’individu est son chef d’eeuvre. Restait à passer à l’ordre de la connaissance, et
à y faire’ régner le même équilibre, selon le
2 Plus exactement, aurait dit S. Thomas, dans une personne qui est la source et la fin de toute doctrine.
Comparez la théorie du Verbe, et aussi les réflexions de S. Thomas sur la puissance judiciaire du Christ. Il
est l’homme « veritate imbutus… unum « quodammodo cum ipsa veritate, ‘quasi quaedani lex et quaedam
« iustitia animata ». (3 q. 59 a.2 ad 1).
110 L’intellectualisme de saint Thomas
parallélisme qu’il professait. Dans l’intellection divine et angélique, il rétablit les droits de
la réalité complexe, contre Avicenne et beaucoup d’autres.. Pour la connaissance humaine,
il échoua. L’esprit du moyen âge n’était sans doute pas assez mûr pour tirer la sciénce si
loin de ses origines ; le poids de la double tradition, socratique et musulmane, était trop
lourd, et le mépris mystique du monde sensible venait encore s’y ajouter. C’eût été une
oeuvre bien délicate pour cet intellectualisme d’une civilisation jeune, qui n’a guère
philosophé son art, et qui ne savait pas transformer sa vie en jouissances d’esthètes, de
rejoindre parfaitement la raison à l’individuel, et, demeurant fidèle à soi-même dans une
subtile abnégation, de reconnaître, – tout en affirmant la prééminence de l’esprit, – combien
est inféconde en l’homme la sereine clarté des abstractions pures3.
La manière dont l’équation de l’être individuel et de l’idée s’accomplit dans
l’intelligence humaine peut se concevoir diversement. La première solution, et la plus
grossièrement intellectualiste, consiste à prétendre que l’être dans sa singularité peut être
déduit par l’homme c’est identifier le réel, non plus seulement avec l’intelligible, mais avec
le logique. C’est reconnaître, à nos représentations des objets singuliers, une valeur intelligible
toute semblable à celle des notions qui figurent dans les raisonnements. Cette
3 On a dit que de plus riches bibliothèques eussent permis aux Scolastiques de sentir l’intérêt qu’offre la
compréhension des synthèses individuelles, et l’étude connexe du développement historique. Mais ce n’est
pas la matière qui leur a manqué. Avec la Bible, avec les Pères, avec ce qu’ils possédaient des classiques,
avec le monde qu’ils avaient sous les yeux, où trois civilisations s’étaient fondues, ils avaient de quoi
reconnaître l’intelligible du fluent. C’est le goût et l’aptitude qui ont fait défaut. Il est très curieux de
retrouver chez les enfants catholiques dont l’intelligence commence à s’éveiller, l’intérêt spontané pour le
même genre de questions qui passionna les Scolastiques (sur la puissance de Dieu, le Paradis terrestre,
etc.)
La spéculation humaine – Chap. IIIe. La Connaissance du singulier, l’Art et l’Histoire 111
solution est écartée par S. Thomas. – Une autre consiste à refuser une valeur intellectuelle,
– non pas à ce qui dépasse l’intellect de l’homme dans la phase terrestre, mais à ce qu’il
atteint uniquement par ses facultés sensibles, c’est-à-dire au singulier matériel. C’est la
solution qu’il adopte, après ses maîtres. – On peut, enfin, rechercher, jusque dans ces
apports du sensible dont finalement l’intellect est juge, tout ce qui peut aider à la
représentation et à l’évaluation de ce qui vraiment est : c’est la solution qu’avec ses
principes il aurait dû adopter.
I
La réduction de tout le réel au rationnel suppose qu’on nie le hasard, et l’intervention, dans
les affaires du monde, d’une vraie liberté d’indifférence. Double raison qui rend la position
inacceptable à Thomas. Le hasard existe : ce qui veut dire, explique-t-il, non qu’il y ait
aucun effet singulier dont l’intelligence humaine ne puisse assigner la cause, mais qu’il y a
des coïncidences d’effets devant lesquelles elle doit rester muette. Donc, dans la mesure où
l’être singulier est, par l’actuation simultanée, coïncidente, de plusieurs éléments, – dans la
mesure où le fait réel se compose de plusieurs circonstances simplement coexistantes, l’être
singulier et le fait réel échapperont à la déduction. Je sais pourquoi un tel creuse son champ
et je sais pourquoi il y trouve un trésor ; mais j’ignore pourquoi creusant son champ il
trouve un trésor. Je sais pourquoi Socrate est blanc et pourquoi il est musicien, mais
j’ignore la raison de la coïncidence de déterminations qui a posé, en ce point du monde, un
musicien blanc. Thomas rappelle souvent ces exemples, familiers à Aristote, pour réfuter
un déterminisme « stoï112
L’intellectualisme de saint Thomas
cien », « pharisien » et musulman, qui prétend rattacher ou tous les actes humains ou tous
les phénomènes physiques à la nécessaire influence des corps célestes4. Pour lui, le système
des causalités connaissables à l’homme n’est pas un; ils sont plusieurs, qui se croisent et
s’impliquent l’un dans l’autre. – Est-ce à dire que l’univers, conçu comme ensemble, reste
inintelligible, ou même qu’une seule des simultanéités réalisées soit incomprise ou sans
raison ? Aucunement. Tout se tient en Dieu, l’ordre des réalisations comme celui des
essences, et il n’y a pas de hasard pour Lui : nihil est a casu respectu universalis agentis, qui
est causa simpliciter totius esse. D’un seul acte tranquille, il systématise tout, harmonise
tout, et voit tout, puisqu’il fait tout. Seulement, cette perfection suprême n’est pas le partage
de l’intelligence créée. D’ailleurs, comme l’arrangement contingent du monde qui existe
dépend de la volonté libre du Créateur, l’esprit même qui verra Dieu intuitivement, eût-il la
puissance d’apercevoir toute la série des effets par Lui réalisés, ne pourrait cependant la
déduire. L’essence divine n’est, pas « un moyen terme pour la démonstration des faits
contingents5 ».
Ce point ne saurait présenter de difficulté. La philosophie de S. Thomas ne pouvait ♠tre
un « panlogisme », puisqu’il mettait à l’origine des choses, non des axiomes ou un axiome,
mais un Esprit vivant et une liberté.
II
La raison, donc, montre à S. Thomas que le détail du monde échappe à ses syllogismes.
L’observation lui apprend
4 3 C. G. 85 et 86.
5 Ver. 2. 12. 12.
La spéculation humaine – Chap. IIIe. La Connaissance du singulier, l’Art et l’Histoire 113
aussi qu’il échappe à ses conceptions, qui sont du général. Et nous avons dit qu’il reconnaît
dans cette disproportion entre l’idée et l’être une imperfection de l’intelligence à forme
humaine.
L’intellection directe du singulier est remplacée chez l’homme, nous l’avons dit, par une
appréhension composite nous unissons, par une réflexion sur nos actes, la quiddité conçue
et certaines qualités sensibles perçues, et nous désignons par cet ensemble l’objet réel
extérieur6. C’est cette appréhension complexe, qu’il s’agit maintenant de juger quant à sa
valeur de spéculation. S. Thomas a-t-il pensé que la collaboration de nos facultés sensibles
nous permettrait, au moins dans certaines conditions favorables, d’épuiser tout le
connaissable du singulier ? Et, s’il a nié ce premier point, a-t-il eu du moins souci de nous
inviter, en rapprochant toutes nos forces hétérogènes pour serrer l’être de plusieurs côtés, à
chercher une jouissance de spéculation pure dans ces images composites qui nous
représentent, non plus l’homme en général, mais Callias, Pierre ou Martin ?
Des Péripatéticiens arabes niaient par rapport à tout esprit l’intelligibilité du singulier
comme tel. Le particulier, selon Avicenne, est connu par l’intelligence, non en tant que
particulier, mais en tant qu’effet de sa cause. La connaissance que l’intellect en peut avoir
est semblable à celle qu’a d’une éclipse l’astrologue qui la prévoit en ses calculs7, plutôt
qu’à celle du paysan qui la regarde dans le ciel. Dieu lui-même ne connaît pas autrement les
singuliers. Remarquons qu’une pareille explication laisse intact le dogme de la Providence :
c’est au nom de la philosophie qu’elle est atta-
6 V. P. 95, n. 3.
7 V. S. Thomas, 1 q. 14 a. 11, et passages parallèles ; – et cp. Carra de Vaux, Avicenne, Paris, 1900, p. 225.
114 L’intellectualisme de saint Thomas
quée par S. Thomas. Parce que, d’une part, son système intellectualiste exige que rien de
l’être n’échappe à l’Esprit, mais que l’Esprit pénètre jusqu’aux derniers atomes, et dénude,
et scrute tout ce qui peut s’appeler existant ; parce que, d’autre part, le singulier est autre
chose, et plus qu’un amas d’universaux, la connaissance que l’Esprit parfait a du singulier
est absolument différente de celle qu’en peuvent donner les abstractions. Toutes les
déterminations, de soi communes et contraintes de fait en un même sujet, étant, par
hypothèse, intellectuellement perçues, et l’esprit ayant affirmé leur réunion même, l’objet
cependant ne serait pas épuisé, il y aurait encore là quelque chose à connaître. Qu’est-ce ?
C’est l’analogue intellectuel de ce que le sens y voit. Voir le rouge est plus, est autre, que le
connaître rationnellement8. « Connaître même tout l’ordre « des phénomènes célestes ne
donne pas la connaissance « de telle éclipse comme présente : savoir qu’il y aura éclipse «
en telle position du soleil et de la lune, à telle heure et avec les autres conditions qu’on
observe dans les éclipses, tout cela n’empêche pas qu’une pareille éclipse est, de de soi,
apte à se reproduire plusieurs fois9. » Et de même,
8 Une des raisons pour lesquelles la représentation du singulier doit se trouver « dans la première Fontaine
de connaissance » (Dieu). c’est qu’elle se trouve en d’autres machines connaissantes (les sens) dont elle
constitue la perfection. 1 C. G. 65. 4. – Plus fort et plus totalisant que tout autre moyen de connaître,
l’Esprit divin « considère par son unique et simple intelligence tout ce que l’homme connaît par ses
puissances diverses, intellect, imagination et sens. » (ib. 5.) – Pour l’intuition angélique des singuliers, v. 2
C. G. 100.
9 De Anim. a.20. – Avicenne et Algazel, d’après S. Thomas (1 d. 38 q.1 a.3), refusent à Dieu la
connaissance de la circonstance du temps : mais, selon la doctrine du saint, il ne suffirait pas de l’ajouter à
toutes les autres pour connaître vraiment et comme tel l’incommunicable, l’individu. « Cognitis huiusmodi
formis aggregatis, non cognoscitur Socrates vel Plato ! » (2 d. 3 q. 3. a. 3). Une collection d’accidents
n’individue pas, elle peut toujours convenir à plusieurs sujets (cp. in 7 Met. 1. 14. 34 a.). Il n’est donc pas
suffisant, à parler en rigueur, de posLa
spéculation humaine – Chap. IIIe. La Connaissance du singulier, l’Art et l’Histoire 115
puisque l’essence singulière doit être ici jugée comme le fait singulier, si je dis : un homme
blanc, musicien, crépu, fils de Sophronisque, et que j’ajoute des formalités semblables
autant que j’en voudrai, jamais je n’aurai exprimé le tout d’un individu10. Ce complexus est
encore, de soi, multipliable. Il faut donc admettre que la matière individuée elle-même a
son type en Dieu, type réel comme elle, incommunicable comme elle, comme elle aussi
d’ailleurs, incomplet et substantiellement indistinct de la forme qui la fait être. Nous
sommes ici à l’antipode de l’universalisation ; c’est le cas le plus difficile à saisir d’une
idée à la fois spirituelle subjectivement et singulière objectivement. Aussi n’est-il pas rare
de voir des esprits même rompus à l’étude de la scolastique, qui n’arrivent pas à concevoir
comme intelligible la position thomiste : tant est forte la tyrannie de l’habitude sur notre
intelligence, qui rend abstrait tout ce qu’elle touche. Cependant, une fois comprise la thèse
de l’identité d’espèce et d’individu dans les substances séparées, et celle de la science de
Dieu cause et mesure des êtres, celle que nous venons d’esquisser suit comme conséquence
nécessaire. « Et il en serait de même pour la connaissance d’un artisan, si elle était
productrice de la chose totale et non pas seulement de sa disposition11 ». « L’assimilation
dans la connaissance humaine a lieu par l’action des choses sensibles sur les facultés
sensitives ; dans la connaissance de Dieu, c’est, au contraire, par l’action de la forme de
séder, selon une des formules employées par S. Thomas, « similitudines rerum etiam quantum ad
dispositiones materiales individuantes » ; il vaut mieux ajouter avec lui : « etiam quantum ad principia
materialia », la matière elle-même (et non seulement ses accidents) ayant aussi sa « similitudo »,
« secundum quod omne ens, quantumcumque imperfectum, a primo ente exemplariter deducitur. » (2 d.,
1. c.)
10 De Anim. a. 20 ; – 1 q.14 a.11; – Ver. 2. 5. etc.
11 1 q.14 a.11.
116 L’intellectualisme de saint Thomas
l’intelligence divine sur les choses connues12 ». Si l’intellection du singulier en soi nous est
impossible, c’est donc toujours la réceptivité de notre connaissance glu est en cause. « Il
s’ensuit que l’intelligence divine peut connaître le singulier, mais l’intelligence humaine,
non13 ».
Cela est donc bien entendu : quand j’enveloppe d’une pensée réflexe et d’un mot l’idée
substantielle abstraite, – l’idée d’homme, – avec un certain nombre de perceptions
accidentelles que les sens ont données : crépu, blanc, silencieux…, cette synthèse ne me fait
pas connaître le tout de Socrate. Elle aide à discerner les singuliers dans la pratique, elle
permet de les loger dans les raisonnements, où leur sont réservées des propositions d’une
forme spéciale, mais elle n’est, du point de vue strictement intellectuel, qu’un pis-aller. –
S’ensuit-il qu’il la faille dire absolument méprisable ? Quod non potest fieri per unum, fiat
aliqualiter per plura ! C’était le cas d’appliquer le principe, et de montrer l’intelligence
s’efforçant de saisir, dans l’art, dans l’histoire, dans la vie, l’intime harmonie des composés
individuels le moins imparfaitement qu’elle pouvait.
Mais la logique du système intellectualiste n’est plus capable d’entraîner Thomas
jusqu’au bout : l’autorité tire trop fort dans l’autre sens, et lui aussi se laisse piper à
l’ambigulté de la vieille formule : « la science est du général ». – Car non seulement il dit
cela, ce qui n’aurait pas d’importance si le concept de « science » était expressément
restreint, ou laissé dans une pénombre qui empêchât un funeste rayonnement du vieil
axiome, mais, précisant sa pensée, il affirme que la connaissance du singulier n’est pas une
perfection pour
12 C. G. 65. 8.
13 Ibid. – S. Thomas ne veut parler que de la connaissance humaine quand il affirme que le singulier est
inintelligible, non doute en tant que singulier, mais en tant que matériel. (De Anim. 2. 5. etc.).
La spéculation humaine – Chap. IIIe. La Connaissance du singulier, l’Art et l’Histoire 117
l’intelligence humaine spéculative. Aucun doute ne peut subsister à ce sujet. « A la
perfection de l’intelligence appartiennent, dit-il, les espèces, les genres et les raisons des
choses… Mais de connaître des êtres singuliers, leurs pensées, leurs actes, cela n’est point
de la perfection de l’intelligence créée, et son désir naturel n’y tend pas14 ». « Parce que la
connaissance des choses contingentes ne comporte pas cette vérité sûre qui exclut l’erreur,
il faut dire, pour ce qui regarde la spéculation pure, qu’elles sont laissées de côté par
l’esprit que perfectionne la connaissance de la vérité15 ». On voit que singuliers et
contingents sont traités de façon semblable; ailleurs, ils sont explicitement mis ensemble, et
exclus du domaine de la certitude scientifique, comme appartenant à celui du sens16.
L’incertitude et l’indétermination du sensible n’est pas d’ailleurs la raison dernière de
l’exclusion, car, quand il s’agit des substances séparées et de la connaissance infaillible
qu’elles peuvent avoir, entre elles, de leurs actions, on retrouve des affirmations identiques
à celles que nous avons citées17. – Il faut mentionner enfin un curieux passage du
commentaire sur l’Éthique où S. Thomas déclare que les études de morale particulière ne
presentent, du point de vue spéculatif, qu’un très mince intérêt18.
On ne s’étonnera donc point que ce grand théoricien de la contemplation désintéressée
ne soit pas arrivé à une theorie parfaitement logique de l’art. Çà et là, la nature intellectuelle
14 1 q. 12 a. 8 ad 4. – Cp. 3 q. 11 a. 1 ad 3. Certaines des affirmations sur l’imperfection de la science
universelle doivent s’entendre de la science générique : il faut passer « usque ad species ». (In 1 Meteor.
1. 1. – Cp. in 2 Met. 1. 4.)
15 In 6 Eth. l. 3.
16 In 6 Eth. l. 5. – Cp. 1a 2ae q. 57. a. 5 ad 3.
17 Ver. 9. 5. 6. – Cp. 1 q. 107 a. 2.
18 In 2 Ethi. l. 2.
118 L’intellectualisme de saint Thomas
du plaisir artistique est clairement indique ; plus souvent, la poésie est conçue d’une
manière étroite et superficielle, soit qu’on l’énumère parmi les « arts mécaniques », soit
qu’on la range à la suite de « moyens d’atteindre le vrai », – démonstration, dialectique,
rhétorique, – parmi lesquels elle tient naturellement la dernière place19. Quant aux « visions
délectables de belles formes » comme aux « auditions de suaves mélodies », ce sont là
plaisirs de la connaissance sensible ; les plaisirs spéculatifs semblent réduits à la
« contemplation certaine du vrai20 ».
La racine profonde de cette moindre estime pour l’art est une méconnaissance de la
valeur intelligible qu’a son objet, la synthèse singulière. Album musicum non est vere ens,
neque vere unum21 ! Parce que les conjonctions d’accidents sont fluentes, et que la raison
scientifique veut des objets qu’elle puisse fixer hors du temps, le philosophe raisonneur les
méprise. Album musicum non est vere ens. Il n’est pas pas difficile de faire sentir aujourd’hui
quel potentiel d’irréalisme est emmagasiné dans ces paroles, et tous savent qu’au
contraire, l’être vrai, ce n’est pas « l’homme » en aucun état d’abstraction, mais « Socrate
musicien blanc ». – Neque vere unum. L’unité est toujours corrélative de l’être. Les progrès
de la psychologie expérimentale et historique, la critique littéraire renouvelée, – pour ne
parler pas d’autres sciences, – nous ont appris jusqu’à quel point l’intelligence est
19 In 9 Eth. 1. 7. – In 1 Post. l. 1. – L’oeuvre du poète est d’incliner à la vertu la « cogitative » en la
persuadant à l’aide d’une représentation: – Mais 1 q. 1 a. 9 ad 1, le plaisir de la représentation est distingué
de l’effet utile. – Cp. 1 q. 39 a. 8 : « Videmus quod aliqua imago dicitur pulchra si perfecte repraesentat
rem quamvis turpem ».
20 In 10 Eth. 1. 6. – S. Thomas répète pourtant volontiers que l’homme, seul entre les animaux, se complait
dans la connaissance des objets sensibles pour cette connaissance même, ou (ce qui est identique) pour la
beauté des objets. (In 2 Cael 1. 13. – 1 q.91 a.3 ad 3, etc.)
21 1 q. 115 a.6. – In 11 Met. l. 8, etc.
La spéculation humaine – Chap. IIIe. La Connaissance du singulier, l’Art et l’Histoire 119
capable de discerner et de recréer dans son sein cette harmonie originale et intime, qui rend
un homme si profondément différent d’un autre homme, parce qu’elle fond dans l’unité de
son être la diversité de tels ou tels accidents. La qualité n’est pas à part de la quantité, la
taille influence parfois le caractère, les « climats » ne sont pas entièrement sans action sur
les « humeurs » il se trouve même qu’on peut reprendre le vieil exemple, et qu’un nègre, en
musique, n’a pas les gouts d’un blanc22.
Mais ce n’est pas en fonction des acquisitions intellectuelles du dernier siècle qu’il faut
critiquer S. Thomas ; ses propres doctrines de la Providence et de l’esprit auraient dû élargir
sa logique. Aristote arrache les accidents individuels à l’intelligibilité du monde en les
arrachant à l’ordre de la finalité. On est étonné de vois S. Thomas reprendre ces
exclusions : « On peut, dit-il, parler de causes finales quand il s’agit de propriétés qui
suivent toujours l’espèce. Il en est autre« ment des accidents individuels : ceux-là doivent
s’expliquer par la matière ou par l’agent23 ». Ailleurs, revenant a la même pensée du
Philosophe, il la rattache à un autre dogme du Péripatétisme : la subordination de l’individu
à l’espèce dans l’ordre de la finalité24.
22 Aristote a bien remarqué que parmi les causes par accident il y a un certain ordre à établir : συμβέβηκε τῷ
ἀδριαντοωοιῷ τὸ Πολυκλείτῳ εἶναι… ἔστι δὲ καὶ τῶν συμβεβηκότων ἄλλα ἄλλων πορρώτερον, καὶ
ἐγγύτερον, οἶον εἰ ὁ μουσικὸς αἴτιος λέγοιτο τοῦ ἀνδριάντος (Phys. B. 3.) Les explications que S.
Thomas doucir à ce propos (In 2 Phys. 1. 6. – In 5 Met. 1. 2) ne dépassent pas la portée du bon sens
ordinaire.
23 In 3 An. l. 1. – De Anim. 18. – Cp. Aristote, De gen. anim. 5. 1. (778 a. 30) et ailleurs. – Il est clair qu’on
peut concevoir une autre science de l’accidentel : celle qui en traite en général, et rentre dans l’ancienne
logique et dans l’ancienne métaphysique. Δεκτέον ἔτι περὶ τοῦ συμβεβηκότος ἐφ᾿ ὅσον ἐνδέχεται (Met.
E. 2), et Thomas : « ratio huius quod est esse per accidens, per aliquam scientiam considerari potest. » (In
6 Met. 1. 2. De même 4 d.34 q. 1 a. 1 ad 9).
24 Ver. 3. 8.
120 L’intellectualisme de saint Thomas
Sans doute, ici, sa foi chrétienne l’empêche de suivre Aristote jusqu’au bout. Là où son
maître parlait d’une « intention de la nature », qui vise seulement la permanence des
espèces, et abandonne au hasard les accidents individuels il faut, chez S. Thomas, que la
Providence intervienne, et que la science de Dieu détermine tout. Mais, s’il accorde que
l’Idée divine est prototype de l’individu, ce n’est là, pense-t-il, qu’un aspect secondaire et
subordonné. L’Idée divine vise en première ligne la nature, l’essence spécifique. Car cette
essence, plus belle et plus riche que l’essence générique indéterminée, est plus noble aussi
que la réalité singulière elle comble une double imperfection, celle de la matière et celle du
genre. C’est là une raison métaphysique, à laquelle S. Thomas en ajoute parfois une autre,
tirée du flux continuel des individus, comparé avec la permanence que réclame l’esprit pour
le « but de la nature » les singuliers passent et l’espèce reste, donc c’est l’espèce qui est
« voulue pour elle-même. » Si la nature veut principalement Socrate, Socrate anéanti, elle a
manqué son but25. Et cette dernière raison semble avoir tant de poids, que, dans les espèces
où elle ne vaut pas, – hommes immortels et corps célestes, – il faut aussi que la théorie
générale cède : quand ils sont incorruptibles, « les individus eux-mêmes font partie du but
principal de la nature26 ».
Une aussi forte brèche à fa doctrine montre qu’elle n’était
25 Ver. loc. cit. – Quodl. 8. 2. – Cp. 2 C. G. 45. 5 : « Bonitas speciei excedit bonitatem individui, aient
formale id quod est materiale. »
26 3 C. G. 93. 6. – t q.98 a.1. – Cp. Ver. 5. 5. – L’argument métaphysique, qui peut justifier dans les deux cas
une distinction de pure raison, vaudrait plutôt pour les hommes que pour les astres. Car il n’a de sens
acceptable qu’autant que la matière contracte et restreint la virtualité de la forme, et un corps céleste
remplit toute la perfection possible à son essence. (In 2 Cael. 1. 16, etc.) – Remarquer, au chapitre cité du
Contra Gentes, les raisons tirées de la valeur originale des actes libres.
La spéculation humaine – Chap. IIIe. La Connaissance du singulier, l’Art et l’Histoire 121
pas parfaitement cohérente avec le reste du système. A dire vrai, je crois qu’if eût fallu
complètement renoncer à cette idole aristotélicienne. La maintenir, c’était aller contre
l’intellectualisme intégral, contre l’identité du réel et de l’intelligible, contre la pénétration
du mécanisme par la finalité. Au fond, c’est toujours une formule ambiguë dans la bouche
de S. Thomas, que l’ « intention de la nature ». Qu’est cette nature ? Si c’est la brute qui
engendre, elle n’a pas d’ « intention », sinon son plaisir. Si c’est l’homme, ses intentions
sont aussi multiples que sa volonté est variable, et, de plus, de quel droit vient-on affirmer
que l’intention d’un simple individu ne peut manquer son but ? – Si c’est Dieu dont il
s’agit, il est faux de dire que son intention s’arrête à l’homme et ne pousse pas jusqu’à
Socrate. Praedictum Providentiae ordinem in singularibus ponimus, etiam in quantum
singularia sunt27 ! – Comme tout est plus clair et plus cohérent, comme la Raison, qui est le
sens de l’intelligibilité du monde, est plus satisfaite, si, tout en affirmant la finalité et
l’intelligibilité de chaque synthèse individuelle, de cet oiseau et de cette rose comme de ce
nègre et de ce blanc, on maintient en même temps que cette finalité, cachée dans les
profondeurs de Dieu, et absolument identique, pour Lui, à la finalité de l’espèce, nous est à
jamais inconnue, qu’Il s’est réservé donc de savoir le fond de chaque être et que nous
pouvons seulement côtoyer ce jardin fermé, par les deux routes, qui vont se rapprochant,
mais ne peuvent ici-bas se joindre et n’en faire qu’une : la science et l’art. – Ainsi conduite
à ses conséquences, la doctrine, sans tomber dans le « panlogisme », est pleinement ce
qu’elle est, un « panesthétisme » ; autrement, elle admet, avec une concession à l’esprit
arabe, une infidélité à son
27 Ver. 5. 4.
122 L’intellectualisme de saint Thomas
principe premier, et, sur un point du moins, traite la raison discursive comme si elle était
l’intelligence ut sic28, ce qui est, aux yeux de S. Thomas le πρῶτον ψεύδος du
rationalisme.
Et d’ailleurs, dans le système thomiste, la valeur et l’imperfection des actes complexes
qui visent à l’intellection d’un singulier s’expliqueraient avec facilité.
Le singulier étant l’être vrai, il est tout naturel que sa perception nous fasse expérimenter
la pénétration de l’autre d’une façon plus aiguë et plus complète que toute autre opération
intellectuelle. L’expérience de l’art, celle de la vie surtout, sont donc d’accord avec la
théorie quand, grâce à l’artiste ou bien à cet incomparable poète, la mémoire désintéressée,
l’harmonie d’une individualité concrète, ou un intant de perception humaine qui paraît
ressuscité dans sa complexité totale, nous charme et nous remplit presque. Car la jouissance
en est intense et savoureuse autant que celle de n’importe quelle généralisation, et l’inutilité
pratique, bien supérieure.
D’autre part, on se convainc, si l’on y réfléchit, qu’en ces précieux instants
l’appréhension du complexe n’assouvit pas pleinement l’intelligence. Le sentiment du flux,
de l’inconsistance, inquiète l’instinct de l’esprit : habitué aux théorèmes rationnels,
pleinement apaisants dans leur ordre, il voudrait joindre à la vitalité de cette fusion des
choses en lui le sentiment de clarté parfaite et de permanente possession qu’il a
expérimenté dans l’intuition des principes. En vain il essaierait, se niant lui-même, de
canoniser le fluent et
28 C’est, au fond, parce que ses principes lui commandaient d’exclure de la science discursive le complexus
individuel, que S. Thomas l’exclut de la spéculation. In 11 Met. l. 8. 160 b. ; cp. 3 C. G. 86. Il paraît ici
avoir confondu avec la certitude de l’affirmation la valeur de spéculation pure (Cp. du in 6 Eth. 1. 3, cité
p. 117). C’était n’être pas fidèle aux principes de sa critique du jugement ; la simple affirmation d’une
existence n’a aucune valeur spéculative.
La spéculation humaine – Chap. IIIe. La Connaissance du singulier, l’Art et l’Histoire 123
l’obscur : il sait qu’étouffer ici son désir, c’est glisser sur la pente du sensible et devenir
moins intelligent. Il sent que la perfection intellectuelle doit être en la conjonction des deux
choses qu’il lui semble ne pouvoir unir.
Tout cela s’accorde avec les thèses thomistes. Car, tant qu’il s’agit de perceptions du
singulier par l’homme, c’est Avicenne qui a raison. S. Thomas le dit comme lui : nous
n’avons que des semblants d’intuitions, nous ne saisissons par les particuliers « selon leur
particularité », mais nous concevons à part l’essence et chacune des déterminations qui
intègrent l’actualité de son esse. Notre contrefaçon d’idée n’est qu’une réflexion rapide, qui
rapproche, par l’unité du sujet percevant, la quiddité que l’intellect a abstraite, et ce que les
sens ont pu saisir de ses phénoménales réalisations29. Cette façon d’agir imite la
coïncidence intelligible, mais ne l’est pas. Pour bien faire, pour être pleinement intelligent,
il faudrait percevoir l’esse comme il est, c’est-à-dire comme actuant l’essence. Il faudrait faire
comme l’Ange, qui totalise en l’idée unique de l’espèce tout le déroulement temporel des
individus. Cela est la vraie prise de l’autre, chaque chose étant ainsi « connue comme elle
est en acte », et « l’actualité de l’objet étant comme sa lumière30 ».
Nous n’avons pas cela, mais nous pouvons l’imiter à notre façon potentielle et multiple,
dans l’espace et le temps. – Pour arriver à nos conclusions, il n’a fallu rien ajouter à S.
Thomas : il a suffi de rapprocher certaines de ses affirmations les plus chères. Lui-même
n’a pas fait ce rapprochement, et nous ne nous en étonnons point. Mais l’exclusion expresse
du domaine de la spéculation pure portée contre toute pensée qui n’est pas jugement
d’essence ou formation
29 V. p. 92, n. 1.
30 In Caus. 1. 6. 531 a. « Ununiquodque cognoscitur per id quod est in actu ; et ideo ipsa aetualitas rei est
quoddam lumen ipsius ».
124 L’intellectualisme de saint Thomas
de quiddité abstraite, autorise à dire qu’il n’a pas suivi ses principes, qu’il n’a pas été assez
intellectualiste, pour être, ici, rationiste à l’excès.
III
Et pourtant la ratio elle-même, c’est-à-dire l’intelligence qui discourt et qui compare,
souffre aussi de la prééminence trop absolue reconnue au concept quidditatif. Une fois
déterminé ce qui a rapport à l’idée générale, le rôle de l’esprit semble s’arrêter net ; après la
connaissance de l’essence fixe s’ouvre comme un précipice abrupt qui borne le domaine de
la spéculation : en bas, c’est l’abîme de l’irrationnel et du hasard. Il y a l’ordre dans la série
harmonieuse des espèces ; il y a de l’ordre dans les révolutions des corps célestes, mais, à
l’intérieur de chaque espèce, dans notre inonde sublunaire, il n’y a que des successions
accidentelles sans intérêt pour l’esprit31. La cause de cette conception statique du monde
intelligible n’est pas difficile à découvrir. Il ne faut pas la chercher dans un certain
éléatisme qui aurait nié la réalité des êtres changeants, ou dans un scepticisme qui les eût
crus inaccessibles à l’esprit. « Rien n’empêche, dit S. Thomas, d’avoir des « choses mobiles
une science immobile32 ». Il commence le corps du traité de sa Physique
31 Spir. 8. « Perfectius participant ordinem ea in quibus est ordo non per accidens tantum. Manifestum est
autem quod in omnibus individuis unius speciei non est ordo nisi secundum accidens…, differunt…
secundum principia individuantia, et diversa accidentia, quae per accidens se habent ad naturam speciei.
Quae autem specie differunt ordinem habent per se… In istis… inferioribus, quae sunt generabilia et
corruptibilia, et infima pars universi, et minus participant de ordine… quaedam habent ordinem per
accidens tantum, sicut individua unius speciei ».
32 1 q. 24 a. 1 ad. 3.
La spéculation humaine – Chap. IIIe. La Connaissance du singulier, l’Art et l’Histoire 125
33en proclamant avec Aristote : « Ignorer le mouvement, c’est ignorer la nature’ ». Il sait
qu’ici-bas tout coule : dicitur autem creatura fluvius, quia fluit semper de esse ad non esse
per corruptionem, et de non esse ad esse per generationem34 . Et cette Physique même n’est
autre chose qu’un essai de philosophie générale du fluent35. Si donc il s’intéresse plus aux
choses qui demeurent qu’au tourbillon de l’évolution, aux Idées, Essences éternelles,
qu’aux participations contingentes, la raison en est dans son estime et son amour du monde
immatériel, où sont les Intelligibles subsistants c’est là que principalement la vérité réside ;
c’est donc de ce côté que se tournera ce qu’il nomme « le regard de l’esprit36. »
L’intelligence moderne, guidée par l’idée du développement, prétend, si elle maintient la
notion d’espèce, constater au sein de l’espèce une certaine succession intelligible, un
rythme de causes et d’effets qui relie entre eux les groupes d’individus : dans l’histoire
naturelle et dans l’histoire humaine, cette méthode s’est justifiée par de nombreuses et
brillantes applications. – Cette introduction de l’intelligible dans la dynamique était-elle
contraire, ou conforme, aux principes du thomisme ? De même que l’individu comme tel
est intelligible par son harmonie, l’espèce réalisée dans le temps peut-elle l’être par sa
continuité ? Cette question, connexe à la précédente, doit être résolue semblablement.
Il faut noter d’abord que, si l’on dit oui, il ne peut être
33 In 3 Phys. l. 1. « Ignorato motu, ignoratur natura. »
34 Sermones festivi. 61.
35 Son objet est : ens mobile simpliciter.
36 3 C. G. 75. 7. : « Cognitio speculativa et ea quae ad ipsam pertinent perficiuntur in universali ; ea vero
quae pertinent ad cognitionem practicam perficiuntur in particulari ; nam finis speculativae est veritas,
quae primo et per se et in immaterialibus consistit et in universalibus… »
126 L’intellectualisme de saint Thomas
question, dans le système thomiste, de compréhension exhaustive. Il s’agit nécessairement
d’une oeuvre de la ratio qu’ici elle se rapproche de l’intellectus dans la mesure où la
complexité de son objet le rapproche de l’être réel, son acte est toujours, en des limites
qu’on tend indéfiniment à restreindre, d’unir en une même notion ce qui est grossièrement
semblable. Cela étant accordé, une pareille opération rationnelle pourrait-elle être admise
par S. Thomas ?
Si l’on refuse de lui prêter nos préoccupations, on le reconnaîtra, je pense : bien
rarement chez lui une idée de ce genre dépasse ce que le bon sens ordinaire, en présence du
développement régulier des êtres, peut fournir à une assez primitive réflexion37. – D’autre
part, en s’attachant, non pas à quelques phrases sans importance, mais aux thèses les plus
essentielles, les plus « architectoniques » de son intellectualisme finaliste, on se convainc
qu’elles appelaient la conception d’une différenciation intelligible et perpétuelle au sein
même de l’espèce.
Supposons qu’on admette la théorie, discutée au paragraphe précédent, de la
subordination de l’individu par rapport à l’espèce. Il ne suivra nullement-;qu’on doive
restreindre à cette dernière le domaine de l’intelligibilité. La finalité dans le singulier nous
est cachée : soit. Mais il y a une autre causalité qui recèle en soi de l’intelligible c’est la
formelle ou quasi formelle. Si la matière ne faisait que recevoir et supporter la forme, sans
la contraindre, sans
37 On m’objectera peut-être sa « théorie du développement du dogme ». Mais c’est un pariait exemple
d’indications positives incomplètement systématisées. Ces indications se bornent à la période de l’Ancien
Testament. « Tout invite, nous dit-on, à les appliquer au Nouveau ». Tout nous y invite, assurément, après
Newman et le Concile du Vatican, mais la question est de savoir si S. Thomas a entendu une pareille
invitation, et s’il a cru devoir y répondre (V. 2a 2ae q; 1 a. 7. – 3 q. 1 a. 5 ad 3, etc.)
La spéculation humaine – Chap. IIIe. La Connaissance du singulier, l’Art et l’Histoire 127
en modifier l’idée, alors la multiplication matérielle serait tout à fait vaine, vaine aussi la
prétention de connaître les individus pour le plaisir de les connaître. Matière `singulière ne
dirait rien de plus que matière commune. Cette double assertion se vérifie dans les corps
célestes. – Si la matière, au contraire, selon ses dispositions préexistantes en quantité et
qualité, restreint et détermine les virtualités que comporte la nature de la forme ; si, quand
elle s’y unit pour constituer un individu, non seulement elle fait un aliquid au sens de ens
ratum in natura, mais encore un hoc, qui dans les limites de l’espèce, diffère par telle ou
telle d’un autre exemplaire de la même essence (illud), alors, à la suite et en fonction de la
matière elle-même (inintelligible à l’homme, comme nous savons), un élément est entré
dans le monde, accessible à notre esprit, parce qu’il est conçu comme multipliable, et
représentant une valeur intellectuelle, parce qu’il est du différent. La comparaison des hoc
et des illud, à l’intérieur de l’espèce, n’est donc pas indifférente à la perception de l’esprit.
Or, la différence des hoc et des illud, la multiplicité qualitative du spécifiquement
semblable, tout, dans la philosophie thomiste, invite à la poser comme un postulat, sinon
comme un fait.
J’ai dit plus haut quelle est, pour S. Thomas, la fin dernière de la création. C’est la
beauté, qui est intelligibilité parce que c’est l’assimilation à Dieu, la représentation de la
perfection divine par les créatures. Le monde est donc une oeuvre d’ara, la jouissance, les «
délices » de l’Esprit parfait. S. Thomas lui-même en conclut que la multiplication purement
matérielle ne peut être une fin qui régisse le monde ; – On pourrait ajouter : ni donc un
phénomène qui s’y rencontre. « Aucun agent ne se propose comme fin la pluralité «
matérielle, parce qu’elle n’a rien de déterminé, mais que
128 L’intellectualisme de saint Thomas
« de soi, elle tend à l’indéfini38. » Dans l’absolument semblable, pourquoi le deux plutôt
que l’un ? Eadem ratione… tres et sic in infinitum. Supposez le retour éternel : comme le
mouvement, nous l’avons vu, n’est pas une fin, le monde n’aurait plus de sens, ou, ce qui
est identique, il n’aurait plus de beauté. S. Thomas veut qu’il n’y ait qu’un monde « Si Dieu
faisait d’autres mondes, dit-il, ou il les ferait semblables à celui-ci, ou dissemblables. S’il
les faisait tout à fait semblables, ils seraient vains (essent frustra), ce qui ne convient pas à
sa sagesse39. »
Voilà une première raison pour faire poser, ou supposer, l’absence de la pure
multiplication matérielle dans ce miroir de Dieu qu’est la création. Si deux mondes ne
sauraient être semblables, pourquoi deux tigres, ou deux papillons, ou deux amibes ?
Risquer un oportet sur une pareille raison de convenance n’eût point été contraire aux
habitudes intellectuelles de S. Thomas40. Mais voici une autre raison et plus prochaine. Si la
forme doit être considérée comme acte vis-à-vis de la matière, la substance singulière, elle
aussi, est acte et détermination, vis-à-vis de l’essence spécifique. « La nature de l’espèce est
indéterminée « par rapport à l’ind;ividu, comme la nature du genre par « rapport à
l’espèce41. » Si la nature est source des énergies
38 1 q. 417 a. 3 ad 2. « Nullum agens intendit pluralitatem materialem ut finem, quia materialis multitudo non
habet certum terminum, sed de se tendit in infinitum ». – La raison donnée est un signe qui montre que la
qualité de fin ne saurait convenir à la pluralité comme telle. – Cp. ib. a. 2 : « Distinctio materialis est
propter formalem ». Si l’on tire logiquement les conséquences, on voit aussi que la « nécessité de la
permanence », apportée comme raison de la pluralité dans les espèces matérielles, ne peut être ni seule ni
dernière : le temps ne doit pas être une catégorie vide d’être intelligible.
39 In 1 Cael. 1. 19 fin.
40 Voir le chapitre V.
41 Opusc. 22, ch-
. 3.
La spéculation humaine – Chap. IIIe. La Connaissance du singulier, l’Art et l’Histoire 129
essentielles, l’individuel est plus compréhensif et plus complet. « En tous les êtres, ce qui
est plus commun est plus véhément, mais ce qui est propre est d’une actualité plus riche ; et
la perfection du commun est de s’étendre à ce que comprend le propre, comme le genre est
perfectionné par l’addition de la différence42. » Chez les Anges, qui sont simples, propre et
commun coïncident. Mais dans les espèces terrestres, plus potentielles, moins arrêtées,
l’actuation simultanée, en un même sujet, de toutes les déterminations concevables, et
même leur actuation successive, est une impossibilité, et voilà une raison d’exiger chez
elles la multiplication numérique, mais cette raison, avec la pluralité, exige aussi la
diversité. « Chacun des individus des choses naturelles qui sont ici-bas est imparfait, parce
que nul d’entre eux ne comprend en soi tous les attributs de son espèce43. » « Dans les corps
inférieurs, nous voyons la même espèce comprendre plusieurs individus. La raison en est
une impuissance… (et particulièrement) qu’un seul ne peut fournir toute la perfection
d’opération de l’espèce, ce qui est surtout manifeste parmi les hommes, lesquels
s’entr’aident en leurs actions44. »
42 3 d. 30 q. 1 a. 2.
43 In 1 Cael. 1. 19 fin. – Cp. encore Opusc. 14, eh. 10, où l’on retrouve plusieurs des idées ici indiquées, mais
aussi l’affirmation nette : « In bis vero quae materialiter differunt, eamdem formam habentibus, nihil
prohibet aequalitatem inveniri ».
44 In 2 Cael. l. 16. – L’homme est plus potentiel, non qu’il ait moins d’être et d’acte que les brutes, mais
parce que, possédant l’intelligence, il peut s’en servir pour diriger et modifier son organisme sensible et
l’adapter à plusieurs fins. Parce que plus différencié, il est plus spécialisable que la fourmi ou le castor. La
« parfaite opération spécifique », fin de l’espèce, réclame, pour réussir au mieux, que l’un soit savetier,
l’autre roi, et ainsi du reste, pour le bien-être de l’humanité. Ce monstre platonicien, l’Homme séparé,
n’est pas : mais la société humaine tend, pour ainsi dire, à le représenter, en multipliant, avec le nombre
des exemplaires, la diversité des aspects (Cp. Opusc. 16. 1. 1.)
L’Ange, au contraire, englobe, en son unicité diaphane, toute la
130 L’intellectualisme de saint Thomas
*Dès qu’elle perçoit les différences qualitatives, l’intelligence a son bien. Si elle les
trouve éparpillées, si elle doit relever sans ordre, de çà de là, les plus significatives, les
divers ne laissent pas de l’intéresser. Mais, puisque, dans la perception des singuliers
matériels, elle est rationnelle, et que d’ailleurs le fondement du rationnel est dans les
choses, la similitude étant une « relation réelle n, on doit concevoir que la découverte, entre
les cas presque pareils, de raisons causales, et la comparaison des similitudes et
dissemblances avec les coexistences et successions, la satisfera davantage, et l’aidera à
mieux feindre la prise de l’être. Supposons qu’on arrive à faire, par exemple, de cette ligne
continue qu’est la race le soutien d’une suite intelligible, – et cette idée pouvait être
accueillie chez Thomas soit comme une extension du principe dionysien de la continuité,
soit comme . une simple conséquence de sa théorie de la génération45, – alors, le rangement
même des choses étant rationnel, chaque être livrerait, avec sa parcelle d’intelligibilité,
comme une première idée de ce que sera l’individualité du voisin, et l’ensemble des
accidents, groupés autour de la notion commune, élargirait, en même temps qu’il la
remplirait, l’idée générale. Que si l’on percevait tous ces rythmes à l’intérieur d’une espèce,
si ce qui flotte devant l’esprit comme le mirage d’un idéal était devenu une science faite, et
qu’on pût suivre à travers les multiples exemplaires qui réalisent successivement chaque
essence, la trace harmonieuse, le déploiement
* perfection de son espèce, et en réussit incessamment l’opération spécifique. Il est tout prêt, comme les
instinctifs, comme l’abeille ou l’aigle. Il est cet être intellectuel tout déterminé et infaillible, tout
fonctionnalisé, que rêvent certains psychologues. Mais ce qui est en lui unité de perfection est, chez la
brute, unité d’impuissance ; l’homme, au milieu, est multiple. On reconnaît les principes de In 2 Cael. 1.
18, déjà souvent cités.
45 Voir Pot. 3. 9. 7. – Cp. Mal. 4. 8.
La spéculation humaine – Chap. IIIe. La Connaissance du singulier, l’Art et l’Histoire 131
(explicatio, dirait S. Thomas) de chacune des déterminations qu’elle comporte, qui tour à
tour la font vivre et la « représentent » en la restreignant, alors, dans ce panorama d’une
unité vaste, mais rigoureuse, aux ondulations ordonnées et courant dans tous les sens, on
aurait comme une image réduite de l’Idée divine, ou mieux quelque simulacre et
supplément de ces idées angéliques qui exhibent, dans l’espèce et constituant l’espèce, la
multitude immense des singuliers. Dans l’idée du boeuf, par exemple, se rangeraient en
ordre les grands, les petits, les blancs, les noirs, les roux, tous les intermédiaires et les
mêlés, et il en serait de même pour toutes les autres qualités possibles.
Avec cette science humainement parfaite, nous ressemblerions donc au dernier des
Anges, qui voit les singuliers dans l’espèce « spécialissime ». Mais; et ce point est capital,
une distance incommensurable nous séparerait encore de lui. L’origine sensible de toute
cette science l’empêcherait de devenir jamais autre chose qu’un ensemble de pièces rapportées,
et, par corrélation nécessaire, un système d’abstractions, non d’intuitions. Nous
concevrions toujours fatalement, avant le jugement réflexe de correction, chaque
détermination et chaque synthèse particulière comme communicable. Nous resterions donc
encore parqués à noire place, infimes parmi les êtres intellectuels. La ratio imiterait
seulement l’intellect d’une façon plus savante et plus raffinée.
Le danger même qu’on court de se méprendre, et de croire posséder l’intuition quand on
a poussé très loin l’analyse « qui en est la négation même », empêche de regretter ces
sentences trop absolues prononcées par S. Thomas sur la valeur spéculative de tout ce qui
n’est pas le concept quidditatif. Le point essentiel, une fois donnée l’idée d’intellection
prenante que nous avons exposée dans la première partie,
132 L’intellectualisme de saint Thomas
était de voir nettement que l’intuition de l’être réel extérieur, dans sa singularité, nous
manque. S. Thomas l’a vu. Plusieurs de ceux qui vinrent après lui, comprenant mal la
notion de saisie et de possession intellectuelle, négligèrent l’essentielle différence de
l’intuition et du discours. Les nié. mes Scolastiques mirent et le discours dans les Anges, et,
dans les hommes, l’intuition intellectuelle du singulier. Ce nivellement de l’intelligence ut
sic et de l’intelligence à forme rationnelle bouleversait toute la philosophie, et ne faisait
plus voir que des puérilités, où, auparavant, il y avait des profondeurs. Il ne faut qu’avoir
compris la logique interne du système scotiste, pour bien voir que l’intellectualisme, s’il est
« anthropocentrique », devient contradictoire.
CHAPITRE QUATRIÈME
Deuxième succédané de l’Idée pure la Science
I
S. Thomas considère la science humaine, universalisante et déductive, perfection spécifique
de la ratio, comme la meilleure forme de notre spéculation après l’intellection simple.
Moins noble que l’intuition, la systématisation scientifique occupe cependant, dans
l’ensemble de sa philosophie, une place quantitativement plus considérable. Ce point est
clair. Nous considérons donc ici d’emblée la science rationnelle comme second succédané
humain de l’idée intuitive ; nous examinons ce qu’il en exige, et ce que, pour être conséquent
avec ses principes, il avait le droit d’en exiger, comme instrument de spéculation
pure.
La science proprement dite, telle qu’il la conçoit, pourtant ainsi se définir : un tout
intelligible, autonome, unifié par le principe de la déduction, composé d’énoncés logiquement
subordonnés et qui descendent, par une contraction constante, des principes les
plus généraux aux lois qui déterminent les caractères propres de l’espèce spécialissime.
L’expression en propositions et la généralité des lois sont essentielles à la science.
L’unification des énoncés distincts par un principe commun est. nécessaire, si le tout doit
être un ensemble intelligible. Comme l’ensemble est ici d’ordre
134 L’intellectualisme de saint Thomas
représentatif, et que la connexion réelle des vraies choses. en soi et en Dieu, est par
hypothèse cachée à l’esprit humain, le principe unifiant doit être tel, qu’il appartienne à la
fois à la raison et aux choses. C’est donc un principe abstrait, Pour ce motif même, comme
on l’a vu déjà, la conquête intellectuelle du monde total par voie scientifique est impossible
: ce que la science pourra donner de mieux comme double mental de l’être, ce sera le
squelette logique de l’univers.
Quelle est, dans l’espèce, cette lumière qui pénètre nos jugements distincts sur un groupe
d’objets, pour faire simuler à leur ensemble l’idée angélique? Quel est le principe
unificateur de la science ? S. Thomas répond que c’est le principe de la déduction.
Applicable à toutes les idées abstraites, et à celle même d’être, il peut unifier toutes sortes
de connaissances, et il relie, dans la pensée de S. Thomas, non seulement les propositions
différentes touchant un même objet, mais encore les divers systèmes de notions
représentant les objets les plus disparates. Nous avons vu notre docteur rejeter la déduction
de tous les êtres ; il semble se proposer ici la déduction de toutes les lois. D’une part, tout
l’être connaissable à la raison doit avoir sa place dans le système de la science idéale1 ;
d’autre part, il n’y a dans ce système de place légitime, définitive, officielle, que peur la
démonstration déductive. C’est par leur subordination syllogistique à certains énoncés
premiers, communs, corrélatifs, sur lesquels repose tout le reste, que les sciences sont
constituées sciences, et acquièrent, avec leur certitude absolue, leur valeur de spéculation.
Telle est, en effet, la portée de la théorie de la « subalternance », ou dépendance
1 Cp. In Politic. Prol.: « Omnium enim quae ratione cognosci possunt, necesse est aliquam doctrinam tradi
ad perfectionem humanae sapientiae quae philosophia vocatur. »
La spéculation humaine – Chap. IVe. Deuxième succédané de l’Idée pure : la Science 135
essentielle de toutes les sciences entre elles et par rapport à la métaphysique. Chaque
science subalterne « reçoit ses principes » de la science qui lui est supérieure. Ainsi le physicien
reçoit ses principes du métaphysicien, mais « livre » au botaniste ceux qui feront la
base de la botanique ; l’arithmétique, subordonnée elle-même à la « philosophie première »,
se subordonne la musique et la géométrie, et ainsi des autres2. Il y a subordination formelle
entre la science subalterne et la supérieure3. On voit que, dans cette conception, «la Science
» totale, vaste et complète, plane, pour ainsi dire, au-dessus des individus, elle ne peut
guère reposer dans la raison d’un seul savant. Quant à celui qui ne possède qu’une science
subalterne, considéré dans sa solitude, il est un croyant plutôt qu’un savant4. La fréquence
des recours et des allusions ne permet pas d’en douter : la doctrine de la subalternance était,
aux yeux de S. Thomas, capitale et incontestable. Il s’est curieusement expliqué sur son
application dans la leçon où il donne une division générale de la philosophie naturelle. « Ce
qui est universel, dit-il, étant « plus séparé de la matière, il faut, dans la science naturelle, «
aller du plus universel au moins universel, comme l’enseigne le Philosophe au premier livre
de la Physique. « Aussi commence-t-il son traité de cette science par les « notions
communes à tous les êtres naturels, comme le
2 In Trin. 2. 2. ad 5, ad 7, etc.
3 « Ille qui habet scientiam subalternatam non perfecte attingit ad rationem sciendi, nisi in quantum eius
cognitio continuatur quodammodo cum cognitione eius qui habet scientiam subalternantem. » Ver. 14. 9.
3.
4 « Si autem aliquis alicui proponat ea quae in principiis per se notis non includuntur, vel includi non
manifestantur, non faciet in eo scientiam, sed forte opinionem vel idem. » Ver. 11. 1. – Cp. les principes
de Ver. 12. 1, et rapprocher In 1 Met. 1. 1 : « Et si ea quae experimento cognoscunt aliis tradunt, non
recipientur per modum scientiae, sed per modum opinionis vel credulitatis. »
136 L’intellectualisme de saint Thomas
« mouvement et son principe. Il passe, ensuite, par voie de « concrétion ou d’application
des principes communs, à « certains êtres dont la mobilité est telle ou telle, et qu’on «
traitera encore de la même façon. » Puis, détaillant ce qu’a fait Aristote, il expose qu’il a
d’abord traité de l’âme en général, – qu’il est descendu à des éléments plus concrets, bien
qu’encore universels, – et qu’il « a passé enfin à chacune des espèces animales et végétales,
en déterminant ce qui « est propre à chacune5. » Ces derniers mots : determinando quid sit
proprium unicuique speciei, ne peuvent laisser aucun doute sur la marche de la pensée. S.
Thomas suppose ici qu’une observation raisonnée, latérale à la science, a livré au savant
une définition quidditative ; il peut, grâce à elle, allonger la série de ses déductions et la
dernière, c’est cette opération, caractéristique du syllogisme idéal, qui consiste, la définition
donnée, à conclure la « propriété6 » (comme d’animal raisonnable on conclurait sociable
ou qui peut rire).
Celui qui douterait que cette conception de la subordi-
5 In sens. et sens., 1. 1. – Cp. le Prologue du de Caelo : « In scientiis esse processum ordinatum, prout
proceditur a primis causis et: principiis usque ad proximas causas, quae sunt elementa constituentia
essentiam rei. » – Cp. Aristote, De Generatione et Corruptions, B. 9. Ρᾷον γὰρ οὕτω τὰ καθ᾿ ἕκαστον
θεωρήσομεν, ὅταν περὶ τοῦ καθόλου λάβωμεν πρῶτον. S. Thomas ajoute à l’explication de ces paroles
(In 2 Gen. 1. 9) : « Discursus enim ab universalibus ad particularia est: major et universalior via in natura.
» – Pour comprendre la concretio dont il est question dans le commentaire du de Sensu, cp. les passages
où componere est opposé à resolvere (p. ex. In Trin. 6. 1. § 3, où il faut enlever comme une glose les mots
« resolvendo autem, quando e converso. » (La concretio consiste à ajouter des déterminations singulières,
par la définition d’essences moins abstraites. – Comme exemple de la déduction a priori appliquée aux
sciences naturelles, on peut voir In 1 Cael. 1. 4. (démonstration prise d’Aristote).
6 n 1 Post. 1. 1, 1. 30. – Ver. 2. 7 ; cf. ad 5. – In 2 Post. 1. 19, (285 b.) : « Medium est definitio maioris
extremitatis. Et inde est, quod omnes scientiae fiunt per definitiones. » – Pour le rôle de la définition dans
la science, v. encore 3 C. G. 56. 4.
La spéculation humaine – Chap. IVe. Deuxième succédané de l’Idée pure : la Science 137
nation formelle des sciences ait été celle de S. Thomas, ne pourrait, d’ailleurs, s’accorder
avec un principe premier de son épistémologie, à savoir que, la certitude étant un élément
spécifique de la science, l’incertitude croît avec la complexité. « Plus, on ajoute de
conditions particulières, « plus on augmente les possibilités d’erreur7. » Cet axiome est
symétrique de celui qui déclare les principes « plus certains » que les conclusions. Il
s’ensuit, non seulement que plus l’objet d’une connaissance est simple, plus elle est sûre,
mais encore, puisque toutes-les affirmations de l’esprit ont un fond identique et que la
science doit être une, que toute certitude du complexe est une certitude empruntée. « Celles
« des sciences qui se superposent à d’autres (quae dicuntur ex additione ad alias) sont
moins certaines que celles « qui considèrent moins d’éléments : ainsi l’arithmétique « est
plus certaine que la géométrie… donc la science qui a pour objet l’être, étant la plus
universelle, est la plus certaine8. » Il faut nécessairement une science qui soit « sue mieux
que tout le reste », et « science par-dessus tout », c’est la métaphysique, qui « prouve tout,
et que rien d’antérieur ne peut prouver9. » – Assurément S. Thomas, fidèle à sa doctrine
psychologique, n’oublie pas qu’il faut distinguer la certitude subjective et l’objective ; dans
un de ses derniers ouvrages, où il reconnaît aux théorèmes mathématiques la plus ferme,
consistance dans l’esprit, parce que la solidité des images y soutient constamment
l’enchaînement des raisons, il semble, au contraire, rabaisser les jugements de
métaphysique au rang d’« opinions10 ». Mais la pratique
7 1a 2ae q. 94 a. 4.
8 In 1 Met. l. 2.
9 In 1 Post. 1. 17. – Cp. 3 C. G. 25 : toutes les sciences spéculatives reçoivent leurs principes de la
métaphysique.
10 In Trin. 6. 1.
138 L’intellectualisme de saint Thomas
même de ses raisonnements montre clairement comment la théorie des sciences ci-dessus
exposée reste sauve. Les questions qu’il juge obscures sont celles de métaphysique
spéciale11 ; pour l’ontologie commune, il croit pouvoir en asseoir les principes avec une
certitude absolue. Je ne parle pas seulement ici des axiomes qui fondent la logique, comme
les principes d’identité et de contradiction ; j’entends parler de ces principes scolastiques
qui portent sur les notions les plus éloignées de l’expérience vulgaire, sur les derniers résidus
de l’abstraction philosophique, de ces « principes communs des êtres », « analogiques
selon le Philosophe », qui concernent « l’être et la substance, la puissance et l’acte », et
auxquels nous pouvons parvenir par la considération des « effets », bien que, très sûrs en
soi, ils soient obscurs à l’intelligence peu exercée12. Pour l’intelligence scientifique,
11 Il n’y a pas de science humaine distincte qui ait pour objet propre les substances séparées (In 7 Met. 1.
15), ni de « théologie naturelle » distincte de la métaphysique générale (In Trin. 5. 4. 538 a.) Pour les
limites assignées à notre puissance naturelle de connaître Dieu. v. p. 154.
12 In Trin. 5. 4. La pratique de S. Thomas, disons-nous, corrobore notre affirmation. Qu’on examine, par
exemple, les preuves philosophiques de l’existence de Dieu, qu’il déclare « irréfragables » (Ver. 10. 12 ;
cp. 1 q. 32 a. 1 ad 2) et qu’on isole les principes supposés dans les célèbres démonstrations des « cinq
voies » (1 q. 2 a. 3) : ils sont fort abstraits et peuvent sembler, philosophiquement parlant, éternellement
discutables. – Jamais S. Thomas n’est plus triomphalement certain d’une thèse que lorsqu’il a lait jouer,
dans la preuve, le concept abstrait de forme. V. p. ex. comment il juge la doctrine averroïste sur limité de
l’intellect possible (De Anim. 3. – Spir. 9), ou celle sur les formes des éléments (De Anim. 9. 10), ou celle
sur les corps célestes (In 8 Phys. 1. 21.) – Pour l’incorruptibilité de l’âme humaine, la démonstration
rigoureuse (« necesse est omnino ») se tire de la même notion : l’esse ne peut être séparé d’une forme où
il adhère, « sicut ab homine non removetur quod sit animal, neque « a numero quod sit par vel impar. »
(De Anim. 14). C’est la raison a priori; elle est suivie de deux signes ou indices : l’intellection de
l’universel et l’appétit naturel d’être toujours. – Une étude micrographique sur la doctrine de l’unicité de
l’individu dans les espèces
La spéculation humaine – Chap. IVe. Deuxième succédané de l’Idée pure : la Science 139
c’est cela même qui est à la base, « qui prouve le reste, et que rien ne peut prouver ». – La
clarté des mathématiques n’est pas plus intense : elle se répand seulement, d’une manière
très égale, sur un grand nombre d’objets distincts. – La subordination des autres sciences ne
présente pas de difficultés, et la certitude s’obscurcit régulièrement à mesure qu’on
s’éloigne de l’ontologie. La physique porte sur` un objet déjà plus complexe, puisqu’il est
soumis au mouvement ; aussi est-elle « incertaine » : ses lois s’ajustent mal à la réalité,
elles sont « vraies dans la plupart des cas », elles sont dites « contingentes », parce qu’elles
peuvent « défaillir13 ».
angéliques convainc de même qu’il entend là déduire avec une rigueur géométrique une conséquence du
concept de forme, et non, comme on le prétend encore souvent en s’appuyant sur des textes isolés,
affirmer une simple convenance. – Et toutes ces fortes affirmations prennent un relief singulier si on les
compare aux indécisions latentes, aux nuances de doute dont sa pensée se colore quand il aborde des sujets
plus proches de l’expérience, mais plus complexes, et donc plus obscurs, avec les thèses de psychologie.
Soit la thèse capitale de l’origine des idées : un soupçon de doute plane presque toujours au-dessus du système
adopté, celui d’Aristote ; une ombre de probabilité demeure flottante autour de ce qu’il présente
comme la pensée de Platon. « Verius esse videtur », dit S. Thomas (2a 2ae q. 172 a. 1), ou : « Secundum
Aristotelis sententiam, quam magis experimur » (1 q. 88 a. 1), ou encore : « Prae omnibus praedictis
positionibus rationabilior videtur sententia Philosophi. » (Ver. 10. 6.) Cp. les textes théoriques sur la
difficulté de la psychologie rationnelle (Ver. 8. 10, 8 in ctr., et souvent ailleurs). – L’objet de la science
devient encore plus trouble quand on descend aux êtres plus proches de nous, mais dont la notion est
fuyante parce que leur être est imparfait. « Illa quae habent esse deficiens et imperfectum, sunt secundum
se ipsa parum cognoscibilia, ut materia, motus et tempus propter esse eorum imperfectionem ». (In 2 Met.
1. 1.)
13 C’est-à-dire qu’à cause des conjonctions accidentelles imprévues, ou de « l’indisposition de la matière », il
peut y avoir des monstres, des hommes à six doigts, des germes qui ne poussent pas, etc. Cette «
contingence » n’implique aucunement la liberté (v. 1 q. 115 a. 6), et la comparaison avec les sciences
morales (p. ex. 10, 2«e q. 96 a. 1 ad 3’, ne vise que les résultats. – Je parle à dessein de «lois ». En
accordant à M. von Tessen-Wesierski (Die Grundlagen des Wunderbegriffes nach Thomas von Aquin, p.
107) que le mot manque chez S. Thomas, il faut maintenir que le concept s’y trouve, puisqu’il discute la
valeur
140 L’intellectualisme de saint Thomas
– Ensuite viennent les sciences humaines, comme la morale, la politique14 ; – enfin les
sciences d’opération, qui sont « les plus incertaines, parce qu’il leur faut considérer les
multiples « circonstances des choses singulières à produire15 ». On le voit avec évidence . le
fait de proclamer « plus incertaines » les choses qui, comme il le dit en cent endroits, nous
sont « plus connues », indique que l’ordre de la science est inverse pour lui de celui du
sens, et que toute consistance scientifique vient de ce qui est le plus général et le plus
abstrait. La métaphysique est à la fois ce qu’on apprend après tout le reste16, et ce qui «
prouve tout le reste ».
Nous pourrions encore confirmer notre manière de voir, en examinant ce que S. Thomas
entend par « démontrer ». Le concept de démonstration définit, pour lui, celui de science17.
Sans doute, la démonstration est double, étant parfaite ou imparfaite : la parfaite part de
principes «vrais, premiers, immédiats, antécédents, plus clairs, causes de la « conclusion »,
son moyen terme est la définition essentielle ; la démonstration imparfaite part de principes
plus clairs
* de propositions exprimant une connexion essentielle entre deux phénomènes distincts (V. 3 C. G. 86, et
cp. l’expression même « verum ut in pluribus ». 1a 2ae l. c.).
14 User de raisons probables, c’est la méthode des sciences morales. (In Trin. q. 6 a. 1 ad 3, 1re série ; cf. c.)
– L’histoire n’est pas une science au sens thomiste, puisqu’elle ne peut se déduire. Très défiant de la
connaissance par témoignage (« Quantacumque multitudo testium determinaretur, posset quandoque
testimonium esse iniquum. 2a 2ae q. 78 a. 2 ad 1. – Cp. ibid. corp. et a. 3. -1 a 2ae q. 105 a. 2 ad 8 etc.), S.
Thomas admet pourtant implicitement qu’on puisse arriver à la certitude sur un fait historique (v. le rôle
de l’histoire dans les préambules de la foi. 1 C. G. 6, et Opusc. 2. Ad Cantorem Antiochenum, ch. 7).
15 In 1 Met. 1. 2. – Cp. in Trim. 6. 1. (542 b. multo plus).
16 In 1 Met. 1. 2.
17 In 4 Met. l. 1 (471 a.). In 2 Post. 1. 20 ad fin. – In 1 Post 1. 1, la démonstration est décrite « rationis
processus necessitatem inducens, in quo non est possibile esse veritatis defectum, et per huiusmodi
rationis processum scientiae certitudo acquiritur ».
La spéculation humaine – Chap. IVe. Deuxième succédané de l’Idée pure : la Science 141
pour nous, et prouve, par exemple, la cause par les effets18. Mais la démonstration
imparfaite, qui donne le fait, et non le pourquoi, est comme à côté de la science vraie, elle
n’y entre que dans certains cas déterminés, où elle se trouve convertible en démonstration
par la cause. Elle est, d’ailleurs. auxiliaire de la science, quand elle sert à préparer, la
définition (en permettant, par exemple, de classer une substance sensible dans un genre déjà
connu). Mais la définition n’est proprement conclue d’aucun raisonnement syllogistique
elle est le fruit de l’induction large ou constatation réitérée. Donc la démonstration du pur
fait, si elle n’aide pas à passer au-dessus d’elle-même, doit être exclue du domaine des
sciences, pour passer à celui des industries.
Il semblerait que c’est là aussi, dans le domaine pratique des « arts utiles », que S.
Thomas eût dû reléguer l’induction dite aujourd’hui scientifique, s’il s’en était fait une idée
nette19. Non qu’il eût poussé le paradoxe jusqu’à la juger scientifiquement indifférente.
Mais, ses résultats étant indispensables à qui veut savoir, ses procédés, dans l’ouvrage de
luxe qu’était pour lui la science intellectuelle, auraient dû demeurer cachés. L’esprit, une
fois la « science » faite, ne doit plus rien voir que la descente harmonieuse et lumineuse des
déductions.
II
On pourrait, en groupant habilement des textes, donner une impression toute contraire à
celle qui doit ressortir du paragraphe précédent. On ferait un mérite à S. Thomas
18 Voir l’Opusc. 34, de Demonstratione, d’authenticité à peine douteuse. Plus brièvement dans la Somme, 1
q. 2 a. 2.
19 Ce qui n’est pas. V. le jugement de M. Mansion dans ses excellents articles sur l’Induction chez Albert le
Grand (Revue Néo-Scolastique, 1906, pp. 115 et 246).
142 L’intellectualisme de saint Thomas
d’être resté fidèle, malgré toute sa confiance en l’esprit, à la tradition expérimentale
d’Aristote. On montrerait que, dans sa théorie des sciences naturelles, il a fait à l’observation
des phénomènes la première place. « Dans l’enquête de « la vérité en matière de
sciences naturelles, écrit-il, quelques« uns sont partis des raisons intelligibles, et ce fut le
propre « des Platoniciens ; d’autres sont partis des objets sensibles, « et ce fut, comme l’a
dit Simplicius, le propre de la philosophie d’Aristote20. » Ailleurs encore, il critique, après
son maître, l’a priorisme, l’ «inexpérience » des Platoniciens21. Il déclare avec lui que, dans
les sciences naturelles, la méthode des mathématiques est déplacée22. La démonstration par
le signe ou l’effet est plus usitée dans ces sciences23. Aussi l’on y part en général de ce qui
est moins clair en soi, mais plus clair pour nous24. Ces déclarations semblent nettes.
On y joindrait des arguments tirés de la pratique de S. Thomas : dans sa philosophie du
mouvement, dans sa psychologie surtout, il tient à s’appuyer toujours sur les faits, et
invoque souvent l’expérience comme un argument irréfutable.
On insisterait sur le caractère expérimental de sa théorie de la connaissance. S. Thomas a
une tendance visible à universaliser l’opposition des priora quoad se et des priora quoad
nos25. Comment à de pareils principes aurait-il pu joindre cette confiance folle en la
déduction ?
Mais ces objections, en tant qu’elles ne reposent pas sur une confusion entre l’ordre
d’invention et l’ordre systématique, – qu’il faut soigneusement distinguer chez les Médié-
20 Spir. 3.
21 In 1 Gen. 1. 3.
22 In 2 Met. 1. 5.
23 In Trin. 6. 1.
24 In 2 An. 1. 3.
25 V. 2 C. G. 77 ult. – 1a 2ae q. 57 a. 2; – in Job, 4. 3.
La spéculation humaine – Chap. IVe. Deuxième succédané de l’Idée pure : la Science 143
vaux, – prouvent seulement qu’une certaine indétermination voilait, dans l’esprit de S.
Thomas, des problèmes importants d’épistémologie. Elles ne peuvent empêcher que la
conception « architectonique » précédemment exposée, demeure la principale, la plus
souvent rappelée, la plus systématiquement affirmée. Préciser l’opposition, apparente ou
réelle, de ces deux tendances divergentes : en cela consiste toute la difficulté, pour qui veut
critiquer la valeur de la science d’après les principes de S. Thomas.
III
Si nous entreprenons de juger la science, au sens thomiste du mot, comme simulacre de
l’intellection pure, il faut d’abord fixer deux conclusions qui se dégagent d’ellesmêmes.
Premièrement, il va de soi qu’un arrangement de jugements successifs est, de par sa
notion même, imparfait et mal satisfaisant quand il s’agit de la prise unifiante de l’être. La
science participe aux tares de la ratio26. La science qui s’accumule en ajoutant sans cesse de
plus étroites déterminations de son objet tend à la ressemblance d’une idée angélique, mais
le passage à la limite, en faisant évanouir sa multiplicité caractéristique, l’exterminerait.
Sans doute, le
26 Voir in 1 Post. 1. 35, la réponse aux objections qui attaquent la supériorité de la démonstration universelle
sur la particulière, et spécialement à celle-ci : « Universalis demonstratio ita se habet, quod « minus de
ente habet quam particularis… » S. Thomas répond en distinguant le point de vue de la raison d’avec la
réalité : « Quantum ad id quod rationis est… Quantum vero ad naturalem subsistentiam… » Pourtant, la
critique de la science comme spéculation imparfaite, ne doit pas être cherchée dans ce paragraphe ; elle est
– un peu trop implicitement encore – dans les questions sur les Anges (p. ex. Ver. 8. 15, distinction de la
connaissance in aliquo, unifiante et qui peut être intuitive, – et de la connaissance ex aliquo, discursive et
multiple).
144 L’intellectualisme de saint Thomas
principe de la déduction l’unifie et fait voir ses énonciables les uns dans les autres : Oportet
in conclusionibus speculari principia. Cependant, même si, dans ce qui n’est pour S.
Thomas qu’une opération logique, on voulait considérer l’acte psychologiquement
supérieur qui imite une vision totalisante, la réduction même du multiple à un principe
abstrait ne ferait que mieux ressortir tout ce qu’a d’irréel l’approximation de l’être par voie
déductive. Le nerf de la déduction, c’est le principe de la substitution des équivalents ;
d’autre part, selon les premiers axiomes de la métaphysique thomiste, dans le monde dès
Intelligibles purs il n’y a pas d’équivalents, – et dans le monde matériel il ne semble guère
convenir qu’il y en ait, puisque la finalité intelligible y règne : donc le contraste est
irréductible entre l’intellection type et la science même parfaite. Omnis scientia
essentialiter NON est intelligentia.
En second lieu, quelque grossière et confuse que soit la connaissance déductive, S.
Thomas est parfaitement fidèle à ses principes en admettant et la possibilité et la supériorité
relative d’une certaine philosophie par déduction. « Si une cc proposition est démontrable,
nous n’en avons pas de meilleure connaissance que la scientifique, tandis que des principes
indémontrables nous avons une connaissance meilleure27. » La dualité de nos moyens de
connaître entraîne cette conséquence logique : un renseignement quelconque sur n’importe
quelle essence suppose un travail sur des données sensibles ; donc un système du monde
suppose l’abstraction de principes généraux grâce à l’induction large. Et l’unification de ce
système ne se conçoit que par l’intersection de ces principes entre eux ou avec des quasidéfinitions
semblablement obtenues. – Rien n’empêche
27 In 1 Post. l. 32.
La spéculation humaine – Chap. IVe. Deuxième succédané de l’Idée pure : la Science 145
que la possession de l’ensemble scientifique ainsi formé, atteigne à la certitude parfaite.
Mais tout fait prévoir que son extension sera extrêmement bornée.
L’erreur de S. Thomas semble donc avoir consisté à faire, en pratique, de toute
proposition certaine qui n’était pas immédiatement utilisable à l’artisan, une partie intégrante
de la philosophie déductive. On le sait assez : quand on eut renoncé à cette méthode,
l’expérience montra qu’une systématisation autonome des faits sensibles donnés pouvait
être entreprise et réussissait. La valeur de spéculation immédiate en était mince, mais les
résultats pratiques, indéfiniment féconds. Ce qu’on reproche donc à S. Thomas, ce n’est pas
d’avoir admis la possibilité d’une philosophie du mouvement, ni précisément d’avoir voulu
l’enseigner avant la zoologie et la botanique ; c’est d’avoir cru que botanique et zoologie en
pouvaient être comme déduites, en sorte que ce qui est leur fond essentiel, ce qui les
constitue comme sciences des vivants réels fût l’ « application » d’une philosophie de l’être
mouvant. En prétendant utiliser tout pour sa synthèse, il n’était que conséquent avec ses
principes ; en voulant y faire rentrer par force tant de produits du travail de la ratio sur le
donné, il risquait de fausser ses principes. – N’avait-il pas parlé lui-même de cette
cogitative, semblable à l’estimative des bêtes, mais renforcée par son contact avec la
raison ? N’avait-il pas insisté sur cette continuité qui règne entre tous les êtres
connaissants ? Et n’aurait-il pu soupçonner qu’à côté de la spéculation pure, image de la vie
angélique, les hommes, semblables en cela à des abeilles progressives ou à des castors très
supérieurs, possèdent des systèmes de lois et de recettes qui leur permettent d’assujettir le
monde des sens à leurs besoins
Sans doute, on ne peut dire absolument qu’il ait manqué d’une idée si simple. A côté des
sciences, il connaît les indus146
L’intellectualisme de saint Thomas
tries (artes), où il range, par exemple, l’agriculture et la médecine28. Et ce serait peut-être le
meilleur moyen de faire comprendre son épistémologie que de dire : les sciences, telles que
maintenant on les entend, sont pour lui des «arts » et la synthèse philosophique, seule, doit
s’appeler « science ». Qu’est-ce qu’un savant pour S. Thomas ? C’est un homme qui
connaît les essences. Pour nous, le savant, comme tel, fait précisément profession de les
ignorer, et s’inquiète seulement de noter les rapports entre les phénomènes. Attribuer le
chauffage à « Dieu en présence du feu » et non pas à la « vertu propre de cet élément, c’est,
pour S. Thomas, anéantir la science, parce que c’est rendre impossible la connaissance des
causes29. Mais qu’importerait au savant d’aujourd’hui, pourvu qu’on lui laissât la constance
du phénomène ? Et du « pourquoi » ce savant parlerait comme de l’ « essence » : la finalité
n’est plus pour lui un principe « reçu du dehors » comme constituant intrinsèque de sa
science ; c’est une hypothèse directrice conçue au-dedans. S. Thomas, lui, identifiait, en son
épistémologie métaphysique, la nature et la fin30.
Si donc on voulait comparer ses principes aux théories des modernes, il ne faudrait pas,
leurré par une coïncidence purement verbale, identifier ce qui, de part et d’autre, est nommé
« science ». Ce serait, sinon réaliser l’identité des
28 In 2 Post. 1. 20. L’assertion est même étendue à tout ce qui est « circa generationem, id est, circa
quaecumque factibilia ». La pensée semble un peu vague. – In 2 Phys. 1. 4 (348 b.), la médecine est dite «
scientia artificialis ». – La physique, au contraire, est une science, et nécessaire (Ver. 15. 2. 3), et
démonstrative (2a 2ae q. 48 a. un. In 1 Phys. 1. 1) ; le naturalis est une espèce du speculativus (In 10 Eth. 1.
15 fin).
29 3 C. G. 69. 7.
30 In 2 Phys. 1. 15, 380 a. – Le physicien, d’après S. Thomas, use en ses démonstrations de toutes les causes
(in 1 Phys. 1. 1), et préférablement de la finale (In 5 Met. 1. 2. 518 b. – 1. 1, 513 b. – On peut d’ailleurs
lire praecipuae, et non praecipue, pour ne pas aggraver l’idéologie (cp. 3 C. G. 69. 7.).
La spéculation humaine – Chap. IVe. Deuxième succédané de l’Idée pure : la Science 147
contradictoires, au moins torturer les textes d’étrange façon. Il faudrait maintenir très nette
la distinction entre spéculations pures et industrie systématisées. Assurément ce n’est pas là
mentir au péripatétisme, pourvu qu’on affirme encore que les secondes peuvent préparer
aux premières leurs matériaux, et aussi que certaines généralisations extraites des sciences
peuvent être subsumées aux principes de métaphysique. – Si d’ailleurs, sur ces deux points,
on consulte la pratique de S. Thomas pour éclairer ou corriger sa théorie l’on se convaincra,
touchant la préparation des matériaux, qu’il les a empruntés à l’expérience vulgaire bien
plus qu’à ses théories scientifiques, et, touchant la systématisation ultérieure des faits
observés, qu’il l’a souvent présentée comme un arrangement possible plutôt que comme
une déduction certaine31. Ces deux faits expliquent la facilité avec laquelle sa biologie (si le
mot n’est pas trop prétentieux), sa physique et son astronomie même se détachent de sa
métaphysique.
Mais le point capital reste ceci : qu’on suppose des sciences pratiques aussi complètes et
aussi bien coordonnées qu’on voudra, – qu’on les juxtapose, dans une même intelligence, à
l’ontologie la plus profonde, -tant que les premières ne feront qu’affirmer des faits, les deux
tableaux seront irréductibles. Et, se fondissent-ils en un seul par la pénétration de
l’intelligible dans le sensible généralisé, le réel en soi n’est pas encore saisi. S. Thomas, qui
nie qu’on puisse arriver à connaître « toutes les choses naturelles32 », eût pu ajouter, selon
ses principes, que, les connût-on toutes par le mode humain, on restait encore fort audessous
de l’idéal de l’intelligence. La raison dernière de l’imperfection de toute
31 Voir le chapitre suivant.
32 In 1 Meteor. 1. 1. – In Job. 1. 11. – 1 q. 88 a. 1.
148 L’intellectualisme de saint Thomas
science humaine, c’est la dualité de nos moyens de connaissance, tandis que le réel est un.
La quiddité et la toi, saisies par un esprit qui ne voit pas la matière, n’existent que dans la
matière. Aussi, dans nos énoncés et nos perceptions, multum inest de natura indeterminati.
CHAPITRE CINQUIÈME
Troisième succédané de l’Idée pure Systèmes et Symboles
I
Malgré sa rigoureuse conception de la science, qu’il applique à la philosophie, S. Thomas
admet, en théorie et en pratique, qu’aux raisonnements philosophiques certains on ait le
droit d’en mêler d’autres qui donnent des résultats seulement probables. La façon la plus
exacte et la plus scolastique de décrire ce procédé, c’est de le rattacher à cette partie de la
logique que l’École appelle « dialectique1 ». La dialectique est caractérisée par l’ «
enthymème » : par où l’on n’entend pas que toujours une des prémisses est sousentendue,
mais que, omise ou exprimée, elle n’a pas la certitude requise pour une démonstration.
Nous sommes donc en présence d’un exercice de l’esprit qui use spéculativement des
mécanismes déductifs propres à la ratio, alors qu’il ne possède comme principe qu’une vue
trop confuse pour qu’on puisse certainement l’appliquer au sujet.
Plus la majeure sera générale et la conclusion éloignée, mieux l’originalité du procédé
apparaîtra ; elle est à son comble dans les raisonnements du type suivant, qui ne
1 Sur la dialectique opposée au raisonnement apodictique, v. in 1 Post. 1. 1 et 1. 33 – 28 280 q. 48 a. un; –
in 4 Met. 1. 1 (471). Cp. logice ou rationabiliter opposé à demonstrative, p. ex. in 1 Cael. l. 2.
150 L’intellectualisme de saint Thomas
sont pas rares chez S. Thomas : la raison pose en principe une de ces grandes phrases qui
sont comme l’expression même de l’identité entre ses lois et les choses (Bonum est ut in
pluribus. Natura semper ad unum tendit. Natura semper meliore modo operatur), et elle en
postule l’application dans un détail, alors que le moyen terme est insuffisant ou absent.
Tous les raisonnements de convenance ou d’analogie rentrent dans ce type2. Il n’en est
point de plus ingénieusement naïf que l’argumentation par la « suffisance des
combinaisons3 ». Adam a été fait sine viro et femina ; Ève, ex viro sine femina ; les autres
naissent ex viro et femina. Il convenait donc « ad completionem universi » que Jésus naquit
ex femina sine viro. – Cet usage du discours peut s’appeler artistique, parce que sont but
principal semble être son exercice même et parce qu’il correspond, dans les esprits d’alors,
aux besoins que maintenant l’art a pour mission de remplir.
On peut facilement faire voir qu’il était naturellement appelé par le développement de la
noétique thomiste, tel que nous l’avons décrit. L’intelligence discursive, si elle reste fidèle à
la rigueur de ses méthodes, n’arrive à s’offrir qu’une vision du monde double
nécessairement, et irrémédiablement trouble. Des lois générales sont établies, dont
l’ensemble esquisse la structure de l’être, mais entre ces linéaments trop espacés s’étendent
de larges intervalles que l’esprit voudrait remplir. Car son aspiration est toujours, par
quelque moyen que ce soit, de s’intégrer l’univers dans l’unité d’une seule idée : passer à
l’acte, et à plus d’acte, ce n’est autre chose, pour lui, que chercher à satisfaire cette
tendance. Des régions de l’être lui sont inconnues : il veut
2 3 d. 12 q. 3 a. 2 sol. 2. – 3 q. 31 a. 4.
3 C’est l’argument d’ « équilibre » ou d’« isonomie » des anciens (Cp. Cicéron, De Nature Deorum, I, 39).
Pour l’usage qu’en fait S. Thomas, cp. in 2 Cael. 1. 4. 116 a. – In 1 Post. 1. 11.
La spéculation humaine – Chap. Ve. Troisième succédané de l’Idée pure : Ssystèmes et Symboles 151
suppléer par l’imagination, que guide l’analogie. Les recettes industrielles sont à part de la
vraie science : il est sollicité à inventer des raccords entre les énoncés propter quid et les
énoncés quia. On pourrait ajouter que les sens intuitifs le tentent, eux qui atteignent du
précis et du vivant, de remplir ses capacités vides en y pressant leurs appréhensions singulières
. c’est, nous le verrons, la raison du symbole sensible, qui vient s’ajouter au système
pour aider à unifier l’univers conçu. Si donc nous parlons d’art, le mot ne doit pas faire
illusion sur le sens essentiellement philosophique du procédé qui nous occupe : c’est parce
qu’il est très intimement convaincu de l’intelligibilité du monde total, et de la nécessité
d’unifier l’idée pour l’approfondir, que le Scolastique, pour embellir et compléter sa vision
du monde, ajoute au certain du très probable, du moins probable, du supposable, du
possible, et continuerait, s’il pouvait, à l’infini.
Renoncer aux lois rigoureuses de la science qui démontre, écouter les sens et les admettre à
collaborer à l’oeuvre philosophique autrement qu’en préparant des matériaux pour la
déduction, c’est d’ailleurs introduire dans les résultats cette flexibilité, cette incertitude, qui
est le propre de la connaissance sensible. C’est abandonner la rigueur pour l’amour de
l’unité. C’est viser à autre chose qu’à la conviction raisonnable, s’il est vrai que tout
assentiment est désordonné dès là qu’il n’est pas infaillible4. Quand le sensible et l’opinion
sont mis de la partie, l’on n’a plus une complexité rationnelle pour mimer l’Idée pure, mais
une complexité artistique pour mimer la rationnelle. Le Système et le Symbole, fruits de
cette collaboration d’un nouveau genre où l’imagination a sa place, sont donc des
succédanés de la science totale. Et si l’on coule le probable dans les mêmes moules
4 Cp. le texte déjà cité de Ver. 18. 6.
152 L’intellectualisme de saint Thomas
afin que l’ensemble produise une impression unique, et que la raison impuissante à la
déduction absolue, puisse du moins s’en offrir l’illusion, le philosophe devra toujours
pouvoir distinguer en soi deux personnages, un poète qui rêve, un savant qui prouve. Beaucoup
d’esprits, au Moyen Age, étaient assez souples pour ce jeu5, et, dans le cas particulier
de S. Thomas, on peut assurer que, si le plaisir intellectuel était grand, la raison n’en était
pas dupe6.
Il est assez rare que S. Thomas s’arrête à doser la certitude de ses assertions. Il serait
pourtant relativement facile, croyons-nous, de distinguer en sa doctrine ce qu’il estimait
probable et ce qu’il jugeait certain, si du moins l’on s’en tenait à la philosophie pure. Sans
doute ce travail exigerait qu’on s’engageât trop à fond dans le matériel de son système,
pour qu’il soit possible même de l’esquisser ici. D’autre part, pour donner une juste idée de
la coexistence subjective des deux méthodes, il ne suffit pas d’en citer les théories fragmentaires
qu’on peut recueillir çà et là : seule, la lecture du corps même des exposés
donnera l’impression exacte de ce qu’était la logique artistique et parmi ces exposés,
comme nous verrons, c’est aux théologiques qu’il faudrait surtout s’attacher, parce que
c’est en théologie que cette méthode triomphe. J’emprunte seulement trois exemples au
domaine de la connaissance naturelle.
Le premier fait clairement voir que, dans les sciences naturelles telles qu’il les concevait
et les enseignait, c’est à-dire comme des explications dépassant le simple énoncé du
5 Lequel est dans la tradition grecque, non seulement platonicienne, mais aristotélicienne. Un exemple
typique du procédé se rencontre au second livre du Ciel, où les hypothèses astronomiques sont
accompagnées de la jolie réflexion : εἴ τις δὶα τὸ φιλοσοφίας καὶ μικρὰς εὐπορίας ἀγαπᾷ περὶ ὦν τὰς
μεγίστας ἔχομεν ἀπορίας (B. 12).
6 Voir les déclarations comme 4 d. 40 a. 4 ad 4.
La spéculation humaine – Chap. Ve. Troisième succédané de l’Idée pure : Ssystèmes et Symboles 153
phénomène, il se rendait compte, malgré sa conscience de l’idéal décrit plus haut, qu’il
entrait une large part d’hypothèse. Il est un texte du Commentaire sur le Ciel, si connu,
qu’il faut presque s’excuser de le citer, mais si tonique, qu’on rie peut s’en dispenser. « Les
hypothèses inventées par les « astrologues, dit-il, ne sont pas nécessairement vraies ; « en
les apportant, ils paraissent expliquer les faits, et « pourtant, on n’est pas obligé de croire
qu’ils ont vu juste « peut-être un plan encore inconnu des hommes rend raison « de toutes
les apparences du monde des étoiles7. » Notez que ce jugement porte même sur le système
qu’il expose, et dont il use en ses propres oeuvres. Un doute semblable se fait jour, en
météorologie, à propos de la théorie des comètes l’hypothèse adoptée est dite inférieure en
certitude tant aux théorèmes mathématiques qu’aux énoncés de faits sensibles, et son
unique mérite est d’expliquer le phénomène d’une manière qui satisfasse l’esprit8.
Le second exemple serait d’une portée bien supérieure, si les déclarations étaient aussi
nettes. Il s’agit de la théorie des Substances séparées. Quel aspect incertain prendrait la
philosophie thomiste, si cette doctrine devait tout entière être considérée comme
hypothétique ! Mais les données de la foi s’ajoutent ici aux conjectures philosophiques. On
ne peut donc parler de simple opinion. Malgré cela, plusieurs points dignes d’attention
doivent au moins être signalés : les arguments apportés dans la partie philosophique du
Contra Gentes pour prouver soit qu’il y a des Anges, soit que le
7 In 2 Cael. 1. 17. La même doctrine est explicitement reprise 1 q. 32 a. 1 ad 2, et semble même dépassée in
Job 38. 2 : e Per certitudinem via motus luminarium cognosci non potest ab homine… » (cp.le contexte).
8 In 1 Meteor. 1. 9. – On est d’ailleurs averti au début du traité que les prétentions de l’auteur et du
commentateur sont modestes.
154 L’intellectualisme de saint Thomas
monde sensible est gouverné par eux, ne sont au fond que des raisons de convenance tirées
de l’analogie générale du monde et du plan qui semble avoir présidé à sa création9. Il est
juste, sans doute, de le remarquer : la valeur de plusieurs thèses d’angélologie est
indépendante de l’existence réelle des Anges. biais d’autres la supposent nécessairement.
Plus donc on croira devoir souligner l’autonomie de la philosophie thomiste par rapport aux
données révélées, plus aussi il faudra reconnaître la hardiesse de ses conjectures et son peu
de répugnance à se contenter du probable, en de fort grandes questions.
La théodicée, enfin, fournit l’exemple le plus topique et le plus digne d’être médité. –
Qu’on suive le développement logique de la démonstration des attributs divins, soit dans la
Somme contre les Gentils, soit même dans la Somme théologique. Comment douter qu’on
soit en présence d’un discours qui prétend rigoureusement prouver? Quelque chose serait-il
solide dans l’oeuvre du Docteur angélique, si ces grandes thèses vacillaient ? – On est donc
très surpris lorsqu’on entend dire ensuite que l’unité de Dieu, comprise comme
9 2 C. G. 91. – 1 q. 50 a. 1. – 1 q. 51 a. 1. On remarquera, dans ces différents passages, les necesse est et les
oportet. – En général, on ne peut se fonder sur des mots de ce genre pour établir le degré d’assentiment
que S. Thomas accordait à une conclusion. Parfois oportet alterne avec exigere videtur (4 C. G. 79. 1) ;
parfois videtur est employé en des matières où l’auteur est certain, et semble devoir se traduire : « il
apparaît que… n. Il faudrait aussi tenir compte du caractère de certains ouvrages : il se peut que la valeur
technique de chaque expression soit moins pesée en certains passages plus élégamment écrits ; la masse
des expressions dubitatives dans les Sentences est peut-être un signe de la modestie du débutant ; partout,
mille raisons d’opportunité conseillaient de traiter respectueusement l’Augustinisme ; dans les rédactions
du Frère Réginald, telle expression vive est due peut-être au zèle outrancier du disciple (In 1 Cor. 13. 1. 4 :
« omnino falsum et impossibile »). Tout cela doit rendre sceptique à l’égard des discussions qui reposent
sur de pareilles pointes d’aiguilles ; il n’eût pas été utile d’insister si l’on n’en rencontrait encore trop
souvent.
La spéculation humaine – Chap. Ve. Troisième succédané de l’Idée pure : Ssystèmes et Symboles 155
enveloppant la toute-puissance, la providence universelle et semblables attributs, est objet
de foi, et non pas de démonstration. La répétition de cette affirmation, et le caractère des
ouvrages où elle se trouve, défendent d’y voir une réponse donnée au hasard, pour esquiver
quelque vétilleuse objection théologique. D’ailleurs, si l’on ne croyait pas qu’elle traduise
une pensée réfléchie, alors la facilité même avec laquelle S. Thomas s’y laisserait aller,
sacrifiant ainsi sans coup férir des démonstrations longuement élaborées, prouverait bien
mieux encore qu’il n’a point eu dans tous ses raisonnements métaphysiques la confiance
naïve et absolue qu’on lui suppose. Qu’on accorde cela, et qu’on veuille bien remarquer en
même temps l’absence complète de restrictions quand S. Thomas présente ailleurs une
preuve rationnelle de la Providence : on aura concédé tout ce que je prétends dire10.
10 La question touchée clans ce paragraphe est assez importante pour qu’on doive entrer dans quelques
détails. S. Thomas, parmi les attributs de Dieu que la raison naturelle peut démontrer, mentionne plusieurs
fois et en première ligne l’incorporéité et l’intelligence ; il ajoute encore l’incorruptibilité, l’immobilité, la
volonté, une certaine unité ou singularité d’excellence, et la prérogative d’être cause finale du monde (3 d.
24 q. 1 a. 3 sol. 1 – Ver. 18. 3. – Comp. Theol. 35. et 254. – In Rom. I, 1. 6. – 2a 2ae q. 2 a. 4. arg. Sed
contra). – Ce qui lui semble être exclusivement objet de foi, c’est l’unité conçue comme enfermant la
toute-puissance, la providence immédiate et universelle, et le droit exclusif à être adoré (Ver. 14. 9. 9. –
Comp. Theol. 254. – Cp. 2a 2ae q. 1 a. S ad 1) ; il y joint encore les attributs de Rémunérateur et de
Justicier (3 d. 25 q. 1 a. 2 ad 2 ; – v. cependant In Rom. I, 1. 8). – Quant à la causalité divine par rapport
au monde, la raison doit l’affirmer en général, mais ne paraît pas pouvoir déterminer si elle s’exerce par la
création telle que l’entendent. les chrétiens (3 d. 25 loc. cit. – In Rom. I, 1. 6. – Comp. Theol. 68 ; cf. 36. –
Cp. les expressions vagues de 3 d. 2 q. 1 a. 3 sol. 1, et le renvoi à Aristote op. aussi les fréquentes
mentions des théories émanatistes. Ce problème est différent de celui de la possibilité de la création ab
aeterno, traité ailleurs par S. Thomas). – Il est difficile de reconnaître dans cette distinction des deux
classes d’attributs l’oeuvre exclusive de la réflexion a priori . S. Thomas, en la faisant, a certainement
pensé aux Péri156
L’intellectualisme de saint Thomas
Passons maintenant aux spéculations proprement théologiques : le rôle de la logique «
artistique » y est beaucoup plus conscient et plus indéniable, comme il est aussi moins
contesté.
II
L’oeuvre de la théologie est définie et comprise par S. Thomas d’une manière qui peut
surprendre celui qui connaît seulement de la scolastique ce qu’on a coutume de répéter sur
son rationalisme.
Sans doute, la théologie est tout d’abord présentée comme une science spéculative, dont
les articles de foi sont les principes, et les propositions qu’on en tire discursivement, les
conclusions. Cette science est « subalternée » à l’intellection divine, dont elle reçoit,
formulées en énonciables, certaines vérités, sicut medicus credit physico11. La certitude,
tant des dogmes que de ce qui en découle évidemment12, est absolue et irréformable. Voilà
pour satisfaire les exigences de la raison, et, assurément, transiger sur quelqu’un de ces
points, c’eût été, pour S. Thomas, cesser d’être lui-même. Mais l’examen des objets de la
science théologique et de la manière dont elle se constitue, le persuadait que ses résultats
étaient de fort inégale valeur, et que, pour être, elle devait faire une large part à ce que nous
nommons système et symbole.
patéticiens et aux Arabes. – Noter que si la raison est trop faible pour affirmer la toute-puissance, elle est
encore plus mal venue à la nier (in Rom. I, 1. 7). – On trouvera dans le Contra Gentes (3.75) et dans le
Compendium Theologiae (123), des démonstrations de la Providence de forme philosophique.
11 In Trin. 2. 2. et ad 5.
12 V. 1 q. 32 a. 4 (Utrum liceat contrarie opinari de notionibus), et plus fortement dans les Sentences (1 d.
33 q. 1 a. 5) : « Pertractata veritate et viso quid sequitur, idem iudicium est de bis et de illis quae
determinata sunt in fide, quia ad unum sequitur alterum… »
La spéculation humaine – Chap. Ve. Troisième succédané de l’Idée pure : Ssystèmes et Symboles 157
Parce que Dieu est en dehors et au-dessus des catégories, les entités surnaturelles y
échappent de même, et ne s’y laissent « réduire » que par un classement pratique et grossier.
Les compartiments décrits par Aristote ne sont pas le cadre propre de ces réalités
nouvelles : la grâce, par exemple, ne rentre dans aucune des quatre espèces de la qualité, et,
parmi les huit manières d’être d’une chose dans une autre assignées au quatrième livre de la
Physique, il n’en est aucune qui s’applique à la Trinité13. Donc, les idées que nous nous en
formons sont, au plus haut degré, analogiques. Donc l’expression du dogme en fonction
d’une philosophie supposée adéquate aux choses d’ici-bas, n’est ni épuisante, ni même la
seule expression imaginable. Ce dernier point est tout particulièrement à remarquer : tout en
travaillant à la formule péripatéticienne et scolastique de la théologie, S. Thomas se gardait
de l’ériger en canon absolu. « La doctrine sacrée, dit-il, peut recevoir quelque e chose des
sciences philosophiques, non qu’elle en ait « absolument besoin, mais pour manifester
mieux ses propres « notions… Si elle en use ainsi, la cause en est l’insuffisance « de notre
esprit, que les produits de la raison naturelle « (principe des autres sciences) conduisent
plus facilement « à ce qui dépasse la raison, et qui est l’objet de la théologie14. » Cette
explication suppose évidemment que si l’on avait l’intuition des réalités surnaturelles, de la
grâce par
13 Ver. 27. 2. 7. – 1 q. 42 a. 5 ad 1. — Ici s’embranche toute la doctrine de la « proportionalité ». – Cp. à
propos de l’union hypostatique, De Un. Verbi Inc. 1, et Pot. 1, 4. 4. (seconde série), avec le principe
général : « Secundum considerationem theologi, omnia illa quae non sunt in se impossibilia, possibilia
dicuntur. » – Cp. encore sur la transsubstantiation, 3 q. 75 a. 4 ; sur le caractère sacramentel, 3 q. 63 a. 2,
etc.
14 1 q. 1 a. 5 ad 2. – Cp. Prolog. Sent. q. 1 a.1 : « Utitur in obsequium sui omnibus aliis scientiis quasi
vassallis ». – In Trin. 2. 3. 7 : « quasi famulantes et praeambulae ».
158 L’intellectualisme de saint Thomas
exemple ou des vertus infuses, on n’irait pas les classer « par réduction » dans un
prédicament. Elle suppose encore (ad majorem manifestationem) que les concepts vulgaires
de ceux qui n’ont pas lu Aristote suffisent à leur donner de l’ensemble de la théologie une
idée générale et approximative, plus imparfaite que celle des doctes, mais qui en différera
par le degré, non par la nature. Elle laisse ouverte enfin la question de l’emploi, dans
l’oeuvre théologique, de telle ou telle philosophie hors la véritable : cette question, S.
Thomas semble, la résoudre en pratique par ses fréquentes allusions au platonisme de
certains Pères, lesquelles impliquent la possibilité d’explications théologiques différente 3,
en fonction des diverses philosophies15.
Introduire la philosophie, c’est donc éclairer le dogme ; c’est aussi, puisque les esprits ne
sont pas d’accord sur les choses naturelles, permettre certaines divergences de vues parmi
les croyants. La théologie est maintenant distinguée d’avec la foi, et quant à son mode
d’expression, et quant à son domaine : car les doctrines humaines, agissant sur les énoncés
de la foi à la manière de réactifs, en feront sortir pour, les uns telle conclusion, pour les
autres telle autre. « Et ici, dit S. Thomas, s’applique le mot de S. Paul aux cc Romains : que
chacun abonde dans son sens16. » Voilà le vrai système théologique constitué.
15 V. à propos de Denys, 2 C. G. 98 ; à propos d’Augustin, Ver. 21. 2. 3. – Spir. 10. 8. – Même si les
philosophes tiennent communément une doctrine, il faut bien se garder de l’affirmer comme appartenant à
la foi (Opusc. 9 Prolong.). On ne doit jamais, en exposant l’Écriture, adhérer exclusivement à une opinion
qui peut se trouver anti-scientifique : « Ideo multis exitibus verba Scripturae exponuntur, ut se ab irrisione
cohibeant litteris saecularibus inflati ». (Ib. D. 18. – Cf. 1 q. 6,4 a. 1). Cette Crainte de l’irrisio infidelium
est également vive chez S. Augustin et S. Thomas.
16 Quodl. 3. 10. L’article est intitulé : Utrum discipuli peccent sequendo diversas opiniones Magistrorum.
Puisque, d’autre part, il y a péché
La spéculation humaine – Chap. Ve. Troisième succédané de l’Idée pure : Ssystèmes et Symboles 159
On voit déjà quelle part d’incertain comporte nécessairement la réflexion théologique,
en tant qu’elle consiste à tirer logiquement des conséquences du dogme. Mais en fait, et
ceci est capital : l’oeuvre théologique, pour les contemporains de S. Thomas et pour luimême,
ne consistait pas uniquement, ni même peut-être principalement en cela. Ils prétendaient
revenir, munis de la philosophie. autour des principes même du dogme, des articles
de foi, pour tâcher d’en acquérir une certaine « intelligence ». Sans doute, le concept de la
fides quaerens intellectum est plus clair qu’aux temps d’Anselme ou de Richard. de Saint-
Victor : le domaine propre des mystères est mieux délimité, il est parfaitement convenu
qu’on ne les comprendra pas. Pourtant cet incorrigible compreneur qu’est le théologien
scolastique parlera comme s’il espérait y arriver. On ne prouvera pas les articles de foi,
mais on en simulera la preuve. Qu’on lise attentivement les passages où S. Thomas traite de
le méthode théologique on verra que c’est cet exercice qu’il avait constamment en vue. La
plupart des dangers qu’il signale sont dans cette direction. Parfois, sans doute, il avertit de
ne pas ajouter d’énoncés nouveaux à ceux qu’impose l’Église. Mais ce qu’il répète sans
cesse, c’est qu’il ne faut pas tellement présumer de la raison humaine ou du génie
individuel, qu’on pense parvenir à comprendre les mystères déjà imposés. Il faut les
défendre, dit-il, sans vouloir les prouver, et comme Aristote l’a fait pour les principes au
quatrième livre de la Métaphysique, il faut montrer qu’ils ne sont pas contradictoires et
réfuter les objections ; il faut enfin chercher des similitudes », comme Augustin l’a fait pour
le mystère de la Trinité. Cette dernière indication est significative17.
à refuser une conséquence évidente (p. 156. n. 2), les propositions systématiques sont nettement
distinguées de ce qu’on appelle aujourd’hui « conclusions théologiques ».
17 In Trin. 2. 1. – Ib. 2. 3.
160 L’intellectualisme de saint Thomas
C’est donc autour de l’élément indémontrable et mystérieux que se concentre une bonne
part des efforts du théologien médiéval. Le grand nombre de ses successeurs modernes
s’occupe plus volontiers à préciser les conclusions que le raisonnement peut tirer des
énoncés dogmatiques lui, fidèle à l’impérieux instinct qui commandait sa conception de la
synthèse totale, bâtit sa théologie à l’image de sa science, et simule une déduction de la
Trinité ou du dogme de la vision intuitive. La première conséquence est l’incertitude des
résultats. Il s’agit d’expliquer l’inexplicable. Le monde de la nature, connaissable à la
raison, est sans doute comme une sorte d’ébauche du monde de la foi, mais, ne livrant pas à
notre abstraction de loi qui soit commune aux essences créées et à Dieu tel qu’il est
(puisque Dieu est en dehors du genre), il ne repaîtra l’esprit que de « semblances
déficientes18. » Le penseur, dans une simultanéité très consciente, compose un assemblage
d’idées arrangées comme et qui prouve, et se défend explicitement de vouloir prouver.
C’est un poème logique, moins utile dans la controverse que charmant pour l’esprit qui
croit déjà. Il est juste et raisonnable, avant que le Ciel nous donne la prise béatifique, de
charmer avec nos idées de Dieu « toutes nos pièces », comme eût dit Pascal, d’exercer
l’esprit et d’exciter ainsi le coeur. Ad consolationem fidelium, dit S. Thomas. Et l’on
pourrait, avec une légère nuance, illustrer ses dires du mot de Platon : χρὴ τὰ τοιαῦτα
ὥσπερ ἐπᾴδειν ἑαυτῷ.
Il suffira de mentionner deux exemples, empruntés aux deux grands dogmes du
Christianisme : la Trinité et l’Incarnation. Rien n’est plus hautement systématique que
l’exposé des convenances de l’incarnation du Verbe, considéré
18 In Trin. 2. 3. – Tb. 1. 4 : « Aliquales rationes non necessariae, nec multum prohabiles, nisi credenti. »
La spéculation humaine – Chap. Ve. Troisième succédané de l’Idée pure : Ssystèmes et Symboles 161
comm idée de Dieu, image du Père, et miroir créateur de l’Univers19. Mais l’exemple
classique et principal à tous égards est l’apparente démonstration de la Trinité, empruntée à
S. Augustin, et fondée sur la présence, en Dieu comme en l’homme, de la pensée et de
l’amour. Que S. Thomas lui ait attribué une valeur vraiment probante, c’est une opinion qui
ne supporterait pas un instant la discussion, étant contredite par les affirmations les plus
claires. Qu’on lise pourtant les passages où l’explication est développée ex professo sans
doute, l’on n’a pas la même impression de rationalisme, d’évacuation du mystère chez S.
Thomas que chez S. Anselme mais qu’est-ce qui indique qu’on est en présence, non d’un
raisonnement qui prétend conclure, mais d’une analogie humaine qui n’a d’autre but que de
faire un peu moins mal concevoir ? Dans les Sentences et dans les deux Sommes, quelques
remarques dispersées, cachées le plus souvent dans la réponse à une objection20. Pour
l’explication abstraite, elle se développe tout d’un trait, dans le quatrième livre Contre les
Gentils, par exemple, scandée d’oportet et d’ergo, embrassant, mêlant, fondant le probable
et le certain, avec une audace qui étonne celui qui sait et une égalité de teneur qui trompe
celui qui ignore. On comprend que des théologiens peu familiers avec la mentalité
médiévale aient senti à la lecture de ces pages quelque chose du malaise ou de la mauvaise
humeur d’un savant devant qui l’on identifierait théorie physique et loi constatée. Il est
remarquable que le « livre du maître » est ici plus explicite21 ; mais n’est-ce
19 4 C. G. 42.
20 1 q. 32 a. 1 ad 2. – q. 42 a. 2 ad 1.
21 Pot. 2. 1. – 8. 1. 12. – 9. 9. 7. – 10. 5. – Mais voir auprès de cela ces tranquilles phrases où l’ensemble de
la comparaison semble donné comme image expresse de la réalité. Pot. 2. 3 (corp. fin et ad 11). – 2. 4. 11.
162 L’intellectualisme de saint Thomas
pas surtout l’écolier qu’il fallait mettre en garde contre la présomption d’avoir démontré
l’indémontrable ?
La valeur de l’explication augustinienne de la Trinité, qu’on 0réalisera mieux en la
remettant à sa place dans l’histoire intellectuelle de son auteur, en revivant le spiritualisme
jeune qui l’inspira, consiste en ce qu’elle fait concevoir une certaine pluralité dans l’un
immatériel : ma pensée, ou mon acte d’amour, est moi en quelque ‘sorte, vit en moi, est
incorporel comme moi, et cependant s’oppose à moi. Elle échoue à établir la distinction
comme personnelle, et aussi l’égalité des différents termes. L’élément valable y est donc
inséparablement uni à un élément caduc. L’originalité de ce mélange est moins frappante,
ce me semble, dans les développements un peu oratoires de S. Augustin, que dans les
exposés syllogistiques de S. Thomas. Aussi cet exemple caractérise excellemment sa
méthode ; on ne peut guère, je crois, s’en exagérer l’importance : il montre comment notre
docteur a consciemment nourri d’un mélange de vérités et de symboles sa raison
théologique.
S. Thomas résume quelque part le rôle de la théologie rationnelle, en cette courte
phrase : ad cognoscendum fidei veritatem… veras similitudines colligere22. Qu’il s’agisse
d’images matérielles et colorées, comme dans le symbolisme propre, ou de constructions
logiques, comme dans les systèmes, on n’a toujours affaire qu’à des ressemblances do la
vérité.
III
Comme la science était un succédané de l’idée pure à l’usage de la raison démonstrative,
ainsi le système est un succédané de la science à l’usage de l’imagination intel-
22 1 C. G. 8.
La spéculation humaine – Chap. Ve. Troisième succédané de l’Idée pure : Ssystèmes et Symboles 163
lectuelle. Il y a bien des degrés dans le raisonnement systématique . plus les analogies dont
on part sont générales, moins la conclusion est sûre, parce qu’on donne davantage aux
conditions subjectives du connaître humain, et qu’on reçoit moins purement l’impression
de l’objet. On s’éloigne tout ensemble de la science et de l’Idée23. La rigueur va s’exténuant
à mesure que se desserre la trame logique qui soutient des convenances plus vagues et de
plus incertaines probabilités : elle se dilue enfin dans l’indétermination du sensible.
A la limite du système est le symbole. La méthode n’a pas essentiellement varié, et toute
proposition d’une philosophie symbolique recèle un enthymème dialectique. La majeure est
le principe, courant au Moyen Age, de la représentation générale, par le monde sensible, du
monde spirituel ; on affirme dans la mineure une convenance particulière entre le mode.
d’appréhender tel objet sensible et de se représenter tel être spirituel. Per ibidem
significatur Christus, per quem protegimur a spirituali diluvio24. Il est clair que dans la proposition
symbolique, l’ « incertitude » est extrême : la jonction du sensible et du spirituel,
la subsomption de l’apparence sous la vérité s’y opère arbitrairement, en vertu de préférences
et de préformations purement subjectives. Mais l’idée pure y est éxcellemment
mimée, puisque les réalités
23 La dernière place, entre les systèmes, appartient aux arrangements logiques faits pour le seul plaisir de
systématiser : telles sont, par exemple, la quintuple classification des Sacrements (4 d. 2 q. 1 a. 2),
l’adaptation détaillée des dons aux béatitudes, dans la 2a 2ae, les divisions des vertus, etc. Rien n’est plus
caduc dans toute la scolastique que ces essais maladroits pour simuler la science du particulier. Au lieu
d’essayer d’y susciter l’intuition, on y matérialise le spirituel pour satisfaire l’imagination quantitative.
24 Il ne faut pas confondre la théorie du symbolisme universel avec celle de l’exemplarisme théiste : selon
l’exemplarisme, les êtres les plus spirituels eux-mêmes ont leur archétype au sein du Verbe.
164 L’intellectualisme de saint Thomas
les plus spirituelles y sont directement rejointes aux choses concrètes, objets d’intuition.
Toutes les nuances entre le système très probable et le pur symbole se rencontrent dans
la théologie de S. Thomas. La relativité de la mineure symbolique empêche qu’on puisse
arriver par cette voie, en philosophie, à autre chose qu’à des résultats fantaisistes. Aussi, en
matière de vérité naturelle, le symbole, chez S. Thomas, ne se présente que sous forme de
comparaison25. Il en pourrait être autrement pour la doctrine religieuse, précisément parce
qu’une, intelligence libre peut préétablir et révéler à l’homme un certain rapport entre telles
apparences sensibles et telles réalités spirituelles. En fait, cependant, il n’en est pas ainsi.
S. Thomas n’accorde pas au symbole religieux de valeur épistémologique, mais seulement
une valeur de spéculation esthétique. Symbolica theologia non est argumentativa26.
En certains cas, assurément, le lecteur hésite entre les deux interprétations, systématique
et symbolique. C’est encore faire un raisonnement, de juger « décent » que la créature
spirituelle n’ait pas été faite après la corporelle, puisque l’univers est un27. Mais que dire de
ces minutieuses précisions : « Il est assez probable que la lune a été créée pleine, comme les
herbes ont été faites dans leur état par fait, portant déjà des graines, et semblablement les
animaux et l’homme. Car, bien que le développement naturel mène du moins parfait au plus
parfait, pourtant, à parler absolument, c’est le parfait qui précède ». « L’at-
25 « Exemplum est quaedam inductio imperfecta ». (In I Post. l. 1). L’intellect agent, p. ex., est comparé à
l’oeil du chat, à la fois source de lumière et organe de vision : c’est une analogie, ce n’est pas une preuve.
A priori, on pouvait aussi bien le comparer à l’oeil du chien, qui voit, mais n’éclaire pas.
26 Ver. 22. 11. 8. – Quodl. 7. 14. 4.
27 Pot. 3. 18. « Unius… totius una videtur esse productio », etc
La spéculation humaine – Chap. Ve. Troisième succédané de l’Idée pure : Ssystèmes et Symboles 165
mosphère terrestre est un lieu convenable à l’habitation des démons : sa transparence
s’accorde avec la beauté de leur nature ; sa turbulence, avec leur volonté pécheresse ; sa
place dans l’univers, avec leur office, qui est de nous exercer. » Et encore : il est
vraisemblable qu’à l’heure de la résurrection des morts régnera un certain crépuscule. pour
que la lune et soleil soient présents à ce grand événement28. On est ici à la limite du système
et du symbole. Nulle part, d’ailleurs, on ne prend mieux sur le fait ce mélange de déduction
et de poésie qui caractérise la logique artistique ; ces petites perles de la Scolastique peinent
très fort quelques-uns de ses modernes partisans ; elles sont pourtant d’un prix inestimable.
Leur place est nécessaire dans le contexte psychologique : pourrions-nous, si elles étaient
absentes, nous imaginer ce qu’était la compénétration des deux ordres dans l’esprit de S.
Thomas, et comment il faisait couler le rationnel jusque dans les veines les plus intimes du
réel ?
Dans la plupart des cas, l’on ne saurait avoir de doute. L’adaptation symbolique est
souvent présentée sous forme d’argument, mais sa valeur de science ou d’opinion est nulle.
« Par la vache rousse le Christ est représenté : la faiblesse qu’il a voulu prendre, par le sexe
féminin ; le sang qu’il a versé, par la couleur ». « Les deux passereaux de l’offrande
signifiaient la divinité et l’humanité du Christ. » « A la tunique bleue du pontife on pendait
des clochettes d’or, pour signifier la science des choses divines qui devait s’unir en lui à la
perfection céleste de la vie29. » S. Thomas
28 I q. 70 a. 2 ad 5. – 2 d. 6 q. 1 a. 3. – 4 d. 43 q. 1 a. 3 sol. 4. – Le raisonnement artistique conclut ici du
principe rationnel au fait sensible ; il remonte ailleurs du fait sensible à la loi générale (1a 2ae q. 100 a. 3).
29 1a 2ae q. 102 a. 5 ad 5, ad 7, ad 10.
166 L’intellectualisme de saint Thomas
a expliqué lui-même, à propos du symbole religieux comme à propos de la « science
poétique », quel sens avaient toutes ces images dans sa philosophie. « Il faut retourner vers
les choses divines les deux parties de l’homme (la sensible et « l’intellectuelle), et c’est
pourquoi Denys a usé des figures corporelles, accessibles à la partie sensitive, laquelle ne
peut atteindre l’intelligible même du divin30. » La poésie, incapable de démontrer, « séduit
la raison par des images » ; la théologie, dont la raison naturelle ne peut déduire les
principes, en peut user de même pour fixer l’imagination31. Il s’agit donc, semble-t-il, de
mettre tout l’homme d’accord, de faire croire l’automate par des tableaux, comme l’esprit
par la grâce aidée des raisons. – Et si la valeur de spéculation du symbole n’est pas
adéquatement distinguée de sa valeur utile (l’on s’en sert un peu comme des rites : « afin
que les choses sensibles mêmes affermissent notre persuasion des « choses de Dieu32 »), s’il
est destiné avant tout à impressionner l’animal pour l’empêcher de regimber contre l’esprit,
il est pourtant parfaitement naturel d’en rattacher l’usage à celui des systèmes et de nos
autres moyens de mimer l’Idée. Son rôle est comme un appendice de la spéculation, parce
qu’il aide à l’unification du pensant, et que l’Idée est l’unité du pensant en tant qu’il pense.
Peut-être même le jugera-t-on supérieur à ces arrangements logiques que
30 1 d. 34 q. 3 a. 1.
31 Prolog. Sent. a. 5 ad 3. « Poetica scientia est de his quae propter defectum veritatis non possunt a ratione
capi ; unde oportet quod quasi quibusdam similitudinibus ratio seducatur ; theologia autem est de his quae
sunt supra rationem ; et ideo modus symbolicus utrique communis est, cum neutra rationi proportionetur
». Cp. 1a 2ae q. 101 a. 2 ad 2.
32 3 C. G. 120. 1. – De même in 1 Post. 1. 1 : la poésie ne persuade pas l’intelligence, mais incline la
cogitative, « de même qu’un homme a horreur d’une viande qu’on lui a présentée d’une façon qui soulève
le coeur ».
La spéculation humaine – Chap. Ve. Troisième succédané de l’Idée pure : Ssystèmes et Symboles 167
S. Thomas lui préférait sans doute, et dont il faut dire un mot encore avant de terminer.
IV
L’extrême désir d’ordonner le monde, qui se trahit si naïvement dans les exemples cités
plus haut, est tout naturel chez S. Thomas, puisqu’il procède directement de la persuasion
de son intelligibilité. Un système est un essai de reconstruction du plan de l’artiste divin.
Partout la reconstitution d’ordre se retrouve dans la philosophie thomiste. Mais nulle part
peut-être elle n’est plus frappante que là où S. Thomas analyse une oeuvre humaine : les
profondeurs d’intentions subtiles et de rationalisation micrographique qu’il prête aux
artistes mortels, font mieux comprendre qu’il ait recherché dans le détail du monde et par le
discours, les traces de la Raison divine. Il est à propos de nous arrêter un instant à cet aspect
de son oeuvre, et c’est ici qu’il en faut traiter, car, par une remarquable cohérence avec les
principes exposés dans ce chapitre, quand il analyse si finement les productions de l’esprit
des hommes, il prétend charrier sa raison plutôt que la convaincre : il fait moins de la
science que du système.
Considérons cette oeuvre d’art de l’humanité : le langage. On sait quel rôle joue
l’argument de la « prédication » dans la philosophie d’Aristote : le langage est couramment
supposé miroir de la pensée, qui est miroir des choses33. Ceux qui vinrent après Aristote, et
spécialement les Scolastiques, dépassèrent le maître. Laissons de côté la curieuse histoire
des rapports entre la logique et la grammaire, et considérons
33 Ὁσαχῶς γὰρ λέγεται, τοσαυταχῶς τὸ εἴναι σημαίνει. Metaph, d 7.
168 L’intellectualisme de saint Thomas
les mots isolés. Isidore, le précepteur du Moyen Age en fait d’étymologie, admet comme un
fait certain que les « anciens ont nommé beaucoup d’objets « selon leur nature», quelques
autres arbitrairement, et il prononce « que la connaissance « de toute chose est plus facile
quand on sait l’étymologie34 », Les Scolastiques, donc, et S. Thomas comme les autres,
vont de l’étymologie à la nature. Un certain rapport intime est supposé entre le nom et
l’être ; le mot sert comme de clé pour ouvrir cette boîte mystérieuse qu’est 1’« essence » de
l’objet.
Il n’est guère utile de multiplier les exemples de ce procédé : l’on en rencontre à chaque
page, et la matière phonétique y est tordue en tous sens pour qu’on en puisse exprimer un
peu d’intelligible. Les plus typiques semblent être ceux de la forme suivante : « Le mot
hérésie est grec et veut dire choix, selon Isidore…, l’élection s’appellant prohaeresis… Il
convient encore à l’hérétique selon qu’il est latin et qu’il « vient de haerere, parce qu’un tel
homme adhère fortement à son propre sens35. » On remarquera les hypothèses ici accumulées,
si l’explication est donnée sérieusement. Tout argument qui part de l’étymologie
pour arriver à l’essence, suppose : d’abord, que « l’auteur du mot » a choisi celui qui
signifiait précisément ce caractère que l’abstraction conceptuelle lui marquait comme
essentiel dans l’objet ; secondement, que depuis la « première imposition », le mot est
demeuré fidèle à sa chose, sans restriction, sans extension,
34 Isidore de Séville, Etymologies, 1. I, ch. 29.
35 4 d. 13 q. 2 a. 1 – Cp. 3 d. 25 q. 1 a. 1 sol. 1 (articulus, grec et latin). – In 1 Cor. 5. 2. (pascha, grec et
hébreu). – In Rom. 1. 1. (Paul, hébreu, grec et latin. Ici, après cette explication par la causalité quasi
formelle, l’auteur en vient, comme à une question distincte, aux circonstances réelles qui ont fait donner à
Paul son nouveau nom.) Il va sans dire que le procédé n’est pas particulier à S. Thomas. On le rencontre
déjà dans Platon (Cratyle, p. 405).
La spéculation humaine – Chap. Ve. Troisième succédané de l’Idée pure : Ssystèmes et Symboles 169
sans écoulement ni fuite d’aucune sorte, qu’ils sont inséparables comme l’essence et la
propriété. Mais dans l’exemple cité vient s’ajouter une troisième hypothèse bien plus
étrange : on aurait consciemment choisi une racine qui, par un heureux hasard, signifiât en
deux – ou plusieurs – langues des caractères divers et importants de la chose à nommer.
Prétendrons-nous que S. Thomas s’est laissé piper à ces suppositions puériles ? Cela ne
semble pas possible, car, lorsqu’il lui arrive de faire la critique de l’argument d’étymologie,
– ce qui a lieu, pratiquement, toutes les fois que cet argument va contre sa thèse, – il nie
explicitement chacune de ces suppositions. Il rejette la complicité des diverses langues36, il
repousse la chimère d’un langage naturel37 et, écarte le rêve d’un langage parfaitement
logique38, il distingue le sens et l’étymologie39 ; selon les principes de sa noétique
expérimentale, il affirme que nous nommons les choses comme nous les connaissons, c’està-
dire en partant de caractères extérieurs et accidentels40. Il accorde, enfin, les
transformations du langage, en constatant qu’ « il est usuel « que les mots soient détournés
de leur institution première à « de nouvelles significations41 ». Le sensible et l’occasionnel
sont donc, au départ comme dans tout le parcours, maîtres de l’histoire du langage.
Une opposition aussi aiguë entre la théorie et la pratique fait ressortir avec évidence le
principe de la logique artis-
36 2a 2ae q. 45 a. 2 ad 2.
37 2 d. 13 q. 1. a. 3 – Spir. 9. 9, etc.
38 Car il pense, comme Aristote, que le sage doit parler comme tout le monde, et « ne pas se soucier des mots
». In 1 Post. 1. 3.
39 2a 2ae q. 92 a. 1 ad 2, etc.
40 In 5 Met. l. 1. l. 4. – 3 d. 26 q. 1 a. 1 ad 3 et a. 5 – Ver. 4. 1. – Comme exemples, voir l’explication de
spiritus (4 C. G. 23. 1), celle de natura (ib. 35. 3), etc.
41 2a 2ae q. 57 a. 1 ad 1.
170 L’intellectualisme de saint Thomas
tique. Un même procédé est tout ensemble employé et condamné. Démonstrativement, sa
valeur est jugée à peu près nulle. Pratiquement, il reste cher. La conclusion s’impose. S.
Thomas, dans la plupart des innombrables cas où il use de l’étymologie, ne prétend pas
démontrer, mais il arrange. Un principe vaste et confus domine toute la matière, celui d’une
certaine correspondance générale entre le langage et la réalité, par l’intermédiaire de la
pensée. La certitude des applications particulières variera à l’infini. Parfois elle est solide
comme la pierre de l’autorité divine42, parfois inconsistante comme le témoignage humain.
Parfois même il n’y a plus d’affirmation véritable, niais des éléments fluides et mal fondus
ont été mêlés ensemble pour le seul plaisir des yeux. Ainsi, du raisonnement vraiment probable
jusqu’au rapprochement ingénieux, jusqu’au jeu d’esprit, jusqu’au simple moyen
mnémotechnique, l’« argument d’étymologie s prend dans cette oeuvre mille formes
diverses. Mais toujours un fil idéal rattache l’application particulière au principe de
psychologie générale que j’ai mentionné ; souvent même la forme syllogistique vient
rappeler que ces fantaisies font par’ le d’un système philosophique, et que l’artiste veut
donner à ces châteaux de nuages l’apparence des solides constructions de la raison.
Des considérations semblables pourraient être suggérées par la critique littéraire et
l’explication des textes, telle que S. Thomas les conçoit. On montrerait comment, quand il
expose un auteur, que ce soit Aristote ou Paul, il procède par une minutieuse désarticulation
logique et semble postuler, comme principe d’explication, au lieu du mécanisme de la
psychologie concrète, une certaine finalité rationnelle,
42 3 q. 37 a. 2, et ib. le principe général : «Les noms doivent répondre aux propriétés des choses ».
La spéculation humaine – Chap. Ve. Troisième succédané de l’Idée pure : Ssystèmes et Symboles 171
parfaitement consciente dans l’auteur et maîtresse de tous les détails43. Et l’on relèverait
cependant des affirmations contraires, car il déclare çà et là qu’il faut expliquer psychologiquement
le texte, non le justifier rationnellement ; d’ailleurs, l’assertion à peine
énoncée, il offre encore au lecteur un spécimen des arrangements qu’elle condamne44. Nous
revenons donc toujours à la même conclusion : malgré son usage intempérant des
arrangements systématiques. il eut la conscience, parfois obscurcie, mais toujours persistante,
de leur vanité. Il n’y avait pas en lui impuissance à la critique, mais indifférence à
l’exercer. Que lui importait? l’essentiel n’est-il pas de mimer l’idée ? et il ne croyait pas
avoir, pour ce faire, de moyen meilleur que le discours.
43 Pour le plan logique que S. Thomas croit découvrir dans la Métaphysique d’Aristote, voir le début des
différents livres du Commentaire. Cette conception est jugée par Werner « eine sehr natürliche und
ungezwungene ! » – Voir encore dans la 1a 2ae, q. 108 a. 3, le plan du Discours sur la Montagne.
44 V. In Gal. 5, 1. 5, et 1. 6 fin (Rédaction du F. Réginald).
CHAPITRE SIXIÈME
Valeur de la spéculation humaine
« La fatigue et les affaires diverses qui viennent nécessairement interrompre ici-bas notre
contemplation, – laquelle est pourtant le plus grand bonheur de l’homme s’il en est pour lui
sur la terre, – les erreurs, les doutes, les accidents divers auxquels la vie présente est
exposée, montrent qu’il ne peut y avoir aucune comparaison entre l’humaine félicité et la
divine1. » Nous avons posé, au début, les principes d’un intellectualisme intransigeant.
L’opération intellectuelle était tellement la fin et le fond de la nature qu’on voyait
difficilement quelle valeur demeurait à l’action volontaire, et qu’il fallait s’aider de
prévisions subtiles et de suppositions impossibles pour sauver, dans ce système, la
précellence que la conscience humaine donne naturellement à la vie morale et à l’amour.
Ensuite, descendant à l’analyse de l’intellection humaine, nous l’avons trouvée si
déficiente, grossière et misérablement bornée, que, pendant une plus longue suite de
chapitres, c’est la vanité pratique du primat de l’intelligence que nous avons paru établir.
Les hommes, dans cette philosophie, ressemblent à des hiboux qui mettraient tout leur
plaisir et toute leur perfection à fixer le soleil.
La conciliation de cette apparente antinomie est un peu embrouillée, pour qui lit S.
Thomas, par l’implication, dans
1 1 C. G. 102. 6.
La spéculation humaine – Chap. VIe. Valeur de la spéculation humaine 173
une question d’essence, d’une question de fait. Le surcroît théologique, l’ordination
gracieuse à la vision intuitive, en résolvant le problème d’une façon qu’Aristote ne pouvait
prévoir, a dispensé S. Thomas d’élaborer dans tous ses détails une réponse qui fût purement
philosophique. Il en a dit cependant assez pour qu’on puisse voir : d’abord, qu’il jugeait
absolument possible une sorte de béatitude esthétique dans l’ordre purement naturel ;
secondement, que cette béatitude, satisfaisante en son genre, n’aurait pourtant pas comblé
la capacité intellectuelle de l’homme et ses possibilités d’amour. On peut considérer la
valeur de la spéculation humaine dans les deux ordres, l’ordre possible de la « nature
pure », et l’ordre réel de la grâce, qui prépare à la vision de Dieu.
I
S. Thomas accepte parfois de se mettre en présence de l’hypothèse où l’homme eût été
laissé à sa nature, sans qu’il plût à Dieu de l’appeler à la communication de sa conscience
divine. La béatitude alors n’eût pas été surnaturelle, mais elle eût pourtant été intellectuelle,
l’esprit restant toujours notre meilleure part. Il faut ajouter que cette connaissance ne serait
pas restée exclusivement abstractive, même pour les intellections qui atteignent autre chose
que le moi actuel : cependant, la théorie de la félicité naturelle amène à moins mépriser ces
idées abstraites, que la promesse d’un meilleur idéal fait regarder de si haut. Les principes
enthousiastes que nous avons exposés arrivent de la sorte à se concilier avec cette félicité
relativement suffisante.
La béatitude naturelle, telle que S. Thomas la conçoit, n’eût été complète que dans la vie
immortelle. Après une période terrestre de préparation intellectuelle et morale où
174 L’intellectualisme de saint Thomas
« par l’étude et surtout par le mérite », l’âme se serait disposée à connaître les Substances
séparées, la mort l’aurait introduite dans leur monde. Là, non seulement elle eût reçu
l’influence de leur lumière plus abondante qu’elle ne pouvait la porter en cette vie, mais
Dieu l’eût aussi pourvue d’idées infuses pour enrichir et condenser ses connaissances
acquises. Les notions singulières dont sur terre elle aurait fait provision, auraient pu l’aider
à appliquer ou à préciser ces contemplations nouvelles. Peut-être, après un temps, son corps
lui aurait-il été rendu, pour que sa perfection naturelle fût complète. L’idée de Dieu,
simplifiée, épurée, puisqu’aurait disparu l’opacité des phantasmes, fût cependant demeurée
obscure et analogique. L’âme aurait nié de Dieu plus de choses, et de plus belles, que ne
peuvent faire ceux qui vivent ici-bas2.
Voilà le bonheur extra-terrestre. Mais S. Thomas palle plus souvent, et d’après les
principes d’Aristote tels qu’il les interprète, de celui que la contemplation désintéressée
peut procurer au sage dès cette vie. Celle-là, hors l’intuition du moi actuel, est tout
abstractive ; elle reste cependant précieuse et délicieuse pour qui ne dépasse pas l’horizon
humain. Parce qu’une vague notion des choses nobles est très préférable à une science
détaillée des objets vils, cette félicité consiste avant tout dans une certaine connaissance de
Dieu et des Substances séparées, telle qu’on peut l’obtenir par les principes de la
philosophie, donc bien maigre, comme nous savons, et point intuitive, malgré Alexandre et
Averroës. Voilà la suprême béatitude où l’homme « puisse arriver par les moyens
naturels3. » Ailleurs, au lieu des substances spirituelles, S. Thomas, rapportant l’opinion des
« philoso-
2 De Anima, q. 17-20. 11 s’agit dans ces articles de la béatitude naturelle extra-terrestre (17 ad 11. 18, ad
14. 20, ad 11). Cp. 4 C. G. 79.
3 De Anim. a. 16 et ad 1. – 1 q. 62 a. 1 et q. 88 a. 1.
La spéculation humaine – Chap. VIe. Valeur de la spéculation humaine 175
phes». üaröe vagie,emt des « choses divines4 » ; il ajoute ailleurs une certaine vue
panoramique de l’ordre universel5. Les vertus acquises mènent à cc bonheur, mais ne le
constituent pas proprement, bien qu’il comporte, avec la contemplation, l’exercice de
l’intellect pratique. Le bien-être du Icorps y est nécessaire, ainsi que la présence des amis6 :
bref, on retrouve les idées bien connues d’Aristote.
Ce qui nous intéresse dans cette hypothèse, c’est la valeur que prennent, à sa lumière, les
spéculations d’ici-bas. Quand on borne sa vue à l’horizon terrestre, elles sont parcelles du
bonheur, et non moyens pour l’atteindre. Et nous voyons S. Thomas, conséquent avec cette
théorie, reconnaître à l’intellection détachée les propriétés de l’acte essentiellement bon en
soi, ce qui veut dire deux choses : d’abord, que cet acte, comme tel, ne peut être mauvais,
ensuite, qu’il présente les caractères de l’ultimum volitum, de la chose qu’on désire pour
elle-même sans la rapporter à aucune autre, de la « fin ».
Lorsque, pour définir les dilettantes, on a dit que ce sont des gens qui font de la vie
entière une oeuvre d’art, « en ne distinguant pas leurs plaisirs », on a touché la racine même
de leur conception du monde. Mais on touchait en même temps une racine de
l’intellectualisme thomiste. C’est en effet un principe indiscutable pour S. Thomas que
l’intelligence change en bien tout ce qu’elle touche, et qu’on ne saurait donc, du point de
vue du bien et du mal, distinguer les plaisirs, dès lors et autant qu’on les transforme en
pensée. Sans doute, on chercherait en vain une application distincte,
didactique, explicite, au triple domaine de la contempla¬tion religieuse, de la science, de
l’art. Mais ce n’est pas en
4 Ver. q. 27 a. 2.
5 Ver. q. 2 a. 2. – q. 20 a. 3.
6 V. l. c. 9. 6. – 1a 2ae q. 3 a. 5 ; 94 a. 6 a. 8. – In Job. 7. 2 ; 8. 2. – Ver. 14. 2. etc.
176 L’intellectualisme de saint Thomas
démembrant un principe qu’on en fait le plus énergiquement ressortir l’universalité. S.
Thomas proclame souvent son axiome, et l’applique ensuite, comme au hasard, en tout
ordre de connaissance intellectuelle, montrant ainsi qu’il vaut partout. « Toute
connaissance, en soi, est du genre des « choses bonnes ». « Le mal, en tant que connu, est
bon, « parce qu’il est bon de connaître le mal7 ». Il va plus loin : puisque toute intellection,
en nous comme en Dieu, est excellente, le plaisir qui naturellement en découle ne pourra
être qu’excellent. A parler absolument, les délectations spirituelles sont conformes à la
raison, il n’y a lieu de les réfréner qu’en un cas particulier : si l’une d’elles, directement ou
indirectement, en empêchait une autre, qui fût meilleure8. Cela est vrai, s’il s’agit d’études
scientifiques ; cela est vrai encore de ces joies plus intimes et plus proches de l’intuition
que font éprouver la réflexion personnelle ou la recherche philosophique. Toute objection
qu’on pourrait élever contre cette manière de voir, repose sur une confusion entre le plaisir
d’appétit, qui peut être mauvais, puisqu’il tend à l’objet lui-même, et le plaisir
essentiellement bon qui suit nécessairement l’idée. « Le plaisir qu’on prend à une pensée
peut être double : il y a celui qui vient de la pensée même et celui qui vient de la chose à
laquelle on pense9. » « Le plaisir qui suit la pensée comme telle, est dans un genre
entièrement différent de celui de l’acte extérieur. Aussi un tel plaisir, qui peut suivre la
pensée des pires objets, n’est cc péché en aucune manière : c’est un plaisir louable, comme
lorsqu’on se complaît dans la connaissance de la vérité10. » Aux théoriciens du beau qui se
fondent sur des délectations
7 Ver. 2. 5. 4 et 2. 15. 5.
8 Cp. 4 d. 44 q. 1 a. 3 sol. 4 ad 4.
9 Quodl. 12. 33. Voir le développement qui suit.
10 Ver. 15. 4.
La spéculation humaine – Chap. VIe. Valeur de la spéculation humaine 177
motrices conséquentes pour refuser à certaines perceptions d’art une valeur esthétique, et
subordonnent directement l’art à la morale, S. Thomas aurait certainement répondu qu’ils
jugent de l’acte par une émotion qui le suit par accident, non par celle qui lui est propre, et
qu’ainsi leur raisonnement porte à faux. Il eût nié que l’impression esthétique pût être
mesurée par le résultat produit dans la volonté pratique, comme il eût jugé absurde celui
qui, comparant deux alchimistes, eût proclamé a priori moins savant celui qui use de son
art pour empoisonner que celui qui s’en sert pour guérir.
En eût-il, d’ailleurs, été moins sévère pour le règlement pratique de la vie intellectuelle ?
Eût-il absous l’esthète qui cherche partout sa volupté ? Le croire serait méconnaître une des
distinctions les plus usuelles chez S. Thomas, et qu’il applique expressément au cas présent.
La science et l’art, indépendants de la morale quant à la spécification, lui sont soumis pour
l’exercice. Un architecte a tort de bâtir pour abriter une passion mauvaise, mais il n’en reste
pas moins bon architecte11. Un enfant agit mal s’il lit un livre défendu, mais il n’en acquiert
pas moins des vérités nouvelles. Ainsi la curiosité peut être un vice spécial, et la magie, une
science prohibée, à cause de la liaison facile entre certaines études et certaines idées
motrices. Il est des matières délicates où la pensée spéculative joue vite le rôle d’entremetteuse
entre le mal et nous : l’expérience des enchaînements accidentels que permet notre
faiblesse devra donc, par une sorte d’hygiène morale, faire éviter la réflexion qui conduirait
au péché12. – Et la science, et l’art, et la méditation reli-
11 1a 2ae q. 21 a. 2 ad 2, et q. 57 a. 3. – 2a 2ae q. 71 a. 3 ad 1. – Cf. in 6 Eth. 1. 4. – In 1 Pol. 1. 11. – Les
dangers accidentels de la science sont tous énumérés. 3 d. 35 q. 2 a. 3 sol. – 2a 2ae q. 167 a. 1.
12 1 q. 22 a. 3 ad 3. – Ver. 15. 4 : « Eo quod propter corruptionem
178 L’intellectualisme de saint Thomas
gieuse elle-même devront être pratiquement réglées, exercées, évitées, selon qu’il est plus
expédient pour arriver au bonheur final. Mais cette doctrine (extension systématisée du mot
d’Aristote, qu’il vaut mieux, en tel ou tel cas, s’enrichir que philosopher) laisse intacte la
primauté de la spéculation dans l’ordre des essences, et son excellence intrinsèque en tous
les cas.
Il est des actes essentiellement mauvais, comme Io blasphème et le mensonge. Il en est
qui sont bons en soi, mais peuvent devenir mauvais par la corruption d’un élément qui leur
est intrinsèque et essentiel : tel l’acte de la génération. L’idée spéculative est toujours pure,
et son exercice ne peut. être blâmable qu’à cause d’une circonstance extrinsèque. – Une
autre prérogative, corrélative de celle-là el qui en peut servir d’indice, c’est que l’idée
spéculative plaît toujours par elle-même. Toujours immaculée, elle est toujours aimée : en
cela encore elle ressemble à la Fin. S. Thomas explique généralement ce point en disant «
qu’elle n’a « pas de contraire ». L’idée est la perfection de l’esprit, et l’esprit, qui n’est pas
restreint à une forme par /a contraction spatiale, est aussi, par nature, supérieur au besoin de
transformation temporelle, comme inaccessible à toute corruption. Il est dans un autre
ordre. Ce qui devient substantiellement et successivement l’autre (la matière) peut se
transformer : ces changements n’altèrent pas l’objet de l’esprit, la vérité essentielle, ils sont
impuissants fz y mordre, comme un animal qui aboierait après un rayon de lumière et
sauterait pour le déchirer. Donc, ils doivent aussi laisser intact le plaisir de l’esprit, et si
parfois penser nous afflige,
concupiscibilis, statim sequitur motus in concupiscibili ex ipsis concupiscibilibus causatus – Les
représentations théâtrales sont blâmables en tant qu’elles favorisent la luxure et la cruauté. 2a 2ae q. 157 a.
2 ad 3.
La spéculation humaine – Chap. VIe. Valeur de la spéculation humaine 179
ce n’est que par une conséquence très lointaine, per accidens valde remotum. Dans ces cas,
mémo, pour qui veut parler exactement, ce n’est pas l’idée comme telle qui cause la tristesse.
Et les objections que parait élever contre cette façon de voir un bon sens domestiqué
par le langage sont l’une après l’autre réfutées. La spéculation est si éminemment bonne, et
convenable, qu’il suffit de l’isoler des entours phénoménaux qui l’insèrent dans la vie
pratique, pour s’apercevoir qu’elle plaît toujours13.
Ainsi les intellections pures sont très dignes en elles-mêmes de séduire la volonté. « Les
sciences spéculatives sont aimables pour elles-mêmes, parce que leur fin est précisément de
savoir, et il ne se trouve point d’action humaine qui ne soit ordonnée à une fin extrinsèque,
hors la considération spéculative. Le jeu semble n’avoir pas de but : il en a un cependant ;
… puisque si l’on jouait pour jouer, il faudrait jouer toujours, ce qui est inadmissible14. »
L’assimilation au jeu, familière à S. Thomas, et la différence qu’il marque, sont très propres
à faire concevoir comment toute spéculation n’est pas, en soi, moyen, mais parcelle de la
fin même. « Les opérations du jeu, selon leur espèce, dit-il, ne sont ordonnées à aucune fin,
mais le plaisir qu’on y prend est ordonné à la récréation de l’âme et au repos. On joue pour
une fin raisonnable, puisqu’on joue pour se récréer l’esprit, et se mettre à même de
s’appliquer ensuite plus puissamment aux actions sérieuses15. » Or, la meilleure des actions
sérieuses est celle de penser : ainsi
13 4 d. 49 q. 3 a. 3 sol. 2. – 4 d. 50 q. 2 a. 4 sol. 1 ad 2.– 1a 2ae q. 35 a. 5. – Ver. 26. 3. 8. etc. Voir aussi les
passages où S. Thomas repousse l’explication de S. Grégoire le Grand sur la manière dont les diables
souffrent du feu la simple perception du feu, objecte-t-ii, ne pourrait leur causer que du plaisir.
14 3 C. G. 25.
15 2a 2ae q. 168 a. 2 ad 3. – 3. C. G. loc. cit.
180 L’intellectualisme de saint Thomas
l’omission même du penser dans l’ordre de l’exercice prépare la pensée ultérieure plus
parfaite, comme l’exigeaient les principes. Un tel, aujourd’hui, doit s’enrichir, et non pas
contempler ; mais la raison en est qu’il faut vivre à l’aise pour pouvoir contempler
longtemps.
Donc la valeur spécifique do la spéculation, jointe à son indépendance dans l’ordre des
fins, en fait l’image la plus expresse de la béatitude16. Remarquons tout de suite que la vie
intellectuelle, conformément à ces principes, sera, si l’on borne l’homme à la terre, « la
meilleure part » ; si l’on croit au ciel, elle apparaîtra, suivant les cas, comme la tentation la
plus dangereuse, ou la plus excellente préparation. En effet, rien ne peut plus efficacement
détourner l’homme de la béatitude que cc qui lui en offre le simulacre ; rien ne peut mieux
l’y disposer que ce qui lui en donne un avant-goût.
II
La théorie aristotélicienne du bonheur spéculatif a beau être logiquement déduite : l’homme
tel qu’il est en fait n’arrive guère à s’en contenter. Ces pauvres idées abstractives qui
trompent la faim de notre intelligence, est-il possible qu’elles soient notre rassasiement
essentiel, et le but final où nous tendons ? – Nos autres facultés, plus basses, mais plus en
contact avec le réel, n’avertissent-elles pas la raison qu’il est un mode de possession de
l’être infiniment supérieur au sien ? La grande majorité des hommes, en se déci-
16 3 C. G. 63. « Huius autem perfectae et ultimae felicitatis in hue vita nihil est adeo simile sicut vita
contemplantium veritatem, secundum quod est possibile in hue vita ».
La spéculation humaine – Chap. VIe. Valeur de la spéculation humaine 181
dant pour la cr félicité voluptueuse » et en donnant au philosophe ce scandale, d’une espèce
où la plupart des individus sont infidèles à leur essence et manquent leur but17, paraît lui
conseiller ou de modérer ses exigences, ou, les haussant, de placer le bonheur en quelque
intellection inconnue, plus intime et plus délicieuse, différente, en tout cas, des abstractions
sèches dont il se repaît.
Si cette vague affirmation de la conscience humaine, au lieu de se traduire en aspiration,
en appétitif, s’exprimait dans la précision d’une formule, il serait facile d’y répondre, selon
les principes thomistes, en distinguant les abstractions terrestres d’avec les notions plus
pures dont l’âme séparée, dans l’état de nature même, eût été remplie après la mort. Mais
cette solution d’un irréprochable classicisme épuiserait-elle la question ? Il resterait
toujours que les facultés inférieures totalement assouvies, pleines à leur manière, et aussi ce
que l’esprit participe de l’intuition (c’est-à-dire la saisie du moi actuel), pourraient suggérer
à l’intelligence l’idée d’une prise semblable du Premier Intelligible : le singe, en nous,
narguerait l’homme, l’esthète égoïste narguerait l’être religieux.
C’est du moins ce qu’a pensé S. Thomas. Sans suivre tous les détours qu’aurait prescrits
une exacte logique, sans chercher, dans l’expression, des demi-teintes savamment calculées,
il a été du premier bond à cette affirmation sommaire : la vision intuitive est postulée
en quelque manière par la nature de l’intellect. Il semble que nous soyons tels, que nous ne
pourrons avoir la paix tant que nous ne prendrons pas Dieu, ce qui se fait par l’esprit. –
Qu’on le veuille ou non, tel a été son procédé. Je suis convaincu, pour ma part,
17 1 q. 49 a. 3 ad 5. – 1a 2ae q. 71 a. 2 ad 3. – Affleura, avec la composition de la nature, le péché originel est
mis en cause. 1 q. 23 a. 1 ad 3, 2a 2ae q. 136 a. 3 ad 1.
182 L’intellectualisme de saint Thomas
de son orthodoxie complète ; je pense que, sans modifier sa pensée d’une ligne, il eût pu
répondre impeccablement aux questions que soulève sa méthode18. Mais l’on doit me permettre
de fermer ici les yeux aux multiples aspects que présente le problème théologique, et
de suivre simplement, tel qu’il l’a donné, le développement du système par lui juxtaposé au
dogme. Une seule précaution est nécessaire : il ne faut pas le lire en fonction des hérésies
qui l’ont suivi, mais des philosophies qui l’ont précédé. A Pascal, à Baïus, il faut songer
aussi peu que S. Thomas lui-même ; ceux qui lui ont fourni ses matériaux s’appelaient
Augustin et Aristote, Alexandre et Averroës.
La dialectique du système est très heureusement résumée dans un chapitre de cet
opuscule si lucide, le Compendium Theologiae. « Quand la fin dernière est atteinte, le désir
de la nature a la paix. Mais, quelques progrès qu’on fasse dans cette manière de connaître
qui consiste à tirer la science des données sensibles, il demeure encore un désir naturel de
connaître plus. Car il y a beaucoup d’objets auxquels le sens n’atteint pas, et dont les choses
sensibles ne nous peuvent fournir qu’une très faible idée : elles nous font connaître peutêtre
leur existence, mais point leur essence, puisque les quiddités des substances
immatérielles ne sont pas dans le même genre que celles des sensibles, et les dépassent,
pour ainsi dire, sans aucune proportion. Pour ce qui tombe sous les sens, souvent nous ne le
pénétrons pas avec certitude : parfois nous n’y pouvons rien, parfois nous y pouvons peu.
Toujours donc il reste un désir naturel tendant à une plus parfaite connaissance. Mais il ne
se peut qu’un désir naturel soit vain. Donc nous attei-
18 Il est hors de doute qu’il garde à la vision intuitive son caractère surnaturel strict. 2 d. 29 q. 1 a. 1. – 3 d.
23 q. 1. a. 4 sol. 3. – 1a 2ae q. 114 a. 2. – 1 q. 62 a. 2. – Car. 2. 16.
La spéculation humaine – Chap. VIe. Valeur de la spéculation humaine 183
gnons la fin dernière par une actuation de notre intelligence qu’opère un agent plus sublime
que nos puissances naturelles, et capable de donner la paix à notre désir naturel de savoir.
Or ce désir, en nous, est tel, que sachant l’effet nous désirons savoir la cause, et, de quelque
objet qu’il s’agisse, si nous en savons toutes les circonstances qu’on voudra, notre désir
pourtant n’a pas la paix, que nous n’en connaissions l’essence. Donc le désir naturel de
savoir ne peut-être apaisé en nous avant que nous connaissions la première cause, non
d’une façon quelconque, niais par son essence. Or la première cause est Dieu, comme on l’a
montré plus haut. Donc, la fin dernière de la créature intellectuelle est de voir Dieu par son
essence19 ».
On aura remarqué, au dénouement de ce passage, la rapidité et l’apparente rigueur de la
conclusion. Qu’on veuille faire attention aussi, que l’argument repose tout entier sur
l’analyse de la connaissance humaine, sans un mot de la Révélation, sans une allusion à la
grâce.
Un pareil texte pourrait sembler assez clair pour faire conclure que, dans ce système,
c’est l’intelligence comme telle qui est racine de l’exigence du surcroît. Il renferme
pourtant des affirmations de fait, portant sur l’homme qui existe, et il en est de plus
décisifs, contre ceux qui ramèneraient toute l’exigence de la vision intuitive, pour S.
Thomas, à une secrète transformation opérée historiquement dans l’homme par la grâce.
C’est là une interprétation de Cajetan, que plusieurs théologiens de notre siècle lui
empruntent volontiers. Il suffit d’alléguer contre eux le développement du système dans la
Somme contre les Gentils. Là, les mêmes prouves sont censées conclure et pour l’homme et
pour les Substances séparées : par quelle expérience a-t-on perçu en
19 Comp. Theol. 104.
184 L’intellectualisme de saint Thomas
elles ce désir, s’il n’est pas naturel, mais contingent ? Omnis intellectus naturaliter
desiderat divinae substantiae visionem20 ! Ces paroles sont tirées d’un chapitre où il est
question ex professo de la distinction entre les Anges et les hommes, et où Thomas
maintient, contre certains Arabes, la réceptivité de toute intelligence, même l’humaine,
relativement à la « lumière de gloire : il fait donc planer l’exigence de la vision plus haut
que l’humanité réelle, rachetée, soumise à nos observations. Deux chapitres sont intitulés :
« L’intellection de Dieu est la fin de toute substance intellectuelle », et « La connaissance
naturelle qu’ont de Dieu les Substances séparées n’apaise pas leur désir naturel21 » Les
arguments du premier de ces chapitres ne concluent pas tous à la vision intuitive, –
plusieurs s’arrêtent à l’abstraction, – mais les premiers et les plus généraux s’appliquent
évidemment et expressément aux Anges et aux lion mes L’autre chapitre ne saurait laisser
aucun doute, puisqu’il traite en premier ligne des Substances séparées, c’est-à-dire des êtres
dont l’expérience nous manque, et que nomme n’y est mentionné qu’incidemment.
L’excitation par la grâce, sanctifiante doit donc être écartée, au moins comme explication
totale : c’est dans la nature de l’intelligence comme telle que S. Thomas met une certaine
attirance, un certain appétit de Dieu vu tel qu’il est. – Au fond, ce sont les notions de
puissance et d’acte qui constituent le pont entre ces deux extrêmes : l’intellection infime et
hi possession plénière de Dieu, parce que la première implique la possibilité de la seconde.
« Tout ce qui est en puissance veut passer en acte. « Et tant qu’il n’est pas passé en acte, il
n’a pas sa fin dernière22 ». Cette raison, apportée pour prouver que l’intel-
20 3 C. G. 57. 3.
21 C. G. 25 et 50.
22 3 C. G. 48. « Onme quod est in potentia intendit exire in actum.
La spéculation humaine – Chap. VIe. Valeur de la spéculation humaine 185
lect humain n’a pas sa fin en cette vie et dans les sciences spéculatives, peut résumer aussi
le processus que nous venons de suivre ; il est clair, du reste, qu’elle vaut pour tous les
esprits.
Mais il est un deuxième groupe d’arguments, plus directement fondés sur l’observation
humaine, et capables pourtant, pour qui les pénètre, de mener un peu plus loin dans la
compréhension de S. Thomas, d’éclairer cette mystérieuse exigence de la vie surnaturelle
par la nature même de l’esprit. – Revenons à l’Éthique à Nicomaque, et à son idéal du
bonheur humain. En lisant de près ces pages célèbres, on remarque une certaine
incohérence et comme un déséquilibre dans l’anthropologie aristotélicienne. Aristote veut
tout fonder sur la commensuration à la nature ; et, partant d’elle, il demande en quelque
sorte d’y renoncer. Il ne faut pas écouter ceux qui disent que l’homme doit se contenter de
visées humaines ; celui qui est vraiment heureux ne l’est pas par ce qui est humain dans sa
nature, mais par ce qui le fait participer au divin ; d’un côté, l’homme est μάλιστα nous ;
de l’autre, la contemplation est chose « surhumaine23 ». Cette étrangeté se reflète dans
l’ontologie, car on main-
Quamdiu igitur non est ex toto factum in actu, non est in suo fine ultimo. Intellectus autem noster est in
potentia ad omnes formas rerum cognoscendas… »
23 Ar. Eth. Nic. K. 1177 b. 32 : oὐ χρὴ δὲ κατὰ τὸυς παραινοῦντας ἀνθρώπινα φρονεῖν ἄνθρωπον ὄντα…,
– Ib. 27: οὐ γὰρ ᾖ ἄνθρωπός ἐστιν οὕτως βιώσεται, ἀλλ᾿ ᾖ θεῖόν τι ἐν αὐτῷ ὑπάρχει; – d’où la nuance
de doute, ib. 26 : ἂν εἴη βιός κρείττων ἢ κατ᾿ ἄνθρωπον. – S. Thomas paraît avoir senti cette
désharmonie de la doctrine aristotélicienne ; car, prouvant que la béatitude n’est pas pour la terre, après
mention des théories arabes, il ajoute : « Quia vero Aristoteles vidit quod non est alia cognitio hominis in
hac vita quam per scientias speculativas, posuit hominem non consequi felicitatem perfectam, sed suo
modo. In quo satis apparet quantam angustiam patiebantur bine inde eorum praeclara ingenia ; a quibus
angustiis liberabimur… s etc. (3 C. G. 48. ult.) Pour la béatitude extra-terrestre, dit-il ailleurs, Aristote ne
l’a ni affirmée ni niée. (4 d. 49 q. 1. a. 1 sol. 4).
186 L’intellectualisme de saint Thomas
tient sans doute contre les Platoniciens que l’âme est forme du corps, et non pas seulement
sa directrice, mais que devient alors l’essentielle commensuration de nature et d’opération,
de puissance et d’acte, puisque l’activité de l’esprit est séparée : ἡ δὲ τοῦ νοῦ
χεχωρισμένη? N’admet-on pas, de fait, l’idée platonicienne que les moyens naturels sont
indignes de la nature: τὴν δύναμιν οὐκ ἀξίαν τῆς φύσεως ἔχον? Et n’admet-on pas le
germe d’une antinomie que pourra seule résoudre une philosophie « mystique » dans ses
principes, ascétique dans ses moyens, et qui prendra comme l’exacte formule du vrai celle
qui paraissait l’absurdité même aux adversaires du Stoïcisme : Id est convenienter naturae
vivere, a natura discedere24 ?
Il est certain que dans l’anthropologie de S. Thomas, le désordre en question s’accuse et
s’accentue très consciemment. Il ne peut être question d’exposer ici le corps de cette
doctrine, avec ses curieux prolongements dans la métaphysique pure25. Qu’il suffise de le
dire en général : l’homme semble conçu comme une espèce étrange, paradoxale, et dont les
moyens de protection naturelle ne pourraient quo difficilement lui suffire dans la lutte pour
la vie heureuse. Une telle espèce sans doute est possible, car, si le monde est essentiellement
bon, il n’est pas également favorable au développement de toutes les essences
qui la composent : l’existence des girafes requiert des conditions plus compliquées que
celle des mouches. Mais entre ces espèces inégalement résistantes, la nature humaine paraît
si facile à fausser et si délicate, que, sans un secours adventice, on ne voit pas
24 Cicéron, De Finibus, IV, xv, 40-42.
25 Ces théories n’intéressent qu’indirectement l’intellectualisme, par l’assouplissement qu’elles comportent
du rigoureux concept de nature, par le jeu qu’elles laissent au système des relations apparemment rigides
qui relie chaque essence à sa fin. (V. 3 q. 9 a. 2 ad 3.– 2a 2ae q. 2 a. 3. – la 2ae q. 113 a. 10).
La spéculation humaine – Chap. VIe. Valeur de la spéculation humaine 187
trop comment son histoire serait prospère et son jeu, régulier. « En dehors du secours de la
grâce, une autre aide supérieure à la nature était nécessaire à l’homme à raison de sa
composition. Car l’homme est composé d’âme et de corps, d’intellect et de sens : si l’on
laissait tout cela à sa nature, l’intellect serait en quelque manière alourdi, empêché, et ne
pourrait librement parvenir au suprême sommet de la contemplation. Celte aide fut la vertu
originelle, qui devait totalement soumettre les forces inférieures et le corps même, et
permettre à la raison de tendre à Dieu26. »
Ces paroles n’impliquent pas l’ordination à la vision intuitive. La question de la vertu
première, comme celle du péché originel, est logiquement indépendante de celle du
surnaturel strict. Mais elles introduisent dans la métaphysique du péripatétisme un concept
nouveau : celui d’une dualité de fin pensable pour une même espèce, et d’une certaine
impuissance de quelques êtres à atteindre ce qui pour eux est le meilleur, à cause de la
perfection même de leur nature, qui requiert un concours d’heureuses circonstances
difficilement réalisé. On passe de là à concevoir l’extrême convenance de la vision pour
toute nature intellectuelle. Sans doute, les raisons données pour l’homme sont inapplicables
aux anges : fondées précisément sur notre composition, elles impliquent la paradoxale
prééminence des sens, bas, mais intuitifs, sur l’intelligence, sublime, mais irréelle : c’est ce
qui explique la rareté des réussites dans notre espèce27. Or, l’homme est au maximum du
multiple : juste au-dessus de lui, selon les lois thomistes de la continuité, un nouveau cycle
commence, où la perfection correspond à la simplicité plus grande. Mais l’exemple humain
suffit à faire comprendre que l’esprit créé,
26 Mal. 5. 1. – Cp. 1 d. 39 q. 2 a. 2 ad 4.
27 V. les textes cités p. 189, n. 28.
188 L’intellectualisme de saint Thomas
comme esprit potentiel, introduit dans la nature une indétermination d’un nouveau genre, et
comporte donc, pour une même espèce, une multitude de solutions. L’intelligence, nata
fieri omnia, est, comme puissance pure de l’être, une monade plus souple, plus molle que
celle dont la forme est contrainte par la matière. Et, quelque déterminé intellectuellement,
quelque fonctionalisé qu’il soit, l’ange, de son obscurité relative, peut encore émerger dans
la lumière plus pure de l’Esse séparé. La « puissance obédientielle » n’est pas, pour S.
Thomas, indépendante de la puissance naturelle : elle est la nature même. On pourra donc,
au moins post factum, en reconnaître les traces dans la conscience que l’être a de soi, dans
certains appels sourds de sa nature. Et ce qui, en l’absence de l’offre divine, ne se fût traduit
qu’en appétitif, dans une obscurité indéchiffrable, pourra, grâce aux lumières de la foi, se
formuler en une claire série de syllogismes. C’est ainsi qu’on construit le système probable
qui relie la raison et la révélation par ces moyens ternies : l’insuffisance des spéculations
humaines, et le désir d’étreindre en soi le Premier Intelligible.
III
S. Thomas croit qu’en fait le surcroît a été offert à l’homme et sous sa forme la plus haute,
la promesse de la vision intuitive. A prendre tout l’ensemble du dynamisme humain ainsi
transformé, il est clair que ce don gracieux du Ciel couronne de la façon la plus triomphante
l’intellectualisme tel qu’il le concevait. Mais, si l’on considère les conditions spéciales dans
lesquelles le surcroît est offert, on comprend que cet envahissement de la nature par le
surnaturel opère un renversement violent des valeurs philosophiques, un rabaisLa
spéculation humaine – Chap. VIe. Valeur de la spéculation humaine 189
sement des spéculations humaines, un déclassement de nos pensées terrestres, qui sont
réduites au rang de moyens.
Nécessairement, si la vision était promise, la béatitude des abstractions pâlissait.
Cependant, elle pouvait garder sur terre sa place de préparation et de « félicité telle quelle
». Mais, de fait, si le Paradis ouvert par le Christ est incomparablement plus beau que le
bonheur naturel des âmes séparées, il se trouve aussi que, dans l’ordre présent, son acquisition
est plus laborieuse. Il est offert à une nature que le péché a blessée : un des premiers
effets de la faute, c’est que la raison trouve sur terre de grands empêchements à son
exercice : elle est faible, et les sens sont plus forts28. Ainsi l’humanité qui de fait est la nôtre
(et le philosophe, comme le théologien, ne peut observer que celle-là), souffre d’une lutte
constante, d’un vrai malaise naturel : c’est là, nécessairement, l’état où la vision se prépare.
Cela nous permet d’attendre, pour l’exercice terrestre de la spéculation, des conditions
nettement défavorables. L’intellection détachée ne saurait être, pour les fils d’Adam
rachetés par le Dieu qui souffre, l’operatio non impediti.
Précisant davantage, on constate d’abord que, pour la plus grande partie de l’humanité,
une vie de spéculation un peu libre est impossible. Mais à regarder seulement ceux qui s’y
adonnent, et qui y trouvent, dans l’état indompté des énergies sensibles, de grandes
difficultés, quels objets les attireront ? Ce serait, sans nul doute,