Dom Guéranger

L’INFLUENCE DE DOM GUERANGER : Précurseur de la Tradition
Malgré des contextes différents, la vie de Dom Guéranger apporte bien des lumières aux débats de notre temps concernant l’oecuménisme, la Tradition, les questions liturgiques, etc. Voici ce qu’en dit un moine de Solesmes.

Le goût de la lecture chez Dom Guéranger a commencé dès l’enfance. Il est devenu passion, au point de provoquer à l’âge de vingt ans une anémie cérébrale de plusieurs mois interdisant toute activité suivie. Plus tard, dans la pauvreté, Dom Guéranger préférera se priver de nourriture plutôt que de renoncer à l’achat de livres. Cependant, le travail de l’intelligence s’accompagne toujours de la prière qui doit soutenir et guider les études sacrées. La foi en est le moteur. Pour lui, pas de foi sans étude, ni d’étude sans prière. S’il désire restaurer la vie monastique, c’est pour allier ces trois activités.
La Providence l’a richement pourvu de lumières et de dons, notamment précocité et sûreté de jugement. Dès l’âge de dix-huit ans, il reçoit une grâce qui lui donne accès au mystère de l’Immaculée Conception. A vingt ans, sa connaissance des Pères de l’Église est étonnante. A vingt-cinq, sa conception des rapports entre l’Église et l’État est mûre, ainsi que sa vision de la liturgie. A vingt-huit, il pose les bases solides d’une restauration de la vie monastique selon l’idéal de saint Benoît. Il est prêt, sans aucun tâtonnement, à servir utilement. De fait, quand il mourra quarante ans plus tard, Pie IX le pleurera comme « un grand serviteur de l’Église ».
Il possède une largeur de vue et un équilibre, semblables à ceux qui brillent chez saint François de Sales. Deux causes expliquent cette sagesse. D’abord, sa pratique de la liturgie qui célèbre tour à tour chacun des aspects du mystère chrétien. Ensuite, l’étendue de ses connaissances. Outre la Sainte Écriture, sa préférence va aux premiers auteurs chrétiens, (l’Église « à l’état naissant ») et aux ouvrages concernant l’histoire. de l’Église. Il fréquente également les auteurs spirituels (saint Alphonse de Liguori), et n’ignore pas pour autant la scolastique. Rien d’étriqué : l’Église dans toute l’extension de la Tradition.
Ami et maître de grands historiens, tels le cardinal Pitra et Jean-Baptiste de Rossi, Dom Guéranger est un historien. Il l’emporte largement en savoir sur la plupart de ses contemporains. Or, dans l’Église, l’histoire a pour nom Tradition. L’historien profane fait une analyse rationnelle des événements considérés dans leurs causes naturelles. A l’opposé du naturalisme, le théologien de l’histoire porte un regard de foi sur des événements dont Dieu est l’agent principal, sachant bien que ses propres jugements sont sujets à caution. Le temps de l’Église est l’histoire du salut, prolongement de l’Ancien Testament et attente active du retour du Seigneur. Ainsi chaque épisode de la vie des saints a-t-il une portée théologique. La Tradition est donc l’Église qui, au cours des siècles, reçoit des âges précédents la foi, les sacrements et tout un ensemble de manières de voir ou de faire chrétiennes, les vit, et à son tour les transmet. L’héritage laissé par les apôtres passe de génération en génération, vivifié par l’intelligence, par la foi et par la
charité des chrétiens que guide sans cesse l’Esprit Saint. L’Église porte beaucoup de fruits grâce aux racines profondes qu’elle jette dans l’humanité régénérée par le Christ.
Tradition n’est cependant pas traditionalisme étroit. Ainsi, dans le domaine liturgique, Dom Guéranger n’a pas cherché le retour à des usages anciens, mais il a travaillé à la restauration de la liturgie romaine là où elle avait disparu (Les institutions liturgiques, 1841-1851). La diversité et le changement sont bons, s’ils se situent dans l’unité et la continuité, dans l’orthodoxie doctrinale et le respect des lois canoniques, c’est-à-dire s’ils demeurent dans l’Église.
Aujourd’hui, l’Église côtoie une société pluraliste et elle se doit de dialoguer avec «ceux du dehors». Dom Guéranger est dans l’Église et s’intéresse peu aux autres confessions chrétiennes. Il est homme de l’Église dont il recherche l’unité de l’intérieur. Les textes des liturgies orientales lui sont connus comme des monuments de la Tradition indivise, non comme un élément de l’héritage appartenant à des frères avec lesquels il doit tendre à l’unité par une commune conversion au Christ. Mais sa démarche, visant d’abord l’unité de l’Église catholique, est un préalable à l’œcuménisme et elle s’impose à toutes les étapes de l’union des chrétiens. Elle a aussi l’avantage d’éviter une présentation apologétique, qui restreint la théologie à être une défense de positions ou une tentative de conversion de l’interlocuteur. Sa pensée est positive et forte de la foi de toujours.

Une largeur de vue et un équilibre, semblables à ceux qui brillent chez saint François de Sales

Pour le bien de l’Église, quand la nécessité le presse, il n’hésite pas à porter des coups vigoureux. Qui s’étonnerait que le soldat dans la lutte n’ait pas les nuances du diplomate ? A l’imitation de saint Jérôme et de saint Bernard, il s’expose avec courage pour la défense de la doctrine (son combat pour obtenir l’exemption se justifie par un motif autant doctrinal que disciplinaire). Sa doctrine est théocentrique : tout vient du Père. Dom Guéranger cependant se distingue par une dévotion spéciale au mystère de l’Incarnation du Seigneur. De là un amour délicat envers Notre Dame. En 1850, dans un mémoire où Pie IX verra « la foi de l’Église », il justifie par des arguments tirés de la Tradition une éventuelle définition de l’Immaculée Conception. De là aussi une fréquentation de ses amis les saints (Sainte Cécile et la société romaine, 1874). Dans la ligne de l’Incarnation, il jouit d’un charisme de paternité spirituelle dont bénéficient encore maintenant ceux qui demandent son intercession. On a trop peu parlé de sa manière de conduire les âmes, laissant ainsi dans l’ombre une dimension essentielle de sa personnalité imprégnée de charité.
Comme l’Église est la première des « immenses conséquences » de l’Incarnation, Dom Guéranger a beaucoup aimé l’Église. Il l’a comprise. Il y a vu une société dont le pape est le Chef. En préparation du concile Vatican I, il écrit un ouvrage montrant, une fois de plus par le recours à la Tradition, la possibilité de définir l’infaillibilité du pape (De la monarchie pontificale, 1870). Mais l’Église n’est pas que cela. Elle est aussi l’Épouse que visite l’Esprit Saint. L’Église visible et l’Église mystique constituent, selon Dom Guéranger comme un siècle plus tard dans l’enseignement du concile Vatican II, une unité merveilleuse.

Dès 1850, il justifie, par des arguments tirés de la Tradition, une éventuelle définition de l’Immaculée Conception
Les monastères, au cœur de l’Église, sont des cellules privilégiées vivant au rythme de la catholicité. La restauration bénédictine entreprise à Solesmes en 1833 par Dom Guéranger est donc une œuvre ecclésiale. Le moine est un membre de l’Église et, avec elle, il prie : c’est la liturgie.
La liturgie, en intégrant les sept sacrements, se trouve dans le prolongement de l’Incarnation et découle de la nature même de l’Église. Dom Guéranger a eu l’intuition qu’il fallait embrasser dans un même regard ces moments de la rédemption, puisque l’Église est sacrement du salut. Il assurait ainsi une fécondité non démentie à ses idées sur la liturgie. Il fut à l’origine du mouvement liturgique qui se développa alors et qui aboutit au concile Vatican II.
Initiateur de ce mouvement, il en est aussi le théologien, en tant qu’il est par excellence le «commentateur» de la liturgie (L’année liturgique, 1841-1866). En effet, la théologie est l’étude de la Révélation de Dieu. L’intelligence, éclairée par la foi, cherche la signification plénière du message divin. Les Pères de l’Église commentaient la Sainte Écriture à leurs fidèles, en leur dévoilant son sens littéral, spirituel et moral. Au début de l’âge scolastique, l’enseignement théologique consistait lui aussi en de tels commentaires qui préparaient une élaboration spéculative plus poussée. Dom Guéranger, malgré sa science, n’a pas dédaigné cette théologie pastorale.
Il donne à ses lecteurs une nourriture substantielle en les conduisant aux verts pâturages de la prière de l’Église où se nourrit leur vie chrétienne. Il leur apprend comment participer à la liturgie, comment en goûter l’onction, la poésie, le sens du sacré, comment en comprendre le caractère social. Sa doctrine, à la fois scripturaire, patristique et spirituelle, priée dans la célébration quotidienne, va se diffuser en France et bien au-delà, grâce à L’année liturgique. De Liszt à sainte Thérèse de Lisieux, des générations de séminaristes, de moines et de laïcs vont s’imprégner de son enseignement, et seront prêts au ressourcement commencé au concile Vatican II. Ils posséderont une spiritualité harmonisant la transcendance de Dieu et la joie inaliénable d’adorer et de louer Dieu dans l’Église.
Dans la mesure où Dom Guéranger fut un docteur de la liturgie, selon l’expression du futur Jean XXIII, il l’est aussi de l’ecclésiologie, car l’Église se dit et se fait dans sa prière liturgique. L’affirmation de Paul VI, « L’Église prie », se voulait aussi une définition. Toutefois, si grâce à L’année liturgique son influence théologique a été considérable, elle est restée cachée, comme l’est dans l’arbre l’action de la sève, parce qu’elle s’exerçait dans un ouvrage non spécialisé. On s’explique pourquoi l’historiographie n’a pas encore reconnu ses mérites.
Homme d’une grande foi affermie par l’épreuve, Dom Guéranger fut un enthousiaste : « Rien ne nous arrachera à l’amour du Christ et de son Église ». Il a combattu le jansénisme, cette négation pernicieuse de l’amour de Dieu, par la dévotion au Sacré-Cœur de Jésus. Aujourd’hui, à un monde qui ne voit plus où est son salut, l’unique antidote contre la tristesse et la crainte, est encore la foi théologale en la miséricorde de Dieu. Elle seule permet d’entrer, à la suite de Jean-Paul II, dans l’Espérance.

Jacques-Marie GUILMARD, FRANCE CATHOLIQUE N° 2527 – DU 8 AU 21 DECEMBRE 1995

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